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Le judaïsme et la guerre – 2/2

La victoire est la marque de l’accord entre Yahvé et son peuple ; la défaite est un châtiment infligé par Yahvé à son peuple accusé de s’être détourné de Lui et de n’avoir pas respecté une Alliance jugée inviolable. Les prophètes interviennent alors que les Hébreux en se sédentarisant ont adopté des coutumes étrangères, incompatibles avec l’Alliance.

Des menaces immenses se précisent autour des royaumes juifs, des menaces venues des puissants empires de Mésopotamie. Les oracles se multiplient, la colère de Yahvé est grande et le châtiment approche. Ceux d’Osée (fin VIIIème siècle) sont de ce point de vue significatifs. Ils précèdent de peu la prise de la Samarie par les Assyriens. Les prophètes frappent puissamment les imaginations : les grands rois païens d’Assyrie et de Babylonie sont les instruments par excellence de la colère de Yahvé. Mais une fois que ces grands rois ont soumis la terre des Hébreux, et se comportent en impies brutaux, les oracles se retournent contre eux. Tous les prophètes sont pris dans une formidable tension : ils s’élèvent durement contre le peuple d’Israël et l’invitent à ne jamais oublier l’Alliance ; mais ils aiment ce peuple qui est le leur, ils l’aiment sans réserve et ne pourraient admettre son effacement sous les poussées des nations païennes. Pour bien se pénétrer de ce fait, il faut lire et relire plus particulièrement Jérémie et Ézéchiel, contemporains de la chute de Jérusalem et de son Temple. Nous pouvons également évoquer le pacifisme prophétique, un pacifisme qui n’exclut pas la violence et qui n’a que peu à voir avec le pacifisme d’aujourd’hui. Le prophète Osée est de ce point de vue particulièrement éloquent. Il ne s’agit pas de nier le bien-fondé des guerres mais d’œuvrer à la primauté du spirituel (Yahvé) sur le matériel (les humains). Le saut est considérable et un principe nouveau est posé : ce n’est plus la force de l’épée maniée par les Hébreux qui est la principale manifestation de l’aide apportée par Yahvé à son peuple mais la primauté des qualités spirituelles – de ses armes spirituelles.

Les prophètes pouvaient se heurter à la raison d’État. On se souvient des déboires de Jérémie qui invitait à grands cris Jérusalem à se rendre à Nabuchodonosor et ses troupes chaldéennes. Jérémie sera emprisonné car accusé de porter préjudice au moral des défenseurs et de la population de Jérusalem.

Les prophètes sont des pessimistes et se montrent volontiers agressifs. Mais un optimisme profond circule sous leur rude écorce. Relisons Osée et Isaïe, Isaïe qui évoque les épées faites socs et les lances faites serpes.

A mesure que les souffrances s’accumulent et culminent avec la destruction du Temple de Jérusalem même Jérémie, le plus inflexible des prophètes, proclame le relèvement à venir d’Israël et évoque une nouvelle Alliance. Ézéchiel déporté à Babylone annonce à ses compagnons d’infortune la destruction de Jérusalem, un châtiment divin ; mais après la chute de cette ville, il annonce la restauration d’Israël sur ses terres et sa reconnaissance par toutes les nations. Ézéchiel, un mouvement entre les destructions qui guettent Israël et l’annonce de sa restauration. Ézéchiel et ses oracles contre Israël (communs aux prophètes d’avant l’Exil) mais aussi l’espoir des temps de paix et enfin une grande guerre à la fin des temps. Ézéchiel annonce un cycle qui culminera à partir du IIème siècle av. J.-C. (voir en particulier le Livre de Daniel).

Ces visions eschatologiques (dans lesquelles s’inscrivent les apocalypses) sont liées aux troubles politiques et sociaux en Palestine au début de notre ère. L’attente du Messie se précise et c’est dans ce contexte que va naître le christianisme.

Yahvé est un Dieu guerrier. Moïse le proclame après le passage de la mer Rouge et la disparition des poursuivants égyptiens dans les eaux. Par l’Alliance conclue avec le peuple d’Israël, Yahvé est Son protecteur. Les divinités mésopotamiennes étaient pareillement envisagées par leurs peuples respectifs. On peut comparer les récits de guerres assyriens aux récits bibliques. La tradition hébraïque (voir l’aspect rituel) s’inscrit dans le contexte de son époque. Yahvé est un guerrier mais pas plus que les divinités protectrices des peuples du Proche-Orient et du Moyen-Orient d’alors.

Mais Yahvé guerrier n’est pas que maître du champ de bataille, il est aussi maître de l’Univers – il peut se porter au secours de son peuple par des moyens surnaturels – par exemple une pluie de pierres. Yahvé est un guerrier dans la mesure où il est à l’origine du Cosmos – de l’ordre du monde. Yahvé s’élève contre le chaos primordial, le Léviathan, le serpent marin. Yahvé n’est pas simplement tout puissant, il est saint, soit une force qui dépasse la compréhension humaine. Les calamités naturelles et la guerre manifestent sa toute-puissance. Les prophètes reprennent cette crainte populaire et affinent les raisons de la colère divine, les raisons d’une sainte colère. Les prophètes se saisissent de la terreur superstitieuse qui saisit le peuple juif (et tout peuple) face à la puissance des forces de la nature mais ils y introduisent la responsabilité humaine : Israël est coupable, Israël a trahi l’Alliance, Israël a commis l’injustice, etc., en conséquence, Israël est puni. Tous ces aspects du caractère guerrier de Yahvé (protecteur de son peuple / maître de l’Univers / représentant des forces naturelles) ne diffèrent en rien de ceux du caractère guerrier des autres divinités de l’Orient sémitique d’alors.

Mais il y a plus, car alors comment expliquer la postérité incomparable de la religion d’Israël ? Les germes du monothéisme sont probablement présents dès les débuts d’Israël avec cette intransigeance particulière. Dans ses guerres saintes, Israël ne nie pas l’existence des dieux étrangers et ne cherche pas à les annexer – une pratique alors courante. Il s’agit d’affirmer la supériorité de Yahvé (sans chercher à convertir les païens) et permettre au peuple hébreu de vivre sur la terre qui lui a été promise.

La spécificité monothéiste s’accentue sous la pression de la pensée prophétique et le développement de la composante morale de la religion est considérable. Les guerres se font instrument de la colère de Yahvé mais cette colère procède du comportement des hommes et non de simples caprices divins. Yahvé est belliqueux mais la religion s’humanise et c’est l’un des nombreux apports fondamentaux du peuple juif à l’humanité.

Avec Israël, le Mythe et l’Histoire se fondent l’un en l’autre. Les faits historiques décrivent des situations de l’homme face à Yahvé. L’histoire d’Israël illustre la parole divine ; en conséquence, il s’agit de déchiffrer la volonté divine derrière les événements historiques, à commencer par les guerres.

Au cours de la période de restauration qui fait suite à l’exil en Babylonie, diverses tendances s’affirment dans la communauté juive de retour chez elle. Tout d’abord un vaste mouvement eschatologique (initié par les prophètes) mais aussi le pharisianisme qui se porte sur l’étude et l’interprétation de la Torah. Suite à la destruction du Temple et la dispersion du peuple juif, le pharisianisme va être le ciment du judaïsme. L’interprétation de la Torah ne cesse de s’approfondir dans l’exil, avec prolifération de commentaires. Une tradition orale (véritable exégèse) d’importance égale à la tradition écrite appuie les textes du Premier Testament. Elle est plusieurs fois codifiée (voir notamment le Talmud) et n’est pas moins importante que le Premier Testament. C’est aussi elle qui permettra la survie spirituelle et morale d’un peuple dispersé.

Cet exil de vingt siècles et l’effacement de tout État juif conduisent à une réinterprétation radicale du sens de la guerre où l’agressivité guerrière est sublimée en expériences spirituelles. Et avant même cet exil, cette tendance est notable dans le Premier Testament et en dépit des guerres constantes qui y sont rapportées. Nous pourrions à ce propos évoquer Hillel.

Le judaïsme est aussi et depuis ses débuts un effort pour se placer du côté de ceux qui subissent les violences. Le message des prophètes et repris par le Talmud : la violence (l’injustice) dans le monde s’explique par une mauvaise interprétation de la Torah. Mais cette interprétation n’est plus suffisante. En effet, les souffrances endurées par le peuple juif, souffrances qui ne cessent de s’accumuler, ne sont pas proportionnées à ses fautes. Certes, les desseins de Yahvé sont insondables mais l’homme a besoin d’un modèle de référence pour ne pas sombrer dans un désespoir à caractère nihiliste.

Le judaïsme va donc s’efforcer de donner une explication aux souffrances juives sans s’en tenir à l’interprétation des prophètes. L’interrogation se porte alors sur le sens du sacrifice d’Isaac par Abraham ainsi que sur celui du Serviteur souffrant du prophète Isaïe. Avec la Shoah, un personnage est activement interrogé par la conscience juive, Job. Cette figure ne donne pas une réponse, elle propose un modèle qui pose la même question : pourquoi un peuple innocent (symbolisé par Job) devient-il la victime de maux qui dépassent infiniment tout ce qui s’est vu jusqu’alors ?

Avec la refondation de l’État d’Israël, un pays qui lutte pour son existence, l’Alliance conclue par Moïse pose d’autres questions au peuple juif et à l’humanité. La proclamation de l’Indépendance de cet État en 1948 s’ouvre sur ces mots : “Eretz Israël est le lieu où naquit le peuple juif. C’est là que se forma son caractère spirituel, religieux et national. C’est là qu’il acquit son indépendance et créa une culture d’une portée à la fois nationale et universelle. C’est là qu’il écrivit la Bible et en fit don au monde. Exilé en Terre Sainte, le peuple juif lui demeura fidèle tout au long de sa Dispersion et il n’a jamais cessé de prier pour son retour, espérant toujours la restauration de sa liberté politique…”

Olivier Ypsilantis

1 thought on “Le judaïsme et la guerre – 2/2”

  1. Merci cher Olivier pour ces réflexions éclairantes!
    Sur le sujet évoqué dans les dernières lignes, je renvoie au livre de Hans Jonas sur “Croire après Auschwitz” (je cite le titre de mémoire)
    Chana tova à toi et à tous tes lecteurs!

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