Quelques considérations économiques, encore – 6/9

 

Tout d’abord une petite leçon d’économie sur le libéralisme avec Milton Friedman et son crayon jaune, captivant :

https://www.youtube.com/watch?v=SDUB4Pw39sg

 

Lorsque j’ai découvert Nouriel Roubini, je me suis dit que nous partagions certaines analyses ou, tout au moins, certaines impressions – il n’est pas si facile de démêler l’analyse de l’impression, l’analyse n’étant souvent qu’un effort pour expliquer une impression, une impression pouvant être le produit d’une analyse qui ne se perçoit pas comme telle mais qui en est bien une.

Quoi qu’il en soit, je rejoins pleinement Nouriel Roubini sur une possible reprise en U – et pourquoi pas en V ? – sur le court terme ; mais pour la suite… L’économie est sous perfusion/transfusion. Les banques centrales perfusent/transfusent, perfusent/transfusent, tout va très bien, tout va très bien… Mais si le liquide – les liquidités – ne manque pas, quelque chose ne va pas très bien dans les profondeurs de l’organisme du perfusé/transfusé, quelque chose qui a été profondément altéré, notamment par la crise financière de 2008.

Nouriel Roubini évoque une Great Depression. L’un de ses articles a un titre qui se passe de tout commentaire : « My prediction for a Great Depression is not about 2020 but the decade of the 2020s’ ». Il m’aide à préciser ce que je pressens, soit un avenir économique (et donc social) en L. C’est ce qui est connu dans ce lexique économique (décidément fort expressif et qui ne cesse de s’enrichir de néologismes et d’expressions) comme un « white swan ». Nouriel Roubini ouvre son article intitulé « The white swan harbingers of global economic crisis are already here » sur ces mots : « In my 2010 book, “Crisis Economics”, I defined financial crises not as the “black swan” events that Nassim Nicholas Taleb described in his eponymous bestseller but as “white swans”. According to Nassim Nicholas Taleb, black swans are events that emerge unpredictably, like a tornado, from a fat-tailed statistical distribution. But I argued that financial crises, at least, are more like hurricanes: they are the predictable result of built-up economic and financial vulnerabilities and policy mistakes. »

 

Nouriel Roubini (né en 1958)

 

(Une parenthèse à propos de ces trois expressions récemment intégrées par un lexique spécialisé : « black swan », « grey swan » et « white swan ». Nassim Nicholas Taleb propose les trois définitions suivantes pour chacun de ces « swans », toutes très précises :

« A black swan is a highly improbable event with three principal characteristics: it is unpredictable; it carries a massive impact; and, after the fact, we concoct an explanation that makes it appear less random, and more predictable, than it was. »

« A grey swan is a highly probable event with three principal characteristics: it is predictable; it carries an impact that can easily cascade; and, after the fact, we concoct an explanation that recognizes the probability of occurrence, but shifts the focus to errors in judgment or some other human form of causation. »

« A white swan is a highly certain event with three principal characteristics: it is certain; it carries an impact that can easily be estimated; and, after the fact, we concoct an explanation that recognizes the certainty of occurrence, but again, shifts the focus to errors in judgment or some other human form of causation. »)

Dans tous les cas, il m’arrive d’avoir peur. Et, curieusement, ces peurs trouvent des images dans le monde marin. Je ne sais pourquoi car la mer ne m’a jamais effrayé contrairement à la montagne. Ces images, et je reprends ce que j’ai évoqué dans de précédents articles : des hauts-fonds entre lesquels glisse la coque d’un paquebot (ce peuvent être des icebergs, et j’en reviens au « Titanic »), le Kraken (voir l’attaque du Kraken dans « Pirates of the Caribbean »), le Maëlstrom (voir la nouvelle Edgar Allan Poe, « A Descent into the Maelström ») et, plus modestement, cette voilure non réduite alors que le vent ne cesse de forcir.

Avec Nouriel Roubini je constate que la crise provoquée par cette pandémie en traîne une autre derrière elle, celle de 2008 dont les effets sont toujours sensibles. Certains se sont atténués mais d’autres se sont accentués. Le système n’a guère été assaini ; il est donc particulièrement vulnérable. Voir les dix risque majeurs qu’identifie ce professeur d’économie.

Ce qui est inquiétant, c’est que cette pandémie touche des économies qui ne se sont pas remises de la crise financière de 2008. Voir notamment les niveaux de la dette publique, des niveaux qui montent d’un coup et dans des proportions inquiétantes. La France par exemple est passée brusquement d’environ 100 % à 120 % d’endettement par rapport à son P.I.B. Quant au privé, il subira un endettement non moins inquiétant pour cause de perte de revenus tant pour les entreprises que les ménages. Alors, croissance en U ou bien en L ?

 

 

Nouriel Roubini décrit le scénario suivant, une hypothèse nullement fantaisiste même si personne ne sait vraiment que quoi demain sera fait. Il juge que la récession liée à la pandémie va provoquer un surplus conséquent des capacités de production et de main-d’œuvre, un déséquilibre donc entre une offre (forte) et une demande (faible), déséquilibre auquel s’ajoute une baisse conséquente du prix des matières premières essentielles (en partie pour cause de baisse de la demande), des mécanismes connus qui pourraient entraîner de la déflation. On espérait un peu d’inflation pour soulager (au moins temporairement) la dette publique, mais nous pourrions aller vers la déflation. A partir de là, un autre mécanisme s’enclenche : pour financer leurs déficits, les gouvernements font appel à leur banque centrale, avec planche à billets tournant à plein régime, d’où la stagflation (mot-valise formé de stagnation et inflation), stagnation de l’économie et inflation des prix, un mal auquel bien peu résistent et qui plonge les sociétés dans un état de crise économique, et donc sociale, dont il ne sort rien de bon, et je fais usage de la litote.

Nouriel Roubini poursuit dans sa lancée. La crise économique brièvement présentée ci-dessus et activée par la pandémie du Covid-19 pourrait être accentuée par la démondialisation et le protectionnisme. Démondialisation pour cause de disruption dans la fourniture de produits technologiques et crainte du retour de la pandémie – la deuxième vague si redoutée, autre image inspirée du monde marin et qui me revient, un tsunami. La démondialisation entraîne des pertes d’emplois et de salaires, avec creusement (abyssal ?) des inégalités sociales. La crainte d’un retour en force de la pandémie incite à la relocalisation, ce qui en soit peut paraître bénéfique mais, considérant la fiscalité et le coût de la main-d’œuvre dans le pays qui relocalise, l’automatisation y sera accélérée et les salaires auront tendance à partir à la baisse pour maintenir la compétitivité. Par ailleurs, considérant la gravité de la situation sociale (les Gilets Jaunes sembleront bien gentils en comparaison de ce qui pourrait advenir), les États et leurs gouvernements seront tentés par le protectionnisme afin d’éviter l’explosion ; ils restreindront la libre circulation des biens et des capitaux, ce qui aura les effets que je vous laisse imaginer…

Ce n’est bien sûr qu’un cas de figure parmi d’autres. Nouriel Roubini n’est pas un illuminé qui demande à ceux qui le lisent ou l’écoutent de le suivre les yeux fermés. Il avertit et désigne un possible sans écarter d’autres possibles. Et je pourrais en revenir à la théorie du chaos, très proche de l’étude des mécanismes économiques, ce que les économistes libéraux admettent d’eux-mêmes, et ce que les marxistes ne peuvent – ou ne veulent – admettre. A voir donc si les dix risques présentés par Nouriel Roubini plongeront l’économie dans une décennie (2020-2030) de désespoir avant que « la technologie et un leadership plus compétent » ne commencent à apporter des solutions à cet état de dépression.

 

Donc, l’information mainstream nous invite à l’optimisme, affectueusement, maternellement, paternellement. Les taux d’intérêt sont historiquement bas, la planche à billets imprime et imprime encore et l’État étend au-dessus de nos pauvres têtes ses bras protecteurs. Une fois encore, je redoute que cette pandémie ne soit un prétexte pour une ingérence toujours plus poussée de l’État dans la vie de tous. Le secteur privé s’amenuise, la dette (de l’impôt en devenir) est un tsunami, le déficit un maëlstrom, les billets pleuvent au-dessus d’un incendie – ou d’un gouffre ? – et pendant ce temps on discute de transition écologique. Certes, je le redis, la question écologique importe et elle m’importe, mais doit-on fermer des centrales nucléaires maintenant et promouvoir les éoliennes alors que des problèmes d’une extrême gravité nous cernent ? Mais qu’importe, l’argent coule à flot et il est « gratuit ». Quel sera le coût de l’électricité et comment en produira-t-on suffisamment face à une demande sans cesse accrue ? Ce dirigisme est proprement affolant, je pars me consoler chez les libéraux et les libertariens.  Il faut limiter l’État à ses fonctions régaliennes ; l’économie n’est en rien son domaine.

 

 

Je n’ai pas besoin que l’État régularise mon optimisme ou mon pessimisme. Mes humeurs ne lui appartiennent pas. Pour l’heure, l’information mainstream, diversement phagocytée par l’État, répète à l’envi qu’il n’y a qu’une solution à tous nos maux, la dette, la dette, encore et toujours la dette. On se croirait chez Diafoirus, ce médecin pédant du « Malade imaginaire », mais qui lui au moins avait trois « remèdes » pour tous les maux : des saignées, des purges et des clystères.

L’argent ne pousse pas sur les arbres, disait-on. Non, mais à présent il pleut.

L’État se substitue peu à peu aux entreprises, un dispositif de prise en charge d’un pourcentage élevé du salaire (dispositif dit d’« activité réduite de maintien dans l’emploi ») dans les entreprises affectées par la baisse d’activité est mis en place, sans oublier le dispositif de chômage partiel. De la dette et encore de la dette, avec l’État qui se substitue aux entreprises pour verser des salaires. La France est devenue l’otage de son État, je le répète, ce qui semble ne pas déplaire au plus grand nombre qui plutôt que d’analyser ce qui se passe préfère s’en prendre « aux riches », entendez : « aux plus riches que moi » ; car il n’y a pas de riche dans l’absolu, on est plus riche (pauvre) ou moins riche (pauvre) que d’autres.

Je ne comprends plus rien ou, plutôt, je ne comprends que trop. Nous creusons un gouffre et chantons et dansons la Carmagnole sur son pourtour. Moi qui souffre d’un vertige maladif, je ne participe pas à la fête. Olivier Véran, le ministre de la Santé, est entré dans la danse. Il fait pleuvoir quelques milliards d’euros dans le gouffre sans dire un mot sur d’éventuelles économies qui passeraient non pas par la suppression de lits et de moyens sur le terrain (il faudrait au contraire les augmenter) mais par une restructuration totale de la bureaucratie hospitalière.

Ce n’est pas tout. La France s’est mise à faire la manche, à nous seriner que la mutualisation de la dette est essentielle à la survie de l’Europe. Mais elle ne se soucie toujours pas de mettre de l’ordre dans ses finances publiques, et elle accuse un déficit public toujours plus considérable. A présent, elle gratte à la porte de l’Allemagne en espérant par ailleurs que cette mutualisation se fasse sans condition car il n’est pas question de restructurer l’appareil d’État.

Emmanuel Macron et Angela Merkel proposent un plan de relance de 500 000 000 000 d’euros. En plus de ce plan de relance, une mutualisation de la dette est prévue ; et les pays bénéficiaires du plan de relance n’auront pas à rembourser (!?) précise Emmanuel Macron qui ne rêve d’amplifier le modèle français à l’Europe. Cet homme est très actif mais son monde est confiné, très confiné.

Les « Frugal four » (« les radins » pour les socialistes) soit l’Autriche, les Pays-Bas, le Danemark et la Suède se sont opposés à un projet de budget européen, puis aux coronabonds, puis au plan de relance. Ils ne voient pas pourquoi les bénéfices de leurs réformes devraient profiter à des États qui manquent de rigueur budgétaire. Ils ont présenté une contre-proposition au plan de relance concocté par la France et l’Allemagne. Cette contre-proposition, une aide d’urgence aux pays les plus touchés (soit essentiellement l’Italie et l’Espagne) sous la forme de prêts ponctuels soumis à conditions. Ils refusent par ailleurs cette proposition d’aide non-remboursable. Je ne vais pas rentrer dans le détail des propositions et contre-propositions de ces quatre pays, je souhaite simplement que leurs voix l’emportent contre cette Europe normative, technocratique et toujours plus socialiste. Trop d’énergies sont étouffées dans ce magma.

 

Un excellent article de Natasa Jevtovic, « Doit-on vraiment rembourser la dette publique ? », un article qui met les points sur les i, qui évoque le grand Milton Friedman et qui commence ainsi : « La crise économique qui étouffe la croissance européenne a un nom : c’est une crise de la dette souveraine. Afin de stimuler ou relancer l’économie, les États européens ont mis en œuvre les politiques keynésiennes et dépensé de l’argent public pour aider les secteurs économiques en difficulté. N’ayant pas retenu la leçon tirée de la faillite des économies socialistes à l’Est, les États ont oublié que leur rôle n’était pas d’intervenir dans l’économie mais d’assurer le cadre légal et institutionnel pour faciliter les échanges économiques entre les acteurs privés ». Les États ont oublié que leur rôle n’était pas d’intervenir dans l’économie mais d’assurer le cadre légal et institutionnel pour faciliter les échanges économiques entre les acteurs privés… :

https://www.contrepoints.org/2013/07/31/132870-doit-on-vraiment-rembourser-la-dette-publique

 

Et pour conclure, un passage extrait de « Harmonies économiques » de Frédéric Bastiat qui répond en quelque sorte à l’exposé que fait Milton Friedman avec son crayon jaune, dans le lien en début d’article :

« Prenons un homme appartenant à une classe modeste de la société, un menuisier de village, par exemple, et observons tous les services qu’il rend à la société et tous ceux qu’il en reçoit ; nous ne tarderons pas à être frappés de l’énorme disproportion apparente. (…) D’abord, tous les jours, en se levant, il s’habille, et il n’a personnellement fait aucune des nombreuses pièces de son vêtement. Or, pour que ces vêtements, tout simples qu’ils sont soient à sa disposition, il faut qu’une énorme quantité de travail, d’industrie, de transports, d’invention ingénieuses, ait été accomplie. Il faut que des Américains aient produit du coton, des Indiens de l’indigo, des Français de la laine et du lin, des Brésiliens du cuir ; que tous ces matériaux aient été transportés en des villes diverses, qu’ils aient été œuvrés, filés, tissés, teints, etc.

Ensuite, il déjeune. Pour que le pain qu’il mange lui arrive tous les matins, il faut que des terres aient été défrichées, closes, labourées, fumées, ensemencées ; il faut que les récoltes aient été préservées avec soin du pillage ; il faut qu’une certaine sécurité ait régné au milieu d’une innombrable multitude ; il faut que le froment ait été récolté, broyé, pétri et préparé ; il faut que le fer, l’acier, le bois, la pierre aient été convertis par le travail en instruments de travail ; que certains hommes se soient emparés de la force des animaux, d’autres du poids d’une chute d’eau, etc. : toutes choses dont chacune, prise isolément, suppose une masse incalculable de travail mise en jeu, non seulement dans l’espace, mais dans le temps. »

Et Frédéric Bastiat poursuit ainsi sur plusieurs paragraphes pour constater ce qui suit : « Il est impossible de ne pas être frappé de la disproportion, véritablement incommensurable, qui existe entre les satisfactions que cet homme puise dans la société et celles qu’il pourrait se donner s’il était réduit à ses propres forces. J’ose dire que, dans une seule journée, il consomme des choses qu’il ne pourrait produire lui-même en dix siècles. »

Après s’être penché sur de « petites choses », comme Milton Friedman avec son crayon jaune, Frédéric Bastiat constate que tous les hommes sont dans le cas de ce menuisier de village, que chacun a « absorbé des millions de fois plus qu’il n’aurait pu produire » et que ce menuisier a pourtant « payé en services tous les services qui lui ont été rendus ». Et Frédéric Bastiat poursuit : « Il faut donc que le mécanisme social soit bien ingénieux, bien puissant, puisqu’il conduit à ce singulier résultat, que chaque homme, même celui qui se sent placé dans la condition la plus humble, a plus de satisfactions en un jour qu’il n’en pourrait produire en plusieurs siècles ». Et fort de cette démonstration, Frédéric Bastiat invite le lecteur à se livrer à cet exercice sur lui-même avant d’ajouter : « On fermerait les yeux à la lumière si l’on refusait de reconnaître que la société ne peut présenter des combinaisons si compliquées, dans lesquelles les lois civiles et pénales prennent si peu de part, sans obéir à un mécanisme prodigieusement ingénieux. Ce mécanisme est l’objet qu’étudie l’économie politique. »

Mais c’est tout le livre, « Harmonies économiques », que je vous invite à lire, si toutefois vous ne l’avez pas lu. Derrière cette petite histoire de crayon jaune avec un Milton Friedman amusé et souriant se tient non seulement la silhouette d’Adam Smith qu’il évoque mais aussi celle de Frédéric Bastiat, un géant de la pensée économique, très étudié dans le pays de Milton Friedman mais inconnu ou boudé dans son pays, la France, pour des raisons dans lesquelles je n’entrerai pas mais qui sont exclusivement politiques, idéologiques. 

Olivier Ypsilantis

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Quelques considérations économiques, encore – 5/9

 

Je m’interroge toujours plus sur l’efficacité de la relance par injection massive d’argent (public) dans le but de relancer la demande – la relance keynésienne. J’ai toujours plus le sentiment que, ce faisant, on recule d’un pas ou, plutôt, d’un demi pas face au gouffre ; mais que dans un même temps on creuse ce gouffre et que lorsqu’on y tombera (une hypothèse nullement fantaisiste) on tombera d’autant plus haut.

Je ne comprends pas vraiment en quoi l’injection massive d’argent (public) peut stimuler la demande ; et si elle la stimule, ce ne peut être que très ponctuellement. Je ne comprends pas mais vraiment pas ce qui est bien une injonction officielle, à savoir que : « Ce n’est pas d’épargne mais de consommation dont nous avons besoin en ce moment ». Je ne comprends pas mais vraiment pas le sens de cette injonction qui, au mieux, ne peut se montrer efficace que sur une (très) courte période ; pas assez de temps pour mettre les canots de sauvetage à l’eau. Je ne puis m’ôter à cette impression, une impression qui ne me rend en rien inactif, au contraire ; je multiplie les décisions, le cœur battant, l’œil et l’esprit aux aguets ; mais cette impression ne me quitte pas, ne me quitte plus, et c’est probablement elle qui me donne cette énergie, l’énergie du désespoir probablement. Je suis à bord d’un paquebot qui ne cesse de frôler des hauts-fonds…

L’interventionnisme frénétique des gouvernements d’un côté et des banques centrales de l’autre est une épée à double tranchant. Des taux d’intérêt exceptionnellement bas permettent aux drogués de l’endettement de se fournir « gratuitement » ou presque chez leurs dealers. Mais cet endettement activé par l’interventionnisme aura tôt ou tard des effets désagréables. Le crédit est par ailleurs alloué d’une manière de moins en moins regardante et ainsi favorise-t-il la prolifération d’entreprises zombies qui influent sur les marchés financiers.

 

 

La machine étatique fait le Canadair mais sans la rigueur des pilotes de Canadair, parmi les meilleurs pilotes du monde et qui eux vont chercher l’eau en des points très précis pour la larguer en des points très précis. Il est vrai que l’on peut se consoler en se disant que l’élimination darwinienne des entreprises les moins profitables finit « naturellement » par s’imposer face aux artificielles stimulations keynésiennes budgétaires et monétaires. Cette consolation reste cependant en demi-teinte car les excès se multiplient. Une remontée des taux d’intérêts nous calmerait et nous rendrait plus scrupuleux et avisés sur la gestion de l’eau pour éteindre les incendies, tant à l’écopage qu’au largage. Cette politique procyclique et keynésienne d’arrosage n’écrase pas l’incendie, elle en réduit l’intensité et le laisse couver (smouldering fire) ; et lorsqu’il reprend, c’est avec une violence accrue. Cet endettement nous laisse par ailleurs une manœuvre toujours plus étroite face aux crises qui, notons-le, sont de plus en plus rapprochées.

On s’émeut, on pense relocalisation. Mais considérant la mondialisation toujours plus intense c’est un leurre. Et l’État s’est tellement enkysté dans les sociétés, la française en particulier, qu’il ne pourra renoncer à l’impôt et ainsi à se désintoxiquer. Au contraire, chaque nouvelle crise (financière, sanitaire et autre) l’engage à intervenir toujours plus. L’endettement d’un pays conduit aussi à l’étatisation d’un pays, implacablement, mécaniquement. On en vient même à envisager des plans quinquennaux. Certains doivent même espérer secrètement un Staline, lui qui en 1928 lança le premier plan quinquennal pour industrialiser frénétiquement le pays.

Je me prends à rêver d’un candidat libertarien aux prochaines élections présidentielles françaises, un candidat (ou une candidate) qui reprenne les dix points du programme de Jo Jorgensen, candidate libertarienne à l’élection présidentielle américaine, un programme qui bouscule tous les partis existants en France et qui au centre comme sur les côtés sont un désastre puisqu’ils ne pensent qu’étatisation alors que les multiples problèmes dont souffre le pays (dont l’endettement) sont le fait de l’obésité de l’État.

Parmi les mesures que prendrait un chef d’État libertarien (permettez-moi un peu de rêve) :

L’interdiction de contracter de nouvelles dettes, interdiction étendue à toutes les ramifications de l’appareil d’État, avant de passer à l’étape suivante : la réduction des dépenses publiques, chaque ministre étant tenu personnellement responsable et donc renvoyé en cas de non-respect du cap fixé.

Réforme du système de santé étouffé par une administration obèse. Dans ce système, l’administratif devra être progressivement réduit. La politique conduite par les gouvernements successifs, « de droite » comme « de gauche », ne diffère que sur la distribution de la part du gâteau à effectuer entre les organismes dépendants des partenaires sociaux et les rentes accordées aux mutuelles. Le système de santé doit être ouvert à la concurrence, seul moyen de réduire le coût des frais médicaux et de disposer de capacités d’investissement plus confortables, notamment dans la recherche. Réduire les coûts pour mieux aider, telle devrait être la devise du système de santé français pour les années à venir.

Réforme du système des retraites, un système lui aussi en déficit chronique et donc de moins en moins efficace. Que ceux et celles qui veulent sortir du système de protection et de prévoyance supervisé par l’État puissent en sortir, par exemple en n’ayant pas à supporter les prélèvements sociaux, et qu’ils choisissent à leurs risques et périls un système individualisé et quelle que soit l’activité exercée. Tout doit être remis à plat à ce sujet ; et à chacun de choisir sa formule.

Le chômage et la pauvreté ne cessent d’augmenter malgré les actions gouvernementales. Les politiques publiques ne fonctionnent pas et dans ce domaine encore moins que dans d’autres. Seul remède contre la pauvreté et la précarité, la vigueur de l’économie. La création de nouvelles entreprises devrait pouvoir se faire sans la moindre intervention de l’État ; et les entreprises ne devraient avoir à subir qu’une fiscalité légère.

Le ministère de l’Éducation nationale doit être supprimé. L’éducation doit être décentralisée, libre. L’apprentissage doit être développé autant que possible auprès des acteurs économiques, des géants à l’artisan en passant par les PME/PMI.

L’impôt est coercitif. Le consentement à l’impôt n’existe pas ou s’il existe c’est parce que le contribuable a calculé qu’il pourrait d’une manière ou d’une autre récupérer ce qu’il a versé au fisc. Par ailleurs, l’impôt nourrit l’État, c’est-à-dire tout le monde, c’est-à-dire personne.

En faisant le choix de l’endettement, l’État pérennise les équilibres – les déséquilibres – existants. Il assure son emprise sur le pays quitte à le pousser à l’appauvrissement et à la ruine. La France va du conservatisme institutionnel à l’interventionnisme bureaucratique et inversement. Pendant ce temps, on agite des questions « sociétales » pour distraire le peuple et, ainsi, assurer la pérennité de la machine étatique. Il ne s’agit pas de nier l’importance de ces questions, en aucun cas ; on peut même s’interroger sur une différenciation prononcée entre « question sociale » et « question sociétale ». Mais force est de constater que dans les situations d’urgence (et nous sommes dans une situation d’urgence) ces questions sont agitées comme jamais. La pandémie du Covid-19 multiple les tentacules étatiques sur l’économie et celles de l’administration sur la propriété et la liberté de commercer. Ce faisant l’État affaiblit et navre le pays tout en assurant de moins en moins bien ses fonctions régaliennes pour cause d’éparpillement.

La pandémie du Covid-19 a montré que l’économie administrée n’a pas fonctionné. Mais qu’importe ! On agite l’écologie (question grave, urgente même) qui n’a pas à être agitée par le pouvoir d’État pour faire oublier sa gestion désastreuse. L’économie administrée n’a pas fonctionné et elle ne fonctionnera pas. Les libertés individuelles vont être grignotées, la propriété qui en est inséparable avec elles. Mais il s’agit de préserver la stabilité de l’exécutif et de nourrir un État toujours plus obèse et affamé… Quand l’État se désengagera-t-il de tout ce qui ne concerne pas ses missions fondamentales, seul moyen de sortir de la crise ?

 

Je ne comprends pas vraiment la manière dont la France se prépare à la crise économique et sociale qui vient. Il me semble qu’une discrète voix officielle s’insinue partout et invite à la méthode Coué. Je me défends de cultiver le pessimisme aussi bien que l’optimisme qui l’un et l’autre relèvent trop souvent de la pose. Je suis simplement inquiet, ce qui ne m’empêche pas d’apprécier tout ce que la vie place devant moi et d’en rendre au moins partiellement compte. Mais tout de même ! Je me dis parfois (sans prétendre être d’une clairvoyance particulière) que nous sommes à bord d’un Titanic qui commence à sombrer, doucement, gentiment, et que le capitaine et son équipage (qu’ils en soient remerciés) s’emploient à éviter à tout prix que la panique ne s’empare des passagers. Il est vrai que la panique est mauvaise conseillère. Faut-il pour autant qu’ils continuent à nous bercer ? L’un des sens du mot « bercer » est « tromper ». Je suis à bord du « Titanic » et l’orchestre passe en boucle la chanson de Ray Ventura : « Tout va très bien, Madame la Marquise / Tout va très bien, tout va très bien. / Pourtant, il faut, il faut que l’on vous dise, / On déplore un tout petit rien ». Moi qui suis sur le pont du paquebot, je note néanmoins une inclinaison bizarre de l’ensemble, une inclinaison qui s’accentue doucement, tout doucement ; mais me dit la presse mainstream, ce truc qui fait des bulles : « Tout va très bien, tout va très bien ».

La France s’est montrée terriblement impréparée face à la pandémie du Covid-19, une impréparation d’autant plus inexcusable que la fiscalité y est gargantuesque et pantagruélique. L’« alphabet de la reprise » est décliné par l’O.C.D.E. en trois lettres : U, V, W. Il y a aussi le L, soit pas de reprise, mais on l’a mis au placard. Cet alphabet amuserait Georges Perec, son ami Raymond Queneau et autres membres de l’Ouvroir de littérature potentielle, l’OuLiPo. Toutes ces considérations me conduisent par des voies à peine détournées vers le rébus, un exercice que j’ai commencé à apprécier dès l’enfance par des revues qui traînaient chez les uns et les autres, à commencer par la salle d’attente du dentiste. Mais une fois encore, je me suis égaré. Et je vais en venir à Nouriel Roubini, un passager du « Titanic » avec lequel je partage certaines inquiétudes.

Olivier Ypsilantis

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Quelques considérations économiques, encore – 4/9

 

Je redis mon inquiétude face à ces États sans rigueur budgétaire, la France en tête. Dans son cas, cette absence de rigueur a commencé il y a une quarantaine d’années. Il ne s’agit donc pas d’accuser tel ou tel gouvernement mais de désigner l’État français en tant que tel comme un danger pour la France. La France est devenue l’otage de son État, je ne le répéterai jamais assez, quitte à passer pour un radoteur. Quant aux syndicats français, ils ne remplissent plus leur fonction de syndicats. Ils sont enfermés sur eux-mêmes, désireux avant tout de protéger l’appareil syndical (comme l’État est avant tout désireux de protéger l’appareil d’État) sans même se préoccuper de leur représentation qui, soit dit en passant, est particulièrement faible. C’est l’une des raisons, et non des moindres, du faible dialogue social en France, pour ne pas dire du blocage du dialogue social, un phénomène qui porte préjudice à l’ensemble de l’économie et des travailleurs. Une meilleure représentation fluidifierait ce dialogue, comme de l’huile dans des rouages. Le cas allemand est de ce point de vue instructif.

 

 

Il n’y a de la part de l’État aucune volonté de se réformer, ou si faiblement. Des ressources gigantesques (venues de la fiscalité) sont versées dans cette machine qui ne produit de l’énergie presque que pour elle-même et la transmet de moins en moins aux autres organes du pays. Que cette situation perdure et c’est tout le pays qui va descendre graduellement aux enfers. Le « modèle français » n’est plus un modèle ; il n’y a que les membres de l’appareil d’État, et à tous les niveaux, pour s’illusionner ou se mentir à eux-mêmes sur ce qu’est devenu l’État. La France glisse insensiblement vers l’Europe du Sud, avec dette particulièrement pesante et problèmes politiques et sociaux qui tendent à se durcir. On a déclaré l’état d’urgence sanitaire, il faut à présent déclarer l’état d’urgence économique plutôt que de donner des leçons et multiplier les contraintes. Un journaliste dont j’ai oublié le nom signalait à juste titre que le monde des entrepreneurs est dans la situation du Tiers-État en 1789, qu’il porte sur son dos la noblesse (le système politique) et le clergé (le système syndical). Il est le seul à travailler et à apporter de la richesse au pays. Les entrepreneurs, ces travailleurs, portent sur leur dos une charge considérable. Il faudrait songer à les laisser se redresser. Mais l’État est une bête vorace et ce n’est pas de lui-même qu’il refrénera son appétit. La part du système étatique était en France de 56,5% du P.I.B. fin 2019. Elle pourrait sensiblement augmenter suite à la pandémie du Covid-19 et dépasser les 60%. On évoque même 65% dans certains cercles ! L’impact de la crise sanitaire en France est en grande partie lié au trop grand poids de l’État qui dans un premier temps a dû s’en remettre à la société civile et au secteur privé pour atténuer ses effets.

Je n’ai pas les compétences scientifiques pour discuter de cette pandémie mais j’ai remarqué qu’il y avait un lien assez précis entre le nombre de victimes, l’impact économique du confinement dans un pays donné et son niveau d’endettement public ; et je me limite à l’Europe.

Je doute qu’il y ait une volonté capable de s’imposer pour réformer l’État, le réformer structurellement et ne pas se contenter d’un simple ravalement destiné à faire illusion. Mais le piège semble s’être refermé. Les présidents de la République (leur pouvoir est considérable, nous sommes dans un régime présidentiel) ne veulent pas s’atteler à de tels travaux. Certains d’entre eux sont probablement lucides sur la dangerosité d’un tel État pour le pays mais ils pensent avant tout à leur réélection et ils savent que se mettre à dos des millions de fonctionnaires les condamne à un échec électoral. Certes, il peut leur arriver de faire un effort en début de quinquennat mais très vite ils s’adonnent aux calculs électoraux et plus question d’entreprendre des réformes qui pourraient nuire à leur carrière politique.

Des réformes multiples s’imposent, parmi lesquelles (je les cite un peu au hasard et sans prétendre à l’exhaustivité, le cahier des doléances est à ce sujet bien trop épais) : Réduire le mille-feuille territorial en commençant par les communes (l’unité de base) pour remonter vers les entités territoriales plus importantes. Réduire le nombre de députés et de sénateurs (au moins de moitié) avant de passer à la réduction du nombre de fonctionnaires dans les autres organes de l’État sans hésiter à en faire fusionner certains. Supprimer le statut de fonctionnaire (sauf en matière régalienne au sens le plus strict du mot) et réduire leur recrutement. Supprimer tout cumul de mandat. Interdire aux fonctionnaires de s’engager en politique à moins qu’ils ne présentent leur démission de fonctionnaire, une démission définitive ; pas question de faire des va-et-vient entre la fonction publique et la politique. Supprimer tous les avantages attribués aux fonctionnaires (en finir avec les régimes spéciaux et les primes), ce qui ne signifie pas que leurs salaires doivent être baissés ; ils peuvent même être revalorisés ; mais qu’ils aient un salaire complet correspondant à leur poste et à un travail effectif. Simplifier le code du travail et drastiquement. Alléger voire supprimer nombre de taxes et d’impôts. Privatiser toutes les entreprises dans lesquelles l’État n’a rien à faire, en particulier dans les médias, ce qui rendrait l’air plus respirable. Supprimer le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (C.S.A.), cet organe digne de la Roumanie de Ceaușescu. Supprimer certains ministères, comme celui de la Culture ; l’État n’a rien à faire dans la culture, n’a rien à voir avec la culture. Que l’État participe à la restauration du patrimoine national mais, par exemple, qu’il ne se mêle pas de financer des festivals. On peut lire sur le site du ministère de la Culture : « Le ministère de la Culture a pour mission de promouvoir la création artistique dans toutes ses composantes et de permettre la démocratisation et la diffusion des œuvres culturelles ». Fort bien. Mais ce que l’État, ce machin qui veut mettre son nez partout, ne comprend pas c’est que la culture, l’authentique culture, est par définition démocratique et que c’est précisément l’intervention de l’Etat qui en fait une production pour snobs, un produit artificiel, dénué d’authenticité donc. Le chantier est immense mais ces immenses simplifications et ces allègements considérables devraient nous rajeunir et ôter la France à cette tristesse et ce pessimisme qui se sont installés en elle.

La France comprendra-t-elle que cette pandémie marque un échec de l’État et d’un système de santé qui doivent être révisés de fond en comble ? Je dénonce le système et en rien le personnel soignant qui à tous les niveaux mérite notre respect et nos applaudissements, des applaudissements qui ne doivent pas nous épargner un sérieux questionnement sur un système devenu plutôt inefficace en regard des montants qui sont prélevés d’autorité aux citoyens pour assurer leur santé. Une fois encore, l’Allemagne est un exemple, avec son système de santé où, notamment, la part de l’administratif est bien moindre qu’en France.

 

 

L’État a voulu avoir le monopole de la gestion de produits essentiels (masques, gel hydroalcoolique, etc.) pour se protéger du Coronavirus. La pénurie a duré des semaines. A présent, l’État qui est en grande partie responsable de la situation dans laquelle se trouve le pays largue des aides comme des Canadair larguent de l’eau au-dessus d’un incendie, des centaines de milliards d’euros, de l’argent public, autant de dettes qui sont de l’impôt en devenir. Et puis, tout à coup, l’État, probablement soucieux de brouiller les cartes (je ne vois pas d’autre explication) décrète l’urgence écologique, avec « Plan vélo », « Plan voiture électrique » et j’en passe. Je ne comprends pas le lien entre le Coronavirus, le vélo et la voiture électrique sinon que l’État veut confirmer son omniprésence, s’imposer dans toutes les perspectives, lui qui agit si mal lorsqu’il s’aventure hors de ses territoires régaliens. Emmanuel Macron, probablement soucieux de mieux s’accrocher à sa branche, a décidé de créer une commission (une de plus) avec vingt-six économistes. On crée des commissions, on pérore, on élabore d’épais rapports que personne ne lira. Mais les commissions donnent aux dirigeants une illusion d’importance et impressionnent (à l’occasion) le citoyen.

Le plan de relance dit écologique se fera à grands coups d’aides publiques que ne manquera pas d’accompagner une hausse de la fiscalité. L’État, le français plus particulièrement, sait déployer des trésors d’imagination pour remplir les caisses du Trésor public. La féerie fiscale ne cessera-t-elle donc jamais ? Personne ne semble avoir compris que ce plan de relance est d’abord un tour de passe-passe conçu par l’État et destiné à faire oublier ses immenses erreurs, ses prétentions meurtrières.

Lorsque je m’inquiète de la dette de la France, passant à l’occasion pour un vieux rabat-joie, on me rétorque volontiers que le Japon est à présent deux fois plus endetté que la France, soit 240% du P.I.B. ; le Japon, troisième puissance économique mondiale, loin devant l’Allemagne. L’une des raisons de cet endettement, et pas des moindres, le coût de la Sécurité sociale japonaise qui a fait comme en France le choix de la répartition. L’endettement est au Japon comme en France un choix politique. Le néo-keynésianisme y domine. Ce que ceux qui se moquent de mes inquiétudes à ce sujet ne savent pas, ou ne veulent pas savoir, c’est que la dette japonaise est détenue à 90% par des Japonais et par la Banque centrale nippone. Par ailleurs, la dette japonaise est assise sur de très solides actifs répartis dans le monde entier. Selon le ministère des Finances, les actifs externes nets du Japon atteignaient, fin de 2013, le montant de 325 000 milliards de yens, soit 2 334 milliards d’euros, ce qui fait du Japon le premier créancier mondial pour la vingt-troisième année consécutive ! Et cette tendance n’a cessé d’aller à la hausse.

Le cas français est plus compliqué et le choix de l’endettement pourrait mal tourner. Le seul moyen d’éviter la faillite serait de ponctionner directement l’épargne (considérable) des Français, fragilisant ainsi plus encore le pays. La sphère étatique est devenue monstrueuse. La France qui possède de considérables potentiels est véritablement occupée par son État, une force d’occupation qui déprime les énergies du pays. Emmanuel Macron (que je me garde d’accuser de tous les maux – il n’a pas créé cet État) est bien celui que j’avais flairé, un étatiste, comme François Hollande, un étatiste relooké mais un étatiste.

Face à mes inquiétudes, un ami tenta de me rassurer en me disant qu’un État ne peut faire faillite. Il y a pourtant plusieurs cas de faillites d’États, et récentes, lui fis-je remarquer, dont l’Argentine. Il précisa : « … un État comme la France ». La France a pourtant connu plusieurs défauts de paiement ; mais il est vrai que le pays est toujours là. Si on s’en tient à l’Europe, les défauts de paiement ne sont pas rarissimes, et c’est l’Espagne qui détient le record non seulement européen mais aussi mondial du nombre de défauts de paiement. La France a fait faillite près de dix fois entre le XVIe siècle et le XIXe siècle, et pour la dernière fois en 1812. C’est tout au moins ce que rapportent les travaux des économistes américains Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff qui certes ont commis des erreurs mais dont les travaux méritent d’être lus.

Il me semble que cette crise du Covid-19 aura pourtant des effets positifs sur l’économie, des effets qui seront portés par le secteur privé, avec adaptation aux nouvelles données. Je redoute pourtant que le pays ne s’enfonce plus encore dans l’étatisme, ces sables mouvants…

Olivier Ypsilantis

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Quelques considérations économiques, encore – 3/9

 

Je viens de lire un excellent article de Claude Sicard intitulé : « Plan de relance : la France trop faible pour s’en sortir ? » Je m’y attache car il confirme des impressions inquiètes que j’ai depuis des années et que j’éprouve à chaque fois que je reviens en France, soit un pays qui est devenu un « pays d’entrepôts », ainsi que je l’ai écrit, une désignation par laquelle je m’efforce de rendre sensible une part de mes inquiétudes.

Je prends toujours plus conscience du trop-d’État, du trop d’administration – ou bureaucratie – et, de ce fait, de l’encombrement des têtes qui épuise les énergies. L’impôt est devenu une obsession, le riche (mais où commence-t-il ?) est supposé, lorsqu’il n’est pas accusé, être à l’origine de tous les maux. Aucune réflexion sérieuse n’est menée par rapport à l’État, un État que je déclare être une force d’occupation qu’il faut chasser du pays, un État que les catégories sociales supérieures vitupèrent volontiers mais dans les bras duquel elles se jettent au moindre problème. Je le redis : la France est devenue otage de son État, un constat que j’ai fait il y a plus de vingt et sur lequel je ne suis jamais revenu ; il me semble de plus en plus pertinent. Mais comment réduire cet État ? Il a tellement métastasé… Oui, cet État est bien un cancer ; et de mon point de vue l’image n’est en rien forcée. On me traitera de tous les noms, en commençant par « libéral », une injure devenue aussi radicale que « fasciste ». Je m’en moque sachant que ceux qui en font usage ne connaissent ni le sens précis du mot fasciste et encore moins celui de libéral. Je reviendrai sur la signification du mot libéral dans un prochain article.

 

 

J’en reviens à l’article précis et factuel de Claude Sicard. Je le résume. Cette pandémie révèle la vulnérabilité de l’économie française. La France (mais aussi l’Espagne et pour d’autres raisons) va avoir de grandes difficultés à s’extraire de la situation économique dans laquelle elle se trouve. L’une des raisons, la principale raison, en est la désindustrialisation du pays, un phénomène dont on prend conscience aujourd’hui mais dont il aurait fallu s’inquiéter il y a quelques décennies.

Donc, Claude Sicard insiste sur la perte de richesse due à la désindustrialisation du pays. La crise a forcé l’État a une intervention particulièrement massive qui va augmenter sensiblement le cycle (infernal) dette/impôts.

Avant cette pandémie et le confinement consécutif, rappelons que le Produit intérieur brut (P.I.B.) par habitant (qui permet principalement d’appréhender le niveau d’activité économique d’un pays) situait la France en onzième position dans le ranking européen. Depuis des années, le taux de croissance du P.I.B. français est plutôt inférieur à celui des principales puissances européennes. L’État s’est installé dans le déficit alors que les prélèvements obligatoires sont beaucoup plus élevés que partout ailleurs, que la balance commerciale tend à s’installer dans le négatif et que le taux de chômage est curieusement élevé. Sur ce dernier point, en Europe, il n’y a guère que l’Espagne qui fasse « mieux » que nous. Pour faire face à ces questions, l’État a choisi l’endettement, tant et si bien que la dette extérieure du pays qui flirtait avec le P.I.B. est passée largement au-dessus avec la crise du Coronavirus, 115 % et peut-être bientôt plus. En Allemagne, le rapport dette/P.I.B. était d’environ 60 % ; suite à cette pandémie, il est passé pour 2020 à un peu plus de 75 %, ce qui reste supportable ; et tout indique que ce pays s’emploiera à le réduire pour ramener sans tarder sa dette autour des 60 % du P.I.B.

Cette pandémie aura révélé la gravité de l’étiolement du secteur secondaire (industriel), un étiolement qui s’est fait sur une bonne quarantaine d’années. Il ne s’agit donc pas d’accuser tel ou tel gouvernement, dit « de droite » ou dit « de gauche ». C’est un phénomène bien plus ample et bien plus profond. A la fin des Trente Glorieuses (une expression inspirée du livre de Jean Fourastié et qui couvre une période qui va des lendemains de la Seconde Guerre mondiale au choc pétrolier de 1973), nous rappelle Claude Sicard, le secteur industriel employait 6,5 millions de personnes et représentait 28 % du P.I.B. A présent, ce secteur emploie 2,7 millions de personnes et ne contribue qu’à 10 % du P.I.B. Considérant ces proportions, la France est devenue le plus désindustrialisé des pays européens, Grèce mise à part. Le secteur secondaire au Portugal représente plus de 24 % du P.I.B. – 20 % constitue une moyenne européenne en la matière.

La France aime les théories, elle s’en saoule. Les dirigeants (comme Emmanuel Macron) aiment s’entourer de spécialistes (le grand mot !), d’individus passés par les grandes écoles, de hauts fonctionnaires, et ils négligent trop souvent les entrepreneurs, le self made man, le secteur privé tout juste considéré comme un réservoir à impôts et taxes dont l’énumération suffit à donner le vertige.

Nos dirigeants et leurs conseillers se sont fondés sur la théorie dite des « trois secteurs de l’économie » qui voudrait qu’une économie moderne soit une société « post industrielle », c’est-à-dire sans industrie. Ainsi le déclin de notre industrie a-t-il été considéré comme le signe de la modernisation du pays. Et, de fait, j’ai grandi dans un pays où à l’école et dans la presse on laissait entendre que la France état un pays très avancé parce que le secteur industriel mais aussi primaire ne cessaient de baisser en pourcentage du P.I.B. au seul profit du secteur tertiaire, le secteur des services. Et je me suis laissé bercer jusqu’à la fin de mes années d’études avant d’être pris par de sérieux doutes sur ce qui était devenu une sorte de mantra décliné de mille manières mais qui toutes glorifiaient ce constat : la France est un pays moderne, très moderne : regardez les pourcentages secteur primaire / secteur secondaire / secteur tertiaire dans le P.I.B. Et le Français était rassuré. Le réveil est dur.

Claude Sicard : « Lorsqu’on établit une corrélation entre la production industrielle des pays (calculée par habitant) et les P.I.B. per capita de ces pays, on note un coefficient de corrélation étonnamment élevé, supérieur à 0,93. Cela signifie que la production industrielle des pays est bien la variable explicative de leur richesse ». De ce point de vue, le pays européen le mieux placé est la Suisse.

 

 

La liquidation progressive du secteur industriel français a des conséquences très lourdes sur l’emploi et le P.I.B. ; ce sont des millions d’emplois et des centaines de milliards d’euros de manque à gagner. Ces pertes en emplois et capitaux ont poussé presque mécaniquement l’État à intervenir pour soutenir le niveau de vie de la population – son pouvoir d’achat. Or, l’intervention de l’État ne signifie rien d’autre que de l’endettement et de la pression fiscale dans un mouvement qui rappelle celui de la « cage à écureuil ». Le Français tourne aujourd’hui dans une « cage à écureuil ». Il est vrai qu’ils sont de plus en plus nombreux à faire un bond hors de cette déprimante machine. Endettement, pression fiscale, dette extérieure, prélèvements obligatoires…

Claude Sicard : « Si notre industrie n’avait pas fondu comme elle l’a fait, le pays n’aurait pas eu à augmenter sa dette de quelque 80 à 100 milliards d’euros chaque année, et les prélèvements obligatoires se situeraient à la hauteur de ce qu’ils sont dans les autres pays européens. Les 350 milliards manquants ont été compensés par 100 milliards de dette de plus, ces dernières années, et 250 milliards de prélèvements obligatoires de trop. »

 Olivier Ypsilantis

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Quelques considérations économiques, encore – 2/9

 

Je mets en lien un article anti-démagogique, un appel écrit par un étudiant, Jérémie Dequet, et intitulé : « Le libéralisme français doit retrouver ses principes » :

https://www.contrepoints.org/2020/06/04/372834-le-liberalisme-francais-doit-retrouver-ses-principes#fnref-372834-1

 

J’en reviens à l’une de mes craintes : un interventionnisme étatique augmenté suite à la crise du Covid-19. L’État français déjà surendetté se sur-surendette pour soutenir le pays. On comprend sa hâte à mutualiser la dette, autrement dit à ajourner les réformes structurelles d’un État devenu néfaste pour le pays, véritable force d’occupation qu’il faudra bien réduire. Cet État qui prétend donner des leçons aux autres, cet État terriblement bavard et présomptueux qui se vautre dans les dépenses publiques a aujourd’hui un système de santé bien moins efficace que d’autres, tant en Asie (voir notamment la Corée du Sud, pays d’excellence et dans bien des domaines) qu’en Europe. La comparaison France/Allemagne sur ce point et sur bien d’autres est à présent accablante. Il faut consulter l’étude de l’I.R.E.F. (Institut de recherches économiques et fiscales, un think tank européen). La lourdeur bureaucratique et la centralisation expliquent, au moins en partie, les tristes performances de la France quant à la gestion de cette pandémie. L’État emprunte massivement pour aider le pays – il ne fait que mettre en place de nouveaux impôts, la dette étant de l’impôt en attente, ce que l’on oublie volontiers lorsque les taux d’intérêt tendent vers zéro ou sont même négatifs.

 

 

J’en reviens à cette mutualisation de la dette prônée et même implorée par des pays qui sont tombés dans la dette comme d’autres dans la drogue ou l’alcool, et j’en reviens à la France qui la réclame en espérant noyer sa dette dans une dette collective. C’est vraiment vouloir faire l’Europe par le bas. Dette et fiscalité sont devenues les deux mamelles de la République française et son État. La presse française bien-pensante glorifie cette mutualisation : le pays va pouvoir continuer à faire de la balancelle de jardin ; et par cette mutualisation on espère en venir sans tarder au fédéralisme, comme par phénomène de cause à effet. On évoque même un « moment hamiltonien » (voir Alexandre Hamilton, premier secrétaire au Trésor des États-Unis en 1790). Bref, c’est l’extase.

Une fois encore, cette Europe me dégoûte car elle se fait par le bas. L’Europe doit s’édifier grâce à la concurrence entre pays, une concurrence capable d’obéir à certaines règles, comme en sport, des règles qui peuvent être implicites, nées de l’usage, des règles de common decency que Jean-Claude Michéa définit de la sorte dans « L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes » : « Ensemble de dispositions à la bienveillance et à la droiture qui constitue selon lui (Georges Orwell) l’indispensable infrastructure morale de toute société juste » ; et, plus loin : « Mixte, historiquement constitué, de civilités traditionnelles et de dispositions modernes qui ont jusqu’ici permis de neutraliser une grande partie de l’horreur économique ». Ces dispositions et ce mixte ont quelque chose à voir avec le fair play. La common decency et le fair play peuvent contribuer à alléger les lourdeurs de l’administration et de l’étatisme et proposer un espace de liberté considérable. Ils peuvent être les régulateurs essentiels de la très nécessaire concurrence. Mais, me direz-vous, les individus ne sont pas fiables, il faut une entité supérieure, un État et une administration pour les surveiller. J’en reviens à cette réflexion de Ludwig von Mises que j’ai citée dans un précédent article : « If one rejects laissez faire on account of man’s fallibility and moral weakness, one must for the same reason also reject everykind of government action ». A word to the wise…

Cette Europe à laquelle aspirent les forces molles de l’Europe promet l’ennui et la coercition et à tous les niveaux, un socialisme gluant, démocratiquement poisseux. Vouloir mutualiser la dette comme veut le faire une France en faillite (et qui n’a pas renoncé à prendre ses aises via son État) promet un horizon confiné où le conformisme sera célébré, où les mots d’ordre seront mâchonnés. Je redoute cette Europe moi qui me suis toujours senti viscéralement européen. Il est vrai que j’espère une Europe par le haut, une Europe capable d’envisager le meilleur de chaque peuple et de s’en inspirer, de s’immerger dans les différences et de s’en enrichir, de refuser cette égalité qui n’est que promesse d’avachissement psychique, de repousser cette étatisation et cette administratisation (ce mot n’existe pas mais il dit ce qu’il veut dire) de tout, de se dresser contre cette infantilisation du citoyen qui ne sera plus autorisé à dire un mot plus fort que l’autre, une parole plus haute que l’autre. Cette Europe insipide me répugne, cette Europe qui ne rêve que d’impôts afin de faire prospérer une bureaucratie qui ne saura mettre fin à ses appétits puisque la concurrence (ce régulateur démocratique) sera évacuée. On se retrouvera encagé dans le monopole d’un super-État et on crèvera d’ennui. L’ennui est bien le plus grand danger qui guette l’Europe. Et c’est l’ennui qui suinte de Jacques Attali, ce chantre du « gouvernement mondial », d’un « État de droit mondial ». Cet homme mâche du brouillard. Il est sans conviction véritable. Il manque d’ossature, de nerf aussi. Il remue de « grandes idées » qui prétendent tout contenir, alors qu’elles ne font que passer sur tout. Cet homme est un banc de brume. Il est Jacques l’Insipide. Je me repose de lui en relisant une page de Murray Rothbard ou de Ludwig von Mises, de Friedrich Hayek ou de Frédéric Bastiat pour ne citer qu’eux. Ce faisant, je passe d’un verre d’eau tiède à des vins capiteux. Jacques Attali n’est qu’un boring old fart, a stick-in-the-mud, a pussyfooter ; et je vais vous le dire en bon français : cet homme est chiant à crever. Mais une fois encore, je me suis égaré et je risque de devenir vulgaire.

 

 

Mais tout de même ! Jacques Attali et ses petites berceuses, son ronron, son gouvernement mondial qui rêve d’en finir avec les entrepreneurs et la concurrence. Ce monde de taxation-subvention est-il notre avenir, « le monde d’après » ? Cette Europe super-État et ce gouvernement mondial que promeut Jacques l’Insipide ne sont que des filets jetés sur nous et destinés à étendre le racket par la violence de l’impôt, un pullulement d’impôts destiné à nous protéger des dangers engendrés par ceux-là même qui prétendent nous en protéger. Quand cessera enfin ce radotage médiatisé ?

Cette pandémie doit conduire à une réflexion approfondie sur l’analyse des politiques publiques et plus généralement sur l’État. Frédéric Bastiat (j’en reviens à ce grand Français si ignoré des Français, des étatistes tous diversement socialistes, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche en passant et en repassant par le centre), Frédéric Bastiat donc nous dit qu’il faut toujours, systématiquement, envisager simultanément « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ». Dans le cas qui nous occupe, ce qu’on voit c’est le déconfinement et ses phases.

Ce qu’on voit. Il n’est pas nécessaire d’insister : l’État s’est porté au secours du pays mais sans marge de manœuvre, avec une dette qui flirte avec les 100 % du P.I.B., rajoutant de la dette à la dette.

Ce qu’on ne voit pas. Cette opération massive est financée par les Français, dans un pays matraqué par la fiscalité. Le citoyen le moins vindicatif est en droit de se demander pourquoi le pays n’a pas été mieux protégé considérant les taux des prélèvements car, enfin, il finance l’Assurance maladie qui est rattachée à la Sécurité sociale. Il paye et très cher l’assureur public pour qu’il ait les moyens d’agir en cas de crise. Mais à quoi a-t-on assisté ? De très grandes entreprises (voir Pernod-Ricard, LVMH ou Décathlon) sont venues à son secours, bénévolement, en transformant leurs chaînes de production, et de petites entreprises voire des individus ont mis à disposition ce qu’ils avaient : des masques, des imprimantes 3D et j’en passe. Mais alors, question : que vaut cet État, cet énorme machin devenu l’assuré de la société civile (mal aimée de État) qui finance pourtant le service d’assurance maladie ?

Cette impréparation a conduit au confinement, un confinement strictement imposé sous peine de lourdes sanctions. Et ce confinement a terriblement ralenti les forces du pays lorsqu’il ne les a pas mises à l’arrêt. Les conséquences ne nous apparaissent pas encore dans toute leur ampleur, dans toute leur profondeur mais elles seront sérieuses. L’État a volé au secours du pays mais par des subventions et des dépenses, en un mot par l’endettement. Et la dette se paye toujours, d’une manière ou d’une autre, soit par une hausse d’impôts, soit par un rachat des obligations d’État par la Banque centrale européenne (B.C.E.) – une monétisation –, ce qui a pour effet d’augmenter le prix des actifs financiers puis réels, autrement dit de créer un impôt sur le patrimoine futur de ceux qui n’en ont pas encore.

L’État s’est porté au secours du pays ; mais sans être un esprit chagrin, on ne peut que constater que derrière cette pandémie maîtrisée (pour l’heure tout au moins) l’État a failli, a failli parce qu’il était déjà en faillite… L’Allemagne (qui dans bien des domaines peut être considérée comme un modèle) a su mieux gérer cette crise, pour diverses raisons, et d’abord parce qu’elle a des finances saines avec une dette qui avant cette crise s’en tenait plus ou moins à 60 % de son P.I.B.

L’État français qui se came aux impôts et au crédit comme on se came à l’héroïne et à la cocaïne a failli dans sa mission de protection puisqu’il a dû en appeler à la société civile, cette société par ailleurs taillable et corvéable à merci. Les Français auront payé trois fois pour un service qu’ils auront finalement assuré eux-mêmes : par le financement des hôpitaux et de l’Assurance maladie avant la crise, par le confinement, par le financement de la dette consécutive à la crise. Question : qu’est-ce qu’un assureur qui prélève trois fois une prime et qui ne rendra pas le service pour lequel il s’est fait payer ? Si cette crise ne conduit pas à une ample et profonde réflexion sur l’État en général et en particulier sur l’État tel qu’il se présente aujourd’hui en France, il n’y a plus qu’à mettre la clé sous la porte et vivre une vie d’anachorète.

Olivier Ypsilantis

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Quelques considérations économiques, encore – 1/9

 

Il aura fallu cette pandémie pour que les Français prennent conscience de l’état de désindustrialisation de leur pays, un état que j’ai perçu par l’observation au cours de voyages en France, un pays qui m’est apparu comme « un pays d’entrepôts » ainsi que je ne puis m’empêcher de le désigner depuis une trentaine d’années. On y entrepose et on y consomme, on n’y fabrique plus guère.

Aujourd’hui, l’industrie ne représente plus que 12 % du P.I.B. du pays contre plus de 20 % en 1975, un pourcentage qui est plus ou moins celui du secteur industriel en Allemagne aujourd’hui. Depuis plus de trente ans, l’industrie a peu à peu quitté le pays pour des raisons diverses et complexes, mais l’une d’elles semble se détacher : la fiscalité, une fiscalité éreintante à laquelle travaillent des armées de fonctionnaires que commande le Père Ubu armé de son sabre à phynance sur son cheval à phynance avec, entre autres fiscalités, la fiscalité de production.

 

 

Dans un rapport édité par l’Institut Montaigne, on peut lire : « Une politique de reconquête de la base productive française passe par l’allègement de la fiscalité de production. Afin de réduire le désavantage compétitif qui pèse sur les entreprises implantées dans l’Hexagone, il convient de baisser de moitié la taxe foncière sur les propriétés bâties (TFPB), soit 6,5 milliards d’euros ; de supprimer les fiscalités sectorielles de production, soit 4,9 milliards d’euros ; et de supprimer la contribution sociale de la solidarité des sociétés (C3S), soit 3,8 milliards d’euros. » Et je passe sur la kyrielle de sigles qui se rattache à cette fiscalité qui n’est qu’une partie de ce monument qu’est la fiscalité française. Il n’est pas exagéré d’affirmer que l’État français est devenu une force d’occupation étrangère qu’il convient de chasser du pays, d’affirmer aussi, ainsi que je le répète depuis des années, que la France est devenue l’otage de l’État.

La fiscalité de production est tentaculaire, avec ses multiples impôts nationaux et locaux. Elle est en France sept fois plus élevée qu’en Allemagne et deux fois plus élevée que la moyenne européenne. Le montant des impôts de production serait environ deux fois plus élevé que celui de l’impôt sur les sociétés. Au premier trimestre 2019, les marges des sociétés françaises étaient établies à 33,1 % contre 38,6 % en moyenne dans la zone euro et 40,6 % en Allemagne. La France est comme une automobile dotée d’un bon moteur mais dont les freins auraient été bloqués. L’État français (et peu importe les gouvernements qui se succèdent) est devenu le principal ennemi du pays.

Le désavantage compétitif est considérable. Aujourd’hui, moins de 10 % de la valeur ajoutée est le fait de l’industrie manufacturière (contre 19 % en 1995) alors qu’elle est d’environ 20 % en Allemagne où la fiscalité sur la production n’est que de dix milliards, ce qui est encore trop mais tout de même au moins sept fois moins qu’en France. Ainsi, depuis 2007, la production industrielle a progressé de 27 % en Allemagne et reculé de 3 % en France. Symbole de cet effondrement, la production automobile française a chuté de moitié en quinze ans.

Les impôts de production sont particulièrement néfastes, plus néfastes que l’impôt sur le revenu ou que les impôts sur la consommation ; ils sont néfastes comme tout impôt mais plus néfastes que tout autre impôt.  Précisons qu’en France la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) qui est classée parmi les impôts sur la production est un impôt sur la consommation.

Les montants et les pourcentages sont à réactualiser, mais sachons qu’en 2016 la fiscalité sur la production représentait en France 3,2 % du PIB (contre 1,6 % dans la zone euro), 10 % des recettes fiscales (contre 2 % en Allemagne) et 25 % de la totalité de la fiscalité économique (contre 5 % en Allemagne). La fiscalité sur la production a progressé en France de douze milliards d’euros entre 2007 et 2016, soit une augmentation de 20 %, largement supérieure à la hausse de la richesse nationale sur la même période (14,2 %). Contrairement à nombre de pays d’Europe qui depuis des années ont choisi de réduire significativement la fiscalité de production, la France n’en a rien fait portant ainsi un lourd préjudice au secteur secondaire en le désavantageant fortement au niveau de la compétitivité et en incitant l’industrie nationale à la délocalisation. L’État français est bien devenu le principal ennemi du pays, une force d’occupation dont il faut se débarrasser.

Nous nous sommes placés au plus haut du podium pour les prélèvements obligatoires, nous le sommes aussi pour les impôts de production qui sont une entrave à la compétitivité et tout simplement à la vie de l’entreprise. Cette fiscalité a entre autres nombreux effets néfastes celui de déséquilibrer la balance commerciale et d’appauvrir le tissu des PME (Petites et moyennes entreprises) et des ETI (Entreprises de taille moyenne) qui constituent l’essentiel de la richesse industrielle des principales puissances économiques, dont l’Allemagne.

 

 

Avec cette pandémie, on ne parle plus que de relocalisation, de circuits courts, fort bien ! Mais l’appareil d’État osera-t-il reconnaître que la délocalisation est essentiellement – pour ne pas dire exclusivement – le fait d’une fiscalité navrante ? Il faut arrêter de s’en prendre au capitalisme mondialisé. C’est bien l’État français qui a favorisé la perte de souveraineté du pays. Il faut le traiter comme on traite un cancer. Ce projet de relocalisation ne pourra être effectif qu’au prix d’un choc fiscal massif et un relatif effacement de l’État qui devra s’occuper d’économie aussi peu que possible.

L’harmonisation fiscale ne me plaît guère car la concurrence fiscale est un stimulant. Voir le cas de l’Irlande. Et j’espère un Royaume-Uni qui s’érigera en Singapour et viendra perturber cette Europe socialisante par une concurrence massive et tout azimut ouverte au monde. Mais l’harmonisation fiscale (et sociale) signifierait par ailleurs une baisse substantielle de la fiscalité en France (notamment la fiscalité de production ou l’impôt sur les sociétés, I.S.) car il n’est pas envisageable que l’Europe adopte les taux français qui donnent tout simplement l’envie de s’inscrire au Revenu de solidarité active (R.S.A.) et de le dépenser au bar du coin. N’oublions pas que c’est la concurrence entre États qui a permis l’air de rien de ramener les taux de l’impôt sur les sociétés très en-deçà des 30 % à 40 % sur les bénéfices conseillés par le rapport du Néerlandais Onno Ruding en 1992, soit l’harmonisation européenne de l’impôt des sociétés. Donc, vive la concurrence fiscale ! Et je souhaite que Messieurs des Anglais nous réveillent et bousculent cette Europe qui, France en tête, ne rêve que d’impôts, cette Europe administrative, tracassière et paperassière.

Car il me semble de plus en plus que sous le sympathique vocable d’harmonisation se cache une volonté d’uniformisation. Harmonisation, on pense à un orchestre symphonique qui accorde ses instruments tandis qu’uniformisation… Ainsi, en Espagne a-t-on une forte diversité fiscale, notamment sur la fortune, l’héritage et les donations, des impôts quasi inexistants dans la Comunidad madrileña, de loin la plus dynamique d’Espagne, plus dynamique que la Catalogne à présent. Et j’ouvre une parenthèse. Le duo actuellement au pouvoir en Espagne, Pedro Sánchez (P.S.O.E.) et Pablo Iglesias (Podemos), se montre favorable à une autonomie élargie voire à l’indépendance de la Catalogne (dans le cas de Pablo Iglesias) au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Fort bien. Ce qu’ils ne disent pas c’est qu’ils ont remué la question catalane dans le seul but de gagner des voix. Donc, on se présente la main sur le cœur pour le droit des peuples, une posture que la gauche affectionne, elle qui prétend détenir l’excellence morale ; mais aussitôt arrivé au pouvoir, on commence à reluquer la prospère Comunidad madrileña en laissant entendre que la fiscalité y est à revoir. Or, la liberté – la souveraineté et la spécificité – d’un pays, d’une province, d’un canton, et j’en passe, ne se limite pas à la promotion par les syndicats d’initiative ou offices de tourisme de danses folkloriques et de spécialités gastronomiques, elle est d’abord le contrôle exercé par ces entités sur leur système fiscal. Pensons aux Fueros de Navarra, un monde dense et fascinant qui ne pourra qu’embarrasser le jacobinisme, ce socialisme étatique.

Mais j’en reviens à cette confusion entre harmonisation et uniformisation. On s’emploie à masquer sous une agréable désignation, harmonisation, une désignation bien moins agréable, uniformisation. Et ainsi espère-t-on conduire au son d’un orchestre le citoyen, le faire aller d’un pas léger vers un horizon aussi déprimant qu’une cour de caserne, ce qu’il ne voit pas – la musique l’enivre. Et lorsque la musique cessera, il sera trop tard, les portes se seront refermées derrière lui.

La concurrence entre producteurs protège le consommateur. Il en va de même avec les États qui eux aussi doivent y être soumis afin notamment de proposer le meilleur rapport qualité/prix, plus exactement impôts/services. C’est aussi et d’abord pourquoi un État comme la France se démène pour l’avènement de l’uniformisation, pardon, de l’harmonisation fiscale : elle pourra proposer des services toujours plus médiocres et toujours plus chers sans plus rien avoir à craindre. Au niveau européen, la Suisse – la Confédération helvétique – est un excellent exemple des avantages de la diversité fiscale.

La question centrale, une question qui s’est avivée avec la pandémie du Covid-19, est celle de l’État, en particulier dans un pays comme la France où le Machin a tellement grossi que sa bedaine occupe tous les coins et recoins de l’Hexagone. Qu’il sache pourtant que les revenus et les patrimoines des individus ne lui appartiennent en rien et qu’il doit gérer son budget scrupuleusement, un budget qui ne lui appartient pas et qu’il n’a empoché que par la coercition ; car il lui faudra régler la facture et, si possible, autrement que par la coercition – autrement dit, autrement qu’en levant de nouveaux impôts. Le remboursement de la dette, à commencer par celle d’avant la pandémie, doit être réglé par une réduction drastique des dépenses publiques, une réduction qui ne passe pas exclusivement par moins de fonctionnaires mais par la diminution de l’État au profit de la société civile.

Je le redis, la question du volume de l’État est une question centrale, elle est la question, elle me préoccupe depuis des années et cette pandémie a avivé ma préoccupation. C’est pourquoi je me suis efforcé dans cette suite d’articles écrits dans une sorte d’urgence d’exprimer cette préoccupation, non seulement mes humeurs mais des alternatives qui ont une généalogie par ailleurs prestigieuse. Je sais que je ne serai guère entendu et simplement classé comme libéral, une désignation qui dans un pays abruti par l’étatisme suffit à faire de vous un possédé auquel il faut passer la camisole de force et le bâillon avant d’envisager un traitement chimique.

La crise du Covid-19 fait s’agiter des personnalités diverses du monde artistique, scientifique, économique, certaines fort bavardes mais sans réelles compétences, sans oublier les spécialistes, si nombreux, compétents en tant que spécialistes mais enfermés dans leurs spécialités et qui se bousculent voire se piétinent comme dans une scène de naufrage. La créativité française particulièrement active dans le domaine fiscal promet de s’en donner à cœur joie. Attendez, vous ne serez pas déçu. Les sbires du fisc reprennent leur souffle avant de matraquer. Vincent Lindon, excellent acteur par ailleurs, fait le dindon et nous gratifie de one-man-show qui nous font sortir les mouchoirs. Il propose une taxe « Jean Valjean », désignation dégoulinante de sentimentalisme, mais qu’importe ; le public est à la recherche d’émotions (faciles) et Vincent Lindon le lui en donne ; il met en la circonstance son talent d’acteur au service de la démagogie, d’une entreprise de racolage. Mais bon sang ! Comment écraser à ce point la réflexion sous l’émotion ? Comment ne pas rechercher les causes profondes de la situation dans laquelle nous nous trouvons et dont le Covid-19 est le révélateur ? Vincent Lindon fait le dindon.

J’ai été impressionné par l’acteur Vincent Lindon dans les deux films que j’ai visionnés récemment : « La loi du marché » (2015) et « En guerre » (2018) ; mais avec cette proposition de taxe « Jean Valjean », je me demande si ces rôles ne lui sont pas montés à la tête. Je me permets de mettre en ligne un article signé Francis Richard et intitulé « Taxe “Jean Valjean” : l’économie et Victor Hugo expliqués à Vincent Lindon », un article courtois mais ferme comme je les aime :

https://www.contrepoints.org/2020/06/07/373067-taxe-jean-valjean-leconomie-et-victor-hugo-expliques-a-vincent-lindon

Et un autre article très technique qui démonte la stupidité de la taxe « Jean Valjean ». Il est signé Samuel-Frédéric Servière et s’intitule : « Taxe Jean Valjean : la taxe voleuse à 20 millions par foyer en moyenne » :

https://www.ifrap.org/etat-et-collectivites/taxe-jean-valjean-la-taxe-voleuse-20-millions-par-foyer-en-moyenne

Les chiffres concernant les départs pour l’étranger du capital et du travail sont gardés secrets par l’État et ses gouvernements successifs. L’État qui se targue de tout contrôler déclare que sur ce point précis il ne peut donner des chiffres, même approximatifs. Curieux. Mais l’entêtement d’Emmanuel Macron, de son Premier ministre et du ministre de l’Économie et des Finances à ne pas vouloir rétablir l’I.S.F. en dépit de formidables pressions (dont celles des Gilets Jaunes) en dit long sur l’impact de ces départs sur l’économie française.

La délocalisation des forces productives du pays s’explique d’abord par : une fiscalité et des prélèvement sociaux dissuasifs, une réglementation et une normalisation excessives et inadaptées, une législation du travail surannée et juridiquement incertaine. Cette législation est incertaine comme l’est la fiscalité qui d’une année sur l’autre varie et se livre à des jeux d’illusion : on allège ceci pour alourdir cela et au total le poids de la fiscalité se trouve augmenté. A ce propos, on pourrait en revenir à cette remarque de Friedrich Hayek que j’ai rapportée dans une précédente suite d’articles sur l’économie, à savoir que « la raison principale pour laquelle l’impôt a progressé aussi vite qu’il l’a fait est l’illusion que par des moyens de taxation progressive le fardeau de l’impôt peut être substantiellement déplacé vers les épaules des riches. Sous l’influence de cette illusion, les masses en sont venues à accepter un taux d’imposition beaucoup plus lourd qu’elles ne l’auraient fait sinon. Le seul résultat majeur de cette politique a été la stricte limitation des revenus qui auraient pu être gagnés par les plus heureux comme gratification de la jalousie des moins aisés ». Autre remarque également rapportée dans cette suite d’articles et qui va dans le même sens, elle est de Philippe Nemo : « L’imposition ostensible des riches sert à détourner l’attention des pauvres pendant qu’on leur fait les poches. »

La fiscalité est une foire où sont proposés de nombreux jeux d’illusions d’optique.

Mais j’en reviens à la situation actuelle. Suite à ce confinement, les esprits confinés se remettent à bavarder et plus que jamais. Ils proposent généralement des « solutions », celles qui ont en (grande) partie contribué à nous conduire dans ces ornières où nous sommes à présent embourbés. Il y a en Europe une corrélation entre le taux de mortalité dû au Coronavirus dans un pays donné et le taux d’endettement de ce pays. Ainsi par exemple de la France, de l’Espagne et de l’Italie. La situation de la France est particulièrement révoltante, et je le dis calmement. Considérant le pourcentage des prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales nettes), soit 48 % du P.I.B., comment expliquer le nombre de morts dans ce pays ? Il ne s’agit pas de remettre en cause la qualité et le dévouement du personnel soignant, mais il y a bien eu une impréparation face à une menace qui avait été formulée auprès des plus hautes autorités, une impréparation liée au surpoids de l’État. Dans la sphère de la santé, les dépenses de l’administratif sont en France bien trop lourdes par rapport aux dépenses allouées aux femme et aux hommes « de terrain ». L’article suivant intitulé « Santé en France et en Allemagne : éléments de comparaison » mérite réflexion. Il est instructif pour qui veut être instruit, plus instructif que les simagrées de Vincent Lindon :

https://www.contrepoints.org/2020/04/06/368368-sante-en-france-et-en-allemagne-elements-de-comparaison

On retiendra de cet article que : « Le système allemand se caractérise par une concurrence entre les caisses d’assurance maladie publiques. Pour l’assurance maladie obligatoire, chacun peut choisir sa caisse. Tandis qu’en France, ce choix n’existe pas. La caisse dépend du lieu de résidence, et parfois du secteur d’activité. Les Allemands peuvent également choisir des caisses privées d’assurance maladie pour l’assurance obligatoire. Les salariés ont cette possibilité s’ils dépassent un certain seuil de revenus. Les travailleurs indépendants l’ont également. »

On retiendra également que la France a un système de santé pris dans des carcans administratifs, avec administration plus centralisée et plus complexe. Le système allemand est plus souple ; par exemple, les caisses négocient contractuellement avec les médecins et les établissements hospitaliers.

Une fois encore, il serait préférable de se pencher sur cette machine – l’État – qui consomme trop de carburant pour des performances relativement médiocres plutôt que de favoriser l’intervention de gens du spectacle style Vincent Lindon et sa taxe « Jean Valjean ». Je suis las du style démago et pleurnichard. Un peu de tenue, merde ! Retroussez vos manches, plongez les mains dans cette foutue machine et revoyez son fonctionnement.

Olivier Ypsilantis

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Des temps de l’histoire juive

 

Parmi mes plus beaux souvenirs d’un grand voyage dans le Sud de l’Inde, Cochin et la synagogue Paradesi. Dans cette synagogue, une suite de dix peintures réalisée par un artiste hindou en 1968, une commande des Juifs paradesis (« étrangers » en sanscrit).

Quelques mots avant de revenir dans cette synagogue. On peut également sous-entendre par « Juifs paradesis » les « Juifs qui fréquentent la synagogue Paradesi ». La désignation White Jews est également utilisée pour nommer les Juifs de Cochin, des Juifs arrivés en Inde après les Malabar Jews (ou Black Jews), généralement originaires du Moyen-Orient.

 

Une vue de l’intérieur de la synagogue Paradesi

 

Au sein même de la communauté des Juifs paradesis on distingue deux sous-ensembles. L’Inde est un pays très religieux et l’individu est d’abord défini par son appartenance religieuse. Ainsi ai-je pu étudier la gamme des subtiles nuances au sein même du monde chrétien au Kérala. Ces deux sous-ensembles juifs sont donc : les meyhuchasim (les Juifs paradesis à proprement parler) et les m’shuhararim (soit les « libérés », des descendants de convertis au judaïsme). En Inde, la conversion permettait d’échapper à l’implacable système des castes, ce qui explique pour l’essentiel les conversions à l’islam et au christianisme et, dans une bien moindre mesure, au judaïsme, des conversions qui s’opéraient dans les castes les plus basses de la société hindoue, voire chez les Dalits, les hors-castes, d’où la distinction opérée par les Malabar Jews entre les meyhuchasim (ceux qui sont de « bon lignage ») et les enam meyhuchasim (ceux qui ne sont pas de « bon lignage »), équivalents des m’shuhararim.

Je reviens à l’intérieur de la synagogue Paradesi, à cette suite de peintures destinée à commémorer les quatre cents ans de la fondation de cette synagogue, une suite qui prétend retracer l’histoire des Juifs de Cochin et avant même leur arrivée sur les côtes de l’Inde. Cette suite montre à la manière d’un livre d’images le départ des Juifs de Jérusalem pour l’Inde après la destruction du second Temple en 70 ap. J.-C. et leur arrivée à Cranganor, une ville au nord de Cochin. Un tableau montre l’empereur du Malabar, Cheraman Perumal, concéder à Joseph Rabban les « Tábuas de Cobre » sur lesquelles sont gravés les privilèges accordés au premier royaume juif d’Inde ; un autre montre la destruction du royaume juif de Cranganor ; un autre montre la fuite du dernier souverain juif de Cranganor pour Cochin ; un autre enfin montre la construction de la synagogue Paradesi sur un terrain concédé par le radja. Cette suite de peintures véhicule une information fort intéressante : elle ne cache pas cette longue période de tension entre les Black Jews à la généalogie juive mieux établie, plus ancienne, et les Juifs paradesis ou White Jews, une minorité au sein même de la (minuscule) minorité juive d’Inde.

Ces Juifs considérés avec une certaine réticence par le rabbinat parvinrent grâce à leur ténacité à bousculer les préjugés des Black Jews et, pour la plupart, à se hisser dans la société, et notablement. Il faut dire que l’ambiance indienne et son système de castes, radicalement étranger au judaïsme, n’était pas sans influence sur le monde juif, ce qui explique cette attitude des Black Jews envers les White Jews. De longues conversations avec des Indiens du Kérala m’ont permis de prendre la mesure de subtiles distinctions au sein de la communauté chrétienne suivant la tradition à laquelle leurs membres se rattachaient ; rien à voir avec le système des castes mais ces distinctions pour nous aberrantes s’expliquaient au moins en partie par l’ambiance dominante hindoue, l’hindouisme étant la religion dominante en Inde – on pourrait évoquer une porosité, un phénomène auquel aucune minorité n’échappe. Elle est fort discrète dans le cas qui nous occupe, mais le voyageur attentif ne peut qu’en prendre note.

 

Synagogue Magen David à Bombay

 

En 1685, Mosseh Peyrera de Paiva, Juif d’Amsterdam, visite Cochin en compagnie d’une commission formée de trois coreligionnaires. Il dédie l’essentiel de son emploi du temps aux Juifs paradesis et fait passer après eux les Juifs malabares d’Angicaimal (actuellement englobé dans Ernakulam). La visite de ces Juifs d’Amsterdam fait suite à une lettre envoyée en 1676 et écrite en hébreu par le membre le plus riche et le plus influent des Juifs paradesis, David Rahabi, une lettre qui répond à des questions qui lui avaient été posées au sujet de sa communauté. Rappelons que Cochin fondé par les Portugais est alors devenu hollandais.

Suite à cet échange épistolaire, la délégation juive hollandaise accorde la priorité aux Juifs paradesis, considérant leur statut économique et social. Rien d’étonnant à ce que dans « Notisias dos Judeos de Cochim », Mosseh Pereyra de Pavia prenne pour argent comptant ce que lui rapportent les Juifs paradesis, à commencer par une traduction des fameuses « Tábuas de Cobre » données par le rajah de Kodungalore (Cranganor) à Joseph Rabban au IVe siècle. Le document auquel s’attache Mosseh Peyrera de Paiva est constitué de traductions avec interprétations fantaisistes, ainsi que l’a fait remarquer le philologue Hermann Gundert au XIXe siècle, et idéalisation quant à la concession de privilèges. D’autres versions véhiculées par l’écrit de Mosseh Peyrera de Paiva minimisent explicitement l’origine et le comportement des Juifs malabares présentés comme des descendants d’esclaves de Juifs de Cranganor. La perte du royaume de Cranganor est explicitement attribuée aux Juifs malabares. Dans « Notisias dos Judeus de Cochim », l’auteur rapporte une dissension entre les descendants de Joseph Rabban. Selon cet écrit, des Juifs malabares se risquèrent à demander en mariage des filles et des petites-filles de ceux dont ils avaient été les esclaves. Leur prétention fut repoussée et les Juifs malabares appelèrent à l’aide le Samorim qui envahit Cranganor, provoquant la fuite des survivants vers Parur, Palur et, enfin, Cochin où se réfugia Joseph Azar, soixante-douzième roi de la maison de Joseph Rabban. Cette histoire précède la traduction des « Tábuas de Cobre ».

Je ne vais pas me perdre dans l’histoire de ce document présenté comme un témoignage pour l’Histoire et qui a été aménagé par les Juifs paradesis. La version plus ancienne que nous venons d’exposer brièvement rend compte de la mémoire collective des Juifs paradesis, une mémoire destinée à expliquer la situation économique et sociale inférieure dans laquelle se sont trouvés les Juifs malabares au cours des siècles, situation qui perdure lorsque Mosseh Peyrera de Paixa séjourne en Inde.

Ci-joint, un document historique de grande valeur sur les Juifs de Cochin :

https://www.youtube.com/watch?v=8schIwJWuVc

 

Le principal biographe d’Abraão Zacuto, Francisco Cantera Burgos, le dit descendant d’une famille juive établie dans le nord de la péninsule ibérique. Il serait né à Salamanca en 1452, ville où il aurait grandi et fait son éducation sous l’autorité de son père et du savant Isaac Aboab. On ne sait s’il a enseigné à la très prestigieuse université de sa ville natale. Francisco Cantera Burgos pense que non, Joaquim Bensaúde pense que oui. Quoi qu’il en soit les Juifs sont expulsés d’Espagne en 1492 et Abraão Zacuto avec eux. Il se réfugie au Portugal où il est loin d’être un inconnu, notamment à la cour de João II où il est reçu sans tarder. Un document daté du 9 juillet 1493 (un reçu d’un paiement en sa faveur par ordre royal) porte sa signature en hébreu : R. Abraham Zacut astrónomo do rei João.

 

Portrait gravé d’Abraham Zacuto

 

L’œuvre d’Abraão Zacuto est vaste. L’un de ses écrits a eu une influence particulière puisqu’elle a participé à  l’ouverture des routes maritimes du monde par le Portugal : l’« Almanaque Perpétuo » (Hajibbur Haganol en hébreu), un livre écrit en hébreu à Salamanca, une commande ou, tout au moins, une suggestion de son mécène, l’évêque de Salamanca, D. Gonzalo Pérez de Vivero, un livre écrit entre 1473 et 1478, édité à Leiria (une ville du Portugal au nord de Lisbonne) en 1496 par Mestre Ortas, lui aussi un Juif expulsé d’Espagne, le seul livre non écrit en hébreu édité par ce dernier. La traduction de l’hébreu au latin et du latin au castillan est faite par José Vizinho, un disciple d’Abraão Zacuto.

Il y a eu au moins deux éditions antérieures à l’édition de Leiria qui est l’édition princeps. Cette édition a deux versions, une en latin (on en connaît dix-huit exemplaires), une autre en castillan (on en connaît à peine quatre exemplaires, avec des variations d’un exemplaire à un autre). Mais il y a plus. Les deux versions de cette édition (la latine et la castillane) offrent des différences marquées par rapport à l’une des éditions antérieures et à celle de Francisco Cantera Burgos (établie à partir d’un manuscrit en hébreu de l’« Almanaque Perpétuo » déposé à Lyon). On en déduit que José Vizinho aurait apporté sa touche (des retouches) à l’édition de Leiria.

L’« Almanaque Perpétuo » reproduit le mouvement des astres en référence à des coordonnées astronomiques connues sous le nom d’éphémérides, soit des tables par lesquelles on détermine pour chaque jour la valeur d’une grandeur caractéristique d’un objet céleste.

Dans une introduction au manuscrit hébreu de « Almanaque Perpétuo », Abraão Zacuto présente ainsi son travail (je traduis du castillan la traduction de Francisco Cantera Burgos) : « Cette démonstration (…) se base sur la connaissance des mouvements du Soleil et de la Lune (…) ce qui ne nous a pas été interdit par nos maîtres (talmudistes) et ainsi me suis-je employé à les observer afin de rendre compte de tous ces mouvements qui parfois sont rapides et parfois lents comme nous le verrons dans ces tables. »

Je n’entrerai pas dans les détails techniques de cet ouvrage qui est plus un traité d’astrologie que d’astronomie et qui se propose essentiellement de prévoir les événements et les comportements des individus à partir de l’observation du ciel. Cet ouvrage se propose également de servir par l’observation du ciel et du mouvement des objets célestes la médecine, l’agronomie, la météorologie, la religion et j’en passe.

 

Une page de l’« Almanaque Perpétuo »

 

L’« Almanaque Perpétuo » reste surtout connu pour avoir fortement influencé la Náutica Portuguesa dos Descobrimentos. C’est à partir des observations relevées dans cet ouvrage que le Portugal va établir d’une manière scientifique la méthode permettant de positionner correctement les navires sur les mers et les océans et d’appréhender la forme et la dimension des espaces terrestres et maritimes. C’est grâce à cet ouvrage et aux corrections et perfectionnements apportés par le professionnalisme des navigateurs portugais que le Portugal ouvre les routes maritimes du monde.

A la fin du XVe siècle, l’Allemagne et le Portugal établissent de fortes relations culturelles et scientifiques. Commence alors une insidieuse révision de l’histoire de la science et les progrès de la navigation qui fait la part belle à l’Allemagne, notamment en Afrique. Alexander von Humboldt appuie ce révisionnisme et son autorité lui donne un cachet d’authenticité, un révisionnisme qui ira en s’accentuant et qui influera sur la Conférence de Berlin, soit le partage de l’Afrique par les puissances européennes (novembre 1884/février 1885). La rectification viendra à partir de 1899, avec Ernst Georg Ravenstein (1834-1913). Mais c’est surtout avec Joaquim Bensaúde et sa publication en 1912, à Berne, de « A Astronomia Naútica em Portugal na Época dos Grandes Descobrimentos » que ce révisionnisme allemand va être taillé en pièces. D’autres chercheurs poursuivront le travail. Et le très oublié Abraão Zacuto ainsi que d’autres oubliés retrouveront leur place. La place essentielle du Portugal (et de l’Espagne) est aujourd’hui mondialement et indiscutablement reconnue dans la Ciência Náutica dos Descobrimentos.

Olivier Ypsilantis

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Pedro Teotónio Pereira, ambassadeur chez Franco.

 

Il y quelque temps, j’ai rencontré chez un bouquiniste un personnage haut en couleur, exubérant et chaleureux. Je l’ai trouvé plus italien que portugais ; mais il était portugais. Nous avons sympathisé. Il en est venu à me parler de sa famille, à commencer par son grand-père, Pedro Teotónio Pereira, un nom qui ne m’était pas inconnu mais au sujet duquel mes connaissances manquaient de précision. Il me montra une série de photographies de cet ancêtre sur son iPhone dont une prise dans le Oval Office de la White House en compagnie de John F. Kennedy. Pedro Teotónio Pereira Pedro Teotónio était alors ambassadeur du Portugal aux États-Unis.

 

Pedro Teotónio Pereira (1902-1972)

 

Pedro Teotónio Pereira est un personnage clé de l’Estado Novo. Je ne vais pas me livrer ici à une présentation exhaustive et me limiterai à son rôle en tant qu’ambassadeur du Portugal au cours de la Guerre Civile d’Espagne puis au début de la Deuxième Guerre mondiale, en Espagne, des années au cours desquelles son influence a été particulièrement importante et a discrètement influé sur le cours de la Deuxième Guerre mondiale comme nous allons le voir.

Si Franco n’a pas franchement basculé du côté des forces de l’Axe, c’est en partie grâce à cet homme très peu connu hors du Portugal. On peut imaginer les conséquences d’une alliance ouverte entre l’Espagne et les forces de l’Axe (qui avaient généreusement appuyé Franco au cours de la Guerre Civile), soit la possibilité pour les troupes allemandes de foncer par l’Espagne vers Gibraltar, le verrouillage maritime de la Méditerranée, etc. etc. C’est aussi par la Méditerranée, en Afrique du Nord puis en Europe du Sud que les forces de l’Axe ont été vaincues.

Au cours de la Guerre Civile d’Espagne puis de la Deuxième Guerre mondiale, Salazar nomme comme ambassadeurs dans les principales villes du monde ses plus proches collaborateurs, parmi lesquels des ministres de l’Estado Novo.

Avant de passer au rôle d’ambassadeur de Pedro Teotónio Pereira à Madrid au cours de ces années cruciales, je mets en lien une notice biographique sobre :

http://app.parlamento.pt/PublicacoesOnLine/OsProcuradoresdaCamaraCorporativa%5Chtml/pdf/p/pereira_pedro_teotonio.pdf

Après avoir été de 1933 à 1936 Subsecretário de Estado das Corporações e Previdência Social, Pedro Teotónio Pereira conçoit sous la dépendance directe de Salazar la structure institutionnelle et juridique du corporatisme portugais. En 1936-1937 il est Ministro do Comércio e Indústria avant d’être nommé “agente especial do Governo portugués junto a Franco”. Il arrive à Salamanca le 19 janvier 1938, en pleine Guerre Civile d’Espagne.

C’est donc au cours de cette période que Pedro Teotónio Pereira va avoir le rôle le plus important de toute sa carrière au niveau international. Cet ambassadeur va s’employer discrètement et subtilement à contrarier la politique des forces de l’Axe en Espagne. Il commence par se placer ouvertement du côté de Franco (et il n’a pas à se forcer), un engagement de poids considérant le prestige dont jouit le Portugal de l’Estado Novo chez Franco et ses partisans. Puis il se démarque sans tarder de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste pour diverses raisons dont une domine : l’appétit de ces pays pour les colonies portugaises en Afrique. Ainsi, dès 1936, le gouvernement portugais a-t-il voté en faveur des sanctions économiques à la Société des Nations (S.D.N.) afin de protester contre l’invasion de l’Éthiopie.

 

Une partie de la correspondance entre Pedro Teotónio Pereira et António de Oliviera Salazar

 

Cet engagement franc et sa réputation d’« espanófilo » ajoutent à son autorité et ainsi Pedro Teotónio Pereira pousse-t-il ses pions et favorise-t-il l’influence anglaise puis anglo-saxonne au sein des élites espagnoles, ce qui lui permet d’infléchir la politique des Alliés au cours de la Guerre Civile d’Espagne puis de maintenir dans la neutralité une Espagne devenue franquiste au cours de la Deuxième Guerre mondiale.

Pedro Teotónio Pereira arrive donc à Salamanca le 19 janvier 1938. Les sympathies dans le camp franquiste penchent franchement en faveur de Hitler et Mussolini. En février de la même année, il suggère à Salazar de reconnaître le gouvernement de Burgos avant que ne le fasse l’Angleterre. Salazar suit sans tarder le conseil de son ambassadeur, par étapes, et en juin de la même année cette reconnaissance est formalisée. C’est donc une personnalité centrale de l’Estado Novo qui va discrètement mais inflexiblement faire prévaloir l’influence portugaise et derrière elle anglaise au sein d’une Espagne franquiste phagocytée par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste.

(Je me permets une parenthèse. Si le poids économique et militaire du Portugal est alors plus que négligeable, ce pays n’en exerce pas moins une discrète mais notable influence diplomatique liée à sa position dans l’Atlantique (voir notamment l’importance de l’archipel des Açores au cours de la Deuxième Guerre mondiale) et à ses colonies, notamment d’Afrique, ainsi qu’à une longue tradition diplomatique et à la qualité de ses diplomates, parmi lesquels Pedro Teotónio Pereira. La diplomatie portugaise au cours de la Guerre Civile d’Espagne puis de la Deuxième Guerre mondiale reste un passionnant sujet d’étude.)

Au cours de l’année 1938 le Pacte de Non-Agression est élaboré, un pacte qui doit permettre à l’Espagne de nouer de nouvelles relations. Il est signé le 17 mars 1939. En effet, à l’approche de la guerre, le Portugal et l’Espagne éprouvent le besoin de se rassurer mutuellement et de poser les bases d’une neutralité ibérique, une neutralité également tournée vers l’extérieur afin que l’un de ces deux pays ne se trouve pas indirectement entraîné dans une guerre avec l’autre. L’ambassade d’Allemagne est irritée par la manœuvre portugaise et l’appui anglais qu’elle reçoit.

Les efforts de Pedro Teotónio Pereira pour faire venir en priorité Franco au Portugal et non en Italie déplaît aux Allemands ; et si Franco ne le peut, Pedro Teotónio espère que son ministre de l’Intérieur, Ramón Serrano Súñer, puisse le représenter. Mais ce dernier commence par l’Italie et Franco par l’Italie puis l’Allemagne.

Le gouvernement de Burgos (Burgos est alors le siège du gouvernement nationaliste) se montre grandement satisfait du travail effectué par Pedro Teotónio Pereira en faveur de l’Espagne nationaliste sur la scène internationale. Certaines personnes bien placées commencent à comprendre le rôle que peut avoir le Portugal afin d’empêcher l’Espagne de se joindre aux forces de l’Axe, une alliance dont les conséquences pourraient être incalculables – on n’insistera jamais assez. Pedro Teotónio Pereira est inquiet. Il rapporte dans sa correspondance que les généraux espagnols qui se rendent dans les pays de l’Axe en reviennent enthousiasmés. Lorsqu’il rencontre Franco en juin 1939, Pedro Teotónio note toutefois que ce dernier semble avoir pris ses distances envers ces pays.

 

Premier volume des « Memórias » de Pedro Teotónio Pereira

 

La pression allemande et italienne ne cesse de s’affirmer. Pedro Teotónio Pereira sait qu’il lui faut rester vigilant et que le Portugal peut avoir un rôle diplomatique fondamental, notamment en éloignant l’Espagne de l’Axe. Il note avec attention les dires de Franco qui parfois l’inquiètent d’autant plus que le pouvoir semble monter à la tête du Caudillo. Certains de ses dires lui laissent penser qu’il veut se rapprocher de l’Axe. Il retient toutefois une remarque de Franco qui le rassure, à savoir que l’Angleterre aurait dû se laisser convaincre à temps de s’entendre avec l’Italie, l’Espagne et le Portugal – sous-entendu au détriment de l’Allemagne. Fin septembre 1939, Pedro Teotónio Pereira reste inquiet et déprimé. Le ressentiment de Franco envers l’Angleterre et la France est profond, et il est plus apeuré que séduit par l’Allemagne. Pedro Teotónio Pereira écrit à Salazar que Franco tient beaucoup plus de Sancho Panza que de Don Quijote.

La Deuxième Guerre mondiale. La sympathie de l’Espagne officielle penche plutôt du côté des forces de l’Axe. L’Espagne adhère au Pacte Anti-Komintern. Dans ses « Memórias », Pedro Teotónio Pereira note que la germanophilie se fait toujours plus démonstrative et s’en inquiète. Les Allemands quant à eux s’inquiètent de la trop grande influence de l’ambassadeur du Portugal dans certains milieux politiques et sociaux d’Espagne. Salazar donne des instructions à son ambassadeur pour qu’il persuade Franco de rester neutre ; évite de favoriser tout sentiment hostile de l’Angleterre envers l’Espagne ; évite que n’arrivent au Portugal des Italiens et des Allemands venus d’Espagne et susceptibles de se livrer à des actes de propagande.

Le début de la guerre est plus que favorable aux Allemands et les victoires allemandes sont applaudies par l’Espagne officielle tandis que l’Angleterre et la France sont durement critiquées. Pedro Teotónio Pereira doit jouer discrètement.

Avec les succès allemands et l’entrée en guerre de l’Italie, le 12 juin 1940, l’Espagne passe de la neutralité à la non-belligérance. On se met à envisager une attaque italienne contre Gibraltar et un débarquement anglais au Portugal. Je passe sur le ballet diplomatique qui s’en suit. Simplement, en octobre 1940, Pedro Teotónio Pereira rencontre Franco à Madrid et réaffirme l’amitié entre le Portugal et l’Espagne ainsi que l’intention de promouvoir simultanément la neutralité de ces deux pays suite à l’intervention italienne dans les Balkans. Ce même mois, Franco et Hitler se réunissent à Hendaye. Un protocole est signé qui prévoit l’entrée en guerre de l’Espagne aux côtés de l’Allemagne. Pedro Teotónio Pereira rend compte de sa grande inquiétude à Salazar.

Les revers italiens dans les Balkans ont de profondes répercussions en Espagne où l’on s’interroge. La question de Tanger aggrave les relations entre l’Angleterre et l’Espagne et complique une éventuelle aide économique et alimentaire à ce pays, un pays qui connaît la faim.

Début 1941, Pedro Teotónio Pereira note un léger changement d’attitude de l’Espagne officielle vis-à-vis de l’Allemagne et il en rend compte à Salazar.

2 janvier 1941. L’Allemagne propose à l’Espagne d’entrer en guerre. Franco déclare qu’il n’est pas préparé. Le 12, Hitler sollicite le libre passage de ses troupes vers Gibraltar et convie Franco à une nouvelle rencontre. Pedro Teotónio Pereira veut l’en dissuader. Samuel Hoare, ambassadeur britannique à Madrid, est convaincu d’une invasion de la péninsule ibérique par les troupes allemandes au printemps 1941. Il presse Pedro Teotónio Pereira afin qu’il organise une rencontre Salazar/Franco au plus vite. Le 29 janvier, Pedro Teotónio Pereira est reçu par Franco et lui évoque la possibilité de rencontrer Salazar.

 

Plan d’invasion allemand de l’Espagne

 

Ramón Serrano Súñer jubile à l’idée d’enfermer l’escadre anglaise de la Méditerranée et la détruire si elle venait à tenter de forcer le détroit de Gibraltar. Pedro Teotónio Pereira juge qu’une telle attitude relève du comble de la bêtise (rematada asneira) et insiste sur la nécessité d’une politique péninsulaire et solidaire. Il insiste également pour que Franco rencontre Salazar avant de rencontrer Hitler, au grand mécontentement des secteurs germanophiles d’Espagne qui veulent éviter un trop grand rapprochement avec le Portugal et qui préconisent la non-résistance aux troupes allemandes qui viendraient à traverser l’Espagne. Franco tergiverse et déclare qu’il ne prendra pas de décision relative à la politique internationale sans consulter le Portugal. Pedro Teotónio Pereira suggère à Salazar qu’il écrive à Franco. Je passe sur les démêlés entre Pedro Teotónio Pereira et Ramón Serrano Súñer, partisan d’une collaboration inconditionnelle avec l’Allemagne, Ramón Serrano Súñer qui regarde Salazar comme « un anglophone très dangereux » et « le dernier ami de l’Angleterre en Europe ». De son côté, Pedro Teotónio Pereira juge les Allemands installés à Madrid comme particulièrement dangereux, comme autant d’espions et de propagandistes dont personne, à commencer par Franco, ne perçoit la dangerosité. La presse portugaise est interdite en Espagne car jugée trop anglophile, ce qui provoque l’irritation de Pedro Teotónio Pereira qui demande des explications.

L’Espagne craint un débarquement anglais dans l’archipel des Açores ou au Portugal même, fin avril 1941. Pedro Teotónio Pereira engage Salazar à faire une déclaration relative à la question de l’archipel des Açores. Franco croit toujours plus en une victoire allemande. Il juge que lorsque les forces de l’Axe prendront Suez elles se retourneront aussitôt contre Gibraltar. La neutralité espagnole devient plus que jamais vitale pour les Anglais. Entre-temps, Franklin D. Roosevelt annonce dans un discours, le 27 mai 1941, son intention de précéder les Allemands et d’occuper les îles de l’Atlantique sous autorité portugaise.

En juin 1941, l’attaque allemande contre l’Union soviétique rapproche plus encore l’Espagne de l’Allemagne. La Legión Azul est envoyée sur le front Est sous le commandement d’Agustín Muñoz Grandes. L’ambassade du Royaume-Uni à Madrid est attaquée avec la complicité du gouvernement. Dans un discours du 17 juillet 1941, Franco annonce que la rupture avec le Royaume-Uni et les États-Unis est proche. Une fois encore Ramón Serrano Súñer jubile. La plupart des responsables militaires espagnols espèrent pourtant que l’Espagne ne soit pas entraînée dans la guerre et font pression pour éloigner Ramón Serrano Súñer du gouvernement. Par ailleurs, cette guerre contre l’Union soviétique rend moins probable une invasion de la péninsule.

En Italie, ainsi que le rapporte un journaliste italien à Pedro Teotónio Pereira, tout éloge du caractère et des méthodes de Salazar peut être presque à coup sûr interprété comme une attaque cinglante à l’égard de Mussolini.

 

Vue panoramique de Gibraltar au cours de la Deuxième Guerre mondiale

 

Début 1942, considérant les difficultés allemandes sur le front Est, Ramón Serrano Súñer manœuvre afin de se rapprocher du Portugal et donc se démarquer des forces de l’Axe. Une rencontre est organisée, le 12 février, à Séville, avec d’un côté Salazar et Pedro Teotónio Pereira, de l’autre Ramón Serrano Súñer et Nicolás Franco (frère de Francisco Franco et ambassadeur d’Espagne au Portugal). On se rassure mutuellement et la neutralité de l’Espagne et du Portugal sort renforcée. Cette rencontre alarme les Allemands – les Espagnols et les Portugais ne se rapprocheraient-ils pas des Anglais ? – et suscite une certaine inquiétude chez les Américains – les Portugais ne s’éloigneraient-ils pas des Anglais ? La rumeur d’un débarquement allié sur les côtes portugaises n’en continue pas moins d’inquiéter Franco, une rumeur entretenue par divers services secrets.

L’intervention alliée en Afrique du Nord (été 1942) renforce l’idée d’une défaite allemande, ce qui amène le remplacement de Ramón Serrano Súñer par Francisco Gómez-Jordana Sousa au ministère des Affaires étrangères. Les Espagnols redoutent plus que jamais que l’Allemagne n’exige un droit de passage dans le but d’attaquer les Alliés en Afrique du Nord. L’ambassadeur d’Allemagne à Madrid fait savoir qu’une déclaration de neutralité de la part de l’Espagne serait considérée comme une offense.

La conviction que la neutralité ibérique est la solution préférable ne cesse néanmoins de s’affirmer, à la grande satisfaction de Pedro Teotónio Pereira. La visite de Francisco Gómez-Jordana Sousa est annoncée à Lisbonne pour la deuxième quinzaine de décembre, signe d’une affirmation de neutralité de la part de l’Espagne. En conséquence, l’ambassadeur d’Allemagne à Madrid est destitué par Berlin. Suite à cette visite, Franco charge Francisco Gómez-Jordana Sousa d’organiser une autre rencontre à Ciudad Rodrigo.

A mesure que la guerre tourne à l’avantage des Alliés, le prestige de Salazar augmente. L’Angleterre mène sa politique espagnole toujours accompagnée par le Portugal, l’Angleterre qui est toujours plus consciente (et reconnaissante) du rôle pacificateur du Portugal. Francisco Gómez-Jordana Sousa recherche toujours plus l’amitié du Portugal, une priorité à présent. Franco qui sous la pression de l’Axe croit toujours plus à un imminent débarquement anglo-américain sur les côtes portugaises reste hésitant.

Salazar entame des négociations afin que les Anglais puissent établir des bases aux Açores. La chute de Mussolini et l’accord avec l’Angleterre favorisent Salazar. La perspective d’une défaite de l’Axe inquiète Franco qui s’inquiète de la survie de son régime et qui finit par opter franchement pour la neutralité.

Entre-temps, la « question du wolfram » devient centrale, Alliés et Allemands se disputant ce produit stratégique. En janvier 1942 et avril 1943, Lisbonne signe des accords avec Berlin en vue d’échanger du wolfram contre du fer et de l’acier. Suite aux négociations en vue de bases aux Açores, les Alliés parviennent à obtenir de Salazar des quotas d’importation de wolfram. En janvier 1944, les Anglais font pression sur le gouvernement portugais afin qu’il établisse un embargo sur le wolfram destiné à l’Allemagne. Parallèlement, les Américains font pression sur le gouvernement espagnol avec l’arme du pétrole. L’Espagne cède puis c’est au tour du Portugal qui, le 12 juin 1943, ferme ses mines de wolfram.

 

La mine de Panesqueira, une référence mondiale pour le wolfram

 

Pour les Anglais, le Portugal est une pièce maîtresse et l’une des fonctions (probablement la plus importante) de cette pièce est d’empêcher tout conflit dans la péninsule (ibérique) ainsi qu’un trop grand rapprochement entre l’Espagne et l’Allemagne. Les négociations entre le Portugal et le Royaume-Uni contribuent par ailleurs à améliorer l’image de l’Estado Novo au niveau international.

Pedro Teotónio Pereira fait remarquer que la cession de bases aux Açores n’est pas sans danger puisqu’elle peut signifier l’entrée en guerre du Portugal mais que la chute de Mussolini permet de creuser un fossé entre le Portugal et les forces de l’Axe, à commencer par l’Allemagne nazie.

8 octobre 1943, Franco et Salazar se retrouvent à Ciudad Rodrigo. Salazar informe Franco des facilités qu’il a offertes aux Anglais dans l’archipel des Açores. Dans sa correspondance avec Salazar, Pedro Teotónio Pereira note combien cet accord déplaît à l’Espagne. La presse espagnole reste d’ailleurs muette sur cette rencontre. Pedro Teotónio Pereira note également que les Portugais sont anglophiles par sympathie tandis que les Espagnols sont germanophiles par anglophobie. Quoi qu’il en soit, l’Allemagne surveille avec anxiété les suites de cet accord entre le Portugal et l’Angleterre et concentre des troupes le long des Pyrénées.

La guerre devient de plus en plus défavorable aux Allemands. Le régime franquiste prépare sa survie et se rapproche des Américains. Pedro Teotónio Pereira s’emploie de son côté à renforcer les liens diplomatiques avec l’Espagne, défendre les intérêts des Alliés dans la péninsule ibérique et assurer la survie de ces deux régimes après la fin de la guerre.

Après la guerre et son départ de Madrid, Pedro Teotónio Pereira occupe divers postes de première importance au Portugal même et est par ailleurs plusieurs fois nommé ambassadeur : au Brésil de 1945 à 1947, à Washington de 1947 à 1950, à Londres de 1953 à 1958 et, enfin, de nouveau à Washington de 1961 à 1963.

 Olivier Ypsilantis

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Un mot à propos de l’Iran

 

Encore un mot à propos de l’Iran. J’ai écrit plusieurs articles sur ce pays, des articles où malgré la gravité de la situation j’exprime un certain optimisme, voire un optimisme certain, ce que je vais encore faire, non pas un optimisme béat, dans le genre « je prends mes désirs pour des réalités », tout au moins je l’espère, mais un optimisme porté par un recul envers la machine médiatique, le recul qui permet de respirer un peu mieux, de faire parvenir plus d’oxygène à ses poumons et à son cerveau dans l’espoir de mieux analyser et, plus simplement, mieux voir.

Je ne suis pas un spécialiste de l’Iran, je ne fais que rapporter un point de vue libre, fait d’analyses et d’impressions, loin du tintamarre. Je n’exprime qu’une certaine liberté (je ne travaille pour personne) et sincérité. Je suis conscient de mes limites et de la fragilité de ce que j’exprime, je n’en dirai pas moins ce que j’ai à dire.

 

Maryam Rajavi (née en 1953)

 

Je vais me répéter mais dans ce monde bruyant il ne faut pas hésiter à se répéter. Je crois en l’Iran bien plus qu’en n’importe quel pays arabe. Certains pays arabes (parmi lesquels le pire, à savoir l’Arabie saoudite) courtisent Israël. Ils ne le font que par peur de l’Iran car leur haine d’Israël – de l’État juif – est radicale. C’est pourquoi il faut profiter de leurs simagrées – soyons pragmatiques – tout en gardant fermement en main l’arme destinée à les faire réfléchir, à les éloigner ou les abattre si nécessaire.

Le régime iranien tombera. Il est épuisé. Patience. Israël frappe ici et là, sectionne un tentacule de l’arc chiite qui s’étend jusqu’au Liban, avec le Hezbollah, et l’embargo épuise le pays. La chute de ce régime doit toutefois et en fin de compte être le fait du peuple iranien, de forces internes, avec une aide extérieure discrète et indirecte. Il ne s’agit pas de vouloir « libérer » les Iraniens et leur imposer la « démocratie » comme on l’a fait avec des pays arabes à présent plongés dans le chaos, un chaos installé partout, de l’Irak à la Libye en passant par la Syrie, et qui nous menace diversement. Le « Printemps arabe », une expression qui m’a fait éclater de rire sitôt que je l’ai entendue début 2011, formule de propagande ou de marketing – il s’agissait de vendre une révolution au parfum de jasmin… Il ne se passera rien de tel avec l’Iran. La partie est plus rude mais plus prometteuse, autrement plus prometteuse.

Je ne suis en rien un sympathisant du régime de Téhéran dont je souhaite la chute définitive ; mais les recherches et les observations que j’ai pu faire me conduisent toutes vers ce constat – et cette espérance –, c’est avec l’Iran que nous finirons par établir les relations les plus fécondes et durables, et je pense plus particulièrement à Israël. Certes, il arrive que cette espérance soit blessée – et comment pourrait-elle ne pas l’être ? – mais elle finit toujours par panser ses blessures, toujours.

L’islam est un produit d’importation en Iran, un produit importé d’une région qui se trouve aujourd’hui en Arabie saoudite, un pays de Bédouins qui n’a pour toute richesse qu’une idéologie et du pétrole – ce qui est déjà beaucoup me répliquera-t-on. L’islam chiite n’est pas né en Iran, l’Iran lui a donné un développement qu’il n’aurait probablement pas eu sans lui. L’adoption du chiisme, un courant ultra-minoritaire né dans le monde arabe, peut aussi être envisagée comme une manœuvre iranienne pour contrarier l’envahisseur arabo-sunnite (beaucoup plus frustre) et lui résister.

L’Iran a un immense héritage pré-musulman et ne le cache pas. Les Arabes quant à eux n’ont rien de plus que l’islam – mais j’allais oublier le pétrole ! Et n’allez pas croire que je sois arrogant ; il est indispensable de prendre en compte cette donnée afin d’avancer. Je n’ai rien contre le monde arabe, un monde dont il nous faudra divorcer et laisser en paix, c’est-à-dire à lui-même. Les Arabes font de grandes choses lorsqu’ils sont laissés à eux-mêmes, : ils s’effondrent et s’étouffent mutuellement.

 

L’ayatollah Hossein Ali Montazeri (1922-2009)

 

Les Iraniens (tout au moins ces nombreux Iraniens de l’exil et d’Iran avec lesquels j’ai eu le plaisir de converser) ne souffrent d’aucun complexe d’infériorité ou de supériorité à l’égard des Juifs et d’Israël, ces complexes qui sont à l’origine de tant de malheurs. Ils jugent plutôt qu’eux et les Juifs ont tout pour s’entendre et s’enrichir mutuellement.

Les Iraniens placent l’étude et la connaissance au-dessus de tout. Leur désir d’apprendre est immense, rien à voir avec les… Ils aimeraient faire équipe avec les Israéliens et dans tous les domaines. La connaissance iranienne n’est pas exclusivement et irrémédiablement destinée au développement du nucléaire militaire et au perfectionnement des missiles. Et les Iraniennes comptent pour beaucoup dans cette connaissance.

L’un des grands espoirs de notre temps est bien une entente avec l’Iran, une fois ce régime évacué. Le radotage coranique n’entre guère dans les intelligences iraniennes ; mais il faut résolument considérer que l’islam chiite entre dans l’héritage iranien sans constituer tout son héritage, loin s’en faut, un héritage immense, plusieurs fois millénaire, un héritage pré-islamique et qui n’est pas occulté, j’insiste. En Iran, on peut voir le portrait de l’ayatollah Khomeini et autres ayatollahs (de l’affichage officiel) mais aussi de souverains achéménides, à commencer par Cyrus le Grand et Darius le Grand, un affichage plus discret mais bien présent.

L’étude et le savoir sont également tenus en haute estime chez les femmes d’Iran. Que l’Iran connaisse un problème de natalité s’explique en partie par le fait que la femme iranienne ne s’envisage pas seulement comme une reproductrice, comme dans le monde arabe, reproductrice et servante des hommes.

De grandes choses se préparent en Iran. Le changement de régime se fera au prix de bien des violences ; mais ce changement, si on le veut profond et durable, ne peut que passer par le peuple iranien. Pas question de refaire ce qui a été fait contre Muhammad Mossadegh, ce grand iranien trop oublié. Pas question d’envisager l’Iran comme on a envisagé bien des pays arabes, de simples fournisseurs de pétrole, ce qu’ils étaient et restent il est vrai. L’Iran a beaucoup plus à nous offrir. La partie est autrement plus complexe mais autrement plus prometteuse. Restons à la disposition du peuple iranien. C’est lui qui doit nous orienter.

Ce régime meurtrier tombera. Le peuple iranien n’est pas ce régime. Des forces silencieuses travaillent à sa chute à l’intérieur et à l’extérieur de l’Iran. A l’intérieur même de l’appareil politico-religieux de discrètes dissensions agissent. L’ayatollah Montazeri qui fut le dauphin de l’ayatollah Khomeini a des partisans. Je vous invite à lire l’article mis en lien, intitulé : « 1988, crime contre l’humanité en Iran : le régime doit être tenu pour responsable » et signé Kobra Jokar. Je vous invite plus particulièrement à visionner la vidéo inclue dans l’article et intitulée « Massacre des prisonniers politiques en Iran : bouleversante révélation ». Vous y entendrez notamment un audio (mis en ligne par le Conseil national de la résistance iranienne France, le C.N.R.I.) avec la voix de l’ayatollah Montazeri qui s’exprime au sujet de ces tueries qui ont fait plus de trente mille victimes en trois mois, au cours de l’année 1988 :

https://www.contrepoints.org/2020/08/15/378100-1988-crime-contre-lhumanite-en-iran-le-regime-doit-etre-tenu-pour-responsable

 

Le symbole du Conseil national de la résistance iranienne (C.N.R.I.)

 

PS. Les Arabes devenus alliés « indéfectibles » d’Israël pour cause de danger iranien et chiite risquent un jour, pas si lointain, de réactiver la « question palestinienne », surtout si les Démocrates reviennent au pouvoir aux États-Unis. Les Arabes se moquent éperdument du « peuple palestinien », ce peuple inventé par la propagande soviétique, mais ils n’hésiteront pas à y revenir lorsque le danger iranien s’éloignera et que l’arc chiite sera réduit en morceaux afin de se mettre en valeur, soutenus par les opinions publiques occidentales, la française en particulier.

Pour ma part, et je ne suis pas le seul, j’ai toujours estimé que la « Cisjordanie » n’existait pas, que cette désignation devait être systématiquement remplacée par celle de « Judée-Samarie ». La réunification de Jérusalem (capitale d’Israël) devrait être suivie de l’annexion de la Judée-Samarie, pour des raisons culturelles, historiques mais aussi stratégiques et même tactiques. La frontière d’Israël devrait aller jusqu’au Jourdain. La « Cisjordanie » est comme une masse cancéreuse poussée à l’intérieur d’Israël. Il faut redessiner une frontière simple et bien lisible.

Il faut profiter de cette « amitié » avec certains pays arabes (elle sera de courte durée) pour annexer la Judée-Samarie. « Deux États, deux peuples » est devenu le mantra du gros de la troupe ivre de sa propre ignorance : il n’y a jamais eu de peuple palestinien, à moins de considérer cette désignation comme le faisaient les voyageurs jusqu’à des époques récentes qui voyaient spontanément les Juifs (de Palestine) comme « les Palestiniens ». Il n’y a pas de « peuple palestinien » côté arabe ; par contre, il y a bien un peuple arabe – divisé en nations.

Il est vrai que ce désir d’annexion se heurte à la question de la démographie car s’il est un domaine où l’Arabe excelle c’est la démographie. Étudiez par exemple la courbe démographique à Gaza où les anti-israéliens enragés déclarent que les conditions de vie sont proches de celles d’Auschwitz, (Gaza = Auschwitz, vous connaissez) : on s’y reproduit avec ardeur.

Quoi qu’il en soit, cette « amitié » de pays arabes envers Israël devrait se concrétiser par un système d’échange. Ces pays pourraient recevoir des quotas de « Palestiniens » et aider au transfert d’autres « Palestiniens » vers leurs pays d’origine, à commencer par la Jordanie (qui fut un temps appelée « Transjordanie », pendant à la « Cisjordanie » avec le Jourdain pour axe) et l’Égypte. A suivre.

 Olivier Ypsilantis

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Ma rencontre avec Marianne Cohn – 2/2

 

Mais j’arrête avec des informations que vous trouverez sur Internet (les sites où apparaît Marianne Cohn sont nombreux) et j’en reviens aux souvenirs de mon oncle où la figure de Marianne Cohn s’inscrit en filigrane, discrètement, mais avec une parfaite précision. Car, je le redis, toute cette enquête s’appuie sur ce court passage que je triture depuis des années et qui me dit enfin quelqu’un que je pense pouvoir nommer avec certitude.

  • Le séjour de Marianne Cohn à Moissac coïncide avec cette relation. Elle était à Moissac avant l’arrivée de mon oncle à Montauban, avant son engagement au 3ème Régiment de Hussards ; elle avait quitté le Tarn-et-Garonne des mois avant l’invasion de la zone non occupée.
  • La description physique ne contredit en rien les photographies que j’ai pu consulter en ligne, dont ce portrait, le plus volontiers reproduit, qui montre une jeune femme séduisante et aux cheveux plutôt courts, ce qui à l’époque était rare. Peut-être avait-elle un chignon, je ne sais. Dans le livre de Catherine Lewertowski, “Les enfants de Moissac, 1939-1945”, un passage va dans le sens de ce que rapporte mon oncle à propos de sa coiffure, un passage qui me fut signalé par Catherine Lewertowski qui m’aida ponctuellement dans ma recherche. Je rappelle que mon oncle a rédigé ses souvenirs une cinquantaine d’années après les faits, peu avant de décéder donc. La mémoire peut introduire des distorsions. Par exemple, Marianne Cohn était plutôt petite contrairement à ce qu’il rapporte. Le style sport-chic est bien le sien, avec ces amples chemises kaki, avec ce corsage blanc (sur cette photographie prise à Moissac et qui la montre au milieu de membres du M.J.S. (Mouvement de jeunesse sioniste), assise, adossée à un arbre). Et tout indique qu’elle ne se maquillait pas.
  • “Nous espérions tous deux pouvoir intégrer un mouvement de résistance…” J’ai toujours pensé qu’elle n’avait pas survécu à la guerre (sinon, n’ai-je cessé de me répéter, elle aurait adressé un signe, aussi discret soit-il, à celui qu’elle avait rencontré à Montauban), qu’elle avait été tuée en mission ou déportée pour faits de résistance. Il y a une quinzaine d’années, lorsque j’ai commencé cette enquête, une employée du C.D.J.C. m’orienta vers une autre grande Résistante, Ariane Knout ; mais je me suis vite rendu à l’évidence : Ariane Knout – “Régine” – ne pouvait être celle que je recherchais. Lorsque j’ai rencontré le nom “Fanny Neiger” dans The Central Database of Shoah Victims’ Names, nom auquel m’avait conduit “Montauban”, je m’y suis arrêté car la Feuille de Témoignage précisait son appartenance à la Résistance. La date de sa naissance (1915) n’entrait pas dans la période que je m’étais imposée (entre 1918 et 1923), elle ne décourageait toutefois pas cette recherche. Mais Fanny Neiger n’était pas Ariane…

 

Ariane Knout (1905-1944)

 

  • Ariane… Je n’ai jamais tenu ce prénom pour vraiment faux. Mais les Ariane nées dans les années 1920 sont très peu nombreuses. Pourquoi donc avoir choisi un prénom si peu porté, susceptible d’attirer l’attention donc ? Pourquoi ne pas avoir choisi l’un de ces prénoms alors si populaires ? Il y avait une clé à trouver. J’ai donc étudié les dérivés du prénom Ariane, assez nombreux, dont Aranka, très porté par les Juives d’Europe centrale et balkanique. Yad Vashem en dresse une liste considérable. J’ai repassé la mythologie grecque. Jacqueline Bromberger me conseilla d’écrire un roman, elle me conseilla même des titres, dont “Le fil d’Ariane”. Mais je n’avais aucun roman en tête ; je n’ai jamais eu aucun roman en tête. Ariane était une clé, un fil que je n’aurais jamais dû lâcher. J’ai donc répertorié ces femmes assassinées dont Yad Vashem a recueilli les noms, les prénoms, des dérivés d’Ariane. Je n’avais pas pensé à ce prénom qui n’est en rien un dérivé d’Ariane mais qui se tient pourtant tout près de lui : ARIANE, MARIANNE. Cette proximité aurait dû s’imposer sans tarder. Et je m’en veux. J’en étais à rechercher un fil du côté de la mythologie grecque… Marianne, un prénom alors très porté par les Juives allemandes, ce que j’ai pu vérifier, une fois encore, par Yad Vashem. Ce glissement de Marianne à Ariane va dans le sens d’un autre glissement, très astucieux, celui de COHN à COLIN, avec ce H dont la barre est retouchée (Marianne Cohn travailla aussi à la fabrication de faux documents, à Grenoble), ce qui donne H = LI. Colin, un nom qui ne pouvait éveiller la moindre suspicion. Et, de fait, Marianne Cohn sera tuée en tant que Résistante. Mila Racine, du Mouvement de jeunesse sioniste (M.J.S.), sa sœur de combat, sera déportée en tant que Résistante ; dirigée vers Compiègne (et non Drancy, réservé aux Juifs) puis Ravensbrück et Mauthausen enfin où elle périra dans un bombardement allié quelques jours avant la libération du camp.

 

 

  • “Son prénom était bien Ariane mais son patronyme était faux, et c’est avec des papiers falsifiés que ses parents et elle se protégeaient des autorités”. Très peu de Juifs se présentèrent aux autorités sous un faux nom. Des historiens (dont Léon Poliakov) l’ont bien montré. Découvrir un pseudonyme à côté d’un nom est donc en la circonstance un indice de poids. Sur le registre d’écrou (au n° 625) de la prison d’Annemasse, Marianne est devenue Marie, Marie Colin. Ariane, Marie, autant de variations à partir de Marianne. Sur ce registre, elle s’est fait naître à Montpellier. La date de naissance est quant à elle exacte : 17 / 9 / 22. Pourquoi Montpellier ? Je ne sais. Peut-être parce que cette naissance pouvait “expliquer” son type disons méridional : peau mate, cheveux de jais. Peut-être aussi pour une raison sentimentale, parce que le Mouvement de jeunesse sioniste était né dans cette ville (en mai 1942) avant de transférer (fin 1942) son centre d’opérations à Grenoble, alors en zone d’occupation italienne, où Marianne Cohn avait intégré ledit mouvement.
  • “Un jour que je rentrais de mission, Ariane m’annonça que ses parents avaient décidé de rejoindre des membres de leur famille réfugiés dans la région niçoise où les occupants italiens avaient bonne réputation auprès des Juifs” ; et : “Ses parents avaient gardé secrète l’adresse niçoise où ils ne devaient rester que peu de temps avant d’être relogés à une adresse qu’eux-mêmes ignoraient”. Marianne Cohn quitte Moissac pour Grenoble bien avant l’invasion de la zone non occupée (une appellation qu’il faudrait définitivement préférer à celle de “zone libre”, zone où de vastes rafles de Juifs ont été perpétrées avant le 11 novembre 1942), elle suit le Centre de documentation et son fondateur Simon Lévitte. De septembre 1942 à janvier 1944, elle participe donc à la structuration du Mouvement de jeunesse sioniste et au placement des enfants avant d’être affectée, à sa demande, aux passages clandestins d’enfants vers la Suisse organisés par Emmanuel Racine, le frère de Mila. Ce n’était pas Nice ou sa région mais plus ou moins dans cette direction. Et c’est en reprenant cette clé, en entrant “Haute- Savoie” sur le site de Yad Vashem que les portes ont commencé à s’ouvrir comme d’elles-mêmes. Lorsqu’elle rencontra Jacques, au printemps 1941, Marianne Cohn commençait avec les Éclaireurs Israélites de France à entrer dans la Résistance.

(En aparté. J’ai relevé une plaisante anecdote et je me demande si Marianne Cohn fut de la partie. Cette anecdote prend place à la maison de Moissac, avant son départ pour Grenoble. Après avoir visité des chantiers agricoles à la charge des Éclaireurs Israélites de France, des fonctionnaires de Vichy demandèrent à visiter la maison de Moissac. Lorsqu’ils apprirent qu’une chorale avait été organisée, ils voulurent écouter les enfants. Il leur fut servi “Judas Maccabaeus” de Haendel où retentit un chant de louange à Israël. Les fonctionnaires eurent un mouvement de recul, se regardèrent et prirent congé en marmonnant des compliments.)

 

 

  • Le père décoré de la Légion d’honneur, dans le rang d’officier, et ancien combattant de la Grande Guerre, un père qui “portait non sans fierté la rosette de la Légion d’honneur”, autant de précisions qui donnaient un certificat d’honorabilité française à la famille. Mais rien n’indique que mon oncle ait vu les parents ou, tout au moins, le père ; rien n’indique qu’il l’ait vu porter “non sans fierté la rosette de la Légion d’honneur”. Alfred Cohn était-il titulaire de cette décoration ? J’en doute. Les archives de l’Université française de Strasbourg (ce qu’il en reste) ne contiennent aucun document correspondant à ce que rapporte Marianne Cohn au sujet de son père. Jacqueline Bromberger (née en 1921) qui fréquenta alors cette institution m’a dit au téléphone : « Je vous garantis que si cet homme avait enseigné dans cette université, il aurait été une “célébrité” dans la communauté juive de Strasbourg à laquelle j’appartenais. Pensez donc, un agrégé de philosophie de surcroît officier de la Légion d’honneur et juif !”

Lorsqu’ils se rencontrèrent au printemps 1941, Jacques s’était engagé (le 13 mars 1941) au 3ème Régiment de Hussards, à Montauban. Un père officier de la Légion d’honneur, officier et ancien combattant, avait par ailleurs de quoi rehausser la fille aux yeux d’un jeune simple soldat. Jacqueline Bromberger : “Il n’est pas impossible qu’elle ait voulu en rajouter vis-à-vis de votre oncle”. Ce n’était en rien le cas.

  • Je vais chercher des informations sur les parents, le père en particulier, car je ne serais pas surpris qu’Alfred Cohn ait enseigné la philosophie ou une discipline proche (sémantique, épistémologie, esthétique, etc.), plutôt que les sciences de la nature.

Je le répète, Ariane/Marianne ne bouleversait pas les données, elle les infléchissait, ce qui est beaucoup plus efficace. Elle ne s’en remettait pas au : Plus c’est gros, mieux ça passe.

Les parents ont-ils laissé des écrits ? Ont-ils publié ? Je le redis, je poursuivrai cette recherche, et d’abord pour m’assurer définitivement qu’Ariane et Marianne ne font qu’une ; mais surtout pour mieux convaincre ceux qui me liront ou m’écouteront. Car je n’ai pas de preuve A.D.N., de photographie, de film, rien, je n’ai rien que cette page de souvenirs. Et je n’ai jamais retrouvé ces “deux ou trois billets laconiques qui se voulaient rassurants” ; j’aurais alors pu comparer l’écriture avec celle d’autres papiers probablement laissés par Marianne Cohn ; ils m’auraient apporté la preuve irréfutable… où m’auraient montré l’inanité de mes déductions. Il y a peu l’ouverture d’un secrétaire ayant appartenu à mon oncle, et dans lequel furent trouvés des documents relatifs à cette période, me fit espérer ces “deux ou trois billets laconiques”, mais rien.

  • Enfin, je trouve une réponse à une question qui m’a préoccupé dès le début de cette recherche. Où était la famille ? Où étaient les parents ? Ariane semblait jouir d’une parfaite liberté : “Ariane qui était bridgeuse vint faire le quatrième dans mon garni. Un jour, elle y resta et l’on nous vit partout ensemble”. Bien sûr, elle aurait pu être seule. Mais les réfugiés voyageaient généralement en famille. Et elle n’avait pas vingt ans. A présent je comprends mieux : elle n’habitait pas à Montauban où vivait mon oncle ; elle habitait dans les environs, quelque part dans le Tarn-et-Garonne. Et, de fait, j’ai commencé par chercher du côté d’Auvillar (ce qui m’a conduit à Adèle Kurtzveil), de Toulouse, où même d’un département limitrophe, la Dordogne où les réfugiés juifs étaient nombreux, répartis dans les villages. J’ai été en contact avec les Archives départementales de la Dordogne et j’ai “épluché” la somme de Bernard Reviriego : “Les Juifs en Dordogne, 1939-1944” et ses quelque mille sept cents notices biographiques. Mais je n’avais pas pensé à Moissac car j’ignorais tout, à commencer par l’existence de cette colonie d’enfants et d’adolescents au bord du Tarn. Je suppose que Marianne venait à Montauban pour se changer de Moissac. Elle quittait le village pour la ville, d’autant plus que la préfecture du Tarn-et-Garonne était alors pleine de réfugiés qui donnaient à la ville une ambiance animée ; j’ai lu plusieurs témoignages à ce sujet. Manuel Azaña y était mort peu avant, en 1940, le 3 novembre ; et peut-être Marianne Cohn assista-t-elle aux obsèques de celui qui avait été le président d’une République en guerre. N’avait-elle pas vécu en Espagne de 1934 à 1936 ? Il me faudrait retrouver l’itinéraire espagnol de la famille et comprendre pourquoi les parents Cohn choisirent cet exil, une destination très peu fréquente dans les années 1930. Manuel Azaña et le couple Cohn se connurent-ils en Espagne ? Alfred Cohn s’engagea-t-il aux côtés des Républicains ? Je le saurai. Libérés du camp de Gurs, les parents rejoignirent leur fille en mai 1941, au moment de la rencontre qui m’occupe. Ce que j’imagine : Ariane/Marianne prenait le train à Moissac pour Montauban. Le train franchissait le Tarn, passait par Castelsarrasin puis, après une grande courbe, longeait la D 958, passait par Les Mallaurens et La Ville-Dieu-du-Temple avant d’arriver à Montauban, une trentaine de kilomètres au plus.

 

 

Marianne Cohn a été assassinée début août 1944, par des agents de la Gestapo (ou des membres de la Milice ?), dans les environs d’Annemasse, à Ville-la-Grand, peu de jours avant la libération de la région. Elle avait été arrêtée à quelques mètres de la frontière suisse. Le 19 novembre de la même année, mon oncle touché par une rafale d’arme automatique à Fenneviller (Lorraine) était laissé pour mort alors qu’il servait une mitrailleuse antiaérienne installée sur la tourelle d’un char contre des soldats allemands embusqués en lisière de forêt. Deux balles dans le corps, une dans un bras, l’autre ayant éraflé le cœur qu’il fallut recoudre, une opération exceptionnelle alors. Mais lui et ses hommes avaient fait un carnage. Après les combats, des habitants de Badonviller et des environs se risquèrent dans la forêt. Partout dans les arbres, des cadavres de soldats allemands, des Gebirgsjäger. Il pleuvait du sang dans la forêt.

Je sais par ses souvenirs qu’il n’oublia jamais celle qu’il avait rencontrée à Montauban au printemps 1941. Personne n’en saura rien jusqu’à ce qu’il se décide, pressé par des anciens de la Division Leclerc, à écrire ses souvenirs de guerre. Il la rechercha mais il est préférable qu’il n’ait rien su. Je me pose encore la question : lui aurais-je rendu compte de ma recherche s’il avait été en vie ? Lui aurais-je montré des photographies à l’écran de Marianne Cohn en lui demandant s’il la reconnaissait ? Je ne crois pas. Pourquoi ? Pour l’épargner, bien sûr. Aurais-je pris le risque de l’entraîner dans ce passé ? Je me serais probablement tu d’autant plus que son cœur était devenu fragile suite à cette terrible blessure.

Il y a quelques heures Marianne Cohn m’était encore inconnue. Jean Deffaugt (Source : Yad Vashem), dans un article consultable sur Internet, déclare que les assassins de Marianne Cohn étaient des Français de la Milice, un témoignage des plus importants : Jean Deffaugt était maire d’Annemasse au moment des faits et il figure parmi les Justes de France. (Ariane Knout de l’Armée Juive (A.J.) fut quant à elle abattue par la Milice, à Toulouse, le 22 juillet 1944, quelques jours donc après Marianne Cohn, il n’y a pas de doute à ce sujet). Quoi qu’il en soit la fin de Marianne Cohn a été atroce. Je ne lui aurais donc rien dit.

Au cours de sa longue convalescence, Jacques se rendit fréquemment au “Lutétia”, cet hôtel sur le boulevard Raspail par où transitaient les survivants des camps. Il y consultait les listes, espérant un indice, mais en vain.

Je me suis rendu à Montauban où Jacques rencontra Ariane, son “premier coup de foudre”. J’y ai fait une sorte de pèlerinage. On m’indiqua le salon de thé où il la vit pour la première fois, le “Sans Souci” aujourd’hui “Le Flamand”. J’ai pris place au fond de la salle et me suis efforcé d’imaginer leur rencontre à la manière d’un metteur en scène. Puis je suis allé à la cathédrale où Ariane et Jacques avaient écouté le sermon de Monseigneur Théas, évêque de Montauban, qui fustigeait les antisémites comme le faisait son supérieur, Monseigneur Salièges, archevêque de Toulouse.

 

“Le Flamand” où ils se sont rencontrés, alors le “Sans Souci”.

 

J’entrepris des recherches au Centre de Documentation Juive Contemporaine, rue Geoffroy-l’Asnier, où l’on m’aida spontanément. On trouva bien une Ariane. Mais l’Ariane que je recherchais n’était pas la fille de Scriabine et la nièce de Molotov, chrétienne convertie au judaïsme, mais d’un agrégé de philosophie, professeur à l’Université française de Strasbourg, ancien combattant de la Grande Guerre et officier de la Légion d’honneur…

Jacques avait eu dans l’idée de cacher Ariane et sa famille en Corrèze, chez des cousins. Mais ces réfugiés préférèrent partir pour Nice où les Italiens avaient bonne réputation auprès des Juifs. Auraient-ils été victimes d’Aloïs Brunner, comme tant d’autres ?

Lorsque le 19 novembre 1944 Jacques s’exposa sur la tourelle de son char pour en tuer (devise de son unité) pensa-t-il à cette jeune femme rencontrée au printemps 1941 ? N’avait-elle pas espéré elle aussi se battre contre l’Occupant ? N’avaient-ils pas partagé les mêmes indignations ? Les mains crispées sur la mitrailleuse, devant le haut et sombre rideau d’arbres, ne pensa-t-il pas à elle ? Je me plais à le penser. Et je pense souvent à eux, à elle, à cette femme qui aurait pu être ma tante.

Marianne Cohn me renvoie à une femme que je vis comme une possible Ariane au cours de mon enquête, Rébecca Mokotowitch (née en 1923). Elle passa par Montauban et mourut à Bergen- Belsen, le 25 mai 1945, soit quelques jours après la fin de la guerre. Je vis quelques autres femmes comme de possibles Ariane, mais fugitivement ; mes suppositions étaient vite réduites à rien. Seule Rébecca Mokotowitch m’accompagna durablement, avec ces deux Feuilles de Témoignage, l’une déposée par un cousin, en 1984, l’autre par une sœur, en 2001.

Cette recherche m’aura permis de nombreuses rencontres, certaines bien émouvantes, comme cette femme, Raymonde Ajzenbaum, qui m’écrit : “Je suis désolée, mais les renseignements que vous me donnez ne correspondent en rien à ce que je sais de ma tante. Ce n’est absolument pas la même personne. Je le regrette car une histoire d’amour comme celle-ci en temps de guerre c’est très beau, très émouvant. Je souhaite que vous la retrouviez. Et surtout, dites-le moi. Cela m’intéresse vraiment et je serais si heureuse pour vous. Je vous joins une photographie de ma tante (à côté de ma grand-mère) à Montauban afin que vous puissiez les comparer si vous la retrouvez. Ma tante et ma grand-mère (sur la photographie) ainsi que mon père sont morts en déportation”. Je lui écrirai si… C’est promis.

En complément :

Et l’enquête n’est pas close. J’aimerais rencontrer des personnes qui ont connu Marianne Cohn. J’aimerais en savoir plus sur sa famille. Sa sœur cadette est-elle encore en vie ? J’aimerais savoir si Marianne Cohn jouait au bridge, un détail qui pourrait me conforter plus encore dans la certitude qu’Ariane et Marianne ne font qu’une. J’aimerais rassembler une documentation ; par exemple, me procurer ce mémoire de maîtrise (Paris VIII Vincennes/Saint-Denis 1996-1997) de Magalie Ktorza-Renaud, “Marianne Cohn-Colin. L’image d’une jeune résistante juive pendant la guerre”.

Malgré l’intimité qu’eurent Ariane et Jacques, elle ne lui confia pas son nom ; mais elle lui confia qu’elle et sa famille utilisaient un nom d’emprunt, nom qu’elle ne lui confia pas. Elle lui confia son prénom, la part la plus intime d’une identité, elle le lui confia en lui soustrayant une lettre, le M, ce qui suffisait à en faire un tout autre prénom et en rien un dérivé. Au sortir de la messe elle lui confia qu’elle était juive, l’émotion. Cette ambiguïté s’explique par le fait qu’elle commençait à entrer dans la clandestinité (ce que mon oncle allait bientôt faire pour le compte de l’Organisation de Résistance de l’Armée (O.R.A.), jusqu’à son engagement dans la Division Leclerc (la 2ème Division Blindée), à la Libération de Paris), elle s’explique aussi par les sentiments qu’elle éprouva pour lui, sentiments qui s’accordaient mal avec des mensonges, de très nécessaires mensonges qui en la circonstance n’en faisaient pas moins souffrir ses sentiments. Et Ariane se déclara fille unique pour protéger sa sœur. Cette fille d’intellectuels avait quitté l’Allemagne avec sa famille dès 1934, année de la mort du maréchal Paul von Hindenburg et de la nomination par plébiscite d’un caporal autrichien comme Reichsführer et président du Reich. Forte de son éducation et de ce passé d’exil (la France était le deuxième exil de cette fille qui n’avait pas vingt ans), Marianne Cohn ne devait pas manquer d’esprit d’analyse et de force intuitive. Ils ne furent que 37 000 Juifs allemands (sur plus de 500 000) à prendre le chemin de l’exil dès l’arrivée des nazis au pouvoir, soit environ 7 % de la communauté.

 

Symbole de l’organisation à laquelle appartenait Jacques dans la Résistance

 

Je poursuivrai cette enquête. Je le redis, je veux en savoir plus sur cette femme ; et je veux multiplier les preuves qu’Ariane, l’inconnue de Montauban, est bien Marianne Cohn, aussi sûrement que Marianne Cohn est Marie Colin de la prison d’Annemasse. Il y a quelques mois, au cours d’une conversation téléphonique, Jacqueline Bromberger se mit à rire et de sa voix bien timbrée elle me dit : “Je vous écoute et je crois bien que vous êtes amoureux d’Ariane. Si vous écrivez un livre, il vous faudra le dire ”.

Je ne puis taire que j’ai une dette envers celle que j’ai tant recherchée, une dette littéraire en quelque sorte. Depuis des années l’inconnue de Montauban m’accompagne dans mon travail, à tel point que je me suis souvent demandé si la nommer enfin ne reviendrait pas à me priver d’une force très particulière, une crainte qui me fait parfois sourire.

En aparté. Marianne Cohn fut arrêtée, le 31 mai 1944 ; elle avait vingt-deux ans, l’âge de ma fille aînée. Elle accompagnait un groupe de vingt-huit enfants et adolescents, âgés de quatre ans à seize ans, respectivement l’âge de mon fils et de ma seconde fille.

Ces pages ne sont qu’une ébauche, une première tentative de mise en ordre. D’autres suivront comme autant de compléments.

 

Une lettre de Marianne Cohn écrite fin juin ou début juillet 1944, à la prison Pax d’Annemasse au frère de Mila Racine, Emmanuel (Mola) Racine, son camarade et supérieur, On peut y lire :

Mon cher Mola,

Ça me fait un drôle d’effet de te savoir là. Si tu veux, essaye de nous voir demain matin, M. t’expliquera. Ce que je pense de la situation : ils n’attendent que des ordres pour expédier les gosses à Dr. [possible référence au camp de Drancy]. Moi, je suis une “femme fichue” d’après le chef de la maison, ce qui veut dire Montluc [prison] ou Compiègne [camp d’internement]… Mais pour moi ce sera bien plus long que pour les 12. Plus ça va bien, plus j’ai peur pour eux. C’est pourquoi il faut absolument faire quelque chose pour eux. On ne m’a rien dit pour la lettre, j’ai su par le chauffeur. On ne m’interroge plus. On essaie de me tenir loin des gosses. Je n’ai reçu ni visite ni livre de prières. Contrairement à ce que je t’ai écrit, l’enquête au sujet de Marie-Anne semble s’être bien passée. Ravitaillement interdit pour les gosses, on m’a fait une scène épouvantable à cause du beurre il y a trois jours. Moi je peux recevoir tout ce que je veux. A part ça, tout va bien. On travaille pas mal et les gosses en sont contents. Hôpital impossible. Et de toutes façons pas la peine. Merci tout spécialement pour le savon arrivé juste au bon moment. Et pour tout le reste… Et bien amicalement à tous. A bientôt ?

Alors que je m’apprêtais à poster la deuxième partie de cet article, le neveu de Marianne Cohn m’a fait parvenir par e-mail une photographie d’une page d’un livre où figure l’écriture de Marianne Cohn, écriture que j’ai découverte il a peu par la lettre ci-dessus reproduite. Ce livre, « Madame Curie » d’Ève Curie, treizième édition chez NRF Gallimard. Noté au crayon noir : Marianne Cohn 45 rue Fessart Boulogne 13.IX.38. Un volume de cette même édition figure dans ma bibliothèque ; je m’étais promis de le lire mais ai tardé ; j’ai à présent une raison de le lire et sans tarder.

Olivier Ypsilantis

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