A la mémoire de Sa Majesté Orélie-Antoine Ier, roi de Patagonie et d’Araucanie

 

Vous quittez l’Espace Schengen. Bravo ! Vous entrez en Patagonie septentrionale. Bienvenue !

 

« La Patagonie, c’est ailleurs, c’est autre chose, c’est un coin d’âme caché, un coin de cœur inexprimé. Ce peut être un rêve, un regret, un pied de nez. Ce peut être un refuge secret, une seconde patrie pour les mauvais jours, un sourire, une insolence. Un jeu aussi. Un refus de conformité. Sous le spectre brisé de Sa Majesté, il existe mille raisons de prêter hommage, et c’est ainsi qu’il y a plus de Patagons qu’on ne croit, et tant d’autres qui s’ignorent encore », Jean Raspail en 1995.

« Ailleurs, c’est un pays lointain, souvent rêvé, un peu flou, un peu mystérieux, un pays pour l’âme, pour le cœur, une sorte de seconde patrie, peut-être imaginaire, peut-être vraie, un territoire vierge, un territoire perdu où l’on se retrouve soi-même, une frontière au-delà de laquelle, plus loin encore, on découvre une autre frontière, et ainsi de suite, sans fin, car derrière ailleurs, c’est encore ailleurs, et, ailleurs, c’est (aussi) l’espérance », Jean Raspail en 2009.

« Le rêve est un facteur de légitimité », Roger Caillois.

 

Article écrit chez un parent patagon, à l’île d’Yeu, dans le fauteuil d’un ancêtre originaire de Thessalie, sous le drapeau patagon, bleu-blanc-vert horizontalement, dans la nuit du 28 au 29 juillet 2019, alors que l’averse joue sur les tuiles du toit.

 

Le sioniste est un Patagon à sa manière ; et en lisant un Bulletin de Liaison des Amitiés Patagonnes, j’ai compris que ces femmes et ces hommes étaient mes amis.

Le Patagon et le sioniste partagent l’esprit d’aventure et de liberté ; ils sont des représentants engagés de l’anticonformisme, ce qui implique qu’ils ne peuvent trouver de justification qu’en eux-mêmes. C’est le principe de responsabilité (de liberté donc) qui, à mon sens, constitue le socle de l’esprit sioniste et de l’esprit patagon. C’est aussi pourquoi, dans mes rêveries, le drapeau d’Israël et celui de Patagonie sont à l’occasion déployés par un même vent.

 

Le drapeau du Royaume d’Araucanie et de Patagonie

 

Le Patagon n’est pas un misanthrope, il cherche de l’air, simplement de l’air ; car dans le monde d’aujourd’hui, ils sont nombreux à nous pomper l’air. Le Patagon cherche un espace où respirer à pleins poumons, un espace physique et mental où se déployer sans se heurter aux barreaux d’une cage. Karl Kraus aurait probablement demandé à être naturalisé patagon, Karl Kraus et ses dénonciations visant l’encagement de masse et la folie médiatique, une folie qui ne se disait alors que par les journaux. Que dirait Karl Kraus s’il revenait parmi nous ?

Le Patagon n’est pas seulement celui qui chevauche d’immenses étendues inhabitées, ou presque, c’est aussi celui qui se replie pour méditer, par l’écriture par exemple, l’écriture étant l’une des formes de la méditation – de la prière. On peut s’enfermer dans une chambre de bonne ou un château – qu’importe ! – après avoir voyagé (ou non) pour mieux revoyager, revoyager par le souvenir, éventuellement à partir de notes griffonnées dans un carnet, des notes qui attendent d’être revues et corrigées et amplifiées.

Être sédentaire et se souvenir qu’on a été nomade, rien de plus délicieux et, dirais-je, de plus fécond. Pour l’anthropologue Hamid Sardar, la nostalgie nous taraude : nous nous souvenons que nous avons été des nomades avant d’être des sédentaires ; et l’écriture (entre autres formes d’expression, parmi lesquelles la musique) s’efforce de récréer le mouvement, un mouvement que nous avons vécu directement, comme Jean Raspail en Patagonie, ou bien par nos ancêtres. Ainsi, lorsque j’ai eu connaissance de l’ADN de mon père et de ma mère ai-je compris l’orientation de certaines de mes rêveries, mon attirance précise pour des régions du monde et des peuples.

La Patagonie a un Consulat général et une Chancellerie, situés au 20 avenue de Lowendal, à Paris, dans le XVe arrondissement. Le consul général est l’écrivain Jean Raspail, le vice-consul chancelier François Tulli. Et je vous laisse consulter Annuaire général et Annuaire diplomatique du Consulat général de Patagonie tel qu’il est présenté dans Le Moniteur de Port-TounensBulletin de liaison des Amitiés patagonnes n° XVIII – 2018. L’esprit d’humour, de dérision et d’autodérision, de liberté, d’aventure et de non-conformisme y est clairement perceptible.

Au début des années 1970, les Patagons n’étaient pas trente. Ils sont connus comme les Patagons historiques. Parmi eux, le plus illustre, Michel Déon. Ainsi, avec son appui et celui d’autres académiciens (Michel Déon avait été élu à l’Académie française en 1978), le vénérable cénacle décerna son Grand Prix du Roman 1981 à « Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie » de Jean Raspail, un succès avec gros tirages, rééditions et… afflux de demandes de naturalisation, lesquelles n’ont plus cessé. Le corps consulaire patagon ne cesse d’augmenter. La lecture de demandes de naturalisation reçues au consulat général et à la chancellerie me confirme dans mon projet de trouver une nationalité de substitution, un refuge, de faire flotter à l’occasion le drapeau patagon au-dessus de mon toit et de devenir sujet de Sa Majesté Orélie-Antoine Ier.

Comment devient-on patagon ? Mais tout d’abord, qu’est-ce que la Patagonie ? La Patagonie couvre la région méridionale de l’Argentine comprise entre les Andes, l’Atlantique Sud et le détroit de Magellan ainsi que l’Araucanie dans le Chili central. Le nom « patagon » a été donné par Magellan (ou ses marins) en 1520, aux habitants de cette région, un nom qui signifie en espagnol « mal chaussé ». En 1858, un Français originaire du Périgord, Antoine de Tounens, décide de fonder un royaume dans cette région essentiellement peuplée d’Indiens, en particulier des Mapuches et des Araucans. Il finit par se proclamer roi sous le nom d’Orélie-Antoine Ier, espérant ainsi l’aide de Napoléon III, une idée alors nullement saugrenue.

Jean Raspail fait revivre cet éphémère royaume depuis une quarantaine d’années et, ainsi, invite-t-il les non-conformistes, soit les aventuriers en tous genres, à la rêverie et à l’action, l’une et l’autre se stimulant et se complétant. Pour devenir sujet patagon, il est exigé d’être un rêveur et de faire une demande écrite de naturalisation au consul général Jean Raspail dont certains ouvrages peuvent servir de guide vers ce royaume si éphémère. On peut également voyager dans cette contrée afin de devenir « Patagon de Patagonie ». On peut également pratiquer le « jeu du roi », comme ces quelque trois mille sujets patagons qui toutes origines sociales et culturelles confondues font flotter les couleurs patagonnes de par le monde et, à l’occasion, dans ses endroits les plus reculés – du rêve à la réalité.

 

Armoiries du Royaume d’Araucanie et de Patagonie

 

Un exemple du « jeu du roi ». Le Queen Mary 2 parti de Saint-Nazaire a hissé le 30 juin 2017 le pavillon patagon (trois mètres sur un mètre cinquante) au milieu de l’Atlantique et alors qu’il se dirigeait vers New York. L’amiral Edouard Guillaud, chef d’état-major des armées de 2010 à 2014, écrit : « Au nom du gouvernement de Sa Majesté, notre consul général a bien voulu approuver une opération de changement de pavillon de l’un des derniers vrais paquebots : le Queen Mary 2, « la Queen » pour les intimes. Partie de la Patagonie orientalo-septentrionale pour rallier les rivages de notre voisin nord-américain en un peu moins de cinq jours, à la vitesse respectable mais confortable de 22 nœuds, la Queen s’est prêtée de bonne grâce à ce « re-pavillonnage » ; certes, il a fallu convaincre le commandant mais, en bon sujet d’un autre royaume, il a compris le jeu, et les enjeux ». Dans son éditorial au n° XVIII du Moniteur de Port-Tounens, Jean Raspail écrit : « Or c’est avec la ferme intention d’y faire battre au vent le pavillon patagon que l’amiral Edouard Guillaud avait embarqué à bord du flambant-neuf Queen Mary 2 ! Impensable ! Inacceptable ! Mais l’amiral connaît les Anglais, il les a longtemps pratiqués. Il a donc parlementé… et il a réussi ! »

Les Patagons, ces non-conformistes, invitent à l’émerveillement, et il y a urgence : il faut s’enivrer de la beauté du monde – et la dire autant que possible. La capacité d’émerveillement aide par ailleurs à la survie. C’est l’histoire de Tavae, ce pêcheur tahitien qui dériva durant cent dix-huit jours dans l’océan Pacifique et qui affirma avoir survécu en s’émerveillant des couchers de soleil et des jeux de la lumière dans le plancton qu’il recueillait dans son sceau.

Le « jeu patagon » (ou « jeu du roi ») ne doit pas être pris au sérieux ; tout au moins ne doit-il pas être pris au pied de la lettre. Ce jeu est néanmoins très sérieux, comme l’est le jeu en général, nécessaire dans la mesure où il invite l’homme à desserrer l’étau social. Le « jeu du roi » invite à l’espace quasi-illimité, à la respiration à pleins poumons et à une dissidence aussi discrète que ferme que symbolise le drapeau bleu-banc-vert du royaume de Patagonie. Le pavillon patagon hissé sur une barque ou un paquebot, l’écusson patagon cousu sur un vêtement ou un sac, l’autocollant patagon (PTG) collé sur une voiture, le drapeau patagon hissé sur le toit d’une maison ou quelque part au cours d’un voyage, autant de marques de non-conformisme.

Dans l’aventure patagonne, il convient de saluer le travail de François Tulli, vice-consul chancelier, et sa femme Blandine qui gèrent les documents édités par les Patagons du monde entier. En 2018, les Patagons ont déployé les couleurs de leur royaume sur les cinq continents : en Terre de Feu bien sûr, mais aussi sur le Mont Kenya (montagne sacrée des Kikuyus), au sommet du Kilimandjaro, au Costa Rica (sur le Cerro Chirripo), en Chine (dans le Yunnan et à Pékin), en Islande, en Mongolie, en Arménie, à Madagascar, au Mexique, au Niger, en Écosse, en Irlande, aux Malouines, au Cap Horn…

 

 

On sait peu de choses sur Antoine de Tounens, mais le peu que l’on sache a stimulé bien des imaginations. Voyez par exemple « Rey » du cinéaste chilien Niles Atallah qui a travaillé à partir d’archives, de témoignages et d’écrits de Bruce Chatwin. L’une des plus belles séquences de ce film (et celle qui a le plus ému Jean Raspail) montre Antoine de Tounens qui franchit à cheval le fleuve Biobio (sépare le Chili de l’Araucanie) en tenant un immense drapeau patagon. « Antoine de Tounens était à la fois guignolesque et grandiose » insiste Jean Raspail. Né en 1825 dans une famille paysanne du Périgord qui se rêve des origines aristocratiques et millénaires, Antoine de Tounens aspire à un ailleurs. Cet ailleurs sera les tribus indiennes d’Araucanie et de Patagonie respectivement menacées par l’expansionnisme chilien et argentin. Devenu avoué à Périgueux, il finit par vendre sa charge, emprunte à ses proches et embarque. Arrivé en Araucanie, il parvient on ne sait trop comment à rencontrer des chefs de tribus et se faire reconnaître comme roi par plusieurs d’entre eux après s’être présenté comme le champion de leur indépendance. A cet effet, il promet une aide militaire de la France. Il promulgue une copieuse Constitution sans rapport avec l’état de son royaume auquel il intègre la Patagonie où il ne s’est jamais rendu. Il nomme ministres des chefs de tribus puis se rend au Chili où il rédige une abondante correspondance diplomatique. De retour en Araucanie, il est arrêté par ses « sujets » déçus par des promesses qu’il n’a pu tenir. Ils le livrent aux Chiliens qui le jugent et l’emprisonnent. Il est expulsé vers la France où il finira ruiné et moqué. Il avait pourtant été roi d’Araucanie et de Patagonie, quelques semaines seulement, mais il avait été roi. Il fut un rêveur et un héros, un homme seul qui s’était fait nommer roi et qui avait constitué les tribus indiennes en nation, un rêve réalisé mais qui ne pouvait que rester sans suite. Jean Raspail entendit parler de ce roi en 1951 au cours d’un voyage en automobile, de la Terre de Feu à l’Alaska. C’est au cours de ce voyage qu’il fit une rencontre qui marquera sa vie, la rencontre avec les derniers Alakalufs, un peuple aujourd’hui disparu qui nomadisait sur de petits canots dans les chenaux fuégiens. Antoine de Tounens s’était donné pour mission de défendre les Indiens de Patagonie, Jean Raspail (si volontiers accusé de racisme) se fera le défenseur posthume de ce peuple, notamment dans son livre « Qui se souvient des hommes… ».

D’Antoine de Tounens, Jean Raspail a dit : « Il était grotesque dans ses façons, escroc souvent dans ses méthodes parce qu’il a trompé beaucoup de gens, mais pas médiocre : il a été guidé par la liberté des Indiens, l’idée monarchique… Se rattachent à lui des idées de grandeur, d’ambition, d’honneur, de dépassement de soi. C’est pour ça qu’aujourd’hui tant de gens demandent à devenir sujets patagons ». Ainsi donc, suite au succès de « Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie », Jean Raspail a institué le « jeu du roi » et il s’est institué consul général de Patagonie (et pas d’Araucanie, les Araucaniens ayant trahi Antoine de Tounens) et les demandes de naturalisation se sont mises à affluer. Le royaume de Patagonie compte à présent plus de quatre mille sujets, des vice-consuls un peu partout dans le monde, une publication : Le Moniteur de Port-Tounens. Un régiment dissous a arboré sur ses blindés, pour son dernier 14 juillet, le pavillon patagon. Des ambassadeurs, des ministres, des évêques, des amiraux sollicitent à la chancellerie générale leur naturalisation patagonne.

 

Indiens Mapuche

 

Dans l’éditorial du numéro XIX du Moniteur de Port-Tounens et après avoir évoqué la vie d’Orélie-Antoine Ier, Jean Raspail écrit : « C’est pourquoi nous lui devons une revanche ! D’abord de nouveaux sujets fidèles – solidaires, spontanés, étrangement unis par des pensées identiques fusionnant sans se rencontrer – qui se comptent aujourd’hui par milliers : Suisses, Autrichiens, Allemands, Belges, Baltes, Espagnols, Maltais, Vénitiens, Américains, Orientaux ou Européens, etc., et même Chiliens ou Argentins ! Mais – il faut le souligner – Français en grande majorité, qui tous sont titulaires de la double nationalité, ce qui se révèle l’évidence même puisque tel était l’état civil de Sa Majesté. »

Dans ce même éditorial, Jean Raspail écrit encore au sujet des Patagons : « Nombreux ils sont, le plus souvent volontaires engagés dans les différentes unités de nos Forces de Sécurité (voir Annuaire général et Annuaire diplomatique édités dans les numéros du Moniteur de Port-Tounens, Bulletin de liaison des amitiés patagonnes, BLAP). Ils entraînent avec eux leurs familles, leurs amis et autres ralliés, et s’en vont débarquer au vaste large sur un gros rocher ruisselant, un archipel de rocaille labyrinthique, un banc de sable émergeant, une île inabordable, un phare désaffecté, etc., ou bien s’emparent en pleine terre, souvent très loin, d’un fortin colonial au désert, d’un hameau de montagne sans vie humaine, d’un pont coupé, d’une chapelle abandonnée, d’une caverne, d’un gué ou d’un sentier de sommet pour y planter et y déployer au nom de Sa Majesté le pavillon bleu-blanc-vert et y laisser des traces de frontières (leur imagination est inépuisable), tout comme s’y emploient nos gamins patagons sur les plages où ils construisent, tout excités, à la hâte, des fortifications piquées de petits drapeaux patagons… »

Le propos des Patagons : L’éphémère royaume de Patagonie ne se limite pas à ce royaume situé à l’extrême sud du continent américain, il se situe à présent dans des esprits aventuriers et des cœurs littéraires rassemblés en tant que Patagons au sein d’un « Consulat général de Patagonie » qui a tous les aspects du sérieux : des grades, des services, des forces spéciales, des représentations diplomatiques. Les Patagons proviennent de tous les horizons. Il faut pratiquer le « jeu du roi » et se photographier avec les couleurs patagonnes où que ce soit. Les Patagons laissent leur marque discrète partout dans le monde. La Patagonie n’est pas une supercherie, ni une fausse religion, mais une expérience qu’il faut vivre pour la comprendre. A présent, chaque Patagon porte en lui la Patagonie, comme un territoire libre où habiter guidé par sa propre intuition.

Dans les Archives patagonnes (occupent une partie du Moniteur de Port-Tounens), un intéressant article extrait du journal Le Gaulois (31 août 1874). Je résume. Cet article a été rédigé suite à l’arrestation d’Orélie-Antoine Ier en Patagonie alors qu’il tentait pour la troisième fois de rentrer dans son royaume. Il décrit un roi tout à son rêve, arrêté, emprisonné par le Gouvernement chilien puis libéré et rapatrié vers la France, un roi abandonné, bafoué mais toujours porté par son rêve et l’espoir. On peut sourire et plaisanter (pensez, un avoué couronné !), on peut tout autant l’estimer, l’admirer même. L’auteur de cet article a rencontré Orélie-Antoine Ier alors qu’il demeurait au quatrième étage d’un hôtel de Périgueux, rue de Grammont, dans un appartement de deux petites pièces, soit un cabinet de travail et une chambre à coucher. Cet homme que d’aucuns jugeront illuminé, rêveur impénitent, était lucide. Il envisageait son royaume comme une compensation pour la France à la perte du Canada et de l’Inde. L’auteur de l’article fut invité quelques jours plus tard chez le Premier ministre de ce roi, un ami, qui connaissait l’Araucanie et qui jugeait que le rêve – l’espoir – d’Orélie-Antoine Ier n’était en rien chimérique ; il intéressait même des banquiers anglais qui étaient prêts à l’appuyer en mettant à sa disposition une flottille et des émigrants. Orélie-Antoine Ier constatait, navré, que l’intérêt des Anglais pour son projet était proportionnel au désintérêt des Français pour ce même projet.

 

Indiens Mapuche

 

______________________________________________________________

 

Ma lettre de demande de naturalisation au consul général Jean Raspail :

Monsieur le consul général,

Je ne me suis jamais senti à mon aise en République française, c’est pourquoi je l’ai quittée il y a longtemps et n’y reviens qu’épisodiquement, dans une île de l’Atlantique de préférence. Mon attachement à la France tient essentiellement à la langue française que j’emporte partout avec moi – et la langue est l’essentiel me direz-vous. J’ai donc quitté la France pour d’autres pays il y a une trentaine d’années. Je réside actuellement au Portugal, pays de nostalgie encore – mais pour combien de temps ? –, et malgré le tourisme de masse qu’active notamment le transport aérien low cost. Les merveilleuses îles de l’archipel des Açores sont gagnées après avoir résisté. Et oublions Madère !

Mais il y a plus. Cette attirance pour le rêve que s’est efforcé de traduire Antoine de Tounens rejoint un autre rêve devenu réalité : le sionisme, l’aventure sioniste. L’existence d’Israël est inexplicable sans ce rêve plusieurs fois millénaire porté par un peuple, rêve qui a porté ce peuple, un rêve devenu réalité, un rêve et une réalité honnis des masses, un rêve infiniment humain, un souffle, l’esprit d’aventure, l’esprit prophétique, l’esprit pionnier, une audace. Israël est une aventure très singulière de l’histoire humaine, une aventure tournée vers l’universel étant entendu que l’universel qui ne procède pas du singulier n’est que vase et banc de brume. L’extraordinaire singularité d’Israël – patrie du peuple juif – explique son universalité.

L’antisionisme et l’antisémitisme sont des conformismes, et des conformismes parmi les plus massifs et les plus nocifs. Je me nettoie de leur puanteur en me portant quand je le peux volontaire dans l’armée d’Israël. Je me sens tout simplement bien sous son uniforme, en accord avec moi-même, briseur d’idoles, ces idoles qui débitent leur salmigondis religieusement recueilli par des foules qui célèbrent l’ignominie.

Israël, un rêve devenu réalité, une entité portée autant par le rêve que par la raison. Israël a un peu à voir avec la volonté d’Antoine de Tounens, soit la libération d’un peuple et une souveraineté retrouvée. J’ai donc l’honneur de placer devant vous mon souhait d’être naturalisé patagon. Veuillez agréer, Monsieur le consul général, l’expression de mes sentiments distingués.

       Olivier Ypsilantis

Posted in Orélie-Antoine 1er | Tagged , , , , , , , , , , , , | Leave a comment

Tehran Children / Niños de Rusia

 

Cet article n’est qu’une invitation à étudier deux histoires collectives que j’ai placées en regard. Elles sont fort différentes mais elles concernent des enfants, beaucoup d’enfants, une aventure collective qu’ils ont vécue bien malgré eux, et sur de très vastes distances. L’histoire de ces enfants est émouvante. Je me contenterai de proposer à ceux qui ne connaissent ni l’une ni l’autre de ces aventures, ou une seule d’entre elles, un compte-rendu succinct en espérant qu’ils auront la curiosité de pousser leurs recherches.

 

Tehran Children

Les « Tehran Children » est le nom donné à un groupe d’enfants juifs polonais, parmi lesquels de nombreux orphelins, ayant échappé aux nazis. Ces enfants trouvèrent refuge pour un temps en Union soviétique avant d’être évacués en compagnie de plusieurs centaines d’adultes vers Téhéran, puis, enfin, vers la Palestine en février 1943.

Leur histoire commence le 1er septembre 1939, lorsque l’Allemagne pénètre en Pologne. Des centaines de milliers de Juifs polonais se précipitent alors vers l’est, vers la frontière soviétique, et entrent en U.R.S.S. ; et plus d’un million de Polonais non-juifs font de même. Ils seront déplacés entre le début 1940 et la mi-1941 vers la Sibérie et l’Asie centrale soviétique. Dans le chaos, de nombreux enfants se trouvent séparés de leurs parents – lorsque ces derniers ont survécu. Ils seront placés dans des centres d’accueil, en Union soviétique.

Suite à l’invasion de l’Union soviétique, le 22 juin 1941, Britanniques et Soviétiques décident d’occuper l’Iran. En août 1941, ils contraignent Reza Shah Pahlavi à abdiquer en faveur de son fils, Mohammed Reza Pahlavi. Le nouveau shah se montre plus coopératif envers les Alliés et il facilite l’importation massive de matériel anglais et américain vers l’Union soviétique par un axe de communication qui sera connu sous le nom de « Persian Corridor ». Au sein des troupes soviétiques déployées en Iran, des unités de l’armée Anders, autre vaste sujet d’étude.

 

Des Tehran Children arrivent en Israël, février 1943

 

En 1942, Les Soviétiques autorisent le transfert de 24 000 civils polonais et soldats de l’armée Anders de l’U.R.S.S. vers l’Iran, un transfert qui commence au printemps 1942 et se poursuit jusqu’à la fin de l’été suivant. On estime qu’environ 116 000 réfugiés polonais, y compris les soldats de l’armée Anders, sont passés en Iran. Parmi eux, un millier d’enfants, les « Tehran Children ». Ils voyageront en train de divers endroits de l’Asie centrale soviétique vers Krasnovodsk, au bord de la mer Caspienne (dans le Turkménistan), et débarqueront à Bandar-e Pahlavi (dans la province du Guilan) tandis que d’autres passeront par Boukhara, Kazan et Ashkhabad (à la frontière iranienne) pour Bandar-e Pahlavi.

Le rôle de l’Agence juive pour la Palestine est crucial pour ces enfants. Alors qu’ils sont dispersés dans le Sud asiatique de l’U.R.S.S., des représentants de l’Agence juive négocient avec le Gouvernement polonais le pourcentage de Juifs dans les transferts de Polonais vers l’Iran. Lorsque les convois de Polonais arrivent à Bandar-e Pahlavi, des représentants de l’Agence juive les identifient et les séparent du reste des Polonais. Angoissés par ce qu’ils ont enduré, nombre d’enfants refusent d’admettre qu’ils sont juifs. Leur âge va d’un à dix-huit ans ; la plupart ont entre sept et douze ans. Une fois les enfants arrivés à Téhéran, David Ben Gourion et Eliyahu Dobkin, membre de l’Agence juive, négocient avec le ministre polonais Stanisław Kot ainsi qu’avec des responsables britanniques afin de les transférer vers la Palestine.

L’Agence juive met sur pied un orphelinat. Les 750 enfants juifs arrivés en Iran entre avril et août 1942 vivent dans des tentes installées sur les terrains d’une ancienne caserne de l’armée de l’air, Dustan Tappeh, non loin de Téhéran. D’autres enfants juifs (en nombre beaucoup plus réduit) viendront s’ajouter à ce premier groupe après l’été 1942. Ce camp va vite être connu comme le « Tehran Home for Jewish Children ». Il reçoit l’aide de la communauté juive des environs, de la Hadassah Women’s Zionist Organization of America, de l’American Jewish Joint Distribution Committee et de la Youth Immigration Department of the Jewish Agency. De jeunes responsables sionistes de Palestine prennent en charge les enfants, des enfants souvent malades (nombreux cas de tuberculose) et sous-alimentés. La plupart d’entre eux vont se refaire une santé dans ce camp des environs de Téhéran.

A l’issue de négociations entre l’Agence juive et l’administration britannique en Palestine, les enfants reçoivent la permission de se rendre en Palestine. Le 3 janvier 1943, sept cent seize enfants accompagnés par des adultes, ces derniers étant eux-mêmes et pour la plupart des réfugiés, voyagent en camions de Bandar Shahpour au golfe Persique puis embarquent à bord du cargo Dunera vers Karachi, Pakistan. De Karachi, ils embarquent à bord du Noralea, longent la péninsule arabique, empruntent la mer Rouge jusqu’à la ville égyptienne de Suez, traversent le Sinaï en train et arrivent au camp d’Atlit, au pied du mont Carmel, le 18 février 1943, avant d’intégrer le Yichouv. Un second transport de cent dix enfants arrive en Palestine par terre (via l’Irak) le 28 août 1943. Ce sont donc quelque huit cent cinquante « Tehran Children » qui émigrent en Palestine et sont placés dans des kibboutzim et des moshavim. Trente-cinq d’entre eux seront tués en tant que civils ou militaires au cours de la Guerre d’Indépendance de 1948-1949.

Ci-joint, le trailer du film « The Children of Teheran » de Yehuda Kaveh, David Tour, Dalia Guttman, un film d’abord présenté à la télévision israélienne (Channel 10) en 2007. Ce film est constitué d’interviews de « Tehran Children » parvenus à l’âge adulte :

https://www.youtube.com/watch?v=fXRVcvlG1CE

 

Niños de Rusia

Les Niños de Rusia, soit environ trois mille enfants, des enfants espagnols, filles ou fils de Républicains engagés contre les forces nationalistes au cours de la Guerre Civile d’Espagne (1936-1939). L’histoire des enfants espagnols évacués au cours de ce gigantesque et très complexe drame humain que fut la Guerre Civile d’Espagne (je me garde de toutes ces simplifications qui ont toujours cours tant à « gauche » qu’à « droite », et en Espagne d’abord) est assez peu connue ou, tout au moins, quelque peu oubliée. Je vais la présenter très brièvement en invitant les hispanophones qui me lisent à écouter les nombreux témoignages de ces enfants devenus adultes, vieillards même, consultables sur Internet. J’ai eu la chance, un peu par hasard, de rencontrer un groupe de ces Espagnols devenus russes et qui revenaient en touristes en Espagne, sous le soleil d’Andalousie, alors qu’ils avaient plus ou moins quatre-vingt ans. Un ami m’accompagnait, un Juif russe survivant des camps nazis, devenu français et habitant en Andalousie. Nous avons donc passé quelques heures à discuter avec eux, lui en russe, moi en espagnol.

Au cours de la Guerre Civile d’Espagne, des enfants espagnols sont envoyés dans divers pays afin de les protéger de la guerre, notamment des bombardements sur les centres urbains. L’envoi de ces enfants va se faire suite à des accords passés entre le gouvernement de la IIe République et des gouvernements étrangers. Les enfants vont être principalement répartis entre la France (où ils sont de loin les plus nombreux), la Belgique, le Royaume-Uni et, en moindre nombre, la Suisse, le Mexique (voir los Niños de Morelia qui pourraient faire l’objet d’un article) et le Danemark.

Près de trois mille enfants (avec une majorité de garçons) sont envoyés en U.R.S.S. Ils vont connaître une vie particulièrement compliquée et un exil durable avec la défaite de la IIe République et la victoire de Franco. Parmi ces enfants, de nombreux fils et filles dont les parents sont affiliés à des organisations de gauche, comme le P.C.E. ou la U.G.T., mais aussi des enfants de militaires engagés aux côtés de la IIe République.

Quatre évacuations conduisent ces enfants d’Espagne vers l’Union soviétique. Elles se font par mer, respectivement de Valencia, du Pays Basque (de loin la plus importante), des Asturies (la plus importante après celle du Pays Basque) et de Barcelona. Les évacuations de Valencia et de Barcelona ne concernent respectivement que quelques dizaines d’enfants. Ils ont entre trois et quinze ans ; ils sont seuls ou accompagnés de frères et/ou de sœurs. Parmi eux des orphelins.

 

Des Niños de Rusia

 

Arrivés en Union soviétique, ces enfants sont placés dans des Casas de Niños, à Léningrad, à Moscou et en Ukraine. Tous les témoignages tant écrits qu’oraux s’accordent pour dire que l’accueil des enfants espagnols en U.R.S.S., tant par les autorités que par le peuple, fut extraordinairement chaleureux. Suite à l’invasion allemande du 22 juin 1941, ils sont évacués majoritairement vers l’Oural et les Républiques soviétiques d’Asie centrale. Les plus âgés s’engagent en nombre dans les forces armées soviétiques où beaucoup tomberont. Quelques-uns seront faits prisonniers et livrés à Franco.

A partir de 1956, les autorités espagnoles autorisent le retour de nombre d’entre eux. Certains profitent de cette autorisation ; d’autres s’en iront à Cuba dans les années 1960.

Ainsi, le 28 septembre 1956, Cecilio Aguirre Iturbe débarque à Valencia. Il a vingt-sept ans et a passé vingt ans en U.R.S.S. Il avait embarqué à l’âge de sept ans à Santurce (Santurtzi), Bilbao, avec ses frères. Ils pensaient revenir vite au pays. Cecilio Aguirre Iturbe fait partie de ces Espagnols qui rentrent volontairement au pays. Aucune autorité ne les attend et le journal La Vanguardia du lendemain ne signale l’événement qu’en quatrième page.

Le retour des quelque deux mille Espagnols, des enfants devenus adultes, en Espagne a été étudié par Rafael Moreno Izquierdo dans « Los niños de Russia. La verdadera historia de una operación de retorno » (Crítica, Barcelona, 2017). L’U.R.S.S. vivait l’après-Staline et Khrouchtchev voulait multiplier les gestes d’ouverture. Le P.C.E. (Partido Comunista Español) ne voyait pas d’un bon œil ce retour. Franco quant à lui commença par recevoir ces exilés avec méfiance ; mais l’Espagne vivait elle aussi une période de relative ouverture ; et le régime vit le parti qu’il pouvait tirer de cette opération. Mais si vous êtes hispanophone, je vous conseille la lecture de cette belle enquête humaine menée par Rafael Moreno Izquierdo.

Ci-joint, le trailer du film « Los Niños de Rusia » de Jaime Camino :

https://www.youtube.com/watch?v=svOjgVT9A7w

Et, ci-joint, l’intégralité de ce film :

https://www.youtube.com/watch?v=oLlde6xDTbI

     Olivier Ypsilantis

Posted in HISTOIRE | Tagged , | Leave a comment

Jessie Bensimon, artiste.

 

« Je ne peins pas l’être, je peins le passage », Michel de Montaigne.

 

Parmi les nombreuses personnalités rencontrées aux Beaux-Arts de Paris (dénomination officielle : École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, E.N.S.B.A.), Jessie Bensimon. L’envie d’écrire un article sur Jessie m’est venue au cours d’une promenade Internet, promenade qui a réactivé des souvenirs des années 1980, lorsque nous étudiions dans cette école, entre rue Bonaparte et quai Malaquais.

C’est dans un atelier de gravure situé au deuxième étage de l’hôtel de Chimay, côté quai Malaquais, que j’ai rencontré Jessie, un atelier dont les larges, hautes et nombreuses fenêtres donnaient sur la Seine et le Louvre. L’hôtel de Chimay a été successivement connu sous divers noms dont celui de son dernier propriétaire qui lui est resté, Joseph de Riquet de Caraman, 17e prince de Chimay. En 1883, l’État achète cet hôtel pour l’intégrer à l’E.N.S.B.A. et l’évide presque totalement pour y installer des ateliers.

Ci-joint, une vidéo réalisée par Didier Boyaud et intitulée « Jessie Bensimon Gravure ». On y voit Jessie imprimer une gravure en taille-douce :

https://www.dailymotion.com/video/x2ikulr

 

Jessie Bensimon

 

Le Louvre n’était pas encore pourvu de sa pyramide. J’y entrais par l’aile Denon où, surplombant l’escalier Daru, se dressait la victoire de Samothrace. Les visiteurs étaient plutôt rares et je pouvais m’attarder à ma guise, prendre des notes, sans déranger ou être dérangé. Je me souviens de salles au parquet de bâton rompu odorants et qui grinçaient. Je me souviens de petites sculptures égyptiennes (beaucoup d’amulettes), généralement en argile, qui évoquaient la vie quotidienne, des salles oubliées pour la grande statuaire, ce qui me convenait. Ces salles conduisaient assez vite à la peinture anglaise et aux peintres de l’école de Barbizon. La peinture anglaise, raffinée et spontanée, presque gestuelle dans certaines de ses parties (comme ces vêtements vaporeux des dames de la gentry), une peinture qui parvient à donner l’illusion de l’aquarelle. Mais ce sont surtout des études de ciel d’un artiste mort si jeune, Richard Parkes Bonington, qui me retenaient. Puis venaient les peintres de Barbizon, des peintres qui m’étaient familiers depuis l’enfance et chez lesquels je me sentais chez moi, comme je me sentais chez moi avec les paysagistes anglais et hollandais, sans oublier les maîtres de la peinture chinoise, autant d’artistes qui étudièrent, modestes, le tracé des branches, la structure des feuillages, des nuages, des rochers, l’eau qu’anime le vent…

 

« Chimère », toile métallique.

 

J’en reviens à Jessie, à l’atelier de gravure de l’hôtel de Chimay. Jessie se tenait plutôt en retrait ; mais une fois la conversation engagée, elle se montrait particulièrement attentive. Elle plaçait de courtes remarques ou des questions qui agissaient à la manière de quelqu’un qui mène un interview, ce qui donnait des conversations très structurées, un phénomène assez rare dans la vie quotidienne, les conversations tendant à s’effilocher. Autre remarque, terriblement subjective et qui prêtera probablement à sourire. Cette attention faisait que les dimensions de ce très vaste atelier semblaient se faire plus intimes, et l’aspect plutôt froid de l’ensemble, avec ce carrelage de cuisine et ces murs nus, s’estompait. Il semblait se garnir de meubles, d’objets divers et, surtout, de tapis et de tentures, beaucoup d’étoffes. Cette sensation était si marquée qu’à certains moments elle touchait à l’hallucination.

De quoi parlions-nous ? D’art bien sûr, de gravure surtout, mais aussi de peinture et de sculpture. Jessie suivait des cours de modelage dans les ateliers Étienne-Martin (Étienne Martin) et Maurice Calka (Moïse Tzalka). Je lui parlais volontiers de Franz Kafka, l’écrivain que je lisais alors le plus et dont je dessinais des portraits à la pointe-sèche, à la mine de plomb et au charcoal pencil, à partir essentiellement de la somme iconographique qui venait d’être publiée, celle de Klaus Wagenbach, aux Éditions Pierre Belfond en 1983. Elle me parlait de Gustav Mahler et avec autant d’enthousiasme que je lui parlais de Franz Kafka ; mais peut-être son enthousiasme, non moindre, était-il plus contenu… Aussi n’ai-je pas été surpris dans une entrevue mise en ligne à l’occasion d’une exposition au Centre d’Art et de Culture – Espace Rachi – Guy de Rothschild de l’écouter évoquer Vienne.

 Je n’ai rien su de Jessie et son travail durant plus de vingt ans. J’étais quelque part en Andalousie, ne remontais à Paris que rarement et plutôt à contre-cœur, et Internet était rare et rudimentaire. J’ai donc repris contact avec son œuvre que je ne connaissais que par quelques gravures en taille-douce. Mais devant sa production multifacétique (elle se répartit en : photographie, céramique, installation & sculpture, bijou, gravure, monotype, encre, médaille), je retrouve l’esprit de ces gravures. Je n’aime guère me perdre en qualificatifs pour rendre sensible une œuvre, mais j’en avance un : fluidité. Cette fluidité est partout et l’exergue à son site l’annonce ; il est extrait des « Essais » de Michel de Montaigne : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage… » ; et elle dédie son travail : « A Viviane la fée, porteuse des rêves… », Viviane qui puise ses pouvoirs magiques dans les forces de la nature, Viviane qui a partie liée avec les éléments, l’eau surtout. La fée Viviane, la dame du Lac…

 

« Chimère », toile métallique.

 

Dans ces œuvres, il est donc question des caresses de la lumière, du mouvement et de sa féminité, de chorégraphies de feu et d’eau. Créatures aériennes et marines avec, toujours, les possibilités de la courbe, ses enroulements et ses enveloppements qui suggèrent l’infini, à la manière des fractales de Benoît Mandelbrot. Oui, il y a un rapport très précis entre nombre de travaux de Jessie Bensimon et ceux ce Benoît Mandelbrot. On pense aussi, et immanquablement, au Baroque italien ; l’Italie, un pays où Jessie a suivi une partie de sa formation, à Firenze.

Dans une courte entrevue, elle répond à quelques questions. Elle nous dit qu’elle a décidé de devenir artiste pour faire face à la vie belle et cruelle, cruelle parce que belle. « Car le beau n’est rien que le premier degré du terrible » écrit Rainer Maria Rilke dans la Première Élégie des dix « Élégies de Duino » (Duineser Elegien). L’art, un langage qui permet d’affronter cette beauté, de ne pas finir brûlé ou noyé. A la question : « Si le destin vous permettait de rencontrer une personne célèbre (morte ou vivante), qui serait-elle et quelle question lui poseriez-vous ? » ; réponse de Jessie : « Bonjour Monsieur Kapoor. Voulez-vous m’épouser ? » Monsieur Kapoor ? J’ai réfléchi avant de consulter Internet ; j’ai stupidement pensé à un acteur de cinéma – et pourquoi donc un acteur de cinéma ? – puis d’un coup j’ai compris, ou pense avoir compris : il devrait s’agir d’Anish Kapoor, ce sculpteur britannique connu pour ses installations à caractère conceptuel. Jessie n’est pas une artiste conceptuelle, elle est trop baroque pour l’être, mais je comprends ce qui l’attire en lui, avec par exemple « Parabolic Waters », « Sky Mirror » ou « Descension ». « Et quelle est la musique ou chanson qui vous inspire le plus pour créer, si vous en avez une ? » ; réponse de Jessie (j’ai été surpris de ne pas retrouver Gustav Mahler) : « II Giardiano Armonico – Vivaldi – Concerto for four violins in B minor RV580 ».

 

« Chimère », toile métallique.

 

Son parcours (dont je ne connaissais qu’un segment). Après des études de type universitaire (histoire de l’art puis philosophie), elle acquière la conviction qu’il lui faut passer à l’acte, soit donner forme. « Je pars donc vers la lumière toute platonicienne de la Renaissance italienne, à Florence, où un séjour dans les ateliers de Roberto Ciabani et Jules Maïdoff me procure une immersion totale et une déconnexion de l’approche universitaire. Après cette expérience initiatrice, je reviens en France et poursuis mes études artistiques aux Beaux-Arts de Paris en sculpture et gravure, puis à Ottawa au Canada en taille directe. Polydisciplinaire depuis toujours, j’ai durant mon parcours utilisé la terre, le marbre et différents matériaux composites incluant des minéraux dans des céramiques, des bijoux et des sculptures. La macro photographie m’a également souvent servi d’outil d’investigation et de révélateur des univers infinis échappant à notre œil. »

Depuis 2008, Jessie travaille la toile métallique et je dois dire que cette part de son œuvre me séduit tout particulièrement. La toile métallique est légère et Jessie lui donne des mouvements souples et diversement froissés, comme la vague qui s’enroule sur elle-même, comme des sculptures d’Antoine Pevsner et plus encore de son frère Naum Gabo. Ces sculptures légères et lumineuses lui permettent l’élaborer des installations, soit dans des salles, soit en extérieur, de préférence dans des jardins, au milieu des arbres. C’est un matériau dans lequel joue la lumière des heures du jour, de l’aurore au crépuscule, avec parcours environnementaux – Jessie évoque un « art environnemental ». C’est un matériau qui peut s’enrouler autour d’un tronc ou être suspendu à la manière d’un mobile et, ainsi, jouer avec les mouvements de l’air, des sculptures toujours en mouvement donc. Ces sculptures sont baroques en elles-mêmes ; on pense par exemple au vêtement de Sainte Thérèse de Bernini, à Rome, ou à celui de Bienheureuse Luisa Albertoni du même, également à Rome. La sculpture baroque aime la nature, les arbres qu’agite le vent, la rocaille aussi. L’exubérance de l’architecture baroque, et pas seulement en Italie, s’efforce de copier ou, plutôt, de suggérer celle de la nature. Et dans ces rapports entre l’art baroque et la nature, je pense aujourd’hui aux œuvres de Matyáš Bernard Braun pour le parc de l’hôpital de Kuks, en Bohême orientale.

Ci-joint, une vidéo réalisée par Didier Boyaud et intitulée « Du doux embrasement de la lumière » et qui montre plusieurs de ses sculptures en toile métallique mises en situation dans la nature :

https://www.dailymotion.com/video/x60pjd

Olivier Ypsilantis

Posted in PROMENADE EN ART | Tagged , , , , | Leave a comment

Oriana Fallaci et Alexandros Panagoulis, un homme…

 

Il y a quelques années, j’ai lu le livre d’Oriana Fallaci intitulé « Un homme », un livre autobiographique qui retrace sa relation avec Alexandros (Alekos) Panagoulis, celui qui tenta d’en finir avec le chef de la dictature des colonels, Giorgios Papadopoulos, en 1968. Gracié et libéré en 1973, après cinq années de prison, il rencontre Oriana Fallaci venue l’interviewer. Il se tuera – ou sera tué ? – dans un accident de la route en 1976, à l’âge de trente-huit ans. Ce livre évoque cette relation amoureuse de trois ans avec cet homme, officier de l’armée grecque, poète, opposant et homme politique (il sera élu député après la chute de ce régime contre lequel il avait combattu), un homme d’une trempe particulière qu’admire et célèbre cette femme elle aussi d’une trempe particulière.

 

Alexandros Panagoulis (1939-1976)

 

Élu député en novembre 1974, il aurait pu se taire et faire carrière. Mais rien à faire ! Il veut découvrir et dénoncer ceux qui ont soutenu les colonels et qui pour certains ont auparavant collaboré avec l’occupant nazi. Il se met donc à fouiller dans les archives de la police militaire, une entreprise courageuse, très risquée, puisqu’elle finit par impliquer non seulement des députés mais aussi des personnages de premier plan comme le ministre de la Défense d’alors. Alexandros Panagoulis est de nouveau étroitement surveillé et les circonstances de son accident rendent très crédible la thèse de l’attentat.

J’ai donc lu « Un homme » d’Oriana Fallaci, une femme d’intelligence et de courage, une femme admirable et jusqu’à la fin, lorsqu’elle dénonce l’islam et défend le droit à l’existence d’Israël. Puis, il y a peu, j’ai fait l’acquisition d’une édition espagnole de vingt-six de ses entrevues, « Entrevista con la Historia » (titre original, « Intervista con la Storia »), un livre de plus de six cents pages à la composition typographique serrée. Parmi ses interlocuteurs : Indira Gandhi, Yasser Arafat, Golda Meir, Mario Soares, Henry Kissinger, Willy Brandt, Santiago Carrillo, Hailé Selassié, le général Giap, etc., et, en fin d’ouvrage, Alexandro Panagoulis.

 

Oriana Fallaci (1929-2006)

 

Jeudi 23 août 1973, Oriana Fallaci rencontre donc Alexandros Panagoulis, plus connu sous le nom d’Alekos. Il vient d’être amnistié avec d’autres prisonniers politiques après cinq années d’incarcération et de tourments.

Oriana Fallaci détaille le visage de cet homme de trente-quatre ans qui semble en avoir beaucoup plus. Brièvement. Il est né à Athènes en 1939. Son père, Vassilios, était colonel, couvert de décorations gagnées au cours de la guerre des Balkans (1912-1913), de la Première Guerre mondiale, de la guerre gréco-turque (1919-1922) et de la guerre civile grecque (1946-1949). Alexos est le deuxième de trois frères. Je reviendrai à ses deux frères. Il est l’auteur de l’attentat manqué (du 13 août 1968) contre Giorgios Papadopoulos. Il est arrêté, jugé et condamné à mort, une mort qu’il sollicite face à ses juges. Mais il ne fallait pas en faire un martyr, d’autant plus que l’opinion internationale s’était emparée de l’affaire.

Oriana Fallaci a pris rendez-vous pour interviewer Alexandros Panagoulis. Le jeudi 23 août 1973 (la dictature des colonels s’effondrera au cours de l’été 1974), elle arrête un taxi pour Glyfada, la banlieue sud côtière d’Athènes, rue Aristophane. Il fait chaud, très chaud, les vêtements collent à la peau. Il y a beaucoup de visiteurs, partout, dans le jardin, sur la terrasse, dans chaque coin de la maison, des journalistes, des opérateurs de la télévision, le bruit, la bousculade, et lui, assis au milieu de cette agitation. Lorsqu’il la voit, il se lève, agile, son air fatigué s’estompe, et il la prend dans ses bras comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. Ils ne se sont jamais rencontrés mais il est vrai qu’ils se connaissent indirectement. Il la connaît par des articles d’elle qu’il a pu lire en prison, lorsqu’on l’autorisait à lire.

Elle l’observe ; elle redoute d’avoir à affronter un symbole et non un homme, tout simplement, il n’en sera rien. Il la prend dans ses bras, elle le prend dans ses bras, elle lui dit « Chiao », il lui répond « Chiao », sans plus. Elle lui fait savoir qu’elle ne pourra passer que vingt-quatre heures à Athènes car elle doit se rendre à Bonn. Aussitôt, il quitte la foule et l’entraîne dans une pièce où s’accumulent des exemplaires d’un livre d’elle traduit en grec – lequel ? – ainsi qu’un bouquet de roses rouges qu’il lui offre. Elle est troublée, inquiète. Qui est cet homme ? Sera-t-elle capable de le comprendre ?

L’entrevue. Elle l’observe. Voix profonde, séduisante, une voix qui cherche à convaincre, posée, une voix de leader. Il fume la pipe tout en parlant. Très concentré, il semble ne pas prêter attention à son interlocutrice. Elle est d’autant plus intimidée qu’elle pressent que cette relative dureté ne vient pas de ces années de souffrance mais qu’elle antérieure, qu’elle lui est propre et que c’est grâce à elle qu’il a pu supporter tant de souffrance physique et morale au cours de cinq années consécutives. Elle remarque pourtant qu’il sait se montrer tendre, attentif, avec un sourire parfois, avec cette manière de servir à boire ou d’effleurer sa main pour la remercier. Il n’est pas vraiment beau, écrit-elle, mais la force qui sourd de sa personne le rend beau, une beauté paradoxale ; et elle s’inquiète de tant de paradoxe tout en se disant que le paradoxe propose une infinité de possibilités, que la valeur de cet homme ne se limite pas à sa valeur d’homme politique, que la politique n’est qu’une partie de son talent, de ses possibilités.

Elle n’a pas vu le temps passer. Il lui parle tout en lui montrant ses cicatrices et en lui expliquant leur origine – et il en a partout. Il le fait machinalement, sans jamais s’apitoyer sur lui-même ou solliciter la pitié de son interlocutrice. Une telle maîtrise de soi l’inquiète ; elle pense y voir une forme de cruauté. Des blessures lui ont été infligées en présence de Constantinos Papadopoulos, le frère de Giorgos Papadopoulos. Elle observe l’homme, le décrit, ses traits, ses expressions, ses attitudes, et avec une attention déjà amoureuse pourrait-on dire. Et, de fait, elle partagera sa vie jusqu’à sa mort en 1976. Elle pressent très vite que cet homme est menacé, d’autant plus que son caractère ne l’incline pas au compromis, à la discrétion, au silence.

La mère d’Alekos leur propose du café et de la bière. Elle est veuve. Son mari est mort d’une attaque cardiaque lorsqu’Alekos était en prison. Elle a séjourné dans les prisons des colonels. Les deux autres frères d’Alekos sont eux aussi des résistants à ce régime. Le dernier des trois frères, officier de l’armée grecque, se joint à la conversation. Oriana prend note de la tendresse et de l’admiration qu’il éprouve pour Alekos. En 1972, il avait quitté Rome où il s’était exilé ; et il était revenu clandestinement en Grèce pour organiser l’évasion de son frère. Lui aussi avait connu les prisons des colonels, des années de prison, et la torture. Et le frère aîné ? Pour l’heure, on ne sait rien de lui. Lui aussi est officier de l’armée grecque. En 1967, année de la prise du pouvoir par les colonels, il avait déserté, comme son frère Alekos qui effectuait alors son service militaire. Il avait quitté la Grèce pour Istanbul afin de demander l’asile politique à l’ambassade d’Italie laquelle avait fini par refuser. Il avait poursuivi vers la Syrie, Damas, où il avait demandé une fois encore l’asile politique à l’ambassade d’Italie. Refus une fois encore. Une ambassade scandinave (laquelle ?) l’accueillit. Il y séjourna un mois avant de se risquer dans la rue. Il fut arrêté sans passeport par la police syrienne, lui échappa et pensa partir pour le Liban d’où embarquer pour l’Italie. Mais les pays arabes reconnaissaient la Grèce des colonels ; aussi décida-t-il de partir pour Israël qui n’avait pas de relation diplomatique avec cette Grèce. De Haïfa, il espérait embarquer pour l’Italie. Les Israéliens l’arrêtèrent. Il leur raconta son aventure en espérant les convaincre. Mais les Israéliens le firent monter à Haïfa dans un navire grec en partance pour Le Pirée. C’est alors qu’on perdit sa trace. A-t-il sauté à la mer non loin des côtes de Grèce pour les atteindre à la nage ?

 

Oriana Fallaci et Alexandros Panagoulis

 

Oriana s’apprête à prendre son avion pour Bonn, mais elle sait qu’elle reverra Alekos sans tarder. Il lui fait d’ailleurs promettre de revenir. Quelques jours plus tard, elle est de retour. Il est hospitalisé. Il lui tend un poème qu’il vient d’écrire, un poème intitulé « Voyage ». Il y est question d’un navire qui ne jette jamais l’ancre, d’un équipage qui réclame puis implore une escale, d’un capitaine qui refuse. Et Oriana comprend qu’Alekos est le navire, l’équipage, le capitaine et que le voyage sans escale est sa vie. Après avoir lu le poème, elle lui signale que même Ulysse a fini par s’arrêter et se reposer. Il lui écrit alors un autre poème dans lequel il demande à Ulysse pourquoi il s’est arrêté, pourquoi il n’a pas poursuivi. Et Oriana comprend que c’est à ce moment précis qu’elle est vraiment devenue son amie.

Elle demeure chez lui, rue Aristophane. La police des frontières l’a tracassée. Le téléphone est sur écoute. Des policiers en civil et en uniforme surveillent nuits et jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre la maison et ses abords. C’est comme s’ils étaient l’un et l’autre en prison, note-t-elle. Au cours d’un voyage de cinq jours en Crète, ils sont pareillement surveillés.

L’ambassade de Grèce à Rome avait assuré à Oriana que Giorgos Papadopoulos était prêt à lui concéder une entrevue. Elle s’y est préparée, mais rien. Ils se promènent dans Athènes. Partout on arrête Alekos pour le saluer, l’embrasser. Des bars refusent qu’ils payent leurs consommations. Elle l’observe, ses colères, ses provocations, ses sourires et ses rires. Après bien des tracasseries, elle obtient un passeport, valide pour un simple aller-retour. Et ils prennent un avion pour Rome. Des tracasseries encore, au moment d’embarquer.

Fin août 1973, elle interviewe cet homme totalement engagé dans le combat contre cette junte, un homme qui est aussi un poète, un homme dont le rêve a pour nom justice et liberté, l’une et l’autre impossibles à atteindre vraiment mais qui sans cesse exigent son engagement, un engagement sans espoir d’aucun Ithaque.

A la première question d’Oriana qui s’étonne de son air triste – alors qu’il vient d’être libéré –, il répond qu’il ne peut se réjouir puisque cette amnistie ne vise rien moins qu’à légaliser la Junte, à la rapprocher de la Constitution, la Junte qui tente par ce stratagème de se concilier ses adversaires ou, tout au moins, de les calmer. Il sait par ailleurs que le régime aimerait l’assassiner en camouflant l’assassinat en accident ; car, considérant la couverture médiatique internationale, il ne peut s’offrir « le luxe » de l’exécuter officiellement. Ainsi, lorsque Jean-Jacques Servan-Schreiber vient en Grèce, probablement pour le faire libérer et repartir avec lui, Alekos est à l’hôpital, suite à une asphyxie due à un début d’incendie – provoqué selon lui, une tentative d’assassinat déguisée en accident… Afin de faire bonne figure et ne pas laisser Jean-Jacques Servan-Schreiber repartir les mains vides, le régime lui concède Mikis Theodorakis.

Alekos expose à Oriana l’efficacité de la grève de la faim : elle fut pour lui le moyen de supporter les interrogatoires : il est inutile d’interroger et de frapper quelqu’un qui ne cesse de perdre connaissance… Trois ou quatre jours sans boire ni manger, avec des pertes de sang dues aux coups conduisent vite à l’hôpital. Et Alekos ajoute qu’avec la grève de la faim, il avait la conviction de ne pas être seul et de lutter pour une Grèce libre. La grève de la faim fut aussi pour lui un moyen d’obtenir ce qui lui était refusé : un journal, un livre, un crayon, une cigarette. Et il énumère ses nombreuses grèves de la faim et leur durée respective. Il détaille l’origine de certaines de ses cicatrices, si nombreuses et sur tout le corps ; puis il se reprend car, lui dit-il, ce qu’il a enduré d’autres, nombreux, l’ont enduré, en sont morts ou bien sont restés paralysés à vie. Il lui dit n’avoir jamais voulu mourir pour échapper à ses tortionnaires mais simplement s’évanouir car l’évanouissement est un repos…

 

Oriana Fallaci et Alexandros Panagoulis

 

Avant le 21 avril 1967, date de la prise du pouvoir par les colonels, l’idée de tuer ne lui était jamais venue ; et l’idée de tuer lui répugne toujours autant. Mais dans un pays sans loi, l’attentat est une réponse acceptable, louable même. Car l’attentat qui est non-loi est la seule réponse à la non-loi. Alekos ajoute que sa colère est grande lorsqu’un dictateur meurt dans son lit, tranquillement, car cette mort laisse supposer que le peuple qu’il dirige est un peuple de couards qui accepte que ses droits fondamentaux soient piétinés.

Je me permets une parenthèse pour ajouter à cette appréciation respectable mais incomplète qu’il n’est pas rare que les peuples sollicitent les dictateurs, que les dictateurs ne s’imposent pas tout de go aux peuples. Georges Bernanos écrit dans « La France contre les robots » que « le dictateur n’est pas un chef. C’est une émanation, une création des masses. C’est la Masse incarnée, la Masse à son plus haut degré de malfaisance, à son plus haut pouvoir de destruction ». Il est vrai que cette clique de colonels n’était en rien une émanation du peuple grec, qu’elle s’était imposée d’un coup, avec l’appui de la CIA. Mon admiration et mon affection pour Alekos ne m’empêchent pas de taire toute critique. Ce grand résistant grec est impétueux et brouillon. Mais qu’importe !

Il lui dit que c’est un honneur pour les Italiens que Mussolini ait eu la fin qu’il a eu ; et que c’est une honte pour les Portugais que Salazar ait eu la fin qu’il a eu. Je n’ai pas la moindre sympathie pour l’un et l’autre de ces hommes mais je ne partage pas sa logique, si je puis dire. L’un et l’autre diffèrent comme le peuple italien et le peuple portugais diffèrent. Mussolini et Salazar diffèrent aussi et d’abord par la manière dont l’un et l’autre ont pris le pouvoir ; et Mussolini était un socialiste, fondateur du fascisme, une émanation du socialisme, tandis que Salazar était un conservateur, disciple de Charles Maurras. Alekos ne nous parle bizarrement pas de Hitler qui, en accord avec lui-même, s’est suicidé. Hitler est lui aussi est une création de la Masse, la Masse incarnée, la Masse à son plus haut degré de malfaisance, à son plus haut pouvoir de destruction…

Alekos n’a cessé d’élaborer des plans d’évasion qu’il détaille suite aux questions d’Oriana. Ces plans n’aboutiront pas mais, au moins, lui donneront-ils l’occasion de se distraire, ainsi qu’il le déclare probablement avec un sourire. Puis il en revient à Mussolini, dictateur détestable mais disposant au moins d’une base populaire – tiens, on y vient ! –, ce qui n’est pas le cas de Giorgios Papadopoulos dont le pouvoir repose exclusivement sur une junte, soit une dizaine d’officiers qui contrôlent l’armée. Tout compte fait, il n’est que le leader d’une petite bande. Et Alekos revient sur l’ambiguïté de l’amnistie dont il bénéficie : une tromperie destinée à légitimer le régime des colonels, en quelque sorte. Il dit encore qu’il ne faut pas que les Grecs participent à cette mascarade électorale organisée par le régime. Giorgios Papadopoulos n’est pas venu au pouvoir suite à une guerre civile dont il serait sorti vainqueur, comme Franco, mais simplement par un coup d’État. A la question d’Oriana sur son appartenance politique, il dit tout de go rejeter le communisme, un dogme, l’absence de liberté donc. Il se dit socialiste, démocrate, tout en déclarant n’avoir fait que flirter avec la politique. Il aimerait entrer en politique, mais dans une démocratie. Ainsi qu’il le signale, il y a des hommes qui font de la politique en temps de guerre, d’autres en temps de paix et, paradoxalement, il juge qu’il appartient à ce dernier groupe. Autrement dit, entre Garibaldi et Cavour, il se place du côté de Cavour, paradoxalement car, ainsi que le lui fait remarquer Oriana, cet attentat contre Giorgios Papadopoulos le place franchement du côté de Garibaldi. Il lui dit encore qu’avant la prise du pouvoir par les colonels, en 1967, il ne faisait pas de politique et qu’il n’en fera pas jusqu’à ce que ce régime soit défait. Pour l’heure, seule compte la résistance.

Olivier Ypsilantis

Posted in HISTOIRE | Tagged , , | Leave a comment

Gengis-khan et le grand peuple mongol – 2/2

 

L’Empire de Gengis-khan va donc poursuivre son expansion après sa mort. Et l’histoire de ses successeurs n’est pas moins passionnante que la sienne.

La répartition des pays d’Asie centrale entre les quatre fils se garde de fractionner l’Empire en États indépendants. L’un des fils doit être Grand Khan et donc être placé au-dessus de ses frères ; mais Gengis-khan n’a désigné aucun d’entre eux. Ils se mettent sans peine d’accord en 1229, à l’occasion d’une diète, pour nommer Ogödei Grand Khan.

Vers 1236, l’armé mongole entièrement renouvelée reprend ses conquêtes, cette fois principalement vers l’ouest. Objectif, la conquête de l’Europe orientale, voire de toute l’Europe, afin d’amplifier l’héritage des fils de Djötchi (Djötchi décédé la même année que son père Gengis-khan, en 1227) à commencer par Batu, le second, dont l’autorité est prépondérante. Les armées turco-mongoles avancent au nord de la mer d’Aral et de la mer Caspienne, poursuivent chez les Bulgares de la Volga dont l’État est détruit en 1237-1238. L’année suivante, les principautés russes situées autour du cours supérieur de la Volga sont saccagées. Des villes se rendent après s’être défendues, d’autres se rendent sans combattre. Les Russes ne peuvent rien opposer aux Mongols ; seule la nature peu contrarier leur avance ; et c’est ce qui va arriver avec le dégel, un dégel prématuré dans lequel les cavaliers mongols s’embourbent alors qu’ils avancent vers Novgorod, ville qui ouvre la voie vers la Baltique. Contrariée, l’armée mongole infléchit sa route vers la Russie méridionale, prend Kozelsk puis Kiev le 6 décembre 1240.

 

Uisenmaagün Borchüü (Uisenma Borchu), actrice-réalisatrice née en 1984 à Oulan-Bator.

 

Mais je vous laisse poursuivre avec les successeurs de Gengis-khan, tant en Orient qu’en Occident. Brièvement. Chute de Cracovie et de Breslau (une ville récemment fondée par des colons allemands). Bataille de Wahlstatt (9 avril 1241) et de Mohi (11 avril 1241). Début d’installation en Hongrie. La mort d’Ogödei, le 11 décembre 1241, à Karakorum, incite probablement Batu à se replier vers l’est. Ce général mongol choisit les steppes fertiles de la moyenne et haute Volga ainsi que les régions situées au nord de la mer Noire pour établir son campement dans un espace capable de procurer assez de nourriture aux nombreux chevaux de ses guerriers et accueillir d’autres Mongols. C’est dans cette région qu’est édifiée la première capitale de l’État mongol de la Volga, Sarai Batu (entre Volgograd et Astrakan) dont l’urbanisme rappelle celui de Karakorum. C’est dans cette ville que les Mongols de Russie prennent contact avec la civilisation islamique du Proche-Orient, ce que rapporte Joannes de Plano Carpini.

L’histoire du peuple mongol est tout simplement fascinante et non seulement par son expansion territoriale. Certes, ses immenses conquêtes signifièrent mort et destruction mais aussi ouverture et échange, avec cette forte inclinaison des Mongols vers le christianisme dans sa version nestorienne, tout au moins jusqu’à la mort de Goyuk, en 1248, fils d’Ögödei et de Töregene qui, veuve, se vit attribuer le pouvoir que détenait son époux, ce qui suffit à montrer la considération dont jouissait la femme mongole. Il y aurait un vaste article à écrire à ce sujet.

Le peuple mongol fut véritablement un peuple mondial avec cet Empire de quelque trente millions de kilomètres carrés (soit environ soixante fois la France). Il fut surtout dénué de toute idéologie religieuse et on ne peut que regretter leur conversion progressive à l’islam et leur défaite à Ayn-Jalut à laquelle je vais brièvement revenir. Les Mongols furent impitoyables avec ceux qui leur résistaient, indulgents envers ceux qui ne leur opposaient pas de résistance. Ils ne tardèrent pas à se montrer extraordinairement réceptifs à toutes formes de savoir, à commencer par les techniques militaires qu’ils assimilèrent grâce à leurs conquêtes en Chine. Parmi ces techniques, la poliorcétique ou l’art d’assiéger. Leur chamanisme les rendait libres de toute idéologie, de toute religion, de toute idéologie religieuse. Habitués aux espaces immenses, ils chevauchaient entre ciel et terre, familiers des quatre éléments. Ce peuple fut capable d’intégrer toutes les races et toutes les religions, il fut peuple mondial, peuple-monde. Sous Möngke, un descendant de Gengis-khan, toutes les religions purent s’exprimer et le nestorianisme s’adonna sans contrainte à ses missions. Musulmans et bouddhistes envoyèrent des missions en Mongolie. Il faut lire la description que fait de Karakorum le franciscain flamand Guillaume de Roubrouk.

  L’espace mongol…

 

Les Mongols vont se faire le vecteur d’une bonne part du commerce mondial. La cour du Grand Khan que décrit ce franciscain flamand est véritablement internationale. Des émissaires du monde entier affluent à Karakorum. Pour la première fois l’Extrême-Orient noue des relations soutenues avec l’Occident, ce qui va favoriser le développement de l’Europe. Ainsi, ces grands destructeurs se font comme malgré eux de formidables activateurs de civilisations, dont l’européenne. L’histoire des Mongols, de Gengis-khan et ses successeurs, touche d’une manière ou d’une autre celle de presque toutes les nations du monde, c’est aussi pourquoi nous devons l’étudier en commençant par nous débarrasser de certains préjugés – qui ne peuvent que contrarier l’étude puisqu’ils prétendent être la connaissance. Parmi les descendants de Gengis-khan, n’oublions pas Hülagü Khan qui le 10 février 1258 s’empare de Bagdad et son califat, massacre les Sunnites, épargne les Chrétiens, les Juifs et les Musulmans hérétiques (les Chiites). Les Chrétiens de Damas et d’Alep lui font bon accueil.

La route de l’Égypte s’ouvre aux Mongols. Malheureusement, ils se heurtent aux Mamelouks qui vont sauver l’islam sunnite, un islam essentiellement arabe.  Près d’un lieu nommé Ayn-Jalut (la Fontaine de Goliath), les Mongols sont défaits le 3 septembre 1260. L’Égypte va devenir un rempart contre les Mongols et un centre particulièrement actif de l’islam sunnite qui va y reconstituer ses forces. Et je me prends à rêver : si les Mongols avaient pu anéantir les centres du monde sunnite, La Mecque et Médine, pousser jusqu’aux côtes atlantiques en longeant les côtes de l’Afrique du Nord. Cette vague de fer et de feu aurait écrasé la tête d’un monstre après lui avoir cassé les reins. Le monde se serait mondialisé sans être activé par cette religion idéologique – cette idéologie religieuse – qu’est l’islam sunnite, il se serait mondialisé conduit par un peuple spirituellement pur, par des fils et des filles de l’espace illimité. Peut-être le monde serait-il meilleur qu’il ne l’est. Maîtres de l’Afrique du Nord, les Mongols auraient tapé à la porte de l’Europe occidentale qui se serait probablement engagée dans des accords, activant des échanges en tous genres avec ce peuple discipliné, ce peuple vecteur, soucieux de la parole donnée.

 

_________________

 

Aucun portrait de Gengis-khan n’a été réalisé de son vivant, ce qui est exceptionnel. L’histoire de son Empire est longtemps restée très peu connue, jusqu’aux débuts des années 1980. On se contentait de collectionner le récit des massacres perpétrés par ses armées, principalement contre les grandes cités d’alors. Des philosophes tels que Voltaire ou Montesquieu vont en faire l’archétype du sauvage sanguinaire et destructeur aux capacités cérébrales particulièrement limitées. En 1866, le médecin britannique John Langdon Down élabore le terme de mongolism, et ce n’est que dans les années 1970 que cette désignation injurieuse va commencer à s’effacer au profit du terme scientifique de trisomie 21. En 1961, un groupe de généticiens avait demandé à ce que la dénomination « syndrome de Down » soit adoptée.

 

L’espace mongol…

 

Le déchiffrement de « L’Histoire secrète des Mongols » (un livre rédigé en chinois suivant un code reproduisant les sons du mongol du XIIIe siècle) va modifier considérablement la perception que le monde a du Mongol sous Gengis-khan et ses successeurs. Je conseille au lecteur français la présente édition. On peut notamment lire dans la présentation : « Notre connaissance de « L’Histoire secrète des Mongols » dépend des sources chinoises. En effet, le texte original ne nous est pas parvenu en mongol, langue altaïque utilisant un alphabet d’origine ouïghour, mais dans sa transcription syllabique en caractères chinois : chaque syllabe mongole est remplacée par un caractère chinois de son équivalent. Une longue tradition d’érudition a donc été nécessaire avant d’aboutir à l’établissement du texte, d’autant plus que « L’Histoire secrète des Mongols » comporte plus d’un millier de noms propres, qu’il est très difficile de restituer à cause de l’ambiguïté de l’écriture mongole. La première édition complète de « L’Histoire secrète des Mongols », comprenant la transcription phonétique du mongol en caractères chinois, les gloses interlinéaires en chinois et la traduction abrégée chinoise, fut publiée en 1908 par Yeh-Te-hui » :

https://www.ifao.egnet.net/bcai/16/52/

On découvrit par ce document qu’outre son génie militaire, Gengis-khan fut un législateur qui institua la promotion par le mérite, et non par la naissance, et instaura une grande liberté religieuse alors qu’en Europe l’intolérance religieuse multipliait les violences. L’invasion mongole eut aussi pour effet d’activer les échanges entre l’Orient et l’Occident et préparer la Renaissance. On ne sait pas assez que la Renaissance doit beaucoup, et indirectement, aux invasions mongoles. On peut y voir un paradoxe ; mais le paradoxe est l’un des plus féconds activateurs de l’histoire des sociétés et des individus. Les successeurs de Gengis-khan ont participé à l’émergence de la Russie en tant qu’État, mais aussi de la Chine qui leur doit en partie ses dimensions actuelles.

Gengis-khan, et c’est l’une des clés de son succès, ne tient pas compte de la lignée et des clans, des clans qu’il va fondre pour constituer un peuple. L’importance particulière qu’il accorde au mérite va attirer un grand nombre d’hommes, lorsqu’il n’est encore que Temüdjin puis lorsqu’il devient Gengis-khan. En 1204, au cours de la phase finale de l’unification des tribus mongoles, certains de ses généraux sont musulmans, d’autres bouddhistes ou chrétiens tandis que lui-même pratique une sorte de chamanisme comme nombre de Mongols. Après avoir unifié les tribus par la force, il établit une puissante base législative et juridique destinée à cimenter son peuple. Elle met fin aux luttes tribales et claniques en commençant par interdire le rapt des femmes, le vol (en particulier d’animaux), l’esclavage entre Mongols. La liberté de culte est totale. Les religieux, docteurs et enseignants sont exemptés de taxes. D’autres mesures sont prises et toutes témoignent d’un degré de conscience politique qui n’a rien à envier à des civilisations a priori plus développées. Gengis-khan le conquérant est par ailleurs à l’origine du meilleur système de communication de son temps et qui le restera longtemps.

 

L’espace mongol…

 

Son armée se déplace à une vitesse alors inhabituelle. Tous ses guerriers sans exception sont des cavaliers et des archers hors pair. Ils transportent un sac où tient l’essentiel à la survie (avec aliments et outils divers). Ainsi ne dépendent-ils pas du lent et pesant train des équipages. Les engins de siège (ultramodernes pour l’époque) sont fabriqués sur place. Gengis-khan est un stratège et un tacticien. Il fait un usage inhabituel de la guerre psychologique, de la propagande. Son deal est simple : la reddition et l’incorporation à l’Empire mongol ou la mort en cas de résistance. Il tue généralement l’élite politique et sociale afin d’empêcher toute rébellion. Il interdit à ses guerriers l’usage de la torture. Le butin est partagé d’une manière équitable. Mais plus que le rapt des richesses, les Mongols sont avides de compétences. Ils voient à long terme et ne se contentent pas de jouir. Les porteurs de compétences particulières (médecins, pharmaciens, artisans en tous genres, enseignants, etc.) sont invités (d’autorité) à exercer leurs professions dans les régions conquises qui les nécessitent. La Pax mongolica s’étend de la Méditerranée au Pacifique. La Route de la Soie devient un axe d’échanges intenses, d’est en ouest, d’ouest en est. Via les comptoirs vénitiens et génois, avec lesquels commercent les Mongols, l’Europe découvre bien des richesses dont trois découvertes décisives pour son histoire et celle du monde : la boussole à aiguille magnétique, la poudre pour armes à feu, l’imprimerie, une industrie dans l’Empire du Milieu, deux siècles avant son « invention » par Gutenberg.

Patrice Piquard conclut très justement un article intitulé « Trente millions de kilomètres carrés, record qui reste à battre » : « Le pouvoir des Mongols commença à décliner au milieu du XIVe siècle, lorsque la Grande Peste se répandit en Asie, puis en Europe, réduisant de 30% la population mondiale et supprimant les liens commerciaux entre l’Occident et l’Orient. On peut voir leur aventure comme le dernier sursaut désespéré des nomades contre les sédentaires ; ou la considérer comme un prélude à l’avènement d’un monde cosmopolite, pratiquant le libre-échange, donnant la primauté au pouvoir séculier, favorisant la coexistence des religions et le partage du savoir scientifique. »

Gengis-khan n’est pas ce fou-furieux sanguinaire trop complaisamment décrit. Il préférait que les villes se rendent. Il croyait en la loyauté, en la parole donnée, à la diplomatie. C’est aussi la raison pour laquelle ceux qui trahissaient leur parole ou ne respectaient pas les ambassadeurs étaient massacrés. Gengis-khan resta fidèle à sa première épouse toute sa vie. Il éleva comme ses trois fils légitimes le fils probablement illégitime de cette épouse. Les quatre seront les héritiers de l’Empire fondé par leur père. Börte avait été enlevée par la tribu des Merkit et retenue pendant environ neuf mois. Temüdjin parviendra à la libérer alors qu’elle est enceinte de huit mois. Djötchi jouira des mêmes droits que Djaghataï, Ogödei et Tolui.

 

Chuluuny Khulan (née en 1985 à Kharkhorin), Börte dans le film « Mongol » de Sergueï Bobrov.

 

Olivier Ypsilantis

Posted in Les Mongols | Tagged , , , , , , , | Leave a comment

Gengis-khan et le grand peuple mongol – 1/2

 

« La figure de Gengis-khan, immense conquérant, est associée à celle d’un législateur. Il aurait promulgué, en 1206, un « grand code de loi », ou yāsā, d’une extrême sévérité. Les conquêtes mongoles ont quant à elles laissé une image plus que terrifiante, tant en Occident que dans les pays musulmans. Assimilés aux peuples de Gog et Magog de la Bible et du Coran, ces nomades de la steppe ont établi pendant un siècle et demi environ une domination sur des pays de vieilles traditions sédentaires qui a marqué une rupture dans l’histoire de l’Eurasie. Il n’est donc pas étonnant qu’un mythe se soit rapidement développé autour du « grand yāsā » qui aurait été imposé aux populations placées sous l’autorité des Mongols.

La loi mongole ou, plus exactement, l’ordre politique mongol, a bien existé. Mais il n’est pas sûr qu’il ait constitué un code écrit et structuré. En effet, les mentions qui sont faites du yāsā dans les sources islamiques témoignent de l’ambiguïté du terme dans l’esprit des auteurs qui désignent sous ce terme des décrets impériaux (en mongol classique, jasaq) et des règles coutumières (en mongol classique, yosun). Les savants et les chercheurs qui dès la fin du XVIIe siècle se sont intéressés « au grand code de Gengis-khan » ont adopté la vision des sources islamiques, ce qui a contribué à prolonger, jusqu’à aujourd’hui, la confusion des sources médiévales », extrait d’un article de Denise Aigle dans Annales.

J’ai toujours éprouvé une secrète admiration et sympathie pour Gengis-khan, l’unificateur des tribus mongoles. Sa vie politique commence par une terrible déconvenue face à son ami Jamukha, ce qui oblige Temüdjin (le futur Gengis-khan) à trouver refuge sur le cours supérieur de l’Onon. Son prestige va se trouver conforté suite à la déroute des Tartares, ce qui lui vaut la bienveillance de la dynastie des Kin qui règne sur la Chine septentrionale mais inquiète les tribus de la steppe qui se mettent à la disposition de Jamukha. Gengis-khan ne se décourage pas et parvient à attirer à lui les tribus les unes après les autres jusqu’à devenir la personnalité dominante de la steppe. Ses ennemis forment une conjuration mais Gengis-khan, dans une suite quasi ininterrompue de victoires, écrase les tribus rebelles et incorpore ce qu’il en reste à son armée.

 

L’espace mongol…

 

Pour la première fois dans leur histoire, toutes les tribus mongoles se trouvent placées sous une même autorité. A partir de ce moment, le premier objectif de Gengis-khan est de donner des bases légales à son pouvoir. En 1206, il convoque une grande assemblée au cours de laquelle il est proclamé souverain suprême de la Mongolie. Et Temüdjin devient Gengis-khan, une décision qui parachève l’union des tribus mongoles. Gengis-khan est auréolé d’une aura quasi surnaturelle qui font apparaître ses décisions comme autant de manifestations de la Providence. L’avenir de cette fédération de tribus va alors exclusivement dépendre de sa volonté et de la fortune de ses armes.

Les membres de l’aristocratie mongole soutiennent sa volonté unificatrice. Une fois réalisée l’union des tribus, s’affirme leur volonté de conquérir les territoires des sédentaires et s’emparer de leurs richesses, une volonté commune aux peuples nomades, et tout au long de l’histoire. Mais à l’avidité et au désir de pillages ancestraux s’ajoute à présent la volonté de fonder un vaste État à la mesure du monde connu, une volonté qui n’est en rien nouvelle, mais l’occasion de lui donner corps ne s’est jamais présentée si favorablement. Les Chinois n’ont jamais prétendu conquérir le monde ; pourtant, l’idée de fonder un Empire centralisé sur le modèle chinois va servir de fil conducteur à la formation de l’Empire mongol. Par ailleurs, l’idée chrétienne d’une oikumene (οκουμένη) homogène a probablement contribué à activer cette idée.

Des tribus mongoles professaient depuis plusieurs siècles le christianisme dans sa version nestorienne. La transformation de dogmes chrétiens en théories étatiques semble avoir eu un rôle décisif dans la formation de l’Empire mongol, c’est tout au moins ce que l’on peut déduire des rares documents relatifs à cette période de l’histoire mongole. Les peuples animés par des idées missionnaires (de nature exclusivement religieuse ou semi-politique) détiennent a priori une considérable énergie expansive – et pensons en particulier à l’islam des débuts. Gengis-khan se considérait comme l’instrument d’une volonté supérieure et l’unification des tribus mongoles ne constituait que la première étape du projet porté par cette volonté, un point de vue partagé par l’ensemble du peuple mongol, des plus puissants aux plus humbles, ce qui explique qu’une fois cette unification réalisée, Gengis-khan ne rencontrera aucune contestation au sein de son peuple qui fondera en peu de temps le plus vaste empire de l’histoire.

Cette volonté sans faille portée par tout un peuple avait besoin d’un instrument pour se réaliser, soit une armée efficace. Aussi Gengis-khan va-t-il s’employer dès l’unification des tribus à former une armée nationale. L’armée est organisée selon un système décimal. Le noyau de base est constitué de groupes de dix soldats qui forment des groupes de cent soldats qui forment des groupes de mille soldats qui forment des groupes de dix mille soldats parfois regroupés en corps d’armée (de deux à quatre fois dix escadrons). Chaque unité de dix mille soldats constitue une formation tactique indépendante (tümen) placée sous les ordres d’un général. Le soldat appartient à la vie à la mort au tümen auquel il a été intégré. Gengis-khan choisit ses généraux parmi ses amis de jeunesse, ceux en lesquels il a une confiance totale. La structure de cette armée suit le modèle chinois mais Gengis-khan apporte bien des innovations qui vont en faire un outil d’une redoutable efficacité.

 

L’espace mongol…

 

Gengis-khan n’est pas seulement un grand chef de guerre mais aussi un grand législateur ; de ce point de vue on peut le comparer à Napoléon 1er. Il commence par réunir toutes les lois de son peuple puis à les ordonner et les compléter. Ce vaste travail va contribuer à structurer et unir le peuple mongol, et durablement, bien après la mort de Gengis-khan. Le Yāssā (ou Grande Loi) touche à tous les aspects de la vie civile et militaire, personnelle (familiale) et collective de chaque membre du peuple mongol. La femme jouit d’une large autonomie et d’une autorité inimaginable dans le monde musulman. Elle accompagne les expéditions militaires et, à l’occasion, participe aux combats. L’autorité de la femme mongole se manifeste largement hors du cercle familial et peut se vérifier par sa représentation fréquente dans le monde musulman à partir de la période mongole. Les impôts s’appuient sur un système territorial indexé sur la productivité des sols ainsi que sur les transactions commerciales. Un remarquable système postal est organisé dans tout l’Empire mongol, probablement inspiré d’un modèle plus ancien.

Les ordres de Gengis-khan sont strictement suivis tant les Mongols sont convaincus que leur chef et eux-mêmes sont guidés par la Providence, une conviction qui cimente l’unité du peuple et renforce sa puissance, une puissance qui emporte tout. Fort de cette unité sans faille, Gengis-khan peut en quelques années préparer son armée et commencer à se lancer dans des expéditions hors du territoire mongol, des expéditions qui vont confirmer cette unité. Il attaque vers l’est, vers la Chine, le pays le plus proche, le plus attrayant pour ces nomades des steppes. Après deux expéditions, Gengis-khan se trouve en 1215 aux portes de la capitale de l’Empire de Kin qui est vite soumis. La Chine méridionale, soit l’Empire des Song, est épargnée pour un temps. Cette rapide victoire donne confiance aux Mongols, l’Empire de Kin étant alors considéré par ces hommes des steppes comme particulièrement redoutable. La cohabitation entre Chinois et Mongols, principalement dans la capitale de cet Empire, Karakorum, va s’avérer extraordinairement bénéfique pour les Mongols qui assimilent nombre de connaissances issues d’un peuple dans un état de civilisation beaucoup plus avancée. Les Chinois leur rendent d’incomparables services, notamment dans tout ce qui touche à l’administration et au commerce. L’influence chinoise est perceptible jusque dans le Yāssā. Elle est également marquée dans les méthodes militaires et plus encore l’armement, à commencer par la poudre. La conquête de la Chine septentrionale va permettre aux Mongols de préparer d’autres conquêtes.

En 1217, Gengis-khan soumet la province du Khwarizm qui sous Muhammad II a atteint son apogée et est devenue un adversaire non moins dangereux que l’Empire de Kin. Les sources varient sur les événements qui précèdent la chute de cette province. Ce qui est certain : les marchands envoyés par Gengis-khan sont aussi des espions ; Muhammad II les traite comme tels et les fait décapiter. La réponse des Mongols face aux actes de résistance est invariable ; ils passent à l’offensive et massacrent. Après avoir repoussé une expédition du Khwarizm de l’autre côté de l’Oxus, Gengis-khan pénètre dans le Khorasan et bouscule les armées de Muhammad II réputées quasi invincibles qui finissent par s’effondrer. Ce n’est pas seulement la tactique de la cavalerie mongole qui est cause cette défaite (l’armée de Muhammad II compte de nombreux cavaliers turcs non moins aguerris que les cavaliers mongols) mais aussi, et surtout, les machines de siège d’origine chinoise. Le Khwarizm manque par ailleurs de sentiment national tandis qu’il est sans faille chez les Mongols.

 

L’espace mongol…

 

A mesure que les armées mongoles avancent vers l’ouest, de plus en plus de Turcs s’y incorporent, de gré ou de force. Ainsi, lorsqu’elles attaquent le Khorasan, ces armées sont majoritairement turques. Gengis-khan s’arrange toujours pour faire passer les Turcs de son côté.

L’effondrement du Khwarizm et la fuite de Muhammad II laissent les grandes métropoles de la Transoxiane (Boukhara, Samarcande et Merv) livrées à elles-mêmes. Elles commencent par refuser la capitulation proposée par les Mongols puis elles sont encerclées et prises d’assaut à l’aide de diverses méthodes (enfumage, béliers, catapultes, armes incendiaires, etc.). La prospérité économique et culturelle de l’Asie centrale va être anéantie et pour longtemps. Les Mongols se dirigent vers le nord de l’Iran. En quelques années, ils atteignent les montagnes de l’Azerbaïdjan où la défense iranienne s’effondre. Puis ils traversent le Caucase oriental et envahissent la Russie méridionale où ils défont au bord de la Volga une armée russe mal préparée. Ils mettent à sac des villes commerçantes de Crimée avant de s’en revenir précipitamment vers l’est, appelés par Gengis-khan. Ainsi, seules quelques régions de l’Asie occidentale et de l’Europe orientale sont touchées par l’invasion mongole sans être pour autant intégrées à leur Empire. Dans l’Iran septentrional, principalement au Khorasan, l’influence mongole va être plus marquée. Dans le Caucase et en Russie, l’expédition mongole de 1223 n’est qu’un épisode qui s’inscrit dans la longue série des incursions des nomades turcs au cours des siècles précédents, autant d’incursions qui n’avaient pu ébranler les États d’Europe orientale.

Gengis-khan nourrit le projet de lancer une autre expédition en Asie orientale lorsqu’il meurt le 18 août 1227 suite à une chute de cheval. Son Empire va lui survivre. Selon son testament, les quatre fils (Djötchi, Djaghataï, Ogödei, Tolui) de sa principale épouse, Börte, doivent se partager son Empire, un Empire qu’il projetait de pousser jusqu’aux rivages de l’Atlantique – selon ses visions géographiques, assez floues. L’Empire fondé par Gengis-khan va poursuivre son expansion.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

Posted in Les Mongols | Tagged , , | Leave a comment

Défendre Israël. Dénoncer le BDS

 

« Le BDS ne cherche pas à aider nos voisins palestiniens mais à délégitimer Israël », Reuven Rivlin, président de l’État d’Israël.

 

 

J’ai toujours considéré la campagne BDS et ses supporters avec mépris, j’ai bien dit mépris avec toutes les conséquences qu’implique ce sentiment et qui sont terribles.

BDS France présente ainsi ses objectifs (j’ai conservé les mots en caractères gras comme dans l’original) :

« La campagne BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctions) a été lancée par la société civile palestinienne en 2005, suite à des dizaines d’années de lutte contre Israël et sa politique d’apartheid.

Les Palestiniens font appel aux citoyens de conscience du monde, afin que prenne fin le plus long conflit de l’histoire récente, en leur demandant de boycotter tous les produits israéliens, mais aussi de pratiquer un boycott sportifculturel et universitaire.

Ils nous demandent également de faire pression sur les entreprises étrangères, notamment européennes, afin qu’elles arrêtent leur collaboration avec cet État criminel.

Enfin, ils nous demandent de faire appliquer par nos États les sanctions qui auraient dû être appliquées depuis des dizaines d’années devant ce déni de droit intolérable.
Il apparaît aujourd’hui que, loin des grands débats théoriques, la campagne BDS est une arme efficace pour faire plier Israël, d’autant que nous ne pouvons rien attendre de l’ONU ou des autres pays. »

Politique d’apartheid ouvre le programme de BDS France ; le reste suit. Cette technique s’est montrée très efficace dans l’U.R.S.S. de Staline : on commence par coller une étiquette sur celui dont on veut la tête et la peau afin de le discréditer avant de le livrer pieds et poings liés à une vindicte diversement populaire. Israël, État d’apartheid, ben voyons… Lorsque Staline voulait se débarrasser de quelqu’un, il lui faisait coller une étiquette, le reste suivait, des étiquettes comme : « ennemi du peuple », « ennemi de classe », « saboteur », « nationaliste bourgeois », « valet de l’impérialisme », « espion trotskyste-titiste-sioniste » et j’en passe… Ici, nous avons « politique d’apartheid » et « État criminel ». Les suppôts du BDS ne se comportent pas autrement que les agents de Staline. Et pourquoi s’en priveraient-ils ? Leur méthode a fait preuve de son efficacité ; et si Staline est mort, ses émules sont nombreux ; ils utilisent les mêmes techniques d’intimidation et de propagande.

Je me moque sitôt que j’en ai l’occasion de ces militants à deux balles et leur conseille de ne pas s’arrêter en si bon chemin, de passer du BDS au BDSM (Bondage & Discipline / Dominance & Submission / Sadism & Masochism). Allez-y, désinhibez-vous, ne vous privez pas ! Montrez vos petites fesses pour des fessées !

 

 

BDS est un sale sigle qui donne aussi Befehlshaber der SiPo und des SD. A ce propos, l’histoire des Palestiniens (ou, plus exactement, des Arabes de Palestine) a un-peu-beaucoup voir avec les nazis pour cause de grand mufti (de Jérusalem), Mohammed Amin al-Husseini. Il n’est donc pas étonnant que les Autorités palestiniennes et leurs supplétifs, parmi lesquels BDS France, reprennent ce que les nazis ont expérimenté contre les Juifs le 1er avril 1933. L’étiquetage, ce n’est plus JUDE mais ISRAEL. Bande de salauds, BDS encore.

Par ailleurs, j’ai toujours pensé que ces imbéciles dotés d’un sigle imbécile se prenaient les pieds dans le tapis (they trap themselves). En effet, ils répandent essentiellement leur catéchisme par Internet et ses technologies qui doivent quelque chose à Israël. Ils sont donc en contradiction avec eux-mêmes, piégés en quelque sorte et dès le premier pas. Ce sont des crétins qui s’ignorent, des crétins militants et qui, par des voies détournées, agissent contre eux-mêmes, ce qui finit par être réjouissant. A ce propos, une anecdote me revient. Deux militants BDS parlaient haut et fort à la sortie d’un supermarché à Paris. Je suis approché d’eux en les félicitant puis leur demandant tout de go s’ils faisaient usage de clés USB. Ils ont trouvé ma question zarbi mais ils ont fini par me répondre que « Ouais bien sûr… ». Je leur ai signalé qu’il s’agissait d’une invention mise au point par l’Entité sioniste, que la haute technologie était truffée de choses conçues par un État criminel et qu’ils feraient mieux de s’en tenir au téléphone arabe… J’avais l’air tellement convaincu qu’ils n’ont pas compris que je me foutais joyeusement de leur gueule ; et, à dire vrai, l’expression « téléphone arabe » leur a fait ouvrir de grands yeux.

Plus sérieusement : achetez israélien et ostensiblement, autant que vous le pouvez ! Supportez la communauté 4iL-Defending Israel Online qui lutte contre le BDS (Boycott, Divestment and Sanctions). Ci-joint, un lien vers cette communauté :

https://4il.org.il/

 

 

Je me moque de ceux qui se sont engagés dans Le Combat Citoyen (belle expression !) car ils ne sont que des idiots utiles, des idiots utiles manipulés par des organisations très déterminées et aguerries, des organisations terroristes décidées à en finir avec Israël. Il s’agit pour nous de combattre ces idiots utiles, très nombreux, certains antisémites, d’autres menant ce combat parce que c’est cool, c’est citoyen, c’est comme « Faites l’amour, pas la guerre », c’est « Peace and Love ». Dans tous les cas, ils n’ont que de la merde dans la tête.

Sur i24News, on peut lire :

« Israël a lancé cette semaine une nouvelle campagne anti-BDS en hébreu afin de sensibiliser les Israéliens sur les impacts du mouvement de boycott.

Une vidéo qui va être diffusée sur les différents réseaux israéliens à l’initiative du ministère des Affaires stratégiques soutient que le BDS est aussi dangereux que le terrorisme, et qu’il a les mêmes objectifs.

La vidéo rappelle que certains terroristes qui ont mené des opérations contre Israël sont aujourd’hui des cadres du BDS.

La campagne souligne également que certains organismes, se disant citoyens, parviennent à récolter de nombreux fonds qui atterrissent ensuite dans les caisses des organisations terroristes.

Le site 4il du ministère des Affaires stratégiques appelle les Israéliens à relayer massivement les informations qu’il publie.

Le ministère a intensifié sa lutte contre le BDS en parvenant, notamment, à faire fermer une trentaine de comptes en faveur du mouvement de boycott sur les réseaux, assurant que certains d’entre eux étaient liés au Hamas et au Djihad islamique » :

https://video.i24news.tv/details/_6050278949001?unique_ID=636800040129057648

 

Olivier Ypsilantis

Posted in SIONISME | Tagged , , , , | Leave a comment

Je me souviens d’une décennie (1980-1990)

 

1980

Je me souviens de la mort de Jean-Paul Sartre, je m’en souviens pour avoir assisté à ses funérailles. Je n’accompagnai pas le cercueil et attendis à l’entrée principale du cimetière du Montparnasse, boulevard Edgar Quinet. Ce n’est pas une sympathie particulière qui m’y attira. J’avais simplement lu nombre de ses écrits, Jean-Paul Sartre était au programme du baccalauréat et le lire était un must, en quelque sorte, un phénomène d’époque. Et je savais déjà que sa mort tournait la page d’une époque, si je puis dire.

Je me souviens de la Iran Hostage Crisis. Je me souviens du colonel Charles Beckwith et de Operation Eagle Claw.

Je me souviens du déclenchement de la guerre Irak/Iran, de cette Blitzkrieg espérée du côté irakien, frustrée par une contre-offensive iranienne. Je commençais mes études supérieures ; elles seront marquées par cette guerre (1980-1988), d’autant plus que parmi mes camarades il y avait des Iraniens et des Irakiens.

Je me souviens de l’attentat qui mit fin aux jours d’Anastasio Somoza Debayle. Je me souviens de la Mercedes Benz blanche frappée de plein fouet par un tir de lance-roquettes.

 

La Mercedez Benz d’Anastasio Somoza Debayle après l’attentat (septembre 1980)

 

1981

Je me souviens du massacre des bébés phoques et des écologistes de Green Peace qui peinturluraient en vert leurs fourrures d’un blanc étincelant et soyeux afin de décourager les chasseurs de fourrure.

 

1982 

Je me souviens du caso Almería. Mais lorsque j’écris : « Je me souviens du caso Almería», je dois préciser que je n’ai eu connaissance des faits qu’une dizaine d’années après, au début des années 1990 donc, en parlant avec mon voisin Darío Fernández Álverez, l’avocat des trois victimes.

Je me souviens du torpillage du croiseur argentin General Belgrano par un sous-marin britannique. Je me souviens d’en avoir pris connaissance par un quotidien, Le Monde probablement, dans une rame du métro de Paris. Mais sur quelle ligne ? Je me souviens de la destruction du HMS Sheffield par un missile Exocet tiré d’un avion argentin. Mais je ne saurais dire où j’en pris connaissance.

Je me souviens du décès de Josep Renau, Josep Renau que je connaissais (et admirais) par ses photomontages d’une pertinence comparable à ceux de John Heartfield (Helmut Herzfeld).

 

1983

Je me souviens de l’élection de Youri Andropov au poste de Président du Soviet Suprême et de l’extrême inquiétude d’un ami polonais qui déclara dans un amphithéâtre qu’une guerre mondiale était inéluctable parce que Youri Andropov avait été président du KGB. Je ne compris pas vraiment cette mise en rapport mais je parvins à me convaincre qu’en tant que polonais il savait des choses que j’ignorais.

 

1984

Je me souviens quand l’Europe passa de dix à douze membres, soit l’Espagne et le Portugal comme nouveaux membres.

Je me souviens de l’attentat perpétré par l’IRA au Grand Hotel de Brighton contre Margaret Thatcher et les membres de son gouvernement, un attentat qui ravigota une popularité moribonde.

 

Le Grand Hotel de Brighton après l’attentat (octobre 1984)

 

1985

Je me souviens du retrait des troupes israéliennes au Liban ; et je me souviens de l’entrée de ces mêmes troupes au Liban, en 1982. Je me souviens qu’en 1982 je travaillais dans un kibboutz du Golan et que le fracas des bombardements me parvenait, la nuit surtout, les nuits étoilées et froides d’un hiver.

 

1986

Je me souviens de la mort de Simone de Beauvoir. Je ne pus assister à ses funérailles, au cimetière du Montparnasse, ce que je n’aurais pas manqué de faire. Je préférais et de loin ses écrits à ceux de Jean-Paul Sartre.

Je me souviens de l’assassinat de María Dolores González Catarain, Yoyes, par l’ETA. N’oubliez pas Yoyes !

Je me souviens de nombreux attentats à Paris. Je me souviens plus particulièrement de celui de la rue de Rennes. J’étais passé devant le magasin Tati moins d’une heure avant l’explosion. Mais à présent ma mémoire me fait défaut : je me souviens que je marchais de Montparnasse à Saint-Germain, mais en empruntant quel trottoir ?

Je me souviens de couchers de soleil en direction l’Eleusis, du goût du retsina qui me disait toute la Grèce, de nuits passées à parcourir Athènes revêtu d’un habit de sueur, de façades néoclassiques craquelées et encrassées… Je me souviens de cette ville pas si belle mais que j’ai aimée au point de vouloir l’embrasser.  

Je me souviens de la rencontre Reagan / Gorbatchev à Reykjavik, d’histoires entre rêve et réalité.

 

1987

Je me souviens du démantèlement du noyau historique d’Action directe, dans un village proche d’Orléans. Je me souviens plus particulièrement de ces deux noms : Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon, sa compagne.

Je me souviens que le film de Walerian Borowczyk, « L’intérieur d’un couvent », truculent comme un Boccacio et programmé pour Cine de Medianoche, finit par être refusé par TVE.

 

L’affiche annonçant « L’intérieur d’un couvent », de Walerian Borowczyk (1978)

 

Je me souviens de l’affaire Irangate aussi connue comme l’affaire Iran-Contra.

Je me souviens du naufrage du Herald of Free Enterprise, la plus grande catastrophe en temps de paix subie par la flotte britannique depuis le naufrage du Titanic en 1912.

Je me souviens de l’approbation par le Parlement grec de l’expropriation de biens fonciers et immobiliers appartenant à l’Église. Je me souviens de manifestations monstres dans Athènes, manifestations conduites par des popes en tenue de pope, soutane noire, couvre-chef noir et cylindrique légèrement élargi vers le haut, le καμιλαύκιον.

Je me souviens de Platoon d’Oliver Stone, des rivaux le Sgt. Barnes et le Sgt. Elias, respectivement joués par Tom Berenger et Willem Dafoe.

Je le souviens de l’exploit du jeune Allemand Mathias Rust atterrissant avec son petit monomoteur Cessna 172 sur la Place Rouge, à Moscou, un exploit qui fit sourire mon père d’un sourire entendu. Peu après de hautes instances civiles et militaires furent limogées par Gorbatchev, ce qui lui permit d’accélérer la perestroïka, notamment dans l’armée.

Je me souviens de la tuerie de l’Hipercor à Barcelone, tuerie perpétrée par le Comando Barcelona de l’ETA et de l’immense manifestation populaire qui s’en suivit dans Barcelone.

 

1988

Je me souviens d’un grand incendie dans le vieux Lisbonne.

Je me souviens du tremblement de terre en Arménie. C’était le 7 décembre. J’appris la nouvelle par la radio, chez un ami, dans son appartement de la rue du Printemps, dans le XVIIe arrondissement parisien. C’est ainsi, un événement peut rester dans notre mémoire inséparable de l’endroit où il nous est communiqué.

 

1989

Je me souviens quand les troupes soviétiques commencèrent à se retirer de Hongrie.

Je me souviens de la tragédie du stade d’Hillsborouph, à Sheffield.

Je me souviens de Martin Fleischmann et de Stanley Pons, de leur déclaration quant à la « fusion froide ». Je n’ai jamais vraiment compris en quoi elle consistait ; je me souviens simplement de l’émoi provoqué et de la déception qui s’en suivit.

Je me souviens des manifestations de la place Tian’anmen, je m’en souviens d’abord par cette photographie de Jeff Widener de Associated Press qui montre un homme immobile devant une colonne de chars T-59 qu’il immobilise, un homme surnommé depuis Tank man.

 

La photographie de Jeff Widener prise sur la place Tian’anmen (5 juin 1989) et une vidéo :  https://www.rtbf.be/info/monde/detail_il-y-a-30-ans-place-tiananmen-l-homme-face-aux-chars?id=10237783

 

Je me souviens des débuts de Solidarność aux chantiers navals de Gdańsk.

Je me souviens du bicentenaire de la Révolution française que je suivais distraitement par la presse.  J’habitais alors à Biarritz, face à l’océan et Paris me semblait bien loin. Je me souviens plus ou moins de quelques séquences du défilé de Jean-Paul Goude. Je me souviens surtout que cette célébration coûta fort cher et que Margaret Thatcher, invitée, ne se priva pas d’une petite leçon d’histoire à François Mitterrand, en lui rappelant notamment que les Anglais avaient eu la Magna Carta en 1215, la Glorious Revolution et la Bill of Rights en 1688-1689, une révolution tranquille, bloodless, un événement célébré discrètement l’année précédente, en 1988 donc.

Je me souviens qu’un pilote syrien demanda l’asile politique à Israël où il put atterrir à bord de son avion, un Mig-23 (l’avion le plus moderne de l’arsenal syrien), ce qui permit à Israël de l’étudier en détail.

Je me souviens, bien sûr, de la chute du Mur de Berlin. Elle commença le 9 novembre 1989. J’habitais alors à Biarritz ; aussi cet événement reste-t-il dans ma mémoire inséparable de l’appartement où je prenais note par la presse écrite (pas d’Internet alors et je n’avais pas la télévision) de la fin d’une ère, un appartement où le phare de la pointe Saint-Martin projetait dans un coin de ma chambre deux éclats lumineux de dix secondes.

 

La chute du Mur de Berlin, 11 novembre 1989, près de Potsdamer Platz

 

Je me souviens du procès expéditif et de l’exécution non moins expéditive de Nicolae Ceauşescu et de sa femme Elena.

 

1990

Je me souviens de la réunification de l’Allemagne.

Je me souviens de manifestations violentes dans le centre de Londres, manifestations consécutives à l’entrée en vigueur de la poll-tax votée par le gouvernement de Margaret Thatcher.

Je me souviens de la profanation de tombes juives dans le cimetière de Carpentras.

Je me souviens de tremblements de terre en Iran, dans les provinces riches et peuplées du Zandjan et du Ghilan, au bord de la mer Caspienne, un effroi.

Je me souviens du succès du livre de Martin Handford, « Where is Wally ? » (« Où est Charlie ? »). Je me souviens de m’être amusé à chercher ce personnage dégingandé, à pull et bonnet rayés rouge et blanc, en compagnie de mon fils et avec un même entrain.

Je me souviens de l’invasion du Koweït par l’Irak.

Je me souviens de la mort d’Alberto Moravia. Et lorsque j’écris : « Je me souviens de la mort d’Alberto Moravia », je me souviens de ses livres que j’ai lus, des circonstances particulières dans lesquelles je les ai lus, « L’Ennui » surtout, lu dans le désert du Sinaï.

Je me souviens quand Français et Britanniques firent leur jonction sous la Manche, dans l’Eurotunnel.

Olivier Ypsilantis

Posted in JE ME SOUVIENS | Leave a comment

Josef Pla en Israël (1957) – Erico Veríssimo en Israël (1966)

 

Ce sont deux livres peu connus sur Israël, écrits par deux voyageurs et écrivains, le Catalan Josep Pla (1897-1981) et le Brésilien Erico Veríssimo (1905-1975). Josep Pla s’est rendu en Israël en 1957, Erico Veríssimo en 1966.

Sea como sea, la historia de la primera década de la existencia del Estado de Israel, tan llena de extraordinarias aventuras, contiene también una aventura lingüística, de gran trascendencia. La resurrección del hebreo equivale a la reconstrucción de la sociedad de Israel, atomizada y dispersa durante casi dos milenios. El hecho es tan insólito, tan insospechado y sorprendente, que, comprobando in situ estas cosas, a veces parece que se sueña despierto”, Josep Pla dans Israel – 1957”

 

Não tenho um pensamento sobre esse país singular, mas vários… Dum modo geral, gostei do que lá vi e ouvi… Trago entusiasmos mas também dúvidas, e principalmente perguntas, muitas perguntas”, Erico Veríssimo dans “Israel em abril” 

 

Josep Pla, « Israel – 1957 »   

« Israel -1957 », un récit de voyage, un document précieux alors qu’ils sont de plus en plus nombreux à évoquer un pays où ils n’ont jamais mis les pieds et n’ont probablement aucune intention de les y mettre. Israël, un pays au sujet duquel le plus grand nombre s’autorise des commentaires en continu, des commentaires plus guidés par le préjugé que par la connaissance. Le livre de Josep Pla est un reportage, soit l’écrit d’un homme qui s’est au moins donné la peine de boucler son sac et « se bouger le cul ». Le phénomène Internet a considérablement activé le bavardage de ces sédentaires-grégaires qui nuit et jour planquent entre leurs claviers et leurs écrans.

 

Josep Pla (1897-1981)

 

Josep Pla embarque à bord du Theodor Herzl au printemps 1957, un navire qui effectue la traversée inaugurale Marseille-Haïfa. Esprit non conformiste, curieux comme tous les non-conformistes, il veut appréhender la réalité de ce jeune pays par le voyage. Israël n’a pas encore dix ans et vient de connaître une guerre qui a eu un retentissement international : la guerre du Sinaï et la crise du canal de Suez.

Je le redis, Josep Pla est un esprit libre ; il veut voir par lui-même ; et si j’ai tant aimé ce livre, c’est d’abord pour cette raison. Donc, il ne s’en laisse pas compter, boucle son sac et embarque. Ce livre est un précieux document sur Israël, avec ce regard direct et libre, un document qui devient de plus en plus précieux alors que les grouillots grouillent toujours plus. Josep Pla rend compte avec un regard propre (ou, disons, neutre) de la naissance d’Israël et des espoirs de cette jeune nation, tout en prenant note du quotidien qui est le sien. Josep Pla a soixante ans. Il ne cache pas son respect pour l’énergie sioniste qui met au placard la vision si répandue du Juif matérialiste, avare et couard.

Le peuple juif a édifié Israël à partir d’une terre négligée par les Turcs et par tous les possesseurs de cette terre qui leur ont succédé. Mais que des Juifs y reviennent, et en hommes libres, et les voisins arabes et musulmans alertent. Que des dhimmis reviennent en souverains, même s’ils n’ont que la peau sur les os et qu’ils soient pauvrement vêtus et outillés, suffit à les angoisser. Leur champ mental (assez paresseux, reconnaissons-le) s’en trouve bouleversé. Et ces terres de poussière ou marécageuses, ces terres de soif et de fièvre, ne tarderont pas à produire bien des richesses grâce à ce peuple industrieux, à des agriculteurs contraints à travailler toujours armés.

Israël est né avec une mission : offrir un refuge aux Juifs du monde entier. Ce pays à présent peuplé de Juifs porteurs de très nombreuses cultures venues d’un immense passé diasporique est un pays d’Asie et, néanmoins, constate Josep Pla non sans surprise, il est clairement régi sur le modèle occidental : démocratie parlementaire, économie libérale, société où la femme a une place comparable à celle de l’homme. Et, toujours selon Josep Pla, l’acceptation d’Israël par les voisins arabes est rendue impossible parce qu’Israël a adopté un mode de vie occidental et à tous les niveaux, mais aussi parce que les Juifs ont été parmi les plus grands contributeurs de la modernité.

Josep Pla s’est donc rendu dans un pays jeune d’à peine dix ans, ce qui donne une grande valeur à ce reportage. Le chapitre « Judíos y árabes » expose en à peine plus de dix pages une synthèse toujours actuelle sur l’opposition entre Juifs et Arabes, opposition que bien peu se donnent la peine d’étudier mais sur laquelle tout le monde à un avis tranché et en défaveur d’Israël. Il suffit de parcourir les sites et les blogs, la presse digitale et papier, sans oublier les livres, pour constater l’immense déséquilibre en défaveur d’Israël, ce si petit pays qui fait couler tant d’encre et user tant de salive. Ce livre de Josef Pla, peu connu me semble-t-il, vient atténuer un déséquilibre. Ce document de première main s’adresse à tout esprit curieux, libre, soucieux de ne pas se laisser enfermer dans cette propagande qui présente inlassablement le Palestinien comme la victime et l’Israélien comme le bourreau. Ce livre n’est pas apologétique, il est le fait d’un observateur au regard aigu, non dénué de sympathie pour son sujet, Israël, une sympathie qui est l’une des marques de l’esprit de liberté, loin de la stabulation mentale vers laquelle les médias de masse poussent les masses.

 

Erico Veríssimo, « Israel em abril » 

Dans le désordre considérable d’un bouquiniste de Lisbonne, un livre m’attendait. Je dis qu’il m’attendait car il était tellement placé en évidence, dans ce désordre toujours changeant, lorsque j’ai poussé sa porte… Sa couverture s’ornait d’une étoile de David, jaune sur fond rouge ; le titre, « Israel em abril » ; l’auteur, Erico Veríssimo ; l’éditeur, Edição Livros do Brasil, Lisboa. Erico Veríssimo m’était parfaitement inconnu. Il est pourtant l’un des plus grands romanciers brésiliens. Il est par ailleurs l’auteur de plusieurs récits de voyages dont le livre que je présente, « Israel em abril » (une suite de douze chapitres), dédié à Stella Budiansky. Il s’ouvre sur cette date : 1er avril 1966.

 

Erico Veríssimo (1905-1975)

 

« Israel em abril » est le quatrième livre de voyage d’Erico Veríssimo. Il a été publié en 1969. Ses précédents livres de voyage : « Gato preto em campo de neve », publié en 1941 (voyage aux États-Unis) ; « A volta do gato preto », publié en 1946 (autre voyage aux États-Unis) ; « México », publié en 1957 (voyage au Mexique). Tous ces écrits (dont « Israel em abril ») ont la structure d’un journal. Il s’agit de notes souvent prises à la hâte, amplifiées ultérieurement par le souvenir, le tout enrichi de recherches, une méthode que je pratique volontiers même si je prends probablement au cours de mes voyages un plus grand nombre de notes, notes qui passent par des filtres (dont celui placé entre le manuscrit et l’écran) et sont enrichies et vérifiées par la consultation de nombreuses sources, livres, documents papier divers et, bien sûr, Internet, Internet dont ne disposait pas Erico Veríssimo.

Erico Veríssimo a effectué ce voyage en compagnie de sa femme, Mafalda, avec visites de villes et de villages, de kibboutzim, d’universités, de musées, avec rencontres de personnalités et d’amis. Au cours de ce voyage revient cette question (nullement malveillante et que je me suis posée) : avec la fondation de l’État d’Israël, la culture juive si riche de son passé diasporique ne va-t-elle pas s’appauvrir ? J’ai compris sans tarder que cette question méritait d’être posée mais qu’il ne fallait pas s’y attarder : le peuple juif d’Israël poursuit sa vie, une vie qui ne sera pas moins étonnante et stimulante.

Ainsi qu’Erico Veríssimo le signale dans son introduction à ce récit, « Israel em abril » se rapproche tant par la structure que par l’esprit de « México ». Une fois encore, Erico Veríssimo veut entraîner le lecteur dans son voyage, mieux, le mettre dans sa peau, voir et entendre des personnes, des lieux et des choses. Ainsi qu’il le répète : je suis un peintre frustré, un amoureux des formes et des couleurs ; ainsi, j’offre au lecteur des aspects humains, géographiques et historiques d’Israël et de la vieille Palestine, certains à peine esquissés, d’autres traités à l’aquarelle et plus détaillés. Ce sont des peintures verbales (pinturas verbais) qui s’efforcent de traduire aussi fidèlement que possible mes impressions d’Israël et des Israéliens. Et il semble à un moment vouloir se justifier – pourquoi faut-il sans cesse se justifier quand on aime Israël ? – et précise : j’ai écrit ce livre animé par une grande sympathie pour la cause des Juifs en général et pour l’État d’Israël en particulier ; je ne suis pas pour autant animé d’une quelconque mauvaise volonté envers les pays arabes.

Ce livre est écrit au présent de narration afin de mieux inviter le lecteur à partager ce voyage. Il a pourtant été écrit exactement trois ans après, à partir de notes hâtives et de croquis sommaires pris sur place, dans un carnet. Fort de ces notes et croquis, Erico Veríssimo va amplifier son récit, notamment à partir de références diverses dont il vérifie scrupuleusement l’exactitude. Il confie encore : quand j’ai commencé ce livre, mon intention était de « peindre » Israël avec la joie d’un artiste en vacances. Mais la mystérieuse histoire des Juifs et du judaïsme a fait surgir bien des questions. Si le bon sens ne m’avait pas retenu, ma main aurait produit mille pages qui n’auraient pas même commencé à dépêtrer le mystère et la complexité du peuple juif.

Erico Veríssimo s’est rendu en Israël à l’invitation du Ministère des Affaires étrangères du pays. Il y séjourna vingt jours. Lui et sa femme arrivent à Tel Aviv le 1er avril 1966. Écrit sous la forme d’un journal, « Israel em abril » mêle aux notes prises sur le vif (et retravaillées) des réflexions suscitées par les situations, avec informations historiques relatives aux lieux visités, sans oublier d’autres réflexions et inférences sans rapport direct avec les situations de ce voyage. Par ailleurs, Erico Veríssimo (et c’est l’une des marques de son inclinaison de journaliste, loin du touriste traditionnel) s’efforce d’entrer en contact autant que possible avec les gens du pays, quitte à contrarier le programme. Il sait pour l’avoir pratiqué dans de précédents voyages que rien ne permet de mieux connaître un pays que parler avec ceux qui y vivent.

L’écriture d’Erico Veríssimo est marquée jusque dans ses romans par le réalisme objectif, une marque qui est aussi celle des précurseurs du New Journalism nord-américain et leurs reportages. Cette tendance est particulièrement marquée dans ses écrits de voyage dont « Israel em abril ». Il rend compte du processus d’écriture que suppose le réalisme objectif comme une récolte de faits objectifs artistiquement sélectionnés selon un procédé qui rappelle un montage audiovisuel. Ainsi les faits et les dialogues passent d’un « suposto real-histórico para um real imaginado », ce qu’illustre fort bien ce qui suit, lorsqu’il s’imagine au cours d’un repas se promenant entre les tables et s’arrêtant pour engager la conversation avec les uns et les autres : « “Como é o seu nome, menina? De que parte do mundo vieram os seus país?” – “Como é que você, moço, com essa tez tostada e esse bigode de tinta naquim pode ser judeu, se tem uma cara que me faz lembrar a do Miguelzinho Turco, que vendia bom-bocados e quindins nas ruas de Cruz Alta?” – “Minha senhora, tem certeza de que não é italiana do sul? Eu juraria que a encontrei um dia num beco de Nápoles estendendo roupas recém-lavadas numa corda” ». Au cours d’un autre repas, il se pose la question : « Quantos sobreviventes dos campos de concentração nazistas estarão aqui esta noite? », une question que je me suis souvent posée, entre autres questions, et dans de telles circonstances. Erico Veríssimo traduit volontiers son imagination par le monologue intérieur (une technique dont il n’est pas l’inventeur, très utilisée par les générations précédentes, notamment par les écrivains anglais) qu’il intercale dans d’autres techniques narratives, plus propres au journalisme, comme la description laissée à elle-même ou, à l’occasion, accompagnée de commentaires. Il s’adresse directement au lecteur et multiplie les références historiques, un procédé qui se retrouve dans les guides touristiques mais aussi dans les grands classiques, littérature de voyage et roman. Dans le chapitre « Dois kibbutzim » de « Israel em abril », Erico Veríssimo rapporte l’histoire de la communauté (où se trouvent de nombreux Juifs originaires du Brésil) qu’il enrichit d’une entrevue, l’une des techniques les plus fécondes du journalisme. L’intertextualité est également mise en œuvre, notamment avec des textes bibliques. David Lodge répertorie les différentes manières de faire référence à, soit : parodie, pastiche, écho intertextuel, citation. Ainsi que le signale Erico Veríssimo, l’intertextualité est une prérogative du roman, tous les romans étant tissés avec les fils d’autres écrits, que leurs auteurs en soient conscients ou non.

La critique n’est pas absente, et l’auteur pose des questions toujours actuelles, en 2019, plus actuelles même qu’en 1966, soit à peine plus de vingt ans après la Shoah. Il redoute que dans un futur pas si lointain la mémoire de tant d’atrocités ne soit plus qu’une marque en passe de s’effacer : « Hoje em dia começamos a aceitar com uma indiferença criminosa o massacre, a injustiça, o genocídio. Qualquer desculpa nos serve para apaziguar a consciência e coonestar nosso conformismo. »

Ce livre d’Erico Veríssimo le Brésilien est un précieux témoignage sur Israël en 1966. Les techniques d’écriture mises en œuvre – les piliers de la structure narrative –, que je n’ai fait qu’exposer brièvement et d’une manière non exhaustive, méritent l’attention du lecteur. Je m’y suis arrêté parce que ce genre littéraire est l’un de ceux que j’ai le plus de plaisir à explorer. Cette structure narrative si féconde, entre littérature et journalisme, mériterait d’être plus étudiée par les apprentis journalistes tournés vers l’international.

 Olivier Ypsilantis

Posted in LITTÉRATURE | Tagged , , , | 1 Comment

Quelques souvenirs de campagnes de fouilles en Syrie par Virginia Page del Pozo – 2/2

 

Juan Miguel voulait faire une surprise aux amis, une surprise particulièrement agréable pour Gonzalo qui, en compagnie d’Abbas et Mahmud, sans oublier Ingrid (ethnologue spécialisée en arabe, inscriptions syriaques et contes populaires de la région), rendait visite à des voisins arabes dont le maire. Ainsi pourraient-ils les honorer. Il est vrai que nous gardions à la mission la charcuterie afin de ne pas offenser nos hôtes. Une vingtaine de jours après mon arrivée nous entamâmes le « lomo de iguana », découpé en tranches très fines, quasi transparentes, afin de faire durer le plaisir. Nous prenions soin de le faire circuler méthodiquement afin d’éviter que des gourmands ne s’empiffrent au détriment des autres.

Un jour, Ricardo l’architecte (il avait été chargé d’établir un projet de restauration du château de Qalad Nayin) arriva de l’aéroport avec une boîte d’After Eight. C’était son premier voyage en Syrie. Nous étions comme des vautours devant ces douceurs et en nous voyant ainsi il nous exprima son regret de ne pas avoir acheté plus de produits européens.

Mais j’en reviens à mon voyage. Il dura exactement vingt-quatre heures. A six heures du matin, nous avons pris un petit autobus qui nous conduisit à l’aéroport d’Alicante pour l’avion de Madrid, puis Damas via Frankfurt. Nous arrivâmes dans la capitale syrienne peu avant minuit où nous attendaient Gonzalo, Rocío (l’interprète), Mahmud (le chauffeur) et Dina, la commissaire imposée par le Gouvernement syrien afin de contrôler tous nos mouvements et qui nous accompagnera jusqu’à la fin de nos campagnes de fouilles. Elle deviendra une amie. Nous resterons en contact avec elle jusqu’au début de la guerre en Syrie. La dernière nouvelle que j’eus d’elle fut son départ pour les États-Unis avec son mari et sa fille.

Fatigués mais plein d’entrain, nous prîmes le chemin de Qaraq Qusaq, près de Manbij, à environ une heure et demie d’Alep. Durant tout le voyage, Rocío m’instruisit et me communiqua des informations sur le pays et ses coutumes, la vie quotidienne à la mission où, me dit-elle, je devais me sentir comme chez moi. Après une halte dans un bar routier en très mauvais état et plein de militaires, nous poursuivîmes jusqu’à la mission et arrivâmes au moment où l’équipe s’apprêtait à partir au travail.

Il faisait encore nuit. Peut-être les premiers rayons de soleil commençaient-ils à poindre. Je ne me souviens plus. Je dormais debout. Je me souviens que deux ou trois ampoules qui pendaient à des murs au bout de leur fil étaient allumées. Présentations rapides. Je ne désirais qu’une chose, dormir profondément durant quelques heures ; et je marchai à pas rapides vers ce qui allait être ma chambre, celle qu’occupaient mon mari, Dani et Gonzalo.

La veille de mon arrivée, on avait prévu la construction d’un puits afin de ne pas avoir à aller quotidiennement chercher l’eau au fleuve et la transporter dans de gros bidons en plastique jusqu’à la mission où leur contenu était transvasé dans des réservoirs installés sur le toit. Les Bédouins avaient la chance d’avoir un âne, nous n’en avions pas et il nous fallait transporter ces bidons sur nos épaules. Excellent exercice pour se maintenir en forme mais aussi pour favoriser la hernie discale et le lumbago. Du limon fut extrait du puits et s’entassait tout autour de manière irrégulière sur la terre desséchée, un produit magnifique pour enduire les murs intérieurs et extérieurs des maisons d’adobe. Durant deux jours, les voisins n’arrêtèrent pas d’aller et venir avec des brouettes et des récipients divers pour se servir et arranger leurs maisons. Ils ne laissèrent sur le terrain pas un gramme de ce sédiment. Habituellement, ils le recueillaient sur les berges de l’Euphrate, surtout lorsqu’un engin en retirait des pierres ou des cailloux. Ils se précipitaient alors sur les trous laissés pour creuser plus encore et en retirer ce précieux matériau. Après le creusement de ce puits, j’eus beau nettoyer mes chaussures plusieurs fois avec du détergent et me baigner sans les quitter, je ne pus en ôter cette couleur blanchâtre qui s’était incrustée en elles.

Après un repos bien mérité, nous nous dirigeâmes en compagnie de Mahmud vers Tell Hamis afin que je puisse analyser le sarcophage et préparer le matériel nécessaire à sa consolidation puis son extraction et son transport. La chaleur était insupportable, avec cette sensation d’avoir la bouche et la gorge desséchées, une sensation qui me gagnait jusqu’à l’entrée de l’estomac ; et je n’ai pas de mot pour rendre sensible ce vent qui ne cessait de souffler, un vent doux et continu, chargé d’un sable extrêmement fin et qui, je le dis sans pudeur, entrait vraiment partout, en dépit des vêtements, du foulard, des gants, etc. Ce sable m’entrait dans les yeux, les irritait et n’arrêtait pas de me faire pleurer. A ce désagrément s’ajoutait une douleur chronique à l’épaule due à une hernie discale, douleur accentuée par un long voyage et le manque de repos, ce qui me fit envisager avec anxiété et honte que je ne serais probablement pas capable de supporter les rudes conditions de travail et de vie. Mais les génies sont à l’occasion généreux et après deux nuits de repos et à force de pleurer, expulsant ainsi les grains de sable, je m’habituai sans peine à cette routine.

Par manque de financement, nous n’avons pu engager le cuisinier qui avait travaillé pour la mission. Afin de pallier ce manque, Gonzalo organisa des équipes de deux personnes choisies parmi nous, l’une ayant des notions de cuisine et l’autre lui servant de marmiton. Ces équipes devaient préparer les petits-déjeuners pour tous, une demi-heure avant le départ pour le travail, puis le déjeuner et de dîner. A cette préparation s’ajoutait la vaisselle.

Dans l’équipe, j’étais la cuisinière et mon marmiton était Dina. Elle ne savait pas cuisiner mais, surtout, elle était continuellement en visites protocolaires en compagnie de Gonzalo avec lequel elle revenait juste à l’heure des repas. Il lui arrivait même de ne pas revenir car elle devait effectuer de nombreux voyages au marché d’Alep ou de Serryn. La Syrie était alors un État policier où, pour se déplacer d’une ville à une autre, il fallait solliciter toutes sortes de documents au commissariat. Ainsi, chaque fin de semaine, avant de partir en excursion, nous devions passer du temps dans la paperasserie. Mais lorsque nous les remettions aux nombreux postes frontières, les soldats n’y prêtaient guère attention et les plaçaient en haut de véritables montagnes de papiers. Une fois, nous vîmes même un jeune soldat prendre à pleines mains ces papiers et les jeter dans un bidon placé à côté de son poste avant d’y mettre le feu. Que d’heures perdues pour de supposés contrôles ! Sans commentaires !

La batterie de cuisine était fort modeste, plus modeste que tout ce qu’on peut imaginer, les couteaux ne coupaient même pas et il n’y avait que deux feux de format moyen avec lesquels il fallait nourrir seize à dix-huit personnes. Un véritable défi ! La nourriture était peu variée mais elle était proposée en quantité avec produits de la saison : riz, lentilles, pois chiches, pommes de terre, pâtes, tomates, oignons, carottes, concombres, haricots, œufs, yaourt, thon, charcuterie (« lomo de iguana »), confiture d’abricots, pain (pita), galettes de sésame et, bien sûr, du thé. Les fruits : pommes et pastèques. Si quelqu’un avait des problèmes d’estomac, on se procurait des bananes (très chères). On achetait à l’occasion à Manbij du poulet grillé et, parfois, la femme d’Abbas, Guarda, nous préparait des boulettes de viande hachée accompagnées de boulgour. Abbas s’amusait à placer dans l’une d’elles une bonne dose de sel et la cachait au milieu des autres. Lorsque l’un de nous croquait dedans, courait cracher sa bouchée et se laver la bouche, Abbas était aux anges. Mais un jour, ce dernier engouffra l’une de ses boulettes bien salées par mégarde, ce qui provoqua un fou rire général et le mit en colère.

Mon incorporation à l’équipe archéologique de Murcia fut déclenchée par l’apparition au cours de la précédente campagne de fouilles d’un sarcophage hellénistique en céramique ainsi que je l’ai dit, un sarcophage qui avait été réenterré afin d’être protégé. En le redécouvrant, on le trouva brisé en nombreux morceaux et les morceaux dont on se saisissait se fragmentaient à leur tour. Mon travail pour cette première campagne de fouilles consistait à conditionner l’ensemble afin que nous puissions l’extraire et le porter à la mission, d’un bloc, en attendant de le restaurer l’année suivante.

Tout fut très compliqué et dès le début :

Faire venir d’Espagne le polyuréthane expansé, indispensable à la protection du sarcophage au cours de son extraction et son transport. Au début, la police syrienne refusa l’entrée dans le pays des bidons contenant ce produit. Après deux voyages de notre village à la capitale, la pauvre interprète, Rocío, fondit en larmes considérant notre impuissance en dépit des reçus parvenus à la douane et à notre nom, avec les références du laboratoire en bonne et due forme. Ses pleurs finirent par attendrir le cœur de l’administration qui nous autorisa à emporter le précieux produit.

La caisse en bois que nous avions commandée à Manbij était trop grande pour que nous puissions remplir les vides entre le sarcophage et cette caisse et, ainsi, empêcher qu’il ne bouge ; et nous dûmes trouver toutes sortes de subterfuges afin d’économiser un peu de ce précieux produit : des seaux, des sacs en plastique remplis de diverses choses, etc.

La colle Imedio dut être remplacée par de la colle UHU, ce qui ne donna pas des résultats vraiment satisfaisants.

L’odyssée pour acheter à Manbij des litres d’acétone afin d’élaborer la colle, couvrir de gaze le sarcophage et, ainsi, maintenir correctement les fragments entre eux.

Je pourrais ajouter que, suite à une inattention de ma part, l’un de nos ouvriers vola de très efficaces ciseaux espagnols que j’utilisais pour couper la gaze. A partir d’alors nous dûmes faire usage (avec une efficacité douteuse) de ciseaux d’écoliers genre Todo a 100, les seuls que nous ayons pu nous fournir.

Le moment phare fut sans aucun doute celui de l’extraction et du transport du sarcophage à notre mission.

Une petite avancée. Nous restâmes tout l’après-midi et le soir sur le champ de fouilles en nous efforçant d’avancer le travail. Dina (la commissaire du Gouvernement syrien pour notre mission) puis le reste de l’équipe arrivèrent sur le champ de fouilles vers deux heures du matin alors que nous avions terminé de protéger et d’extraire le sarcophage. Ces heures de la nuit avaient permis au polyuréthane de prendre lentement et de ne pas s’affaiblir pour cause de chaleur excessive. A défaut d’une tenue protectrice, nous avions improvisé en nous couvrant les bras et les mains de sacs en plastique maintenus par des rubans adhésifs. Nous portions également des masques. Aux garçons de l’équipe s’étaient adjoints quelques curieux qui ne comprenaient vraiment pas ce que nous faisions là à une telle heure et, plus généralement, ce que nous faisions.

Nous avions dégagé la terre de part en part sous le sarcophage tout en l’étayant. Le sarcophage avait des dimensions telles que la longueur de nos bras tenant un pic suffisait à peine à le dégager de la terre. Ajoutez à ces difficultés l’émotion que donnaient l’obscurité à peine trouée par la lumière famélique du groupe électrogène et la crainte de voir surgir une bestiole aussi redoutée que le scorpion ou l’« acra », un nom qui suffisait à nous donner la chair de poule. Il faut dire que chaque année, dans notre petit village, quelque dix enfants mourraient à cause des scorpions. Et je n’évoquerai pas d’autres bestioles dignes des films de Steven Spielberg. L’opération se déroula cependant sans incident et nous pûmes retirer le sarcophage sans provoquer la moindre cassure. Le polyuréthane avait mis le temps calculé à se durcir. De solides garçons chargèrent, transportèrent et déposèrent la caisse dans la camionnette de la mission. La restauration du sarcophage était laissée pour l’été suivant.

 

Le sarcophage 

 

Avec cette technique novatrice employée pour extraire d’un bloc des pièces archéologiques d’un format considérable, je fus invitée à écrire un manuel de restauration destiné à être traduit en arabe et publié par l’Instituto Cervantes de Damas. Je mis toute l’année suivante à l’élaborer ; et je crains qu’il ne dorme encore dans une imprimerie de Beyrouth. Cette même année, je travaillai également avec une équipe à la restauration et muséalisation du sarcophage au Musée national d’Alep, ainsi qu’à celles du trésor fondateur d’un temple de l’Âge du Bronze, composé de plus de cent objets : coquillages, alabastres, etc., ce qui nous obligea à réaliser un moule de chacun d’eux. Les originaux furent destinés à une exposition permanente au Musée national d’Alep qui reçut également une réplique en plâtre ou en résine de chacun d’eux. En Espagne, nous pûmes rapporter les moules et quelques pièces de céramique incomplètes. Le tout fut déposé à I.P.O.A. (Instituto del Próximo Oriente Antiguo), dépendant de la Universidad de Murcia, et servirait aux professeurs et élèves pour des travaux pratiques et des expositions temporaires sur La Misión Española de Arqueología en Siria.

Peut-être vaut-il la peine d’évoquer quelques-unes de nos aventures. La première, lorsque les garçons louèrent une barque en laiton (toutes les barques étaient en métal et à fond plat, ce qui les faisait ressembler à de grosses boîtes de conserve) pour visiter les grottes avec inscriptions. Le propriétaire de la barque n’avait pas bien calculé la quantité de combustible nécessaire pour l’aller-retour. Arriva ce qui devait arriver : le moteur s’arrêta et le courant poussa la barque de l’autre côté du fleuve. Ses occupants ne pouvaient pas l’abandonner par crainte du vol – elle était essentielle pour son propriétaire. Sur les indications de ce dernier, tous se mirent à l’eau pour la faire passer de l’autre côté, dans l’obscurité et en luttant contre le courant, en s’aidant des îlots et pierres qui affleuraient. Les eaux de l’Euphrate étaient très froides ; de plus, elles cachaient de très nombreux trous et Jesús, notre photographe, tomba presqu’aussitôt dans l’un d’eux. Son frère, José, le topographe, se précipita sur lui et le tira par les cheveux. Jesús était en hypothermie et ne réagissait plus. On finit par le placer dans la barque, en s’efforçant de le réanimer tout en continuant à la pousser vers l’autre berge. Parvenue sur l’autre berge, l’équipe laissa la barque à son propriétaire et demanda l’asile dans une petite maison d’adobe des environs. Le spectacle était inhabituel pour ces Bédouins, avec ces étrangers tapant à leur porte, tard dans la nuit, trempés et à moitié nus – ils avaient enveloppé Jesús dans leurs chemises. Les Bédouins firent honneur à leur tradition d’hospitalité et leur offrirent du thé chaud. A la mission, nous étions inquiets (il n’y avait alors pas de téléphones mobiles) ; aussi nous les accueillîmes avec soulagement. J’avais préparé une soupe odorante et savoureuse qui acheva de les réconforter.

L’autre aventure survint l’année suivante, une aventure elle aussi en rapport avec l’Euphrate. Le débit de l’Euphrate avait considérablement augmenté, faisant de Tell Qaraq Qusaq une petite île. Nous voulions y accoster pour voir dans quel état se trouvaient les fouilles archéologiques après trois années d’inactivité – la dernière campagne remontait à l’an 2000. A cet effet, nous prîmes contact avec un Bédouin. Nous ne voulions en aucun cas tenter l’opération de nuit mais tôt le matin, ce qu’il accepta sans problème. Il nous attendait avec sa barque à l’heure convenue. Nous montâmes tous à bord puis il nous informa qu’il n’avait pas de carburant. Nous lui donnâmes que l’argent. Il disparut. Après un moment qui nous sembla une éternité, il réapparut avec un garçon portant précautionneusement et à deux mains un grand sac en plastique transparent plein d’essence. Nous sortîmes tous de la barque. Il ouvrit le bouchon du réservoir mais le sac étant bien trop grand pour pouvoir faire couler le précieux liquide, le gamin, sans y penser à deux fois, y donna dans un coin un coup de dent faisant ainsi un petit trou par lequel s’écoula un filet d’essence que l’homme dirigea au-dessus de l’orifice. Nous partîmes avec une heure de retard et arrivâmes sur le lieu des fouilles au coucher du soleil, lorsque le ciel commençait à prendre une belle teinte rougeâtre. Le Bédouin nous dit quelque chose d’incompréhensible et disparut avec sa barque, laissant six Espagnols perplexes sur un îlot séparé de cinq cents mètres de la berge par des eaux glacées, parcourues de forts courants, avec un peu partout de dangereux trous. Nous mîmes à profit ce temps pour prendre des photographies et explorer l’endroit. Alors que la nuit était tombée, notre Bédouin réapparut avec sa barque, ses filets et le produit de sa pêche : il était pêcheur et avait simplement mis à profit notre expédition pour attraper du poisson.

Nous avons visité Tell Qaraq Qusaq une fois encore, en 2008, et avec le même homme. Nous n’avons pas eu de problème avec lui mais avec les militaires qui surveillaient l’unique pont du secteur sur l’Euphrate. Alors que nous débarquions, ils nous attendaient leurs armes pointées sur nous en criant « Que faites-vous ici ? » Nous avions la chance d’avoir un guide local qui sût les calmer et nous sortir d’une situation désagréable. Tout se passa si vite que je n’eus pas de temps d’avoir peur ni même de réaliser que ces soldats, presque des enfants, nous pointaient avec de vraies armes et que nous n’étions pas dans un film.

Nous nous rafraîchissions chaque jour dans le fleuve, généralement l’après-midi, parfois plus tôt, au plus fort de la chaleur lorsqu’elle était vraiment suffocante. La première année, des archéologues se baignèrent en maillot de bain ; mais considérant l’émoi causé parmi les villageois, les hommes surtout, le maire (murtal) prit contact avec le responsable de ce groupe d’archéologues, Gonzalo Matilla Seíquer, afin de lui faire savoir que ce genre de comportement ne devait en aucun cas se répéter. A partir de ce moment nous dûmes tous, à commencer par les femmes, nous baigner habillés (bluejeans et chemisettes). L’avantage est que tout en nous rafraîchissant nous savonnions et rincions nos vêtements directement sur nous. Ils étaient secs en dix minutes et, ainsi, nous nous économisions des efforts.

Le poisson de l’Euphrate est de grande taille, fade et avec d’énormes arêtes. Des pêcheurs utilisent des filets mais, en général, ils font usage de la dynamite. Le pêcheur sur l’Euphrate emporte avec lui de petites cartouches qu’il allume et lance dans la direction des poissons sitôt qu’il en aperçoit à sa portée. Il ne recueille que ceux qui n’ont pas été trop endommagés par l’explosion. Notre garde, Abbas, nous rapporta, mort de rire (?!), que l’un de ses voisins avait mis trop de temps à lancer sa cartouche et qu’il s’était arraché la main.

Lorsque nous faisions le plein, que ce soit en taxi ou avec la camionnette de la mission, il n’était pas interdit de fumer et, de fait, presque tout le monde fumait. Par ailleurs, on laissait généralement le moteur tourner. De plus, le propriétaire du véhicule (avec éventuellement l’aide des passagers) le secouait violemment, y compris à coups de pied, afin de – théoriquement – faire entrer plus de carburant dans le réservoir. Nous ne descendions pas du véhicule et nous convainquions (avec des rires nerveux) que si une explosion se produisait, peu importait que nous fussions à l’intérieur ou à l’extérieur. Dans le même genre, nous avons pu observer leur façon de manipuler les bonbonnes de gaz dans les rues en pente : ils les laissaient rouler, sans presqu’aucun contrôle.

Nous recevions parfois la visite d’archéologues et de membres d’autres missions étrangères, Japonais, Belges, etc., et plus souvent de Catalans qui se trouvaient à peu de kilomètres de notre mission. Lorsqu’ils s’aperçurent que nous avions des toilettes, ils n’hésitèrent pas à venir à pied nous saluer et… satisfaire leurs besoins naturels. Plaisanterie mise à part, il était toujours agréable de recevoir des visites, toutes inattendues puisqu’il leur était impossible de nous avertir. On commentait les nouvelles découvertes sur les champs de fouilles. Il nous arrivait de prendre le thé accompagné de galettes au sésame et au miel (peut-être est-ce la nourriture qui me manque le plus) tout en partageant des anecdotes survenues dans notre entourage et polémiquant afin de savoir laquelle était la plus divertissante ou la plus étrange pour notre mentalité d’Occidentaux.

Quelques-unes de ces anecdotes. L’ouvrier qui avec sa paye se cherche une nouvelle épouse. Celui qui se rend en fin de semaine à Serryn où des prostituées kurdes proposent différents services selon l’âge du client ou selon qu’il est marié ou célibataire. Les problèmes gastriques dus à l’eau ou aux nourritures si épicées. L’ouvrier piqué par un scorpion qu’il a fallu emmener en urgence chez un médecin, à Serryn, à cinq kilomètres de notre village. L’homme qui a fait irruption en pleine la nuit, angoissé parce que sa femme accouchait alors que l’enfant se présentait par le siège. La sage-femme avait déclaré qu’elle ne pouvait rien faire. A ce propos, je me souviens que nous avions placé en toute hâte des matelas à l’arrière de la fourgonnette, avec le mari, Gonzalo et notre interprète Rocío, et avions foncé à Manbij afin de faire pratiquer une césarienne, les frais d’hospitalisation étant à la charge de la mission. L’opération s’était passée sans problème et, le lendemain, le père tout ému nous apporta un poulet rôti et une boîte de bonbons. Il me faut préciser que lorsqu’on veut honorer quelqu’un dans cette région, on lui sert un poulet rôti. Quant aux bonbons, ils étaient un luxe presqu’inconnu qu’il fallait acheter à Manbij.

Lorsque la chaleur est suffocante, les familles dorment à la belle étoile sur une structure en métal ou en bois où elles disposent sommiers et couvertures. Cette plateforme est pourvue d’une petite barrière afin que les enfants ne tombent pas. Pourtant, un jour, le petit d’Abbas tomba. Je me souviens de l’angoisse de la mère, Guarda, pensant à la correction que son mari allait lui donner pour sa négligence. José et Jesús s’occupèrent de l’enfant dont la blessure laissait quasiment voir le crâne. Le petit qui n’avait que trois ans ne se plaignit même pas lorsqu’ils lavèrent et désinfectèrent la blessure avant de placer des points de suture. Des larmes coulaient parfois sur ses joues mais pas une plainte ne lui échappa.

 

Lorsque la chaleur est suffocante, les familles dorment à la belle étoile sur une structure en métal ou en bois où elles disposent sommiers et couvertures

 

Olivier Ypsilantis

Posted in Misión Española de Arqueología | Leave a comment