Carnet irlandais – août 2017 – 4/5

 

12 août. Au petit-déjeuner, quelques Wheat Shreds. Un invité se rebelle contre cette nourriture. Je commence par lui faire remarquer qu’elle respecte son organisme avec ce 100% Whole Grain Wheat, High in Fibre, Low Fat. J’ajoute que l’aspect excentric de ces petits oreillers supplée à leur manque de saveur et que ceux qui ne peuvent se résoudre à les savourer d’une manière ou d’une autre pourront les disposer dans leur salon, sur le canapé ou les fauteuils : ils seront du plus bel effet et, surtout, ils ne manqueront pas d’amuser leurs invités.

J’observe le petit port de Courtown et m’efforce de concevoir tout le travail qu’il a exigé, en 1830, un travail supervisé par la famille Courtown. La jetée (pier) a été construite sous l’impulsion de cette même famille, en 1847, dans le cadre du Famine Relief Work. C’est à partir de 1863, avec l’inauguration de la ligne ferroviaire Dublin-Gorey, que ce village de pêcheurs s’ouvrit au tourisme. La Ounavarra River se jette discrètement dans le port.

 

Une vue de Courtown Harbour

 

Tandis que je marche dans les bois qui bordent la plage, avec arbres élancés en rangs serrés, me vient d’un coup et avec une étonnante précision une vaste composition du Prince Eugen (1865-1947), un peintre méconnu hors de son pays, la Suède. Le Prince Eugen, fils du roi de Suède et de Norvège Oskar II, collectionneur et mécène, fut aussi et surtout un peintre qui tient sa place aux côtés des meilleurs artistes suédois, Carl Larsson ou Anders Zorn pour ne citer qu’eux. La luminosité de ses vastes compositions.

Repris la lecture de Neil Sheehan. « During my three years in Vietnam as a war correspondent in the 1960s I had told myself that one day I would return to the country when it was at peace, and finally, in the summer of 1989, the day came ». Le regard de Neil Sheehan s’attache au détail (étant entendu que rien n’est « du détail ») avec une attention de photographe, de cinématographe, et il s’y arrête le temps qu’il faut. L’un de ces arrêts sur image (dans la première partie, « Hanoi and the North ») : « Decades of guests coming and going, grinding grit underfoot, had also created dips in the marble of the entrance steps… » Même précision du regard – de l’objectif – lorsqu’il décrit l’uniforme du général Vo Nguyen Giap (voir le compte-rendu de l’entrevue au State Guest House, Hanoi) ou celui des douaniers au Noi Bai Airport.

La lecture de ce livre me confirme dans le très grand respect que j’ai toujours eu pour le peuple vietnamien, y compris pour les combattants du Nord-Vietnam, pour le peuple vietnamien dans son ensemble. Par exemple, j’admire son pragmatisme qui lui permit de comprendre sans tarder que le régime de Le Duan (devenu secrétaire général du Parti après la mort de Ho Chi Minh, en 1969) était responsable du marasme économique du pays, Le Duan qui n’avait ni la sagesse ni la souplesse de l’Oncle Ho. Suite à la mort de Le Duan, en 1986, les réformateurs prirent le dessus lors du Sixième Congrès du Parti Communiste vietnamien. Ainsi, après une bonne décennie d’économie inspirée du modèle stalinien, le pays initia-t-il des réformes économiques aussi amples que profondes, précédant même Gorbatchev, ce que les Vietnamiens rappellent avec fierté et à raison : « The Vietnamese boast that they were the first among the former array of socialist countries to launch drastic economic reforms to convert their system to a predominantly free market economy. »

Ballymoney Beach. L’extraordinaire richesse de la lecture géologique, avec ces clivages (cleavages) qui tendent vers la verticale lorsqu’ils ne sont pas franchement verticaux. Du clivage en tranches fines, très fines, avec cassures multiples qui donnent à ce graphisme une magnifique nervosité. Et partout des galets (pebbles) d’une douceur parfaite et qui procèdent de ce phénomène, des galets aux gris variés, plus homogènes et plus doux que ceux de Bretagne, composites – feldspar, quartz et mica. Le clivage se fait par endroits si fin qu’il finit par échapper à l’œil, l’œil qui réclame la loupe, le microscope même. Si j’avais entrepris des études scientifiques, j’aurais à coup sûr étudié la géologie. Et je pense une fois encore à Novalis.

 

Des sauveteurs sur Ballymoney Beach

 

Mais j’en reviens au Vietnam, au livre de Neil Sheehan. En moins de trois ans, l’économie du pays retrouve une grande vigueur. Que l’on sache simplement qu’il se remet à exporter du riz en quantité, ce qu’il n’avait pas fait depuis les années 1930. Par ailleurs, il faut étudier l’extraordinaire activité des quatorze mille hommes qui avaient tracé la piste Ho Chi Minh. Dispersés dans tout le Vietnam après la fin de la guerre, ils sont affectés à des tâches multiples. Un livre épais ne suffirait pas à rendre compte de leur travail.

 

13 août. Marche le long de la côte en partant de Courtown Harbour puis retour. Les promeneurs saluent, certains timidement, d’autres d’une manière plus affirmée. Mais tous saluent, ce qui n’est pas le cas en Angleterre.

La tension monte entre la Corée et Donald Trump. A quand la réunification des deux Corée ? Je reprends la lecture de « Two Cities – Hanoi and Saigon », récit d’un voyage qu’il fit en compagnie de sa femme, Susan, en 1989, avec souvenirs des années 1960, alors qu’il y était correspondant de guerre, un livre qui constitue l’extension d’une publication dans The New Yorker (voir « A Reporter at Large in Vietnam »). Me renseigner sur l’aide apportée au Vietnam par la Dr. Judith Ladinsky. Noter que les seuls pays d’Europe à ne pas avoir pratiqué l’embargo sur le Vietnam, suite à ses attaques (justifiées) contre le Cambodge de Pol Pot, sont la Suède et la Finlande. Voir « the 400-bed Vietnam-Sweden Children’s Hospital, built in a Hanoi suburb between 1975 and 1980 (…), the single adequately equipped and supplied hospital I saw in the whole country (…). The hospital was also the only one I visited in Vietnam that was clean ». Le bombardement de Bach Mai Hospital par un B-52, le 22 décembre 1972. Henry Kissinger le visitera lorsqu’il se rendra à Hanoi, suite aux Accords de Paris, en janvier 1973, et il exprimera ses regrets. Il n’en demeure pas moins qu’en admettant que ses regrets aient été sincères, les responsables militaires l’avaient averti, lui et Richard Nixon, que le collateral damage était a priori inévitable si les B-52 étaient engagés contre des cibles militaires implantées dans des zones densément peuplées. C’est la raison pour laquelle Lyndon Johnson avait toujours refusé d’engager les B-52 au-dessus de Hanoi.

Army Museum à Hanoi. Je l’ai visité et les pages que Neil Sheehan lui consacre me font revenir des souvenirs d’un voyage au Vietnam, comme ces débris de B-52 abattus par les Nord-Vietnamiens au-dessus de Hanoi, en décembre 1972. Je me souviens plus particulièrement de ce débris « with the emblem of the Strategic Air Command, a torn section of fuselage (…) bolt of lightning grasped in a fist, painted on it ». Une date est célébrée dans ce musée, bien sûr : le 30 avril 1975. Ainsi que le signale l’auteur, visiter ce musée aide à mieux comprendre la psychologie du peuple vietnamien. L’ennemi n’est pas le Français ou l’Américain, des épiphénomènes en quelque sorte, mais la Chine. N’oublions pas que la première des grandes dynasties chinoises, les Han, est aussi celle qui a envahi le pays pour l’occuper durant plus d’un millénaire. 938, bataille de Bach Dang, le Vietnam gagne son indépendance. Cette bataille se déroule dans le delta du Bach Dang River, sur la rive nord du delta. Dans ce musée, une maquette rend compte de cet affrontement à la fois naval et terrestre. Les Vietnamiens avaient pris soin de tapisser le lit de cette rivière de pointes ; les embarcations des Chinois s’y empaleront à marée descendante, avant d’être détruites, elles et leurs équipages, par le fer et le feu. La résistance vietnamienne a également endigué, et à plusieurs reprises, les vagues mongoles, en 1257, en 1284 et en 1287. En 1288, alors que l’armée mongole embarque pour la Chine afin de refaire ses forces et élaborer une nouvelle stratégie, Tran Hung Dao le mandarin-soldat se souvient de la ruse de Ngo Quyen à Bach Dang River, et plus de quatre cents embarcations mongoles remplies de guerriers sont anéanties. Les Mongols n’oublieront pas la leçon et ne remettront jamais les pieds dans le pays. 1427, Le Loi met fin à une guerre de neuf ans contre les Ming. Une armée chinoise est prise dans une gigantesque embuscade et décimée sur plusieurs kilomètres dans un défilé, à Ai Chi Lang, défilé le long duquel les Vietnamiens ont établi cinquante-deux positions.

 

 

 

John Kennedy et Lyndon Johnson ont progressivement engagé leur pays au Vietnam au début des années 1960 parce qu’ils pensaient que Ho Chi Minh et ses partisans n’étaient que des supplétifs à la solde de l’immense Chine communiste. Mauvais calcul, très mauvais calcul. Avaient-ils étudié au moins un peu l’histoire du Vietnam, notamment dans ses rapports millénaires avec la Chine ? La guerre à peine terminée, en 1975, la Chine attaque le Vietnam en 1979, en réponse son attaque contre le régime de Pol Pot. A ce propos, n’oublions pas que suite à cette attaque (justifiée, j’y reviendrai), les États-Unis se rangèrent sans hésitation aux côtés de la Chine, entraînant avec eux nombre de pays européens et asiatiques afin d’amplifier l’embargo. Et je vais me répéter : n’oublions jamais – jamais ! – que se sont les divisions vietnamiennes qui ont brisé les reins de ce régime effroyablement assassin dont certains semblaient s’accommoder, à commencer par ces cercles d’intellectuels parisiens qui allèrent jusqu’à lui tresser des lauriers. N’oubliez jamais !

Les Chinois se mirent en tête de donner une leçon aux Vietnamien. Donner une leçon aux Vietnamiens ?! Ils se mirent donc en tête de leur donner une leçon, avec la bénédiction des Américains… Les troupes chinoises furent « accueillies » par les forces locales et les gardes-frontières qui leur infligèrent de lourdes pertes pour des gains territoriaux minimes et bien fragiles. Lorsque les divisions de l’armée régulière vietnamienne qui venaient de se battre au Cambodge firent mouvement vers le nord, les troupes chinoises se hâtèrent de lever le camp et de repasser la frontière dare-dare, non sans dynamiter tout ce qu’elles purent à Lang Son (dont l’hôpital), à onze miles de la frontière sino-vietnamienne.

Ce que remarque Neil Sheehan (et ce que j’ai remarqué) : le manque d’animosité des Vietnamiens envers leurs anciens ennemis : « I encountered this lack of animosity everywhere we went in the North ». Il s’efforce de comprendre pourquoi et les explications qu’il trouve lui semblent incomplètes. Parmi ces explications (venues des Vietnamiens) : la différence faite entre le peuple américain (en partie hostile à cette guerre, il est vrai) et le gouvernement américain ; mais aussi (plus pertinent me semble-t-il) la guerre contre la Chine (1979) qui suivit la guerre contre les Américains : « With the United States no longer a threat, the Vietnamese see an American diplomatic and business presence as a political counterpoise to China and an economic counterpoise to Japan ». Il y a plus : « Once the “aggressor to the north”, the code words for China I often heard during our stay, in beaten or fought to a draw, the Vietnamese make peace ». Chinois et Vietnamiens sont des commerçants nés ; et sitôt que l’ennemi (chinois en l’occurrence) est repoussé, rentré chez lui, derrière sa frontière, on reprend les échanges commerciaux en commençant par rétablir les voies de communication. Vietnamiens et Chinois s’y entendent pour reconstruire en un temps record ce qui a été détruit. Les échanges reprennent, plus actifs encore, ils reprennent avant même que les voies de communication ne soient rétablies. On s’arrange, on fait des détours (voir ce qu’écrit Neil Sheehan, en page 45 de l’édition Jonathan Cape, London). L’étude des relations sino-vietnamiennes est un passionnant sujet d’étude pour l’Occidental. Et puis, avant tout, il faut être pragmatique : « When you have a neighbor as big as China you can’t stay enemies », propos d’une autorité politique vietnamienne à Neil Sheehan, propos qu’aurait pu tenir n’importe quel Vietnamien.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Carnet irlandais – août 2017 – 3/5

 

10 août. Au petit-déjeuner, Wheat Shreds, ces little pillows fibreux qui m’amusent depuis l’enfance et que je mastique non sans plaisir, je dois le dire. Les Wheat Shreds pourraient être des éléments pour Dollhouses. Wheat Shreds et cups of tea, bien sûr. Il me semble le thé est ici l’un des plus sûrs moyens pour tromper l’ennui, car le thé on le boit à longueur de journée et on le pisse pareillement. Ça occupe !

 

Wheat Shreds ou Shredded Wheat, amusant, nourrissant et sain.

 

Avancé la lecture de « The Tremendous World I Have Inside My Head. Franz Kafka: A Biographical Essay » de Louis Begley (Atlas & Co Publishers. New York, 2008). Au chapitre II (« What have I in common with Jews ? »), l’auteur fait remarquer que tous les amis de Franz Kafka étaient juifs : Oskar Pollak, Max Brod, Felix Weltsch, Oskar Baum, Franz Werfel, Hugo Bergmann pour ne citer qu’eux. Il en allait ainsi du côté des Chrétiens. On ne se fréquentait que pour des raisons professionnelles, pratiques. Franz Kafka a aimé et a été aimé de plusieurs femmes, des Juives ; mais l’une d’elles était chrétienne : Milena Jesenská. La vie de cette femme et sa relation avec Franz Kafka sont des sujets d’étude étourdissants. Dans ses lettres à Milena, il exprime sa surprise d’aimer une Chrétienne et d’être aimé d’une Chrétienne. Un Chrétien occupe une place particulière dans la vie de Franz Kafka, Josef David, l’époux d’Ottla, sa sœur préférée dit-on. Ils se marièrent le 15 juillet 1920 et Franz Kafka entretiendra d’excellentes relations avec son beau-frère.

Trois accusations de « crime rituel » sont contemporaines de Kafka : l’affaire Tiszaeszláer (1882) en Hongrie, l’affaire Hilsner (1899) en Bohème, l’affaire Menahem Mendel Beilis (1911) en Russie. Selon Dora Diamant, Kafka aurait écrit un récit relatif à cette dernière affaire et, suivant ses instructions, elle en aurait brûlé le manuscrit. A ce propos, Kafka est à ma connaissance un cas unique dans la littérature mondiale, et au moins pour une raison : il demanda à ce que son œuvre soit brûlée après sa mort. Pensait-il que ses amis (Max Brod en particulier) se conformeraient à cette volonté ou bien jouait-il avec le feu ?

Gorey-Wexford. M-11 puis N-11. Wexford. De la musique partout. Je m’arrête pour l’écouter, pour les écouter. Dans quelques Charity shops. Beaucoup de Fiction, mais je n’ai plus de temps à perdre avec ce genre. Dégoté dans un recoin « Two Cities – Hanoi and Saigon » de Neil Sheehan. Je ne lirai bientôt plus que des récits de voyageurs, et britanniques de préférence. Ils sont les meilleurs observateurs car détachés d’eux-mêmes.

Dans une rue, un excentric la soixantaine nous aborde. Tee-shirt rouge et short rouge, le tout agrémenté d’une longue, très longue barbe blanche. Il déclare avoir été guidé vers nous par le ciel, le ciel qu’il désigne non sans avoir proclamé en français : Vive la France ! Le personnage me remet en mémoire d’autres personnages rencontrés à Dublin et plus encore dans les collines du Wicklow. Il sent mauvais, très mauvais, mais la vivacité de sa conversation me fait oublier ce désagrément. Ils sont si nombreux à se laver et à se parfumer et à puer l’ennui. Son nom : Michael MacLean, un Dubliner né en 1953. Il me demande si le nom « MacLean » me dit quelque chose. Je lui évoque une lecture d’enfance, passionnée, « Les canons de Navarone » (The Guns of Navarone) d’Alistair MacLean. Il applaudit et me signale tout de go : Macleans toothpaste, toothbrushes and mouthwash for kids and adults. Je suis en Irlande.

J’observe les passants dans la rue principale de Wexford, une rue animée et colorée. Les peuples du Nord qui vivent dans les brumes ont un sens très prononcé des couleurs, ce qui se remarque non seulement en art mais aussi au quotidien, dans les vêtements, les façades des maisons et les devantures des commerces par exemple. Je l’ai constaté à l’occasion d’un premier voyage à Copenhague et, aujourd’hui, dans cette rue, je revis des séquences de ce voyage. J’observe les passants et prends une fois encore la mesure de ce qui est bien un problème de société, a societal problem, le surpoids, chez presque tous, femmes et hommes, enfants, adolescents et adultes de tout âge. Ce phénomène ne conduit-il pas au désastre ? N’est-il pas déjà un désastre ? Hier, The Great Famine (1845-1852), Gorta Mór, aujourd’hui, trop de corps déformés par les sucres et les graisses.

 

Robert Emmet (1778-1803)

 

Ici et là, dans Co. Wexford, des monuments plus ou moins discrets en hommage à l’insurrection de 1798 que j’avais étudiée lors de mon séjour à Dublin, étude à laquelle j’avais été conduit par le nom de ma rue, Emmet Rd (de Robert Emmet, 1778-1803), un nom qui m’intrigua et me fit connaître tout un monde d’oppression et de rébellion. J’habitais Emmet Rd et la fenêtre de ma chambre donnait sur Kilmainham Goal. Une fois encore l’histoire me cernait et m’ouvrait. Pourquoi suis-je venu vivre à cette adresse, précisément ? Je ne savais rien de Robert Emmet et de cette prison (déjà devenue musée) et presque rien de la Easter Rebellion (1916).

Le soir au Ambrose Moloney’s Loundge pour y écouter de la musique in life. Au répertoire, quelques chansons de Johnny Cash, l’un de mes chanteurs préférés ! Tout en écoutant, poursuivi la lecture du livre dégoté avant-hier à Gorey, dans The Book Café and Bistro, Main St, un dédale d’étagères chargées de livres, un dédale qui ignore l’angle droit, tant dans la dimension verticale qu’horizontale. Le livre, « The Tremendous World I Have Inside My Head. Franz Kafka: A Biographical Essay » de Louis Begley. Au chapitre III, « The deeper realm of real sexual life is closed to me… », je retrouve Grete Bloch (1892-1944 ?), l’amie de Felice Bauer qui servit de messagère entre Felice et Franz, alors engagés dans des fiançailles, Grete Bloch la Berlinoise dont il existe au moins un portrait (mis en ligne). Elles se seraient rencontrées au cours de l’été 1913. En 1935, Grete Bloch céda à Felice Bauer les lettres que Franz Kafka lui avait adressées. Lire la correspondance Franz Kafka – Grete Bloch. Une histoire a couru au sujet de cette relation. Seize ans après la mort de Franz Kafka, et alors qu’elle vivait en Italie, Grete Bloch écrivit à un ami en Israël pour lui confier qu’elle avait été enceinte d’un enfant de Franz Kafka, un fils mort soudainement, à Munich, à l’âge de sept ans. Aucun indice, y compris dans les écrits de Franz Kafka, ne permet de cautionner ce qu’elle rapporte. Déportée à partir de l’Italie, elle périra dans un camp nazi. Je détaille son portrait. Il pleut sur l’Irlande. Mon regard va de ce visage au rivage, du rivage à ce visage. La ferai-je revivre ainsi ? Son visage est plus beau, plus intelligent que celui de Felice Bauer.

Pleuvra-t-il demain, au réveil ? J’aime tant les pluies d’été en Irlande. Elles ne mouillent pas, ou si peu : l’éclaircie a tôt fait de vous sécher. La pluie me pousse dans les bras du souvenir, dans un monde humide, accueillant.

 

11 août. Tôt le matin. J’observe les variations de la lumière dans les gris du ciel tout en feuilletant le livre acheté à Wexford : « Two Cities – Hanoi and Saigon » de Neil Sheehan. Soudain, une dédicace me saute aux yeux. Cette dédicace non datée, tracée d’une écriture élégante : To my darling, as I prepare to catch a plane from my city to yours. I love you. Signature illisible. My city to yours ? Yours ? Hanoi et Saigon ? My city ? Londres ? New York ? Une très grande ville puisqu’il est écrit non pas town mais city. Quelles mains ont tenu ce livre, tourné ces pages, et il n’y a pas si longtemps ? La présente édition date de 1992, vingt-cinq ans seulement. Je n’y surprends aucun parfum de femme, aucune odeur de mousson. Quelle est l’histoire de ce livre, son parcours humain et géographique ? Pourquoi l’ai-je trouvé dans un Charity shop d’une petite ville du littoral irlandais ? Je cherche d’autres indices, mais rien. Je pourrais interroger les deux ladies à la mise en plis parfaite qui tenaient ce Charity shop. Ce serait le plus sûr moyen de commencer l’enquête.

 

Neil Sheehan at work in the Saigon office of UPI, 1963. (©Bettmann/CORBIS)

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Carnet irlandais – août 2017 – 2/5

 

7 août. Marche dans Courtown Harbour. Je prends note de ces nombreux panneaux qui demandent aux maîtres (en adoptant un ton volontiers humoristique) de ramasser les crottes de leurs chiens : We poop it ! You scoop it ! (Rythme parfait qui pourrait constituer le refrain d’un poème, d’une chanson). Dear Dog, Please make certain your owner is always attached with a leash and is properly trained to pick up after you. Thank you (S’adresser au chien, bonne idée, d’autant plus que le chien a une importance particulière dans la vie sociale britannique). There is no poop fairy. Please clean up after your dog (Imaginer un petit dessin animé sur ce thème). No dog pooping. Violators will have their noses rubbed in it (On devient franchement menaçant). Danger. Electrified grass activated by dog poop (On délire).

 

Difficulté à reprendre ma lecture de Sir A.J. Ayer. Marche. Retour. La lecture me semble plus facile. Les jambes aident vraiment la tête ! Intéressante et même vertigineuse remarque de Hume : « Why we attribute a continu’d existence to objects even when they are not present to the senses ; and why we suppose them to leave an existence distinct from the mind and perception ? » Dans « The Problems of Philosophy », Bertrand Russell affirme que « the objects which are immediately present to the senses are distinct from the mind and yet have only a momentary existence, because of their causal dependence on the bodily state of the percipient. »

Courtown Harbour, le kiosque octogonal surmonté d’un lanternon carré que termine une girouette en tôle découpée représentant un navire d’antan toutes voiles dehors.

Portrait de Hume par un contemporain : « The Corpulence of his whole Person was far better fitted to communicate the Idea of a Turtle-eating Alderman than of a refined Philosopher. »

Marche dans les jardins de Wells House (Gorey, Co. Wexford), une demeure victorienne années 1830, un ensemble conçu par Daniel Robertson. La magnificence des chênes, trapus comme ceux que j’ai pu admirer à Richmond Park, lors d’un séjour londonien. L’envie de dessiner, de célébrer ces arbres comme le firent les maîtres anglais et hollandais, sans oublier ceux de l’école de Barbizon. Mon respect et ma tendresse pour ces artistes célébrants, aimants ; ils me guérissent de ces manieurs de concepts, autant de choses à jeter. Je les ai beaucoup étudiés, beaucoup, c’était au programme ; ils m’ont amusé ; ils m’ont distrait. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Presque rien. Ils ne m’amusent que dans la mesure où ils drainent d’autres souvenirs, souvenirs d’années d’études heureuses, malgré tout, de professeurs, d’amis. Me recueillir devant un ciel de David Cox, des arbres de Meindert Hobbema ou de Theodore Rousseau. Je détaille la façade de Wells House, ses proportions, son répertoire décoratif, ses matériaux. Les demeures de l’aristocratie britannique ne se distinguent des demeures bourgeoises que par leurs dimensions, il n’en va pas de même en France.

 

8 août. Ciel voilé. Poursuivi la lecture de Sir A.J. Ayer mais avec difficulté. Cette lecture est il est vrai particulièrement ardue, avec cette analyse critique conduite par un professeur d’université spécialisé dans l’étude de la logique. L’état du ciel doit aussi être pour quelque chose dans ma difficulté à me concentrer, avec ces gris lumineux et mouvants, les estafilades de l’averse contre les vitres. La compagnie d’une Miss Excentric avec laquelle prendre le thé me conviendrait pour l’heure mieux que celle de cet austère intellectuel.

Sir A.J. Ayer signale un livre publié en 1940, « Hume’s Theory of the External World » de H.H. Price, « the first philosopher to make a serious attempt to legitimate the vulgar belief in physical objects, by the development of Hume’s notions of constancy and coherence ». A voir.

 

Un Charity Shop, comme il y en a tant au Royaume-Uni et en Irlande.

 

9 août. Chiné dans des Charity shops de Gorey à la recherche de livres. Le Charity shop est une institution dans les îles Britanniques. Il faut s’y rendre non seulement dans l’espoir d’y faire des affaires, tout en bénéficiant à une œuvre charitable, mais aussi parce qu’on y respire un je-ne-sais-quoi de typically british. Dégoté une édition (Collins, 1954) de « Ivanhoe » de Sir Walter Scott pour la somme de un euro et d’une qualité comparable aux volumes de la collection de La Bibliothèque de la Pléiade de Gallimard. Les pages sont agréables au toucher et une odeur de vieux papier s’en exhale. Un livre ne s’apprécie pas seulement par l’œil et l’esprit mais aussi tactilement et olfactivement.

Le nombre d’obèses est considérable, femmes et hommes de tout âge. La junk food probablement, un phénomène qui gagne jusqu’à l’Inde après les pays de la Méditerranée. La diète méditerranéenne ne sera bientôt plus pratiquée que par quelques délicats effrayés par l’état du monde.

Beaucoup de roux et de rousses, une couleur de cheveux particulièrement rare à l’échelle mondiale. La peinture de Courbet, « Jo, La Belle Irlandaise » et cette cascade rousse qu’elle coiffe devant un miroir. Jo, soit Joanna Hiffernan, maîtresse de Whistler puis de Courbet.

Une odeur de pomme de terre frite partout, vraiment partout. Certes, elle n’est pas aussi déprimante que celle de chou bouilli dans la Roumanie de Ceaușescu, mais on aimerait s’en débarrasser, d’autant plus qu’elle a tôt fait d’imprégner cheveux et vêtements.

Le soir à l’Ambrose Moloney’s Loundge. L’orchestre joue du Bob Dylan. J’observe la pluie qui strie les vitres et je goûte une fois encore l’épaisseur douillette du mot cosiness. Et toujours cette hésitation prolongée entre le Sud et le Nord, entre rêveries méridionales et rêveries septentrionales, entre le ciel bleu sans reprise et les nuages. Le si précieux dépaysement. Pensé à ce qu’en dit Jean Grenier dans « les Iles », l’un des plus beaux textes de toutes les littératures.

Fuite dans le plafond. L’eau goutte dans le salon de cette confortable maison. Peut-il en être autrement en Irlande, au pays du Poor Mouth ? Je note par ailleurs des bizarreries dans le système d’approvisionnement en eau chaude, dans les chasses d’eau, dans la manière de fermer les portes extérieures aussi. Bref, dans cette maison bourgeoise d’inspiration anglaise, il y a des bizarreries, des bizarreries probablement locales, irlandaises.

 

Flann O’Brien (1911-1966), l’un des pseudonymes de Brian O’Nolan, auteur de « The Poor Mouth » (An Béal Bocht), un roman de 1941.

 

En compagnie de David Hume. Dans « Of the Passions », on peut lire : « ‘Tis evident that the idea or rather impression of ourselves is always intimately with us, and that our consciousness gives us so lively a conception of our own person, that ‘tis not possible to imagine, that anything can in this particular go beyond it ». Et dans « Treatise » : « For my part, when I enter most intimately into what I call myself, I always stumble on some particular perception or other, of heat or cold, light or shade, love or hatred, pain or pleasure. I never can catch myself at any time without a perception, and never can observe anything but the perception ». David Hume a-t-il laissé des pages sur les rêves ? Me renseigner. Dans un appendice à « Treatise », David Hume reconnaît son échec à déterminer l’identité personnelle. Il se contente d’avancer que « We have no idea of external substance, distinct from the ideas of particular qualities » ; autrement dit, nous n’avons pas de notion de ce qu’est l’esprit « distinct from the particular perceptions », une conclusion qu’appuie ce constat : « When I turn my reflexion on myself, I never can perceive this self without one or more perceptions ; nor can I perceive anything but the perceptions » ; soit, ce sont les perceptions et leur composition « which form the self » et ainsi de suite. Lorsqu’on se lève après avoir lu certains de ses propos, on voit le monde différemment ; on commence par se tâter : les limites du self (myself) se diluent. Lire « The Principles of Psychology » (publié en 1890) de William James, son œuvre principale, que Sir A.J. Ayer tient en haute estime. Axe principal défendu dans cet écrit : Si par « real connexion » nous entendons « logical connexion », « then there is no reason in logic why perceptions should not be distinct existences, in the sense that we can consistently conceive of their separation, and yet stand, as a matter of fact, in such empirical relations to one another as are sufficient to constitute a self ». Étudier sa Human theory of the self. Objection à ce type de théorie : nous ne sommes pas continuellement conscients – voir l’état de dreamless sleep. Étudier la causalité (causality) chez David Hume, l’élément de sa pensée qui a probablement eu (et qui a probablement encore) la plus grande influence.

14 heures. Le ciel se couvre et les fleurs du jardin semblent de détacher des masses de verdure (semblent ne plus coller au tableau) et vouloir venir jusqu’à moi. Le rouge des rideaux s’intensifie. Dans ce rouge, des compositions végétales efflorescentes dans lesquelles se tiennent des oiseaux pareillement efflorescents, ce qui les rend difficile à distinguer.

Alors que je marche sur un chemin qui longe la plage, une Irlandaise parvenue à ma hauteur se met à me parler, à me parler de sa vie. Je l’écoute, et d’abord parce que j’aime cet accent irlandais, dublinois plus précisément – car il y a des accents irlandais.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

 

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Carnet irlandais – août 2017 – 1/5

 

3 août. Lisbonne-Dublin. Durée de vol, un peu plus de deux heures. Commencé une biographie critique de David Hume par Sir Alfred Jules Ayer (publiée par Oxford University Press, 1980), Wykeham Professor of Logic à Oxford de 1959 à 1978. L’argument central de « Of Miracles » (voir « An Enquiry concerning Human Understanding »), « That no testimony is sufficient to establish a miracle, unless the testimony be of such kind that its falsehood would be more miraculous than the fact, which it endeavours to establish », contribua à rendre ce philosophe écossais plus célèbre parmi ses contemporains que ne le firent ses travaux strictement philosophiques.

David Hume, fervent partisan du free trade. Ses essais annoncent à leur manière la théorie élaborée par son jeune ami Adam Smith dans « The Wealth of Nations » dont David Hume lut le premier volume avec admiration quelques mois avant sa mort.

En octobre 1763, David Hume est nommé secrétaire officiel de l’ambassadeur britannique à la cour de France, le comte de Hertford. Il devient la coqueluche de la haute société française et l’intime des Encyclopédistes, Diderot, d’Alembert et le baron d’Holbach. Sa plus grande admiratrice, la comtesse de Boufflers, maîtresse du prince de Conti. Il quitte Paris en janvier 1766, en compagnie de Jean-Jacques Rousseau qu’il prend sous sa protection jusqu’à ce que la paranoïa de ce dernier n’embrouille tout (voir les détails de cette célèbre affaire).

 

by Mark Gerson, bromide print, 1961

Sir Alfred Jules Ayer (1910-1989)

 

Les quelques lignes autobiographiques suivantes ont été rédigées en avril 1766, soit quatre mois avant sa mort, le 25 août 1776 :

https://andromeda.rutgers.edu/~jlynch/Texts/humelife.html

A noter que Sir Alfred Jules Ayer (Sir A.J. Ayer) est également l’auteur d’écrits autobiographiques, une spécialité britannique, avec « Part of My Life » et « More of My Life ».

 

4 août. Courtown Harbour. Co. Wexford. 6h30, réveillé par un rayon de soleil parti de la cage de l’escalier d’une maison que je ne connais (presque) pas. Je me frotte les yeux. Thé dans le salon. L’un des murs est tapissé de toile de Jouy (rose) qui me conduit dans le souvenir d’une chambre de l’enfance, avec ces scènes de bergers et de bergères qui n’en finissent pas de se courtiser, souvent entourés d’angelots complices. Ici et là, des panthéons en ruines m’évoquent Hubert Robert. Dans l’escalier, un portrait de John Butler Yeats sous lequel on peut litre : « O body swayed to music, O brigthening glance. How can we know the dancer from the dance », une invitation à la réflexion qu’accompagnent des gorgées de thé.

Marche sur la grève. J’observe mille détails qui me conduisent sur les voies du souvenir : les hautes fougères (ferns), les murets en pierre sèche à la structure horizontale, en fines strates nerveuses, typiques des pays celtes.

Le soir, bu quelques verres d’un bon vin australien en compagnie d’un ami irlandais, quatre-vingt-deux ans. Il m’évoque sa vie, ses succès et ses déboires avant de me murmurer, pensif, au-dessus de son verre : « Life is short and you’re dead a long time », une pensée dont j’ai apprécié la profondeur au-dessus de mon verre de vin. J’ai remarqué lors d’un séjour prolongé à Dublin combien l’humour irlandais et l’humour juif avaient un air de famille, des humours suscités par la volonté de survivre à la misère et de l’enjamber. Et j’ai pensé à « The Poor Mouth » de Flann O’Brien, l’un de ces écrits dont je ne me suis jamais lassé tant il me semble représentatif d’un peuple.

David Hume comme figure complémentaire d’un mouvement initié par John Locke, en 1690, avec « Essay Concerning Human Understanding », mouvement poursuivi par George Berkeley en 1710 (soit un an avant la mort de David Hume), avec « Principles of Human Knowledge ». Pour faire simple, David Hume mine le terrain de George Berkeley comme ce dernier mine le terrain de John Locke.

Les Britanniques et leur goût pour les récits de voyage. Dans « The Chronicle » du 31 juillet 2017, je découvre un certain Geoff Hill, auteur de plusieurs livres de voyage à moto. Son dernier livre, « In Clancy’s Boots » retrace son voyage en hommage à cet aventurier : « In 1912, wearing a tweed three-piece suit and a flat cap, Carl Stearns Clancy undertook the longest, most difficult and most perilous journey ever attempted on a motorcycle. By June 1913 he had made history, becoming the first person ever to circumnavigate the globe on a motorbike. One hundred years on, bestselling author and motorcycle adventurer Geoff Hill recreates Clancy’s historic journey. »

 

Carl Stearns Clancy (1890-1971)

 

5 août. Ciel voilé derrière les voilages. Poursuivi la lecture de cet essai abscons sur la philosophie de Hume tout en observant les rapides variations de la luminosité. Sir A.J. Ayer présente les principaux critiques de David Hume. Il les juge intéressants mais néanmoins partiels. Selon lui, le premier critique qui envisage Hume comme un philosophe original, et non pas simplement comme un contradicteur de Locke et de Berkeley ou un simple annonciateur de Kant, est le professeur Norman Kemp Smith dans son ouvrage « The Philosophy of David Hume: A Critical Study of Its Origins and Central Doctrines », publié en 1941, dans lequel l’auteur souligne que la principale préoccupation de Hume est de fondre philosophie morale et philosophie naturelle.

Le sentier humide, le fouillis végétal dans lequel je m’efforce de détecter le graphisme d’une branche, car ce fouillis m’est désagréable. Retour vers Courtown Harbour. Les variations de la lumière derrière le double glazing. Bien-être. La fascination que je n’ai cessé d’éprouver pour la pluie, et par tous mes sens. Pensé à la manière simple mais parfaitement efficace dont les maîtres de l’estampe japonaise la suggèrent – et d’une manière générale suggèrent les intempéries.

 

6 août. Temps couvert et lumineux. Les fleurs du jardin se détachent avec intensité des verts presque criards. La table sous la pluie, la table autour de laquelle nous avons discuté hier soir, sous un ciel où passaient des masses nuageuses rapides. Une fraîcheur stimulante qui invite à de longues marches.

Hume voit Berkeley comme un sceptique dans la mesure où ses arguments « admit of no answer and produce no conviction » ; et il évoque « that momentary amazement and irresolution », des produits du scepticisme. Berkeley ne prétend pourtant pas faire œuvre de scepticisme. Son système est une arme dirigée contre les sceptiques, les athéistes et les libres penseurs.

Hume tend vers l’élaboration d’un système, comme tout philosophe qui se respecte. Il sait aussi prendre du recul par rapport à cette préoccupation, à sa « philosophical melancholy », en affirmant qu’il est résolument déterminé à vivre, parler et agir au quotidien comme tout un chacun.

Un excellent moyen pour pénétrer l’univers de Hume est de commencer par suivre son positionnement vis-à-vis de Berkeley qui, d’une certaine manière, lui sert de point d’appui contre lequel – au-dessus duquel ? – s’élever. L’hostilité de Hume envers le Christianisme, tant sur le plan intellectuel que moral (voir détails). Il se moque des Catholiques romains mais aussi des Calvinistes, un jugement qu’il partage avec son ami André Michel Ramsay, dit le chevalier de Ramsay. Certes, Hume tend à penser que les monothéistes (et peu importe la religion à laquelle ils se rattachent) ont intellectuellement une longueur d’avance sur les polythéistes. Mais il juge par ailleurs que l’intolérance de ces premiers les rend « more pernicious to society ». L’une des origines de la croyance religieuse selon Hume (et il n’est pas le seul à le penser) : « The incessant hopes and fears, which activate the human mind. »

 

David Hume (1711-1776), une gravure des années 1830.

 

Arklow, Avoca, Rathdrum, Laragh et Glendalough. Marche dans les collines du Wicklow, The Garden of Ireland. Pluie fine et continue, température douce, 18°C environ. Des voûtes boisées puis des ouvertures sur les nuages, des ouvertures riches en hautes fougères (ferns). Dans les hauteurs, les moorlands. Le vaste monde celte, l’un des mondes primordiaux, pour l’Européen tout au moins. Avec cette température et cette pluie amicales, je pourrais marcher jusqu’au bout du monde. Du chèvrefeuille (honeysuckle) et du houx (holly), beaucoup de houx, en arbres et en arbustes, en haies aussi, des haies particulièrement dissuasives.

Je contemple l’espace du haut d’une colline, un espace qui est celui de la peinture chinoise : des plans de plus en plus dilués (imaginez du lavis) et à la base de plus en plus noyée.

Tous les loisirs sont superflus en regard de la marche, tous. Quand je pense à ces imbéciles qui s’enferment dans des salles pour marcher à contresens sur des tapis roulants ou qui font des séries de mouvements mécaniques devant des machines dignes d’un dungeon. Marcher c’est aussi stimuler son attention. Marcher en prenant des notes, sans s’efforcer, paresseusement, négligemment, des notes qui seront retravaillées entre le clavier et l’écran. Les jambes aident la tête, aident le regard.

Le sens que prennent ici les mots cosy et cosiness. Tout en marchant, je pense au monde silencieux et magique, véritablement magique, de Hamish Fulton, the Walking Artist, silencieux et magique comme l’est celui d’Andreï Tarkovski.

Le soir, à Courtown Harbour, au Ambrose Moloney’s Loundge. Je retrouve ces rythmes irlandais qui passent directement dans les nerfs et le sang. Les bras et les jambes se mettent d’eux-mêmes à esquisser des rythmes. Une femme, la trentaine, se lance dans une danse traditionnelle avec mouvements de jambes faits de déploiements, de resserrements et de martellements. Le rythme devient tel que j’imagine le plancher céder, entraîner les murs et le plafond.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Haine du Juif – Haine d’Israël

 

C’est vrai, être sioniste vous condamne à un relatif isolement. Mais qu’on se le dise, je préfère avoir quelques amis que des hordes de potes. La chaleur du troupeau m’incommode, sans parler des odeurs, les haleines surtout. (Olivier Ypsilantis)

 

Shmuel Trigano souligne à raison que le « nouvel antisémitisme » active un dédoublement de la figure juive qu’a rendu possible la création d’un État juif, l’État d’Israël. Ainsi cet antisémitisme « nouvelle cuvée » oppose : le sioniste / le Juif ; l’Israélien (le Juif souverain) / la victime de la Shoah ; la mémoire juive de la Shoah / l’universel de la Shoah. J’avais fait ce constat bien avant de prendre connaissance de l’analyse de Shmuel Trigano, aussi l’ai-je lue en manière de confirmation.

Des individus toujours affairés à désigner le Bien et le Mal, à distribuer Bons Points et Mauvais Points (on les trouve aujourd’hui généralement à gauche, des socialistes ménopausés à l’extrême-gauche en chaleur), ont dressé le petit tableau suivant : Mal : Sioniste – Juif souverain – Singularité de la Shoah ; Bien : Juif – Juif victime – Universalité de la Shoah.

Sioniste = Mal, Juif = Bien. Ainsi l’antisioniste espère-t-il découpler antisionisme et antisémitisme. J’ai expliqué l’inanité de cette position à plusieurs reprises dans des articles disséminés sur ce blog. Je ne vais donc pas me répéter. Juif souverain = Mal, Juif victime = Bien. Une même personne va y aller de sa larme devant les victimes de la Shoah et serrer les poings devant les soldats de Tsahal, n’hésitant pas à établir en toute bonne conscience une équivalence entre Gaza et Auschwitz. Paresse mentale, conformisme de cauchemar… Singularité de la Shoah = Mal, Universalité de la Shoah = Bien. C’est le grand discours dans le style on-est-tous-frères, on-est-tous-potes, l’Humanité-est-une, etcetera. La Shoah est une atteinte à l’Homme, à l’Humanité… Certes, mais ce n’est pas tout. S’en tenir à cette considération relève une fois encore du conformiste fourre-tout, du bon ton et, surtout, du désir de préserver son petit confort mental. Il faut avoir la décence (je ne sais à quel autre mot faire appel) de reconnaître que la Shoah concerne spécifiquement une partie de l’humanité : les Juifs. Mais sous couvert de « bons sentiments » on va s’employer à dissoudre une spécificité dans le bain d’acide de l’Humanité. Certains jalousent aux Juifs jusqu’à leurs souffrances, ce que montre ce refus entêté de reconnaître la spécificité de la Shoah… Je dis bien la Shoah, je ne dis pas que les Juifs ont été le seul peuple à souffrir et à subir un génocide ; et je ne suis pas ici pour organiser un hit-parade de la souffrance. Est-ce clair ?

 

 

L’antisionisme n’attaque pas seulement un gouvernement, il attaque aussi un État dont il souhaite la disparition – et celle de la population qui s’est placée sous sa protection.

Le « deux poids, deux mesures » est trop souvent appliqué à Israël, notamment au sujet des opérations conduites par Tsahal à Gaza. Certains Juifs ne sont pas en reste dans cette dénonciation et parfois d’une manière extrêmement insidieuse.

Israël est bien la terre ancestrale des Juifs du monde entier et l’État d’Israël a été fondé « sur la base d’un consensus de traités internationaux, ce dont ne peuvent se prévaloir que très peu d’États » nous rappelle Shmuel Trigano.

Étudier la lawfare (guerre juridique) menée par les Palestiniens, notamment à l’ONU, par l’intermédiaire de l’Organisation de la Conférence islamique, devenue l’Organisation de la Coopération islamique (O.C.I.).

La mémoire de la Shoah peut conduire à la nazification d’Israël. Il faut lire et relire ce petit livre d’une densité particulière écrit par Shmuel Trigano, « Les frontières d’Auschwitz ». Premier temps d’une manœuvre sournoise : On ôte à la Shoah sa spécificité juive afin de l’universaliser (une fois encore, le Juif est poussé de côté au profit de l’Homme, de l’Humanité) ; puis on exalte le Juif victime (afin de parer à toute accusation d’antisémitisme) avant de dénoncer l’opération d’accaparement de la Shoah (ce drame « universel »), supposément menée par les lobbies sionistes et Israël et destinée à créer des rentes morales en tirant profit de la culpabilisation de l’Occident. Cette « mémoire » de la Shoah dévoyée (exit le Juif au profit de l’Humanité) permet aussi et d’abord aux nouveaux antisémites d’interdire aux Juifs de les accuser d’antisémitisme en prétendant que cette accusation, ainsi que la mémoire de la Shoah comprise comme une entreprise spécifique de destruction du peuple juif, sont autant de manœuvres destinées à faire taire toute critique contre Israël.

En Europe, et principalement en France, des pouvoirs couards (qu’ils soient « de droite » ou « de gauche »), soucieux de ne pas troubler l’ordre public et de ne pas froisser certaines susceptibilités, détournent la tête lorsqu’ils ne la mettent pas dans le sable. On cherche la figure de l’Opprimé, le Palestinien fera l’affaire, et on monte en chaire après en avoir fait descendre plus ou moins aimablement le curé afin de départager le Bien du Mal et répandre la « bonne parole ». La figure du Palestinien – de l’Opprimé – est susceptible de flatter diversement des Français dits « de souche » (stupide expression, j’en conviens) et des populations issues de l’immigration. Elle sert de liant et établit une sorte de « fraternité » sur le dos d’Israël et plus généralement du Juif, à moins que ce dernier n’apporte des gages d’antisionisme.

En France le pouvoir et ses organes, dont l’immonde quotidien Le Monde (et plus encore Le Monde diplomatique), feignent de ne pas voir que les eaux de l’antisémitisme et de l’antisionisme se mêlent, que de plus en plus de Juifs sont agressés parce que juifs, et que ceux qui les agressent ne se préoccupent pas de savoir s’ils sont sionistes. Il faut avoir plus de courage pour porter la kippa que le kamis dans les villes de France. On excuse toujours plus les agressions et les meurtres de Juifs sous prétexte de « territoires occupés » et j’en passe. On répète que cette violence est importée du Moyen-Orient par la faute d’Israël. On s’épargne ainsi toute remise en question des politiques menées chez nous par des gouvernements successifs, de politiques qui ont conduit à l’acceptation plus ou moins active du B.D.S (Boycott Désinvestissement Sanctions), la réponse citoyenne et non-violente à l’impunité d’Israël. C’est mignon tout plein. Les médias de masse ont fait du « bon boulot » : les défenseurs d’Israël sont de plus en plus isolés et sont sans cesse contraints à s’expliquer tandis que les antisionistes font de la chaise-longue lorsqu’ils ne font pas du hamac.

Lorsqu’un Juif se fait agresser par un néo-nazi (ce qui est devenu plutôt rare) on s’empare du sujet (et à raison), sauf que l’on espère ainsi occulter ce fait : les agressions contre les Juifs sont aujourd’hui en Europe presque exclusivement le fait de Musulmans. Dans ce cas, on commence par ne pas révéler l’identité de(s) agresseur(s), puis on fait usage de la circonlocution et de l’euphémisme, l’agresseur (qui peut être un assassin) est déclaré « instable », « fragile » et j’en passe ; bref, on tortille du cul. Lorsque cette position devient trop compliquée à maintenir, on se replie sur la politique israélienne, sur la « réaction disproportionnée » de Tsahal mais également sur la « colonisation israélienne des territoires palestiniens », sur les « territoires occupés », autant de dénonciations qui trouvent chez nous nombre d’oreilles extraordinairement attentives, au point que les agresseurs voire les assassins sont plus ou moins excusés. On passe vite, les Juifs n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes… On laisse sous-entendre que si Israël n’agissait pas ainsi – ou, mieux, n’existait pas – ces actes de violence ne seraient pas. Autrement dit, derrière tous ces actes plane l’ombre d’Israël, du Juif – à moins que le Juif ne dénonce le sionisme, devenant alors un Juif acceptable, honorable même. Une telle attitude arrange les pouvoirs qui la favorisent en sous-main. Mais la politique de l’autruche prépare des désastres, et la première victime sera l’autruche.

Les représentants du Vrai, du Beau et du Bien, responsables politiques ou simples citoyens, ont tôt fait de vous traiter d’« islamophobe » sitôt que vous dénoncez l’antisémitisme. Une fois encore, on active les pots fumigènes tout en assenant selon une technique éprouvée (et portée à son maximum par Staline et ses agents) des qualificatifs destinés à étourdir l’ennemi avant de le saigner. Ainsi que je l’ai souvent écrit, le mot « fasciste » accuse une certaine usure après bientôt un siècle d’usage aussi intensif qu’inapproprié. Des mots au suffixe en phobie tendent à le remplacer ; ils donnent par ailleurs à celui qui en fait usage un air savant – scientifique.

 

 

Israël est diabolisé comme le Juif l’a été. Où l’antijudaïsme musulman active l’antisémitisme occidental et inversement. C’est une valse à deux temps. Et plus c’est gros mieux ça passe : Nakba = Shoah, Gaza = Auschwitz, SS = Tsahal, les combattants palestiniens sont les (dignes) héritiers des combattants du ghetto de Varsovie, les soldats d’Israël sont les héritiers des soldats de Jürgen Stroop, et ainsi de suite. Ce sont les Frontières d’Auschwitz. En résumé, les Palestiniens sont déclarés « victimes des victimes ». Il faut lire Edward Saïd et décortiquer sa dialectique, rudimentaire mais efficace, probablement efficace parce que rudimentaire…

Le Palestinien, parangon de l’homme souffrant, nouveau Christ en Croix, une croyance qui titille d’autres croyances : le Juif déicide et le crime rituel, un bobard concocté chez les Chrétiens et repris chez les Musulmans. Vous pensez que je force la note ! Allez faire un tour du côté de la caricature antisioniste-antisémite : une « bonne » caricature en dit beaucoup plus que des pages et des pages d’écrits.

Les Palestiniens, parangon de l’Opprimé, nouveau « Peuple élu ». Des Chrétiens et post-Chrétiens ne sont pas insensibles à cette dialectique viciée. Vatican II a un peu calmé l’ardeur de certaines accusations, l’Islam (d’un certain point de vue héritier du christianisme) les active plus furieusement que jamais, l’Islam supposé corriger les « imperfections » du Judaïsme et du Christianisme…

Nos avons affaire à un magma qui charrie de l’archaïque et du moderne, du crime rituel (les Israéliens ont été accusés de prélever des organes sur des Palestiniens tués à Gaza) au « peuple en danger » qu’agite une certaine gauche en mal de Damnés de la Terre.

Il y a en France et ailleurs (mais en France surtout) toute une entreprise destinée à pousser de côté le judaïsme et la culture juive. Je ne citerai pas la chaîne Arte, d’autres l’ont fait ; mais je ne puis taire qu’à chacun de mes retours en France, je remarque que dans les librairies de Paris et de la province les rayonnages Culture juive et Judaïsme s’amenuisent d’année en année. Et on y met toujours plus en valeur des ouvrages écrits par des Juifs hostiles à Israël et au peuple juif, à commencer par l’historien – pardon, l’histrion – Shlomo Sand qui nous explique comment le peuple juif « a été inventé »… Les nouveaux historiens israéliens sont volontiers placés en évidence, près de la caisse à l’occasion. L’un d’eux est moins présenté depuis qu’il a revu certaines de ses positions, Benny Morris.

 

Olivier Ypsilantis

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La Casa de Óscar, Alfambra (Teruel).

 

Début septembre 2007. Vers l’Andalousie. Nous faisons halte sur le chemin du retour, en Aragon, à vingt-cinq kilomètres au nord de Teruel, dans un village, Alfambra, où nous trouvons une avenante pension : La Casa de Óscar. Un couple, la cinquantaine, nous accueille, souriant, Jesús et Maribel. Ils nous font visiter leur pension. Propreté, volumes spacieux, sobriété, lumière, murs blancs et carrelage en terre cuite, tout ce que nous recherchons.

Jesús et Maribel (en Espagne on s’appelle sans tarder par son prénom avec tutoiement) nous invitent au salon pour un café. Je leur pose des questions sur ce village que je n’ai vu qu’à la lumière de quelques réverbères mais dont je connais le nom par la Guerre Civile puisque qu’une bataille d’envergure s’y déroula.

La bataille d’Alfambra (du 5 au 8 février 1938) s’inscrit dans la bataille de Teruel, ville reprise par les troupes républicaines le 7 janvier 1938, des troupes qui ce faisant s’étaient épuisées et devaient sans cesse repousser des contre-attaques. Le froid était terrible en cet hiver 1937-1938 et lorsque l’historien Vicente Aupí choisit d’intituler l’un de ses livres « El General Invierno – El impacto de los crudos temporales de frío y nieve de 1937-38 en el episodio central de la Guerra Civil Española », il ne cherche pas le sensationnel. Les troupes nationalistes ne tardèrent pas à lancer une contre-attaque au nord de Teruel, vers des hauteurs qui dominent la vallée du río Alfambra. Le 17 janvier, elles percèrent les lignes républicaines et menacèrent de couper la route conduisant à Alcañiz. Elles furent toutefois contenues. Ce même jour, le commandement nationaliste planifia une attaque dans le bassin (cuenca) du río Alfama afin d’encercler Teruel par le nord.

Dans cette confortable maison, j’écoute cet homme et interroge la mémoire des lieux, en me répétant qu’ils n’en ont décidément pas, que leur mémoire est en nous et nulle part ailleurs, en nous et dans des documents qui attendent un regard. Pourtant, en m’approchant d’Alfambra, les phares de la voiture avaient balayé la façade d’une gare abandonnée, avec des impacts de balles, une gare années 1920, probablement édifiée sous Miguel Primo de Rivera, dictateur de 1923 à 1930.

 

La Casa de Óscar, Alfambra.

 

Mon hôte poursuit. Les Nationalistes alignent environ cent mille hommes (dont le très redouté Cuerpo de Ejército Marroquí) soutenus par des centaines de pièces d’artillerie de différents calibres et des dizaines d’avions parmi lesquels des Junkers Ju-87 (les Stukas) de la Légion Condor. La disproportion des forces en présence est considérable. Le 8 février, la bataille d’Alfama est terminée. Les Républicains ont eu quinze mille tués et blessés, sept mille prisonniers, ils ont perdu une grande quantité d’armes, plus de mille kilomètres carrés de territoire, tandis que leur ennemi n’est qu’égratigné, un ennemi qui va préparer la reprise de Teruel.

Tandis qu’il m’évoque cette bataille (en apportant quelques précisions à l’aide de documents), sur la table basse, devant moi, un fascicule attire mon regard : « El Léxico de Alfambra ». Il en est l’auteur : Jesús Abril Escusa. Je l’interroge. Il me répond.

« Les mots que j’ai relevés dans ce document sont issus de l’aragonais, une langue dialectale qui s’est formée vers les VIIème – VIIIème siècles pour se constituer pleinement vers le XIIIème siècle avant de commencer à décliner au début du XVème siècle, avec la poussée du castillan activée par l’union des couronnes de Castille et d’Aragon, suite au mariage des Rois catholiques, Fernando et Isabel. Ce lexique relève des traces de cette langue dialectale, à Alfama (il me faudra le compléter, c’est pourquoi je fais appel à toutes les mémoires) et quelques villages des environs. On y trouve des intonations, des mots et des expressions, ainsi que des dichos populares (des dictons). Dans ce lexique, de l’aragonais mais aussi de l’aragonais castillanisé (aragonés castellanizado), sans oublier ces mots castillans qui en aragonais changent de sens. Le nom de ce village dérive de al-hambra (la rouge), un nom approprié. En vous levant demain vous verrez comme nos terres sont rouges. La plupart des mots de ce lexique ne sont plus employés et ceux qui le sont encore disparaîtront probablement avec ma génération. Rien de grave, les générations à venir élaboreront d’autres mots et c’est bien ainsi. Après tout, le nom d’un outil qui n’est plus utilisé finit par être oublié. Pourquoi s’encombrer la tête de noms de choses qui ne servent plus. Mais il faut en garder la trace quelque part pour les faire revivre de temps à autre, par le regard et la voix. J’ai donc réalisé un travail modeste et qui demande à être amplifié – j’insiste ! – et, j’ose l’espérer, utile. De fait, c’est un travail collectif : des parents et des amis m’ont aidé, sans oublier la Escuela de Adultos. »

 

La Rambla de Barrachina dans la province de Teruel.

 

Je feuillette le document qu’il vient de nous dédicacer. Mon fils David, trois ans, s’est emparé d’une petite maison-jouet en tissu placée sur le manteau de la cheminée, dans un coin du salon. Je veux la remettre à sa place de peur qu’il ne l’abîme. La mère me rassure : « C’est la maison d’Oscar ! Il peut jouer avec ! ». La maison d’Oscar, La Casa de Óscar, le nom de l’auberge où nous nous trouvons. Je regarde la mère ; elle a prononcé La Casa de Óscar sur un ton qui m’intrigue, m’inquiète même, et je lui demande qui est Óscar. « Notre fils, tué dans l’attentat d’Atocha, le 11 mars 2004, dans le train 17305, à 7h39 précisément, à la hauteur de la Calle Téllez, dans Madrid ». Je les regarde, incapable de comprendre leur calme, leur contenance. Je ne dis pas un mot. C’est à eux de parler.

Le père : « Il avait dix-neuf ans et vivait à Coslada (dans les envions de Madrid, à l’est, près de l’aéroport de Madrid-Barajas) où faisait des études à l’I.N.E.F. (Facultad de Ciencias de la Actividad Física y del Deporte). Il vivait là avec nous et sa sœur Beatriz. Sa fiancée, Jana, dix-huit ans, faisait les mêmes études. Elle était à côté de lui au moment de l’explosion, dans le wagon. Elle est en vie. Elle a été blessée mais pas trop gravement ; enfin elle est entière, comment dire ? » Et il me montre les portraits de ses deux enfants placés en regard au début du livre. « Santa Beatriz et Santo Simplicio sont les saints-patrons d’Alfambra, d’où le prénom de notre fille. Il faudra que vous veniez ; nous les célébrons au début du mois de juillet et ce sont les principales fêtes du village. »

Après un silence durant lequel nous regardons David retourner en tous sens La Casa de Óscar, le père reprend : « Nous avons acquis cette maison des années avant la mort de notre fils, avec l’intention de l’arranger petit à petit pour venir y passer les vacances. Après le 11-M, nous avons décidé de faire vivre cette maison sans tarder, d’y faire vivre notre fils en y accueillant des hôtes qui repartiraient avec le souvenir de notre fils, Óscar. En à peine plus d’un an, et avec l’aide d’amis, La Casa de Óscar était prête à recevoir. Dans le salon où nous sommes, et que nous avons baptisé Monte Gaudio, nous aimons parler, prendre un verre ou manger avec ceux qui passent ici. Voilà, cette maison est celle de notre fils, c’est aussi lui qui vous reçoit. Et accueillir nous aide ». Je ne dis rien et leur adresse un sourire.

 

Óscar Abril Alegre, au fond et au centre, un verre à la main. Sa fiancée est devant lui.

 

Le lendemain, marche dans ce village d’à peine six cents habitants qui est adossé à des hauteurs d’un ocre ardemment rouge, des argiles du Miocène, avec ici et là des dénivelés verticaux, nombreux dans les environs de Teruel. Au pied d’Alfambra, dans cette cuenca qui vit les combats de février 1938, une vaste étendue de verts presque fluorescents, insolents, la vega d’Alfambra.

 

Olivier Ypsilantis

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Otto Weininger, une bien étrange figure de la littérature.

 

En Header, la façade de l’immeuble (Schwarzspanierstrasse, 15, à Vienne) où Otto Weininger s’est suicidé le 4 octobre 1903. Ludwig van Beethoven avait vécu à cette adresse.

 

So also in the case of the woman; it is easier for her defenders to point to the infrequency of her commission of serious crimes to prove her intrinsic morality. There is no female devil, and no female angel; only love, with its blind aversion from actuality, sees in woman a heavenly nature, and only hate sees in her a prodigy of wickedness. Greatness is absent from the nature of the woman and the Jew, the greatness of morality, or the greatness of evil. In the Aryan man, the good and bad principles of Kant’s religious philosophy are ever present, ever in strife. In the Jew and the woman, good and evil are not distinct from one another. Otto Weininger (Sex & Character, chapitre XIII : “Judaism”)

 

Otto Weininger (1880-1903)

 

La considération ci-dessus n’engage que l’auteur. Je l’ai choisie parmi les centaines d’autres contenues dans ce livre parce que le lien qu’Otto Weininger établit entre la Femme et le Juif, l’une des caractéristiques de l’univers mental de ce Viennois, y est bien visible.

Otto Weininger (1880-1903), un Viennois en colère face à la décadence de son pays, l’Autriche-Hongrie. Son livre le plus célèbre, « Sexe et Caractère » (Geschlecht und Charakter). Ce livre est curieusement déchargeable à partir d’Internet et dans son intégralité. Curieux, les écrits à caractère antisémite sont d’un accès particulièrement facile. J’en ai fait un tirage papier (PDF) pour l’étudier, soit plus de deux cents pages. Il s’agit de l’édition anglaise : « Sex & Character », Authorised Translation from the sixth German edition. (London: William Heinemann. New York: G.P. Putnam’s Sons 1906).

La somme des écrits sur cet homme qui s’est suicidé à vingt-trois ans est considérable. Nombre d’entre eux (pour ne pas dire presque tous) suscitent du sensationnalisme et d’abord parce qu’un Juif antisémite ne peut qu’attirer les foules, des poissardes aux penseurs les plus distingués, autant de mouches qui bourdonnent autour du phénomène, parmi lesquelles, il fallait s’y attendre, Alain Soral auquel je reviendrai en fin d’article, Alain Soral qui lorsqu’il évoque Otto Weininger est au bord de l’orgasme ; et nous sommes invités à rejoindre cet émoi. Avec un peu de recul cette agitation se réduit à pas grand-chose.

L’un des écrits les plus sérieux (celui qui sait prendre une certaine distance, adopter une certaine froideur, plutôt que de commencer à brailler au génie sur tous les toits) concernant la question Otto Weininger est dans l’état actuel de mes connaissances l’essai de Jacques Le Rider, « Le cas Otto Weininger » sous-titré « Racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme » (publié chez P.U.F. Perspectives Critiques). Et comment ne pas citer ce grand classique écrit par Theodor Lessing : « La Haine de soi : le refus d’être juif » (Der jüdische Selbsthaß) » où sont alignés six Juifs, grands représentants de cette haine ; parmi eux, Otto Weininger. Ci-joint, un article publié sur ce blog sous le titre « Theodor Lessing et la Haine de soi (Jüdisher Selbsthaß) » :

http://zakhor-online.com/?p=6640

Une inquiétude face à une certaine décadence taraude Otto Weininger et va structurer une pensée de type nationaliste, très courante alors, notamment chez les « nationalités » représentées dans l’Autriche-Hongrie. D’une manière générale, ne prêtons pas à ce mot le sens négatif que nous lui prêtons aujourd’hui, un mot qui résonne comme une condamnation. Dans l’Empire d’Autriche et à Vienne, on se définissait et, plus encore, on était défini par sa « nationalité ». Même les Juifs étaient regardés comme un groupe national. (A ce propos, évitons la fausse dénomination « Empire austro-hongrois » : il y avait l’Empire d’Autriche d’un côté, le Royaume de Hongrie de l’autre.). Mais Otto Weininger ne s’arrête pas à mi-chemin ; il va en quelque sorte se radicaliser en commençant par repousser l’esthétisme viennois dans toutes ses composantes. Theodor Herzl choisira lui aussi la voie nationale ; mais effrayé par l’antisémitisme grandissant, il choisira le sionisme.

 

« Geschlecht und Charakter, chez Wilhelm Braumüller, Wien/Leipzig, 1920

 

Otto Weininger aurait pu être utilisé par les doctrinaires du fascisme et du nazisme mais… il était juif. Dès 1936-37 son œuvre est retirée des lieux de lecture publique, puis elle finit par être totalement interdite par les nazis qui s’emploient à faire disparaître une bonne partie des archives en rapport avec ce Juif viennois dont les parents étaient originaires de Hongrie et de Moravie. Il est vrai que les nazis le citeront à l’occasion, histoire de lancer un Juif contre les Juifs, mais ils le feront à contrecœur : il ne fallait pas laisser croire qu’une « noble » pensée (une pensée antisémite) puisse se former dans un cerveau juif. Pour un nazi c’était à-n’y-plus-s’y-retrouver…

Otto Weininger est un impatient. Il veut franchir au triple galop les étapes qui conduisent à l’assimilation et renverser – voire fracasser – toutes les singularités qui pourraient l’empêcher d’être un Allemand à part entière, l’Allemagne étant supposée être l’antidote à la décadence austro-hongroise. La « viennitude » lui pèse. Il se convertit au luthérianisme qui vient appuyer son nationalisme allemand (bismarckien a-t-on dit) dans sa cavalcade vers l’assimilation.

Otto Weininger enfourche donc le destrier de l’assimilation et l’éperonne. Afin de mieux sauter les obstacles, de mieux brûler les étapes, il se saisit de… l’antisémitisme. Ainsi espère-t-il acquérir des quartiers de noblesse. D’autres Juifs se sont lancés dans cette cavalcade, mais probablement avec une conviction moindre, encore que… Pensons à certains écrits de Simone Weil et à « Sur la question juive » (Die Judenfrage) de Karl Marx. Il y en a d’autres. Lisez l’ouvrage de Theodor Lessing !

Dans un interview, Jacques Le Rider déclare : « Weininger développe une pensée proche de celle des nationalistes allemands : en finir avec cette chose bizarre, sénile, pourrie, qui s’appelle l’Autriche-Hongrie, pour créer une Allemagne régénérée où les germanophones se retrouveraient autour de grandes valeurs, celles du wagnérisme et de la philosophie idéaliste. C’est là le paradoxe d’Otto Weininger d’être profondément viennois dans ses inquiétudes et ses thèmes, et anti-viennois dans ses conclusions et son programme, puisque c’est une sorte de révolution réactionnaire qu’il propose. Il est un peu le bismarckien de la pensée. Il manifeste une indignation vertueuse face à l’esthétisme viennois ».

« Sexe et Caractère » est une synthèse des passions d’une génération, et c’est pourquoi ce livre est un document passionnant. Je l’ai lu avec détachement et j’y ai retrouvé nombre de traits de caractère d’une époque, notamment quant à la perception de la femme (par l’homme). J’ai souvent pensé à August Strindberg que j’ai beaucoup lu adolescent et dont « Le Père » (Fadren), vu au théâtre puis lu, m’avait marqué comme m’avait marqué « De Profundis » de Stanisław Przybyszewski, son chef-d’œuvre, comme me marquera « Sang réservé » (Wälsungenblut), une nouvelle de Thomas Mann écrite en 1921 sur le thème de l’inceste frère-sœur – Siegmund-Sieglind –, comme me marquera cette autre nouvelle, de Roger Martin du Gard, « Confidence africaine » (1931), sur le même thème mais au scénario et à l’ambiance bien différents.

 

Dagny Juel-Przybyszewska (1867-1901)

 

Il me semble qu’Otto Weininger peut être principalement lu de deux manières : avec un détachement, disons clinique, ou en entrant dans la danse si je puis dire, l’antiféminisme et plus encore l’antisémitisme étant de puissants activateurs. On a crié au génie – pourquoi pas ? Je comprends décidément de moins en moins ce que ce mot recouvre dans la tête de la plupart des gens. Je vais donc éviter ce superlatif en commençant par énoncer ce qui suit : Otto Weininger n’est pas un génie mais une curiosité, attirante pour certains, repoussante pour d’autres. On me rétorquera que le génie est d’abord une curiosité, une singularité (oddity). Certes. Mais je vais me répéter : Otto Weininger est un condensé des obsessions d’une génération en Europe, plutôt en Europe centrale et septentrionale. Les pays méridionaux semblent alors se préoccuper d’autres questions. Je vois d’abord son livre comme un compendium de ces obsessions, des obsessions qu’il concentre, densifie et exprime, qu’il classe aussi (entreprise taxinomique) et répertorie. Et le très beau verbe anglais me revient : to epitomize, plus suggestif que ses équivalents français. Otto Weininger est celui qui epitomize, et c’est peut-être d’abord en cela qu’il peut être considéré comme génial, froidement, sans approuver ce qu’il dit. Je ne suis pas Alain Soral, l’un de mes nombreux ennemis.

« Sexe et Caractère » est un condensé de la littérature antiféministe du XIXème siècle et du tout début du XXème siècle. C’est un document – un carrefour – à partir duquel suivre des axes de recherche. Otto Weininger a lu un nombre considérable d’écrits qui se retrouvent d’une manière ou d’une autre dans ce livre. Il s’est saoulé de lectures, d’idées. Il est mort jeune (vingt-trois ans) ; comment aurait-il évolué ? « Sexe et Caractère » condense tous les avatars de l’image de la femme (vue par les hommes) dans des cultures européennes et sur une période donnée. Cette image de la femme, il l’a traquée dans la littérature mais aussi dans la peinture et le cinéma. Ce livre a un mérite : dans son énergie, il pousse de côté, voire écrase, certaines images convenues sur lesquelles les bonnes sociétés d’alors prenaient leurs aises. Jacques Le Rider évoque « une sorte de fiction théorique, plus proche du théâtre ou du roman que de l’essai philosophique, à l’intérieur de laquelle surgissent des personnages de femmes ». De fait, il est particulièrement difficile de classer cet écrit dans un genre, et c’est aussi pourquoi il attire, séduit, enthousiasme, effraye, agace, etc., par le fond mais aussi par la forme, le contenu mais aussi le contenant. Ce livre n’a pas été élaboré par un chercheur mais par un esprit curieux, avide, poussé par certaines préoccupations dominantes nourries par l’esprit du temps, par une ambiance donnée. L’aire que parcourt Otto Weininger est vaste puisqu’il fait également sa cueillette du côté des sciences, de la psychologie en particulier. Otto Weininger connaissait Sigmund Freud qu’il avait lu mais aussi rencontré, Sigmund Freud qui se montrera embarrassé par cet individu. Mais je n’entrerai pas dans l’histoire de cette relation qui a fait couler tant d’encre et dans laquelle je me perds, à dire vrai.

 

Edvard Munch (1863-1944), « The Brooch – Eva Mudocci » (1903), lithographie.

 

Jacques Le Rider pose une question simple et essentielle que se pose tout lecteur de « Sexe et Caractère » : l’affrontement femme/homme est-il une composante anthropologique de l’espèce humaine ou bien est-il un phénomène de génération, un moment de l’histoire d’une société (des sociétés), circonscrit donc dans l’espace et dans le temps ? Il semblerait, toujours selon Jacques Le Rider, qu’Otto Weininger ait penché pour la seconde hypothèse. Selon lui, l’emblème de la décadence générale est intrinsèquement lié à celle du mâle, à la désagrégation du principe masculin. Il envisage la modernité comme crise de ce principe et de ses caractéristiques, une crise qui entraîne celle du principe féminin, de la féminité, soit un dérapage des vertus maternelles vers une androgynie de l’humanité. Que l’on déplore ou non cet état de choses n’entre pas dans le cadre du présent article ; on peut simplement constater la justesse de cette appréciation – et plus d’un siècle après sa formulation.

Une certaine angoisse est alors partagée par un nombre important d’écrivains, et pas des moindres, parmi lesquels D.H. Lawrence. Vous vous souvenez de « Lady Chatterley’s Lover » ? Ce qu’écrit Otto Weininger ne se limite pas à lui-même ; il est une sorte de réceptacle, c’est aussi pourquoi il doit être lu froidement, dans un premier temps. A chacun de faire ensuite part de ses réactions s’il le veut. Otto Weininger lance des coups de projecteurs extrêmement puissants sur tout un siècle, le XIXème, et sur le début du XXème siècle, des coups obliques, rétrospectifs mais aussi prospectifs, car certaines de ses interrogations au sujet des rapports femme-homme (principe féminin et principe masculin) restent d’actualité, sont même de plus en plus actuels.

Otto Weininger nous dit que le grand enjeu de la modernité, c’est l’enjeu féminin/masculin. Et j’y pense, cette grande confrontation entre l’Occident (désignation imprécise, j’en conviens) et l’Islam ne prendrait-elle pas appui précisément sur cet enjeu, avec l’Islam s’efforçant de replacer le mâle dans une situation explicitement dominante, ce qui suppose une attaque générale et multiforme contre la modernité ? L’une des principales préoccupations de l’islam est la femme. Il redoute que sa libération, au sens où nous l’entendons chez nous, ne vienne attaquer ses fondations et provoquer son effondrement. L’Islam peut-il vivre sans la soumission de la femme et sans dhimmis ? Mais je m’égare.

Otto Weininger, antiféminisme et… antisémitisme, l’un et l’autre fonctionnant en parallèle et s’activant. Juif assimilé et femme émancipée. Pour le Juif, vers 1900, le choix est l’assimilation ou le sionisme. Pour la femme, vers la même époque, le choix est le féminisme ou rester « femme » telle que la veut l’homme. Les femmes donc, toujours selon Otto Weininger, ont le choix – n’ont que le choix – entre l’assimilation à la « femme » (avec garantie de stabilité dans la complémentarité, deux moitiés réunies, platonisme retrouvé, etc.) et engagement dans une voie spécifiquement féminine (avec rupture, incertitude, recherche de la femme, etc.). Parvenu à ce point, Otto Weininger ne dit plus rien, il ne dit rien sur ce qu’est l’identité féminine, la femme. Après l’avoir en quelque sorte accompagnée, il la lâche. Jacques Le Rider déclare : « Et la grande cruauté d’Otto Weininger, c’est d’avoir dit aux femmes qu’elles avaient le choix entre devenir hommes ou se soumettre à la loi patriarcale ».

 

L’édition dans laquelle, adolescent, j’ai lu ce livre inquiétant.

 

Pour ceux qui veulent lire « Sex & Character », ci-joint une édition intégrale en ligne, mentionnée en début d’article, Authorised Translation from the sixth German edition :

http://brittlebooks.library.illinois.edu/brittlebooks_open/Books2009-06/weinot0001sexcha/weinot0001sexcha.pdf

De nombreux articles à caractère fortement polémique – voir sulfureux – sont consultables en ligne. Je ne les mettrai pas en lien afin de ne pas leur faire de publicité, à chacun de se débrouiller. Alain Soral qui allie le bavardage au manque de rigueur (l’un et l’autre vont ensemble) ne tarit pas d’éloge sur ce livre d’Otto Weininger et sur Otto Weininger qui « comme tous les Juifs géniaux est antisémite » (?!?!?!). Kontre Kulture, une maison fondée par lui, a réédité ce livre avec, en couverture, une sorte de tache de Rorschach me semble-t-il. Égalité et Réconciliation a consacré à cette parution un article dithyrambique dans le style soralien. L’Action Française quant à elle a publié un article au style autrement plus concis à partir duquel on peut espérer construire un dialogue (la référence à Kant) dans le calme : « Lire (ou relire) Otto Weininger » de Francis Venant :

http://www.actionfrancaise.net/craf/?LIRE-OU-RELIRE-OTTO-WEININGER-par

Ci-joint, un lien intitulé « Precious Pieces about Weininger » (Mostly gleaned from « Otto Weininger. Sex, Science and Self in Imperial Vienna », a Doctoral dissertation by Chandak Sengoopta, John Hopkins University, 1996 :

http://www.theabsolute.net/ottow/ottoinfo.html

Et les références du livre issu de cette thèse avec table des matières :

http://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/O/bo3632338.html

Otto Weininger fait décidemment couler de l’encre, beaucoup d’encre. J’en prends note. Je me dis parfois que s’il avait vécu aujourd’hui, il n’éprouverait pas ce qu’il a éprouvé. Il a nous a posé des questions, il nous a soumis des inquiétudes. Je ne suis pas ici pour le traiter d’antiféministe, d’antisémite, car ce n’est pas ainsi que je ferai avancer le débat. Qu’il repose en paix et qu’il sache que le dilemme qu’il a posé a peut-être été résolu, en grande partie tout au moins, par l’État d’Israël – l’État juif –, par ces femmes qui tout en étant des épouses et des mères – et des mères juives ! – sont aussi des « hommes », portent les armes et sont à la pointe de tous les combats pour leur pays. On jugera que c’est là une manière un peu légère de quitter cet article, je ne le crois pas.

 

Edvard Munch (1863-1944), « The Sin » (1902), deux versions d’une lithographie.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Le fédéralisme espagnol. Le système de Fransesc Pi i Margall – 3/3

 

Le fédéralisme comme possibilité d’ordre, une option qui s’oppose aux préceptes marxistes qui militent en faveur d’un renforcement de l’autorité tout en espérant qu’avec le temps il sera favorable à… la liberté. « Si todo póder en sí tiránico, cuanto menos sea su fuerza, menos será su tiranía. El poder, hoy por hoy, debe estar reducido a su mínima expresión posible ». On voit que Francisco Pi y Margall ne vacille pas et reste implacablement fidèle à ses idées. Solution pour en finir avec la tyrannie : le fédéralisme, le fédéralisme qui se fait pièce maîtresse de la pensée de cet Espagnol qui s’efforce de concevoir ce qui pourrait le plus efficacement œuvrer à limiter le Pouvoir au nom de la Liberté, une notion qui le préoccupe autrement plus que celle d’Égalité, contrairement aux promoteurs du fédéralisme en Espagne.

Francisco Pi y Margall considère que l’État est une donnée et qu’il faut compter avec lui. Et puisqu’il n’est pas un adepte de la violence, de l’action directe, il choisit une voie latérale – une voie de traverse dirait-on – afin de le réduire, de le morceler, de le disperser. Pour ce faire, il juge que le fédéralisme est approprié, avec son système décentralisateur qui érige la province et la municipalité en entités politiques. Ses arguments tant historiques que sociologiques viennent appuyer a posteriori son option première conduite par une logique et une fidélité parfaite à cette logique.

Francisco Pi y Margall invite l’homme à accepter l’Histoire uniquement lorsqu’elle coïncide avec ses propres croyances. Autrement dit, il n’accorde pas une grande importance aux arguments qui prennent appui sur l’Histoire lorsqu’elle ne va pas dans le sens des changements qu’il propose (voir « La Reacción y la Revolución »). Par ailleurs, il rejette la dualité des Chambres, pourtant caractéristique des structures étatiques fédérales. Dans le premier écrit où il expose l’idée fédérale, il se dit pourtant partisan d’un Parlement à une Chambre. Pourquoi ? L’une des exigences du Parti démocrate de son temps est la suppression du Sénat, considéré comme un simple agrégat d’individus non représentatifs, fort éloignés des individuos soberanos. Il suit donc ses idées sans chercher à les justifier à grand renfort de références – de justifications – historiques.

 

Proudhon (1809-1865)

 

Francisco Pi y Margall conçoit l’organisation sociale comme une pluralité de groupes, lesquels « no engendran nunca un ser colectivo superior, sino en virtud de necesidades que son, en cierto modo, extrañas a la personalidad de ese ser colectivo ». Les sphères individuelles ne doivent donc en aucun cas, ni sous aucun prétexte, être assujetties à la sphère collective. Francisco Pi y Margall considère les groupes sociaux comme « organismos », comme « seres reales ». La structure fédérale est née de la nécessité de gérer une instance politique dont les compétences ne concernent que la gestion d’intérêts communs qu’ont des groupes souverains (soberanos) dotés d’un pouvoir d’auto-direction relatif à leurs intérêts privés. C’est donc à une véritable implosion du centralisme et de son pouvoir coercitif qu’invite Francisco Pi y Margall.

Dans « La Nacionalidades » (1876), il envisage la société comme une série de groupes, autonomes dans leur sphère interne et hétéronomes dans leur sphère externe, une structure imposée par des circonstances d’ordre économique : aucun groupe n’est globalement autosuffisant ; il leur faut donc envisager de se spécialiser et d’échanger produits et services, d’où la nécessité d’un arbitrage politique global. Francisco Pi y Margall n’ignore pas la doctrine aristotélicienne de la sociabilité naturelle de l’homme ; mais, selon lui, ce sont les urgences économiques qui déclenchent les mouvements entre groupes.

Le groupe social-politique de base est la ville (la ciudad) : « Un grupo de familias que acercó la necesidad y la comodidad del cambio ». Mais Francisco Pi y Margall s’empresse de distinguer famille et ville. La famille est une assemblée de personnes qui, hormis les parents, n’a pas atteint la plénitude (par inégalité entre les membres du groupe), contrairement à la ville qui est une association d’égaux : « asociación de personas que han llegado a la plenitud de su vida ; es una sociedad de iguales, obra de la voluntad ». Cette volonté de différencier famille et société se retrouve chez Proudhon qui dans « Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère » (1846) écrit : « C’est sur le modèle de la famille que toutes les sociétés antiques et féodales s’étaient organisées, et c’est précisément contre cette vieille constitution patriarcale que proteste et se révolte la démocratie moderne ».

La ville donc est constituée de familles qui se regroupent pour subvenir à leurs besoins les plus élémentaires afin de survivre. Ce regroupement a toutefois besoin d’une organisation qui veille à son bon fonctionnement – un État. Mais tout comme la famille, la ville éprouve ses limites et se trouve dans l’obligation d’échanger avec d’autres villes. La société politique se fait de plus en plus complexe, de plus en plus volumineuse, se fait « nación multiple » pour reprendre l’expression de Francisco Pi y Margall, une société appelée à croître indéfiniment jusqu’à englober l’humanité. Cette expansion est le fait d’un pacte entre groupes qui prétendent promouvoir les intérêts générés par ces alliances, d’où l’émergence de l’État. Il est toutefois (implicitement) demandé à celui-ci qu’il ne se substitue pas aux groupes qui ont été à son origine, d’où le système fédératif que Francisco Pi y Margall décrit comme « un sistema por el cual los diversos grupos humanos, sin perder su autonomía en lo que es peculiar y propio, se asocian y subordinan al conjunto de los de su especie para todos los fines que les son comunes ». Il n’ignore pas que ce schéma est édulcoré et que la violence a grandement participé à la formation des nations modernes. Il espère toutefois qu’il prévaudra.

La question sociale n’a cessé de le préoccuper, principalement dans les années 1857-1864, période qui correspond dans son itinéraire au passage de l’ultra-libéralisme à la défense ouverte de l’intervention de l’État dans la régulation de l’économie. Précisons que pour ce penseur politique, les questions sociales doivent suivre et non précéder les questions politiques. Marx pensait de même, et son socialisme n’avait rien à voir avec celui de Francisco Pi y Margall qui resta radicalement étranger à la notion de dictature du prolétariat. Son socialisme était proche de celui des socialistes individualistes ; plus que révolutionnaire, il se voulait réformiste.

Francisco Pi y Margall le fédéraliste insiste sur l’idée d’association. Elle revient à l’idée proudhonienne de dissolution de l’État (du politique donc) dans l’économique.

Entre 1859 et 1864, il s’efforce de rendre compatible les associations et l’État pour la constitution d’un nouvel ordre, l’association étant envisagée comme germe de ce monde social mais aussi politique à venir, avec transformation de l’État. L’association comme force productive capable de lier indéfectiblement bénéfices et salaires, avec organisation du crédit par l’État : « Asociación y crédito por el Estado (…), he aquí (…) nuestro lema y la parte más importante de nuestro programa ». Le fédéralisme ne se limite donc pas à la sphère politique, il pénètre aussi la sphère économique. Les unités fédérales sont structurées non seulement par les collectivités locales mais aussi par les groupes professionnels.

 

Caricature montrant Francisco Pi y Margall le fédéraliste découpant une carte d’Espagne.

 

Francisco Pi y Margall pose donc ce dogme : la « soberania del hombre », dogme qui conduit au fédéralisme et à la transformation de la structure économique par les associations, conçues comme compatibles avec l’ordre fédéral. L’autonomie ne doit pas être simple reconnaissance formelle comme elle l’est dans les démocraties classiques, elle doit être soutenue et confirmée par une transformation économique. Francisco Pi y Margall (et en ce sens il est socialiste) pense que cette transformation peut bénéficier de l’appui de l’État à la condition que celui-ci s’en tienne à des principes collectifs (comme l’organisation du crédit) et ne touche sous aucun prétexte à l’autonomie des individus, à la « soberania del hombre ».

Francisco Pi y Margall, un nom essentiel du fédéralisme espagnol. Il n’en est toutefois pas le fondateur stricto sensu. Le fédéralisme espagnol avait été dans l’air d’une époque, soit la phase de consolidation du régime libéral, avec ces groupes qui se définissaient comme Republicanos (phase progressiste, 1840-1843) ou simplement Democrátas (phase modérée, 1844-1854). Dans cette dernière période, on peut inclure des groupes représentant alors en Espagne le socialisme pré-marxiste. Les arguments avancés par ces groupes sont principalement les suivants : a) – Le caractère non-homogène de la Nation espagnole, considérant sa diversité tant historique que géographique. L’accent n’est guère mis sur la stratification sociale. b) – L’espíritu federalista qui s’est exprimé tout au long de la consolidation du Régime libéral et agissant par les Juntas Supremas. c) – La chute de la Monarchie et l’avènement de la République sont jugés n’être qu’un tour de passe-passe aussi longtemps que subsiste le centralisme. La structure fédérale des États-Unis d’Amérique, et dans une moindre mesure de la Suisse, fut un modèle pour les fédéralistes espagnols d’alors. L’influence de Tocqueville, de Proudhon mais aussi de Karl Krause (voir le krausismo), cette dernière véhiculée par les écrits de Heinrich Ahrens et qui eut une immense influence en Espagne et dans les pays d’Amérique latine.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Le fédéralisme espagnol. Le système de Fransesc Pi i Margall – 2/3

 

Francisco Pi y Margall s’élève contre les menaces philosophiques, religieuses et politiques qui tendent à écraser ou diluer l’homme dans la Totalité, et quelle qu’en soit la forme et le contenu.

Comme d’autres penseurs, Francisco Pi y Margall oscille entre le théisme et l’athéisme, comme Proudhon qui (entre un humanisme qui s’efforce de rétablir un Dieu détrôné et l’athéisme qui tourne le dos à la question) soutient un anti-théisme dont la vocation est de libérer l’humanité de l’aliénation religieuse. Dieu est converti en hypothèse, en instrument dialectique nécessaire, indispensable même.

Francisco Pi y Margall exalte l’homme en tant qu’individu tout en maintenant l’hypothèse de Dieu, non pas un Dieu personnel mais une sorte de « alma de la naturaleza ». Son panthéisme n’est pas celui de Hegel, il tend à éliminer l’aspect totalitaire (écrasant pourrait-on dire) de ce dernier en réconciliant le fini et l’infini, le particulier et le général. Insistons : cette tentative de conciliation est bien ce qui l’éloigne le plus de Hegel tout en le rapprochant de Proudhon. La dialectique de Hegel est moniste : les contraires affirmation-thèse, négation-antithèse se réconcilient dans la négation de la négation, la synthèse. Dans ce processus, chaque contraire se voit dépossédé de ce qui le rend incompatible au nom d’une harmonie supérieure. La dialectique de Proudhon est quant à elle antinomique : dans la synthèse opérée, les contraires restent ce qu’ils sont, intégralement. Et là se trouve la base ultime, la plus profonde du fédéralisme de Proudhon et ses disciples, Proudhon qui écrit : « L’antinomie ne se résout pas ; là est le vice fondamental de toute la philosophie hégélienne. Les deux termes dont elle se compose se balancent, soit entre eux, soit avec d’autres termes antinomiques, ce qui conduit au résultat cherché ».

Lorsque Francisco Pi y Margall rédige son premier écrit politique, en 1854, il pense que Proudhon reprend à son compte la trilogie hégélienne thèse-antithèse-synthèse et, de ce fait, il commence par se croire hégélien. Pourtant, dès ses débuts, le penseur espagnol, fort d’une terminologie hégélienne, tend déjà vers une synthèse proudhonienne. Ajoutons que Proudhon lui-même, à l’époque où il se jugeait hégélien, affirmait que la synthèse ne détruisait pas réellement mais formellement la thèse et l’antithèse. Francisco Pi y Margall a pleinement conscience de la valeur que Proudhon attribue aux deux principes éternellement antithétiques qui meuvent et organisent l’existant, des principes par ailleurs énoncés par Zarathoustra et Mani. A ce propos, ne pourrait-on pas supposer que Proudhon a indirectement éloigné Francisco Pi y Margall de l’Étatolâtrie de Hegel et de l’anthropothéisme de Lugwig Feuerbach ? Cet éloignement ne gomme pas pour autant la profonde influence initiale de ces deux penseurs allemands sur ce penseur espagnol.

Pour Francisco Pi y Margall, il ne s’agit pas de nier toute raison publique, universelle ; mais il reste que pour lui cette raison ne doit en aucun cas être la référence absolue en face de laquelle la raison individuelle est appelée à se courber et à se taire. Il écrit : « Pongo en la razón individual todo principio de ciencia y de certidumbre y la raíz de toda moral y de todo derecho : la supongo completamente autónoma ».

 

Ci-joint, un lien complet sur la sépulture de Francisco Pi y Margall à la forme très particulière :

http://cementeriosdemadrid.blogspot.com.es/2013/06/francisco-pi-y-margall.html

 

Confronté à Hegel, Francisco Pi y Margall peut être vu comme un humaniste, un homme soucieux d’équilibre, un Latin pourrait-on dire. Sa lutte pour l’autonomie et la liberté de l’individu, un être a priori raisonnable, ne signifie par pour lui qu’il doive vivre dans un superbe isolement. Raison publique et raison privée ont besoin l’une de l’autre pour être ce qu’elles sont. Par ailleurs, « lo que llamamos rázon pública no es sino la razón ajena en mayor o menor número de hombres ».

Pi y Margall c’est l’immanence contre la transcendance, le subjectivisme contre l’objectivisme, le subjectivisme qui se doit de définir l’aire éthico-juridique. La raison individuelle est capable de « conocerse a sí misma y deducir de este conocimiento las condiciones de su propia vida » ; et il ajoute : « Una ley no es más que un juicio, y si es o no este juicio injusto, sólo mi ley moral es capaz de decirlo. El derecho, por lo tanto (…), o no existe, o existe dentro de mí mismo ». Une fois encore cette suprématie accordée à l’individu en tant que tel ne l’est pas au nom d’une revendication échevelée et débraillée mais bien au nom de la singularité de l’individu constituant de l’humanité ; autrement dit : ma singularité n’est pas plus singulière que celle de n’importe quel homme. « Hay una sola regla para mi derecho, es la igualdad del derecho mismo. ¿Deseo en virtud de mi derecho algo que haya de ofender el de un tercero? Mi deseo es ilegetimo, y como tal irrealisable ». Dans son souci constant d’équilibre entre le collectif et l’individuel, Francisco Pi y Margall cherche aussi à se dégager de l’humanisme de Ludwig Feuerbach, d’où ses emportements, ses coups de gueule.

Sa distanciation envers un Dieu « objectif » et la religion qui le soutient, la place qu’il accorde à l’homme en tant qu’individu, socle de toute obligation éthico-juridique et de tout ordre socio-politique – sa Weltanschauung –, ne pouvaient que le conduire à l’anarchie, l’anarchie comme ordre idéal, avec au-dessus de tout cette notion de « hombre soberano ». Souveraineté de l’individu, soit l’autonomie de son intelligence, sa liberté, « mi soberania en ejercicio », une liberté qui pour être souveraine doit être absolue, une liberté au sens kantien du terme, soit la subordination de l’action à la raison. Mais à partir de là, comment concevoir une société et sa politique ?

Chaque individu se tient au centre d’une sphère de liberté inaliénable et imprescriptible, par « droit naturel » et non en vertu du bon vouloir de l’État, l’État dont la fonction doit être de protéger la liberté de l’individu (la liberté de tous) et de limiter cette liberté exclusivement dans l’intérêt de tous. D’où une position incommode pour un homme tel que Francisco Pi y Margall, avec cette l’idée de l’État comme « mal nécessaire », typique de la pensée libérale, une idée qui suppose la perte relative de liberté (de souveraineté) en échange d’une vie sociale organisée. Mais l’Histoire a montré et montre encore que l’État (le Pouvoir) ne s’en tient pas à ce minimum et tend à enserrer et étouffer toujours plus l’individu, sa souveraineté.

Dans la première moitié du XIXe siècle, l’idée d’une autorégulation de la société était dans l’air, en partie nourrie par le socialisme utopique. Cette idée avait beaucoup à voir avec le rationalisme du XVIIIe siècle et ses notions d’ordre naturel, de bonté naturelle de l’homme, d’homme raisonnable, etc. Bref, on en vint à penser que la relation gouvernement et ordre ne s’opérait pas dans une relation de cause (gouvernement) à effet (ordre) mais de genre (ordre) à espèce (gouvernement). Il s’agissait d’élaborer une vie sociale, une vie d’ordre, sans l’intervention d’un appareil coercitif. Cette idée développée par Proudhon fut reprise par Francisco Pi y Margall qui en vint lui aussi à inverser l’équation libérale : État = mal nécessaire en : État = mal inutile et à agir en conséquence sur le plan théorique, à passer des propositions du Libéralisme à l’Anarchisme.

Donc, Francisco Pi y Margall suit les postulats du Libéralisme dans la mesure où il conduit à l’Anarchisme ; mais il refuse, et catégoriquement, tout compromis ave l’Ordre étatique sous prétexte que l’État est un mal nécessaire. Il accepte le Libéralisme dans la mesure où il agit comme un puissant corrosif qui s’en prend à l’État. Francisco Pi y Margall est un penseur politique implacablement logique, honnête pourrait-on dire, car chez lui la logique et l’honnêteté intellectuelle se juxtaposent parfaitement. Sa logique s’appuie sur cette donnée : je suis absolument libre, radicalement libre (aussi longtemps que mes actes sont guidés par ma raison), en conséquence tout autre ordre est illégitime puisqu’il n’y a pas de raison supérieure à la mienne. « Si no hay (…) razón superior a la mía, ¿quién vale más que yo como hombre? » Il ne vacille pas après avoir posé le principe de la « soberanía del hombre ». Il écrit : « El hombre es soberano, he aquí mi principio ; el poder es la negación de su soberanía, he aquí mi justificación revolucionaria ; debo destruir este poder, he aquí mi objeto ». La société sans pouvoir, soit le but ultime de ses aspirations révolutionnaires. Le Pouvoir nous dit-il est la négation absolue du Droit. C’est la coercition contre la spontanéité et les relations contractuelles. A ce propos, je dois dire que ma sympathie pour l’Angleterre tient en partie à l’importance de ce type de relations, à la Common Law que je préfère décidément au foutoir idéologico-religieux de la Révolution française qui donna le plus étatiste des États. Elle est bien le creuset de tous les nationalismes et de toutes les idéologies, une folle machine à édicter des lois et à légiférer.

Francisco Pi y Margall condamne « ese poder realmente político que legisla y en nombre del orden se sobrepone al derecho ». Le Pouvoir qui légifère au nom de l’Ordre viole la personnalité de chacun, de tous donc, au nom de la société, au nom de lui-même, étant entendu que le Pouvoir ne se préoccupe jamais que de lui-même…

Francisco Pi y Margall était un homme discret, modeste, aimable et obstiné. Il suivait sa pensée avec une logique qui se confondait très exactement avec l’honnêteté comme je viens de l’écrire. Cette logique et cette honnêteté lui vaudront de nombreuses amitiés mais aussi de multiples tracasseries tout au long de sa vie : livres saisis, interdiction de publier, prison, exil, etc.

Dans un article sur ce blog, j’ai évoqué Victor Basch. Victor Basch écrit dans « L’individualisme anarchiste » : « On pourrait (…) soutenir que l’individualisme, poussé jusqu’à ses conséquences logiques extrêmes, n’admet aucune intervention de l’État ; et que la seule forme politique dans laquelle il puisse s’incarner est la libre association ». Victor Basch ajoute que l’anarchisme « n’est que l’individualisme libéral poussé jusqu’à ses extrêmes conséquences logiques ». On ne saurait mieux dire : le mot logique est celui qui s’est imposé à moi lorsque j’ai commencé à lire Francisco Pi y Margall, je me répète, je le sais. Précisons en passant que la République ne trouve pas plus grâce à ses yeux que la Monarchie ; la République est elle aussi Pouvoir et Tyrannie ; et si le contrat social qu’il envisage venait à se réaliser, il ne resterait vraiment rien de la République et autres ordres coercitifs.

Francisco Pi y Margall dénonce et refuse. Mais que propose-t-il ? Car enfin, ce dont il souhaite la disparition doit être remplacé par un autre ordre afin de régler les rapports sociaux et empêcher le chaos – l’anarchie dans le sens dévoyé et commun du mot) –, un ordre qui protège la « soberanía del hombre ». « Entre soberanos no caben más que pactos. El contrato y no la sobranía del pueblo debe ser la base de nuestras sociedades ». Contrat donc, contrat social auquel se doivent de participer tous les citoyens, sous peine de retomber sous le joug de la tyrannie. La société telle que l’espère Francisco Pi y Margall ne peut advenir qu’en vertu de mon consentement, autrement dit du consentement de tous, sans exception. L’ordre (social) par le contrat. L’idée de Pouvoir remplacée par celle de Contrat. Une fois encore, l’influence de Proudhon est patente. Voir « Idée générale de la Révolution au XIXe siècle », un écrit de 1851 de ce dernier, et « La Reacción y la Revolución », un écrit de 1854 de Francisco Pi y Margall. Mais si Proudhon croit en la possibilité de dissoudre l’État (l’Autorité) dans l’organisation économique de la société, et s’il fait fi des relations politiques, Francisco Pi y Margall, lui, s’en tient au politique, et fermement.

Le contrat social de Proudhon ne doit en aucun cas être confondu avec celui de Rousseau dont le contrat ne fait que poser le fondement démocratique de l’Autorité, expression de la volonté générale et non de la volonté individuelle à laquelle sont pareillement attachés Proudhon et Francisco Pi y Margall. Dans « Idée générale de la Révolution au XIXe siècle », Proudhon écrit : « Le régime des contrats, substitué au régime des lois, constituerait le vrai gouvernement de l’homme et du citoyen, la vraie souveraineté du peuple, la République ».

Dans la mise en œuvre de son programme Francisco Pi y Margall est probablement moins radical que Proudhon, plus patient aussi ; aussi envisage-t-il la suppression du Pouvoir politique par étapes, par fragmentation successive, d’où sa thèse du fédéralisme. En 1863, toutefois, avec la publication « Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution », Proudhon va rejoindre Francisco Pi y Margall. Ajoutons que l’idée fédérale n’est pas née spontanément dans la tête de ce dernier : elle était dans l’air de cette Espagne des années 1840.

Le fédéralisme comme voie vers une société authentiquement anarchiste donc.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Le fédéralisme espagnol. Le système de Francesc Pi i Margall – 1/3

 

Francesc Pi i Margall (Barcelona, 1824 – Madrid, 1901)

 

Cet article veut rendre sensible l’un des aspects les plus originaux (les plus spécifiques) de la vie politique espagnole : le federalismo (et dont le cantonalismo est l’une des formes). L’autre aspect, non moins original, l’anarchisme. Je l’ai évoqué et l’évoquerai car l’anarchisme bien compris propose la forme la plus achevée de vie sociale. En regard, toutes les autres formes me semblent bien grossières, tout juste bonnes pour les protozoaires, peut-être pour les bovins mais j’en doute. Le fédéralisme m’est aussi sympathique que le centralisme m’est antipathique. Et lorsque j’étudie la Révolution française, je me sens instinctivement girondin et anti-jacobin. Je ne prétends pas que les Girondins aient été irréprochables, loin s’en faut. Mais ceci est une autre histoire.

J’ai écrit les pages qui suivent en prenant essentiellement appui sur Gumersindo Trujillo Fernández (1933-2001), un juriste espagnol originaire des îles Canaries, auteur d’une thèse de doctorat intitulée « El federalismo español. Contribución al estudio de la ideología federal », thèse qu’il prolongera avec « Introducción al Federalismo Español (Ideología y fórmulas constitucionales) ». Figure centrale du fédéralisme espagnol, le Catalan Francisco Pi y Margall (Francesc Pi i Margall en catalan) auquel Gumersindo Trujillo Fernández s’est beaucoup intéressé. L’un des livres sur lequel je me suis appuyé est précisément : « Introduction al federalismo español (Ideología y fórmulas constitucionales) » dont une partie est consacrée à ce penseur particulièrement original et, je dois le dire, attachant.

En Espagne, les forces démocratiques sont dès leur origine anti-centralistes. Pour s’en convaincre, il suffit d’étudier deux moments clés, deux moments au cours desquels on s’employa à repenser la structure de l’État : 1873 avec le schéma cantonaliste (venu du républicanisme fédéraliste né au XIXe siècle en Espagne) et 1931 avec la poussée fédéraliste. Francisco Pi y Margall est le principal représentant de ce mouvement spécifique. Ce théoricien n’est pas un phénomène nouveau dans le paysage politique espagnol ; des doctrines et des aspirations politiques ont précédé Francisco Pi y Margall. Il doit donc être envisagé comme un héritier qui a magnifiquement porté un héritage. Il me faudra écrire un article qui présente ce fédéralisme issu de la théorie sociale inspirée de Karl Kautsky (1854-1938). Et tout en écrivant ces lignes, je pense d’un coup que le rejet quasi total du communisme par les forces de gauche au cours de la Guerre Civile d’Espagne (avant l’emprise stalinienne le Parti communiste était ultra-minoritaire sur tout le territoire espagnol, à l’exception de la Catalogne où sa présence était plus conséquente que dans les autres provinces, sans être pour autant importante) était peut-être en partie dû à l’influence kautskiste. On sait que Karl Kautsky a eu très tôt maille à partir avec les bolcheviques et plus particulièrement avec Lénine le patron.

En Espagne, l’idée fédérale naît vers 1840. Entre 1840 et 1854 se structure l’idée d’un schéma fédéral comme socle et vecteur de l’État démocratique à venir. Cette idée répandue mais vague va se formuler toujours plus nettement à partir de 1854 avec le livre de Francisco Pi y Margall, « La reacción y la revolución ». Cette « bible » du fédéralisme active la force politique la plus avancée dans ces années qui précèdent la Révolution libérale de 1868 qui verra le départ d’Isabel II.

Le substrat de la pensée de Francisco Pi y Margall est anarchisant. Et dans le cas qui nous occupe, il faut comprendre l’anarchie dans son sens le plus raffiné et le plus fondamental, soit l’exigence envers soi-même comme point de passage obligé vers l’exercice de la liberté, rien à voir avec ces bandes de gredins et d’assassins pour qui leur “liberté” vaut bien le vol ou le meurtre de ceux qui n’ont pas l’heur de leur plaire. L’anarchisme dans sa forme la plus élevée a beaucoup à voir (pour ne pas dire tout) avec les prophètes d’Israël et Jésus. L’anarchie pure commence par une mise en ordre de soi-même, alors que le sens commun l’envisage plutôt comme un désordre sanglant. Il est vrai que trop de gredins et trop d’assassins se sont réclamés d’elle pour mieux masquer leurs funestes projets. Mais une fois encore, je me suis égaré.

La pierre d’angle de la pensée de Francisco Pi y Margall est bel et bien la défense de la liberté de l’individu et, pour ce faire, il franchit les limites du libéralisme le plus radical pour s’avancer dans l’aire de l’anarchisme ; car dans sa défense de la liberté de l’individu, et face à l’État, la doctrine libérale se contente d’une sorte de statu quo : il s’agit de limiter le Pouvoir (de l’État), en aucun cas de l’éliminer, étant entendu qu’il est garant, au moins en partie, de la liberté individuelle. D’où ce cercle vicieux d’une conception de l’État comme « mal nécessaire ». La doctrine anarchiste pousse le libéralisme dans ses retranchements et enjambe tout compromis avec le Pouvoir. Mais comment en finir avec lui ? Certains optent pour un changement révolutionnaire, violent donc, d’autres pour un changement soft, dirait-on. Francisco Pi y Margall est de ces derniers. Son tempérament ne cadre pas avec le sabotage, l’action directe et j’en passe. Francisco Pi y Margall l’anarchiste envisage le fédéralisme afin de diluer le Pouvoir et, ainsi, se rapprocher de son idéal comme nous allons le voir.

 

 

Le fédéralisme est au cœur de la pensée de Francisco Pi y Margall dont l’anarchisme se veut ordre et non désordre, ordre sans gouvernement ni État. A noter que le mot anarchie, du grec ἀναρχία, est un mot parfaitement neutre qui rend compte d’une situation (loin de toute idée anarchisante de l’anarchie), soit l’absence d’autorité. Je n’insisterai pas sur le versant péjoratif du mot et me contenterai de préciser qu’au cours de la Guerre Civile d’Espagne le vieux fond anarchiste (le noble fond anarchiste ibérique) a été malheureusement souvent phagocyté par des détrousseurs et des assassins. L’authentique anarchiste ne prend pas prétexte de « l’anarchie » (d’un état de désordre) pour donner libre cours à sa soif de posséder (de voler) et d’imposer à tout prix (y compris par la violence et le meurtre) ses caprices aux uns et aux autres. L’anarchiste authentique juge en toute bonne foi qu’une autorité supérieure n’est pas nécessaire pour éviter le désordre (la violence) et régler les rapports entre individus. L’anarchiste authentique juge que l’absence de gouvernement est non seulement possible mais qu’il est le meilleur ordre possible. L’étude scientifique (ou, disons, raisonnable) de l’anarchisme s’appuie sur cette donnée. Paul Eltzbacher définit l’anarchisme comme la doctrine qui appelle à la disparition de l’État dans un futur plus ou moins proche. C’est juste mais c’est un peu court car il faut préciser par quoi l’État doit être remplacé, et quelle voie emprunter pour aider à sa disparition. Karl Marx a théorisé la disparition de l’État par des voies qui n’étaient pas précisément celles de l’anarchie.

Au fond, l’anarchiste est un homme profondément raisonnable, profondément optimiste. Il juge que l’homme autonome (détaché du pouvoir coercitif des États) peut être à l’origine d’un nouvel ordre social spontané et structuré par l’instinct de solidarité, un instinct qui pousse les hommes à se regrouper en associations diverses appelées à se fédérer, permettant ainsi à la société de s’auto-structurer. Mais là n’est pas le sujet de cet article.

Donc, Francisco Pi y Margall doit être abordé par la doctrine anarchiste, une doctrine héritière de divers courants dont la pensée de Ludwig Feuerbach qui a influencé d’autres penseurs de l’anarchie, parmi lesquels Proudhon, Stirner et Bakounine. Ludwig Feuerbach et sa critique de la religion, critique visant à remettre en question les fondements religieux et métaphysiques de l’État et à faire passer les fondements de la morale et du droit dans la conscience individuelle et non plus dans une entité supérieure et coercitive.

La pensée de Francisco Pi y Margall semble prendre appui sur ce panthéisme hégélien qui identifie Dieu et l’Idée, l’Univers et les infinies variations de l’Idée, l’Humanité et l’Idée auto-consciente. Tous les systèmes philosophiques et toutes les religions doivent être envisagés sous le nom de Dieu en tant qu’absolu, l’absolu étant « lo que es en sí y para sí, el sujeto objeto ». L’Idée qui ne se détermine pas n’est que sujet (n’est donc pas Dieu). Lorsqu’elle se détermine, elle est déjà objective et, ce faisant, étant donné que « toda determinación es negación », elle se convertit en l’antithèse de Dieu. Elle parvient à se faire sujet-objet (soit Dieu) quand dans le reflet de sa propre négation elle prend conscience d’elle-même, se fait sa propre synthèse (est fin en soi et pour soi). Cette synthèse ne s’opère qu’en l’homme, c’est pourquoi « el hombre es Dios ».

Francisco Pi y Margall sait que Hegel ne repousse pas de telles conclusions mais il se demande si en fin de raisonnement le philosophe allemand se réfère à l’humanité comme un tout (« el hombre-humanidad ») ou à l’individu en tant que tel (« la humanidad-individuo »). Je passe sur le cheminement de ce raisonnement afin de ne pas lasser le lecteur ; simplement, Francisco Pi y Margall juge que Hegel se réfère à « el hombre-humanidad », à l’espèce humaine qui absorbe et dilue l’homme singulier. Et il se pose alors la question : « ¿Qué se ha hecho de mi libertad? ¿Qué de mi personalidad y mi soberanía? » Ainsi donc, après s’être appuyé sur le panthéisme hégélien, Francisco Pi y Margall le repousse lorsqu’il constate que parvenu à un certain point de son raisonnement, ce panthéisme élabore une théorie sociale/politique qui annihile l’homme tant qu’individu. Il juge ses conclusions totalitaires. Mais alors, en quoi consiste le panthéisme de ce penseur espagnol ?

Pour Francisco Pi y Margall, l’homme participe de la divinité mais dans le sens inverse pensé par Hegel. Plutôt que de partir de l’Idée pour arriver à la réalité concrète, l’Espagnol part de cette dernière pour s’élever jusqu’à Dieu, un cheminement qui avait été celui de Ludwig Feuerbach. Francisco Pi y Margall évoque l’homme comme conciencia de Dios et non comme creador (de Dios). Ce faisant, il ôte l’homme à toute instance transcendante (ces instances dont se réclament les Églises et les Pouvoirs afin de mieux dominer l’homme). Ce faisant, il désigne aussi une mémoire immanente (et non plus transcendante), avec l’individu comme juge suprême, socle d’un nouvel ordre socio-politique.

Francisco Pi y Margall reproche à Hegel sa négation de la liberté individuelle, au nom de l’homme-humanité. Il s’élève contre la dilution et l’annihilation du fini dans l’infini, du particulier dans le général. Cette prise de distance vis-à-vis de Hegel avait été celle de Ludwig Feurbach ; mais Francisco Pi y Margall l’amplifie. L’étude de sa pensée passe nécessairement par Hegel et Ludwig Feurbach qu’il suit mais jusqu’à un certain point avant de bifurquer et de tracer sa propre voie. Ainsi, et sans entrer dans les détails afin de ne pas surcharger cet article, peut-on dire que la pensée de cet Espagnol s’est construite à partir de la vision de ces deux philosophes allemands, tant par acceptation que par refus. Le regard critique de Ludwig Feuerbach sur Hegel ; puis le regard critique de Francisco Pi y Margall sur Hegel et Ludwig Feuerbach.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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