Notes sur l’art – Le Cahier gris – IX / X

 

En header, « Rhyl Sands » (1854) de David Cox.

 

David Cox (1783-1859) une touche si libre à une époque où elle ne l’était pas tant. Cet aquarelliste se met tardivement à la peinture à l’huile, guidé par William Müller. « Rhyl Sands » (1854) anticipe Eugène Boudin et les Impressionnistes. On ne connaît pas assez David Cox en France.

 

John Martin, the climax of his work, a trilogy of huge canvases : « The Great Day of His Wrath », « The Last Judgement », « The Plains of Heaven ». Les versions gravées et commercialisées de ces œuvres.

 

L’oncle G. a accroché un peu partout dans sa maison, et jusque dans les toilettes, des lithographies qui mettent en scène des chiens avec généralement beaucoup d’esprit. Il me faudrait lui offrir une reproduction de « Dignity and Impudence » (1839), une peinture de Sir Edwin Landseer.

DIGNITY AND IMPUDENCE DOGS

« Dignity and Impudence » (1839), de Sir Edwin Landseer. 

 

Cours en amphi, Histoire de l’art. Avec son élan habituel, Monsieur F.  évoque un peintre qui m’est inconnu, Topino-Lebrun (1764-1801). Quelques repères biographiques. Topino-Lebrun est élève de David. Il aurait commencé « La Mort de Caius Gracchus » à Rome, en 1792, mais aurait été dans l’obligation de l’interrompre. 1793, il se retrouve juré au Tribunal révolutionnaire, notamment au procès de Hébert et des hébertistes puis de Carrier et du Comité de Nantes. En 1795, il aurait pris les armes pour défendre la Convention pendant la journée de Vendémiaire. Il soutient Babeuf en s’abonnant (abonnement de soutien) à son journal, « Le Tribun du Peuple ». 1796, arrestation de Babeuf et démantèlement de la « Congrégation des Égaux » (qui a en tête de rétablir la Constitution de 1793 en renversant le Directoire par l’insurrection). Suite à l’Affaire du Camp de Grenelle, Topino-Lebrun est recherché. 1797, exécution de Babeuf qui après avoir tenté de se poignarder est traîné ensanglanté vers la guillotine. Topino-Lebrun achève en mai « La Mort de Caius Gracchus » qui est exposé en 1798 au Salon de l’an VI. 1801, Topino-Lebrun est guillotiné pour avoir voulu attenter à la vie de Bonaparte alors Premier consul, une accusation parfaitement infondée. Il faut lire la lettre de Topino-Lebrun intitulée : « Topino-Lebrun, non jugé, mais condamné à la peine de mort par le Tribunal criminel de la Seine, le 19 pluviôse à 11 heures du soir ». Bonaparte déclare le jour même de l’exécution qu’il est satisfait de s’être débarrassé de l’« état-major des Jacobins ». Ci-joint, un lien ina.fr rend compte du livre « Guillotine et peinture. Topino-Lebrun et ses amis » édité à l’occasion de l’exposition au Centre Beaubourg, une étrange et dramatique histoire racontée par Alain Jouffroy :

https://www.youtube.com/watch?v=YF5mtlJ41JI

Monsieur F. passe en revue les artistes qui ont participé à cet hommage à partir d’un travail de réflexion sur la peinture d’histoire proposé par Alain Jouffroy. Parmi ces artistes, Erró (avec portrait de Salvador Allende au centre de la composition), Gérard Fromanger (Gracchus Babeuf et Pierre Overney « assassinés par l’appareil d’État qu’ils combattent »), Antonio Recalcati (insiste sur le rapport moral du peintre avec l’histoire, sur le rôle politique de la peinture, la peinture qui est un rapport à l’histoire).

 

En amphi, il est question de François Morellet. Plutôt ennuyeux. Mais, enfin, je suis jeune et me dois donc d’être férocement omnivore, intellectuellement tout au moins  — faire mon miel, butiner… J’écoute donc le conférencier qui me parle d’un homme à peine plus consistant que Daniel Buren qui, lui au moins, a provoqué un petit scandale parisiano-parisien du côté du jardin du Palais-Royal. A mesure qu’avance le cours, je me laisse distraire par le profil d’une étudiante au long cou que mettent en valeur des cheveux coupés court. L’envie de la dessiner, d’interpréter ce profil en haut-relief sur une pièce de monnaie ou une médaille. Le profil, plus révélateur que la face car plus graphique.

 

Gaston Chaissac pourrait être interprété sans difficulté en vitrail, avec ses compositions cloisonnées.

Gaston Chaissac

« A Lili, deux personnages et un animal », Gaston Chaissac – 1950 (gouache sur papier, 20,9 cm x 26,8 cm)

 

Les ateliers des sculpteurs Étienne Martin et Georges Jeanclos (Jeankelowitsch), ennuyeux, terriblement ennuyeux. Rien que du scrogneugneu. Je ne comprends pas que les productions de ce dernier puissent émouvoir, ces petits trucs en terre cuite qui ressemblent à des cacas. Je quitte les lieux sans m’attarder et sans un mot. J’ai hâte de marcher sous le ciel, si beau aujourd’hui. Je me console de toute cette brocante en pensant aux artistes anglais qui interrogèrent le ciel et ses états. Le ciel, tout est là ! Le soir, respiré devant des compositions de Jean Degottex, de Geneviève Asse et de Pierre Tal Coat où l’espace est si généreux.

 

Nicolas Wacker est l’auteur d’un petit livre, d’un guide : « La peinture à partir du matériau brut et le rôle de la technique dans la Création d’Art » en vente à la Librairie de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts (E.N.S.B.A.), 13 quai Malaquais, 75006 – Paris. Il s’agit d’une édition d’auteur. Les cours de Technique de la peinture qu’il dispense avec l’aide de son assistant, Abraham Pincas, un parent de Pascin. Nicolas Wacker (né en 1897) est aussi peintre. Son œuvre est plutôt faible ; mais l’homme extraordinairement sympathique est probablement l’un des meilleurs connaisseurs des techniques de la peinture (supports, pigments, etc.), une connaissance amplifiée et approfondie par la pratique de métiers : Nicolas Wacker a été décorateur, encadreur, il a organisé des expositions, copié des tableaux et en a restaurés. Ce fascicule est devenu un aide-mémoire pour ses élèves. Il est le fruit de nombreuses lectures parmi lesquelles les écrits de Max Doerner, « The Materials of the Artist and Their Use in Painting ». L’idée centrale de ce livre d’une soixantaine de pages : une technique n’est possible qu’à partir de la connaissance du matériau brut. Aujourd’hui Nicolas Wacker m’a guidé dans la technique du glacis (en acrylique). Je ne suis pas peintre mais compte me servir de certaines « recettes » pour des fresques dont je conserve des esquisses dans mes cartons.

Ci-joint, la référence d’une excellente biographie sur cet artiste et pédagogue « Nicolas Wacker peintre 1897-1987 » :

http://www.somogy.fr/livre/nicolas-wacker-peintre?ean=9782850567711

 

Une passionnante lecture, « Ceci est la couleur de mes rêves », des entretiens Joan Miró avec Georges Raillard (Ed. du Seuil, collection « Traversée du siècle »). L’entretien sait donner des livres passionnants entre tous, des livres au dynamisme particulier avec cet échange d’énergie. Ainsi, chez ce même éditeur, dans cette même collection, on peut lire « Une mémoire allemande », des entretiens Heinrich Böll avec René Wintzen. Dans ces deux cas, la proximité avec l’artiste et l’écrivain est physique. De ce fait, le lecteur éprouve une gratitude particulière non seulement à l’égard de l’interviewé mais aussi de l’intervieweur.

 

Rencontré Roland Topor dans un couloir de l’École. Roland Topor, un ancien de cette vénérable institution. J’aurais aimé lui dire quelques mots, mais la timidité… J’aurais aimé lui dire quelques mots d’autant plus que j’avais feuilleté quelques jours auparavant « Les Masochistes ». Roland Topor le cérébral et, de ce fait, le savoureux. Ses trouvailles (cérébrales), un régal. Roland Topor n’est pas un bon dessinateur, rien à voir avec Chaval ou Steinberg, avec Bosc ou Desclozeaux, avec Serre ou Tim. Peut-être aurait-il perdu de sa virulence s’il avait dessiné aussi bien qu’eux. Mais qu’importe ! Roland Topor nous apprend qu’il n’y a pas de frontière dans l’art d’aller trop loin, qu’il suffit pour cela d’avoir un peu d’imagination, d’ignorer le bon goût, de remonter le mécanisme jusqu’à en casser le ressort. Je détaille des portraits photographiques de Roland Topor et pense à Franz Kafka et aux Marx Brothers, à Goucho surtout.

Roland Topor

Roland Topor (1938-1997)

http://www.dailymotion.com/video/xdhui_roland-topor-vous-parle-1_news

 

Un livre dont le titre est déjà tout un programme, « The Englishness of English Art » de Nikolaus Pevsner. J’ai commencé par en considérer chaque image avant d’en entreprendre la lecture. La plus étrange image, une vue intérieure de la cathédrale de Wells : « The most fanciful of all exemples of enforced compartmentalism are the strainer-arches of the crossing at Wells Cathedral », sans oublier la façade de la cathédrale de Lincoln : « The thirteenth-century façade of Lincoln Cathedral set as a screen against the west ends of nave and aisles without any emphasis on their dimensions. »

L’excentricité  anglaise c’est aussi William Blake et le bien moins connu Richard Dadd. L’Angleterre, pays de characters. Les rêveries les plus profondes naissent derrière les façades ordonnées de la bourgeoisie…

Ce livre de Nikolaus Pevsner est riche en propositions étonnantes volontiers élaborées à partir de rapprochements. Il écrit par exemple, à propos du English Garden : « The windy path and the serpentine lake are the equivalent of Hogarth’s Line of Beauty », un ligne que j’ai étudiée, amusé, dans la maison du peintre, à Chiswick, au cours d’un été londonien. Autre rapprochement qui ouvre une porte — une perspective — avec ces deux photographies aériennes placées en regard (au chap. 7, « Picturesque England ») et leur légende : « Royal Palaces: the Louvre, wholly urban and with formal parterres; and Buckingham Palace, a country-house in its grounds transported into the metropolis ». J’insiste, ce livre se boit comme un vin capiteux. Alors que je le referme me vient l’idée d’une série d’articles : « The Spanishness of Spanish Art », « The Frenchness of French Art », « The Portugueseness of Portuguese Art », et ainsi de suite.

Ci-joint, un notice biographique sur ce phénomène (Nikolaus Pevsner) :

https://dictionaryofarthistorians.org/pevsnern.htm

Et en trois parties, « The Reith Lectures: The Englishness of English Art (1955) » :

https://www.youtube.com/watch?v=7K0X6Zb_E24

https://www.youtube.com/watch?v=NlMDMxlL9tk

https://www.youtube.com/watch?v=WaL8Nn7baJY

Une exposition du Laboratoire d’Ethnologie du Muséum d’Histoire Naturelle – Musée de l’Homme, intitulée « Rites de la mort », l’une des plus extraordinaires expositions de ces dernières années, à Paris. J’y retrouve l’ambiance du Musée des Arts africains et océaniens du Palais de la Porte Dorée et cette joie d’apprendre, d’ouvrir des portes et même d’enfoncer des murs pour de nouveaux espaces. Cette exposition émouvante entre toutes répertorie des rites funéraires et nous parle de… la vie.

Roumanie. Voir les recherches de l’ethno-musicologue Constantin Brailoiu. Rites post-mortuaires particulièrement complexes. Par exemple, si le mort est un célibataire, on craint qu’il ne revienne tourmenter les vivantes sous la forme d’un vampire. Aussi lui donne-t-on une conjointe sous la forme d’un sapin que des jeunes de sa génération vont couper dans la forêt. Ils l’ornent de serviettes brodées, de rubans, de fleurs et suivent le cortège, de la demeure du défunt à sa dernière demeure. Ils attendent devant l’église pendant le service funèbre avant de repartir avec le sapin pour le fixer en terre, au chevet de la sépulture. Les diverses formes de la pomana (l’offrande). Par exemple, elle peut consister en une série de dons de nature diverse offerts aux voisins qui ainsi deviennent les substituts du défunt et ont le devoir moral de les consommer et les utiliser. Autre exemple de pomana (puntea mortului) : le défunt ayant des rivières à traverser, on lui consacre une passerelle ou la réfection d’un pont.

Les tombeaux des marabouts (saints du Maghreb, récepteurs et émetteurs de la baraka). L’une des caractéristiques du marabout : il peut s’inscrire dans la descendance de saints antérieurs à l’Islam ; et le lieu même de son tombeau (promontoire, source, etc.) peut avoir été sacré avant l’apparition de l’Islam.

L’au-delà aztèque est déterminé non par les mérites dans cette vie mais par le type de mort, lui-même déterminé dès la naissance. Pour ce peuple qui se sent responsable de la marche du Soleil, le destin le plus enviable est la mort au combat ou sur la pierre des sacrifices. Le cortège de ces morts accompagne la marche du Soleil vers son zénith ; et ce cortège est relayé par celui des femmes mortes en couches qui elles aussi ont combattu — pour donner des guerriers. Ci-joint, un très riche lien intitulé « Les victimes du sacrifice humain aztèque » et signé Michel Graulich :

https://civilisations.revues.org/3401

Les agapes funéraires zoroastriennes. On honore les défunts mais aussi l’histoire profane, comme le jour anniversaire de la destitution du souverain sassanide par les armées arabes, en 651. L’exposition des cadavres, voir la Sibérie et l’Afghanistan (avant l’islamisation). Les tours du silence ne remontent pas au-delà du XVIIe siècle. C’est un système particulièrement élaboré et entièrement écologique.

 

Longue discussion dans l’atelier de gravure avec Jessie Bensimon. Elle grave à la pointe de diamant des scènes à caractère intimiste avec profusion d’étoffes (chemises de nuit, draps, rideaux, tentures) où le modèle semble vivre comme une créature marine dans des fonds sous-marins. On pense à Jules Pascin avec ce traitement léger et liquide. Jessie la discrète. Une élocution, une syntaxe et un vocabulaire très soignés. Parler avec elle est un plaisir avec ce soin apporté à l’expression, avec cette attention soutenue qu’elle vous offre, avec cette diversité des sujets qu’aborde cette femme de grande culture au jugement calme et aigu. L’une des personnalités les plus attachantes de ces années d’études à l’E.N.S.B.A. Il y a peu, au cours d’une promenade Internet, j’ai eu le plaisir de la retrouver ; et devant une presse taille-douce ! :

http://www.dailymotion.com/video/x2ikulr

 

Lorsque je pense « génie », je pense d’emblée : « Albert Einstein » ; mais un autre nom me vient aussi : « Tex Avery », un génie, oui, vraiment ! J’ai autant de plaisir à étudier les propositions cosmologiques du physicien qu’à suivre les aventures de Droopy, de Wolf devenu lubrique voire obsédé sexuel, de Bugs Bunny, de Daffy Duck, de ce chasseur chauve plus bête que méchant (Buck Egghead qui deviendra Egghead puis Elmer Fudd)… J’aime Daffy Duck et Bugs Bunny, deux insolents, arrogants et sûrs d’eux-mêmes. Bugs Bunny, un schnorrer pour reprendre un mot yiddish, soit un marginal astucieux et baratineur. Bugs Bunny aux prises avec Elmer Fudd, ça vaut bien les plus belles propositions de l’astrophysique ! J’aime Tex Avery qui fout sa merde partout, et d’abord chez Walt Disney, et toujours avec un air de garçon bien élevé. Mais j’allais oublier : le premier film de Tex Avery paru à la Metro-Goldwyn-Mayer met en scène Adolf Wolf, soit Adolf Hitler en gros méchant loup (dans « The Blitz Wolf ») face à trois petits cochons décidés à en découdre.

Tex Avery

Une planche de Tex Avery

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis 

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Notes sur l’art – Le Cahier gris – VIII / X

 

En header, une photographie de Hamish Fulton, the Walking Artist, « Northern France » (1977)

 

Et si tout (ou presque tout) l’art contemporain n’était qu’une suite de petits numéros, parfois amusants sur le coup mais vite oubliés comme le sont tous les petits numéros. Cette énorme production est le fait de notre société de consommation et de spectacle. Du déchet, quotidiennement et en quantité. Petits amusements, presque tout : des pots de fleurs de Jean-Pierre Reynaud à Raysse-Beach de Martial Raysse, des « décollages » de Mimmo Rotella aux pneumatiques de Peter Stämpfli, des « tableaux-surprise » de Niki de Saint-Phalle aux néons de Bruce Nauman, du pouce de César aux « emballages » de Christo, des rapprochements d’Erró au paquet de cigarettes Camel de Roland Flexner, des pochettes d’allumettes géantes de Raymond Hains à « l’aliment blanc » de Robert Malaval, de la Merda d’artista de Manzoni aux immenses objets surdimensionnés de Claes Oldenburg, des accumulations d’Armand aux Comics de Roy Lichtenstein, des sérigraphies d’Andy Warhol aux « environnements » de Georges Segal, etc., etc., etc.

Ces considérations ne sont pas condamnation, mais simple compte-rendu sur un mode amusé. Le lecteur l’aura compris. J’étudie avec avidité, une avidité jeune et amusée, passant d’une œuvre du Quattrocento à l’Arte Povera, du cubisme à la Figuration Libre, et ainsi de suite. Mais ne vais-je pas finir dégoûté par mon appétit, par mon omnivorisme ? Ce que je n’ai pas dit : j’éprouve à l’égard de certains de ces artistes et de leurs trouvailles une authentique tendresse.

 

Les toiles libres (dépourvues de châssis) de Claude Viallat avec répétition systématique d’un motif. La multiplication des supports à partir de 1975 : stores, draps, vêtements, parasols, bâches, etc.

 

Georges Vantongerloo (1886-1965) fut le premier à faire passer les recherches du néoplasticisme des deux dimensions à l’expression volumétrique. Son influence aussi discrète que certaine sur les courants les plus avancés de l’architecture des années 1920-1930.

 

Il y a quelques années, j’ai fait des cauchemars probablement inspirés de « Chambre 202 – Hôtel du Pavot » de Dorothea Tanning et, dans une moindre mesure, de « l’aliment blanc » de Robert Malaval. Le surréalisme de Dorothea Tannning m’inquiète beaucoup plus que celui de son époux, Max Ernst, un surréalisme somme toute aimable. La pire des inquiétudes est bien celle qui procède du quotidien, de la banalité. C’est pourquoi « The Shining » de Stanley Kubrick reste à mon sens le plus angoissant des films, et de loin. Autre cauchemar (à la limite du cauchemar) : une séquence inspirée du « Déjeuner en fourrure » de Meret Oppenheim.

Dorothea Tanning

Dorothea Tannning, « Poppy Hotel, Room 202 »

 

Je ne cesse d’y revenir car cette exposition au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (du 14 octobre au 30 novembre 1980) reste l’une des plus belles expositions que j’ai pu voir dans cette ville, une exposition dédiée à Stravinsky dont je connais peu la musique, Stravinsky que je connais surtout par le petit livre que lui a dédié Charles-Ferdinand Ramuz, « Souvenirs sur Igor Stravinsky ». Je reviens volontiers par le souvenir dans cette exposition (aidé par le catalogue), un délice, avec cette collaboration d’artistes à la palette joyeuse parmi lesquels Larionov et Gontcharova, sans oublier Alice Halicka et ses projets de costumes.

 

Célébrants de la mémoire, Daniel Spoerri et Christian Boltanski, deux artistes qui me sont apparus d’emblée comme des intimes. Je ne savais pas qu’ils étaient juifs. Le fait qu’ils le soient explique-t-il (au moins en partie) qu’ils me soient intimes ? Les Juifs, le peuple de la mémoire par excellence.

 

Un rapport d’ambiance entre certaines œuvres de Jannis Kounellis et Andrei Tarkovski, à commencer par son avant-dernier film, le sixième donc, « Nostalghia » (Ностальгия).

 

Avec Hamish Fulton, the walking artist, je suis chez moi, vraiment chez moi. Ses photographies sont autant de pages d’un journal. Et je pense à ce livre beau entre tous, « Sur le chemin des glaces » de Werner Herzog. Imaginer une collaboration Hamish Fulton – Werner Herzog.

 

L’influence de Jules Bastien-Lepage sur les peintres anglais de sa génération. J’ai découvert (non sans surprise) ce peintre à l’occasion d’un de mes premiers voyages en Grande-Bretagne, à l’Aberdeen Art Gallery and Museums, avec « Going to school ».

 

Les magnifiques dessins (beaucoup de sanguines) de John William Waterhouse. Entrer John William Waterhouse drawings sur Google puis se mettre en mode « Images ». Quelques trois-quarts, beaucoup de profils.

 

On peut se moquer du métier au nom de l’instinct (beaucoup d’étudiants donnent encore dans le genre, l’héritage de Mai 68 probablement), il n’empêche que je me sens bien, très bien même, chez Sir Lawrence Alma-Tadema. A ce propos, je me souviens des réprobations prolongées venues de l’amphithéâtre lorsque Bruno Foucart, ce passionné de XIXe siècle, confessa (timidement et après avoir pris des précautions) sa passion pour Jean-Léon Gérôme.

 

Déception. J’aurais pu participer à l’exposition « Le siècle de Kafka » (1984) qui se tient au Centre Georges Pompidou ; une vitrine aurait pu m’être réservée mais Mr. R. était en voyage et n’a pu m’avertir. J’aurais pu présenter les trois portraits à la mine de plomb et le portrait à la pointe sèche, ce dernier inspiré de la photographie de l’écrivain que je préfère (prise en 1906). Sur cette photographie, on le voit souvent seul, en col dur et chapeau melon ; mais l’image complète (je l’ai découverte il y a peu, en page 51 de la somme iconographique élaborée par Klaus Wagenbach, chez Pierre Belfond, 1983) le montre avec une main sur la tête d’un gros chien, à côté de la serveuse Hansi Julie Szokoll, ainsi que le précise la légende. Le mot « serveuse » serait bien pudique…

L’exposition « Le siècle de Kafka » est annoncée par un grand portrait de Karel Appel accroché à la façade du Centre Georges Pompidou. Les portraits de David Levine (Franz Kafka est dessiné avec d’immenses oreilles en pointe), leur modelé suggéré par de fins entrecroisements à la plume. Les illustrations de Louis Mitelberg (Tim) pour les « Œuvres complètes » de Franz Kafka (en huit volumes au Cercle du Livre Précieux, Paris, 1968), des dessins au trait arachnéen. Une communauté d’ambiance : les écrits de Franz Kafka, les sculptures d’Alberto Giacometti, les dessins d’Alfred Kubin — une liste à compléter.

 

Karel Appel, Kafka

Le portrait de Kafka par Karel Appel

 

L’oncle préféré de Franz Kafka, Siegfried Löwy, médecin de campagne. Ses amis intimes, Max Brod, Felix Weltsch et Oskar Baum. La rencontre (déterminante) à l’automne 1911 avec une petite troupe d’acteurs de Varsovie (voir Isaac Löwy). Parmi les flirts de Franz Kafka, Margarethe Kirchner, fille des gardiens de la maison de Goethe, à Weimar (juillet 1912). Grete Bloch (morte en déportation), amie de Felice Bauer, son rôle central dans l’affaire des fiançailles. Puah Ben-Tovim, venue de Jérusalem faire ses études à Prague  donna des leçons d’hébreu à Franz Kafka. Ci-joint, une notice biographique sur cette femme ; titre : « Literary Footnote; Kafka’s Hebrew Teacher » :

http://www.nytimes.com/1981/08/16/books/literary-footnote-kafka-s-hebrew-teacher.html?pagewanted=all

Février 1921, il rencontre Robert Klopstock. Dora Dymant. Lire la préface de Jorge Luís Borges à ses traductions de récits de Franz Kafka réunies sous le titre « La Metamorfosis ».  Les séquences pour « Le Procès » réalisées sur des écrans d’épingles (pinboard) par Alexandre Alexeïeff, en 1962. Ci-joint et respectivement, l’un de ses chefs-d’œuvres, une interprétation du « Nez » de Gogol (1963), et « Une nuit sur le Mont-Chauve » (1933), musique de Moussourgski (réalisés avec la collaboration de sa femme, Claire Parker, inventrice du procédé) :

https://www.youtube.com/watch?v=AGsI921LzFM

https://www.youtube.com/watch?v=13FQ1wvxVHs

Chez les R., dans leur maison de Fontenay-aux-Roses. Au mur, dans le salon, une belle matrice en cuivre d’Alexandre Alexeïeff. Par la fenêtre, le pavillon où vécut Paul Léautaud, le vieux filou qui se faisait faire des gâteries par Marie Dormoy dans les bureaux du Mercure de France. Déjeuné avec Wolfgang Gafgen. Homme fort sympathique mais œuvre ennuyeuse, bien que de qualité (voir ses dessins et gravures). Même remarque pour Mario Avati (voir ses manières noires), également rencontré chez les R.

Franz Kafka, communauté d’ambiance ou air de famille… Et je pense aux moulages de George Segal, aux emballages (de mannequins) de Christo, aux bétonnages de Wolf Vostel… Et je pourrais en revenir à Ipoustéguy. Les dessins de Franz Kafka. Sa très belle écriture, son élégance.

 

Aujourd’hui, tout l’art contemporain me fatigue — m’amuse mais me fatigue. Ce n’est qu’une fatigue passagère, bien sûr. Mes énergies se réorganisent. Je vais partir me reposer chez moi, en Crète, avec l’art égéen, avec ces peintures simples, fresques ou peintures sur vases, avec ces oiseaux qui volettent entre des fleurs que portent de longues tiges souples.

 

Chez Arsène Bonafous-Murat (15 rue de l’Échaudé). Je me suis perdu dans les splendeurs du noir et blanc d’estampes rangées dans ses cartons, dans le regard d’élégantes d’Edgar Chahine, de James Tissot et de Paul César Helleu (voir ce qu’en dit Marcel Proust). Je pourrais dire que j’ai fait une partie de mon éducation chez ce grand monsieur qui n’hésite pas à sortir des merveilles de ses réserves, simplement parce qu’il devine un amoureux de l’estampe, du noir et blanc. Parmi ces rares marchands d’art amoureux de ce qu’ils proposent à la vente, il me faut aussi évoquer Jean-Pascal Léger, éditeur et directeur de la Galerie Clivages (46 rue de l’Université) avec lequel j’évoque Tal Coat que nous aimons pareillement.

Ma tristesse en lisant ce qui suit dans un numéro de 2011 du magazine « Connaissance des Arts » : « Disparition d’Arsène Bonafous-Murat. Le collectionneur et marchand d’estampes Arsène Bonafous-Murat s’est éteint le 18 avril dernier, à l’âge de soixante-dix-sept ans. Passionné de gravures du XVe siècle à nos jours et amoureux des techniques traditionnelles d’imprimerie, il était installé depuis 1977 à Saint-Germain-des-Prés. Dans l’immeuble où fut créé le Mercure de France, au 15 de la rue de l’Échaudé, il éditait régulièrement des catalogues consacrés à l’art de la lithographie ainsi qu’à des artistes contemporains comme Érik Desmazières ou Jürg Kreienbühl. »

 

Plus j’étudie l’histoire de l’art en Angleterre plus ce pays m’émerveille, ce pays dont j’aime tant la langue, une langue qui allie poésie et technique, l’esprit celte, latin, scandinave et germanique, une langue qui explique une certaine supériorité…

William Morris fut l’un des représentants de ce génie. Cet homme s’efforça lui aussi vers l’art total, comme les frères Adam, avec ses ateliers (vitraux, papiers peints, étoffes de tentures, tapisseries de haute lisse, tapis, etc.). Sa vision le porta également vers l’imprimerie, l’architecture du livre (voir l’impression des livres de Chaucer). William Morris ne fut pas seulement un artiste et un théoricien (un homme engagé) mais aussi un chef d’entreprise. Cet homme fut un géant digne de la Renaissance, un homme total. Étudier l’influence de John Ruskin (voir le renouveau esthétique qu’il prône entre 1843 et 1860) sur William Morris. Sa vision de l’artisan, son attitude par rapport à la machine qui dans l’industrie marque selon lui, John Ruskin, un progrès mais aussi un recul, etc. Pour avoir une idée assez complète des réalisations de William Morris, se rendre au Victoria & Albert Museum (V&A) et lire « News from Nowhere » (1891).

 

William Morris

L’un des innombrables motifs décoratifs conçus par William Morris

 

(à suivre)

 Olivier Ypsilantis

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Notes sur l’art – Le Cahier gris – VII / X

 

En header, Wallfahrtskirche St. Jakobus (1684) à Biberbach, de Dominikus Zimmermann.  

 

Encore un air de famille avec cette extrême élégance (par élancement, par étirement) des corps : George Minne et Wilhelm Lehmbruck. Autres corps pareillement élégants, ceux d’Archipenko. Ci-joint, la caméra tourne autour d’un torse féminin de ce sculpteur d’origine ukrainienne :

https://www.youtube.com/watch?v=8kjgNWVP3lE

 

Ambiance névrotique, Bruxelles et Prague début XXe siècle. En Belgique, cette ambiance à la fois somptueuse et étouffante peut être symbolisée en littérature par « Bruges-la-Morte » de Georges Rodenbach ; et en art par Fernand Khnopff et Jean Delville (pour ne citer qu’eux), ce dernier étant le plus fervent disciple belge de Sâr Mérodack Joséphin Peladan (Joséphin Peladan). J’ai découvert Jean Delville lorsque j’étais enfant, dans une revue, avec « Orphée mort » (1893). La tête du poète est placée dans une lyre sur laquelle retombe sa chevelure. La composition baigne dans une lumière marine (bleutée) et lunaire.

Michel Delville

Une composition de Jean Delville (1867-1953) 

 

Week-end au Grand-Duché du Luxembourg (février 1983). Visite du Musée d’histoire et d’art du Luxembourg. Un artiste que je ne connaissais pas domine tous les autres, Joseph Kutter (1894-1941). Ci-joint une brève présentation des œuvres de cet artiste dans ce musée :

https://www.youtube.com/watch?v=sEMEDGDlj8Y

 

Un air de famille encore : le tchèque Joseph Šíma et l’anglais Paul Nash, entre certaines de leurs œuvres tout au moins. Joseph  Šíma, les promenades de l’enfance au monastère de Kuks (en Bohême où il est né) et ses environs (dont la forêt de Bethlem) peuplés de sculptures de Matthias Braun. Révélation : entre Hendaye et San Sebastian, il voit la foudre incandescente errer lentement sur la pente d’une vallée. C’est au cours d’un séjour en 1924, chez Pierre Jean Jouve, au-dessus du lac de Lugano, à Carona, que Šíma reçoit un soir de tempête une autre révélation. Joseph Šíma s’éloigne de l’abstraction géométrique et s’efforce de transcrire ces deux révélations. Son peu d’affinité avec André Breton et l’antagonisme qui va s’affirmer entre le Surréalisme et le mouvement du « Grand Jeu ». L’atelier de Yébles acheté en 1925, près de Bussy-Rabutin, dans la Brie, avec la grange aménagée en atelier. Là, il interroge ses souvenirs (enfance dans la plaine de Jaromer, guerre en Volinie). 1932, exposition « Poésie » à Prague, prélude à la fondation du groupe surréalistes tchèque (1934).

Je détaille des compositions de Joseph Šíma. La fragile délicatesse de certains traits, comme tremblés par l’émotion. Des huiles aux transparences de vitrail — et, de fait, j’ai appris il y a peu qu’il avait travaillé au début des années 1920 dans les ateliers de vitraux Mauméjean, à Hendaye.

Quelle était la teneur des conversations entre Jospeh Šíma et Piet Mondrian dans l’atelier de ce dernier, à Montparnasse ? La tentation mondrianesque de Joseph Šíma (au cours de l’année 1925), une tentation que renforce sa relation (entre autres relations) avec son compatriote, Franz Kupka, dans son atelier de Puteaux.

 

Jawlensky, une rencontre au cours d’un séjour à Munich, au début des années 1970, alors que j’étais collégien. Un émerveillement. Je retrouverai Jawlensky une quinzaine d’années plus tard, au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Très jeune, il est stupéfié par le visage d’une icône dans un lieu saint, une stupéfaction qu’il s’efforcera de traduire tout au long de sa vie, une stupéfaction — une révélation — comparable à celle de Joseph Šíma contemplant ces orages au Pays Basque et au-dessus du lac de Lugano. Les admirables têtes de 1912, les paysages et natures mortes de la même année, avec l’influence des Fauves français et les Expressionnistes allemands où transparaît comme en rêve le monde riche en couleurs du folklore russe. Et l’héritage byzantin (voir les mosaïques de Ravenne). Les « Quatre Bleus » (fondé en 1924) : Jawlensky, Klee, Feininger, Kandinsky. Dans les dernières années de sa vie, le visage devient un thème essentiel, exclusif même, avec des formes toujours plus simplifiées, et ce signe ultime : une croix formée par l’arête nasale et les yeux-sourcils. Voir les séries « Petite méditation » et « Grande méditation ».

Si la tristesse me prend, je me réfugie chez Gabriele Münter, une autre révélation au cours de ce séjour à Munich.

Gabriele Münter

Une peinture de 1934 de la chère Gabriele Münter. J’y retrouve l’ambiance de certaines nouvelles de Katherine Mansfield.  

 

Chez un brocanteur où j’accompagne un ami. Je dégote dans le tiroir d’une armoire qui sent bon l’encaustique « Réflexions sur l’imitation des œuvres grecques en peinture et en sculpture » de Johann Joachim Winckelmann. Le brocanteur juge ma trouvaille tellement pauvre qu’il m’en fait cadeau après avoir considéré ses pages jaunies avec indifférence. A la valeur intrinsèque du texte et sa traduction s’ajoute une autre valeur, discrète : l’exemplaire de cette édition a été corrigé de la main de son auteur, Léon Mis, professeur honoraire à la faculté des lettres de l’Université de Lille. Ci-joint, une notice sur cet enseignant et traducteur de l’allemand :

https://hleno.revues.org/116#tocto1n71

 

Nuit du 22 au 23 janvier 1983, un cauchemar inspiré par Edward Kienholz et plus encore par Dorothea Tanning. J’avais étudié certaines de leurs œuvres l’avant-veille.

 

Parmi les livres essentiels sur l’art, cette synthèse inspirée de Heinrich Wölfflin, « Renaissance und Barock ». Je suis sorti de cette lecture complètement enivré. Ci-joint et respectivement, deux articles « ‟Principes fondamentaux de l’histoire de l’art” de Heinrich Wölfflin et  ‟L’Architecture du drame shakespearien” d’Oskar Walzel » et « Heinrich Wölfflin : Histoire de l’art et germanistique entre 1910 et 1925 » :

http://www.persee.fr/doc/litt_0047-4800_1997_num_105_1_2433

https://rgi.revues.org/459

 

Amlach, un art révélé au grand public par l’exposition organisée au Musée d’ethnographie de Neuchâtel, en 1964. Amlach, petite ville située sur les hauts-plateaux iraniens, au sud-ouest de la mer Caspienne. Cet art a été découvert en 1934, à Kalar Dasht, par des ouvriers occupés à creuser une piscine. L’art d’Amlach (IXe-VIIIe siècle av. J.-C.). Les bronzes du Luristan (VIIIe-VIIe siècle av. J.-C.).

 

Discussion avec le conservateur général au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale chargé de l’estampe du XXe siècle, Françoise Adam-Woimant. Elle cherche à étoffer son dépôt légal. Cette femme me reçoit avec une amabilité particulière, comme elle reçoit tous les élèves de Pierre Courtin auquel elle voue de l’admiration. Dans le dernier chapitre de « La gravure » (chez Que sais-je ?), un ouvrage collectif dont Françoise Adam-Woimant a signé le dernier chapitre (chap. VII – « Le XXe siècle »), elle écrit : « Et surtout le relief promis au plus bel avenir fait son apparition dès 1947 avec le graveur Pierre Courtin. Les burins de ce dernier, petits bas-reliefs à caractère symbolique et incantatoire, pleins d’un humour secret, sont parmi les œuvres les plus originales et les plus volontaires de notre temps. »

 

Le mobilier érotique d’Allen Jones, eccentric, très anglais. Ci-joint, un lien BBC News intitulé « Do these sculptures objectify women ? » :

https://www.youtube.com/watch?v=VBY1ioh9gdw

 

En architecture, la saveur particulière du mélange pierre / brique. Voir le style Louis XIII, à commencer par le corps central du château de Versailles, la plus belle partie, et de loin, de cet immense ensemble. Voir également la place des Vosges, l’ancienne place Royale, sans oublier certaines demeures anglaises dont Swakeleys House (1629-1638).

 

La magnificence du baroque et du rococo en Allemagne, une magnificence qu’explique en partie la rivalité entre petits États dans une aire géographique terriblement morcelée. On retrouve ce phénomène de concurrence dans l’Espagne des royaumes de taïfas (XIe siècle).

La réaction néo-classique venue des États allemands du Nord gagna peu à peu le Sud. Rappelons que l’architecture religieuse (du baroque et du rococo) s’est surtout développée dans le Sud du pays où les États catholiques encourageaient la foi populaire en construisant (ou en rénovant) des centres de pèlerinage situés le plus souvent en pleine campagne. Voir l’église de pèlerinage de la Wies (die Wies : dans la prairie) construite par Domenikus Zimmermann (entre 1745 et 1754).

 

Lorsque j’ai lu « Le Procès » de Franz Kafka, j’ai situé l’action sans même y réfléchir à l’intérieur de la masse gigantesque du Palais de Justice de Bruxelles (de Joseph Poelaert) qui domine la ville. C’est un carré d’une surface de 26 006 m², de cent soixante mètres de côté et de cent quatre mètres de haut. Inauguré en 1883, c’était alors la plus grande construction d’Europe ; et elle reste à ce jour l’une des plus imposantes constructions en pierre de taille jamais réalisées. On est écrasé par « le mammouth » — son surnom. On se tient coi devant lui, non par admiration (aucun style, rien que de l’amoncellement) mais simplement écrasé, stupéfié par cette masse de pierres et l’ampleur des travaux entre 1866 et 1883.

LEAD Technologies Inc. V1.01

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Le Palais de Justice de Bruxelles de Joseph Poelaert 

 

Architecte néfaste, Ricardo Bofill, avec ce néo-classicisme dévoyé, avec ce néo-classicisme de mégalomane, simple écran derrière lequel la vie est impossible. Bombarder Antigone, à Montpellier, et Les Arcades du Lac, à Saint-Quentin-en-Yvelines ; ou, plutôt, transformer ces immenses ensembles en camps d’entraînement à la guérilla urbaine pour les armées. Autres réalisations à bombarder (où à convertir en lieux d’entraînement), celles du déconstructivisme (voir Frank Gehry et Cie). Une architecture de scrogneugneu  bonne pour les vieux schnocks.

 

Cour d’urbanisme auquel collabore Olivier Debré qui reste un passionné d’architecture. De fait, il l’a étudiée dans cette école même, dans les années 1930, dans l’atelier de son oncle, Jacques Debat-Ponsan, Grand prix de Rome 1912. Je ne sais que penser du travail d’Olivier Debré, mais j’aime l’homme. J’aime sa belle énergie (sa gestuelle de peintre) et son enthousiasme. Je suis heureux (et honoré) de le compter parmi mes professeurs. Ci-joint, quelques vidéos pour le souvenir. Je ne puis le revoir sans émotion. Son atelier en bord de Loire (à Vernou-sur-Brenne), sa voiture dont le capot lui servait de palette… :

https://www.youtube.com/watch?v=I6FPiAjYU0g

Je me souviens quand il travaillait au rideau de scène de la Comédie Française :

http://www.dailymotion.com/video/xfd0vl_portrait-olivier-debre_news

 

 Olivier Ypsilantis

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Notes sur l’art – Le Cahier gris – VI / X

 

En leader, l’église du Tiers-Ordre de Saint-François, à Ouro Preto (Brésil), œuvre d’Antônio Francisco Lisboa (Aleijadinho).

 

Parmi les peintres préférés de ma mère, Soutine. De fait, je ne puis voir l’un de ses tableaux sans penser à elle qui avait une manière si précise et enthousiaste de les commenter. Parfois même j’avais l’impression qu’elle en était l’auteur. Et, de fait, ses tableaux première période, les plus beaux, ont un air de famille avec ceux de Soutine. Elle aimait Soutine mais aussi les sages impressionnistes. Sages ! Pas si sages à bien observer leur touche agitée, virevoltante même. J’ai lu il y a peu un petit livre captivant, un portrait intime de Soutine par celle qui fut sa compagne, Gerda Michaelis, une jeune femme juive qui avait fui l’Allemagne nazie. C’est au cours de l’automne 1937 qu’elle rencontra le peintre, à Montparnasse. Elle s’occupait de Soutine malade qui décida de la surnommer « Garde ».

 

Me procurer « La théorie des arts en Italie de 1450 à 1600 » d’Anthony Blunt et « Principes fondamentaux de l’histoire de l’art » de Heinrich Wölfflin (deux livres publiés chez NRF-Gallimard, dans la collection « idées/arts »). Il faudra par ailleurs que je trouve le temps de lire « Journal (1822-1863) » de Delacroix (soit environ neuf cents pages) dont M. m’a fait un commentaire enthousiaste, hier soir. Il est publié chez Plon, dans la collection « Les Mémorables ».

 

The Great Fire se déclare le 2 septembre 1666. Ce malheur en élimine un autre. Il succède à la Great Plague de l’année précédente qui avait tué environ cent mille londoniens (soit près d’un habitant sur cinq) et qui se maintenait à l’état endémique. The Great Fire permit par ailleurs une reconstruction rationnelle de Londres (supervisée par Christopher Wren). On ne peut que penser à Lisbonne et à l’action du Marqués de Pombal, suite au séisme du 1er novembre 1755. C’est sous James 1er Stuart et Charles 1er Stuart que l’Angleterre sort de son provincialisme, sous l’impulsion d’Inigo Jones (1573-1652) nommé surintendant des bâtiments du roi en 1615. La démarche idéologique de cet architecte est soutenue par une dynastie étrangère (écossaise).

Inigo Jones

Inigo Jones’ Queen’s House

 

Inigo Jones. Extérieurs d’une grande sobriété. Volumes intérieurs exclusivement conçus à partir du cube que l’architecte démultiplie ou subdivise. Voir Queen’s House à Greenwich, l’une des réalisations les plus caractéristiques d’Inigo Jones, inspirée du palais Chiericati d’Andrea Palladio, une construction aujourd’hui bien mutilée. Inigo Jones est aussi un urbaniste, avec notamment Covent Garden.

Sir Christopher Wren (1632-1723) et la reconstruction de Londres suivant un plan avec système de quadrillage régulateur associé à de grandes places rayonnantes, un plan repoussé par les Londoniens attachés à leur ville détruite. Charles II cherche un compromis qui va priver Londres de cette monumentalité que l’âge classique donnera à Paris, Lisbonne ou Saint-Pétersbourg. Idem avec la plupart de ses principales réalisations : Christopher Wren doit accepter des compromis, notamment avec Saint-Paul Cathedral où il est contraint de renoncer au plan central en forme de croix grecque.

Mentor du palladianisme en Angleterre, lord Burlington (Richard Boyle, 3rd Earl of Burlington). C’est en Écosse que le néo-classicisme palladien multiplie ses réalisations. C’est en Écosse que naissent les Adam : le père William, et ses fils, Robert et James. Lorsque je pense au père, je pense d’abord à ses country houses, à commencer par Haddo House, rencontre de la mesure palladienne avec le monde sauvage de l’Écosse et ses clans. Ces immenses fenêtres, l’une des marques les plus visibles de l’Angleterre et de l’Écosse rurales et aristocratiques. Les structures — les rythmes — du petit bois dans ces grandes surfaces vitrées. Il y a un rapport entre les créations des frères Adam et celles du Bauhaus car, dans les deux cas, il y a volonté d’art total — le tout organique —, avec une même préoccupation pour l’ensemble et le détail, l’extérieur et l’intérieur, la structure et la décoration, etc.

 

Le style rococo, ornementation déchiquetée et disposée en contrepoint (selon des correspondances dissymétriques). Apparaît clairement chez les graveurs ornemanistes de la fin du règne de Louis XIV avant de se développer (vers 1720) dans le décor de boiseries d’hôtels parisiens. Passe de la France à l’Allemagne ; voir la parenté entre le salon ovale de l’hôtel Soubise et le pavillon d’Amalienburg, à Nymphenburg. Cependant, en France, le rococo touche peu à la structure — à l’architecture — qui reste conforme au style classique élaboré sous Louis XIV. Parmi les territoires de prédilection du rococo, le Portugal ; voir les ornemanistes du Minho-Douro et d’Oporto. La disparition de ce style dans le pays correspond à la réaction néo-classique suite au tremblement de terre de 1755. Mais il se prolongera au Brésil, jusqu’en 1800, avec le mulâtre Antônio Francisco Lisboa (1738-1814), plus connu sous le pseudonyme O Aleijadinho. Avec l’Allemagne, le rococo est radical : il ne s’en tient pas à un parti pris décoratif mais intègre dans un même rythme non seulement la peinture, l’ornement, la sculpture mais aussi l’architecture. C’est la fusion des arts, la Gesamtkunstwerk — un style symphonique.

 

Zackenstil (style cassé), un mot employé par les historiens allemands pour désigner un mode d’expression propre à l’art gothique germanique apparu au XIIIe siècle, avec cassures à angle aigu (qui se retrouveront chez les artistes de l’expressionnisme allemand, première moitié du XXe siècle), notamment dans les plis des vêtements. Ce style connaît une apothéose au XVIe siècle, chez des sculpteurs de retables. Voir en particulier celui de Breisach et de Niederotveiler. Weicherstil (style doux), soit les manifestations de tendresse dans le Spätgotik (dernière phase de l’architecture gothique). Son foyer, la région rhénane. Disparaît à la fin du XVe siècle.

 

Style Sheraton. Répandu par les dessins de Thomas Sheraton qui publia à la fin du XVIIIe siècle un livre à succès : « The Cabinet-Maker And Upholsterer’s Drawing-Book » et adapta le style Adam en simplifiant formes et décor, avec matériaux plus économiques et abandon des incrustations. Du Adam non plus aristocratique mais bourgeois, en quelque sorte.

 

Les architectes seldjoukides en Iran, avec nouveau type de mosquée inspiré de l’architecture civile abbâsside, elle-même inspirée de l’architecture sassanide. La mosquée à quatre iwans, la voûte en stalactite, avec trompes d’angles agencées sous une coupole de manière à passer du carré au plan à huit puis à seize côtés. Ces architectes ont par ailleurs profondément modifié la forme du minaret (antérieurement fait d’étages carrés en retrait) en imaginant de minces fuseaux polyédriques ou circulaires que couronne un balcon ou un cône effilé.

Ispahan

Les stalactites d’Ispahan, Iran. 

 

Rêverie devant des photographies de l’église de la Transfiguration du Sauveur (Iles Kiji, lac Onega. XVIIe – XVIIIe siècle). Travaillé à plusieurs pointes sèches et linogravures qui montrent l’espace russe, avec clochers à bulbe, l’un des emblèmes de la Russie. Ce sont autant de gravures conçues dans l’esprit du livre, comme des bandeaux surmontant un poème (en cyrillique) ou bien des culs-de-lampe. La neige et la taille d’épargne. Concevoir à l’inverse : c’est ce que j’ôte qui détermine la forme (taille d’épargne), facile pour le gaucher contrarié que je suis. Sans oublier qu’à l’impression tout s’inverse comme dans un miroir.

 

Rundbogen (arc en plein cintre) d’où Rundbogenstil, art roman — et Spitzbogenstil, art gothique. Mais cette acception est d’abord un aspect de l’historicisme puisqu’elle désigne aussi l’époque romantique qui, à l’imitation de la Renaissance, réhabilite le plein cintre. Voir les réalisations XIXe siècle, à Munich, de Leo von Klenze et Friedrich von Gärtner.

 

Colonne salomonique. De la colonne torse consacrée à Dionysos à l’emblème de l’eucharistie. Voir le baldaquin de Saint-Pierre de Rome par Le Bernin. Salomonique car on pensait que les colonnes réemployées (par Le Bernin lorsqu’il remania la basilique de Michel-Ange) dans les tribunes établies entre les piliers soutenant la coupole provenaient du temple de Salomon, à Jérusalem.

 

Lu « Le nazisme et la culture » de Lionel Richard. Le nazisme récemment arrivé au pouvoir allait-il laisser le champ libre à une avant-garde ? Avec du recul la question paraîtra déplacée ; elle ne l’était pas tant. Rappelons les faits. Au cours de l’été 1933, un groupe d’étudiants nazis s’oppose aux mesures prises à l’encontre de certaines tendances de l’art allemand (« Die Brücke » et « Der Blaue Reiter ») dont les membres, disent-ils, s’inscrivent pleinement dans le patrimoine national. Deux artistes nazis sont les porte-paroles de ce groupe : Otto Andreas Schreiber et Hans Weidemann. Alfred Rosenberg dénonce officiellement Otto Andreas Schreiber comme partisan d’Otto Strasser, le frère cadet de Gregor Strasser. L’artiste est amené à présenter des excuses. Le 22 juillet 1933, à Berlin, s’ouvre une exposition à la Galerie Ferdinand Möller sous l’égide des étudiants nazis. Cette exposition intitulée « Trente artistes allemands » regroupe autour de quelques jeunes peintres des expressionnistes (non-juifs) : Ernst Barlach, August Macke, Emil Nolde, Max Pechstein, Christian Rohlfs, Karl Schmidt-Rottluff. Elle est interdite trois jours plus tard. Suite à cette exposition avortée, et toujours sous l’impulsion d’Otto Andreas Schreiber, sont exposées en janvier 1934, à Berlin, des œuvres d’Ernst Barlach, de Lyonel Feininger et d’Emil Nolde. Alfred Rosenberg s’insurge. Rien n’y fait. En avril 1934, retour à la Galerie Ferdinand Möller où sont exposées plus de soixante aquarelles et lithographies d’Emil Nolde. Alfred Rosenberg s’insurge une fois encore. En  septembre 1934, Hitler met fin à ce désordre en donnant tort à Joseph Goebbels et Alfred Rosenberg. Lire la suite de cette affaire dans le livre en question (page 111 à page 115, dans l’édition « Petit collection Maspero »). Elle est révélatrice de luttes intestines, avec Hitler qui finit par se poser en arbitre entre Alfred Rosenberg et Joseph Goebbels — ce dernier étant plutôt favorable à l’expressionnisme. Par goût personnel, Hitler penche plutôt du côté d’Alfred Rosenberg ; mais par cet arbitrage, il espère à la fois affaiblir les ultra-révolutionnaires du nazisme (tendance Ernst Röhm et Gregor Strasser) et les nationalistes-conservateurs (tendance Franz von Papen et Alfred Hugenberg).

 

Des Ambulants (Передвижники) au réalisme socialiste. De Riépine (Илья́ Ефи́мович Ре́пин) à Brodsky (Исаак Израилевич Бродский), son élève de 1902 à 1908. Il me semble que la peinture la plus reproduite de ce dernier est « Lénine à Smolny ». Rappelons que la filiation des Ambulants au réalisme socialiste a une explication historique. L’avant-garde s’en prit aux Ambulants qui en quelque sorte se vengèrent d’elle, dès 1922, dans le cadre de l’Association des artistes de la Russie révolutionnaire (Ассоциация художников революционной России).

Brodsky

 Isaak Izraïlevitch Brodsky (1884-1939), l’un des pères du réalisme socialiste.

 

Les froissages de Jiří Kolář  et ceux de Simon Hantaï.

 

Pousser les propositions d’Yves Klein quant aux Anthropométries, les faire encore plus érotiques.

 

Chef-d’œuvre de stéréotomie, la coupole de la chapelle d’Anet. Elle m’évoque certaines mosaïques de la période hellénistique. En contemplant cette coupole, l’œil hésite vers la troisième dimension ; et de cette hésitation naît une sensation très particulière, délicieuse à vrai dire.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes sur l’art – Le Cahier gris – V / X

 

En header, l’un des merveilleux papiers découpés (scherenschnitte) de Karl Fröhlich (1821-1898).

 

Le livre de souvenirs de Nina Kandinsky, « Kandinsky et moi » (« Kandinsky und ich »), m’a rendu proche un artiste que j’admire depuis mon enfance, depuis ces reproductions rencontrées dans des revues d’art. Nina et Vassily, vingt-sept années de vie commune au cours desquelles le couple ne se quitta jamais. C’est l’un des plus beaux livres du genre. Je l’ai lu d’une traite en ralentissant progressivement la lecture afin de faire durer le plaisir.

 

Les monographies éditées par la Galerie Municipale du Château d’Eau (Toulouse), de précieux cahiers que je consulte volontiers. L’une d’elles est consacrée à Justin Grégoire, un découpeur de papier (du Canson noir), directeur de l’école rurale d’Oppède, dans le Vaucluse. La monographie en question est intitulée « L’Album de famille ». Ci-joint, un très beau documentaire :

http://www.wat.tv/video/justin-gregoire-mois-graphisme-8tlq_2fzaf_.html

Et je pense à ces artistes autodidactes, à ces artistes du peuple, dans le très noble sens du mot peuple, un mot dévoyé par trop d’idéologies et de partis. Et je pense aux écrits du facteur Jules Mougin, au Palais Idéal du Facteur Cheval, à Gaston Chaissac, à l’abbé Fouré et aux rochers de Rothéneuf (voir le texte que lui consacre Anatole Jakovsky), à Raymond Isodore et à la maison Picassiette, à Robert Tatin et à tant d’autres parmi lesquels Pascal-Désir Maisonneuve qu’évoque Michel Thévoz dans « L’Art brut ».

 

Pascal Désir Maisonneuve

Pascal-Désir Maisonneuve (1863-1934) « Le Konprinz » (1927)

 

La fascination qu’exercent les écrits de Joé Bousquet et les dessins de Hans Bellmer, deux hommes que j’ai d’emblée rapprochés — comme un air de famille, une similitude d’ambiance. J’ai découvert bien des années plus tard que Hans Bellmer évoque cet écrivain d’une manière très explicite dans « Petite anatomie de l’inconscient physique ou l’anatomie de l’image ». L’un et l’autre me fascinent et m’attirent dans leur ambiance ; mais je dois sans tarder faire au moins un pas en arrière pour ne pas étouffer. Je relis ce petit livre de Hans Bellmer. L’excitation intellectuelle (la splendeur du style) se double une fois encore d’une sensation d’étouffement, par compression ; et je pourrais en revenir à certaines sculptures d’Ipoustégy. Pourtant, Hans Bellmer parle aussi de déploiement, de « l’étrange contrainte d’un mouvement du dedans au dehors, dans ce sens que l’intérieur de l’organisme tend à prendre la place de l’extérieur, les poumons avec leur vaste draperie se voient extériorisés, se déployant sous forme d’ailes entre ce qui était les épaules, les bras et les jambes » et ainsi de suite. Mais j’y pense ! Certains photomontages de Pierre Molinier pourraient avoir été rêvés par Hans Bellmer. Voir « Le chaman et ses créatures ».

 

Alors que son œuvre reste incomprise, Malevitch présente à l’occasion d’une exposition d’artisanat, à Moscou, en 1917, des coussins, des sacs et des vêtements aux motifs franchement suprématistes. Sa mère est mise à contribution et tricote des pull-overs avec des motifs suprématistes. Ces productions artisanales sont fort appréciées alors que les formes peintes sur toile dont elles s’inspirent pourtant provoquent perplexité voire hostilité.

 

Louis Marcoussis (1878-1941), Ludwik Markus de son vrai nom, Juif de Varsovie. Prend le nom de « Marcoussis » sur le conseil d’Apollinaire. Marcoussis, un village d’Ile-de-France, aux environs de Montlhéry. 1913, épouse une compatriote, Alice Halicka, peintre. Le couple vit au 61 rue Caulaincourt, de 1913 à 1939. En 1930 paraît la première monographie qui lui est consacrée ; elle porte la signature de Jean Cassou. Entre 1931 et 1937, il délaisse peu à peu la peinture pour la gravure, la gravure qui constitue à mon sens la part la plus intéressante de son œuvre, avec ses dessins, en particulier ses portraits (voir celui de Darius Milhaud et de Le Corbusier). Par l’assurance et la pureté du trait, ils évoquent ceux de Juan Gris. L’œuvre gravé de Marcoussis est l’une des plus belles, des plus intelligentes (un mot qui ne cesse de revenir à son sujet sous la plume de Jean Cassou), c’est-à-dire l’une des plus cohérentes de l’art moderne. C’est au Musée Tavet, à Pontoise, au cours d’une belle journée du printemps 1986, que j’ai vraiment pris la mesure de cette œuvre (gravé) dont je ne connaissais guère que le portrait d’Apollinaire (eau-forte, aquatinte et pointe sèche), l’une des plus belles de ses gravures il est vrai. Certaines d’entre elles, avec leurs fins systèmes de hachures diversement entrecroisées et la répartition des figures claires et sombres qu’ils déterminent ne peuvent qu’évoquer les gravures de Jacques Villon — un air de famille, une fois encore. Me procurer « Hier (Souvenirs) » d’Alice Halicka aux Éditions du Pavois, 1946. Louis Marcoussis, un artiste d’ « une extrême sociabilité » ainsi que l’écrit Jean Cassou : « Il s’intéressait énormément aux êtres humains ». Je l’avais deviné en contemplant ses œuvres.

 

Louis Marcoussis

Louis Marcoussis (1878-1941), « Jacqueline Apollinaire » (1920) 

 

Septembre 1989. Hôpital de Bayonne. J’essaye de dessiner mais les perfusions empêchent tout geste un peu large. Je fête le bicentenaire de la Révolution française dont le plus puissant symbole reste et restera la guillotine. Avec cette cicatrice à la base du cou, cicatrice qui va d’une clavicule à l’autre, j’ai subi un début de « décapitation à l’envers » ainsi que je me plais à le dire, une manière discrète de « célébrer » cet événement grand-guignolesque. Et j’ai fait des efforts, beaucoup d’efforts, mais décidément rien n’y fait, cette Révolution relève d’un carnaval sanglant, avec baratineurs ivres d’idées folles. Il est vrai qu’il y a des individus peu sympathiques (euphémisme) parmi les contempteurs de cette bouffonnerie, mais vais-je la défendre sous prétexte que de tels individus la dénoncent ? Je vois d’abord cette révolution comme l’éveil des nationalismes (voir en particulier son impact sur ce qui n’était pas encore l’Allemagne) appelés à ravager l’Europe au XIXe et XXe siècle, comme le signal de la guerre totale, avec loi martiale, levée en masse, peuple en arme, etc. Les philosophes qui ont à leur insu préparé le terrain (sans imaginer les monstruosités qui allaient s’en suivre) admiraient à raison l’Angleterre. Je me sens loin de toutes ces réjouissances. Le Bicentenaire, Mitterrand, la République Française, tout jeter dans un broyeur. Je m’enfonce dans la blancheur des draps et souris à l’infirmière dont le nez est si joliment busqué. Le soir, lu « Raphaël » de Henri Focillon. L’immense Henri Focillon. De tels hommes n’existent plus.

 

Lu « Les Théâtres d’ombres – Histoire et technique », une étude de Denis Bordat et Francis Boucrot. Éditée en 1956, elle reste une référence mondiale, notamment pour les indications techniques répertoriées. J’ai retrouvé avec plaisir Karagöz et, ainsi, ai-je quitté ma chambre d’hôpital pour la Grèce, pour Athènes. Il y est notamment question du contrôleur général des finances de Louis XV, Étienne de Silhouette, de Jean Gaspard Lavater, l’inventeur de la physiognomonie. Où je retrouve les scènes silhouettées de Karl Fröhlich que j’ai tant admirées à Munich et dont j’ai acheté de nombreuses reproductions en cartes postales. Les silhouettes sont très présentes à Vienne. J’y ai vu celle de Freud mais aussi de nombreux musiciens. Et que dire du merveilleux théâtre Séraphin (voir l’Hôtel Lannion) et « Le Pont Cassé », des planches d’ombres de Nancy et de Munich, des marionnettes de Lemercier de Neuville, de l’ombromanie, de Rodolphe Salis (voir le cabaret du « Chat Noir », à Montmartre) ? Les papiers découpés célèbrent le profil comme le fait la numismatique. Mon plaisir à dessiner des profils, plus que les faces et les trois-quarts. Je suis tombé amoureux de femmes pour leur profil, comme à Saint-Julien-le-Pauvre, avec ces belles chrétiennes d’Orient au nez volontiers busqué.

 

Au Musée d’Orsay récemment inauguré. Étudiant, j’ai suivi toutes les étapes de la transformation de cette énorme carcasse à l’abandon en musée. Je me souviens que « Le Procès » d’Orson Welles y a été tourné au début des années 1960. Je me souviens y avoir vu « Harold et Maud » alors que la compagnie Renaud-Barrault y était installée. J’ai souvent jeté un coup d’œil dans cet immense espace, par les verres brisés des portes, alors que j’étudiais à l’E.N.S.B.A., à quelques pas. Je me revoyais à Berlin-Est, longeant des rues aux façades noircies par le feu et lacérées par la mitraille. Je pensais au « Third Man », un film qui reste l’une des plus belles célébrations du noir et blanc, avec cette ville en ruine et cette poursuite dans les égouts, un film dans lequel Orson Welles — encore lui — tient le rôle de Harry Lime. Me revenaient aussi quelques souvenirs de mon père, alors jeune soldat des F.F.A. en permission dans la Vienne du début des années 1950, la Vienne où fut tourné « The Third Man »,  me revenaient la grande roue et le « Harry Lime Theme », avec Anton Karas à la cithare. Mon père regagnait sa chambre par une échelle, la cage d’escalier ayant été détruite.

Le musée d’Orsay… Je viens d’y découvrir une extraordinaire sculpture signée Paul Dardé. Il s’agit d’un petit bloc de gypse légèrement veiné de gris, une tête de Gorgone intitulée « L’Éternelle douleur », un visage aux yeux clos et à la bouche entrouverte que porte un épais paquet de serpents aux fines écailles auxquels se mêle une chevelure. J’en ai eu le souffle coupé — l’expression n’est pas trop forte. Prouesse technique. Comment l’artiste a-t-il procédé ? J’aimerais voir un film qui rende compte de toutes les étapes de ce travail sans en perdre un instant, un seul instant. Je contemple ce très beau visage renversé qui semble attendre un baiser. Une fois encore, je me retiens. J’aime effleurer les sculptures féminines dans les musées. Il paraît que d’autres ont plaisir à effleurer les femmes dans les transports en commun et qu’ils sont appelés frôleurs. Je suis un frôleur de sculptures. « L’Éternelle douleur » est l’une des plus étonnantes sculptures du monde. « L’Éternelle douleur » est le titre retenu au Salon de 1920. Paul Dardé avait proposé d’autres titres ; l’un d’eux fut jugé trop provoquant par Rudier (il doit s’agir d’Eugène), le fondeur. Me renseigner sur la vie et l’œuvre de cet artiste, auteur de nombreux monuments aux morts.

 

Quelques notes baroques :

Les vertiges d’Andrea Pozzo, où la peinture donne l’illusion de l’architecture. Lire son traité, « Prospettiva de pittori e architetti » (1693).

Gérard de Cortanze écrit : « L’Espagne médiévale et gothique deviendra baroque quand elle aura digéré l’exubérance plateresque, telle est, au fond, la théorie avancée par Eugenio d’Ors ». C’en est fini du style plateresque (un style essentiellement décoratif) quand Felipe II décide de privilégier les modèles issus de la Renaissance italienne.

Le tremblement de terre de Lisbonne (1755) fait passer le Portugal du baroque au néo-classique. Il s’agit de reconstruire vite et à moindre coût.

Guarino Guarini, sa fidélité au vocabulaire de Francesco Borromini. Guarino Guarini, maître des combinaisons géométriques. On pense au kaléidoscope mais aussi aux fractales. Ce que lui doivent Johann Dientzenhofer et Johann Balthasar Neumann.

Certains croiront à une plaisanterie en entendant le mot churrigueresco ; il n’en est rien.

Les femmes de Rubens me dégoutent bien que magnifiquement peintes. Je préfère celles d’Alexandre Cabanel ou de son élève Henri Gervex, bien moins grands peintres mais…

Étudier l’art baroque en Bohème et son développement consécutif à la guerre de Trente Ans (1618-1648). Voir en particulier le comte de Wallenstein et son palais pragois, le premier d’une série de résidences fastueuses que les nobles allaient faire construire dans une ville délaissée par la Cour. Voir le Palais Černín, d’ordre colossal. Et puisque je suis à Prague, avec ses palais baroques, je ne puis oublier le Palais Kinský, un nom qui me dit aussitôt Franz Kafka. Il y fréquenta le lycée allemand (de 1893 à 1901) et son père, Hermann, y tenait une mercerie.

Art baroque, guerre de Trente Ans mais aussi Concile de Trente ou Contre-Réforme catholique (1545-1563).

 

Palais Kinsky

Le Palais Kinský, si étroitement associé à Franz Kafka. A l’arrière-plan, Chrám Panny Marie před Týnem.

 

(à suivre)

Olivier  Ypsilantis

 

 

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Notes sur l’art – Le Cahier gris – IV / X

 

En header, une composition de 1930 de Max Radler. 

 

Lu « Vers une architecture » de Le Corbusier, un livre d’une belle densité, bourré de croquis et de photographies avec réflexions surprenantes à chaque page. Le Corbusier, un immense producteur d’idées et un observateur infatigable — des idées nées de l’observation, les meilleures des idées. Et c’est d’abord pour cette raison qu’il intéresse encore. Il a cette remarque simple à laquelle le profane mais aussi nombre d’architectes patentés ne pensent pas : « Le plan procède du dedans au dehors ; l’extérieur est le résultat d’un intérieur ». Or, nombre d’architectes trop soucieux d’en imposer et de vouloir séduire les pouvoirs et les passants semblent procéder à l’inverse. Et je pense en particulier à cet immense ensemble de Ricardo Bofill, Antigone, à Montpellier. Ce n’est rien qu’un immense écran derrière lequel les habitants doivent se débrouiller. J’ai pensé au Palais du Parlement de Bucarest devant cet ensemble lui aussi néo-classique. Mais Ricardo Bofill ne travaillait pas pour une dictature à ce que je sache…

Le Corbusier (dans « Vers une architecture ») : « Ce qui distingue un beau visage, c’est la qualité des traits et une valeur toute particulière des rapports qui les unissent. Le type du visage appartient à tout individu : nez, bouche, front, etc., ainsi qu’une proportion moyenne entre ces éléments. Il y a des millions de visages construits sur ces types essentiels ; pourtant tous sont différents : variation de qualité des traits et variation des rapports qui les unissent. On dit qu’un visage est beau lorsque la précision du modelage et la disposition des traits révèlent des proportions qu’on sent harmonieuses parce qu’elles provoquent au fond de nous, par delà nos sens, une résonance, sorte de table d’harmonie qui se met à vibrer. Trace d’absolu indéfinissable préexistant au fond de notre être ». Remplaçons millions par milliards et la remarque augmente en pertinence. A partir d’un modèle simple basé sur une proportion moyenne entre des éléments peu nombreux on parvient — mais qui est ce on ? Dieu ? — à engendrer des milliards de variations nettement différenciées malgré quelques airs de famille et la gémellité. J’ai souvent fait part de mon étonnement — de mon émerveillement — à ce sujet. Et je ne cesserai d’en faire part.

Avec l’iconographie qui accompagne « Vers une architecture », le lecteur voyage dans l’espace et plus encore dans le temps — à ce propos, le vrai voyage (le dépaysement) s’effectue plus dans le temps que dans l’espace. Le Corbusier va du Parthénon aux transbordeurs à charbon sur le Rhin, de la Rome antique aux usines Fiat à Turin, de Paestum et du Parthénon à la Delage Grand-Sport 1921 et autres automobiles d’alors. Le Corbusier : « Le Parthénon est un produit de sélection appliquée à un standard établi ». Mais qu’est-ce qu’établir un standard ? « Établir un standard, c’est épuiser toutes les possibilités pratiques et raisonnables, déduire un type reconnu conforme aux fonctions, à rendement maximum, à emploi minimum de moyens, main-d’œuvre et matière, mots, formes, couleurs, sons ». Et l’automobile qui « est un objet à fonction simple (rouler) et à fins complexes (confort, résistance, aspect) » (et je pourrais poursuivre l’énumération de ces fins complexes), l’automobile donc « a mis la grande industrie dans la nécessité impérieuse de standardiser ». Le Corbusier glorifie les silos et les élévateurs à blé d’Amérique du Nord, une architecture faite de « grandes formes primaires que la lumière révèle bien ; l’image nous en est nette et tangible, sans ambiguïté. C’est pour cela que ce sont de belles formes, les plus belles formes ». L’architecture égyptienne, grecque et romaine répondent à ces critères de beauté, contrairement à l’architecture gothique qui « n’est pas très belle » puisqu’elle ne procède pas de grandes formes primaires. Les célébrations de Le Corbusier sont aussi celles du Precisionism, un mouvement des années 1920, aux États-Unis, et de ses principaux représentants, Charles Demuth et Charles Sheeler. En opposition à ce que dit Le Corbusier au sujet des cathédrales, ces mots de Sir Walter Armstrong (il fut directeur de la National Gallery of Ireland) : « La cathédrale est comme un arbre où tout se subdivise harmonieusement, depuis le tronc et les racines jusqu’à la dernière feuille du plus petit rameau. »

 

Charles Sheeler

Une peinture de Charles Sheeler (1883-1965) réalisée en 1931

 

Le Corbusier. Ses magnifiques réflexions au sujet des avions, des paquebots, des automobiles… En légende d’une photographie qui montre la poupe du paquebot  transatlantique RMS Aquitania, il note : « A MM. les Architectes : Une villa sur les dunes de Normandie, conçue comme ces navires, serait plus seyante que les grands ‟toits normands” si vieux, si vieux ! Mais on pourrait prétendre que ceci n’est point du style maritime ! » Et ces villas de style normand, avec simili-colombages (en ciment) encombrent le littoral français. Pire, la France est restée adepte du style néo-rustique qui vérole ses paysages. J’ai pu prendre la mesure de cette vérole au cours de marches dans le Bordelais, dans ces espaces qui évoquent l’Ombrie par la douceur de la lumière et les courbes du relief. Le Parthénon, « la machine à émouvoir ». La machine, il n’y a pas de plus bel éloge sous la plume de Le Corbusier. L’état d’esprit dorique et l’état d’esprit corinthien (les corbeilles d’acanthes) : « Un fait moral crée un gouffre entre eux. »

 

Visite de la chapelle royale de Dreux. Une curiosité, avec cette petite construction installée dans l’angle rentrant formé par le déambulatoire et la chapelle de la Vierge, une construction extérieure donc à l’ensemble. Mais pourquoi ? En 1876 fut inhumée Hélène de Mecklembourg-Schwerin, princesse de Mecklembourg-Schwerin puis, par son mariage, duchesse d’Orléans et princesse royale, une protestante luthérienne. Il s’agit donc d’un arrangement destiné à contourner un obstacle canonique. Une baie ouverte dans le mur permet à la défunte (un magnifique gisant) de tendre une main à son époux, le prince royal Ferdinand-Philippe d’Orléans. Le gisant de l’épouse est de Henri Chapu ; celui de l’époux est de Pierre Loison.

 

On dit que les Anglais ne sont que des hommes d’affaires — la City — et des commerçants, ce qui est déjà bien. Mais ils ne manquent pas de scientifiques, de romanciers, de poètes et d’artistes en tous genres. On oublie que l’Angleterre n’a pas fait que subir des influences et qu’après les avoir absorbées elle a influencé à son tour le Continent. Par exemple, l’impressionnisme, cette école réputée comme spécifiquement française, et connue dans le monde entier, est inexplicable sans l’influence anglaise.

En Angleterre, le passage du cintre à l’ogive n’a pas été aussi rapide et logique qu’en France. Il n’empêche que c’est l’Angleterre (avec la cathédrale de Durham) qui possède la plus vieille construction de style ogival. Durham ou l’apogée de l’architecture anglo-normande. En une génération (entre la fin du XIe siècle et le début du XIIe siècle) le pays se couvre de cathédrales et d’églises, avant la France donc où l’effort est plus tardif pour cause de guerres incessantes et jusqu’à Philippe-Auguste. Ainsi le clergé français trouva-t-il ses modèles dans les chefs-d’œuvres de l’architecture ogivale disséminés en Angleterre. Les cathédrales de France doivent beaucoup à l’Angleterre, un fait trop souvent oublié voire simplement méconnu. Ce que dit Viollet-le-Duc de la cathédrale de Lincoln, l’exemple le plus imposant de la forme anglaise de la première période gothique ogivale. Certes, les formes de l’art (dont les principes de l’architecture gothique) ont été généralement suivies avec plus de rigueur en France qu’en Angleterre ; la France n’a pas pour autant toujours eu le mérite de la spontanéité ; elle a reçu des influences extérieures, anglaises plus précisément.

Angleterre. Architecture gothique primitive (ou premier style ogival) / Architecture gothique ornée (ou second style ogival) / Architecture perpendiculaire (ou troisième style gothique). Style perpendiculaire : les lignes verticales se mêlent aux courbes du décors et s’imposent toujours plus. Autres caractéristiques de ce style : les larmiers carrés au-dessus des portes, l’arche à quatre centres, les nervures qui s’affinent jusqu’à ressembler à des roseaux, l’allongement des bases de colonnes et de piliers, l’abandon presque complet des motifs végétaux dans la sculpture des chapiteaux. C’est un style essentiellement anglais. L’une des plus belles productions de ce style, la plus belle même, la chapelle de King’s College, à Cambridge. Autre caractéristique de ce style, encore : son refus des surfaces planes, ce qui amène volontiers les architectes à aplatir l’arc de la voûte afin de diminuer l’espace entre lui et les verticales (spandrel) entre lesquelles il se déploie. La voûte dite « en éventail » (fan vault) répond à cette même préoccupation, avec ces cônes inversés recouverts d’un fin réseau de nervures qui métamorphosent les tas de charges pyramidaux des XIIIe et XIVe siècles. Ce principe n’est pas seulement appliqué aux cathédrales (voir la nef de la cathédrale de Winchester) mais aussi à des constructions moins imposantes comme le merveilleux cloître de la cathédrale de Gloucester, la chapelle Beauchamp à Warwick ou l’école de théologie à Oxford.

 

King's College ChapelKing’s College Chapel, Cambridge (1446-1515)

 

En détaillant « Bahnunterführung » (« Le pont de chemin de fer »), une peinture à l’huile sur bois (1932) de Max Radler, j’éprouve un bien-être comparable à celui que j’éprouve devant nombre de compositions de Louis Vivin, avec cette quiétude que rien, vraiment rien, ne semble pouvoir entamer.

 

Les admirables dessins de Rudolf Dischinger. Il a très peu peint. Sa peinture la plus connue, « Grammophon » (1930), une huile sur aggloméré. Sa froideur, son détachement. Contemplation pure. Pas de critique sociale. Marre de cette critique ! Apolitisme radical. Marre de la politisation ! Je pense aux peintures de l’Américain Richard Estes, pareillement froides, pareillement détachées.

 

Christian Schad, une froideur digne de Raphaël qu’il admirait, une froideur qui se retrouve dans « Selbstbildnis mit Modell » (1927), l’un des tableaux les plus reproduits de la Neue Sachlichkeit. Pas de critique sociale chez Christian Schad (assez rare pour mériter d’être signalé). Il ne peint pas les membres d’une classe sociale, les exploiteurs ou les exploités mais des individus perdus en eux-mêmes et ne se souciant en rien — mais vraiment en rien — du regard de l’autre. C’est aussi pour cette raison — outre ses magnifiques qualités de peintre — que je l’apprécie. Rêverie devant « Sonja », une huile sur toile de 1928.

 

Passé cette journée de l’hiver 1983 à retourner cette pensée de Hermann Ungar qui aveugle comme du métal au sortir du cubilot : « La mort de ceux qui n’ont pas réussi rayonne parfois de l’éclat de la victoire », une remarque qui m’a mis les larmes aux yeux, probablement pour éviter l’aveuglement. Souvenez-vous de Michel Strogoff (Deuxième partie. Chapitre XV).

 

Le petit livre de souvenirs de Georges Papazoff sur Pascin : « Pascin !… Pascin !… C’est moi… » Le suicide de Pascin est décrit avec une précision qui se retrouve dans le compte-rendu que Georges Papazoff fait de la mort accidentelle de Derain dans « Derain mon copain ».

 

Le futurisme a été probablement trop conscient, et dès le départ, de sa force et de ses possibilités, d’où son rapide essoufflement. C’est en architecture qu’il a donné le meilleur de lui-même, qu’il a été véritablement novateur. Et je pense en particulier aux puissantes esquisses d’Antonio Sant’Elia.

 

Sant'Elia

Des esquisses d’Antonio Sant’Elia (1888-1916)

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes sur l’art – Le Cahier gris – III / X

 

En header, un Blot drawing (probablement de 1788) d’Alexander Cozens.  

 

Dans « Art baroque en Amérique latine », Géo-Charles (Charles Louis Prosper Guyot) se demande comment Charles Baudelaire qui admirait le style des « églises jésuitiques » aurait réagi « devant l’extravagante et cependant mystique et douloureuse splendeur des temples baroques de l’Amérique latine ». L’admiration du poète aurait été à coup sûr à son comble. Ce texte d’une vingtaine de pages est à la fois exalté et précis, très précis. C’est un texte inspiré.

 

En lisant  « ABC de la peinture » de Paul Sérusier, je lis : « L’hexagone étoilé comprend deux triangles équilatéraux dont les sommets opposés figurent la lutte des deux principes, qui est la vie. On l’appelle le sceau de Salomon. »

 

La terrible sensation d’oppression (comme une extrême difficulté à respirer) que j’éprouve devant nombre de sculptures de Lipchitz et plus encore d’Ipoustégy.

 

Mon bonheur à lire les écrits théoriques de Klee et de Kandinsky, des ouvrages qui bien que théoriques — ou parce que théoriques — sont les vecteurs de profondes rêveries.

 

Zadkine au 100 rue d’Assas, en 1928. Son atelier de la rue Rousselet, à Paris, lui avait donné des inquiétudes. Il était si encombré et le plancher menaçait de céder sous le poids des sculptures, menaçait d’écraser une famille qui comprenait deux enfants. Il déménage pour mettre fin à ses inquiétudes : « C’était la fin d’un hiver. J’ai couru voir si cet atelier était encore à louer ; il l’était. J’ai couru aussitôt chez le notaire, ai payé le premier terme d’avance puis, en une semaine, ai transporté sur une voiture à bras, aidé par mon marchand de charbon, tout mon pauvre avoir, toutes mes pierres et tous mes bois. J’ai passé alors une bonne nuit. »

 

Exposition « Les Réalismes – 1919-1939 » du 10 mai au 30 juin 1981, au Centre Georges Pompidou. L’organisation d’une telle exposition suppose un immense travail. Un catalogue encyclopédique l’appuie, avec onze pays d’Europe et huit champs d’activités représentés (peinture, dessin, sculpture, architecture, graphisme, objets industriels, littérature, photographie). C’est une exposition aux dimensions de supermarché, d’hypermarché même. J’y retrouve nombre de familiers et fais quelques découvertes. Mon plaisir à retrouver les Precisionists, à commencer par Charles Sheeler et Charles Demuth, mais aussi Stanley Spencer et ses magnifiques dessins dont celui de Hilda Spencer (née Carline), son épouse, un portrait au crayon de 1931, digne de la Renaissance italienne.

 

Stanley Spencer

Stanley Spencer (1891-1959) – 1931, « Portrait of Hilda Spencer » (National Galleries of Scotland, Edinburgh)

 

J’aime le Centre Georges Pompidou ; je l’aime depuis le début. Il est vrai que je l’aurais préféré à la campagne, avec tout autour de vastes espaces gazonnés et arborés.

 

Tout cet art conceptuel, toutes ces tendances diverses et variées m’apparaissent à présent comme autant d’amusements, du divertissement au sens particulièrement négatif que Schopenhauer prête au mot. Je vois toute cette production artistique contemporaine  comme autant de produits de consommation, des produits auxquels je goûte volontiers avec appétit mais dont je m’éloigne sans trop tarder pour me reposer chez les aquarellistes anglais ou les maîtres flamands qui interrogent inlassablement et modestement les états du ciel. Aujourd’hui, par exemple, je suis allé me reposer au Louvre, devant des R. P. Bonington, des Pierre-Henri de Valenciennes et des peintures de l’école de Barbizon. Puis, en fin de journée, j’ai feuilleté les extraordinaires dessins d’Alexander Cozens. Ce qu’il dit des taches (blots) en citant Léonard de Vinci qui invitait à considérer avec attention les vieux murs afin d’y déchiffrer diverses choses : nuages, paysages, grotesques, etc.

 

8 juin 1982. Chez M., rue du Printemps. Conversation jusqu’à une heure avancée de la nuit sur la littérature allemande. Évocation de souvenirs. M’offre une petite monographie sur un sculpteur allemand que je ne connais pas, Renée Sintenis (1888-1965). De fait, je la connaissais sans le savoir, par un portrait photographique (beau visage androgyne particulièrement sculptural) de 1925 de Frieda Reiss. Sintenis, à l’origine Saint-Denis, famille d’origine huguenote. Son adorable bestiaire avec animaux de petites dimensions qui firent son succès. Je détaille le beau visage de cette femme, visage qui m’intrigue car il m’évoque un autre visage, mais lequel ? D’un coup, le rapprochement se fait (alors que je me lave les mains), Renée Sintenis ressemble à Anna Akhmatova avec ce nez très particulier et la forme générale du visage. Des visages sculpturaux (le plus beau des compliments).

 

Toute cette production dont je me gave par goût de l’étude, un goût auquel il me faudrait mettre des limites. Cette curiosité omnivore ne va-t-elle finir par provoquer en moi une sérieuse indigestion avec vomissements consécutifs ? L’omnivorisme (je ne sais si le mot existe) n’est pas recommandable, car préjudiciable à la santé. Hier, une amie de l’atelier de gravure m’a appelé « Monsieur Référence » (suite à une longue conversation sur l’art), des mots qu’elle a accompagnés d’un beau sourire ; mais, en y repensant, ne m’aurait-elle pas adressé une amicale mise en garde ?

 

Parmi les écrits amoureux (écrits amoureusement) sur l’art, les pages d’Anatole Jakovsky sur les peintres naïfs et celles de Michel Thévoz sur les artistes de l’Art Brut (je n’ose écrire « artistes bruts »), une tendance que m’a fait découvrir Pierre-Alexis G. de K. Il est vrai que les pages du Suisse, universitaire et responsable de la Collection de l’Art Brut (Lausanne) sont plus détachées, plus universitaires ; mais sous ce détachement on sent courir une passion.

 

Si je dois construire une maison, elle sera de tendance palladienne ou fortement inspirée des enseignements de Ludwig Mies van der Rohe.

 

Je connais bien l’œuvre d’Egon Schiele mais je ne connaissais pas son visage jusqu’à hier soir. Un beau visage aux traits réguliers avec un air d’enfant. Autre beau visage découvert il y a peu, celui du poète Alexandre Blok. Leur vie amoureuse a pourtant été fort triste. Étrange, les laiderons (je parle des hommes) sont souvent plus actifs auprès des femmes que les beaux hommes. Pourquoi ? Ces premiers ont probablement besoin de suppléer à leur manque de grâce par des boniments (les laiderons baratinent les femmes, je l’ai remarqué) tandis que les autres attendent que les femmes viennent à eux et se font volontiers prier lorsqu’ils ne les éconduisent pas, un jeu amusant mais qui a ses limites. J’étais enfant et je me souviens que mon grand-père (grand admirateur d’Albert Dubout) avait fait remarquer à l’un de ses amis que les laiderons étaient souvent en ménage avec des femmes plutôt belles, les gros avec des minces, les grands avec des petites et inversement… Je n’ai jamais oublié cette remarque d’autant plus pertinente qu’il mesurait 1m95 et que sa femme ne dépassait guère les 1m60. Lorsqu’il faisait un pas, elle devait en faire deux-trois, ce qui nous amusait.

 

Alexandre Blok

Le  puissant visage d’Alexandre Blok (1880-1921)

 

De tous les artistes de l’expressionnisme allemand, c’est Max Beckman qui m’apparaît comme le plus grand, avec ses compositions d’une solidité à toute épreuve, avec ce trait « impeccable, implacable » (tant dans ses peintures que ses gravures) pour reprendre le jugement de Pierre-Alexis G. de K., un jugement qu’il formula peu avant sa mort et qui me confirma dans le mien. A présent, je ne peux voir une œuvre de Max Beckman sans revoir la silhouette filiforme de l’ami traverser la cour de l’École.

Ma tendresse pour l’œuvre de Gabriele Münter. Elle ne suivit pas son ami Kandinsky sur les voies de l’abstraction ; elle suivit Jawlensky, moins intellectuel que Kandinsky ou Klee, peu sensible à leurs théories (voir leurs écrits) qui le trouvaient silencieux.

Les merveilleuse gravures d’Emil Nolde (eaux-fortes ou xylogravures). Les plus belles ont pour thème les ports et les bateaux. Je ne connais pas de graveur qui traite avec plus de pertinence et d’énergie les mouvements de l’eau, de la vapeur (qui sort des cheminées des bateaux) et des nuages. Je m’efforce de ne pas oublier ses leçons lorsque je travaille sur ces thèmes.

L’érotisme discret et élégant d’Otto Müller, le calme d’Otto Müller. Comparez ses œuvres à celles des autres artistes de « Die Brücke », Ernst Ludwig Kirchner, Erich Heckel, Max Pechstein et Karl Schmidt-Rottluff dont le trait dessine volontiers des échardes, des éclats coupants. Au cours de ses années de formation, Otto Müller passe dans l’atelier de Franz von Stuck avant de se brouiller avec lui et de s’en retourner à Dresde. Le soutien que lui apporte un parent éloigné, Gerhart Hauptmann. L’idée qu’Otto Müller a des origines tziganes (par sa mère) s’installe sans qu’on sache comment, sans preuve. Cette idée doit le flatter car il ne s’y oppose pas. Il rencontre les membres du « Die Brücke » en 1910 mais, contrairement à eux, il ne subit pas l’influence des Fauves français. Pour ses peintures, il utilise des émulsions de glu (et non de l’huile) comme liant, ce qui explique la tonalité mate, si caractéristique de ses compositions. Autre particularité, il utilise le jute comme support. Sa fascination pour les peintures égyptiennes. Aujourd’hui, j’ai travaillé à une série de six petites linogravures inspirées de peintures d’Otto Müller.

 

Extraordinaire Eugène Fromentin. Il n’a écrit qu’un seul roman, mais ce roman est un chef-d’œuvre de la littérature française, un classique comme « Le Lys dans la vallée » ou comme « La Chartreuse de Parme ». Ses pages sur l’art, « Les Maîtres d’autrefois : Belgique, Hollande », méritent de prendre place à côté des « Écrits sur l’art » de Baudelaire. Ses récits de voyages, « Un été dans le Sahara » et « Une année dans le Sahel » sont eux aussi des chefs-d’œuvres du genre. Et Eugène Fromentin a été un excellent peintre. Eugène Fromentin (cet écrivain-peintre ou ce peintre-écrivain, je ne sais somment dire) reste un phénomène discret mais un phénomène.

 

Découvert dans une petite monographie un art très étrange qui m’était inconnu, les bronzes de Sardaigne ou bronze des « nuraghes ». Ceux qui sont photographiés dans ces pages appartiennent au Musée national archéologique de Cagliari, capitale de l’île. Johann Joachim Winckelmann aurait signalé ces bronzes qui mesurent entre dix et vingt-quatre centimètres. La classification due à Giovanni Lilliu. La civilisation des « nuraghes » (VIIIe siècle av. J.-C.) aurait été contemporaine de la civilisation homérique. Elle aurait été peu à peu étouffée par l’expansion phénicienne et plus encore punique.

 

Des portraits intimes de Toulouse-Lautrec avec « Notre oncle Lautrec » de la comtesse Attems (née Mary Tapié de Ceyleran) et « Autour de Toulouse-Lautrec » de Paul Leclerq, deux petits livres publiés chez Pierre Cailler, deux petits livres qui regorgent d’anecdotes savoureuses bien que d’une tonalité fort différente. Par exemple, Paul Leclerq rapporte ce qui suit : « ‟Dans la symphonie des odeurs humaines, l’odeur aigrelette du nombril tient la place du triangle dans un orchestre”, me déclara Lautrec en sortant d’une foule. Faisant allusion à sa petite taille, levant un doigt, il ajouta : ‟Et je m’y connais” ». Et ainsi de suite. le livre de la comtesse parente du peintre évite ce genre d’anecdotes. Il n’en contient pas moins de précieux renseignements, par exemple sur les origines d’une des plus anciennes familles d’Europe, sur ces accidents qui firent du peintre une sorte en nain, probablement par consanguinité, avec ses os « de verre ».

 

Toulouse-Lautrec

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes sur l’art – Le Cahier gris – II / X

 

En header, une épée en bronze du Luristan avec en lien les détails de cette magnifique arme : http://www.worldmuseumofman.org/display.php?item=688

 

Lu dans le train Paris-Hamburg (10 juin 1983) « L’atelier d’Alberto Giacometti » de Jean Genet (Ed. L’Arbalète). La riche iconographie, soit trente-trois photographies en noir et blanc d’Ernst Scheidegger qui dans le lien suivant évoque Alberto Giacometti qu’il a observé pendant plus de vingt ans :

https://www.youtube.com/watch?v=GUAn7rEQ4aU

Mon plaisir à lire dans les trains, dans les compartiments des trains, tandis que le paysage défile. Mes plus beaux souvenirs seront ferroviaires. L’Europe de l’autre côté du Rideau de fer, parcourue en tous sens, souvent lentement, en Roumanie surtout, avec ces trains affreusement déglingués qui rendaient la lecture si difficile, avec ces secousses qui me faisaient croire à des déraillements. Mais pour l’heure le train roule vers l’Allemagne, vers l’amie hanséatique. Il fait chaud et elle ne m’accueillera pas sur le quai de la Hamburg Hauptbahnhof avec ses lainages parfumés.

Lu « Un portrait par Giacometti » de James Lord, compte-rendu d’une interaction peu commune entre un artiste et son modèle au cours de dix-huit séances de pose (entre le 12 septembre et le 1er octobre 1964). C’est un document très précieux. Je n’en connais pas d’autres dans ce genre. Mais regardez :

https://www.youtube.com/watch?v=I7Jpy4mAZXg

Parmi les objets d’art qui passent dans mes rêveries, les bronzes du Luristan trouvés sur les rebords du plateau iranien qui regarde la Mésopotamie où s’était établi un peuple de cavaliers d’origine cimmérienne venu du sud de la Russie. Ces bronzes datent du VIIIe-VIIe siècle av. J.-C. Il me faut tirer parti de ce répertoire (de cet alphabet) et l’inscrire dans un espace inédit — pour des linogravures. Éléments de ce répertoire, des divinités iraniennes (protovédiques) avec vocabulaire ornemental emprunté à l’Elam, à Babylone, à l’Assyrie, à l’Urartu, avec dominante zoomorphe originaire des steppes. Ces systèmes antithétiques faits de figures adossées ou affrontées. Urartu, région du lac de Van, centre d’un royaume qui prospéra entre le IXe et le VIIe siècle av. J.-C.

 

Bronze du Luristan

Un bronze du Luristan

 

Lucas Cranach l’Ancien, maître de l’érotisme ? Probablement. Voir ses Vénus. Leur délicieuse ambiguité. « L’érotisme de l’ambiguité » (ou « Érotisme et ambiguité »), titre pour un prochain article ?

Apollinaire écrivait en 1913 : « Moi, je n’ai pas la crainte de l’Art et je n’ai aucun préjugé touchant la matière des peintres » et il ajoutait : « Les mosaïstes peignent avec des marbres ou des bois de couleurs. On a mentionné un peintre italien qui peignait avec des matières fécales ; sous la Révolution française, quelqu’un peignit avec du sang. On peut peindre avec ce qu’on voudra, avec des pipes, des timbres-poste, des cartes postales, ou à jouer, des candélabres, des morceaux de toile cirée, des faux cols ». On ne peut que penser à Enrico Baj (1924-2003) en lisant ces mots. Enrico Baj et ses collages, ses impertinences envers les insignes du pouvoir et les œuvres sacro-saintes, comme « Guernica » de Picasso. Et — respect ! — Enrico Baj est satrape au titre d’Imperator Analogico du Collège de Pataphysique de Milan.

Artiste chez les intellectuels, intellectuel chez les artistes, toujours entre ateliers et bibliothèques, entre bibliothèques et ateliers. Toujours un livre en poche, m’isolant à l’occasion dans un coin d’atelier pour lire ou prendre des notes. Je n’envisage le dessin et la gravure qu’intégrés au livre. Mon relatif dégout pour ces ateliers d’artistes avec débauche de matériel et de matériaux. Que mon atelier tienne dans une petite valise, un atelier toujours prêt à plier bagage. Je n’aurai pas d’atelier après l’École. Je dessinerai comme j’écris, dans des salles d’attente, sur le rebord d’une table, dans une cuisine ou un salon, dans des cafés, en marchant, ici et là. Et je préférerai la linogravure à la taille douce puisqu’elle permet le tirage à la main. Je refuserai l’atelier inamovible ou, tout au moins, l’atelier qui nécessite une entreprise de déménagement. Si j’étais musicien, je jouerais du violon ou, mieux, de la flûte et en aucun cas du piano — droit ou, pire, à queue.

Ce couple que j’ai tant observé, Acis et Galatée, dans la niche centrale de la Fontaine Médicis (jardin du Luxembourg), un couple en pierre que surprend un Polyphème en bronze. C’est l’un des lieux parisiens que je préfère. J’y lis et prépare volontiers les examens, été comme hiver. Mais pourquoi ce lieu, précisément ? Serait-ce pour la proximité de ce beau couple enlacé ou pour celle de la Librairie José Corti (11, rue de Médicis) qui me conduit au « Rivage des Syrtes » et à Vanessa, à jamais associée à une amie d’enfance atlantique, la blonde Blandine ?

Dans l’atelier du quai Malaquais, Pierre Courtin me parle de Clovis Trouille ; et je lui parle de Pierre Molinier dont j’ai découvert il y a peu les somptueux photomontages — réalisés essentiellement à partir de son propre corps. Voir le court métrage que lui a consacré Raymond Borde (lui aussi un proche d’André Breton) en 1964. Ce n’est pas tant l’érotisme de Pierre Molinier qui m’attire que sa célébration du noir et blanc.

Cette Jeanne d’Arc qui m’a toujours paru terriblement empotée, bien visible dans Paris, en proue, devant l’église Saint-Augustin. Combien je lui préfère celle d’Emmanuel Frémiet, sur la place des Pyramides. Emmanuel Frémiet, l’auteur de cette sage et noble Jeanne d’Arc est aussi l’auteur d’une étrange sculpture qui met en scène un gorille enlevant une femme…

Je me souviens, enfant, avoir été fasciné (le mot n’est pas trop fort) par l’hippogriffe qui porte Angélique et Roger. Antoine-Louis Bayre ! Aujourd’hui encore, je ne puis regarder ce groupe sans me retrouver immergé dans cette impression d’enfance.

 

Bayre

Antoine-Louis Barye « Roger et Angélique montés sur l’hippogriffe » 

 

On oublie trop souvent que Kurt Schwitters a pratiqué la peinture naturaliste tout au long de sa vie et que cette production (quatre mille tableaux selon son fils) équivaut en quantité à celle de ses collages et assemblages divers. Ils sont nombreux à mépriser cette part de son œuvre considérée comme « bourgeoise ». Ce sont des conformistes qui s’ignorent, soumis au mot d’ordre du jour et que la dénomination « avant-garde » suffit à mettre en transes. Ce sont eux qui cachent les merveilleux portraits de Malevitch qu’ils considèrent  comme autant de marques de soumission (?) au régime stalinien.

Les peintures figuratives de Kurt Schwitters ont été probablement influencées par Carl Bantzer, l’un de ses professeurs et un admirateur de Frans Hals. Parmi les plus belles compositions figuratives de Kurt Schwitters, les paysages peints en Norvège dans les années 1930, des œuvres qui s’inscrivent dans la tradition romantique avec ces paysagistes norvégiens souvent formés en Allemagne, à Dresde surtout, avec Johan Christian Dahl et Mathias Stoltenberg pour ne citer qu’eux.

Kurt Schwitters citoyen allemand est interné dix-sept mois au camp de Hutchinson Square, à Douglas, dans l’île de Man, un camp où se côtoient de nombreux intellectuels. Ses tarifs dans le camp : 5 £ pour un portrait en buste incluant les mains ; 4 £ pour un buste ; 3 £ pour le visage seul.

Étudié l’Actionnisme viennois (Wiener Aktionismus, 1960-1971) avec Günter Brus, Hermann Nitsch et Otto Muehl. Que Paris et New York semblent sages en comparaison ! Mon malaise bien physique devant nombre de ses photographies. La vue du sang (même s’il est suggéré) me fait souvent tomber en syncope. De tous les Actionnistes viennois, c’est Rudolf Schwarzkogler (mort à l’âge de vingt-huit ans, défenestré) qui m’émeut le plus. Pourquoi ? Probablement pour sa discrétion : il évitait le public ; et l’Actionnisme pouvait difficilement se passer du public. Par ailleurs, ni ses tableaux des débuts, ni les photographies prises au cours de ses actions, ni les dessins et textes conceptuels élaborés au cours de ses dernières années n’ont été exposés de son vivant. Le calme de Rudolf Schwarzkogler, plus franchement conceptuel que les autres Actionnistes. Parmi ses sources d’inspiration, Yves Klein et Piero Manzoni. Sa première action date du 6 février 1965 et a pour titre « Hochzeit » (Mariage). Voir détails. Le thème du poisson ne cesse de revenir. A ce propos, j’ai découvert l’œuvre de cet artiste par une photographie prise au cours de sa troisième Action, avec ce poisson suspendu le long de la colonne vertébrale d’un modèle nu — lui probablement. En dehors de sa première Action qui se déroule devant un public très réduit, les autres ne sollicitent qu’un photographe, avec photographies exclusivement en noir et blanc. Ses inquiétudes me sont proches. Et, une fois encore, j’apprécie sa discrétion ainsi que son raffinement et son souci de beauté formelle.

Ci-joint, un lien intitulé « 1065 Selbstverstümmelung (1065 Self-Mutilation) », tourné en 1965 :

https://www.youtube.com/watch?v=649YQnVSndI

Parmi mes découvertes de jeunesse, à Munich, Franz von Stuck (1863-1928), avec une visite à la Villa Stuck, intégralement conçue par l’artiste, depuis les plans jusqu’à la décoration murale et au mobilier. Une œuvre d’art totale. Franz von Stuck concevait également les cadres de ses tableaux, avec à l’occasion le titre gravé dans le bois du cadre, comme Die Sünde. Ainsi, la peinture et son cadre constituaient-ils un tout organique en harmonie avec la décoration intérieure. Franz von Stuck m’attira d’autant plus sûrement dans son ambiance — étouffante à bien y réfléchir — que j’étais alors imbibé d’August Strindberg et de Stanisław Przybyszewski.

 

Villa StuckVilla Stuck (1898) à Munich 

 

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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Notes sur l’art – Le Cahier gris – I / X

 

En header, Palais de Knossos (Crète), fresque des Dauphins, dans le mégiront. 

 

Au cours de rangements, j’ai retrouvé un cahier à couverture grise avec, intercalées, des feuilles volantes, le tout saturé de notes sur l’art prises au cours de mes années d’études, au cours de voyages, de lectures, de conversations, dans des musées et des galeries. Je les ai reconsidérées, avec corrections, nombreux retraits et quelques ajouts — les liens Internet en particulier. Je les ai réorganisées dans cette suite d’articles tout en protégeant  leur caractère de notes, une certaine spontanéité, un certain désordre, marques d’une curiosité que j’aimerais parfois apprivoiser.

 

______________________

 

Léon Zack, sa timide silhouette dans un espace haut de plafond. Son sourire qui semble s’adresser non seulement à moi, son interlocuteur, mais à tout ce qui se tient derrière moi, à tout ce qui nous entoure. Sa silhouette fine et spirituelle m’évoque celle de Marc Chagall ; mais Léon Zack a un regard et un sourire plus dilués. La douceur de ses compositions, des caresses prolongées. Étudier l’influence de son frère aîné, le philosophe Simon Franck, sur son œuvre. Arrivé à Paris au début des années 1920, Léon Zack se tient à l’écart du cubisme, tendance alors dominante ; et le géométrisme qu’il s’impose au début des années 1950 ne lui convenant pas, il s’en défait pour revenir à son lyrisme fait de transparences liquides. Le lendemain, longue conversation avec Bernard Allain, maître verrier. Il m’évoque sa collaboration avec Léon Zack et les vitraux de l’église Notre-Dame-des-Pauvres, à Issy-les-Moulineaux, ainsi que ceux de l’église Saint-Séverin, à Paris (vitraux de Jean Bazaine), et de la chapelle du Rosaire, à Vence, une totalité (dont les vitraux) conçue par Henri Matisse.

Ci-joint un lien très complet sur l’église Notre-Dame-des-Pauvres :

http://insitu.revues.org/5427

Un autre lien sur la chapelle du Rosaire :

http://www.vence.fr/la-chapelle-du-rosaire-chef-d

Et, surprise au cours d’une recherche Internet ! J’ignorais vraiment tout de l’église de Carsac, en Dordogne, où Léon Zack (converti au christianisme 1941) a réalisé un chemin de croix avec sa fille Irène :

http://lepetitrenaudon.blogspot.com.es/2012/09/leon-zack-histoires-de-mariage.html

La monographie qui lui est consacrée dans Le Musée de Poche porte les signatures de Pierre Courthion, Bernard Dorival et Jean Grenier.

L’œuvre considérable et multiforme (illustrations, décors et costumes pour le théâtre, cartons pour la tapisserie, interventions multiples dans le domaine de l’art sacré avec chemins de Croix, vitraux, autels, etc.) de cet artiste discret.

 

5 décembre 1986, entre Corfou et Brindisi, lu « Mycenaean Civilization » de Konstantinos Kontorlis. Riche iconographie qui confirme le caractère didactique de l’ouvrage. Il y est essentiellement question de Mycènes et de Tirynthe mais aussi de Pylos (en Messénie). La Messénie, une région peu connue de la Grèce que j’explorerai dans les années 1990. Pylos et le royaume de Nestor. Plus que grec, je me sens crétois, avec ces fresques et ces peintures sur vases dont je m’inspire pour décorer les murs de mes domiciles, et ceux d’amis. La chambre du petit appartement de la rue Lacordaire que j’ai décoré à la fresque  (acrylique) en m’inspirant de la fresque du Printemps découverte à Θήρα (Santorin) par S. Marinatos et visible au Musée national archéologique d’Athènes. Le jeu merveilleux entre les ailes des hirondelles et les pétales des lys. S’enivrer de variations.

Fresque du Printemps

Un détail de la fresque du Printemps (env. 1500 BC)

 

Consulté des photographies prises par l’arrière-grand-oncle, Henry Concert, ingénieur des Travaux Publics de l’État, né en 1861, parti à la retraite en 1921. Certaines de ses photographies enrichiront un magnifique recueil, publié à Paris, en 2005, par les Éditions Kallimages, sous le titre « Mykonos et Délos à l’aube du XXe siècle ». Ci-joint, un lien sur cette magnifique maison d’édition, un lien interactif avec possibilité de feuilleter des ouvrages édités :

http://www.kallimages.com

Ma surprise (et mon plaisir) en découvrant que le nom de cet arrière-grand-oncle est étroitement associé à celui de Jean Hatzfeld avec lequel il a travaillé, notamment sur l’île de Délos. « Histoire de la Grèce ancienne » (publié chez Payot, en 1926) de Jean Hatzfeld fut ma première lecture sérieuse sur l’histoire de la Grèce antique.

A propos du recueil de photographies « Mykonos et Délos à l’aube du XXe siècle » : « Au début du XXe siècle, une équipe de l’École française d’Athènes participe aux fouilles sur l’île de Délos ; parmi eux, Henry Convert, Jean Hatzfeld et leur collègue grec Dimitri Stavropoullos. Il arrive que la rudesse du vent ou les caprices de la mer interrompent le labeur ; les chercheurs mettent ce repos forcé à profit pour photographier les sites auxquels ils consacrent leur travail et les découvertes qu’ils y font, l’île voisine de Mykonos — leur base de repli, pleine de vie tandis que Délos est alors abandonnée des hommes — et, entre les deux, l’îlot aride de Tragonisi où une cavité marine abrite une colonie de phoques. »

Henry Convert avait fait partie de la Mission française des Travaux Publics envoyée à la demande du gouvernement grec pour construire un chemin de fer dans le Péloponnèse, mission supprimée puis rétablie en 1890. Henry Convert est alors mis à la disposition du Ministère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts « pour assister le Directeur de l’École archéologique d’Athènes dans les travaux de fouilles à Delphes ». Ces fouilles lui doivent presque tout : le tracé et l’organisation du réseau Decauville, le plan cadastral pour l’expropriation de Kastri, le recrutement et la surveillance journalière des ouvriers, la gestion comptable, certains relevés, les prises de vue photographique et leur développement sur place. Me procurer la correspondance Henry Convert / Jean-Théophile Homolle ainsi que la correspondance Albert Tournaire / Jean-Théophile Homolle. Le dévouement de Henry Convert à ses missions, loin des salons et de leurs intrigues. Henry Convert fut également actif à Éleusis (en octobre 1864), à Stratos d’Arcarnanie (la même année), à Trézène (en 1897) et, surtout, à Délos, de manière intermittente entre 1892 et 1909 puisqu’il dût regagner la France entre 1898 et 1903. A son retour en Grèce, il se consacra à l’île de Délos (l’un des sites les plus denses et les plus fascinants du pays) avec la ferveur qui avait été la sienne à Delphes. Son mariage avec une femme issue d’une très ancienne famille grecque.

Delphes

Delphes vers 1900

 

Chez Gibert Joseph, boulevard Saint-Michel, des livres de Pierre Cailler, éditeur à Genève (dans la Collection Écrits et documents de peintres), vendus pour presque rien. Ils ont été imprimés pour la plupart dans les années 1950 et sont neufs (non coupés). Je  pars lesté de deux sacs de ces livres avec un sentiment partagé : une bonne affaire reste une bonne affaire, mais est-il possible que de tels trésors de bibliophilie soient presque jetés sur le trottoir ? Sur le chemin du retour, arrêt dans le jardin du Luxembourg où j’observe la chute des feuilles, détaille le monument-fontaine à Eugène Delacroix (de Jean Dalou), en particulier les courbes de La Gloire que soulève Le Temps sous les applaudissements du Génie des Arts, et feuillette « Métamorphose de l’Artiste » d’André Masson, des aphorismes ou presque, un journal aussi. Les examens approchent et je suis comme paralysé. J’aimerais être nuage.

 

J. H. Füssli et le fétichisme (?) de la coiffure. Voir ses coiffures extraordinairement élaborées et volumineuses. Son influence sur la peinture anglaise notamment par ses « Conférences sur la peinture » (au nombre de douze) données à la Royal Academy entre 1801 et 1823, des conférences qui s’apparentent aux écrits de maîtres de la Renaissance : voir « Commentaires » de Lorenzo Ghiberti ou « Traité de la peinture » de Leon Battista Alberti.

 « Les thèmes moraux » auxquels J. H. Füssli accorde une large place, une particularité de la peinture anglaise avec, en figure de proue, William Hogarth et sa série « Marriage A-la-mode » :

http://www.tate.org.uk/whats-on/tate-britain/exhibition/hogarth/hogarth-hogarths-modern-moral-series/hogarth-hogarths-2

Fétichisme de la coiffure (?) chez Pisanello, un fétichisme plus discret qu’avec J. H. Füssli. Voir certains de ses profils féminins, des dessins, des peintures ou des médailles. Les fronts très bombés, une impression probablement due à l’implantation très en retrait des cheveux.

 

El Lissitsky, une élégance ascétique.

 

Alberto Giacometti et la rue d’Alesia (dans le XIVe arrondissement, Paris), la célèbre photographie d’Henri Carrier-Bresson prise en 1961. L’artiste traverse sous l’averse, l’imperméable remonté sur la tête. Il emprunte un passage vraiment clouté.

 

Conversation avec Yankel à La Charrette, rue des Beaux-Arts. Je l’interroge plus sur son passé africain (Yankel y fut géologue) que sur son œuvre, ce qui semble lui convenir et, surtout, ce qui me convient car sans m’être antipathique son œuvre ne m’enthousiasme guère. L’homme Yankel est extraordinairement sympathique mais combien je préfère le classicisme de son père, Mikhaïl Kikoïne. Yankel (Jakob Kikoïne) est né en 1920. Il a quatre-vingt quinze ans donc. Je ne l’ai pas revu depuis le début des années 1980. Mais écoutez-le (nous sommes en juillet 2012) ! Ce film d’un peu moins d’une demi-heure est magnifique. Précis et sincère, il rend compte de l’ambiance parisienne d’alors et de la vie des artistes (Juifs ashkénazes en particulier) dans une ville qui fut à un moment de son histoire le centre mondial de la création artistique et des plus belles rencontres. Je le redis, ce témoignage est une merveille de la mémoire ; et il me replace devant un homme extraordinairement sympathique :

https://vimeo.com/108106440

 

Mes gravures à la pointe-sèche que le chef d’atelier compare aux dessins de Seurat. Mais dans le cas de ses dessins, le « pointillisme » est rendu automatiquement par frottement du crayon sur le papier, par la structure du papier ainsi révélée.

 

Lucio Fontana, presque rien, un truc simple et, pourtant, un érotisme qui étreint — la pertinence du suggéré.

Spatial Concept 'Waiting' 1960 Lucio Fontana 1899-1968 Purchased 1964 http://www.tate.org.uk/art/work/T00694

Spatial Concept ‘Waiting’ 1960 Lucio Fontana 1899-1968 Purchased 1964 http://www.tate.org.uk/art/work/T00694

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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A propos du Kurdistan

 

Autre espoir, le Kurdistan, le Grand Kurdistan. Les Kurdes sont bien présents au Parlement turc (trente sièges) et dans une centaine de municipalités turques ; en Irak, ils s’acheminent vers l’indépendance ; en Syrie aussi où ils disposent déjà de trois régions autonomes. Le Kurdistan autonome est en Irak une zone de calme et de prospérité. La femme y est très présente. Elle a les cheveux libres, elle est enseignante, femme d’affaires, médecin, informaticienne et… combattante. Les légendes kurdes sont nombreuses à mettre en scène des femmes guerrières. Et personne n’a oublié qu’avant la colonisation anglaise de l’Irak, Halabja était gouverné par une femme, Adela Khanum, surnommée la « Princesse des Braves ». Vous souvenez-vous ? Ci-joint, un article daté de mars 1998, écrit par le Dr. Kendal Nezan, physicien nucléaire et Président de l’Institut kurde de Paris (106, rue La Fayette, dans le Xe arrondissement) :

http://www.institutkurde.org/info/quand-notre-ami-saddam-gazait-ses-kurdes-1149172517.html

Le Kurdistan est un refuge pour les persécutés d’Irak, dont les Chrétiens de toutes obédiences et les Yézidis soumis à un traitement particulièrement dur par l’engeance islamiste. Les Kurdes sont d’abord des kurdes ; ils sont musulmans mais aussi assyro-chaldéens, chrétiens syriaques, sabéens, alévis, zoroastriens et j’en oublie. C’est un peuple multi-confessionnel et toujours sans État. Les Juifs kurdes quant à eux ont tous quitté le berceau historique de ce peuple pour des destinations diverses dont Israël. Ci-joint, un article à caractère didactique, excellente invitation à en savoir plus sur ce peuple qui partage une même culture tout en pratiquant des religions fort diverses :

http://www.jolpress.com/irak-ei-kurdistan-kurdes-un-peuple-de-multiples-religions-relire-article-828353.html

 Kurdistan, densité de population

 

Ankara devra penser sérieusement la question kurde et autrement qu’avec des armes. Verrai-je ou mes enfants verront-ils la création d’un Grand Kurdistan. Englobera-t-il aussi la région de Diyarbakir, dans le sud-est de la Turquie, une région à majorité kurde ? Je l’espère. La Turquie a peur. Il est vrai que l’islamiste en costume cravate Erdogan s’est pris des pelles. Il n’a cessé d’échouer en politique internationale ; toutes ses manigances se sont retournées contre lui ; et ce n’est probablement pas fini. Les Kurdes de Syrie entretiennent d’excellentes relations avec les Chrétiens et les Alaouites ne leur sont pas hostiles. Une situation de statu quo s’est instaurée entre les Kurdes de Syrie et Bachar el-Assad. Les djihadistes quant à eux ne rêvent que de leur trancher la gorge. Un Kurdistan syrien, le « Rojava », est né du chaos, en novembre 2013. Il regroupe trois régions échelonnées le long des frontières turque et irakienne. Cette proclamation d’autonomie unilatérale résulte d’une alliance entre le PKK et les partis kurdes modérés. Et le Kurdistan syrien est lui aussi riche en pétrole !

Permettez-moi de faire preuve d’optimisme, d’un optimisme non pas béat mais construit et actif. L’Iran s’achemine vers une démocratisation. Il est dommage que les mass médias ne rendent pas mieux compte de la complexité du pouvoir iranien et des tensions qui le parcourent. Cette démocratisation conduira à un rapprochement avec les Kurdes extérieurs au Kurdistan iranien. Les Kurdes et les Perses (qui constituent le noyau historique de l’actuel Iran) sont cousins germains par les Mèdes. Pourquoi ne pas imaginer un grand arc démocratique et non-arabe qui couvrirait l’ensemble de l’Iran et les provinces autonomes du Kurdistan irakien et syrien en attendant le Grand Kurdistan, un grand arc plutôt favorable à Israël et aux nombreuses minorités de la région dont les Yézidis (leurs racines spirituelles plongent dans l’antique perse) et les Chrétiens ?

De l’immense conflit entre sunnites et chiites devrait jaillir des parcelles de lumière. Le noyau sunnite de l’islam doit être attaqué par tous les moyens. Il faut tendre vers son éclatement par des moyens aussi discrets et divers que possible. Ne subsistera alors que l’(les) islam(s) des marges, le(s) seul(s) islam(s) digne(s) de considération. Le baha’isme et l’ismaélisme (voir le mutazilisme) se rattachent à cet (ces) islam(s), un (des) islam(s) qui se rattache(nt) plus ou moins clairement au chiisme. Je le répète : tant qu’on n’aura pas commencé à opérer une distinction entre ces deux principales branches de l’islam, on restera paralysé comme devant un monstre. Le monolithe est fracturé depuis longtemps et les fractures se multiplient et s’élargissent. Observons cet effondrement en cours, l’esprit armé ; et nous ramasserons des parcelles de lumière.

Il existe des plans de redécoupage du Proche-Orient et du Moyen-Orient, parmi lesquels le Plan Yinon (je l’évoque volontiers), surtout connu des partisans de la Théorie de la Conspiration (juive ou sioniste en l’occurrence), des individus (des foules) qui limitent leur réflexion par peur de la réflexion et qui tournent autour de leur piquet.

Le Plan Yinon ? J’en apprécie certaines parties, d’autres me trouvent réticent. Par exemple, j’apprécie la création d’un Free Kurdistan qui entamerait copieusement les actuels territoires de la Syrie, de l’Irak et de la Turquie. J’apprécie également la réduction du Pakistan à une sorte de couloir, grâce à la création d’un Free Baluchistan ; par contre, laissons du temps à l’Iran, un pays appelé à de grands changements. La réduction de la profondeur stratégique du Pakistan, profondeur déjà faible, permettrait à l’Inde de faire peser encore plus lourdement la menace nucléaire sur ce pays sunnite et de mieux pousser ses pions au Cachemire, tout au moins dans la partie de facto contrôlée par le Pakistan depuis la première Guerre indo-pakistanaise (1947).

Et puisqu’il est question des Kurdes et du Kurdistan, je mets en lien un article dense et didactique intitulé « Un aperçu de l’histoire des Kurdes », un article mis en ligne par l’Institut kurde de Paris et signé par le Dr. Kendal Nezan :

http://www.institutkurde.org/institut/qui_sont_les_kurdes.php

Un dernier mot à propos de mes rêveries géopolitiques. Et que le lecteur accorde au mot rêverie le sens qui en la circonstance lui semble le plus approprié. Je me permets simplement de dire qu’elles ne procèdent pas d’une humeur passagère. Je me sens comme visité par une impression qui se précise à mesure que je l’observe ; et j’en prends note. L’Europe et la Russie doivent s’arrimer l’une à l’autre. Il me semble que l’Europe avance avec des radars et des sonars détraqués. Nous n’avons rien à gagner à nous mêler des histoires des Russes, rien, vraiment rien ! Cette stupide histoire au sujet de l’Ukraine et des « Mistral » est révélatrice des vues européennes, françaises en particulier. Short-sighted dirait l’anglais et peut-être même narrow-minded. C’est par un puissant arrimage à la Russie (sans oublier l’Ukraine-Crimée et la Biélorussie) que l’Europe deviendra ce qu’elle doit devenir. La Russie a besoin de nous comme nous avons besoin d’elle. Je ne vais pas énumérer les avantages que nous retirerions d’une telle alliance. Pensons simplement à une indépendance énergétique qui nous aiderait à nous dépêtrer du monde arabe. Les États-Unis feront tout pour éviter un tel rapprochement qui suffirait à faire de l’Europe-Russie la première puissance mondiale, dotée d’un espace qui irait de l’Atlantique au Pacifique.

 Carte Europe-RussieL’Europe telle que je la conçois à quelques « détails » près : y inclure l’Ukraine-Crimée et la Biélorussie et en  supprimer la Turquie. L’Europe doit pousser vers l’est et non vers le sud. Mais quel nom donner à cette Europe que je souhaite ? Eurussie ? Il faut oublier l’axe méditerranéen et cette stupide Alliance des Civilisations telle que l’a envisagée José Luis Rodríguez Zapatero, plus connu sous le pseudonyme de « Bambi ». 

 

Olivier Ypsilantis

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