En lisant le récit d’un voyage en Israël du Brésilien Antônio da Silva Melo

 

Le 12 septembre 2019, j’ai publié sur ce blog un article dans lequel je présente brièvement deux livres écrits par des voyageurs en Israël ; l’article s’intitule « Josef Pla en Israël (1957) – Erico Veríssimo en Israël (1966) ». Erico Veríssimo est brésilien comme l’est Antônio da Silva Melo (1886-1973) qui lui aussi a rendu compte d’un voyage en Israël, en 1955, dans un livre plutôt volumineux, sous le titre « Israel : pró e contras ». Il a été publié par Editôra Civilização Brasileira S. A., Rio de Janeiro, 1961, composé et imprimé à São Paulo. L’auteur a effectué ce voyage à l’initiative du Centro Cultural Brasil-Israel de Rio de Janeiro. Ce que j’apprends sur l’auteur me laisse supposer une stature particulière, une stature d’humaniste.

 

Israël années 1950

 

Antônio da Silva Melo (1886-1973), quelques repères biographiques :

Il entreprend des études dans sa ville natale, Juiz de Fora (Brésil), à l’Instituto Granbery. Il intègre la Faculdade de Medicina do Rio de Janeiro pour trois ans avant de partir pour Berlin afin d’y terminer sa formation. Il se spécialise en médecine clinique et publie divers travaux scientifiques dans des revues allemandes. En 1916, il tente de revenir au Brésil mais le navire hollandais, le Tubantia, à bord duquel il se trouve est torpillé le 15 mars 1916 dans la mer du Nord. Il retourne à Berlin après avoir perdu tous ses bagages dont une volumineuse bibliothèque, du matériel de consultation médicale et de laboratoire ainsi que des travaux non publiés sur les effets biologiques de la radioactivité rassemblés au Radium Institute, de Berlin. Alors que le Brésil est sur le point de déclarer la guerre à la Triplice (ce qu’il fera le 26 octobre 1917), Antônio da Silva Melo part pour la Suisse où il obtient la permission de travailler dans les hôpitaux de Lausanne et de Genève avant de se voir confier le poste de médecin auxiliaire à la Clinique Valmont, dans les hauteurs de Montreux, le premier sanatorium de Suisse, fondé en 1905 par le Dr Henri-Auguste Widmer, élève de Jean-Martin Charcot. En 1918, la guerre terminée, il retourne au Brésil. Il y poursuit ses études et soutient une thèse afin de revaloriser son titre. A Rio de Janeiro, il se présente au concours pour l’obtention de la chaire de médecine clinique à la Faculdade Nacional de Medicina. Il dispense gratuitement des cours pour des médecins et des étudiants en médecine. En 1944, il fonde la Revista Brasileira de Medicina dont il restera le directeur scientifique jusqu’à l’année de sa mort. Son œuvre de chercheur et d’écrivain touche à des domaines variés, parmi lesquels : l’enseignement et l’éducation, l’alimentation, la psychologie et la psychanalyse, l’épidémiologie, l’immunologie, la gastro-entérologie, la néphrologie. Ses travaux sur les effets biologiques de la radioactivité ont eu une certaine répercussion dans le monde scientifique international. Il est élu le 12 avril 1960 à l’Academia Brasileira de Letras (quatrième occupant de la Cadeira 19), succédant à Gustavo Barroso. Il est reçu le 16 août 1960 par l’académicien Múcio Leão dont le discours peut être lu en ligne (en portugais uniquement). Ci-joint, la liste de ses principales publications : « Problemas do ensino médico e da educação » (1936), « Alimentação, instinto e cultura, perspectivas para uma vida mais feliz » (1943), « O homem: sua vida, sua educação, sua felicidade » (1945), « Alimentação no Brasil » (1946), « Mistério e realidades deste e do outro mundo » (1948), « Alimentação humana e realidade brasileira » (1950), « Nordeste brasileiro, estudos e impressões » (1953), « Estudos sobre o negro » (1958), « Panorama da América Latina » (1958), « Panorama dos Estados Unidos » (1958), « Estados Unidos, prós e contras » (1958), « Israel, prós e contras » (1962), « Religião, prós e contras » (1963), « O que devemos comer » (1964), « Assim nasce o homem » (1967), « A superioridade do homem tropical » (1967), « Ilusões da psicanálise » (1968).

 

Israël années 1950

 

Dans le fouillis de mon ami bouquiniste, à Lisbonne, le livre d’Antônio da Silva Melo m’a sauté aux yeux. J’ignorais tout de son auteur. En couverture, des Magen David. C’est un livre épais, pas loin de quatre cents bonnes pages. La table des matières, soit dix-sept chapitres, est très détaillée, ce qui me permet avant même d’entreprendre cette lecture de suivre le trajet effectué par l’auteur. Une carte aurait malgré tout été la bienvenue. Sur le rabat de la jaquette, on peut lire, dans un style qui paraît bien suranné et quelque peu ampoulé, mais qui rend compte de l’ambiance d’une époque (je traduis du portugais) : « Nouvelle Sparte, aguerrie et orgueilleuse, née sur les terres arides du Moyen-Orient ? Nouvelle Athènes, berceau de savants, d’artistes et de rêveurs, enfoncée comme un coin dans le monde arabe hostile et qui la cerne ? Exemple d’abnégation et d’héroïsme d’un peuple qui revient par droit de naissance et de conquête (en français dans le texte) là où il fut expulsé, dans le crépuscule des temps bibliques ? Expérience inédite d’un socialisme original, fondé dans les kibboutz et dans l’esprit de ses énergiques dirigeants ? Fer de lance du capitalisme au Levant ? » Et ainsi de suite…

La relative sympathie qui transparaît dans cette suite de questions tient probablement, en partie au moins, au fait qu’Israël était considéré comme un État socialiste à sa manière, avec notamment la forte présence des kibboutz dans tout le pays. L’hostilité généralisée envers Israël se manifestera suite à la guerre des Six Jours, en 1967 donc, pour des raisons que je n’analyserai pas ici mais qui sont particulièrement révélatrices. Le fait que, le 10 mai 1967, l’U.R.S.S. ait rompu ses relations avec Israël lors de la guerre israélo-arabe et que la puissante propagande soviétique se soit activée contre ce pays n’est pas étranger à l’hostilité quasi-générale envers Israël, une hostilité qui pèsera de plus en plus lourd à gauche. Cette tendance est encore très marquée aujourd’hui. Elle a métastasé comme un cancer, elle a muté comme un virus ; ces images ne sont nullement forcées.

 

Israël années 1950

 

Mais j’en reviens à Antônio da Silva Melo. L’indice et ses dix-sept chapitres occupent cinq pages à la typographie serrée. Sa consultation permet d’avoir une idée précise de ce livre, le contenu de chaque chapitre étant fort détaillé.

Je ne rendrai brièvement compte que de quelques pages en espérant donner à un lecteur (et lusophone, il me semble que ce livre n’a pas été traduit dans d’autres langues – à vérifier toutefois) l’envie d’en lire l’intégralité. Je me suis attaché à un passage particulièrement intéressant et en prise directe avec les préoccupations de l’auteur, un médecin, n’oublions pas, et dont l’immense curiosité s’est aussi portée sur la nutrition.

Ainsi au chapitre III, ce passage où il est question de l’alimentation en Israël. Antônio da Silva Melo (nous sommes en 1955) nous apprend que cette question a reçu la plus grande attention de la part du gouvernement. L’auteur est d’autant mieux informé à ce sujet qu’il est accompagné au cours de sa visite au Département de Nutrition du Ministère de l’Éducation nationale et de la Culture par sa directrice, la Dr. Sara Bavly, auteure de diverses publications sur la nutrition en Israël, tant au niveau individuel que collectif.

Ce livre assez volumineux, et me semble-t-il aujourd’hui très peu connu, est un document de grande valeur, un témoignage sur Israël dans les années 1950. Le regard de ce médecin est celui d’un observateur attentif, nullement désireux de travailler à un livre sioniste ou antisioniste. S’il exprime son admiration ou formule une critique, ce n’est jamais en fonction d’une doctrine, d’une idéologie. C’est aussi pourquoi je tiens ce livre pour particulièrement précieux et digne de figurer à côté des meilleurs récits de voyageurs en Palestine puis en Israël, au XIXe siècle et au XXe siècle. La masse d’observations directes qui figure dans ces pages est considérable, avec des sujets particuliers comme la nutrition, l’un des domaines d’étude privilégiés de ce grand médecin humaniste que je rapproche de Gregorio Marañón (1887-1960), un grand des lettres castillanes et un endocrinologue mondialement connu, que j’ai évoqué à plusieurs reprises sur ce blog.

 

Israël années 1950

 

La qualité du contenu et sa variété sont portées par un beau style, un style qu’avaient ces médecins qui étaient aussi des humanistes, un style fluide et limpide, un style qui tend aujourd’hui à se perdre dans la multiplicité des spécialisations et d’une technicisation toujours plus poussée. Ce style se retrouve chez ceux qui furent des grands maîtres dans des disciplines telles que l’archéologie ou l’ethnologie, et je pense à des lectures qui restent parmi mes plus belles lectures, comme « Mari » d’André Parrot (qui fut directeur des fouilles de ce site royal), « A la découverte des fresques du Tassili » de Henri Lhote, « L’île de Pâques » d’Alfred Métraux, « Un voyage chez les Aïnous » d’Arlette et André Leroi-Gourhan, sans oublier des écrits des préhistoriens que furent Jean Clottes, François Bordes ou Henri Breuil (dit l’« abbé Breuil ») sans oublier les écrits de Jean-Baptiste Charcot sur les expéditions du Pourquoi Pas ? au Groenland ou dans l’Antarctique. C’est mieux que tout roman car… ce n’est pas du roman…

Mais j’en reviens à Antônio da Silva Melo. Il signale que la question de l’alimentation a une importance toute particulière dans un pays qui compte une énorme proportion d’immigrants venus de partout (plus de cent nationalités, nous dit-il), beaucoup originaires d’Asie où les pauvres prédominent, « beaucoup ignorant ce que sont des lunettes, une fourchette, un matelas et un traversin ». Ces individus venus de partout, et proches de l’indigence ou dans l’indigence, sont marqués par des habitudes culinaires qui sont l’une des marques les plus probantes d’une culture donnée. Les Centres de Nutrition ont donc pour mission d’apprendre à cette population à s’alimenter correctement dans ce pays d’immigration qu’est Israël. Antônio da Silva Melo juge que l’organisme en question est admirable et que les résultats auxquels il est parvenu sont décisifs. Dès l’école primaire, les enfants (filles et garçons, de huit à quatorze ans) passent plusieurs semaines dans des écoles dépendantes dudit organisme. Ils y apprennent à cuisiner mais aussi à faire le marché. Ils étudient la composition des aliments en calories, sel, vitamines, leur valeur nutritive, sans oublier leur prix. Bref, c’est un apprentissage dynamique, complet et détaillé destiné à une mise en pratique immédiate. « Les enfants ont des cahiers illustrés par eux-mêmes, généralement avec un certain goût et une certaine finesse, ce qui montre combien cet enseignement est efficace. » L’auteur est si ému et si intéressé qu’il demande la permission d’emporter pour ses archives deux de ces cahiers ; mais aucun des enfants ne veulent s’en séparer et ils promettent de lui en envoyer des copies. L’auteur ressort admiratif de cette visite, une visite qui lui fait prendre conscience du retard de son pays, le Brésil, où les enfants sont « encore victimes du vieil enseignement théorique, si banal et scolastique ». Ces enfants israéliens évoluent avec maestria dans les cuisines de ces écoles et emportent avec eux un savoir-faire qui ne tarde pas à s’intégrer au patrimoine familial, ce qui contribue à améliorer l’alimentation et donc la santé des parents, qui se sont mis à l’école de leurs enfants, et de toute la population.

 

 Israël années 1950

 

L’un des aliments les plus communs, et de fait partout présent, est le lait écrémé en pot, massivement importé (presque dix mille tonnes par an), essentiellement des États-Unis et dans une moindre mesure de Hollande. Cinq cents tonnes sont employées dans la fabrication de différents produits lactés. Et l’auteur qualifie ce choix de splendide considérant la richesse en protéines et le faible coût en regard de la valeur nutritive. Ce produit ne manquera pas de favoriser le bien-être de tant de Juifs pauvres voire misérables, sujets à des carences alimentaires et plus particulièrement en protéines de ce type. Antônio da Silva Melo note qu’en Israël, le lait écrémé est une base de l’alimentation et il juge que cet exemple doit être suivi.

Ces remarques me font revenir dans des souvenirs israéliens, en particulier des séjours en tant que volontaire à l’I.D.F. (Israel Defense Forces), ou Tsahal. La nourriture proposée dans les réfectoires n’était guère variée (ce qui importait peu) mais très saine. Elle incluait en abondance des produits lactés, dont un fromage blanc onctueux à souhait et du cottage cheese. J’amusais mes camarades car peu à peu je me mis à composer mes petits-déjeuners, déjeuners et dîners de toujours plus de ces produits ; et j’avais du mal à m’arrêter. Dans une immense base du Neguev, par un été brûlant, après ces journées passées dans la chaleur et la poussière du Neguev, j’ai même fait des rêves où je me baignais et m’ébattais dans ces produits ; mais tout en m’y baignant et m’y ébattant, je les absorbais et étais pris d’angoisse : n’allais-je pas finir par absorber tout le contenu de la piscine ?

J’en reviens à Antônio da Silva Melo. La suite de ce chapitre II traite de pisciculture et d’aviculture, de la production de fruits (surtout d’oranges), de légumes et autres cultures, du bétail, de l’enseignement dans les centres de recherche agricole, de la culture de la chlorelle, du plancton, de l’agriculture expérimentale.

Les parties les plus intéressantes de ce livre ont à mon sens trait à l’observation directe, aux données à caractère scientifique et technique. J’ai passé assez vite sur les digressions historiques et les considérations relatives à la Bible.

 

Israël années 1950

 

Ainsi dans première partie du chapitre XI est-il question du problème de l’eau et de l’irrigation, de la prospective pétrolière, etc.  Ainsi dans la dernière partie du chapitre XII est-il question de l’exploitation de la potasse, du brome et autres produits, des prospections dans les mines de cuivre actives à l’époque du roi Salomon, de la découverte du phosphate et de son exportation.

C’est un livre écrit par un homme modeste, un scientifique, un observateur infatigable, un homme qui par ailleurs n’hésite pas à exprimer ses réticences mais jamais dans un esprit de polémique, un esprit partisan. C’est un sceptique (voir son livre « Mistérios e Realidades Deste e do Outro Mundo ») mais capable d’enthousiasme et d’admiration, capable de faire des éloges. Ce livre est un beau témoignage sur Israël ; il mériterait d’être plus connu (et plus traduit), tant en Israël qu’à l’étranger.

Olivier Ypsilantis

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En lisant la revue « Mémoires en jeu » – 3/3

 

Un article dans la revue n° 9 de Mémoires en jeu, « Grenzen – Frontières », avec photographies et textes de Régis Desoubry. Il me replace, surtout avec ses légendes sous les photographies, dans des souvenirs d’Europe centrale et orientale, des frontières que j’ai souvent traversées. J’ai parcouru des milliers de kilomètres dans cette Europe de l’autre côté du Rideau de Fer, en train surtout. Il s’agissait alors vraiment de voyage car une fois le Rideau de Fer franchi on basculait dans un espace spatio-temporel très différent. Je me voyais comme placé dans un album de photographies en noir et blanc années 1950. Il y avait peu de circulation, non seulement sur les routes mais aussi dans les villes, y compris les capitales. Il y avait bien un peu de tourisme, à Prague, du tourisme allemand, des autocars de retraités ; mais il s’agissait encore de voyage. Le voyageur laissé à lui-même ne rencontrait que très occasionnellement d’autres voyageurs. On n’en était pas encore aux mouvements de masses qui font que le voyage devient impossible, que tout n’est plus que déplacement. Le passage du Rideau de Fer imposait une fracture spatio-temporelle – j’insiste – et le franchir c’était voyager, vraiment. Et je ne vais pas faire pour autant l’éloge de cette affreuse cicatrice qui parcourait le corps de l’Europe. Pas de réservations Online alors. Le monde ne s’était pas encore airbnbisé. Une fois les visas obtenus (il fallait faire preuve de patience), on s’arrangeait sur place, ce qui favorisait des situations parfois rocambolesques, de ces situations qui nourrissent le voyage, lui donnent de la texture, ce qu’on ne comprend vraiment qu’après coup et parfois longtemps après. Le voyage n’est plus qu’un produit de consommation parmi d’autres, un produit qui se booke sur Internet. Le voyage n’est alors plus voyage, mais déplacement. Le transport aérien lowcost (inexplicable sans Internet) charge et décharge des masses partout dans le monde et en tous sens. Et qu’on ne se méprenne pas, je ne suis pas un chantre du monde d’avant même s’il m’arrive d’avoir des poussées de nostalgie car, tout de même, la massification a mis fin au voyage ; la masse ne voyage pas, elle se déplace, elle est déplacée, chargée-déchargée, ne différant en rien de la marchandise. Le tourisme de masse a par ailleurs raison de tout ; il arase ; il agit à la manière d’un glacier sur les roches les plus dures. Mais je n’oublie pas que je voyageais le cœur souvent serré : je savais que mon passeport et ses visas m’autorisaient une liberté de mouvement dont presque personne ne bénéficiait dans le bloc socialiste. C’est ainsi. Et je reviens par le souvenir (l’écriture m’y aide) dans ces moments où je me suis senti dépaysé – et il n’y a pas de véritable voyage sans dépaysement, rien que des déplacements…

 

Une vue du Rideau de Fer

 

Dans le Dossier du n° 9 de Mémoires en jeu, « Les politiques illibérales du passé », des articles relatifs à de nombreux pays dont la Hongrie avec cet article : « The Lost and Found Library – Paradigm Change in the Memory of the Holocaust in Hungary ». Le 16 septembre 2014, la Budapest University of Jewish Studies découvre dans ses caves des dizaines de milliers de livres déposés là par des Juifs en instance de déportation. Les responsables de cette institution espèrent que l’écho médiatique leur permettra d’obtenir une aide de l’État afin d’organiser cette importante trouvaille. Ils espèrent que l’année 2014, instituée « Holocaust Memorial Year », avec célébration du soixante-dixième anniversaire de la Shoah, aidera leur demande. Il n’en sera rien. 2010, 2014, 2018, autant d’années qui marquent les succès consécutifs de Fidesz appuyé par le K.D.N.P. Les raisons de ces succès sont diverses ; l’une d’elles : les politiques de la mémoire conduites par Fidesz-K.D.N.P. Au cours des dernières années, et considérant cette impressionnante série de victoires électorales, des spécialistes se sont penchés sur la question en s’efforçant de reconsidérer leurs outils et leurs concepts d’analyse du phénomène « democratic authoritarianism » ou « illiberal state », et en commençant par comparer les cas polonais et hongrois, ce qui les conduisit à admettre que nous faisons face à une nouvelle forme de gouvernance imputable à l’échec de la globalized (noe)liberal democracy. En observant son modus operandi, ces chercheurs en vinrent à nommer ce régime, « illiberal polypore state » car, tel un parasite, il se nourrit des ressources vitales du système politique dont il hérite tout en activant son affaiblissement et en mettant en place des institutions parallèles. Ce travail à l’intérieur du cadre de ce qui est compris comme « mnemonic security » touche aux formes de la mémoire et à leur propagation, un travail dont les effets s’inscrivent dans un cadre plus large, géopolitique notamment, lorsque la mémoire s’intéresse à la Seconde Guerre mondiale.

 

Dans ce même Dossier, un article intitulé « La mémoire historique en Espagne. Chronique des polémiques sociales, politiques et judiciaires ». Dans son discours du 18 juillet 1986, le président du Gouvernement Felipe González déclarait que « la guerre civile n’était pas un événement mémorable », tout en insistant sur la nécessité de l’étudier car elle restait un événement déterminant pour ceux qui l’avaient vécue et pour l’histoire nationale. Autrement dit, cette guerre civile ne devait plus être une présence vive. Au cours des années passées au gouvernement (de 1982 à 1996) le P.S.O.E. a évité toute initiative pouvant être interprétée comme une entorse faite au discours de réconciliation, officialisé par la loi d’amnistie du 15 octobre 1977, texte pré-constitutionnel qui n’a pas été voté par la droite post-franquiste, rappelons-le, et qui a été célébré par des historiens (nullement conservateurs) comme un pacte de réconciliation. Cette loi d’amnistie a été contestée par des juristes pour lesquels cette loi rendait impossible toute mise en place d’une justice de transition (voir l’article 2 de cette loi). Ce discours de réconciliation était devenu le grand mythe constitutif du régime démocratique, un discours très célébré dans bien des pays d’Europe, à commencer par la France, souvenez-vous en, un discours encouragé par presque toutes les tendances politiques à l’exception de groupuscules extrémistes. On s’émerveillait « de la maturité politique de l’Espagne », une appréciation aucunement malvenue mais qui se fondait pour l’essentiel sur une appréciation entendue.

 

Le sigle des deux grands partis qui ont dominé la vie politique espagnole : P.S.O.E. pour Partido Socialista Obrero Español (centre gauche) et P.P. pour Partido Popular (centre droit).

 

Les grands débats publics au sujet de la Guerre Civile d’Espagne ont été envisagés juste après la défaite du P.S.O.E., en 1996, et l’arrivée au gouvernement du P.P., avec José María Aznar qui prétendait placer sur un pied d’égalité vaincus et vainqueurs tout en accusant diversement la IIe République et plus généralement la gauche. Je n’ai pas toujours apprécié ses méthodes mais je dois dire que certaines de ses accusations n’étaient pas sans fondement et invitaient à une lecture un peu plus complexe – et juste – de l’histoire, invitaient à ne pas s’en tenir à une vision manichéenne, avec d’un côté les Bourreaux et de l’autre les Victimes séparés par une cloison parfaitement étanche.

La victoire du P.S.O.E. aux élections législatives de 2004 va réactiver une politique désireuse de restituer la mémoire des victimes du franquisme. Auparavant, sous le gouvernement du P.P., et considérant sa relative inaction, une initiative locale avait été prise dans une localité de la province de Castilla y Léon, à Priaranza del Bierzo, et treize victimes (du franquisme) avaient été exhumées, une initiative très médiatisée qui avait permis de fonder la Asociación para la Recuperación de la Memoria Histórica (A.R.M.H.). Cette action et celle de plus d’une centaine de plates-formes du même genre (très présentes sur Internet) obligea les pouvoirs publics à se montrer plus réactifs et à leur emboîter le pas afin de participer à cette politique mémorielle promue officiellement depuis la Transición. Cette politique est aussi une arme tournée contre le P.P., si volontiers associé au franquisme, ce qui permet au pouvoir (socialiste) en place d’atténuer d’éventuels mauvais résultats, notamment économiques, et d’activer le rideau de fumée – cortina de humo.

Lors du débat parlementaire débuté le 14 décembre 2006, le Gouvernement de José Luis Rodríguez Zapatero doit faire face à un amendement porté par l’ensemble du P.P. et à un autre par Izquierda Unida (I.U.) et l’Esquerra Republicana de Catalunya (E.R.C.). Ces deux derniers partis s’élèvent contre le fait que la réparation concerne toutes les personnes ayant subi des préjudices et des violences. Cette attitude partisane est une façon de réactiver de vieux antagonismes et de jeter aux ordures les très nombreuses victimes de la terreur rouge. Autrement dit, quand on décide de laver son linge sale (la guerre civile et la répression franquiste) en famille, il faut tout laver et ne pas commencer à faire le tri… Le linge sale est du linge sale… Par ailleurs, et je ne suis pas un calotin, mais que les milieux dits « progressistes » aient accusé l’institution ecclésiastique de n’avoir jamais demandé pardon pour sa complicité dans la répression de l’après-guerre ne me satisfait pas vraiment. Le nombre de religieux assassinés au cours de la Guerre Civile d’Espagne par des « progressistes » simplement parce qu’ils étaient des religieux est effroyable. En conclusion : si les « progressistes » veulent un pardon de la part de ladite institution, soit ; mais qu’ils se fendent eux aussi d’un pardon auprès d’elle et tout le monde sera quitte…

 

La Ley de Memoria Histórica. Parmi ses propositions, changer des noms de rues, avenues, places, etc., liés à la mémoire franquiste.

 

La Ley de Memoria Histórica est approuvée le 31 octobre 2007 avec le vote contre du P.P. et de l’E.R.C. Dans ce vaste ensemble est énoncée une série de dispositions comme l’élimination des symboles ou des monuments exaltant l’un ou l’autre camp. L’idée est plutôt sympathique, avec cette volonté d’apaisement ; elle ne stimule cependant pas la curiosité. Ainsi m’est-il arrivé plusieurs fois de vouloir, en découvrant un nom inconnu sur une plaque, en savoir plus et de m’adonner à des recherches ; et que l’individu soit un Blanc ou un Rouge, que m’importe ! Je n’ignore pas que mon objection est fragile et peut sans peine m’être retournée ; et pourtant…

La droite espagnole a accusé la Ley de Memoria Histórica de cacher un désir de vengeance menaçant la cohésion – la convivencia. Cette dénonciation me trouve partagé. Le P.S.O.E. a été un grand parti dont le rôle positif ne peut être nié, et son fondateur figure dans mon panthéon des hommes politiques espagnols. Mais en observant les diverses manœuvres de José María Rodríguez Zapatero, un médiocre, j’ai l’intime conviction que cette Ley de Memoria Histórica fait partie de toute une panoplie de mesures destinées à dissimuler (j’en reviens à la cortina de humo) les faiblesses de son gouvernement, à diviser pour mieux régner – et je pourrais en revenir à l’instrumentalisation de la question catalane qui entre par ailleurs dans des manœuvres électorales que le P.S.O.E. pratique avec une certaine virtuosité, reconnaissons-le.

J’ai des reproches à faire à la droite et à la gauche espagnoles d’aujourd’hui, disons au P.P. et au P.S.O.E. Je déteste Franco, ce qui ne signifie pas, une fois encore, que ses adversaires me soient a priori sympathiques ; mais j’accuse une bonne partie de la gauche de vouloir instrumentaliser cette guerre civile en commençant par accuser ceux du P.P., les accuser sitôt que la chose l’arrange d’être des suppôts de Franco, des enfants de Franco. Ce faisant, elle simplifie outrancièrement un événement particulièrement embrouillé – une guerre civile ; et je défie quiconque n’est pas un idéologue de départager Gentils et Méchants. On peut certes au nom de la mémoire vouloir dépasser la « nécessaire réconciliation nationale » et ce pacte de cohabitation politique entre les élites politiques, toutes tendances confondues ; la mémoire exige de reconnaître les victimes et la localisation des disparus – la mémoire répare – mais, de grâce, que cette mémoire agisse dans l’amplitude et la liberté, qu’elle ne soit jamais un prétexte utilisé par des politiciens essentiellement – pour ne pas dire exclusivement – désireux de gagner des élections et de s’accrocher au pouvoir aussi longtemps que possible.

Olivier Ypsilantis

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En lisant la revue « Mémoires en jeu » – 2/3

 

Il est question du documentaire « Le Silence des autres » d’Almudena Carracedo et Robert Bahar (vu à Lisbonne, au cinéma Ideal), soit l’histoire d’un collectif de mémoire et de son combat pour faire aboutir par voie de justice la question des crimes du franquisme. La loi d’amnistie votée en 1977 (Franco est mort en 1975) a tenu à l’écart l’Espagne de la justice dite transitionnelle comme principal moyen de résolution des conflits mémoriels.

 

Don Juan Carlos jure sur la Constitution, le 22 novembre 1975. 

 

Le travail de mémoire est hautement respectable, il est même le plus respectable des travaux. Pourtant, en la circonstance, je vais émettre une réserve. Franco a pris le pouvoir suite à une guerre civile (17 juillet 1936 – 1er avril 1939). Les crimes franquistes de l’après-guerre sont inséparables des crimes franquistes perpétrés au cours du conflit ; et si l’on considère ces derniers, il faut aussi considérer ceux de l’autre camp. L’affaire se complique alors et altère l’image que trop de gens de gauche s’efforcent de propager, d’un côté les Bons, les Innocents, les Victimes, etc., de l’autre les Méchants, les Coupables, les Bourreaux, etc. Or, s’il y a eu terreur blanche, il y a également eu terreur rouge, ce que rappelle Antony Beevor dans sa somme sur cette guerre civile. Une certaine volonté d’oubli de la part des Espagnols tient en grande partie à ce fait. Ils savent aussi, plus ou moins confusément, qu’une victoire des Républicains aurait d’abord signifié une victoire des communistes et que la tension au sein du camp républicain, principalement entre communistes et anarchistes (déjà perceptible au cours de la Guerre Civile, au point que l’on peut évoquer une guerre civile dans la Guerre Civile), aurait conduit à des règlements de comptes massifs, ajoutant aux centaines de milliers de morts de cette guerre des dizaines voire des centaines de milliers de morts. Il ne s’agit pas de justifier indirectement la répression franquiste mais il faut prendre en compte ce qui se profilait vers la fin de cette guerre.

Autre problème, la Ley de Memoria Histórica adoptée en 2007 sous le Gouvernement Zapatero a été instrumentalisée par un pouvoir incapable (José Luis Rodríguez Zapatero provoquera des élections anticipées afin de se défaire d’une tâche qui le dépassait) et désireux de faire diversion en agitant divers sujets, dont celui de la Guerre Civile et de la répression franquiste. Ainsi le P.S.O.E., désireux de s’attirer des voix et d’asseoir son pouvoir, s’employa à déprécier systématiquement le P.P. en le traitant d’héritier de Franco, voire de parti néo-franquiste. Cette Ley de Memoria Histórica a priori hautement respectable était faussée car promue par un gouvernement qui l’instrumentalisait à des fins de manœuvres politiques et de diabolisation de l’adversaire.

Le présent article se montre (fort heureusement) critique envers ce film chargé d’émotion et fort bien conçu. L’auteur, Stéphane Michonneau, commence par signaler qu’on ne peut faire l’économie des conditions sociales et politiques à l’origine de la loi d’amnistie de 1977, une loi qui aujourd’hui nous apparaît déformée, d’où la nécessité d’étudier. Il s’agissait alors pour tous les partis démocratiques, à droite comme à gauche, de solder les comptes de la guerre civile et de promouvoir une politique de réconciliation nationale. A ce propos, il suffit de discuter en Espagne avec des jeunes et des moins jeunes pour que nombre d’entre eux vous rapportent qu’il y avait dans leurs familles des Nationalistes (des Blancs) et des Républicains (des Rouges), des victimes d’un camp et de l’autre camp. De nombreuses conversations et lectures m’ont permis de comprendre que la chanson de Jean Ferrat, un classique de 1967, « Maria », avec paroles de Jean-Claude Massoulier, chanson que je jugeais excessivement sentimentale, traduisait magistralement une réalité historique.

 

 

Cet article de Stéphane Michonneau rappelle (on l’oublie trop) que les promoteurs de cette loi pensaient diminuer voire en finir avec le terrorisme (et pas seulement le terrorisme basque) qui dans les années 1970 et 1980 ensanglantait le pays, avec un pic pour les années 1979-1980. Terrorisme d’extrême-gauche, avec principalement le G.R.A.P.O. (Grupos de resistencia antifascista primero de octubre), et d’extrême-droite, avec de nombreux groupuscules, dont la Triple A (Alianza Apostólica Anticomunista). Et n’oublions pas que l’armée était de plus en plus nerveuse alors que ses membres (parmi lesquels des officiers supérieurs et des officiers généraux) étaient nombreux à tomber sous les balles de l’E.T.A. lorsqu’ils n’étaient pas déchiquetés par ses bombes. C’est en 1977 (en avril) que le Partido Comunista de España (P.C.E.) est légalisé et reconnaît la figure du roi derrière lequel va se tenir et se protéger l’ensemble de la gauche, surtout après le coup d’État manqué du 23 février 1981 (23-F).

Dans le flux de cette loi d’amnistie, de nombreuses mesures législatives qui rétablirent dans leurs droits diverses catégories de fonctionnaires victimes de l’épuration, avec indemnisations à l’appui. Entre 1976 et 2005, cinq cent mille personnes en bénéficièrent. Mais surtout, nous dit Stéphane Michonneau : « Les auteurs du documentaire feignent d’ignorer que le vote de la loi d’amnistie, dont la cible était les prisonniers des geôles franquistes, fut très consensuel, surtout à gauche. » Je passe sur les autres reproches faits à ce documentaire, tous précis et documentés, des reproches formulés par une personne soucieuse de vérité – la vérité qu’on ne fait jamais qu’approcher, dans le meilleur des cas, sans pouvoir la saisir pleinement, la vérité qui est d’abord la perception et l’expression d’une certaine complexité. En histoire, il n’y a pas de vérité simple, toute « vérité » simple n’étant que le produit d’une volonté de propagande. Stéphane Michonneau : « En ce sens, ce documentaire est surtout intéressant pour ce qu’il révèle d’une méconnaissance de l’histoire de la transition démocratique telle qu’elle se manifeste au sein de la génération née dans les années 1970 ». Almudena Carracedo est née en 1972.

 

Une image extraite du film « Le Silence des autres » d’Almudena Carracedo et Robert Bahar

 

Ci-joint, un article très détaillé qui fait en quelque sorte suite à l’article en question. Il est intitulé « Les victimes oubliées de la transition espagnole » et signé Sophie Baby, un article dans lequel on peut notamment lire : « La Transition (La Transición) désigne cette période de transformation du régime dictatorial franquiste en un régime démocratique stable, traditionnellement définie, en amont, par la mort de Franco en novembre 1975 et, en aval, par l’arrivée des socialistes au pouvoir à l’automne 1982. Cette périodisation est néanmoins aujourd’hui chahutée de toutes parts tant le processus de démocratisation est complexe à entrevoir et tant la confusion chronologique pèse lourdement sur les enjeux de la victimisation. Dans le paysage victimaire espagnol, ce sont d’abord les victimes du terrorisme basque qui se sont fait entendre, à la fin des années 1990, avant que les vaincus de la guerre civile ne fassent irruption dans l’espace public au début des années 2000 et n’investissent à leur tour, non sans réticences, l’étiquette victimaire pour positionner leur action dans le champ social. Et, depuis peu, l’on entend parler, de-ci de-là, des “victimes de la Transition” sans que l’expression ne soit, pour l’instant, élevée au rang de catégorie performative : parmi les centaines d’associations victimaires qui maillent le champ social, aucune à ce jour ne s’intitule de la sorte, même si certaines les associent progressivement à leurs revendications » :

https://www.cairn.info/revue-histoire-politique-2016-2-page-88.htm#

 

Un article d’Iveta Slavkova rend compte de l’exposition « Rouge. Art et utopie au pays des Soviets » qui s’est tenue à Paris, au Grand Palais, du 20 mars au 1er juillet 2019. Cette exposition a pour principal mérite d’inviter à porter un regard plus ample sur l’art soviétique des années 1920 mais aussi 1930, en pleine terreur stalinienne. Il ne s’agit pas, bien sûr, de réhabiliter Staline et le stalinisme mais d’apporter des nuances à un tableau quelque peu simplifié. J’ai commencé à porter un regard plus nuancé sur la création artistique dans l’Union soviétique de Staline un peu par hasard, après avoir dégoté en Pologne, à Varsovie, dans les années 1980, de l’autre côté du Iron Curtain alors, une monographie sur Alexandre Deïneka, un artiste auquel je trouvai d’emblée une ressemblance avec l’Anglais Paul Nash, plus particulièrement ses œuvres relatives à la Seconde Guerre mondiale.

 

Alexandre Deïneka, « Le bassin de la Don » (1947), à la Galerie d’État Tretiakov.

 

Donc, le réalisme-socialiste n’avait pas radicalement expulsé les éléments modernistes si présents dans les années qui firent immédiatement suite à la Révolution d’Octobre, ce que j’avais pressenti mais pas si clairement à l’occasion de l’exposition Paris-Moscou, à Paris, en 1979, au Centre Pompidou, probablement parce que sa présentation ne mettait pas expressément l’accent sur ce phénomène – tout au moins c’est ce que me suggère ma mémoire.

L’exposition en question rend compte de la variété des moyens utilisés par les artistes soviétiques, de la Révolution d’Octobre à la mort de Staline, soit de 1917 à 1953. Elle propose un panorama de la peinture figurative d’alors qui inclut des œuvres d’artistes du réalisme-socialiste comme Alexandre Guerassimov (peintre favori de Staline) ou Vassili Svarog.

Les richesses formelles de l’art n’ont pas été brutalement chassées de la scène au cours de la période stalinienne, en particulier de sa période la plus terrible, soit les années 1930, des années si fécondes dans le monde occidental et dans tous les domaines d’expression, dont l’architecture et les arts appliqués. L’œuvre d’Alexandre Deïneka est très présente avec notamment cette œuvre monumentale de 1926, « Sur les chantiers de construction des nouveaux ateliers », une toile venue de la galerie Tretiakov qui montre un espace quasi-abstrait. Il est vrai que la répression contre le « formalisme » (qui donne la préférence à la forme au détriment du contenu idéologique) obligera nombre d’artistes (dont Alexandre Deïneka), au cours des années 1930, à mettre l’accent sur la clarté du message, soit à pousser de côté les recherches formelles au nom des directives du Parti. Il n’empêche, les préoccupations formelles continuent à se dire ; les artistes interprètent les directives du Parti mais à leur manière.

 

Georgi Roublev, « Portrait de Staline » (1935), à la Galerie d’État Tretiakov

 

Cette exposition au Grand Palais amplifie donc la réflexion proposée par celle qui s’est tenue à la Royal Academy of Arts (Londres), au printemps 2017, « Revolution : Russian Art 1917-1932 », et qui par sa chronologie suggérait qu’après 1932 l’art s’était figé dans les directives du Parti. Certes, l’art soviétique des années 1930 n’a pas la richesse formelle de celui des années 1920, et pourtant. Le regard attentif et entraîné peut découvrir l’intensité (assourdie) des préoccupations formelles. « La Nouvelle Moscou », 1937, de Youri Pimenov, une peinture elle aussi venue de la galerie Tretiakov, exalte la conception stalinienne de la ville sans se départir de préoccupations formelles, ce qui fut le cas chez nombre d’artistes dans la deuxième moitié des années 1930.

L’histoire de l’art est complexe, plus complexe que les luttes idéologiques et leurs directives, et c’est ce dont rend compte cette exposition au Grand Palais, une exposition qui en filigrane pose la question des rapports de l’esthétique et du politique, l’esthétique qu’ont promue à leur manière les régimes de terreur, à commencer par le nazisme et le stalinisme, avec esthétisation totale de la vie de l’État.

Olivier Ypsilantis

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En lisant la revue « Mémoires en jeu » – 1/3

 

En Header, Dora Bruder et ses parents.

 

Je viens de recevoir le n° 9 (été-automne 2019) de la très belle revue Mémoires en jeu, la revue transdisciplinaire de l’association « Mémoires des signes », publiée par les Éditions Kimé (Paris). Dans la partie « Retour sur l’Italie / Back to Italy », l’entrevue avec Edith Bruck menée par Patricia Amardeil, à Rome, le 18 février 2019 (page 31 à page 37).

Cette revue se présente ainsi : « Mémoires en jeu (Memories at Stake) est une revue traitant des questions de mémoire et de témoignage liées, notamment, aux violences collectives aussi bien contemporaines qu’historiques. Elle rassemble des analyses et des débats académiques ainsi que des chroniques couvrant l’ensemble des domaines culturels et artistiques. Revue hybride, traversant les genres et les disciplines, elle adopte un positionnement critique vis-à-vis des mémoires conventionnelles ou idéologiques, sans déroger pour autant aux principes de la rigueur scientifique. Si Mémoires en jeu a choisi un format magazine, c’est pour permettre le développement d’une importante ligne iconographique où l’image est mise en valeur et analysée comme telle, et non reléguée au rang de simple illustration. L’aventure intellectuelle de Mémoires en jeu est animée par un groupe d’une quarantaine de chercheurs universitaires et d’acteurs du monde culturel de provenance internationale. Elle n’est l’organe d’aucune institution. Mémoires en jeu paraît trois fois l’an. »

J’ai donc devant moi le n° 9 de « Mémoires en jeu ». Je le feuillette et lis certains articles. Cet article en trois temps est constitué de notes (paresseuses) prises au cours de la lecture de ce numéro.

 

Avis de recherche de Dora Bruder paru dans Paris-Soir, le 31 décembre 1941.

 

Un article intitulé « Vous êtes de la famille ? Ou comment partir à la recherche de soi en passant par la mémoire de l’autre. » Je connais cet exercice pour l’avoir pratiqué – et le pratiquer encore. J’ai compris en lisant « Dora Bruder » de Patrick Modiano que ma recherche s’apparentait à la sienne. Dora Bruder et Marianne Cohn… Il est vrai que Marianne Cohn pouvait se passer de ma recherche, tandis que Dora Bruber n’est connue que par le livre de Patrick Modiano. Marianne Cohn, une enquête de plus de cents pages, constituée en partie d’une importante correspondance. Mais j’en reviens à l’article. L’enquête peut être initiée à partir d’une simple plaque commémorative. Ainsi, l’une d’elles, à l’angle de la rue Monsieur le Prince et de la rue Racine, dans le Ve arrondissement de Paris : « Ici est tombé sous les balles allemandes Jean Kopitovitch, patriote yougoslave, le 11 mars 1943. » 1943 ? La plupart des plaques commémoratives relatives à cette période portent une date de l’été 1944, soit la Libération de Paris. Je suis toujours très attentif à ces plaques qui toutes me donnent l’envie d’enquêter et d’écrire, d’écrire leur histoire, avec une rigueur de détective, dans un style froid, administratif. Pas de roman, au sens péjoratif que peut avoir ce mot, en aucun cas. Les plaques aux victimes des combats de la Libération n’indiquent aucun soldat allemand. Eux aussi sont pourtant tombés par milliers sur le pavé de Paris, plus de trois mille. Eux aussi ont une histoire.

 

A l’angle de la rue Monsieur-le-Prince et de la rue Racine (Paris, VIe arrondissement)

 

François-Guillaume Lorrain a donc enquêté à partir de cette plaque, ce qui a donné un livre intitulé « Vous êtes de la famille ? A la recherche de Jean Kopitovitch », publié chez Flammarion en 2019. Au moins ce « patriote Yougoslave » a-t-il une plaque sur laquelle passent des regards, probablement presque toujours distraits il est vrai. J’ajouterais que Jean Kopitovitch a eu de la chance, si je puis dire, il a rencontré le regard de François-Guillaume Lorrain qui a mené une longue enquête dont il rend compte.

Autre grand questionneur de la mémoire, Robert Bober. En 1979, il réalise un documentaire intitulé « Récits d’Ellis Island – Histoires d’errances et d’espoir » en collaboration avec Georges Perec. Ellis Island, un îlot à quelques centaines de mètres de la statue de la Liberté où, de 1892 à 1924, près de seize millions d’émigrants venus d’Europe sont passés. J’invite ceux qui n’ont pas lu ce livre à le lire.

Ces plaques m’évoquent dans une certaine mesure – et dans une certaine mesure seulement – les Feuilles de témoignage de Yad Vashem. Qu’est-ce qu’une Feuille de témoignage ? :

https://www.yadvashem.org/fr/archives/la-salle-des-noms/les-feuilles-de-temoignage.html

Ce livre de François-Guillaume Lorrain est bien « une recherche historique traduite par le moyen d’un récit à caractère littéraire », une recherche scrupuleuse, soucieuse de détails (le détail, la substance), une recherche qui par ailleurs engage le chercheur-écrivain – on ne sort jamais indemne de telles recherches, je puis en témoigner. Ainsi Marianne Cohn est-elle entrée dans ma vie, d’autant plus qu’elle aurait pu devenir ma tante…

Marianne Cohn… Je m’étais mis en tête de trouver le nom de ses assassins. Ses assassins de bureau sont connus par des documents. Mais ses assassins de terrain ? Car mes informations à ce sujet sont contradictoires puisqu’il est parfois question d’Allemands, parfois de Miliciens, de Français donc. Et je passe sur certains détails qui laissent entendre qu’elle n’aurait pas été tuée sur le coup mais lentement, à coups de pelles et de bêches, après avoir été violée. Les noms de ses assassins de terrain figurent peut-être quelque part dans des archives – et pourquoi pas à Lyon ? Oui, Marianne Cohn est en quelque sorte de la famille…

 

Marianne Cohn (1922-1944), un Strolperstein à Berlin-Tempelhof.

 

Et j’en reviens au titre du livre de François-Guillaume Lorrain, « Êtes-vous de la famille ? », une question posée par une visiteuse française alors que l’auteur parcourait le musée de Bitola (Monastir) en Macédoine du Nord. Elle s’étonnait de tant d’efforts.

Cette plaque, l’enquête et le travail d’écriture qui s’en suivent conduisent l’auteur dans sa mémoire, et d’abord vers des femmes aimées. Et j’en reviens à Emmanuel Berl, cet homme qui n’aura cessé d’interroger sa mémoire, d’interroger la mémoire, d’en tester la valeur, mais plus directement encore que Marcel Proust – sans passer par le roman.

Jean Kopitovitch, « Kopito », abattu le 11 mars 1943, à l’angle des rues Monsieur le Prince et Racine, en représailles à un attentat à la grenade commis par la Résistance. Et puisqu’il est question de mémoire, une autre enquête me vient, un écrit qui m’a d’autant plus marqué que j’ai vécu quelque temps à Clamart, cette commune des environs de Paris où de nombreux immigrés russes se sont installés dans l’entre-deux-guerre.  Parmi eux, Nicolas Berdiaev qui y vécut jusqu’à sa mort, en 1948 – il s’y était installé en 1924. Une plaque a été apposée sur sa maison transformée partiellement en musée, au n° 83 rue du Moulin de Pierre. Mais à Clamart il n’y a pas de plaque au n° 101 rue Condorcet où vécut Marina Tsvetaïeva. Simon-Pierre Hamelin, qui habita le petit appartement de la poétesse un demi-siècle après, découvrit que le lieu de son enfance avait été habité par elle, son époux, Sergueï Iakovlevitch Efron, et leurs deux enfants. Le roman de Simon-Pierre Hamelin a tout simplement pour titre « 101 rue Condorcet ».

François-Guillaume Lorrain dédie son livre aux archivistes, à celles et à ceux qui l’ont aidé « à progresser dans son labyrinthe mémoriel », des archivistes de nombreuses institutions parisiennes, de province et de l’étranger. C’est une intention parfaitement justifiée. Dans ma recherche de Marianne Cohn, j’ai encore mieux compris leur importance, notamment avec le Centre de documentation juive contemporaine (C.D.J.C.) mais aussi de bien d’autres institutions dont les Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques qui m’ont fait parvenir par courrier papier des photocopies de documents relatifs à l’internement d’Alfred Cohn, le père de Marianne Cohn, au camp de Gurs.

 

Je poursuis la lecture non systématique et paresseuse de cette belle revue de près de deux cents pages. La mémoire ! C’est sans surprise mais avec plaisir que je retrouve Robert Bober, né en 1931 à Berlin, et qui émigra avec sa famille pour Paris en 1933. Un article signale son livre et son film intitulés « Vienne avant la nuit », avant la nuit nazie, Vienne où se rencontraient jusqu’en 1918 toutes les composantes de l’Empire austro-hongrois et notamment la culture juive. Ce livre a été suscité par une question que s’est posée l’auteur : « Pourquoi sommes-nous émus à l’évocation des morts qu’on n’a pas connus vivants ? » Robert Bober a donc pris le train pour Vienne, en souvenir de sa famille, de souvenirs racontés, de son arrière-grand-père Wolf Leib Fränkel décédé deux ans avant sa naissance et qui fut refoulé à la frontière américaine – à Ellis Island ? – en 1904. Parti de Pryemyśl (en Galicie, Pologne), il s’en revint en Europe, à Vienne, dans le quartier de Leopoldstadt où un habitant sur deux était juif. « Une histoire dont le souvenir me manque, mais à laquelle je suis pourtant lié et qui ponctuellement se réveille en moi » nous dit Robert Bober.

 

Robert Bober (né en 1931)

 

Je pourrais évoquer une fois encore Marianne Cohn, ces lieux où je suis revenu au cours d’une enquête, à ses lieux, à Barcelone, en région parisienne et, surtout, à Moissac et à Montauban. Il y en a bien d’autres dont des lieux berlinois. Parmi ses lieux à Montauban, le salon de thé où elle et mon oncle se sont rencontrés, Le Sans Souci alors – aujourd’hui Le Flamand, 8 rue de la République. Ils se sont aimés avant d’entrer chacun dans la Résistance ; elle, dans le Mouvement de Jeunesse Sioniste (M.J.S.) ; lui, dans l’Organisation de Résistance de l’Armée (O.R.A.).

L’arrière-petit-fils, Robert Bober, s’efforce de revenir sur les pas de cet ancêtre de retour d’une émigration frustrée. Parmi les lieux visités, le Musée juif de Vienne où sont notamment présentés des objets sauvés des décombres. Et c’est dans les archives de ce musée qu’il trouve une photographie montrant cet ancêtre, un ancêtre dont il ne lui reste que deux bougeoirs fabriqués lorsqu’il était ferblantier. Et dans le cimetière juif, il trouve, abandonnée, comme tant d’autres tombes, celle de cet ancêtre. « Le passé a besoin de notre mémoire et les morts de notre fidélité » écrit encore Robert Bober dans ce livre. Faire revivre, en nommant, des parents et des ancêtres mais pas seulement. C’est toute l’entreprise des Feuilles de témoignage de Yad Vashem ; j’y reviens, je ne cesse d’y revenir. En 1953, le Centre de commémoration et de mémoire sur la Shoah, Yad Vashem, est créé à Jérusalem. Il est nommé ainsi en référence au Livre d’Isaïe : « Je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs un monument [yad] et un nom [shem] qui vaudra mieux que des fils et des filles ; je leur donnerai un nom éternel, qui ne périra point » (Is 56:5). Depuis 1955, Yad Vashem a recueilli des Feuilles de témoignage en Israël et dans le monde entier. Cette entreprise a pour but de reconstruire les noms et les biographies de tous les Juifs qui ont péri dans la Shoah. Les Feuilles de témoignage sont des sépultures symboliques. Il s’agit de redonner une identité aux victimes en commençant par proposer aux mémoires un ou des indices d’une existence. L’indice se limite souvent à un nom et un prénom. Le site en anglais de Yad Vashem s’annonce par ces mots éloquents : The Search for the Six Million: Uncovering their Names, Recovering their Identities. Et le texte de présentation s’ouvre sur ces mots extraits de la dernière lettre d’un certain David Berger, à Vilna, en 1941 : « I should like someone to remember that there once lived a person named David Berger. »

 

Yad Vashem, un exemplaire de « Feuille de Témoignage »

 

Olivier Ypsilantis

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Madrid, 9/12 mars 2020

 

9 mars. Dans un café madrilène. Malgré le Coronavirus, l’énergie espagnole est encore perceptible dans les lieux publics. Mon bonheur à retrouver cette langue qui me semble si claire, cristalline même, en regard du portugais, une langue que j’ai plaisir à lire, à écouter lorsqu’elle est chantée mais qui lorsqu’elle est parlée ne m’est pas toujours agréable.

 

10 mars. Cinq heures passées au Museo Nacional Thyssen-Bornemisza. Un même émerveillement devant les mêmes peintures parmi lesquelles le portrait en pied de David Lyon par Sir Thomas Lawrence et celui de Millicent Leveson-Gower, duchess of Sutherland, par John Singer Sargent, mais aussi devant ce paysage de moorland du Néerlandais Anton Mauve, devant les vedute de Francesco Guardi où je me suis tant promené en allant du détail à l’ensemble et de l’ensemble au détail.

 

Anton Mauve (1885-1888), « Crossing the Heath », au Museo Nacional Thyssen-Bornemisza.

 

11 mars. Tandis que je déambule dans le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia, un constat implacable s’impose à moi : les maîtres anciens ont moins vieilli que les maîtres modernes exclusivement occupés à des recherches théoriques. Je les ai beaucoup étudiés et toujours avec avidité. Mais avec le recul je m’interroge sur mon intérêt sans pour autant le condamner. L’art moderne est fait d’idées et rien que d’idées. C’est intéressant mais l’idée limitée à elle-même a tôt fait de vieillir. Les maîtres anciens étaient eux aussi guidés par des idées mais des idées qui n’étaient pas limitées à elles-mêmes et qui avaient une épaisseur, disons, charnelle – elles n’étaient pas qu’ossatures.

Et tandis que je déambule dans cet ensemble construit sous Carlos III (par José de Hermosilla et, surtout, Francisco Sabatini, un architecte qui a particulièrement marqué la capitale espagnole), dans cet ensemble véritablement colossal, la tristesse me prend devant ces suites d’œuvres qui me semblent dérisoires lorsque je pense aux maîtres anciens vus hier, dérisoires aussi dans ces salles dont certaines ont des dimensions de basilique. Puis un malaise s’installe. J’en viens à penser que ces salles ont été le lieu de souffrances immenses. Combien y ont agonisé ? Combien y ont rendu leur dernier soupir ? Je pense d’un coup au Sanatorio de Sierra Espuña, à ces phénomènes paranormaux, des phénomènes auxquels je ne suis guère sensible mais que je ne traite pas pour autant avec dédain.

J’apprends en faisant des recherches en ligne et par un article publié dans l’ABC, en 2015, que de tels phénomènes ont été relevés par des employés avec, notamment, des voix et des cris dans des salles vides, des portes qui s’ouvraient et se fermaient seules, des alarmes qui se déclenchaient sans raison. Ce musée est d’ailleurs devenu une référence pour l’étude de ces phénomènes en Espagne. Dans les premières années de son fonctionnement, des milliers de patients moururent suite à des épidémies. Nombre de cadavres furent enterrés dans les sous-sols de l’hôpital. Au cours du XIXe siècle, des histoires se répandirent selon lesquelles des revenants montaient annoncer à des malades que leur fin était proche. Le Grupo Hepta (fondé par le prêtre José María Pilón) s’est penché sur ces phénomènes dès l’inauguration de ce musée. On a rapporté qu’ils se sont intensifiés suite au transfert contesté du « Guernica » de Picasso. En effet, de nombreux experts considéraient que cette œuvre emblématique devait rester au Casón del Buen Retiro ; et certains en sont même venus à déclarer que ces phénomènes étaient le fait du fantôme de Picasso mécontent que son œuvre soit exposée dans un hôpital convertit en musée.

 

Vue partielle du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia

 

Mon œil s’efforce tout de même d’enrayer ce sentiment de déroute et je pars à la recherche d’œuvres qui puissent me rasséréner ; et je finis par en trouver, à commencer par des photographies d’Alfonso (Alfonso Sánchez Portela) qui rendent compte d’une Espagne qui n’est plus. Ses photographies les plus reproduites ont été prises au cours de la Guerre Civile d’Espagne, notamment à Madrid où il a témoigné de la situation de la population civile au cours de la batalla de Madrid. Et j’éprouve un même plaisir devant les toiles de Juan Gris, le cubiste qui a ma préférence, avec cette élégance particulière de la composition et cette délicatesse de la palette. Rien à voir avec la lourdeur de Picasso cubiste et sa palette terne. A ce propos, tous les Picasso présentés dans ce musée sont d’une médiocrité extrême. Presque toute la production peinte de Picasso mérite les flammes. Mais Picasso fut un très grand dessinateur et graveur, la gravure étant du dessin plus soutenu que le simple dessin. Il est également l’auteur de quelques magistrales sculptures. Non, vraiment, Picasso peintre n’est le plus souvent que de la mierda. Je retrouve avec plaisir un peintre que j’avais quelque peu oublié, des compositions de grandes dimensions de José Luis Gutiérrez Solana, avec ses portraits de groupes au trait noir et très souligné qui est également l’une des marques du Basque Ignacio Zuloaga. Les gravures de José Luis Gutiérrez Solana m’évoquent quant à elles l’univers morbide et grotesque de James Ensor. Et, enfin, je détaille des dessins d’un virtuose, Carlos Sáenz de Tejada.

Dans cet immense musée qui fut un hôpital, j’éprouve une soudaine tristesse qui doit venir de la mémoire de ces lieux mais aussi d’une sensation de vacuité face à tant d’œuvres que j’ai pourtant étudiées avec enthousiasme. Je reviens vers José Luis Gutiérrez Solana, un peintre profondément espagnol. Je m’attache à ses grandes compositions, « La tertulia del Café de Pomo » et « La visita del obispo », je m’installe dans leur ambiance, je me concentre et j’oublie cette tristesse aussi vague qu’oppressante. Je n’ai pas lu ses écrits (essentiellement des livres de voyage), des livres dans lesquels on retrouve, dit-on, l’ambiance de ses peintures et gravures, avec notamment « Madrid : escenas y costumbres », « Madrid callejero » et « La España negra ». L’influence de Francisco de Goya et d’Eugenio Lucas Velázquez, lui-même influencé par Francisco de Goya.

 

12 mars. Exposition temporaire au Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Rembrandt y el retrato en Ámsterdam, 1590-1670, une exposition avec Rembrandt comme axe vertébral. Je ne me suis jamais lassé de détailler les mouvements du pinceau, de me laisser captiver par une ambiance, une ambiance d’autant plus captivante qu’elle tend vers l’unité, cette unité où tout est en tout et qui fait la pertinence d’une œuvre. Les peintures sur bois (nombreuses dans cette exposition) sont généralement plus captivantes que les peintures sur toile car la couleur y a plus de profondeur avec cette absence de grain – le grain de la toile. L’extraordinaire gamme des noirs et des blancs des portraitistes hollandais, avec les fonds et les costumes.

Marche dans Madrid dont certains bâtiments m’apparaissent comme véritablement colossaux, et ils le sont. J’avais fait ce constat il y a des années ; mais pour le lisboète que je suis devenu, les bâtiments en question m’apparaissent plus colossaux encore. C’est que Lisbonne est un gros village, que rien n’y est vraiment colossal, hormis peut-être ces ensembles Estado Novo du côté de Areeiro, à commencer par la Praça do Areeiro, un ensemble architectonique conçu par Luís Cristino da Silva et qui à chaque fois que j’y passe me replace dans des souvenirs de Berlin. Et tout en marchant dans Gran Vía me viennent des vues très précises de la Mossehaus d’Erich Mendelsohn.

 

Une vue partielle du quartier d’Aveeiro, à Lisbonne.

 

Il est toujours plus question du Coronavirus, il est toujours plus question de placer la Comunidad de Madrid en quarantaine. Il me faut avancer le départ. Les Madrilènes ne semblent guère inquiets. Le mouvement s’est toutefois considérablement réduit et personne n’aime autant fréquenter les bars et les cafés que l’Espagnol, que le Madrilène. Alors que le soleil brille et que la température dépasse les 20° C, il y a peu de mouvement autour de l’Estanque Grande et pas une barque, et presque personne sur les marches devant le monument à Afonso XII. Je note un peu plus de mouvement autour du Palácio de Cristal, fermé au public – on y installe une exposition. Je détaille une fois encore la Fuente del Ángel Caído que domine une sculpture de Ricardo Bellver y Ramón, la plus belle sculpture de ce vaste jardin, une sculpture admirablement mise en valeur par le piédestal de Francisco Jareño y Alarcón. C’est la plus célèbre œuvre de ce sculpteur ; elle a été inspirée par un passage de « Paradise Lost » de John Milton.

Coronavirus (COVID-19). Des théories de la conspiration commencent à s’activer. Certains ont des « explications » ; il est vrai qu’en ces temps d’inquiétude, les « explications » font recette. Que dire ? Cette pandémie aura-t-elle des conséquences bénéfiques doit être la seule question qui préoccupe. Et si oui lesquelles ? Depuis plusieurs années, j’observe le tourisme de masse avec ces avions low cost et ces valises à roulettes qui font un bruit si particulier, sur le pavé de Lisbonne surtout. Je regarde ces troupeaux qui regardent plus leurs téléphones mobiles que ce qui les entoure. Il faudrait que le voyage se remérite, qu’il redevienne vraiment voyage car vous m’accorderez qu’il n’est plus que déplacement. Cette pandémie est un avertissement. Mais pourra-t-elle faire cesser la marchandisation du voyage, le voyage qui n’est plus qu’un produit qui s’achète en ligne, se réserve ?

Oui, vraiment, le voyage devra se remériter. L’ère du tourisme de masse devra prendre fin car il déprime non seulement l’air que nous respirons mais aussi les peuples et leurs cultures qui deviennent de simples curiosités, comme des animaux dans des réserves zoologiques, comme des attractions foraines. Il faut que cesse cette affreuse logistique planétaire du tourisme de masse. Il faut que le voyage redevienne voyage, que le voyageur redevienne voyageur. J’en espère bien d’autres bénéfices, comme la fin, au moins relative, de cette société du spectacle.

 

Le tourisme de masse…

 

La planète a besoin de respirer et je ne suis en rien un écolo militant. J’observe, loin de chez moi et près de chez moi. Je ne suis le maître d’aucune voix, le leader d’aucun parti, je ne suis pas un idéologue et l’écologie a donné trop d’idéologues, des sous-produits du système comme la pitoyable Greta Thunberg. La planète a besoin de respirer et nous avec elle. So, just slow down. Je suis peut-être malthusien. Ce mot d’ordre de la Genèse qui commence par quelque chose comme : « Croissez et multipliez… » m’effraya dès l’enfance ; et à présent il m’effraye tout autant et me dégoûte. Bien sûr, il faut replacer cette Voix dans son contexte, car même Dieu doit être mis en situation. L’homme était alors bien faible et la mortalité était considérable pour tous, à commencer chez les nouveau-nés et les femmes en couches. Il fallait donc se reproduire autant que possible pour garantir la survie des peuples, de l’humanité. Mais, aujourd’hui, cette injonction divine a quelque chose de grossier. Le pullulement humain va finir par nous faire perdre le sens de l’humain, c’est ainsi. L’ère des masses est soit atroce soit déprimant. Je suis peut-être malthusien et qu’importe. J’espère simplement que mes descendants vivront dans un monde où la population mondiale sera bien moins nombreuse qu’aujourd’hui.

Enfin, j’apprends qu’Israël aurait trouvé un vaccin contre le COVID-19. Je m’en réjouis et je m’en inquiète car les conspirationnistes, ces imbéciles gonflés de prétentions, en concluront que les Juifs ont dans un même temps mis au point cette pandémie et le vaccin destiné à la réduire afin d’en tirer d’immenses profits.

Olivier Ypsilantis

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Israël et la Grèce (En lisant « Genèse de l’antisémitisme » de Jules Isaac – 2/2

 

La première vague d’antisémitisme

C’est au Ier siècle av. J.-C. que l’antisémitisme devient nettement perceptible. Des atrocités sont rapportées par certains auteurs. Toutes les atrocités sont possibles et à toutes les époques, mais on ne sait quel crédit donner à celles que consigne Josèphe dans « Contre Apion ». Dans le cadre très sombre de l’histoire des derniers Ptolémées, personne ne semble épargné, les Judéens pas plus que les autres, surtout lorsqu’ils tiennent des postes de commandement : « S’ils figurent dans un camp, s’ils en sont les principaux chefs, faut-il s’étonner que l’autre camp soit résolument antijuif ? » Autrement dit, peut-on vraiment parler d’antisémitisme ?

Côté grec, ce n’est qu’au début du 1er siècle qu’apparaît un antijudaïsme déclaré, et il est gréco-égyptien. Ce courant va grossir et s’étaler. L’antisémitisme païen trouve sa plus complète expression avec : Posidonios d’Apamée, Apollonios Molon, Damocrite, Lysimaque, Chaeremon et, surtout, Apion. La plupart d’entre eux sont originaires d’Alexandrie et trois (Lysimaque, Chaeremon et Apion) sont peut-être des Gréco-égyptiens. Posidonios d’Apamée et Apollonios Molon sont des Grecs de Syrie et de Carie mais ils ont surtout vécu à Rhodes qui subit alors l’influence d’Alexandrie ; ils sont par ailleurs très renommés, l’un est philosophe, historien et savant, l’autre est rhéteur. Posidonios d’Apamée est stoïcien et l’antisémitisme est à l’honneur parmi l’école stoïcienne, missionnaire et qui se trouve en concurrence avec le peuple judéen qu’elle méprise par ailleurs. Alors qu’il évoque la guerre entre le Séleucide Antiochos VII contre l’Hasmonéen Jean Hyrcan, Posidonios d’Apamée en profite pour dire du peuple juif tout le mal qu’il en pense – ou qu’il entend dire autour de lui. Il formule l’accusation majeure de l’antisémitisme païen, à savoir le refus des Judéens d’avoir le moindre rapport de société avec les autres peuples. C’est la seule accusation formulée par ce dernier qui ne soit pas sans fondement, une accusation exacerbée par l’antagonisme judéo-grec, par la persécution et la révolte du IIe siècle. Posidonios d’Apamée se laisse aller à évoquer les origines du peuple juif d’une manière hautement fantaisiste (il ne s’est jamais donné la peine d’étudier les textes authentiques) et réactive les ragots égyptiens qu’il fait confluer avec les fables grecques, plus récentes. Vers la même époque, le rhéteur Apollonios Molon rédige un traité contre les Judéens, premier spécimen connu d’un genre qui allait être cultivé par les Pères de l’Église. Josèphe nous en a donné une analyse sommaire, sans citation textuelle. Apollonius Molon « accumule des griefs aussi variés que contradictoires et inconsistants ». Parmi ces griefs : les Juifs n’ont rien inventé d’utile à la vie. Remarque de Jules Isaac : Israël n’avait rien inventé d’utile à la vie « sinon la Loi et les prophètes – que ces savants grecs ignoraient, dédaignaient, rien – sinon Dieu et la justice. »

 

Jules Isaac (1877-1963)

 

Quelle fut l’amplitude de cette première vague antisémite ? Probablement fut-elle notable là où se manifestait l’antagonisme judéo-grec, à commencer par les centres urbains de l’Orient hellénisé. D’Apollonius Molon à Apion (doit environ un siècle), la production littéraire antisémite est plutôt faible. Faut-il situer les œuvres de Damocrite et Lysimaque avant l’ère chrétienne ? On ne sait. C’est à un compilateur byzantin, Suidas, que nous devons quelques lignes de Damocrite auquel il attribue un traité, « Sur les Juifs », dont il donne un aperçu : « Dans ce livre, il dit qu’ils adoraient une tête d’âne en or, et que tous les sept ans ils capturaient un étranger, l’amenaient (dans leur temple) et l’immolaient en coupant ses chairs en petits morceaux ». C’est peu et c’est beaucoup, non pas pour cette vieille histoire de tête d’âne (en or) mais pour cette affaire de crime rituel qui, précisons-le, sera dans un premier temps plus utilisée contre les premiers Chrétiens que contre les Juifs. On ne sait pas grand-chose de Lysimaque, érudit d’Alexandrie, peut-être d’origine égyptienne. Il reprend la vieille fable des lépreux et des impurs (les Juifs) en l’épiçant de quelques précisions inédites, avec ces Juifs impies et impurs chassés d’Égypte vers le désert où un certain Moïse les rassembla et les incita à maltraiter les autres, à piller et brûler leurs temples. Parvenus en Judée les impies et impurs bâtirent une ville d’abord appelée Hiérosyle (Sacrilège) et devenue Hiérosolyma afin d’atténuer l’aspect provoquant de ce premier nom. Le thème de la fuite en Égypte et de l’Exode est alors le thème à partir duquel les antisémites brodent. Josèphe évoque aussi un certain Chaeremon (qui lui aussi brode à partir de ce thème), directeur de la grande bibliothèque d’Alexandrie et philosophe stoïcien (comme Posidonios d’Apamée). Avec Chaeremon nous arrivons à la première moitié du Ier siècle de l’ère chrétienne.

Et nous en venons à Apion ! Apion est un grammairien, connu pour son opiniâtreté au travail mais aussi pour sa vanité et son charlatanisme qu’il utilise pour se promouvoir. Ce Gréco-égyptien est bien le champion de l’antisémitisme de l’Antiquité. Ses écrits ont attisé les violences antijuives, en 38 ap. J.-C., à Alexandrie. C’est lui qui est le porte-parole de la délégation antisémite envoyée à Rome suite à ces violences, la délégation juive étant représentée par Philon d’Alexandrie.

On ne se donnerait pas la peine d’inventorier ce bric-à-brac antisémite s’il n’avait « trouvé preneur dans les milieux les plus cultivés de la société grecque et romaine ». Nous présentons les multiples griefs formulés par Apion sous les quatre rubriques suivantes :

Premièrement. Les Hébreux sont des Égyptiens de race mais la lie de ce peuple, affligés de toutes les tares physiques et mentales. Expulsés l’année de la fondation de Carthage (ce qui rajeunit singulièrement l’Exode), ils sont cent dix mille. Apion explique l’origine du Sabbat (rattaché à l’Exode) : « Après six jours de marche, ils furent atteints de tumeurs à l’aine ; pour cette raison ils se reposèrent le septième jour, une fois arrivés dans leur pays auquel on donne aujourd’hui le nom de Judée, et ils appelèrent ce jour “sabbat”, conservant le terme égyptien : car chez les Égyptiens le mal d’aine se dit “sabbô” », peut-on lire dans « Contre Apion ».

Deuxièmement. Le reproche de misanthropie, codifiée et imposée par les lois mosaïques. Les Judéens sont par ailleurs tenus de prêter un serment de haine (envers les étrangers, à commencer par les Grecs). Les lois juives sont contraires à la justice. Les Judéens n’honorent pas la divinité comme il se doit, d’où leurs malheurs.

Troisièmement. Apion apporte des détails terribles sur l’adoration d’une tête d’âne (en or) et le meurtre rituel d’un étranger. Ces détails sont censés présenter comme une vérité historique cette épouvantable mise en scène d’un voyageur grec kidnappé par des Judéens, enfermé dans le Temple pour être engraissé et sacrifié quelque part dans une forêt suivant un rituel précis. Les Judéens « goûtaient ses entrailles et juraient, en immolant le Grec, de rester les ennemis des Grecs ». C’est le plus copieux texte que l’Antiquité nous ait légué en matière de crime rituel juif et c’est la principale trouvaille d’Apion qui, par ailleurs, raille tout ce qui a trait au culte israélite.

Quatrièmement. D’Apollonios Molon, il retient que le peuple juif n’est bon à rien et il lui oppose des noms destinés à imposer l’excellence grecque. Parmi ces noms… le sien ! Il se juge incomparable et bien supérieur à son contemporain juif, Philon d’Alexandrie.

 

Mesure et limites de l’antisémitisme grec

La plupart des historiens et théologiens évoquent les sentiments négatifs des autres peuples envers les Judéens ; mais quelle était la mesure de ces sentiments ? Et n’oublions pas le succès croissant du prosélytisme juif. Le judaïsme a été attaqué précisément à partir du moment où il a commencé à s’imposer. Philon d’Alexandrie et Flavius Josèphe rapportent que la loi de Moïse était grandement estimée et pratiquée, notamment dans sa prescription du repos hebdomadaire. Par ailleurs, des écrivains de langue grecque (dont Timagène et Strabon), et alors que l’antisémitisme était présent parmi eux, évoquent les Juifs sans aucun parti pris d’hostilité.

Timagène. Le peu qui nous soit parvenu de son œuvre historique sont des transcriptions latines. L’image qui y est donnée des Judéens est plutôt élogieuse ; et ce qui pourrait passer pour de la malveillance ne l’est pas car Arabes et Judéens sont dénoncés ensemble. Le brigandage et la piraterie sévissaient dans ces régions et les Judéens y prenaient très activement leur part.

Strabon, l’un des principaux écrivains de son temps, temps de la fondation du régime impérial (romain) et qui précède de peu le temps de Jésus et d’Apion. Disciple de Polybe (comme Posidonios d’Apamée), il tient de son maître le goût de l’impartialité qu’il met notamment en pratique dans les nombreux passages relatifs à la Judée, ses habitants et son histoire. Voir en particulier sa « Géographie » dont la quasi-intégralité nous est parvenue. Par exemple, il repousse tous les racontars égyptiens propagés par l’antisémitisme alexandrin. Ce qu’il dit de l’Exode est honorable même s’il véhicule aussi l’incompréhension grecque envers la foi des Judéens. Ainsi rejoint-il Hécatée d’Abdère. Certes, il rapporte que le refus de l’idolâtrie est l’un des constituants de leur religion mais il affirme que pour Moïse (et nous retrouvons l’incompréhension grecque) « la divinité n’était pas autre chose que ce qui nous enveloppe, nous, la terre et la mer, savoir ce que nous appelons “ciel”, “monde” ou “nature”. » Ses opinions philosophiques le portent à ne voir que superstition dans les pratiques religieuses du judaïsme (comme l’abstinence de certains aliments ou la circoncision), ce qui lui semble incompatible avec la haute sagesse de Moïse qu’il célèbre puisqu’il affirme qu’en Palestine l’État d’Israël fut fondé par la seule vertu de ses enseignements, sans violence donc. Qu’il juge les successeurs de Moïse comme dégénérés peut renforcer à l’occasion le préjugé antijuif mais il ne l’implique pas nécessairement – et surtout pas dans le cas de Strabon. Il n’y a vraiment aucun rapport entre Strabon et Apion, hormis une ignorance ou une méconnaissance des réalités bibliques.

Mais qu’est-ce qui a prévalu aux siècles suivants dans l’intelligentsia grecque, la haine antisémite (Apion) ou la neutralité, à l’occasion bienveillante (Strabon) ? Passé Apion, « la crise démentielle de l’antisémitisme alexandrin » semble disparaître de la littérature grecque, du moins non chrétienne. Car les polémiques les plus acharnées vont s’engager à présent entre Chrétiens et Judéens. Et lorsque l’antisémitisme reparaît chez des auteurs grecs, il englobe dans un même mépris railleur les frères ennemis, Juifs et Chrétiens. Celse, philosophe romain du IIe siècle écrivant en grec, ne s’en prend pas aux Judéens qui se bornent à observer leur loi mais à leur prosélytisme. Autrement dit, pas de prosélytisme, pas d’antisémitisme.

Si la sagesse grecque réplique, elle le fait avec une extrême modération. Elle est telle que l’antisémitisme en paraît le plus souvent exclu. Plutarque (il se situe aux confins du Ier et du IIe siècle, entre Apion et Celse) qui parle souvent du judaïsme est la plus parfaite expression de l’hellénisme vieillissant. Il en parle sans estime ni hostilité, sans jamais se préoccuper d’en savoir plus. Il est philosophe et « gardons-nous d’en déduire un parti pris qui n’existe pas et ne prêtons pas généreusement aux Anciens l’antisémitisme dont près de vingt siècles d’enseignement ex cathedra ont plus ou moins consciemment imprégné la mentalité chrétienne ». Dans « Propos de table », lorsqu’il est question des Juifs, on relève une certaine bienveillance, un désir de comprendre (par exemple l’aversion des Judéens pour la viande de porc) et de la crédulité (sans bornes), puisque dans un même écrit Plutarque tend à démontrer que le dieu des Judéens doit être identifié avec le dieu grec Dionysos. La célébration du Sabbat est présentée comme ayant un caractère orgiaque puisque « les Judéens ont pour loi de goûter tout au moins du vin pur » ce jour-là. « Et une autre preuve sérieuse du culte qu’ils rendent à Dionysos, c’est que de toutes les pénalités qui existent chez eux, la plus ignominieuse consiste à priver les coupables de l’usage du vin pendant un certain temps fixé par le juge… » C’est sympathique, bon enfant et parfaitement fantaisiste.

Le christianisme devenant l’ennemi majeur du paganisme, les écrivains grecs tendent à se montrer de plus en plus compréhensifs envers le judaïsme, comme le philosophe pythagoricien Nouméinios d’Apamée qui appelait Platon « un Moïse atticisant » et admettait le sens figuré de certaines prophéties hébraïques. Au début du IIIe siècle, l’historien Dion Cassius est probablement des auteurs anciens celui dont le témoignage est le plus objectif – ni sympathique ni hostile. Il remarque par exemple que le nom de Judéens ne s’applique pas seulement aux habitants de la Judée mais « à tous les hommes, de toute origine, qui suivent la loi de ce peuple », et qu’il s’en trouve même parmi les Romains. Il évoque leur strict monothéisme et leur refus de toute image de la divinité. Dion Cassius (comme tous les autres) est interloqué par la ferveur religieuse des Judéens qu’il juge relever du fanatisme et de la superstition ; mais en tant qu’historien, il rend hommage à leur héroïsme lorsqu’ils sont en guerre contre Titus, tout en rapportant (avec la même impartialité) les atrocités qu’ils commettent au cours des révoltes sous Trajan. Le philosophe Porphyre (IIIe siècle), disciple de Plotin, adversaire du christianisme, rend justice au judaïsme, à sa grandeur et à sa sagesse.

Jules Isaac conclut ces quatre chapitres dédiés à l’antisémitisme grec (dans Première partie de « Genèse de l’antisémitisme », intitulée « De l’antisémitisme dans l’Antiquité païenne ») en déclarant que, tout au moins dans l’opinion de ce qu’il nous reste des écrits des lettrés d’alors, l’antisémitisme a fait faillite. On peut simplement signaler, en écho à Apion, le rhéteur Philostrate qui, faisant allusion à la guerre de Judée, reproche aux Judéens de s’isoler de l’humanité : « Des hommes qui ont imaginé une vie à part, qui ne partagent avec leurs semblables ni la table, ni les libations, ni les prières, ni les sacrifices, sont plus loin de nous que Suse ou que Bactres ou que l’Inde plus lointaine encore. »

Olivier Ypsilantis

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Israël et la Grèce (En lisant « Genèse de l’antisémitisme » de Jules Isaac) – 1/2

 

Israël devant le monde grec. Premières traces historiques de l’antisémitisme

Ve siècle (siècle d’Esdras pour le judaïsme), siècle de Périclès, le génie grec est à son apogée. L’un des plus typiques représentants de ce génie, Hérodote. Ce voyageur et observateur hors du commun a parcouru tout l’Orient mais, curieusement, il ne parle nulle part explicitement du peuple juif. Il est passé par la Palestine de Syrie mais ne mentionne pas Jérusalem. Il évoque les Syriens de Palestine mais sans plus de précision. Lorsqu’il est à Éléphantine (une île-ville sur le Nil), il ne rapporte pas que la garnison perse est une installation juive. Lorsqu’il dénombre les contingents de l’armée du Grand Roi, Xerxès, il ne mentionne pas les contingents de Juifs, pourtant réputés bons soldats. Qu’en conclure ? Le préjugé antijuif n’existait alors sans doute pas. Par ailleurs, le peuple juif était un petit peuple peu visible qui aurait pu échapper même à un voyageur aussi attentif qu’Hérodote. Et de par leurs qualités propres (on pourrait évoquer les défauts de leurs qualités), goût de la clarté, de la netteté, de la mesure, les Grecs se sentaient vite perdus dans l’immense monde « barbare » au sens grec du mot. Leur capacité d’ignorance et d’incompréhension envers Israël sera incommensurable ; elle ne sera dépassée que par celle des Latins, « leurs mauvais élèves ». Il est vrai qu’un abîme séparait le monde grec et le monde juif. Et je pourrais à ce propos rapporter certaines remarques de Léon Askénazi consignées dans « La parole et l’écrit ».

 

Jules Isaac (1877-1963)

 

Entre le Ve siècle et le début du IIIe siècle, période de splendeur de l’esprit grec, le peuple juif n’obtient aucune mention, au point que Josèphe (Ier siècle ap. J.-C.) en est humilié et cherche des explications – des excuses – à un tel désintérêt. Pourtant, de petites allusions au peuple juif peuvent être relevées chez des auteurs grecs, plutôt secondaires il est vrai, des allusions « exemptes de toute hostilité préconçue ». Pas la moindre allusion chez les grands du Ve siècle, chez l’immense Platon et l’immense Aristote. Ce n’est qu’à la fin du IVe siècle, avec des disciples d’Aristote comme Théophraste ou Cléarque de Soles, qu’il est un peu question des Juifs. En effet, ils affirment que « les philosophes en Syrie s’appellent Judéens » ; et, selon Cléarque de Soles, qu’ils « descendent des philosophes de l’Inde », une opinion assez courante (voir Mégasthène). Plus tard, Hermippe de Smyrne donnera une origine juive à certains préceptes pythagoriciens. On ne relève pas le moindre indice d’antisémitisme mais plutôt de discrets témoignages d’estime sur fond d’ignorance, et jusqu’au IIIe siècle av. J.-C.

Avec Alexandre le Grand commence l’hellénisation de l’Orient qui se poursuit tout au long du IIIe siècle avec les monarchies issues du partage de l’Empire d’Alexandre, notamment les Séleucides (base mésopotamienne) et les Ptolémées (base égyptienne), des États parents et rivaux, surtout en Syrie, en Palestine. Au cours des trois derniers siècles avant l’ère chrétienne, les guerres ravageront cette région avec une intensité accrue, et c’est au cours de cette longue période que la Diaspora prendra une ampleur considérable, en Orient puis en Occident avec l’arrivée des Romains. L’hellénisation puis, surtout, la romanisation se doublent d’une expansion juive, expansion qui se fait dans la souffrance : les Juifs sont recrutés, déplacés, vendus comme esclaves et en masse, lorsqu’ils ne fuient pas les dévastations et persécutions en s’efforçant de rejoindre les leurs – et quoi de plus normal – et le moins loin possible, dans une région plus accueillante, la voisine Égypte.

Les Judéens ont bonne réputation, ils sont bons soldats, bons pionniers et, surtout, loyaux. C’est pourquoi Alexandre le Grand et ses successeurs les installent dans les pays conquis. La Judée est un marché à soldats pour les Séleucides et plus encore pour les Ptolémées qui en recrutent des dizaines de milliers. Ainsi, les établissements militaires et agricoles de Judéens se multiplient ; et c’est ce courant migrateur qui participe essentiellement à l’augmentation de la Diaspora.

Mais ces aptitudes militaires et agricoles ne cadrent pas avec le préjugé selon lequel les Juifs auraient le commerce et la finance dans le sang. Les contemporains des Judéens d’alors n’ont rien remarqué de particulier qui aille dans ce sens, tout au moins n’ont-ils rien dit à ce sujet qui nous soit parvenu. Les dirigeants macédoniens orientent l’installation des Juifs vers les villes et les ports, les villes nouvelles surtout, à commencer par Alexandrie où ils vont occuper deux des cinq divisions et seront plus de cent mille. Un citadin n’est pas un agriculteur, qu’il soit juif ou non – est-il utile de le préciser ? Il fait un métier de citadin, commerçant en est un parmi d’autres. Cette émigration relativement heureuse n’est pas la plus nombreuse. La plus nombreuse est constituée de convois de captifs destinés aux marchés d’esclaves. Tels sont les Juifs qui « s’insinuaient partout, commençaient à être une force internationale » pour reprendre les mots d’un certain Pierre Jouguet dans « L’impérialisme macédonien et l’hellénisation de l’Orient » (ouvrage publié en 1926).

Portés par une foi et une espérance volontiers indestructibles, nombre de ces esclaves judéens parviennent à s’affranchir puis à se regrouper. Se regrouper est ce qui fait la force de la Diaspora et explique sa singulière durée. Où qu’ils soient, les Judéens finissent par se regrouper pour former une communauté distincte autour des lieux de prières : leur foi ainsi que l’observation de la Torah l’exigent. Pourtant, la séduction de l’hellénisme les touche aussi. En une génération, ils délaissent leur langue (hébreu ou araméen) au profit du grec. Dès le IIIe siècle, la Diaspora parle, lit et écrit grec au point qu’il faut traduire en grec la Torah (Pentateuque) puis les Prophètes et autres livres canoniques. Du IIIe au IIe siècle se constitue la Bible « de Septante », une entreprise monumentale qui ne pouvait se faire que dans cette capitale de l’érudition, métropole de l’Orient hellénisé, Alexandrie.

Il n’est donc pas étonnant que le premier texte (non biblique) important et relatif au peuple juif qui nous soit parvenu vienne d’un Grec, Hécatée d’Abdère, contemporain du premier Ptolémée (règne de 306 à 285), un texte qui mêle renseignements exacts et erreurs, des erreurs parfois dues à l’incompréhension, une incompréhension que traduit la considération suivante : « Moïse croyait que le ciel qui environne la terre est le seul dieu et le maître de l’univers ». On doit y réfléchir car elle est sincère, sans fard, et découvre l’extrême difficulté pour une intelligence grecque à pénétrer la mentalité religieuse du judaïsme. Cette incompréhension n’est pas nécessairement suivie d’hostilité. Le texte d’Hécatée d’Abdère est même plutôt bienveillant. Il rend compte du séparatisme des Juifs mais sans insistance et avec le souci de comprendre et d’expliquer. Ce texte n’est pas dénué de fantaisie mais il est dépourvu d’intentions malveillantes. Son intérêt tient aussi à ce qu’il est le premier écrit où l’on perçoit, assourdis, des racontars égyptiens relatifs à l’Exode, avec la masse juive sous la conduite de Moïse quittant l’Égypte pour la Judée ; et l’élite juive sous la conduite de chefs quittant l’Égypte pour la Grèce, un racontar destiné pour les Égyptiens à atténuer une blessure d’amour-propre, un départ pour la Grèce paraissant plus glorieux qu’un départ pour la Judée.

Nous en venons à Manéthon, auteur d’une histoire d’Égypte écrite en grec entre 270 et 250. Manéthon passe pour être le premier des écrivains antisémites, une appréciation très discutable. Josèphe, dans « Contre Apion », en cite deux extraits mais environ trois siècles et demi après. Il n’aurait pas eu accès à l’original mais à une version altérée. Bref, faire de Manéthon un antisémite – le premier antisémite de l’histoire – à partir de ces deux extraits (voir « Contre Apion » : I, XIV-XV et I, XXVI -XXVII), c’est aller vite en besogne. Jules Isaac : « A supposer que Manéthon ait inséré dans son ouvrage ces fables grossières, il ne les a pas prises à son compte ». Ne s’exprime-t-il pas en tant que témoin d’un certain antisémitisme égyptien ? Cette question est elle-même aventureuse et on ne peut bâtir grand-chose sur quelques lignes d’une authenticité douteuse. Bornons-nous à ce qui suit : on relève chez Hécatée d’Abdère et (peut-être) Manéthon quelques notes dont l’antisémitisme se saisira pour les amplifier et les propager. On peut déduire que le séparatisme juif commençait à être remarqué, mal considéré et mal interprété, généralement par ignorance. C’est peu et c’est déjà beaucoup. « En Égypte surtout, où la xénophobie était une maladie nationale, héréditaire (à la fin du IIIe siècle et au IIe, elle se tournera contre les Grecs, fomentant de furieuses, interminables révoltes). Hors d’Égypte – et du peuple égyptien –, aucun indice que des sentiments antijuifs aient eu cours à cette époque chez d’autres peuples, et notamment dans le monde grec. »

 

IIe siècle (av. J.-C.). Le heurt de l’hellénisme et du judaïsme

Il n’y a presque rien à rapporter en matière de textes antisémites au IIe siècle hormis quelques sarcasmes de l’historien Agatharchide de Cnide quant au repos sabbatique. Il se moque de ce que les Judéens le respectent même en temps de guerre, ce qui leur amène de terribles mésaventures – voir la prise de Jérusalem en 320 par le premier Ptolémée. Mais peut-on pour autant évoquer un véritable préjugé antijuif ? Dans « Contre Apion », il est question d’un certain Mnaséas de Patara (fin IIIe, début IIe siècle), le premier à avoir transmis la fable de la tête d’âne en or (que les Judéens étaient supposés adorer dans leur sanctuaire de Jérusalem), une fable colportée durant des siècles contre les Juifs mais aussi, et non moins, contre les Chrétiens. Cette fable est une preuve de l’incompréhension à laquelle étaient exposées la religion des Chrétiens et celle des Israélites. Peut-on pour autant en déduire l’existence d’un antisémitisme qui conduirait directement à ce qu’il donnera jusqu’à nous ? Ce serait vouloir ériger un colossal édifice sur une tête d’épingle. Rien ne prouve que les Grecs aient prêté la moindre attention à ces enfantillages et persiflages.

Un événement autrement grave et aux conséquences incalculables va avoir lieu au IIe siècle. Cet événement : la première grande persécution religieuse que l’Histoire connaisse (la persécution des Juifs d’Égypte sous Ptolémées IV Philopator n’a aucun fondement historique) : la victime, le judaïsme ; l’ordonnateur, l’Hellénisme (en la personne d’Antiochos IV Épiphane). On ne peut toutefois rendre l’hellénisme responsable de tous les délires de ce Séleucide. Le scepticisme a en horreur la conviction religieuse, le polythéisme s’accommode mal du monothéisme, le Grec s’estime supérieur par sa culture et, de fait, hellénisme et civilisation en viennent à s’identifier absolument.

Les raisons de cette crise sont complexes. Très brièvement. Depuis le début du IIe siècle, la Palestine était passée des Ptolémées aux Séleucides, mais à Jérusalem le parti pro-égyptien (favorable aux Ptolémées donc) se maintenait. Les nouveaux maîtres se mirent à pratiquer une politique d’hellénisation plus autoritaire et peu s’y opposaient. En Israël même, à Jérusalem, la séduction exercée par la culture grecque était également forte, notamment dans le haut sacerdoce et dans les familles de notables. Mais ce n’était qu’un mouvement superficiel. La fidélité à la Loi se maintenait dans les profondeurs et lorsque la religion fut menacée, cette fidélité se manifesta soudainement et violemment.

En 168, au retour d’une campagne frustrée en Égypte, Antiochos IV Épiphane met le Temple à sac, massacre, déporte et vend comme esclaves un grand nombre de Judéens. Les murailles de Jérusalem sont rasées et une citadelle est érigée pour contrôler la ville. Antiochos IV Épiphane et ses conseillers ont écrasé toute résistance mais ils veulent porter un coup qu’ils jugent fatal : interdire la religion juive et tous ses rites, contraindre à l’apostasie, exiger que les Judéens rendent hommage aux idoles grecques. Dans le Temple même est élevé et consacré un autel à Zeus Olympien, un culte auquel s’efforce d’assister Antiochos IV Épiphane. La partie est engagée entre l’un des plus grands empires du monde et Israël, peuple singulier par la foi léguée par les Prophètes, mais un petit peuple assujetti et divisé, en Judée, avec une diaspora qui n’est que poussière dispersée. La partie est extraordinairement inégale et pourtant… D’autres surprises ont marqué l’Histoire. Souvenons-nous d’Athènes face à l’Empire achéménide et, il n’y a pas si longtemps, Israël face à la Ligue arabe.

Tout commence par une sourde résistance ; puis Matathias donne le signal de la révolte. Ses cinq fils (dont Judas Macchabée) en deviennent les leaders. Après vingt-cinq ans d’une guerre d’indépendance – une guerre sainte pour Israël –, la Judée redevient un État libre, sous une dynastie macchabéenne ou hasmonéenne (vers 142-140). Ce nouvel État se fait conquérant et pratique par endroits une judaïsation forcée, débordant vers la fin du IIe siècle les frontières du temps des rois David et Salomon. Cet expansionnisme a entre autres effets durables la rejudaïsation de la Galilée. L’épreuve confirme le judaïsme dans la conscience de son être, de son unité, de sa vocation, de sa mission. Le prosélytisme juif prend son essor et part à la conquête du monde païen.

Le monde grec va se montrer plus attentif à cet Israël tenu pour négligeable, plus attentif mais aussi enclin à l’hostilité. Pouvait-il en être autrement se demande Jules Isaac ? Israël était le seul peuple qui, fort de sa foi, avait durement contrarié l’hellénisme triomphant. Les Grecs considéraient avec le plus grand étonnement ce peuple extraordinairement singulier, « dépourvu de tout ce qui, aux yeux des Grecs, donnait à la vie humaine sens, lumière et beauté ; sans civilisation visible, sans œuvre d’art ; fanatiquement pieux, mais d’une foi sans clarté, sans dieux concrétisés et rendus adorables par le ciseau du sculpteur. » Les Grecs ne comprenaient pas qu’un peuple « de rien » non seulement leur tienne tête mais leur fasse la leçon, « se donnait pour maître à penser, pour Élu de la Divinité. » Et Jules Isaac pose le diagnostic suivant : « L’antijudaïsme qui prit naissance dans certains milieux grecs fut d’abord cela : une riposte à des prétentions jugées intolérables et extravagantes, une réflexion d’amour-propre blessé, compliqué de mépris, d’ignorance et d’incompréhension. » Cet antijudaïsme qui va se propager dans tout le monde plus ou moins hellénisé est l’un des aspects du violent antagonisme entre Judéens et Grecs en Palestine.

La religion est cause première de ce conflit mais qu’autres éléments vont activer l’antagonisme judéo-grec hors de Palestine, dont le plus nocif : l’esprit de concurrence mercantile. « Guerres d’argent, guerres de religion, les pires de toutes ». Les Grecs se heurtent à présent aux Judéens par le commerce. Partout où les Grecs fondent un comptoir, ils se trouvent en concurrence avec les Judéens de Palestine ou de la Diaspora dont la plus puissante communauté est celle d’Alexandrie qui comme nous l’avons dit dépasse les cent mille individus, une communauté dotée de la plus large autonomie, administrative, judiciaire et religieuse. Cette communauté très hellénisée entretient d’étroites relations avec les Juifs de Judée qui fuient les violences et ne cessent d’affluer à Alexandrie. Ce judaïsme alexandrin qui gagne en importance et en influence entre en concurrence avec les voisins grecs. « Dans toute la Diaspora la force de la réaction antijuive se mesure à la force des établissements juifs, à leur activité, leur prospérité. » En Égypte, l’antijudaïsme des Grecs peut à l’occasion être activé par de profondes traditions de xénophobie visant en particulier Israël. « Ainsi s’explique que le foyer central sinon le berceau de l’antisémitisme païen ait été la nouvelle métropole du monde antique, la florissante gréco-judéo-égyptienne, Alexandrie : les Judéens s’y trouvaient pris entre deux feux. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Quelques réflexions au sujet de l’antisémitisme et de l’antisionisme

 

« La Nakba est devenue le mythe fondateur du mouvement palestinien – ce que la Shoah n’a absolument jamais été dans le sionisme politique – et la mémoire politiquement sollicitée pour mener une guerre de destruction d’un Israël désormais conçu sous les traits du nazisme. Le sionisme précède en effet de cinquante ans la Shoah alors qu’avant la création de l’État d’Israël, il n’existait pas de conscience nationale palestinienne, les activistes de Palestine se manifestant au nom de la “ nation arabe”. C’est seulement dans les années 1970 qu’on a vu apparaître une identité spécifiquement palestinienne. L’article 1 de la Charte de l’O.L.P. déclare de toute façon que “le peuple palestinien fait partie intégrante de la nation arabe”.

Cette Nakba a pris des proportions cosmiques : “une expérience historique sans précédent”, une “cicatrice sur le front du monde arabe et une calamité pour l’humanité”. L’abus palestinien de la souffrance victimaire n’a pas attendu les années 1980-1990 pour se déchaîner. (…) Il est consubstantiel à une véritable guerre psychologique menée contre Israël. Les Palestiniens se perçoivent comme “les victimes du plus grave acte d’horreur du XXe siècle”, dont sont coupables Israël et l’Occident qui l’a créé pour soulager sa conscience. Ils attendent la même repentance que celle dont les Juifs ont bénéficié de la part de plusieurs pays et du Pape. » Shmuel Trigano, « Les frontières d’Auschwitz ».  

 

L’argument principal de Jean-Paul Sartre dans « Réflexions sur la question juive » est le suivant : « Ce sont les chrétiens qui ont créé le juif en provoquant un arrêt brusque de son assimilation et en le pourvoyant malgré lui d’une fonction où il a, depuis, excellé. Mais de ce souvenir les sociétés modernes se sont emparées, elles en ont fait le prétexte et la base de leur antisémitisme. Ainsi, si l’on veut savoir ce qu’est le juif contemporain, c’est la conscience chrétienne qu’il faut interroger : il faut lui demander non pas “qu’est-ce qu’un juif ?” mais “qu’as-tu fait des juifs ?” Le juif est un homme que les autres hommes tiennent pour juif : voilà la vérité simple d’où il faut partir. »

Cette réflexion est bien ambiguë. Elle semble généreuse, elle est dangereuse. Elle place les Juifs (le peuple juif) dans une situation de totale passivité, ce qui revient après tout à les amoindrir, à les nier. Il ne s’agit pas de pousser de côté toutes les saloperies (il n’y a pas d’autre mot) que l’Europe chrétienne a infligées aux Juifs ; mais il faut éviter de dire : « Le juif est un homme que les autres hommes tiennent pour juif », ce qui est une façon de ne considérer les Juifs (le peuple juif) qu’en creux, comme s’ils n’avaient pas d’existence propre, comme s’ils n’existaient que par les pressions extérieures, que par l’antijudaïsme, que par l’antisémitisme – ou judéophobie. C’est faire fi de l’histoire juive – de l’histoire du peuple juif –, une histoire aussi singulière qu’universelle. C’est envisager les Juifs comme inertes, passifs, toujours subissant. Cette vision est empreinte d’un très subtil mépris – à moins qu’il ne s’agisse d’ignorance. Elle doit être dépassée dans tous les cas. « Ainsi, si l’on veut savoir ce qu’est le juif contemporain, c’est la conscience chrétienne qu’il faut interroger ». Je n’apprécie guère (euphémisme) la conscience collective chrétienne envers les Juifs, c’est aussi pourquoi je refuse de réduire « le Juif » à cette conscience. Il la dépasse infiniment, et heureusement. Jean-Paul Sartre (que je me garderai de traiter d’antisémite) a dans cet essai une vision étriquée et rigide. Il prend la défense des Juifs en désignant un horizon qu’il juge indépassable mais dépassé depuis toujours. De fait, il tourne en rond car son radar est brouillé. Jean-Paul Sartre a toutefois progressé et il s’est auto-corrigé dans les dernières années de sa vie sur « la question juive », grâce à Benny Lévy.

 

Jeremy Corbyn vu par le caricaturiste norvégien Morten Morland

 

L’Europe va mal, à commencer par la France. L’arrivée massive d’une immigration musulmane – principalement arabo-musulmane – complique l’état des lieux. En effet, le conflit israélo-palestinien cristallise les frustrations arabes et plus généralement musulmanes et trouve des oreilles et des yeux extraordinairement attentifs dans notre société. Un vieux fond judéophobe (avec antijudaïsme chrétien et antijudaïsme style Voltaire & Cie auquel se mêle de l’antichristianisme) bien-de-chez-nous vient contaminer le ressentiment arabo-musulman qui nous contamine en retour. C’est une sorte de coronavirus mental, pas moins dangereux que le Covid-19 ; et je crois même que l’affaire est pire et s’apparente à la peste bubonique voire pneumonique (ou pulmonaire), la plus meurtrière. Et il faut compter avec ces diversement de-gauche à la recherche de protégés, une tendance qui s’accentue à mesure que l’on va plus à gauche. En effet, la gauche qui s’est appropriée la veuve, l’orphelin et les damnés de la terre est en mal de protégés. Le prolétariat à papa a disparu, dans nos pays tout au moins. Aussi lui faut-il d’urgence trouver un substitut. Elle l’a trouvé sans trop chercher en la personne de l’immigré musulman, porteur de la religion de l’opprimé : l’islam. Elle oublie que cette religion d’opprimés sait être terriblement opprimante. Mais là n’est pas la question.

Dans cette nouvelle configuration, les Juifs d’Europe, de France en particulier, se retrouvent dans une position difficile – mais leur position ne l’a-t-elle pas toujours été ? Le monde chrétien et post-chrétien (voir la définition qu’en donne Michel Gurfinkiel) s’est relativement apaisé à l’égard des Juifs ; l’immigration musulmane a pris le relais ; elle a récupéré une partie du bagage doctrinal bien-de-chez-nous pour le verser dans sa soupe. L’islamo-gauchisme, un produit bien-de-chez-nous, est une décoction dans laquelle on trouve des ingrédients européens. Nous nous sommes refilés nos virus.

Les Juifs d’Europe ne remplissent plus la fonction d’opprimés. Ils sont pour la plupart devenus des bourgeois, une dénomination qui certes contient bien des nuances. Quel est la place des Juifs dans l’Europe qui se profile ? Les Juifs sont devenus par ailleurs des empêcheurs de danser en rond, des trouble-fête, ainsi que l’a montré Alain Finkielkraut dans ce court essai intitulé « Au nom de l’Autre – Réflexions sur l’antisémitisme qui vient » et qui est à mon sens l’un des livres fondamentaux de notre époque, un livre à lire et à relire, un livre écrit par un clinicien dont le diagnostic ne flirte avec aucune idée préconçue, avec aucune propagande.

Le mot « sionisme » provoque des réactions véritablement pavloviennes chez nombre de clampins issus de milieux socio-cul’ aussi divers que variés. Ces clampins oublient que ce mot désigne avant tout l’auto-détermination des Juifs à se doter d’un pays qui a été le leur, qu’ils n’ont jamais oublié et dont ils n’ont jamais été absents.

 

Jeremy Corbyn vu par le caricaturiste norvégien Morten Morland

 

On se demande si les antisionistes sont automatiquement antisémites, et cette question taraude et à raison. Ils ne le sont pas automatiquement, mais ils le sont dans un pourcentage proche des 99 %, et plutôt au-dessus qu’en-dessous. Il existe différentes techniques pour les détecter ; et la suivante est très efficace. Les antisionistes éprouvent une commisération particulière et même exclusive pour les « Palestiniens », une désignation tendancieuse (d’où les guillemets), les Palestiniens étant à l’origine les Juifs de « Palestine », un mot élaboré par l’occupant romain pour effacer l’identité d’un peuple particulier, irréductible et révolté. Donc, oubliez la désignation « Palestinien » (à moins qu’il ne s’agisse des Juifs de Palestine comme le notaient tout naturellement des voyageurs étrangers au XIXe siècle, principalement Britanniques et Américains) et dites « Arabes de Palestine », ce qui est historiquement plus exact. Cette commisération exclusive est suspecte. Lorsqu’on se penche la larme à l’œil et avec des trémolos dans la voix au-dessus des opprimés, des colonisés, des massacrés et j’en passe, pourquoi ne s’émouvoir que très sélectivement. La réponse va de soi : parce que les « Palestiniens » sont (dans ces têtes formatées) opprimés, colonisés, massacrés et j’en passe par des Israéliens, par les Juifs d’Israël, par des Juifs, par les Juifs ! C’est parce que ces têtes ont plus ou moins consciemment accepté des données explicitement ou implicitement judéophobes que leur commisération pour les « Palestiniens » est exclusive. Le « Palestinien » n’est qu’un prétexte : il  justifie, flatte et excite (et parfois malgré lui) la judéophobie. Je vais y revenir.

Pour Joël Rubinfeld, l’antisionisme (3) est un produit de l’antijudaïsme (1) et de l’antisémitisme (2), avec dosage varié comme en cuisine. Il arrive que l’ingrédient antijudaïsme prévale sur l’ingrédient antisémitisme, et inversement selon les individus. Je fais volontiers appel à l’image du substrat (la stratigraphie), comme en archéologie : niveau 1 : antijudaïsme ; niveau 2 : antisémitisme ; niveau 3 : antisionisme. Et l’antijudaïsme trop oublié dans nos sociétés sécularisées est bien le niveau 1 sur lequel prennent appui les autres couches, plus récentes donc.

Autre problème. Nos responsables politiques, du chef de l’État aux élus locaux, soutiennent plus ou moins ouvertement la cause palestinienne par simple calcul électoral : ils vont à la pêche aux électeurs et la communauté musulmane pèse de plus en plus lourd en nombre de voix exprimées. Rien de bien extraordinaire. Il s’agit d’assurer sa survie politique, sa parcelle de pouvoir, ses rentes, et on avance à la va-comme-je-te-pousse. Il n’y a plus chez ces responsables politiques de vision politique, collective, ce qui est déjà un signe de défaite.

 

Jeremy Corbyn vu par le caricaturiste norvégien Morten Morland

 

Il y aura bientôt vingt ans, dans le quotidien Le Monde (du 13 juin 2002), un quotidien qui n’est qu’un cauchemar de conformisme (le conformisme parisianiste) mais qui a parfois un sursaut de lucidité, reconnaissons-le, on pouvait lire ces mots de Françoise Giroud : « Je crois que l’ensemble des peuples chrétiens n’a jamais avalé la Shoah. » Et je résume. Son ampleur (à l’échelle d’un continent), sa méticulosité inédite et son systématisme contre un peuple entier ont causé un choc beaucoup plus profond qu’on ne le croit. On ne s’est pas découvert une sympathie particulière pour les victimes, juives en l’occurrence, mais « la Solution finale » (Endlösung) a contraint les plus frivoles à se poser des questions inquiètes sur l’homme et sur Dieu. Mais l’occasion de pouvoir « digérer la Shoah » (pour continuer dans l’esprit de Françoise Giroud) n’allait pas tarder à se présenter, avec la seconde Intifada, ce qui, je le précise, confirmait un processus en cours.

On s’est donc ému. Les pauvres palestiniens et les méchants israéliens – les méchants juifs – et ainsi de suite. Mais on ne s’est jamais donné pas la peine d’étudier le contexte ; non, on n’a cessé de se contenter d’arrêts sur image avec plans resserrés. On montre le Palestinien tué ou blessé ; l’autre n’existe pas puisque cette victime est devenue bourreau… Et je vais me répéter et je me répéterai tant ce constat doit être entendu : des individus qui ne s’intéressent à rien d’autre qu’à ce qui les concerne directement (leur pouvoir d’achat et les résultats de leurs analyses médicales, par exemple, ce que j’ai écrit sans jamais chercher à forcer la note) se sont d’un coup découverts une sympathie pour les Palestiniens. Les Palestiniens peuvent avoir droit à notre sympathie, bien sûr, mais trop d’individus (qui par ailleurs font fi de la connaissance historique) n’ont de la « sympathie » pour eux que parce que ce sont des Israéliens qui les tourmentent… Et ainsi la Shoah est-elle digérée puisque les Israéliens (comprenez les Juifs) font aux Palestiniens ce que les nazis ont fait aux Juifs… Sionisme = nazisme, Gaza = Auschwitz, Sharon = Hitler et ainsi de suite dans un radotage propagandiste. On ne cherche pas à savoir, on s’en tient, je le redis, aux arrêts sur image avec plans resserrés pour pouvoir enfin retrouver sa tranquillité. Et chacune de ces images, chacun de ces articles, chacun de ces discours qui vont dans ce sens trouveront des téléspectateurs, des lecteurs et des auditeurs gagnés à la cause, à la cause anti-israélienne, antisioniste et antisémite. Ce sont les frontières d’Auschwitz dans lesquelles le monde cherche à enfermer Israël, l’État juif, l’État des Juifs, afin que le monde puisse avaler la Shoah, la digérer et l’expulser. C’est ainsi. La gauche est devenue la promotrice de ce qui n’est que grossière propagande. Elle prend des airs distingués mais, l’air de rien, ses insinuations au sujet d’Israël sont d’une grossièreté qui fut celle de Julius Streicher au sujet des Juifs, je dis bien Julius Streicher, le plus grossier des nazis. Julius Streicher responsable de l’hebdomadaire Die Stürmer. Et c’est précisément ce petit air par lequel elle s’efforce d’imposer sa (supposée) supériorité morale qui la rend si grossière. Et puis elle racole, des socialistes à l’extrême-gauche ; et quoi de mieux pour fédérer que de s’en prendre à Israël ! Même des Juifs sont de la partie, alors pourquoi se priver ? Mais je ne suis pas antisémite puisque des Juifs partagent mon point de vue, s’écrie-t-on ! J’écrirai un article au sujet de ceux qui se retranchent derrière ces Juifs et je les traiterai avec autant de politesse que de fermeté.

 

Jeremy Corbyn vu par le caricaturiste norvégien Morten Morland

 

J’accuse une partie de la gauche d’être aussi grossière que Julius Streicher. Je m’explique et je vais reprendre une image dont j’ai fait usage. Julius Streicher était un antisémite diarrhéique, il chiait partout. Aujourd’hui, une certaine gauche ne peut se permettre une telle exubérance à laquelle elle aimerait se laisser-aller ; les temps ont changé et elle se ferait durement réprimander, par la loi d’abord. Mais elle transporte en elle une même saleté qu’elle expulse, mécontente, dans les coins et les recoins. Entre antisémitisme extraverti et antisémitisme/antisionisme introverti, entre Drecksack et Dreckfresser mon cœur balance dans des hauts de cœur. On pensera que je force la note ; il n’en est rien.

En s’en prenant à Israël – à l’entité sioniste – on fait d’une pierre deux coups : on fait avaler la Shoah aux de-souches et on flatte l’immigration musulmane (ces nouveaux Damnés de la Terre ?!) en compatissant servilement à ses rancœurs, le sionisme étant assimilé à de la colonisation.

Et à propos de colonialisme, je me permets de citer Shmuel Trigano dont le livre « Les Frontières d’Auschwitz » est à lire et à relire. Il écrit : « La terminologie du colonialisme que l’on applique couramment à Israël vise également à nier l’existence et la légitimité historique d’Israël, héritier de trente siècles d’histoire. Elle falsifie de façon inodore la manière d’aborder, de décrire et de comprendre le problème. Le plus caricatural concerne le choix terminologique de “colons” pour désigner les Juifs installés dans des territoires qui, depuis l’Antiquité, s’appellent “Judée ” et “Samarie” et ne s’appellent “Cisjordanie” que parce que la Jordanie avait franchi le Jourdain en 1948 pour les envahir et les annexer indûment. » C’est toute une terminologie basée sur le révisionnisme historique des Arabes de Palestine, de leurs suppôts et supporters qui est à revoir.

 

« Ce dont les Juifs ont à répondre désormais, ce n’est pas de la corruption de l’identité française, c’est du martyre qu’ils infligent, ou laissent infliger en leur nom, à l’altérité palestinienne. On ne dénonce plus leur vocation cosmopolite, on l’exalte, au contraire, et, avec une véhémence navrée, on leur reproche de la trahir. On fait valoir nostalgiquement que la judéité n’est plus ce qu’elle était, à l’admirable exception de quelques justes, de quelques dissidents, de quelques prophètes obstinés qui ne se laissent pas intimider et qui, prenant tous les risques, osent penser comme on pense. Loin de mettre en cause l’inquiétante étrangeté des Juifs, on leur en veut de nous rejoindre au moment où nous nous quittons, on se désole de leur assimilation à contretemps et du chassé-croisé qui les fait tomber dans l’idolâtrie et la sanctification du Lieu quand le monde éclairé se convertit en masse au transfrontiérisme et à l’errance ; on n’accuse pas ces nomades invétérés de conspirer au déracinement de l’Europe, on déplore que ces tard-venus de l’autochtonie aient régressé au stade où étaient les Européens avant que le remords ne ronge leur ego et ne les contraigne à placer les principes universels au-dessus des souverainetés nationales. » Alain Finkielkraut, « Au nom de l’Autre. Réflexions sur l’antisémitisme qui vient ». 

Olivier Ypsilantis

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Une entrevue Edith Bruck – Patricia Amardeil

 

Patricia Amardeil me fait parvenir la notice suivante : « Ma rencontre avec Edith Bruck. C’est grâce à Fausto Ciuffi, au début des années 2000, que j’ai découvert Edith Bruck. J’ai tout d’abord lu « Signora Auschwitz » puis « Chi ti ama così » et enfin « Lettera alla madre », trois livres qui permettent d’appréhender une partie du parcours d’Edith et de cerner sa personnalité. J’ai lu par la suite l’ensemble de son œuvre et j’attends avec impatience la parution de son dernier ouvrage. J’ai fait étudier un ou deux passages de « Signora Auschwitz » au lycée et certains de mes élèves de Première ont souhaité écrire en italien à Edith pour lui dire leurs impressions. Très émue, Edith m’a écrit puis téléphoné et à partir de ce moment un échange téléphonique régulier s’est installé entre nous jusqu’à notre première rencontre « di persona », chez elle, à Rome, en 2014. Nous sommes aujourd’hui très attachées l’une à l’autre et je vais à Rome aussi souvent que possible pour la voir. Edith est une femme exceptionnelle à bien des égards, à la recherche d’absolu, loin des faux-semblants. Ce qui frappe le plus chez elle c’est l’extrême cohérence entre ses écrits et ses actes, son attention à la souffrance des autres, aux injustices. D’après elle, il ne peut en être autrement lorsque l’on est revenu des camps nazis. Son détachement face au pouvoir, aux honneurs, à l’argent est profond. Edith est dépourvue de toute afféterie. Avec son mari, l’intellectuel italien Nelo Risi, elle a côtoyé de grands intellectuels italiens du XXe siècle, a été liée d’amitié avec certains d’entre eux, ce qui n’a modifié en rien son comportement. Elle a façonné à travers ses amitiés et ses rencontres un mode de pensée et de vie entièrement tourné vers l’essentiel. Se dégagent d’elle une grande humanité et une grande authenticité. Son penchant mélancolique, fruit de son expérience de la Shoah, est contrebalancé par des élans vitaux. Elle écrit dans « Ti lascio dormire », son dernier livre, paru en septembre 2015 : “Il vaut mieux naître que ne pas naître… voir la lumière, le ciel, la mer, une fleur et manger du pain est suffisant pour se sentir un peu heureux, pour éloigner les nuages”. »

 

Edith Bruck en compagnie de son mari Nelo Risi

 

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Quelques mots au sujet de l’entretien Edith Bruck – Patricia Amardeil du 18 février 2019, à Rome, chez Edith Bruck.

Lorsqu’Edith Bruck s’exprime, elle le fait de la manière la plus directe. Son expérience mais aussi, me semble-t-il, son tempérament lui épargnent les complications, ces complications derrière lesquelles nous pensons nous protéger. Il y a comme une nudité chez cette femme, une nudité spontanée, sauvage même et qui subjugue l’interlocuteur et le lecteur. Et rien à voir avec ces confessions qui aujourd’hui, trop souvent, ne sont qu’exhibitionnisme et provoquent le voyeurisme. Un tel comportement est encouragé par nos sociétés qui sans cesse affinent leurs techniques de racolage. Il faut vendre !

A la question de Patricia Amardeil sur la littérature engagée, Edith Bruck a cette réponse qui, l’air de rien, coupe court à tout bavardage : il est si fatigant d’écrire qu’il vaut mieux écrire un livre engagé ; autrement dit, ne gaspillez pas vos forces si vous considérez que la littérature – le livre – est plus qu’un simple passe-temps, mieux qu’une distraction parmi tant d’autres. Et elle passe aussitôt à sa propre expérience afin de donner corps à ce qui pourrait se réduire à une généralité : presque tous mes livres sont nés d’une offense, Auschwitz restant la plus grande. Lorsque le propriétaire de son appartement a menacé de l’en expulser (elle y vit encore, depuis plus de cinquante ans), un sujet qu’elle a évoqué lorsque je lui ai rendu visite, cette menace l’a reconduite vers d’autres menaces, d’autres expulsions, et : « Au moment même où j’ai reçu le courrier recommandé qui annonçait mon expulsion, j’ai su que de cette souffrance naîtrait un roman », ce roman, « Nuda proprietà ».

Tout en lisant cette entrevue me reviennent deux lectures récentes : « Le nouveau bréviaire de la haine – Antisémitisme & antisionisme » et « Les martyrocrates. Dérives et impostures de l’idéologie victimaire » de Gilles William Goldnadel dont les mises en garde rejoignent celles d’Edith Bruck rescapée d’Auschwitz : il faut prendre garde à ne pas tout laminer ; il faut employer les mots avec circonspection ; les immigrants d’aujourd’hui peuvent vivre des expériences terribles, mais ils ne vivent pas dans des Lager. « Shoatiser » (je reprends un néologisme de Gilles William Goldnadel) revient à banaliser la Shoah et à ôter aux événements leur spécificité. Cette entreprise de banalisation peut être opérée par négligence ou par méconnaissance, distraitement pourrait-on dire, mais elle peut aussi être opérée à dessein afin de mieux découpler la Shoah et les Juifs pour, à l’occasion, la retourner contre eux.

Cette entrevue menée par sa traductrice, Patricia Amardeil, est un beau complément aux écrits d’Edith Bruck ; elle les confirme. Edith Bruck y évoque l’antisémitisme (et l’antijudaïsme millénaire) dans le village de son enfance, en Hongrie, l’arrestation de sa famille et ses rapports avec la langue et la patrie : « En Hongrie, je suis l’écrivain juive ; en Israël, je suis l’écrivain hongroise ; en Italie, je suis la survivante d’Auschwitz. » L’Italie lui sert de défense (tandis qu’elle s’éprouve sans défense, à vif, en Hongrie et en Israël), l’Italie et la langue italienne car ce n’est pas sa langue maternelle. Il y a une distance entre cette langue et elle, une distance qui lui permet par exemple des écarts de langage, une spontanéité que la langue maternelle bride. Je connais fort bien ce phénomène et me surprends parfois à employer dans d’autres langues des mots et expressions que je n’oserais employer dans ma langue maternelle, le français, une langue qui me tient par l’éducation reçue.

La dernière partie de cette entrevue me trouve partagé. Certes, on ne peut qu’être touché par sa sensibilité radicale à l’injustice et sa défense absolue de l’individu, fortes de ce principe qu’aucun homme n’est supérieur à un autre homme. Cette intime conviction que je partage avec elle ne doit pas nous cacher que si elle opère d’individu à individu, elle devient volontiers problématique et se dilue lorsque ce sont des peuples qui entrent en contact les uns avec les autres. Cette démocratie de l’âme (ce sont ses mots, très beaux) qui devrait habiter tout être humain et qui peut fonctionner d’individu à individu tend à perdre de sa vigueur au niveau des groupes humains car on entre alors en politique, dans des manœuvres froides qui s’apparentent au jeu des échecs. Et je pense par exemple aux très problématiques rapports entre Israéliens et Arabes de Palestine, très problématiques et embrouillés pour des raisons qui par ailleurs dépassent volontiers les uns et les autres. Edith Bruck déclare : « Je suis en faveur de la paix, il n’y a pas de guerre juste. Aucune guerre n’est juste. » Bien sûr, on ne peut qu’acquiescer. Mais toute paix est-elle juste ? N’y aurait-il pas des paix injustes ? Les Israéliens sont les premiers à vouloir la paix, mais à quel prix ou, plus exactement, sur quelles bases ? Je le redis, la démocratie de l’âme peut opérer d’homme à homme, elle opère beaucoup moins bien de groupe humain à groupe humain. C’est ainsi et la politique ne peut qu’en tenir compte.

 

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Edith Bruck, quelques notes biographiques. Edith Bruck, dix-huit romans, six recueils de poésie, trois pièces de théâtre et six films, plusieurs prix importants. Une partie de son œuvre a été traduite en anglais, allemand, danois, espagnol, hongrois, néerlandais ; en français aussi, avec trois de ses livres traduits par Patricia Amardeil : « Signora Auschwitz » (2015), « Qui t’aime ainsi » (2017) et « Lettre à ma mère » (2018). Pourtant, elle demeure quasiment inconnue du public francophone. Dès la parution de « Signora Auschwitz », sa vision s’est révélée dérangeante car elle témoigne autant de son expérience de déportée que de l’écart qui se creuse entre une rescapée et les élèves auxquels elle s’adresse, notamment lorsqu’une élève l’appelle « Signora Auschwitz ». Elle développe une vision critique et autoréflexive que Primo Levi, un ami de vieille date, avait initiée dans les années 1970, exprimant alors une fatigue testimoniale dont son image universaliste et la notoriété qu’il a acquises après sa mort ne gardent pas trace.

Edith Bruck, née Steinschreiber le 3 mai 1932, à Tiszakarád, un village hongrois situé près de la frontière avec l’Ukraine, arrive à Auschwitz à la mi-avril 1944, lors de la déportation des Juifs de Hongrie qui se prolonge jusqu’en été de la même année. Puis elle est transférée dans des camps de concentration en Allemagne : Kaufering, Landsberg, Dachau, Christianstadt et, enfin, Bergen-Belsen où elle est libérée en avril 1945. Sa mère, son père et l’un de ses frères ne reviennent pas. Après une courte escale en Hongrie, où le retour à la vie ne lui est pas possible, elle transite par la Tchécoslovaquie pour Israël en 1948. Mais elle ne s’intègre pas dans le pays rêvé « de lait et de miel », écrit-elle, et, en 1954, elle s’installe à Rome où elle demeure encore, après avoir partagé sa vie, à partir de 1957, avec Nelo Risi (1920-2015), poète, cinéaste et écrivain. Son premier roman, « Chi ti ama così », date de 1959. Depuis elle n’a cessé d’écrire.

 

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Ci-joint, les reproductions des pages de l’entretien en question paru dans la revue « Mémoires en jeu », directeur de publication Philippe Mesnard (Éditions Kimé), n° 9, été/automne 2019, page 31 à page 37.

Olivier Ypsilantis

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Quelques mots au sujet de la Résistance de l’aristocratie allemande au nazisme (suite)

 

En italique, des passages extraits d’une réponse d’un intervenant suite à mon article publié sur ce blog même, article que je mets en lien :

https://zakhor-online.com/?p=17421

 

Vous m’expliquez, en effet, que ces hommes qui ont tenté d’assassiner Hitler, et vous citez plus particulièrement Henning von Tresckow, n’avaient pas pour objectif de sauver l’Allemagne en la débarrassant d’un dangereux fou furieux, Hitler, qui la conduisait au désastre, afin de se saisir du pouvoir et tenter d’engager la nation dans une autre voie. Non, dites-vous, ce n’était pas cela ; vous dites qu’il s’agissait d’un acte en quelque sorte prophétique, sans aucun espoir de résultat politique pratique, mais qu’il fallait laisser pour la postérité le témoignage de quelques justes, une poignée seulement, qui n’avaient pas hésité à risquer leur vie pour leur idéal. Et vous vous référez au récit de la Bible où Abraham intercède auprès de l’Éternel pour qu’il sauve Sodome ; et l’Éternel accepte à condition que l’on puisse y trouver ne serait-ce que quelques justes.

Oui, mais je n’ai pas tout dit. Cette dimension ne peut être ignorée mais elle ne s’est pas limitée à elle-même. De fait, chacun de ces officiers obéissaient à des sentiments très personnels et se livraient à des analyses non moins personnelles, ce qui a fondé la vérité de leur engagement mais ce qui a également constitué sa faiblesse. Les communistes obéissaient aux directives de leur parti – ce qui n’exclut par l’admiration qu’on peut avoir pour leur engagement. Ces officiers allemands (puisqu’il est question d’eux) obéissaient à une conscience personnelle ; et au-dessus de ces hommes d’honneur planait le serment d’allégeance à Hitler, obligatoire, à Hitler et non au pays ou à la constitution. On peut rire aujourd’hui, mais c’était alors une affaire sérieuse pour un officier allemand que ce serment – comme l’aurait été tout serment.

 

Rudolf-Christoph von Gersdorff (1905-1980). Il organisa un attentat-suicide contre Hitler mais qu’il ne put mener à bien.

 

Ma référence à la Bible (référence faite par le protestant Henning von Tresckow) et à la Cabbale n’est pas un écran de fumée destiné à masquer la relative absence de projet de la part de ces officiers. Des projets, ils en avaient, mais ils étaient divers et manquaient probablement de précision. Le militaire est souvent très mal à l’aise avec le politique. Le cas du général de Gaulle est de ce point de vue relativement exceptionnel (au-delà de la sympathie ou de l’antipathie que peut inspirer le personnage) : grand militaire (par ses écrits tout au moins) et grand politique, ce qui n’était pas le cas du général Leclerc, un admirable soldat qui se plaça politiquement sous l’aile du général de Gaulle. Nombre de ces officiers conspirateurs allemands n’étaient pas des politiques. La meilleure caution qu’ils aient pu trouver : Rommel (qu’il fallut tirer par la manche), un soldat exceptionnel mais en aucun cas un politique.

Autre point. Des tentatives d’assassinat contre Hitler ont été ajournées, comme celle de mai 1943, ajournée par Günther von Kluge alors que Hitler rendait visite au groupe d’armée Centre. Pourquoi ? Parce que Himmler était absent. En effet, il ne fallait pas se contenter de tuer Hitler pour espérer en finir avec le IIIe Reich, il fallait tuer certains autres responsables avec lui, à commencer par Himmler. Reinhardt Heydrich avait été éliminé et Himmler était de fait l’homme le plus puissant du IIIe Reich après Hitler. Les conspirateurs savaient que s’ils en finissaient avec Hitler une guerre civile n’était pas à exclure en Allemagne, et que si Himmler sortait vainqueur de l’affrontement la situation pourrait être plus terrible encore, pour l’Allemagne et pour les pays qui lui étaient soumis. Cette crainte justifiée a pu limiter l’action des conspirateurs.

Une remarque un peu à part mais qui a été faite par des historiens et qui m’a retenu. A mesure qu’avançait la guerre, Hitler contrariait toujours plus ses généraux, il leur coupait la parole et multipliait les ordres en les ignorant. Si au cours de la campagne à l’Ouest il y eut un relatif accord, les campagnes suivantes vont voir les erreurs stratégiques se multiplier, des erreurs dictées pour l’essentiel par l’entêtement de Hitler. Les Alliés estimaient que Hitler précipitait la défaite du IIIe Reich en agissant de la sorte envers ses généraux ; et, de fait, on peut trembler à l’idée d’un Hitler attentif aux suggestions d’un général tel qu’Erich von Manstein. La guerre aurait duré plus longtemps et peut-être même aurait-elle été gagnée par le IIIe Reich.

 

D’autre part, je me rappelle qu’à l’occasion du 50ème anniversaire du complot du 21 juillet, donc probablement en juillet 1994, j’avais lu dans le Financial Times un très long article signé par l’historienne juive américano-britannique Zara Steiner, épouse du grand critique littéraire George Steiner. Cet article, dans mon esprit, règle la question. Je ne me rappelle plus exactement de tout ce qu’elle disait, mais en gros elle exprimait une violente hostilité envers ces conspirateurs en lesquels elle ne voyait absolument pas des gens portés par un idéal digne d’éloges, comme dans la présentation que vous en faites, mais bien des réactionnaires fieffés, nationalistes et antisémites (en quoi, à mon avis, elle avait sans doute en bonne partie raison). En somme, elle pensait que s’ils avaient réussi ç’aurait été presque pire. Et quant à savoir si les Alliés auraient dû ou même pu envisager de traiter avec le nouveau gouvernement issu du coup d’État (dirigé probablement par Karl Friedrich Görderler, ancien maire de Leipzig), elle excluait totalement cette éventualité et donnait toute une série de raisons.

 

Zara Steiner (1928-2020)

 

Je connais l’œuvre de George Steiner mais pas celle de son épouse, Zara. J’aimerais avoir les références exactes de cet article auquel vous faites allusion. Je vous signale que si j’apprécie George Steiner en tant que critique littéraire, j’apprécie moins ses jugements sur Israël et le sionisme que je juge cucul la praline, ce que j’ai poliment exprimé dans un article publié sur ce blog ; je me cite et m’en excuse. Ci-joint, en trois parties, « George Steiner et les Juifs » :

https://zakhor-online.com/?p=3282

https://zakhor-online.com/?p=3290

https://zakhor-online.com/?p=3301

Et surtout, « A George Steiner : pourquoi j’aime Israël ? » où j’explique une fois encore et très poliment ce que je vais dire moins poliment, à savoir que sur ces questions George Steiner est à mon sens un wiggling ass ; autrement dit, il tortille du cul :

https://zakhor-online.com/?p=2598

Je suis heureux que dans votre esprit « cet article règle la question » car dans le mien il ne la règle en rien si je m’en tiens à ce que vous rapportez. Peut-être cette femme morte il y a peu (comme son mari) était-elle animée par une sensibilité de gauche qui lui dicte quelques a priori. Gilbert Badia, un Espagnol catalan qui fut membre du P.C.F. tout en restant un homme libre (ce qui est remarquable) note dans sa volumineuse « Histoire de l’Allemagne contemporaine » (en deux volumes aux Éditions Sociales, 1962) ce qui suit : « Leur opposition est faite de prudence. Ces tendances n’avaient pas disparu avec la guerre. Elles avaient été estompées par les victoires de Hitler, qui accroissaient sa puissance et l’autorité du régime. Vinrent les défaites, vint Stalingrad. Les opposants se concertèrent. Laborieusement, une conjuration se noua, dans laquelle était impliqués, à des degrés divers, bon nombre de généraux et d’hommes politiques. Mais la volonté d’écarter Hitler et de le remplacer par une dictature militaire allait, selon les conjurés, de la fermeté à la mollesse. Ce qui frappe dans ce complot du 20 juillet, c’est l’absence de direction, les tergiversations des conjurés les plus haut placés, leurs scrupules à renverser le régime hitlérien et leur hésitation à risquer leur vie et leur charge, que leurs atermoiements, précisément, leur firent perdre. » Étant installé dans des temps plutôt tranquilles, je ne me permettrai pas de juger du courage de ces officiers ; mais il est certain qu’une direction (politique) manquait et que les tergiversations se succédaient. Karl Friedrich Goerderler, l’ex-bourgmestre de Leipzig, était le politique de la conspiration, mais il était surveillé par la Gestapo depuis le début des années 1930. Il avait en effet manifesté son opposition au N.S.D.A.P. dès 1931 et il continuera. Son action la plus retentissante (qui ne doit pas en faire oublier d’autres, en faveur de Juifs de Leipzig) : sa démission en tant que bourgmestre suite à la destruction du monument au compositeur Felix Mendelssohn par les nazis.

 

Karl Friedrich Goerdeler (1884-1945)

 

Que Zara Steiner n’ait pas apprécié les orientations politiques (plutôt diffuses) des conspirateurs et les intentions qu’elle leur prêtait, à tort ou à raison, la regarde ; mais qu’elle ait jugé Hitler préférable demande des explications.

Le Pr. Karl Dietrich Bracher a évoqué la Tragédie du 20 juillet 1944, et comme le fait remarquer Donald Cameron Watt, c’est le propre de la tragédie classique que le héros soit trahi par ses propres imperfections. Tous ces hommes et toutes ces femmes d’une stature hors norme (une longue liste dont le grand public ne connaît que quelques noms, voire un seul nom : Claus von Stauffenberg), assassinés par les nazis (lorsqu’ils ne se sont pas suicidés) sont des représentants du caractère tragique. Donald Cameron Watt : « Parler de leurs erreurs et de leurs illusions, analyser la divergence entre leur vision du monde et la réalité n’est pas chercher à rabaisser leur haute figure. » Hamlet a été victime de ses indécisions, Antigone a été victime de principes qu’elle plaçait au-dessus de sa propre vie… Mais ces considérations sur le caractère tragique de ces individus par ailleurs fort différents ne touchent probablement pas Zara Steiner, une universitaire comme on en produit en série.

Certes, on peut émettre des objections quant aux intentions (je le répète, plutôt diffuses) des conjurés. Ils n’avaient pas en tête, pour la plupart, d’établir un régime démocratique, mais un régime autoritaire appuyé par l’armée. Mais nombre d’entre eux devaient (tout au moins je le suppose) envisager ce régime comme transitoire, l’armée étant supposée aider le pays à sortir du chaos et à freiner avec l’aide des Anglo-Saxons l’appétit de Staline. Ces hommes étaient des conservateurs, des anti-communistes ; était-ce un crime, surtout à l’heure où le communisme se résumait à Staline ? Allen W. Dulles nota dans un rapport : « Les hommes qui projettent le putsch sont de tendance plutôt conservatrice, disposés toutefois à travailler avec tous les éléments de gauche, à l’exception des communistes. » Mais les conjurés ne partageaient par tous les mêmes idées, je le répète. L’aile gauche du complot était disposée à collaborer avec les communistes allemands et à traiter avec l’U.R.S.S. (parmi les membres de cette tendance : le général Kurt von Hammerstein, le dernier ambassadeur du IIIe Reich en U.R.S.S., Friedrich-Werner von der Schulenburg, le social-démocrate Adolf Reichwein). Il est vrai que c’est l’aile droite de cette conjuration qui a eu le rôle prépondérant (parmi les membres de cette tendance : outre Carl von Stauffenberg, l’amiral Wilhelm Canaris, le feldmarschall Erwin von Witzleben, le général Ludwig Beck). Zara Steiner en fut-elle contrariée ? Elle qui préférait Hitler à ces hommes a donc dû apprécier le travail de Roland Freisler, président du Volksgerichtshof, ex-commissaire bolcheviste qui prenait plaisir à humilier les accusés, à insulter par exemple le feldmarschall Erwin von Witzleben en le traitant de vieux cochon parce qu’il était obligé de retenir son pantalon dont on avait ôté les boutons et les bretelles. Ci-joint, le feldmarschall Erwin von Witzleben devant Roland Freisler, suite à l’échec de l’attentat du 20 juillet 1944 :

https://www.youtube.com/watch?v=T08EHwQw1hs

 

Erwin von Witzleben (1881-1944)

 

Ainsi que l’écrit l’historien anglais John Wheeler-Bennet : « Il est certain que la conjuration n’était pas pour l’essentiel un mouvement démocratique » ; mais comment est-il possible de préférer les nazis ? Vous écrivez : « En somme, elle pensait (Zara Steiner) que s’ils avaient réussi ç’aurait été presque pire ». J’espère que vous ne forcez pas la note car j’aime les références précises. Mais à bien y penser, je ne suis pas vraiment étonné par cette attitude de mijaurée qui est bien celle de son époux lorsqu’il est question du sionisme. Monsieur se veut suprêmement élégant et, à cet effet, il ne peut s’empêcher de faire la chochotte. Je ne force pas la note.

Dans le deuxième volume de « Histoire de l’Allemagne contemporaine » qui couvre la période 1933-1962, Gilbert Badia fait des remarques intéressantes. Je le cite car, sans accepter tout ce qu’il dit, je reconnais à ce communiste une certaine capacité d’empathie. Il n’assène pas le catéchisme et n’est pas sujet à ces réflexes pavloviens comme tant de communistes. Il s’agit d’une hypothèse qui mérite que l’on s’y arrête. Gilbert Badia écrit au sujet de la bourgeoisie allemande et de son non-engagement : « Quand il apparut que la catastrophe était inévitable, ne valait-il pas mieux laisser en place l’équipe qu’on rendrait responsable de tout ? Désigner à la vindicte internationale les futurs accusés de Nuremberg, pour mieux épargner Schacht et Mannesmann, Thyssen, Abs ou même Krupp ? Laisser en place les cadres de la bourgeoisie, garder intactes les structures de l’économie, n’était-ce pas l’essentiel ? Et comment y réussir mieux qu’en sacrifiant les « coupables », qu’on chargerait de tous les crimes d’autant plus aisément qu’ils avaient effectivement tenu le devant de la scène depuis 1933. » Et en note on peut lire, autre hypothèse non moins intéressante : « Une autre considération a pu jouer. Une fraction de la bourgeoisie allemande a pensé sans doute que le Reich réussirait, au dernier moment et s’il n’était pas d’autre solution possible, à diviser les Alliés et à obtenir, à l’Ouest par exemple, une paix blanche. A d’autres membres de cette bourgeoisie, un renversement de Hitler a pu apparaître trop dangereux, parce qu’on ne savait quelles forces cachées l’opération risquait de libérer. C’est ce qui explique les hésitations de la bourgeoisie et la manifestation, en son sein, de tendances opposées, voire contradictoires. »

 

Vous m’avez devancé. Mais si je vous avais écrit en premier, je vous aurais fait remarquer que les gens du groupe de Kreisau n’étaient pas très représentatifs de l’aristocratie allemande.

Je n’ai jamais dit que le cercle de Kreisau était représentatif de l’aristocratie allemande. Ses membres étaient fort divers, rien à voir avec une sorte de Jockey Club. Mais tous étaient animés par une horreur radicale du nazisme ; à partir de là… Mais n’oublions tout de même pas que le cercle de Kreisau a été fondé en 1938 par Hetmuth James von Moltke et Peter York von Wartenburg ; pour le reste…

 

On pourrait se référer à la distinction de Hannah Arendt entre l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la conviction. Si on déclenche une opération de ce genre, c’est l’éthique de responsabilité qui doit primer et elle exige que l’opération ait une chance de succès et une utilité. S’il ne s’agit que de porter un témoignage, comme cela semble avoir été la motivation de Henning von Tresckow, c’est irresponsable.

Ce que vous dites à ce propos mérite réflexion. Mais pour être bref, j’ai une estime assez limitée pour cette femme qui a certes tenu des propos fort pertinents mais qui a aussi donné dans l’ânerie et les ragots. J’ai fait part de certaines de mes réticences envers madame, il y a quelques années, dans les deux articles mis en lien ci-joint (je suis navré de me citer une fois encore) et intitulés « En relisant Hannah Arendt » :

https://zakhor-online.com/?p=4025

https://zakhor-online.com/?p=22

Olivier Ypsilantis

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