En lisant « Ariel Sharon » de Luc Rosenzweig – 6/9

 

Le ministre incommode

Printemps 1983. Que faire ? Quitter le gouvernement ou bien continuer d’y siéger comme ministre sans portefeuille ? Revenir définitivement à l’agriculture ? Aux réunions de cabinet, Ariel Sharon se retrouve sur la touche. Les responsables du Likoud l’accusent d’avoir affaibli Menahem Begin (il démissionnera en septembre 1983) en l’entraînant dans cette guerre. Mais deux choses vont le faire revenir dans l’arène politique : un volumineux courrier de soutien ; le procès en diffamation qu’il intente devant le tribunal de New York au magazine Time (voir l’édition du 21 février 1983) qui a mis en couverture une photographie d’Ariel Sharon et de Menahem Begin accompagnée de ces mots : VERDICT ON THE MASSACRE – « It should have been foreseen. Le 28 février il porte donc plainte pour diffamation et, à dire vrai, il n’a pas vraiment le choix ; le Times active les soupçons, spéculations et condamnations sans appel qui se répandent dans le monde entier. S’il ne réagit pas, n’est-ce pas une manière de donner raison à ses détracteurs ? Et pour bien montrer que la procédure engagée n’est pas de pure forme, il assortit sa plainte d’une énorme demande de dommages-intérêts. Le procès s’ouvre le 13 novembre 1984. Le tribunal parvient à se procurer l’annexe du rapport Kahane, classée « secret défense », concernant la visite d’Ariel Sharon à la famille Gemayel le lendemain de l’assassinat de Bachir Gemayel (voir les détails de cette visite), des informations obtenues par un collaborateur israélien du Time, David Halévy. Le tribunal rend son verdict : le passage de l’article relatif à l’annexe est diffamatoire mais sans réelle volonté de nuire ; en conséquence, l’hebdomadaire Time n’est pas condamné et le plaignant ne reçoit aucun dommages-intérêts. Mais le tribunal présidé par Abraham Sofaer obtient qu’un paragraphe soit ajouté à ses conclusions afin de montrer où se situe sa conviction, un paragraphe par lequel le sieur David Halévy est invité à faire preuve de plus de sérieux dans la collecte et la vérification de l’information publiée…

 

Bachir Gemayel (1947-1982)

 

Ce procès tord le cou à une interprétation de ces massacres qui présente Ariel Sharon comme l’instigateur de la vengeance (suite à l’assassinat de Bachar Gemayel) des Phalangistes, dont les méthodes sont comparables à celles des Palestiniens. Il est vrai que l’image d’un Ariel Sharon assassin reste et restera dans bien des têtes constamment occupées à accuser Israël et les sionistes et qui ne vérifient pas leurs sources aussi longtemps qu’elles vont dans le sens qui est le leur.

La démission de Menahem Begin en septembre 1983 et les difficultés au sein de la coalition au pouvoir suite à la guerre au Liban incitent Ytzhak Shamir, ministre des Affaires étrangères, à avancer les élections législatives au mois de juillet 1984. A la surprise générale, Ariel Sharon se présente contre Ytzhak Shamir. Les sondages ne lui accordent que 10 % à 15 % des voix. Il en obtient 42,5 %, une défaite honorable. Ariel Sharon n’a jamais été vraiment intégré au Likoud mais il est clair qu’il est redevenu incontournable dans toute formule gouvernementale où le Likoud est présent. Ariel Sharon s’affirme à présent comme le chef de file des partisans du Grand Israël (du Jourdain à la Méditerranée) et comme l’adversaire de tout compromis avec les Arabes. Il avoue publiquement regretter d’avoir fait évacuer Yamit, dans le Sinaï ; l’impératif sécuritaire prime, avec ces lignes de défense à l’est de la Ligne verte. Mais il a compris que l’expulsion des populations arabes hors d’Eretz Israël n’est plus admise par la communauté internationale à commencer par les États-Unis. En 2003, il annoncera officiellement avoir poussé de côté son espoir d’un Grand Israël. Entre-temps, il élabore des plans octroyant aux Palestiniens une autonomie dans des cantons reliés par des routes à leur seul usage. Ces plans sont repoussés par les représentants palestiniens. Par ailleurs, il se démarque comme à son habitude de ses alliés de circonstance, ces mouvements messianiques qui prônent la « rédemption de la terre ». Pragmatique, il observe et agira en fonction des circonstances pour servir au mieux les intérêts supérieurs de l’État avec pour modèle celui qui en politique reste sa seule boussole : David Ben Gourion.

Il y a la rhétorique Ariel Sharon mais il y a d’abord le pragmatisme Ariel Sharon, une nuance qui est perçue en Israël tandis qu’en France on l’assimile bien abusivement à Jean-Marie Le Pen. La France (pour ne citer qu’elle) se contente paresseusement de plaquer son panorama politique sur Israël, ce qui outre un manque évident de modestie ne facilite pas la compréhension de l’autre. Ce comportement ne touche pas que le simple citoyen mais aussi les plus hautes instances politiques.

Des élections du 23 juillet 1984 ne se dégage pas une franche majorité. On finit donc par constituer un gouvernement d’union nationale, avec rotation du poste de chef de gouvernement. Ariel Sharon accepte le ministère de l’Industrie et du Commerce. Il comprend très vite qu’un gouvernement d’union nationale offre une liberté de parole autrement plus grande qu’un gouvernement issu d’une coalition autour d’un parti dominant. Il sait profiter de cette liberté en prenant toutefois garde de ne pas franchir la ligne rouge, ce qui le contraindrait à la démission. Il sert à l’occasion de « porte-flingue » à Itzhak Shamir qui refuse tout contact avec les Syriens et l’OLP. Il sait par ailleurs que critiquer publiquement le Premier ministre, en l’occurrence Shimon Peres (avec lequel il entretient des rapports personnels plutôt bons), lui permet de marquer des points au Likoud mais aussi dans l’opinion publique, que ses écarts de langage augmentent sa popularité. Cette tactique va se révéler payante lors du renouvellement, en mars 1986, des instances dirigeantes du Likoud puisqu’il l’emporte contre Benny Begin (le fils de Menahem Begin) avec une marge confortable. En mars 1987, il accède au poste de président du comité central et place ses hommes aux postes clés de l’appareil du parti. En tant que ministre, il s’efforce une fois encore de favoriser le développement des implantations dans les territoires occupés. Il joue en finesse avec les ultra-religieux au sujet de la Chemitah, en 1987, année sabbatique qui interdit de cultiver et de consommer des produits de la terre d’Israël. Afin de respecter cet interdit, il organise un vaste échange avec les États-Unis. La gauche se moque de lui et l’accuse de céder à l’obscurantisme. Elle ne comprend pas qu’il s’agit d’un investissement politique et qu’il attend un retour : en cas de résultats électoraux serrés, l’appui de quelques députés à la Knesset peut s’avérer décisif.

La grande affaire de cette période fin 1987-1992 reste l’Intifada, appelée « guerre des pierres » en Israël, déclenchée le 8 décembre 1987, suite à un accident de la circulation entre une camionnette palestinienne et un camion de Tsahal qui tue six Palestiniens. La direction de l’OLP (réfugiée à Tunis) est surprise par cette révolte avant de comprendre l’intérêt qu’elle peut en retirer, avec la bienveillance des médias de masse montrant des adolescents lançant des pierres sur des soldats lourdement armés ; c’est mieux que des avions détournés et des athlètes assassinés… Les diverses branches de l’OLP s’associent, constituent des comités Intifada et s’organisent contre l’occupant israélien. A Gaza, le Hamas émerge comme branche palestinienne des Frères musulmans égyptiens. Yasser Arafat saisit l’occasion pour affiner sa diplomatie, d’autant plus que les États arabes se perdent dans la rhétorique mais négligent l’aide matérielle et financière et que l’ami soviétique se décompose. Il lui faut donc trouver d’autres soutiens, ce qui va conduire le Conseil national palestinien à la déclaration d’Alger, en septembre 1988. En janvier 1989, reçu par François Mitterrand, Yasser Arafat déclare que le paragraphe de la charte de l’OLP prônant la destruction de l’État juif est caduc. Belle parole…

Avec l’arrivée de George H. W. Bush, secondé par James Baker, la politique de Washington envers Israël se durcit. Ytzhak Shamir est pressé de négocier avec l’OLP et de remiser le rêve du Grand Israël. Au cours de cette période, Ariel Sharon maintient la ligne dure face à l’Intifada et aux États-Unis qui demandent la tenue d’élections dans les Territoires, y compris à Jérusalem-Est. Il est de toutes les manifestations de soutien à l’armée et assiste à toutes les obsèques des victimes du terrorisme palestinien.

Élections de novembre 1988. Le gouvernement de coalition est reconduit mais sans rotation : Itzhak Shamir restera à la tête du gouvernement pour toute la durée de la législature, considérant la montée en puissance des partis religieux. Ariel Sharon conserve son poste de ministre au Commerce et à l’Industrie. Washington accentue sa pression sur Israël.

12 février 1990, Itzhak Shamir de retour des États-Unis réunit le comité central du Likoud afin d’obtenir son aval au sujet d’un plan incluant un processus électoral dans les Territoires. Ariel Sharon mécontent annonce sa démission et ses partisans coupent le microphone pour empêcher Itzhak Shamir de prendre la parole, Itzhak Shamir qui finit par quitter la salle.

Quelques mois après sa démission, une crise éclate au sein du gouvernement d’union nationale. Shimon Peres est à la manœuvre pour faire revenir les Travaillistes. Ariel Sharon qui veut faire échouer ce plan réactive ses liens avec le rabbi de Loubavitch, Menahem Mendel Schneerson, pour faire pression sur les députés ultra-orthodoxes qui avaient donné par écrit leur soutien à un gouvernement dirigé par Shimon Peres. La manœuvre de Shimon Peres va échouer. Itzhak Shamir retrouve son poste, avec un gouvernement qui rassemble le Likoud, les ultra-nationalistes de Tsomet, le Parti national religieux et le Shass. Il fait revenir Ariel Sharon qui l’avait chahuté mais à qui il doit une fière chandelle ; et puis Ariel Sharon critiquant le gouvernement de l’extérieur lui est plus nuisible qu’un ministre certes remuant mais astreint à un minimum de retenue…

Ariel Sharon est invité à occuper le poste de ministre de la Construction et du Logement. On a évité de lui confier la Défense ou les Affaires étrangères afin de ne pas provoquer l’opinion publique internationale et les gouvernements étrangers à commencer par celui des États-Unis où son opposition au processus de paix initié par Washington est bien connue.

Ariel Sharon continue sur sa lancée : renforcer les implantations et construire d’autres quartiers juifs à Jérusalem-Est. C’est alors que des immigrants arrivent massivement de l’ex-URSS, de Russie surtout. Ils sont nombreux à avoir des liens incertains avec leurs origines juives et des familles où dominent les non-Juifs les accompagnent volontiers. Ils viennent en Israël pour des raisons essentiellement économiques. Ariel Sharon s’en moque et s’en réjouit même. Il s’agit d’une population plutôt jeune, éduquée, insensible aux idées de gauche et à l’agitation des pacifistes israéliens. Entre 1990 et 1992, Ariel Sharon se lance dans la construction de cent quarante mille unités d’habitation, un record depuis la création d’Israël. Il raisonne comme un général en pleine bataille : soit obtenir le résultat voulu, le choix des moyens passant après, ce qui lui vaudra à l’issue de son mandat un très sévère rapport de la Cour des comptes d’Israël et ce qui contribuera en partie à l’échec électoral du Likoud en juin 1992.

1991, Première guerre du Golfe. Yasser Arafat se range aux côtés de Saddam Hussein, ce qui porte un coup au zèle de Washington quant au dossier palestinien. Mais il est demandé à Israël de faire preuve « de retenue » en cas d’agression de son territoire par l’Irak afin de ne pas nuire à la coalition arabe (à commencer par l’Arabie saoudite) engagée contre l’Irak. Les attaques de SCUD contre Israël vont unir une bonne partie de la classe politique qui remet en cause le comportement de Washington.

La conférence de Madrid qui a lieu en novembre 1991, malgré de fortes oppositions dont celle d’Ariel Sharon, ne voit aucune avancée notable. Il annonce sa candidature à la présidence du Likoud pour conduire la bataille électorale de juin 1992. Mais Itzhak Shamir l’emporte et la droite est désunie, ce qui va largement contribuer à la défaite du Likoud face à une coalition de gauche.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Ariel Sharon » de Luc Rosenzweig – 5/9

 

Le piège libanais

Suite aux élections du 30 juin 1981, le Likoud arrive au pouvoir. En s’alliant à divers partis religieux, il est en mesure de former une coalition disposant d’une majorité à la Knesset. Le Likoud s’ancre dans la société du pays, il est même majoritaire dans les secteurs défavorisés de la population, les Sépharades notamment.

La victoire du Likoud doit beaucoup à son plaidoyer en faveur d’Osirak et ses succès en Judée-Samarie lorsqu’il était ministre de l’Agriculture et président de la commission ministérielle des Implantations. Nombreux sont ceux qui en se rendant sur place comprennent le bénéfice sécuritaire que donne cette deuxième ligne à l’est de la « ligne verte ». Il est alors le seul officier de haut rang au sein du Likoud.

Lorsqu’il prend ses fonctions, la situation sécuritaire est plutôt satisfaisante. Le retrait israélien du Sinaï se poursuit dans le calme. Le roi Hussein a expulsé les milices palestiniennes de son pays. Reste la frontière nord avec la Syrie, la Syrie qui contrairement à l’Égypte refuse de reconnaître l’État d’Israël. Le Liban n’a pas pris part à la guerre du Kippour mais a servi de base à des raids meurtriers de fédayins qui ont provoqué des représailles au Sud-Liban. Une milice d’autodéfense soutenue par Israël (constituée de chrétiens et de chiites) et dirigée par Saad Haddad sert de tampon entre Israël et les fédayins. La Cisjordanie et Gaza connaissent une croissance économique inédite. Par ailleurs, le contrôle exercé par l’armée et les services de renseignements se montre efficace. Ariel Sharon en profite pour se rendre en tournée dans des pays d’Afrique ou d’Asie, frontaliers des pays hostiles à Israël. Ainsi visite-t-il la République centrafricaine, le Zaïre, le Kenya, l’Éthiopie, et l’Afrique du Sud. En Éthiopie, il retrouve les Falashas. Alors que le pays est dirigé d’une main de fer par le colonel Mengistu Haïlé Mariam, en Israël un mouvement milite en faveur de leur venue dans le pays et se souvient du pont aérien qui en 1949 transporta la quasi-totalité des Juifs du Yémen. Le projet concernant les Falashas rencontre l’hostilité d’une partie du rabbinat que relaie les ministres du Parti national religieux. Ariel Sharon n’en a que faire et milite pour leur venue en Israël. Au début des années 1990, il adoptera la même attitude et se montrera particulièrement souple quant à l’application de la loi du retour concernant les Juifs d’URSS. Pragmatique, il se préoccupe plus du renforcement du potentiel humain que d’orthodoxie halachique. Par l’entremise d’Ariel Sharon, Israël va fournir une aide en armement et conseillers militaires au régime éthiopien (qui affronte une rébellion de séparatistes musulmans en Érythrée) en échange du départ de plus de huit mille Juifs éthiopiens vers Israël. Marché conclu ; ce sera l’opération Moïse, de décembre 1984 à janvier 1985. A Pretoria, et bien que le contenu des discussions reste classé secret défense, on suppose qu’elles ont porté sur la coopération nucléaire entre les deux pays, une coopération qui avait commencé en 1978, sous l’impulsion de Moshé Dayan.

 

Moshé Dayan (1915-1981)

 

Gage d’une paix durable avec l’Égypte, toutes les implantations juives du Sinaï sont priées de plier bagage. Celle de Yamit où se retranchent les adeptes du rabbin Meir Kahana est évacuée par la force. Ariel Sharon et Rafael Eytan qui ont plaidé pour l’établissement d’une ligne d’implantations juives afin d’isoler la bande de Gaza du Sinaï procèdent à leur évacuation.

Décembre 1981, Menahem Begin annexe le Golan. Au Liban la guerre civile (qui a commencé en 1975) favorise les actions des fédayins contre Israël. L’état-major de l’OLP s’est installé à Beyrouth. Tout laisse présager que si ces actions ne cessent pas, Israël interviendra d’une manière ou d’une autre. Les attaques des Palestiniens contre les Israéliens ne se limitent pas à la frontière nord, elles se multiplient en Israël même ainsi qu’en Allemagne et en Autriche. Ariel Sharon et nombre de membres du gouvernement ne croient plus (ou n’ont jamais cru) aux bons offices de l’envoyé de Ronald Reagan, Philip Habib d’une famille libanaise maronite. Il fait de son mieux mais…

Pour Ariel Sharon, la crise libanaise (qui met en danger la sécurité de son pays) ne peut être résolue que par l’instauration d’une démocratie stable débarrassée de la tutelle syrienne et de « l’État dans l’État » qu’est devenue l’OLP.

Le prétexte syrien de protéger les chrétiens libanais des milices palestiniennes alliées à des éléments armés sunnites libanais masque un autre objectif, soit le contrôle syrien sur tout le Liban. Pour ce faire, les Syriens soutiennent alternativement telle ou telle faction afin que toutes se neutralisent mutuellement et, ainsi, qu’aucune d’entre elles ne puisse être assez forte pour réclamer un Liban libre de toute tutelle étrangère.

12 janvier 1982, Ariel Sharon accompagné de responsables israéliens et d’agents du Mossad est conduit de nuit par hélicoptère, très au large des côtes du Sud-Liban. Puis l’équipe est conduite à bord de canots pneumatiques vers le port de Jounieh où les attend Bachir Gemayel. Ils sont reçus dans la somptueuse demeure de ce chef chrétien et de sa femme, Solange. Ariel Sharon est émerveillé par la munificence de la réception. Avec son hôte, il visite des positions de milices phalangistes. Ariel Sharon n’ignore pas que dans le très complexe Liban (et, plus généralement, Orient) l’adage « les ennemis de nos ennemis sont nos amis » a ses limites. Il inclut toutefois Bachir Gemayel dans son plan de remodelage régional sans jamais oublier « l’option jordanienne » afin de régler la question palestinienne ; dans ce cas : chasser les Palestiniens du Liban vers la Jordanie où l’OLP soutenue par la population palestinienne du royaume hachémite (environ la moitié de la population totale) vengerait « Septembre noir » en attaquant le roi Hussein. Précisons que la plupart des responsables israéliens soutiennent ce plan. Problème, l’allié américain même si Ronald Reagan est plus favorable à Israël que Jimmy Carter, Ronald Reagan qui cherche à ménager Hafez el-Assad alors que l’Irak est en guerre contre l’Iran.

Printemps 1982. Les Palestiniens respectent le cessez-le-feu sur la frontière entre le Liban et Israël mais ils multiplient les actions terroristes en Israël et contre ses représentants à l’étranger. Ariel Sharon se rend aux États-Unis. On l’appelle à la retenue. Il s’emporte. Israël finit toutefois par être discrètement autorisé à pénétrer de quarante kilomètres à l’intérieur du Liban. La décision d’une intervention massive est adoptée le 16 mai 1982 par le gouvernement. L’opération est dénommée « Paix en Galilée » afin de signifier qu’il s’agit d’une attaque défensive. Il ne manque que le prétexte pour la déclencher. Le 3 juin 1982, l’ambassadeur d’Israël à Londres est gravement blessé dans un attentat. L’OLP prend ses distances : cet attentat a été perpétré par le groupe rival Abou Nidal. Des objectifs palestiniens sont visés sur ordre de Rafael Eytan (Ariel Sharon est alors en Roumanie), à Beyrouth et au Sud-Liban. Riposte de l’OLP sur le Nord d’Israël. L’opération peut être déclenchée et massivement mais ne doit pas durer plus de quarante-huit heures.

6 juin 1982, peu avant midi, quatre divisions de Tsahal pénètrent au Liban suivant trois axes : ouest (route côtière), centre (vers le fleuve Litani et le château de Beaufort), est (vers la Bekaa). Dans la nuit du 6 au 7 juin, une brigade est déposée par mer, plus au nord, à l’embouchure du fleuve Awali. L’armée libanaise n’existe plus en tant que force unifiée depuis le début de la guerre civile. Les Palestiniens se fondent dès qu’ils le peuvent dans la population et ordre est donné de ne pas faire de victimes civiles, ce qui rend difficile la réduction de la résistance palestinienne dans les villes et les villages. 7 juin, la forteresse de Beaufort est prise. Les troupes syriennes finissent par être attaquées sur l’axe est, au sud de la plaine de la Bekaa. Autorisation est donnée de détruire les batteries syriennes, ce qui est fait. Sont également détruits une centaine d’avions syriens tandis qu’Israël n’en perd aucun. Le 10 juin, les États-Unis imposent un cessez-le-feu mais il ne prend pas vraiment effet sur le terrain. Les forces israéliennes poussent jusqu’aux faubourgs de Beyrouth et aux alentours de Zahlé. 14 juin, la jonction s’effectue entre les forces israéliennes et les phalanges chrétiennes. Les milices de l’OLP et le QG de Yasser Arafat sont encerclés.

Les succès militaires sont indéniables, mais cette opération qui ne devait durer que quarante-huit heures a commencé il y a plus d’une semaine. Les pertes augmentent, l’opposition dénonce, le soutien populaire passe de 93 % à 66 %. Ariel Sharon veut anéantir l’OLP, forcer les troupes syriennes à rentrer en Syrie et mettre en place un gouvernement favorable à Israël, soit faire élire Bachir Gemayel à la présidence de la République. La prise d’un point stratégique sur la route Beyrouth-Damas contraint les Syriens à accepter un cessez-le-feu. L’OLP est prise au piège dans Beyrouth-Ouest. Pour Rafael Eytan et Ariel Sharon, le moment est venu d’anéantir l’OLP, ses milices et sa direction politique. Mais Menahem Begin soutenu par son cabinet doit temporiser et retenir ses deux généraux car Washington et le Conseil de sécurité de l’ONU pourraient perdre patience. Tsahal reste donc positionné aux portes de Beyrouth-Ouest. Le 3 juillet, Ariel Sharon décrète le siège de Beyrouth. Il durera plus d’un mois, avec des incursions toujours plus profondes dans cette partie de la ville. Cette tactique est coûteuse en hommes et porte préjudice à l’image d’Israël avec cette capitale qui se trouve peu à peu réduite à des tas de gravats. Par ailleurs, en Israël, l’opposition à cette guerre s’organise et des réservistes préfèrent la prison à leur incorporation dans des unités engagées au Liban. Ariel Sharon ne s’en émeut guère et poursuit l’étranglement de l’OLP.

La diplomatie américaine avec Philip Habib a concocté un nouveau plan : faire appel à une force internationale, Français en tête, afin de séparer les combattants avant de procéder à l’évacuation des milices palestiniennes par mer vers des pays arabes. Ariel Sharon rejette ce qui permettrait à Yasser Arafat de quitter Beyrouth la tête haute. Il demande alors à Bachir Gemayel et ses Phalanges chrétiennes de nettoyer les réduits palestiniens dans Beyrouth-Ouest. Il accentue la pression, pilonne cette partie de la ville et insiste pour y pénétrer. Mis sous pression par Washington, Menahem Begin s’y oppose.

12 août, cessez-le-feu, effectif cette fois. Yasser Arafat et le gros des unités armées de l’OLP quitteront Beyrouth entre le 21 août et le 10 septembre. Tunis accueillera la direction de l’OLP. 23 août, élections présidentielles au Liban, sous la protection de Tsahal. Bachir Gemayel est élu et rencontre secrètement Menahem Begin en présence d’Ariel Sharon. On s’accorde pour éliminer toute présence armée palestinienne à Beyrouth mais on diverge sur le sort du chef de l’Armée du Liban-Sud (ALS), Saad Haddad, considéré comme un déserteur. Par ailleurs, considérant la fracturation de la société libanaise, un traité de paix avec Israël semble prématuré pour ce tout jeune président de la République.

12 septembre, autre rencontre entre Bachir Gemayel et Ariel Sharon. On s’accorde pour réunifier Beyrouth et nettoyer les camps de réfugiés palestiniens des quelque deux mille fédayins qui s’y cachent avec leur armement, à Sabra, Chatila et Borj el-Barajneh. Le 15 septembre, on se retrouvera pour traiter des sujets de désaccord. Mais le 14 septembre, une violente explosion au siège des Phalanges chrétiennes tue Bachir Gemayel. Des officiers libanais pressent Ariel Sharon de prendre le contrôle de toute la capitale libanaise. 16 septembre, Ariel Saron est à Tel-Aviv pour la traditionnelle cérémonie anniversaire en hommage à son fils Gur. Le soir, il reçoit un appel téléphonique de Rafael Eytan qui lui dit : « Ils sont allés trop loin… » à propos des Phalangistes chargés de nettoyer les camps palestiniens. « Ils sont allés trop loin… », une déclaration qui venue de Rafael Eytan, connu pour sa dureté envers les ennemis armés d’Israël. Mais Ariel Sharon ne s’inquiète pas outre mesure, il sait que le combat urbain, en dépit des précautions, fait de nombreuses victimes parmi les civils d’autant plus que l’OLP utilise volontiers des non-combattants comme bouclier humain et installe des postes de combat dans les écoles et hôpitaux.

 

La malédiction de Sabra et Chatila

Sabra et Chatila, un massacre qui allait être aussitôt associé à Ariel Sharon et qui le reste, même pour ceux qui ne lui sont pas radicalement hostiles. Pour les autres qui démonisent Israël, et ils sont nombreux, Ariel Sharon n’est qu’un criminel de guerre bien que cette stigmatisation ne repose sur aucune décision de justice, nationale ou internationale. Le Liban et le Moyen-Orient ont connu de très nombreux massacres de civils par des milices armées, mais ces noms, Sabra et Chatila, restent emblématiques de ce genre d’horreur. La propagande palestinienne a su utiliser Jean Genet (sollicité par Leïla Shahid), auteur de « Quatre heures à Chatila », un texte adapté au théâtre et élaboré à partir du seul témoignage des survivants sous le strict contrôle de cadres de l’OLP. La prose de Jean Genet a rencontré un grand succès ; elle réactive de vieilles passions antisémites et participe à l’élaboration d’un « nouvel antijudaïsme » intégré à l’idéologie de l’extrême-gauche occidentale.

Ces massacres ont été perpétrés par des commandos phalangistes conduits par Elie Hobeika. Ils ont pénétré dans lesdits camps avec l’accord de Tsahal qui occupait Beyrouth-Ouest. Le 25 septembre 1982, la plus grande manifestation en Israël depuis la guerre d’Indépendance rassemble quatre cents mille personnes. On exige le retrait de Tsahal du Liban, la démission du gouvernement, la constitution d’une commission d’enquête sur ces massacres. Menahem Begin créé cette commission, avec à sa tête Ytzhak Kahane, président de la Cour suprême d’Israël, assisté d’Aharon Barak et du général de réserve Yona Efrat. Deux mois d’audition au cours desquels les pro-Sharon et les anti-Sharon vont s’invectiver.

Ariel Sharon est assommé et – peut-on lui en vouloir ? – son obsession du complot confine à la paranoïa. Il parvient à conserver son équilibre psychologique grâce à son épouse, Lily, et ses deux fils, Omri et Gilad. Arik bénéficie par ailleurs du soutien du journaliste Uri Dan qui se démène dans la presse, à la télévision, et qui le met en contact avec Dov Weisglass, un as du barreau qui fait valoir que selon la notion juridique de responsabilité (dans le droit israélien), on ne peut être considéré comme responsable d’un acte commis par un tiers si l’on n’était pas en mesure de prévoir la manière dont il allait se comporter.

Le 7 février, Ariel Sharon prend connaissance du rapport Kahane qui exonère Tsahal de toute participation directe à ces massacres mais fait porter une part de « responsabilité indirecte » à des personnalités politiques et militaires israéliennes parmi lesquelles Ariel Sharon pour n’avoir pas anticipé le comportement des Phalangistes et avoir tardé à mettre fin aux massacres. Certains de ces hauts responsables sont invités à démissionner. Il est demandé à Ariel Sharon de tirer des « conclusions personnelles » de son « implication indirecte » dans ces massacres et, à défaut, ce rapport suggère au Premier ministre de « faire usage de son autorité pour obtenir la démission du ministre de la Défense ». 10 février, réunion du cabinet afin de discuter des suites à donner au rapport Kahane. Ariel Sharon est le seul à le rejeter. Les seize autres membres du cabinet l’approuvent. Le lendemain, Ariel Sharon donne sa démission de ministre de la Défense.

Le discours palestinien sait jouer avec la mauvaise conscience occidentale ; aussi retravaille-t-il inlassablement la mémoire de ces massacres. Ariel Sharon restera sans état d’âme, il regrettera simplement de n’avoir pu terminer le travail, soit flanquer les Syriens à la porte, liquider Yasser Arafat et ses milices armées pour favoriser un Liban libre et démocratique, un travail inachevé pour cause d’opposition américaine. Ariel Sharon tirera toutefois deux leçons de cette affaire : ne rien entreprendre d’important en politique internationale contre l’avis des États-Unis ; ne rien entreprendre d’important en politique intérieure qui heurte frontalement l’opposition de gauche – et c’est pourquoi il va privilégier l’alliance avec des Travaillistes pour gouverner.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Ariel Sharon » de Luc Rosenzweig – 4/9

 

Retour à la terre, retour à la guerre

Ariel Sharon considère sa mise à la retraite comme une discrimination bien qu’elle ne soit en rien exceptionnelle au sein du corps des officiers, à son âge, en Israël. Il juge que c’est son engagement contre le Parti travailliste qui lui vaut cette déconvenue. Que faire ? Revenir à l’agriculture en achetant une propriété ? Car il n’est pas question de réintégrer une structure collectiviste. A force de parcourir le pays en tous sens, lui et sa femme finissent par trouver une exploitation agricole de quatre cents hectares près de Sdérot. Mais ses revenus et ses économies (il n’en a pas) ne lui permettent pas de faire un emprunt. Un certain Meshulam Riklis (considéré comme l’inventeur du Leverage Buy Out, LBO), un Américain, va lui venir en aide car il veut influer sur la politique israélienne en favorisant le libéralisme et l’individualisme, à contre-courant de l’opinion dominante ; et lui aussi se méfie du rêve du Grand Israël. Il juge que Menahem Begin (qui s’est radicalement opposé aux réparations versées par la R.F.A.) n’est pas l’homme approprié pour conduire Israël sur la voie de la libre entreprise et de la prospérité. Meshulam Riklis va donc appuyer deux généraux prestigieux, Ezer Weizman et Ariel Sharon dont il apprécie le pragmatisme politique et économique ainsi que leur défiance envers le Parti travailliste. Je passe sur les détails de ce prêt et sur les difficultés de remboursement liées à l’hyperinflation des années 1980 en Israël. Simplement, le couple Sharon, aidé par une solide équipe de travailleurs agricoles, dont quelques Bédouins, va faire de ce domaine agricole privé, et en une vingtaine d’années, l’un des plus prospères dans son genre du pays.

Une fois l’affaire lancée, Ariel Sharon revient à la politique, fidèle à la consigne de son mécène mais aussi par goût. Il sent que le Parti travailliste est usé par le pouvoir, ce qui donne une chance à la droite à la condition qu’elle s’unisse, une union à laquelle il va s’efforcer d’œuvrer en commençant pas organiser, seul, une grande conférence de presse, fin juillet 1973.

 

Menahem Begin (1913-1992)

 

Menahem Begin est mécontent car il juge, à raison, que son autorité est menacée. Il convoque Ariel Sharon et le gratifie d’une leçon de morale en lui rappelant les règles du jeu politique puis il lui propose de devenir membre d’un des partis de l’opposition (le Hérout ou les Libéraux) avant d’entamer des tractations avec les autres formations politiques de droite ou du centre. Ariel Sharon choisit le Parti libéral dont le corpus idéologique est plus léger que celui du Hérout. Menahem Begin admire Ariel Sharon mais il l’inquiète aussi : cet homme est trop indépendant, trop direct et, surtout, il n’a pas suivi la filière traditionnelle d’un dirigeant politique de droite, celle des héroutniks. L’admiration est réciproque mais Ariel Sharon juge que Menahem Beguin appartient au passé avec son quasi-mysticisme et son lyrisme envers tout ce qui touche à la défense d’Israël, ce qui n’émeut guère le sabra Ariel Sharon.

Tout au long de l’été 1973, Ariel Sharon partage son temps entre la marche de son exploitation et son activité politique à Tel-Aviv. Menahem Begin s’assure qu’Ariel Sharon est bien encadré dans le Parti libéral avant de l’autoriser à tâter le terrain en vue d’organiser une coalition de droite, le Likoud (« unité » en hébreu) qui voit le jour le 14 septembre 1973, à cinq semaines des élections législatives. Ariel Sharon est chargé de la coordination de la campagne électorale du Parti libéral. Le 5 octobre, il reçoit un coup de téléphone du commandement Sud. On aimerait le consulter suite à d’importants mouvements de troupes égyptiennes. Idem au Nord, avec les Syriens. Ariel Sharon est formel, la guerre est proche. Moshé Dayan et Golda Meir, pour ne citer qu’eux, ne croient pas à une attaque imminente. On tergiverse. Certes, on mobilise mais en douceur, en faisant du porte-à-porte et non en émettant des messages cryptés par ondes radiophoniques. On verra après la fête du Kippour…

Lorsque l’attaque combinée des forces égyptiennes et syriennes est lancée le 6 octobre à quatorze heures, la mobilisation des réserves est loin d’être achevée. Sur la ligne Bar-Lev, les fortins sont laissés à eux-mêmes, sans aucun appui des chars ou de l’artillerie. Les Israéliens sont surpris et désemparés face à un ennemi bien plus nombreux et suréquipé en armement ultramoderne. Les lignes israéliennes sont enfoncées. Ariel Sharon trouve l’état-major en plein désarroi. Et, une fois encore, ses rapports avec les autres généraux sont tendus, notamment avec Shmuel Gonen, son supérieur par ailleurs peu doué pour diriger des opérations complexes. Ariel Sharon commence par lui conseiller de déplacer son Q.G. au plus près des combats mais il se fait rabrouer. Les hésitations de Shmuel Gonen le font enrager lui qui dénonce depuis des années la ligne de défense statique conçue par Haïm Bar-Lev après 1967. Il préconise le franchissement du canal avec contre-attaque éclair et en coup de faux. Ariel Sharon présente sa proposition qui engage deux divisions, mais Shmuel Gonen la repousse car il a arrêté ses plans. Concernant la suite des opérations, on pourra se reporter à l’article en deux parties que j’ai publié sur ce blog même, « La guerre du Kippour, 6/24 octobre » :

http://zakhor-online.com/?p=16197

http://zakhor-online.com/?p=16214

 Ariel Sharon : « En cette journée cruciale du 8 octobre, on nous a fait balader dans le désert comme des imbéciles » ; et sous ce « on » se cache le nom de Shmuel Gonen. Signalons que la politisation de l’armée est telle que Golda Meir elle-même (qu’Ariel Sharon admire) ne veut pas prendre le risque de voir le « général Likoud », expression par laquelle on désigne Ariel Sharon dans les hautes sphères du Parti travailliste, passer pour le sauveur du pays… Il n’en reste pas moins que le grand vainqueur de cette guerre côté israélien est bien le général Ariel Sharon. Sa critique de la ligne Bar-Lev s’est révélée prophétique et sa manœuvre de franchissement du canal de Suez a précipité la défaite égyptienne. Il apparaît bien pour la majorité des Israéliens comme le sauveur du pays.    

 

1974-1977 : trois années de turbulences

L’euphorie de juin 1967 n’est pourtant pas de mise à l’automne 1973. Les morts et les blessés sont nombreux et la confiance envers les responsables politiques et militaires est ébranlée.

31 décembre 1973, Ariel Sharon est l’un des trente-neuf élus du Likoud ; mais c’est le bloc de gauche qui garde la majorité à la Knesset en dépit de la crise de confiance de la population. 20 janvier 1974, il publie un dernier ordre du jour en forme d’adieu à sa division. Et quelques jours plus tard, au cours d’un grand meeting, il critique l’accord passé à Genève par le gouvernement Golda Meir et accuse l’état-major de coupables négligences dans la préparation et la conduite de la guerre. Il dénonce la politisation des hautes sphères de l’armée et provoque la fureur du chef d’état-major, David Elazar, qui destitue Ariel Sharon du commandement de sa division de réserve. Les querelles et les intrigues politiques lui donnent l’impression de faire du sur-place et il quitte la présidence de la commission politique du Likoud. Membre de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, il se signale par ses attaques contre le chef de la diplomatie israélienne, Abba Eban. Mais, surtout, il s’ennuie à la Knesset. Il aimerait convaincre l’OLP de faire de la Jordanie (Transjordanie) un État palestinien en renversant la monarchie. Cette option restera la seule réponse israélienne à la revendication nationale palestinienne jusqu’à la reconnaissance mutuelle et le processus d’Oslo, bien que Hussein ait annoncé dès le 24 octobre 1974 que son pays renonçait au profit de l’OLP à toute prétention sur la Cisjordanie.

La commission d’enquête (présidée par Shimon Agranat) mise en place par le gouvernement (sous la pression populaire, suite aux manquements constatés dans la préparation et la conduite de la guerre) charge lourdement le chef d’état-major David Elazar, le chef des renseignements Eliyahou Zeira et le général Shmuel Gonen. Le pouvoir politique pourtant épargné sort très affaibli et Golda Meir présente sa démission le 11 avril 1974. Moshé Dayan présente la sienne suite à deux attaques de fédayins dans le Nord d’Israël. On lui reproche de ne pas avoir su gérer la situation.

Début juin, Ytzhak Rabin devient Premier ministre et Shimon Peres ministre de la Défense. Ytzhak Rabin qui s’est souvent engueulé avec Ariel Sharon s’empresse de le rétablir commandant d’une division de réserve. Par ailleurs, il n’a pas une totale confiance en son ministre de la Défense et il espère de la sorte pouvoir bénéficier des conseils d’Ariel Sharon qui par ailleurs s’ennuie dans la vie parlementaire. Son côté franc-tireur choque les sages politiciens qui aimeraient écarter cet agité.

Ytzhak Rabin pense lui proposer le poste qu’il convoite, celui de chef d’état-major ; mais la gauche s’en émeut et il doit faire marche arrière ; et cette même gauche fait voter une loi spécifiquement dirigée contre Ariel Sharon, à savoir qu’il est désormais impossible de cumuler un siège au Parlement et une responsabilité opérationnelle au-delà du grade de colonel. Décembre 1974, il démissionne de la Knesset. Juin 1975, il accepte le poste de conseiller auprès du Premier ministre pour les affaires de sécurité, ce qui déplaît à Shimon Peres et Mordekhaï Gur, le chef d’état-major. Ariel Sharon démissionne lorsqu’il comprend qu’il ne pourra pas succéder à ce dernier.

L’inflation galope. L’emprunt indexé sur le dollar oblige le couple Sharon à réorienter sa production vers l’exportation, ce qui exige un surcroît de travail. Ces travaux ne l’empêchent pas de dénoncer la corruption de membres du gouvernement et de réclamer une refonte des institutions du pays, avec remise en cause du système des partis. Mais pour l’heure, il lui faut faire avec. Il reprend contact avec le Parti libéral mais se fait rembarrer ; on l’invite à retourner aux travaux des champs. On n’a pas oublié son bref passage à la Knesset en 1974. La droite lui fait par ailleurs comprendre qu’en cas de victoire, elle préférera Menahem Begin. Ariel Sharon juge que le cadre de la vie politique du pays est vermoulu et qu’il faut en finir avec les vieux clivages en mettant l’accent sur la sécurité d’Israël et la justice sociale.

Avec quelques amis, il fonde un nouveau parti, Schlomzion, début 1977. Il juge que le succès de cette formation dépend de sa capacité à attirer les « déçus de gauche » et il prend contact avec Yossi Sarid, un responsable travailliste qui conserve encore une forte popularité dans un parti en pleine décrépitude. Le dialogue entre ces deux hommes portera essentiellement sur des questions sociales. Les débuts de ce parti sont plutôt prometteurs ; mais trois semaines après sa fondation un autre parti naît, le Dash, idéologiquement proche de Schlomzion et qui, selon les sondages, capte mieux les déçus des deux grands blocs. Aussi Ariel Sharon reprend contact avec le Likoud qui le refuse.

18 mai 1977, le Likoud arrive en tête avec quarante-trois sièges (contre trente-deux pour les travaillistes et quinze pour Dash) et Schlomzion n’a que deux sièges Menahem Begin lui propose de le rejoindre. Ariel Sharon dissout alors son parti dans le Hérout, ce qui porte à soixante (majorité absolue) le nombre de sièges pour les partis de droite.

 

Ministre des Implantations

Menahem Begin s’efforce de jouer en douceur lorsqu’il lui faut constituer son gouvernement. Il doit d’abord rassurer l’administration de Jimmy Carter et de Cyrus Vance, pas si favorable à Israël, qui juge avec d’autres que Menahem Begin et Ytzhak Shamir sont des terroristes qui risquent de mettre la région à feu et à sang. Aussi Menahem Begin rappelle-t-il Moshé Dayan, mondialement connu et reconnu et plutôt rassurant, au poste de ministre des Affaires étrangères. Autre poste clé, celui de ministre de la Défense. Menahem Begin pense à Ariel Sharon, mais c’en est trop pour le Hérout (membre de la coalition du Likoud).

Menahem Begin propose à Ariel Sharon le poste de ministre de la Sécurité intérieure et la coordination de la lutte antiterroriste ; mais il refuse car ce soldat ne veut pas se faire policier. Il suggère alors au Premier ministre de lui confier le ministère de l’Agriculture et la présidence de la commission ministérielle des Implantations, ce qui est accepté. Ariel Sharon va surtout s’intéresser à un projet d’implantations dans les territoires conquis en 1967. De fait, hormis la période au cours de laquelle il occupera le poste de ministre de la Défense, Ariel Sharon s’arrangera toujours en tant que ministre pour surveiller l’expansion des « colonies » (le mot anglais, plus neutre, settlement, me semble préférable).

Une question débattue depuis 1967, tant en Israël qu’à l’extérieur, mêle des éléments de la doctrine fondamentale du projet sioniste (sur tout ou une partie d’Eretz Israël) et des questions de sécurité, celles qui préoccupent en priorité Ariel Sharon. Dans la coalition de droite qu’est le Likoud (outre le Parti national religieux), seul le Hérout est encore diversement favorable au développement des settlements en Cisjordanie. La position d’Ariel Sharon est invariable sur cette question, et exclusivement pour des raisons de sécurité : tenir l’arrière-pays afin de protéger la plaine côtière où se concentrent les forces vives du pays et inclure Jérusalem réunifiée dans l’État d’Israël. Son plan donc n’est pas d’annexer et de peupler massivement de Juifs la Cisjordanie mais d’organiser par l’implantation d’agglomérations sur les collines, à quelques kilomètres de la « ligne verte », une deuxième ligne de défense au cas où des agresseurs viendraient à franchir le système défensif installé par les Travaillistes (voir le plan Allon) le long de la vallée du Jourdain. Concernant Jérusalem, le plan est quant à lui nettement annexionniste avec ces implantations disposées en fer à cheval à l’est et le grignotage de la ville arabe par de nouveaux quartiers juifs. Le plan concernant la Cisjordanie est présenté le 29 septembre 1977. Il inclut la construction de trois axes traversant ce territoire d’est en ouest et destinés à assurer l’acheminement rapide de renforts vers la vallée du Jourdain, avec des implantations construites de long de ces axes afin d’assurer leur surveillance. Cette politique inquiète ceux qui espèrent avant tout faire aboutir les négociations avec l’Égypte qui viennent de s’engager sous l’égide des États-Unis.

Le 19 novembre 1977, Sadate est en visite à Jérusalem et Ariel Sharon lui est présenté. La rencontre est plutôt cordiale. Mais entre cette visite et mars 1979, période de négociation du traité de paix, la politique des implantations d’Ariel Sharon met Sadate dans l’embarras, tant vis-à-vis des Palestiniens que de l’ensemble du monde arabe. Son refus catégorique de démanteler les implantations du Nord-Sinaï (à commencer par Yamit), destinées à couper la bande de Gaza de tout approvisionnement en armes, risque de faire échouer la rencontre de Camp David. Pressé par des responsables israéliens, Ariel Sharon finit par revenir sur son refus.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Ariel Sharon » de Luc Rosenzweig – 3/9

 

La guerre du Sinaï

Ariel Sharon est convaincu qu’il faut maintenir voire augmenter l’intensité des représailles. Il croit en leur caractère dissuasif. Il est convaincu qu’il y va de la survie d’Israël. Il juge que les immigrants ne se sentent pas protégés et qu’ils vont abandonner l’arrière-pays pour se concentrer dans les villes côtières. Mais au sommet de la hiérarchie militaire, on ne croit pas tant en l’efficacité des représailles. On y juge qu’il faudrait une solution diplomatique. Mais les gouvernements arabes savent tirer profit sur le plan diplomatique de la rivalité entre l’Occident et le bloc soviétique. Autre option : attaquer le plus belliqueux et prestigieux dirigeant arabe, Nasser, en espérant le ramener à la raison.

Août 1956, David Ben Gourion et Moshé Dayan se mettent d’accord avec Guy Mollet et Anthony Eden. Mais alors que les préparatifs conjoints entrent dans leur phase terminale, des attentats perpétrés par des Palestiniens venus de Jordanie finissent par provoquer une riposte israélienne dirigée par Ariel Sharon. Dissensions entre l’état-major de la région Centre et Ariel Sharon, complications sur le terrain, engueulades entre Moshé Dayan et Ariel Sharon et j’en passe. Je passe également sur le montage destiné à ne pas faire passer les trois pays alliés pour les agresseurs aux yeux de la communauté internationale, un montage qui ne plait guère à David Ben Gourion qui finit néanmoins par l’accepter. Il espère en cas de succès pouvoir prendre le contrôle de Charm el-Cheikh, débloquer ainsi le passage vers Eilat et démilitariser tout le Sinaï en le plaçant sous contrôle international. Par ailleurs, il espère renforcer les liens entre la France et Israël afin de se procurer de l’armement. Shimon Peres, secrétaire général du ministère de la Défense, est comme chez lui au ministère de la Défense en France.

 

 

La brigade parachutiste d’Ariel Sharon (placée en fer de lance) doit une fois l’offensive franco-israélienne engagée foncer vers Charm el-Cheikh et le prendre en tenaille avec la 9e brigade blindée qui longera la mer Rouge. L’unité d’Ariel Sharon est divisée en deux groupes. Le premier, soit quatre cents hommes, devra occuper après largage la passe de Mitla, un carrefour du Sinaï occidental. Le reste de la brigade, sous les ordres d’Ariel Sharon, devra opérer au plus vite par voie terrestre la jonction avec l’unité parachutée. Il s’agit en fait d’une attaque de diversion. Malgré quelques incidents, Ariel Sharon et ses neuf cents hommes mettent moins de trente heures pour opérer leur jonction. Ariel Sharon veut poursuivre sa progression afin de mieux bloquer une éventuelle contre-attaque égyptienne et protéger une éventuelle retraite israélienne. A cet effet, il harcèle Moshé Dayan qui, soutenu par David Ben Gourion, ne veut pas risquer un choc frontal avec les forces égyptiennes. Une patrouille est toutefois autorisée à pousser vers l’entrée ouest de la passe de Mitla. Cette patrouille ressemble plus à une unité de combat qu’à une escouade de reconnaissance. L’aviation israélienne a détruit une colonne motorisée égyptienne et la patrouille, confiante, s’approche. Nombreux sont ceux qui se font bronzer à l’arrière des camions. Les reconnaissances aériennes n’ont pas vu que des soldats égyptiens rescapés de la colonne bombardée se sont dissimulés dans les hauteurs qui dominent l’entrée ouest de la passe de Mitla. Les Israéliens sont attaqués et subissent de lourdes pertes. Moshé Dayan est furieux et promet de s’occuper d’Ariel Sharon dès la fin de la campagne de Suez.

On connaît la suite. La réprobation des États-Unis et de l’Union soviétique. Entre l’ultimatum (1er novembre) et le coup d’arrêt de l’ONU, soit moins d’une semaine, les forces israéliennes prennent le contrôle de la bande de Gaza et du port de Charm el-Cheikh. Israël s’en sort plutôt bien, avec l’éloignement de la menace égyptienne à ses frontières et la garantie d’une libre circulation dans le détroit de Tiran qui désenclave enfin Eilat. Malheureusement, Israël doit évacuer la bande de Gaza qui va devenir un repaire de fédayins.

Moshé Dayan n’a pas oublié Ariel Sharon et il est bien décidé à lui faire payer ce qu’il juge être de l’indiscipline. Il est finalement demandé à David Ben Gourion de trancher. Ce dernier finit par déclarer qu’il lui est impossible de donner raison ou tort à quiconque. Entre-temps, la majorité des officiers de l’unité d’Ariel Sharon (qui tous l’avaient soutenu lors de l’affaire de Qalqilya) le dénoncent, ce qui est pour lui autrement plus préoccupant que les rodomontades venues de l’état-major. Des officiers engagés dans la désastreuse affaire de Mitla lui tiennent rigueur de n’avoir pas pris la tête de la colonne de secours. Ariel Sharon décide alors de convoquer une assemblée générale des officiers de l’unité 202, en présence d’un observateur extérieur, le commandant de la région Centre. Les reproches vont bon train, Ariel Sharon s’explique calmement. En dépit de leurs reproches, les officiers reconnaissent qu’en fin de compte lui seul a été capable de forger une telle unité.

 

Années d’attente et drames familiaux

La maladie de Samuel, le père d’Arik, s’aggrave. Sa femme, Gali, est enceinte. Le couple déménage du petit appartement de Jérusalem pour une maison de la banlieue nord de Tel Aviv. Samuel décède le 27 décembre 1956 et le 30 décembre suivant naît son petit-fils, Gur-Samuel.

L’affaire de Mitla s’est calmée. Les casques bleus s’installent dans le Sinaï et dans la bande de Gaza. Les Israéliens aimeraient garder le contrôle de cette bande (qui faisait partie de la Palestine mandataire) afin d’empêcher les actions des fédayins mais ils ne parviennent à avoir gain de cause. Les troupes israéliennes ne se retireront de la bande de Gaza qu’en mars 1957.

Avant son départ, la brigade parachutiste effectue des relevés topographiques. Israël sait qu’il lui faudra revenir dans les parages, avec un Nasser toujours plus agressif et dont le prestige ne cesse de croître. Ariel Sharon reste persona non grata à l’état-major et se voit bloqué au rang de lieutenant-colonel. Moshé Dayan lui propose de passer une année en Angleterre afin de suivre une formation à l’École de Guerre dans le Surrey. Il hésite mais diverses raisons l’incitent à accepter. Il est émerveillé par le cadre bourgeois de sa vie à l’École de guerre, rien à voir avec la vie spartiate de l’officier israélien. Dans la riche bibliothèque, il s’intéresse tout particulièrement aux théories militaires élaborées par sir Basil Henry Liddell Hart (voir sa théorie de l’approche indirecte) qu’il demande à rencontrer et qui le recevra sans tarder. Au cours d’une conférence, Ariel Sharon contredit Montgomery qui traite les soldats arabes de ten minutes fighters en lui rétorquant que lorsque ces derniers sont bien commandés, ils peuvent se montrer courageux et acharnés. Sur un plan strictement militaire, tant dans le domaine stratégique que tactique, Ariel Sharon admire bien plus Rommel que Montgomery.

Moshé Dayan quitte son poste de chef d’état-major pour entrer en politique, au Parti travailliste. Il est remplacé par Haïm Laskov qui a mené l’enquête sur Mitla et qui éprouve une profonde antipathie pour Ariel Sharon. Moshé Dayan et Ariel Sharon s’affrontent souvent et durement mais se respectent. Haïm Laskov quant à lui aimerait expulser ce dernier de l’armée. Zvi Zur, le successeur de Haïm Laskov, éprouvera une même antipathie pour Ariel Sharon. Autre mauvaise nouvelle, le conseiller militaire de David Ben Gourion, le colonel Nehamia Argov, se suicide en décembre 1957 (voir les circonstances de ce suicide). Il était le principal soutient d’Ariel Sharon dans l’armée.

De retour en Israël, Ariel Sharon est promu colonel mais doit en contrepartie accepter une affectation de commandement de l’école d’infanterie de Tsahal, une mise au placard en quelque sorte qui ne satisfait pas cet homme d’action. Il en profite pour suivre une formation d’officier commandant de blindés et reprend des études universitaires, de droit cette fois. Il cherche par ailleurs à sortir du placard mais on se méfie de lui, Zvi Zur en particulier.

Le 6 mai 1962, sa femme se tue dans un accident de voiture. Ariel Sharon sollicite le commandement d’une unité blindée car il sait que dans la guerre à venir cette arme tiendra un rôle essentiel. David Ben Gourion impose un compromis à Zvi Zur : Ariel Sharon restera attaché à la formation de l’infanterie mais aura en plus le commandement d’une brigade blindée de réserve. L’arrivée d’Ytzhak Rabin au poste de chef d’état-major va grandement l’aider puisque ce dernier lui propose d’être chef des opérations à l’état-major du commandement Nord, dirigé par un ami, Avraham Yoffé. Ariel Sharon déménage pour un mochav de Galilée. Il a épousé Lily, la plus jeune sœur de sa femme, Gali, dont il aura un fils, Omri, en août 1964.

La région Nord est une zone de grande tension avec la « guerre de l’eau » entre Israël, la Syrie et le Liban, une guerre qui ne prendra vraiment fin qu’en octobre 1967, avec l’occupation du plateau du Golan.

Fin 1964, Avraham Yoffé quitte l’armée et parvient à entraîner son ami Arik dans un périple de cinq semaines en Afrique orientale. C’est au cours de ce voyage qu’il va rencontrer, sur le plateau de Gondar, en Éthiopie, les tribus falashas. Vingt ans plus tard, il participera comme ministre des Infrastructures et du Logement à l’accueil de la quasi-totalité des Falashas. En octobre 1965, Ytzhak Rabin le convoque et lui reproche son sale caractère mais dans un même temps le propulse à l’état-major général en tant que responsable du département de la formation de l’armée. La famille Sharon regagne la maison qu’elle avait occupée, au nord de Tel-Aviv. Six mois plus tard naît son troisième fils, Gilad Yéhuda. Le 20 février 1967, alors qu’il va avoir trente-neuf ans, il est promu général de brigade.

 

Six jours pour la gloire

Depuis la campagne de Suez, 1956, les accrochages avec l’Égypte se sont considérablement réduits grâce aux casques bleus de l’ONU. Mais au cours du printemps 1967, les accrochages se sont multipliés avec les forces syriennes et jordaniennes, sans oublier les infiltrations de fédayins venus de Cisjordanie. En Israël, priorité est donnée à la diplomatie avec le remplacement du « faucon » David Ben Gourion par un autre travailliste, Lévi Eshkol.

Mai 1967, c’est l’escalade contre Israël, avec Nasser puis le roi Hussein de Jordanie qui vient apporter son tribut à la haine pour Israël. A Gaza l’O.L.P. s’installe dans les locaux abandonnés par l’ONU. Le gouvernement israélien temporise. Israël prend conscience du peu de soutien international dont il bénéficie. Les radios arabes multiplient les discours de haine envers Israël. Levi Eskhol, piètre orateur, ne fait qu’augmenter l’angoisse par ses interventions. Ytzhak Rabin mobilise les réservistes dès le 19 mai. Ariel Sharon rejoint sa division au sud de Beersheba. David Ben Gourion reproche à Ytzhak Rabin de jouer avec l’avenir d’Israël. Ce dernier disparaît quelques jours, victime d’une dépression confiera-t-il des années après. Levi Eshkol qui cumule les postes de Premier ministre et de ministre de la Défense peine à suivre les conférences des militaires.

Ariel Sharon qui commande l’une des trois divisions affectées au front sud plaide pour une attaque rapide et massive par les airs et par la terre avant que les troupes égyptiennes ne se retranchent dans des positions dont il sera difficile de les déloger. Fin mai, Levi Eskhol est si indécis que pour la première fois en Israël un putsch est envisagé.

3 juin. Moshé Dayan est nommé ministre de la Défense et le chef du Mossad est de retour de Washington. Le Pentagone est d’accord pour que le potentiel militaire égyptien soit détruit. On connaît la suite. Le 5 juin, à 8 h 15 du matin, la division d’Ariel Sharon s’ébranle vers le canal, la frontière avec l’Égypte. Principal obstacle, la position fortifiée d’Abou Agheila-Kusseina tenue par la 2e division égyptienne et autour de laquelle se positionnent les unités d’Ariel Sharon. On lui suggère d’attendre le lendemain pour bénéficier d’un appui aérien mais, contre sa hiérarchie, il décide d’attaquer sans tarder de nuit.

Le succès est total et le 6 juin, en fin de matinée, la bataille est terminée. Sa division fonce vers le sud, engageant et bousculant des unités égyptiennes incapables de passer à la contre-offensive. 9 mai, toute la péninsule du Sinaï est conquise (Nasser a accepté la veille le cessez-le-feu exigé par le Conseil de sécurité de l’ONU le 7 mai) et ce même jour Ytzhak Rabin confie à Ariel Sharon le commandement de tout le Sinaï pour y régler les problèmes consécutifs à la guerre, notamment celui des prisonniers égyptiens.

 

De la guerre à la politique

Après avoir terminé sa mission dans le Sinaï, Ariel Sharon se rend pour la première fois de sa vie en Cisjordanie et en famille. Quelques jours plus tard, il est le premier général à être envoyé à l’étranger pour faire la promotion d’Israël. Il est plutôt heureux d’échapper à l’atmosphère de méfiance et d’intrigue qui s’est établie à son encontre dans les hautes sphères militaires.

4 octobre, Ariel Sharon a la garde de ses trois enfants. Il est occupé à répondre aux incessants appels téléphoniques, aux bons vœux en ce jour de Roch Hachana. Un coup de feu. Il se précipite. Son fils Gur a une horrible blessure à l’œil. Il s’est blessé en jouant en compagnie de son petit frère Omri et d’un ami avec un fusil de collection de son père. Il meurt alors qu’Ariel Sharon le porte dans ses bras en courant vers l’hôpital le plus proche, sa femme ayant emprunté leur voiture.

Il recevra une lettre de condoléances de Menahem Mendel Schneerson, une relation qui durera jusqu’à la mort en 1994 de ce rabbi de Loubavitch, ce qui explique (bien qu’Ariel Sharon soit modérément religieux et sans affinité avec cette tendance sioniste du hassidisme) que des adeptes de ce rabbi assisteront à la cérémonie annuelle du souvenir de Gali et son fils Gur, ce qui explique également l’appui des fidèles de cette tendance (sioniste) du hassidisme à Ariel Sharon, sauf à l’occasion du retrait des implantations de la bande de Gaza.

Je passe sur les grandes manœuvres diplomatiques (comme le sommet de Khartoum) et m’en tiens à l’activité d’Ariel Sharon qui doué d’une formidable mémoire topographique explore la Cisjordanie. Pour des raisons exclusivement stratégiques, il veut encourager les implantations juives sur l’ensemble du territoire, notamment sur les hauteurs des collines de Judée et de Samarie afin de contrôler les fédayins de diverses obédiences. Il s’oppose au plan Allon (conçu par le général Yigal Allon en juin 1967) qui va être adopté par le Parti travailliste au pouvoir. Mais il ne se décourage pas et pose les bases des implantations en construisant des logements destinés aux officiers affectés aux centres de formation. Et il emmène des hommes politiques dans ses tournées d’inspection afin de les convaincre du bien-fondé de ses vues, ce qui irrite les généraux de l’état-major. Contre la défense statique, genre ligne Maginot, il préconise une défense plus en arrière, le long des lignes de crête, avec unités mobiles d’infanterie mécanisée et de blindés.

Ariel Sharon s’oppose violemment à la construction de la ligne Bar-Lev. Personne ne le soutient à l’état-major, à l’exception du général des blindés Israël Tal. Haïm Bar-Lev est furieux. Soutenu par Moshé Dayan, il obtient la mise à la retraite d’Ariel Sharon, ce général aussi indiscipliné que populaire. Golda Meir sollicitée refuse d’intervenir dans les chamailleries de l’état-major. C’est alors qu’Ariel Sharon va tenter pour la première fois d’entrer en politique. Mais dans quel parti ? Sur le papier, il est membre du Parti travailliste par le mochav de son enfance et sa jeunesse. Mais il tient de ses parents un farouche esprit d’indépendance et un solide pragmatisme qu’il oppose aux idéologies. Il note que la direction du Parti travailliste (au pouvoir depuis 1948) ne manque pas d’ex-généraux prestigieux qui ne désirent guère voir débouler chez eux une personnalité aussi dérangeante. Le Hérout de Menahem Begin est porteur d’une idéologie qui ne l’a jamais séduit. Il pense au Parti libéral, le moins idéologue des partis politiques du pays. Puis tout va très vite. Le chef du Parti libéral ménage une rencontre entre Ariel Sharon et Menahem Begin. Ariel Sharon se sent très mal à l’aise. Un accord est néanmoins scellé : si le bloc de droite remporte les élections, Ariel Sharon élu à la Knesset sur la liste libérale fera partie du gouvernement. Ce projet doit rester secret jusqu’au lancement de la campagne électorale. Mais dès le lendemain de cette rencontre, l’accord est révélé par la presse. Qui est à l’origine de cette fuite ? Ariel Sharon lui-même ? Le bloc de gauche, inquiet, demande à ce que l’armée récupère Ariel Sharon au plus vite. Haïm Bar-Lev qui ne veut pas perdre la face lui transmet sa nouvelle affectation, une tournée de deux mois de conférences et de visites dans des pays amis.

 

Main de fer à Gaza

Au cours de cette tournée qui lui donne le temps de réfléchir à son avenir, Ariel Sharon multiplie les contacts. Il est revenu dans l’armée et estime avoir des conseils à donner en matière de lutte contre le terrorisme et une possible attaque de pays arabes. L’Égypte et la Syrie restent agressives. L’O.L.P. s’est fortifiée en Jordanie. Ariel Sharon redit combien il juge inutile la ligne Bar-Lev et il défend deux idées qui lui semblent essentielles : la mise en place d’implantations juives en Cisjordanie et à Gaza, ainsi qu’une planification « dynamique » d’un possible conflit ouvert dans le Sinaï et le Golan, avec l’éventuel franchissement du canal de Suez dans le but de porter la guerre en Égypte même. Mais il reste sage et se tait, comme il l’a promis à Haïm Bar-Lev et à Moshé Dayan lors de sa réintégration. Il sait qu’il est populaire et admiré à l’étranger, il sait qu’il est le plus qualifié pour succéder à Haïm Bar-Lev. Néanmoins, il garde en tête d’entrer en politique. En 1966, il obtient un diplôme universitaire en droit public, ce qui fait plaisir à sa mère. Il bénéficie du soutien inconditionnel de sa femme, Lily, qui l’encourage à monter toujours plus haut dans la hiérarchie militaire et politique.

En août 1969, il se voit confier le commandement Sud et, à ce titre, il doit compléter la construction de la ligne Bar-Lev qu’il a tant critiquée et organiser des ripostes. En effet, l’Égypte harcèle cette ligne afin de provoquer le maximum de perte et lasser l’opinion publique israélienne. Entre mars 1969 et août 1970, ces actions de harcèlement font 367 morts et plus de 2 000 blessés dans les rangs de Tsahal. Ariel Sharon sollicite sans succès la permission de lancer des incursions sur la rive ouest du canal afin d’y détruire les batteries de SAM.

En août 1970, des tractations diplomatiques entre l’Égypte et les États-Unis amènent une accalmie dans le secteur. L’idée d’une tête de pont sur la rive ouest du canal retient l’attention du gouvernement Golda Meir. Les relations entre Ariel Sharon et ses collègues se sont par ailleurs améliorées. Cette accalmie le long du canal permet au commandement Sud d’intensifier la lutte contre les fédayins venus de Jordanie, du Liban et de Gaza. En effet, depuis 1967, la dépression de l’Arava qui relie le sud de la mer Morte à Eilat est l’objet d’incursions de fédayins venus de Jordanie et d’Arabie saoudite. Ils attaquent les usines de potasse et le pipe-line. Ariel Sharon reprend sa tactique offensive. A cet effet, il commence par recruter des pisteurs bédouins de la région. Et pour la première fois, Tsahal fait irruption en Arabie saoudite. Les commandos d’Ariel Sharon investissent le village de Sufi avec l’accord du gouvernement israélien. Ils en chassent les fédayins de l’O.L.P. ainsi que la garnison saoudienne. Ils y resteront jusqu’en septembre 1970. Par ailleurs, le roi Hussein de Jordanie commence à mener la vie dure aux fédayins, suite notamment aux détournements d’avions occidentaux. Viendra Septembre noir puis l’expulsion des fédayins du royaume hachémite de Jordanie. Yasser Arafat s’installe au Liban. Le calme revient dans l’Arava. En janvier 1971, avec l’assassinat d’une famille juive à Gaza, le feu vert est donné à Ariel Sharon pour qu’il « s’occupe » de Gaza.

Ariel Sharon en compagnie de deux de ses officiers parcourt en jeep la bande de Gaza, sans protection. Ils observent le terrain, les zones densément peuplées et les zones agricoles. Il décide de faire quadriller étroitement le territoire par des unités de la taille d’une section. Les soldats observeront et apprendront à déceler une activité inhabituelle, suspecte donc, ce qui entraînera aussitôt un couvre-feu de vingt-quatre heures avec fouille méthodique. Les soldats ne tardent pas à devenir experts dans l’art de déceler les fausses cloisons. Pour la première fois, Ariel Sharon fait entrer en action des unités spéciales déguisées en Arabes. Il expulse vers le Sinaï des Bédouins qui nomadisent dans le Néguev. Ces derniers ont des rapports plutôt cordiaux avec les Juifs mais ils ne peuvent s’empêcher de se livrer à des trafics dont celui d’armes et en partie destinées à Gaza. Les milieux de gauche mais aussi des officiers critiquent ces méthodes. Parmi ces derniers, le gouverneur militaire de Gaza, le général Ytzhak Pundak qui estime que pour affaiblir le soutien aux fédayins, il faut améliorer les conditions de vie de la population de Gaza. Moshé Dayan en prend note et au grand dam d’Ariel Sharon, il transfère la responsabilité de Gaza du commandement Sud au commandement Centre. Avant de quitter son poste, Ariel Sharon parvient à fonder deux implantations, l’une dans le Sinaï, l’autre dans la bande de Gaza (qu’il sera amené à démanteler, respectivement en 1982 et en 2005). Il programme son départ de l’armée pour mai 1973. Contrairement à de hauts responsables politiques (dont Golda Meir) et militaires (dont Moshé Dayan), il comprend que les gesticulations égyptiennes doivent être prises très au sérieux. Fin juin 1973, il quitte l’armée au cours d’une cérémonie d’adieux. Depuis trente ans, il a toujours été en première ligne pour défendre les implantations, les frontières et l’accès à l’eau. Suite à ce départ, les milieux politiques savent qu’il va falloir compter à présent avec lui et que l’hégémonie travailliste risque d’en souffrir.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Ariel Sharon » de Luc Rosenzweig – 2/9

 

Le traumatisme de Latroun

Guerre d’Indépendance. Arik est intégré à la Brigade Alexandroni dont la majorité des membres est originaire de la plaine du Sharon. Ses supérieurs ne tardent pas à remarquer ses qualités de meneur d’hommes. Il n’a que vingt ans. Sa réputation se répand dans l’armée mais aussi chez les Arabes. Ses camarades de combat l’admirent, ce qui le réconforte de ses blessures d’amour-propre provoquées au mochav mais aussi au sein de sa propre famille, unie certes mais peu chaleureuse. Pourtant, par la rugosité de son caractère, il va se faire autant d’ennemis jurés que de fidèles inconditionnels. Il est connu pour court-circuiter la voie hiérarchique lorsqu’il estime avoir raison. Dans toute autre armée il aurait été sanctionné mais considérant le manque d’officiers de sa trempe l’impunité lui est garantie.

Au cours de la première phase de cette guerre, la priorité pour David Ben Gourion est de maintenir un accès entre la plaine côtière, où se concentre la population juive, et la Jérusalem juive. Or cet accès est verrouillé par un fortin, à proximité du monastère trappiste de Latroun, un fortin construit sur le modèle Tegart (voir sir Charles Tegart) et remis aux Arabes en février 1948. Après le rappel de la brigade des Givati qui avait pu faire sauter le verrou, Arik et la Brigade Alexandroni sont appelés à Latroun. C’est au cours de cette période que se confirme le pessimisme qu’Arik a reçu de sa mère, sur le caractère définitif du refus arabe et musulman de la souveraineté juive, totale ou partielle, sur la Palestine. Cet homme qui a parcouru tous les échelons de la hiérarchie n’aura jamais de relations détendues, tant à gauche qu’à droite. Ainsi se méfiera-t-il de la logique exclusivement diplomatique de la gauche et prendra-t-il ses distances envers le Grand Israël (de la Méditerranée au Jourdain) après avoir analysé les circonstances.

 

 

Latroun. L’affaire s’engage mal pour les unités juives. Retard. Le jour se lève. Les Arabes les repèrent. Les pertes augmentent. Le soleil toujours plus ardent et la soif toujours plus terrible. Les Arabes dévalent la colline et sont repoussés plusieurs fois. Arik blessé et ses hommes qui se mettent à douter qu’il puisse les sortir de ce guêpier. Il comprend que les autres unités juives ont battu en retraite et que les Arabes vont leur tomber dessus. Il prend la décision (qu’il considérera comme la plus terrible de son existence) d’abandonner sa position et ceux qui ne peuvent se déplacer. Arik blessé avance puis s’arrête et ordonne à celui qui l’aide de l’abandonner. Mais son aide refuse d’obéir. Grâce au sens de l’orientation d’Arik, ils parviennent après deux à trois heures de marche, épuisés et assoiffés, à rejoindre les forces de la Hagana. Sa section a perdu la moitié de ses trente hommes. Je passe sur la valeur hautement symbolique que va acquérir Latroun (et les polémiques à son sujet) tant du côté israélien qu’arabe et me limite à l’engagement d’Ariel Sharon et ses hommes, le 25 mai 1948. Latroun c’est cinq batailles échelonnées entre le 25 mai et le 18 juillet 1948. Blessé physiquement, Ariel Sharon l’est aussi psychologiquement. Toute sa vie il traînera un sentiment de culpabilité après avoir abandonné des blessés et des morts à l’ennemi, d’où son obsession de ne plus jamais abandonner un seul d’entre eux à l’ennemi, quitte à provoquer des pertes supplémentaires parmi ses soldats.

 

Retour au combat

Sa solide constitution lui permet de se rétablir promptement. Une balle tirée des hauteurs de la colline lui a traversé l’estomac pour ressortir par le haut de la cuisse. Mi-juillet 1948, Arik est rétabli. Le 9 juillet, les Arabes ont refusé de prolonger une trêve imposée par les Nations unies le 11 juin. La brigade Alexandroni est déployée dans la région du Centre où elle repousse la Légion jordanienne au-delà de Lod, ce qui lui permet de contrôler le principal aéroport du pays. L’une des premières missions de la section d’Arik : récupérer les vingt-huit corps des soldats tués au combat dans les collines qui surplombent l’aéroport, soit rassembler les morceaux des corps mutilés afin de les inhumer selon de rite juif.

Arik s’identifie toujours plus à l’armée, à son unité issue de la Hagana qui va bientôt devenir Tsahal. L’affaire de l’Altalena le marque moins que l’affaire Arlozoroff. Il ne l’évoque même pas dans ses « Mémoires », un livre écrit en collaboration avec David Chanoff et publié en français chez Stock en 1990. Quelques semaines après Latroun, il manque de se tuer dans un accident de la route. Il s’en sort avec quelques côtes cassées et quelques vertèbres déplacées ; mais les séquelles de cet accident le feront plus souffrir que sa blessure du 25 mai 1948. Automne 1948, il est rétabli et son unité est envoyée dans la bande de Gaza. Elle participe à la dernière phase de cette guerre. Il s’agit de repousser les Égyptiens vers le Sinaï. Il participe à la bataille de Fallouja, au sud de Gaza, où quatre mille Égyptiens sous les ordres du général soudanais Saïd Taha Bey vont tenir tête aux troupes juives.

 

Le choix des armes

Arik doit choisir. Son père le presse de reprendre des études d’agronomie tandis que son chef, le colonel Ben Zion Friedan, commandant la brigade Alexandroni, le presse de rester. A vingt et un ans Arik est promu chef de bataillon sans avoir suivi la formation ad hoc. Il choisit l’armée tout en promettant à sa mère de n’y rester que deux ou trois ans avant de décrocher un diplôme universitaire.

Septembre 1949. La brigade Alexandroni est versée dans la réserve et Arik est muté à la brigade Golani. Il se lie d’une solide amitié avec son commandant, le colonel Avraham Yoffé. Ensemble ils promeuvent la technique dite de « patrouille offensive » destinée à contrecarrer les incursions toujours plus fréquentes de bandes arabes armées. Arik devient officier de renseignement de ladite brigade, puis officier à l’état-major du commandement Centre. Ses qualités sont remarquées : connaissance du terrain, dons d’analyse des situations sur le terrain, meneur d’hommes. Son indiscipline et son penchant à la colère avec ses supérieurs (quand il estime avoir raison) lui valent malgré tout l’indulgence de la hiérarchie. Il est affecté comme officier de renseignement attaché au commandement Nord où les incursions arabes sont fréquentes et meurtrières. Il met en place un système d’information très efficace mais qui n’est pas exploité par Tsahal. Le pouvoir politique hésite à confier à l’armée la surveillance des frontières et met en place un corps spécifique de gardes-frontières.

Arik s’ennuie ferme dans les bureaux de l’état-major, lorsque Moshé Dayan est nommé à la tête du commandement Nord. Moshé Dayan a commencé sa carrière sous l’autorité d’Orde Charles Wingate qui va l’initier au combat de nuit (voir les Special Night Squads). Il est né au kibboutz de Degania (près de Tibériade) et connaît chaque pouce de terrain de cette région. Son appartenance à l’élite sioniste socialiste lui donne une perception très aiguë des rapports de force au plus haut niveau politique, notamment au sein du gouvernement, entre les « diplomates » (on ne réplique pas soi-même, on formule une plainte auprès de la commission d’armistice, etc.) et les « militaires » (pas de plainte déposée, on passe à l’action, implacablement). Moshé Dayan sait que David Ben Gourion ne peut donner un ordre explicite de représailles mais qu’il couvrira toute action de représailles de l’armée.

 

L’unité 101

Début 1952, Moshé Dayan est promu chef des opérations à l’état-major de Tsahal et le commandement Nord retombe dans la routine. Arik est accablé, d’autant plus qu’il est épuisé par une malaria contractée au cours de la guerre d’Indépendance. Un congé lui est accordé. Et il entreprend ce grand voyage évoqué dans la première partie du présent article. Il en profite pour prendre du recul. Ses accès de malaria ne tardent pas à disparaître. Il constate que des Juifs parviennent à vivre et à prospérer hors d’Israël. A son retour, fin 1952, il s’inscrit dans la section « Histoire du Moyen-Orient » à l’Université hébraïque de Jérusalem. Il emménage dans un petit appartement à Jérusalem, en compagnie de Gali, une jeune infirmière psychiatrique rencontrée quelques années auparavant à Kfar Malal. 29 mars 1953, ils se marient. Arik est devenu un étudiant studieux ; mais l’armée ne l’a pas oublié. Il est versé dans la réserve, affecté à la brigade de Jérusalem. Un jour, il est convoqué au Q.G. de cette brigade : les attaques des bandes armées arabes à partir des collines qui entourent Jérusalem se multiplient et avec elles le nombre de victimes. Les plaintes déposées contre l’ONU n’aboutissent pas, comme d’habitude. Une action punitive s’impose. Arik accepte mais demande à choisir les hommes avec lesquels il veut « dézinguer » Mustapha Samueli, un chef local spécialisé dans les incursions contre Israël et devenu un héros. Arik met sur pied un commando de huit copains. Mais l’opération se solde par un échec car le détonateur destiné à faire exploser la charge de TNT contre la demeure de l’homme visé fait long feu. Dans son rapport, suite à cet échec, Arik fait quelques propositions en insistant notamment sur le fait que l’improvisation des temps héroïques est révolue. Ce rapport remonte jusqu’aux plus hautes autorités civiles et militaires dont Moshé Dayan qui définit le profil du ou des officiers en charge de ce type d’opération ainsi que la nature des missions. Il ne fait aucun doute que dans ce rapport Moshé Dayan pense à Ariel Sharon.

Fin juillet 1953, Arik est convoqué, en présence de Moshé Dayan, afin d’organiser et commander un bataillon spécial, directement relié à l’état-major, l’unité 101. Arik qui a déjà hébraïsé son nom de famille en Sharon va reprendre du service. Grâce au bouche à oreille, il voit les volontaires affluer, des hommes désireux de mettre fin à ces incursions arabes toujours plus meurtrières et de pallier à la passivité du gouvernement. Sélection rigoureuse et entraînement commando au camp de Sataf, dans les collines à l’ouest de Jérusalem. Les effectifs de l’unité 101 ne dépasseront jamais la cinquantaine d’hommes au cours de ses cinq mois d’existence. En deux mois, Ariel Sharon va faire de son équipe une unité commando opérationnelle. Il est prêt à en découdre mais les autorités tant civiles que militaires ne semblent pas pressées. Ariel Sharon se répand en propos peu aimables, ce qui lui vaudra de durables inimitiés.

A force de faire pression, l’unité 101 se voit enfin confier une première mission, soit repousser vers le Sinaï la tribu bédouine des Azazma qui s’est installée dans le Néguev. Au petit-matin, l’unité 101 fait irruption dans le campement bédouin. Elle saisit leurs armes et les accompagne au-delà de la frontière égyptienne, en menaçant les policiers égyptiens venus acter cette violation internationale. L’état-major décide alors de donner le feu vert au plan d’Ariel Sharon, soit effectuer une incursion dans le camp d’El-Boureij, au nord de la bande de Gaza, qui abrite des fédayins afin d’en tuer le maximum. Ariel Sharon veut aussi montrer la supériorité de l’attaque préventive sur la tactique exclusivement défensive appliquée jusque-là. Une vingtaine de fédayins sont tués mais aussi une quinzaine de civils. Protestations internationales. Ariel Sharon est convoqué à l’état-major. Lui aussi se trouve confronté à une terrible contradiction : Israël qui devient un État toujours plus moderne et démocratique doit-il pratiquer la vendetta (gum en arabe) comme les Arabes et, ainsi, s’abaisser à leur niveau ? Pour Ariel Sharon, la guerre que conduit Israël ne peut être efficace si elle s’appuie sur des concepts élaborés au cours des conflits de l’histoire occidentale.

Aussi longtemps qu’il est à la tête de l’unité 101 puis de la 202 brigade parachutiste qui lui succède, Arien Sharon n’hésite pas à faire usage des méthodes de « guerre tribale » contre les fédayins qui souffrent des pertes au-delà des prévisions. L’unité 101 est devenue célèbre mais les méthodes et le franc-parler de son chef suscitent bien des critiques dans l’état-major. La jalousie est de la partie, une jalousie qu’active les relations privilégiées entre lui est David Ben Gourion.

L’unité 101 exerce certes d’implacables représailles, mais toujours en accord avec les ordres donnés par le gouvernement, en l’occurrence par David Ben Gourion, un socialiste sioniste et un « faucon ». Ariel Sharon ne s’est jamais comporté en « seigneur de guerre », coupé du pouvoir politique, ce que David Ben Gourion n’aurait en aucun cas toléré. Il n’y a jamais eu au sommet de l’État d’Israël un « parti de l’armée », susceptible de s’accaparer le pouvoir, et malgré la forte présence d’ex-généraux qui, signalons-le, se distribuent de l’extrême-gauche à l’extrême-droite.

Une opération est décidée contre le village de Qibya, suite à l’assassinat dans la nuit du 12 au 13 octobre 1953 de Suzanne Kanias et ses deux enfants, de trois ans et un an et demi. L’opinion publique israélienne soutient majoritairement le gouvernement et l’armée. Cette affaire n’en suscite pas moins un intense débat éthique. David Ben Gourion est quant à lui assuré qu’Ariel Sharon n’est pas un suppôt de la droite « révisionniste » qui aurait par ailleurs tenté de déstabiliser un gouvernement travailliste. De plus, l’origine mochavnik d’Ariel Sharon le rassure. Dans l’affaire de Qibya, on ne sait toujours pas de manière irréfutable si les hommes de l’unité 101 ont dynamité des maisons habitées en toute connaissance de cause où s’ils ont vraiment hurlé aux éventuels occupants de sortir avant de dynamiter. Et les villageois pensaient-ils vraiment que ces hommes allaient procéder à des destructions aussi massives – quarante-deux maisons furent détruites ? Les Israéliens n’avaient procédé jusqu’à présent qu’à peu de destructions et généralement de constructions à l’écart des villages.

 

Chef des paras

De 1953 à 1956, Ariel Sharon placé à la tête des forces spéciales conduit de nombreuses actions hors d’Israël en réponse aux attaques de fédayins. Moshé Dayan devenu chef d’état-major de Tsahal décide début 1954 de fusionner l’unité 101 et la 890e brigade parachutiste. Ariel Sharon qui est promu lieutenant-colonel disperse l’unité 101 afin de lisser les rivalités entre elle et la 890e brigade parachutiste et imprégner les parachutistes de l’esprit de cette unité. En quelques semaines, grâce à son charisme, l’amalgame a pris. La 890e brigade parachutiste est remodelée et rebaptisée unité 202. En deux ans et demi, elle est engagée dans plus de soixante-dix opérations qui sont toutes des succès. Le nouveau gouvernement, toujours dirigé par David Ben Gourion, est majoritairement composé de « faucons » travaillistes. Ariel Sharon pousse l’entraînement de ses hommes afin de faite de l’unité 202 un instrument aussi efficace que l’unité 101. La popularité de cette nouvelle unité est considérable entre 1955 et 1956. Des raids sont organisés sur tous les fronts. L’opération la plus controversée est lancée dans la nuit du 11 au 12 décembre 1955, sur la rive est du lac de Tibériade contre les troupes syriennes qui ne cessent d’agresser les barques de pêche israéliennes. C’est la plus complexe opération jusqu’alors menée par le lieutenant-colonel Ariel Sharon de vingt-six ans. Elle engage des moyens importants et divers. Mais pourquoi un tel déploiement ? Le harcèlement des pêcheurs est certes irritant mais pas aussi meurtrier que les attaques de fédayins au sud du pays. Il y a une raison cachée. Ce déploiement est une préparation pour une éventuelle attaque engageant les trois armes, un coup de main contre Charm el-Cheikh d’où l’Égypte bloque l’accès des navires au port d’Eilat, contraignant cargos et pétroliers en provenance du golfe Persique à un immense détour. Le succès de l’opération contre les Syriens va dépasser toutes les prévisions. David Ben Gourion tance toutefois Moshé Dayan, le supérieur d’Ariel Sharon. Cette opération trop réussie risque de faire du bruit sur la scène internationale alors qu’une opération secrète (seuls David Ben Gourion et Moshé Dayan sont avertis) et conjointe entre le Royaume-Uni, la France et Israël est prévue afin de reprendre le contrôle du canal de Suez que Nasser veut nationaliser.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Ariel Sharon » de Luc Rosenzweig – 1/9

 

« Ytzhak Rabin avait coutume d’affirmer que la guerre entre Israël et ses voisins arabes devait être mise au singulier : qu’on l’appelle guerre d’Indépendance, des Six Jours, du Kippour, du Liban, Intifada I et II, c’était pour lui une seule et même guerre, née du refus arabe d’accepter la réalisation des aspirations du mouvement national juif sur le territoire de la Palestine mandataire. Cette génération a donc combattu les armes à la main tout en construisant un pays moderne et une démocratie dont les défauts ne sauraient faire oublier qu’elle est la seule dans la région, et qu’elle n’a jamais été subvertie par des militaires dont le poids dans le pays est pourtant à la mesure des menaces qui pèsent sur son existence », Luc Rosenzweig dans « Ariel Sharon ».

 

J’ai décidé de rendre compte d’un personnage méconnu hors d’Israël, un personnage contre lequel s’acharnent bien des conformismes, le conformisme tenant lieu de connaissance pour des foules en constante augmentation. Par ailleurs, la rage des foules contre un homme m’incite irrésistiblement à m’intéresser, et de prêt, à cet homme. C’est ainsi. L’opinion de la foule me trouve très méfiant et aucunement par snobisme. La foule aime le lynchage (médiatique et autre) et les exécutions capitales. Ariel Sharon a été soumis à un lynchage médiatique, et il l’est encore, en France surtout. Il m’intéresse donc a priori. Par ailleurs, l’auteur de cette biographie (publiée chez Perrin en 2006), probablement la meilleure écrite à ce jour sur Ariel Sharon, est un ancien gauchiste, journaliste aux quotidiens Libération et, surtout, Le Monde. Sa biographie d’Ariel Sharon n’est pourtant pas une dénonciation, elle est plutôt un acte de sympathie que suggère déjà le titre de l’introduction : « Le plus moderne des sionistes ». Je précise que Luc Rosenzweig a commencé à prendre de sérieuses distances envers certaines coteries de gauche au cours de la guerre dans l’ex-Yougoslavie, en se plaçant du côté des Serbes, ce qui lui a fait perdre – est-il utile de le préciser ? – nombre d’amis. Et lorsqu’il accuse – à raison – l’extrême-gauche d’être passée de l’antisionisme à l’antisémitisme, ils sont nombreux à lui tourner le dos.

 

Ariel Sharon (1928-2006/2014)

 

Mais avant d’entreprendre une recension de cet essai biographique, écoutez Luc Rosenzweig nous parler d’Ariel Sharon sur Les Matins de France-Culture. Écoutez, c’est passionnant :

https://www.dailymotion.com/video/x19lndv

 

Le plus moderne des sionistes

Ariel Sharon l’ashkénaze est né en 1928 dans un mochav, à quelques kilomètres au nord de Tel Aviv. Ses parents ont intégré le Yichouv peu avant, en 1922. Il va changer son vrai nom, Scheinerman (« bel homme » en yiddish) en Sharon, à la naissance de l’État d’Israël, une décision qui a été également prise alors par de nombreux jeunes, constructeurs de État, afin de marquer une rupture avec le passé diasporique et leur foi totale en cet État. Sharon est un nom hébreu, le nom de la plaine où il est né.

Ariel Sharon appartient à la génération intermédiaire (entre celle des pères fondateurs et celle de l’Israël moderne) dont les représentants les plus illustres sont des militaires. Ariel Sharon a vingt ans en 1948, quarante en 1967, quarante-cinq en 1973, et il va reprendre du service, comme d’autres de sa génération, en 1982, avec la première guerre du Liban. Ariel Sharon est issu du mouvement sioniste socialiste ; il a grandi dans un mochav. Mais au sein de cette structure, la famille Scheinerman est sioniste, un point c’est tout. Elle se tient à l’écart des luttes politiques virulentes qui opposent sionistes socialistes et sionistes nationalistes (voir les disciples de Vladimir Z. Jabotinsky). Cet esprit d’indépendance va fortement influencer la carrière d’Ariel Sharon. Il va l’éloigner du Palmah (issu du mouvement sioniste socialiste) ainsi que de l’Irgoun et du Lehi (issus de la droite sioniste nationaliste).

Ariel Sharon peut être considéré comme un « centriste » sur l’échiquier politique de son pays, contrairement à de nombreuses idées reçues. Ses relations sont plus personnelles que politiques et lorsqu’il choisit en 1973 d’entrer en politique par la droite, ce n’est pas par idéologie mais parce qu’il note que la gauche au pouvoir depuis une cinquantaine d’années est usée et qu’une alternance se prépare. Ariel Sharon n’est en rien un tenant de l’ultra-orthodoxie. Il respecte les grandes fêtes religieuses par tradition. Certes, il favorise en 1967 l’implantation de groupes ultra-religieux qu’il voit comme des pionniers dans une société quelque peu embourgeoisée, mais il sait s’opposer, et frontalement, aux rabbins, notamment sur la loi du retour. Il s’est toujours présenté comme un sioniste pragmatique, prêt à modifier ses plans en fonction de la situation, tant au cours de sa vie politique que militaire. Il a certes eu des manquements à l’honnêteté (voir par exemple les financements illégaux au cours de la campagne électorale de 1999) et il était peu regardant sur les moyens s’il estimait (à tort ou à raison) que l’intérêt supérieur de l’État était en jeu ; mais la plupart de ses compatriotes n’ont pas oublié que ses mérites étaient grands et ils ont été nombreux à le pleurer en 2014, lorsqu’il est décédé après un comma survenu en 2006, y compris ceux qui dans son pays, avec Sabra et Chatila (1982), l’accusaient d’être un assassin.

Mais comment cet homme est-il parti de l’idée du Grand Israël pour en venir à celle d’un partage de ce territoire impliquant le démantèlement des installations en Cisjordanie et à Gaza qu’il avait tant favorisées ? Ariel Sharon n’a jamais été un sioniste messianique. Il raisonnait plutôt en stratège et depuis le début, depuis ces années passées au mochav de Kfar Malal implanté dans la partie la plus étroite d’Israël, entre mer et Cisjordanie.  Il savait que pour tenir, les Juifs ne devaient pas se contenter d’habiter les grandes villes côtières mais aussi l’arrière-pays et ses hauteurs. Mais les technologies militaires ayant fait d’immenses progrès, l’établissement de lignes de défense appuyées sur la géographie n’apparut plus comme vital. De plus, la présence militaire israélienne en Cisjordanie et à Gaza avait un très lourd coût humain, politique et financier.

Ariel Sharon arrive au pouvoir en 2001. Contrairement à certains de ses prédécesseurs, il n’a pas une foi dévote dans les traités signés avec les pays arabes pour garantir la sécurité de son pays. Il sait que les Arabes sont plus portés vers le rejet du projet national juif que vers le compromis. Il est convaincu que la guerre de 1948 durera encore des générations. Mais alors pourquoi ces concessions ? Ce militaire se préoccupe de démographie, contrairement à nombre de ses pairs, il sait que dans le Grand Israël les Juifs seront vite noyés dans la masse arabe. « Il fera donc en sorte d’être celui qui donnera à Israël son territoire définitif, le plus grand et le plus juif possible, en tenant compte de la réalité sur le terrain et des contraintes internationales. »

Ariel Sharon a commis des erreurs, des crimes diront certains, mais dans cet essai biographique, Luc Rosenzweig se garde « de formuler une sentence morale définitive le condamnant ou l’absolvant » mais propose des éléments factuels et de contexte afin d’amplifier la vision du lecteur qui tirera ses conclusions, s’il le veut.

Ariel Sharon a cru à la force et à plus de force encore, si nécessaire, avant d’en arriver à la conclusion que certaines choses ne peuvent être imposées, y compris par les plus puissantes forces armées, comme celle d’imposer la souveraineté d’un État à des populations qui le rejettent. Il est facile de dire qu’Ariel Sharon a trahi ou s’est trahi, l’affaire est plus compliquée. Amoz Oz qui est porté aux nues n’a-t-il pas commencé par prôner une cohabitation harmonieuse avec les Arabes avant de supplier le monde d’aider Israéliens et Palestiniens à divorcer ? Ariel Sharon est sioniste, un point c’est tout. Il juge que le droit des Juifs à occuper la terre d’Israël et Jérusalem n’est pas discutable. Il considère par ailleurs le judaïsme mondial comme un tout, que Juifs d’Israël et Juifs de la diaspora doivent être traités sur un pied d’égalité. Ariel Sharon n’aura été ni le Diable ni le Bon Dieu, mais un homme tout simplement.

 

Le roman familial

Mordekhaï Scheinerman, le grand-père paternel d’Arik (surnom d’Ariel Sharon), est dès la naissance du mouvement sioniste son principal représentant dans sa ville natale, Brest-Litovsk. Mais, surtout, et l’anecdote a été rapportée bien des années après par Ariel Sharon, à la mort de Theodore Herzl, ce grand-père, en compagnie de Zeev Begin (le père de Menahem), força l’entrée de la synagogue de sa ville pour y réciter le kaddish. Ce faisant, il transgressait l’interdiction du rabbin ultra-orthodoxe. Ariel Sharon a révélé cette anecdote alors qu’il espérait être admis au Likoud, chose malaisée pour un général certes prestigieux mais ne pouvant se réclamer ni de Vladimir Z. Jabotinsky ni de l’Irgoun ou du Lehi.

En 1910, Mordekhaï Scheinerman embarque pour la Palestine. Il revient en Russie en 1912, avec l’intention d’y ramener sa famille. Mais la Première Guerre mondiale et la Révolution d’Octobre 1917 vont disperser la famille. Ce grand-père ne reviendra en Israël qu’en 1940 ; il y décédera peu après.

C’est avec l’aide de son oncle Joseph et de sa tante Sana qu’Arik fait ses premiers voyages, en 1951, à Paris puis à New York en passant par Londres. Ariel Sharon a rapporté au début des années 1980 de savoureuses anecdotes relatives à ce grand voyage, anecdotes où il se présente comme un paysan mal dégrossi qui fait à l’occasion honte à l’oncle et la tante. Par ces confessions, il espérait se rendre plus humain, moins chef de guerre, suite aux rodomontades de la commission Kahane relatives à la guerre au Liban en 1982. Par ailleurs, ces anecdotes sont révélatrices du sionisme d’Ariel Sharon et de son clan familial : on est sioniste et conséquent, on fait son alya, mais sans jamais rejeter ceux qui dans le clan ont fait le choix de la diaspora – et ils sont nombreux.

Les parents d’Ariel Sharon, Samuel et Deborah (Vera, née Schneeroff) resteront des figures centrales pour le fils. Samuel n’a pas pris part à la Révolution d’Octobre, contrairement à nombre de Juifs de sa génération qui espèrent en finir avec un antisémitisme séculaire. Par ailleurs, il n’apprécie guère l’idéologie collectiviste ; il est un nationaliste juif, point final. Il célèbre les grandes fêtes juives mais sans rigorisme ; et lorsque l’idéal sioniste et l’autorité rabbinique entrent en conflit, il donne toujours la préférence à ce premier. C’est un sionisme laïque, pragmatique et individualiste, ce qui ne va pas lui faciliter la vie. Vera qui a entrepris des études de médecine est originaire de la région de Moguilev (dans l’Est de l’actuelle Biélorussie). Elle est issue d’un milieu rural aisé. Sa famille qui dirige un commerce de bois d’œuvre n’a pas à souffrir des pogromistes. Lorsqu’elle rencontre son futur époux, la Russie est plongée dans la guerre civile et tous ceux qui ne font pas allégeance aux bolcheviques risquent gros. Les militants sionistes, même s’il se déclarent socialistes ou marxistes, sont taxés de « déviationnisme nationaliste », une accusation grave. Aussi, en février 1922, Vera embarque pour la Palestine avec Samuel devenu son mari. Ils forment un couple solidaire. Samuel a un rêve : cultiver la terre. On lui propose de devenir membre d’un kibboutz en Galilée, mais l’utopie collectiviste révulse sa femme. La famille choisit alors un mochav, celui de Kfar Malal, non loin de Tel Aviv, ce qui convient à Vera. Pour ce couple, le mochav est préférable au kibboutz mais l’idéologie socialiste plutôt arrogante qui y sévit les irrite et ils se retrouvent quelque peu marginalisés. Samuel qui est ingénieur agronome fait des propositions pour la mise en culture d’espèces nouvelles. Il est moqué comme tous ceux qui ont raison trop tôt. Les sympathies politiques des membres du mochav irritent le couple au point qu’il finit par enclore son champ, au grand émoi de la communauté. Vera et Samuel ne participent à la vie du mochav que par la scolarisation de leurs enfants et l’organisation de la défense contre les Arabes des environs.

Tout sa vie Deborah vouera une méfiance extrême envers les Arabes et elle peut être considérée comme la principale (voire la seule) inspiratrice de la politique extérieure de son fils. Et Samuel peut être considéré comme l’inspirateur de sa politique intérieure. Deborah et Samuel n’apprécient guère les éloges que font de Staline certains collègues du mochav. Par ailleurs, ils ne participent pas à cet affrontement virulent entre travaillistes (David Ben Gourion) et nationalistes (Vladimir Z. Jabotinsky), un affrontement qui s’intensifie après l’assassinat (en juin 1933) de Chaïm Arlozoroff, du Mapaï (un acronyme), un parti politique de gauche qui restera la force principale de la politique israélienne jusqu’à sa fusion au sein du Parti travailliste israélien en 1968. On accuse les partisans de Vladimir Z. Jabotinsky de cet assassinat. Samuel émet des doutes ; il est alors soupçonné d’être un partisan de Vladimir Z. Jabotinsky. Arik a sept ans ; il prend note du rejet de ses parents par toute une communauté. Par la suite, Ariel Sharon sera vilipendé par la gauche (qui l’accusera d’être issu d’une famille de la droite sioniste nationaliste) mais aussi par la droite militant pour le « Grand Israël » (qui exhumera ses relations avec le Mapaï, via le mochav de Kfar Malal, lors du retrait de Gaza en 2005). L’assassinat de Chaïm Arlozoroff et celui d’Ytzhak Rabin (en novembre 1995) vont se répondre dans la mémoire intime d’Ariel Sharon. En effet, la gauche israélienne accuse le Likoud auquel il appartient désormais d’avoir armé le bras d’Ygal Amir, avec ses discours anti-Oslo, une accusation qui le blesse profondément car les divergences politiques entre Ytzhak Rabin et Ariel Sharon n’ont jamais eu raison de leur amitié sous l’uniforme durant plus d’un quart de siècle.

 

L’enfance d’un chef   

Lorsqu’ils arrivent à Kfar Malal, les Scheinerman se voient alloués un lot de terre d’environ 8,5 hectares. Sur cette terre aride, les traces de combats entre Ottomans et Britanniques sont encore bien visibles. Il faut commencer par combler tranchées et trous d’obus. Le couple loge sous la tente avant d’emménager dans une cabane construite de leurs propres mains, bien maladroitement. La moitié sert de chambre au couple, tandis que l’autre sert d’étable pour une vache et une mule, plus un appentis-cuisine. La maison va peu à peu s’agrandir, avec les enfants et un cheptel augmenté. Dans les premiers temps, il n’y a ni eau courante, ni électricité. On s’approvisionne à la rivière Yarkon. Vera qui espérait achever ses études de médecine et profiter au moins un peu de la vie de Tel Aviv est prise elle aussi par les tâches quotidiennes, des tâches de survie.

Vers leurs dix ans, les fils sont sollicités pour les travaux agricoles. Et, de fait, durant toute sa vie, Ariel Sharon restera en contact avec la terre, d’une manière ou d’une autre, non pour séduire l’électorat mais pour ne pas sombrer et se refaire des forces. Ariel Sharon est un soldat et un paysan, les armes et la terre, ce sont d’ailleurs les seuls métiers dans lesquels il considère avoir des compétences. Il fuit les relations mondaines, la vie urbaine et diplomatique ; et il délègue.

Dans leur mochav, les Scheiderman se voient mis à l’écart et les enfants subissent ce relatif isolement. Tous travaillent dur, mais les arts ne sont pas oubliés, la musique pour la mère, le dessin et l’aquarelle pour le père, des arts que les parents s’efforcent d’inculquer à leurs enfants. Au terme de leurs études primaires, les enfants sont inscrits dans l’établissement le plus réputé du Yichouv, le gymnasium de Tel Aviv. Contrairement à sa sœur et son frère, Arik y entre péniblement car il est (et restera) plutôt médiocre élève. Il restera peu disert sur ses années dans cet établissement, mais on sait qu’il est heureux de ne plus être simplement considéré comme le fils de cette tête de mule de Samuel Schneinerman. Arik est impressionné par Tel Aviv et tout en y marchant, il se demande comment on peut vivre sans cultiver la terre. A quatorze ans, comme tous les jeunes gens du mochav, il entre à la Hagana tout en poursuivant ses études. Sa carrière militaire va commencer dans la Gadna (bataillons de jeunesse). L’adolescent plutôt taciturne va révéler ses qualités, notamment un sens aigu de l’orientation qui lui permet de se diriger sans carte et de nuit vers le point de ralliement fixé. Il est alors intégré dans le groupe d’élite de la Gadna, les éclaireurs. A ses seuls membres est enseigné le maniement du peu d’armes dont dispose la Hagana. A l’issue d’un raid nocturne d’orientation, à l’estime, soit plus de vingt kilomètres à pied, ceux qui parviennent au point fixé deviennent membres de la Hagana et prêtent serment.

Après avoir achevé ses études secondaires (en 1945), Ariel Sharon suit la formation (clandestine) des sous-officiers de la Hagana au kibboutz Ruhama, à la limite du Néguev, un camp destiné à la formation des cadres d’une force qui deviendra Tsahal. Après deux mois d’entraînement, ses qualités militaires ne seront pas jugées aussi favorablement qu’à la Gadna. En sortant de Ruhama, Ariel Sharon prend la décision de rejoindre le Palmah. Le père qui aimerait que son fils devienne agriculteur se tait avant de lui dire que sa décision n’appartient qu’à lui mais qu’il lui demande de jurer que jamais il ne livrera un Juif à un non-Juif, et sans jamais prononcer le nom du Palmah. Arik sait que cette unité de choc (composée pour l’essentiel de membres des kibboutzim travaillistes) a entre autres missions celle de livrer aux autorités britanniques les membres de l’Irgoun et du Lehi. Arik tiendra parole ; aussi restera-t-il en retrait au sein de cette unité, se cantonnant à des actions subalternes, ce qui explique que jamais il n’appartiendra au cercle très fermé des généraux issus du Palmah. Sa fidélité à la parole donnée au père le place devant un lourd dilemme auquel la guerre d’Indépendance va le soustraire.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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17 et 18 juin 2019, entre Lisbonne et Murcia via Madrid

 

17 juin. Tôt le matin. Pensé à Karl Kraus dans le métro de Lisbonne, à ses coups portés contre l’opinion publique et la salle des machines d’où elle est contrôlée. Ses coups portés frontalement mais aussi latéralement, à la manière d’un Bruce Lee. Notre époque devrait relire Karl Kraus le démolisseur et le constructeur – car comment construire sans par ailleurs démolir ? Relire l’éditorial du premier numéro de sa revue, « Die Fackel » (1889). Nous ne sommes plus dans la Vienne fin XIXe siècle, mais ce à quoi nous assistons en Europe, et plus particulièrement en France, en ce début XXIe siècle semble être au moins en partie décrit dans ces pages. Si l’esprit démolisseur de Karl Kraus me ravit, je n’oublie pas qu’il a été antidreyfusard ; et je n’approuve pas sa volonté assimilationniste et son antisionisme. Karl Kraus porte toujours ses attaques ad hominem, ce que je fais à l’occasion dans des fils de discussion. Passée une certaine limite, j’en viens à l’attaque ad hominem, en moulinant l’intervenant dans ses propres interventions, en lui demandant par exemple et imperturbablement de préciser ce qu’il vient de dire, de le préciser encore et encore. Il se perd alors en explications, étire sa ligne de front, disperse ses forces, ce qui me permet à un moment donné de l’enfoncer ou le contourner. Je ne me prive pas de l’attaque ad personam, contre le pseudonyme de l’intervenant par exemple, ce qui a généralement pour effet de le déstabiliser, voire le rendre furieux ; il va alors frapper à la porte de la modération, comme si son pseudonyme était une marque intime de sa personnalité. J’ai pu récemment le vérifier avec un intervenant un peu lourdaud, très stable dans son radotage. Lorsque je me suis moqué de diverses manières de son pseudonyme, il a perdu son sang-froid et s’est plaint comme s’il avait été victime d’un vol avec effraction ou/et d’un viol.

 

Une vue de la Estação do Oriente de Santiago Calatrava, Lisboa.

 

Gare routière (rodoviária) de Lisbonne, élément d’un vaste ensemble conçu par Santiago Calatrava pour l’Expo’ 98. Il est d’une grande élégance, comme tout ce qui porte la marque de cet architecte espagnol. Mais ses structures inspirées de formes naturelles, toutes en nervures, sont particulièrement difficiles à entretenir ; elles s’encrassent et se détériorent vite, comme j’ai pu le constater partout où j’ai détaillé ses réalisations. Ainsi, à Lisbonne, le béton et le métal de la Estação do Oriente nécessiteraient un sérieux (et coûteux) nettoyage. De nombreuses surfaces vitrées portent la marque de coups et sont parcourues de brisures. Des points et des coulures de rouille se notent un peu partout. Et je suppose que ses réalisations sont particulièrement coûteuses : chaque pièce semble avoir été conçue sur mesure. La Ciutat de les Arts i les Ciències de Valencia, une réalisation pharaonique, n’est qu’une coquille vide. Ce projet a coûté près de mille trois cent millions d’euros, soit sept cent millions de plus que le budget initial. A l’intérieur, quelques pauvres installations. L’entretien en est considérable et j’ai noté un peu partout des signes de vieillissement alors que cet ensemble avait à peine une dizaine d’années. La Comunidat Valenciana s’est durablement endettée avec la Ciutat de les Arts i les Ciències qui n’est qu’un des immenses chantiers ouverts dans cette Comunidad autónoma, des chantiers dévastateurs destinés au tourisme de masse, ce fléau infiniment plus néfaste que les dix plaies d’Égypte.

Pont Vasco de Gama. Des ponctuations sur les eaux lisses de l’estuaire du Tejo, des petites embarcations et des pêcheurs. Une fois encore, je pense à la peinture chinoise, à l’homme, simple signe dans le silence lisse et moiré. Les berges incertaines de Montijo. Des pêcheurs fouillent la vase à la recherche de je ne sais quoi. Alentejo. Des chênes-lièges (sobreiros), l’un des arbres emblématiques du Portugal avec l’eucalyptus. Des nids de cigognes en haut de pylônes électriques. Badajoz. Le Guadiana. Les lauriers en fleurs le long de l’autoroute. Des étendues de maïs laissent supposer des possibilités d’irrigation considérables : le Guadiana et sa dizaine d’affluents. Le passage du Portugal à l’Espagne se laisse remarquer de diverses manières, et d’abord par une plus grande vivacité du geste et de la parole côté espagnol. Des nids de cigognes en haut de pylônes électriques, encore. Des alignements de vigne et d’oliviers. La campagne espagnole est plus soignée que la portugaise. Le taureau Osborne. Mérida.

Les espaces de services sont amples et parfaitement fonctionnels, contrairement à ceux du Portugal, généralement vieillots, exigus et peu fonctionnels. Du maïs encore, d’un vert tendre, jeune. J’ai connu l’Extremadura jaune et râpée comme un vieux paillasson. Des acequias légèrement surélevées faites d’éléments préfabriqués. Des hauteurs lointaines et bleutées. La présence du Guadiana, un fleuve qui n’a pas le prestige du Guadalquivir, et pourtant ! Cette province d’Extremadura, loin des grands centres urbains, des grands axes de communication et des côtes est quelque peu ignorée. A présent, je me réfugie dans cette Espagne enclavée et dans des îles de l’Atlantique. Mais elles aussi voient arriver des avions low cost qui débardent du touriste.

 

Rizières en Extremadura, Espagne.

 

Olonso de Ojeda, Madrid 297 km. Autovia del Suroeste. En Espagne, la route est accueillante, avec ces quatre voies presque toutes gratuites (autovias) qui traversent en tous sens d’amples paysages où la marque de l’homme reste discrète – sitôt qu’on s’éloigne des côtes. Madrid 287 km. Température extérieure 30° C. Des figuiers et des figuiers de Barbarie (chumbos). Des chênes méditerranéens (encinas) sur des étendues d’herbe jaunissante. Ces images me font revenir des souvenirs de l’École des Beaux-Arts et de l’île de Samothrace.  Dans l’atelier d’Abraham Hadad, au fond à gauche du Palais des Études, je me revois donc penché sur une pierre lithographique, craie lithographique en main, soucieux de reproduire des impressions d’un voyage sur cette île de Thrace. Peu après mon arrivée, le soir, alors que je montais vers les hauteurs de l’île après avoir retenu une chambre chez l’habitant, à quelques pas du débarcadère, un orage immense éclata, avec pluie diluvienne. Tout en marchant, j’observais les taches sombres des oliviers dispersées sur des champs jaunes que cet éclairage d’orage rendait particulièrement lumineux. Ainsi, tout en observant ces étendues espagnoles, je me revois dans cet atelier qui fleurait la gomme arabique, revoyageant en Grèce, dans cette île, un soir d’orage, trempé et bientôt séché par une nuit tiède. Cette vision dont j’ai tiré une lithographie d’assez grand format me reste d’autant plus précise que je n’avais pas goûté au moins un peu de fraîcheur depuis des semaines, que j’étais assoiffé et brûlé par des marches sous un soleil estival, sur la pierraille de chemins et de champs archéologiques. J’aurais aimé ne jamais quitter cette nuit à Samothrace. Mais elle me revient souvent, parfois à l’improviste, et me saisit dans sa fraîcheur, son humidité, son odeur d’herbe chaude distillée par l’averse…

Madrid 250 km. Tout en détaillant les espaces traversés, mon regard s’arrête sur des détails de l’autocar au design élaboré, des accoudoirs aux rétroviseurs, des porte-bagages au tableau de bord, sans oublier les couleurs et les matériaux. Parmi les professions que j’aurais aimé exercer, outre celle d’architecte, celle de designer, un designer touche-à-tout, comme Philippe Starck devenu mon voisin au Portugal.

17h 30, arrivée à Madrid. Madrid, une ville qui ne cesse de s’embellir ; et ses habitants gardent une forte présence, contrairement à Lisbonne. L’énergie espagnole s’impose à moi d’autant plus que je viens du Portugal. Dîner dans une taverne proche de Gran Vía, calle Fuencarral, le Madrid-Madriz, un nom amusant quand on connaît cette tendance espagnole à faire du d final un z. L’énergie du camarero, rien à voir avec l’air ennuyé du garçom. Je le félicite pour la qualité du gazpacho – et un bon gazpacho suffit à vous rendre amoureux de l’Espagne. Il me gratifie d’un large sourire et d’un « ¡Gracias hombre! » Au Portugal, il n’est pas rare que le client ait l’impression de déranger lorsqu’il franchit le seuil d’un commerce. Le Portugais du Portugal a la réputation d’être plutôt mauvais commerçant et je dois dire, avec toute la sympathie que j’ai pour lui, qu’il n’est pas vraiment bon commerçant, ce qui n’est un défaut que d’un certain point de vue. Je pourrais à ce sujet écrire des pages et des pages. Je pourrais en écrire au moins autant, et même plus, sur les commerçants grecs. Mais je ne vais pas m’égarer car le peuple grec est d’une extrême complexité, pris dans un flux où l’histoire et la mythologie ne cessent de mêler leurs eaux, pris entre Agamemnon et Clytemnestre, entre Alexandre le Grand et Olympias, entre tel empereur de Byzance et tel héros de la Guerre d’Indépendance, entre les klephtes et les vendeurs de tsarouchi, ces chaussures que portent les evzones et qui amusent les touristes avec leurs gros pompons. Ce que les touristes ne savent pas c’est qu’elles étaient spécialement conçues pour le corps à corps et que ces gros pompons servaient à cacher une lame qui permettait aux soldats désarmés de continuer à se battre en frappant l’ennemi à coups de pieds.

 

Estación de Atocha, Madrid.

 

18 juin. Départ en train Madrid Atocha – Murcia. L’énergie de la foule espagnole, partout. Les employés souriants. Beaucoup de belles femmes par ailleurs soucieuses de leur tenue, ce qui change des Portugaises qui trop souvent donnent l’impression de s’habiller avec ce qui leur tombe sous la main et, souvent, sans même prendre soin de se coiffer, ce qui donne des chevelures embroussaillées ; tandis qu’ici, elles sont souples et accompagnent les mouvements de la marche. Les Portugaises semblent être sorties de leurs lits en catastrophe et, dans les transports en commun, le matin, elles sont nombreuses à bailler, ce qui n’est pas le cas en Espagne. J’insiste de la sorte car le voyageur a plaisir à prendre note des différences entre pays, voire entre provinces, surtout lorsque ces pays sont voisins, aussi voisins que le sont l’Espagne et le Portugal.

Au fil des décennies, Madrid s’est faite plus ouverte que Barcelone, une ville que j’ai bien connue dans les années 1980 et dont le caractère était probablement le plus libre d’Europe. Mais à présent…

Les environs de Madrid sont désertiques. Je suis du regard les ondulations du terrain. Très peu de surfaces cultivées. Ciel pommelé. Quelques alignements d’oliviers. Sur les hauteurs (à peine des collines), des éoliennes. Quelques plans de vigne. Palette jaune paille et vert qui tend vers le jaune paille ; puis de l’ocre rouge, un ocre pas aussi intense que dans le sud de l’Aragon, aux abords de Teruel. Premier arrêt : Alcázar de San Juan, une gare ocre in the middle of nowhere, une expression qui me revient volontiers au cours de mes voyages en Espagne. De la vigne, de plus en plus de vigne. Cultivos de secano. Le relief tend à se faire plaine. Blé et vigne puis blé et labours, soit ocre jaune (lumineux) et ocre rouge. Très peu d’arbres, d’où l’importance du moindre arbre dans de tels espaces. Albacete Los Llanos. Le relief commence à se réaffirmer. Des éoliennes. De plus en plus d’arbres, isolés ou en bosquets. Les caténaires et leur graphisme et l’envie d’en prendre note par la gravure, eau-forte et/ou pointe-sèche. A ce propos, rien n’est plus éloquent qu’une marque de l’homme dans un espace par ailleurs vide de sa présence et de ses marques – et je pense à l’attention de Wim Wenders photographe dans l’espace américain, à l’exposition « Written in the West », des photographies prises avec un 6 x 7 medium format camera, des esquisses pour son film « Paris-Texas » sorti en 1984.

 

Une vue de Castilla-La Mancha

 

Les collines tendent à se faire montagnes. Toujours plus d’arbres. Des pins, des bois de pins, avec de l’un à l’autre des alignements d’amandiers et d’oliviers. Des genets en fleurs et des lauriers en fleurs, des touffes de sparte (esparto) sur les hauteurs non cultivées. Hellín. Relief montagneux. Les marques de l’homme se multiplient dans les vallées. Des serres (invernaderos). Des orangers et des citronniers, des pêchers et des abricotiers, des vignes pour uva de mesa et leurs installations particulièrement complexes. A mesure qu’on approche du rivage méditerranéen, les arbres fruitiers multiplient leurs alignements. Une nombreuse main-d’œuvre est nécessaire à leur entretien et à la récolte, ce qui explique la présence d’une forte immigration.

Arrêt en gare d’Archena-Fortuna. Archena et Fortuna, deux villes d’eaux sur lesquelles il y aurait beaucoup à dire. La jolie petite gare de plain-pied et ses neuf portes avec arc en plein-cintre. Ici et là, on devine le río Segura, ce cours d’eau sans lequel Murcia n’aurait pas été ; on le devine à cette ligne de roseaux (cañas) qui serpente dans la vallée. La silhouette bleutée de la Sierra de Carrascoy m’annonce Murcia, capitale de la province de même nom.

Olivier Ypsilantis

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 En marchant dans Lisbonne

 

Visite du Museu Militar de Lisboa, un musée qui commence à s’organiser en 1842 comme « Arsenal Real do Exército ». Sous le règne de D. Maria II, par décret royal du 10 décembre 1851, ce musée devient « Museu de Artilharia » avant de devenir, en 1926, « Museu Militar de Lisboa ». Fin XIXème et début XXème, son premier directeur, le général José Eduardo Castelbranco, confie la décoration des salles aux meilleurs artistes et artisans portugais. De ce fait, ce musée mérite une visite autant pour la décoration de ses salles (certaines tout au moins) que pour ce qui y est présenté.

Ce musée est le plus ancien de la capitale portugaise. Les salles les plus remarquables, pour leur décoration tout au moins, sont au nombre de trois : une au rez-de-chaussée, avec des peintures de Carlos Reis (1863-1940) ; deux autres à l’étage, avec des peintures d’Adriano de Sousa Lopes (1879-1944). Les peintures de ces deux artistes ont été spécialement conçues pour ces salles ; elles sont monumentales. Dans la Sala Vasco de Gama, Carlos Reis célèbre les explorateurs portugais. Une composition met en scène des tritons et des sirènes qui aplanissent les vagues afin de faciliter le voyage des navires portugais vers l’Inde. On retrouve Adamastor, le géant de la mythologie gréco-romaine qui apparaît dans « Os Lusíadas » de Luís de Camões. En l’occurrence, il représente les forces de la nature liguées contre Vasco de Gama en route vers l’Inde. Adamastor est également présent à Lisbonne sur le Miradouro do Adamastor qui offre l’un des plus beaux panoramas sur le Tejo. Dans cette salle, un buste monumental de Vasco de Gama (du plâtre imitation bronze), 1904, de José Simões de Almeida (1844-1926).

 

Museu Militar de Lisboa, entrée principale.

 

L’escalier qui conduit au premier étage est flanqué de deux noms et dates : Montes Claros 17 de Junho de 1665 et Buçaco 27 de setembro de 1810, deux repères dans l’histoire du Portugal. A l’étage, une maquette interactive montre les Linhas de Torres Vedras (1809-1812) destinées à la défense de Lisbonne contre les attaques françaises. Dans cette même salle, une peinture conçue aux dimensions de la salle s’intitule « Visão de um soldado português » (auteur ?) : une sentinelle postée devant le Monumento Comemorativo da Batalha do Buçaco a une vision de cette bataille, une victoire portugaise.

A l’étage encore, les deux salles consacrées à la Première Guerre mondiale, Salas da Grande Guerra, avec le Corpo Expedicionário Português (C.E.P.) et le Corpo de Artilharia Pesada Independente (C.A.P.I.). Les immenses compostions d’Adriano de Sousa Lopes, un artiste auquel j’ai consacré un article sur ce blog :

http://zakhor-online.com/?p=13656

Une surprise, un soldat en céramique de Rafael Bordalo Pinheiro (1846-1905), un caricaturiste comparable à Honoré Daumier et un céramiste comparable à Bernard Palissy, et je pèse mes mots. J’ai abordé cette œuvre par la figure en céramique de Zé Povinho, il y a peu.

Dans un coin de cette salle, un espace est dédié à O Soldado « Milhões », de son vrai nom Aníbal Augusto Milhais (1895-1970), un surnom qui lui est venu de cette remarque des plus élogieuses : « Tu és Milhais, mas vale Milhões ! » A ce propos, à l’occasion du centenaire de la Bataille de La Lys (où les Portugais ont tant souffert en 1918), un film intitulé « Soldado Milhões » de Gonçalo Galvão Teles et Jorge Paixão da Costa sera projeté dans les salles du pays à partir du 12 avril 2018. Ci-joint, un documentaire sur ce héros portugais :

https://www.youtube.com/watch?v=m8AxDPL3Bx8

Un extraordinaire groupe en bronze montre un attelage d’artillerie de 75. Il est extraordinaire en tant qu’œuvre d’art, avec ces hommes et ces chevaux pris dans un mouvement d’une parfaite cohérence jusque dans les moindres détails (et ils sont nombreux), mais aussi en tant que prouesse technique. Il a été réalisé à la cire perdue, par Augusto Abreu, le meilleur fondeur portugais du XXème siècle. Cette œuvre modelée dans l’argile (dans une sorte de frénésie, avec puissante gestuelle) est de Delfim Maria de Sousa Maya (1886-1978), plus connu sous le nom de Delfim Maya, officier de cavalerie, cavalier émérite (son thème de prédilection, le cheval), et sculpteur d’avant-garde. L’attelage est saisi à l’instant précis où éclate un obus qui fait se cabrer ou se renverser les six chevaux, les trois hommes à cheval et les trois autres assis sur le caisson d’artillerie.

 

Une sculpture de Delfim Maria de Sousa Maya

 

Delfim Maya fut aussi un artiste d’avant-garde dans un Portugal quelque peu assoupi. Il a notamment réalisé des sculptures en découpant et en pliant des feuilles de métal. Certaines de ses œuvres évoquent immanquablement Pablo Gargallo. J’ai donc découvert aujourd’hui un grand artiste et je suis heureux de rapporter dans le présent article un nom bien oublié et probablement inconnu hors du Portugal. Monarchiste convaincu et jusqu’à sa mort ; ses nombreux démêlés avec le régime républicain instauré en 1910 : exils, prisons, amnisties.

La synagogue inaugurée en 1904 (et construite par Miguel Ventura Terra dans un style néo-byzantin) est à présent bien visible. En effet, les travaux de démolition d’une construction à l’angle de Rua Alexandre Herculano et Rua do Salitre permettent d’en apprécier pleinement le volume. J’en ai pris quelques photographies car il me semble que des travaux de construction ne vont pas tarder à la cacher à nouveau.

Le café où j’écris donne sur le Largo do Rato, l’une des places les plus actives du centre de Lisbonne. A l’angle que fait cette place avec Rua da Escola Politécnica, une pâtisserie fondée en 1800 et fière de son ancienneté. Ciel gris. Pleuvra-t-il ? J’aime les pluies sur Lisbonne, les pluies océanes, les pluies atlantiques. Je me souviens d’une fin d’année avec pluie battante contre les vitres et vue sur l’estuaire du Tejo, vue que j’aurais aimé transcrire à la craie lithographique sur une pierre finement grainée. Les pluies sur Lisbonne sont souvent si douces que l’on hésite à ouvrir son parapluie. As chuvas em Lisboa !

 

Un coin de Largo do Rato, Lisboa.

 

Et je griffonne dans ce même café quelques « Je me souviens » portugais, une suite que je poursuivrai à l’occasion :

Je me souviens du pavé de Lisbonne, comme un immense filet de pêche jeté sur toute la ville…

Je me souviens du Ponte 25 de Abril. Il me faisait immanquablement penser à San Francisco.

Je me souviens qu’il m’arrivait de penser à Prague en marchant dans Lisbonne, surtout lorsque je longeais un vieux mur craquelé, écaillé, boursouflé, un mur qui gardait le souvenir d’averses.

Je me souviens de la luisance des rails du tramway et du réseau des caténaires. Ils me replaçaient à Prague.

Je me souviens des trois F de l’Estado Novo : Futebol – Fado – Fátima. Je me souviens des trois D du Movimento das Forças Armadas (M.F.A.) : Descolonização – Democratização – Desenvolvimento.

Je me souviens de l’incendie des Armazéns do Chiado, en 1988, et de l’Expo ‘98.

Je me souviens du courage du capitaine Salgueiro Maia.

Arrêt dans l’antre d’un bouquiniste. Les livres s’y entassent toujours plus et une allée est à présent condamnée. Ici, l’achat se mérite. Il faut remuer je ne sais combien de livres avant d’en trouver un à emporter – et avec quel plaisir ! Je suis las de ces librairies où les livres sont soigneusement rangés par genre et ordre alphabétique. Certes, je comprends l’intérêt de cet ordre et je sais en bénéficier ; mais quel bonheur de pouvoir par moments se perdre dans un grand désordre et d’y faire des découvertes ! Ainsi ai-je trouvé, pour une somme plus que modique et en très bon état, les six volumes des manuels d’histoire d’Albert Malet et Jules Isaac. C’est toute une mémoire portugaise qui arrive ici, une mémoire francophile et francophone ; une mémoire politique aussi, avec cette abondante édition qui fit suite au 25 avril 1974, des publications interdites par un régime qui avait tenu le pays sous la censure pendant près d’un demi-siècle.

Olivier Ypsilantis

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Le sionisme vu par les trotskystes – 2/2

 

L’article contre l’antisémitisme publié dans « La Vérité », organe trotskyste clandestin (n° 22, 1er octobre 1941), puis dans le n° 81 des « Cahiers du mouvement ouvrier » est fort intéressant. J’ai commencé par acquiescer tout de go : l’antisémitisme est odieux ; mais lorsque j’ai lu : « Nous, internationalistes, sommes les adversaires résolus de tout racisme. Nous combattons l’antisémitisme comme le racisme anti-nègre aux États-Unis… », je me suis dit qu’il y avait un problème, une confusion dont les conséquences loin de s’atténuer n’ont cessé de s’amplifier, une confusion très obligeamment entretenue par les médias de masse. Quand admettra-t-on que l’antisémitisme n’est pas un racisme ordinaire et ne relève pas même du racisme ? Le mot « « racisme », comme tant d’autres mots, peut être dilué pour mieux servir des propagandes ; et je pourrais en revenir au mot « bourgeois » si généreusement répandu par les propagandes trotskystes ou staliniennes pour ne citer qu’elles. Idem avec le mot « fascisme », cette forme de socialisme, ce mouvement qui s’inscrit avec précision dans l’histoire, en un temps et un lieu, et qui est asséné à tout-va et à tout propos. Tant de mots ont perdu leurs contours pour cause d’usage immodéré et intempestif…

L’antisémitisme doit être défini avec précision et en aucun cas comme un racisme parmi d’autres. Le racisme anti-noir, cette plaie, n’est en rien comparable au « racisme » anti-juif. Est-il nécessaire que j’insiste ? J’en reviens à l’article en question. Les trotskystes se définissent fièrement comme des internationalistes. Pour ma part je préfère, et de loin, les cosmopolites, et déjà parce que j’y vois une démarche plus personnelle qui ne répond à aucun mot d’ordre.

Les trotskystes, décidément braves garçons, dénoncent « l’exploitation des Arabes de Palestine par le capitalisme juif ». Et c’est parti ! Le capitaliste juif et le prolétaire arabe, ça ne vous rappelle rien ? Et belle affaire, ils nous déclarent qu’il n’y a ni Juifs ni Aryens (dans une lettre de saint Paul apôtre aux Galates, on peut lire : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. ») mais qu’il y a l’ennemi de classe : le bourgeois, le capitaliste, qu’il soit juif (Rothschild) ou non (Wendel ou Schneider), l’ennemi de classe coupable de tous les maux passés, présents et à venir. Il m’arrive d’envier ceux qui voient le monde ainsi, un petit monde binaire qui assure le repos intellectuel et moral.

 

Une vision des choses qui se retrouve aussi bien à l’extrême-gauche qu’à l’extrême-droite.

 

Et puis les trotskystes se laissent aller à des propos dignes de ceux qu’ils dénoncent, soit « la racaille fasciste », les Collabos. Lisez ce qui suit, extrait du numéro de la revue en question ; non, non, ce n’est pas extrait d’Égalité et Réconciliation d’Alain Soral : « Nous constatons d’ailleurs sans aucun étonnement que les capitalistes juifs ont pu quitter l’Europe et mettre en lieu sûr une partie de leurs richesses et que (…) ce sont les travailleurs juifs, ouvriers, employés, petits boutiquiers ou tout au plus avocats ou médecins qui font les frais des lois nouvelles ». Lisez bien et vous comprendrez que la saloperie antisémite qui se répand partout en France a aussi une origine de ce côté, de l’extrême-gauche. Il faut détricoter cette pelote de bêtise et de méchanceté.

J’accuse les trotskystes d’être en partie responsables de l’antisémitisme qui donne aujourd’hui en France (je m’en tiendrai pour l’heure à ce pays) bien des produits toxiques. Et l’article se termine sur cet avertissement : « Et nous n’oublierons pas, au moment du passage de la société actuelle à la nouvelle, de régler le compte de ceux qui se font actuellement les complices de la barbarie hitlérienne ». Fort bien. Mais à ce que je sache, vous n’étiez pas très présents dans la Résistance. Les historiens peuvent en attester parmi lesquels Simon Epstein auteur de « Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance » (ouvrage qui se divise en trois parties au titre éloquent : « Les antiracistes dans la Collaboration », « Mémoire des dérives et dérive des mémoires », « Les antisémites dans la Résistance »). Donc, messieurs les Internationalistes, vous vous abstenez de vous battre contre les nazis (les ennemis des nazis ne valant à vos yeux guère mieux que les nazis eux-mêmes) mais vous vous jurez une fois les soldats allemands partis de pendre le bourgeois et de mettre au pilori le Juif riche qui a pu fuir l’Europe occupée. Je dois vous avouer éprouver sur cette question plus de considération pour les membres du PCF qui sans avoir appartenu au « Parti de 75 000 fusillés » (un mensonge encore) n’ont pas été des Résistants de la dernière heure. Cette considération finale extraite de « La Vérité » (?!) mérite le plus grand mépris et je m’explique.

Dans un article publié sur ce blog le 16 décembre 2017 et intitulé « Cette pourriture antisioniste issue de la gauche », j’écrivais : « Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les trotskystes s’en sont tenus pour la plupart au principe de neutralité, étant entendu que le prolétariat n’avait rien à gagner en s’engageant dans une lutte qui opposait deux adversaires pareillement détestables : l’Allemagne nazie et les Anglo-américains, des traîneurs de sabres à mettre dans le même sac… Quant à la situation particulière des Juifs dans l’Europe occupée, elle n’entra à aucun moment dans leurs préoccupations. Ce narratif se poursuivit après la guerre : deux impérialismes pareillement détestables, un narratif qui pour ne pas perdre de sa « crédibilité » devait continuer à taire la Shoah (et autres atrocités nazies) et à faire comme s’il ne s’était rien, vraiment rien passé… Notons au passage que, jusque dans les années 1980, nombre de responsables trotskystes sont juifs. S’abstenir de toute évocation du malheur juif les aide – pensent-ils – à camoufler leur origine et à se poser en authentiques militants internationalistes. Mais, surtout, mettre la Shoah au placard leur permet de préserver leur analyse “équilibrée” de la Seconde Guerre mondiale et de ces deux impérialismes antagonistes pareillement détestables. Considérant ce cadre mental, on ne sera pas étonné de constater que certains négationnistes sont originaires de l’extrême-gauche. Le négationnisme n’est pas une spécificité de l’extrême-droite. »

On comprend que les déclarations de ce dirigeant du Bund, Henryk Erlich, aient fait les délices de Jean-Jacques Marie & Cie.

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Afin d’ouvrir ce sujet à l’actualité, je me permets de reproduire dans son intégralité une entrevue publiée le jeudi 27 avril 2017 par le CCLJ (Centre communautaire laïc juif David Susskind) à l’occasion des dernières élections présidentielles, entrevue Nicolas Zomersztajn – Simon Epstein intitulée « Le refus de Mélenchon s’inscrit dans une logique idéologique » :

(Historien israélien spécialiste de l’antisémitisme et des personnalités françaises antiracistes et pacifistes de gauche qui se tournèrent vers la Collaboration, Simon Epstein nous offre un éclairage historique sur le trotskisme permettant de comprendre le refus obstiné de Jean-Luc Mélenchon d’appeler ses électeurs à voter pour Emmanuel Macron au second tour afin de barrer la route à l’extrême-droite.)

Que pensez-vous du refus de Jean-Luc Mélenchon d’appeler à voter Emmanuel Macron pour faire barrage à Marine Le Pen au second tour des élections présidentielles françaises ?

La position de Mélenchon est passionnante pour l’historien que je suis. Elle va à l’encontre de celle des communistes qui constituent pourtant une portion importante de ses soutiens au premier tour de cette élection présidentielle. Les communistes ont appelé à voter Macron au second tour : « Nous en appelons à barrer la route de la Présidence de la République à Marine Le Pen, à son clan et à la menace que constitue le Front national pour la démocratie, la République et la paix, en utilisant le seul bulletin de vote qui lui sera malheureusement opposé pour le faire ». Ce point de discorde met en exergue deux approches inconciliables : celle des communistes et celle de l’ancien trotskiste qu’est Mélenchon.

Son refus de ne pas appeler ses électeurs à barrer la route à la candidate d’extrême-droite au second tour peut-il trouver sa source dans ce passé trotskiste (les lambertistes de l’OCI) ?

Sans aucun doute. Ce refus ne fait que s’inscrire dans une attitude idéologique que les trotskistes ont adoptée face aux nazis. Si une partie minoritaire des trotskistes franchit la ligne en rejoignant la Collaboration, la majorité d’entre eux se cantonne dans une forme de neutralité. Ils voient la Seconde Guerre mondiale comme une répétition de celle de 1914-1918. Il s’agit d’une guerre entre deux impérialismes. Le prolétariat n’a donc pas à prendre position pour les parties engagées dans cette guerre. Ni l’impérialisme anglo-américain de Churchill et Roosevelt, ni l’impérialisme allemand de Hitler. Les trotskistes appliquent donc à la Seconde Guerre mondiale la grille analytique de la Première Guerre mondiale. Il en résulte qu’il ne faut pas résister face à l’occupant nazi. Ils se lancent dans des activités surréalistes de distribution de tracts aux soldats « prolétariens » allemands, car « Derrière un soldat “nazi” se cache un travailleur allemand ». Ils pensent pouvoir favoriser la fraternisation internationaliste contre les impérialismes. Les trotskistes distribuent des tracts aux soldats allemands que les communistes, engagés dans la Résistance, s’efforcent de tuer ! Cette attitude absurde consistant à considérer les alliés anglo-américains et l’Allemagne nazie comme deux ennemis de la classe ouvrière qui se valent entraîne donc les trotskistes à ne pas prendre position dans cette guerre contre l’occupant nazi, en dehors de rares exceptions entrées dans la Résistance. Et avec le fameux « Ils se valent » publié en juin 1944 par le journal « La Vérité » (alors que les alliés viennent de débarquer en Normandie pour libérer l’Europe), ils ne font que confirmer qu’ils estiment que Roosevelt et Hitler se valent.

Cette attitude aura-t-elle des conséquences sur la manière avec laquelle les trotskistes vont envisager la Shoah après 1945 ?

Évidemment, et cette attitude sera lourde de conséquences. La formule « Ils se valent » et l’assimilation de Roosevelt à Hitler dicte leur attitude après la guerre. Les trotskistes ne peuvent pas parler de la Shoah. S’ils commencent à parler de la Shoah et des atrocités nazies, il leur est difficile, voire impossible, de continuer à tenir la ligne « Ils se valent » de l’équivalence. Ils ne peuvent alors plus prétendre que les impérialistes américains et les impérialistes allemands sont pareils. Cela revient précisément à mettre en évidence ce qui les distingue. C’est ce qui a entraîné les trotskistes à ne pas aborder l’extermination des Juifs d’Europe. Dans les textes trotskistes des années 1950, on ne parle pas de la Shoah. Laurent Schwartz, le mathématicien français trotskiste, a même admis sans ses mémoires qu’ils parlaient de la Seconde Guerre mondiale sans jamais dire un mot sur la Shoah. Parce que la Shoah détruit complètement l’édifice fondé sur le « Ils se valent ». Tout homme normalement constitué ne peut reconnaître que les États-Unis et l’Allemagne nazie se valent si on lui parle de la Shoah. C’est la raison principale pour laquelle la Shoah, des années 1950 aux années 1980, ne figure ni dans les discours, ni dans la presse, ni dans les publications, ni dans les programmes de formation militante, ni dans les commémorations des diverses chapelles trotskistes. Aussi longtemps que la Shoah et les horreurs hitlériennes restent délibérément ignorées des trotskistes, ces derniers peuvent dénoncer sans frein les « crimes impardonnables » commis par l’impérialisme américain aux quatre coins du monde.

Au-delà de cette ligne de l’équivalence des systèmes, l’idée selon laquelle les Juifs sont des bourgeois et le nazisme est aussi une idéologie bourgeoise les empêche-t-elle aussi d’évoquer la Shoah ?

Oui. Pour les trotskistes, il est inimaginable que des bourgeois s’en prennent à des bourgeois. En raison de la lutte des classes, ces derniers ne peuvent massacrer que des prolétaires, un point c’est tout. C’est ce qui rend l’antisémitisme et la Shoah illogiques à leurs yeux. Il est évident que ce type de raisonnement apparaît comme complètement tordu, mais il ne faut pas oublier qu’on est face à des dogmatiques. Dans le meilleur des cas, le plus fréquent, cela se traduit par le silence ; dans le pire des cas par le négationnisme.

Les trotskistes ont-ils évolué sur leur impasse de la Shoah ?

Oui, mais seulement parce qu’ils la jugent nécessaire. Quand le besoin s’en fait sentir, ils sont prêts à introduire la Shoah dans leurs thématiques et leurs mobilisations. Observons deux cas, lourds de signification l’un comme l’autre, et qui procèdent d’une même logique. Le premier cas s’est manifesté lors de la réémergence électorale de l’extrême-droite française, dans la foulée des succès initiaux du Front national de Jean-Marie Le Pen, en 1984. La Shoah fut donc utilisée dans l’idée que son souvenir conduirait la jeunesse française à comprendre les dangers liés à l’essor d’un parti d’extrême-droite. Auparavant indifférents au malheur juif et insensibles à la Shoah, certains intellectuels se mirent soudain à s’indigner des atrocités hitlériennes, dans le but de combattre le racisme anti-arabe. Dans l’esprit des trotskistes, et plus généralement dans l’esprit de l’extrême-gauche française, la Shoah avait enfin trouvé son utilité historique. Elle permettait de flétrir l’ignominie du racisme et donc de protéger les communautés afro-maghrébines contre l’extrême-droite française. Une deuxième occasion d’exhumer la Shoah et de l’introduire dans l’arsenal argumentaire trotskiste leur a été fournie par la première et surtout par la deuxième Intifada. Cette fois, il s’agissait de donner libre cours à un antisionisme radical, en expliquant que les Israéliens font aujourd’hui aux Palestiniens, en gros, ce que les nazis firent aux Juifs pendant la guerre. Il s’agit de retourner la Shoah contre les Juifs et de diaboliser les Israéliens, tout en diffusant une vue aberrante et fantasmée du conflit proche-oriental.

Olivier Ypsilantis

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Le sionisme vu par les trotskystes – 1/2

 

1938, trois sionistes se rendent en Pologne afin d’inviter le maximum de Juifs à quitter un pays où l’antisémitisme est endémique pour la Palestine. Leurs noms, David Ben Gourion, Vladimir Jabotinsky et Yitzhak Grynbaum. Ils veulent prendre contact avec les autorités polonaises afin de leur faire part d’un projet, un projet qui ne pourra que leur plaire puisqu’ils ont en tête de débarrasser leur pays autant que possible de la présence juive par l’émigration. Simon Doubnov (que j’évoque sur ce blog dans un article en trois parties intitulé : « Le Bund – L’union générale des ouvriers juifs de Russie, de Pologne et de Lituanie ») encourage cette visite qui provoque une réponse ferme de Henryk Erlich, dirigeant du Bund.

En cette année 1938, des responsables polonais encouragent l’émigration des Juifs. Ils insistent sur le fait que leur présence qu’ils jugent encombrante est par ailleurs devenue dangereuse pour les Juifs eux-mêmes et que leur avenir est sombre, très sombre, que les choses ne feront qu’empirer et qu’ils doivent faire leurs valises sans tarder. Il faut lire « Juifs en Pologne. La question juive pendant l’entre-deux-guerres » de Pawel Korzec (1919-2012), un historien juif polonais qui rapporte notamment l’intervention de Léon Petrazycki, l’un des principaux précurseurs de la sociologie du droit, qui invite les Juifs à ne pas résister à une nécessité historique et à émigrer.

La Pologne participe, modestement certes, au dépeçage de la Tchécoslovaquie, un fait plutôt oublié. La Pologne s’approprie le Teschen en septembre 1938, avant que le Reich ne se l’approprie après la défaite de la Pologne en septembre de l’année suivante. L’ambassadeur de Pologne en Allemagne est aimablement reçu par Hitler qui lui confie qu’il comprend que son pays veuille annexer des territoires pour y envoyer ses Juifs. Les nazis qui suivent leur logique raflent quelques semaines après quinze mille Juifs qui résident dans le Reich pour les expédier en Pologne… Un projet de loi sur l’émigration (forcée) des Juifs doit être soumis au Parlement polonais. Pawel Korzec rapporte les détails de cette affaire dans le livre dont il est question ci-dessus.

 

Vladimir Jabotinsky (1880-1940)

 

David Ben Gourion, Vladimir Jabotinsky et Yitzhak Grynbaum arrivent donc dans une Pologne désireuse de se débarrasser des Juifs par l’émigration, tandis que Henryk Erlich et autres responsables du Bund se démènent pour la défense des Juifs de Pologne, en luttant sur deux fronts : lutte contre l’antisémitisme et lutte pour la défense des ouvriers (ou prolétaires) juifs, deux fronts qui s’imbriquent. Henryk Erlich va adresser une réponse plutôt atroce aux trois sionistes en voyage. Il faut bien sûr avoir étudié l’histoire et l’idéologie du Bund pour comprendre cette réponse. Si je juge que cette réponse est atroce, c’est parque que je la considère rétrospectivement. Henryk Erlich était simplement dans sa logique et il la défendait bec et ongles. Sa situation était précaire, et dirais-je, désespérée. On ne peut lui nier courage et détermination. Mais de mon point de vue, rétrospectif donc, je ne puis m’empêcher de lire dans cette réponse ces divagations antisionistes qui flirtent volontiers avec le conspirationnisme, divagations qui donneront de nombreuses floraisons à l’extrême-gauche et à l’extrême-droite. Faites un tour dans leurs sites et blogs et vous comprendrez qu’ils ne pourront qu’être réjouis à la lecture de cette considération de Henryk Erlich, à savoir que « les dirigeants du mouvement sioniste ont commencé à jouer ouvertement la carte antisémite ! Leur esprit est envahi par la pensée folle de former un bloc des pays ayant des gouvernements antisémites comme alliés du sionisme, constituant une force pour exercer une pression sur le gouvernement britannique ». La Palestine est alors sous mandat britannique.  Les crétins bavards (très nombreux à l’extrême-gauche-droite) en concluront que les sionistes sont des antisémites ou, tout au moins, qu’ils sont malfaisants pour les Juifs de la diaspora voire d’Israël ; je ne force pas la note ; j’ai tellement parcouru leurs productions qui répondent (sans le savoir) à cette très profonde pensée du Herr Doktor Joseph Goebbels, maître en propagande : « Plus le mensonge est gros, mieux il passe ».

Je n’ai pas été surpris de trouver cette réponse dans le n° 81 (premier trimestre 2019) de la revue trotskyste « Cahiers du mouvement ouvrier », réponse présentée par l’un de ses fondateurs et directeur de la publication, Jean-Jacques Marie, réponse traduite et publiée par les soins de ladite revue à partir du texte anglais publié dans « The Jewish Labor Bund in Poland » d’Emanuel Nowogrodzki. Les sionistes sont accusés de pactiser avec les antisémites. Et je me garderai de citer les très nombreux sites et blogs de diverses obédiences qui manient ce genre d’insinuation afin de ne pas leur faire de publicité.

Henryk Erlich surnomme Vladimir Jabotinsky « Duce », ce qui revient à le traiter de fasciste. Vous connaissez la rengaine. Vladimir Jabotinsky a étudié avec intérêt les réalisations du socialiste (du fasciste, le fascisme étant l’une des nombreuses formes du socialisme) Benito Mussolini car Vladimir Jabotinsky était un intellectuel de premier rang et que la curiosité est l’une des caractéristiques de tout vrai intellectuel. Il faut se donner la peine d’étudier Vladimir Jabotinsky, en commençant par lire son autobiographie (superbement traduite de l’hébreu par Pierre I. Lurçat, « Histoire de ma vie »), pour comprendre les rapports complexes de ce grand sioniste au fascisme de Mussolini. Il faut également lire « Le Mur de Fer » (1923), de l’acier trempé, un texte implacablement anti-démagogique et qui aujourd’hui encore suggère un solide axe de réflexion et d’action.

Fort d’une certaine grille de lecture, Jean-Jacques Marie, dans sa présentation à la réponse de Henryk Erlich, nous explique que « la Solution finale est le produit direct de la guerre, souhaitée par les bourgeoisies mondiales, contre l’URSS, considérée par Hitler comme le centre mondial du “judéo-bolchevisme” ». Elles ont bon dos les bourgeoisies mondiales ; c’est un exutoire à toutes les complications du monde, comme l’ennemi du peuple en est un, comme le Juif en est un. Le nazisme à ce que je sache  est anti-bourgeois, le nazisme est révolutionnaire et en aucun cas conservateur, ce qui explique la résistance conservatrice à Hitler – trop souvent cachée au seul profit des communistes. Dire que le nazisme a été révolutionnaire ne peut que déplaire aux Trotskystes & Cie qui parent le mot révolutionnaire de toutes les vertus, alors que… Le régime nazi a été férocement anticonservateur – antibourgeois –, ce régime qui a exterminé industriellement des millions d’êtres, qui a remodelé les frontières d’un continent, qui a éructé des slogans de haine, qui a décidé l’extermination d’un peuple et la réduction en esclavage d’autres peuples, qui… Les nazis ont bien été des révolutionnaires, n’en déplaise aux révolutionnaires patentés qui auréolent la Révolution de sainteté et la parent de toutes les vertus… Il est vrai qu’à leurs yeux brûler les hérétiques qui ne marchent pas au pas est un acte de sainteté, que dénoncer, condamner, excommunier, ostraciser et j’en passe sont autant d’actes de vertu ou, tout au moins, de salut public, de salubrité publique.

Les Trotskystes & Cie sont de vieux filous ; ils ont reproduit à dessein cette réponse de Henryk Erlich en prenant soin de la faire précéder d’une présentation de Jean-Jacques Marie et suivre d’un article sur l’antisémitisme extrait d’une revue trotskyste. Tout d’abord, reconnaissons à ceux envers desquels nous prenons nos distances leurs mérites. Ces documents sont authentiques, comme tous les documents présentés par les « Cahiers du mouvement ouvrier », et je les en remercie. Je suis un fidèle abonné à cette revue trimestrielle et je ne le regrette pas. J’y apprends beaucoup avec ces documents de première main ; par ailleurs, elle me permet de mieux prendre note d’une certaine dialectique, trotskyste en l’occurrence, de mieux étudier leurs ficelles. Les trotskystes savent vous faire sentir coupable pour mieux pousser leurs pièces et vous mettre en échec et mat. Ils ne sont pas les seuls à agir de la sorte, mais ils agissent de la sorte avec un art consommé.

Ce qui compte pour Henryk Erlich, c’est la défense des masses populaires juives, des travailleurs juifs, et la lutte contre l’antisémitisme. Fort bien. Mais je m’élève lorsque ce dirigeant du Bund lance tout de go sans se donner la peine d’approfondir que les « trois gros bonnets sionistes, représentant les diverses factions sionistes » en tournée en Pologne ont affirmé leur plein accord avec les antisémites polonais. Henryk Erlich défend sa cause. Je respecte l’homme et m’efforce de situer ses préoccupations et ses dénonciations dans son époque. Mais je refuse que des courants politiques diversement antisionistes s’emparent de tels propos pour mieux présenter les sionistes comme des suppôts de Satan, comme des amis des antisémites, ce qui est un comble !

Cet antisionisme, dans ses nombreuses fièvres et délires consécutifs, laisse entendre que l’actuelle vague d’antisémitisme est activée en sous-main par Benyamin Netanyahou (considéré par beaucoup d’ignares comme un fasciste, voire un nazi) désireux d’attirer en Israël le plus grand nombre de Juifs. Logique viciée alimentée par une immense paresse intellectuelle, par une prétention morale activée par l’ignorance.

Henryk Erlich : « L’antisémite Kurier Warszawski a présenté le livre de Vladimir Jabotinsky “L’État juif” comme le plus grand événement littéraire de notre époque. Que voulez-vous de plus ? » Et alors ? Dans un ordre d’idée à peine différent, j’ai un goût prononcé pour la musique de Richard Wagner, le musicien favori de Hitler. Ne serais-je pas nazi ? Et il me revient que je suis sioniste ; alors, ne serais-je pas antisémite ? Pouah ! Ces pauvres tentatives d’intimidation qui procèdent par sophismes (les trotskystes en bouffent du sophisme et ils nous en gavent) ou syllogismes dévoyés doivent être écrasées comme on écrase une mouche avec une tapette.

Henryk Erlich : « Le grand Julius Streicher lui-même a reproduit un article de Yitzhak Grynbaum, accompagné du commentaire : “Ce Grynbaum est un honnête juif…” ». Fort bien ; nous avons encore un exemple de sophisme ou de syllogisme dévoyé que sauront apprécier les Trotskystes & Cie. Hitler admirait « Orages d’acier » (In Stalhgewittern) d’Ernst Jünger, donc Ernst Jünger était un nazi, ainsi qu’André Gide qui admirait ce livre ; et je suis un nazi puisque j’admire ce livre…

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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