Friedrich August von Hayek – 1/2

 

Un article rédigé en m’appuyant sur des travaux du Portugais José Manuel Moreira, plus particulièrement sur des textes réunis dans le livre intitulé « Libertarismos: Entre o Conservadorismo e o Socialismo ». José Manuel Moreira (né en 1949) a notamment contribué au Portugal a une meilleure connaissance de l’École autrichienne d’économie.

 

Friedrich Hayek (1899-1992)

 

Friedrich August von Hayek, plus connu sous le nom de Friedrich Hayek, est généralement considéré comme le père du néolibéralisme, surtout depuis qu’on l’envisage comme l’inspirateur des révolutions conduites par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Dans les pays qui ont appartenu au bloc soviétique, il reste un auteur assez lu – il a été très lu, et clandestinement, notamment par la photocopie, avant la chute du Mur. Il y est respecté pour sa ténacité et son courage à démasquer dès ses premiers écrits les promesses du socialisme. A ce propos, les écrits de cet Autrichien n’auraient-ils pas discrètement contribué à la chute de l’Empire soviétique ?

La reconnaissance de l’importance de Friedrich Hayek par le monde académique et intellectuel occidental s’est faite comme à reculons et à contre-cœur. Lorsqu’il publie « The Road of Serfdom », la majorité des gens comme-il-faut (soit cette intelligentsia de gauche qui s’est enkystée en Occident après la Deuxième Guerre mondiale, grâce aux manœuvres magistrales, reconnaissons-le, des services de propagande staliniens) le boude.

Hâtons-nous de préciser que l’opposition radicale de Friedrich Hayek au socialisme ne suppose pas une remise en cause des intentions du socialisme et de leur valeur. C’est aussi pourquoi ce penseur m’intéresse. Son opposition au socialisme n’est pas un a priori. Il éprouve même envers lui une certaine attirance avant de se reprendre par la réflexion. Ainsi juge-t-il que le socialisme est avant tout une erreur intellectuelle, a fatal conceit, ce qui explique que son écrit le plus connu, « The Road to Serfdom », soit dédicacé “To the Socialists of All Parties.” Comme beaucoup de personnes de sa génération, Friedrich Hayek a des sympathies pour le socialisme fabien.

Ludwig von Mises a grandement contribué à faire connaître Friedrich Hayek dont la défense de l’économie libérale ne procède pas exclusivement de l’étude mais de son expérience, de sa vie à Vienne dans l’immédiat après-guerre, une expérience qui marquera toute sa vie de penseur libéral. On sait qu’une partie de l’Autriche a été occupée par les Soviétiques de 1945 à 1955, avec Vienne incluse dans la zone d’occupation soviétique et divisée en quatre secteurs, une situation comparable à celle de Berlin.

Après Vienne, Friedrich Hayek vécut à Londres, puis à Chicago, puis à Freiburg im Breisgau où il décédera. Il a donné des conférences dans de très nombreux pays, dont le Portugal.

La théorie économique de Friedrich Hayek (en particulier sa théorie sur l’influence de l’homme créatif, soit l’entrepreneur) est inséparable de ses idées relatives à d’autres domaines du savoir. C’est un point important ; mais il est vrai qu’il est difficile d’isoler ce qui est important dans une œuvre où les idées et les valeurs s’entrecroisent pour former une fine trame. Deux fils de cette trame peuvent être suivis et mis en rapport avec d’autres penseurs autrichiens parmi lesquels Friedrich von Mises : l’ordre spontané et les limites du rationalisme, ce qui conduit à la distinction entre deux types de libéralisme : 1. Le rationalisme issu d’une tradition utilitariste qui met l’accent sur la raison et la capacité de l’homme à maîtriser son milieu. 2. Une tradition ouverte et évolutive anglaise (voir la common law) ou classical liberalism qui pointe les limites de la raison et des forces de l’ordre spontané, et qui propose un ordre entre instinct et raison.

Friedrich Hayek considère qu’outre le marché il existe d’autres outils fondamentaux de la civilisation (parmi lesquels la langue, la morale, le droit, la monnaie) qui doivent être envisagés comme les produits d’une croissance spontanée et non d’un dessein humain. Que les pouvoirs organisés se soient appropriés et s’approprient ces deux derniers outils pour les pervertir ne doit pas nous faire oublier leur croissance spontanée.

Le libéralisme de Friedrich Hayek met l’accent sur la tradition. Il juge que ce qui rend l’homme bon n’est ni la nature, ni la raison mais la tradition. Il juge que la culture n’est ni naturelle, ni artificielle, ni génétiquement transmissible, ni rationnelle dans ses structures et contours. Il juge que l’homme n’a pas adopté de nouvelles normes de conduite parce qu’il est intelligent ; au contraire, il est devenu intelligent parce qu’il s’est soumis à de nouvelles normes de conduite, d’où l’appréciation suivante : jamais nous ne concevons notre système économique, nous ne sommes pas assez intelligents pour ce faire.

Friedrich Hayek est un libéral-conservateur, à ne pas confondre avec un néo-conservateur. Il termine « The Constitution of Liberty » (que certains considèrent comme une suite de l’essai de John Stuart Mill, « On Liberty ») par un post-scriptum intitulé « Why I Am Not a Conservative ». Dans « The Fatal Conceit: The Errors of Socialism », il se souvient de ce post-scriptum et souligne que son conservatisme se limite à des aspects moraux.

Friedrich Hayek est un libéral-conservateur au point qu’il n’est pas insensible aux plaintes de ceux qui jugent que le progrès est trop rapide ; il n’en déclare pas moins que, malheureusement, le progrès ne peut être dosé. Dans « Law, Legislation and Liberty », il écrit (je résume sa position) : tout ce que nous pouvons faire est de créer des conditions favorables au progrès puis d’en attendre le meilleur. Prétendre connaître la direction souhaitable du progrès est le comble de l’hybris, soit une prétention démesurée. Le progrès guidé n’est pas le progrès. Fort heureusement, la civilisation est parvenue à un tel degré qu’elle se situe au-delà des possibilités de contrôle collectif ; et s’il n’en allait pas ainsi, nous aurions déjà étouffé.

Pour Friedrich Hayek, l’ordre économique d’une société libre ne peut être compris qu’en fonction de certaines règles morales et juridiques. Il conçoit l’économie de marché comme un jeu avec des règles, une « cattalaxie » pour laquelle la liberté et sa limitation marchent main dans la main, rien à voir donc avec le simple laissez-faire. Le concept de « cattalaxie » est probablement le concept le plus connu élaboré par Friedrich Hayek. Il jugea que le terme « économie » était trop restrictif, aussi proposa-t-il le mot « cattalaxie », du grec καταλλάσσω, « échanger ».

Pour Friedrich Hayek et les économistes autrichiens, le problème de l’économie doit être envisagé comme une réflexion sur la coordination entre l’individu et le collectif, une coordination toujours contrôlée par un mécanisme des prix qui, dans le monde diffus qui est le nôtre, agit comme des signaux émis par un système de communication capable à tout moment de fournir des indications et des incitations, avec ajustements pour une meilleure interaction entre les multiples décisions prisent par les multiples participants de l’économie de marché.

L’apport de Friedrich Hayek ne se limite pas à montrer pourquoi les régimes socialistes ne pouvaient fonctionner et ne fonctionneront pas ; son principal apport est de nous avoir aidés à comprendre comment fonctionne l’économie en tant que jeu (avec ses règles), en tant que jeu « cattalaxique ».

J’en reviens à cette appréciation, à savoir que prétendre connaître la direction souhaitable du progrès est le comble de l’hybris, soit une prétention démesurée, que le progrès guidé n’est pas le progrès. L’expression Tech for Good qui revient à présent à tout propos suppose-t-elle vraiment une bonne idée ? Et loin de moi l’idée de remettre en question les aspects extraordinairement positifs de la technologie pour l’humanité, ce qui ne fait pas de moi pour autant un bigot de la technologie. Simplement, ses défauts et ses abus ne doivent pas nous cacher ses bienfaits. Il est vrai qu’ils sont difficiles à démêler puisqu’ils se tiennent comme fil de trame et fil de chaîne.

La technologie est potentiellement chargée de bienfaits et de méfaits mais qui ne peuvent nous apparaître qu’après-coup, lorsque la technologie concernée est sur le marché, commercialisée et depuis un certain temps, parfois longtemps après. C’est aussi pourquoi le pouvoir politique du moment n’a pas à décider de ce qui est bien ou de ce qui est mal dans la technologie, à moins qu’il ne soit saisi par l’hybris (ὕϐρις), l’orgueil qui se traduit par la démesure et qui menace tous les pouvoirs, y compris la démocratie.

La Tech for Good est très problématique – et j’essaye de me glisser dans la pensée de Friedrich Hayek, un homme dont les questionnements semblent nous précéder. La Tech for Good est très problématique et pour diverses raisons. Ceux qui mettaient au point une nouvelle technologie ne pensaient ni le Bien ni le Mal, ils mettaient au point, point à la ligne. Franz Kafka écrit quelque part, dans son « Journal » me semble-t-il, que « les inventions se sont imposées de force à l’homme ». Cette remarque m’a particulièrement frappé et elle me revient régulièrement. Il arrive même que je me débatte avec elle, cherchant à l’envisager sous des angles toujours différents.

Cette volonté des pouvoirs de vouloir orienter le progrès est dangereuse et pour diverses raisons. Car, ce faisant, « le progrès » (orienté autoritairement) menacerait le progrès puisque le pouvoir ne sait pas dans quel sens ira le progrès, et de fait personne ne le sait ; à moins que le pouvoir ne se décide à l’orienter pour lui-même – à ses risques et périls –, à le récupérer pour se conforter, ce qui est fort inquiétant.

Qui peut prétendre prédire, y compris parmi les acteurs de la technologie, l’orientation que prendra telle ou telle avancée technologique ? Personne ! Ce n’est que peu à peu, au fil du temps, que les individus et les sociétés découvrent les possibilités qu’elle propose. Les exemples à ce sujet pourraient remplir des kilomètres linéaires d’archives. Les technologies militaires passées au civil sont fort nombreuses, comme la technologie de l’ultrason, inventée en 1911 dans la lutte anti-sous-marine et reprise par la médecine dans les années 1950, avec applications diverses dont l’échographie. Tech for Good ou Tech for Bad, la frontière entre les deux est diffuse et toujours mouvante. Le pouvoir qui se mêle de progrès œuvre contre le progrès – et j’évite de mettre une majuscule à ce mot ; de fait, pour éviter toute ambiguïté et ne pas donner dans le scientisme (cette tendance détestable, cette attitude de bigot, au sens anglais du mot, bigot et bigotry), il me faudrait systématiquement décliner le mot « progrès » au pluriel : il n’y a pas de Progrès, il n’y a que des progrès, fragiles, réversibles.

Vouloir orienter les progrès, c’est croire au Progrès. Or, une fois encore, il faut se méfier d’un pouvoir qui croit au Progrès, en démocratie comme en dictature, qu’importe. On donne alors dans le socialisme et ses régimes qui nous susurrent l’Homme nouveau et je ne sais quelles autres dangereuses niaiseries. On en vient sans tarder à l’eugénisme, qui peut être génétique (voir le nazisme et son Aktion T4) mais aussi mental (l’asile psychiatrique pour ceux qui ne pensent pas comme il faudrait penser, voir l’Union soviétique et ses satellites).

Imposer qu’une technologie ne soit développée qu’à la condition qu’elle fasse le bien, c’est en quelque sorte tuer l’invention dans l’œuf. La nouveauté inquiète volontiers car notre intelligence ne peut en appréhender toutes les conséquences, bonnes ou mauvaises, qui n’apparaîtront que rétrospectivement, au fil du temps une fois encore. Par ailleurs, les conséquences jugées bonnes et les conséquences jugées mauvaises ne seront pas les mêmes pour tous ; de plus, elles peuvent être si imbriquées voire si diluées les unes dans les autres qu’on ne peut les séparer avec netteté à moins de ne pas s’embarrasser de détails ; or, c’est un ensemble de détails qui fait la valeur d’une invention.

Aurait-il fallu refuser l’invention de Joseph Marie Jacquard sous prétexte que le métier à tisser menaçait de très nombreux emploi ? Certes, l’appréhension de l’ouvrier du textile à une époque où le chômeur n’était pas aidé comme il l’est aujourd’hui dans nos pays développés est compréhensible ; mais l’idée initiale de Joseph Marie Jacquard était d’en finir avec le travail des enfants en usine ; et, surtout, le métier à tisser réduisit le coût du tissu de 80 %, permettant ainsi à un nombre toujours plus important de personnes de mieux se vêtir. La production augmenta pour répondre à une demande croissante. Vingt ans après l’introduction du métier à tisser le nombre d’emplois dans le textile avait augmenté.

L’enfer est pavé de bonnes intentions, un proverbe que devait grandement apprécier Friedrich Hayek. Il est préférable de ne pas planifier les bonnes intentions. L’absence d’intention au niveau collectif a eu de ce point de vue des répercussions plutôt positives dans l’histoire. De plus, vouloir imposer le Bien a priori c’est prendre le risque, un risque élevé, d’écarter la mise en application de technologies utiles avec toutes les conséquences humaines et économiques que peut entraîner une telle décision. Il est généralement fort difficile de demander à l’innovateur de prouver que ses produits ne causeront pas de dommages puisque les dommages ou/et les avantages n’apparaîtront qu’à l’usage et de plus avec du recul, beaucoup de recul parfois. Toute innovation est à sa manière un pari, une aventure, une hypothèse à laquelle on donne corps et qui agira pour le meilleur ou/et pour le pire…

Nous nous trouvons quotidiennement, tant au niveau collectif qu’individuel, dans une paix de Westphalie, cette paix signée en 1648 suite aux guerres de religions, des guerres qui pendant trente ans avaient ravagé l’Europe, une paix qui fit émerger un principe de vivre-ensemble (expression galvaudée mais qu’il convient de replacer dans le XVIIe siècle européen) à partir de règles. L’une des origines du parlementarisme est à rechercher de ce côté.

Friedrich Hayek semble inviter à la confiance a priori contre ceux qui du haut de leur pouvoir s’emploient à départager strictement le bien du mal – on pourrait même écrire le Bien du Mal, car ces hommes qui sont d’abord occupés à défendre leur pouvoir et à vouloir le faire perdurer ont tendance à se prendre pour des démiurges. La confiance a priori est accordée aux innovateurs et aux entrepreneurs en se disant que l’on corrigera les erreurs et les excès après commercialisation. La société est en quelque sorte un laboratoire, un centre d’essais ; on y recueille des expériences, on prend note des effets, bons ou/et mauvais, car on sait que l’innovation retombe en elle-même si elle n’est pas soumise à l’expérience, une expérience aussi large que possible.

Olivier Ypsilantis

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Alfred Rosenberg et la question juive

 

Il y a peu un article publié par le C.R.I.F. (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France) et signé Gweltaz Caouissin m’a retenu, avec ce nom : Henri Roger Gougenot des Mousseaux, un nom que j’avais rencontré dans une bibliothèque poussiéreuse et qui sentait bon le vieux papier. J’y avais feuilleté l’un de ses livres, probablement le plus connu : « Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens ». Je l’avais oublié ou, tout au moins, rangé dans un coin de ma mémoire jusqu’à aujourd’hui. Il me revient, avec cet article en PDF du CRIF intitulé « Alfred Rosenberg et Henri Roger Gougenot des Mousseaux, ou l’alliance nationale-socialiste et catholique contre le judaïsme ? »

 

Symbole du christianisme positif

 

Par cet article, je découvre le nom de Gweltaz Caouissin de l’Université de Bretagne Occidentale et auteur de deux masters d’Histoire Contemporaine dont les titres m’ont d’emblée attiré, eux aussi : le premier des masters s’intitule : « Par la poésie, par la pensée et puis finalement par l’action. Alfred Rosenberg, philosophe, idéologue et politique (1893-1946) » ; le deuxième : « La Gegenrasse juive. Origines et élaboration d’un concept national-socialiste en Allemagne (1789-1945) »

Ce deuxième master se présente de la sorte (je reprends les propos de l’auteur en les allégeant) : Le concept de Gegenrasse, popularisé par Alfred Rosenberg dans « Le Mythe du XXe Siècle », a donné une dimension particulière à l’antisémitisme national-socialiste. Pourquoi ? Ce concept tire ses origines de la Révolution française et de la réaction intellectuelle qui l’a suivie au cours des XIXe et XXe siècles. De Richard Wagner à Alfred Rosenberg, cette idée tendait à faire du Juif un élément tantôt étranger tantôt ennemi, puis un élément étranger à l’humanité puisque déclassifié du tableau des races humaines au profit d’une nouvelle catégorie, la Gegenrasse. Plusieurs penseurs allemands du XIXe siècle ont pensé la situation des Juifs dans leur société. Richard Wagner, Paul de Lagarde et Houston Stewart Chamberlain jugeaient que les Juifs étaient des étrangers, sans patrie et parasites du peuple allemand. Richard Wagner (voir ses écrits) imposa l’idée d’un judaïsme incompatible avec l’Allemagne d’un point de vue artistique – alors que Paul de Lagarde limitait cette incompatibilité à la sphère religieuse. On connaît l’influence de Richard Wagner sur son parent Houston Stewart Chamberlain. Pour les premiers antisémites au programme politique clairement défini, tels Wilhelm Marr ou Theodor Fritsch, cette opposition radicale entre deux races ne faisait aucun doute. C’est sur cette base que naquit l’antisémitisme politique que reprendra à son compte le N.S.D.A.P. quelques années après.

Le concept de Gegenrasse sous-tend l’idéologie promue par Alfred Rosenberg qui considère invariablement le Juif comme l’absolu négatif de l’Aryen. Ainsi donne-t-il au racisme national-socialiste un caractère sans précédent : il ne hiérarchise plus les races, comme le fait le racisme traditionnel, il les oppose. La hiérarchisation des races implique la domination d’une race sur une autre tandis que l’opposition (radicale) entre races ouvre la voie à l’extermination. Ce rapport tout puissant chez les nazis et qui engage le substrat chrétien tout en le pervertissant conduit à une lutte sans merci, à une confrontation entre le Bien et le Mal et à la mise en œuvre de la volonté de destruction – d’éradication – du peuple juif.

Ci-joint, un article PDF signé Gweltaz Caouissin et intitulé « La Gegenrasse juive » :

https://www.auschwitz.be/images/_inedits/caouissin.pdf

Ce texte mis en lien me confirme dans ce que j’ai toujours pressenti : l’antisémitisme politique a un ancêtre religieux, l’antijudaïsme. L’antisémitisme est bien l’enfant de l’antijudaïsme mais il en diffère comme le fils diffère du père. Et cette différence s’explique pour l’essentiel par le passage du plan religieux au plan politique, à la sécularisation, une sécularisation imposée par la Révolution française, matrice de toutes les idéologies totalitaires. Par cette dénonciation, je ne cherche pas me présenter comme un défenseur de l’Ancien Régime ; mais, on l’aura compris, je ne suis pas confit en dévotion devant cette révolution. Je lui reconnais des mérites mais je la vois aussi comme étant à l’origine de bien des catastrophes, comme la matrice des idéologies totalitaires. Et dans la défiance que j’éprouve à son égard, je me sens autrement plus proche d’Edmund Burke (il faut lire « Reflections on the Revolution in France ») que du comte Joseph de Maistre dont je ne partage pas les fièvres tout en reconnaissant en lui un écrivain enivrant et un styliste hors pair.

Ce texte mis en lien s’ouvre sur cette considération à laquelle j’acquiesce puisque j’ai tenu à plusieurs reprises et au fil d’articles des propos similaires : « L’antisémitisme est un antijudaïsme sécularisé, car il est né de la modernité, intégrant d’anciennes croyances d’ordre théologique à de nouvelles préoccupations de nature politique. La Révolution française accéléra fortement cette sécularisation, et elle eut en effet, pour les Juifs, un retentissement particulier ». L’antisémitisme est un antijudaïsme sécularisé

La Révolution française qui pour beaucoup constitue un horizon indépassable a entre autres choses fait muter l’antijudaïsme en antisémitisme. Elle a donné la clé des champs aux Juifs, si vous me permettez l’expression, mais aussi aux Chrétiens. Si le pamphlet « La France juive », sous-titré « Essai d’histoire contemporaine », d’Edouard Drumont est un classique encore volontiers cité, « Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens » de Henri Roger Gougenot des Mousseaux est bien oublié, et pourtant…

Gweltaz Caouissin nous avertit : « Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens » peut être considéré comme un classique de l’antijudaïsme « à ceci près qu’il vient se greffer à la fin d’une œuvre ésotérique, teintée de magie et de spiritisme, et se détache déjà du dogme ». Cette remarque est importante car de ce substrat ésotérique, l’un des idéologues majeurs du nazisme, Alfred Rosenberg, va extraire de noires énergies qui dépasseront, et de loin, l’antijudaïsme chrétien. Il fait même traduire cet écrit de Henri Roger Gougenot des Mousseaux sous le titre « Der Jude, das Judentum und die Verjudung den christlichen Völker ».

Mais comment cet antichrétien radical (parmi d’autres responsables nazis) que fut Alfred Rosenberg et ce défenseur radical du christianisme que fut Henri Roger Gougenot des Mousseaux se sont-ils rencontrés ? La Révolution française a été vue sans tarder comme le fruit d’un complot, d’un complot maçonnique plus précisément. Sur cet a priori se greffa le mythe de la conspiration juive, un mythe fortement activé par un antisémitisme de gauche (cet antisémitisme dont j’ai rendu compte dans une suite d’articles rédigée à partir du livre de Michel Dreyfus, « L’antisémitisme à gauche. Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours »), cet antisémitisme qui associe Juif et Argent, et un antisémitisme de droite, plus médiatisé, qui voyait le Juif comme l’ennemi le plus dangereux (car le plus occulte) du Trône et de l’Autel – du Sabre et du Goupillon si vous préférez. L’idée d’une conspiration juive est antérieure aux tergiversations de Henri Roger Gougenot des Mousseaux mais c’est lui qui associera franc-maçonnerie et complot juif.

Henri Roger Gougenot des Mousseaux est l’un des fondateurs des théories conspirationnistes, toujours très actives, et aujourd’hui plus présentes à gauche qu’à droite. Avec les moyens ultra-perfectionnés et toujours plus perfectionnés mis à la disposition des masses ces théories s’enflent ; c’est un tsunami pourrait-on dire. Il est vrai qu’elles ne concernent plus que les Juifs même s’ils figurent toujours en bonne place – voire en première place – parmi les accusés de tous les maux du monde.

Henri Roger Gougenot des Mousseaux a donc juxtaposé antimaçonnisme et antisémitisme, une juxtaposition qui a conduit au conspirationnisme ; et son attirance pour l’occultisme et le spiritisme a servi de liant à une décoction qu’ils sont nombreux à savourer. Henri Roger Gougenot des Mousseaux envisage le Juif universel (apatride et talmudique) comme le terme d’un binôme dont l’autre terme est le franc-maçon.

L’antimaçonnisme est inexplicable sans le mouvement de sécularisation. Du paradigme théologique au paradigme anthropologique. Verweltlichung, un mouvement inauguré par Luther en 1517 et dirigé contre Rome. L’association Juif / franc-maçon pose ce premier en maître occulte du monde, une association rendue possible, selon Henri Roger Gougenot des Mousseaux, par le fait que la franc-maçonnerie est issue de la Cabale. L’affaire est ainsi bouclée : le Juif est partout et depuis toujours. Il est envisagé comme un cosmopolite alors qu’il ne l’est pas, nous dit-il, puisqu’il réduit le Juif au Pharisien qui ne cesse de recourir à la tradition. Spécificité de son jugement, les Juifs sont irréligieux voire athées car le Talmud et les rabbins font écran à la religion transmise par Abraham et Moïse par Dieu. Il estime que le Talmud n’est qu’un bréviaire de la haine, un outil destiné à la domination du monde, chrétien en particulier.

Face à l’orthodoxie juive, Henri Roger Gougenot des Mousseaux perçoit un mouvement juif réformateur, un mouvement de « détalmudisation » ; mais il juge qu’il n’est qu’une manœuvre destinée, une fois encore, à asseoir la domination juive sur le monde. Talmudique ou réformé, le judaïsme est selon lui non religieux et complotiste ; et il accole aux Juifs tout ce qu’il déteste : l’universalisme, le libéralisme, l’antichristianisme (ou l’athéisme), la modernité. Édouard Drumont reconnaîtra Henri Roger Gougenot des Mousseaux comme un maître et Alfred Rosenberg le fera traduire comme nous l’avons dit.

Venons-en à Alfred Rosenberg, le principal idéologue du nazisme. Son antisémitisme s’est construit à partir de trois influences essentielles que je ne ferai qu’énumérer : Richard Wagner, Houston Stewart Chamberlain (l’influence la plus décisive sur la Weltanschauung d’Alfred Rosenberg), Dietrich Eckart / Adolf Hitler enfin. Dietrich Eckart est probablement celui qui a le plus influencé Adolf Hitler ; et c’est lui qui a présenté Alfred Rosenberg à Adolf Hitler. L’antisémitisme d’Alfred Rosenberg est une décoction de ces influences majeures.

Dans « Le Mythe du XXe siècle » (Der Mythus des zwanzigsten Jahrhunderts), un essai publié en 1930, le principal écrit d’Alfred Rosenberg, l’auteur expose son concept de Gegenrasse qu’il accole au peuple juif. Il ne s’agit pas d’une classification traditionnelle, avec les Juifs jugés comme inférieurs aux Aryens, mais d’une opposition en symétrie – ou spéculaire – entre ces deux peuples. La Gegenrasse est en lutte contre les Aryens en agissant en parasite ; par ailleurs, elle s’envisage comme le radical opposé de ce qu’Alfred Rosenberg considère comme la Rasse. Ceci nous amène à la notion de christianisme positif dans les écrits d’Alfred Rosenberg.

Le livre en question de Henri Roger Gougenot des Mousseaux est le seul livre qu’Alfred Rosenberg ait fait traduire. Dès le début des années 1920 paraît donc en Allemagne « Der Juden, das Judentum und die Verjudung den christlichen Völker ». L’influence de Henri Roger Gougenot des Mousseaux sur Alfred Rosenberg aurait pu être éphémère si son apport s’était limité à la conspiration juive, avec ce plan de domination mondiale. Mais il se trouve que l’auteur de « Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens » donne une image du Juif bien plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord, une image qui conduit à un concept particulier : le christianisme positif, Positives Christentum.

Brièvement. Henri Roger Gougenot des Mousseaux et Alfred Rosenberg entendent déjudaïser le christianisme, une volonté sous-jacente et diffuse chez le premier et qui va être précisée et systématisée chez le second. Autrement dit, la notion de « christianisme positif » est centrale dans l’idéologie national-socialiste et cette notion est déjà perceptible chez Henri Roger Gougenot des Mousseaux. La traduction commandée par Alfred Rosenberg va subtilement infléchir et réorienter l’écrit du Français pour les besoins de la cause nazie. Sans entrer dans les détails, notons simplement que pour caractériser l’évolution du christianisme, la notion de Volk est engagée, soit un peuple dans sa dimension organique et doté d’une terre, contrairement au peuple juif. Alfred Rosenberg évoque sans hésitation, sans honte pourrait-on dire, un Volk chrétien, ce qui lui permet de lancer un pont entre christianisme et germanisme (ou aryanisme) et d’évoquer une culture chrétienne comme völkisch, un mot difficile à traduire en français étant donné sa charge complexe ; disons : issue du peuple, mais « peuple » étant entendu au sens racial.

Henri Roger Gougenot des Mousseaux et Alfred Rosenberg s’interrogent (une interrogation centrale chez l’un comme chez l’autre) sur la capacité des Juifs à s’intégrer au monde chrétien – l’Occident. Henri Roger Gougenot des Mousseaux juge que la religion juive est « monstrueuse » chez les orthodoxes et « bâtarde » chez les réformistes. Bref, l’affaire est expédiée puisque hors du christianisme il n’y a point de civilisation. Quant à Alfred Rosenberg, ses idées sur le christianisme doivent beaucoup à Dietrich Eckart et sa vision eschatologique, le combat qui oppose Chrétiens et Juifs n’étant rien moins que celui qui oppose le Christ et l’Antéchrist, un combat entre deux christianismes : un christianisme négatif qui inclut le Juif (négation de l’identité européenne) et un christianisme positif (positives Christentum) qui lutte contre son judaïsme intrinsèque, deux christianismes depuis toujours en lutte l’un contre l’autre et d’une manière toujours plus affirmée. Il s’agit donc, en toute logique, d’activer ce christianisme qui lutte contre ce qui le nie, un christianisme qui de ce fait peut être qualifié de positives Christentum. Bref, afin de s’extraire de ce guêpier, Houston Stewart Chamberlain fait de Jésus-Christ un Aryen, Alfred Rosenberg accuse Paul d’être responsable de la judaïsation pharisaïque (et donc universelle) du christianisme. Considérant son catholicisme fervent, Henri Roger Gougenot des Mousseaux a des propos plus nuancés sur cette question.

Dans la tradition chrétienne, Paul de Tarse est considéré comme le nouveau fondateur du christianisme ; alors pourquoi est-il considéré par les antisémites comme l’un de ses adversaires ? Chez Henri Roger Gougenot des Mousseaux, Paul est associé au pharisaïsme, une tendance sans cesse décriée dans le Nouveau Testament au point que le mot « pharisien » est passé dans le langage courant et avec une charge franchement négative. Paul est donc désigné comme l’un des plus vils tenants du pharisaïsme et, ce faisant, Henri Roger Gougenot des Mousseaux vise le Talmud et son universalisme, ainsi que les Pharisiens déjà sérieusement malmenés dans les Évangiles. Et il ne retient de Paul que la conversion sur le chemin de Damas, une conversion « miraculeuse » qui ne fait cependant pas oublier à notre auteur que Paul avait été (avant sa conversion) un féroce ennemi du christianisme, un ennemi qui existe encore sous la forme du judaïsme talmudique. Dans ses écrits, Alfred Rosenberg est sans concession envers Paul, ce qui ne sera pas sans conséquences sur la politique nazie envers les Juifs. Dans son essai, Alfred Rosenberg propose de débarrasser le Christ de Paul. Il accuse Paul d’être responsable d’un Rassenchaos (d’un chaos racial), il l’accuse d’avoir mis en mouvement une force sans race, sans lien organique, universaliste.

En suivant cette pente tracée par Henri Roger Gougenot des Mousseaux et accentuée par Alfred Rosenberg, on arrive au Christ aryen tandis que Paul, bien que converti, reste juif – alors que pour la tradition, il est plutôt celui qui a séparé judaïsme et christianisme. Cette lutte contre le judaïsme au sein de christianisme fonctionnait en parallèle avec celle menée contre la Gegenrasse telle que la désignait ce théoricien du nazisme.

Les valeurs prônées par le christianisme sont évacuées par Alfred Rosenberg au profit d’autres valeurs, Alfred Rosenberg qui multiplie les critiques envers le christianisme et revendique un christianisme d’où l’héritage juif serait évacué, à commencer par cette tension vers l’universel, vers l’universalité ; d’où l’activation du mythe du Juif œuvrant à l’écrasement et l’effacement des nations.

Les mesures antijuives sont donc plus que le résultat d’une simple obsession raciste, nous dit Gweltaz Caoussin. Il s’agit pour les nazis, d’élever le Volk au rang de nouveau peuple élu destiné notamment à combattre le Juif. Mais si le Juif appartient à une Gegenrasse, on induit une confrontation horizontale, une opposition frontale. Des auteurs antisémites, et pas les moindres, parmi lesquels Houston Stewart Chamberlain, Alfred Rosenberg et Adolf Hitler, admettent la relative pureté raciale du peuple juif. Par ailleurs, les nazis envisagent le peuple juif comme leur opposé, notamment dans les rapports qu’ils lui prêtent à la religion et l’art (voir ce qu’écrivent notamment Richard Wagner et Houston Stewart Chamberlain à ce sujet). Les nazis reconnaissent donc implicitement que les Juifs constituent bien un Volk, et que pour être, eux, le vrai (le seul) Volk, il leur faut se débarrasser de l’autre Volk… Cette vision spéculaire (en reflet) pousse Alfred Rosenberg à retourner la notion de peuple élu et à la faire passer du côté du national-socialisme tout en modifiant le principe d’élection, notamment en commençant par conférer à l’art une fonction religieuse. Les Juifs considérés comme un peuple non-artiste et non-religieux en sont logiquement exclus. Le peuple juif représentant l’exact contraire du Volk allemand, selon la vision eschatologique du nazisme, il faut que l’un des deux disparaisse – et ce sera le peuple juif ; et par là même l’universalisme sera expulsé de l’histoire…

Olivier Ypsilantis

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Un grand Espagnol, Ramiro de Maeztu.

 

Yo sé por qué muero. Vosotros no sabéis por qué me matáis (Je sais pourquoi je meurs. Vous ne savez pas pourquoi vous me tuez), Ramiro de Maeztu devant ceux qui s’apprêtaient à le fusiller, le 29 octobre 1936, dans le cimetière d’Aravaca, Madrid.

 

Ramiro de Maeztu est bien oublié et, me semble-t-il, seuls quelques passionnés hispanophones se penchent encore sur ses écrits. Je crois ne pas forcer la note, malheureusement.

Quelques repères biographiques. Ramiro de Maeztu naît le 4 mai 1874, à Vitoria, en Navarra. Les guerres entre Carlistes et Libéraux n’en finissent pas. Les accalmies ne font pas taire les haines ; on reprend son souffle pour mieux repartir au combat. Les guerras carlistas, soit trois guerres principales (1833-1840 / 1846-1849 / 1872-1876) avec des actions secondaires dans les périodes de calme relatif, comme l’Alzamiento carlista de 1855 ou celui de 1869. Ramiro de Maeztu naît dans la province où le Carlismo est le plus affirmé.

 

Ramiro de Maeztu (1874-1936)

 

On ne peut comprendre la Guerre Civile d’Espagne (1936-1939) dont Ramiro de Maeztu sera l’une des victimes, j’y reviendrai, sans étudier ces guerres du XIXe siècle, les guerras carlistas. L’Espagne se divise alors durement entre idea carlista et idea liberal. Durant certaines périodes les épées rentrent dans leurs fourreaux (se envainan las espadas), mais cette division persiste dans les consciences, sourde, tenace. Parfois, loin de toute réalité, ce sont deux fantômes qui s’efforcent de pénétrer les cœurs pour en prendre possession. Je ne force pas la note. Ce fut le drame de toute une Espagne provinciale telle que Benito Pérez Galdós l’a dépeinte dans plusieurs de ses écrits.

D’un côté, les partisans de l’Espagne traditionnelle, de l’Espagne impériale de Felipe II ; de l’autre, ceux de l’Espagne acquise aux idées libérales issues de la Révolution française et qui avaient pénétré dans le pays avec les armées de Napoléon, des idées qui se sont cristallisées dans la Constitución de las Corte de Cádiz.

Cet antagonisme qui est l’une des nombreuses racines de la Guerre Civile d’Espagne pourrait trouver son expression (parmi tant d’autres) dans l’assassinat de Federico García Lorca (18 août 1936) et celui de Ramiro de Maeztu (29 octobre 1936), bien moins médiatisé, l’un fusillé par « les Blancs », l’autre fusillé par « les Rouges ». Ces deux assassinats se reflètent l’un dans l’autre, ce qui n’a pas été assez dit. Il y aurait un essai lumineux à écrire à ce sujet.

Je reprends le fil de cette esquisse biographique. Baccalauréat en poche, Ramiro de Maeztu part pour Cuba avec son père. Cuba est en passe de devenir indépendant, Cuba, Porto Rico et les Philippines qui vont être perdus pour l’Espagne au cours de la guerre hispano-américaine de 1898. Cette lutte de Cuba pour son indépendance est aussi une lutte entre deux pays, à commencer par une Espagne qui avait été impériale et qui depuis les invasions françaises, au début du XIXe siècle, était entrée en décadence avec cette désastreuse monarchie autocratique sous Fernando VII, désastreuse sur tous les plans et qui avait achevé de fragmenter le pays et à divers niveaux, favorisant un climat de guerre civile, dont les guerras carlistas sont l’une des manifestations.

Comme nombre d’intellectuels de sa génération, Ramiro de Maeztu éprouve cette décadence espagnole, notamment face à cette puissance montante, les États-Unis, dont la première intervention extérieure est dirigée contre l’Espagne, ce qu’il reste de son empire. Les États-Unis, une colonie qui avaient été britannique (voir les Treize colonies), les États-Unis, la statue de la Liberté, un esprit d’entreprise, une volonté constructive…

A Cuba, Ramiro de Maeztu fréquente les uns et les autres. Après les Carlistes et les Libéraux dont les querelles ont accompagné son enfance et sa jeunesse, ce sont les Cubains qui lui font sentir les défauts des Espagnols et les Espagnols qui lui font sentir ceux des Cubains.

Les rebelles cubains gagnent leur indépendance grâce à l’intervention des États-Unis. Ramiro de Maeztu éprouve de la honte. Son âme romantique et aristocratique est heurtée par la dure réalité. C’en est fini de l’Espagne de Lépante et de San Marcial. Il se met à douter de son pays, de sa vitalité. Il juge qu’il a été vaincu parce qu’il ne s’est pas incorporé à temps aux trois grands moments de l’Époque moderne : la Renaissance, la Réforme, la Révolution ; et il penche vers les idées libérales et leur philosophie romantico-positiviste. Le sentiment qu’il a de la faiblesse de son pays face aux États-Unis l’incite à lire les écrivains du Nord : Ibsen, Dostoïevski, Kierkegaard, Hermann Sudermann et, surtout, Nietzsche. Il rentre en Espagne avec « Ainsi parlait Zarathoustra » dans ses bagages.

1898, traité de Paris. L’intelligentsia espagnole éprouve durement le retrait de son pays et toute une génération d’écrivains va donner forme à une certaine désillusion – et ce sera l’un des plus beaux moments de la littérature espagnole voire européenne, la Generación del noventa y ocho.

On cherche les causes de cette décadence ; on cherche aussi des remèdes ; on évoque des responsabilités. Ramiro de Maeztu refuse l’abattement. Il invite à œuvrer à une Espagne nouvelle en commençant par vivre une vie nouvelle – vida nueva. Vida nueva, tel est le nom de l’hebdomadaire qu’il fonde avec Azorín et Pío Baroja. Il se propose de tout réformer, sans savoir par où commencer – mais qu’importe ! Il commence par délaisser les poèmes et les contes et entreprend dans la presse madrilène de dénoncer l’Espagne officielle et consacrée pour célébrer l’Espagne populaire et spontanée qui semble s’annoncer dans « La Asamblea de Zaragoza », un texte inclus dans son livre qui rend compte de cette période, « Hacia otra España », un livre dont il se distanciera tout en confessant que son titre exprime l’idéal de la Generación del 98.

Ses dénonciations à Madrid contre le traditionalisme ambiant contribuent à le placer dans la Generación del 98 qui s’est proposée de critiquer et d’analyser l’Espagne passée et présente. Mais tandis que pour se faire ses membres publient des livres, donnent des conférences et dispensent des cours à l’université, Ramiro de Maeztu s’adonne au journalisme auquel il donne une tonalité nouvelle. L’actualité ne cesse de lui fournir des exemples sur lesquels il prend appui pour dispenser de la connaissance. Il part du principe que tout ce qui surgit dans une société humaine est le fait de l’énergie culturelle et que tout ce qui y disparaît est le fait du manque de cette énergie.

Ramiro de Maeztu, et c’est là son secret, si je puis dire, sort de lui-même avec détermination pour étreindre le monde. Dans ses articles, il refrène ses passions personnelles. Son style est serein et soigné ; mais un lecteur attentif sent la passion derrière le regard calme et les gestes et expressions maîtrisés ; et il se sent poussé à agir, comme malgré lui. Ramiro de Maeztu est sans trêve à la recherche d’une idée nouvelle. Son analyse de la réalité quotidienne – de l’actualité – est toujours sous-tendue par une vision prophétique, une force qui l’extrait de lui-même (les états d’âme, une dissolvante subjectivité) et le projette, et son lecteur avec lui, une prophétie nullement péremptoire mais dont le lecteur sent battre le cœur sous le style.

Entre les années 1898 et 1905, Ramiro de Maeztu apparaît comme la conscience d’un peuple qui se retourne contre tout ce en quoi il a cru. Il plante ses banderilles en tous sens. Ses articles s’en prennent à tout et à tous. Il pense réforme, rénovation, régénération, réaction, un mot galvaudé et volontiers traîné dans la boue alors qu’il faut réagir pour pouvoir réformer-rénover-régénérer.

Il décide de quitter Madrid et l’Espagne et de prendre du recul. Il accepte de travailler en tant que correspondant de La Prensa de Buenos Aires afin d’écrire à Londres des articles traitant de l’Europe. L’Espagne l’avait écouté comme elle avait écouté ceux de la Generación del 98, contrariée puis étonnée, enfin, avec toujours plus d’intérêt et de sympathie. Par leurs voix, le pays se sentait en quelque sorte vengé de ces hommes et de ces idées qui l’avaient conduit au désastre. Le pays devinait que ces hommes austères et au style clair ne se payaient pas de mots, qu’ils faisaient corps avec leurs idées.

Ramiro de Maeztu s’était livré à un travail critique, de négation, de démolition de l’Espagne officielle. Il ne pouvait s’y tenir. Comme Miguel de Unamuno, Ramiro de Maeztu n’était pas seulement un intellectuel, il était aussi un homme dans toute sa densité, un homme qui niait mais affirmait aussi, qui niait pour mieux préparer la voie à l’affirmation. Il avait repoussé une certaine Espagne, l’Espagne des apparences, rhétorique, fausse, artificielle ; il lui revenait – question d’honneur – de découvrir une autre Espagne, non pas de l’inventer ni même de la reconstruire, entreprise aussi vaine que prétentieuse (seul un intellectuel qui ne serait qu’un intellectuel pourrait se laisser prendre de la sorte à son propre jeu), mais d’aller à sa rencontre, car cette Espagne était là, quelque part, une Espagne cachée et à découvrir. Il la pressentait cette Espagne et il s’efforçait d’en préciser les contours dans des centaines d’articles. Cette recherche est au cœur de son œuvre, elle en irradie et lui dispense son énergie.

De l’étranger, Ramiro de Maeztu amplifie et approfondit sa réflexion sur una nueva España. Il observe l’Europe de son poste à l’étranger, une Europe spécialisée, savante, truffée de centres intellectuels puissamment attractifs. Il se sent écrasé, humilié lorsqu’il pense à sa pauvre Espagne. Mais il va utiliser ce sentiment pour s’éperonner et avancer dans ses réflexions. Il délaisse le champ littéraire pour se dédier pleinement à l’étude et au commentaire des questions politiques qui agitent alors le monde et il se hisse sans tarder dans les hautes sphères du journalisme européen.

L’Angleterre exerce alors en Europe une influence considérable, pour ne pas dire prédominante. Ramiro de Maeztu s’efforce de comprendre le pourquoi et le comment d’une certaine supériorité du Nord sur le Sud. Il analyse les institutions et les coutumes, le panorama politique et social. Dans de brefs essais, il dessine d’un trait vigoureux ce qu’il perçoit afin de le transmettre à ses lecteurs d’Europe et d’Amérique. Ce sont ses plus grands succès de journaliste. Il apprécie cette vie anglaise, d’autant plus qu’il est reconnu et fréquente les sphères de la haute société.

Ses préoccupations pour son pays ne le laissent pas en paix. Il s’est rendu en Angleterre dans le but de prendre du recul et, ainsi, espérer trouver une solution au problème de l’Espagne ; mais sur cette question l’Angleterre ne lui a rien dit ; elle l’a néanmoins placé sur une voie qui va lui donner une réponse. En 1914 éclate la Grande Guerre. Ramiro de Maeztu part pour le front en tant que journaliste. Il a revêtu un uniforme d’officier de l’armée britannique. Il partage la vie des soldats dans les tranchées. Là, face à la souffrance et à la mort, il élabore le thème qui lui deviendra central pour le reste de sa vie : tout passe, tout périt, mais Dieu et le Bien ne passent pas. On retrouve cette attitude, d’une certaine manière et d’une certaine manière seulement, chez Ernst Jünger, ce qui n’apparaît pas dans ses écrits de jeunesse (ceux de la Première Guerre mondiale et de l’Entre-deux-guerres) mais dans ceux de la Seconde Guerre mondiale, une attitude qui ne cesse de se décliner dans les « Journaux de guerre ». Cette remarque est à affiner, ce qui nécessiterait un long article. Mais à ce sujet, chez Ernst Jünger comme chez Ramiro de Maeztu, il me semble qu’une empreinte platonicienne est palpable.

Le tempérament littéraire de Ramiro de Maeztu pourrait se définir par deux qualités principales : sa capacité à s’émouvoir – et à contrôler ses émotions ; sa capacité à appréhender les phénomènes collectifs. De fait, il réunit toutes les qualités qui font l’authentique sociologue. Son regard est panoramique. Il observe les hommes dans leurs rapports avec la société, dans leur signification en tant que composants nationaux. Et il observe l’évolution des peuples.

Ramiro de Maeztu est anglais par sa mère (son nom complet est Ramiro de Maeztu y Whitney) et basque (vascongado) par son père. Lire Ramiro de Maeztu c’est s’engager dans des visions amples, des idées intenses (cet auteur fait corps avec ses idées), une énergie et une précision dans les jugements, du brio dans les dénonciations et une émotion qui irrigue le style. Avec Ramiro de Maeztu l’analyse n’est jamais abandonnée à elle-même – enfermée en elle-même –, elle est prise dans un flux vital qu’elle active et qui en retour l’active. On éprouve à le lire cette sensation que l’on éprouve à bord d’un canoë porté par des eaux vives et claires.

Olivier Ypsilantis

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La fin de l’Inquisition au Portugal

 

1681, l’Inquisition se dresse de toute sa stature face aux Cristãos-Novos (soit les Juifs convertis au catholicisme) et aux Jésuites, deux groupes humains qui ont grandement participé à l’histoire du Portugal. Un pouvoir devenu illimité s’exhibe au cours d’autos-de-fé, particulièrement sous le règne de João V. Le triomphe de ce pouvoir va considérablement appauvrir le pays, ce que notent sans tarder des esprits clairvoyants comme le Padre António Vieira (1608-1697), un Jésuite (l’un des plus grands noms de la littérature portugaise et un orateur religieux majeur du XVIIe siècle) qui déclare que le Portugal est devenu plus arriéré que les Indiens sauvages du Brésil.

Dans cette société où le roi, l’appareil d’État et l’appareil religieux (à commencer par le Tribunal do Santo Ofício) détiennent le pouvoir absolu, il arrive que le doute s’insinue ; ainsi du Cavaleiro de Oliveira qui dans son célèbre « Discours pathétique » (publié en 1756) et en tant que catholique fait part de ses doutes au sujet du bien-fondé de l’Inquisition (Inquisição) et exprime son horreur « por este infame tribunal », une horreur discrètement partagée par d’autres.

Le Cavaleiro de Oliveira (noble catholique proche du pouvoir et destiné à la diplomatie) est un exemple parmi d’autres de ces personnalités navrées par l’Inquisition. Esprit inquiet, il cherche à s’informer et finit par lire des écrits du Padre António Vieira. De fait, ils sont assez nombreux à exécrer le Tribunal do Santo Ofício, notamment parmi les diplomates qui ont franchi les Pyrénées, épuisés par la chape de plomb qui pèse sur leur pays.

Dans les années quarante du XVIIe siècle, le Marquês de Nisa, ambassadeur à Paris, écrit à son roi que les temps ne sont pas vraiment favorables aux négociants. Un autre ambassadeur portugais, Francesco de Sousa Coutinho, que connaît le Cavaleiro de Oliveira, se risque dans une lettre à la régente, en 1657, à accuser les Inquisiteurs d’être des voleurs et des ennemis de l’indépendance du Portugal. Dans l’entourage du Cavaleiro de Oliveira, un homme très au fait des efforts de ce dernier auprès de Rome en faveur des Cristãos-Novos, l’un des hommes les plus cultivés et éminents du Portugal du XVIIe siècle, Duarte Ribeiro de Macedo, ambassadeur du Portugal à Paris dans les années 1670, auteur d’un « Discurso sobre a Introdução das Artes em Portugal » et qui préconise une politique économique inspirée de Colbert. Dans l’entourage du Padre António Vieira, Rodrigo de Meneses, le Marquês de Fronteira et le Duque de Cadaval, tous parfaitement au courant de ses menées contre l’Inquisition. Parmi les ennemis de l’Inquisition, des Jésuites mais aussi des membres de la Congregação do Oratório, des lettrés soucieux de modernisation pédagogique et religieuse, de futurs collaborateurs du Marquês de Pombal.

 

Le monument au Marquês de Pombal, à Lisbonne, inauguré en 1934.

 

Outre le Cavaleiro de Oliveira, le philosophe Martinho de Mendoça Pina e Proença. Il voyage en Europe, il est responsable de la Torre do Tombo (où sont entreposées les Archives nationales) et bibliothécaire de João V. Ce philosophe est surtout connu pour avoir été le premier au Portugal à remettre en question le système édifié par Aristote. On peut supposer qu’il donna à lire à son jeune ami, le Cavaleiro de Oliveira, les manuscrits du Padre António Vieira déposés à la bibliothèque dont il avait la charge.

Parmi les opposants (discrets) à l’Inquisition, de nombreux diplomates donc. Outre le Cavaleiro de Oliveira, José da Cunha Brochado, le Conde de Tarouca, João Gomes da Silva représentant le roi du Portugal en Angleterre, Hollande et Autriche et qui collabora étroitement avec Luís da Cunha dont le Marquês de Pombal disait être le disciple, Luís da Cunha, celui qui exprima le mieux les sentiments de ces groupes opposés à l’Inquisition et placés dans les sphères de la diplomatie et du gouvernement. Luís da Cunha reprend des thèmes connus : l’Inquisition chasse du pays les hommes les plus aptes au commerce et fait fuir les capitaux ; l’Inquisition accuse d’authentiques Chrétiens de judaïser ; l’Inquisition « fabrique » des Juifs à force d’en voir partout. Par ailleurs, il attire l’attention sur la décadence des manufactures des provinces de Beira et de Trás-os-Montes ainsi que sur les centres de production sucrière au Brésil, également pour cause d’Inquisition. Il dénonce les autos-de-fé comme un spectacle qui déshonore le Portugal. Il analyse avec perspicacité certaines particularités de l’institution inquisitoriale. Sa critique va plus loin que celle du Padre António Vieira et même que celle du Cavaleiro de Oliveira, car il place sa critique sur un plan franchement anticlérical voire pombalien (voir le Marquês de Pombal) avant la lettre. Je passe sur la liste de ses dénonciations et des réformes qu’il propose ; simplement, le Marquês de Pombal reprendra certaines de ses propositions.

Luís da Cunha juge que l’Inquisition va à l’encontre des intérêts du pays ; aussi propose-t-il une réforme totale du Tribunal do Santo Ofício. Il déclare en conclusion qu’il passera beaucoup de temps avant que ces réformes ne soient mises en pratique, étant donné qu’elles vont à l’encontre de l’éducation du Prince, élevé dans le respect et la crainte du Tribunal do Santo Ofício.

Mais les temps vont changer et plus vite que ne le pense Luís da Cunha. João V, grand protecteur des ordres religieux, a comme secrétaire particulier le Padre Bartolomeu de Gusmão, un passionné de sciences mécaniques qui tente même de mettre au point un oiseau volant (passarola voadora). Il est dénoncé comme judaïsant. De fait il est luthérien, raison pour laquelle l’Inquisition se penche sur son cas. Il parvient à s’enfuir du Portugal. Le roi le remplace sans tarder par Alexandre de Gusmão, frère de Bartolomeu, qui méprise les Inquisiteurs au point de leur manquer de respect.

La distinction entre Cristãos-Novos et Cristãos-Velhos devient de plus en plus folle. On se met à patrouiller dans les généalogies en s’efforçant de remonter toujours plus loin pour y vérifier l’absence ou la présence de « sangue hebreu ». Luís da Cunha dénonce cette tendance tandis qu’Alexandre de Gusmão la ridiculise.

Il est intéressant de noter que les raisons de Luís da Cunha, pour ne citer que lui, coïncident avec celles des Cristãos-Novos. Il y a de très nombreux points communs entre la critique que fait de l’Inquisition Luís da Cunha dans « Instruções a Marco António de Azevedo Coutinho » et celle que fait le Cristão-Novo émigré António Nunes Ribeiro Sanches dans « Origem da Denominação de Cristão-Velho e Cristão-Novo em Portugal ». On ne peut exclure que ces deux hommes se soient rencontrés hors du Portugal et qu’ils aient discuté du problème de l’Inquisition. Tous deux militent en faveur de l’abolition de la discrimination, de l’adoption du processo comum (et donc de la fin du processo inquisitorial) et, surtout, des autos-de-fé. Tous deux estiment que plutôt que d’extirper les « Judeus », l’Inquisition en fabrique – pour reprendre l’expression de Fr. Domingos de S. Tomás. L’Inquisition est uma « fábrica » de Judeus, ou de « chamados Judeus ».

Cette connivence entre Cristãos-Novos et esprits éclairés venus de l’élite sociale n’est en rien fortuite. Ces esprits qui pour beaucoup ont été ou sont en poste à l’étranger (on pourrait en revenir aux ambassadeurs), et qui de ce fait bénéficient d’un recul certain, se rendent compte que la réalité a bien changé depuis le règne de João III ; aussi proposent-ils des solutions adaptées à la nouvelle situation : l’économie est passée aux mains de la bourgeoisie marchande qui s’affirme toujours plus.

Duarte Ribeiro de Macado préconise l’introduction des « artes em Portugal » afin d’enrayer la fuite des capitaux ; Luís da Cunha critique le traité de Methuen ; António Nunes Ribeiro Sanches juge que la fuite des capitaux détenus pas les Cristãos-Novos appauvrit le pays. Ces hommes peuvent être qualifiés en théorie économique de mercantilistes. Ils sont douloureusement conscients (et n’oublions pas le Padre António Vieira) de l’état des mentalités qui rend possible une institution comme l’Inquisition. Réformer les mentalités et réformer l’économie doivent aller de pair. Cette double réforme devient l’objectif commun de tous ceux qui ont conscience du retard du Portugal, qu’ils soient nobles (fidalgos) comme Luís da Cunha ou Cristão-Novo comme António Nunes Ribeiro Sanches.

Tous ceux qui se disent « européanisés » s’accordent à présent pour juger que le commerce est l’activité la plus utile et la plus gratifiante pour l’État, une appréciation qui n’a pas encore pénétré l’idéologie de l’État et la mentalité populaire. Les autos-de-fé se poursuivent En 1739, António José da Silva le Cristão-Novo (surnommé « O Judeu ») meurt sur le bûcher ; et je me permets de mettre en lien l’article que j’ai consacré sur ce blog à cette figure majeure du théâtre portugais :

https://zakhor-online.com/?p=15045

Les autos-de-fé ne sont que la partie la plus visible d’un monde fantasmagorique dans lequel le peuple, des religieux et des nobles tournent vertigineusement, pris par l’inertie. Un monde théâtralisé avec forces du Bien contre forces du Mal, un monde omniprésent et suffoquant mais qui éclatera comme une bulle de savon lorsque le Marquês de Pombal prendra certaines mesures vigoureuses et imposera un changement de décors et donc d’acteurs. Voir ses décrets.

Le Marquês de Pombal va mettre en pratique les projets de ce groupe d’hommes des Lumières (esclarecidos) élaborés secrètement sous le règne de João V dans le but d’européaniser et de moderniser le Portugal. Dans la bibliothèque du Marquês de Pombal figurent les écrits de Duarte Ribeiro de Macedo dont « Discurso sobre a Introdução das Artes em Portugal » ainsi que ceux de Luís da Cunha. António Nunes Ribeiro Sanches est l’un de ses conseillers, notamment quant à la fondation du Colégio dos Nobres. Tous s’accordent sur l’importance du commerce comme base de la richesse nationale. Il faut voir un puissant symbole dans le fait qu’après le tremblement de terre de Lisbonne de 1755, la plus belle place de la capitale est inaugurée sous le nom de Praça do Comércio, nom qu’elle porte encore.

Le plus illustre des « estrangeirados », le grand théoricien des réformes pédagogiques, Luís António Verney, voit le Marquês de Pombal comme l’homme de la situation, capable d’en finir avec l’Inquisition. Dans une lettre au ministre plénipotentiaire à Rome (une lettre dont l’envoyeur sait qu’on en informera le Marquês de Pombal), Luís António Vernez propose une réforme du Tribunal do Santo Ofício inspirée des idées humanistes caractéristiques des intellectuels du XVIIe siècle. Je passe sur l’analyse de cette lettre et me limiterai à ne signaler qu’un point, le plus important me semble-t-il, à savoir que sous prétexte de convertir au christianisme, l’Inquisition s’adonnait à une vaste opération de rapine. Dans cette même lettre, Luís António Verney ne se contente pas de dénoncer, il propose des réformes, soit le remplacement du processo inquisitorial par le processo comum, l’abolition des autos-de-fé, le contrôle du Tribunal do Santo Ofício par le pouvoir civil. Le Marquês de Pombal n’avait pas besoin de cette lettre pour passer à l’action ; il y était décidé depuis des années et sous l’influence de divers auteurs, en particulier celle d’António Nunes Ribeiro Sanches.

Toute la législation pombalienne concernant l’Inquisition s’appuie sur deux principes formulés par ce groupe de réformateurs : 1. Le Tribunal do Santo Ofício doit dépendre du Roi et non du Pape. 2. La distinction entre Cristão-Novo et Cristão-Velho n’a pas la moindre réalité ; les lois de limpeza de sangue et autres préjugés doivent être oubliés. Le Marquês de Pombal reprend à son compte la doctrine d’António Nunes Ribeiro Sanches, de Luís da Cunha et de quelques autres selon laquelle les lois inquisitoriales sont la cause (et non la conséquence) d’un tel nombre de « Judeus » dans le pays. Aussi, et avant même d’entreprendre la réforme du statut de l’Inquisition, le Marquês de Pombal prend-il des mesures destinées à supprimer la distinction – ou discrimination – Cristãos-Novos/Cristãos-Velhos.

A cet effet, les listes de Cristãos-Novos doivent être détruites sous peine de sévères sanctions, ce que les historiens d’aujourd’hui déplorent puisqu’ils manquent de précieux documents. Des mesures sont prises contre les « puritanos » (soit les représentants des anciens lignages de la noblesse), déjà attaqués par Alexandre de Gusmão. Par ordre du roi, des alliances sont conclues entre « puritanos » et « não-puritanos ». Toute référence à un lignage hébraïque est supprimée. Cet ensemble de mesures est fait loi générale le 25 mai 1773. Les preuves de limpeza de sangue sont supprimées pour les charges publiques et honorifiques et est officiellement condamnée « a sediciosa e ímpia distinção entre Cristãos-Novos e Cristãos-Velhos ». Seuls sont exclus de ces charges ceux qui ont été condamnés par l’Inquisition ainsi que leurs fils et petits-fils. Ceux qui traitent d’une manière ou d’une autre quelqu’un de « Cristão-Novo » sont passibles de lourdes peines, qu’ils soient plébéiens, nobles ou membres de l’Église.

Le roi remet en vigueur les lois de Manuel I du 1er mars 1507 et de João III du 16 décembre 1524 qui prohibent ladite distinction. De fait, stimulée par le Marquês de Pombal, la royauté portugaise finit par juger que cette distinction est nocive pour la cohésion des Chrétiens et de la société civile. António Nunes Ribeiro Sanches fait remarquer que l’obsession relative à la limpeza de sangue a été contre-productive et n’a fait qu’augmenter le nombre des apostasies.

La loi du 25 mai 1773 complétée par celle du 15 décembre 1774 déclare que les petits-fils et les fils des condamnés par l’Inquisition et les condamnés eux-mêmes peuvent prétendre aux charges publiques et honorifiques. Les lois pombaliennes seront strictement appliquées au point que jusqu’à présent aucune liste de Cristãos-Novos n’est réapparue. Rappelons que par décret du 22 mai 1768 leur complète destruction avait été ordonnée.

Un décret du 1er septembre 1774 légalise un état de fait, à savoir la fin de l’auto-de-fé. Le dernier avait eu lieu en 1765 et le dernier avec exécution en 1761. Le processo inquisitorial est remplacé par le processo comum. Je n’entrerai pas dans les détails de ce que suppose ce changement ; ils sont considérables.

Le Marquês de Pombal a en tête de transformer le Tribunal do Santo Ofício en un tribunal d’État destiné à combattre les délits d’opinion, en particulier ceux des Jésuites. Dans l’esprit de Luís da Cunha, comme dans celui du Marquês de Pombal, son disciple, il s’agit de transformer un instrument séculier lié à l’obscurantisme et de l’utiliser afin d’introduire au Portugal l’esprit du « século iluminado ». Ce tribunal devenu organe d’État continuera à défendre la religion catholique envisagée comme un culte public mais expurgé de toute superstition populaire et d’inquiétude mystique, une religion compatible avec le rationalisme laïc, un élément d’agrégation placé sous l’égide d’un pouvoir royal absolu, incarnation de la majesté de la loi et de l’État.

L’anecdote suivante est significative d’une nouvelle ambiance au Portugal. Au cours de l’auto-de-fé du 20 septembre 1761, à Lisbonne, le Padre Gabriel Malagrida, un Jésuite, voit dans le tremblement de terre de 1755 un châtiment divin pour les péchés du peuple. Le Cavaleiro de Oliveira (converti au protestantisme) y voit pour sa part un châtiment divin mais pour une autre raison : les Portugais persistent dans l’ignorance de la « vraie » religion, le protestantisme… Au cours de cet auto-de-fé, l’Inquisiteur-Général, frère du Marquês de Pombal, déclare hérétiques l’un et l’autre car le tremblement de terre en question, affirme-t-il, n’est en rien le fait d’un châtiment divin, il a des causes naturelles. A plus de deux siècles d’écart, on retrouve l’argumentation de Gil Vicente contre les moines de Santarém que j’ai évoquée sur ce blog même dans un article en deux parties intitulé « Gil Vicente et les Juifs ». Le Jésuite est condamné au bûcher, un coup politique en direction de l’ordre auquel il appartient et dont le Marquês de Pombal veut réduire l’influence, tandis que l’autre « hérétique, le Cavaleiro de Oliveira ; c’est son effigie qui est brûlée – le Marquês de Pombal apprécie ses écrits contre l’Inquisition.

Le Marquês de Pombal continue à réprimer tous ceux qui d’une manière ou d’une autre font preuve de la moindre réticence envers les Cristãos-Novos et qui ne les traitent pas comme des Cristãos-Velhos. António Nunes Ribeiro Sanches, alors à Paris, un Cristão-Novo comme nous l’avons vu, l’un des inspirateurs des lois pombaliennes, note dans son Journal son scepticisme quant à la rigueur de cette législation, dans la mesure où l’antijudaïsme avait marqué les ancêtres des Cristãos-Novos et des Cristãos-Novos eux-mêmes, ce que les intéressés ne peuvent oublier. Mais une chose est certaine, après le Marquês de Pombal, plus personne ne sera accusé par l’Inquisition de judaïser ; et la question des Cristãos-Novos qui avait été durant tant de générations l’une des grandes questions nationales, pour ne pas dire la grande question nationale, fondra comme neige au soleil. Ne restera qu’une énorme masse d’archives (qui survécut au tremblement de terre), entreposée dans la Torre do Tombo.

L’efficacité des lois pombaliennes a une raison majeure, une raison qu’expriment aussi bien António Nunes Ribeiro Sanches le Cristão-Novo et Luís da Cunha le Cristão-Velho, à savoir que l’Inquisition a bien été une « fábrica de Judeus », avec ses lois de limpeza de sangue, ses listes de ceux ayant bénéficié de pardons (perdões) et de condamnés aux autos-de-fé et ses autos-de-fé eux-mêmes. Ses lois abolies, ses listes détruites, ses grands spectacles supprimés, il n’y avait plus de Cristãos-Novos au Portugal, tout au moins en tant que problème.

Mais pourquoi a-t-il fallu attendre le Marquês de Pombal pour opérer un tel changement ? La personnalité du Marquês de Pombal, exceptionnelle il est vrai, ne saurait tout expliquer. C’est sous son gouvernement que la bourgeoisie commence à supplanter la noblesse. La bourgeoisie et l’intelligentsia influencée par les Lumières voient dans le commerce la base de la prospérité des nations, du Portugal en particulier. Le Marquês de Pombal confirme autoritairement un processus déjà engagé et l’accélère.

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Peuple juif ou problème juif ? » de Maxime Rodinson – 4/4

Maxime Rodinson : « Si ces agressions se sont perpétuées à l’égard de gens issus de la même souche ou se croyant tels au cours de trois millénaires, cela est dû simplement à la perpétuation d’une entité juive, placée la plupart du temps dans une position minoritaire et subordonnée – quand elle a été majoritaire ou hégémonique, elle n’a pas manqué naturellement d’agresser et d’opprimer les autres. » Bel exemple de sophisme pour la première partie de ce passage. Si Hitler a assassiné des Juifs, c’est qu’il en restait. Plus simplement, si j’ouvre la porte c’est qu’elle était fermée et si je la ferme c’est qu’elle était ouverte. Ce sont de remarquables déductions, décidément Maxime Rodinson a par moments un côté Père Ubu, et je pèse mes mots. Quant à la deuxième partie de ce passage, l’auteur ne donne certes pas dans l’essentialisme (pour reprendre son mot fétiche) mais je préfère m’en remettre à Heinrich Graetz dans sa monumentale « Histoire des Juifs » (Geschichte der Juden von den ältesten Zeiten bis auf die Gegenwart). Maxime Rodinson me semble avoir des connaissances bien moins sérieuses sur l’histoire des Juifs, en particulier celle du dernier souverain juif du royaume yéménite, Yusuf Dhu Nuwas, auquel il fait brièvement allusion dans son « Mahomet », ainsi qu’il le signale dans une note en bas de page. Maxime Rodinson écrit : « L’État juif d’Arabie du Sud sous Dhou Nowâs au VIe siècle a commis contre les chrétiens des atrocités qui firent une impression d’horreur sur ses contemporains » ; et il ajoute : « Ne parlons pas de l’État d’Israël d’aujourd’hui », ce qui ôte beaucoup de crédibilité à ce qu’il rapporte sur cette lointaine affaire et le fait apparaître plus comme un propagandiste (un idéologue) qu’un historien digne de ce nom. Je préfère donc m’en remettre à Heinrich Graetz qui évoque cette affaire dans le détail, en élargissant le champ de vision (très confiné chez l’idéologue Maxime Rodinson). Ces exécutions menées par des Juifs contre des Chrétiens s’inscrivent dans un cycle de violences, les Juifs étant rendus furieux par les persécutions que subissent leurs compatriotes dans l’Empire byzantin et l’incendie des synagogues dans la ville majoritairement chrétienne de Najran. Ces exécutions ont été relatées et diffusées par des prêtres et des moines survivants qui en ont fait matière à martyrologie. Les Juifs maniaient les armes et fort bien. Ils savaient se défendre et pratiquaient eux aussi la vengeance dans des époques où la violence était générale. Voilà qui est dit et que dire de plus ? Aurait-il fallu qu’ils se laissent assassiner au nom de je ne sais quoi ? Je me permets d’insister : il me semble à ce sujet plus utile de lire cet extrait de « Histoire des Juifs » de Heinrich Graetz que les remarques un peu courtes de Maxime Rodinson qui prennent appui sur une faible documentation. Le propagandiste suit son chemin et ne retient que ce qui va dans le sens de sa propagande ou, tout au moins, ne la contredit pas :

https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_des_Juifs/Troisi%C3%A8me_p%C3%A9riode,_premi%C3%A8re_%C3%A9poque,_chapitre_XII

Donc, je n’essentialise pas les Juifs, Monsieur Rodinson, je vous demande juste un peu de sérieux et de modestie. Et j’en viens à la deuxième partie du passage ci-dessus cité. Des Juifs d’Israël ont commis individuellement et collectivement des injustices envers les Arabes de Palestine (désignation que je préfère à celle de Palestiniens, les Palestiniens ayant été les Juifs de Palestine), l’inverse est tout aussi vrai. Mais, surtout, et loin de moins l’idée de blanchir les Juifs d’Israël de toutes les fautes, je reste convaincu que les Arabes de Palestine ont subi beaucoup plus d’injustices de la part de leurs « frères arabes » que des Juifs d’Israël. Et je vous épargne une longue, très longue liste… Il est vrai que l’on supporte généralement mieux ce que vous infligent les « frères »…

Nous nous comprenons donc, Monsieur Rodinson. Je me suis toujours gardé de tout essentialisme, vous prêchez un convaincu. Personne n’est exempt de critique, les Juifs pas plus que les autres ; et, à ce propos, vous n’ignorez pas que l’une des particularités des Juifs consiste en la pratique une autocritique parfois violente (vous n’êtes pas le seul à la pratiquer et certains Juifs sont encore beaucoup plus violents que vous) et une autodérision qui peuvent passer pour de l’antisémitisme. Cette remarque s’applique bien sûr aux Juifs de la diaspora autant qu’à ceux d’Israël.

Concernant les agressions envers les Juifs, agressions qui ne font pas nécessairement couler leur sang ou qui ne les réduisent pas nécessairement en cendres, je me permets un mot, Monsieur Rodinson. Ne pensez pas m’intimider ou me terroriser (au moins intellectuellement) avec votre essentialisme. La persistance des agressions (avec des périodes de répit, je vous l’accorde) qu’ont eu à subir les Juifs tient non pas à la persistance des Juifs (et à leur statut de minorité), pour reprendre votre sophisme, mais à quelque chose de plus profond que votre sympathie communiste ne vous permet probablement pas d’appréhender : elle tient à l’antijudaïsme, à des croyances qui ont muté, car les croyances mutent à la manière des virus. Et j’en reviens à cette remarque que j’ai souvent faite et que je ferai encore, à savoir que l’antisémitisme, et dans tous les cas, a à voir avec l’antijudaïsme aussi sûrement que la branche a à voir avec le tronc, ce qui ne signifie pas que l’antijudaïsme soit dans tous les cas antisémitisme. L’antisémitisme peut se limiter à lui-même et ne pas muter. Me comprenez-vous ? L’antisémitisme n’est pas une constante et, surtout, il ne se manifeste qu’épisodiquement d’une manière violente, paroxysmique ; il n’est pas nécessairement nazi, nous sommes d’accord. Pourtant, il a tendance à resurgir sous des formes très diverses. Vous êtes mort en 2004, dommage, j’aurais aimé vous écrire – et je vous écris quand même. J’aurais aimé que vous nous parliez de l’assassinat d’enfants juifs dans une école de Toulouse ou de celui de Sarah Halimi. « Cela est dû simplement à la perpétuation d’une entité juive » pour reprendre vos mots, mais après ? Si je ne puis vous foutre mon poing dans la gueule, c’est que vous n’êtes plus parmi nous. Je vais vous dire quelque chose Monsieur Rodinson, je n’essentialise pas les Juifs, mon philosémitisme n’est pas béat, la preuve, je vous botterais volontiers le cul, à vous le Juif !

Votre essai me fait curieusement revenir à une lecture, « Mallarmé. La lucidité et sa face d’ombre » de Jean-Paul Sartre, une lecture faite en 1986 (année de la parution dudit livre), dans un appartement d’Athènes. Je me revois donc en compagnie de ce livre publié chez Gallimard, dans la collection Arcades. Je revois le plancher blond, le bureau massif en bois sombre et, par la fenêtre, l’arbre de Judée en fleurs, la Tour des Vents, l’Acropole côté Érechthéion ; je me revois entre colère et admiration ; car, enfin, des passages de ce livre sont admirables d’intelligence tandis que d’autres sont à peine dignes d’un vieux gâteux.

Pour ma part, je me bats contre l’antisémitisme et l’antisionisme avec mes faibles moyens. Je me bats contre l’antisémitisme et l’antisionisme non par apitoiement, parce que « ces pauvres Juifs qui ont tant souffert », etc. Je rejette tout sentimentalisme, le gnangnan, la larme au coin de l’œil, l’émotion voyeuriste, obscène, terriblement obscène. Mais je crois au tikkoun, une très belle idée juive qui ne s’adresse pas qu’aux Juifs mais à tous les hommes pour tous les hommes et, plus encore, à toute la Création, au monde minéral, végétal et animal, à tous les éléments enfin.

Je ne vous traiterai jamais d’antisémite juif comme certains l’ont fait, je ne vous assénerai pas le jüdischer Selbsthaß, trop facilement asséné, je respecte votre combat contre l’essentialisme (qui s’appuie sur des cas concrets, des situations précises), j’apprécie votre combat contre le révisionnisme (par exemple contre cette jeune Autrichienne qui vous demanda de la documentation destinée à prouver que le nombre de victimes (juives) n’avait pas été si élevé), je partage votre lutte contre le sentimentalisme au nom de la raison, etc., etc. Mais votre antisionisme me pose problème car il procède d’une posture idéologique, d’un parti pris, plus que d’une analyse sérieuse.

Vous écrivez : « Le sionisme a été un choix historique, inscrit depuis longtemps dans les faits, et il n’est plus question de remettre en cause le résultat auquel il est arrivé, la nation israélienne… » Fort bien, mais vous poursuivez : « … même si ses fruits amers peuvent permettre de douter pour le moins de la sagesse dudit choix ». Suit une analyse que je juge faussée car vous semblez ignorer (probablement par posture idéologique, une fois encore) que les chances de dialogue avec les Arabes de Palestine (désignation historiquement plus exacte, je le répète, que celle de Palestiniens) n’ont pas été sabotées exclusivement par les Juifs d’Israël. Vous nous évoquez avec émotion votre ami Waël Zu’ayter en début et fin de votre essai, chef du bureau romain de l’O.L.P., abattu à Rome par les services secrets israéliens. Vous lui dédiez même cet essai. Je ne connais pas cet homme (probablement sympathique comme vous le dites) mais je connais mieux Yasser Arafat, son supérieur, ses manœuvres constantes destinées à faire échouer toute négociation afin de se maintenir sur la vague tel un surfeur, de se maintenir au pouvoir. Et vous avez une fâcheuse tendance à refaire l’histoire. Ce n’est pas tant parce que l’O.L.P. était impliquée dans des attentats qu’Israël refusait le dialogue mais bien parce que son chef le refusait habilement pour conforter son pouvoir.

Si Maxime Rodinson avait vécu plus longtemps aurait-il modifié son jugement ? Je ne sais. Mais sa sévérité envers Israël est plus le fait d’une posture idéologique que de l’analyse à 360° d’une réalité toujours changeante. Maxime Rodinson ne retient que ce qui l’arrange, que ce qui le conforte dans sa posture, il n’est pas crédible. « On peut parler de tout avec les Arabes », écrit-il. Oui, mais lorsqu’il s’agit de passer aux actes, la parole est vite oubliée, poussée de côté lorsqu’elle n’est pas piétinée. Les Arabes parlent beaucoup et avec conviction, ce qui ne les empêche pas de faire le contraire de ce qu’ils ont dit ; il est vrai qu’ils ne sont pas les seuls. Dans tous les cas, cette remarque est révélatrice de la mauvaise foi de l’auteur, de son regard sélectif – le regard de l’idéologue.

Maxime Rodinson est malhonnête lorsqu’il déclare qu’Israël refuse le dialogue avec l’O.L.P. parce que cette organisation a été impliquée dans des attentats. J’insiste. C’est la nature de son chef Yassef Arafat qui posait problème, ce que Maxime Rodinson est probablement incapable d’envisager. Yasser Arafat, un Arabe avec lequel on pouvait parler de tout, et après ? L’auteur ne serait-il qu’une oie blanche ? Non, c’est un idéologue, tout simplement ! Yasser Arafat… J’avais oublié de préciser que le présent essai a été inséré dans un recueil dédié à la mémoire de Waël Zu’ayter, intitulé « Per un Palestinese. Dediche a piú voci a Wael Zuaiter » et préfacé par… Yasser Arafat. Enfin, rappeler que certains groupes juifs ont pratiqué le terrorisme contre la puissance mandataire dans ce qui n’était encore que la Palestine servirait-il à justifier le terrorisme palestinien ?

L’auteur termine son essai dans un axel : « Que l’esprit de Wäel nous guide sur cette voie difficile ! Si difficile que beaucoup peuvent légitimement hésiter à s’y engager. Mais, encore une fois, si ce n’est nous, qui donc ? Et si ce n’est maintenant, quand donc ? Après le nouveau Massada que préparent avec obstination, par des chemins peut-être encore une fois temporairement et mortellement victorieux, les chefs que s’est donnés Israël ? » Maxime Rodinson quitte la patinoire après cet axel et le lecteur se dit qu’il vient d’assister à un numéro avec quelques beaux moments certes mais plutôt médiocre dans son ensemble.

     Olivier Ypsilantis

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En lisant « Peuple juif ou problème juif ? » de Maxime Rodinson – 3/4

 

La recherche d’une cause permanente (et donc essentielle) ne peut être du côté juif ou judéophile qu’apologétique. « Une fois dépassée l’optique théologique, la recherche d’une telle cause est devenue plus difficile, effrénée, souvent fantasmatique, parfois pathétique ». Je ne sais si Maxime Rodinson fait l’âne pour avoir du son ; mais s’il n’y a pas une cause, il y a des causes à l’hostilité (parfois « aimable », il existe un antisémitisme dit « courtois ») contre les Juifs, une hostilité qui lorsqu’elle tombe dans un sommeil plus ou moins profond est néanmoins toujours prête à se réveiller, ainsi que l’histoire l’a trop souvent montré. Cette hostilité a bien des nuances, elle n’est pas nécessairement paroxysmique comme l’a été le nazisme. Ce que Maxime Rodinson semble ne pas vouloir voir c’est que les Juifs, et sans donner dans l’essentialisme (je reprends la terminologie de l’auteur qui ne me satisfait guère), ne peuvent qu’être un peu nerveux (litote) : ils savant qu’une période d’apaisement n’est jamais définitive, que rien n’est jamais gagné, que les « vieux démons » n’ont probablement pas pris un congé définitif et qu’à la faveur de circonstances données…

Désolé Monsieur Rodinson, votre constat qui se veut imparable (à savoir que « l’essentialisme judéophobe dit antisémite et l’essentialisme juif et judéophile se rejoignent ») n’est qu’un écran de fumée derrière lequel vous espérez manœuvrer. Votre tentative de dissimulation relève aussi d’une tentative d’intimidation. A ce propos, je me souviens que sur un fil de discussion, sur un blog, un intervenant que j’avais épinglé m’avait lancé en guise de défense et d’intimidation (!?) que prendre la défense d’Israël revenait à augmenter l’hostilité envers ce pays et qu’il était préférable de se taire – autrement dit de le laisser se répandre tantôt en propos doucereux tantôt en accusations radicales envers Israël. C’est une forme de logique rudimentaire et fermée sur elle-même qui prétend subjuguer. Bien plus intelligent que ledit intervenant, Maxime Rodinson manie par moments cette logique.

Parmi les essentialistes (Maxime Rodinson aime décidément ce mot dont il se saoule), l’auteur cite Léon Pinsker (la judéophobie comme psychose héréditaire), Theodor Herzl, « quand même plus réaliste », qui expliquait la judéophobie par le fait que les Juifs n’avaient pas un État à eux, et Léon Poliakov qui a bâti la théorie générale qui lui manquait en affirmant que les Juifs auraient les premiers érigés une barrière infranchissable entre les hommes et les animaux contrairement à d’autres peuples qui imaginaient toutes sortes d’êtres hybrides. Il me semble que Maxime Rodinson essentialise lui aussi car il s’évertue à réduire des pensées afin d’activer sa théorie, ce qui revient pour lui (et sans même qu’il s’en rendre compte) à tomber dans le piège qu’il a creusé. Maxime Rodinson ou l’arroseur arrosé…

Troisièmement bis. Maxime Rodinson évoque les judéophiles de la gauche européenne. Cet écrit de 1979 a pris quelques rides car les judéophiles se sont faits très rares à gauche, de plus en plus rares à mesure que l’on va vers la gauche de la gauche. L’auteur note que depuis le XIXe siècle au moins les sentiments d’apitoiement se sont développés envers ceux que l’on pouvait considérer comme des « frères » lorsqu’ils étaient brimés et persécutés. Remarque intéressante : « Des individus ou des masses s’émeuvent et se mobilisent même pour les victimes des actes de leur propre communauté. Cette tendance se renforce par le développement de la notion et de la pratique de l’engagement politique individuel, par la multiplication de la vocation charitable laïque dans les sociétés à régime parlementaire et pluraliste, alors que la sécularisation a réduit les exutoires qu’offrait autrefois la charité religieuse organisée ». Des vagues de sympathie se lèvent pour venir en aide à ceux qui apparaissent plus victimes que d’autres : les Noirs esclaves, les Polonais privés de patrie autonome, les Irlandais, etc. ; puis c’est le prolétariat issu de la révolution industrielle. L’analyse marxiste assimile aux prolétaires toutes les victimes de l’économie capitaliste et de l’expansion impérialiste européenne. Après la Seconde Guerre mondiale, alors que des causes traditionnelles perdent de leur attrait, des causes nouvelles sont recherchées afin de satisfaire l’appétit d’engagement. Les Juifs sont adoptés comme la Victime maximale – autre expression concoctée par l’auteur. De l’image du Juif d’avant-guerre, pourchassé et persécuté, venu de l’Est pour semer le trouble à l’Ouest et y établir sa domination, on passe à l’image du Juif embourgeoisé, partisan de l’ordre, ennemi du communisme ; et Maxime Rodinson écrit : « Leur nouvel État, établi sous le nom d’Israël, se révélait un concentré d’Europe au milieu du monde arabe inquiétant et turbulent. Il réalisait les vertus que le monde européo-américain admirait le plus : l’efficacité économique et militaire. » Ce que Maxime Rodinson oublie de préciser, c’est que l’U.R.S.S. a aidé à construire ce qui allait devenir Israël et qu’elle a été le premier État à reconnaître officiellement ce pays. Par ailleurs, lorsqu’il est question du sionisme et d’Israël, on sent sourdre chez l’auteur une profonde hostilité qu’il s’efforce de maîtriser afin de paraître objectif, mais rien n’y fait.

Juste après cette simplification outrancière et cet oubli (destiné à rendre pertinent ladite simplification), il avance une remarque très juste à propos de ces antisémites qui admirent Israël.

Donc, face à Israël, la droite (pour faire simple) se retrouva dans une situation ambiguë avec ces antisémites-sionistes dont le slogan pourrait être : « Les Juifs (enfin) chez eux ! » Maxime Rodinson oublie (c’est décidément une habitude chez lui) de rappeler que, dans les années 1970, la droite (ou plus précisément une partie de l’extrême-droite) était ouvertement anti-israélienne et pro-arabe. On se souvient des déclarations du leader du Front National, Jean-Marie Le Pen. Mais passons… La gauche quant à elle se montra plus conciliante envers Israël, tout au moins jusqu’en 1967, soit la guerre des Six Jours – pour des raisons que je n’analyserai pas ici mais qui sont particulièrement révélatrices. Cette attitude de la gauche était justifiée par une image « socialiste » d’Israël, plus vraie alors, et, surtout, par la crainte de paraître antisémite, l’antisémitisme étant considéré comme l’une des marques (d’infamie) de la droite. La gauche de la gauche s’est progressivement défaite de ce genre d’inquiétude au point que vilipender Israël est devenu pour elle un must.

Peu à peu, la Victime maximale juive s’est retrouvée en compétition avec nombre de concurrents, parmi lesquels les Arabes et plus particulièrement les Arabes de Palestine, soit les Palestiniens, avec le même « débordement essentialiste, la même tendance au panekhthrisme et à la constitution d’un groupe en modèle pur et innocent, pourvu de toutes les qualités, dont tous les actes doivent être sanctifiés, dont la victoire finale ne peut être qu’un sommet dans la marche de l’humanité vers un avenir radieux. »

Quatrièmement. Du processus de mythification de l’hostilité judéophobe plus ou moins spontané à la mythification délibérée et consciente élaborée par des idéologues et utilisée par des organisations.

Un groupe se sent en butte à une haine diffuse et incontrôlable. Il finit par l’attribuer aux forces du Mal. Il réagit en se proclamant implicitement tabou. Les cadres qui défendent sa cause en viennent à définir des dogmes destinés à renforcer la cohésion du groupe et à le structurer. Suit l’exemple des cadres du mouvement communiste (je passe) et de la judéophobie de ceux qui veulent mobiliser les hommes de bonne volonté contre les Juifs – les forces du Mal.

Maxime Rodinson place en symétrie la judéophobie qui cherche à mobiliser tous les hommes de bonne volonté contre les Juifs – soit les forces du Mal – et l’antisémitisme tel que le décrivent des mouvements juifs (à commencer par le sionisme), une dénonciation par laquelle ces derniers cherchent à annuler toute critique envers leurs mouvements ou leur idéologie. Je pourrais répliquer à l’auteur que les antisionistes de toutes obédiences, à commencer par les plus radicaux, lèvent les bras au ciel en prenant un air indigné sitôt que le mot « antisémite » est lâché dans leur direction, ce qui, dans bien des cas, leur permet de poursuivre avec un assentiment quasi-général leurs dénonciations d’Israël. Et contrairement à ce qu’insinue l’auteur, l’opposition au sionisme est trop souvent beaucoup plus qu’une simple opposition à un « projet politique particulier », beaucoup plus ; et je me permets cette remarque non pas à partir d’un présupposé mais à partir d’observations dans de nombreux face-à-face. Je ne prétends pas pour autant détenir une vérité absolue mais j’accorde quelque crédit à mes facultés d’observation. Et je tiens à signaler que les dénonciations d’Israël sont beaucoup plus fréquentes aujourd’hui qu’en 1979.

Maxime Rodinson évoque un véritable « terrorisme intellectuel » d’une remarquable efficacité. Ce qu’il semble ignorer c’est que l’autocritique est particulièrement active chez les Juifs et que les passages de la Bible où les Juifs sont durement réprimandés par Yahweh ne manquent pas – et je pense en particulier à l’épisode du Veau d’or. Maxime Rodinson force durement la note lorsqu’il veut convaincre et couper court à toute réplique. Nous prend-il pour des crétins lorsqu’il écrit : « C’est l’exaspération d’un homme catalogué comme juif de par son ascendance (et qui ne songe nullement à la nier) devant cette vague de terrorisme qui charrie les sophismes, les paralogismes, les mensonges les plus évidents en quantité démesurée, qui veut imposer à tous une image idéale et intouchable du Juif en soi avec des excès de narcissisme ethnocentrique dont on a du mal à trouver des exemples plus forcés, qui débouche sur l’apologie des pratiques les plus condamnables. Cette vague étalée sur des millions de colonnes et de pages imprimées, qui répand sans arrêt des visions fausses des événements et des structures du passé et du présent, persuadant des millions d’ignorants ou d’incompétents » ? C’est une déclaration de propagandiste, avec l’outrance maniée sans vergogne. On notera par exemple que le mot « million » figure deux fois dans ce passage. L’auteur qui ne s’en rend probablement pas compte met précisément en œuvre ce « terrorisme intellectuel » qu’il dénonce, vieille ficelle très utilisée par ceux qui sont passés par le communisme. Si vous n’acquiescez pas à ce que dit monsieur (ou madame), vous n’êtes qu’un ignorant ou/et qu’un incompétent, sachez-le… Mais face à une telle hystérie, face à ce « terrorisme intellectuel », je préfère vraiment être un ignorant ou/et un incompétent selon les critères définis par l’auteur.

Et la fièvre baisse : Maxime Rodinson s’est probablement passé la tête sous l’eau froide. Il nous dit que l’antisémitisme n’est pas un phénomène permanent, qu’il a ses hauts et ses bas, que les Juifs n’ont pas été brimés et massacrés toujours et partout, qu’il faut éviter de donner des explications métaphysiques à ce phénomène, etc., etc., que l’antisémitisme (ou judéophobie) a des formes très diverses qui tiennent aux situations diverses où les Juifs se sont trouvés placés au cours des siècles, etc., etc., que « les facteurs qui ont créé ces dispositions d’esprit sont explicables par l’histoire, par les conditions sociales et politiques », etc., etc., et qu’à l’avenir « elles pourront persister, resurgir, disparaître, selon ce que sera le cours de l’histoire dans chaque pays », etc., etc., que bien d’autres peuples ou nations ont été attaqués par leurs voisins et ont attaqué leurs voisins, que si la nation juive a été attaquée, elle a également attaqué. Je n’ai rien à redire. Et j’ajoute que contrairement à une idée reçue, les Juifs ont été d’excellents soldats comme le signale par exemple Jules Isaac dans « Genèse de l’antisémitisme ». Personne n’ignore que bien d’autres communautés religieuses et que bien d’autres peuples ont été dénigrés, persécutés, massacrés ; les Juifs sont les premiers à le savoir et hormis quelques rares exaltés aucun Juif ne joue des coudes pour se placer sur la plus haute marche du podium de la Souffrance. Ayant une partie de ma famille d’origine grecque, avec des rameaux établis en Asie mineure, je sais ce qu’a été la souffrance de nos frères arméniens et assyriens. Je sais aussi ce qu’a été le massacre des Grecs pontiques, un génocide. Et je tiens à rappeler au sieur Rodinson (aujourd’hui décédé) qu’une publication aussi sérieuse que la Revue d’Histoire de la Shoah a consacré des numéros à d’autres peuples massacrés, parmi lesquels les Arméniens.

Olivier Ypsilantis

 

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En lisant « Peuple juif ou problème juif ? » de Maxime Rodinson – 2/4

 

Quelles sont les perceptions juives et judéophiles des judéophobes ?

Premièrement. La littérature israélite ancienne a une perception plutôt neutre des « nations », y compris des puissants empires incomparablement plus puissants que le petit Israël, des empires qui s’envisagent comme centre du monde, comme centre d’un ordre cosmique. Mais tout peuple se considère comme le sujet prioritaire de l’histoire (et de ce point de vue Israël ne fait pas exception) ; c’est pourquoi il percevra comme des attaques les luttes où il se trouve engagé. Une très ancienne tradition (à laquelle les exégètes attribuent une origine pré-israélite, cananéenne) montre les peuples ligués contre Israël, contre Sion, puis dispersés par Yahweh, un mythe qui semble intemporel et non lié à un événement précis. Ce mouvement prophétique va se développer alors qu’Israël subit catastrophe sur catastrophe. Yahweh, dieu national, devient dieu universel, d’où conceptions contradictoires : les attaques contre Israël sont considérées comme des punitions infligées par Yahweh à son peuple infidèle et les peuples en guerre contre Israël ne sont que des instruments de punition entre les mains de Yahweh, ce qui décharge logiquement ces peuples de toute responsabilité. Par ailleurs, ces puissances hostiles sont elles aussi porteuses de vérités et de vertus et par ses prophètes Israël les illuminera et les ralliera.

Deuxièmement. Époque hellénistique et romaine, dispersion des Juifs et perte de l’indépendance nationale de la communauté juive palestinienne. Le peuple juif proclame des vérités universelles sous l’égide d’un dieu universel, ce qui suppose que l’adhésion à ces libertés exige qu’on s’agrège à lui, le peuple juif ; et le refus de s’y agréger entraîne de l’hostilité car ce faisant on pèche contre le Dieu de l’Univers. Israël est en partie responsable de cette situation. Le culte exclusif de Yahweh en Israël même a compliqué à l’extrême les rites, des rites destinés à protéger une exclusivité. Ces complications rendent le culte difficilement accessible aux non-Juifs, alors que le culte rendu par les Juifs s’adresse bien à un dieu universel, donc également aux non-Juifs. La complexité de ces rites va se renforcer, une réaction nationaliste du peuple juif contre la tendance universelle à l’hellénisation culturelle. Vient une religion ouvertement universaliste, simple dans ses rites, une hérésie juive, le christianisme, que Paul de Tarse, principalement, va dégager sans tarder du particularisme juif – une fois encore difficile à adopter car fort compliqué.

Cette hostilité des autres fut à l’occasion activée par l’idéologie religieuse juive et ses représentants qui désignaient cette hostilité comme essentielle et irrémédiable. Les rapports courants avec les « nations » tempéraient toutefois cette idéologie et les Juifs reconnaissaient qu’il y avait des justes parmi les Gentils.

La situation dans laquelle se trouve le judaïsme religieux, placé dans une situation d’infériorisation très marquée en regard du christianisme, explique que le judaïsme religieux, à une période donnée, n’ait pas été avare de formulations parfois brutales. De telles formulations se feront plus rares, avec une théologie plus auto-critique de la part des Juifs, suite à l’évolution du panekhthrisme vers le yahwisme ancien puis le judaïsme. Les prophètes avaient des mots implacables pour dénoncer les péchés et les infidélités du peuple juif – une explication pour certains Juifs aux malheurs qui les frappaient. Et la perception de l’élection d’Israël en sortit affinée.

(Une parenthèse. Le mot panekhthrisme est un néologisme forgé par Maxime Rodinson à partir du grec pan, «tout», et echthros, «ennemi, homme du dehors étranger à toute relation sociale», pour désigner le fantasme selon lequel «Tout peuple, tout groupe social tend à voir dans les attaques dont il est l’objet — voire dans les résistances à ses propres attaques — les manifestations d’une haine gratuite du reste de l’humanité envers lui, d’une conjuration universelle du Mal contre le Bien qu’évidemment il représente». Ce terme désigne donc l’altérophobie radicale, la prénotion selon laquelle tout autre est forcément hostile.)

Troisièmement. Les « nations » haïssaient donc Israël parce qu’Israël avait été choisi par Dieu, une vision cohérente, une explication théologique courante diffusée par les cadres des communautés juives. En islam, l’animosité entre communautés tenait à des raisons plutôt prosaïques tandis qu’en chrétienté des raisons et prétextes théologiques ne cessaient de revenir.

En Europe, avec la laïcisation massive, avec l’évacuation des conceptions théologiques chrétiennes, avec la relative déjudaïsation des Juifs venue d’un mouvement interne et leur non confinement à des activités particulières (comme l’usure), on pouvait supposer que l’apaisement viendrait. Il n’en sera rien.

Maxime Rodinson se met à développer un raisonnement que je juge faussé mais que je rapporte. Je résume. L’identité des Juifs s’affaiblissant au sein des sociétés sécularisées (je rappelle que cet essai a été écrit en 1979, il y a donc plus de quarante ans), il ne reste plus pour redonner de la cohérence et de la vigueur à la société juive qu’à lui rappeler les persécutions qu’elle a subies et ainsi « prolonger la mentalité narcissique de base ». Et Maxime Rodinson poursuit : « Parmi les motivations variées de l’option pour le particularisme, la plus importante est peut-être celle-là. L’appartenance à la souche juive, malgré le mépris dont elle a été accablée ou à cause de lui, porte en elle tant de prétextes potentiels d’orgueil narcissique qu’il est dur à beaucoup d’y renoncer ». Je laisse à ceux qui me lisent le soin de juger. Pour ma part, je dois dire que j’ai rarement lu chose plus pernicieuse sur les Juifs – et elle vient d’un Juif ! Mais ce n’est pas fini. Je vous résume donc la suite, non sans répulsion par moments, j’insiste.

Maxime Rodinson reconnaît tout de même que le développement des nationalismes européens dans un sens toujours plus raciste renforça chez les Juifs le sentiment d’appartenance à une communauté, un effet observable chez n’importe quel peuple confronté à de telles circonstances. Et, nous dit l’auteur, tout cela donna naissance à l’idéologie et au mouvement sionistes. Je tiens à apporter un bémol : le sionisme, ce mouvement complexe et multiforme, ne s’explique pas exclusivement par une pression extérieure, il procède aussi d’un mouvement intérieur, qu’il soit religieux ou laïque. Et, en la circonstance, je pourrais adresser à Maxime Rodinson le reproche que j’adressai à Jean-Paul Sartre pour son essai « Réflexions sur la question juive ». L’un et l’autre sont quelque peu restrictifs, pour des raisons idéologiques (dans le cas de Maxime Rodinson), par méconnaissance (dans le cas de Jean-Paul Sartre).

On sent une sourde hostilité envers le sionisme et l’État d’Israël chez ce Juif imprégné par le communisme. Je résume sa position : avant la création de l’État d’Israël l’ethnocentrisme juif est plutôt modéré mais avec la création de cet État et ses succès cet ethnocentrisme s’accentue. Il me semble que Maxime Rodinson confond l’ethnocentrisme avec la défense d’un pays et ses frontières, un pays entouré de voisins qui ne lui veulent pas vraiment du bien. Mais, poursuivant dans la logique de l’auteur, on pourrait en venir à penser que la propagande sioniste a grossi l’animosité arabe envers Israël pour mieux partir en guerre… Maxime Rodinson ajoute : « … les plus convaincus ou les plus intéressés à le défendre (l’État d’Israël) ont souvent produit des discours dont il est difficile de dépasser la démesure ». Maxime Rodinson force la note : ces discours sont marginaux, dictés par des inquiétudes nullement imaginaires car je ne crois pas exagérer en affirmant qu’Israël a été le pays le plus menacé au monde et qu’il reste le plus vilipendé car… c’est un État juif, l’État des Juifs.

Maxime Robinson : « Les périodiques et journaux juifs sont encombrés depuis trente ans d’une floraison de proclamations délirantes de supériorité ». Ah bon ! Trente ans ! Cet article ayant été écrit en 1979, trente ans nous reportent à l’année qui suivit la fondation de l’État d’Israël. Il me semble que l’auteur doit souffrir de fièvre antisioniste, cette floraison ne constitue pas l’essentiel des publications juives. Par ailleurs, peut-on en vouloir à un peuple aussi menacé, en Palestine puis en Israël, par des coalitions désireuses de repousser les Juifs à la mer ? Maxime Rodinson dépasse la mesure dans la sévérité avec les siens ; et ce qu’il tolère chez les autres, il ne le tolère pas chez les siens. Fort bien ; mais il faut prendre garde à ce que cette sévérité ne tourne pas à l’injustice, que la dénonciation ne devienne pas ivre de puissance et fasse fi des circonstances – et des circonstances atténuantes. Maxime Rodinson qui a réponse à tout avec ses réponses toute faites répondra que les Juifs venaient coloniser, qu’ils n’étaient donc pas légitimes en Palestine et, surtout, qu’ils n’étaient pas vraiment menacés par leurs voisins. Maxime Rodinson était un ami des Arabes et des Arabes de Palestine en particulier, ce qui est son droit mais ce qui ne l’autorise pas à déclarer les Juifs comme illégitimes en Palestine et à en prendre à son aise avec l’histoire, une attitude assez fréquente chez les gens de gauche qui préfèrent la posture morale (simple) à l’étude historique (compliquée). Et pour finir, il m’assénera que les Juifs n’avaient pas été si menacés, hormis l’interlude nazi, et que les sionistes en rajoutaient pour mieux justifier leur entreprise de colonisation en Palestine. Je m’en tiens à sa logique.

Il faut étudier ce qu’a été la guerre d’Indépendance (1948-1949) menée par un État tout juste né pour comprendre combien Israël était menacé. Ce fut probablement la plus angoissante des guerres menées par Israël. On peut comprendre sans peine que sur fond d’angoisse existentielle, il y ait eu des réactions « hystériques ». Maxime Rodinson qui jusqu’alors essayait de se tenir devient pour le coup hystérique. Après le « narcissisme apologétique » et le « complexe de supériorité », il en vient à la « colonie sioniste de Palestine devenue l’État d’Israël ». Cette dernière accusation provient de l’aire idéologique. On ne peut pas grand-chose contre elle comme tout ce qui relève de la foi religieuse. Nous sommes dans l’idéologie pure et dure sur laquelle la connaissance historique n’a aucune prise car l’idéologie est durement fermée sur elle-même ; elle est comme une sphère d’acier qui enfonce et écrase tout dans sa lancée. J’apprécie la sévérité en famille, je la pratique, mais il faut éviter qu’elle ne devienne une fin en soi et qu’ainsi elle ne tombe dans l’auto-sanctification.

A ce propos, il est instructif de noter que l’autocritique juive qui procure tous les avantages de la gymnastique peut aussi donner des crampes, de sérieuses crampes. Voir le cas de Maxime Rodinson sur cette question. Il est également instructif de noter qu’une bonne partie de l’argumentaire anti-judaïque, antisémite (judéophobe) et antisioniste (hormis le racisme pseudo-scientifique qui culmina avec le nazisme) a été élaboré par des Juifs pour être récupéré par des non-Juifs. C’est un constat assez triste mais la fécondité juive est plus portée à l’autocritique qu’au narcissisme apologétique, contrairement à ce que prétend le sieur Rodinson. Elle a malgré elle donné des idées à des non-Juifs tout contents de trouver des Juifs pour caution, ce qui les garantissait de l’accusation d’antisémitisme devenue particulièrement lourde depuis la Shoah (1). C’est aussi pourquoi toute une faune de gauche ne peut s’empêcher d’associer le Juif et le capitalisme (héritage marxiste) et de diversement conspuer Israël accusé d’être colonialiste, d’être une « colonie sioniste » comme le dit si joliment Maxime Rodinson.

Donc, selon cet ex-directeur d’études à l’École pratique des hautes études, les idéologies de l’hostilité ont eu entre autres conséquences « une surenchère dans le narcissisme apologétique » (il aime décidément cette expression le sieur Rodinson, il s’en délecte comme d’une friandise) qui dissimula les facteurs particuliers et généraux de l’hostilité, facteurs qu’il était interdit d’évoquer, le peuple juif étant par essence l’objet d’une haine universelle parce qu’il représente intrinsèquement le peuple du Bien – je paraphrase l’auteur ; et, bouquet final : « Au mythe essentialiste “antisémite” de sa malfaisance innée répondait le mythe essentialiste juif de sa pureté, de son innocence et de sa supériorité intrinsèques ». On croirait lire du Israël Shahak.

Maxime Rodinson a raison de rappeler que la situation des Juifs dans l’espace et dans le temps n’a pas été qu’un cauchemar, qu’ils ont pu vivre heureux en certains lieux et à certaines époques. Il le répète à plaisir. Pour ma part, je n’ai jamais donné dans l’essentialisme, qu’il repose sur des justifications théologiques, philosophiques, sémiologiques, voire psychanalytiques. Je suis trop sensible aux situations concrètes, aux fluctuations dans le temps et dans l’espace, aux aléas de l’Histoire, l’Histoire à laquelle je suis bien incapable de trouver un sens.

    ________________________________________

(1) – Hanna, une amie de Jérusalem, m’a envoyé le courrier suivant, suite à la publication de cette deuxième partie de l’article consacré au livre en question de Maxime Rodinson. Je reproduis ci-joint son courrier suivi que ma réponse :

 

Cher Olivier

Vous écrivez : « C’est un constat assez triste mais la fécondité juive est plus portée à l’autocritique qu’au narcissisme apologétique, contrairement à ce que prétend le sieur Rodinson. Elle a malgré elle donné des idées à des non-Juifs tout contents de trouver des Juifs pour caution, ce qui les garantissait de l’accusation d’antisémitisme devenue particulièrement lourde depuis la Shoah. »

Pour moi, ce n’est pas triste s’il s’agit d’une critique constructive. Toute la pensée juive est fondée sur la ma’hloket, la discussion argumentative. Ça le devient lorsqu’il n’y a plus de discussion et que le Juif en question, en général ignorant de sa tradition et de son histoire, préfère pour diverses raisons (souvent par désir de plaire) accepter comme juste le raisonnement antisémite.

Et c’est vrai aussi que les critiques émises par des Juifs, même justifiées, sont utilisées depuis toujours par des antisémites qui par ce fait se sentent complètement dédouanés de toute accusation de haine antijuive.

Ralph Schor y a consacré tout un chapitre dans son livre : « L’Antisémitisme en France dans l’entre-deux-guerres, prélude à Vichy ».

Amicalement

 

Chère Hanna,

« C’est un constat assez triste mais la fécondité juive est plus portée à l’autocritique qu’au narcissisme apologétique, contrairement à ce que prétend le sieur Rodinson. Elle a malgré elle donné des idées à des non-Juifs tout contents de trouver des Juifs pour caution, ce qui les garantissait de l’accusation d’antisémitisme devenue particulièrement lourde depuis la Shoah. »

Vous avez raison. Le « C’est un constat assez triste » ne fonctionne pas car je passe trop vite d’une idée à une autre. « Le constat assez triste » est que des Juifs puissent donner des idées antisémites à d’autres (mais l’autocritique reste dans tous les cas fondamentale, nous sommes d’accord) et non pas qu’ils soient plus portés à l’autocritique qu’au narcissisme apologétique, bien sûr. Je vais donc restructurer ma phrase qui a quelque chose de bancal. Merci pour votre regard attentif.

 

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Peuple juif ou problème juif ? » de Maxime Rodinson – 1/4

 

Je viens de lire le livre de Maxime Rodinson intitulé « Peuple juif ou problème juif ? » et pour l’heure je vais rendre compte du sixième article de ce recueil de sept articles écrits entre 1967 et 1980 : « Antisémitisme éternel ou judéophobies multiples ? », un essai de 1979. Ma sympathie pour Maxime Rodinson est mitigée ; je ne partage pas vraiment l’analyse de la question israélo-arabe de cet ex-militant communiste. Mais me contenter de ne lire que ceux qui ont ma sympathie à « 100 % » reviendrait à m’appauvrir.

Le mot « antisémite » vient de l’allemand. Il a été concocté dans les années 1870-1880. C’est un mot pédant qui tend à promouvoir une judéophobie nationaliste allemande au rang d’anthropologie générale et/ou d’une philosophie de l’histoire. Ce faisant ces judéophobes conféraient à leur lutte, limitée, une dimension « scientifique » et, ainsi, pouvaient-ils espérer l’étendre au monde et inscrire la lutte des races (alors très à la mode) dans une dynamique historique. Les races étaient identifiées aux peuples parlant une même langue ou des langues parentes, ce qui était parfaitement abusif et le reste.

Lewis Henry Morgan et à sa suite Friedrich Engels jugent que les Aryens et les Sémites furent les premiers à sortir de la barbarie, à être les fondateurs de la civilisation. Friedrich Engels est plus économiste dans son analyse mais tous deux partagent les mêmes conclusions sur cette question. En 1885, Édouard Drumont publie « La France juive, essai d’histoire contemporaine ». Le Sémite et l’Aryen sont présentés comme irrémédiablement opposés l’un à l’autre, et leur opposition ne cessera de s’affirmer nous dit l’auteur. Le succès d’Édouard Drumont bénéficie des meilleurs appuis dans le monde scientifique d’alors mais aussi du courant rationaliste anticlérical (voire antichrétien) venu de Voltaire. Par ce mot, « antisémite », on place dans un même sac d’autres peuples de langue sémite, à commencer par les Arabes ; mais ces derniers n’intéressent guère alors et le mot désigne d’emblée les Juifs, exclusivement les Juifs.

Ce mot confus aurait dû être remplacé par « judéophobie » ; et pour le XIXe siècle et XXe siècle il aurait mieux valu apporter cette précision de « judéophobie pratique cadrée dans un antisémitisme théorique ». Cette judéophobie qui caracolait sur une pseudo-théorie était l’une des très nombreuses formes (mais la plus élaborée et la plus néfaste) d’un ethnisme agressif. Ethnisme, un concept qui devrait remplacer celui de racisme – concept qui a depuis longtemps perdu toute rigueur. En effet, ceux qui sont « racistes » et ceux qui sont visés par le « racisme » correspondent non pas à des races mais à des groupes ethnico-nationaux. Ethnisme, soit une idéologie d’ethnie, de groupe ethnique ou national.

Les modes idéologiques d’hostilité peuvent être classés selon la typologie suivante :

1) Dans une situation de paix, le dénigrement ou l’aversion de l’autre participe au renforcement (limité) de l’idéologie de supériorité sur les autres (ou sur l’autre), ce qui permet de délimiter le groupe, de le structurer et de l’unifier au moins moralement.

2) Les gradations sont dans ce cas extrêmement nombreuses : l’autre personnifie le Mal cosmique, universel, existentiel. Parmi les gradations les plus générales : a) L’autre détesté est dominant ; on a affaire à une idéologie de révolte. b) L’autre détesté est dominé ; on a affaire à une idéologie de domination qui légitime le caractère néfaste du dominé. c) La lutte est en cours ; on a affaire à une idéologie de combat. d) La lutte est illusoire car l’autre est supposé exercer une domination occulte : c’est un bouc-émissaire. On reprend alors les thèmes utilisés dans les cas a, b, c : idéologie de combat, bien sûr, et mélange ambigu dominé/dominant.

A cette typologie des modes d’hostilité correspond du côté des groupes visés une typologie des modes de perception de l’hostilité :

1) La perception non fantasmée, perception qui toutefois peut sans tarder se trouver en décalage par rapport à la réalité. Le groupe visé se pare (ou est paré) d’une pureté absolue (qui peut être réelle, notamment dans le cas du bouc émissaire, au moins au niveau auquel il est attaqué).

2) L’hostilité ressentie engendre une hypersensibilité qui distord la perception de la réalité.

3) Cette distorsion favorise volontiers l’élaboration d’un mythe. Le groupe visé se voit menacé par des forces planétaires voire par le Cosmos, version religieuse ou version laïcisée – version qui ne fait que reprendre la version religieuse, ce dont le groupe est rarement conscient. Des mouvements ou phénomènes réels sont propulsés au niveau du mythe : le communisme international, l’impérialisme, etc., un processus comparable au niveau individuel à celui de la paranoïa.

4) Cette mystification de l’hostilité éprouvée est volontiers instrumentalisée par les cadres dirigeants du groupe visé dans un but précis, stratégique et/ou tactique, ce qui conforte les membres militants du groupe visé.

Les situations d’hostilité entre Juifs et non-Juifs, avec ébauche de typologie (à affiner). Les Juifs comme groupe ethnico-national se sont constitués en État unique vers le Xe siècle avant notre ère puis en deux États avec le royaume de Juda et le royaume d’Israël. L’État puis les États israélites ont entretenu avec les États voisins des rapports qui allaient de la coexistence pacifique à la guerre déclarée avec toute la gamme des nuances de l’une à l’autre. Rien de bien particulier. Par ailleurs, les deux États israélites se sont souvent faits la guerre, en passant à l’occasion des alliances avec un ou des États non-israélites. L’hostilité que rencontrent alors les Israélites à certains moments de leur histoire n’a rien de particulier. Au sein de l’ethnie israélite, l’hostilité pouvait se manifester entre les partisans d’un État ou ceux d’un autre État dans le jeu politique international, un clivage sur fond de lutte entre les grandes puissances régionales, soit l’Égypte et l’Assyrie-Babylonie, avides de dominer d’une manière ou d’une autre cette région entre-les-deux, soit la région syro-palestinienne occupée par de petits États dont deux États israélites.

Les conceptions israélites sur leurs voisins nous sont particulièrement bien connues grâce à la documentation accessible. Les Israélites avaient élaboré des mythes dénigrant leurs voisins – voir Moab et Ammon. On peut supposer que Moabites et Ammonites leur revoyaient la balle. Les idéologies étaient alors essentiellement de type religieux, on s’employait à dénigrer le ou les dieux de l’autre et en cas de guerre on en détruisait les symboles et les représentations. Bref, les relations de voisinage entre Hébreux (ou Israélites) et leurs voisins n’offraient rien de particulier. Mais, nous dit Maxime Rodinson, l’accumulation des défaites d’Israël à partir du VIIIe siècle avec, parallèlement, le renforcement de l’esprit prophétique qui porte Yahweh vers une universalité toujours plus vaste vont engendrer un sentiment qui culminera lors de la grande catastrophe nationale de 587.

Étape suivante, le judaïsme (soit un ensemble de communautés locales qu’unit le culte d’un Dieu unique) a une vocation universelle et une même origine ethnique supposée. Ces communautés minoritaires vivent le sort des minorités, ni plus ni moins. Dans l’Empire romain, les Juifs sont raillés comme le sont par exemple les Syriens. Mais l’hostilité s’accroît dans le monde chrétien, le christianisme étant à l’origine une idéologie juive dissidente : les Juifs sont ceux qui ont refusé de suivre le Christ, Jésus de Nazareth. La formulation des Évangiles (qui ne s’embarrasse guère du contexte et des circonstances) désigne « les Juifs » comme responsables de la mort du Christ et de la persécution de ses disciples, par ailleurs tous juifs. Le respect que les Chrétiens peuvent avoir pour les Juifs – la souche – et que l’Église manifeste d’une manière ambiguë ne pèse pas lourd face à certaines situations concrètes. Ainsi, dans les situations de guerre ou de crise, les Chrétiens ont tôt fait de désigner comme suppôts de Satan les non-Chrétiens. Les Juifs qui dans la société féodale ne bénéficient d’aucune structure protectrice se placent sous la protection directe des puissants, parmi lesquels des rois ou des empereurs. De ce fait, ils sont tout désignés à la fureur des masses ; et plus les membres de ces masses « sont démunis et plus ils tiennent au seul privilège qui leur reste, celui d’être membres de la communauté dominante, détentrice de la Vérité, citoyens du peuple de Dieu. » On sait que les sociétés chrétiennes ont élaboré un processus par lequel la minorité juive s’est retrouvée confinée et spécialisée dans des fonctions et des professions susceptibles de ne guère attirer la sympathie. Les Juifs en sont donc venus à constituer bien malgré eux un peuple-classe (ou un peuple-caste), ce que dénonceront les antisémites et des marxistes comme Abraham Léon et Karl Marx. Pour faire simple, l’avenir du déicide-usurier (soit l’image qu’avaient les Chrétiens des Juifs) était sombre.

Malgré ses aspects positifs, l’émancipation des Juifs était inquiétante : ils n’étaient plus nettement reconnaissables et ils devinrent plus que jamais le peuple bouc-émissaire. Et la théorisation du racisme avec légitimation pseudo-scientifique allait fournir à l’antisémitisme une arme de destruction massive.

Brève présentation des modes d’hostilité envers les Juifs dans la pratique sociale et dans les idéologies qui toujours les accompagnent. En quatre points :

Premier point. Au niveau le moins aigu, les Juifs sont stigmatisés en passant, sans vraiment y penser pourrait-on dire, comme l’Écossais ou l’Auvergnat jugé avare, le Belge lourdaud, entre autres exemples. On plaisante et ces plaisanteries sont à l’occasion reprises par ceux qui sont visés – l’humour juif est pétri d’autodérision et semble parfois frôler l’antisémitisme. Ces fabulations restent neutres aussi longtemps qu’on ne les prend pas au sérieux et qu’on est capable de les critiquer rationnellement car elles peuvent dans des circonstances données (tant au niveau individuel que collectif) favoriser les comportements criminels.

Deuxième point. Le mot « antisémite » ne doit pas être systématiquement appliqué à ceux qui critiquent le judaïsme et la judéité, aussi longtemps que leur critique repose sur autre chose qu’une lutte entre peuples. Une possibilité de critique doit rester ouverte aussi longtemps que le judaïsme et la judéité ne sont pas attaqués en tant que tels. De même, on peut critiquer tel ou tel gouvernement israélien aussi longtemps que cette critique n’est pas la voie ouverte à la critique radicale du sionisme et au refus de l’existence de l’État d’Israël.

Ainsi le marcionisme et nombre de tendances gnostiques critiquaient, et violemment, l’Ancien Testament, une critique reprise par les rationalistes du XVIIIe siècle. Mais cette critique qui s’en tenait généralement à elle-même a trop souvent conduit à une condamnation radicale du peuple juif. Que le judaïsme soit critiqué par les adversaires de toute religion, soit ; mais il faut prendre garde à ce que cette polémique anti-religieuse ne soit pas un masque derrière lequel s’affaire l’antisémitisme, ce qui est souvent le cas.

On peut critiquer l’usure juive et ses excès tout en se donnant la peine de comprendre pourquoi les Juifs en sont venus à certains moments de l’histoire et en certains lieux à occuper une place prépondérante dans l’usure car, me semble-t-il, le Juif n’est pas génétiquement usurier. Par ailleurs, bien d’autres groupes ont pratiqué l’usure, parmi lesquels les Lombards ou les Cahorsins (les habitants de la petite ville de Cahors, préfecture du Lot). L’indignation suscitée par l’usure, juive en l’occurrence (excessive certes), a conduit à des excès infiniment plus terrifiants que cette usure ; et l’association Juif/argent reste malheureusement très largement ancrée.

Les conceptions universalistes de type religieux ou séculier qui s’envisagent comme détentrices de la Vérité (qui n’est que leur Vérité) pensent encore que les Juifs – le peuple juif – devraient se fondre dans une entité plus vaste. Et parmi les supporters de ces conceptions, des Juifs et des non-Juifs. De telles conceptions ont été (et restent dans certains cas) partagées et propagées par le paganisme gréco-romain, des Chrétiens et des Musulmans, par des rationalistes universalistes (allergiques à toute religion) qui tout en voulant enrôler toujours plus de monde ne comprenaient – et parfois ne comprennent toujours pas – qu’un groupe humain donné (les Juifs en l’occurrence) fonde sa survie sur une filiation. Notons que le culte de l’Autre auquel on peut raisonnablement opposer celui de la Différence ne poursuit pas nécessairement un but d’élimination physique et que l’abbé Grégoire n’est pas comparable à Hitler. Il est vrai que parmi ceux qui rendent un culte à l’Autre, certains rêvent de gommer enfin l’irréductible peuple juif si dérangeant : accusé de cosmopolitisme à l’heure des nationalismes et accusé de défendre une nation à l’heure où le nationalisme est présenté comme le responsable de tous les maux passés, présents et à venir.

Troisième point. Des polémiques religieuses qui engageaient les Chrétiens et les Musulmans contre les Juifs étaient dépourvues de tout fanatisme. Par ailleurs, il ne faut pas oublier le « racisme de guerre ». On peut en relever les traces dans l’Antiquité mais aussi, plus récemment, par exemple, dans ce nationalisme français consécutif à la défaite de 1870 et qui perdura jusqu’à la Première Guerre mondiale, avec une frénésie anti-allemande à l’origine d’une littérature considérable et bien oubliée. Certaines formes de l’hostilité arabe envers Israël n’ont pas dépassé ce niveau, nous dit Maxime Rodinson, une affirmation qui n’engage que lui et que je ne partage pas ; mais, une fois encore, j’ai choisi de m’effacer derrière l’auteur et de résumer aussi scrupuleusement que possible ses analyses.

Quatrième point. Un individu peut rester en-deçà de l’antisémitisme, soit l’adhésion au mythe de la malfaisance essentielle « du Juif ». Mais les passions et les intérêts peuvent pousser l’individu à franchir la ligne, à réveiller une hostilité en sommeil. Ainsi Chrétiens et/ou Musulmans (et pour des raisons à replacer dans des contextes précis, inscrits dans l’espace et dans le temps) se mirent en tête de vouloir convertir, expulser, voler ou massacrer les Juifs. Des intellectuels et des cadres politiques résistèrent à cette tentation et souvent même luttèrent contre elle. Mais d’autres que je classerais parmi les démagogues provoquèrent et dirigèrent ces mouvements auxquels les masses étaient portées. Et une étape allait être franchie avec l’essentialisme ethnique. La théorisation avec arguments pseudo-scientifiques conduira à des massacres d’une ampleur inédite facilités par les circonstances.

Olivier Ypsilantis

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A propos de l’antisémitisme et de l’antisionisme européens

 

Parmi les penseurs les plus stimulants, aujourd’hui (ils ne sont pas si nombreux, aujourd’hui, les penseurs stimulants), Shmuel Trigano que je lis avec un plaisir jamais démenti.

Entre autres questions abordées par Shmuel Trigano, celle de la théologie de la substitution, une question qui m’obsède (je ne force pas la note) depuis longtemps et qui malgré mes précautions a fini par me mettre en porte-à-faux avec d’assez nombreux Chrétiens qui m’ont accusé de remuer de vieilles histoires, d’être un fouille-merde (dit sur un mode à peine plus élégant), de ne pas être assez compétent pour juger de cette délicate question, etc., etc. Donc, la théologie de la substitution m’intéresse pour diverses raisons, et d’abord parce que cette histoire n’est en rien « une vieille histoire » mais une histoire qui nous accompagne, à la manière de gènes qui changent ou mutent à l’intérieur de nos cellules mais dans une direction anormale susceptible de provoquer des cancers…

 

Shmuel Trigano (né en 1948)

 

Ainsi que le signale Shmuel Trigano, comment comprendre au moins un peu l’antisionisme, soit la volonté plus ou moins affirmée de se débarrasser d’Israël, de le présenter comme le Mal (absolu, d’où la majuscule), aussi longtemps que la théologie de la substitution n’est pas envisagée, aussi longtemps que le substrat anti-judaïque n’est pas exploré ? Et pour l’heure laissons de côté l’islam pour nous centrer sur l’Union européenne, majoritairement d’origine chrétienne.

Dans notre monde ultra-sécularisé, on oublie l’empreinte religieuse, théologique. On ne voit pas que cette empreinte qui a en (grande) partie façonné nos sociétés ne reste pas sans effets sur ces mêmes sociétés, qu’elle change ou mute – et je pourrais en revenir aux cancers.

L’Europe, aire de la Shoah, ne peut plus s’offrir publiquement « le luxe » de s’en prendre aux Juifs. L’antisémitisme est devenu répréhensible pour cause de Shoah, chez les Européens de souche tout au moins. Il est presque toujours ouvertement activé par des Européens nouveaux venus, parmi lesquels les Musulmans constituent le gros de la troupe. Ils n’ont pas été impliqués dans la Shoah, sinon très marginalement, et peuvent donc s’offrir le plaisir d’un antisémitisme tapageur, fier de lui, à l’occasion meurtrier, et d’un antisionisme qui n’a pas à se débarbouiller de sa crasse antisémite pour faire son numéro.

L’Union européenne se contorsionne diversement pour critiquer Israël (en évitant autant que possible de prononcer ce mot qui, pense-t-elle, lui salit la bouche) tout en s’efforçant de ne pas passer pour antisémite. A ce sujet, il est édifiant d’observer les efforts lexicaux et syntaxiques qu’elle déploie dans son rôle de sainte n’y touche. Il est vrai que tout en décrivant des mouvement dansés, fesses serrées, il lui arrive de laisser échapper un vent malodorant – une puanteur antisémite –, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre ses évolutions comme si de rien n’était…

Et puisqu’il est question d’antijudaïsme, je vous résume l’article de Shmuel Trigano mis en ligne le 1er mai 2020 et intitulé « La Bible expurgée du nom “Israël” : la nouvelle traduction danoise ». Il y analyse un « syndrome psycho-théologico-politique très profond », un syndrome que j’ai exposé dans plusieurs articles. Nos appréciations se rejoignent.

En dépit de la pandémie du Covid-19 qui sévit dans l’Union européenne, cette dernière ne perd pas Israël des yeux et vient de lui adresser une mise en garde solennelle au sujet de l’annexion de la vallée du Jourdain. Elle l’a fait par son haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, une mise en garde assortie de menaces de sévères sanctions et d’une dégradation des relations entre l’Union européenne et Israël. Il est vrai qu’il n’a adressé cette mise en garde qu’en son nom et que sur les vingt-sept nations de l’Union européenne seules huit ont appuyé la démarche de Josep Borrell, huit nations dont, il fallait s’y attendre, la France qui ne perd jamais une occasion de dispenser au monde un cours de morale et de poursuivre Israël comme s’il s’agissait d’un gamin mal éduqué ou d’un délinquant.

Mais passons. L’Union européenne en tant qu’entité politique a des rapports avec Israël qui devraient intéresser la psychanalyse – voire la psychiatrie. Caractéristique de l’état pathologique de cette entité politique : un syndrome psycho-théologico-politique très profond.

 

 

Ainsi la Danish Bible Society vient-elle de publier une nouvelle traduction de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament : La Nouvelle Bible danoise, 2020. Cette publication offre une particularité : le mot « Israël » est évacué autant que possible. Par exemple, là où il est écrit Am Israel, on a « Les Juifs ». Là où il est écrit Eretz Israël, on a « Pays des Juifs ». Israel est à l’occasion traduit par « L’humanité ». Quand on aborde le Psaume 126, shomer Israel est traduit par « Notre gardien » et ainsi de suite…

La Danish Bible Society explique que cette Bible est destinée à un public laïque et qui en voyant le nom biblique d’« Israël » le confondra avec l’Israël d’aujourd’hui. Les promoteurs de cette traduction prennent-ils leurs lecteurs pour des crétins ? Nous prennent-ils pour des crétins ?  Leur explication est dans tous les cas inepte. L’Israël juif a posé problème aux traducteurs car comment expliquer qu’ils n’aient pas éprouvé le besoin de changer le nom biblique « Égypte » alors qu’un pays qui porte ce nom existe de nos jours ? De toute évidence, un problème théologico-politique s’est posé aux traducteurs : le problème que pose l’État d’Israël à l’Israël théologique du christianisme – le « nouvel Israël ». L’épuration linguistique de la Bible vise manifestement à empêcher l’assimilation de l’Israël biblique à l’État d’Israël, au peuple juif, et celle d’Eretz Israël aux « territoires occupés » de Judée-Samarie – pardon, de « Cisjordanie » (1).

Le principe même de cette substitution (Juif en lieu et place d’Israël) s’explique à la lumière de la théologie chrétienne de la substitution. Il faudrait avoir le texte sous les yeux et lire le danois afin d’entrer dans le détail. Mais on peut imaginer pourquoi, par exemple, dans cette traduction, le nom « Israël » subsiste intact dans le Nouveau Testament : c’est qu’il concerne « Israël selon l’esprit », soit l’Église. On sait que le modèle identitaire chrétien, forgé de toutes pièces par l’apôtre Paul, repose sur la scission du concept « Israël » en deux pôles : « selon la chair » (les Juifs) et « selon l’esprit » (les Chrétiens). En opposant ces deux pôles, Paul étend le concept « Israël » aux non-Juifs (devenus les Chrétiens) et relègue les Juifs à un stade inférieur sur l’échelle de la Providence dans la maison qui était la leur. On peut comprendre pourquoi cette traduction substitue « Juif » à « Israël » quand cet « Israël » est indexé dans le passage biblique à un coefficient trop concret et identifiable qui ferait manifestement référence à « Israël selon la chair », soit la nation, la terre, etc.

Cette régression à la théologie de la substitution accompagne le politiquement correct en Europe. L’expression « Le pays d’Israël » a tout pour être son plus grand cauchemar car elle témoigne de l’ancienneté de la présence des Juifs sur cette terre en lui conférant un sens « religieux ». Cette traduction danoise redoute probablement de laisser s’installer la confusion entre l’Israël biblique et l’État d’Israël et ainsi d’être accusée de militer pour l’annexion de la Judée-Samarie. « Israël selon l’esprit » en serait contrarié et veille…

D’une part, on évacue la trop grande matérialité de l’Israël biblique, gênant pour l’Israël chrétien – qui se pose comme universel, pan-humain ; d’autre part, on évacue par la même occasion l’incidence de l’Israël biblique sur l’Israël contemporain, Eretz Israel.

 

 

Des milieux divers ont recyclé et modernisé la théologie de la substitution en la greffant sur la politique contemporaine. Ils voient dans la cause palestinienne la cause du « nouvel Israël » – qu’ils confondent avec celle du « nouvel Israël » théologique –, persécuté par l’Israël juif déchu. Il leur faut donc sectionner tout lien entre l’État d’Israël et la terre d’Israël, un lien qui est tenu pour une usurpation envers le « véritable Israël » (soit la Palestine), innocent, pur et souffrant – « le peuple en danger ». C’est ainsi que les Catholiques préfèrent visiter la Judée-Samarie (pardon, la Cisjordanie) et rencontrer des Palestiniens. L’État d’Israël les perturbe. Ce syndrome est très marqué dans le catholicisme romain mais aussi dans le protestantisme luthérien qui, à ce propos, est la religion d’État au Danemark.

On sait combien les Luthériens américains sont engagés dans un BDS très actif. Il existe en Judée-Samarie une institution chrétienne, Sabeel, financée par les églises luthériennes et animée par des Arabes chrétiens palestiniens, qui a développé toute une doctrine qui fait de ces derniers les véritables héritiers des premiers Juifs chrétiens, vivant depuis les origines en Eretz Israel (la Palestine pour eux) et qui sont le « véritable Israël », à la fois ethnique (la chair) et messianique (l’esprit) contre « les Juifs » qui ont usurpé le nom d’Israël. C’est le mythe du « Jésus palestinien » développé depuis Arafat…

Signalons cependant que dans cette construction symbolique les Chrétiens occidentaux, surtout européens, n’ont plus l’audace et la puissance théologique qui leur permettraient de s’affirmer directement comme « le peuple élu » : aussi le font-ils par Palestine interposée, sur un ton martyrologique, souffrant, victimaire : la Palestine comme « adorable victime » (objet d’adoration).

La chose n’est toutefois pas si simple car il y a « l’Holocauste » (2) et son impact dans l’univers chrétien occidental. Sans aller aussi loin que François Mauriac réécrivant le premier livre d’Elie Wiesel en y insérant le mot « Holocauste », le pape Jean-Paul II a qualifié Auschwitz de « Golgotha du XXe siècle ». En somme, le martyre des Juifs est compris comme celui de Jésus (du Jésus dans sa chair juive uniquement ?) sur la croix. Recyclage de l’extermination dans la théologie catholique puisque le terme « Holocauste » définit l’extermination des Juifs comme « un sacrifice » consumé sur le bûcher – mais offert par qui et à quel dieu ? Une fois encore la réalité du peuple d’Israël « juif » est oblitérée par le mythe du « Nouvel Israël ». Un cardinal américain, l’archevêque de New York John Joseph O’Connor, avait dans le même esprit évoqué l’« Holocauste » comme un « cadeau immense que le judaïsme a fait à l’humanité » fait par les Juifs exterminés aux Chrétiens (?!). On retrouve une fois encore « l’adorable victime » : le Juif comme victime est reconnu, célébré même, mais cette reconnaissance oblitère le peuple vivant de l’État d’Israël, trop vivant, trop présent au point de perturber le mythe théologique. Les Israéliens existent « trop » au point de ne plus rentrer dans les habits étriqués de la compassion (3). Leur existence même devient une agression – une violence faite au mythe victimaire – que mesure la « souffrance » et l’« oppression » des Palestiniens, au point que la repentance pour l’« Holocauste » est devenue petit à petit compassion pour la Palestine. La repentance implique en effet l’assomption d’une responsabilité de l’Occident envers la Shoah tandis que le sentiment de culpabilité qu’elle engendre trouve à s’exercer au bénéfice de la cause palestinienne. Dans cette perspective, l’anti-mythe de l’« Holocauste », la Nakba, sert à canaliser cette culpabilité occidentale à l’avantage des Palestiniens et à l’alléger formidablement voire à l’effacer. Il rend la création d’Israël – conséquence supposée (4) de la Shoah – coupable d’avoir perpétré la « Shoah » (le sens du mot Nakba) des Palestiniens. La politique de l’Union européenne envers Israël est le produit de ce syndrome civilisationnel.

 

 

 

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(1) Ce terme remontant à l’annexion en 1948 de ces territoires par la Jordanie.

(2) Ce concept fut élaboré par l’écrivain catholique François Mauriac qui réécrivit en français le premier livre (écrit en yiddish) d’Elie Wiesel. Ce terme identifie l’extermination des Juifs à un sacrifice religieux par le feu. Le grand-prêtre Hitler sacrifiant l’agneau d’Israël ? A quel Dieu ?

(3) Dans « Les Frontières d’Auschwitz » (un livre dont je recommande vivement la lecture) Shmuel Trigano démontre la superposition de trois choses: tout d’abord ce syndrome (impliquant qu’Israël ne doit pas sortir des frontières d’Auschwitz pour ne pas perdre sa condition d’adorable victime) ; ensuite le jugement politique de ce que doit être le  destin de la Judée-Samarie et de Jérusalem, autant que le droit à la légitime défense d’Israël face à ses ennemis (au point que l’Union européenne a élaboré la doctrine de la « proportionnalité » qui équivaut à l’annulation du droit de légitime défense d’Israël) ; enfin l’héritage de la théologie chrétienne classique : pour La Nouvelle Bible danoise parler des Juifs au lieu d’Israël efface tout lien, compromettant pour elle – le « nouvel Israël » –, avec « les Juifs » et dans un même temps sauvegarde la pureté de son « Israël » chrétien et son lien avec la Palestine mythifiée.

(4) L’Occident et l’Orient ne peuvent accepter l’idée d’une souveraineté intrinsèque d’un peuple juif qui serait la continuité du peuple d’Israël, du fait de l’héritage de son imaginaire religieux mais aussi de la politique qui se fait aujourd’hui. La meilleure preuve en est le vote répété, systématiquement pro-palestinien, à l’UNESCO, de nombreux pays européens, avec la France qui dénie aux Israéliens, aux Juifs, tous les « lieux saints » en Israël afin de les transférer aux Palestiniens, un défi à l’archéologie et à l’histoire. Ce vote ne fait par ailleurs que confirmer la doctrine coranique, à savoir que l’islam, depuis Adam, est la véritable religion de l’humanité en vertu de laquelle toutes les figures de l’Israël classique étaient déjà des figures islamiques – la Bible juive étant une falsification du Coran…

Olivier Ypsilantis

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La guerre en Guinée portugaise (1963-1974) – 4/4

 

Amílcar Cabral reste à la tête du P.A.I.G.C. avec l’appui de ses coreligionnaires capverdiens et quelques rares commandants opérationnels guinéens. C’est tout au moins ce que l’on peut déduire considérant les circonstances de son assassinat (je vais y revenir) par des Guinéens de son parti.

Antonío de Spínola étudie et comprend les préoccupations de Léopold Senghor quant aux conséquences de l’arrivée au pouvoir du P.A.I.G.C. en Guinée-Bissau avec l’appui de Sékou Touré. Lorsqu’il lance Operação Mar Verde en territoire de Guinée-Conakry, Antonío de Spínola (avec l’appui du Gouvernement de Marcelo Caetano) n’ignore pas qu’il pourrait rendre un grand service au Sénégal. Par cette attaque en profondeur, le comandante-chefe veut attaquer le mal à la racine (corte do mal pela raiz) en commençant par détruire les points névralgiques du P.A.I.G.C. en Guinée-Conakry qui permettent aux guérilleros de consolider leur emprise sur le front Sud.

Antonío de Spínola multiplie les contacts avec les exilés guinéens dont le but ultime est de renverser le régime de Sékou Touré. Des membres du F.L.N.G. (Front de Libération Nationale Guinéen) reprennent contact avec les autorités portugaises, plus précisément avec le Ministério do Ultramar et avec la délégation de la D.G.S. (Direcção-Geral de Segurança) à Bissau qui s’efforcent de rassembler autant d’informations que possible sur la cohésion du régime de Conakry. Il ressort de cette étude que ce régime est fragilisé par de nombreuses et profondes dissensions internes. Antonío de Spínola estime qu’il peut se placer à la tête des différents noyaux de cette opposition et les agréger en leur proposant un plan précis et activé au plus haut niveau afin de renverser le régime de Sékou Touré. Le Gouvernement de Marcelo Caetano se montre d’autant plus intéressé par ce projet que les forces susceptibles de prendre la place du dictateur se sont engagées non seulement à ne pas soutenir le P.A.I.G.C. mais à l’expulser de la Guinée-Conakry ; et Lisbonne n’ignore pas qu’interdire au P.A.I.G.C. le territoire de Guinée-Conakry serait un coup terrible voire fatal asséné à ses capacités opérationnelles et politiques en Guinée-Bissau. Le Sénégal ne voit pas ce plan d’un mauvais œil et le Gouvernement portugais peut compter sur sa neutralité bienveillante.

 

Amílcar Cabral

 

Léopold Senghor le panafricain, partisan inconditionnel de la décolonisation (mais d’abord par la voie diplomatique) et antimarxiste, peut trouver des points d’entente avec le Gouvernement portugais mais aussi avec l’aile modérée du P.A.I.G.C., à commencer par Amílcar Cabral. En 1969, en accord avec le Gouvernement portugais, Antonío de Spínola favorise l’installation en Guinée-Bissau d’une base militaire du F.L.N.G. afin de lancer des actions de guérilla en Guinée-Conakry. Et il passe à l’étape suivante : la planification d’une action stratégique en profondeur destinée à frapper au cœur le régime de Sékou Touré, soit Conakry, avec des forces portugaises et guinéennes. Le Gouvernement portugais se montre d’emblée enthousiasmé par ce projet ; toutefois, il ne tarde pas à se reprendre craignant les réactions de l’O.N.U., de l’O.U.A. (Organisation de l’unité africaine) et du Bloc communiste. Un plan d’attaque sur Conakry est soumis à Antonío de Spínola qui l’accepte et se charge d’obtenir l’accord de Lisbonne.

La préparation de Operação Mar Verde est lente car il faut recueillir plus d’informations mais aussi sélectionner et entraîner les unités chargées de la mener à bien, en particulier ces exilés de Guinée-Conakry appuyés par le Sénégal, la Gambie et la Côte d’Ivoire, une affaire compliquée. Des rencontres sont organisées entre des responsables portugais et des membres du F.L.N.G., à Paris, Genève puis Bissau. Des volontaires du F.L.N.G. sont rassemblés sur l’île de Soga, au large de la Guinée-Bissau, sur une base spécialement aménagée. Ils sont entraînés par des officiers portugais venus de Bissau. Des plans détaillés de Conakry et de sa zone portuaire sont élaborés. Des membres du F.L.N.G. s’installent à Bissau afin de rédiger avec les autorités portugaises des documents (destinés à être diffusés sur les ondes à l’attention du peuple de Guinée-Conakry) et planifier un certain nombre d’actions à exécuter en cas de succès du coup d’État.

Marcelo Caetano donne son feu vert à Operação Mar Verde tout en exigeant qu’aucune trace d’une présence portugaise ne soit laissée à Conakry. Le déclenchement de cette opération est prévu entre le 20 et le 23 novembre 1970. Début novembre, les moyens prévus pour ladite opération sont rassemblés sur l’île de Soga. Les services de contre-information portugais font croire qu’il s’agit de reconquérir l’île de Como.

20 novembre 1970, six navires de la marine portugaise quittent l’île de Soga pour Conakry avec à leur bord des troupes spéciales portugaises et deux cents hommes du F.L.N.G., tous armés et vêtus comme des guérilleros du P.A.I.G.C. A bord, des cadres du F.L.N.G. et du F.L.I.N.G. chargés de prendre le pouvoir sitôt le coup d’État réussi. Vingt-cinq objectifs ont été sélectionnés avec, en priorité : la destruction des embarcations rapides guinéennes, des Mig 15 et des Mig 17 guinéens, des installations du P.A.I.G.C., l’assassinat d’Amílcar Cabral et de Sékou Touré, l’occupation de la radio d’État et la proclamation sur ses ondes appelant à la chute du régime de Sékou Touré et à l’intervention portugaise afin de protéger le nouveau gouvernement. Le projet d’assassiner d’Amílcar Cabral peut sembler étrange dans la mesure où ce dirigeant ne se montre pas fermé au dialogue avec le Portugal et privilégie même une solution politique. C’est oublier que le Portugal s’oppose depuis le début et inflexiblement à toute solution négociée avec le P.A.I.G.C. et qu’il espère par cet assassinat porter un coup fatal à cette organisation.

 

 

Le corps expéditionnaire luso-guinéen débarque à Conakry à l’aube du 22 novembre. En milieu de matinée force est de constater que la tentative de coup d’État a échoué. Les hommes rembarquent. L’implication portugaise est aussitôt découverte ce qui provoque un tollé international mais aucune intervention (très redoutée) de la Guinée-Conakry en Guinée-Bissau, intervention qui aurait éventuellement été appuyée par d’autres pays membres de l’O.U.A.

Operação Mar Verde est un sévère échec puisque ses principaux objectifs n’ont pas été atteints. Néanmoins, des embarcations guinéennes ont été détruites ainsi que des installations du P.A.I.G.C. Vingt-six prisonniers de guerre portugais ont été libérés ainsi que quatre cents opposants au régime de Sékou Touré. Avec un peu de recul, on peut affirmer que l’échec de cette opération est le fait de renseignements imprécis voire inexacts, comme la localisation des Mig (dont la destruction était essentielle pour assurer le succès de l’opération) ou la désignation précise des appuis locaux qui auraient permis de mobiliser la population guinéenne contre le régime.

L’échec de cette opération fragilise Antonío de Spínola tandis que Lisbonne s’entête à refuser toute solution politique. Antonío de Spínola se lance alors dans une entreprise de séduction des populations indigènes sur tout le territoire de la Guinée-Bissau afin d’isoler le P.A.I.G.C. Entre 1968 et 1970, il expose son concept d’action psychologique dans le but de s’allier les populations locales. La première directive à ce sujet est publiée le 17 novembre 1968. Il y promeut des mesures économiques, sociales et culturelles afin d’améliorer le bien-être des populations et, ainsi, espérer chasser l’ennemi par la force de la raison plutôt que par les armes, ainsi qu’il le déclare. Une deuxième directive est publiée l’année suivante. Elle exhorte l’administration militaire à favoriser un nouveau climat psychologique, à favoriser l’émergence d’une mentalité nouvelle à même d’unir l’armée et les populations dans une œuvre civilisatrice. La même année, il publie une troisième directive où il déclare avoir choisi le territoire (chão) manjaco comme aire centrale de la lutte contre la subversion. En avril 1970 est publiée la quatrième et dernière directive. Elle définit sous divers angles la mise en place du concept de « hameaux stratégiques » (aldeias estratégicas). Il s’agit d’y attirer les populations mais aussi les guérilleros et leurs familles afin qu’ils abandonnent la lutte en contrepartie d’un certain bien-être, un bien-être augmenté s’ils parviennent à convaincre d’autres guérilleros de suivre leur exemple. Ces quatre directives définissent le plan de contre-subversion du Comando-Chefe, un programme baptisé « Por Una Guiné Melhor » et qui prévoit la réorganisation de la population (reordenamento da população), la tenue régulière de congrès du peuple (congressos do povo), la formation de milices, la distribution d’aliments et celle d’armes à certains « hameaux stratégiques » afin qu’ils garantissent leur autodéfense.

En 1971 et 1973, Antonío de Spínola promeut deux congressos do povo au cours desquels comparaissent les délégués de tous les chãos afin qu’ils expriment librement ce qui les préoccupe et proposent des solutions. Ces congrès vont guider l’administration portugaise dans son travail, un travail qui se veut plus en accord avec les intérêts des populations du pays. Cette vaste entreprise politico-administrative bien orchestrée et originale bénéficie du plein appui des autorités politiques portugaises et de tous les chefs d’unités sur le terrain. Les Portugais jouent la séduction. Antonío de Spínola veut montrer à la métropole les succès de son plan de reordenamento da população. Ainsi invite-t-il à se rendre en Guinée-Bissau nombre de personnalités du monde politique et économique portugais. En juillet 1970, il parvient à obtenir de la Assembleia Nacional qu’elle envoie une délégation de huit députés représentatifs de toutes les tendances politiques du pays afin qu’à leur retour ils rendent personnellement compte des efforts réalisés en faveur des populations par l’administration et l’armée portugaises. Cette visite va tourner au drame. En effet, alors que la délégation s’en retourne à Bissau à bord de trois hélicoptères, une tempête la surprend. L’un des appareils tombe et coule dans les eaux du rio Mansôa, provoquant la mort de trois députés. Les Serviços de Acção Psicológica s’efforcent de soutenir le moral des troupes et d’optimiser leur efficacité. Il s’agit d’inclure militaires et civils dans un effort commun destiné à promouvoir les indigènes. Les autorités portugaises en Guinée-Bissau n’ignorent pas que ces populations dans leur ensemble ne s’identifient pas de manière claire et nette à l’idéologie du P.A.I.G.C.

 

Combattants du P.A.I.G.C.

 

Dans le plan de reordenamento da população, les aldeias estratégicas qui regroupent les populations dispersées dans des paysages de bolanha et de mata sont implantées en des lieux facilement accessibles. Ce regroupement se fait après consultation des chefs de hameaux car pour gagner leur adhésion à ce plan, il faut leur garantir que l’organisation sociale existante sera préservée, avec ses us et coutumes et ses pratiques religieuses. Les familles réinstallées construisent leurs habitations avec des matériaux et une aide technique fournis par l’armée. Des soldats les aident à l’occasion. Chaque « hameau stratégique » abrite une garnison portugaise dont les installations ne se distinguent pas de celles des autochtones afin de décourager les attaques des guérilleros. Mais les Portugais doivent vite se rendre à l’évidence : le P.A.I.G.C. n’hésite pas à attaquer ces « hameaux stratégiques » à l’arme légère et même à l’arme lourde sans se préoccuper de savoir s’il va frapper des Portugais ou des Africains.

Les « hameaux stratégiques » ont également pour fonction de surveiller une zone donnée hors de leur enceinte fortifiée et, à cet effet, d’y faire de nombreuses patrouilles. Le Comando-Chefe décide d’organiser des unités de natifs afin qu’elles appuient les troupes portugaises. Ces unités peuvent opérer sur leur « chão » ou bien être envoyées dans un autre secteur. Leur action est généralement efficace bien qu’elles aient parfois une attitude ambiguë envers les guérilleros.

L’administration politico-militaire portugaise s’emploie pour des raisons de propagande et d’efficacité à gommer les inégalités entre Blancs et Noirs en commençant par opérer un brassage. Il y aurait une vaste étude à écrire à ce sujet à partir d’archives. Le Comando-Chefe multiplie par ailleurs les actions de contre-propagande dans le but de convaincre les divers groupes ethniques du pays, les populations des pays limitrophes et la communauté internationale. La première mesure jugée emblématique est la décision de libérer tous les prisonniers politiques détenus dans l’île des Galinhas et de leur proposer une réintégration sociale. Les émissions radiophoniques se multiplient, en portugais mais aussi en français – les pays limitrophes et diversement impliqués dans ce conflit étant francophones. Leurs programmes vantent les efforts économiques et sociaux des Portugais en faveur du peuple de Guinée-Bissau. Il s’agit de contrarier la propagande du P.A.I.G.C., d’inciter les guérilleros à déserter mais aussi à corriger l’idée selon laquelle le Portugal se trouve isolé de la communauté internationale. Rappelons que nous sommes à l’heure de la décolonisation et que le Portugal est le dernier pays à posséder un empire colonial. La contre-propagande activée par le Comando-Chefe est intense et multiforme. Des délégations de personnalités et de journalistes étrangers sont invitées à visiter le pays. Des équipes sanitaires sont appelées à agir avec les unités de quadrícula. L’assistance scolaire est amplifiée. Ces opérations psychologiques permettent de stopper l’avance des guérilleros sans toutefois parvenir à les expulser des zones qu’ils occupent.

Le dispositif portugais engage cinquante mille hommes (trente mille Portugais et vingt mille Africains) Le P.A.I.G.C. quant à lui aligne sept mille guérilleros. La politique des « hameaux stratégiques » contribue à vider des zones considérables que les guérilleros occupent peu à peu. Aussi les missions de quadrícula se font-elles toujours plus urgentes et plus exigeantes. Les « hameaux stratégiques » (ou aldeamento/aquartalamento) deviennent de véritables praças-fortes quasi inexpugnables car à l’extérieur de l’enceinte l’insécurité est grandissante. Les attaques contre les patrouilles se multiplient et le trajet d’un « hameau stratégique » à un autre devient de plus en plus hasardeux. Dans ce contexte, l’hélicoptère gagne en importance. Il s’agit d’Alouette II et d’Alouette III équipées de canon de 20 mm et désignées sous le nom de « helicanhões ».

 

 

En Guinée-Bissau, les accrochages sont en moyenne trois fois plus nombreux que dans les vastes territoires d’Angola et du Mozambique. La pression psychologique sur le soldat portugais est terrible et, une fois encore, ce n’est pas pour rien que cette guerre est désignée par les Portugais comme le « Vietname português ». Autre point auquel j’ai fait allusion et qu’il faut préciser : le soldat portugais engagé en Guinée-Bissau souffre de carences alimentaires, surtout dans les régions reculées du pays, toute la logistique irradiant de Bissau. La précarité alimentaire pousse les soldats à voler des animaux domestiques aux populations (ce qui porte préjudice aux efforts pour se les allier) et à se livrer à des parties de chasse au cours desquelles il n’est pas rare que les Portugais se trouvent au contact de guérilleros et perdent des hommes. Lorsque l’approvisionnement est régulier, c’est la piètre qualité et la monotonie des produits (il n’y a que des conserves et des produits lyophilisés) qui entament le moral des hommes.

Les troupes finissent par truquer les rapports aux autorités. Elles comprennent de moins en moins le sens de leur engagement tandis que le P.A.I.G.C. redouble d’activité à partir de mars 1971, une activité de plus en plus efficace.

Le Portugal se trouve toujours plus isolé sur la scène internationale, contrairement au P.A.I.G.C. qui voit croître sa popularité et multiplie ses appuis. Alors que le P.A.I.G.C. s’apprête à recevoir trois membres du Comité de Décolonisation de l’O.N.U. dans les zones de Guinée-Bissau qu’il contrôle, le Gouvernement portugais donne l’ordre d’interdire à tout prix leur entrée dans le pays. A cet effet, la zone frontière avec la Guinée-Conakry est bombardée par l’aviation et l’artillerie avec assaut de troupes héliportées et débarquées le long des rios. Cette opération d’envergure provoque morts et destructions dans les populations et n’empêche pas la délégation de l’O.N.U. d’entrer en « territorio libertado », une délégation qui rédige un rapport élogieux sur la manière dont le P.A.I.G.C. organise la libération du pays et qui critique durement le comportement du Portugal. C’est sur la base de ce rapport que l’O.N.U. en vient à reconnaître fin 1972 le P.A.I.G.C. comme « unique, légitime et authentique représentant du peuple de Guinée-Bissau et du Cap-Vert ».

Suite à son échec, Antonío de Spínola décide de rencontrer Léopold Senghor. Il reçoit l’aval du Gouvernement portugais. La rencontre a lieu dans une station touristique au Sud du Sénégal. Elle est cordiale. Léopold Senghor propose une fois encore de servir d’intermédiaire entre le Gouvernement portugais et le P.A.I.G.C. D’autres rencontres suivent. Antonío de Spínola est profondément impressionné par son interlocuteur dont il désire se rapprocher, d’autant plus que l’étau se resserre autour de la présence portugaise en Guinée-Bissau. Pour Antonío de Spínola, Léopold Senghor représente la dernière chance d’une solution politique à ce conflit. Mais le Gouvernement de Marcelo Caetano refuse une fois encore tout contact avec un mouvement en guerre contre le Portugal et transmet le dossier au Conselho Superior de Defesa Nacional qui ordonne au governadore e comandant-chefe da Guiné de cesser tout contact avec Léopold Senghor.

Antonío de Spínola est de retour en Guinée-Bissau, découragé. La solution politique qu’il privilégie depuis le début lui échappe. Ayant eu connaissance des contacts entre Antonío de Spínola et Léopold Senghor, le P.A.I.G.C. intensifie son action militaire sur tous les fronts. Antonío de Spínola ordonne alors une attaque massive sur le front Sud en octobre 1972.

 

Antonío de Spínola en Guinée-Bissau

 

20 janvier 1973, l’assassinat d’Amílcar Cabral surprend les acteurs du conflit. Il s’avère que cet assassinat a été très probablement organisé avec la complicité de Sékou Touré qui tout en soutenant la Guinée-Bissau dans sa guerre d’indépendance espère faire main basse sur le pays et l’annexer, ce qu’Amílcar Cabral ne peut admettre. Pour mener à bien cet assassinat, Sékou touré aurait joué sur la profonde rivalité au sein du P.A.I.G.C. entre Guinéens et Capverdiens. Les autorités portugaises, à commencer par Antonío de Spínola, et plus particulièrement en cette année 1973, suite à l’échec de Operação Mar Verde, ne peuvent que déplorer la mort d’un homme qui n’était pas fermé à une solution politique. L’assassinat du leader du P.A.I.G.C. renforce considérablement l’emprise de Sékou Touré sur ce mouvement.

La mort d’Amílcar Cabral ne fait pas baisser en intensité la combativité du P.A.I.G.C, au contraire, et principalement sur le front Sud. Les pertes portugaises n’ont jamais été aussi élevées. En mars 1973, entre en action dans le ciel de Guinée-Bissau le missile de fabrication soviétique 9K32 Strela-2 (Стрела-2). En quelques jours, cinq avions portugais sont abattus. Ces missiles portatifs qui peuvent être tirés à l’épaule sèment la panique parmi les pilotes portugais. Les vols sont suspendus et les troupes au sol ne peuvent plus compter sur un appui aérien. Le P.A.I.G.C. ne cesse d’accentuer sa pression. Les pilotes reprennent leurs vols mais au-dessus de dix mille mètres, ce qui les rend inaptes à des attaques au sol. Les hélicoptères évoluent en vol rasant et en évitant les clairières.

En mai 1973, Antonío de Spínola rend compte dans un rapport au Gouvernement portugais de la supériorité de l’armement du P.A.I.G.C. Il autorise une opération de grande envergure au Sénégal. Le 20 mai 1973 est lancée Operação Ametista Real contre la base de Cumbamori avec soutien aérien. La base est détruite et l’ennemi accuse de lourdes pertes. En août de la même année, et en représailles, le P.A.I.G.C. lance une attaque contre la base portugaise de Guidage (à la frontière avec le Sénégal) et l’encercle. Elle est dégagée au prix d’une intervention massive, terrestre et aérienne. Le Gouvernement portugais très inquiet envoie la général Francisco da Costa Gomes afin qu’il rende compte de la situation. A son retour à Lisbonne, il déclare qu’elle n’est pas si préoccupante et il suggère de redisposer les forces portugaises autour des centres les plus importants en commençant par les éloigner autant que possible des zones frontières. Antonío de Spínola refuse ce plan et demande à être relevé de ses fonctions. Le 23 septembre 1973 il est remplacé par le général José Bettencourt Rodrigues.

Entre le 18 et le 22 juillet 1973, le P.A.I.G.C. ouvre son IIe Congrès en zone Sud. Aristides Pereira succède à Amílcar Cabral. Le P.A.I.G.C. décide d’initier unilatéralement le processus d’indépendance de la Guinée-Bissau. La proclamation d’indépendance se fera le 24 septembre 1973 à Madina do Boé qui deviendra ainsi le berceau de la « República de Guiné-Bissau ». Ce nouveau pays est aussitôt reconnu par de nombreux pays. José Bettencourt Rodrigues arrive en Guinée-Bissau début octobre 1973, après la déclaration d’indépendance (unilatérale). Il a conscience de la gravité de la situation et il s’efforce d’épargner ses troupes en limitant au maximum les opérations.

 

La Révolution des Œillets (25 avril 1974)

 

Conscient de la fragilité des Portugais, le P.A.I.G.C. multiplie les attaques. Début avril 1974, la base portugaise de Canquelifá, dans la zone Est, est attaquée. Operação Neve Gelada est lancée afin de la dégager. C’est l’une des dernières (voire le dernière) opérations d’envergure de l’armée portugaise en Guinée-Bissau. La pression exercée par le P.A.I.G.C. ne cesse d’augmenter, jusqu’au 25 avril 1974, provoquant de nombreuses pertes dans les unités de « quadrícula ». La Révolution du 25 avril sera en quelque sorte providentielle pour les Portugais stationnés en Guinée-Bissau. Ils n’auraient probablement pu tenir au-delà de six mois à un an.

Olivier Ypsilantis

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