Fin 2019 – début 2020 – 3/4

 

Le soleil donne contre les façades de la grotte. Une fois encore, je détaille les travaux de l’érosion que cette lumière oblique révèle magnifiquement. Je suis du regard, lentement, ces crêtes et ces aiguilles d’argile. Je me dis que ma patrie pourrait être ici. Je reprends la lecture de Gerald Brenan. Ce qu’il dit de la cathédrale de Málaga me retient : « From the Plaza de Riego we went to the cathedral. It is a huge, monumental structure – one of the first churches to be put up in Spain in the Renaissance style – and though it does not give the sense of unity and inevitability required of great architecture, it is undoubtedly impressive. It made me feel once more how much I prefer the rounded arch to the ogival. » Et il poursuit très finement, avec cette pointe d’humour propre aux Britanniques, une discrète forme de distanciation : « Here, as in only the very largest Catholic cathedrals – St Peter’s or Seville – one gets the feeling of being in a sort of factory or market in which the whole life and business of a religion is carried on. » Je ne partage pas l’avis de Gerald Brenan sur le manque d’unité de l’ensemble, au moins à l’intérieur. Par contre, j’ai d’emblée compris que le bonheur donné par cet immense intérieur procédait pour l’essentiel de l’exclusivité accordée à l’arc en plein-cintre (rounded arch) au détriment de l’arc brisé (ogival arch). L’unité (Renaissance) de cet ensemble est remarquable ; tant d’édifices religieux romans souffrent d’ajouts gothiques, tant d’édifices religieux gothiques souffrent d’ajouts Renaissance et ainsi de suite…

 

Gerald Brenan (1894-1987)

 

Repris la lecture de « Footprints in Spain. British Lives in a Foreign Land ». Simon Courtauld note ce que tout historien sait, à savoir que la coopération anglo-espagnole au cours de la Guerre d’Indépendance n’a engendré aucune sympathie entre les deux alliés. Ainsi, à Badajoz, le sacrifice des Britanniques n’est pas vraiment honoré. Il est vrai que la réputation des troupes de Wellington n’était guère meilleure auprès des Espagnols que celle des troupes de Napoléon, les unes et les autres se livrant pareillement à la destruction, au viol et au pillage. Wellington lui-même n’était guère apprécié en Espagne ; par exemple, il n’avait su empêcher la mise à sac de Badajoz et ne faisait guère preuve de diplomatie envers ses alliés espagnols qu’il jugeait dénués de toute qualité militaire tout en reconnaissant l’efficacité de la guérilla. Wellington tentait de s’expliquer les médiocres relations entre les armées britanniques et espagnoles (exclusivement) par le fait que : « jealousy of the interference of foreigners in their internal concerns is the characteristic of all Spaniards ». Cette remarque n’est pas dénuée de pertinence mais elle tourne par ailleurs le dos à certaines questions.

La très riche littérature intimiste britannique dont la littérature de voyage. Quatre titres au hasard :

« The January Man » sous-titré « A Year of Walking Britain » : le marcheur, Christopher Somerville (né en 1949). Christopher Somerville nous explique le titre, en préambule : « I loved “The January Man” the very first time I heard it sung. It was around 1980, in the poky upstairs room of the Old Crown pub in Digbeth, in Birmingham city centre. Martin Carthy was the singer. I can see him now, his spare frame quivering, eyes closed, as he sang unaccompanied, slowly with tremendous feeling. » Le très bel Author’s Note qui ouvre ce livre, un hommage au père, à une génération silencieuse et stoïque. On peut notamment y lire : « They offered a model of what it meant to be a man that set the bar unattainably high. » Les paroles de ladite chanson sont de Dave Goulder, une chanson de la deuxième moitié des années 1960.

« A Parrot in the Pepper Tree » et « Driving Over Lemons », soit la vie de Chis Stewart (le batteur ayant participé au premier album de Genesis) dans une ferme des Alpujarras (Sierra Nevada), des livres devenus des best-sellers qui décrivent sa vie et celle de sa famille – sa femme Ana et leur fille Chloé, sans oublier la ménagerie dont un « misanthropic parrot ».

Un livre au titre amusant : « Two Middle-Aged Ladies in Andalucia » de Penelope Chetwode. Je finis par comprendre que l’une de ces Ladies est la jument de douze ans, « La Marquesa », que monte Penelope Chetwode et qui ouvre son livre sur ces mots, des mots teintés de cette autodérision qui donne à la littérature anglaise un beau dynamisme et une saveur particulière : « It was the horse that brought me to Spain. For years enthusiastic friends had tried in vain to make me go there. I pointed out that two countries, Italy and India, were enough for ten lifetimes. How, in middle age, could I be expected to mug up the history, language and architecture of a country about which I knew next to nothing? I had not even read a line of Don Quixote? I knew Italian fairly well and if I now tried to learn spanish I should inevitably confuse the two and end by speaking neither. I dug in my toes and obstinately refused to be lured to the peninsula by ardent hispanophiles. » On se voit pris par la main, entraîné ; impossible d’arrêter une lecture qui se fait d’une traite ou presque. Penelope Chetwode est née en 1910, fille du Field Marshall Philip Chetwode, commandant des British Forces in India (de 1930 à 1933), l’Inde que parcourra sa fille, à commencer par le Nord et en tous sens. Ses deux passions, le cheval et l’Inde. De retour en Angleterre, elle se marie en 1933 et voyage en Andalousie durant l’été 1962, un voyage au cours duquel elle tient un dairy qui donnera son premier livre, « Two Middle-Aged Ladies in Andalucia ». L’année suivante, elle repart en Inde avec des amis, à bord d’un Combi Volkswagen. Elle y reviendra chaque année et jusqu’à sa mort, en 1986, survenue alors qu’à l’âge de soixante-quinze ans elle guidait un groupe dans les montagnes de l’Himachal Pradesh. Afin de payer ses voyages, elle s’était faite guide pour le Western Himalayan Holidays, une compagnie de trekking basée dans le Himachal Pradesh, avec des circuits de deux semaines dans les montagnes, ce qui lui donnait de quoi vivre en Inde pour trois à quatre mois et de voyager dans tous ses États, y compris au Sud, Karnataka et Tamil Nadu. En 1972, elle publiera « Kulu: the End of the Habitable World ».

 

Penelope Chetwode (1910-1986) 

 

J’en reviens à la Guerre d’Indépendance. Si Britanniques et Français ont été pareillement coupables de toutes sortes de violences, les Français se sont plus particulièrement acharnés à vandaliser les édifices religieux et à voler les œuvres d’art appartenant à l’Église. Ainsi, à Toledo, les troupes françaises ont ravagé et incendié le monastère franciscain San Juan de los Reyes. Richard Ford dit de cette construction qu’elle est « one of the finest specimens of Gothic art in the world, all but demolished by the invaders, who entirely gutted and burnt the quarters of the monks. The splendid chapel escaped somewhat better, having been used as a stable for horses ». Théophile Gautier qui visitera les lieux cinq ans après les faits lamentera le comportement de ses compatriotes et posera la question : comment les vieilles pierres peuvent-elles constituer un obstacle aux idées nouvelles ?

Le poète sud-africain Roy Campbell arrive en Espagne avec sa famille en 1933. Il est témoin de l’assassinat de religieux au début de la Guerre Civile. Sa femme, Mary, et lui se sont secrètement convertis au catholicisme devant Isidro Gomá y Tomá, primat d’Espagne et archevêque de Toledo. Le couple noue d’excellentes relations avec les Carmes du proche monastère qui dès les premiers jours de cette guerre sont fusillés. Mais avant d’être exécutés, ils signalent au couple un coffre contenant leurs archives dans lesquelles les papiers personnels de San Juan de la Cruz. Après la guerre, Roy Campbell publie une traduction versifiée des lettres de San Juan de la Cruz qui est grandement appréciée tant en Angleterre qu’en Espagne. Mary et Roy parviennent à quitter Toledo via Madrid pour Valencia d’où ils embarquent pour Marseille puis pour l’Angleterre. L’année suivante, ils sont de retour en Espagne avec une carte de presse nationaliste. On ne sait avec précision ce que fit Roy au cours des deux dernières années de la Guerre Civile. Dans son long poème « Flowering Rifle » il formule son anticommunisme, un poème précédé d’une note d’introduction (écrite en 1939) dans laquelle il laisse entendre qu’il était sur le front.

Contrairement à la plupart des écrivains d’alors Roy Campbell est un ardent supporter de Franco. Il envisage cette guerre comme un combat entre God and the Devil. Mary et Roy rencontrent Laurie Lee à Toledo, début d’une longue amitié en dépit de leurs divergences – Laurie Lee l’athéiste allait s’engager dans les Brigades Internationales. Laurie Lee rédigera l’avant-propos à l’autobiographie de Roy Campbell qu’il voyait comme un homme « whose poetry was part of a physical engagement with life. »

 

ca. 1946, UK — The South African poet, journalist and producer, Roy Campbell (1901-1957), ca. 1946. — Image by © Hulton-Deutsch Collection/CORBIS

 

29 décembre. Parmi les Britanniques hispanophiles, Henry Buckley dont je conseille « The Life and Death of the Spanish Republic ». Henry Buckley a été correspondant pour The Daily Telegraph au cours de la Guerre Civile d’Espagne. Arrivé en Espagne en 1929, il quitte le pays en 1939, avec les forces républicaines fuyant l’avance des Nationalistes par les Pyrénées. Il retournera en Espagne en 1949 et y vivra jusqu’à sa mort, en 1972.

La belle introduction de Paul Preston à ce livre, une introduction intitulée « The Human Observer: Henry Buckley ». Ainsi que le rappelle Paul Preston, Hugh Thomas dans sa monumentale histoire de la Guerre Civile d’Espagne a remercié Henry Buckley de l’avoir autorisé « to pick his brain remorselessly ». William Forrest (qui au cours de cette guerre travailla pour le Daily Express puis le News Chronicle) fait l’éloge de Henry Buckley pour l’amplitude de sa vision et son souci de vérité. Ses chroniques sont moins connues que celles de Jay Allen (le massacre de Badajoz) ou de George Steer (le bombardement de Guernica), il n’empêche que le présent livre, « The Life and Death of the Spanish Republic », reste l’un des plus imposants travaux sur cette question, un travail qui n’a pas pris une ride. Ce livre d’environ quatre cents pages (j’ai devant moi l’édition I.B. Tauris & Co Ltd) considère toute la vie de la IIe République, de sa naissance (14 avril 1931) à sa mort (fin mars 1939). Comme la plupart des historiens britanniques, Henry Buckley n’omet jamais l’observation quotidienne et le détail. Né en 1904 dans les Midlands, fervent catholique, il soutient la lutte des ouvriers et des paysans dans les années 1930. Et j’ai découvert non sans plaisir qu’il était un admirateur du général Miguel Primo de Rivera, un homme qui reste trop ignoré et que Henry Buckley surnomme « a national Father Christmas ». Rappelons que l’entrée en politique de son fils n’eut pas d’autre raison que celle de défendre la mémoire d’un père ignoré lorsqu’il n’était pas raillé. Miguel et José Antonio méritent d’être placés aux côtés de ceux qui « de gauche » comme « de droite » ont espéré le meilleur pour leur pays, en dehors de toute ambition personnelle, qu’ils aient été des militaires (comme Miguel Primo de Rivera), des responsables politiques, des intellectuels, des femmes ou des hommes du peuple, des phalangistes ou des anarchistes et j’en passe… J’exclus de ce panthéon l’infâme Franco, chef d’une bande factieuse, et les communistes, hormis ceux qui ont reconnu leur erreur.

Henry Buckley appréciait José Antonio Primo de Rivera, l’homme, tout en gardant ses distances envers le parti dont il avait été le fondateur, la Falange. Ce n’est pas sans plaisir que j’ai découvert que cet historien et moi avions sur cette question exactement la même position ; je me suis senti d’un coup moins seul. C’est par le recentrage sur l’individu et ses valeurs intimes, loin des clameurs et des slogans – recentrage qui en politique a ses limites, j’en conviens –, que je m’oppose au désespoir, à la tentation nihiliste, une tentation qui se tient toujours en embuscade, une tentation que peu d’intellectuels ont aussi bien compris qu’Ernst Jünger. Quand Henry Buckley arrive en Espagne, en 1929, il est conscient de son ignorance du pays et l’exprime avec l’outil – l’arme – de l’autodérision dont l’efficacité a été éprouvée surtout par les Britanniques. Il se présente comme « a rather crotchety and thin-blooded virgin. » Son premier contact avec l’Espagne se fait à Madrid qu’il décrit comme « bleak and draughty and monotonous », une ville qu’il apprend pourtant à aimer au cours du terrible siège qu’elle va subir.

 

Henry Buckley

 

Les qualités de l’historien britannique se découvrent dans ce livre, des qualités qui se retrouvent chez le biographe britannique : vigueur des perspectives, avec une richesse d’anecdotes révélatrices et rapportées par un regard assidu et dépourvu d’idées préconçues, un regard assuré mais modeste. Henry Buckley sympathise avec la République, il n’en conçoit pas moins une profonde sympathie pour José María Gil-Robles sans être pour autant un partisan de sa politique et de la C.E.D.A. ; et il juge durement certains dirigeants républicains comme Francisco Largo Caballero et Niceto Alcalá Zamora. Il admire Juan Negrín et La Pasionaria sans oublier le socialiste modéré et discret Indalecio Prieto. L’intérêt de Henry Buckley pour le détail éloquent irrigue son regard d’historien, un regard qui envisage les structures autant que les perspectives. S’il réprouve les nombreuses violences contre l’Église, sa foi chrétienne est ébranlée par les catholiques franquistes et leur hostilité radicale envers la République. En Espagne, son humanisme entre en conflit avec sa foi catholique. Passé en France, et installé dans un hôtel de Perpignan, il s’emploie à venir en aide aux innombrables réfugiés espagnols entassés dans des camps de fortune sur les plages, dont celles d’Argelès. Après la fin de la Guerre Civile d’Espagne, il est en poste à Berlin, poste dont il est expulsé deux jours avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Il couvre l’invasion de la Hollande à Amsterdam puis passe un an et demi à Lisbonne avant de devenir correspondant de guerre pour le Daily Express. En tant que correspondant pour Reuters, il débarque avec les forces britanniques sur la plage d’Anzio où il est gravement blessé par un obus. Juste après la guerre, il est attaché aux forces alliées à Berlin puis correspondant Reuters à Madrid, à Rome, avant de revenir à Madrid en 1949 en tant que directeur de cette agence. Hormis quelques courtes missions dans d’autres pays, il reste dans la capitale espagnole jusqu’en septembre 1966. Après 1966, il se retire à Sitges (où il a rencontré sa femme, la Catalane María Planas au cours de l’été 1938) tout en continuant à travailler occasionnellement pour la BBC. Il décède le 9 novembre 1972.

 

Vive la Reine et vive le Brexit !

 

Déjeuner en compagnie de Britanniques. La conversation en vient au Brexit. Ils prennent des airs navrés. Le sont-ils vraiment ? Je n’hésite pas à leur dire que le Brexit n’est pas un drame et que l’Angleterre, pays au flair particulièrement aiguisé et l’une des plus vieilles démocraties du monde, n’a pas agi à la légère. Ils me regardent surpris, surpris qu’un Français les flatte ainsi. Mais qu’importe, je ne suis pas un flatteur et ce que je leur dis est mûrement pensé. Je leur fais part de ma colère face à l’arrogance d’Emmanuel Macron envers nombre de pays d’Europe, un homme peu intelligent (l’arrogance est l’une des marques de la bêtise) qui met son nez un peu partout, distribue bons et mauvais points (une tendance très française) sans connaître l’esprit des pays et des peuples, y compris des voisins. On se souvient qu’en déplacement à Bruxelles pour le Sommet européen, le chef de l’État français s’en était pris aux Brexiters qui, selon lui, étaient responsables de l’impasse actuelle après avoir diffusé « une quantité considérable de mensonges » lors du référendum de 2016.

Et le soir, au cours d’une promenade Internet, je découvrirai cet extraordinaire article que je soumets à votre réflexion. Il s’intitule « Et si le Brexit était une forme d’Utopie ? » Il est signé Ugo Bellagamba et Michael Drolet :

https://usbeketrica.com/article/et-si-brexit-etait-utopie

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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Fin 2019 – début 2020 – 2/4

 

24 décembre. Guadix. La casa-cueva qui sera notre demeure pour cette semaine, une grotte traversante creusée dans l’argile, une vraie grotte, sans construction qui la précède, une demeure conçue par simple évidement selon une technique éprouvée, multiséculaire. Les parois sont irrégulières, peintes à la chaux vive. Plafonds voûtés afin d’augmenter la résistance des pièces. Les cheminées, hautes et blanches, légèrement cintrées, s’élèvent un peu partout d’un terrain accidenté. Certaines fument. Une odeur de feu de bois met en appétit. Éléments décoratifs de cette casa-cueva, des cenefas peintes à la main, d’un beau vert d’eau, avec pour motif la grenade. Sur la terrasse en terre cuite, des tacos constitués d’étoiles bleu nuit à huit branches.

La lumière froide, la terre ocre, sculptée par l’érosion, avec ici et là des géométries blanches aux formes souples : les façades des casas-cuevas. Notre casa-cueva s’inscrit à l’intérieur d’une cuvette très ravinée, avec des à-pics. La couche végétale, lorsqu’il y en a, est pauvre, verdâtre, grise, et se distingue à peine de la terre. Par une échappée, la huerta de Guadix, la alcazaba, la tour de la cathédrale couleur de cette terre, une terre qui en cette heure et en cette saison a une tonalité de cuivre ; aussi ces entailles qui la parcourent verticalement et durement m’évoquent-elles les morsures de l’acide dans une plaque (de cuivre). Le soir, en observant les lointains dans une lumière atténuée, je vois des draperies Renaissance en sfumato. Des figuiers, leurs branchages comme métalliques dans cette lumière d’hiver.

Visite de la grotte qui fut celle du Padre Pedro Poveda Castroverde, plus simplement connu sous le nom de « Padre Poveda », el apostol de las Cuevas y fundador de la institución teresiana. A l’entrée, une plaque où s’inscrivent ces mots du Padre Poveda : « Jamás pensé en salir de Guadix, soñe siempre con que me enterrara bajo el altar de las cuevas. »

 

Une vue du quartier des casas-cuevas à Guadix

 

Lu quelques pages qui rendent compte de la vie du Padre Poveda (1874-1936), un homme qui consacra l’essentiel de ses forces à scolariser les enfants pauvres, pour ne pas dire misérables, avec notamment, en 1902, dans la Barriada de las Cuevas, la fondation des Escuelas del Sagrado Corazón. Le Padre Poveda s’intéresse à l’éducation, en particulier celle des femmes, éducation qu’il juge centrale pour l’ensemble de la société. Ainsi, en 1914, ouvre-t-il à Madrid la première résidence universitaire féminine d’Espagne. Au cours des années qu’il lui reste à vivre, il se dédie au développement la Institución Teresiana. En 1936, il est détenu à Madrid et assassiné. Qui sont ses assassins ? Des Rouges ? Belle affaire ! Un homme qui lutte pour l’éducation des enfants pauvres et pour la libération de la femme par l’éducation aurait mérité le plus grand respect de la part des « progressistes ». Mais voilà, dans ce camp se cachaient nombre d’abrutis, au moins autant que dans l’autre camp. Qu’on ne me rejoue pas la Guerre Civile d’Espagne, avec d’un côté les Gentils et de l’autre les Méchants. J’ai trop lu, trop écouté, trop enquêté pour me laisser aller à cette vision crétine.

25 décembre. La cathédrale de Guadix, une cathédrale « de poche », admirable tant dans sa structure que ses détails. Le parfum de l’encens m’enivre et me replace dans des églises et chapelles de Grèce. C’est un parfum qui dilate et allège ; et il m’arrive d’allumer des bâtonnets d’encens dans mon bureau, sans pour autant rendre hommage à une divinité. L’évêque retire sa mitre et apparaît une calotte (kippa pourrait-on dire) mauve. Je suis avec attention cette célébration à laquelle participent quatre membres de l’Église richement vêtus et qui évoluent dans des volutes d’encens qui soulignent les jeux de la lumière qu’organisent les ouvertures de la coupole à la croisée des transepts.

Marche dans les hauteurs de Guadix. Je détaille la géologie et interroge le temps. Les magnifiques photographies de Kurt Hielscher (1881-1948) qui voyagea en Espagne dans les années 1920. C’est par une photographie de Mojácar, encadrée et accrochée au mur, chez des amis américains (de Mojácar), que j’ai découvert les fascinantes photographies de cet Allemand. D’autres photographes des Cuevas de Guadix : Jesús Valverde, Otto Wunderlich et Friedrich Christiansen.

Retour à Marchal. Vue splendide sur la Sierra Nevada, malheureusement peu enneigée, et les Badlands. Arrêt au cimetière de Marchal. Je retrouve cette étrange tombe avec une énorme bouteille en marbre posée sur une dalle du même marbre. Sur cette bouteille, une étiquette en cuivre repoussé montre une femme et un homme dont les mains se rejoignent derrière l’étiquette et, ainsi, la prolongent. Étrange. Comment interpréter ce que nous propose ce couple défunt ?

 

Mon voisin Matthew Parris

 

Soirée en compagnie de Matthew Parris, mon voisin de grotte. Il ne voulait pas être dérangé car il travaille à un livre sur l’enfance (douloureuse) de nombre de grands hommes ; mais en ce soir de Noël… Il regrette de ne pas parler le français, « une langue trop belle pour être mal parlée ». Je lui renvoie le compliment en lui assurant que l’anglais est une très belle langue, riche, souple, technique et poétique, etc. Et je n’ai vraiment pas à me forcer car il suffit que je lise quelques lignes en anglais pour éprouver de l’enivrement. Il nous évoque son séjour de quatre mois aux Îles Kerguelen « auxquelles les Français devraient plus s’intéresser », un archipel sans un arbre tant le vent souffle et qui lorsqu’il souffle peut vous contraindre à vous asseoir voire à vous plaquer au sol. Il y a séjourné au cours de la saison d’hiver, avec un personnel réduit, soit à peine plus de quarante personnes. Mais je vous laisse regarder cette vidéo où Matthew Parris rend compte de ce séjour avec délicatesse :

https://vimeo.com/79551273

Matthew Parris évoque avec émotion ce bâtiment de la Marine Nationale qui approvisionne l’archipel, le Marion Dufresne, un archipel que Thomas Cook avait spontanément baptisé « Desolation Islands ». Le Marion Dufresne, l’un des plus grands navires océanographiques européens, navigue sur les mers australes ; il approvisionne l’archipel Kerguelen, entre quarantièmes rugissants et cinquantièmes hurlants. Ci-joint, un émouvant reportage sur ce navire des extrêmes :

https://www.youtube.com/watch?v=zmSA92nJaUE

Nous le questionnons. Il répond avec cet air modeste qui cache certainement beaucoup de choses. Il a un air d’enfant, un air que j’ai souvent remarqué chez les Anglais : sous l’homme on devine l’enfant, la chambre d’enfant avec son train électrique et ses Dinky Toys. Et ce n’est pas un hasard si la littérature anglaise pour enfants est de loin la plus riche au monde, tant par le texte que par l’illustration. Mais je m’égare et je reviendrai à cet homme d’apparence modeste.

26 décembre. Au réveil, dans la lumière ocre et froide où l’érosion montre toute sa dureté, je consulte un livre que m’a prêté Matthew : « Cuevas de Guadix. La memoria de un paisaje » d’Antonio López Marcos. Quelques notes de lecture. La construction des grottes dans la région de Guadix est documentée depuis la fin du IXe siècle. Une tradition venue d’Afrique du Nord. Voir « los covarrones » ou « las cuevas de moros ». Ces premières grottes diffèrent nettement par leur typologie, système de construction et disposition orographique des grottes morisques ou castillanes. Les grottes les plus anciennes ont un caractère défensif et leurs fonctions sont multiples (pigeonniers, réserves de grain, habitations, etc.). La plupart d’entre elles seront abandonnées avant la Reconquista et il semble qu’elles ne seront jamais réoccupées, pas même par les Moriscos bien qu’à Guadix et ses environs ce soit au XVIe siècle que se développèrent nombre de villages de grottes (Cortes, Graena, Marchal, Lopera, etc.). Voir les travaux de l’architecte et archéologue Maryelle Bertrand (1948-2007), auteur d’une thèse soutenue en 1993 et intitulée « L’habitat troglodytique dans la région de Guadix (Andalousie orientale) » et dont le souvenir reste vivace dans la région. Les casas-cuevas sont nombreuses à Guadix après la fin de l’occupation musulmane. Ainsi, à partir de la première moitié du XVIe siècle, la pression due au repeuplement chrétien est forte dans la ville même, ce qui pousse les Moriscos vers sa périphérie. Première trace documentée de l’occupation des grottes de Guadix : 1554, avec le Synode du Diocèse de Guadix et Baza à l’initiative de l’évêque Don Martín de Ayala. D’autres références écrites avec la Guerra de los Moriscos (1568-1570) qui entraîne l’expulsion de ces derniers loin de la Castille, la mainmise sur tous leurs biens qui seront distribués aux Cristianos viejos. Cette expulsion va avoir des conséquences importantes pour Guadix que quittent nombre de Moriscos, parmi lesquels des occupants de cuevas. Consulter Anales de Granada de Francisco Henríquez de Jorquera (1646). Entre la rédaction de ces deux documents le nombre de grottes (cuevas) a considérablement augmenté, une augmentation qui se poursuivra au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, au début du XVIIIe siècle, un nombre qui doublera en un peu plus d’un siècle. On peut admettre qu’à Guadix, deux mille cinq cents personnes habitaient dans des cuevas pour un total de huit cent quarante-huit cuevas. A partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, de nombreux voyageurs étrangers, principalement britanniques, prennent des notes et les publient. L’un des premiers voyageurs à visiter ces cuevas est Richard Twiss. Lire « Travels Through Portugal and Spain in 1772 and 1773 ». Lire également, de Henry Swinburne, « Travels Through Spain in the Years 1775 and 1776 ». 1830, l’Écossais Henry David Inglis relate ses impressions d’un voyage de huit mois en Espagne dans « Spain in 1830 ». Arrivé en Espagne la même année, Richard Ford en rapporte un récit, « A Hand-Book for Travellers in Spain, and Readers at Home », qui rencontre un succès considérable. Richard Ford s’installe à Sevilla et Granada, trois années au cours desquelles il parcourt méthodiquement le pays. Son livre est structuré suivant des itinéraires dont l’un décrit celui de Granada à Murcia (effectué en septembre 1831) via Guadix. Autre voyageur anglais passé par Guadix, George Alexander Hoskins (en 1850) avec « Spain, As It Is ». Les voyageurs français en Espagne ne sont pas absents, surtout après la publication de « Voyage en Espagne » de Théophile Gautier. Le Barrio de Santiago (Guadix) et ses Gitans. La casa-cueva envisagée comme pittoresque avant d’être envisagée vers la fin du XIXe siècle d’un point de vue ethnologique. Voir l’étude de Juan Serrano Gómez dans Bóletin de la Institución Libre de Enseñanza, año XV, n°. 349, Madrid, 1891, p. 250-254, avec compte-rendu technique et détaillé de leur construction. Les murs intérieurs sont passés à la chaux vive afin de capter la lumière autant que possible mais aussi par mesure d’hygiène. Les témoignages photographiques qui montrent les cuevas de Guadix sont nombreux. Les premiers de ces témoignages sont de l’Allemand Georg Wegener, passé par Guadix à l’automne 1892. Voir « Herbsttage in Andalusien ». En 1920, presque 60 % des habitations de Guadix sont des cuevas, soit 1 353 maisons pour 1 707 cuevas.

 

Céramique de la région de Granada peinte à la main

 

27 décembre. Discussion avec le dernier potier (alfarero) de Guadix. Il y a en un autre, me dit-il, mais il travaille au ralenti, est proche de la retraite et personne ne le remplacera. Le potier avec lequel je m’entretiens a la cinquantaine. Il ne manque pas de travail, et c’est un euphémisme, mais il doute que quelqu’un prenne sa suite. Ses deux enfants l’aident pour se faire un peu d’argent de poche mais n’ont aucun intérêt pour le métier de leur père. Il donne des cours, notamment à la Escuela de Artes Aplicadas y Oficios Artisticos de Guadix où il a étudié. Dans la cour, à côté d’un amoncellement de bois (de l’amandier) destiné à cuire ses productions, des alignements de cochons-tirelires (huchas) en argile. Presque tous les objets sortis de son tour et de son four sont malheureusement décorés à l’aide de sérigraphies industrielles. Mais ici et là mon œil surprend quelques très beaux bols, cruches, plats et compotiers décorés à la main (par sa femme me dit-il). Ce sont des motifs traditionnels où la grenade est bien présente. Je suis la gestuelle du pinceau, ces entrelacs en pleins et en déliés bleu nuit sur un engobe (glaze) d’un blanc laiteux. Et, curieusement, ce fait main ne coûte pas plus cher que le reste. La jarra accitana est certes un très beau travail qui exige une grande maîtrise mais je n’en apprécie guère l’aspect tarabiscoté. Accitana, de Acci, la Guadix des Romains. Gentilé : Accitano/a ou Guadijeño/a. La jarra accitana eut pour nom « jarra de la novia » ; elle était offerte à l’occasion des fiançailles mais aussi des noces : on y plaçait l’argent destiné aux jeunes mariés. C’est aujourd’hui une pièce exclusivement décorative qui peut être offerte en guise de trophée ou de souvenir. La jarra accitana n’est jamais peinte tant elle foisonne en détails. Elle ne déparerait pas dans un intérieur de style rocaille.

Déjeuner sur la terrasse face à Guadix. La splendeur des nourritures dans cette lumière froide d’hiver, dans ce paysage d’argile pur aux tonalités cuivrées. Dans des plats en terre cuite, du pois chiche arrosé d’huile d’olive, saupoudré de poivre noir et d’herbes aromatiques ramassées au cours d’une marche, de la feta (elle n’est pas grecque mais elle a bel aspect), une omelette avec œufs de la ferme et, enfin, un vin rouge du pays, âpre et charpenté, un vin qui aide à communier avec cet espace, l’un des plus beaux d’Europe et qui semble ne pas être en Europe. S’épargner la charcuterie, la viande rouge, les alcools qui ne sont pas du vin rouge, les fruits de mer. Donner la préférence aux nourritures simples, en rapport direct avec la terre. Éviter les recettes trop compliquées avec amoncellements de mélanges. Tendre vers le végétarianisme ou l’être franchement. Fermer les abattoirs et mettre fin à la pêche industrielle. J’ai pressenti dès l’enfance que certaines nourritures devaient être proscrites tant pour des raisons de santé personnelle qu’écologiques. Le monde animal doit cesser de souffrir de notre avidité, de notre gloutonnerie. Que l’homme chasse ou pêche suivant des règles précises, traditionnelles, soit ; mais, je le redis, il faut en finir avec les abattoirs et la dévastation industrielle des mers.

 

La façade d’une casa-cueva à Guadix

 

28 décembre. Tôt le matin, dans la lumière froide que réchauffe l’ocre d’un relief rendu fou par l’érosion, je relis le chapitre sur Málaga dans « The face of Spain » de Gerald Brenan. J’écris sur une table ancrée devant l’entrée de la grotte. Ses dimensions sont considérables et, chose remarquable, elle n’est constituée que d’une pièce de bois, une planche extraite d’un tronc coupé dans le sens de la hauteur, du châtaigner m’a dit Matthew, du bois venu de France ; il a acheté ces deux grottes à des Françaises.

Marche dans les Cárcavas de Marchal. Je vous invite à une promenade visuelle et vous comprendrez que je ne force pas la note lorsque je dis que ces espaces sont parmi les plus beaux d’Europe :

https://www.youtube.com/watch?v=eaXKm7Fkszs

Retour au cimetière de Marchal. Je détaille les dates de naissance et de mort et constate que la moyenne d’âge est exceptionnellement élevée, généralement plus de quatre-vingt ans et assez souvent plus de quatre-vingt-dix ans. Comment expliquer une telle longévité ? Une bonne alimentation et un air purifié par la Sierra Nevada, la prédominance du minéral sur le végétal, entre autres raisons. Et je repense à ce que me disait Matthew, hier, dans le salon de la grotte, devant un verre de vin, le dos à la cheminée où flambait de l’amandier : « Lorsque le Marion Duquesne débarquait hommes et marchandises, nombre d’entre nous attrapaient la grippe (flu) mais très vite le vent (violent) nous guérissait. »

J’observe les acheteurs au Mercadona de Guadix. J’avise l’un d’eux et, considérant son physique, je m’efforce de deviner ce qu’il achète. Je ne me suis pas trompé : sur le tapis roulant de la caisse-enregistreuse, un amoncellement de charcuterie industrielle, des bouteilles de sodas de deux litres ainsi que des Donuts, rien que de la saloperie ! Les corps sont appelés à souffrir tout en augmentant les profits d’industries qui sont une honte pour la Création.

La boulangerie du quartier des casas-cuevas de Guadix, la Panadería-Pastelería Tomás. Un amoncellement de bois dans la cour, essentiellement de l’amandier. Tout est cuit au feu de bois. J’achète des tortas de aceite et du pain de campagne pour les tostadas con ajo y tomate du matin.

Marche dans les hauteurs du quartier des casas-cuevas. Une proéminence est durement entamée par une carrière d’argile qui a entre autres clients l’alfarero en question. En contrebas, une vaste briqueterie abandonnée, avec un stock considérable de briques pour la plupart entreposées sur des palettes.

Et je vous invite à une promenade dans ce quartier des casas-cuevas de Guadix, le plus important ensemble d’habitations troglodytes d’Europe :

https://www.youtube.com/watch?v=bd83egKU_v0

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Fin 2019 – début 2020 – 1/4

 

22-23 décembre 2019. Málaga. La réceptionniste de l’hôtel, aimable, enjouée. Elle ressemble à un modèle de Julio Romero de Torres. Teint mat, chevelure très noire séparée par une raie marquée qui prolonge un nez aquilin, une chevelure ramenée en un petit chignon bien rond placé dans le creux de la nuque. L’énergie espagnole encore. Et les rythmes du castillan me reposent des chuintements lusitaniens – la sensation de nager en eaux claires. Petit-déjeuner accompagné du traditionnel pan con tomate ; toute l’Espagne dans la bouche.

Au-dessus de la porte d’entrée de l’hôtel, un lion en médaillon porte en symétrie dans sa gueule un riche rinceau, un style éclectique dans lequel se retrouvent des éléments du répertoire grec classique, comme des triglyphes et des mutules.

Cathédrale de Málaga, une cathédrale Renaissance, l’une des plus étranges d’Espagne avec ses variations sur la colonne cannelée (volontiers engagée), un délire à partir du répertoire gréco-romain. Les entablements très saillants et chargés d’angles. Mon regard se perd dans les détails avant de s’efforcer de saisir la structure de cet ensemble colossal. Du plein-cintre avec des successions de coupoles sur pendentifs nervurés comme des coquillages. C’est une cathédrale inachevée (voir la tour sud) d’où le surnom que lui donnent les habitants de Málaga, « La Manquita », de manco (manchot), « La Manchotte ».

Exposition organisée par Fundación Unicaja et dédiée à Joaquín Sorolla Bastida, un peintre extraordinairement doué. Nombreuses pochades sur bois. De fait sa main semble courir d’elle-même. L’engouement de tous pour ce peintre y compris ceux qui n’ont pas l’habitude de s’attarder devant une peinture. Mais ce qui a assis sa popularité partout en Espagne et à l’étranger ce sont ses scènes de plage, avec baignades où femmes et enfants sont très présents. Et qu’est-ce qui séduit le plus chez lui ? La touche large, dansante, virevoltante même, ou les thèmes ? Joaquín Sorolla Bastida, un peintre solaire, une célébration. Les corps semblent naître de l’eau et vouloir y retourner. L’aspect synthétique de ses paysages. Ce peintre est aussi un témoin de l’Espagne, de ses monuments, de ses paysages, de ses habitants, de ses coutumes – voir les scènes costumbristas.

 

Une vue de la cathédrale de Málaga

 

Sur le port de Málaga, un ferryboat tout blanc. Me reviennent des souvenirs grecs. Bu dans une taverne un vin de Ronda, puissant, charpenté. Le théâtre romain puis montée vers l’Alcazaba. Elle est non seulement l’une des plus belles d’Espagne (restaurée avec intelligence) mais la vue qu’elle offre a peu d’équivalent. Je détaille les hauteurs arides qui entourent la ville et, une fois encore, je pense à Athènes, je me revois à Athènes.

Une belle surprise, au Museo Carmen Thyssen, une petite exposition des gravures de Mariano Fortuny (1838-1874). Présentation sobre et élégante. Mariano Fortuny, un artiste majeur de la peinture espagnole du XIXe siècle, a très peu gravé ; mais les gravures qu’il nous laisse suffisent à le placer parmi les maîtres de la gravure, aux côtés de Goya et de Rembrandt. Mariano Fortuny a voyagé trois fois an Maroc, en 1860, 1862 et 1871.  Ce sont ces voyages qui vont stimuler sa veine de graveur, avec ces puissants contrastes aux ombres profondes et complexes des kasbahs. Ce sont des gravures à l’eau-forte avec, à l’occasion, des rehauts à la pointe-sèche et des zones travaillées à d’aquatinte et au brunissoir. Je n’avais jamais eu l’occasion de voir ses gravures autrement qu’en reproduction, des reproductions qui ne rendaient pas compte de la richesse de ce travail à la fois minutieux et spontané. Certaines gravures offrent une richesse de matière qui évoque les vieux murs sur lesquels le temps et l’homme ont laissé de discrètes et nombreuses marques. C’est un magnifique ensemble constitué par Enrique Juncosa et présenté dans la Sala Noble del Palacio de Villalón.

Marche sur le Paseo del Parque en direction de la Plaza de Toros. Végétation tropicale et densité des cris d’oiseaux. Sur le côté droit, le Paseo de los Curas et les platanes aux branches et aux troncs lumineux, d’un gris métallique. Fuente de los Amorcillos (1967) de Juan Ruiz de Luna Arroyo, originaire de Talavera de la Reina et qui s’est installé à Málaga en 1963. C’est un bas-relief avec un angelot nu qui fait de la balançoire au milieu d’angelots pareillement nus. En bout de promenade, un petit monument, Málaga a Ruben Dario MCMLXIII. A côté de la Plaza de Toros, une chapelle avec Descente de Croix, un groupe sculpté grandeur nature. Le Christ décloué est retenu par un ruban d’étoffe blanche qui s’impose dans la pénombre. Le cri des mouettes. La brique rouge et les portes rouges de la Plaza de Toros. A côté, une affiche montre Vicky Martín Berrocal, ex-femme du torero Manuel Díaz González, posant pour Intimissimi Italian lingerie, avec soutien-gorge rouge de la couleur de la Plaza de Toros.

Montée vers le Castillo du Gibralfaro (XIVe siècle) qui prolonge en quelque sorte l’Alcazaba vers les hauteurs (boisées). Lors de la Reconquista, il est assiégé par les Reyes Católicos en 1487. Protégé par deux rangées de murailles et huit grandes tours, cet ensemble a longtemps été considéré comme le plus défendu de la péninsule ibérique. Une sorte de couloir en zigzags, « La Coracha », relie le Castillo du Gibralfaro à l’Alcazaba. Une fois encore, je détaille la ville à 360°, avec vue plongeante sur le cercle de la Plaza de Toros, les installations portuaires, la végétation du Paseo del Parque. Une fois encore, avec ces hauteurs arides qui entourent la ville, je me revois à Athènes.

Mercado de Atarazanas, édifié entre 1876 et 1879 par l’architecte Joaquín Rucoba. La porte nasride a été sauvegardée (démontée et remontée à quelques mètres de son emplacement d’origine) et a inspiré l’ensemble de cette construction où le fer prédomine. Sa structure rappelle avec évidence les Halles de Victor Baltard, mais c’est un pavillon Baltard orientalisant.

 

L’entrée principale du Mercado de Atarazanas

 

English Cemetery. J’aime les cimetières anglais (et allemands). La mort n’y apparaît pas aussi affreuse que dans les cimetières français, leurs pierres tombales qui pèsent des tonnes et toute cette camelote kitsch censée perpétuer le souvenir (?!). Dans les cimetières anglais, l’œil du photographe ou du dessinateur est volontiers sollicité, dans cette ambiance romantique où l’on se voit même retrouver une femme aimée et… bien vivante. Le cimetière anglais de Málaga a été fondé par le consul William Mark en décembre 1831 afin de garantir une inhumation décente aux non-catholiques. Il est longuement question de ce charmant cimetière dans « The Face of Spain » de Gerald Brenan. En discutant avec un employé, j’apprends qu’il est possible d’y déposer ses cendres et quelque soit votre nationalité ou religion. A l’entrée, un harmonieux petit temple d’inspiration grecque, dorique plus précisément. Il fut à l’origine maison du gardien avant qu’il ne soit officiellement consacré en 1891 comme St. George’s Anglican Church. Parmi les célébrités qui y reposent : Gerald Brenan, Jorge Guillén, Gamel Woolsey et Robert Boyd. Un mot sur ces deux derniers.

La poétesse et romancière américaine Gamel Woolsey (1895-1968) fut l’épouse de Gerald Brenan. Dans « Malaga Burning », elle évoque les premières semaines de la Guerre Civile à Málaga. Le livre s’ouvre sur juillet 1936 et se referme sur le départ de l’auteur à bord d’un navire de U.S. Navy pour Gibraltar puis Lisbonne, soit une période de quatre mois qui précède l’entrée des Nationalistes dans la ville. Ce qu’elle rapporte dans ce livre se déroule pour l’essentiel à Churriana, un quartier périphérique de Málaga où Gerald Brenan s’était installé après Yegen, ce village des Alpujarras.

Sur sa tombe, cette inscription, un vers de Shakespeare qui dans ce contexte se voit revêtu d’humour : Fear no more the heat o’ the sun. Il lui fallait se limiter à ce premier vers car ce qui suit : Nor the furious winter’s rages n’a pas sa place, ici, dans cette ville qui regarde l’Afrique.

Ce livre, « Malaga Burning », se limite à l’observation de la vie quotidienne, principalement dans ce qui est devenu un faubourg de Málaga, Churriana. Elle prend donc note de sa vie au quotidien sans jamais s’empêtrer dans des considérations idéologiques, sans jamais prendre parti ; et, de ce fait, c’est un très précieux document, intime et qui ouvre à la réflexion. Comment est-il possible qu’une société ait d’un coup été prise dans une telle spirale de violence, avec meurtres par milliers, et des deux côtés ? Ce livre modeste ouvre, et j’insiste, à une réflexion angoissée : comment est-il possible que la normalité s’effondre de la sorte dans une suite sanglante ? « Malaga Burning » et « The Face of Spain » se contemplent et se complètent.

 

Gamel Woolsey

 

Avant « Malaga Burning », Gamel Woolsey avait choisi un autre titre : « Death’s Other Kingdom », extrait d’un poème de T. S. Eliot, « The Hollow Men » (1925). Zalin Grant qui servit comme U.S. Army Intelligence Officer au Vietnam s’est passionné pour le livre de Gamel Woolsey. Ci-joint, un article de ce dernier intitulé : « Gamel Woolsey: Eyewitness to the Spanish Civil War » :

http://pythiapress.com/wartales/Woolsey-English.html

Et Robert Boyd ? Robert Boyd (1805-1831), un homme au tempérament romantique qui fut attiré par la lutte des peuples pour leur libération, la Grèce d’abord, avec la Guerre d’Indépendance (on pense à Lord Byron), puis l’Espagne, l’Espagne où il sera arrêté puis exécuté au cours d’une opération armée contre Fernando VII. A Londres, Robert Boyd prend contact par l’intermédiaire d’intellectuels, les « Cambridge Apostles », avec le général José María de Torrijos y Uriarte, un libéral opposant au roi Fernando VII. Robert Boyd décide de soutenir sa cause en le finançant, en rassemblant une cinquantaine d’hommes à bord d’un navire qui met les voiles vers Gibraltar en novembre 1831 avant de débarquer à Málaga distant d’une soixantaine de miles, Málaga où José María de Torrijos y Uriarte espère des supports dont celui du gouverneur de la ville, le général Vicente González Moreno. Mais lorsque Robert Boyd et sa petite troupe débarquent, ils sont cernés par plusieurs centaines d’hommes sous le commandement de ce général. On se bat. Les survivants sont détenus. Le consul William Mark s’intéresse à eux lorsqu’il apprend que l’un d’eux est un compatriote. Il s’efforce de le faire libérer, ce à quoi s’oppose Vicente González Moreno. Les prisonniers sont transférés au Convento del Carmen puis conduits sur la plage de San Andrés où ils sont fusillés le 11 décembre. William Mark est présent et recouvre le corps de Robert Boyd du drapeau britannique afin de le protéger. Les corps des non-catholiques étaient alors enterrés directement sur la plage, ce qui signifiait qu’outre les problèmes sanitaires les corps étaient à la merci d’animaux maraudeurs. Ce consul qui s’était démené auprès des autorités finira par obtenir gain de cause et un décret royal autorisera l’ouverture d’un cimetière pour non-catholiques. Robert Boyd en sera le premier occupant. Sa sépulture, bien visible, est surmontée d’un petit obélisque que coiffe une croix latine. Málaga garde le souvenir de cet Anglais épris de liberté ainsi que celui du général José María de Torrijos y Uriarte, notamment par des noms de rues. Mais c’est d’abord par une huile sur toile de grandes dimensions que la mémoire de ces hommes nous reste, « El fusilamento de Torrijos » (1888) d’Antonio Gisbert Pérez, visible au Museo del Prado, Madrid. Le général José María de Torrijos y Uriarte est la principale figure de cette composition mais Robert Boyd est bien visible. C’est une œuvre majeure de la peinture historique espagnole du XIXe siècle.

 

« El fusilamento de Torrijos » d’Antonio Gisbert Pérez

 

Sur la terrasse arrière de la casa-cueva, face à Guadix, commencé la lecture de « Footprints in Spain, British Lives in a Foreign Land » de Simon Courtauld, un voyageur britannique en Espagne. Au chapitre « Badajoz », il évoque l’assaut contre les défenses de la ville au cours duquel les forces britanniques vont connaître leurs heures les plus sanglantes d’une guerre connue sous le nom de « Peninsular War », car ayant pour théâtre d’opération l’Espagne et le Portugal. Nous sommes le 6 avril 1812, l’attaque débute à vingt-deux heures. L’ingénieur-en-chef de Wellington chargé d’ouvrir une brèche dans les défenses de la ville, le lieutenant-colonel Richard Fletcher, avait été le maître d’œuvre des Lines of Torres Vedras. Cette bataille terriblement coûteuse pour Wellington (il perd au pied des fortifications de Badajoz plus de trois mille cinq cents hommes) lui ouvre cependant les portes de l’Espagne. Les Français commencent à perdre l’initiative. Trois mois plus tard, la bataille de Salamanca constituera le tournant de cette guerre.

La bataille de Teruel, soit deux mois de combats au cours de l’hiver 1937-1938, le plus froid du siècle avec des températures baissant jusqu’à – 18° C. Plus de cent mille morts. Les Républicains encerclent les Nationalistes et prennent la ville ; mais ils sont à leur tour encerclés, coupés de tout ravitaillement en nourriture, carburant et munitions. La Muela de Teruel occupée par les troupes d’Enrique Lister le 15 décembre 1937 est reprise à la mi-janvier par les Nationalistes. Intervention des Brigades Internationales. Le British Battalion sous les ordres de Bill Alexander perd environ le tiers de ses effectifs. Teruel est repris le 22 février Les Nationalistes atteindront les rivages de la Méditerranée deux mois plus tard.

Belchite dans les environs de Teruel, des ruines où je me suis promené de jour et de nuit. Sur mon bureau, un morceau de brique ramassé dans ce village-mémorial laissé en ruines. Il me sert de presse-papier et m’aide à me souvenir. Je reviens donc souvent dans ce village, dans cette plaine immense, ocre et vide. C’est un lieu de l’attente, un lieu d’inquiétude donc, cette inquiétude qui constitue l’incomparable ambiance de ces deux chefs-d’œuvre, « Le Désert des Tartares » de Dino Buzzati et « Un balcon en forêt » de Julien Gracq. Belchite. Pueblo viejo. Ruinas históricas, annonce un panneau rouillé. A un peu plus d’un kilomètre, le nouveau Belchite, de style franquiste.

 

Belchite, le village laissé en ruines.

 

Dans ce chapitre intitulé « Teruel », Simon Courtauld critique, maints détails à l’appui, le livre de Laurie Lee, « A Moment of War », publié plus de cinquante ans après les faits, un livre joliment écrit mais, problème, l’auteur n’a participé à aucun engagement contrairement à ce qu’il laisse entendre. Ainsi le chapitre « The Frozen Terraces of Teruel » (qui ne manque pas de style) est-il parfaitement fantaisiste dans un livre par ailleurs riche en incohérences (noms, dates) pour l’historien. Simon Courtauld s’interroge : pourquoi Laurie Lee a-t-il inventé cette séquence relative à Teruel alors que sa mauvaise santé l’a empêché d’intégrer le British Battalion des Brigades Internationales et qu’il n’est pas allé au-delà du quartier général à Albacete ou, peut-être, du centre d’entraînement à Tarazona de la Mancha, à l’ouest de Valencia ? Un journaliste voulut faire se rencontrer Laurie Lee et Peter Kemp, un jeune universitaire passé par Cambridge, l’un des (très) rares Britanniques engagés du côté des Nationalistes (contre le communisme, insistait-il), chez les Requetés (Carlistes), en 1936, avant d’être versé dans le Tercio (Légion espagnole) en Aragón. Mais Laurie Lee déclina l’invitation comme il en avait décliné d’autres, dont celle de l’Imperial War Museum.

Priscilla (« Pip ») Scott-Ellis, une Britannique engagée du côté des Nationalistes dans une unité médicale. Me procurer son journal, « The Chances of Death ».

Au chapitre « Malaga » est rapportée l’histoire de la création de l’English Cemetery de Málaga, implanté sur une forte pente en contrebas du Castillo de Gibralfaro. Voir le consul William Mark. Est enterré dans ce cimetière le Dr Joseph Noble, victime du choléra en 1861. En sa mémoire, un hôpital fut fondé par sa famille pour les marins-pêcheurs de la ville. Il y a quelques jours, je suis passé devant ce petit hôpital en briques rouges, près de l’English Cemetery et contigu à la Plaza de Toros. Ce qui fut un hôpital est à présent occupé par des services municipaux. Le plus célèbre hôte de ce cimetière est probablement Gerald Brenan. Son livre « South From Granada » était partout en vente dans la région comme l’était « Mani » de Patrick Fermor Leigh dans la région qu’il décrit, soit cette péninsule du Péloponnèse qui a donné ce titre.

 

The Scottish zoologist and journalist, Sir Peter Chalmers Mitchell (1864-1945). (Photo by © Hulton-Deutsch Collection/CORBIS/Corbis via Getty Images)

 

L’un des rares Britanniques à ne pas avoir quitté Málaga au début de la Guerre Civile est Sir Peter Chalmers-Mitchell. Il vient de prendre sa retraite après avoir été secrétaire de la Geological Society. Lorsque la Guerre Civile éclate, ce gentleman prend parti pour le gouvernement de la République. Il entre en relation avec divers comités républicains qui contrôlent Málaga, en particulier avec la Federación Anarquista Ibérica (F.A.I.). Il dénonce les Nationalistes et leurs bombardements aveugles au cours de la seconde moitié de l’année 1936 ainsi que le gouvernement de son pays pour son absence de soutien à la République espagnole. Ce fils de pasteur presbytérien n’est pas pour autant d’extrême-gauche et s’il sympathise avec l’anarchisme ibérique qui met l’accent sur le perfectionnement individuel, tant intellectuel que moral, jamais il ne sympathise avec ces gredins qui brûlent les églises et assassinent les religieux tout en se réclamant de l’anarchisme. Il rejoint l’appréciation de Gerald Brenan évoquant les anarchistes comme des « uncompromising moralists » qui jamais ne se seraient fourvoyés avec les communistes. Ce septuagénaire aux nerfs d’acier reste à Málaga de la fin décembre 1935 à février 1937, sous la menace constante des tirs d’artillerie de marine et des bombardements de l’aviation. Les vitres de sa maison sont brisées, des morceaux de plâtre se détachent des plafonds et des éclats de bombes et d’obus atteignent son jardin. Au cours de cette période, il rédige deux livres de mémoire, « My Fill of Days » et « My House in Malaga » et traduit trois livres de Ramón Sender dont la femme a été assassinée par les Nationalistes. Il offre le refuge à de puissantes familles partisanes de Franco et les aide à fuir Málaga. Le 7 février 1937, quelques heures avant l’entrée des Nationalistes dans la ville, il accueille Arthur Koestler. Je passe sur les détails de l’arrestation de ce dernier et de son hôte. Sir Peter Chalmers-Mitchell finit par être exfiltré vers Gibraltar puis vers Londres par voie maritime. A bord du destroyer qui le conduit à Gibraltar, Sir Peter Chalmers-Mitchell envoie un câble pour avertir du grand danger que court Arthur Koestler. Après un jugement sommaire, ce dernier est condamné à mort, transféré dans une prison de Sevilla où il passe trois mois dans des conditions sordides tandis qu’en Angleterre sa femme se démène. Des Members of Parliament envoient des lettres de protestation à Franco ; Winston Churchill et des membres de l’International PEN Club se joignent à eux. En mai 1937, la libération d’Arthur Koestler est négociée par l’intermédiaire de la Croix Rouge Internationale en échange de la femme du pilote Carlos Haya, détenue par les Républicains à Valencia. « Spanish Testament » est dédié à Sir Peter Chalmers-Mitchell.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Un kibboutz en Corrèze

 

Il y a peu, alors que j’étudiais l’histoire des réfugiés sur ce qui reste une terre d’immigration mais aussi d’accueil, la Corrèze (voir par exemple l’histoire du village de Peyrelevade avec ses Cambodgiens, Kurdes puis, aujourd’hui, réfugiés du Darfour), j’ai pris connaissance d’une histoire extraordinaire par ce titre : « Un kibboutz en Corrèze » ; « kibboutz » et « Corrèze », deux mots dont la musicalité se répond. Je savais que la Corrèze, terre de résistance au nazisme (le Limousin fut l’un des plus vastes et des plus actifs maquis de France, et les Allemands surnommaient la montagne limousine « Petite Russie »), avait aussi été une terre d’accueil aux Juifs et que les Corréziens sont nombreux à avoir été honorés du titre de Justes parmi les nations.

Mais j’en viens à ce kibboutz en Corrèze. Son nom, Jugeals-Nazareth !

Nous sommes dans les années 1930. Le Comité national de secours aux réfugiés allemands victimes du nazisme, fondé à l’initiative du baron Robert de Rothschild, décide de fonder un kibboutz. Il lance un appel d’offre qui ne reste pas sans réponse : le nom « Rothschild » est connu et les paysans sont assurés d’avoir un bon payeur…

 

Une vue actuelle de ce qui a été le kibboutz de Jugeals-Nazareth

 

Le kibboutz est donc ouvert et il fonctionnera de 1933 à 1935. (Il y a eu cinq autres kibboutz en France, entre 1933 et 1936, mais celui de Jugeals-Nazareth fut le plus important). Son nom, Makhar, soit Demain en hébreu. Il va accueillir des centaines de jeunes juifs allemands (entre cinq cents et huit cents estime-t-on, une estimation très imprécise car ses membres n’étaient pas recensés) avant leur départ pour la Palestine. Le choix de ce village est justifié par son isolement, la qualité de ses sols et, dit-on à l’occasion, par le nom même de ce village, Jugeals-Nazareth, à quelque dix kilomètres de Brive-la-Gaillarde (une ville qui compte dix-huit Justes parmi les nations), un village d’un peu plus de trois cents habitants. Edmond Verlhac a été contacté par un émissaire du baron Robert de Rothschild pour la location d’une propriété agricole en vue d’installer un kibboutz ; ce sera Makhar. Le fils d’Edmond Verlhac, Lucien, s’exprime sur plusieurs vidéos consultables en ligne.

Makhar exploite soixante-quinze hectares. Les Allemands ne sont pas les seuls à y travailler. On y trouve des ressortissants de pays d’Europe centrale et orientale ainsi que quelques Français. L’âge moyen se situe entre dix-huit et vingt ans. Ces jeunes sont généralement issus de milieux bourgeois et cultivés. Ils passent six mois aux travaux agricoles, travail de la terre et élevage, tout en suivant une instruction d’autodéfense (sans armes) et une initiation à l’hébreu. Il s’agit de les préparer à la vie en Palestine, alors sous mandat britannique. Ces jeunes sont plutôt bien acceptés, ce qui n’exclut pas des attitudes de rejet, expression d’un malaise face à des cultures fort différentes. Des témoins interrogés se souviennent du désagrément que causait la vue de femmes travaillant en short. Et femmes et hommes partageaient les mêmes dortoirs ! Ce détail peut sembler ridicule mais n’oublions pas que nous sommes dans les années 1930 et que dans les années 1960 la mixité dans les chambres universitaires (voir en particulier la Cité universitaire de Nanterre) a été une exigence qui servira en quelque sorte de détonateur à Mai 68. Certains Corréziens (probablement peu nombreux, on n’est guère calotin dans le Limousin) s’indignent de voir ces jeunes se reposer le samedi et travailler le dimanche. Mais, surtout, l’exploitation fonctionne bien et vend ses excédents au marché de Brive-la-Gaillarde, ce qui crée des jalousies – ce qui en aurait créées partout ailleurs et à toutes les époques.

Mais les ennuis vont venir de l’administration qui multiplie les tracasseries. Au printemps 1935, suite à une campagne de presse antisémite dont prend prétexte le préfet Roger Dutruch, alors sous-préfet de Corrèze (il sera fusillé le 28 septembre 1944, alors qu’ils était préfet de la Lozère, pour avoir dénoncé des Français membres d’un maquis aux Allemands), une injonction de fermeture est prononcée. Les occupants du kibboutz Makhar émigrent en Palestine, au kibboutz Ayelet-Hashahar.

Un très intéressant reportage sur i24News intitulé « Un kibboutz en Corrèze », avec retour sur les lieux. On y évoque les nombreux mariages blancs mais légaux à partir des archives de la mairie ; la législation britannique en matière d’immigration n’acceptait que les couples mariés officiellement et disposant de documents le prouvant :

https://www.youtube.com/watch?v=nyjH46zvtXg

Un excellent documentaire intitulé « Nazareth, terre promise en Corrèze » (durée 55 mn) de Jean-Michel Vaguelsy a été diffusé sur France 3 avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, un documentaire tourné en France et en Israël. Ci-joint un extrait :

http://www.fondationshoah.org/culture-juive/nazareth-terre-promise-en-correze-jean-michel-vaguelsy

Je me permets de signaler l’association Mémoire juive en Limousin qui s’efforce de témoigner de la présence juive en Limousin, une présence discrète mais multiséculaire dans une région qui fut une terre d’accueil et un refuge pour de nombreux Juifs au cours de la Deuxième Guerre mondiale, notamment pour des Juifs d’Alsace réfugiés dès 1939 mais aussi pour des Juifs étrangers. Déjà, avant la guerre, des Juifs, notamment allemands et autrichiens, fuyant la montée du nazisme, vinrent se réfugier dans cette région de moyenne montagne relativement isolée, peu peuplée et où il était plus facile de trouver un refuge relativement sûr que dans bien d’autres régions. Parmi ces réfugiés d’avant la guerre, les membres de ce kibboutz installé à Jugeals-Nazareth dont l’Association France-Israël Limousin (fondée par un Juste parmi les nations, le Pr. Joseph de Léobardie, et basée à Limoges) est dépositaire de la mémoire. Ci-joint, un lien du Comité Français pour Yad Vashem sur le Pr. Joseph de Léobardie :

https://yadvashem-france.org/les-justes-parmi-les-nations/les-justes-de-france/dossier-1823/

Parmi ces réfugiés, deux personnalités passionnantes, le grand rabbin Abraham Deutsch – je vous invite à lire « Mémoires du grand rabbin Deutsch. Limoges 1939-1945 » de Pascal Plas et Simon Schwarzfuchs – et le rabbin David Feuerwerker qui fonda une synagogue à Brive-la-Gaillarde.

Les traces de ce kibboutz en Corrèze, à Jugeals-Nazareth, sont discrètes. Il est question de créer un musée sur son emplacement. Le 5 juin 2016, une rue de Jugeals-Nazareth a été nommée « Passage du Kibboutz Makhar ».

La plupart des membres de ce kibboutz corrézien ont émigré en Palestine, plus précisément au kibboutz Ayelet-Hashahar, en Galilée, entre Safed et Kiryat Schmona, à très peu de distance des Hauteurs du Golan. Le kibboutz Ayelet-Hashahar n’a pas oublié ce village de Corrèze. C’est aujourd’hui une importante entreprise agricole et touristique. Situé près de la ligne d’armistice avec la Syrie, ce kibboutz avait été créé sur des terres achetées en 1892 par la Jewish Colonization Association (I.C.A.). Les premiers pionniers s’y installeront en 1915. Des enfants et petits-enfants de membres du kibboutz corrézien de Jugeals-Nazareth vivent encore à Ayelet-Hashahar.

Olivier Ypsilantis

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En souvenir d’Emmanuel Berl – 2/2

 

« Aussi mes instincts ont-ils beau me détourner de la mort, me la rendre haïssable, c’est vers elle pourtant que mon esprit incline. Elle me paraît sérieuse, et la vie non ; elle me paraît pure, et la vie non. De sorte que je me sens, me suis toujours senti inférieur, déplacé ; inférieur du fait de mon existence, déplacé du fait de mes préférences. Déplacé, ce mot me semble tellement juste que j’ai peur de le rendre moins juste, si j’y ajoute quoi que ce soit. » (« Sylvia »)

Emmanuel Berl défend l’homme individuel, l’homme réel. Il dit « Il pleut » et non « Marx dit qu’il pleut ». C’est simple, non ! L’homme doit plus se fier à son tempérament qu’aux opinions. On peut s’en réjouir ou le regretter selon l’humeur du jour ou les directives, mais c’est ainsi. Il écrit : « On n’est pas à gauche ou à droite comme on est spinoziste ou kantien, mais comme on préfère les blondes aux brunes, la mer à la montagne, la prairie à la forêt ». Voilà ce qui n’a pas été (assez) dit et qui pour beaucoup paraîtra d’une insoutenable légèreté, d’une coupable légèreté. Emmanuel Berl se tient à distance du communisme, de celui qui accepte les schémas et les directives de son parti ; il se sent proche de l’homme de gauche, style Jean Jaurès, avec une préférence donnée aux êtres plutôt qu’aux choses, un certain goût de la vie et une certaine forme de lyrisme, une foi dans la raison et une grande délicatesse envers les défavorisés.

« Le héros est un produit hybride du mort et du survivant : Hector tue Patrocle, Achille tue Hector, Pâris tue Achille ; mais il est lui-même tué, Troie est prise, Mélénas rentre à Sparte avec Hélène ; sans quoi l’héroïsme d’Achille n’aurait pas de préséance sur celui d’Hector. Je ne bomberai donc pas le torse en raison d’exploits de mes coreligionnaires non plus que de mes concitoyens. Aucune victoire israélienne n’empêche la grande faiblesse de mon efficacité à la guerre, non plus que le génie d’Einstein n’empêche ma nullité en mathématiques. » (« Nasser tel qu’on le loue »)

 

FRANCE – JANUARY 01: Emmanuel Berl, writer in France in 1975. (Photo by Louis MONIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

 

Il repousse les thèses exposées par Oswald Spengler dans « Le déclin de l’Occident », Oswald Spengler qu’il juge égaré par sa passion pangermanique et amateur de « petites constructions ». Pourtant, comme lui, il pense que les civilisations naissent, vivent et meurent comme les empires dont elles procèdent. Son désaccord avec lui se situe dans la distinction à l’intérieur de la culture occidentale entre « l’âme faustienne » et « l’âme apollinienne ». Emmanuel Berl ne s’attarde pas sur des considérations dans ce genre, sur les « petites constructions », il préfère Friedrich Hegel qui rénova l’histoire en mettant en relation une réalité avec les autres. Emmanuel Berl et ses idées à foison, volontiers profondément troublantes, l’énergie du paradoxe, un élan désireux de tout lier, tout en déliant ce qui est lié – trop bien ficelé. Une palpitation permanente, diastole/systole.

« J’aimerais retrouver l’image qu’à cette époque je gardais de sa personne. Je ne la retrouve pas. J’ai pourtant la conviction qu’elle existe dans ma mémoire, recouverte seulement par les couches de peinture qui la cachent et que je ne réussis pas à gratter. » (« Sylvia »)

Ce goût (immodéré) pour la contradiction et le paradoxe lui fait aussi commettre des erreurs d’appréciation – qu’il est bien facile de juger avec le confortable recul qui est le nôtre. Ainsi, le 15 juillet 1938, il prend la défense de Staline et met en doute les calomnies à son encontre. Emmanuel Berl le pacifiste n’a qu’une très faible connaissance du dossier et il loue Staline de n’avoir pas engagé l’U.R.S.S. dans une aventure militaire. « Aucun dictateur n’est plus silencieux. Aucun ne semble aimer aussi peu tout ce cliquetis d’armes et de clairons qui accompagne toujours le césarisme ». Hitler vocifère, Staline se tait ; mais un dictateur silencieux peut laisser présager le pire. Emmanuel Berl est donc dans la plus totale ignorance des problèmes internes de l’U.R.S.S. Il va jusqu’à envisager Staline comme un possible opposant au Komintern dont l’idéologie est « le communisme de guerre ». Il n’est pas pour autant un communiste, un idéologue. Il rend Staline responsable de la bureaucratisation toujours plus imposante de la société soviétique tout en s’efforçant d’avoir une vue rassurante du dictateur. Il ne se ment pas à lui-même tout en se répétant qu’il a raison. Il attend de plus amples informations sachant qu’il s’est toujours efforcé de tenir compte de l’information fiable pour l’intégrer à ses jugements, quitte à opérer un virage à 180°. Pour l’heure Hitler vocifère, Staline se tait et il en prend note. Se ment-il à lui-même ? Je n’ai pas à en juger. « Les dieux du stade » de Leni Riefenstahl le plonge dans l’accablement avec cette apologie de la force physique. 

« Les maux actuels de notre civilisation ne peuvent sans doute être traités par des combinaisons diplomatique. Sa crise est d’abord une crise intellectuelle et morale : elle tient à ce que les hommes font trop de choses, qu’ils les font trop vite, et sans bien savoir pourquoi. Leur premier besoin est qu’on leur donne des raisons valables pour ne pas s’entre-haïr et ne pas s’entre-détruire. » (« La France irréelle »)

L’aspect trépidant de la pensée d’Emmanuel Berl. Il me semble que ses ombres sont multiples, comme s’il était éclairé simultanément par un grand nombre de projecteurs, des ombres de taille et d’intensité diverses. Cette pensée trépidante pourrait être fatigante si elle ne connaissait aucune variation, mais il n’en est rien. Les changements de rythme sont fréquents. Et je l’imagine écrivant avec toujours un sourire en coin, un sourire porté sur les diverses questions considérées mais aussi sur lui-même – et d’abord sur lui-même ; car il n’oublie jamais qu’entre lui et le monde, il y a sa subjectivité – son tempérament plus exactement – qu’il ne dédaigne jamais ; et comment le pourrait-il ? Il nous est aussi fidèle que notre ombre. Les contradictions et les paradoxes donnent à sa pensée un nouvel élan. Il semble en être friand.

Certains de ses écrits (il a beaucoup écrit) passent mal le temps et je suis certain que (presque) plus personne ne les lit. D’autres semblent repiquer une jeunesse. Il m’arrive de lire certains passages de certains de ses écrits à des proches sans leur donner la moindre référence. Ils ne me croient pas lorsque je leur dis qu’ils ont plus de quatre-vingts ans ou au moins soixante ans. Ils pensent qu’ils sont frais du jour…

« J’appartiens à une de ces familles françaises qui, à la fois, restent juives et ne le sont plus. Elles répugnent à la conversion, et elles ne vont plus à la synagogue. Mon oncle Alfred Berl, qui a travaillé pour l’Alliance israélite, dirigé un journal israélite, était incapable de réciter le Kaddish devant le cercueil de son père, comme je l’ai été moi-même de le réciter devant son cercueil à lui. Mon père, qui aurait trouvé déshonorant de me faire baptiser, eût trouvé stupide de me faire jeûner le jour du Kippour. Seule ma grand-mère jeûnait, chez nous ; elle s’en excusait presque, elle disait ; c’est pour le souvenir. » (Sylvia »)

Ses pages sur l’amour ont une finesse d’analyse qui ne peut qu’évoquer Marcel Proust, les meilleures pages de « A la recherche du temps perdu », soit « Un amour de Swann ». Et c’est bien le meilleur de son œuvre, la part qui survivra, des pages autobiographiques : « Sylvia » (son livre que je préfère), « Rachel et autres grâces », « Présence des morts », « Méditation sur un amour défunt ». Des livres où la femme tient une place centrale, la femme et la mémoire. Lorsque je dis aimer Emmanuel Berl et sentir sa présence, ce n’est pas à l’ensemble de son œuvre ou à tout ce que j’en ai lu que je me réfère, mais à quelques livres, peu épais, des livres qui figurent parmi mes livres de chevet.

« La parcelle de mon passé que je croyais revivre, je ne peux même pas l’atteindre, elle se situe au-delà de ma mémoire ; le cliché n’est pas seulement retouché, il est brouillé ; on a omis de retirer la plaque ; on a pris sur elle d’autres photos ; rien ne le restaurera dans son état premier. »

Mon émotion à lire ces lignes. Il y a quelque temps, et avant de les lire, j’avais comparé mes souvenirs à des photographies ayant souffert à la mise au point puis au tirage.

Il prend conscience que depuis la fin de la Grande Guerre la politique extérieure de la France a été dominée par les mots – on peut s’enivrer de mots, se droguer aux mots. La France a cru que la politique générale se déciderait à la S.D.N. Et il écrit cette suite d’aphorismes, en rafale : « Causer n’est pas céder. Il en résulte : qu’on peut causer sans céder ; céder sans causer ; qu’il ne suffit pas de céder pour pouvoir causer, ni de causer pour pouvoir ne pas céder ». Les troupes allemandes entrent dans Prague. Emmanuel Berl et de nombreux munichois veulent éviter l’effusion de sang sur la question des Sudètes sans jamais se laisser aller à penser que les accords de Munich célébraient le début de temps charmants « où Hitler et Goering, changés en bergers d’Arcadie, viendraient charmer de leurs flûtes mélodieuses Chamberlain et Daladier ». Et il ajoute, en fin connaisseur : « Hélas ! Dans les nations démocratiques, ce qui peut être dit importe souvent autant, et parfois davantage, que ce qui est réellement vrai ». Lorsque j’écoute nombre de responsables politiques, j’ai souvent – trop souvent – l’impression qu’ils se saoulent de leurs propres paroles, et ainsi pensent-ils agir alors qu’ils ne font que s’écouter parler. Certes, j’accorde une importance primordiale à la parole, mais pas à celui qui s’écoute parler ; car celui qui s’écoute parler s’économise toute action. Sa griserie verbale lui tient lui d’action.

Emmanuel Berl a toujours eu un rapport extrêmement difficile avec la psychanalyse. Il se laisse tenter à trois reprises ; mais dès la première séance, ce contradicteur invétéré se rétracte et déclare que le psychanalyste est plus atteint que lui lorsqu’il ne retourne pas la situation avec sa dialectique aussi brillante que pénétrante.

« Or, moi, fils unique, gâté d’autant plus par ma famille qu’elle n’était nullement pauvre mais très éprouvée par la maladie et par la mort, l’univers ne me semblait pas hostile, et mon caractère n’était pas nonchalant. C’était ma violente envie de nager qui me faisait me raidir et couler. De même, mes professeurs de mathématiques m’accusaient de ne pas mettre assez de bonne volonté à les suivre ; mais tout au contraire, de la bonne volonté, j’en mettais trop ; à cause d’elle, je m’épuisais à comprendre ce qu’ils disaient avant qui ne l’eussent dit ; anxieux de les suivre, je me hâtais et je ne parvenais plus à marcher de leur pas ; la peur d’être stupide me faisait le devenir. Voyant certains de mes camarades les comprendre sans aucun effort, j’en faisais d’autant plus pour les rattraper, et m’enlisais encore davantage dans mes propres sables. » (« Rachel et autres grâces »).

C’est exactement mon histoire, avec les mathématiques. A la lecture de ces lignes, je me suis revu à l’école, anxieux et accablé. Moi aussi je m’épuisais à comprendre ce qu’ils disaient avant qui ne l’eussent dit et je conçus un terrible sentiment d’infériorité en voyant des élèves résoudre des problèmes (de mathématiques mais aussi de physique) avec une facilité qui m’était interdite. Certains semblaient même les résoudre négligemment, sans y penser. Je voyais en eux des Himalaya d’intelligence, avec un Q.I. proche de celui d’Albert Einstein ou de Max Planck.

Dans la biographie pionnière que Bernard Morlino (né en 1952, il avait donc entre vingt-deux et vingt-quatre ans lorsqu’il rencontra Emmanuel Berl) a consacrée à Emmanuel Berl (« Emmanuel Berl – Les tribulations d’un pacifiste », La Manufacture, 1990), il y a ce court avant-propos que je rapporte dans son intégralité : « Si un traducteur doit respecter, un biographe doit s’effacer, dans la mesure du possible. J’ai donc essayé de retrouver la pensée d’Emmanuel Berl, par l’intermédiaire de ses écrits, mais aussi grâce aux conversations que j’ai eues avec lui entre 1974 et 1976. J’ai toujours noté, sur un carnet, ses propos qui me semblaient importants. J’ai replacé toutes ses observations et toutes ses critiques dans le contexte de l’époque, selon le principe de la chronologie pure. Qu’a-t-il dit à telle date ? En définitive, j’ai l’impression qu’Emmanuel Berl comprenait parfois son temps quand les autres se contentaient souvent de le vivre ». Emmanuel Berl comprenait parfois son temps quand les autres se contentaient souvent de le vivre…

« Il m’a semblé évident que, dans la querelle de Bossuet et de Fénelon, Bossuet avait tort. Ni l’un ni l’autre n’avait vécu la vie des mystiques, mais Fénelon les comprenait et Bossuet ne les comprenait pas. Fénelon était beaucoup plus intelligent et inquiet. Aucun romancier d’ailleurs n’a mieux connu ses héroïnes qu’il n’a connu ses pénitentes ; jamais, il ne leur aurait dit, avec Pascal : “Pratiquez et vous croirez”, ce qui n’est pas vrai et me paraît un peu répugnant. Il leur disait : “Taisez-vous et Dieu vous parlera” – sous-entendu : peut-être… » (« Rachel et autres grâces »)

On a comparé Emmanuel Berl à Marcel Proust (je l’ai fait très vite et spontanément) mais aussi à Benjamin Constant pour son inclinaison à l’autodestruction. Le souvenir tourbillonne et son écriture fluide et limpide suit son mouvement. « Sylvia », autopsie de son milieu familial où s’entremêlent son obsession de l’amour et celle de la mort, est selon moi son chef-d’œuvre. Marcel Arland a lu ce livre deux fois en quinze jours et il le compare à Alfred de Musset, subjugué par cette « confession d’un enfant du siècle », dénué de toute complaisance dans le réquisitoire contre lui-même.

Emmanuel Berl a beaucoup étudié la télévision. Il s’est d’emblée posé le problème de l’image qui tend à pousser toujours plus de côté l’écrit.

« La fin de la IIIe République » (publié en 1968) lui donne l’occasion de régler ses comptes avec 1940. Ces pages sont un compromis entre le livre d’histoire et le livre de chroniques et de souvenirs. Plus personne ne pourra déclarer ni même insinuer qu’il fut vichyste. Ceux qui vécurent le 10 juin 1940 savent qu’il était impossible en 1942 d’être à la fois pour Vichy et l’ami d’André Malraux. « J’ai écrit le deuxième et le troisième discours de Pétain, je n’en ai aucune honte, je le ferais encore si j’avais à le refaire », écrit-il. A peine un mois après les avoir écrits, il cesse tout rapport avec Vichy. Il reconnaît toutefois n’avoir pas été assez indigné par l’armistice, une trahison envers l’Angleterre ; car si elle n’avait pas gagné, l’armistice apparaîtrait dans l’Histoire comme une monstruosité.

« Il va de soi que n’ayant aucune idée de ma propre religion, je n’en avais pas non plus sur celles des autres. A force d’assister aux messes d’enterrement ou de mariage, j’avais compris qu’il fallait m’incliner devant le Saint-Sacrement, me lever à l’Élévation, mais je ne savais pas pourquoi. » (« Rachel et autres grâces »)

Parmi ses multiples interrogations, il pressent que l’idylle de la technologie et de l’humanisme aura une fin. Il n’aime pas Friedrich Hegel et sa totalité, il lui préfère Søren Kierkegaard et son individualisme. Il envisage un peuple comme un ensemble d’individus soucieux de leurs différences. La masse appelle le dictateur qui fait d’elle l’instrument de sa propre servitude. Il écrit : « La société changera quand les hommes ne voudront plus avoir de voiture et qu’ils préféreront jouer au bilboquet », une considération beaucoup plus sérieuse qu’il n’y paraît.

 Olivier Ypsilantis 

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En souvenir d’Emmanuel Berl – 1/2

 

En Header, le château de François de Salignac de La Mothe-Fénelon, en Dordogne, un homme auquel Emmanuel Berl voua un culte tout au long de sa vie.

 

« Je sais trop que ma mémoire est infidèle non moins qu’oublieuse : la plupart de mes souvenirs, elle les a perdus ; ceux qu’elle a gardés, elle les a changés. Pareille aux conservateurs de musées que Renoir dénonçait, et qui, sous couleur de les sauver, gâchent les tableaux qu’on leur confie. » (« Présence des morts »)

Emmanuel Berl le fénelonien. Début 1913, il se rend en Dordogne pour mieux étudier Fénelon dont la disposition à se méfier moins du monde que de lui-même est précisément la sienne. Le quiétisme le séduit. « Traité de l’existence et des attributs de Dieu » structure des idées qu’il peine à exprimer. Fénelon le subjugue au point qu’il pense acheter l’abbaye où il avait médité « Les aventures de Télémaque » avant qu’Alfred Berl ne le ramène à la raison.

A la veille de la Grande Guerre, Emmanuel Berl le pacifiste relit Fénelon qui écrit dans « Les aventures de Télémaque » : « Les peuples ne sont-ils pas assez mortels sans se donner encore les uns les autres une mort précipitée ». Mobilisé en août 1914, il rejoint son dépôt à Troyes. Lui aussi pense que la guerre ne sera ni très longue ni très meurtrière. Il se retrouve en première ligne, dans des tranchées où suinte l’eau, avec des rats et des morceaux de corps sectionnés ou déchiquetés. Il est enterré par un obus et parvient à s’extraire. Son amie d’alors lui envoie un colis qui contient « Sésame et les Lys » de John Ruskin, traduit et préfacé par Marcel Proust. Emmanuel Berl écrit une lettre de remerciement à son auteur. Une correspondance s’établit entre les deux hommes. Emmanuel Berl perdra toutes les lettres de Marcel Proust dans la boue des tranchées à l’exception d’une seule. Parmi ces lettres, une lettre de soixante-quinze pages sur la jalousie et l’amour. On diagnostique à la radioscopie une bronchite suspecte. Il est réformé. Il pense qu’il va mourir de la tuberculose. Il espère que l’approche de la mort va lui permettre d’atteindre ce qu’il a de meilleur en lui, mais il note dans « Sylvia » : « L’approche de la mort n’ajoutait pas une parcelle au talent que je n’avais pas ». Pourtant, sans vraiment le savoir – le vouloir –, il devient écrivain au cours de sa convalescence.

« Les souvenirs, les désirs, les idées, les images surgissent, par bancs qui se recoupent, se superposent, et chacun est innombrable, et le moindre des éléments qui les composent, dès que je tâche de l’isoler, pour mieux le voir, il grandit, il grossit, jusqu’à ce que je retrouve en lui le pullulement même dont je pensais l’avoir tiré. » (« Présence des morts »)

 

Emmanuel Berl (1892-1976)

 

Dans ses pamphlets, Emmanuel Berl tient le bourgeois dans son viseur ; mais avec la montée du nazisme, il s’en détourne pour pointer la dangerosité de l’État qui devient tout-puissant. Dans Marianne, au cours de l’été 1934, il devise sur la situation économique de l’après-guerre, une période au cours de laquelle l’État contrôle toujours plus le flux des marchandises. L’économie libérale est morte avec la Grande Guerre, en 1914, avec la fermeture des frontières. Ainsi, avant la guerre, les Européens passaient d’un pays à un autre sans passeport. En 1934, il faut de nombreux visas pour se rendre dans un autre pays. Les manipulations monétaires s’opposent au moindre échange de matières premières ou de produits manufacturés. Une volonté autarcique gagne partout et avec elle la liberté recule. Emmanuel Berl observe ce retranchement des économies et pas seulement en Europe. « Après la barrière des tranchées on a élevé la barrière des douanes ». Les monnaies s’effondrent et les nations veulent de moins en moins importer et de plus en plus exporter, une situation qui ne peut qu’exacerber le bellicisme.

« A l’heure même où j’écris, après avoir expliqué aux Français que l’expansion économique était le premier des biens, on leur explique qu’elle engendre des maux graves, auxquels il faut de toute urgence parer ; on leur explique à la fois qu’il faut instituer « le marché commun », pour « libérer les échanges » et qu’il faut stopper les importations par des mesures autoritaires. L’épargne est, alternativement, vertu et péché. « Achetez, achetez, le commerce se meurt. » « N’achetez pas, la monnaie se dégrade. » On flatte l’épargnant : lui seul est sage, lui seul est patriote. Après quoi on le traite de « privilégié », ce qui est chez nous malsonnant depuis 1789, et on le rappelle non sans rudesse au devoir de solidarité. » (« La France irréelle »)

« La France irréelle » paraît en 1957. J’ai retrouvé les lignes ci-dessus il y a peu ; et elles m’ont retenu parce que c’est précisément le diagnostic que je venais de faire devant un ami, avec cette présence de l’État qui s’emploie à guider votre consommation, votre épargne, votre sexualité et j’en passe. Il n’y a pas si longtemps, l’épargnant était respecté dans un pays en faillite permanente pour cause d’État toujours plus endetté ; à présent il est regardé avec une suspicion à laquelle se mêlent des intentions prédatrices. Pour Emmanuel Macron, il serait bon de mutualiser la dette. Ben voyons ! Je me sens européen mais que la France aille grailler sur le dos de l’Allemagne accusée d’excédents budgétaires voilà qui ne me rend pas vraiment fier d’être français ; et voir le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, critiquer le « zéro endettement » de l’Allemagne et l’exhorter à investir a provoqué en moi un très profond agacement ; aujourd’hui encore, l’outrecuidance de ce fonctionnaire me fait serrer les poings.

« J’ai fini par admettre que je n’ai pas à rendre compte de mon passé, puisqu’il me fuit et reste pour moi, quoi que je fasse, « scellé de sept sceaux », mais que je suis comptable des rares lueurs qui ont éclairé, par intervalles, cette masse informe qui est devant moi et qui ne l’est pas. La chair retourne toute seule à la poussière dont elle est faite, la nature boucle toute seule ses propres circuits. Mais, si pauvre qu’on puisse être, on a reçu quelques grâces, ne fût-ce que la découverte inespérée d’une ancolie sur un coteau, d’une jeune fille qui passe dans un jardin public, d’une chanson qui se détache du fond sonore auquel nous ne sommes plus attentifs. Ces choses, discernables seulement du point précis où nous étions placés, nous sentons bien qu’il nous faudrait les retenir et les transmettre. » (« Rachel et autres grâces ») 

Le journaliste René Glotz a résumé l’agacement et l’admiration provoqués par Emmanuel Berl polémiste : « Nous attendions une œuvre : il nous donne mille discussions, subtilités talmudiques, ratiocination emberl… ificotées, vraies acrobaties de l’esprit, arguties et doigts levés… » Certes, l’écriture effilochée d’Emmanuel Berl peut irriter mais elle est à l’image de la vie. On aimerait parfois qu’il simplifie mais il n’est pas philosophe, édificateur d’un système. Le système est volontiers exaltant pour l’intellect, précisément parce qu’il trace des lignes droites dans les broussailles de la vie – mais il n’est pas la vie, en rien. La ligne droite est rassurante – mais elle n’est pas la vie, en rien. Et je ne nie pas sa beauté, je sais même la célébrer. L’écriture d’Emmanuel Berl (comme celle de Marcel Proust) n’est pas un fleuve aux berges stabilisées. Le courant principal est bordé de surfaces d’eau qui ruissellent les unes dans les autres mais aussi dans le courant principal par d’innombrables ruisseaux, certains si tenus qu’il faut ouvrir grand les yeux pour en suivre le cours.

L’ancien poilu Emmanuel Berl constate (avec Jean Guéhenno, lecteur attentif de « Méditation sur un amour défunt ») que la guerre est une tentation permanente et qu’en temps de paix les hommes s’ennuient. Je me permets d’ajouter qu’en temps de paix, les substituts à la guerre se multiplient à mesure que se prolonge ce temps. Notre époque est de ce point de vue particulièrement éloquente.

« Mais nous ne savons pas regarder autour de nous. Notre civilisation règne sur nos vies, les nationalismes n’en continuent pas moins à régner sur les cœurs. Les clameurs qu’ils nous font pousser ne sont que des cris d’enfants devant la montée de la mer. Mais on dirait que ces cris se font d’autant plus véhéments qu’ils deviennent plus futiles. Dans ce monde que la vitesse rend de plus en plus petit, et la technique de plus en plus uniforme, les nations, évidemment, ne peuvent plus être des déesses, elles ne peuvent être que des idoles. Elles restent capables de faire couler beaucoup de sang, mais non pas de pouvoir aux besoins des hommes. Ils ne s’en rendent pas compte. Jamais on n’a autant tant revendiqué le droit d’être indépendants, d’être souverains, d’être différents, quoique jamais les peuples n’aient été aussi évidemment solidaires les uns des autres, et leurs différences aussi atténuées. » (« La France irréelle »)

« Mort de la pensée bourgeoise » (achevé d’imprimer en 1929) fait grand bruit. « Pamphlétaire je suis, pamphlétaire je veux rester (…) Je ne sais pas d’où je viens mais je sais ce qui me pousse ». Il tient un journal de bord de son siècle, observe les fissures qui parcourent le monde de la culture et de la politique ébranlées par le machinisme. Il lance des piques en direction de nombre d’écrivains, et toujours sans jalousie ou amertume. Emmanuel Berl ne connaît pas la jalousie (il est trop porté à l’autodérision pour l’éprouver) et ses piques sont aussi aiguisées que joyeuses. Surtout, il éprouve une sorte d’ivresse pour le bon mot et son sens de la formule (way with words dit l’anglais) est un régal. Il plante ses banderilles avec justesse mais sans jamais s’enorgueillir ou prendre une pause avantageuse. Il n’entre pas dans ses vues de se mettre en valeur et, surtout, en aucun cas de la sorte. Il observe (Emmanuel Berl est un formidable observateur) et plante ses banderilles. Il faut lire ses pages sur l’homosexualité. J’en donne quelques courts extraits : « L’inversion est ou n’est pas chez une personne donnée (…) On n’en fera pas un problème sur lequel il soit possible de prendre parti. Je voudrais que les invertis pratiquent sans être inquiétés la sodomie et renoncent à un sodomisme qui devient une sorte de nationalisme avec cérémonie et fanfares, haine de l’étranger, culte des grands hommes, panthéon des invertis célèbres et, sous l’arc de triomphe, la tombe du pédéraste inconnu. » Chez Emmanuel Berl, une question en pousse une autre. Dans l’homosexualité, il condamne le conformisme qu’établit la tolérance. Lorsqu’on brandit l’étendard de sa sexualité, on rejoint le cléricalisme, le nationalisme et la bourgeoisie. Les conformismes se sont aujourd’hui légèrement déplacés mais ils subsistent et se sont multipliés, et parmi ces multiples conformismes, l’homosexualité, le féminisme, le racisme, l’islamophobie et j’en passe. Devant tel ou tel conformisme, il n’est pas rare que je pense : qu’est-ce qu’Emmanuel Berl aurait dit ? Lorsque je parcours la très longue galerie marchande des conformismes d’aujourd’hui, je pense volontiers à lui et à Karl Kraus, et je m’efforce d’imaginer ce qu’ils auraient écrit à ce sujet. Ils restent terriblement modernes.

« De tous les écrivains français, Montaigne reste celui auquel j’ai été le plus fidèle. Je ne l’ai pas découvert comme Giotto, j’ai plutôt rôdé autour de lui constamment, depuis que j’ai possédé des livres autres que ceux de la Bibliothèque Rose ; je ne l’ai jamais beaucoup lu, mais je n’ai guère cessé de le lire et de l’emporter avec moi ; il est arrivé que je le délaisse, non pas que je lui préfère un autre. Sa présence ne m’a pas toujours réconforté, son absence m’a toujours été pénible. Platon et lui sont les seuls que j’aie supportés à la mort de mon père. Mais j’ai toujours su que Montaigne était Montaigne, que Platon était Platon, j’aimais à les lire, mais cela me donnait bonne conscience et je recevais des pourboires pour les avoir lus : ma famille s’en félicitait. M. Musurus m’en récompensait par un pot de miel de l’Hymette qu’il m’envoyait d’Athènes, en souvenir de Platon. » (« Rachel et autres grâces »)  

La finesse d’Emmanuel Berl suscite l’admiration de quelques-uns et l’agacement de beaucoup, l’agacement n’interdisant pas l’admiration. On le taxe de « subtilité judaïque » ; il écrit à ce propos : « Je suis fatigué de la critique raciste. Passe encore pour les racistes : il faut bien qu’ils fassent leur métier. Mais il y a trop de gens à tendances révolutionnaires et à ambitions littéraires qui, après avoir établi devant moi leur foi et leur érudition marxistes, terminent par un petit couplet antisémite. (…) Je voudrais bien qu’ils s’expliquent. S’ils sont antisémites, qu’ils le disent, s’ils ne le sont pas, pourquoi désigner par le mot “juif” ce qui leur déplaît ? »

Emmanuel Berl est libre, il n’est la voix d’aucun parti, d’aucune coterie et, de ce fait, il désarçonne tous ceux qui l’attaquent. Sa liberté de parole lui permet de surgir de n’importe quel angle, là où on ne l’attend pas, là où on l’attend le moins et, ainsi, il surprend. Cette liberté ne l’empêche pas de douter de lui-même et de remettre en question jusqu’à la qualité de ce qu’il écrit. Emmanuel Berl n’a jamais fait preuve de la moindre arrogance et sa tendance à se sous-estimer et à se mésestimer est constante. Par l’écriture, il s’efforce de calmer ce sentiment. Il déploie son intelligence, ce qui ne l’empêche pas de commettre des erreurs ; et je suis tenté de dire que c’est précisément son intelligence qui lui fait commettre des erreurs, d’autant plus qu’il écrit beaucoup et avec une facilité déconcertante – mais écrivait-il avec une telle facilité ?

« La foi vaut mieux que le manque de foi, et la fertilité que la stérilité, et la présence de Dieu que son absence. Mais Dieu est aussi dans sa propre absence, il ne s’est pas seulement réservé l’être, il s’est aussi réservé le néant, lui seul peut dire : je suis ; mais lui seul peut dire : je ne suis pas. La preuve, c’est que nous sentons – affreusement – le vide que laisse son retrait. Car je doute qu’il ait pu être plus visible en relief au temps des patriarches qu’il ne l’est pour nous en creux. » (« Sylvia »)

Lorsqu’il écrit, je l’imagine bondir d’une question à une autre, d’un questionnement à un autre, et toujours avec un air amusé. Par le burlesque, il dénonce les travers de la société de son époque. Il s’intéresse aux femmes – son œuvre est peuplée de femmes. Il observe cette société moderne qui promeut l’érotisme (qui n’est plus que « la tragédie de l’automate ») et qui étouffe l’amour déclaré hors-la-loi. Il exhorte non pas à une plus grande liberté sexuelle mais à plus de gravité : plus de regard et moins de caresses. Il ne s’agit pas de se référer aux refoulements, aux tabous et à la mystique pour faire croire aux couples qu’ils sont tenus par des liens solides, en dehors du plaisir, mais de fondre l’érotisme dans l’amour, d’établir un nouveau pacte entre la femme et l’homme afin d’empêcher la machine d’écraser l’humain. Et cette préoccupation qu’Emmanuel Berl eut dans l’entre-deux-guerres n’est-elle pas toujours actuelle, toujours plus actuelle ? Il écrit : « S’ils n’y parviennent pas, l’érotisme tendra de plus en plus vers le mécanique, l’homme perdra cette nostalgie qui apparaît en 1930 si tragiquement sur son visage. L’amour ne sera plus qu’une série de pollutions dans les repos ménagés à l’intérieur du travail à la chaîne ». Et si le travail à la chaîne tend à disparaître, le monde digital présente danger non moins grand. L’écrasement de l’humain semble en cours, avec cet érotisme triomphant qui considère l’amour comme une vieillerie, une charge inutile.

Emmanuel Berl n’est l’homme d’aucune doctrine. Il se réserve le droit de changer d’avis et de pouvoir dire un jour le contraire de ce qu’il a dit la veille, suite à une information convaincante. Il sait qu’aucune doctrine ne peut espérer rendre le monde meilleur sitôt qu’elle se sera mise aux commandes.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En relisant l’essai de Bence Szabolcsi sur l’effondrement des cultures – 2/2

 

Le monde vieillit et rajeunit dans un même temps ; et dans un même temps, il s’unit et se disperse, se contracte et se dilate.

Le refuge (une île par exemple) ne peut être bâti que par des forces nouvelles et non par ceux qui ne font que se lamenter, car il faut préparer le futur et non défendre un passé qui n’est plus qu’illusion.

L’enseignement doit-il faire tout oublier ou bien préserver la mémoire de tout autant que possible ? Les deux cas sont une erreur mais, de toute manière, le temps nous dispense d’avoir à décider ; ces questions se résolvent à notre insu. Une mémoire allégée facilite la vie des jeunes générations qui démolissent plus encore les ruines et en évacuent les décombres. Mais les souvenirs enfermés ou enterrés ou plus simplement jetés aux ordures reviennent volontiers, le plus souvent indirectement et sans se présenter explicitement comme tels, parfois sans fard et frontalement ; et ils posent des questions oubliées dans les caves et les greniers. Or, qui n’a pas une cave sous les pieds et un grenier au-dessus de la tête ?

A présent qui sont les assiégés et qui sont les assiégeants ? Qui sont les agressés et qui sont les agresseurs ? Le siège d’Aquilée se poursuit et se poursuivra. Mais y a-t-il vraiment siège avec cet éparpillement planétaire et cette interpénétration mondiale ? On joue au billard en Mongolie, un billard comme on en voyait dans la France de Charles Trenet et de Jacques Prévert.

Les sédentaires se souviennent qu’ils ont été des nomades et c’est probablement par cette voie que le souvenir et ses rêveries sont les plus féconds, les plus exaltants. Les peuples nomades détruisirent bien des villes, ils n’étaient ni des architectes ni des urbanistes mais ils n’étaient en rien des primitifs. Il suffit pour s’en convaincre de détailler leur production métallurgique, les pièces de harnachement de leurs montures par exemple, un art qui atteste d’influences diverses, d’une mythologie complexe et d’une technique raffinée. Les tribus germaniques, les Huns puis les Mongols (le plus titanesque des peuples continentaux), pour ne citer qu’eux, voulaient probablement pousser jusqu’aux côtes de l’Atlantique, ils le voulaient confusément car ils ne disposaient pas de cartes. Mais ils savaient que seul l’océan saurait les arrêter, les Mongols surtout.

 

 

Le monde à conquérir, le monde des sédentaires, seigneurs, serfs et bourgeois. Ce monde suscite l’envie des peuples nomades mais aussi leur crainte car il a un degré d’organisation supérieur. Cette crainte, les Mongols la connaissent avant de partir à la conquête de la dynastie Jin. Leur victoire plutôt rapide les enhardit. On connaît la suite. Mais il y a plus, et oublions pour un temps les Mongols, les plus purs des conquérants, ouverts comme leurs espaces, filles et fils du vent. Le Barbare veut s’approprier un savoir mais dans un même temps ce savoir inconnu est volontiers considéré comme dangereux car inconnu. Pourtant il en a besoin pour dominer et durablement. Mais ce faisant ne risque-t-il pas d’être insidieusement dominé par ce savoir qu’il s’est approprié ? Et ceux qui se joignent spontanément aux envahisseurs barbares ne risquent-ils pas de les corrompre ? A en croire certains témoignages, Attila aurait exprimé cette crainte. Car prendre c’est dans une certaine mesure adopter ; c’est aussi pourquoi la nouvelle culture veille ostensiblement à encadrer et modifier l’ancienne. Les temples dédiés à tels dieux ou à telles déesses deviennent des basiliques, les basiliques deviennent des mosquées et inversement comme si souvent en Espagne, suite à la Reconquista, avec ce cas emblématique : la mosquée-cathédrale de Cordoue.

Mais les influences ressemblent aussi à une source vauclusienne et ce n’est souvent que bien après que le monde ancien réapparaît d’une manière ou d’une autre et apporte des réponses à des questions posées par le monde nouveau. « Nous le savons ; il faudra attendre mille ans pour que le païen Virgile puisse être le guide fraternel du chrétien Dante » ; et Bence Szabolcsi conclut : « Pourtant, nous devons savoir – et c’est le plus merveilleux – qu’en même temps, il y aura des réponses aux questions posées mille ans auparavant. »

Je poursuis la lecture de ce petit essai et à chaque page je crois entrevoir la silhouette d’Ernst Jünger, avec cette vision si ample qui décrit ou, plutôt, suggère des mécanismes titanesques où les énergies des sociétés évoquent celles des phénomènes géologiques, entre les secousses telluriques et la tectonique des plaques mais aussi la chute des feuilles qui permet la constitution de l’humus et les germinations à venir. Bence Szabolcsi évoque l’effondrement de la culture médiévale et sa construction fermée (mais était-elle si fermée ?) qui subit une double attaque : l’une venue « d’en bas », l’autre venue « d’en haut », l’une venue des hérétiques et des masses paysannes qui s’en prennent à une société qui les oppresse, l’autre venue des secteurs cultivés de la société désireux de sécularisation. Ces deux attaques sont interdépendantes. L’une s’appelle hussisme, Réforme et révolte paysanne ; l’autre s’appelle humanisme et Renaissance. L’une et l’autre vont ébranler et renverser le monde médiéval vu comme une prison, un obstacle à l’expansion de leurs énergies. Mais s’il y eut volonté de tabula rasa, la nouvelle construction ne pouvait vivre sans l’ancien monde. « Elle ne pouvait pas vivre sans lui et elle finit par tempérer sa haine pour les choses qu’elle trouvait auparavant les plus détestables : elle s’y habitua et fit la paix en l’espace réduit de cent ans. »

Bence Szabolcsi, historien de la musique, consacre la deuxième partie de cet essai à la musique en regard de l’histoire des sociétés et des civilisations. Il note par exemple que les musiques de fin de cycles (et je pourrais en revenir aux trois crises majeures de l’histoire européenne : fin de l’Antiquité, fin du Moyen Âge et XXe siècle) sont considérées comme peu accessibles. En temps de crise, l’homme perd ses points d’appui, ses rapports au monde et à lui-même deviennent moins assurés, moins clairs ; il multiplie les questions, d’où aussi cette musique comme refermée sur elle-même. Mais parallèlement à cette musique, et comme en réaction, se développe une musique plus accessible en guise de distraction. « Il est curieux de constater que le naufrage des sociétés s’accompagne de la musique la plus séduisante, la plus colorée et la plus sensuelle qui soit » écrit Bence Szabolcsi. A propos de naufrage, on peut s’autoriser à penser que l’orchestre du Titanic dans les derniers moments du navire jouait des valses voire des airs de guinguette de préférence à « La marche funèbre » de Berlioz ou à la « Messe de Requiem en ré mineur » de Mozart.

Mais pourquoi les rapports de l’homme à la vie (et à lui-même) se compliquent-ils à certaines périodes – sans que ces rapports ne soient que compliqués –, une situation qui le fatigue et lui fait éprouver un désir de simplicité, sans que lui-même puisse devenir tout à fait simple ? C’est que la vie attire et repousse, alternativement voire simultanément. Quand elle attire, elle simplifie et incite au rapprochement ; quand elle repousse, elle complique et incite à la solitude. Notons que le rapprochement et la solitude peuvent être pareillement décevants. Aux époques de grands bouleversements, l’individualité tend à s’effacer, y compris chez les artistes. Alors que je lis ces lignes de Bence Szabolcsi passe la silhouette d’Ernst Jünger : « Que se passe-t-il donc aux époques de grands bouleversements ? (…) Les lois du développement individuel s’obscurcissent, l’individu, et même l’artiste, ne peut plus parler qu’en tant qu’élément de la masse, comme si les grandes possibilités d’épanouissement et de réalisation individuelle avaient disparu. »

Mais lisez cet essai d’une cinquantaine de petites pages, d’une superbe densité et palpitant. Et si vous le lisez pourquoi ne pas poursuivre avec cet autre petit essai, « Les abus de la mémoire » de Tzvetan Todorov qui y écrit : « Il faut d’abord rappeler une évidence : c’est que la mémoire ne s’oppose nullement à l’oubli. Les deux termes qui forment contraste sont l’effacement (l’oubli) et la conservation ; la mémoire est, toujours et nécessairement, une interaction des deux. La restitution intégrale du passé est une chose bien sûr impossible (mais qu’un Borges a imaginée dans son histoire de Funes el memorioso), et, par ailleurs, effrayante ; la mémoire, elle, est forcément une sélection : certains traits de l’événement seront conservés, d’autres sont immédiatement ou progressivement écartés, et donc oubliés. C’est bien pourquoi il est profondément déroutant de voir appeler « mémoire » la capacité qu’ont les ordinateurs de conserver l’information : il manque à cette dernière opération un trait constitutif de la mémoire, à savoir la sélection. »

Olivier Ypsilantis

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En relisant l’essai de Bence Szabolcsi sur l’effondrement des cultures –1/2

 

Dans cet article, je rends compte d’une lecture tout en y insérant des réflexions personnelles suscitées par certains passages, un exercice vivifiant que je pratique volontiers.

Au début des années 1900, un petit livre attira mon regard chez un bouquiniste de Toulouse, un essai d’un Hongrois, Bence Szabolcsi, surtout connu comme historien de la musique. Ce petit livre : « Les cigognes d’Aquilée » sous-titré « De l’effondrement des cultures ». Ce titre est inspiré d’un légende rapportée au VIe siècle par deux historiens, un Goth et un Byzantin, et relative au siège et à la prise de la ville d’Aquilée par les Huns d’Attila, une situation qui évoque celle de l’homme contemporain (cet essai a été écrit en 1964/65) qui se voit assailli par des Barbares, mais qui dans ce cas ne peut que difficilement lui prêter un visage aux traits définis, d’où une inquiétude lancinante qui l’incite à rechercher une nouvelle patrie.

Sans jamais me laisser envahir par cette inquiétude, il m’arrive régulièrement dans la belle et calme Lisbonne de considérer un planisphère et me m’arrêter sur certains points, des îles généralement, comme ces neuf îles de l’archipel des Açores ou São Tomé e Príncipe, en me disant qu’un jour peut-être, au cas où, je pourrais y établir une thébaïde.

Dans notre monde de surmédiatisation, d’hypermédiatisation même, un puissant recul est nécessaire pour faire taire cette inquiétude ou, tout au moins, lui faire face et l’affronter. Il ne s’agit pas de la fuir mais de la considérer avec un certain recul voire un recul certain, d’adopter un point de vue panoramique, et c’est ce que je vais faire en compagnie de Bence Szabolcsi, avec l’aide de Bence Szabolcsi.

 

Bence Szabolcsi (1899-1973)

 

Bence Szabolcsi m’invite donc à considérer l’histoire européenne. Il perçoit trois grandes crises, des crises générales et prolongées, des effondrements progressifs le plus souvent imperceptibles lorsqu’ils sont en cours et qui ne sont lisibles qu’avec du recul. Ceux qui en prennent note sont volontiers traités de pessimistes, de grincheux, de barbons, d’empêcheurs de danser en rond. Ces trois crises : la désagrégation de la culture antique (fin de l’Antiquité) / de la culture médiévale (XVe et XVIe siècles) / de la culture européenne (époque contemporaine). La dernière de ces crises est toujours en cours – je rappelle que cet essai date du milieu des années 1960.

Cette vision de l’histoire évoque le célèbre principe attribué à Lavoisier et selon lequel « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » ; autrement dit, chaque désagrégation sous-tend ou est sous-tendue par une expansion faite d’apports et d’assimilations. Ce qui assaille et provoque un mouvement de contraction prépare une dilatation ; et ce qui assaille : des hordes ou des découvertes scientifiques, des nouveautés technologiques et tant d’autres choses…

Notre psychologie collective et individuelle subit cette contraction / dilatation, compression / expansion généralement avec inquiétude, avec le désir de revenir en arrière – impossible – ou de fuir – possible, mais à quoi bon ? Nous finissons toujours par être rattrapés, d’une manière ou d’une autre.

Fracture et ouverture de systèmes avec les trois crises ci-dessus nommées : IIIe siècle, les peuples de l’Empire romain obtiennent droit de cité (voir les Goths) ; les premières colonies européennes (à partir du XVIe siècle) imposent aux Européens, même s’ils l’admettent à contre-cœur, qu’ils ne sont plus seuls. Et Bence Szabolcsi a cette très pertinente remarque : « Robinson et Gulliver sont des romans du pays le plus colonisateur ; et avec eux naquit un nouveau relativisme ». Il y aurait une immense étude à écrire à partir de cette remarque. Auparavant les distances s’allongeaient, elles se sont mises à diminuer, à ne cesser de diminuer. Les bouleversements titanesques du XXe siècle (et le XXIe siècle en annonce de plus imposants encore) ont achevé de mondialiser le monde.

Le monde se mondialise sans trêve depuis qu’il est monde, depuis que l’homme s’est fait bipède ; simplement, au cours de certaines périodes, ce phénomène connaît une accélération ou est mieux perceptible car moins diffus ; et ce sont des périodes de crise – celle que nous vivons est considérable avec la densification et la rapidité des communications et de l’information. Cette mondialisation en constante accélération est autant dilatation que contraction. A présent, les distances sont abolies ou presque. Le XXe a précipité les crises, les désagrégations, et je pourrais en revenir à l’un des concepts centraux de Zygmunt Bauman, la liquidity. Ci-joint un riche article intitulé « Zygmunt Bauman’s contribution to the dicourse on a risk society » de Dusanka Slijepcevic, article qui fait en partie écho au livre de Bence Szabolcsi, « Les cigognes d’Aquilée – De l’effondrement des cultures » :

https://www.researchgate.net/publication/323641537_Zygmunt_Bauman’s_contribution_to_the_discourse_on_a_risk_society

Le XXIe siècle poursuit cette désagrégation et en accéléré, précipitant les crises et en tous sens, une désagrégation générale et, plus encore, une liquéfaction de tout. Le mouvement uniformise le monde. On peut le déplorer ou s’en réjouir, c’est ainsi. J’ai cité Zygmunt Bauman, Bence Szabolcsi cite José Ortega y Gasset. A dire vrai, j’ai pensé à lui dès les premières lignes de cet essai. Il cite plus précisément « Esquema de las crísis » (1932) dans lequel on retrouve des idées-forces présentes dans « La rebelión de las masas » (1929). C’est un livre particulièrement convainquant dont je rendrai peut-être compte dans un article. Simplement, les hommes ayant perdu leur monde, ébranlés dans leurs convictions, se raccrochent furieusement à un monde qui se crispe, opprime et organise à outrance, et n’envisage l’homme que comme élément d’une organisation de masse.

Et il a l’oubli. A la fin du XVIIIe siècle, Edward Gibbon, très optimiste, déclare qu’une invasion barbare n’est plus à redouter parce que la civilisation européenne a les moyens de se défendre mais aussi parce qu’elle ne peut oublier ce qu’elle a su, une affirmation qui aujourd’hui prête à sourire et tristement. Le XXe siècle lui a apporté un terrible démenti. Et j’en reviens à José Ortega y Gasset, à « La rebelión de las masas » : le Barbare ne vient pas de l’extérieur mais principalement de l’intérieur. Par ailleurs, les sociétés oublient facilement, trop facilement. Des individus se souviennent et prennent des notes, mais les masses n’ont pas de mémoire ; c’est pourquoi elles sont malléables, manipulables à l’envi. Le progrès tel que l’envisagent les scientistes est d’une ridicule naïveté. Des savoirs se perdent et dans tous les domaines – voir par exemple l’architecture et l’urbanisme, l’art sous toutes ses formes, mais aussi le droit, la morale, l’éthique… Toutefois, le principe négatif de l’oubli est accompagné d’un principe positif qui est le renoncement, un désir de disparition, de mort même si la mort est redoutée. Lire à ce propos « L’époque de Constantin le Grand » de Jakob Burkhardt et « L’automne du Moyen Âge » de Johan Huizina. Ces livres rendent sensible des atmosphères de défaite à des époques fort différentes, très complexes dans leurs causes, perceptibles avec ce phénomène de façade trompeuse, caractéristiques des époques de transition sans exception. Façades trompeuses… Il n’y a pas que l’effondrement des anciennes croyances et certitudes, il y a que derrière ces façades il n’y a que mort, folie, souffrance, dépravation, ce dont des artistes de l’Expressionnisme allemand ont rendu compte sans concession. On ne peut alors que vouloir fuir ; mais comment et où ? Chaque époque se caractérise aussi par un certain mode d’évasion (une fois encore, il y aurait un article à écrire à ce sujet) avec différents types d’hommes, des hommes qui à l’occasion dépassent le présent et envisagent le futur en toute indépendance. Parmi eux des scientifiques, des artistes, des poètes, des politiques, des religieux, etc. Des intellectuels quittent Aquilée assiégée pour une île (qui peut être envisagée dans un sens métaphorique) ou passent à l’ennemi afin d’accélérer le processus de désagrégation et mieux entrer dans le futur, tandis que d’autres restent sur place et s’efforcent de défendre l’ordre ancien et sur divers modes, entre autoritarisme et lamentations. Je me garde de juger les uns et les autres car je fais mon miel chez les uns et les autres et ma colère peut être provoquée par les uns ou les autres.

En relisant ce petit essai gorgé d’énergie me revient la haute figure de Gengis Kahn et son peuple, peuple-monde, destructeur mais aussi et d’abord assimilateur, peuple fécondateur sans lequel la Renaissance est difficilement explicable. Les Mongols sont des mal-connus et ils trop souvent présentés comme des créatures d’effroi exclusivement occupées à tuer et détruire. C’est pourquoi je me suis efforcé, modestement, sur ce blog, d’en rehausser le souvenir et de souligner la force positive qu’ils portaient en eux, une force libre de toute idéologie, de toute religion, de toute idéologie religieuse. Le peuple mongol fut bien un peuple-monde, universel, ouvert, avide de conquêtes mais aussi et d’abord de connaissances, des connaissances qu’ils surent recueillir (pour mieux conquérir il est vrai) chez la plus grande civilisation d’alors, la Chine. Peu d’Européens et, plus généralement, peu d’Occidentaux comprennent le phénomène mongol, son importance à un moment donné et à l’échelle planétaire.

Si quelque chose se perd ou ne s’est pas vraiment réalisé, quelque chose s’est de ce fait réalisé. Et permettez-moi de vous citer un passage du livre de Bence Szabolcsi, passage qui me fait irrémédiablement penser à Ernst Jünger, même amplitude et même énergie spatio-temporelle : « Car on a beau faire : le monde ne supporte pas ses anciennes limites, et que nous le voulions ou non, il veut grandir, s’étendre. Il se peut, il est même probable, que cette expansion aille de pair avec la disparition des anciennes beautés. C’est l’éternelle amertume des anciens, des vieux, des insatisfaits et des mécontents. Et ils ont raison, puisque quelque chose disparaît effectivement, qui n’est toutefois pas la beauté, mais une sorte particulière de beauté, un certain goût, un certain paysage, une certaine harmonie, un équilibre, une force d’expression. Parfois, cela disparaît pour quelques siècles – pour réapparaître très longtemps après, ou peut-être jamais. Nous avons déjà cité les données de Burckhardt à propos du déclin des Romains et de l’affaiblissement de leur talent figuratif (ce qui, d’après lui, va de pair) entre le IIe et le IVe siècles, comme en témoignent les statues et les peintures aux yeux écarquillés, la perte d’individualité des personnages, le processus qui aboutit à l’art de la mosaïque et trouve son véritable terrain dans les symboles ecclésiastiques. A la fin du Moyen Âge, la découverte de la laideur plébéienne, du tordu et du monstrueux, de la caricature est un fait universellement connu ; Grünewald, (en partie Dürer), Bosch et Brueghel en sont des exemples. Et à notre époque, pensons à l’apparition de l’art machinal et de masse, irréaliste et surréaliste, des modes de représentation angoissés non-figuratifs, brumeux et massifs, amorphes. »

La mondialisation du monde n’est en rien un phénomène nouveau, il faut insister sur ce point car par manque de culture historique – de recul –, ils sont nombreux à penser que notre époque se distingue de ce point de vue et radicalement de toutes celles qui l’ont précédée. On peut simplement noter que ce phénomène continu connaît tout au plus une relative accélération ; et il va de pair avec une barbarisation du monde. J’ai pris note de ce phénomène dans différents pays où j’ai durablement vécu, aujourd’hui le Portugal, Lisbonne. Lisbonne endormie il y a peu, vieillissante et avec un parc immobilier très dégradé, et qui aujourd’hui se relooke, où les valises à roulettes sont partout (leur bruit sur le pavé !), avec Uber et Airbnb, prolongations des vols Low Cost, le tout activé par Internet, par les téléphones mobiles et plus encore les smartphones. Les restaurants portugais à caractère familial, à la nourriture savoureuse et copieuse, sont remplacés par des espaces épurés avec nourriture elle aussi épurée où sont généralement servis breakfasts et brunches. Cette massification est animée par l’individualisme consumériste qui achève de gagner les recoins encore préservés de la planète. J’en prends note, sans me plaindre, j’en profite à l’occasion, mais il est vrai que je regrette les voyages tels que je les pratiquais dans ma jeunesse, dans les années 1980 et 1990, où le dépaysement – le si précieux dépaysement sans lequel le voyage ne vaut (presque) rien – était partout, à Lisbonne par exemple. Sans lui le voyage n’est d’ailleurs plus voyage, il n’est que déplacement. C’est ainsi. Par l’attention je m’efforce de pourtant de faire de chaque déplacement un voyage – et l’écriture m’y aide.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Otto Weininger, un Juif antisémite.

 

Cet article prend appui sur l’étude de Jacques Le Rider, « Le cas Otto Weininger. Racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme ». Il fait en quelque sorte suite à l’article sur Otto Weininger publié sur ce blog même, le 1er septembre 2017, « Otto Weininger, une bien étrange figure de la littérature » :

https://zakhor-online.com/?cat=2871

Dans « Sexe et caractère » (Geschlecht und Charakter), on trouvera un chapitre (le XIII) d’une trentaine de pages « qui constituent une des plus impressionnantes sommes d’antisémitisme métaphysique ». Dans ce qui est son livre majeur (Otto Weininger s’est suicidé à l’âge de vingt-trois ans), l’auteur s’en prend au judaïsme après avoir dénoncé la féminité. Nous allons voir comment. Je tiens à préciser que je rends compte de cet écrit animé par la curiosité et le désir d’apprendre, toujours. Je ne cautionne en rien ses conclusions et ses suggestions pour lesquelles j’éprouve, je dois le dire, du dédain auquel se mêle de la pitié. Pauvre homme ! Il ne s’est guère supporté et s’est tiré une balle en plein cœur.

Peu habitué à la modestie et à la prudence, Otto Weininger reconnaît pourtant que la question des origines du judaïsme est des plus difficiles ; aussi la laisse-t-il de côté pour analyser ses particularités psychiques. Pour celui qui a lu le livre en question d’Otto Weininger dans son intégralité, le chapitre sur les Juifs ne détonne pas dans ce traité de psychologie différentielle des sexes puisque selon l’auteur le judaïsme est imprégné de cette féminité, contraire à toutes les valeurs masculines.

 

Otto Weininger (1880-1903)

 

Antiféminisme et antisémitisme se donnent volontiers la main, ce que Léon Poliakov note dans « Histoire de l’antisémitisme, IV : L’Europe suicidaire ». Femmes et Juifs sont marginalisés. Ainsi Hannah Arendt analyse la double marginalité vécue par Rahel Levin (1771-1833), juive et femme émancipée. Chez Otto Weininger, la femme et le Juif représentent le négatif. Mais la judéité n’est pas qu’un sous-ensemble de la féminité puisqu’il accorde aux Juifs la possibilité d’accéder à l’humanité supérieure, ce qui ne saurait être le cas de la femme… Il écrit : « Les Juifs ne représentent à mon avis ni une race, ni un peuple, encore moins une confession religieuse. On ne peut considérer le judaïsme que comme une tournure d’esprit, une constitution psychique, qui concerne tous les humains comme une virtualité et dont le phénomène historique du judaïsme n’a été que la manifestation la plus grandiose ». Otto Weininger n’est donc pas « raciste » et son argumentation ne fait pas appel à la biologie. Son antisémitisme ne procède pas du mouvement pangermaniste ou de quelque zèle religieux. Il ne parle pas des femmes et des hommes mais de la féminité et de la masculinité – la virilité. La judéité devient « une idée au sens platonicien », car « il existe des Aryens qui sont en fait plus juifs que les Juifs ». Il ajoute que les antisémites sont les plus imprégnés de judaïté ; les philosémites sont quant à eux purs de toute judaïté car ils ne savent pas de quoi il s’agit. Ainsi Richard Wagner, pour ne citer que lui, devait avoir beaucoup du Juif en lui pour être aussi antisémite et « voilà pourquoi les plus virulents antisémites se trouvent parmi les Juifs ». Il attribue au Juif les traits de caractère de la féminité qu’il a analysés dans les chapitres précédents. Le Juif n’a pas de personnalité propre, ni d’élévation morale. L’homme débauché tient du Juif, la sexualité étant l’élément naturel du Juif. Il n’a pas d’âme, ignore l’aspiration à l’immortalité, ne comprend rien à la Nature, incline aux réductions matérialistes. La science juive décompose, analyse et détruit tout ce qu’elle envisage. La critique d’Otto Weininger de la féminité et sa colère antisémite culminent dans une Kulturkritik de son époque, la plus juive et la plus féminine de tous les temps, avec l’esprit de modernité (déclaré juif) et la célébration de la sexualité comme valeur suprême. Le Juif ne sait que s’agglutiner en groupes de circonstance, d’où son incapacité à fonder une société ou un État stable. Il se rallie aux mouvements qui sapent l’État de droit, soit l’anarchisme, le communisme, etc. Et sans que nous sachions pourquoi, il s’en prend aux Anglais. Il n’y a pas de génie anglais nous dit-il (?!) et les deux seuls penseurs respectables sont écossais (Adam Smith et David Hume). Il reconnaît toutefois aux Anglais un véritable génie dans l’humour, contrairement aux Juifs qui ne connaissent que la moquerie mesquine.

Après avoir épuisé le parallèle féminité/judaïsme, Otto Weininger souligne l’irréductible originalité de ce dernier. Résumons. La femme est une chose inerte à laquelle l’homme donne forme ; le Juif qui incarne la force du négatif peut engager une relation dialectique et créatrice avec l’Aryen. Le Juif nie tout, les fois et les systèmes ; de ce fait, la religion juive est sans dogme, elle n’est que tradition historique codifiée. Le Juif ne doute pas, il ironise. Il vit dans l’ambiguïté, la duplicité, la multiplicité : mais il peut être sauvé et fuir sa situation d’orphelin de Dieu sur terre. Avant le Christ, le judaïsme recelait une virtualité positive et une virtualité négative. Le Christ est celui qui a surmonté la négation par excellence, soit le judaïsme, pour accéder à l’affirmation, soit le christianisme. Après le Christ, l’antique Israël se divisa en Chrétiens (l’être) et en Juifs (le non-être). Otto Weininger se convertit au cours de l’été 1902. Espérait-il faire de « Sexe et caractère » le nouvel évangile de ses contemporains juifs ?

La femme ne connaît la re-naissance (Wiedergeburt) que par l’homme ; le Juif peut trouver en lui-même la force de se régénérer et, ce faisant, il peut être capable du meilleur car il porte en lui les plus hautes virtualités. L’humanité n’a de choix qu’entre : féminité/virilité, judaïsme/christianisme, néant/Dieu. « Sexe et caractère » fait la synthèse des passions intellectuelles d’une génération et, notamment, de l’antisémitisme autrichien qui a précisément l’âge d’Otto Weininger. (Je me permets une parenthèse. Cet écrit d’Otto Weininger est un salmigondis et j’ai travaillé à cet article non sans dégoût. Mais le désir de connaissance et une volonté d’honnêteté intellectuelle m’ont incité à me pencher sur ce cas, intéressant non pas en tant que tel mais, ainsi que je viens de l’écrire, comme synthèse des passions intellectuelles d’une génération et, notamment, de l’antisémitisme autrichien.)

Je n’entrerai pas dans l’histoire des Juifs autrichiens à partir de l’émancipation (1867) et me contenterai de quelques repères : Karl Lueger (1844-1910) et Georg von Schönerer (1843-1921) auprès desquels Adolf Hitler reconnaît avoir une dette. Georg von Schönerer qui se convertit en 1900 au protestantisme méprise le catholicisme romain presqu’autant que le judaïsme et paraît très proche d’Otto Weininger par l’inspiration. Le programme de Linz (publié en 1882 par la fraction « nationale-allemande » fondée par Georg von Schönerer) bénéficie de la collaboration de deux Juifs, Heinrich Friedjung et Victor Adler, un programme avec idées socialisantes, plan de démantèlement de la monarchie habsbourgeoise et rapprochement des Allemands d’Autriche du Reich. L’antisémitisme devient central dans le programme de 1885 de Georg von Schönerer car il juge que pour mener à bien les réformes qu’il propose, il faut commencer par en finir avec l’influence des Juifs dans la vie publique. Ce fanatisme lui apporte quelques succès électoraux mais finit par l’isoler. Certes, cet individu n’a guère modifié l’évolution politique (sauf dans les corporations d’étudiants) mais il a habitué l’opinion à un antisémitisme d’une violence particulière.

Houston S. Chamberlain (1855-1927) a été un Viennois d’adoption et Otto Weininger l’a rencontré. « Les fondements du XIXe siècle » (Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts), paru en 1899, à Vienne, a été grandement influencé par « Sexe et charactère ». Ce livre de Houston S. Chamberlain est un jalon important dans la production pseudo-philosophique qui se poursuivra avec « Le déclin de l’Occident » (Der Untergang des Abendlandes) d’Oswald Spengler pour aboutir au « Mythe du XXe siècle » (Der Mythus des zwanzigsten Jahrhunderts) d’Alfred Rosenberg. Jacques Le Rider fait remarquer : « Le même jargon lyrico-métaphysique, le même ton péremptoire dans les affirmations hasardeuses, la même enflure encyclopédique caractérisent ces ouvrages dont l’antisémitisme, à des degrés divers, est un thème constant ». Le livre de Houston S. Chamberlain eut un succès de masse mais il fut également apprécié par des esprits très fins, parmi lesquels Karl Kraus (sa grande intelligence l’incitait aux pires paradoxes) qui en fit la promotion dans sa revue Le Flambeau (Die Fackel) où Houston S. Chamberlain publia plusieurs articles.

Otto Weininger semble vouloir faire mieux que ce Britannique, Houston S. Chamberlain, passé comme lui du positivisme à la Weltanschauung et à la diffusion des idées de Richard Wagner. Lui aussi s’essaye à une synthèse des théories raciales de Richard Wagner avec l’éthique d’Emmanuel Kant. L’un et l’autre s’entendent à décider qui est juif (« Wer Jude ist, bestimme ich ! ») : ainsi David et le Christ sont aryens, tandis que Moïse et saint Paul sont juifs. La théorie d’Otto Weininger sur le « génie » du Christ procède directement de Houston S. Chamberlain.

Otto Weininger rend compte de la « haine de soi » (Selbsthass), une rupture radicale entre l’âme et le corps (une rupture qui à mon sens doit beaucoup à Platon, Platon qui a en quelque sorte contaminé le christianisme), une maladie que Friedrich Nietzsche a analysée dans « La généalogie de la morale » (Zur Genealogie der Moral. Eine Streitschrift), une maladie qui conduit logiquement à la volonté d’anéantissement par horreur de la vie et de ses conditions fondamentales. Mais Otto Weininger poursuit son exploration du Selbsthass ; il note que Zarathoustra crie vers le ciel car sa haine souille le ciel, une haine créatrice mais tragique car n’ayant su accéder à la grâce et à la religion ; et il conclut : « Jésus se haïssant lui-même jusqu’au jour où son génie fonda le christianisme ». (Otto Weininger commet un grave contresens et, de ce fait, il en prend à son aise : ce n’est pas Jésus qui a fondé le christianisme mais saint Paul – qui a créé le Christ, et tout a suivi). Jésus serait donc le premier antisémite – d’où Jésus aryen, mais dans un sens nullement biologique (racial), aryen spirituellement. A travers cette référence à Friedrich Nietzsche par le Selbsthass, Otto Weininger entrevoit une complicité profonde entre le Juif et l’Allemand, complicité déjà remarquée par Heinrich Heine, avec cette peine causée par l’Allemagne (Leiden an Deutschland) dont souffre l’intellectuel allemand.

A ce stade, il nous faut évoquer au moins brièvement Theodor Lessing (1872-1933), auteur de « La haine de soi : ou le refus d’être juif » (Der jüdische Selbsthaß), publié en 1930, soit un ensemble de six essais. L’auteur donne une explication théologique à cette singularité. La doctrine juive explique le rejet dont souffrent les Juifs par leur culpabilité ; et leurs malheurs seraient destinés à l’expiation de leurs fautes. Theodor Lessing juge que l’humour juif traduit déjà cette « haine de soi » ; et il conclut que c’est l’antisémitisme qui a sauvé les Juifs en tant que peuple, étant entendu que le Juif (éclairé) tend naturellement à l’assimilation. Le sionisme est né de l’antisémitisme. Lorsqu’ils adhèrent à la « germanité » (Deutschtum) plus qu’au judaïsme, les meilleurs esprits juifs passent par la « haine de soi ». Je paraphrase Theodor Lessing qui, par ailleurs, cite des exemples du Selbsthass avant de s’arrêter sur six cas dont Otto Weininger.

Je me permets de renvoyer le lecteur à l’article que j’ai publié sur ce blog au sujet de Theodor Lessing :

https://zakhor-online.com/?p=6640

L’étude du jüdischer Selbsthass mérite un chapitre à part dans l’histoire de l’antisémitisme. Il varie selon les époques, les sociétés et les individus. En effet, et pour prendre des exemples particulièrement massifs, qu’y a-t-il que commun entre l’appréciation de Karl Marx et de Simone Weil quant aux Juifs ? Parmi les analyses les plus pondérées sur le Selbsthass, celle de Hermann Broch qui écrit dans son essai, « Hugo von Hofmannsthal and His Time » : « Il y a un narcissisme collectif qui se manifeste comme “conscience nationale” ou “conscience de classe” et qui se nourrit surtout du style émanant des milieux les mieux installés de chaque groupe. Les “dominés” assimilent le style de la classe supérieure pour participer de son narcissisme, et ils y ajoutent l’orgueil de leur assimilation réussie, ce qui implique qu’ils n’oublient jamais leur point de départ, leur situation originaire d’humiliation. A ce phénomène se rattache le singulier “antisémitisme intérieur” du Juif assimilé qui se souvient de son ancien statut d’individu “à part”, voit le milieu auquel il s’est assimilé avec une certaine distance et se sent “doublement élu” : originaire du peuple élu, il a été aussi élu par la société où il vit. »

Parmi les réactions consécutives à l’antisémitisme qui menace les Juifs en général, et plus particulièrement les Juifs assimilés, il y a celle de Walther Rathenau, soit une réaction forcenée qui prône encore plus d’assimilation. Je résume ses propos : l’État a fait de vous des citoyens afin de vous éduquer en Allemands. Le baptême ne suffit pas et il faudra bien deux générations pour œuvrer à votre renaissance après deux mille ans de misère. Et il invite les Juifs à se regarder dans le miroir afin de prendre conscience de leur degré de dégénérescence corporelle (?!). Parmi les nombreux Juifs rendus euphoriques par l’assimilation, Theodor Herzl. Exclu en 1883 d’une corporation étudiante imprégnée d’antisémitisme à la Georg von Schönerer, Theodor Herzl devient sioniste douze ans plus tard, sans jamais renier son intérêt pour la culture allemande et son wagnérisme. Ses œuvres étaient peuplées de jeunes filles blondes aux yeux bleus et de gentilshommes prussiens. Il voulut faire de l’allemand la langue officielle de l’État juif et il rêva pour le futur Opéra d’Israël de somptueuses représentations de Richard Wagner. Et il y a d’autres marques wagnériennes dans le sionisme de Theodor Herzl.

Jacques Le Rider : « Entre la fureur désespérée de l’assimilation et la tentative d’émancipation par le sionisme, se situe cette catégorie de Juifs assimilés que l’antisémitisme a si profondément ébranlés qu’ils l’intériorisent et succombent au Selbsthass. »

L’utopie d’une fusion harmonieuse des Allemands et des Juifs trouve son expression la plus marquée dans « Germanité et judaïté » (Deutschtum und Judentum) publié en 1916 par le néo-kantien Hermann Cohen qui échafaude le même rêve qu’Otto Weininger, à savoir la synthèse des traditions allemandes et juives au sein d’une humanité débarrassée des différends confessionnels. Le Selbsthass montre que l’assimilation suppose nécessairement, et à des degrés divers, un reniement qui menace la personnalité. Et l’aveuglement de la grande majorité des Juifs allemands (qui vont jusqu’à donner des arguments aux antisémites) est accablant. Les avertissements des sionistes, très minoritaires, glissent comme de l’eau sur une toile cirée.

En décembre 1941, Adolf Hitler profère un jugement consigné par l’adjudant de Martin Bormann : « Dietrich Eckart m’a dit une fois qu’il n’avait connu qu’un juif honorable, Otto Weininger, qui se donna la mort après avoir compris que le Juif se nourrit de la décomposition de la substance des autres peuples. » Dans « Métaphysique du sexe » (Metafisica del sesso), l’un des principaux théoriciens de l’idéologie fasciste, Julius Evola, note : « Otto Weininger, l’unique auteur qui, dans la psychologie des sexes, s’est élevé au-dessus des explications banales des écrivains. » Adolf Hitler a lu Otto Weininger au cours de ses années viennoises ainsi que les écrits de Jörg Lanz von Liebenfels qui met en garde contre l’émancipation féminine et les femmes de l’époque. Dans le livre fondamental de l’idéologie nazie, « Le mythe du XXe siècle », Alfred Rosenberg épaissit la décoction misogyne.

Otto Weininger, un caractère pré-fasciste ? Il ne faut pas oublier un certain esprit « fin de siècle » dont « Sexe et caractère » est un condensé – d’où l’intérêt documentaire de cet écrit. Cet esprit « fin de siècle » a élaboré la plupart des idées qui promouvront et que promouvront les États totalitaires quelques décennies plus tard. Au cours de l’été 1914, Karl Kraus note que Vienne est un terrain d’essai pour la destruction du monde. La Kulturkritik d’Otto Weininger s’est essayée ce terrain.

Olivier Ypsilantis

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Alexandre le Grand et la bataille de l’Hydaspe (Inde)

 

En Header, une scène du film d’Oliver Stone, « Alexander » (2005), montrant la cavalerie des Compagnons chargeant contre les troupes de Porus.

 

J’ai rendu brièvement compte sur ce blog de deux batailles majeures d’Alexandre le Grand : Gaugamèles et Issos. Il y en a d’autres dont celle de l’Hydaspe ; il va en être question. Cet article n’est qu’une invitation à amplifier et approfondir le sujet, à partir articles mis en ligne ou de livres. Reconstituer cette bataille dans tous ses détails est impossible considérant la documentation qu’il nous en reste, considérant que nombre d’écrits concernant Alexandre sont à leur manière romancés – ce qui n’ôte rien au plaisir de la lecture. Et je pense en particulier à l’envoûtante histoire d’Alexandre telle que la rapporte Quinte-Curce. Ainsi, dans son « Histoire de la littérature latine », René Pichon écrit à propos du livre de Quinte-Curce : « On trouve à son histoire ce plaisir fait d’admiration, de surprise et d’inquiétude que suggère un roman d’aventures et de voyages, quelque chose comme un mélange des “Trois Mousquetaires” et de “Sindbad le marin”. » J’ai lu cette histoire presque d’une traite.

Le nom d’Alexandre le Grand amène aussitôt, par associations, les noms de batailles majeures qui furent autant de victoires macédoniennes. Les plus imposantes : Le Granique, Issos, Gaugamèles (Arbèles) et l’Hydaspe avec pour dates respectives : 334, 333, 331 et 326 (av. J.-C.)

L’Hydaspe… Depuis bientôt une décade, Alexandre et son armée avancent dans l’Ouest asiatique. Les Macédoniens, soit le noyau de son armée, le suivent depuis 334. La grogne s’établit : ils aimeraient rentrer au pays. Mais Alexandre a le regard tourné ailleurs, dans la direction la plus opposée à celle de la Macédoine.

 

 

Mai 326, Alexandre franchit l’Indus et se dirige vers l’est. A un peu moins de quatre-vingt kilomètres, il est arrêté par une rivière, l’Hydaspe (aujourd’hui la rivière Jhelum, la plus occidentale des cinq rivières de la province du Penjab.) Et c’est là qu’il va remporter ce que nombre d’historiens considèrent comme sa dernière victoire majeure, la bataille de l’Hydaspe, qui s’est déroulée en un lieu aujourd’hui situé au Pakistan. Cette victoire est d’autant plus remarquable qu’Alexandre dût affronter un environnement naturel totalement inconnu, inquiétant, et un adversaire qui avec ses nombreux éléphants constitua sur le champ de bataille une terrifiante muraille.

La bataille de l’Hydaspe est considérée par de nombreux historiens comme le plus formidable défi relevé par Alexandre. Mais il n’avait pas le choix ; s’il voulait poursuivre, il lui fallait vaincre Porus, faire sauter ce verrou.

L’avancée d’Alexandre en Inde commence sans grandes difficultés. Chemin faisant il se rallie de nombreux princes, ce qui explique en partie sa victoire sur l’Hydaspe. Il nourrit l’espoir de se rallier Porus et, à cet effet, il lui envoie un émissaire afin de l’inviter à traiter. Mais Porus refuse par fierté ; cette proposition le placerait dans la situation d’un vassal face à son suzerain ; et il fait savoir qu’il affrontera Alexandre dans une bataille qui devrait être décisive. L’assurance de Porus tient en partie à cette rivière, l’Hydaspe, une rivière large et profonde, animée par un courant rapide, rien à voir avec la rivière Granique. Porus sait que lorsqu’Alexandre et son armée se présenteront devant l’Hydaspe ses eaux seront grossies par la mousson et la fonte des neiges de l’Himalaya.

Porus espère donc qu’Alexandre soit contraint d’attendre la fin de la mousson pour traverser la rivière ou bien de revenir sur ses pas. En attendant l’arrivée de son adversaire, Porus dispose son armée sur la défensive, le long de la rivière. L’importance de cette armée n’est pas connue avec précision. On peut toutefois estimer qu’elle comprend entre vingt mille et cinquante mille fantassins, plus de deux mille cavaliers, quelque deux cents éléphants et plus de trois cents chariots de guerre. Porus ne sait pas vraiment à qui il a affaire. Les eaux de l’Hydaspe et ses éléphants le rassurent, il attend. Or, une position strictement défensive n’est pas toujours – est rarement – la bonne réponse face à un adversaire déterminé, résolument sur l’offensive.

 

 

Comme Porus l’a prévu, Alexandre installe son camp juste en face de lui, sur l’autre rive, à l’ouest de l’Hydaspe donc ; et il multiplie les signes destinés à faire croire qu’il restera là en attendant la fin de la mousson. Parmi ces signes, la réception d’importantes quantités de grain expédiées par voie fluviale et fournies par son allié indien Taxila (également connu sous le nom d’Omphis). Mais Alexandre est bien décidé à livrer bataille dès que possible. Il bénéficie de l’appui de nombreux rajahs locaux – parmi lesquels Taxila. Par ailleurs, son armée est préparée. Alexandre a recruté de nombreux soldats au cours de sa conquête de l’Empire achéménide, des Perses en particulier, en les entraînant aux techniques macédoniennes de combat, ce qui a provoqué le mécontentement des vétérans macédoniens. Enfin, en prévision des attaques d’éléphants, il s’est adjoint des archers montés scythes.

De l’autre côté de la rivière, Porus se prépare, avec ses éléphants, ses cavaliers, ses fantassins, et ses chariots de guerre. Chaque chariot comprend un équipage de six hommes, soit deux conducteurs armés de javelines, deux porteurs de boucliers et deux archers. Porus se croit invincible et reste résolument sur la défensive en faisant surveiller la rivière et ses points de passage les moins difficiles. A la rivière s’ajoutent les éléphants. Dans « Histoire d’Alexandre le Grand » de Quinte-Curce, on peut lire (Liv. VIII – XIII) dans la traduction du latin de Victor Crépin : « Alexandre arriva au bord de l’Hydaspe, dont la rive opposée était occupée par Porus décidé à arrêter l’envahisseur. Une muraille de cent-vingt-cinq éléphants d’une vigueur extraordinaire s’y dressait (…) Porus montait un éléphant plus haut encore que les autres ; une armure ornée d’or et d’argent relevait sa taille gigantesque. » A ce propos, je conseille la lecture de cet écrit de Quinte-Curce qui emporte le lecteur dans son énergie romanesque et héroïque.

Les éléphants. C’est la première fois qu’Alexandre les affronte. Des éléphants auraient été engagés par Darius III à Gaugamèles ; mais ce n’est qu’une hypothèse et si tel avait été le cas ils auraient été peu nombreux. L’emploi des éléphants a un avantage majeur : ils inquiètent terriblement les chevaux ; mais il a aussi un désavantage majeur : ils paniquent très vite, deviennent alors incontrôlables, peuvent se retourner contre l’armée dont ils font partie et y semer le plus grand désordre – et c’est ce qui arrivera à la bataille de l’Hydaspe.

Alexandre et Porus se font donc face, séparés par les eaux de l’Hydaspe. Les deux armées sont parfaitement visibles l’une à l’autre. Craignant la présence d’espions dans ses rangs, Alexandre amplifie la rumeur selon laquelle il peut attendre la fin de la mousson avant d’engager le combat. Afin de rendre encore plus crédible cette rumeur, il installe de nombreux feux de camp le long de l’Hydaspe et fait aller et venir avec grand bruit des formations. Il organise toute une mise en scène pour faire croire à Porus qu’il est toujours devant lui, de l’autre côté de la rivière. Il va jusqu’à faire revêtir à l’un de ses généraux, Attalus, sa propre tenue car vu d’un peu loin ce soldat a la même corpulence et la même allure que lui. Attalus est par ailleurs chargé d’opérer des incursions sur les berges de la rivière, avec l’entourage rapproché d’Alexandre, afin de donner une fois encore l’impression que la traversée va s’opérer quelque part devant l’armée de Porus.   

Derrière cette mise en scène, Alexandre continue à chercher un endroit favorable où traverser la rivière. Porus commence à suivre ses mouvements avant de s’en désintéresser. Il surveille néanmoins de possibles points de passage le long de l’Hydaspe. Porus espère surtout qu’Alexandre finira par lever le camp pour s’en retourner vers l’ouest.

 

 

Après avoir longuement et méthodiquement étudié les lieux, Alexandre découvre un point de passage à environ une trentaine de kilomètres du camp macédonien, une zone par ailleurs très boisée qui permettrait de dissimuler le franchissement de l’Hydaste. Par ailleurs le terrain fait une légère dépression, suffisante pour masquer le mouvement des fantassins mais aussi des cavaliers. Il fait nuit noire, un terrible orage déchire le ciel, les roulements du tonnerre inquiètent les animaux. Afin de mieux tromper l’ennemi, Alexandre a laissé Craterius au campement avec suffisamment de forces pour faire croire que toute l’armée y est encore. Alexandre est accompagné d’une partie de la cavalerie des Compagnons, l’élite de l’élite, des archers montés et de plusieurs unités d’infanterie sous le commandement d’Hephaestion, Perdiccos et Demitrios. Alexandre et ses troupes ont avancé à bonne distance de la rivière afin qu’aucun mouvement ne soit détecté de l’autre rive. La traversée doit s’opérer en trois vagues. Alexandre fait assembler des radeaux de peaux et utilise la trentaine d’embarcations avec lesquelles il a traversé l’Indus. Au total, ce sont quinze mille cavaliers et onze mille fantassins qui traversent l’Hydaspe. Arrien écrit : « À cent cinquante stades du camp s’élevait un promontoire que tourne l’Hydaspe ; en face, et au milieu du fleuve, s’offre une île déserte ; l’un et l’autre sont couverts de bois ; Alexandre, après les avoir reconnus, les jugea propices à masquer le passage de ses troupes. »

Les dieux ou, plutôt, les éléments sont du côté d’Alexandre. Les roulements du tonnerre et une pluie diluvienne étouffent le bruit de ces milliers d’hommes et de chevaux en mouvement, tandis que Ptolémée continue à aller et venir avec ses unités le long de la rivière, devant Porus, et que Cratérus est chargé de rester lui aussi en arrière en faisant autant de bruit que possible et en allumant des feux de camp un peu partout afin de donner une fois encore l’impression que toute l’armée est bien là. Il a reçu l’ordre de ne franchir la rivière pour rejoindre Alexandre qu’après rupture des lignes ennemies. Arrien rapporte : « Les éclaireurs de Poros ne s’aperçurent du mouvement des Grecs qu’au moment où ceux-ci touchèrent presque à la rive opposée. »

Alexandre monte à bord d’une embarcation à trente rames avec sa garde rapprochée et d’autres hommes choisis. Aussitôt débarqué, il prend la tête de la cavalerie et se porte en avant. On peut encore lire : « Le prince marchait à la tête contre l’ennemi, quand il reconnut qu’il était dans une autre île fort grande (ce qui avait causé son erreur) et qui n’était séparée de terre que par un canal assez étroit mais la pluie tombée pendant la nuit l’avait grossi au point que la cavalerie, ayant peine à trouver un gué, crut que ce bras du fleuve serait aussi difficile à passer que les deux autres. On le traversa cependant malgré la hauteur des eaux, les chevaux en eurent jusqu’au poitrail, et l’infanterie jusque sous les bras. Les historiens ne s’accordent pas sur ce point. Alexandre fit-il une erreur ou bien savait-il qu’il s’agissait d’une île et qu’il lui fallait donc traverser deux fois la rivière ? Dans tous les cas, le choix de cet emplacement s’est avéré judicieux voire décisif.

L’armée commence à traverser l’Hydaspe vers minuit. La nuit est si profonde que les soldats les plus proches se distinguent à peine les uns les autres et doivent sans cesse s’interpeller pour ne pas se perdre. Une fois encore le vent, l’orage et l’averse étouffent ce brouhaha. Les soldats ont parcouru près d’une trentaine de kilomètres et surtout dans l’obscurité. Selon Arrien (historien romain de langue grecque, du IIe siècle av. J.-C., le plus fiable des écrivains de l’Antiquité concernant les campagnes d’Alexandre), les hommes d’Alexandre se reposent après cette longue marche et le franchissement de l’Hydaspe, d’autant plus que les troupes de Porus sont reposées, ne faisant aucun effort et se contentant d’attendre l’ennemi.

Alexandre regroupe son armée en ordre de bataille et se prépare au choc. La cavalerie des Compagnons se tient devant l’infanterie (qui n’a pas terminé de franchir la rivière) tandis que les archers montés servent d’écran défensif à la cavalerie, notamment contre les éléphants. Des éclaireurs de Porus ont repéré la manœuvre macédonienne et en informent leur roi qui se prépare à faire face. Porus commence par envoyer son fils à la tête de trois mille cavaliers et cent vingt chariots de guerre, sans plan vraiment défini et avec le seul espoir de retarder Alexandre. Une telle décision s’avère être du gaspillage et laisse présager le pire pour Porus. Son fils est tué, la cavalerie et les chariots de guerre sont tués ou capturés. Les quelques survivants s’en reviennent vers Porus. Signalons que les averses ont détrempé le sol, que les chariots ne peuvent manœuvrer et s’enlisent sans tarder. L’infanterie légère d’Alexandre massacre leurs équipages.

 

 

Le gros de l’armée d’Alexandre a franchi l’Hydapse. Porus se porte légèrement au nord, à la recherche d’un sol plus stable pour y poster la plupart de ses éléphants, sa meilleure arme, celle qu’il pense décisive. Alexandre comprend immédiatement que cette formation est essentiellement défensive, ce qui lui donne bien assez de temps pour attendre les renforts d’infanterie, soit environ neuf mille hommes. Alors qu’ils sont à peu de distance de Porus, Alexandre leur accorde un peu de repos. Pendant ce temps, Alexandre fait évoluer sa cavalerie, soit environ cinq mille trois cents hommes qui vont et viennent devant l’armée macédonienne.

Alors que l’engagement va commencer, le positionnement de l’armée d’Alexandre n’est pas connu avec précision, Alexandre qui a eu tout son temps pour détailler l’armée de Porus, Porus qui a redisposé ses éléphants suivant une ligne droite avec un espace d’une trentaine de mètres entre chaque pachyderme. Derrière eux, des formations d’infanterie. Sur ses flancs, Porus a placé sa cavalerie précédée par les chariots de guerre rescapés de la première attaque. Alexandre juge que Porus maintiendra sa formation en ligne lorsqu’il attaquera ; et c’est bien ce qu’il fera. Alexandre décide alors de commencer par éliminer la cavalerie ennemie afin de mener ces attaques latérales dans lesquelles il est passé maître.

Lorsque ses troupes sont reposées, Alexandre place son infanterie au centre, face à Porus, et toute sa cavalerie à bonne distance sur la droite. L’infanterie doit rester sur place et ne se mettre en mouvement qu’après les charges de la cavalerie macédonienne destinées à semer le désordre dans les rangs ennemis. Coenus et Perdiccos, à la tête de la cavalerie des Compagnons, devront rester en arrière, à leur place, jusqu’à ce que Porus ordonne à sa cavalerie placée sur son flanc droit qu’elle se déporte sur son flanc gauche pour s’opposer à Alexandre.

L’engagement est sur le point de commencer. Alexandre avance suivant une ligne oblique, loin des éléphants qui barrissent affreusement. La cavalerie de Porus étire ses lignes afin d’éviter une attaque d’encerclement. Lorsque Porus ordonne le transfert de sa cavalerie de son flanc droit vers son flanc gauche, Alexandre qui attend ce moment ordonne à Coenus et Perdiccos, généraux des Compagnons, de se hâter vers le vide ainsi laissé. Ils passent derrière l’infanterie macédonienne puis derrière l’infanterie de Porus pour tomber sur la cavalerie ennemie par derrière et l’encercler. Une seule solution s’offre à Porus : diviser en deux sa cavalerie, une partie faisant face à Alexandre, l’autre à Coenus/Perdiccos. Tout se déroule comme prévu pour Alexandre qui peut alors lancer une attaque latérale dont le succès est total. La confusion est extrême chez les cavaliers indiens. Les éléphants appelés à la rescousse ne font qu’ajouter à la confusion mais, surtout, la puissante ligne de défense de Porus se disloque ce qui donne à l’infanterie macédonienne la possibilité de passer à l’action.

 

 

Les éléphants constituent la force principale de Porus et le plus grand danger pour Alexandre qui comprend très vite que son infanterie lourde n’est pas appropriée pour les affronter ; c’est pourquoi il envoie des troupes légères capables de harceler les éléphants et leurs équipages avec des flèches et des javelines.

La cavalerie indienne ne peut rivaliser avec la cavalerie macédonienne. Coenus a rejoint Alexandre et tous deux mènent des attaques successives contre l’infanterie et la cavalerie indiennes. Sous la pression conjointe de l’infanterie lourde macédonienne et de la cavalerie des Compagnons, les éléphants sont poussés contre les troupes de Porus. La plupart des mahouts (conducteurs d’éléphants) ayant été tués, les éléphants acculés et rendus fous par les blessures deviennent incontrôlables et sèment la mort autour d’eux. La cavalerie indienne, coincée, est en partie écrasée par ces pachydermes tandis que les Macédoniens ont assez d’espace pour manœuvrer et s’efforcer de les neutraliser.

Peu à peu les éléphants se fatiguent. Le moment est venu d’encercler ce qu’il reste de l’armée indienne. Ceux qui parviennent à s’échapper par un petit espace laissé dans la ligne des cavaliers sont interceptés par Craterius qui, suivant les ordres, s’est joint à la bataille après avoir traversé l’Hydaspe. C’est une curée. Porus, blessé, couvert de sang, se bat encore du haut de son éléphant. Alexandre le poursuit et c’est à ce moment, selon certaines sources, que son cheval Bucéphale (la relation entre Alexandre et cet animal est véritablement fascinante) aurait été touché et tué. D’autres sources assurent qu’il serait mort de vieillesse (il avait plus de trente ans). Alexandre fondera une ville à son nom, Bucephalia, en 326. Dans tous les cas, Alexandre dût changer de monture et, ainsi, il perdit du temps. Porus sera néanmoins fait prisonnier. Alexandre le fera soigner et le rétablira dans sa royauté (en lui faisant prêter allégeance) et étendra même son royaume. Dans cette bataille douze mille Indiens ont perdu la vie contre mille Macédoniens.

Ci-joint, le déroulement de la bataille de l’Hydaspe (en anglais) :

https://www.youtube.com/watch?v=jrmgas_MDzc

Olivier Ypsilantis

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