La France soumise – 2/2

 

La détresse de certains enseignants et leur isolement et aussi le fait de syndicats d’enseignants, des syndicats généreusement financés par le contribuable et à son insu, l’impôt étant coercitif dans tous les cas. Ces syndicats ont refusé de nommer le mal qui a frappé à plusieurs reprises, notamment la décapitation d’un professeur d’histoire-géographie du nom de Samuel Paty. Je les connais un peu ces syndicats pour avoir pris la défense d’une professeure d’italien au Lycée français de Madrid dans un article en six parties sur ce blog, article intitulé « Misère de l’antisionisme ordinaire. L’exemple d’un grand Lycée français à l’étranger ». J’ai pris note par de nombreux documents, par des entrevues et en observant une certaine assistance à des conférences, de l’animosité de ces syndicats envers Israël.

J’ai été grandement aidé dans cette enquête par une femme magnifique, professeure de philosophie au Lycée français de Madrid, aujourd’hui à la retraite, et d’autant plus clairvoyante qu’elle avait milité dans sa jeunesse à l’extrême-gauche. Toutes les ficelles de ces syndicats (avec en figure de proue le SNES-FSU) lui étaient connues. Elle m’a donc servi de guide.

 

 

Par ses indignations sélectives autant que par ses silences le SNES-FSU aide l’islamisme. Certains syndicats de l’enseignement à commencer par le SNES-FSU doivent être dissous et pour diverses raisons. Et d’abord, comment accepter qu’une partie de mes impôts – ne serait-ce qu’un euro de mes impôts – serve à maintenir cette engeance ?

Le nom du collectif directement visé par la justice française suite à l’assassinat de Samuel Paty m’a sauté aux yeux, comme je l’ai écrit dans l’article publié sur ce blog, article intitulé « L’islamisation de la société française ». Le nom de « Cheikh Yassine » aura entre autres effets dans les petites têtes antisionistes/antisémites de relier Israël et la « question palestinienne » à l’assassinat de Samuel Paty, des petites têtes pour lesquelles ce dernier n’aurait pas été assassiné si le terroriste du Hamas n’avait pas été liquidé à la roquette d’hélicoptère par Tsahal. Je ne force pas la note ; et, surtout, sur ce point, je ne m’en prends pas exclusivement à des musulmans. Il y a en France beaucoup de « bons » Français, toutes tendances politiques confondues (mais plutôt de gauche et d’extrême-gauche), pour lesquels Israël et « les Juifs » sont en grande partie responsables des désordres dans le monde, menacent leur pouvoir d’achat et leur digestion. Je ne force en rien la note.

La cause palestinienne et la dénonciation d’Israël sous tous les angles, le Israel Bullying et le Israel Bashing, ont été – et restent – une porte par laquelle se faufile le pire, tant au niveau national qu’international. Pause. Je me permets de poster ce lien à caractère éducatif : « Message to the United nations: Stop the Israel Bashing » :

https://www.youtube.com/watch?v=3mJ6UNBNKxI

 

Dans un article sur le site Causeur.fr intitulé « Dissolution du collectif Cheikh Yassine : il n’y a pas de hasard », Philippe Karsenty et Yves Mamou écrivent : « En 2000, au moment où éclate la seconde Intifada en Israël, certains musulmans en France passent à l’attaque contre des rabbins, des écoles juives, des synagogues ou de simples juifs scolarisés dans des écoles publiques. Le monde politique et les médias tairont cette première forme de guerre civile, ou la traiteront comme un conflit “ethnique” entre Juifs et Arabes sans voir que s’amorce la guerre que l’islam radical mène aujourd’hui contre la France. La politique d’omission des violences commises par des musulmans prendra diverses formes. Jusqu’à aujourd’hui, les médias taisent le nom des violeurs, des assassins, des auteurs des violences – parfois pudiquement appelées “incivilités” – quand ils portent des noms ou des prénoms qui pourraient faire penser qu’ils sont musulmans ».

 

Philippe Karsenty

 

C’était il y a vingt ans. La France ne voulait pas voir ou n’était pas préparée à voir. Les médias de France réduisaient l’affaire à des règlements de compte entre Arabes et Juifs sur fond de « question palestinienne ».  Il n’y avait alors pas vraiment de réseaux sociaux et Internet n’était pas encore chez les particuliers, ou si peu. « Cette première forme de guerre civile », pour reprendre les mots de l’article en question, ne fut pas appréciée dans toute sa dimension, d’autant plus que la sympathie du bon peuple allait (et va encore) d’emblée aux Palestiniens, les Israéliens (voire les Juifs) étant des oppresseurs (voir Gaza = Auschwitz et autres insanités) et des tueurs d’enfants (voir le montage France 2 sur l’affaire Mohammed al-Durah). On n’imagine pas combien cette affaire particulièrement douteuse mais tenue pour vraie par des foules en chaleur, et pas seulement musulmanes, loin s’en faut, a pu contribuer à attiser la haine envers Israël (et les Juifs).

Ainsi que le rappellent Philippe Karsenty et Yves Mamou, l’affaire Mohammed al-Durah servit au monde arabe et plus généralement musulman, mais aussi dans le monde occidental, en France plus particulièrement, d’activateur à la haine antisioniste/antisémite. On se souvient que lorsque David Pearl a été égorgé en 2002, au Pakistan, des images de l’affaire Muhammad al-Durah figuraient à l’arrière-plan. On se souvient que lorsque Mohammed Merah a tiré à bout portant sur des enfants juifs en 2012, à Toulouse, il déclara venger les enfants palestiniens tués à Gaza. Et ainsi va le monde.

L’affaire si généreusement diffusée par France 2 a également permis d’opérer une annulation ainsi que je l’ai signalé dans l’article publié sur ce blog et intitulé « L’islamisation de la société française ». Je résume cette opération de dévoiement : des enfants juifs ont été assassinés (la Shoah) mais à présent des Juifs assassinent des enfants, donc… tout s’annule, c’est kif-kif, je peux retourner me coucher.

 

Pilar Rahola

 

On reprend volontiers l’image du cheval de Troie, à commencer par l’article en question de Philippe Karsenty et Yves Mamou. Dans « Democracy’s Canaries » sous-titré « Jews and Judeophobia in Contemporary Europe », l’Espagnole Pilar Rahola la reprend aussi à propos du Portugais José Saramago et du Grec Mikis Theodorakis. Elle dit des Saramago et des Theodorakis qu’ils sont les chevaux de Troie de l’antisémitisme européen érudit. Avec eux nous ne sommes plus avec the extreme Right mais avec the epic Left.

Pilar Rahola écrivait au début des années 2000 (je n’ai que la traduction de l’original espagnol en anglais) : « From my point of view, the worst thing done by the contemporary European Left is its betrayal of democracy by forgiving terrorist nihilism ». Je rappelle que Pilar Rahola a été députée à Las Cortes, représentante du parti d’extrême-gauche Esquerra Republicana de Catalunya (E.R.C.) et qu’elle a claqué la porte en 1997 jugeant que l’antisionisme de ce parti n’était que de l’antisémitisme déguisé.

Olivier Ypsilantis

 

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La France soumise – 1/2

 

La France insoumise, un parti politique en France dont on apprécierait le nom s’il ne recouvrait une réalité sinistre : il s’agit d’un parti prêt aux pires soumissions puisqu’il minaude l’islamisme et se montre prêt à aller plus loin. Ne vous y trompez pas, La France insoumise, c’est la France soumise. Ce parti traite à tout-va les uns et les autres d’islamophobes, de fascistes, de membres de la fachosphère et j’en passe, selon une technique éprouvée et qui reste efficace – mais jusqu’à quand ? Ne vous y trompez pas, ce parti est prêt à toujours plus de soumission pour mieux soumettre à son tour. Ce parti tiendra très exactement le rôle qu’a tenu le Parti populaire français (P.P.F.) de Jacques Doriot sous l’Occupation, le plus actif des partis de la Collaboration. Il sera l’auxiliaire des islamistes comme le P.P.F. a été celui des nazis.

 

 

La France insoumise ne doit pas être confondue avec les idiots utiles, de l’islamisme en l’occurrence. Ses activistes sont pour la plupart des militants conscients, à la recherche d’un maître auquel se soumettre (l’islamisme est pour l’heure le plus probable des maîtres à venir) pour mieux soumettre à leur tour. Certes, des militants effrayés par la tournure que prennent les événements quittent cette machine de mort avant qu’il ne soit trop tard. Mais d’autres restent, plus déterminés que jamais. Ils favorisent l’islamisme au nom d’une logique dévoyée et l’on peut déjà les imaginer servant d’auxiliaires à la police religieuse d’une société islamisée. Je le redis, ils agiront comme les supplétifs du P.P.F. qui menaient des actions de répression contre la Résistance et participaient à l’arrestation des Juifs. C’est à ce niveau que je considère ce parti. Je ne suis pris d’aucune fièvre et j’évite autant que possible de rapprocher deux époques, mais je suis prêt à parier que nombre de membres L.F.I. tiendront le rôle des membres P.P.F. les plus activement engagés aux côtés des nazis dans la France occupée – si toutefois les islamistes s’imposent, ce qui n’est en rien une fatalité. Un détail (et ce n’est probablement qu’une similitude sans importance) : il est intéressant de noter que le symbole de La France insoumise est une lettre de l’alphabet grec, la vingt-et-unième, φ, et que le symbole de la Milice française est lui aussi une lettre de cet alphabet, la troisième, γ, ces deux lettres étant utilisées en l’occurrence dans leur version minuscule.

Mais je me suis trop attardé sur cette bande de soumis qui ne songe qu’à soumettre.

 

Ce que je redoutais serait-il en train d’arriver ? Une situation politique, économique et sociale qui frôle des gouffres, une inquiétude qui se répand partout comme un nuage de gaz ou une nappe d’essence et qui explosera ou s’enflammera à la moindre étincelle.

La gauche qui s’efforce depuis quelques décennies de s’imposer par une prétendue supériorité morale, face à la droite assimilée au fascisme, a pris les Musulmans sous sa protection. La disparition de la classe ouvrière qu’expliquent les bonds technologiques a rendu la gauche sans protégés ; mais cette dame patronnesse a fini par en trouver, notamment dans l’immigration musulmane. Ces dernières années, le mot « islamophobie » est monté en puissance et il tourne à présent à plein régime en parallèle avec le mot « fascisme ». L’un et l’autre agissent comme un paralysant : celui auquel s’adressent ces mots doit être frappé de stupeur et ligoté avant d’être jeté au bûcher. Les plus stupides peuvent donc chercher à en imposer aux plus intelligents par ces seuls mots. C’est ainsi et ils ne s’en privent pas. La gauche protège ses prébendes morales ; mais il ne restera bientôt plus qu’un champ de détritus, un piétinement fangeux. Vouloir ainsi défendre à tout prix ses « privilèges », en l’occurrence cette (prétendue) supériorité morale, ne produira que de la violence et un naufrage. Il est vrai que la gauche n’est pas la seule à se compromettre avec le pire de l’islam pour des raisons électoralistes. Réécoutez la vidéo où intervient Bernard Rougier et que j’ai mise en ligne dans l’article intitulé « L’islamisation de la société française » :

https://zakhor-online.com/

J’ai une certaine habitude de l’angélisme bourgeois en France. Je l’ai beaucoup fréquenté malgré moi. Dans cet angélisme, beaucoup de paraître et son corollaire le qu’en-dira-ton ; ils laissent pressentir la déroute à venir. La société gauche-caviar quant à elle ne vit – ne survit – qu’en s’injectant des narcotiques dans les veines. Je ne l’ai jamais fréquentée qu’avec un sourire en coin car j’ai toujours lu dans son regard le désastre ; et sous son épiderme joliment maintenu je n’ai jamais deviné que de la nécrose.

 

Je mets en lien un article de Pierre Lurçat intitulé « Lettre ouverte au président français Emmanuel Macron : après la décapitation de Samuel » et publié sur son blog Vu de Jérusalem :

http://vudejerusalem.over-blog.com/2020/10/lettre-ouverte-au-president-francais-emmanuel-macron-apres-la-decapitation-de-samuel-paty.html

Cet article exprime avec clarté une colère que je porte en moi ; car il s’agit bien de colère, avec ce renoncement de la France envers Israël et qui remonte probablement aux calculs géopolitiques du général de Gaulle chef d’État, l’État, ce « monstre froid » pour reprendre une célèbre expression. La France cherchait sa place dans un monde dominé par les U.S.A. et l’U.R.S.S., l’U.R.S.S. qui avait commencé par soutenir Israël avant de soutenir ses ennemis et massivement. Je ne vais pas refaire l’histoire, cette politique pro-arabe du général de Gaulle fut dictée par le pétrole mais aussi par l’histoire de l’expansion française en Afrique du Nord et au Proche/Moyen-Orient, par l’importance numérique du monde arabe et l’immensité des territoires sur lesquels il s’étendait, autant d’éléments (il y en a d’autres) qui comptaient plus pour un chef d’État désireux de maintenir son pays parmi les principales puissances qu’une alliance avec un pays qui n’avait pas trois millions d’habitants en 1967 et dont la superficie équivalait à plus ou moins deux départements français ; ce n’est vraiment pas grand-chose même si ses habitants appartenaient à un « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur »…

L’attitude la France n’avait rien d’exceptionnelle, les autres puissances à commencer par les U.S.A., l’U.R.S.S. et le Royaume-Uni cherchaient eux aussi à s’assurer une place de choix dans cette région stratégique du monde, tant d’un point de vue économique que militaire.

A présent, en France, il s’agit de ménager des populations qui inquiètent et qui se sont en partie constituées grâce au regroupement familial, des populations qui forment un peu partout des zones de non-droit. Le pouvoir soucieux de garder le pouvoir, comme tout pouvoir, s’emploie à prévenir toute « déviation » en assénant des mots tels qu’« islamophobe » ou « fasciste » à tout-va, à inviter au « vivre-ensemble » et au « pas d’amalgame » comme si nous étions dans une garderie. Or, la propagande – la police de la pensée – en démocratie est volontiers plus pernicieuse qu’en dictature. Lorsqu’une dictature s’effondre, sa propagande s’efface comme d’elle-même ; j’ai pu en prendre note dans des pays qui avaient appartenu au bloc soviétique. Rien de tel en démocratie où la « douceur » de la propagande poursuit ses effets en dépit des gouvernements qui se succèdent. Cette propagande est si « douce » et si insidieuse qu’elle n’est pas perçue comme telle. Elle ne distribue pas des coups de poings comme en dictature mais des câlins tout en chantonnant des berceuses. Cette remarque est importante. Elle peut aider à comprendre un certain malaise et à le combattre.

L’ennemi c’est l’extrême-droite, ne cesse-t-on d’ânonner, parfois subliminalement. Je la déteste mais ce n’est pas pour autant que j’apprécie certains de ses ennemis. Je placerais volontiers le tout dans un sac lesté avant de l’envoyer au fond de la mer. J’ai souvent dit à des amis espagnols que ma détestation de Franco ne me rendait pas nécessairement sympathiques tous ses ennemis – une manière d’euphémisme.

Déclarer aujourd’hui, en France, que l’ennemi c’est l’extrême-droite, c’est déjà s’employer à dissimuler des questions autrement plus urgentes, pour l’heure tout au moins. C’est se joindre à la meute. Or, il faut quitter la meute pour entrer en résistance avant de constituer à partir d’individualités fortes des groupes qui sauront agir avec détermination et frapper juste.

Olivier Ypsilantis

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L’islamisation de la société française

 

Tout d’abord, cette vidéo avec un invité spécial, Bernard Rougier, professeur à l’Université Paris 3 / Sorbonne-Nouvelle, directeur du Centre des études arabes et orientales (Paris 3). Bernard Rougier est notamment l’auteur du livre « Les territoires conquis de l’islamisme », titre qui répond au livre précurseur publié en 2002 sous la direction d’Emmanuel Brenner (Georges Bensoussan), « Les territoires perdus de la République », sous-titré « Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire ». Je vous invite donc à visionner attentivement la vidéo suivante (durée 15 mn), « Enquête choc sur l’islamisme en France ». Tout y est dit, ou presque :

https://www.youtube.com/watch?v=LTmE9sT1z1o

Signalons que la méthode de travail de Georges Bensoussan (Emmanuel Brenner) et celle de Bernard Rougier sont en la circonstance similaires : c’est à partir d’informations recueillies sur le terrain pour le compte des auteurs que ces deux ouvrages ont été élaborés.

 

 

Je ne ferai aucun commentaire sur cette vidéo qui constitue à ma connaissance l’une des meilleures bases de réflexion sur la question de l’islamisme en France et sur les moyens de le combattre – car désigner et cerner un mal, c’est déjà le réduire.

Écoutera-t-on Bernard Rougier ? On n’a pas écouté Emmanuel Brenner/ Georges Bensoussan, il y a une vingtaine d’années. Georges Bensoussan a été accusé il n’y a pas si longtemps d’islamophobie, et il a été poursuivi par des associations antiracistes. Vous vous souvenez de l’affaire. J’ai modestement participé à sa défense, sur ce blog.

Dans la vidéo ci-dessus, Bernard Rougier signale qu’il n’y a pas de « loup solitaire », qu’on ne se radicalise pas tout seul devant son écran, qu’il faut être accompagné ; par exemple, dans le bain du quiétisme salafiste un terroriste peut commencer à se former. Mais il y a plus.

Le terroriste est aidé par les renoncements de toute une société (voir notamment les stratégies électoralistes que dénonce Bernard Rougier) et par des associations autoproclamées antiracistes (presque toujours antisionistes, le sionisme étant assimilé à une forme de racisme, et je ferme la parenthèse) qui n’ont que le mot « islamophobie » à la bouche, mot manié aussi généreusement que « fascisme », mot concocté sous le stalinisme et qui signait l’arrêt de mort de celui qui en était accusé.

Outre certains milieux islamistes, à l’occasion en concurrence les uns avec les autres, il existe dans la société française, pour ne citer qu’elle, des masses-molles un peu partout, prêtes à tous les arrangements afin de préserver leur relative tranquillité, des masses constituées individus que le statut de dhimmis ne dérange guère, des individus préparés à la soumission. Une manière parmi tant d’autres de préserver sa tranquillité est la suivante, je l’ai fréquemment rencontrée sur Internet et ailleurs. Je résume le « raisonnement » qui permet de réenfiler ses pantoufles et de regagner son canapé au plus vite : certes, cet attentat est abominable, mais toutes les religions sont abominables, avec ces curés pédophiles et ces « colons » qui s’installent dans les « territoires occupés » (Cisjordanie). Avec ce « raisonnement » qui s’emploie à des opérations d’annulation, c’est kif-kif, on peut retourner se coucher. Et puis si les islamistes frappent, ne serait-ce pas au moins un peu de la faute d’Israël, des Juifs ? Ils sont plus d’un à remuer la question dans leurs petites têtes remplies de cette douce idéologie distillée par les appareils d’État. Il paraît que le Collectif pro-palestinien Cheikh Yassine serait lié à l’assassinat de Samuel Paty. Mais nous y sommes ! Si les Israéliens n’avaient pas liquidé l’infirme-terroriste Cheikh Yassine en 2004, à Gaza, ce collectif fondé par Abdelhakim Sefrioui n’aurait probablement pas vu le jour… Dans bien des petites têtes le terrorisme islamiste est une conséquence de l’existence d’Israël et de « la question palestinienne ».

Le titre du livre de Bernard Rougier, « Les territoires conquis de l’islamisme », m’a donc reconduit au livre de Georges Bensoussan, « Les territoires perdus de la République ». Dix-huit années séparent ces deux livres écrits par des hommes de courage qui ont étudié le terrain avec l’aide de collaborateurs. Dans le cas de Bernard Rougier, ces collaborateurs sont de jeunes musulmans.

 

 

C’est aussi pour ce livre qu’on tendra une embuscade à Georges Bensoussan, qu’on l’assignera en justice pour propos racistes. On n’aime pas sa clairvoyance, son regard sur l’antisémitisme, le racisme et le sexisme en milieu scolaire, on n’aime pas, mais pas du tout, que cet historien qui avait écrit une monumentale histoire du sionisme (mot qui n’est qu’une injure dans les petites têtes) ait écrit un livre lui aussi monumental sur la condition des Juifs en pays arabes (« Juifs en pays arabes » sous-titré « Le grand déracinement, 1850-1975 ») et ait ainsi porté atteinte (à partir d’une documentation de première main et gigantesque) au mythe essentiel des jours heureux en pays arabes, en terre d’islam, qu’il ait rendu compte de ce qu’avait supposé le statut de dhimmi. Pas d’Auschwitz certes, mais des vexations, des humiliations, du mépris, avec de temps en temps une « petite » poussée de violence, histoire de se passer les nerfs sur les Juifs… Ce livre a porté un rude coup au mythe du « vivre-ensemble », au mythe de al-Andalus si généreusement activé par la gauche, comme j’ai pu l’étudier de très près à Cordoue même, où j’ai vécu et étudié plusieurs années, avec en toile de fond le sinistre Roger Garaudy. Or, ce mythe est essentiel aux plans d’islamisation en cours. Il faut tromper l’autre, l’anesthésier, le droguer, lui faire croire que tout ira très bien s’il se laisse faire, que le « vivre-ensemble » sera à nouveau une réalité. En écrivant ce livre, Georges Bensoussan (et ne n’était probablement pas son intention première) ôtait une béquille à cette propagande ; et c’est d’abord pourquoi le Collectif contre l’islamophobie en France (C.C.I.F.) l’a poursuivi avec un tel acharnement, ce Collectif qui devrait être dissout suite à ce crime perpétré contre Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, à Conflans-Sainte-Honorine.

Il est très important que le public sache qui sont ceux qui voulaient (et veulent encore) la peau de Georges Bensoussan – et oublions les idiots utiles, si nombreux à l’extrême-gauche. Il faut suivre les dires et les agissements du Collectif contre l’islamophobie en France (pour ne citer que lui), il faut comprendre pourquoi et comment le mot « islamophobie » et ses dérivés en sont venus à acquérir une telle force, une telle capacité à inhiber toute critique, comme le mot « fascisme ».

 

 

Une certaine gauche espère-t-elle une place au soleil suite à une hypothétique prise de pouvoir par leur flirt islamiste ? Elle finira plus ou moins comme les Moudjahidines du peuple iranien, les MeK, dont elle n’a en rien le courage. Cette gauche se couchera lorsque les « fascistes » lui asséneront un vrai coup de poing dans la gueule.

Je ne cultive pas le pessimisme et je lutte contre lui autant que possible. Mais je peine à m’en défendre, entre la masse-molle qui retrouve sa forme après chaque coup, aussi violent soit-il, la doucereuse propagande d’organes officiels tels que le quai d’Orsay, l’A.F.P. ou le quotidien « Le Monde » (je ne prolonge pas la liste afin de ne pas provoquer la lassitude du lecteur), le citoyen démocratiquement matraqué et qui finit par ne plus se mouvoir, lorsqu’il le peut encore, qu’à quatre pattes.

Georges Bensoussan, l’un des premiers à nous avertir preuves à l’appui de ce qui se tramait dans l’enseignement public, ne fut pas écouté. Le serait-il aujourd’hui, presque vingt ans après son constat ? Je redoute qu’après quelques actions d’éclat tout ne reprenne sa forme, à commencer par la masse-molle…

Suite à cet attentat, on s’inquiète beaucoup plus d’une possible montée en puissance du « fascisme – de la « fachosphère », un beau néologisme qui passe de bouche en bouche – que des manifestations tantôt sournoises, tantôt sanglantes de l’islamisme. On regarde beaucoup plus du côté des « fachos » et des « droitards » (un mot que ne cesse d’aboyer quelqu’un dont je tairai le nom) que des islamistes et de leurs victimes si nombreuses.

PS : Il faudrait renoncer à cet exhibitionnisme, avec marche blanche, Je suis Charlie, Je suis Samuel, avec selfies et réseaux sociaux et j’en passe. Ce sentimentalisme à bon compte dédouane les participants de tout effort critique, un effort qui les amènerait à se faire traiter d’islamophobes, de droitards, de fachos et j’en passe. Et dans ces manifestations, on se retrouve en compagnie de Mélenchon et autres membres de La France insoumise qui seront les premiers à se coucher devant celui qui sortira la cravache, j’insiste. Il y a moins d’un an, des membres de ce mouvement participaient la fleur au fusil, si vous me permettez l’expression, à une Marche contre l’islamophobie où l’un des meneurs, connu pour ses accointances avec les Frères musulmans, a fait reprendre en chœur le cri de Allahu akbar qui a accompagné et accompagne les attentats islamistes. On me pardonnera donc de ne pas être franchement optimiste quant à la suite des événements.

 Olivier Ypsilantis

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Quelques jours à Peniche, Portugal – 1/3

 

24 juillet. Lisboa-Peniche. Des alignements d’eucalyptus au tronc gracile. Des roseaux, beaucoup de roseaux, en haies le plus souvent. Plaisir de quitter Lisboa après ces mois de confinement. Du maïs, des alignements d’arbres fruitiers. Habitat généralement soigné. Beaucoup de maisons aux volumes alambiqués : il s’agit probablement de montrer qu’on a réussi. Urbanisme plutôt éparpillé, comme en France. Des bananiers mais isolés. Beaucoup de yucas. Des jardins eux aussi soignés dans lesquels sont disposés de nombreux éléments kitsch, à commencer par des barbecues maçonnés ; certains ressemblent à des monuments funéraires. Des sculptures sentimentalistes comme on en propose chez certains pépiniéristes. Des champs de potirons, beaucoup de champs de potirons – une spécialité de la région ?

Observer, passer, ne jamais s’arrêter. Griffonner des notes qui seront reconsidérées entre le clavier et l’écran. J’ai souvent espéré vivre à bord d’un autocar ou d’un train afin d’observer le monde derrière leurs vitres. Et je repense volontiers à ces milliers de kilomètres parcourus dans des trains indiens ou d’Europe centrale et orientale, dans des autocars iraniens ou chiliens. Ils restent parmi mes plus beaux souvenirs de voyage. N’être qu’œil et prendre des notes, dans les secousses d’autocars et de trains. Et je repense au récit d’Ignacio Carrión, « India Vagón 14-24 », un merveilleux livre de voyage à bord d’un wagon très particulier.

 

 

Arrivée à Peniche. Par la fenêtre du salon, la presqu’île et son système de défense. Par la fenêtre de la chambre, la plage, Praia do Baleal, un arc de sable blond que termine une autre presqu’île, une presqu’île rocheuse reliée au continent par une langue de sable.

Marche dans Peniche. Je détaille le système de défense et ses redans, avec, à la pointe de chaque redan, une échauguette. Le cri des mouettes, les parfums salins, tant de souvenirs. Commencé la lecture de « The Battle » de Richard Overy qui s’ouvre sur ces mots : « For sixty years “The Battle” has meant one thing to the British people: the Battle of Britain ». C’est un petit livre à caractère synthétique qui s’emploie avec calme à crever l’écran du « popular narrative » afin de se porter vers « another history », une vision plus complexe, plus contrastée.

Viste de la forteresse de Peniche, haut-lieu de répression de l’Estado Novo. Dans l’entrée, une liste détaillée des évasions (as fugas), dont la plus célèbre à laquelle je reviendrai brièvement, celle de 1960. Conversation avec une guide. Elle porte un masque comme tout le monde, ce qui met en valeur son regard doux, crémeux et chocolaté. Son accent me séduit. Je lui demande (au risque de la vexer) si elle est portugaise. Elle me répond qu’elle est portugaise et penichense et ajoute aussitôt que le portugais d’ici et des environs est chantant. Et comme elle est institutrice, elle a l’habitude d’articuler, de raconter des histoires en y mettant l’intonation. Je suis subjugué par son portugais, une langue à la phonétique particulièrement délicate et qui plus que toute autre langue latine doit être prononcée avec soin pour ne pas donner de la bouillie.

Le soir, un vin de la Península de Setúbal, Papo Amarelo, accompagné d’un fromage de chèvre traditionnel nappé d’huile d’olive et saupoudré d’herbes aromatiques.

Derrière le « popular narrative », Richard Overy note que la bataille d’Angleterre – « The Battle » – n’a pas empêché l’invasion de l’Angleterre dans la mesure où (selon des documents allemands) le projet d’invasion était un bluff destiné à forcer l’Angleterre à implorer la paix, « a bluff designed to force Britain to beg for peace ». Au cours de l’été 1940, Hitler avait déjà le regard tourné vers l’Est. Par ailleurs, Richard Overy suggère que les Britanniques étaient bien moins unis qu’on ne le dit : « The British were less united in 1940 than was once universally believed. »

Par la fenêtre du salon : pôr do sol. Le soleil se couche au-dessus de Peniche et de l’archipel des Berlengas. Où vivre ? Ne jamais arriver. La silhouette de la forteresse. Je pense à ces détenus dont les quelque deux mille cinq cents noms sont inscrits dans des plaques de métal, à l’entrée de ce vaste ensemble. Combien d’entre eux regardèrent de leurs cellules le soleil se coucher, et combien de fois ?

 

Une vue de la presqu’île de Peniche avec, au premier plan le pénitencier et, derrière, le port de pêche. 

 

25 juillet. Dans le jour naissant, des franges d’écume. Par sa structure et sa tonalité ce livre de Richard Overy pourrait être envisagé comme un essai. Une fois encore, il met l’accent sur la division chez les Britanniques. Il écrit (ce qui bouscule une idée reçue et que je partageais) : « Britain was a country divided by geography and social class, riven by popular prejudices and a complex structure of snobbery ». Cet écrit n’est en rien un réquisitoire, un pamphlet, il se veut simple mise au point, comme un réglage de l’objectif. Alors que les Britanniques envisagent la probabilité d’une invasion allemande, la journaliste américaine Virginia Cowles (« who watched with mounting incredulity the moral revival of the population after the shock of Dunkirk and French defeat ») note : « For the first time I understood what the maxim meant: “England never knows when she is beaten” … I was more than impressed. I was flabbergasted. I not only understood the maxim; I understood why Britain never had been beaten ». Ce petit livre me semble être un livre clé, un livre qui permet de passer dans l’envers du décor, toujours avec fermeté, calme et mesure, loin de tout sensationnalisme, ce sensationnalisme que le premier venu active à présent sans se rendre compte que son numéro ne durera pas même une minute et sera remplacé par un autre.

Marche sur la Praia do Baleal, vers la presqu’île et Baleal. Les ripple-marks, l’estran, les lointaines silhouettes sur la surface moirée. Je pense à certaines compositions d’Eugène Boudin et de David Cox. Un vent continu, un enveloppement frais. On ne peut que remercier. Me reviennent des passages de « Holiday Memory » de Dylan Thomas. Et je vous mets en lien ce poème qui révèle toute l’énergie de la langue anglaise, langue aussi picturale que musicale, aussi poétique et technique, étourdissante de dynamisme. Écoutez :

https://www.youtube.com/watch?v=SMiNjx9XzuY

Mais la plage que je longe est bien silencieuse, rien que le vent et de rares silhouettes qui passent. Des traces de pieds. Je m’efforce d’imaginer celles et ceux qui les ont imprimées. La lumière atlantique, si accueillante ; rien à voir avec la terrible lumière méditerranéenne. Il faut relire « Les Îles » de Jean Grenier. La presqu’île de Baleal est reliée au continent par une langue de sable avec plage des deux côtés. L’habitat est soigné. En bout de presqu’île, un îlot inaccessible avec un phénomène de clivage très marqué et plus ou moins à quarante-cinq degrés, une pertinence graphique qui pourrait être traduite au burin ou à l’eau-forte. Ces strates sont d’une largeur régulière, ce qui donne à l’ensemble un aspect presqu’artificiel, conçu par un artiste du Land Art. Au loin, l’archipel des Berlengas.

En terrasse, les pieds dans du sable doux comme de la farine, j’observe le bronzage des femmes et des phénomènes géologiques. Des étendues de « griffes de sorcières » (carpobrotus edulis), une plante qui, parmi d’autres, me dit ma mère ; elle en avait plantées tout autour de la maison blanche, à l’île d’Yeu.

Au chapitre II de « The Battle », Richard Overy brosse le portrait d’hommes peu connus mais qui eurent un rôle déterminant dans l’organisation de la R.A.F. avant la Bataille d’Angleterre. Ainsi d’Archibald Sinclair ou de Cyril Newall qui furent l’un et l’autre « key architects of R.A.F. expansion in the critical years between 1937 and 1940 ». L’un des points centraux de ce livre : « One of the most enduring myths of the Battle of Britain is the idea of the few against the many », un point dont il s’emploie à montrer le peu de pertinence et, une fois encore, calmement, honnêtement, sans jamais vouloir en imposer. Il y a une élégance toute britannique chez cet historien. Richard Overy signale également que le Spitfire est devenu le symbole même de « The Battle of Britain » alors que le Hurricane constituait le gros du Fighter Command et que la production du Spitfire s’est maintenue bien en-dessous de celle du Hurricane jusqu’au début 1941. Total de la production de Hurricane début juin à fin octobre 1940, 1 367 ; et de Spitfire pour la même période, 724.

Retour dans la forteresse de Peniche. Le cri des mouettes. Les bâtiments pénitentiaires Estado Novo fraîchement repeints de blanc, presqu’agréables. Des cellules donnaient sur l’océan. Les murailles trapues, avec larges embrasures pour pièces d’artillerie. Dans l’entrée de la forteresse, quatre plaques commémoratives : une en métal (pour le dixième anniversaire de la libération des prisonniers par le M.F.A., le 27 avril 1984) et trois en marbre avec respectivement les dates suivantes : 23 abril de 2004, 27 abril de 2014, 25 abril de 2016.

 

 

Le soir, repris la lecture de « The Battle » qui décidément malmène certaines idées. Une fois encore, L’auteur s’attarde sur cette considération célèbre entre toutes : « Never in the field of human conflict was so much owed by so many to so few », Winston Churchill dans son discours du 20 août 1940. Richard Overy replace cette considération dans l’ensemble du discours sans jamais chercher à amoindrir les (immenses) mérites des pilotes de Hurricane et de Spitfire. Selon l’un des secrétaires particuliers de Winston Churchill, ce discours était « less oratory than usual ». L’audience semblait somnoler dans la chaleur d’août. Seule une petite partie de ce discours est dédiée à la bataille aérienne en cours, l’essentiel ayant trait à la guerre en Afrique, contre les Italiens. Dans ce même discours, le Fighter Command est évoqué sur six lignes et le Bomber Command sur vingt-et-une lignes. « On no part of the Royal Air Force does the weight of the war fall more heavily than on the daylight bombers who will play an invaluable part in the case of invasion ». Fin août 1940, les Allemands pensent que le Fighter Command est à bout de souffle et ils décident de bombarder progressivement l’ensemble des installations industrielles, militaires et des moyens de communication du pays en prévision de Operation Sea Lion (Unternehmen Seelöwe). Ainsi, des villes des Midlands sont bombardées de nuit puis c’est au tour de Londres. Le 2 septembre, Hermann Goering ordonne la destruction de cibles déterminées sur la capitale en attendant que Hitler confirme l’ordre, un ordre qui finit par être donné mais en précisant qu’il s’agit de se limiter aux cibles stratégiques et en aucun cas de s’en prendre à la population civile. Richard Overy écrit : «  The two air forces operated under almost identical instructions to hit military and economic targets whenever conditions allowed. Neither air force was permitted to mount terror attacks for the shake of pure terror ». L’absence de précision de la part des uns et des autres «  explains why both sides believed that the other was conducting a terror campaign against civilian morale ». Et Richard Overy ajoute : « The problem both air forces faced was the impossibility of attacking single military targets with existing air technology without spreading destruction over a wide circle around them. This explains why both sides believed that the other was conducting a terror campaign against civilian morale », une considération qui m’importe grandement car elle contredit, et sérieusement, nombre de recherches que j’ai pu faire sur cette question. Il est vrai ainsi qu’il l’écrit que : « In an age long before smart weapons, accuracy to within a mile at night could be considered aerial sharp-shooting ». Jusqu’à la lecture de ce livre, je tenais pour acquis que les bombardements sur Londres relevaient de « a terror campaign against civilian morale ».

 Olivier Ypsilantis

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Le messianisme selon Maïmonide

 

Maïmonide dit dans son grand livre, le « Mishneh Torah », que le roi-Messie adviendra et restaurera la souveraineté politique d’Israël telle qu’elle était au temps des Hébreux. La royauté de David à laquelle fait allusion Maïmonide, transposée dans notre temps, c’est la souveraineté politique du peuple d’Israël sur la terre d’Israël.

Maïmonide nous avertit que la restauration messianique a des étapes. La première, le rétablissement de la souveraineté politique juive sur la terre d’Israël. La deuxième, la reconstruction du Temple. Rappelons que l’espérance de Maïmonide s’inscrit dans un contexte historique précis, soit un peu avant l’Inquisition, lorsque la symbiose entre le peuple d’Israël et les nations du monde est effective au sein de la culture espagnole, une espérance qui sera démentie, en particulier parce que les Juifs d’Espagne (hormis quelques familles) préféreront partir dans toutes les directions plutôt que vers Eretz Israël.

La grande richesse de l’Âge d’or espagnol témoigne de la symbiose du peuple juif – d’Israël – avec la civilisation d’alors, une symbiose qui laissait entrevoir que le peuple d’Israël devait se décider à clore le temps de l’exil et revenir en Israël, enrichi de l’expérience de sa relation avec la civilisation universelle d’alors, de telle sorte que le projet de l’histoire d’Israël, selon la Bible, puisse se réaliser. Mais les Juifs séfarades référèrent féconder le reste du monde plutôt que de revenir à Jérusalem. Maïmonide et les rabbins ont pris note que ce temps aurait pu être messianique, soit marquer la fin de l’exil ; mais le peuple juif n’était pas décidé.

Maïmonide poursuit : « et il rassembla les exilés d’Israël ». Mais alors, si le roi-Messie doit restaurer la souveraineté politique juive sur Israël et reconstruire le Temple, et après seulement rassembler les exilés, avec qui va-t-il accomplir cette œuvre ?

Nous en venons aux nidahim, ceux des dix tribus perdues du royaume d’Israël, le royaume du Nord, et qui sont partout. Ils sont de la maison de Joseph, des femmes et des hommes qui dans le monde entier ont des souvenirs de l’identité hébraïque, des souvenirs plus enfouis que ceux des Juifs qui se reconnaissent ouvertement et sont reconnus comme tels, soit les descendants du royaume de Juda, les golim (ceux de l’exil, galout).

Les nidahim. Il ne s’agit pas de marranes, des convertis de force ou des assimilés d’Espagne ou du Portugal, mais de descendants des dix des douze tribus d’Israël qui ont été déportés et se sont très vite fondus dans des civilisations du temps de Babylone, avant le temps de Rome donc. Or, depuis les travaux du deuxième président de l’État d’Israël, Yitzhak Ben-Zvi (président de 1952 à 1963), de nombreuses équipes d’ethnologues israéliens ont retrouvé en Afghanistan, au Pakistan et en Inde, trente à trente-cinq millions de personnes de rite musulman (sunnite, chiite et soufis) qui conservent des traditions hébraïques. Nous savons par les textes de la Mishnah et du midrash que les dix tribus perdues se trouvaient dans ces régions.

Lorsque le mot golim est employé, c’est en référence aux descendants du royaume de Juda. Les nidahim sont les membres des dix tribus du Nord du royaume d’Israël qui s’est séparé du royaume de Juda après le schisme qui suivit le règne du roi Salomon. Le Messie – le roi-Messie – qu’évoque Maïmonide est un Juif qui restaurera la souveraineté de Juda sur Israël, reconstruira le Temple, ramènera les exilés du royaume du Nord – les dix tribus perdues, les nidahim.

Maïmonide poursuit : « et tous les principes de jugement, les lois, la Constitution de l’État reviendront en son temps », celui du Messie, ce qui signifie que la Torah sera la Constitution de cet État d’Israël reconstruit « comme c’était avant ». Avant ? Mais quand ? Maïmonide ne donne pas de précision, et d’abord parce que pour les Hébreux avant c’est encore avant.

« On offrira des sacrifices ». Des sacrifices ? Qorban en hébreu, ne désigne pas la destruction d’êtres vivants ou de biens en vue d’obtenir un pardon mais une approche de sainteté symbolisée par l’offrande de prélèvement sur la récolte avant qu’elle ne soit commercialisée, la récolte qui fait vivre l’homme mais qui par le circuit économique de la plus-value (pour reprendre un langage marxiste) fait que le pain est grevé de fautes. Les sacrifices dans le Temple correspondent au repas du grand prêtre, des repas parfaits car n’ayant subi aucune commercialisation. La sainteté c’est manger, car manger est indispensable à la vie, mais manger une nourriture qui n’a pas connu la faute. Tel est le sens des sacrifices de la Bible qu’évoque Maïmonide. Ils se détournent et radicalement des sacrifices tels que les envisagent les païens et les idolâtres. Le Temple où devait se consommer ces aliments sans faute a été détruit parce que pour la société hébraïque d’alors ces repas ne signifiaient plus rien.

Le programme messianique de Maïmonide se résume ainsi, redisons-le : souveraineté juive en Eretz Israël ; reconstruction du Temple ; retour des exilés ; les lois de la Bible et de la Torah sont la Constitution de la société. Alors, on pourra manger le repas du sacrifice.

« Et on pratiquera la shemitah, l’année sabbatique du repos de la terre et l’année du jubilé », pour une société vraiment humaine. Et, nous dit Maïmonide, les Hébreux doivent y croire même dans les temps les moins propices à la réalisation de cette utopie. Mais lorsque l’horizon se dégage et que les temps se montrent plus propices, il faut non seulement croire mais œuvrer sans plus attendre.

Maïmonide rappelle que ce ne sont pas les prophètes qui ont parlé les premiers du Messie, la Torah en a parlé avant eux, la Torah qui a été donnée avant le commencement de l’histoire d’Israël comme nation. Les Juifs sont habitués à penser que l’espérance messianique n’est venue qu’après le temps de l’exil. Maïmonide, lui, parle du chef politique que la Torah prévoit pour Israël dès le commencement de son histoire. C’est pourquoi celui qui ne croit pas en la possibilité d’un roi messianique est renégat non seulement de la foi des prophètes mais aussi de la Torah.

 

PS. Je publierai entre décembre 2020 et janvier 2021, deux fois sept articles sur Maïmonide que je tiens en réserve.

Olivier Ypsilantis

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Maïmonide, une lumière au Moyen Âge, un maître de notre temps.

 

Comment rester fidèle à la prophétie hébraïque tout en s’insérant dans la culture universelle ? Maïmonide s’est penché sur l’universel humain avec l’outil de la langue arabe véhicule du grec et du latin. Dans les temps modernes, la rencontre de la communauté juive avec l’universel humain s’est faite avec l’outil de la langue française. En tant qu’Israélien, je participe à la rencontre entre la spécificité radicale de l’héritage biblique en hébreu et l’universel humain avec le français, héritier de la civilisation gréco-romaine.

A présent, il convient d’aborder quatre points essentiels, et je ne m’arrêterai qu’au premier et au dernier de ces points.

Premier point. La place de Maïmonide dans les trois grands courants spirituels qui ont succédé au temps de la Bible et de la prophétie hébraïque, soit : le courant talmudiste, celui des philosophes juifs, celui de la tradition kabbalistique.

Deuxième point. La multiplicité de ses compétences qui lui ont permis d’être un pont entre la culture universelle et le très spécifique héritage juif.

Troisième point. Les difficultés considérables que cette entreprise a rencontrées alors.

Quatrième point. Quel message son expérience peut-elle nous transmettre aujourd’hui ?

Pour le premier point, je ne référerai aux travaux de Gershom Scholem dans son ouvrage dédié à l’école de la kabbale de Gérone. Après les temps bibliques (où la pensée juive est l’exégèse de la prophétie hébraïque), trois courants spirituels se partagent l’immense tradition rabbinique :

Le premier. Le courant talmudiste qui considère que la révélation prophétique n’a pas cessé, même si les Prophètes ne parlent plus. On peut considérer sans forcer la note que c’est la conscience talmudique (soit l’effort d’exégèse appliqué à la prophétie hébraïque qui lui est antérieure) qui a évité la disparition de la tradition d’Israël. Ainsi, la lecture des textes prophétiques (en particulier de la Torah) peut-elle être envisagée du point de vue de l’exégèse de la culture précédente, soit la Bible qui s’épanouit dans le Talmud, la Mishnah, la Guemara, les Midrashim et toute la littérature à laquelle cet ensemble se réfère. C’est le courant juif traditionnel et qui reste jusqu’à aujourd’hui le courant principal tant par le nombre de ses maîtres que par les sujets traités. Ce courant refuse a priori l’idée d’une culture générale étrangère à l’exégèse talmudique – mais la personne humaine en général (et juive en particulier) est le lieu d’une synthèse paradoxale constituée d’éléments parfois contradictoires. La culture non seulement profane mais universelle trouve son principe dans cette conscience philosophique qui a émergé en Grèce après les temps de la mythologie. Le talmudiste n’est pas nécessairement fermé à cette culture, il peut éprouver envers elle une forte curiosité personnelle, mais il ne la mêlera pas à son travail d’exégète tourné vers l’espérance messianique.

Le deuxième. Les philosophes juifs, une désignation qui peut avoir deux significations radicalement différentes : soit des philosophes juifs, mais qui peuvent être des philosophes grecs ; soit des héritiers de la prophétie hébraïque, mais également soucieux de la problématique philosophique et qui s’y adonnent par doctrine ou par méthode. D’un côté, nous avons Henri Bergson, un « philosophe juif » ; de l’autre, nous avons Juda Halévy, un « Juif philosophe ». C’est un courant très important, enraciné dans le flux du judaïsme traditionnel ; mais il est étranger à la structure intellectuelle et spirituelle du courant talmudiste. Les philosophes juifs (avant et après Maïmonide) ont posé que la Révélation n’a jamais eu lieu. La conscience philosophique ne peut admettre intellectuellement l’idée d’un événement aussi étrange que Dieu s’adressant aux hommes par un discours, un langage, une parole. La conscience philosophique peut éventuellement envisager le discours prophétique comme discours pré-philosophique.

Le troisième. Le courant kabbalistique. Après la destruction de la nation hébraïque, la capacité prophétique s’est intériorisée, occultée même. Elle s’est exprimée par les écoles kabbalistiques, des écoles d’initiés, des initiés à la signification métaphysique de la langue des Prophètes, la Révélation n’ayant jamais cessé pour ce courant. La pensée philosophique s’appuie sur le grec pour viser l’universel, la pensée kabbaliste s’appuie sur l’hébreu pour viser l’universel. Le kabbaliste est donc plus à même que celui qui n’est que talmudiste d’accepter en tant que juif (interprète de la tradition hébraïque) les questions que doit envisager le philosophe dans la perspective d’une pensée non révélée. A partir d’une exégèse métaphysique du discours prophétique (différente de l’exégèse exotérique des talmudistes non kabbalistes), le kabbaliste peut aborder (sereinement pourrait-on dire) l’univers de la pensée philosophique.

Mais revenons-en à Maïmonide. A – Maïmonide est l’un des maîtres incontestés du courant talmudique, en tant que principal codificateur de la Loi, de la législation et de la juridiction talmudiques. B – Maïmonide n’est pas philosophe au sens grec du terme car il est croyant ; il croit en un Dieu non pas élément d’un discours philosophique mais au Dieu du Sinaï qui s’adresse à chaque homme, tant dans l’interpellation morale que religieuse, ce que Juda Halévy avait affirmé avant lui. Mais c’est Maïmonide qui va systématiser et de manière définitive cet élan. C – Maïmonide n’est en rien un kabbaliste ; il juge que la révélation prophétique passe par l’autonomie de la raison et non par une initiation à une certaine grammaire de l’esprit du monde. « Selon Maïmonide, la différence entre la capacité de connaissance du prophète et celle du philosophe en général ne se situe pas au niveau de l’intellect mais de la moralité. Je crois que lorsqu’on a compris cela, on a saisi l’essentiel du message de Maïmonide : il y a des conditions morales qui permettent à l’intelligence l’accès à la vérité et au croyant de la Bible la compréhension de la vérité révélée par Dieu ».

Maïmonide est un maître de notre temps, un temps qui ne cesse de prendre acte du divorce irrémédiable entre la vérité et la moralité. Maïmonide nous dirait que les Prophètes sont les prophètes de vérité, et sans critère d’appartenance à un peuple ou une religion, à condition qu’il ne soit ni idolâtre ni païen. Pour Maïmonide, le peuple d’Israël est particulier car il a reçu l’obligation expresse, par décret de la sagesse divine, de chercher la pensée de vérité morale et d’en témoigner. Mais Maïmonide tend vers l’universel et il suggère que cette vérité morale est la vocation de tout homme. Voir « Le Guide des Égarés ».

Le caractère de sainteté prophétique de la pensée de vérité dépend de la sainteté morale, nous dit Maïmonide, et c’est quelque chose de nouveau dans l’univers de la pensée même de celle qui s’exprime à l’aide du vocabulaire philosophique.

Vis-à-vis des trois courants : talmudique / philosophique / kabbaliste, Maïmonide offre autant de divergences que de convergences. Talmudiste éminent, étranger au courant kabbaliste (mais avec un air de famille sur certains points), il accepte sans réserve la problématique philosophique. L’originalité de Maïmonide par rapport aux philosophes théologiens pourrait être présentée ainsi : le philosophe juif d’obédience ou de postulat grec propose à l’intelligence du croyant une lecture athée de la Bible ; à l’inverse, Maïmonide propose une lecture religieuse monothéiste de la philosophie – il est probablement le seul à y être parvenu avec une telle envergure, ce qui est stupéfiant tant les postulats du discours philosophique et ceux du discours biblique divergent sur nombre de points essentiels. La pensée de Maïmonide, soit l’universel humain (dans son visage grec à travers la langue arabe) confronté à l’universel de la pensée hébraïque.

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Athènes et Jérusalem » de Léon Askénazi

 

Je ne fais que présenter l’ossature d’un texte trouvé dans le deuxième volume de « La parole et l’écrit » de Léon Askénazi (publié chez Albin Michel dans la collection « Présences du judaïsme »).

Quelle est la nature du danger que présente la civilisation grecque par rapport à la Torah ? L’objectif de cette civilisation est ainsi dénoncé par le judaïsme : faire oublier la Torah au peuple d’Israël. « L’oubli de la Torah » fait allusion au décret d’interdiction de l’étude de la Torah pris par le gouvernement grec. Mais à ce décret s’ajoute quelque chose de plus profond : le danger de l’oubli.

« Écrivez sur la corne du bœuf que vous n’avez plus de part au Dieu d’Israël » (Béreshit Rabah 2, 4). Ainsi l’anti-judaïsme des Grecs est-il formulé ; et voici l’explication par deux données (apparemment contradictoires) qui permettent de définir le rapport Israël / Grèce. D’une part, on lit dans le Midrash : « “Et l’obscurité était sur la face de l’abîme” (Gen. I, 2) : il s’agit là de la Grèce qui obscurcissait les yeux d’Israël ». D’autre part, on lit dans le Talmud : « On ne doit traduire l’Écriture sainte dans aucune autre langue sinon la langue grecque, ainsi qu’il est dit : “Tu as donné la beauté à Japhet, et il résidera dans les tentes du beau” (Gen. IX, 27). La beauté de Japhet, c’est la Grèce ». Léon Askénazi insiste : c’est en plaçant ces deux données textuelles que nous pouvons appréhender le conflit Israël / Grèce.

Le bien et le mal représentent a priori deux voies séparées, opposées même. Mais il arrive que le mal emprunte le même chemin que le bien, ce qui rend le conflit plus profond, le mal cherchant à porter sa guerre jusqu’aux fondements du bien. Et Léon Askénazi note : « Lorsque la haine s’étend à des êtres très proches l’un de l’autre, elle est bien plus profonde que lorsqu’elle divise des étrangers ». (En aparté. C’est aussi pourquoi les guerres civiles sont généralement plus atroces que celles qui opposent deux nations et, surtout, elles laissent des blessures plus complexes qui cicatrisent plus lentement.)

La volonté du Créateur se laisse entrevoir selon deux ordres de révélation : par la Création (Dieu s’y révèle), par le Sinaï (la Torah donnée par les Dix Commandements). La Création a pour fondement la catégorie du déterminisme (les lois de la nature) ; la Torah a pour fondement la catégorie de la liberté. « Don du déterminisme » (sciences de la nature ou sciences périphériques) et « don de la liberté » (connaissance de la volonté de Dieu par l’étude la Torah). Dieu se dévoile par le don du déterminisme afin de se dévoiler par le don de la liberté. C’est ce qui ressort de : « N’était-ce Mon Alliance (Ma Torah étudiée) jour et nuit. Je n’aurais assigné de lois aux cieux et à la terre » (Jér. XXXIII, 25).

Le don du déterminisme est en quelque sorte le point de passage obligé pour accéder au don de la liberté – Sa révélation. Le Maharal de Prague a un enseignement fort intéressant à savoir que « c’est l’intensité de l’attachement du psychisme des Grecs aux sciences du déterminisme qui constitue l’essentiel du génie de la Grèce ». Et je cède la parole au Maharal de Prague : « … Et ceci parce qu’ils (les Grecs) disposent de la sagesse plus qu’aucun peuple ; et cette proximité même est cause de leur désir d’annihiler la Torah, de supprimer d’Israël la Torah ». On pourrait en revenir à cette proximité qui active la haine…

L’histoire de la révolte des Judéens contre la domination grecque au temps du deuxième Temple est connue. La liturgie de Hanoukah et son candélabre rappellent la victoire de Juda Macchabée sur Antiochus Épiphane. Rappelons que ce rite des Lumières est bien antérieur à l’inauguration du Temple reconquis sur les Grecs (voir détail en page 396 du tome II de « La parole et l’écrit »). Rappelons simplement qu’un midrash attribue au premier homme l’initiation de ce rite. Si ce rite est donc bien antérieur à l’arrivée des Grecs dans la région, il est néanmoins instructif de noter que c’est cet événement qui pouvait donner son sens définitif à cette époque du calendrier et au rite lui correspondant. Il faut donc voir une intention doctrinale qui dépasse largement la simple commémoration. A ce sujet, reportons-nous à l’un des commentaires du grand rabbin Isaac Hutner, de Brooklyn, un commentaire inspiré du Maharal de Prague qui expose de manière systématique la signification idéologique du conflit opposant identité juive et culture grecque, un commentaire qui dépasse l’opposition classique et utilisée à l’envi : paganisme (polythéisme) / monothéisme, et qui rend compte de la vocation spécifique d’Israël dans le monde d’aujourd’hui.

On répète que notre civilisation a deux métropoles culturelles de référence, Athènes et Jérusalem (voir le titre du dernier ouvrage de Léon Chestov, « Athènes et Jérusalem »). Ce qui est moins connu c’est que les sages du Talmud l’avaient pressenti. Yavan (« Ionie » en hébreu) est le nom dont se sert la Torah pour désigner la Grèce antique. Selon le texte biblique, l’ancêtre patronymique du peuple grec est l’un des enfants de Japhet (fils de Noé). Selon le Talmud, c’est Yavan qui serait l’objet de la prophétie faite à Noé au sujet de Japhet (Gen. IX,27) : « C’est la beauté, ô Dieu, que tu as attribuée à Japhet, et il résidera dans les tentes de Sem ». Un rabbi dira que l’on a permis de traduire les livres saints en langue grecque car la beauté de Japhet c’est Yavan – Japhet, Yafet, signifie en hébreu « être de beauté ». Le regard des Hébreux sur la Grèce est donc a priori franchement positif, la tradition talmudique assignant à la langue grecque le privilège de pouvoir être un vecteur de traduction de la révélation biblique. Mais une évaluation du Midrash apporte un rectificatif radical : « Et l’obscurité à la surface de l’abîme, c’est le temps de la Grèce qui a obscurci les yeux d’Israël ». L’ambiguïté de la relation Hébreux / Grecs, Jérusalem / Athènes est particulièrement dense ; comment l’appréhender ?

Pour ce faire, Léon Askénazi établit une définition de principe du monothéisme de la Torah : c’est le même Dieu qui a créé le monde et qui révèle la loi morale, un principe qui a valeur d’évidence pour les cultures marquées par la Bible mais qui ne l’est pas et ne l’était pas pour nombre d’autres cultures qui dissocient la représentation objective du monde (déterminisme) et les valeurs morales (principe de liberté). C’est à ce niveau qu’il faut situer la différence irrémédiable entre l’âme grecque et l’âme hébraïque. Léon Askénazi : « L’âme grecque, sensible plutôt à l’aspect déterminé du monde, a forgé le langage des sciences positives et les premiers instruments conceptuels d’exploration des phénomènes impersonnels. L’âme hébraïque, réceptrice du dévoilement des valeurs de la personne et de la liberté, a donné au monde les certitudes messianiques des prophètes de la moralité. Toutefois, alors que le Juif, capable lui aussi de faire progresser les sciences du phénomène déterminé, y voit, dans sa ferveur propre, le dévoilement de la volonté de Dieu comme créateur du monde, le Grec, pour sa part, lorsqu’il s’occupe à sa manière de philosophie et de morale, y introduit la désespérance et l’obscurité d’un univers tragique où la personne elle-même se trouve réduite à des structures impersonnelles. »

Rabbi Isaac Hutner a donc pointé une ambivalence fondamentale. Les sages du Talmud reconnaîtront l’héritage grec quant à la méthode des sciences positives mais le rejetteront comme « une erreur de méthode d’interprétation scientiste et immanentiste de la destinée de l’homme et de sa finalité. »

L’occupation de la Judée par les Grecs aurait pu s’en tenir à une simple rivalité culturelle, tout compte fait bénéfique pour l’universel humain. Mais les Grecs avaient flairé dans la vocation d’Israël la négation radicale de leur monde idéologique, d’où leur volonté de mettre en œuvre leur suprématie afin d’annuler l’identité spécifique des Juifs en sectionnant le lien qui les attachait à la Torah, non seulement en leur interdisant la pratique du judaïsme mais aussi, et surtout, l’étude de la Torah. Quiconque était surpris à l’étudier était emprisonné et exécuté sans autre forme de procès pour… anti-hellénisme. D’où la révolte des Macchabées que la tradition juive s’est toujours refusée à consigner. Pourquoi ? Parce qu’elle se poursuit, autrement dit parce qu’Israël « n’a pas encore achevé de forger le langage des sciences humaines dont l’humanité manque encore pour se doter d’institutions qui seraient celles d’une civilisation ayant enfin accédé aux valeurs de la moralité vraie ». Et peut-être est-ce le sens le plus profond de la renaissance d’Israël…

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Les conceptions juives du Messie » de Léon Askénazi

 

Les littératures religieuses (y compris la juive) ont habitué à l’idée d’un messie essentiellement défini par la Rédemption, une idée que sous-tend et active la notion de culpabilité – et c’est en ce point précis que s’opèrent la jonction mais aussi la rupture entre messianité juive et messianité chrétienne. Le judaïsme envisage le problème de la faute comme contingent à l’histoire.

ConceptionS juiveS du Messie, notons le pluriel : Messie, fils de David ; Messie, fils de Joseph.

Les maîtres du judaïsme enseignent que la faute est un incident (qui, certes, peut avoir des conséquences graves, catastrophiques même) mais qu’elle n’est pas a priori nécessaire. Selon la Bible, une œuvre est confiée à la créature soit l’œuvre même de la Création. Au cours de l’accomplissement de cette œuvre, l’homme, sujet de cette histoire, commet des fautes ; il est donc nécessaire qu’apparaisse aussitôt la possibilité de la Rédemption – un correctif nécessaire et dû, en quelque sorte. Le Midrash dit que Dieu dans son projet, avant de créer le monde, a créé une dernière chose : le repentir. « Cela signifie que la possibilité du repentir nous est due, et dans une pensée pour laquelle l’essentiel de l’histoire est l’histoire morale, c’est même une nécessité ». Il ne s’agit pas de sensibilité mais de nécessité logique : l’homme doit naître libre et son drame est précisément d’être libre et en conséquence de fauter. « La faute est donc quelque chose de contingent et la possibilité du repentir est donc due à l’homme. »

Il faut que la mémoire (de la faute) subsiste mais que le remord disparaisse (il s’agit de ne pas sombrer dans une expiation sans fond), ce qui suppose un repentir sincère ; et ainsi le souvenir peut-il se transformer en savoir. L’exigence de normalité qui constitue la première étape de l’espérance messianique vise autre chose que la réflexion infinie sur la faute et la Rédemption dont la fonction est enfouie sous autre chose. La fonction de Rédemption était considérée comme incompatible avec la personne de Moïse qui ne pouvait apprendre et retenir ce qui touchait à l’expiation. La Tradition dit bien que l’expiation est une fonction nécessaire mais incidente, que la faute est un envahissement du contingent dans l’essentiel – qu’elle n’est pas l’essentiel.

La brisure des vases (voir la Kabbale) n’est pas à mettre en rapport avec la notion de chute. Cette brisure s’explique par un surplus de lumière donné par le Créateur dans une impatience de l’Amour, un surplus de lumière qui brise les vases. La première œuvre de l’homme (toujours selon la Kabbale), cet héritier de la responsabilité de l’histoire, n’est pas la Rédemption mais le Tiqoun, soit la réintégration des valeurs éparpillées lors de l’éclatement des vases. Rien de tragique, de dramatique, ni même de religieux, c’est un travail à accomplir ; et tandis que ce travail s’accomplit des fautes sont commises, d’où la nécessité de la Rédemption.

La notion de Messie homme (assurant le salut terrestre de la société juive) et, en contraste, celle de Messie sauveur de l’humanité sont bien présentes dans la pensée juive. La forme du Messie fils de Joseph est familière, celle du Messie fils de David est difficile : « Aucun œil ne l’a vu » dit le Talmud. Il y a un tabou sur ce dernier aspect du Messie. Mais pourquoi ? Pour éviter la déception, tout simplement, la déception que peut amener l’expérience et l’espérance messianiques. L’impétuosité et l’impatience humaines peuvent conduire à des aberrations historiques que la société juive a connues, des aberrations peu glorieuses et douloureuses. C’est aussi pourquoi presqu’aucun des grands textes de la Tradition (juive) n’évoquent (sinon en filigrane, même pour le réfuter) le Messie des Chrétiens. La pensée juive sait que cette croyance chrétienne appartient à un autre monde que celui de la pensé, qu’elle appartient au monde de la conviction, un monde éminemment subjectif et personnel. Le monde des convictions n’étant jamais mis en question par des démarches de la pensée, il serait de mauvais goût pour la pensée juive de poser des questions à ce sujet. Elle passe et évite donc pour s’attacher à d’autres questionnements, et c’est tout à son honneur. Car (dit le Talmud) si on peut dialoguer sur une lecture, on ne dialogue pas sur une interprétation.

La Bible parle d’emblée de la création en termes de Création, de l’histoire en termes d’Histoire. Que signifie créer ? Nous ne savons ni ne comprenons ; il importe simplement d’admettre l’idée d’un Dieu qui a créé le monde même si notre expérience du monde est en contradiction avec la notion de création, concept déjà contradictoire en lui-même et, plus encore, par ses implications. Puis apparaît le terme d’Histoire et le problème de la durée. Histoire, un mot que l’hébreu désigne par trois termes. Je m’attacherai à celui qui est le plus employé : toladot ou engendrement. En effet, dès le début, la Torah revient sur cet effort en vue d’engendrer quelque chose d’autre. Ainsi doivent être comprises ces nombreuses énumérations généalogiques dans la Bible. Elles semblent ennuyeuses et inutiles mais elles sont là pour raconter l’effort de l’engendrement de l’homme par lui-même afin de déboucher sur une normalité dont nous ne pouvons avoir conscience que par l’étude. La Torah désigne l’identité humaine mais aussi comment se constitue l’homme. Il y a engendrement et Création, deux termes qui s’opposent, l’intention de la Création étant dès le début celle d’une histoire. Il y a un point de départ et un point d’arrivée, avec tension, contradiction, tâtonnement, « comme un accord qui se cherche à travers l’histoire de ces engendrements, que la Torah appelle Israël, un pari que cela est possible quand même ». Deuxième contradiction. Il y a d’une part l’espérance que les choses s’arrangent (d’elles-mêmes), d’autre part le mérite et l’effort moral du mérite. Problème : si nous pensons que notre espérance est fondée à quoi bon se préoccuper du problème moral ? Et ce problème est impétueusement juif. A l’inverse, si l’essentiel de la justification doit passer par les œuvres humaines, et qu’il n’y a pas seulement les actes mais aussi les intentions, alors s’estompe également le caractère de certitude de cet avènement. La Torah décrit l’histoire des tentatives pour résoudre ces problèmes – le « messianisme ». La conception chrétienne du Messie pourrait être le résultat d’une immixtion de deux thèses l’une dans l’autre : le Messie fils de Joseph et le Messie fils de David – ce qui expliquerait les questions de généalogie (et de nomination) dans les Évangiles.

Le fondateur d’Israël n’est pas un Juif (et le fondateur du christianisme n’est pas un Chrétien). Abraham a émergé de l’authenticité humaine dans cette recherche de l’homme tel qu’il devrait être.

La Kabbale dit : « Il y a des ébranlements d’en haut qu’on ne peut déclencher que par des ébranlements d’en bas ». Et l’ébranlement est bien venu d’en bas, une authenticité humaine imposée par un groupe. Attendre, temps de la patience et, du côté de la créature, temps de la patience qui est temps du mérite.

Mais pourquoi Abraham ? Ce choix n’est pas arbitraire. Abraham est le fils de Terah, grand prêtre de Mésopotamie chez qui se fabriquaient les idoles. Abraham passe à l’unité et estompe toutes les formes des idoles. C’est le premier homme de l’Histoire, fondateur d’une lignée qui va s’attacher à mener plus loin de projet des Patriarches. Il va réaliser ce que ces hommes avaient projeté et c’est en cela qu’il leur est fidèle. Il faut poursuivre plus avant pour conserver le patrimoine. L’histoire commence avec Abraham, elle est reconstruction de l’identité humaine.

Nous ne savons pas ce que veut dire Dieu, c’est pourquoi Son Nom est celui des Patriarches : Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. Il est le Souverain de ces hommes, des hommes qui ont réalisé chacun à leur manière l’une des vertus importantes pour l’homme. Apparaît cet être nommé Israël qui va s’employer à unifier toutes ces façons d’être homme auxquelles travaillent les autres hommes, toutes ces valeurs indispensables à la construction de l’identité humaine.

Temps des Hébreux, premiers temps du royaume d’Israël (il n’y a qu’un seul royaume), coïncidence absolue entre le salut du peuple d’Israël et le salut de l’humanité par l’unification de tout ce qui s’élabore comme réussite du point de vue de la morale : telle est l’histoire d’Israël, une histoire nationale mais à l’actif de l’universel. Survient une catastrophe : le schisme. Toute l’histoire de Joseph va vers les goyim. Joseph, fils de Jacob, devient le type même de la thématique du Juste. Parallèlement à cette tentative extérieure (au peuple juif) il y a une tentative intérieure, de crainte que n’échoue cette tentative extérieure. Elle est le fait de Juda. Tout s’occulte et le Juste est caché. Relisez la rencontre entre Joseph et Juda dans la Genèse où l’on ne sait qui des deux aidera Benjamin. Benjamin, homme de Jacob, n’est né ni en exil ni en Israël, il est né en chemin, sur la frontière. Benjamin représente une dernière chance et on ne sait si elle profitera à la tentative de Joseph ou à celle de Juda.

La conscience messianique nationale, celle du Messie libérateur et légitime face à l’usurpateur, est née tardivement, lorsque le premier royaume d’Israël a été écrasé et que s’est effacée la présence historique de dix des douze tribus d’Israël. Ainsi la multiplicité humaine va-t-elle se trouver récapitulée dans la multiplicité juive. « Chaque fois que nous nous rencontrons, Juifs de nations et de civilisations et même de siècles différents, nous nous rencontrons vivants. Par exemple, aujourd’hui, nous sentons bien que ce que nous rassemblons, ce n’est pas nous seulement : nous rassemblons concrètement, existentiellement, la diversité des civilisations et des peuples où nous avons vécu ». L’unité définitive des familles de la terre est à l’œuvre dans l’État d’Israël contemporain, État d’apparence laïque mais d’une importance messianique. Or, pour que cette multiplicité juive soit représentative de la multiplicité humaine, il faut que l’identité d’Israël soit présente dans son intégralité, ce que rend problématique la disparition des dix tribus alors qu’il en faut douze et même treize pour que les conditions de l’unité soient réunies. C’est alors que les Judéens (descendants du royaume de Juda) ont élaboré le messianisme historique tel que nous le connaissons. Face à la catastrophe « leur conscience messianique s’est définie préalablement comme la nostalgie de la “normalité” d’Israël du point de vue de son identité, c’est-à-dire une fois retrouvées les autres façons d’être Israël ». Cette messianité est l’histoire du Messie fils de Joseph « en travail dans l’humanité avec la présence cachée des dix tribus ». Ce n’est que récemment, avec l’extrême brutalité des nations envers les Juifs, que l’identité juive a pu être repensée dans les catégories de l’universalité de l’identité humaine et qu’a pu être envisagée ouvertement la perspective du messianisme universel qui était dès l’origine primordiale et essentielle.

Une pensée s’est incarnée dans des textes aussi furtifs qu’allusifs, à savoir qu’il y a une vision messianique totale, absolue et donc universelle, qui dépasse la réflexion, qui ne relève que de la sensibilité. Elle ne doit donc en aucun cas être assimilée à une doctrine. Le Messie fils de Joseph s’enracine dans le Messie fils de David, ils se tiennent tout en entrant en contradiction et, ce faisant, ils suggèrent une ouverture. C’est pourquoi il faut faire aussi clairement que possible « la distinction entre ce qui est, déjà ou encore, de l’ordre de la conviction et, déjà ou encore, de l’ordre de la pensée, entre le Messie fils de Joseph, accessible à la pensée humaine, et le Messie fils de David qui demeure inaccessible. »

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Solitude du Juif – Solitude d’Israël » de Léon Askénazi

 

L’enfant d’Israël est seul dès la naissance, et malgré toutes ses tentatives et celles de non-Juifs qui s’efforcent d’emprunter le chemin de la convivialité. Certes, le Juif est un homme comme les autres mais il porte le don de toute l’histoire d’Israël – un témoignage de bénédiction.

Notre époque tend à bannir les différences et de bien des façons. L’« égalité » n’est qu’une négation aveugle de la réalité qui tend à s’imposer. Nombre de Juifs tendent eux aussi vers cet aveuglement social. « Or, le propre de la vocation d’Israël est d’oser être, contre toute espérance, ce que l’homme doit devenir dans sa plénitude », une remarque qui me saute à la figure, si je puis dire, car elle rejoint ce que j’ai écrit plus d’une fois à savoir que c’est la singularité d’Israël qui désigne son universalité et que cette universalité ne peut être que si elle procède de cette singularité.

Cette unité vers laquelle tend le peuple juif ne trouve son sens que s’il la transmet à l’humanité ; mais il ne peut la transmettre que s’il réalise préalablement cette unité en lui. C’est le sens de ce cheminement de solitude, long mais provisoire. Ce chemin d’extrême solitude – ce chemin dangereux où l’identité spirituelle mais aussi l’identité physique sont menacées – a un sens : l’accomplissement du retour, la montée vers Sion, la révélation de l’identité, une spécificité infiniment nécessaire mais qui serait inutile si elle ne se tournait pas vers l’homme, l’homme que le peuple juif invite à l’Absolu, une figure qui rappelle aux peuples du monde, et sans trêve, combien le provisoire est relatif et donc absurde.

Le Juif est un familier de la solitude. L’homme est seul face à son Créateur et seul face à ses semblables. Voir Jacob dans son combat avec l’Ange. Lorsqu’Il crée l’homme, le Créateur constate toutes les bonnes choses qu’il a créées, mais la solitude humaine vient modérer son jugement positif : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul » dit la Genèse. Pourquoi ? La tradition juive a une réponse sans ambiguïté. Si l’homme s’éprouve comme être « seul » il se prendra pour Dieu, une tentation à éloigner, ce qui L’incite à modifier son identité, à lui faire éprouver son manque de plénitude, à lui faire expérimenter l’esseulement – terme préférable à celui de « solitude ».

Nous venons-en à l’enseignement talmudique selon lequel l’homme comble la solitude de la femme autant que la femme comble celle de l’homme. L’homme peut vivre l’expérience du manque, de l’incomplétude et ainsi ne pas se prendre pour le Créateur. Un être (parfait) qui aurait été Un, homme et femme à la fois, « aurait succombé à la révolte et tenté d’usurper l’identité du Créateur ». Par ailleurs, la solitude intégrale aurait été insupportable – le Créateur a donc compati. Mais il y a plus. La tradition (juive) considère que la plainte est interdite à l’homme alors qu’elle est permise à la femme, la femme qui comble la solitude de l’homme – elle hérite du problème et sa plainte est donc respectable tandis que celle de l’homme est blasphématoire : « C’est pourquoi la prière d’Israël se présente toujours comme celle d’une femme qui s’adresse à son mari ». Voir l’exil d’Israël décrit par les prophètes. Dieu a fait alliance avec son peuple : Il lui a confié la Torah ; ce faisant, la nation d’Israël vit l’esseulement au milieu des autres nations et « cette union se vit dans une modalité féminine car l’assemblée fait monter sa plainte vers son Dieu ». Mais en quoi cette expérience d’Israël est-elle un témoignage pour l’humanité ? Parce que cette terrible expérience multiséculaire n’a jamais eu radicalement raison de l’Espérance. En Israël réside l’Espérance absolue.

Le rapport de la Torah à la communauté d’Israël est celui de l’épouse au mari. « La Torah est cette fiancée qui apprivoise l’homme à Dieu et permet à Jacob de dévoiler pleinement l’identité humaine. »

Israël « est un peuple qui réside dans la solitude », le livre des Nombres le dit. Cette prophétie se vérifie depuis des siècles et des siècles et aucune nation n’a expérimenté une telle solitude tant par l’intensité que par la durée. Aujourd’hui encore Israël subit la solitude. Comme le dit la Torah : « Israël ne sera pas compté parmi les nations ». C’est pourquoi des Juifs se laissent aller à la chimère de l’assimilation, au risque de trahir toute la communauté.

Israël est seul mais… en sécurité, ainsi que le dit le Deutéronome. Seul et en sécurité ! Mais comment est-ce possible ? Israël (le peuple d’Israël) est en sécurité lorsqu’il revient en Israël (en Eretz Israël). Cette certitude brise l’étau de l’esseulement. Quoi qu’en pensent les intellectuels de tout acabit il existe un Seder, un ordre du monde. Tous les maîtres de la tradition (notamment le Maharal) insistent sur ce point. Et cet ordre n’est en rien une machine implacable et bien huilée avec formule d’emploi parfaitement énoncée comme le pensent les structuralistes. Celui qui va à l’encontre de l’ordre du monde (celui qui se place en dehors de la construction du monde et qui s’en va seul comme ces philosophes du gai libertinage) appelle de tous ses vœux la destruction d’Israël. Jacob chez Laban (soit Israël en exil) ne fait rien qui importe. Léon Askénazi écrit : « Était-il vraiment nécessaire de demeurer vingt et un ans chez Laban pour améliorer la race bovine et constater que les filles sont belles ? »

Le Juif sait que le monde a été créé par la Volonté de Dieu. Des philosophes divers décrivent le monde en tant que nécessité et prétendent que la pensée est, en elle-même, l’Absolu nécessaire. Vladimir Jankélévitch fait toutefois remarquer que « la pensée est uniquement une pièce de l’ordre qui s’arroge le droit de juger l’homme ». La pensée a été créée, comme le reste.

Rabbi Nahman de Bratzlav distingue deux aspects complémentaires : a priori, l’être du monde est contingent ; a posteriori, il est nécessaire. A priori, on peut envisager qu’il soit ainsi ; a posteriori, il n’y a pas de plus grande sainteté que lui. Ce qui conduit au refus de l’agnostique par le judaïsme, et surtout pour ses implications dans le domaine de la morale. Si la morale est relative, quel sens donner à l’Histoire du monde ?

Pourquoi la culture occidentale a-t-elle imprégné d’un parfum de mort le message d’espérance d’Israël ? Les païens restent fascinés par ce qu’ils n’ont cessé d’être, soit « des agnostiques dont la pensée éthérée et suicidaire se prend pour le vagin du monde ». L’humanité est séduite autant qu’irritée par le langage de vie du peuple d’Israël (la Torah) et cette irritation peut conduire au désir de tuer Israël. Et c’est bien l’intention première de Laban à l’égard de Jacob.

Le livre de l’Ecclésiaste considère les expériences d’intérêts contingents du monde (voir nos sociétés modernes) et déclare que s’il n’y avait que cela le monde serait vain et, bien plus, qu’il ne serait que vanité des vanités, ce que le monde n’est pas car il a été voulu comme tel par le Créateur dans le temps de l’Histoire que nous parcourons. Le témoignage d’Israël assure que nous verrons de nos yeux les temps messianiques, le huitième jour, le temps du Messie dont sera bannie toute larme et qui verra Israël revenir sur sa terre et y vivre en sécurité.

Tout dans le monde peut être sujet d’inquiétude et de désespoir ; le sage peut-il pour autant prétendre que le monde est absurde ? Il le peut mais n’a pas à se plaindre et devra pour son choix rendre des comptes au Créateur qui l’a engendré malgré lui. La philosophie moderne s’ingénie à effacer toute trace de cette bénédiction, un mérite acquis par Israël pour l’ensemble du monde. Les valeurs sont multiples dans le monde mais toutes les valeurs positives de la morale sont issues de l’acquis de conscience exprimé par les Patriarches et les Prophètes hébreux, par la Bible juive qui, par le peuple juif, traverse toute l’Histoire jusqu’à notre temps et au-delà.

Le Juif sait que la morale est absolue, ainsi que l’affirme la Torah, il le sait par essence et par expérience et c’est ce qui lui donne l’Espérance, la force de supporter la plus grande solitude afin de paraître enfin sous l’identité d’Israël vivant sur sa terre.

Jacob chez Laban vu par rabbi Nahman de Bratzlav : alors que le monde dort douillettement, Jacob reste éveillé ; considérant l’état du monde, il ne peut fermer les yeux ; il doit les garder grand ouverts et avancer sur un chemin inexploré tout en continuant à s’efforcer d’augmenter les revenus de son beau-père, Laban. Il sait pourtant que son isolement est provisoire. Il ne quitte l’Histoire que pour prendre la mesure de sa vanité. Cet isolement (ressourcement auprès de la présence divine) implique un retour – rien à voir avec la vocation monacale des Chrétiens.

Le midrash sur le sacrifice d’Isaac éclaire la nature de l’esseulement d’Israël.  Abraham va seul avec l’enfant (Isaac) au contact de l’Absolu après avoir demandé à Ismaël et Éliézer de rester en arrière et d’attendre : c’est l’illustration de l’expérience théologique d’Israël parmi les hommes, une expérience qui n’exclut pas la présence au monde, au contraire. L’exil est provisoire. La solitude d’Israël « reflète le visage de la destinée commune à tout Israël exilé en vue d’obtenir le salut pour toute l’humanité ». Et : « La force d’Israël, dans sa solitude et dans sa veille, se réalise pleinement dans le témoignage et l’humble espérance qui lui permettent de survivre et de revenir sur sa terre natale ». Le Juif ne peut dormir, il est interpellé dans son droit de vivre.

Il y a bien des signes de fraternité adressés à Jacob (figure emblématique du Juif en exil), mais ces signes ne doivent pas lui faire oublier sa nature apatride. Le manque de sommeil (de Jacob) est une marque essentielle de l’histoire de l’identité juive. L’inquiétude subsiste avec cette interrogation : ce frère (non-juif) est-il vraiment un frère ou bien n’est-il que le reflet de Caïn ? Il y a eu d’admirables rapports entre non-Juifs et Juifs et l’immensité des souffrances qu’ont eu à subir ces derniers ne doit pas le faire oublier, mais les termes de l’explication entre Jacob et Laban demeurent et Jacob est soumis à l’insomnie – il doit veiller.

Le Juif sait que lorsqu’il est isolé en diaspora ce qu’il acquiert peut lui être contesté à tout moment et inopinément, et c’est ce qui permet à la nation d’Israël de subsister « car, dans la Torah même, la promesse de la terre faite à Abraham est toujours liée à l’annonce de l’exil ». La dispersion (l’exil) commence vraiment avec Jacob ; car si l’exil avait commencé avec Abraham, Ismaël (les Musulmans) et Esaü (les Chrétiens) auraient eu part dès l’origine à l’héritage de la promesse. Chrétiens et Musulmans ont répandu leur foi en conquérants – ils ne se sont jamais considérés comme des exilés ; seule la lignée de Jacob (les Juifs) a connu la dispersion, l’exil et une promesse qui la ferait passer de l’angoisse à une certitude existentielle avec le retour sur sa terre. Le Chrétien et le Musulman, abasourdis, voient le dépositaire privilégié de la terre d’Israël, survivant des pires angoisses et des pires dangers, se réinstaller chez lui avec le consentement timide des nations du monde. Et cette réinstallation inquiète « ses cousins dans la foi » qui avaient pris leurs aises et considéraient le Juif avec condescendance et le toléraient lorsqu’ils ne le chassaient pas ou ne l’assassinaient pas.

Certes, le Juif de retour en Israël met fin à l’esseulement ; mais c’est Israël qui se trouve esseulé parmi les nations et, en même temps, ce sont les nations qui se retrouvent isolées ; elles peuvent toutefois mettre fin à leur isolement en ralliant Israël – et en toute conscience et en aucun cas à contre-cœur ou en commençant à poser des conditions.

Le peuple d’Israël est de retour sur sa terre et l’État hébreu redécouvre la solitude juive propre à l’exil ; mais cette solitude a changé de plan : les filles de Laban (non-juives donc) étaient attirées par Jacob (voir le livre de la Genèse) ; aujourd’hui, les nations se laissent interroger par Israël ; et cette interrogation doit être lucide, c’est-à-dire admettre que la bénédiction habita les murs d’Israël pour le service de la Torah et le bien de toutes les civilisations.

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Solitude de l’homme – Isolement d’Israël » de Léon Askénazi

 

All the nations of the earth shall bless themselves by your descendants, because you have obeyed My command. Genesis 22: 18 (The Israel Bible)
 

וְהִתְבָּרֲכוּ בְזַרְעֲךָ כֹּל גּוֹיֵי הָאָרֶץ עֵקֶב אֲשֶׁר שָׁמַעְתָּ בְּקֹלִי

In this verse, the Lord repeats His original promise to Avraham and assures him that all the nations of the world will be blessed through him. When we look at the many contributions that the State of Israel makes to the entire world even beyond its spiritual message – such as its technological, agricultural and humanitarian innovations – we see that the State of Israel is a fulfillment of this biblical promise.

 

L’existence juive comme existence humaine vécue au paroxysme (voir le Midrash et le Talmud), un thème qui émane du monothéisme absolu (de la loi de Moïse) qui conduit à l’une des tendances vitales de la conscience hébraïque, soit la volonté obstinée de l’unification des valeurs et des idéaux dispersés dans l’espace et le temps. Cette volonté d’harmonisation (d’unification), « fondement anthropologique du monothéisme des patriarches et des prophètes d’Israël », introduit dans l’histoire profane – et profanée – le principe de sainteté. De ce fait, l’identité d’Israël apparaît (voir le Midrash) comme le lieu de convergence et de tension des forces contradictoires de l’universel humain. « De ce point de vue la “mise à part” d’Israël consisterait en ce qu’en lui l’universel humain est dangereusement pris au sérieux ». Assumer l’universel humain en guise de spécificité nationale, un destin qui engage à cette patience particulière « qui semble condamner les Juifs à ne s’habituer à rien, sinon au paroxysme des situations. »

Toute une littérature s’efforce de cerner la spécificité juive mais ce faisant elle ne conduit généralement qu’à une banalisation du phénomène qu’elle se propose de mettre en évidence. Ainsi le judaïsme serait une théologie parmi d’autres, l’antisémitisme une xénophobie (un « racisme » pour reprendre un mot à la mode) parmi d’autres, le sionisme un nationalisme parmi d’autres. Cette littérature qui se veut objective, neutre, commet sans le vouloir de graves agressions et particulièrement dans son appréciation du sionisme. Léon Askénazi : « Elle n’est toutefois que la conséquence logique d’une méconnaissance préalable des coordonnées spécifiques de l’identité juive elle-même », une agression qui, conséquence de la méconnaissance, peut venir des Juifs eux-mêmes.

Cette erreur méthodologique doit beaucoup à l’essai de Jean-Paul Sartre, « Réflexions sur la question juive » (j’en ai dénoncé l’ambiguïté dans divers articles), et je lis ces mots de Léon Askénazi en manière de confirmation. Il écrit que le postulat de ce livre « semble bien être un habile parti pris d’ignorance délibérée du judaïsme comme doctrine et existence sui generis ». Il faudrait se livrer à une analyse systématique et implacable de ce qui a (malheureusement) été le bréviaire de toute une génération (toujours en vie). Cette analyse permettrait notamment de déceler dans l’attitude de son auteur (et de ses épigones) « la forme laïcisée de la théologie négative du christianisme par rapport aux Juifs ». Concernant la question juive, les lignes de force tracées par Emmanuel Mounier étaient autrement plus prometteuses ; mais la politisation du mouvement (personnaliste) a tari la richesse de la source. Même promesse du côté de Jacob Gordin ; mais les catégories philosophiques et la tentation humaniste ont affaibli un certain désir de familiarité avec la culture hébraïque.

La spécificité d’Israël est par nature rebelle à la forme de démonstration par le raisonnement ou à la démonstration analogique. L’intériorité juive renvoie à une antériorité dans l’histoire clairement identifiable. Le fait juif est la continuité directe et immédiate de l’histoire des Hébreux. Par l’être hébraïque, le Juif se montre comme un homme de la modernité qui peut garder ses distances envers l’intelligentsia occidentale qui se voit contrainte de vivre l’existence humaine par délégation (par procuration). L’humanisme contemporain est généralement bien pourvu en conscience historique mais ne possède pas d’histoire personnelle. Aussi ne sait-il se définir que par référence « à l’identité exotique de telle ou telle société en cours d’éclosion. »

Les Juifs ont été ceux qui ont le plus intensément vécu l’expérience de l’isolement car ils ont été attentifs à ne jamais déléguer à autrui la responsabilité de leur destin. C’est là que les maîtres du Midrash ont décelé l’indice d’un paroxysme de l’identité juive. La Bible rapporte la solitude de l’homme juif ; et Israël (l’État d’Israël) constitue de ce point de vue un rebondissement ontologique de l’histoire juive. Il y a un étroit parallèle entre l’esseulement de l’homme juif et l’isolement d’Israël.

Le récit de la Création porte sur toute chose un jugement a priori positif. Le premier chapitre de la Genèse est scandé par : « Et Dieu vit que cela était bon ». Mais cet optimisme théologique est brisé par cet autre passage de la Genèse : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul, je lui ferai une aide à sa mesure », un jugement qui ne se limite pas à l’union de la femme et de l’homme, il désigne la solitude de tout être humain. « Tant que l’homme est seul, et en tant qu’il est seul, rien de ce qui peut être dit “bon” ne l’est en réalité ». La Bible a révélé ce que les philosophes de l’existence révéleront, à savoir que lorsqu’ils prennent appui sur l’expérience de la solitude, le tragique et l’absurde du monde se ruent de tous les points de l’horizon.

Israël comme défi permanent opposé à la désespérance à laquelle le pousse « la solitude existentielle la plus intense, c’est-à-dire l’isolement politique ». Israël, ce pays qui tire de son propre sein « une aide à sa mesure », une espérance dont bien des civilisations se sont nourries ; et tout indique qu’Israël, l’Israël d’aujourd’hui, bien vivant, prépare « la foi en la vie dont l’humanité vieillie et déçue de tous ses idéaux aura un jour à chercher l’inspiration. »

Olivier Ypsilantis

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