A propos de l’antisémitisme et de l’antisionisme européens

 

Parmi les penseurs les plus stimulants, aujourd’hui (ils ne sont pas si nombreux, aujourd’hui, les penseurs stimulants), Shmuel Trigano que je lis avec un plaisir jamais démenti.

Entre autres questions abordées par Shmuel Trigano, celle de la théologie de la substitution, une question qui m’obsède (je ne force pas la note) depuis longtemps et qui malgré mes précautions a fini par me mettre en porte-à-faux avec d’assez nombreux Chrétiens qui m’ont accusé de remuer de vieilles histoires, d’être un fouille-merde (dit sur un mode à peine plus élégant), de ne pas être assez compétent pour juger de cette délicate question, etc., etc. Donc, la théologie de la substitution m’intéresse pour diverses raisons, et d’abord parce que cette histoire n’est en rien « une vieille histoire » mais une histoire qui nous accompagne, à la manière de gènes qui changent ou mutent à l’intérieur de nos cellules mais dans une direction anormale susceptible de provoquer des cancers…

 

Shmuel Trigano (né en 1948)

 

Ainsi que le signale Shmuel Trigano, comment comprendre au moins un peu l’antisionisme, soit la volonté plus ou moins affirmée de se débarrasser d’Israël, de le présenter comme le Mal (absolu, d’où la majuscule), aussi longtemps que la théologie de la substitution n’est pas envisagée, aussi longtemps que le substrat anti-judaïque n’est pas exploré ? Et pour l’heure laissons de côté l’islam pour nous centrer sur l’Union européenne, majoritairement d’origine chrétienne.

Dans notre monde ultra-sécularisé, on oublie l’empreinte religieuse, théologique. On ne voit pas que cette empreinte qui a en (grande) partie façonné nos sociétés ne reste pas sans effets sur ces mêmes sociétés, qu’elle change ou mute – et je pourrais en revenir aux cancers.

L’Europe, aire de la Shoah, ne peut plus s’offrir publiquement « le luxe » de s’en prendre aux Juifs. L’antisémitisme est devenu répréhensible pour cause de Shoah, chez les Européens de souche tout au moins. Il est presque toujours ouvertement activé par des Européens nouveaux venus, parmi lesquels les Musulmans constituent le gros de la troupe. Ils n’ont pas été impliqués dans la Shoah, sinon très marginalement, et peuvent donc s’offrir le plaisir d’un antisémitisme tapageur, fier de lui, à l’occasion meurtrier, et d’un antisionisme qui n’a pas à se débarbouiller de sa crasse antisémite pour faire son numéro.

L’Union européenne se contorsionne diversement pour critiquer Israël (en évitant autant que possible de prononcer ce mot qui, pense-t-elle, lui salit la bouche) tout en s’efforçant de ne pas passer pour antisémite. A ce sujet, il est édifiant d’observer les efforts lexicaux et syntaxiques qu’elle déploie dans son rôle de sainte n’y touche. Il est vrai que tout en décrivant des mouvement dansés, fesses serrées, il lui arrive de laisser échapper un vent malodorant – une puanteur antisémite –, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre ses évolutions comme si de rien n’était…

Et puisqu’il est question d’antijudaïsme, je vous résume l’article de Shmuel Trigano mis en ligne le 1er mai 2020 et intitulé « La Bible expurgée du nom “Israël” : la nouvelle traduction danoise ». Il y analyse un « syndrome psycho-théologico-politique très profond », un syndrome que j’ai exposé dans plusieurs articles. Nos appréciations se rejoignent.

En dépit de la pandémie du Covid-19 qui sévit dans l’Union européenne, cette dernière ne perd pas Israël des yeux et vient de lui adresser une mise en garde solennelle au sujet de l’annexion de la vallée du Jourdain. Elle l’a fait par son haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, une mise en garde assortie de menaces de sévères sanctions et d’une dégradation des relations entre l’Union européenne et Israël. Il est vrai qu’il n’a adressé cette mise en garde qu’en son nom et que sur les vingt-sept nations de l’Union européenne seules huit ont appuyé la démarche de Josep Borrell, huit nations dont, il fallait s’y attendre, la France qui ne perd jamais une occasion de dispenser au monde un cours de morale et de poursuivre Israël comme s’il s’agissait d’un gamin mal éduqué ou d’un délinquant.

Mais passons. L’Union européenne en tant qu’entité politique a des rapports avec Israël qui devraient intéresser la psychanalyse – voire la psychiatrie. Caractéristique de l’état pathologique de cette entité politique : un syndrome psycho-théologico-politique très profond.

 

 

Ainsi la Danish Bible Society vient-elle de publier une nouvelle traduction de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament : La Nouvelle Bible danoise, 2020. Cette publication offre une particularité : le mot « Israël » est évacué autant que possible. Par exemple, là où il est écrit Am Israel, on a « Les Juifs ». Là où il est écrit Eretz Israël, on a « Pays des Juifs ». Israel est à l’occasion traduit par « L’humanité ». Quand on aborde le Psaume 126, shomer Israel est traduit par « Notre gardien » et ainsi de suite…

La Danish Bible Society explique que cette Bible est destinée à un public laïque et qui en voyant le nom biblique d’« Israël » le confondra avec l’Israël d’aujourd’hui. Les promoteurs de cette traduction prennent-ils leurs lecteurs pour des crétins ? Nous prennent-ils pour des crétins ?  Leur explication est dans tous les cas inepte. L’Israël juif a posé problème aux traducteurs car comment expliquer qu’ils n’aient pas éprouvé le besoin de changer le nom biblique « Égypte » alors qu’un pays qui porte ce nom existe de nos jours ? De toute évidence, un problème théologico-politique s’est posé aux traducteurs : le problème que pose l’État d’Israël à l’Israël théologique du christianisme – le « nouvel Israël ». L’épuration linguistique de la Bible vise manifestement à empêcher l’assimilation de l’Israël biblique à l’État d’Israël, au peuple juif, et celle d’Eretz Israël aux « territoires occupés » de Judée-Samarie – pardon, de « Cisjordanie » (1).

Le principe même de cette substitution (Juif en lieu et place d’Israël) s’explique à la lumière de la théologie chrétienne de la substitution. Il faudrait avoir le texte sous les yeux et lire le danois afin d’entrer dans le détail. Mais on peut imaginer pourquoi, par exemple, dans cette traduction, le nom « Israël » subsiste intact dans le Nouveau Testament : c’est qu’il concerne « Israël selon l’esprit », soit l’Église. On sait que le modèle identitaire chrétien, forgé de toutes pièces par l’apôtre Paul, repose sur la scission du concept « Israël » en deux pôles : « selon la chair » (les Juifs) et « selon l’esprit » (les Chrétiens). En opposant ces deux pôles, Paul étend le concept « Israël » aux non-Juifs (devenus les Chrétiens) et relègue les Juifs à un stade inférieur sur l’échelle de la Providence dans la maison qui était la leur. On peut comprendre pourquoi cette traduction substitue « Juif » à « Israël » quand cet « Israël » est indexé dans le passage biblique à un coefficient trop concret et identifiable qui ferait manifestement référence à « Israël selon la chair », soit la nation, la terre, etc.

Cette régression à la théologie de la substitution accompagne le politiquement correct en Europe. L’expression « Le pays d’Israël » a tout pour être son plus grand cauchemar car elle témoigne de l’ancienneté de la présence des Juifs sur cette terre en lui conférant un sens « religieux ». Cette traduction danoise redoute probablement de laisser s’installer la confusion entre l’Israël biblique et l’État d’Israël et ainsi d’être accusée de militer pour l’annexion de la Judée-Samarie. « Israël selon l’esprit » en serait contrarié et veille…

D’une part, on évacue la trop grande matérialité de l’Israël biblique, gênant pour l’Israël chrétien – qui se pose comme universel, pan-humain ; d’autre part, on évacue par la même occasion l’incidence de l’Israël biblique sur l’Israël contemporain, Eretz Israel.

 

 

Des milieux divers ont recyclé et modernisé la théologie de la substitution en la greffant sur la politique contemporaine. Ils voient dans la cause palestinienne la cause du « nouvel Israël » – qu’ils confondent avec celle du « nouvel Israël » théologique –, persécuté par l’Israël juif déchu. Il leur faut donc sectionner tout lien entre l’État d’Israël et la terre d’Israël, un lien qui est tenu pour une usurpation envers le « véritable Israël » (soit la Palestine), innocent, pur et souffrant – « le peuple en danger ». C’est ainsi que les Catholiques préfèrent visiter la Judée-Samarie (pardon, la Cisjordanie) et rencontrer des Palestiniens. L’État d’Israël les perturbe. Ce syndrome est très marqué dans le catholicisme romain mais aussi dans le protestantisme luthérien qui, à ce propos, est la religion d’État au Danemark.

On sait combien les Luthériens américains sont engagés dans un BDS très actif. Il existe en Judée-Samarie une institution chrétienne, Sabeel, financée par les églises luthériennes et animée par des Arabes chrétiens palestiniens, qui a développé toute une doctrine qui fait de ces derniers les véritables héritiers des premiers Juifs chrétiens, vivant depuis les origines en Eretz Israel (la Palestine pour eux) et qui sont le « véritable Israël », à la fois ethnique (la chair) et messianique (l’esprit) contre « les Juifs » qui ont usurpé le nom d’Israël. C’est le mythe du « Jésus palestinien » développé depuis Arafat…

Signalons cependant que dans cette construction symbolique les Chrétiens occidentaux, surtout européens, n’ont plus l’audace et la puissance théologique qui leur permettraient de s’affirmer directement comme « le peuple élu » : aussi le font-ils par Palestine interposée, sur un ton martyrologique, souffrant, victimaire : la Palestine comme « adorable victime » (objet d’adoration).

La chose n’est toutefois pas si simple car il y a « l’Holocauste » (2) et son impact dans l’univers chrétien occidental. Sans aller aussi loin que François Mauriac réécrivant le premier livre d’Elie Wiesel en y insérant le mot « Holocauste », le pape Jean-Paul II a qualifié Auschwitz de « Golgotha du XXe siècle ». En somme, le martyre des Juifs est compris comme celui de Jésus (du Jésus dans sa chair juive uniquement ?) sur la croix. Recyclage de l’extermination dans la théologie catholique puisque le terme « Holocauste » définit l’extermination des Juifs comme « un sacrifice » consumé sur le bûcher – mais offert par qui et à quel dieu ? Une fois encore la réalité du peuple d’Israël « juif » est oblitérée par le mythe du « Nouvel Israël ». Un cardinal américain, l’archevêque de New York John Joseph O’Connor, avait dans le même esprit évoqué l’« Holocauste » comme un « cadeau immense que le judaïsme a fait à l’humanité » fait par les Juifs exterminés aux Chrétiens (?!). On retrouve une fois encore « l’adorable victime » : le Juif comme victime est reconnu, célébré même, mais cette reconnaissance oblitère le peuple vivant de l’État d’Israël, trop vivant, trop présent au point de perturber le mythe théologique. Les Israéliens existent « trop » au point de ne plus rentrer dans les habits étriqués de la compassion (3). Leur existence même devient une agression – une violence faite au mythe victimaire – que mesure la « souffrance » et l’« oppression » des Palestiniens, au point que la repentance pour l’« Holocauste » est devenue petit à petit compassion pour la Palestine. La repentance implique en effet l’assomption d’une responsabilité de l’Occident envers la Shoah tandis que le sentiment de culpabilité qu’elle engendre trouve à s’exercer au bénéfice de la cause palestinienne. Dans cette perspective, l’anti-mythe de l’« Holocauste », la Nakba, sert à canaliser cette culpabilité occidentale à l’avantage des Palestiniens et à l’alléger formidablement voire à l’effacer. Il rend la création d’Israël – conséquence supposée (4) de la Shoah – coupable d’avoir perpétré la « Shoah » (le sens du mot Nakba) des Palestiniens. La politique de l’Union européenne envers Israël est le produit de ce syndrome civilisationnel.

 

 

 

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(1) Ce terme remontant à l’annexion en 1948 de ces territoires par la Jordanie.

(2) Ce concept fut élaboré par l’écrivain catholique François Mauriac qui réécrivit en français le premier livre (écrit en yiddish) d’Elie Wiesel. Ce terme identifie l’extermination des Juifs à un sacrifice religieux par le feu. Le grand-prêtre Hitler sacrifiant l’agneau d’Israël ? A quel Dieu ?

(3) Dans « Les Frontières d’Auschwitz » (un livre dont je recommande vivement la lecture) Shmuel Trigano démontre la superposition de trois choses: tout d’abord ce syndrome (impliquant qu’Israël ne doit pas sortir des frontières d’Auschwitz pour ne pas perdre sa condition d’adorable victime) ; ensuite le jugement politique de ce que doit être le  destin de la Judée-Samarie et de Jérusalem, autant que le droit à la légitime défense d’Israël face à ses ennemis (au point que l’Union européenne a élaboré la doctrine de la « proportionnalité » qui équivaut à l’annulation du droit de légitime défense d’Israël) ; enfin l’héritage de la théologie chrétienne classique : pour La Nouvelle Bible danoise parler des Juifs au lieu d’Israël efface tout lien, compromettant pour elle – le « nouvel Israël » –, avec « les Juifs » et dans un même temps sauvegarde la pureté de son « Israël » chrétien et son lien avec la Palestine mythifiée.

(4) L’Occident et l’Orient ne peuvent accepter l’idée d’une souveraineté intrinsèque d’un peuple juif qui serait la continuité du peuple d’Israël, du fait de l’héritage de son imaginaire religieux mais aussi de la politique qui se fait aujourd’hui. La meilleure preuve en est le vote répété, systématiquement pro-palestinien, à l’UNESCO, de nombreux pays européens, avec la France qui dénie aux Israéliens, aux Juifs, tous les « lieux saints » en Israël afin de les transférer aux Palestiniens, un défi à l’archéologie et à l’histoire. Ce vote ne fait par ailleurs que confirmer la doctrine coranique, à savoir que l’islam, depuis Adam, est la véritable religion de l’humanité en vertu de laquelle toutes les figures de l’Israël classique étaient déjà des figures islamiques – la Bible juive étant une falsification du Coran…

Olivier Ypsilantis

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La guerre en Guinée portugaise (1963-1974) – 4/4

 

Amílcar Cabral reste à la tête du P.A.I.G.C. avec l’appui de ses coreligionnaires capverdiens et quelques rares commandants opérationnels guinéens. C’est tout au moins ce que l’on peut déduire considérant les circonstances de son assassinat (je vais y revenir) par des Guinéens de son parti.

Antonío de Spínola étudie et comprend les préoccupations de Léopold Senghor quant aux conséquences de l’arrivée au pouvoir du P.A.I.G.C. en Guinée-Bissau avec l’appui de Sékou Touré. Lorsqu’il lance Operação Mar Verde en territoire de Guinée-Conakry, Antonío de Spínola (avec l’appui du Gouvernement de Marcelo Caetano) n’ignore pas qu’il pourrait rendre un grand service au Sénégal. Par cette attaque en profondeur, le comandante-chefe veut attaquer le mal à la racine (corte do mal pela raiz) en commençant par détruire les points névralgiques du P.A.I.G.C. en Guinée-Conakry qui permettent aux guérilleros de consolider leur emprise sur le front Sud.

Antonío de Spínola multiplie les contacts avec les exilés guinéens dont le but ultime est de renverser le régime de Sékou Touré. Des membres du F.L.N.G. (Front de Libération Nationale Guinéen) reprennent contact avec les autorités portugaises, plus précisément avec le Ministério do Ultramar et avec la délégation de la D.G.S. (Direcção-Geral de Segurança) à Bissau qui s’efforcent de rassembler autant d’informations que possible sur la cohésion du régime de Conakry. Il ressort de cette étude que ce régime est fragilisé par de nombreuses et profondes dissensions internes. Antonío de Spínola estime qu’il peut se placer à la tête des différents noyaux de cette opposition et les agréger en leur proposant un plan précis et activé au plus haut niveau afin de renverser le régime de Sékou Touré. Le Gouvernement de Marcelo Caetano se montre d’autant plus intéressé par ce projet que les forces susceptibles de prendre la place du dictateur se sont engagées non seulement à ne pas soutenir le P.A.I.G.C. mais à l’expulser de la Guinée-Conakry ; et Lisbonne n’ignore pas qu’interdire au P.A.I.G.C. le territoire de Guinée-Conakry serait un coup terrible voire fatal asséné à ses capacités opérationnelles et politiques en Guinée-Bissau. Le Sénégal ne voit pas ce plan d’un mauvais œil et le Gouvernement portugais peut compter sur sa neutralité bienveillante.

 

Amílcar Cabral

 

Léopold Senghor le panafricain, partisan inconditionnel de la décolonisation (mais d’abord par la voie diplomatique) et antimarxiste, peut trouver des points d’entente avec le Gouvernement portugais mais aussi avec l’aile modérée du P.A.I.G.C., à commencer par Amílcar Cabral. En 1969, en accord avec le Gouvernement portugais, Antonío de Spínola favorise l’installation en Guinée-Bissau d’une base militaire du F.L.N.G. afin de lancer des actions de guérilla en Guinée-Conakry. Et il passe à l’étape suivante : la planification d’une action stratégique en profondeur destinée à frapper au cœur le régime de Sékou Touré, soit Conakry, avec des forces portugaises et guinéennes. Le Gouvernement portugais se montre d’emblée enthousiasmé par ce projet ; toutefois, il ne tarde pas à se reprendre craignant les réactions de l’O.N.U., de l’O.U.A. (Organisation de l’unité africaine) et du Bloc communiste. Un plan d’attaque sur Conakry est soumis à Antonío de Spínola qui l’accepte et se charge d’obtenir l’accord de Lisbonne.

La préparation de Operação Mar Verde est lente car il faut recueillir plus d’informations mais aussi sélectionner et entraîner les unités chargées de la mener à bien, en particulier ces exilés de Guinée-Conakry appuyés par le Sénégal, la Gambie et la Côte d’Ivoire, une affaire compliquée. Des rencontres sont organisées entre des responsables portugais et des membres du F.L.N.G., à Paris, Genève puis Bissau. Des volontaires du F.L.N.G. sont rassemblés sur l’île de Soga, au large de la Guinée-Bissau, sur une base spécialement aménagée. Ils sont entraînés par des officiers portugais venus de Bissau. Des plans détaillés de Conakry et de sa zone portuaire sont élaborés. Des membres du F.L.N.G. s’installent à Bissau afin de rédiger avec les autorités portugaises des documents (destinés à être diffusés sur les ondes à l’attention du peuple de Guinée-Conakry) et planifier un certain nombre d’actions à exécuter en cas de succès du coup d’État.

Marcelo Caetano donne son feu vert à Operação Mar Verde tout en exigeant qu’aucune trace d’une présence portugaise ne soit laissée à Conakry. Le déclenchement de cette opération est prévu entre le 20 et le 23 novembre 1970. Début novembre, les moyens prévus pour ladite opération sont rassemblés sur l’île de Soga. Les services de contre-information portugais font croire qu’il s’agit de reconquérir l’île de Como.

20 novembre 1970, six navires de la marine portugaise quittent l’île de Soga pour Conakry avec à leur bord des troupes spéciales portugaises et deux cents hommes du F.L.N.G., tous armés et vêtus comme des guérilleros du P.A.I.G.C. A bord, des cadres du F.L.N.G. et du F.L.I.N.G. chargés de prendre le pouvoir sitôt le coup d’État réussi. Vingt-cinq objectifs ont été sélectionnés avec, en priorité : la destruction des embarcations rapides guinéennes, des Mig 15 et des Mig 17 guinéens, des installations du P.A.I.G.C., l’assassinat d’Amílcar Cabral et de Sékou Touré, l’occupation de la radio d’État et la proclamation sur ses ondes appelant à la chute du régime de Sékou Touré et à l’intervention portugaise afin de protéger le nouveau gouvernement. Le projet d’assassiner d’Amílcar Cabral peut sembler étrange dans la mesure où ce dirigeant ne se montre pas fermé au dialogue avec le Portugal et privilégie même une solution politique. C’est oublier que le Portugal s’oppose depuis le début et inflexiblement à toute solution négociée avec le P.A.I.G.C. et qu’il espère par cet assassinat porter un coup fatal à cette organisation.

 

 

Le corps expéditionnaire luso-guinéen débarque à Conakry à l’aube du 22 novembre. En milieu de matinée force est de constater que la tentative de coup d’État a échoué. Les hommes rembarquent. L’implication portugaise est aussitôt découverte ce qui provoque un tollé international mais aucune intervention (très redoutée) de la Guinée-Conakry en Guinée-Bissau, intervention qui aurait éventuellement été appuyée par d’autres pays membres de l’O.U.A.

Operação Mar Verde est un sévère échec puisque ses principaux objectifs n’ont pas été atteints. Néanmoins, des embarcations guinéennes ont été détruites ainsi que des installations du P.A.I.G.C. Vingt-six prisonniers de guerre portugais ont été libérés ainsi que quatre cents opposants au régime de Sékou Touré. Avec un peu de recul, on peut affirmer que l’échec de cette opération est le fait de renseignements imprécis voire inexacts, comme la localisation des Mig (dont la destruction était essentielle pour assurer le succès de l’opération) ou la désignation précise des appuis locaux qui auraient permis de mobiliser la population guinéenne contre le régime.

L’échec de cette opération fragilise Antonío de Spínola tandis que Lisbonne s’entête à refuser toute solution politique. Antonío de Spínola se lance alors dans une entreprise de séduction des populations indigènes sur tout le territoire de la Guinée-Bissau afin d’isoler le P.A.I.G.C. Entre 1968 et 1970, il expose son concept d’action psychologique dans le but de s’allier les populations locales. La première directive à ce sujet est publiée le 17 novembre 1968. Il y promeut des mesures économiques, sociales et culturelles afin d’améliorer le bien-être des populations et, ainsi, espérer chasser l’ennemi par la force de la raison plutôt que par les armes, ainsi qu’il le déclare. Une deuxième directive est publiée l’année suivante. Elle exhorte l’administration militaire à favoriser un nouveau climat psychologique, à favoriser l’émergence d’une mentalité nouvelle à même d’unir l’armée et les populations dans une œuvre civilisatrice. La même année, il publie une troisième directive où il déclare avoir choisi le territoire (chão) manjaco comme aire centrale de la lutte contre la subversion. En avril 1970 est publiée la quatrième et dernière directive. Elle définit sous divers angles la mise en place du concept de « hameaux stratégiques » (aldeias estratégicas). Il s’agit d’y attirer les populations mais aussi les guérilleros et leurs familles afin qu’ils abandonnent la lutte en contrepartie d’un certain bien-être, un bien-être augmenté s’ils parviennent à convaincre d’autres guérilleros de suivre leur exemple. Ces quatre directives définissent le plan de contre-subversion du Comando-Chefe, un programme baptisé « Por Una Guiné Melhor » et qui prévoit la réorganisation de la population (reordenamento da população), la tenue régulière de congrès du peuple (congressos do povo), la formation de milices, la distribution d’aliments et celle d’armes à certains « hameaux stratégiques » afin qu’ils garantissent leur autodéfense.

En 1971 et 1973, Antonío de Spínola promeut deux congressos do povo au cours desquels comparaissent les délégués de tous les chãos afin qu’ils expriment librement ce qui les préoccupe et proposent des solutions. Ces congrès vont guider l’administration portugaise dans son travail, un travail qui se veut plus en accord avec les intérêts des populations du pays. Cette vaste entreprise politico-administrative bien orchestrée et originale bénéficie du plein appui des autorités politiques portugaises et de tous les chefs d’unités sur le terrain. Les Portugais jouent la séduction. Antonío de Spínola veut montrer à la métropole les succès de son plan de reordenamento da população. Ainsi invite-t-il à se rendre en Guinée-Bissau nombre de personnalités du monde politique et économique portugais. En juillet 1970, il parvient à obtenir de la Assembleia Nacional qu’elle envoie une délégation de huit députés représentatifs de toutes les tendances politiques du pays afin qu’à leur retour ils rendent personnellement compte des efforts réalisés en faveur des populations par l’administration et l’armée portugaises. Cette visite va tourner au drame. En effet, alors que la délégation s’en retourne à Bissau à bord de trois hélicoptères, une tempête la surprend. L’un des appareils tombe et coule dans les eaux du rio Mansôa, provoquant la mort de trois députés. Les Serviços de Acção Psicológica s’efforcent de soutenir le moral des troupes et d’optimiser leur efficacité. Il s’agit d’inclure militaires et civils dans un effort commun destiné à promouvoir les indigènes. Les autorités portugaises en Guinée-Bissau n’ignorent pas que ces populations dans leur ensemble ne s’identifient pas de manière claire et nette à l’idéologie du P.A.I.G.C.

 

Combattants du P.A.I.G.C.

 

Dans le plan de reordenamento da população, les aldeias estratégicas qui regroupent les populations dispersées dans des paysages de bolanha et de mata sont implantées en des lieux facilement accessibles. Ce regroupement se fait après consultation des chefs de hameaux car pour gagner leur adhésion à ce plan, il faut leur garantir que l’organisation sociale existante sera préservée, avec ses us et coutumes et ses pratiques religieuses. Les familles réinstallées construisent leurs habitations avec des matériaux et une aide technique fournis par l’armée. Des soldats les aident à l’occasion. Chaque « hameau stratégique » abrite une garnison portugaise dont les installations ne se distinguent pas de celles des autochtones afin de décourager les attaques des guérilleros. Mais les Portugais doivent vite se rendre à l’évidence : le P.A.I.G.C. n’hésite pas à attaquer ces « hameaux stratégiques » à l’arme légère et même à l’arme lourde sans se préoccuper de savoir s’il va frapper des Portugais ou des Africains.

Les « hameaux stratégiques » ont également pour fonction de surveiller une zone donnée hors de leur enceinte fortifiée et, à cet effet, d’y faire de nombreuses patrouilles. Le Comando-Chefe décide d’organiser des unités de natifs afin qu’elles appuient les troupes portugaises. Ces unités peuvent opérer sur leur « chão » ou bien être envoyées dans un autre secteur. Leur action est généralement efficace bien qu’elles aient parfois une attitude ambiguë envers les guérilleros.

L’administration politico-militaire portugaise s’emploie pour des raisons de propagande et d’efficacité à gommer les inégalités entre Blancs et Noirs en commençant par opérer un brassage. Il y aurait une vaste étude à écrire à ce sujet à partir d’archives. Le Comando-Chefe multiplie par ailleurs les actions de contre-propagande dans le but de convaincre les divers groupes ethniques du pays, les populations des pays limitrophes et la communauté internationale. La première mesure jugée emblématique est la décision de libérer tous les prisonniers politiques détenus dans l’île des Galinhas et de leur proposer une réintégration sociale. Les émissions radiophoniques se multiplient, en portugais mais aussi en français – les pays limitrophes et diversement impliqués dans ce conflit étant francophones. Leurs programmes vantent les efforts économiques et sociaux des Portugais en faveur du peuple de Guinée-Bissau. Il s’agit de contrarier la propagande du P.A.I.G.C., d’inciter les guérilleros à déserter mais aussi à corriger l’idée selon laquelle le Portugal se trouve isolé de la communauté internationale. Rappelons que nous sommes à l’heure de la décolonisation et que le Portugal est le dernier pays à posséder un empire colonial. La contre-propagande activée par le Comando-Chefe est intense et multiforme. Des délégations de personnalités et de journalistes étrangers sont invitées à visiter le pays. Des équipes sanitaires sont appelées à agir avec les unités de quadrícula. L’assistance scolaire est amplifiée. Ces opérations psychologiques permettent de stopper l’avance des guérilleros sans toutefois parvenir à les expulser des zones qu’ils occupent.

Le dispositif portugais engage cinquante mille hommes (trente mille Portugais et vingt mille Africains) Le P.A.I.G.C. quant à lui aligne sept mille guérilleros. La politique des « hameaux stratégiques » contribue à vider des zones considérables que les guérilleros occupent peu à peu. Aussi les missions de quadrícula se font-elles toujours plus urgentes et plus exigeantes. Les « hameaux stratégiques » (ou aldeamento/aquartalamento) deviennent de véritables praças-fortes quasi inexpugnables car à l’extérieur de l’enceinte l’insécurité est grandissante. Les attaques contre les patrouilles se multiplient et le trajet d’un « hameau stratégique » à un autre devient de plus en plus hasardeux. Dans ce contexte, l’hélicoptère gagne en importance. Il s’agit d’Alouette II et d’Alouette III équipées de canon de 20 mm et désignées sous le nom de « helicanhões ».

 

 

En Guinée-Bissau, les accrochages sont en moyenne trois fois plus nombreux que dans les vastes territoires d’Angola et du Mozambique. La pression psychologique sur le soldat portugais est terrible et, une fois encore, ce n’est pas pour rien que cette guerre est désignée par les Portugais comme le « Vietname português ». Autre point auquel j’ai fait allusion et qu’il faut préciser : le soldat portugais engagé en Guinée-Bissau souffre de carences alimentaires, surtout dans les régions reculées du pays, toute la logistique irradiant de Bissau. La précarité alimentaire pousse les soldats à voler des animaux domestiques aux populations (ce qui porte préjudice aux efforts pour se les allier) et à se livrer à des parties de chasse au cours desquelles il n’est pas rare que les Portugais se trouvent au contact de guérilleros et perdent des hommes. Lorsque l’approvisionnement est régulier, c’est la piètre qualité et la monotonie des produits (il n’y a que des conserves et des produits lyophilisés) qui entament le moral des hommes.

Les troupes finissent par truquer les rapports aux autorités. Elles comprennent de moins en moins le sens de leur engagement tandis que le P.A.I.G.C. redouble d’activité à partir de mars 1971, une activité de plus en plus efficace.

Le Portugal se trouve toujours plus isolé sur la scène internationale, contrairement au P.A.I.G.C. qui voit croître sa popularité et multiplie ses appuis. Alors que le P.A.I.G.C. s’apprête à recevoir trois membres du Comité de Décolonisation de l’O.N.U. dans les zones de Guinée-Bissau qu’il contrôle, le Gouvernement portugais donne l’ordre d’interdire à tout prix leur entrée dans le pays. A cet effet, la zone frontière avec la Guinée-Conakry est bombardée par l’aviation et l’artillerie avec assaut de troupes héliportées et débarquées le long des rios. Cette opération d’envergure provoque morts et destructions dans les populations et n’empêche pas la délégation de l’O.N.U. d’entrer en « territorio libertado », une délégation qui rédige un rapport élogieux sur la manière dont le P.A.I.G.C. organise la libération du pays et qui critique durement le comportement du Portugal. C’est sur la base de ce rapport que l’O.N.U. en vient à reconnaître fin 1972 le P.A.I.G.C. comme « unique, légitime et authentique représentant du peuple de Guinée-Bissau et du Cap-Vert ».

Suite à son échec, Antonío de Spínola décide de rencontrer Léopold Senghor. Il reçoit l’aval du Gouvernement portugais. La rencontre a lieu dans une station touristique au Sud du Sénégal. Elle est cordiale. Léopold Senghor propose une fois encore de servir d’intermédiaire entre le Gouvernement portugais et le P.A.I.G.C. D’autres rencontres suivent. Antonío de Spínola est profondément impressionné par son interlocuteur dont il désire se rapprocher, d’autant plus que l’étau se resserre autour de la présence portugaise en Guinée-Bissau. Pour Antonío de Spínola, Léopold Senghor représente la dernière chance d’une solution politique à ce conflit. Mais le Gouvernement de Marcelo Caetano refuse une fois encore tout contact avec un mouvement en guerre contre le Portugal et transmet le dossier au Conselho Superior de Defesa Nacional qui ordonne au governadore e comandant-chefe da Guiné de cesser tout contact avec Léopold Senghor.

Antonío de Spínola est de retour en Guinée-Bissau, découragé. La solution politique qu’il privilégie depuis le début lui échappe. Ayant eu connaissance des contacts entre Antonío de Spínola et Léopold Senghor, le P.A.I.G.C. intensifie son action militaire sur tous les fronts. Antonío de Spínola ordonne alors une attaque massive sur le front Sud en octobre 1972.

 

Antonío de Spínola en Guinée-Bissau

 

20 janvier 1973, l’assassinat d’Amílcar Cabral surprend les acteurs du conflit. Il s’avère que cet assassinat a été très probablement organisé avec la complicité de Sékou Touré qui tout en soutenant la Guinée-Bissau dans sa guerre d’indépendance espère faire main basse sur le pays et l’annexer, ce qu’Amílcar Cabral ne peut admettre. Pour mener à bien cet assassinat, Sékou touré aurait joué sur la profonde rivalité au sein du P.A.I.G.C. entre Guinéens et Capverdiens. Les autorités portugaises, à commencer par Antonío de Spínola, et plus particulièrement en cette année 1973, suite à l’échec de Operação Mar Verde, ne peuvent que déplorer la mort d’un homme qui n’était pas fermé à une solution politique. L’assassinat du leader du P.A.I.G.C. renforce considérablement l’emprise de Sékou Touré sur ce mouvement.

La mort d’Amílcar Cabral ne fait pas baisser en intensité la combativité du P.A.I.G.C, au contraire, et principalement sur le front Sud. Les pertes portugaises n’ont jamais été aussi élevées. En mars 1973, entre en action dans le ciel de Guinée-Bissau le missile de fabrication soviétique 9K32 Strela-2 (Стрела-2). En quelques jours, cinq avions portugais sont abattus. Ces missiles portatifs qui peuvent être tirés à l’épaule sèment la panique parmi les pilotes portugais. Les vols sont suspendus et les troupes au sol ne peuvent plus compter sur un appui aérien. Le P.A.I.G.C. ne cesse d’accentuer sa pression. Les pilotes reprennent leurs vols mais au-dessus de dix mille mètres, ce qui les rend inaptes à des attaques au sol. Les hélicoptères évoluent en vol rasant et en évitant les clairières.

En mai 1973, Antonío de Spínola rend compte dans un rapport au Gouvernement portugais de la supériorité de l’armement du P.A.I.G.C. Il autorise une opération de grande envergure au Sénégal. Le 20 mai 1973 est lancée Operação Ametista Real contre la base de Cumbamori avec soutien aérien. La base est détruite et l’ennemi accuse de lourdes pertes. En août de la même année, et en représailles, le P.A.I.G.C. lance une attaque contre la base portugaise de Guidage (à la frontière avec le Sénégal) et l’encercle. Elle est dégagée au prix d’une intervention massive, terrestre et aérienne. Le Gouvernement portugais très inquiet envoie la général Francisco da Costa Gomes afin qu’il rende compte de la situation. A son retour à Lisbonne, il déclare qu’elle n’est pas si préoccupante et il suggère de redisposer les forces portugaises autour des centres les plus importants en commençant par les éloigner autant que possible des zones frontières. Antonío de Spínola refuse ce plan et demande à être relevé de ses fonctions. Le 23 septembre 1973 il est remplacé par le général José Bettencourt Rodrigues.

Entre le 18 et le 22 juillet 1973, le P.A.I.G.C. ouvre son IIe Congrès en zone Sud. Aristides Pereira succède à Amílcar Cabral. Le P.A.I.G.C. décide d’initier unilatéralement le processus d’indépendance de la Guinée-Bissau. La proclamation d’indépendance se fera le 24 septembre 1973 à Madina do Boé qui deviendra ainsi le berceau de la « República de Guiné-Bissau ». Ce nouveau pays est aussitôt reconnu par de nombreux pays. José Bettencourt Rodrigues arrive en Guinée-Bissau début octobre 1973, après la déclaration d’indépendance (unilatérale). Il a conscience de la gravité de la situation et il s’efforce d’épargner ses troupes en limitant au maximum les opérations.

 

La Révolution des Œillets (25 avril 1974)

 

Conscient de la fragilité des Portugais, le P.A.I.G.C. multiplie les attaques. Début avril 1974, la base portugaise de Canquelifá, dans la zone Est, est attaquée. Operação Neve Gelada est lancée afin de la dégager. C’est l’une des dernières (voire le dernière) opérations d’envergure de l’armée portugaise en Guinée-Bissau. La pression exercée par le P.A.I.G.C. ne cesse d’augmenter, jusqu’au 25 avril 1974, provoquant de nombreuses pertes dans les unités de « quadrícula ». La Révolution du 25 avril sera en quelque sorte providentielle pour les Portugais stationnés en Guinée-Bissau. Ils n’auraient probablement pu tenir au-delà de six mois à un an.

Olivier Ypsilantis

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La guerre en Guinée portugaise (1963-1974) – 3/4

 

Deuxième phase du conflit, 1968-1974.

Début 1968. La guérilla s’affirme sur presque tout le territoire, sur terre et sur les rios, ce qui lui permet de passer à l’attaque d’agglomérations plus importantes comme Bafatá, Gabu, Farim, Mansôa et Bolama. Les guérilleros parviennent même à s’approcher de la capitale, Bissau, et de l’aéroport de Bissalanca avec des armes lourdes. Dans le dense réseau fluvial de la Guinée-Bissau, les guérilleros détruisent ou s’emparent d’embarcations de l’armée portugaise. Fin 1967, le P.A.I.G.C. dispose ainsi de toute une flottille dont des embarcations rapides de fabrication soviétique. Le réseau fluvial se fait toujours plus dangereux pour les Portugais, à commencer par le rio Corubal. En mai 1968, Arnaldo Schultz est remplacé par António de Spínola, officier de cavalerie très admiré pour ses qualités militaires mais aussi politiques. Comme son prédécesseur, il hérite de deux postes, celui de governador et de comandante-chefe. Il bénéficie de la pleine confiance de Salazar pour rétablir la situation.

Lorsqu’António de Spínola arrive en Guinée-Bissau, la situation des F.F.A.A. (Forças Armadas) est déplorable. Les guérilleros ne cessent d’accentuer leur pression sur les fronts Sud, Est et Nord, et tout indique que leur effort principal s’exercera à partir de ce dernier. Par ailleurs, la pression simultanée sur ces trois fronts montre leur intention de converger vers la capitale, Bissau, et, ainsi, de frapper le centre névralgique de la présence portugaise dans le pays.

António de Spínola veut rebattre les cartes. Il commence par définir deux plans d’action complémentaires à activer simultanément : le plan opérationnel / le plan politique. Il convoque à Bissau tous les commandants des unités des trois armes et leur expose la ligne directrice à tenir : une guerre subversive ne se gagne pas par les armes mais par la politique, avec des initiatives précises venues du Gouvernement de Lisbonne. Il demande donc aux officiers présents d’oublier la victoire par les armes et de s’employer à éviter une défaite humiliante afin de laisser au Gouvernement de Lisbonne le temps de trouver une solution politique au conflit. Il se déclare personnellement responsable des conséquences de cette orientation. Tout laisse supposer qu’António de Spínola a médité les enseignements de Carl von Clausewitz. António de Spínola et le Gouvernement de Lisbonne auront à l’occasion de sérieuses divergences mais ce régime autoritaire n’osera pas remettre en cause les décisions de cet homme indépendant qui suscite l’admiration des jeunes officiers placés sous ses ordres.

 

António de Spínola (1910-1996)

 

L’orientation donnée par le comandante-chefe entraîne une restructuration de la chaîne de commandement aux postes les plus élevés. António de Spínola s’entoure d’officiers fidèles mais également, et surtout, compétents. Je passe sur la liste de leurs noms et me contenterai de citer celui d’Otelo Saraiva de Carvalho dont il a été question sur ce blog. António de Spínola qui dispose par ailleurs de l’appui inconditionnel des responsables des unités opérationnelles veut rendre les forces portugaises plus offensives, ce qui l’amène à reconsidérer la mission de toutes les unités engagées sur le théâtre des opérations. Il identifie les zones contrôlées par le P.A.I.G.C. et en retire les unidades de quadrícula qu’il repositionne dans les zones contrôlées par les Portugais, principalement sur le front Nord. D’autres unités sont versées dans une Força de Intervençáo prête à opérer sur n’importe quel point du territoire de la Guinée-Bissau et sous les ordres du Comando-Chefe.

L’implantation des bases portugaises est donc reconsidérée. Sans cesse harcelées par le P.A.I.G.C. à partir de la Guinée-Conakry et du Sénégal, les bases aux frontières sont abandonnées ainsi que d’autres bases dont l’intérêt tant stratégique que tactique est discutable. Les zones contrôlées par le P.A.I.G.C. étant bien définies, des opérations sont lancées par des troupes mixtes (Portugais et Indigènes) de parachutistes et de F.Z.E. (Fuzileiro Especial) ainsi que par des unités retirées de leur mission de quadrícula. Ce concept de « táctica ofensiva » peut inclure des missions sur les bases du P.A.I.G.C. implantées dans les pays limitrophes. António de Spínola assume toutes les conséquences de ces interventions, comme l’attaque contre la base du P.A.I.G.C. de Cumbamori (nom de code, Operação Ametista Real), base d’entraînement et base logistique, une attaque qui pousse l’armée sénégalaise à se battre aux côtés du P.A.I.G.C.

António de Spínola porte une attention particulière au front Nord, celui qui menace le plus directement la capitale, Bissau. Puis il s’efforce de stopper l’infiltration ennemie sur le front Est, un segment très réduit considérant la forme du pays. A cet effet, il réactive ses bonnes relations avec les fulas. Il laisse le front Sud pour après, le front Sud où les guérilleros ont eu tout loisir de s’implanter depuis le début de l’insurrection et jusqu’à la nomination d’António de Spínola, soit entre le début 1963 et le début 1968. Il ne lance sur ce front que des opérations limitées afin de tâter la résistance ennemie et prendre des notes pour après. Il étudie tout l’historique opérationnel des F.F.A.A. sur le front Sud et en retient tout ce qui lui semble intéressant, comme les concepts qui ont inspiré les opérations Tridente, Rio Camexibó et Hitler, et il charge le Comando da Defesa Marítima de concevoir des opérations à partir de ces modèles.

Le 15 août 1969 est lancée Operação Nebulosa sur le front Sud dont l’objectif est de capturer ou détruire des embarcations du P.A.I.G.C. sur le rio Inxanche. Une embarcation est détruite. Mars 1970, Operação Gata Brava, une autre embarcation est détruite, son équipage est tué ainsi qu’un haut responsable du P.A.I.G.C. António de Spínola prend toute la mesure de l’importance de la Guinée-Conakry pour le P.A.I.G.C., d’où le projet Operação Mar Verde.

Au cours des années 1968-1969, António de Spínola ne cesse de se rendre sur les bases portugaises les plus avancées, des bases fréquemment soumises au feu d’armes lourdes et légères, sans compter les embuscades et les mines qui menacent les patrouilles. António de Spínola s’efforce de soutenir le moral des troupes placées sous ses ordres tout en multipliant les contacts avec la population. Il se rend d’une base à une autre en hélicoptère, n’hésitant pas à survoler des zones dangereuses. Son air martial (il porte ostensiblement le monocle) impressionne, son courage aussi. L’attention qu’il porte à ses soldats augmente son charisme, d’autant plus qu’il tient les promesses qu’il leur fait.

António de Spínola est toujours plus convaincu que le Gouvernement de Lisbonne a le choix entre une solution politique qui permette à son pays de maintenir la présence portugaise en Guinée-Bissau ou bien d’en sortir d’une manière honorable vis-à-vis de la nation portugaise mais aussi de la communauté internationale afin de ne pas avoir à subir à moyen terme une humiliante défaite militaire.

 

Sékou Touré (1922-1984)

 

Dès le début de son mandat, António de Spínola se déclare favorable à des contacts directs ou indirects avec le P.A.I.G.C. ou toute autre composante de la guérilla. Depuis 1963 le F.L.I.N.G. (Frente de Libertação para a Independência da Guiné) maintient des contacts avec les autorités portugaises en Guinée-Bissau. Le F.L.I.N.G. est soutenu par Léopold Senghor qui redoute l’ascendant de Sékou Touré sur le P.A.I.G.C., Sékou Touré qui ne cache pas son ambition d’annexer la Guinée-Bissau pour fonder la « Grande Guinée ». Par ailleurs, la tension entre ces deux dirigeants africains se porte sur le terrain idéologique. Léopold Senghor est un modéré, un démocrate, tandis que Sékou Touré est un dictateur marxiste qui arrivé au pouvoir en 1958 s’est aussitôt employé à museler toute opposition politique à son parti, le P.D.G. (Parti Démocratique de Guinée). Les Guinéens sont nombreux à s’être exilés tout en étant pour beaucoup bien décidés à en finir avec le régime de Sékou Touré. Le principal parti d’opposition est le F.L.N.G. (Front de Libération national de Guinée) qui regroupe près de six cent mille membres actifs réfugiés en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en Gambie. Léopold Senghor redoute que Sékou Touré l’ambitieux n’étende son influence dans la région après le départ des Portugais. Mais Léopold Senghor est par ailleurs un défenseur déterminé du panafricanisme, il ne peut donc rejeter les demandes du P.A.I.G.C. et de son chef Amílcar Cabral. Cette situation inconfortable le rend ouvert à toute proposition qui puisse l’en tirer.

Arnaldo Schultz avait soutenu la volonté du F.L.I.N.G. d’une solution pacifique. Son leader, Benjamin Pinto Bull, avait ostensiblement refusé tout appui actif ou passif à la lutte armée. Le F.L.I.N.G. n’avait toutefois pas réussi à s’implanter hors de la capitale, Bissau, et à se présenter comme une alternative crédible au P.A.I.G.C. A partir de 1968, António de Spínola se montre désireux d’intensifier les contacts avec Léopold Senghor. L’idée avait été émise de favoriser l’indépendance de la Guinée-Bissau sous l’égide de P.A.I.G.C. mais à la condition qu’Amílcar Cabral accepte d’intégrer une « Comunidade Afro-Luso-Brasileira », une proposition refusée.

 

Marcelo Caetano (1906-1980)

 

Marcelo Caetano (Presidente do Conselho do Estado Novo de 1968 à 1974) soutient la mise en place d’un cadre fédéraliste pour les colonies d’Afrique, un cadre qui permette à ces pays d’accéder à l’indépendance graduellement et pacifiquement. Mais cet espoir est refroidi par la plupart des responsables politiques et militaires de l’Estado Novo qui refusent toute concession susceptible de porter atteinte à la souveraineté portugaise. Marcelo Caetano ne cesse de demander du temps, « Dêem-me tempo ! » répète-t-il à la nation mais sans jamais préciser le temps nécessaire à la mise en place de son projet alors que la guerre en Afrique traîne depuis des années et s’intensifie.

Léopold Senghor se montre réceptif à la proposition de dialogue avancée par António de Spínola ; et Marcelo Caetano y est favorable. Un document est signé par lequel les Portugais s’engagent à suspendre les opérations offensives en attendant que le Sénégal amène le P.A.I.G.C. à la table des négociations. Mais une série de circonstances (sur laquelle je passe) fait capoter les négociations ; et tout indique que le Sénégal s’est saisi de l’affaire afin de compromettre le P.A.I.G.C. et restreindre sa marge de manœuvre. Léopold Senghor sous-estime Amílcar Cabral, un leader bénéficiant d’une sympathie internationale, et il semble méconnaître l’importance des forces contrôlées par ce leader, des forces bien entraînées, bien organisées et disposant d’un armement considérable. Parmi les soutiens du P.A.I.G.C., Fidel Castro, un soutien direct.

Amílcar Cabral a parfaitement analysé les causes de l’inconfort de la position sénégalaise. Au début des années 1970, l’attitude du P.A.I.G.C. est toutefois contradictoire. D’un côté, il dénonce une trahison du Sénégal ouvert au dialogue avec Lisbonne ; de l’autre, sur le terrain, les chefs de la guérilla, principalement au Nord-Ouest du pays, entretiennent des contacts directs avec des officiers portugais désignés par le Comando-Chefe de Bissau. António de Spínola est présent à la treizième rencontre. Une autre rencontre est fixée au 20 avril ; mais les corps des quatre officiers de la délégation portugaise sont retrouvés, une balle dans la nuque et mutilés. Les circonstances de ces assassinats restent floues mais laissent supposer des tendances divergentes au sein du P.A.I.G.C. Quoi qu’il en soit, ce quadruple assassinat porte un rude coup aux efforts de dialogue. Les combats reprennent et le comandante-chefe décide de revoir son orientation stratégique et tactique.

Cette tentative de dialogue activée par António de Spínola est vouée à l’échec pour la raison suivante : si les commandements militaires régionaux du P.A.I.G.C. sont en totalité ou en partie favorables au dialogue, la direction politique du mouvement ne l’est pas ; elle refuse toute solution politique, négociée donc. Les divergences entre les Guinéens du P.A.I.G.C. et son leader, Amílcar Cabral, sont discrètement perceptibles. Certes, tous ont une formation marxiste mais Amílcar Cabral a une vision très pragmatique et il se distancie des positions orthodoxes de ses coreligionnaires guinéens par sa volonté de dialogue avec le Portugal, une volonté qui s’inscrit dans la ligne de Kwame Nkrumah le Ghanéen et de Léopold Senghor le Sénégalais.

Olivier Ypsilantis

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La guerre en Guinée portugaise (1963-1974) – 2/4

 

Première phase du conflit, 1963-1968.

Le Portugal est confronté à une guerre subversive, soit une guerre totale où l’action psychologique tient un rôle essentiel. Cette guerre exige une réponse globale qui articule avec souplesse l’action politique, sociale, économique, psychologique et militaire, non seulement sur le théâtre des opérations mais également sur la scène internationale, soit une coordination renforcée entre les forces armées, les administrations et les populations, un système intégré et complexe mobilisant d’importants effectifs tant sur place qu’à l’extérieur.

Lorsque le conflit éclate, le Portugal ne dispose pas de structures d’action psychologique dynamiques. En 1965 est créée une Secção de Acção Psicológica qui se révèle vite insuffisante. Considérant le conflit en cours, il aurait fallu mettre sur pied, et sans tarder, un « Servicio Nacional de Acção Psicológica », ce que le Portugal ne parviendra jamais à faire d’une manière cohérente pour les trois théâtres d’opérations : Angola, Mozambique et Guinée-Bissau.

En Guinée-Bissau, les responsables militaires prennent conscience de l’importance de l’action psychologique dès 1963 ; mais ce n’est qu’en 1965 que les premières directives d’action psychologique sont élaborées et que des moyens sont mobilisés à cet effet. Ces actions restent toutefois limitées et peu coordonnées, rien qui aille dans le sens d’une révolution sociale anti-subversive avec actions concrètes destinées à améliorer la vie des populations locales.

 

L’étendard du P.A.I.G.C.

 

Le P.A.I.G.C. déclenche donc les hostilités le 23 janvier 1963, par une attaque contre la garnison portugaise de Tite, au sud du rio Geba. Les Portugais sont sur leurs gardes ; mais force est de constater que le P.A.I.G.C. se montre très supérieur au M.P.L.A. (Movimento Popular de Libertação de Angola), tant au niveau de l’organisation et de l’entraînement que de l’armement. Les guérilleros du P.A.I.G.C. venus de Guinée-Conakry ont franchi la frontière méridionale de la Guinée-Bissau sans encombre (par terre, mer et voie fluviale) pour s’enfoncer dans le pays. Au cours des six mois suivants, les guérilleros du P.A.I.G.C. prennent le contrôle de secteurs de long des rios Geba et Corubal, occupent l’île de Como et préparent l’ouverture des hostilités au Nord du pays. Par ailleurs ils s’emparent d’embarcations à moteur de l’armée portugaise, ce qui leur permet d’améliorer considérablement leur logistique en faisant la navette entre Conakry et les rios du Sud de la Guinée-Bissau, dès le deuxième semestre 1963, et de renforcer la guérilla à partir des bases avancées en Guinée-Conakry.

Le commandement fait part des difficultés considérables que les forces armées portugaises doivent affronter et demande de l’aide à Lisbonne, avec priorité donnée à la reconquête de l’île de Como. Lisbonne répond et lance la première opération d’envergure en Guinée-Bissau, Operação Tridente ou batalha da Ilha do Como. Déclenchée début janvier 1964, ladite opération dure soixante-dix jours et se solde par un échec total pour les Portugais ; et la petite île reste sous le contrôle des guérilleros.

Les leçons à tirer de cet échec sont les suivantes. Les dimensions réduites de la Guinée-Bissau (36 120 km2) facilitent l’action des guérilleros qui peuvent frapper un peu partout avant de regagner aussitôt leurs bases de l’autre côté des frontières. Ce pays, tout en longueur et très étroit est sectionné au Nord par le rio Cacheu, au Centre par le rio Geba, au Sud par le rio Corubal, ce qui rend difficile le mouvement des troupes portugaises. Par ailleurs, considérant la nature du terrain (terre ferme, zones marécageuses, zones maritimes et fluviales), chaque opération nécessite l’engagement de moyens terrestres, maritimes et aériens.

Operação Tridente est complétée par une série d’autres opérations de moindre envergure mais non moins importantes pour mieux connaître le dispositif ennemi au Sud du pays.

Mars 1964, Operação Rio Camexibó. Elle permet notamment de prendre la mesure de l’infiltration ennemie et de la liberté de mouvement que lui offre la région desservie par les rios Caraxe, Nhafuane, Camexibó et Inxanche qui permettent aux guérilleros d’assurer la logistique de leurs bases sans qu’ils aient à emprunter le rio Cacine, mieux contrôlé par les Portugais. A partir des informations rassemblées au cours de ces opérations, Operação Hitler est lancée en avril 1964, une opération destinée à tendre des embuscades à la confluence des rios. Pour des raisons techniques et politiques, l’opération est modifiée. Les forces portugaises pénètrent même en Guinée-Conakry, ce qui suscite des incidents. Les opérations dans la région seront reprises par le général António de Spínola. Entre-temps, le P.A.I.G.C. va s’y renforcer.

 

L’hélicoptère, un élément clé de la guerre en Guinée-Bissau.

 

Hormis quelques agglomérations, à commencer par Bissau, le pays ne dispose d’aucune infrastructure. Les Portugais doivent tout construire à partir de rien, des points fortifiés aux voies d’accès et aux pistes d’aviation. Les sols étant pauvres, le soldat portugais ne peut les cultiver pour enrichir et varier son alimentation. Il doit être approvisionné de Bissau et s’alimente presqu’exclusivement de conserves. Dans la jeunesse portugaise en âge de servir et dans leurs familles l’inquiétude est grande. Dès le début du conflit, c’est en Guinée-Bissau que les pertes sont les plus élevées. On évoque un « Vietname português » et la comparaison n’est pas forcée. La proportion des pertes est la suivante et elle restera plus ou moins la même du début à la fin de l’engagement portugais sur les trois théâtres d’opérations : pour mille soldats portugais engagés en Afrique on a : en 1963, 6,16 tués en Guinée-Bissau, 2,1 en Angola ; en 1964, 4,16 tués en Guinée-Bissau, 1,41 en Angola et 2,79 au Mozambique.

Le commandement militaire et le Gouvernement portugais sont inquiets. Les hésitations se multiplient. Le Gouvernement décide de remplacer le gouverneur et le commandant du Comando Territorial Independente da Guiné (C.T.I.G.) et de faire fusionner ces deux postes. En 1964, Arnaldo Schultz est nommé governador et comandante-chefe.

Depuis le début de ses opérations, le P.A.I.G.C. s’emploie à diviser le territoire de la Guinée-Bissau verticalement : l’Ouest (avec Bissau) et l’Est, un plan destiné à isoler Bissau et à rendre les mouvements des troupes portugaises sur l’ensemble du territoire plus difficiles encore, à détacher l’Est de l’Ouest puis, après avoir pris le contrôle de l’intérieur du pays, lancer l’offensive finale sur la capitale, Bissau. Cette stratégie est risquée, la partie Est du pays étant le territoire (chão) des fulas, le deuxième groupe ethnique du pays, un groupe traditionnellement fidèle aux Portugais. Le P.A.I.G.C. agit avec le soutien des mandingas, la principale ethnie du pays dont sont issus la plupart des guérilleros.

Lorsque le général Arnaldo Schultz prend le commandement, le P.A.I.G.C. ouvre un autre front, à l’Est de la Guinée-Bissau, et consolide ses positions à l’intérieur du pays, soit des bases stratégiques avancées destinées à appuyer ses opérations. Elles sont installées dans des zones à la végétation quasiment impénétrable ; ce sont les célèbres matas, comme la Mata de Cantanhez ou la Mata do Óio-Morés. Ces bases disposent de moyens logistiques avec importants stocks de nourriture, d’armes et de munitions, avec infrastructures éducatives et sanitaires pour les militants, combattants et non-combattants, mais aussi pour les populations des zones sous le contrôle du P.A.I.G.C., des bases en contact permanent avec leurs arrières, au Sénégal et en Guinée-Conakry. Ces bases sont par ailleurs bien défendues et bien reliées entre elles par les « itinerários de abastecimento », dans le pays même mais aussi dans les deux pays limitrophes. Ces bases désignées par les Portugais comme des « santuários » donnent aux guérilleros des avantages stratégiques, tactiques et psychologiques.

Au cours des années 1964, 1965 et 1966, les guérilleros prennent le contrôle d’une part considérable de la zone Sud du pays et toutes les tentatives portugaises pour en reprendre au moins partiellement le contrôle se soldent par des échecs qui à l’occasion tournent à la déroute.

L’ouverture du front Est contraint Arnaldo Schultz à éparpiller ses forces et à fragiliser son dispositif. Contrairement à la Guinée-Conakry, le Sénégal ne partage pas pleinement les objectifs stratégiques du P.A.I.G.C. Les autorités sénégalaises maintiennent une attitude ambivalente : elles ferment les yeux sur les activités du P.A.I.G.C. en territoire sénégalais tout en s’efforçant de ménager les autorités portugaises et des possibilités de dialogue.

 

Léopold Senghor (1906-2001)

 

Jusqu’en 1968, le Comando Militar em Bissau ne fait que réagir aux attaques du P.A.I.G.C. sans jamais les anticiper. Ainsi les guérilleros peuvent-ils multiplier l’installation de bases avancées et permanentes. Les Portugais se contentent de répartir les unités venues de la métropole, des unités engagées dans des missions de patrouille et de reconnaissance qui se retrouvent dans une position défensive voire passive. Entre l’échec contre l’île de Como et le départ d’Arnaldo Schultz, une seule opération militaire d’envergure est lancée, Operação Grifo, en avril 1966, avec pour objectif la désarticulation du dispositif opérationnel et logistique du P.A.I.G.C. dans la région de Guilege. Les résultats sont nuls.

A partir de cet échec, les Portugais tombent dans une totale passivité et les bases ennemies à l’intérieur de la Guinée-Bissau se multiplient. Les Portugais savent qu’il leur faut gagner la sympathie des populations ; aussi placent-ils leurs unités toujours à côté d’agglomérations. L’organisation même du « Destacamento » s’efforce d’englober dans un même concept opérationnel les agglomérations les plus isolées et l’agglomération-base, un concept qui permet aux Portugais de se présenter comme les protecteurs de ces populations tout en les contrôlant et en les empêchant de collaborer avec le P.A.I.G.C. Les Portugais s’emploient à mailler l’ensemble du territoire, à couper tout lien entre les populations et les guérilleros et, ainsi, à priver ces derniers de l’appui logistique qu’elles pourraient leur apporter. Ce maillage est connu sous le nom de « quadrícula », avec son système d’« operações e missões de quidrículas ». L’efficacité de ce système repose sur ses qualités offensives, tout au moins au niveau local, un système de renseignements capable d’orienter l’action psychologique ainsi que les opérations d’interception et de neutralisation rapides. Ce système a priori efficace ne le sera jamais vraiment en Guinée-Bissau. Avec l’intensification de la guérilla, les unités portugaises au niveau de la compagnie se retirent peu à peu à l’intérieur de bases mieux défendues, laissant ainsi plus de liberté de mouvement au P.A.I.G.C., des bases dont elles sortent de moins en moins. Le P.A.I.G.C. qui prend note des faiblesses des Portugais ne cesse d’étendre les zones qu’il administre. En 1967, il fait savoir au monde qu’il contrôle près de la moitié de la Guinée-Bissau, une déclaration quelque peu exagérée mais qui augmente considérablement à l’international son prestige et celui de son chef, Amílcar Cabral.

Ci-joint, un document ina.fr (en français) intitulé : « Guerra do Ultramar Guiné-Bissau, du côté portugais » :

https://www.youtube.com/watch?v=Kbu5ZuMoK2c

Olivier Ypsilantis

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La guerre en Guinée portugaise (1963-1974) – 1/4

 

Cet article en quatre parties s’appuie sur les travaux d’un universitaire, ancien officier de l’armée portugaise, engagé dans divers secteurs en Guinée-Bissau et gravement blessé au combat, Fernando Policarpo, né en 1951.

Cette guerre est la moins connue des guerres coloniales menées par le Portugal, en Afrique, du temps de l’Estado Novo, une guerre qui s’est déroulée sur trois fronts : outre la Guinée-Bissau, l’Angola et le Mozambique. Je vais la présenter dans ses grandes lignes.

Je passe sur l’histoire de ce pays et de cette région d’Afrique. Je me contenterai de préciser que cette région a été explorée par Álvaro Fernandes en 1446 puis par Diogo Gomes en 1456. Toute la région au sud du cap Bojador sera appelée « Guinée », et sans véritable limite géographique.

Et j’en viens à la veille de ce conflit de onze années qui opposera le Portugal à ce petit morceau de son empire colonial.

La Conférence de Bandung va être d’une importance décisive, notamment pour les pays d’Afrique noire encore colonisés, en donnant une impulsion à la création des mouvements de libération. Cette conférence se tient le 18 avril 1955, en Indonésie. Elle propose de renforcer l’entente entre les nations d’Afrique et d’Asie, d’étudier les problèmes qui affectent les peuples d’Asie et portent atteinte à leur souveraineté nationale. Cette conférence qui invite à la paix et à la coopération internationale a pour principal objectif de proposer à l’Afrique les expériences de décolonisation menées en Asie et, ainsi, d’aider des pays d’Afrique encore colonisés à prendre en main leur destin. Dans le communiqué final, les pays signataires proclament que les peuples libres ont le devoir d’aider les peuples colonisés à conquérir leur souveraineté, pacifiquement ou par la violence. Cette conférence va avoir un impact véritablement considérable dans la communauté internationale en activant la prise de conscience des peuples encore colonisés. Au sujet de cette conférence, un volume a été publié dans la collection « Que sais-je ? » sous le titre « Bandung et le réveil des peuples coloniaux » ; il est signé Odette Guittar.

 

Ci-joint, une carte de la Guinée-Bissau qui rend compte de la densité et de la complexité du système fluvial, des côtes et de leurs multiples îles, autant de particularités qui rendirent si difficile le combat mené par les Portugais.

 

L’impact de cette conférence est instrumentalisé sans tarder par Moscou qui a en tête de lancer des offensives, diplomatiques ou non, dans le Sud-Est asiatique et en Afrique. Ainsi va-t-elle activer la pénétration russe sur ces deux continents, une pénétration espérée et préparée. L’influence soviétique sera notable, en 1957, à la Conférence du Caire.

Mais revenons-en à la Guinée-Bissau. Le P.A.I.G.C. (Partido Africano para a Independência da Guiné e Cabo Verde) est fondé à Bissau le 18 septembre 1956 par Amílcar Cabral, premier mouvement d’une suite d’autres mouvements luttant pour l’indépendance de la Província Portuguesa da Guiné. Certains de ces mouvements se formeront sous les auspices du Sénégal, d’autres de la Guinée-Conakry (dénomination non-officielle destinée à la différencier de la Guinée-Bissau et de la Guinée-Équatoriale, soit l’ex-Guinée espagnole). Je passe sur la liste des mouvements respectivement soutenus par ces deux pays voisins (le Sénégal et la Guinée-Conakry) car ils ont assez vite fini par se fondre dans deux mouvements. Ainsi, à partir de 1962, restent en lice le P.A.I.G.C. et le F.L.I.N.G. (Frente de Libertação para a Independência da Guiné). A l’heure de l’affrontement armé, le P.A.I.G.C. tiendra un rôle fondamental voire exclusif dans la conduite de la lutte pour l’indépendance.

La communauté internationale est donc favorable à l’indépendance des pays colonisés. Les mouvements indépendantistes, P.A.I.G.C. en tête, sont d’autant plus convaincus du bien-fondé de leurs revendications que le Sénégal et la Guinée-Conakry ont accédé il y a peu à l’indépendance : 2 octobre 1958 pour la Guinée-Conakry, 4 avril 1960 pour le Sénégal.

Avant même le début du conflit, le P.A.I.G.C. est solidement implanté dans le pays, avec son administration révolutionnaire, son service de propagande, son système de santé et d’éducation, de recrutement de volontaires prêts à prendre les armes si nécessaire ; bref, on se prépare non seulement à l’affrontement mais aussi à la prise du pouvoir après le départ des Portugais. Le leader du P.A.I.G.C., Amílcar Cabral.

Amílcar Cabral, un nom phare de la lutte anti-coloniale et de l’histoire du Portugal, le dernier pays encore à la tête d’un empire colonial. Amílcar Cabral, un grand monsieur, pas assez connu hors de son pays (et du Portugal). Il faut lire les pages que lui consacre l’intellectuel engagé dans la lutte anti-coloniale, Aquino de Bragança.

 

Amílcar Cabral (1924-1973)

 

Quelques repères biographiques. Amílcar Cabral est né en 1924 en Guinée-Bissau. De par ses origines familiales, il tient autant à la Guinée-Bissau qu’aux îles du Cap-Vert. En 1932, il part avec sa famille sur ces îles. Alors qu’il n’a pas vingt ans, il rêve l’indépendance de ces deux pays (alors sous domination portugaise). De 1945 à 1952, il étudie à l’Instituto de Agronomia en Lisboa (dont il sort diplômé en 1950) et obtient son premier emploi à la Estação Agronómica de Santarém, au Portugal donc. Il a vingt-huit ans lorsqu’il revient à Bissau afin de poursuivre sa carrière aux Serviços Agrícolas e Florestais da Guiné. Ce retour au pays n’est pas vraiment une promotion ainsi qu’il le confie ; mais ce qui compte pour lui, c’est d’être sur place afin de poursuivre la lutte pour l’indépendance, une volonté qui ne l’a jamais quitté. Ainsi, celui qui est surnommé par ses compatriotes « o engenheiro » va-t-il œuvrer sans relâche depuis le Posto Agrícola de Pessudé qu’il dirige afin d’étendre son réseau de relations en Guinée-Bissau et au Cap-Vert. Il est conscient des difficultés qu’il devra affronter pour unir ces deux pays dans leur lutte pour l’indépendance. Son travail lui permet de voyager dans tout le pays et, ainsi, d’organiser la lutte pour l’indépendance.

En 1955, Amílcar Cabral part travailler pour l’Angola où il prend contact avec le M.P.L.A. (Movimento Popular de Libertação de Angola), ce qui l’aide à acquérir une meilleure connaissance des règles de l’organisation et de la lutte politique. En septembre 1956, il profite d’un séjour familial à Bissau pour mettre sur pied le P.A.I.G.C., un parti qui va agir dans la clandestinité, avec la volonté d’unir dans la lutte les peuples de Guinée-Bissau et du Cap-Vert, bien différenciés du fait des colonisateurs portugais, les Noirs et les métis de l’archipel du Cap-Vert étant plus scolarisés que les Guinéens. De ce fait, les Capverdiens ont des emplois plus qualifiés, notamment dans l’administration, et bénéficient d’un traitement préférentiel. Il n’est donc pas vraiment étonnant que presque tous les fondateurs du P.A.I.G.C. soient des Capverdiens. Et à l’heure de la lutte armée, la majorité des combattants et à tous les niveaux seront également des Capverdiens, au point que les Guinéens feront peu à peu sentir qu’ils préfèrent être colonisés par les Portugais que par les Capverdiens. Ceci explique en grande partie la scission politique et territoriale entre ces deux pays après le départ des Portugais.

Amílcar Cabral est d’origine capverdienne mais il est né en Guinée-Bissau, ce qui l’aide à asseoir son autorité pour unir (non sans difficulté) ces deux peuples contre les Portugais et à présenter le P.A.I.G.C. comme un Partido Bi-Nacional capable de promouvoir l’indépendance de deux territoires distincts sous une même bannière. Il multiplie les voyages pour des raisons professionnelles et scientifiques, en Afrique et en Europe, et prend des contacts susceptibles de l’aider dans son combat. En 1959, il finit par se fixer à Conakry où le P.A.I.G.C. reçoit l’appui inconditionnel de Sékou Touré.

 

L’Afrique coloniale portugaise

 

Il est aujourd’hui admis qu’Amílcar Cabral a planifié la grève des dockers de Bissau (en 1959) qui réclamaient une augmentation des salaires, une grève qui culmina le 3 août 1959 par la mort d’une cinquantaine de grévistes (voir le massacre de Pidjiguiti, le port de Bissau). Le P.A.I.G.C. qui jusqu’alors recrutait plutôt chez les salariés des villes donne la priorité aux paysans, soit l’essentiel de la population de Guinée-Bissau. Jusqu’en 1962, le P.A.I.G.C. agit à partir de la Guinée-Conakry et suivant trois préoccupations : former des cadres et des militants afin d’implanter le parti sur l’ensemble du territoire de Guinée-Bissau ; garantir l’appui actif ou, tout au moins, la neutralité des pays voisins, une affaire compliquée considérant l’opposition du Sénégal ; obtenir un appui international. Concernant ce dernier point, la Chine déclare sans tarder s’engager à aider à la formation de cadres du P.A.I.G.C. En 1960, Amílcar Cabral et de nombreux cadres du P.A.I.G.C. sont reçus officiellement en Chine où ils perfectionnent les techniques de la guérilla et leur formation idéologique. L’année suivante, le Maroc accorde au P.A.I.G.C. un appui substantiel et diversifié.

Le P.A.I.G.C. espère encore régler son différent avec le Portugal, tout en se préparant à la lutte armée. Pour l’heure, l’accent est mis sur la guerre psychologique. Amílcar Cabral juge qu’il est encore possible de régler la question coloniale par le dialogue, ce qui le pousse à envoyer au Gouvernement portugais, fin 1960, un mémorandum où il expose douze mesures susceptibles d’en finir pacifiquement avec la domination portugaise. Il restera sans réponse.

Le P.A.I.G.C. poursuit la formation de cadres, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, afin d’activer la prise de conscience de la population. Avec l’appui ouvert de Sékou Touré, le P.A.I.G.C. organise ses unités de combat à partir de bases cédées par la Guinée-Conakry. Divers pays lui font parvenir des armes et lui offrent un appui technique et logistique. Les autorités portugaises commencent à multiplier les actions préventives. En juin 1962, le Portugal subit un grave revers diplomatique : Amílcar Cabral est invité par l’O.N.U. en tant que représentant du P.A.I.G.C.

Le P.A.I.G.C. entre en guerre contre les forces armées portugaises le 23 janvier 1963, une guerre qui ne cessera que le 26 avril 1974, avec la Révolution des Œillets. Ce conflit d’un peu plus de dix ans peut être divisé en deux phases qui seront le sujet des deux articles suivants : 1963/1968 et 1968/1974.

Olivier Ypsilantis

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Lettre à Jessie Bensimon

 

« La chorégraphie du mouvement perpétuel, la description du passage plus que de l’immuable » Jessie Bensimon 

 

Chère Jessie,

J’ai « intercepté » ton dernier courrier en début d’année par la Wi-Fi d’un aéroport. Je te réponds tardivement mais il n’y a pas d’interruption entre ton dernier courrier et celui que je t’adresse.

J’en reviens au souvenir. Je revois notre premier professeur aux Beaux-Arts commenter les travaux que lui présentaient des étudiants. Je me souviens de l’emplacement exact qu’il occupait et que nous occupions, de la lumière qui venait par les larges fenêtres de l’atelier en ce jour d’hiver, une lumière riche en gris, dans le ciel et sur les toits du Louvre. Il commentait donc des travaux, dont les tiens et les miens ; et il eut une remarque (je ne sais si tu t’en souviens) par laquelle il nous rapprocha : il évoqua me semble-t-il une communauté d’ambiance. Cette remarque me fit plaisir, tout simplement plaisir.

 

Jessie, l’amie des années d’études.

 

Tu avais une présence très particulière dans ce vaste atelier. Discrète, silencieuse, avec une lenteur précise dans les gestes. Tu habillais ce vaste espace à l’éclairage magnifique, surtout par temps couvert, mais froid, avec ce sol carrelé et ces murs blancs comme ceux d’un hôpital. C’est une impression très étrange dont je t’ai fait brièvement part et que je ne sais comment exprimer. Quand tu entrais dans cet espace j’avais l’impression qu’il se meublait, que le carrelage était remplacé par un parquet aux tonalités chaleureuses avec tapis persans, que les murs s’ornaient de lambris avec renfoncements doucement éclairés, que d’épaisses tentures encadraient les baies vitrées, que sais-je encore ? Je ne m’explique toujours pas cette impression, ta lenteur précise, tes gestes et expressions peut-être. Et lorsque nous discutions, cette impression se confirmait.

Lorsque j’ai été reçu chez toi, dans le salon d’un grand appartement au rez-de-chaussée, avenue d’Eylau, j’ai eu immédiatement l’impression que (sans même le connaître) c’est lui qui prenait la place de l’atelier de l’hôtel de Chimay lorsque tu y entrais. Il est possible que certaines de tes gravures à la pointe de diamant (une technique que toi et moi étions les seuls à utiliser dans cet atelier) aient participé à ce phénomène car on y voyait des tentures qui tombaient de hauts plafonds ; mais il me semble que ce sont d’abord tes gestes, ta manière d’aller d’un point à un autre, ton attention, ta voix aussi qui le déterminaient. Car tu avais une voix très particulière, lente, soignée, chaude mais retenue, avec une accentuation particulière sur les a qui dénotait… comment dire ? Je ne vais pas dire « les beaux quartiers » car tu pourrais y voir de l’ironie ; je vais donc dire « une éducation soignée » tout en me répétant qu’une éducation soignée ne se caractérise pas nécessairement par une intonation particulière donnée à la lettre a.

 

Madame de Pompadour (1756) par François Boucher

 

J’en reviens à la vidéo prise au Centre d’Art et de Culture – Espace Rachi (39, rue Broca à Paris, dans le Ve arrondissement). Tu évoques Vienne mais sans jamais citer un nom qui ne cessait de revenir dans ta bouche au cours de ces années d’études : Gustave Malher.

Tu évoques la Fée Viviane (de l’avenue d’Eylau) ou la Dame du Lac, et tu y reviens. Tu es donc romantique (d’où ton admiration pour Gustave Mahler dont l’éclat bien que différent rejoint celui de Camille Saint-Saëns) mais tu es aussi baroque. Toute ton œuvre est une célébration du mouvement (comme l’art baroque, architecture et sculpture), mouvements liquides de la nature (à commencer par les eaux océanes auxquelles tu fais volontiers allusion) mais aussi artificiels, comme ces vêtements féminins, véritables architectures ainsi que tu le rappelles, avec crinoline, satin, tulle, etc. Le duc de Guise en Roy Ameriquain tel que le montre Israël Silvestre pourrait figurer dans ce monde.

Tes sculptures en toile métallique ou d’étoffes (comme celle que tu présentes au Centre d’Art et de Culture – Espace Rachi, « Valse et Contretemps ») célèbrent la liquidité et le mouvement, elles pourraient orner des pièces avec vue sur la mer ou l’océan. Ainsi, elles lui répondraient, la (le) prolongeraient. J’ai même pensé que tes sculptures en toile métallique pourraient être exposées sur la grève, dans un espace qui serait l’estran. Et pourquoi pas en orner des aquariums ? Des poissons aux nageoires fines et ondulantes comme de la mousseline de soie glisseraient dans leurs enroulements, caresseraient leurs concavités et leurs convexités.

 

Une console de style rocaille (Louis XV)

 

Ces sculptures ainsi que tes bijoux ne dépareraient pas dans un intérieur de style rococo/rocaille, deux désignations qui se réfèrent directement à des éléments naturels, entre coquillages et minéraux. Mais par cette prolongation du Baroque je remonte vers Bernini et me dis que ces deux dames prises dans le tumulte de leurs vêtements (parmi les plus extraordinaires tumultes du Baroque), soit Sainte Thérèse (en l’église Santa Maria della Vittoria, à Rome) et la bienheureuse Ludovica Albertoni (en l’église San Francesco a Ripa, à Rome), pourraient avoir à leurs doigts certaines de tes bagues. Mais pas besoin d’en rajouter, me diras-tu ; et puis les saintes et les bienheureuses ne portent pas de bijoux. Certes. Pourtant il serait amusant d’observer les rapports entre le grand tumulte (des vêtements) et le petit tumulte (des bijoux). Tes bijoux pourraient également être présentés sur des consoles de style Régence. Ils se répondraient.

Le mouvement que tu célèbres porte vers les espaces naturels mais aussi vers ces architectures, ces intérieurs et ces sculptures qui célèbrent le mouvement, une chorégraphie et ses exubérances mais toujours contrôlées, autant de créations directement ou indirectement inspirées de formes naturelles. On en vient aux crinières des Chevaux de Marly de Jean Coustou, à la chevelure du buste du Grand Condé d’Antoine Coysevox, aux intérieurs des édifices religieux et civils de Balthasar Neumann, à la robe de Madame de Pompadour de François Boucher et à tant d’objets parmi lesquels des miroirs, des pendules, des chandeliers, etc.

Je pourrais en venir aux nuages qui eux aussi et par des voies plus ou moins directes ont nourri ce style. Les intérieurs des églises des frères Johann Baptist et Dominikus Zimmermann semblent vouloir dans leurs parties hautes rejoindre les nuages, se résorber en vapeurs.

 

« Éternelle douleur » (1913) de Paul Dardé

 

Et puisqu’il est question de mouvement, d’enchevêtrements et d’enroulements qui se resserrent et s’enserrent pour mieux se déployer, je te présente la sculpture suivante, l’une des plus hallucinantes et hallucinées de l’histoire de la sculpture – de la taille directe ! –, une sculpture de Paul Dardé (1888-1963), mort dans l’oubli et la misère. Cette sculpture : « Éternelle douleur » réalisée dans un bloc de gypse en 1913, alors qu’il n’avait que vingt-cinq ans. Mais tu connais probablement cette œuvre exposée à Paris, au Musée d’Orsay. Le thème de Méduse a été exploité par Bernini (Musei Capitolini) mais, en comparaison, sa sculpture semble plutôt sage. Le modèle supporte sa coiffure de serpents tandis que celui de Paul Dardé est englouti par elle.

Je suis encore tout surpris que tu aies un souvenir si précis de notre rencontre avec « cette » Odile. Nos mémoires sont pleines de trous lorsqu’elles ne sont pas en lambeaux. Peux-tu la saluer de ma part ? Et je te salue chère Jessie.

Olivier Ypsilantis

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En consultant le blog de Pierre Lurçat

 

En Header, le symbole du « Lehi » d’Avraham Stern – אברהם שטרן

 

J’ai eu plusieurs fois le plaisir de rendre compte de livres de Pierre Lurçat, des livres lus stylographe en main, avec notes griffonnées dans un carnet puis retranscrites entre le clavier et l’écran.

Mais qui est Pierre Lurçat ? Cet homme étant fort modeste et parlant peu de lui, je me permets de mettre en lien cet entretien au cours duquel il parle tout de même un peu de lui pour notre plus grand plaisir, d’autant plus qu’il le fait non pas sur un mode narcissique (très à la mode) mais en prenant toujours soin de s’inscrire dans une histoire, l’histoire d’un pays, Israël, et du sionisme. Cet entretien peut être visionné sur alyastory#261 Il y est notamment question de son dernier livre, « Israël, le rêve inachevé » dont je recommande la lecture :

https://www.youtube.com/watch?v=fyjyX5vBpb4

Ci-joint, un entretien entre Pierre Lurçat et le Rabbin Oury Cherki, directeur du Centre Noachide Mondial :

https://www.youtube.com/watch?v=FTvFtrspmtY

Ci-joint enfin, un entretien avec Jacques Benhamou sur RCJ où Pierre Lurçat rend compte de son livre, « La trahison des clercs d’Israël » dont je recommande également la lecture :

https://www.youtube.com/watch?v=VNwWncdmAtc

Mais j’en viens à son blog, Vu de Jérusalem, que je vais évoquer d’une manière non systématique et par petites touches. Je m’y suis plongé en cette journée du 14 juin 2020, en commençant par cet article, sobre hommage à un héros d’Israël, un héros trop peu connu ou simplement classé comme « terroriste » ou « extrémiste », lui et son mouvement, le Lehi. Dans cet article, Pierre Lurçat décrit la chambre où Avraham Stern fut abattu par la police britannique alors que la Palestine était encore sous mandat britannique, une chambre qui a été englobée dans un discret musée, l’un des plus émouvants d’Israël. Cet article s’intitule « “Aujourd’hui j’écris avec la plume, demain j’écrirai avec mon sang”, le sionisme révolutionnaire d’Avraham Stern ». Il y est donc question de ce discret musée, le Lehi Museum, installé dans l’un des quartiers les plus populaires et captivants de Tel Aviv, avec le quartier de Montefiore, le quartier de Florentine.

Pierre Lurçat a célébré un autre héros d’Israël, peu connu hors d’Israël, Yossef Trumpeldor. Je partage ces admirations, des admirations qui suffisent à vous mettre un peu à part, mais qu’importe ! Israël est un pays riche en héros comme l’est le peuple juif. Et si je devais énumérer ces très nombreux héros (il est vrai que je n’en connais que quelques-uns), les noms d’Avraham Stern et de Yossef Trumpeldor me viendraient aussitôt, avec Abba Kovner, revenu au pays des Hébreux, et Hannah Szenes (à laquelle Pierre Lurçat rend également hommage). Pierre Lurçat qui a fait son alya à l’âge de vingt-six ans, en 1993, célèbre donc quelques-uns de ces héros.

 

Pierre Lurçat, né en 1967

 

On ne sait pas assez qu’Israël est aussi un pays de héros, que le peuple juif a produit nombre de héros, et pas seulement dans le domaine de l’esprit – Hébreux et Juifs redevenus hébreux après la refondation d’Israël. Il est important d’évoquer ces héros au sens épique du mot car le monde non-juif a trop en tête le Juif qui ne résiste pas ou si peu, qui baisse à l’heure du danger. Évoquer ces héros, femmes ou hommes si nombreux, et nullement fabriqués ou arrangés pour les besoins d’une cause, est particulièrement important car ce faisant on bouscule ou on chamboule une vision tout simplement faussée « du Juif », vision si généreusement véhiculée par le monde chrétien et musulman. Le peuple juif est riche en héros et pas seulement bibliques – scripturaires. Il est riche en héros et à toutes les époques.

Non, l’image du Juif malingre et au teint pâle qui se confond avec son ombre en rasant les murs n’existe que dans les imaginations dévoyées par des propagandes culturelles, politiques ou religieuses. Oui, il importe d’évoquer ces héros afin de torpiller des préjugés ; et ce n’est pas de moindre des mérites de Pierre Lurçat. Oui, il faut parler d’Avraham Stern et de tant d’autres ! Il faut nommer les héros d’Israël et montrer leur visage. Car, enfin, pourquoi les Juifs n’auraient-ils pas des héros ? Pourquoi les Juifs redevenus des Hébreux – des Israéliens – n’auraient-ils pas des héros ?

Pierre Lurçat dont le regard est panoramique (lisez ses livres) a très vite compris l’importance du symbole, de la force du symbole, c’est pourquoi il célèbre ces héros d’Israël, ces héros armés parmi lesquels Yossef Trumpeldor. Pierre Lurçat écrit : « “Tov la-mout béad Artsenou” : “Il est bon de mourir pour notre pays”. Les derniers mots prononcés par Yossef Trumpeldor, tombé il y a tout juste cent ans aujourd’hui, en défendant Tel-Haï et les autres yishouvim de Haute-Galilée contre une attaque de Bédouins, sont toujours d’actualité. La cérémonie marquant cet anniversaire était à l’image de l’Israël actuel. Mais quel est l’héritage de Yossef Trumpeldor, et en quoi importe-t-il pour Israël aujourd’hui ? Il y a cent ans, la nation juive renaissant sur sa terre retrouvée avait soif de symboles, et le récit de Tel-Haï et de sa fin héroïque en est rempli. Il réunit en effet, autour du héros manchot de Port-Arthur, monté en Eretz Israel pour participer à l’édification de l’État juif, plusieurs figures marquantes du sionisme de l’époque, comme Zeev Jabotinsky ou Berl Katznelson, mais aussi des organisations comme le Shomer, premier groupe de défense armé, la Haganah, ancêtre de Tsahal, ou encore la Légion juive, première force armée à s’être battue sous un drapeau juif pendant la Première Guerre mondiale ». Il me semble que c’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles Pierre Lurçat s’est intéressé à Zeev Jabotinsky. Zeev Jabotinsky avait compris que ce pays en gestation avait aussi besoin de panache, autrement dit (et j’espère ne pas forcer la note) de montrer au monde que « le Juif », et j’insiste, ne se réduisait pas à de pauvres préjugés, qu’Israël était aussi un pays épique, et peut-être le dernier pays épique au monde. Le panache, j’y reviens, c’est aussi ce qui suit :

https://www.facebook.com/watch/?v=878983475767426

 

Yossef Trumpeldor (1880-1920)

L’un des héros d’Israël. Pierre Lurçat y fait volontiers référence. Ci-joint, un extrait du portrait que Zeev Jabotinsky fait de Yossef Trumpeldor dans « Histoire de ma vie », son autobiographie traduite de l’hébreu au français (et présentée) par Pierre Lurçat : « Avec un seul bras, il faisait plus de choses que ce que font et feront la plupart des hommes avec leurs deux mains. Sans aide extérieure, il se lavait, se rasait et s’habillait, faisait ses lacets, cousait des pièces aux coudes de ses habits, coupait son pain ; j’ai entendu dire qu’en Eretz Israel il était considéré comme un des meilleurs laboureurs, et par la suite, à Gallipoli, comme un des meilleurs cavaliers et des meilleurs tireurs. Sa chambre était rangée avec un ordre exemplaire – tout comme ses pensées. Tout son comportement était empreint de calme et de générosité ; depuis longtemps il était végétarien, socialiste et détestait la guerre – mais il ne faisait toutefois pas partie de ces pacifistes qui sont assis les bras croisés, pendant que d’autres se battent pour eux. »

 

Ce n’est pas par hasard qu’un de mes articles a pour titre : « La judéité comme la dernière forme d’aristocratie ». Oui, Israël est aussi un pays épique et la Bible est aussi un livre épique. Il n’est probablement pas très normatif d’écrire que la Bible est un livre épique ; mais aussi suppose pas seulement ; et la Bible offrant autant de degrés de lecture qu’il y a d’hommes de bonne volonté… La « Palestine » quant à elle a toujours été Eretz Israel et Jérusalem sa capitale, capitale unifiée.

En revenant plus méthodiquement sur le blog de Pierrre Lurçat, je constate que nos chemins se croisent assez volontiers, sans le vouloir. Ainsi ai-je été surpris et heureux de lire cet article sur George Steiner intitulé « De Philip Roth à George Steiner, en passant par Mme Maisel : le bonheur perdu des Juifs en Amérique ». J’y relève ce passage : « Le peu que je sais de lui (il est question de George Steiner) je le dois à mon ami Eliezer Cherki qui m’a souvent cité les propos éclairants de George Steiner sur la culture européenne et sa responsabilité dans le nazisme, tirés de son livre le plus connu, « Dans le château de Barbe-Bleue ». Mais comme souvent, s’agissant des intellectuels juifs du vingtième siècle, on préfère retenir de lui le moins juste : l’éloge de la diaspora, la négation du sionisme et le refus d’un Etat juif “doté de canons” (refus qu’il partage avec Albert Einstein, Martin Buber et tant d’autres). L’Europe n’est jamais aussi à l’aise avec les Juifs que lorsqu’ils se complaisent dans l’adoration de l’exil ». Et c’est ce que j’éprouve avec tristesse depuis des années : l’Europe n’est jamais aussi à l’aise avec les Juifs que lorsqu’ils se complaisent dans l’adoration de l’exil…

Je vais en venir au livre de Pierre Lurçat, « La trahison des clercs d’Israël », un sujet qu’il a étudié de manière systématique. Mais tout d’abord, encore un mot au sujet de l’attitude de George Steiner au sujet d’Israël. Et je reprends une appréciation que j’ai exprimée sur mon blog, à savoir que ce monsieur a adopté une attitude de coquet envers Israël. Il juge (et je ne force pas la note) qu’il est plus élégant d’être juif en diaspora que juif en Israël, autrement dit d’être un Juif diasporique plutôt que de défendre des frontières. Il est tellement plus chic d’écrire dans la quiétude de sa bibliothèque des essais sur la théorie du langage et de se dire européen, plutôt que de s’enfermer dans ce petit pays et vouloir le défendre… Il m’est arrivé d’apprécier certains essais de George Steiner mais quand il commence à faire la chochotte au sujet d’Israël, il m’énerve ! Mais il m’énerve ! Vous n’imaginez pas comme il m’énerve !

 

Joseph Kurtz, le grand-père de Pierre Lurçat

Pierre Lurçat : « Mon grand-père, Joseph Kurtz, originaire de Cracovie, était “monté” en Israël juste après la Première Guerre mondiale, animé par l’idéologie sioniste socialiste et la volonté de construire le pays nouveau. En authentique halouts, il avait défriché les marécages et pavé les routes, allant d’un endroit à un autre, sans jamais s’installer à demeure, dans le cadre du Bataillon du Travail (Gdoud ha-Avoda) qui portait bien son nom, car ses membres étaient de véritables soldats, engagés corps et âme au service de leur mission édificatrice. Joseph avait aussi appartenu, sans doute brièvement, aux Chomrim, ces gardes à cheval qui protégeaient les kibboutz contre les incursions de maraudeurs et les attaques de bandes arabes. Une photo de l’époque le montre, vêtu du costume bédouin prisé des Chomrim, un sabre dans les mains, coiffé d’une keffiah. »

 

Et j’en viens par des voies à peine détournées à « La trahison des clercs d’Israël », un livre à caractère panoramique où tous les éléments du paysage (politique en l’occurrence) restent précis et parfaitement identifiables, un livre dont la structure se rapproche du livre de Pierre Lurçat qui paraîtra peu après (j’en ai rendu compte) : « Israël, le rêve inachevé : Quel État pour le peuple juif ? »

Dans « La trahison des clercs d’Israël », Pierre Lurçat expose avec retenue (mais on sent en substrat la colère) la généalogie de ces intellectuels pacifistes avec le plus imposant, Martin Buber, un écrivain que j’ai lu avec plaisir et respect sans jamais partager ses positions ambiguës vis-à-vis du sionisme, avec ce parti-pris d’un sionisme culturel qui me fait irrémédiablement penser à un unijambiste – pour ne pas dire un cul-de-jatte –, autrement dit quelqu’un qui ne pourra éviter les coups de pieds dans le cul et qui ne pourra les rendre.

Le sionisme culturel est représenté par toute une équipe de Juifs allemands, fondatrice et issue de l’Université hébraïque de Jérusalem, très brillante, intellectuellement très stimulante mais dont je ne comprends décidément pas l’attitude quant au sionisme considérant l’environnement que doivent affronter les Juifs de la région. Cette attitude (et je pense tout particulièrement à Martin Buber) plus ou moins admissible au début devient tout simplement et assez vite inadmissible, intenable. Comment expliquer sa persistance ?

Pierre Lurçat a circonscrit avec précision (d’une manière clinique pourrait-on dire) cette attitude particulière des Juifs allemands vis-à-vis du sionisme. Mais, une fois encore, comment expliquer l’attitude de ces Juifs allemands, en particulier de ces néo-kantiens, presque tous juifs (voir Hermann Cohen), envers le sionisme ? Comment expliquer l’aveuglement de Martin Buber face à la montée du nazisme ? Il y a un aveuglement que pourrait expliquer une psychologie particulière, mais probablement aussi une psychologie collective, celle des Juifs allemands d’alors. Il ne s’agit pas de s’ériger en juge mais de comprendre. Dans « La trahison des clercs d’Israël », Pierre Lurçat m’a remis en mémoire cette question du rapport éthique / politique posée par le néo-kantisme, une question dont l’étude pourrait au moins en partie éclairer une certaine psychologie. Mais lisez cet article de Pierre Lurçat qui met l’accent sur un aspect relativement peu connu de l’Université hébraïque de Jérusalem ; il s’intitule : « Le “Brith Shalom” et la création de l’Université hébraïque de Jérusalem » :

http://vudejerusalem.over-blog.com/2019/07/le-brith-shalom-et-la-creation-de-l-universite-hebraique-de-jerusalem.html

 

François Lurçat (1927-2012) en compagnie de son épouse. Ci-joint, la première partie d’un entretien en trois parties avec François Lurçat. Les autres parties sont également consultables en ligne :

https://www.dailymotion.com/video/xb8vxj

 

Le blog de Pierre Lurçat offre un bel espace pour le francophone juif ou non-juif désireux de mieux connaître Israël. Le sionisme est un thème central de son blog dans lequel on trouve bien d’autres sujets comme cette réflexion philosophique sur les sciences dans l’article intitulé « Seuls dans l’Arche (VII ; quel rôle pour la science à l’ère de la “post-vérité” ? », un article à lire et à relire et qui m’a permis de préciser certaines impressions que je n’avais pas pris la peine de formuler, des impressions avivées par l’affaire du Pr. Didier Raoult. Pierre Lurçat ouvre le débat sur ce constat : « Trop souvent, le débat actuel n’oppose plus des idées ou des thèses argumentées mais des opinions subjectives, qui s’affrontent à coup de sondages et de statistiques dans le meilleur des cas, d’invectives et d’excommunications dans le pire ». Il fait remarquer que le nouveau « grand récit » (l’avènement de la science) s’est substitué dans l’Occident judéo-chrétien à celui de la Genèse, et il dresse un état des lieux aidé par divers penseurs dont Isaac Newton (grand lecteur de la Bible), Georges Perec (qui travailla comme documentaliste au C.N.R.S.) et son article : « Experimental Demonstration of the Tomatotopic. Organization in the Soprano (Cantatrix Sopranica L.) », un pastiche derrière lequel se cache une critique féroce de la science contemporaine. La tonalité de cet article de Georges Perec est à rapprocher de ce qui est bien un chef-d’œuvre du genre (dans ce cas il s’agit de dénoncer le marché de l’art), « Evguénie Sokolov » de Serge Gainsbourg. Il dresse un état des lieux également aidé par Edmund Husserl qui nous invite à ne pas prendre pour « l’Être vrai » ce qui (n’) est (que) méthode, autrement dit ne pas confondre le monde réel et sa description mathématique ; aidé aussi par le physicien François Lurçat, auteur entre autres livres d’un ouvrage au titre éloquent : « La science suicidaire », sous-titré « Athènes sans Jérusalem », un livre qui se termine sur cette considération que reprend Pierre Lurçat : « Pour surmonter ses tendances suicidaires, elle doit corriger la sécheresse obstinée du cosmo-centrisme grec par la compassion et la finesse de Jérusalem. Elle doit corriger la tendance à l’aplatissement, inhérente à la pensée géométrisante, par le sens aigu de la transcendance – et d’abord de l’absolue spécificité de l’homme – portée par la tradition juive. »

 

Liliane Lurçat (1928-2019)

 

Dans ce blog passe donc la figure du père, le physicien François Lurçat, mais aussi de la mère, la psychologue Liliane Lurçat, avec ces deux très beaux articles que je vous mets en lien et qui ont respectivement pour titre : « Le dernier Hannoukah de ma mère » et « “Do Bin ich Geboren” : la petite fille de Jérusalem ». Je vous laisse à leur lecture et à la consultation de ce blog :

http://vudejerusalem.over-blog.com/2019/12/hannoukah-5779-le-dernier-combat-de-ma-mere.html

http://vudejerusalem.over-blog.com/2019/06/do-bin-ich-geboren-la-petite-fille-de-jerusalem-par-pierre-lurcat.html

Olivier Ypsilantis

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Quelques mots sur le Brexit

 

Le Brexit ? J’observe depuis le début les manœuvres de Boris Johnson, surnommé BoJo, pour mener le Brexit à son terme. L’homme a ma sympathie et je suis depuis toujours animé par un grand respect pour les Anglais que bien des Français jugent à la légère et, me semble-t-il, avec une pointe de jalousie. Je connais l’entêtement anglais mais aussi la souplesse anglaise, un cocktail qui a permis et permet encore à ce peuple de parvenir à ses fins, un égoïsme bien compris et assumé qui les autorise à pousser leurs pions et à défendre leurs intérêts, des intérêts qu’ils savent circonscrire avec précision. « Charité bien ordonnée commence par soi-même », Charity begins at home ; et c’est mieux que de chevaucher des grands mots et d’emmerder tout le monde avec son verbiage.

 

 

J’ai su depuis le début que le Brexit ne mettrait pas le Royaume-Uni à genoux, que ces insulaires de l’Europe avaient un flair très aigu, que les Brexiters n’étaient pas nécessairement des seniors craintifs occupés à boire leur thé en regardant tomber la pluie derrière leurs vitres. Boris Johnson était moqué pour son physique pataud et sa tignasse blondasse. J’ai immédiatement pressenti le tuff guy, comme l’était Winston Churchill, et j’ai reconnu le gagnant qui masquait sa volonté sous un air débonnaire, en faisant le milkman, par exemple. Regardez-le :

https://www.youtube.com/watch?v=by2pf_1KSog

Le Brexit n’est pas la catastrophe annoncée, ni pour les uns ni pour les autres, et surtout pas pour le Royaume-Uni. Je trouve amusant d’observer Boris Johnson avancer avec détermination contre les fédéralistes européens. A présent, avec cette pandémie, l’Union européenne oublie ses intransigeances, le Royaume-Uni manœuvre et par la voix de Boris Johnson déclare qu’il n’y aura pas de report, que le Brexit doit se faire avant la fin de l’année 2020. C’est l’Europe et son représentant Michel Barnier qui après avoir fanfaronné ou s’être montrés condescendants aimeraient retenir messieurs les Anglais dont on pensait qu’ils allaient regretter une décision prise à la légère. L’Europe, France en tête, a fait montre de beaucoup de suffisance. Quant à moi, l’actuel scénario est bien celui que j’envisageais (et espérais) depuis le début face à cette morgue européenne à commencer par celle d’Emmanuel Macron et son appareil d’État. Les Anglais mènent le jeu, avec Boris Johnson qui impose ses conditions et s’affaire auprès des États-Unis pour un accord de libre-échange, en attendant plus. L’Europe s’inquiète, elle voit un concurrent jugé déloyal à ses portes. Et tout laisse supposer que des accords seront passés sans tarder avec le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, puis avec l’Inde, la Chine et j’en passe. Bref, l’Union européenne qui pensait ramener le Royaume-Uni dans ses filets (et sans mauvais jeu de mots, quand on sait que l’un des principaux problèmes entre le Royaume-Uni et l’Union européenne est celui des zones de pêche) comprend que le poisson anglais ne se laissera pas prendre de la sorte et qu’il nage à présent vers les eaux du grand large, celles de l’Organisation économique mondiale (O.M.C.). Boris Johnson semble même s’amuser. Cette pandémie pourrait le servir dans une Europe inquiète qui s’efforce de cacher son inquiétude derrière des propos intransigeants. Mais qu’a-t-elle à proposer ? Pas grand-chose.

Le Royaume-Uni a des raisons de s’inquiéter du chemin qu’emprunte l’Europe car il ne s’agit pas uniquement d’économie. Depuis que Napoléon a traité (ou aurait traité) les Anglais de boutiquiers, les Français considèrent ces derniers avec un léger dédain. Ils ont tort. Lisez le début de cet excellent article (daté du 3 mars 1951) intitulé « Une nation de boutiquiers » d’un certain Jean Lequiller qui met les points sur les i : « Dans un mouvement dédaigneux Napoléon traita un jour les Anglais de “boutiquiers”. Ils en rient encore. De fait le contresens était gros. Ce général – la chose, assure-t-on, est fréquente – connaissait mal son économie politique et nourrissait sur le monde des affaires les préjugés d’un jeune provincial. S’il avait pris la peine de lire les œuvres d’Adam Smith, ou s’il s’était entretenu plus souvent avec les Richard et les Lenoir, il aurait su que le boutiquier est au commerçant ce que le peloton des élèves caporaux est à l’École de guerre. C’est une remarque fort juste que présente Bertrand de Jouvenel dans ses « Problèmes de l’Angleterre socialiste » : le boutiquier attend le chaland derrière son comptoir et fait modestement de modestes affaires ; le commerçant parcourt le monde entier, est à l’affût des inventions, prend des risques et sait lire les cours boursiers de Chicago, de Johannesburg et de Zurich. La distinction est importante, comme le Petit Caporal l’apprit à ses dépens. Ce ne sont pas des boutiquiers qui auraient fondé le plus vaste empire de l’histoire. En fait, au moment même où Napoléon les moquait de cette façon, les Anglais inventaient le système fiscal qui leur permit de financer leur effort de guerre, et les premiers en Europe qui appliquaient les techniques nouvelles de la révolution industrielle. ». Il me semble que par « les Richard » et « les Lenoir », Jean Lequiller fait allusion à François Richard dit Richard-Lenoir (1765-1839), cet industriel et manufacturier qui devint l’un des principaux négociants en coton au début du XIXe siècle.

Les Anglais sont donc des commerçants (et non pas des boutiquiers) qui ont par ailleurs fait presque toujours mordre la poussière à leurs ennemis. Ce sont d’excellents soldats plus soucieux d’efficacité que de gloire. Il est vrai que lorsque je dis « Anglais » je commets une grave erreur, car la force des Anglais tient aussi et en grande partie aux Écossais et aux Irlandais sans oublier les plus discrets Gallois ; alors disons : les Britanniques.

Mais j’en reviens à mon sujet, le Brexit. On sait qu’il a été en partie provoqué par la décision d’Angela Merkel d’accueillir d’un coup environ un million de migrants à partir du 5 septembre 2015. J’ai pour cette femme le plus grand respect ; je me permettrai simplement de dire qu’elle a pris en la circonstance une décision sans en mesurer les conséquences, des conséquences en partie prévisibles. Cette décision a activé la volonté du Royaume-Uni de quitter l’Europe ; puis ce pays a pris note des discordances au sujet de l’immigration dans l’Union européenne, du manque de coopération entre ses pays membres sur cette grave question. Je ne vais pas rappeler ici des faits dont tout le monde se souvient. Pour l’heure on contient à grand peine et imparfaitement le très néfaste Erdogan à coups de millions d’euros ; mais ce néfaste sait qu’il peut à tout moment activer l’arme du chantage contre les frontières de la zone de Schengen.

La question de l’immigration telle qu’elle est trop souvent gérée (à la va-vite, sans concertation, sans coopération sérieuse et dans des poussées démagogiques) est une question majeure pour l’Europe, ces insulaires que sont les Anglais l’ont compris et bénéficient du fait de leur insularité d’un recul qui leur donne une vision plus large. Erdogan a qui on a refusé l’Europe (une Europe qui n’aurait plus ressemblé à rien avec ce néfaste) sait que le contrôle qu’il a sur les vannes de l’immigration reste son principal atout. Il a perdu par ailleurs sur toute la ligne et ses déconvenues ont commencé lorsqu’il a donné son appui à Mohamed Morsi, issu comme lui de la mouvance islamiste. L’Union européenne godaille, elle se perd dans des rêveries de type fédéraliste avec quotas d’accueil pays par pays. Les pays du groupe de Visegrád, pour ne citer qu’eux, sont en embuscade. Les Turcs n’ont pas leurs faveurs et on les comprend, surtout avec un dirigeant turc qui n’a cessé de réislamiser l’appareil d’État à commencer par l’armée.

L’appartenance d’Erdogan à l’O.T.A.N. complique l’affaire et j’espère ce jour où la Turquie en sera congédiée. Je porte même ce rêve fou d’une Turquie dépecée avec une partie de son territoire donnée à un Grand Kurdistan. Le traité de Schengen prévoit des procédures de crise, des procédures à renforcer si la situation l’exige. Face à Erdogan la fermeté doit être sans faille ; mais cette fermeté n’est possible que si on sait quoi défendre plutôt que se draper dans des abstractions à caractère universaliste qui ne suffisent plus à cacher une affreuse nudité, une indigence mentale, une volonté qui s’effondre, sans repère. Bref, le Royaume-Uni a compris que la situation peut à tout moment échapper aux dirigeants européens.

Le Brexit pourrait être suivi d’autres exits et pour diverses raisons dont l’immigration. L’actuelle pandémie accentue les tensions entre pays, entre les pays du Nord de l’Europe et ceux du Sud de l’Europe, un groupe dont la France tend à se rapprocher considérant l’état de ses finances publiques et l’habitude prise par ses gouvernements successifs de vivre de l’endettement. La tension grandit aussi avec le groupe de Visegrád (un groupe informel qui regroupe la Pologne, la Hongrie, la Tchéquie et la Slovaquie) qui, il y a peu, a proposé à la Grèce submergée par un afflux d’immigrés lâchés par Erdogan d’envoyer des troupes afin de l’appuyer.

L’actuelle pandémie pousse Boris Johnson à vouloir quitter l’Europe au plus vite, ce qui effraye l’Europe et son représentant Michel Barnier. Il sent que la zone Euro (à laquelle son pays n’a jamais appartenu) est terriblement fragilisée, que les lézardes dans le système Euro se sont élargies, que l’endettement et le dialogue de sourd au sujet de la mutualisation de la dette (mantra d’Emmanuel Macron) va creuser les divergences et que la question de l’immigration risque de créer des fractures irréparables entre les membres du Conseil européen.

Ce divorce qui met fin à une union formalisée en 1973 pourrait être une occasion pour l’Union européenne de se réformer, soit freiner cette tendance qui par une dynamique interne la pousse à se saisir toujours plus de questions de politique générale et à imposer sa régulation au détriment des mécanismes de compétition économique et institutionnelle. Il me faudrait lire l’essai de Pierre Manent (publié en 2006) dans lequel est analysée la gouvernance européenne et ses problèmes, une gouvernance qui semble s’organiser sur l’oubli de l’histoire des peuples et des nations qui s’est construite sur tant de siècles. La gouvernance européenne flotte en elle-même ; elle manque de corps tout simplement. Nous sommes las des experts et des spécialistes qui, hormis leurs compétences particulières (respectables mais limitées), n’ont aucune vision d’ensemble – n’ont aucune vision tout simplement – et ne font que ressasser de « grandes idées », des abstractions comme celles qu’affectionnait la Révolution française, la deuxième, celle qui à partir de 1790 se détache de la révolution anglaise (voir Guglielmo Ferrero). Au fond, l’Angleterre ne rappellerait-elle pas à l’Europe, France en tête, qu’il faut cesser de se saouler de grands mots ? Ne doit-on pas enfin considérer que le fameux « égoïsme » anglais est sage et modeste, qu’il a entre autres qualités celle de nous prémunir des idéologies et leurs grands mots ? On a trop asservi et massacré les peuples au nom de ces grands mots. On a trop asservi et massacré les peuples…. au nom du Peuple…

Le Brexit n’aura-t-il pas entre autres effets positifs de rappeler les peuples et les nations à leurs réalités ? N’a-t-on pas observé que ce phénomène de la montée des populismes, qu’ils soient de gauche ou de droite, peu importe, tient en grande partie à un effondrement de la confiance constitutionnelle ? D’où la demande toujours plus pressante de plébiscites – soit l’intervention directe du peuple en politique. Je fais usage du mot « populisme » tout en remarquant que ce mot est en passe de devenir lui aussi un mot fourre-tout, en remplacement du mot « fascisme » usé jusqu’à la trame – mais qui est encore utilisé à l’occasion – en dernier recours – par les sluggish brains ; sluggish de slug, la limace.

Autre effet positif du Brexit, établir en Europe une sorte de Singapour européen capable d’activer une concurrence et, ainsi, contrarier ce rêve français d’une fiscalité européenne – et pourquoi pas mondiale sur le modèle français ?! Bref, le Brexit pourrait être une victoire du libéralisme et de la liberté (des peuples et des nations) contre un socialisme européen voire mondial. Espérons donc que le Brexit favorise la concurrence économique et fiscale, une alliance entre le fractionnement politique et le libre-échange économique. L’économique et le politique pourraient ainsi marcher main dans la main et s’entraîner mutuellement et non se chamailler sans cesse. J’espère que les eurosceptiques et des Exiters défenseurs de la prospérité (liberté) économique et des libertés publiques auront le dessus sur les eurosceptiques et les Exiters partisans du repli sur soi, du protectionnisme version dure et d’un étatisme renforcé voire forcené. La crise des migrants ne doit pas protéger des frilosités, avec obsession de l’identité, mais inviter à plus de libéralisme, plus de concurrence, ce qui ne doit pas empêcher par ailleurs le contrôle des migrants. Les grands mots, ces armes de la démagogie, ne doivent plus servir à ceux qui les manient si généreusement pour se gonfler d’importance et sauter d’un bond sur la plus haute marche du podium de l’excellence morale.

Je n’espère en rien un Brexit grognon, replié, mais un Brexit qui renoue avec le Commonwealth et qui secoue cette Europe qu’espère le jacobinisme, une tendance que je vomis et qui se retrouve aussi bien chez La France insoumise qu’au Rassemblement national (Front national) – ces alter egos, tout au moins dans le domaine économique ; car à quoi aboutirait-on alors ? A l’affaiblissement d’une sorte de super-État (européen) et au renforcement des États nationaux. Belle affaire ! C’est aller d’un étatisme à un autre, autrement dit de Charybde en Scylla.

Le Brexit a été voté par des citoyens conscients. Pas besoin de revenir sur cette question comme voulait le faire le très néfaste Jeremy Corbyn dont les dessous dégagent par ailleurs des remugles antisémites. J’espère simplement que l’Union européenne saura intégrer les critiques que véhicule le Brexit, ce qui devrait la conduire à démocratiser son fonctionnement et, surtout, à donner plus de souffle à l’économie, à des économies trop souvent navrées par les étatismes et leurs administrations.

Vive le Brexit and God Save the Queen

Olivier Ypsilantis

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Quelques considérations économiques – 12/12

 

Individual rights are not subject to a public vote; a majority has no right to vote away the rights of a minority; the political function of rights is precisely to protect minorities from oppression by majorities (and the smallest minority on earth is the individual). Ayn Rand.

 

Ayn Rand (Alissa Zinovievna Rosenbaum, 1905-1982)

 

Le bien-être dont nous bénéficions nous le devons à une économie de marché libre, une économie certes critiquable et fort critiquée ; mais c’est ainsi, nous lui devons ce que nous sommes. Elle contribuerait encore mieux au bien-être général si les interactions libres entre individus n’étaient pas sans cesse contrariées par l’État. La tentation socialiste est grande et elle n’a pas à être réprimée aussi longtemps que le socialisme est promu puis intégré par des individus vraiment consentants. De fait, ces sociétés lorsqu’elles sont réduites peuvent donner d’admirables exemples, des sociétés inscrites dans une société globale libérale et respectueuse de ces micro-sociétés.

« Capitalism and Freedom » de Milton Friedman devrait être plus lu en France. Trop d’idées préconçues traînent dans ce pays au sujet de la philosophie et de l’économie libérales. Je n’exige pas qu’elles soient acceptées béatement, j’apprécie le pluralisme, je le respecte et le défends ; et puis on peut être socialiste pour d’excellentes raisons. Ce que je reproche à trop de socialistes, ce n’est pas leur inclinaison – leur philosophie, dirais-je –, leur engagement politique et social ; ce que je leur reproche c’est de méconnaître, et trop souvent à dessein, ce que défendent leurs opposants, les libéraux, de les réduire à des caricatures, ce qui leur permet de se présenter (et de se considérer) comme les représentants du Bien face au Mal, face à des créatures pétries d’égoïsme que sont ces suppôts de Satan, les libéraux. Car les socialistes (toutes tendances confondues) portent bien le combat sur un terrain qui emprunte son argumentation à la sphère religieuse dont ils se gardent par ailleurs. Les socialistes sont des religieux qui s’ignorent, ce qui les rend tantôt dangereux tantôt ridicules. Certes, je force un peu la note mais si peu. Mon respect pour nombre de socialistes historiques (comme Pierre Mendès France) est toujours vivant ; mais il y a trop de donneurs de leçons et de profiteurs parmi eux, parmi les adeptes de cette fiction qu’est l’État – « L’État, c’est la grande fiction selon laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde », nous dit Frédéric Bastiat.

Le libéralisme donne pourtant une définition claire et cohérente de l’authentique liberté, une version laïque des Dix Commandements en quelque sorte, et en rien un permis aux forts pour broyer les faibles. Dans ces Commandements (du libéralisme), le respect de la propriété avec une définition claire de ce qu’elle est. Les malhonnêtes et ignorants qui n’ont jamais étudié le libéralisme s’efforcent de faire accroire qu’il n’est rien que la loi de la jungle appliquée au monde moderne. Outre le livre en question de Milton Friedman, lisez « The Ethics of Liberty » de Murray N. Rothbard.

On peut admettre que même si le libéralisme a été source de progrès pour l’homme, un minimum de redistribution peut aider à un peu plus de bonheur pour un plus grand nombre. Dans « Atlas Shrugged », Ayn Rand expose une vision radicale. Elle affirme que nous n’avons pas à nous sacrifier pour le bonheur des autres, que notre vie contient sa propre justification ; autrement dit, l’égoïsme est un droit mais, précise-t-elle, aussi longtemps que ce droit ne piétine pas les droits d’autrui et que chacun fasse preuve d’honnêteté (respect de la parole donnée, etc.). Autrement dit, vous n’êtes pas moralement tenu de donner une partie de ce que vous possédez même si cela peut aider l’autre et lui être plus utile qu’à vous ; vous n’êtes pas tenu de céder de votre superflu qui peut être de l’essentiel pour l’autre. Mais attention ! Ayn Rand l’anarcho-capitaliste ne dit pas que vous ne devez en aucun cas aider les autres (ce que certains lui font dire, s’empressant de caricaturer le libéralisme sous toutes ses formes), elle affirme simplement qu’on ne peut vous obliger à le faire, qu’aucun gouvernement n’a le droit moral de toucher à votre propriété pour la redistribuer. Ci-joint, un riche lien (en anglais) pour ceux qui veulent en savoir plus sur cette puissante personnalité, « Discover Ayn Rand », le website officiel de l’Ayn Rand Institute (A.R.I.). Je vous conseille de l’explorer, de détailler ses propositions dérangeantes pour les socialismes et le traîne-partout :

https://aynrand.org/

Ci-joint enfin, un lien très dense (en anglais) mis en ligne par Stranford Encyclopedia of Philosophy :

https://plato.stanford.edu/entries/ayn-rand/

Ayn Rand écrit dans « Atlas Shrugged » : « We are on strike against martyrdom – and against the moral code that demands it. We are on strike against those who believe that one man must exist for the sake of another. We are on strike against the morality of cannibals, be it practiced in body or in spirit. We will not deal with men on any terms but ours—and our terms are a moral code which holds that man is an end in himself and not the means to any end of others. »

 

 

 

Frédéric Bastiat distingue Justice et Fraternité. Il affirme que ce qui sépare les Libéraux des Socialistes, et radicalement, tient à ce que « l’économie politique conclut à ne demander à la loi que la Justice universelle » tandis que le Socialisme (les socialismes) demande en plus le dogme de la Fraternité. Les Libéraux reconnaissent (ce qui est sage) une limite à la loi, ce qui ne signifie pas (contrairement à ce qu’on répète en boucle) qu’ils nient tout ce qui est au-delà de cette limite. Le mot Fraternité ne les effraye pas et les Socialistes n’en ont pas le monopole, loin s’en faut. Les Libéraux qui connaissent mieux les hommes savent qu’il est inutile et néfaste de vouloir ôter le sentiment d’intérêt de leurs cœurs et que l’individualisme n’est en rien répréhensible, qu’il est même à l’origine de ce que l’homme fait de plus grand (où je pourrais en revenir à Ayn Rand). Les Libéralistes – ces antidogmatiques – savent que ceux qui veulent le bonheur de l’humanité sont dangereux, ils le savent ontologiquement. Ils ne se méfient pas du dogme de la Fraternité parce qu’ils craignent pour leur patrimoine, contrairement à ce que prétendent les Socialistes, les représentants de cette nouvelle Église sans Dieu mais encombrée de dogmes.

Frédéric Bastiat défend ce que je défends, soit une auto-organisation de la société née de la Liberté et non de la contrainte, d’un impôt simple (ce qui suffirait déjà à faire baisser le coût de la collecte qui engage des régiments de membres de l’appareil d’État), juste (rien à voir avec ce qui se pratique dans nombre de pays aujourd’hui, France en tête) et un État minimal, salubre donc. La bureaucratie est bien un parasite fixé sur le corps social, un pou qui boit son sang – qui gonfle par l’impôt.

Pour un État minimal, pour des combinaisons toujours augmentées de citoyens libres, des combinaisons d’associations en tout genre avec une fois encore, et pour ceux qui le désirent, des sociétés socialistes qui ne cherchent pas à porter atteinte au libéralisme global et que le libéralisme laisse vivre en paix.

Je vomis cette hyperinflation législative, ces décrets qui sortent à la chaîne, cet interventionnisme ivre de lui-même et, pire, cette moralisation portée par les médias de masse (trop souvent contrôlés par les États, y compris en « démocratie ») et qui se montre non moins obscure et amphigourique que celle que prônait l’Église catholique, apostolique et romaine dans ses pires moments – et loin de moi l’idée de ridiculiser la foi religieuse, je la respecte aussi longtemps qu’elle se montre respectueuse. Ces Socialistes imbus d’eux-mêmes, nouveaux inquisiteurs, sont d’abord les représentants de leurs propres intérêts lorsqu’ils n’en sont pas que les représentants.

Frédéric Bastiat se pose une question que bien des Camarades devraient se poser. Je le paraphrase : qu’adviendrait-il si dans le peuple prévaut l’opinion selon laquelle la loi ne doit pas se borner à défendre la justice mais à imposer la fraternité ? Tout d’abord, s’installera « une incertitude effroyable, une insécurité mortelle planera sur tous les domaines de l’activité privée ; car la fraternité peut revêtir des milliards de formes inconnues et par conséquent, des milliards de décrets imprévus ». Et il énumère quelques-unes des formes de cette effroyable incertitude avant de conclure : « Sous ce régime, les capitaux ne pourront se former. Ils seront rares, chers, concentrés. Cela veut dire que les salaires baisseront, et que l’inégalité creusera, entre les classes, un abîme de plus en plus profond. Les finances publiques ne tarderont pas d’arriver à un complet désarroi. (…). Le peuple sera écrasé d’impôts, on fera emprunt sur emprunt ; après avoir épuisé le présent, on dévorera l’avenir. Enfin, comme il sera admis en principe que l’État est chargé de faire de la fraternité en faveur des citoyens, on verra le peuple tout entier transformé en solliciteur. Propriété foncière, agriculture, industrie (…) tout s’agitera pour demander les faveurs de l’État ». Ces mots écrits au milieu du XIXe siècle semblent décrire notre situation actuelle, dans certains pays, en France plus particulièrement. Ce sont des mots véritablement prémonitoires, et Frédéric Bastiat ne consultait pas les augures ; il observait attentivement et honnêtement, autrement dit sans jamais s’en remettre à une idéologie, sans se laisser aveugler par les sermons socialistes qui ne sont que du religieux sécularisé, ce qui peut donner le pire, un pouvoir sans frein à l’État, une omniprésence déprimante et diversement violente.

J’ai toujours lu avec suspicion ces mots gravés dans le marbre des édifices publics : Liberté-Égalité-Fraternité. Pourquoi ? Parce que je connais leur terrible ambivalence, leur élasticité, élasticité du fourre-tout dans lequel le meilleur et le pire sont jetés. Je suis donc sur mes gardes, aux aguets. Cette ambivalence me laisse supposer le piège, le miroir aux alouettes. L’État et ses administrations n’ont pas à nous inviter à la fraternité qui se situe ailleurs, hors de leur pouvoir de coercition.

 

Anthony de Jasay (1925-2019)

 

Je n’ai rien lu d’Anthony de Jasay, rien qu’un certain nombre d’articles à son sujet. Et j’ai découvert son existence par des articles nécrologiques dans la presse, ce qui est plutôt désagréable : apprendre l’existence d’un homme par sa mort… Mais qu’importe, ma curiosité est éveillée et je me pencherai sur l’œuvre de ce philosophe et économiste, l’un des grands représentants du libéralisme classique. Quelques mots au sujet de ce grand monsieur.

Anthony de Jasay, né en Hongrie, vivait en France depuis 1962 mais il choisit d’écrire en anglais en partie parce que sa philosophie anti-étatique n’aurait guère trouvé d’oreilles attentives en France. Être anti-étatique en France revient à être classé comme un libéral, un pestiféré en quelque sorte. Idem pour le sioniste ; mais ceci est une autre histoire.

Anthony de Jasay, économiste et philosophe politique, s’est surtout employé à étudier la question des rapports entre l’État et l’individu, une question qui m’inquiète toujours plus, raison pour laquelle je me suis promis de lire ce philosophe libéral, en commençant par ce livre qui a tout simplement pour titre : « The State », son premier livre, publié en 1985, un livre qui fait de lui un « philosophe économiste » libéral de premier plan.

Anthony de Jasay, un libéral classique, juge qu’il est nécessaire de prendre conscience de la nature coercitive de l’exercice du pouvoir de l’État qui n’est pas fondé sur le consentement. Cette prise de conscience et l’analyse qu’elle implique sont selon lui essentielles pour la théorie politique. Travailler à l’idée que l’autodétermination individuelle est plus importante que la participation à une décision collective. Ce travail et la dénonciation des usages alternatifs de pouvoirs foncièrement coercitifs sont les contributions premières de la philosophie politique. Il ne s’agit pas de jeter aux ordures les démocraties constitutionnelles de type occidental qui fonctionnent dans le cadre de l’État de droit mais d’ouvrir l’œil, sachant qu’une démocratie constitutionnelle peut insensiblement devenir détentrice d’un pouvoir illimité, discrétionnaire. En effet, considérer les décisions démocratiques comme intrinsèquement légitimes peut devenir règle de soumission, ce qui aura pour effet de faciliter l’exercice discrétionnaire du pouvoir d’État.

Anthony de Jasay nous met en garde contre nous-mêmes. Dans « The State », il commence par (nous) poser la question suivante : que feriez-vous si vous étiez l’État ? Nous sommes enclins à penser à ce qui serait bien ou mal, idéalement, et à bouger la société selon notre bon vouloir, à bouger les individus comme des pions, tout en sachant que nous ne sommes pas l’État. Nous sommes dominés par des visions universalistes – des généralités – et ne percevons pas la complexité du réel, des interactions entre hommes. Anthony de Jasay se méfie – et nous invite à nous méfier –  de ces opinions qui font référence à l’universel : normes éthiques universelles, droits politiques universels, etc. Il les juge fort dangereuses car selon lui elles activent la croissance de l’État.

Olivier Ypsilantis

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Quelques considérations économiques – 11/12

 

Que fait l’impôt ? Il enlève soit au producteur, soit au consommateur, une portion plus ou moins considérable du produit destiné, partie à la consommation immédiate, partie à l’épargne, pour l’employer à des fins moins productives ou destructives, et plus rarement à l’épargne. (…) Il est impossible de savoir si le prix fixé par le gouvernement investi du monopole de la fourniture de ses services ne dépasse pas abusivement celui qu’aurait établi la concurrence. (…) Mais il convient de remarquer que l’État possède une clientèle obligatoire, qu’il a beau élever le prix de ses services ou en abaisser la qualité, la nation, sa cliente ne peut les refuser. Si ruineux que soit l’impôt, l’État est amplement pourvu des pouvoirs nécessaires pour la contraindre à payer. Gustave de Molinari

 

Je me questionne souvent : qu’est-ce que la crise va changer dans notre économie et donc dans nos sociétés ? Et je m’efforce d’envisager la question au niveau mondial, puis européen et pays par pays, en Europe, en commençant par ceux que je fréquente le plus.

Il y a quelques jours, j’ai trouvé un article fort intéressant, loin de tout sensationnalisme, intitulé : « Six leçons du Covid-19 : ce que la crise va changer dans notre économie » de Ludovic Dupin et Béatrice Héraud. J’en ai apprécié le ton mesuré et analytique, et j’ai constaté que nous avions des vues communes. Ces six « leçons » : Des chaînes d’approvisionnement à « démondialiser » / Vers une finance plus humaine / Des entreprises utiles sur le plan social et environnemental / Besoin d’un nouveau pacte social entre entreprises et salariés / Les pétroliers vont devoir changer ou disparaître / Vers une consommation plus durable et plus digitale. Je m’arrêterai sur trois d’entre elles.

Des chaînes d’approvisionnement à « démondialiser ». La relocalisation est une urgence, et dans bien des domaines. Relocalisation européenne, nationale, régionale et même communale. Le manque de masques et autres produits de base pour lutter contre cette pandémie est le déclic qui doit nous faire réfléchir. Depuis quelques décennies la France se désindustrialise, ce que ne fait pas notre grand voisin, l’Allemagne. Un pays ne peut se contenter d’être un pays de services, en particulier une zone de vagabondage touristique, avec un secteur tertiaire hypertrophié et un secteur secondaire atrophié. Pays extraordinairement doté par la nature, la France devrait inciter au retour à la terre (je m’empresse d’ajouter, oubliez ce que cette incitation peut avoir de pétainiste !). Particulièrement puissante en France, la grande distribution devrait s’engager à collaborer avec ces agriculteurs (sans passer par l’État mais à partir de gentlemen’s agreement) qui trop souvent ne peuvent écouler leur production qu’à des prix de misère qui leur permettent dans le meilleur des cas de vivre (difficilement) mais sans avoir de marge bénéficiaire à réinvestir pour développer leur affaire. Imaginez un monde où la grande distribution (moyennant par ailleurs une baisse conséquente de sa fiscalité) permette aux agriculteurs tournés vers les circuits courts et de qualité de vendre leur production en commençant par mettre à leur disposition des espaces de vente intégrés à leurs supermarchés et hypermarchés et en ne prélevant qu’un très faible pourcentage sur leurs ventes, les producteurs fixant eux-mêmes leurs prix. Pourquoi ne pas imaginer que le secteur primaire redevienne un secteur employant entre 10 % et 20 % de la population active des pays les plus développés ? L’agriculture de qualité participe par ailleurs à l’embellissement du paysage, ce dont tout le monde peut profiter gratuitement et ce que les anarcho-capitalistes prennent sérieusement en compte.

Je m’empresse de préciser qu’il ne s’agit pas de démondialiser (je répète que le monde se mondialise depuis que l’homme est passé à la bipédie et que l’étude de notre ADN prouve que nous sommes génétiquement parfaitement mondialisés, y compris les plus « de souche ») mais de relocaliser. Un agriculteur reste par ailleurs en contact avec le monde entier par la digitalisation et les produits qu’il cultive peuvent avoir été importés d’autres continents et adaptés il y a des siècles. Les exemples ne manquent pas à ce sujet. La mondialisation est l’exemple parfait du faux problème. Il ne sert qu’à entretenir d’oiseuses polémiques. Qui a étudié au moins un peu l’Antiquité et même la Préhistoire sait que le monde n’a cessé de se mondialiser. La question est ailleurs et à mal poser le problème…

La relocalisation suppose aussi et d’abord un allègement drastique de la fiscalité du travail et du capital, sous toutes leurs formes, ce qui devrait mécaniquement conduire l’État à maigrir, une urgence.

J’ouvre une parenthèse. La culture du gentlemen’s agreement devrait se développer. Elle est implicitement au cœur de la philosophie et, dirais-je, de l’éthique de l’anarcho-capitalisme. Le gentlemen’s agreement est à sa manière anti-étatique car son fonctionnement se passe de l’État, ce Machin qui s’interpose dans toutes nos relations et échanges et qui parasite les énergies individuelles à son profit presqu’exclusif, ce qui n’apparaît pas vraiment puisqu’il occulte ses opérations de vol derrière l’écran de fumée (smoke screen) de la redistribution.

Vers une finance plus humaine. On peut lire ce qui suit dans l’article de Ludovic Dupin et Béatrice Héraud : « En quelques semaines, les bourses du monde, qui avaient atteint des sommets historiques fin 2019, ont perdu des années de gains. Ces krachs successifs se sont faits en décorrélation totale avec le ralentissement réel de l’économie. Aux États-Unis, des places ont dû activer des coupe-circuits pour fermer durant plusieurs minutes les marchés afin de faire retomber la fièvre. Le fautif : le trading à haute fréquence, dirigé par des batteries de superordinateurs, capables de passer des millions d’ordres à la seconde. Cet épisode a appelé à remettre de l’humain dans une finance qui était engagée depuis plusieurs années dans une grande vague d’automatisation ». C’est ce que j’espère depuis des années : la fin du « trading à haute fréquence, dirigé par des batteries de superordinateurs, capables de passer des millions d’ordres à la seconde », je l’espère pour le bien des entreprises, de ceux qui y travaillent et à tous les niveaux et de ceux qui y investissent et à tous les niveaux. Car la Bourse est une affaire sérieuse, elle engage des capitaux mais aussi – et d’abord – des hommes, du plus modeste employé au plus gros investisseur.

Ce trading à haute fréquence participe au dérèglement des marchés, à la formation toujours plus rapprochée de bulles, un phénomène qu’analyse si justement Marc Touati. On investit en Bourse, on ne joue pas en Bourse ; on joue au PMU, au Loto, au poker et j’en passe. L’actionnaire accompagne une entreprise, en espérant tirer quelque profit de son placement, ne soyons pas hypocrites ; il prend des risques mais en aucun cas il ne joue à un jeu de hasard. Vers une finance plus humaine exige aussi des actionnaires calmes et pourvus d’une bonne culture économique générale, rien à voir avec ces excités qui ressemblent à ce qui suit, avec « les sous-sous dans la popoche » (j’espère ne pas apparaître méprisant) :

https://www.youtube.com/watch?v=p0ATXEeIH6c

Les pétroliers vont devoir changer ou disparaître. Je n’entrerai pas dans la polémique du réchauffement climatique car je manque de connaissances scientifiques sérieuses pour évaluer cette question mais on peut supposer raisonnablement que la disparition progressive des énergies fossiles sera un bien. Reste la polémique nucléaire/énergies renouvelables dans laquelle je n’entrerai pas tout en m’élevant (considérant l’état actuel de la technique) contre le fanatisme anti-nucléaire.

Dans tous les cas, la baisse de la rente du pétrole devrait avoir un effet particulièrement bénéfique, un effet géopolitique massif avec l’effacement du monde arabe, à commencer par l’engeance saoudienne, qatarie & Cie qui par ses capitaux favorise le pire de l’islam. La voie est donc ouverte à d’implacables et silencieux bouleversements géopolitiques, géostratégiques.

 

Ci-joint, un petit article publié dans le numéro de « Ouest-France » du 7 mai 2020 et intitulé « Germany first » : il est signé Laurent Marchand, éditorialiste de politique étrangère de ce quotidien : « Par un arrêt publié mardi, la cour constitutionnelle allemande vient d’entrer, jambe tendue, dans le très délicat débat sur le financement de la dette des pays européens, au moment où l’épidémie qui vient de frapper l’Europe fait entrevoir un difficile plan de relance. La cour, ce n’est pas une surprise, conteste le rachat d’obligations publiques et somme la Banque centrale européenne de justifier ces rachats initiés par Mario Draghi en 2015. Ce faisant, elle vient d’envoyer un triple signal qui a de quoi inquiéter. Le premier signal vise la Cour européenne de justice, dont elle conteste manifestement la suprématie en la matière ; le deuxième vise la Banque centrale européenne, qu’elle fragilise à un moment crucial ; le troisième est un signal politique à destination des dirigeants allemands, pour qu’ils freinent la tendance à la mutualisation de l’effort. Certes, la cour de Karlsruhe met le doigt sur l’absence de pilotage politique de la zone euro, auquel la BCE ne peut palier éternellement. Mais ces trois signaux renvoient tous à une même lecture : l’intérêt national allemand. N’était-ce pas pour éviter cela que l’euro a été créé ? »

Cet article très franco-français appelle quelques remarques. Tout d’abord « Ouest France » (dont je ne nie pas certains mérites) est richement doté par les pouvoirs publics, il ne peut donc qu’en être le porte-parole. Et j’en reviens au manque de rigueur d’un appareil d’État qui a trouvé goût à l’endettement (sa came) et qui, de ce fait, se délabre comme un junky. L’endettement est à l’État ce que l’héroïne (et autres drogues dures) est au camé. Je ne force pas la note. La France est devenue dépendante de son État qui lui fournit de la came. L’État est un dealer. Simone Wapler dont j’apprécie l’intelligence fait très obligeamment remarquer qu’il ne faut jamais oublier « que la dette publique est de l’impôt en devenir », jamais ! A présent que l’État français a généré des dettes gigantesques, il en appelle à la mutualisation des dettes, une demande qui devient plus insistante avec cette crise sanitaire.

La fin du présent article fait sourire : « Mais ces trois signaux renvoient tous à une même lecture : l’intérêt national allemand. N’était-ce pas pour éviter cela que l’euro a été créé ? » L’auteur semble oublier que l’Union européenne puis l’Euro ont été créés pour encadrer l’Allemagne. Fort bien. Mais que l’Allemagne s’en tire mieux que les autres, en particulier la France, devrait faire réfléchir. Un individu ou un pays sont-ils condamnés à rester confinés dans le cadre qui leur a été assigné ? Que la France réduise sérieusement son déficit public et sa dette sans augmenter indéfiniment la charge fiscale, en commençant par reconsidérer son appareil d’État ! Des discussions sérieuses pourront alors s’engager.

 

Le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne. Emmanuel Macron a tenu des propos arrogants sur le Brexit et ses partisans, et je lui en tiens rigueur. Une fois encore j’ai compris que ce président de la République française avait une très faible intelligence des autres peuples, et je me limite à l’Europe. A présent, je souris en observant Messieurs les Anglais qui en pleine pandémie poussent leurs pions et négocient avec les États-Unis de Donald Trump un ambitieux projet de libre-échange. Le quotidien « Le Monde », journal de la mesquinerie et de l’envie, rapporte ce projet en s’efforçant de cacher sa rage – mais on la devine. Je m’amuse et souhaite longue vie à Boris Johnson.

 

On ne peut vivre indéfiniment à crédit. L’État n’est pas l’économie, ainsi que le disent et le redisent les économistes libéraux depuis des décennies. L’État n’est pas l’économie et ne fait pas l’économie. L’État crée plus de problèmes qu’il n’en résout. L’État-providence n’améliore même pas la situation des plus pauvres, la solidarité forcée n’a jamais rien résolu – ce serait si beau s’il en allait simplement ainsi. Et ne l’oublions pas, l’intervention de l’État a un coût… L’État ne produit rien, il prélève et dépense. L’État est un appareil – l’appareil d’État – qui cherche avant tout à assurer sa propre survie, une survie qui exige des soins toujours plus intensifs et, de ce fait, toujours plus coûteux. En France, il prélève 56 % de la richesse créée dans le pays.

Il faut mettre un terme à l’interventionnisme étatique dans l’économie car non seulement l’État ne connaît rien à l’économie mais, plus grave, il lui est hostile. Il faut casser cette spirale effrayante (je pourrais en revenir à la nouvelle d’Allan Edgard Poe) impôt-emprunt-impôt-emprunt… Pas d’interférences étatiques : tu es libre d’entreprendre et tu es maître de tes succès et de tes échecs. Autrement dit : si tu réussis, je ne viendrai pas réclamer mon dû – car je n’ai aucun dû et ne veux pas me comporter en parasite – et si tu échoues, tu es responsable et je te laisserai à tes échecs.

Car l’économie n’est pas un avatar de l’État. L’économie, c’est chacun de nous, sans exception. Nous produisons, investissons, consommons et de bien des manières. L’économie est la somme de tous ces choix individuels et la société est la somme de ce que nous sommes, tous sans exception. Nous pouvons décider que l’État fasse des choix pour nous, sinon en totalité tout au moins dans une proportion à définir. L’État tel que nous le connaissons n’est probablement pas indispensable. Sa principale raison d’être est de garantir le respect des droits imprescriptibles de l’homme, garantir la propriété privée, garantir le fruit du travail de l’homme plutôt que de l’en priver. La France devrait reconquérir les idées libérales dont elle est en partie à l’origine, reconquérir sa liberté et secouer les chaînes d’un État dont elle est insidieusement devenue otage.

Olivier Ypsilantis

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