Notes éparses sur l’art – 7/9

 

Un certain nombre de mots qui appartiennent à l’histoire de l’art ont commencé par être dépréciatifs. Voir le mot « Baroque », mot choisi à dessein par les historiens néo-classiques du XVIIe siècle pour désigner cet art extravagant (voire ridicule) du siècle précédant.

Dans mes rêves (cauchemars ou non) passent assez souvent la Escadaria do Bom Jesus (Santuário do Bom Jesus do Monte, œuvre de Carlos Amarante), non loin de Braga, ainsi que le château de Raray dont ma mère me parlait assez volontiers puisque son parc avec ses deux haies cynégétiques servirent de cadre à « La Belle et la Bête » de Jean Cocteau, avec Jean Marais dans le rôle de la Bête.

Détail d’une haie cynégétique, château de Raray.

 

L’Empire espagnol est entraîné dans la guerre de Trente Ans. La péninsule ibérique s’enfonce dans la misère. 1637, révolte à Évora, révolte qui se propage. 1640, insurrection séparatiste en Catalogne où le Conde-duque de Olivares (protégé de Felipe IV) ordonne la mobilisation des troupes lusitaniennes contre les Catalans. Non seulement elles refusent de marcher contre ces derniers, mais en décembre de la même année les Portugais déposent Margarida de Saboia et exécutent plusieurs membres de son conseil. Quelques semaines plus tard, le Duque de Bragança est couronné roi du Portugal sous le nom de João IV. Début de la Guerra de Restauração (1640-1668). Après avoir signé une paix avec la France au prix d’importantes concessions territoriales, les Espagnols écrasent les Catalans avant de lancer leurs forces contre le Portugal. Et suite à plusieurs défaites majeures (Linhas de Elvas en 1659, Ameixial en 1663, Castelo Rodrigo en 1664, Montes Claros en 1665), l’Espagne reconnaît l’indépendance lusitanienne le 18 février 1668.

Lisbonne. Au centre de la Praça dos Restaudores, un imposant monument (d’une trentaine de mètres de hauteur) inauguré en 1886 à la gloire de ceux qui luttèrent pour l’indépendance du Portugal : Aos Restauradores de 1640.

La façade ouest de la cathédrale de Santiago de Compostela, de Fernando Casas y Novoa, comme si l’édifice avait durablement séjourné au fond d’une mer ou d’un océan et en avait été sorti couvert de concrétions. Même remarque pour le frontispice de l’hôpital de San Fernando (Madrid), de Pedro de Ribera.

La rigueur des natures mortes de Francisco de Zurbarán et de celles de Juan Sánchez Cotán.

Qui n’a pas au moins une fois dessiné, même sommairement, le plan de sa ville idéale et/ou de sa maison idéale ? De sa ville idéale, à la manière de Filarete ou de Giorgio Martini.

Mes lettres à Pierre Courtin où j’évoque volontiers l’impression très particulière que me donne l’étude des peintures de Paolo Uccello, une impression qu’explique en partie cette application dans la mise en œuvre de la perspective dite « scientifique », application non dénuée de « naïveté(s) », d’où mon impression de savoureuse étrangeté, de vertige léger et soutenu.

Parmi les répertoires pour dessins préparatoires à une série de linogravures, les céramiques de Manises (environs de Valencia) et leur bestiaire, sans oublier leurs motifs floraux.

L’extraordinaire traitement des miniatures de l’Évangile d’Ebbon (début IXe siècle). Les mouvements du pinceau, principalement avec les vêtements des quatre Évangélistes. On pourrait croire à des peintures XXe siècle tant la gestuelle (du pinceau) est prononcée – expressionniste.

Parmi les délices architecturaux de l’Espagne, l’architecture hispano-wisigothe (VIe, VIIe et VIIIe siècles) et l’architecture des Asturias (VIIIe et IXe siècles) sous les règnes d’Alfonso I, Alfonso II, Ramiro I et Alfonso III. Des architectures de poche, pourrait-on dire, adorablement proportionnées. La si émouvante église de Santa Cristina de Lena.

Santa Cristina de Lena, Asturias.

 

Entre 1827 et 1850, Ludwig I, roi de Bavière, commande au peintre Joseph Karl Stieler des portraits de beautés afin de constituer la Schönheitengalerie, visible au château de Nymphenburg. Parmi ces beautés, l’actrice Lola Montez, amante du roi. L’ensemble est froid, voire glacé.  La dame que je préfère, et dont je garde le souvenir le plus précis (elle est habillée comme certaines de mes ancêtres), Katerina Botsaris, fille du libérateur Markos Botsaris.

Rêveries entre arcs polylobés et arcs outrepassés.

Les chiffres mayas : des agencements de points (par exemple 1 et 2), des agencements de lignes horizontales (par exemple 5 et 10), des combinaisons de points et de lignes (par exemple 6 et 7).

Les céramiques érotiques de la culture Mochica, une civilisation précolombienne implantée le long de la côte nord du Pérou entre 100 et 700 après J.-C., des céramiques par ailleurs utilitaires.

Les géoglyphes de Nazca, à contempler des airs. Les hypothèses fantaisistes à leur sujet. La folie des géoglyphes (souvenirs d’un voyage au Chili dans les années 1990).

Certes, John William Godward, un victorien néo-classique, est moins grand peintre que Rubens, il n’empêche que je préfère ses femmes (et celles de son aîné, Sir Lawrence Alma-Tadema), et de loin, à celles de ce géant de la peinture.

Observez les traces du pinceau dans l’arrière-plan de « La mort de Marat » et dans celui de « Madame Récamier » de David. Ces arrière-plans minimalistes mettent en valeur ces traces, avec une gestuelle qui nous dit l’Impressionnisme presqu’un siècle avant l’Impressionnisme.

Le rapport masses noires et masses blanches dans les gravures sur bois de Félix Vallotton et de Frans Masereel.

Une fois encore, la peinture extraordinairement dessinée de Sandro Botticelli.

La peinture du Nord, Jan van Eyck ou Rogier van der Weyden (pour ne citer qu’eux), une peinture ciselée.

Le néo-classicisme de Bertel Thorvaldsen, impeccable mais froid, froid et impeccable comme un écrit de Winckelmann. Même perfection chez son contemporain Canova, qui lui propose une sensualité qui donne envie de passer la main sur le grain de ses marbres.

La bienveillance d’Adriaen van Ostade. L’art et le monde ont besoin d’hommes comme lui. Lorsque la tristesse me gagne, je m’invite volontiers chez lui.

Le surréalisme de Lucien Coutaud, son érotomagie. Une élégance onirique, un onirisme élégant.

Parmi les plus beaux portraits de l’estampe (en noir et blanc), celui de Verlaine par Eugène Carrière, une lithographie ; et celui d’Apollinaire par Louis Marcoussis, une eau-forte.

L’une des versions du portrait d’Apollinaire par Marcoussis

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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Notes éparses sur l’art – 6/9

 

L’excès rend les scènes incroyables au sens premier du mot, soit non-croyables, irréelles. Voir « Les onze mille verges » de Guillaume Apollinaire ou les BD de Georges Pichard : « Blanche Épiphanie », « Paulette », etc.

Entre le Christ de Matthias Grünewald (retable d’Issenheim) et « Der rote   Christus » de Louis Corinth, l’effroi et rien que l’effroi. Et à quoi mène l’effroi ?

Ma tendresse pour Gerrit Dou, surtout lorsqu’il commence à se distancier de son maître Rembrandt. Ses portraits placés dans des niches.

Anselm Feuerbach, un grand peintre. Et que j’aime son modèle, Nanna Risi, en tant que peinture mais aussi en tant que femme, tout simplement !

Un portrait de Nanna de 1861 par Anselm Feuerbach

 

Gestuelle de la touche de Frans Hals, gestuelle virevoltante ; et, de ce fait, modernité de Frans Hals.

Une fois encore, j’ai emprunté le chemin de Middelharnis (voir la composition de Meyndert Hobbema, de 1689). Je l’emprunte toujours avec un même plaisir ou, plutôt, avec un plaisir toujours augmenté.

Souvenir d’une conversation avec Pierre Courtin, dans son atelier de l’E.N.S.B.A., à propos d’Andrea Mantegna pour lequel ce très grand connaisseur de la peinture de la Renaissance italienne avait une admiration aussi discrète que radicale. « Une peinture implacable » me disait-il, implacable par le dessin qui fait de cette peinture une peinture sculptée avec, par ailleurs, des couleurs minérales.

Il m’est arrivé (et il m’arrive encore) de faire des cauchemars ; ce sont des variations à partir de compositions de John Martin, à commencer par « The Great Day of His Wrath » visible à la Tate Gallery.

Que de reproductions n’ai-je feuilletées, enfant, dans mes livres scolaires, sans compter celles, nombreuses, que j’emportais avec moi pour les détailler pendant les cours au risque de me faire surprendre ! Ainsi, par exemple, ne puis-je voir « La barricade » d’Ernest Meissonnier ou certaines compositions d’Alphonse de Neuville sans revivre ces moments d’écolier.

Combien de martyres de Saint Sébastien ? Combien ? La représentation la plus élaborée de ce martyre est à ma connaissance celle que propose Antonio Pollaiuolo – elle est digne des extravagances de Georges Pichard.

Je n’ai toujours pas réussi à analyser d’une manière convaincante la fascination (le mot n’est par trop fort) que Mark Rothko exerce sur moi. Mon questionnement toujours actif à ce sujet n’augmenterait-il pas cette fascination ?

L’immense saveur des compositions d’Alberto Burri, saveur des tonalités autant que des matériaux.

Les scènes aériennes de Tullio Crali (1910-2000), un passionné d’aviation, pilote à partir de 1928, un peintre futuriste, principal représentant de l’Aeropittura. Son extraordinaire huile sur toile de 1939 : « Incuneandosi nell’abitato ».

La sublime délicatesse apportée par le peintre écossais Allan Ramsay au portrait de sa seconde épouse, Margaret Lindsay. Les rapports atténués de tonalités (notamment les vieux roses qui tendent vers les vieux mauves). Le graphisme délicat et détaillé de la dentelle posée sur ses épaules, dentelle qui aux bras se fait écumeuse. Les rapports du plus infime élément avec le tout et inversement, une merveille. Son plaisir à peindre les parures féminines : dentelles, texture des étoffes, fleurs, rubans, etc. Les arrière-plans minimalistes destinés à mettre en valeur la richesse des modèles et leurs parures.

Pertinence du photocollage, principalement dans sa fonction dénonciatrice, politique. Voir John Heartfield.

De l’influence de la photographie sur certaines œuvres de Georgia O’Keeffe, une influence que pourrait en partie expliquer son mariage avec Alfred Stieglitz. Ses floraisons sexuelles.

Et toujours, « Spiral Jetty » de Robert Smithson. Une rêverie récurrente.

Certaines huiles sur toile de Joaquín Torres-García pourraient faire l’objet d’interprétations en gravure sur bois ou linogravure. M’y essayer pour une prochaine exposition.

Quelques-uns des nombreux jouets conçus par Joaquín Torres-García

 

Oskar Schlemmer, le monumentalisme de ses compositions, principalement celles des années 1930, la période Bauhaus. On les imagine sans peine formidablement agrandies de manière à couvrir des pignons de plusieurs centaines de mètres carrés, par exemple.

Les peintures narratives (littéraires) de petit format de Carl Spitzweg et de Moritz von Schwind. Ces moments passés à lire certaines de leurs peintures, dans des musées et, plus encore, dans des livres d’art.

Étudier l’influence de Ford Madox Brown (1821-1893) sur Dante Gabriel Rossetti et, plus généralement, sur les Préraphaélites de la Pre-Raphaelite Brotherhood (P.R.B.), un mouvement qui finira par s’imposer en grande partie grâce à l’énergie de John Ruskin.

Une spécificité anglaise, le portrait en miniature qui tomba en décadence entre la disparition de la supériorité britannique dans l’art d’enluminer les manuscrits et l’arrivée de Holbein à la cour de Henry VIII, Holbein qui relança une tradition bien anémiée voire moribonde, une tradition qui perdurera jusqu’à l’arrivée de la photographie. Son principal disciple, Nicholas Hilliard qui eut deux successeurs directs, Isaac Oliver (ou Olivier) et son fils Peter. Voir l’admirable miniature en pied (assez rare dans la miniature anglaise qui s’en tient généralement au buste) de Richard Sackville, comte de Dorset par Isaac Oliver.

Dans sa présentation de l’art en Grande-Bretagne et en Irlande, Sir Walter Armstrong (qui fut directeur de la National Gallery of Ireland) écrit : « La gravure est, en effet, une sorte de critique ; sa perfection dépend d’une disposition d’esprit, comparable à celle qui permettrait à un homme de lettres d’étudier une pièce de Shakespeare mot par mot, syllabe par syllabe, lettre par lettre ». Voilà qui est bien dit. La gravure suppose une disposition d’esprit qui la rapproche de l’écriture plus que de toute autre forme d’expression, sans oublier que par ses modalités (notamment le support papier) elle se rapproche du livre et tend à s’y intégrer.

John James Audubon, disciple de David. Afin de ne pas être enrôlé dans les armées de Napoléon, il part pour les États-Unis où il élabore un livre monumental sur les oiseaux de ce pays, une référence pour l’ornithologie. Puis il entreprend dans le même esprit un livre sur les quadrupèdes ovipares que ses fils poursuivront, le père étant devenu aveugle. Souvenir d’enfance : je m’applique à reproduire l’un de ses oiseaux, un héron.

L’extraordinaire gestuelle de Giovanni Boldini, des visages sagement peints avec, en contraste, une touche volontiers virevoltante – folle même – dans les vêtements et les décors. Pensons à « Mademoiselle Lanthelme » ou à « La marquise Luisa Casati ».

« La signora in rosa » (1916) de Giovanni Boldini

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Notes éparses sur l’art – 5/9

 

Eugène Carrière, un frère encore, avec Prud’hon et Seurat.

 

Le grand et discret Bonington, mort si jeune. L’influence décisive de ce jeune anglais, ami de Delacroix, sur l’art français, de l’École de Barbizon à l’Impressionnisme. Lorsque je pense à mes visites au Musée du Louvre, ses petites peintures (des études de ciel) me viennent d’emblée et dans toutes leurs précisions.

 

Cézanne a fait beaucoup de mauvaises peintures ; il n’en est pas moins un très grand peintre, et d’abord par l’influence décisive qu’il exerça sur tant d’artistes de sa génération et de générations postérieures. Son influence libératrice. Le meilleur de son œuvre : ces paysages d’une puissante unité organique, tant par la structure (le dessin) que par la couleur : l’alliance indéfectible du minéral et du végétal, des vues de Château Noir et de Bibémus.

 

Séquences de mes souvenirs d’enfance : des portraits d’acteurs de Sharaku qui ornaient l’escalier de la maison de campagne d’une grand-tante.

 

Certaines peintures de Gustave Moreau : comme de l’orfèvrerie avec emploi généreux de la technique du nielle.

 

Les fenêtres encore, avec Georg Friedrich Kersting. Voir ses compositions qui montrent Caspar David Friedrich dans son atelier. Une ambiance Biedermeier.

L’un des deux tableaux de Georg Friedrich Kersting représentant Caspar David Friedrich dans son atelier. Le tableau reproduit ci-dessus est de 1819, l’autre de 1811.

 

 

Étudier The Hudson River School, la plus intéressante association de peintres américains du XIXe siècle. Étudier plus particulièrement l’œuvre de son fondateur, Thomas Cole (1801-1848).

 

Il me semble que j’ai eu ma première émotion érotique au Musée du Louvre, devant Atala telle que la met en scène Girodet-Trioson dans « Atala au tombeau » (1808). Les seins de la jeune morte !

 

Autre souvenir d’enfance, des interprétations gravées de peintures de Paul Delaroche relatives à l’histoire de l’Angleterre, dans le salon de ma grand-mère, au-dessus du canapé, rue Delambre.

 

La fascination qu’exercent Fra Angelico et d’autres artistes du Quattrocento tient en partie à cette hésitation prolongée entre la deuxième dimension et la troisième dimension, à une époque où les règles de la « perspective scientifique » ne sont pas encore fermement établies.

 

Bronzino, peintre maniériste, disciple et fils adoptif de Pontormo. Sa peinture peut être froide comme de l’émail. Voir en particulier « Vénus, Cupidon et le Temps », avec cet érotisme d’autant plus envoûtant qu’il est discret. Un érotisme froid et raffiné qui est aussi celui de l’École de Fontainebleau.

 

Arcimboldo à Prague comme organisateur de spectacles pour Maximilien II puis son fils Rodolphe II, en particulier pour le couronnement de ce dernier en 1575. Par ailleurs, Arcimboldo dessine des machines hydrauliques, élabore une méthode colorimétrique de transcription musicale. Me procurer une étude sur Rodolphe II, cet étrange et sympathique empereur. Son portrait phytomorphe par Arcimboldo.

 

Qui a mieux dit l’intimité que Jan Vermeer de Delft et que Pieter van Hooch, son contemporain ?

 

La vieille Espagne ascétique et religieuse : entre Juan de Valdés Leal et Juan Sánchez Cotán. Écrire un article sur les particularités de l’ascétisme espagnol. Ascétisme d’El Escorial de Juan de Herrera, ascétisme de la Cour et de la noblesse castillane, etc.

Une nature morte de Juan Sánchez Cotán peinte vers 1602

 

L’iconographie chrétienne, et plus précisément celle de la Sainte Église catholique apostolique et romaine, source de tous les érotismes. La réaction iconoclaste n’aurait-elle pas été en partie déclenchée par le soupçon d’un érotisme multiforme et diversement voilé ?

 

L’artiste le plus poétique – le plus dérangeant– de l’Actionnisme viennois, Rudolf Schwarzkogler. N’y aurait-il pas une discrète parenté entre celui-ci et Michel Journiac, et je pense en particulier à « Messe pour un corps » ? Il m’arrive de voir Michel Journiac comme un Rudolf Schwarzkogler plus conceptuel, aseptisé en quelque sorte. Plus proche du Viennois, peut-être, Gina Pane, une œuvre qui m’a troublé lorsque j’étais adolescent. Ses performances ont été filmées et photographiées par Françoise Masson. Elle commence à se blesser dans « Escalade non-anesthésiée » en 1971.

 

Cette conclusion à laquelle arrivent certains artistes dans les années 1920, à savoir que la peinture (de chevalet) ne peut plus être qu’architectonique ou disparaître. Voir Theo Van Doesburg, El Lissitsky et autres constructivistes. L’élémentarisme avec le dualisme : horizontal (le monde physique) / vertical (le monde spirituel) et, en contrepoint, le dynamisme de la diagonale.

 

Lénine Dada ? Un étrange essai traite de la question ; je l’ai lu il y a une vingtaine d’années et il m’a laissé une forte impression. J’en rendrai compte. Mais écoutez l’auteur de ce livre, Dominique Noguez :

https://www.dailymotion.com/video/x3822w_dominique-noguez-lenine-dada_creation

 

Il n’est pas impossible de se reposer de Joel-Peter Witkin chez Helmut Newton. Il n’est pas impossible de se reposer de Jan Saudek chez Jeanloup Sieff, et ainsi de suite.

 

Durant trois années, de 1969 à 1971, Christian Boltanski (né en 1944) s’efforce d’édifier une autobiographie, une autobiographie impossibledans la mesure où il ne cesse d’y injecter des fragments biographiques venus d’ailleurs, de partout. Une fois encore, l’extraordinaire parenté entre Georges Perec et Christian Boltanski.

 

Écrire un article sur Andrew Wyeth, un artiste silencieux et éloquent, éloquent comme le sont les artistes silencieux tels qu’Andreï Tarkovski ou Vilhelm Hammershøi.

 

Réactions artistiques à la Première Guerre mondiale, le Dadaïsme mais aussi le Constructivisme. Voir les designers et architectes de De Stijl, El Lissitsky et Moholy-Nagy, mais aussi les théoriciens communistes du Constructivisme international, les artistes-enseignants de l’avant-garde soviétique, les architectes, artistes et artisans du Bauhaus. Reconstruire sur des bases sobres et rationnelles, loin des fioritures et du sentimentalisme pulvérisés par cette première guerre industrielle de l’Histoire.

 

Aujourd’hui, nous allons entre Ron Mueck, Damien Hirst et Jeff Koons, des artistes de l’ennui – je n’ai pas dit des artistes ennuyeux, bien que…

 

Marinetti, son parcours artistique et politique, son parcours artistico-politique, politico-artistique.

 

Certains éléments de défense pourraient être regardés non seulement comme des ready-made mais aussi comme des sculptures minimalistes (Éléments Cointet ou Portes-Belges, Hérissons tchèques, Rails curtoirs, Tétraèdres et Tétrapodes, « Asperges de Rommel », etc.). Lorsqu’ils se multiplient dans le paysage, ces éléments pourraient être regardés comme du Land Art : voir les alignements de dents de dragon de la ligne Siegfried (Westwall) ou les rails fichés dans le sol comme barrages antichars dans le paysage suisse.

Un barrage antichars (en Suisse) constitué de rails, du Land Art en quelque sorte.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Notes éparses sur l’art – 4/9

 

La formidable énergie du Baroque italien, avec notamment cette tension verticale dont la plus pure expression est probablement « Le rapt d’une Sabine » de Giambologna.

Pour des femmes intégralement voilées ! Oui, mais à la manière de « Modestia » d’Antonio Corradini, l’un des plus beaux drapés de l’histoire ! Le drapé qui cache pour mieux révéler !

Afin d’augmenter le tumulte, le Baroque élabore des compositions aux géométries (lignes de force) complexes données par des imbrications (voir par exemple « Le rapt des Sabines » de Pietro da Cortona) mais aussi par l’ajout d’ « accessoires » qu’il multiplie, à commencer par les draperies, les chevelures et les barbes, la crinière et la queue des chevaux des monuments équestres (les crinières de la Fontaine de Trevi, à Rome, ou le destrier de Felipe IV, à Madrid), les ailes des anges, les plumages (comme les cimiers de certains casques), la rocaille, les feuillages aussi – d’où le goût prononcé du Baroque, tant en peinture qu’en sculpture, pour la légende d’Apollon et de Daphné.

Le buste de Louis XIV par Bernin, 1665.

 

La Couleur envisagée comme contrariant la beauté (la pureté) de la Forme. Voir ce qu’écrit Johann Gottfried Herder à ce sujet.

 

L’hyperréalisme en sculpture : Duane Hanson mais aussi le buste de l’architecte Carlo Dotti par Angelo Gabriello Piò, un buste en cire avec vrais cheveux, vrais vêtements et yeux de verre. Le Musée Grévin ou le Musée de Madame Tussaud aussi.

 

Mon trouble toujours devant Beata Ludovica Albertoni de Bernini et devant l’Extase de Santa Teresa du même. Le goût du Baroque pour l’extase et ses convulsions. L’érotisme voilé (au propre comme au figuré) du Baroque, ses ambiguïtés, notre trouble – la pertinence du suggéré.

L’admiration de Bernini pour le Maltais Melchiorre Cafà. L’influence probable de ce dernier sur les deux œuvres de Bernini ci-dessus mentionnées. Le vêtement de la sainte dans « Apoteosi di Santa Caterina » de Melchiorre Cafà est probablement le plus tumultueux de tout le Baroque. Autres « accessoires » du Baroque, mis en valeur dans cette œuvre : les nuages qui, comme les étoffes, se prêtent à tous les tumultes.

 

Art narratif par excellence : la peinture éthiopienne du XXe siècle ; voir ces séries très BD relatives à la légende de la Reine de Saba, à la vie du Christ ou montrant des scènes de guerre, comme cette bataille contre Ahmed Gragn (1543) remportée par les Chrétiens, avec l’aide des Portugais. Art narratif par excellence encore : la Tapisserie de Bayeux, une broderie du XIe siècle de soixante-dix mètres de long, constituée de neuf panneaux cousus bout à bout – manque le dernier panneau qui montrait probablement le couronnement de Guillaume. Cet ensemble narre des événements compris entre la fin du règne d’Edouard le Confesseur et la bataille de Hasting.

Le lavement des pieds vu par un artiste éthiopien

 

Amadeo de Souza-Cardoso (1887-1918). Les deux volumes du catalogue raisonné. Vol. I : Fotobiografia Vol. II : Pintura. M’inspirer de quelques-unes de ses œuvres pour des gravures sur bois ou linogravures. Idem avec certaines œuvres de Joaquín Torres-Garcia. Amadeo de Souza-Cardoso et son étonnante huile sur toile de 1911 intitulée « Galgos ». La somme des influences qui transparaissent dans l’œuvre de cet artiste mort à trente-et-un ans.

 

Incroyable. J’étudie depuis quelques jours l’œuvre d’artistes portugais à la Biblioteca Camões de Lisbonne et par l’étude de la vie d’Adriano de Sousa Lopes, auquel je viens de dédier un long article, je retrouve Moïse Kisling, un artiste dont je connais bien l’œuvre (ses femmes m’ont d’emblée séduit) mais dont je connais mal la vie. J’apprends donc, aujourd’hui, que cet artiste majeur de la peinture portugaise était le beau-frère de Moïse Kisling, les deux artistes ayant épousé les deux sœurs. En septembre 1940, Moïse Kisling embarque à Marseille pour le Portugal où il séjournera six mois chez son beau-frère, à Lisbonne puis à Nazaré. Début 1941, il embarque pour les États-Unis. Il reviendra en France en octobre 1946. Poussé par la curiosité, j’ai entré une clé sur Google et j’ai appris qu’un lot de cinquante-huit lettres et cartes autographes signées Moïse Kisling (écrites pour la plupart au Portugal et aux États-Unis à son épouse Renée et à son fils Guy) avaient été proposées aux enchères au printemps 2016. J’ai pu en lire certaines, en ligne.

 

Le Cantique des Cantiques, ce poème biblique où les symboles de l’amour et de la mort se fondent l’un en l’autre et irriguent tant de textes religieux et tant d’œuvres d’art, à commencer par ces deux œuvres de Bernini qui mettent en scène Santa Teresa et la Beata Ludovica Albertoni. A ce sujet, lire le panégyrique de Bernardino Santini, « I voli d’Amore », publié en 1673. L’extraordinaire rapport entre le vêtement de Santa Teresa et le nuage sur lequel est placée la sainte, un nuage aux allures de rocher, un nuage géologique. L’extraordinaire de ce rapport tient aussi au contraste par lequel les parties s’exaltent mutuellement, contraste de texture pourrait-on dire : le vêtement de la sainte est infiniment poli, amoureusement poli, tandis que le nuage offre une surface grenue. Rodin a beaucoup joué avec ce rapport et plus violemment encore. Pensons au « Baiser » où le couple à la peau si lisse est assis sur une partie du bloc à peine dégrossie et piquetée au burin. Pensons à « Andromède » ou à « La Danaïde » qui elles aussi émergent du bloc à peine dégrossi et y retournent par la cascade de leur chevelure. Les contrastes s’exaltent mutuellement ; même remarque avec les couleurs en peinture – voir les écrits théoriques de Kandinsky.

 

Autre « accessoire » du Baroque (je l’avais oublié) : les flammes, notamment avec « Sant’Agnese in Agone » d’Ercole Ferrata où le dynamisme du vêtement semble procéder du dynamisme des flammes – des vêtements en flammes, des vêtements de flammes.

« Sant’Agnese in Agone » d’Ercole Ferrata

 

Le Baroque et ses compositions où jouent le bas-relief, le demi-relief (ou mezzo rilievo) et le haut-relief, sans oublier la ronde-bosse dans certaines de leurs parties. Ce genre qui n’a pas retenu Bernini doit le meilleur de sa production à Alessandro Algardi, avec notamment la rencontre entre Léon Ier le Grand et Attila où les deux protagonistes tendent vers la ronde bosse. La profonde influence exercée par Alessandro Algardi sur les artistes qui pratiqueront ce genre, sous son influence directe ou celle de ses disciples.

Le Baroque et ses pompes célébrées par Federico Fellini dans « Roma » avec ce défilé de mode ecclésiastique. Tout l’esprit baroque s’y révèle, le Baroque contenant sa propre parodie. La pompe du Baroque est aussi funèbre – et sans jeu de mots –, d’où une bonne part de l’attrait qu’il exerce.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Notes éparses sur l’art – 3/9

 

De l’importance des fenêtres (en tout genre) dans la peinture d’Edward Hopper. Leur typologie, avec notamment ces bow-windows et ces fenêtres à guillotine, l’un et l’autre emblématiques du monde anglo-saxon. Son œuvre pourrait être d’abord envisagée comme une réflexion sur les rapports de l’intérieur à l’extérieur, de l’extérieur à l’intérieur, d’où l’importance des ouvertures.

Autre rapport d’ambiance : Edward Hopper et George Segal.

« The diner » (1964-1966) de George Segal

 

L’œuvre d’Edward Hopper, comme une confirmation en images de l’étude de Richard Sennett, « The Fall of Public Man », et des observations que fit ce sociologue dans les années 1970. Il commence par évoquer « this ideology of intimacy (which) defines the humanitarian spirit of a society without gods: warmth is our god » ; et il compare la vie sociale à un théâtre, ce qui ne peut que conduire à la déception – suite à l’illusion. Cette déception, c’est ce qu’évoquent dans un silence écrasant de nombreuses compositions d’Edward Hopper. Ivo Kranzfelder a intitulé l’un des chapitres de son étude sur ce peintre américain : « The Tiranny of Intimacy ». Le monde comme theatrum mundi. La scène ne se limite pas à la scène, elle englobe la salle entière et jusque dans ses moindres recoins.

 

Érotisme froid, le plus érotique des érotismes. Bronzino et Helmut Newton sont des maîtres du genre.

 

Parmi les scènes d’intérieur les plus captivantes, « Das Balkonzimmer » (1845) d’Adolph Menzel. Pourquoi ? Parce que cette composition parle d’une présence à venir. Devant elle, on attend.

 

Andrea Mantegna, une peinture sculptée.

 

Devant certaines peintures d’Albrecht Dürer, on a tendance à se détacher vite de l’ensemble pour se perdre dans le parcours d’un cheveux ou d’un poil, avant de se reprendre, d’en revenir à l’ensemble. Cette remarque m’est venue devant le portrait de Hieronymus Holzschuber (1526).

 

La peinture dessinée de Sandro Botticelli, avec cette volonté de ne pas effacer le dessin sous la couleur, de le faire ressurgir s’il le faut, et autant que possible, de préserver et d’imposer la ligne sans jamais rien ôter aux subtilités du modelé, aux arrangements colorés. Sandro Botticelli, un maître de l’érotisme lui aussi. Le rôle de la chevelure (parfois extraordinairement arrangée) dans ses mises en scène et un raffinement qui suggère toutes les liturgies.

 

L’aspect tapisserie du portrait de Simonetta Vespucci (tempera sur bois) de Piero di Cosimo (autre chevelure d’un raffinement qui laisse bouche bée). Je me suis rendu au Musée Condé (château de Chantilly) rien que pour cette peinture que j’avais admirée dans mon dictionnaire Larousse d’écolier, avec une médiocre reproduction. La manière dont le nuage sombre est mis à contribution pour mieux faire ressortir ce profil.

« Simonetta Vespucci » de Piero di Cosimo (vers 1480-90)

 

Un formidable artiste conceptuel, probablement le plus formidable des artistes conceptuels : Giuseppe Arcimboldo.

 

Une fois encore, travailler à un traité sur le profil en peinture, le profil étant plus parlant que la face car plus dessiné. Le profil en numismatique et en médaille constitue un sujet à part. Le profil dans la peinture de Pisanello, par ailleurs graveur en médailles. Dans cette étude, faire impérativement figurer le profil de Laura Battiferri (peint vers 1555-1560) d’Agnolo Bronzino, l’un des plus étranges profils de la Renaissance italienne. La coiffure ainsi contenue accentue la force d’un nez long et busqué. Laura Battiferri, une femme inatteignable, poétesse, fervente catholique, elle défendit la Contre-Réforme et jouissait d’une grande popularité à la cour d’Espagne. Autres profils, une curiosité, le triple portrait du cardinal de Richelieu par Philippe de Champaigne, une huile sur toile de 1642, visible à Londres (The National Gallery). Au milieu, le modèle vu de face et flanqué de ses deux profils.

 

Vincent van Gogh dans une lettre à son frère Théo (nov. 1885), après avoir lu le livre d’Edmond de Goncourt sur le XVIIIe siècle : « J’ai beaucoup aimé ce qu’il dit de Chardin. Je suis de plus en plus convaincu que les vrais peintres ne finissaient pas leurs tableaux, dans le sens qu’on a trop souvent donné au fini, c’est-à-dire si poussé qu’on puisse fourrer le nez dessus. Vus de tout près, les meilleurs tableaux et justement les plus complets du point de vue de la technique, sont faits de toutes les couleurs posées tout près l’une de l’autre ; ils ne font tout leur effet qu’à une certaine distance. Cela, Rembrandt l’a soutenu avec persistance, malgré tout ce qu’il a eu à souffrir (les braves bourgeois ne trouvaient-ils pas Van der Helst bien meilleur, pour la raison que l’on pouvait le voir de tout près ?). »

 

Les graphismes que déterminent en architecture les différents opus, tant dans la dimension verticale qu’horizontale, en structure ou en revêtement. Structure, avec par exemple l’Opus Incertum à Alba Lucens, en Italie centrale. Revêtement, avec par exemple l’Opus Reticulatum, sur le mur extérieur de la Villa Hadriana à Tivoli.

 

Manet maître de l’érotisme avec « Le déjeuner sur l’herbe » (exposé au Salon des Refusés, en 1863, sous le titre « Le Bain »). Les hommes habillés rendent la femme nue encore plus nue. Manet maître de l’érotisme avec « Olympia » (1863). J’ai relevé cette remarque parfaite dans « 1863 : naissance de la peinture moderne » de Gaëtan Picon : « Le corps imparfait de l’Olympia est plus efficace que celui d’une Vénus ou même d’une Odalisque d’Ingres, son imperfection attestant qu’il a été vu et non pas imaginé », une remarque parfaite qui appelle une précision : « Corps imparfait » et « imperfection » doivent être compris comme tension vers le réalisme, en opposition avec l’idéalisme d’Ingres et de son maître Raphaël. Car Olympia est non seulement et d’abord magnifiquement peinte, elle est belle femme et on est tenté de s’allonger à côté d’elle…

 

Les fééries graphiques sont aussi à rechercher du côté de la glyptique, avec ces sceaux gravés en intaille (d’où l’impression en relief dans l’argile). Les cachets servant de matrices furent d’abord taillés dans le bois ou façonnés en argile cuit. Vers le IVe millénaire apparaît en Mésopotamie le sceau cylindrique en pierre percé dans son axe. L’immense variété des thèmes et, à l’occasion, un niveau de raffinement à couper le souffle – l’expression n’est pas forcée. Par ailleurs, ces sceaux en disent beaucoup sur les sociétés dont ils sont issus. Leur typologie et leur évolution leur ont permis de devenir des « fossiles directeurs » de première importance, notamment pour définir la chronologie de sites auxquels ne se rapportent aucun témoignages écrits ayant une valeur historique.

Une pierre fine de style gréco-perse avec motif perse

 

En art le métier n’est pas tout ; il n’est pas méprisable pour autant. Je ne place pas Rosa Bonheur et Jean-Léon Jérôme au-dessus de Manet ou de Degas mais je ne les ai jamais méprisés comme les méprisaient mes collègues à l’École des Beaux-Arts. Je les respectais, au risque de me faire traiter de has been, ce dont je me moquais et me moque encore.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Notes éparses sur l’art (photographie) – 2/9

 

Lee Friedlander, son humour généralement fait de rapprochements inopinés, d’instants précis avec mises en rapport inattendues – la poésie encore. On pense à certaines photographies d’Elliott Erwitt. Rapprochement comme cette ombre masculine sur une passante vue de dos, en manteau d’hiver, « Shadow – New York City » (1966) ou « Father Duffy. Times Square, New York City » (1974), un monument en hommage à cet aumônier militaire qui se tient dans son uniforme, sur un piédestal, dans un petit enclos métallique garni de pointes, perdu, écrasé par un arrière-plan d’immeubles avec lettrages monumentaux, des publicités dont ENJOY COCA-COLA juste au-dessus de lui. Le Social Landscape de Lee Friedlander est désespéré et tendre (la tendresse du clin d’œil), inquiétant et familier – l’inquiétude qui sourd sous le verni des habitudes. Ses nombreuses photographies de monuments à la gloire d’Américains célèbres, autant de représentations dérisoires dont le message est devenu inaudible car noyé dans des urbanismes chaotiques et des publicités.

 

Lee Friedlander (né en 1934), « Shadow, New York City », 1966

 

Parmi les vrais voyageurs, Hamish Fulton, loin des « à voir absolument », des « à ne pas manquer ». Hamish Fulton juge que « A Line Made by Walking » (1967) de Richard Long est l’une des œuvres les plus originales de l’art occidental du XXe siècle. Il célèbre le paysage par la marche, le paysage – l’espace – menacé comme jamais par l’encombrement humain. Marcher sans rien déranger – ou presque rien – comme le fait Richard Long. Bouger quelques pierres, rien de plus, à l’inverse d’autres artistes du Land Art qui blessent terriblement l’espace, et pensons à « Double Negative » de Michael Heizer, dans le Nevada, ou à « The Lighting Field » de Walter De Maria, dans le New Mexico. De ce point de vue, les artistes britanniques du Land Art diffèrent de leurs collègues américains. La  discrétion de Richard Long et de Hamish Fulton est aussi celle de Robert Smithson lorsqu’il photographie la friche industrielle de Passaic, dans le New Jersey, ou de Paul Virilio lorsqu’il photographie les bunkers de l’Atlantikwall.

Les photographies de Hamish Fulton, the Walking Artist mais aussi the Counter-Tourist, comme quelques autres, principalement britanniques. Avez-vous lu « On Walking » de Phil Smith, A guide to going beyond wandering around looking at stuff, et « Enchanted Things, Signposts to a New Nomadism », un  photo-essai, du Counter-Tourism ? :

https://walkart.wordpress.com/2014/08/11/on-walking-by-phil-smith/

Les photographies de Hamish Fulton peuvent être envisagées comme des haïkus visuels. Sous les photographies, de brèves indications manuscrites, comme un dairy : indications toponymiques, distances parcourues, sensations laconiques. Elles m’entraînent en elles, dans une ambiance aussi précise qu’indéfinissable ; et ces notations brèves et manuscrites la confirment, comme elles confirment celle des projets de Christo. Hamish Fulton the saunterer, le flâneur. L’ambiance Hamish Fulton me conduit à l’ambiance Andreï Tarkovski, ses polaroïds, une part peu connue (mineure certes) de son œuvre mais qui réitère l’ambiance de ses films. Et tout en me promenant dans des visions de ce marcheur britannique me reviennent des impressions que suscita une lecture belle entre toutes, « Sur le chemin des glaces » de Werner Herzog, journal d’une marche Munich-Paris au cours de l’hiver 1974.

 

Pablo Genovés, une œuvre hautement esthétique mais effrayante, l’air de rien, d’autant plus effrayante que les inondations se multiplient sur la planète Terre. L’antique terreur de la submersion reprend l’humanité avec le monstre Réchauffement Climatique. L’irruption des eaux dans des espaces fermés et généralement luxueux (emblématiques de la culture, comme bibliothèques, théâtres, églises, musées, généralement de style baroque, le style fluide par excellence) n’apparaît pas d’emblée comme effrayante, mais plutôt élégante, simplement, avec, par exemple, ces bouillonnements d’écume qui jouent avec de riches et imposants lustres dans « Cosmologie ». Cette volonté d’esthétisme est confirmée par des procédés de vieillissement.

 

L’un des nombreux effrois de Pablo Genovés (né à Madrid en 1959)

 

Un photographe discret, un représentant de la Nouvelle Vision en France, Jean Moral (1906-1999). Le meilleur de son œuvre a pour thème Juliette, cette femme rencontrée à Lacanau en 1927 et qu’il épousera en 1931, une femme qui n’est pas un mannequin, une femme simplement bien dans sa peau, à en croire les nombreuses photographies où elle apparaît. Jean Moral la photographie sans jamais la faire poser, en se gardant de la faire poser. « Lorsqu’elle posait, les photographies ne présentaient aucun intérêt », confia-t-il à Christian Bouqueret, auteur du catalogue intitulé « Jean Moral, l’œil capteur ». Ce sont les photographies de Juliette qui ont apporté à leur auteur une certaine célébrité. « S’il n’y avait pas eu Juliette dans ma vie, je n’aurais pas été un photographe intéressant ». Donc, pas de pose, rien que de la spontanéité, avec Juliette sur la plage, en vacances. Lorsqu’elle est absente de ses photographies, Jean Moral a tendance à tomber dans le simple exercice de style et à s’essouffler.

 

L’ambiance qui se dégage des photographies de l’italien Gabriele Basilico (1944-2013) est d’autant plus prenante que je ne comprends pas vraiment pourquoi. Je m’interroge pareillement devant les photographies d’Eugène Atget. Comment en arrive-t-on à se laisser fasciner par un réverbère, des vespasiennes, une colonne Morris ? Gabriele Basilico, architecte de formation, est venu à la photographie par le photojournalisme avant d’en venir à la photographie urbaine. Urbanisme, soit le rapport espace / temps, hier / aujourd’hui, histoire / sociologie : tout espace urbain est politique et sociologie. Gabriele Basilico s’intéresse à l’urbanisme comme phénomène. Il n’est pas à la recherche du « à ne pas manquer » des guides touristiques, à la recherche « du beau ». Certes, il y a les monuments et il s’y est intéressé, mais il préfère observer et prendre note des transformations dans les villes d’Europe, prendre note de ce phénomène de globalisation  qui ne cesse de s’accélérer et qui fait que les villes tendent à se ressembler. Gabriele Basilico ou la dignité de la photographie documentaire. La tentation de photographier les ruines (voir son séjour à Beyrouth, en 1991) et rien que les ruines (la beauté des ruines), d’être une sorte de Piranèse contemporain. Mais dans son cas, il ne s’agit pas de s’en tenir aux ruines en tant que telles mais de les envisager comme des blessures qui cicatrisent, qui évoluent. Rendre compte du mouvement, toujours et partout, qu’il soit diversement lent ou rapide. C’est à partir de 1978 qu’il resserre sa thématique avec une grande enquête dans les environs de Milan, sa ville natale. L’homme est absent de ses photographies comme il est absent des peintures de Giorgio de Chirico et cette absence – ce vide – rend plus sensible la relation entre l’espace et le temps : la scène est vide, on attend les acteurs…

 

Gabriele Basilico (1944-2013), Dunkerque, 1984.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis  

 

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Notes éparses sur l’art – 1/9

 

Ci-joint, une série de neuf textes élaborés à partir de notes prises au cours de mes années d’études, avec des retraits et des ajouts – des séquences plus récentes qui me sont venues alors que je transférais et réorganisais ces notes. Il s’agit d’un cahier que j’ai bourré de notes désordonnées mais ayant toutes trait à l’art, des notes prises dans la marche, dans des musées, des galeries et des bibliothèques, à commencer par celle qui m’a accompagné au cours de ces années, entre la rue Bonaparte et le quai Malaquais, la merveilleuse bibliothèque de l’École nationale Supérieure des Beaux-Arts, au premier étage du Palais des Études, où je reviens volontiers par le souvenir.

 

École nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris. Le Palais des Études de Félix Duban.

 

Souvenir d’une conférence à l’École des Beaux-Arts (E.N.S.B.A.) dispensée par Christian Jaccard sur ses « Suites calcinées », une série entreprise en 1976. Ses réflexions sur les rapports actif / passif. Actif, soit la préparation du support et de l’outil. Passif, soit le travail du feu (à partir de l’outil) sur cette préparation. Jaccard prépare le support à l’aide de couches successives de teintures et de délicats dégradés de peinture ; puis il enroule le support (de la toile généralement) préalablement mouillé autour d’un cordon Bickford avant d’y mettre le feu. La combustion du cordon (l’outil) va travailler les teintures et la peinture (le support). Les vapeurs de chlore décolorent le tout mais irrégulièrement. Par ailleurs, la toile est diversement brûlée. Lorsque celle-ci est déroulée, une aire inconnue se révèle, comme une scène après bataille. On pense bien sûr, et par diverses voies, aux recherches de Simon Hantaï, à ses pliages. Christian Jaccard, enroulé-déroulé ; Simon Hantaï, froissé-défroissé. Des variations surprenantes et délicates dans tous les cas.

Le support utilisé par Christian Jaccard peut ne pas laisser passer les vapeurs et l’outil en combustion agit alors d’une manière plus prégnante sur la texture et stimule l’observateur qui y verra ce que son imagination verrait devant un vieux mur travaillé par le temps, par exemple. J’apprécie cet artiste discret et probablement plutôt oublié, la simplicité et la pertinence de ses propositions, la force esthétique de ses calcinations.

 

Cette chemise dans « Selbstbildnis mit Modell » (1927) de Christian Schad, avec les poils du torse du modèle (Christian Schad) qui transparaissent. Mon regard va de cette transparence (peut-être désagréable) à cette cicatrice sur la joue de la femme, à l’arrière-plan, une cicatrice en lisière de chevelure.

 

Allen Jones, un fétichisme amusé : il n’est pas dominé par le fétichisme, il le domine.

Allen Jones, né en 1937.

 

S’il fallait illustrer « Berlin, Alexanderplatz » d’Alfred Döblin, des dessins, peintures et gravures d’Otto Dix et de George Grosz s’imposent tout naturellement.

 

Les accumulations d’Arman me lassent – une idée intéressante mais trop répétée, ânonnée. Pourtant, l’une d’elles reste particulièrement pertinente, avec ce torse de mannequin transparent (1967) où s’accumulent des gants, en caoutchouc me semble-t-il, visible au Museum Ludwig de Köln. Mais, au fait, pourquoi cette accumulation est-elle particulièrement pertinente ?

 

L’extraordinaire – et peut-être désagréable – impression que produisit en moi « Le déjeuner en fourrure » (tasse, soucoupe, cuillère) de Meret Oppenheim. Fascination-répulsion.

 

Bronzino, un érotisme froid qui se retrouve dans les photographies d’Helmut Newton.

 

Les scènes érotiques à trois de George Grosz (lui et deux femmes), aquarelles des années 1920 de la collection P. B. van Voorst van Beest.

 

Pierre Klossowski, l’élégance de ses morphologies longilignes, maniéristes. L’érotisme du maniérisme, une étude que je me suis promis d’écrire, sous la forme d’un essai ou d’une suite de lettres à Pierre C.

 

Pierre Klossowski (1905-2001)

 

L’influence de la pittura metafisica sur Rudolf Schlichter. Ses Erotische Szenen.

 

Les dénonciations de Clovis Trouille, ses impertinences bigarrées, sa férocité amusée, ses fesses diversement à l’air, ses Saintes Partouzes, ses confessionnaux érotiques, érotisés et tant d’autres choses… L’érotisme Clovis Trouille n’est pas l’érotisme Félicien Rops (pour une étude comparée). L’érotisme Clovis Trouille est populaire et truculent, avec un côté franchement kitsch, et il semble guetter nos réactions. L’érotisme Félicien Rops est quant à lui aristocratique, silencieux, en demi-teinte, avec des raffinements de salon mondain, et il semble que nos réactions ne lui importent en rien.

 

En art le concept n’est pertinent que s’il (s’)ouvre à la poésie, provoquant une sorte de délice, oui, de délice ! A ce propos me viennent dans toute leur précision des photographies de l’Espagnol Chema Madoz.

 

Edward Hopper, un célébrant de l’espace américain, avec ce vide, ce désespoir, car tout semble dérisoire dans ce vide (comme le sont ces lettrages photographiés par Wim Wenders dans « Written in the West »), désespoir dépeint par Arthur Miller dans « The Misfits ». Le vide de ces espaces qui est comme un duplicata de ce désespoir intérieur, qui le confirme – la nature est anti-humaine (à développer dans un essai).

Chez Edward Hopper, la présence humaine confirme une absence, absence à soi-même et aux autres. C’est pourquoi ses décors vides en imposent tant : ils semblent attendre une présence et, de ce fait, ils semblent moins vides que ses compositions avec présence humaine. Je ne puis détacher mon regard de « Rooms by the sea » (1951) ou de « Sun in an empty room » (1963) : il n’est pas étonnant que les Pop artists aient considéré Edward Hopper comme une référence – un ancêtre en quelque sorte.

Je rejoins le critique d’art Clement Greenberg lorsqu’il dit qu’Edward Hopper est un mauvais peintre. Cette appréciation fut pour moi une manière de confirmation. Il suffit de s’attacher à l’étude d’un détail d’une de ses compositions pour s’en convaincre. Mais l’ambiance qui émane (de l’ensemble) est stupéfiante : elle vous attire à elle, elle vous enferme en elle. On écoute, muet. Edward Hopper en dit beaucoup plus sur son pays que n’importe quel écrivain de sa génération. Il est à sa manière un peintre littéraire et il n’est pas étonnant que nombre d’éditeurs aient si volontiers choisi de reproduire ses peintures en couverture. Il y a comme un air de famille entre les peintures d’Edward Hopper et des romans d’Alberto Moravia, « L’Ennui » (« La Noia ») en particulier.

 

Mahmoud Hamadani, un artiste iranien né en 1958. Une pureté minimaliste. Première exposition 1999. La beauté de ses Traces Series, des encres sur papier, soit des coulures d’encre qu’il guide par des mouvements donnés à la feuille, mouvements qu’il accompagne de son souffle qui, à partir des coulures principales, fait naître des ramifications d’une grande finesse. Je me souviens qu’enfant que je me livrais à cet exercice avec entrain, un entrain comparable à celui que je mettais au brass rubbing dans des églises d’Angleterre. Ci-joint, entre autres documents, une présentation vidéo de quatre minutes de l’artiste par lui-même :

http://streamingmuseum.org/mahmoud-hamadani/

 

Un aperçu du brass rubbing, avec ce charmant documentaire de 1961 :

https://www.youtube.com/watch?v=4WtoiijGCs8

(à suivre)

Olivier Ypsilantis  

 

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Les Juifs en pays arabes, une condition de colonisé – 2/2 (En lisant Georges Bensoussan)

 

« Toute prétention à l’égalité des soumis de jadis, les Juifs et les femmes en premier chef, a été vécue et pensée comme de l’« arrogance », et la liberté d’autrui, par extension, comme un « manque de respect ». La supposée arrogance des Juifs, mille fois soulignée dans les rapports et les témoignages du temps, n’est rien d’autre que leur éloignement par rapport à la norme de servitude qui leur a été assignée depuis toujours, Être exclu était leur statut de nature. L’émancipation du Juif et de la femme casse la vision traditionnelle du monde, celle qui, venue de l’islam, sculpte la famille sur le modèle du despotisme du sexe (masculin) et de l’âge », Georges Bensoussan, à la fin du chapitre VIII de « Juifs en pays arabes. Le grand déracinement, 1850-1975 »

 

 

L’histoire des relations entre Juifs et Musulmans est ponctuée de phases de persécutions et de périodes de coexistence soumise. Le combat contre le judaïsme en tant que tel est longtemps resté secondaire étant entendu que telle sourate est favorable aux Juifs et que telle autre leur est défavorable, chacun piochant à sa guise dans le Coran et selon les circonstances ce qui semble lui convenir.

L’un des stratagèmes développés par les Musulmans pour mieux tenir leurs Juifs est l’accusation de blasphème, à laquelle s’ajoute à l’occasion celle d’apostasie. On se souvient de l’affaire de Sol Hatchuel, au Maroc, en 1834, adolescente juive accusée d’apostasie alors qu’elle refusait plus probablement les avances d’un Musulman. Plus généralement, cette accusation permet de pousser dans le fossé les concurrents juifs. Le plus souvent, il est chantage financier. Ainsi règle-t-on toute sorte de problèmes, en se débarrassant notamment d’un créancier. Et on donne la pièce aux repris de justice ou aux va-nu-pieds pour qu’ils « témoignent » contre les Juifs. Afin d’épaissir la sauce, les Musulmans récupèrent ce mythe concocté en terres chrétiennes, le meurtre rituel, un mythe recyclé jusqu’à aujourd’hui.

Les Musulmans accusent le Juif d’insolence, d’arrogance et j’en passe. Étant à l’origine de tous les malheurs du monde, le Juif est en conséquence à l’origine des malheurs qui le frappent et il n’a qu’à s’en prendre à lui-même, à se taire et à s’incliner en bon dhimmi…

Georges Bensoussan : « Si le Juif, qui est kif el mra (« comme une femme »), ainsi qu’on le disait au Maghreb, s’avise de se montrer sous des traits masculins, il bouscule le code de l’honneur et l’ordre traditionnel qui régit les rapports entre maîtres et serviteurs. Il le met même à bas quand, comme l’esclave qui est au dernier échelon de la servitude, il se prend à vouloir récupérer sa part d’humanité ». Peur de voir le Juif se libérer, peur de voir la femme se libérer, c’est kif kif : l’Arabe redoute de voir son édifice mental s’effondrer et l’ensevelir, d’où son immense angoisse et la rage qui s’en suit. Émancipation du Juif, émancipation de la femme…

Les Juifs en pays arabes s’emploient sans tarder à se libérer du statut de dhimmi, et d’abord par l’éducation que propose l’Alliance israélite universelle. Les Arabes en conçoivent une haine sourde, leurs schémas mentaux sont menacés et la jalousie est de la partie ; elle se manifeste dans les choses les plus quotidiennes. « Quand l’Empire ottoman émancipe les Juifs, il perd de son prestige aux yeux d’une grande partie du monde arabe. La solidarité arabe se révèle alors plus forte que la solidarité musulmane, comme le montre l’éveil d’un nationalisme qui renforce les liens entre Arabes chrétiens et Arabes musulmans ». L’antisémitisme européen va être injecté aux Arabo-musulmans par des Chrétiens orientaux qui dès la fin du XIXe siècle rédigent ou traduisent en arabe les classiques de la littérature antisémite européenne, une littérature qui va avoir une profonde influence sur des sociétés arabes qui se sentent menacées par l’effacement du mellah et de la dhimmitude.

 

 

Dans la première moitié du XXe siècle, le réformisme musulman s’emploie à « purifier » le Coran et les hadiths de toute influence juive. Pour ce faire, on déclare que la tradition musulmane a été pervertie.

« La modernité, consentie ou forcée, modifie le regard arabe sur le Juif. Depuis toujours méprisé, il devient peu à peu le rival, a fortiori quand le conflit s’envenime en Palestine ». Donc, l’antisémitisme européen contamine le monde arabo-musulman (qui en retour, à présent, contamine l’Europe par le biais de ses compromission avec ce monde et une certaine immigration) : c’est l’islamisation des accusations chrétiennes. Ces accusations (en particulier le crime rituel) commencent à être véhiculées par des Grecs en concurrence économique avec les Juifs, mais aussi par les écoles congrégationnistes et les populations d’origine européenne. Il n’empêche, la déchristianisation de l’Afrique du Nord s’est accompagnée de la part des envahisseurs arabes de violences contre les Juifs. Le théologien Ibn Taymiyya (1263-1328), l’un des plus importants théologiens musulmans, prêcha la réduction radicale du christianisme et du judaïsme en terre d’islam.

Au début du XXe siècle, les profanations sont multiples en terre d’islam. Les Juifs sont souvent contraints à violer le shabbat ou les grandes fêtes. Les cortèges funèbres sont perturbés. Les cimetières sont diversement profanés, ainsi que les rouleaux de la Torah, les objets rituels et les lieux de culte. Ainsi, par exemple, des parchemins de la Torah sont utilisés comme selles par des Musulmans. Des synagogues servent de dépotoirs et de latrines. La liste des vexations que les Juifs doivent subir au quotidien est longue, très longue. Et si l’un d’eux ne se soumet pas sans broncher à ces humiliations, il est déclaré « insolent ».

« L’humiliation n’est ni l’exception ni la règle. Mais c’est un risque permanent dont rien ne protège ». Les Juifs peuvent être à tout moment les victimes du bullying qui sait prendre mille formes. Y participent les enfants et les adultes, les gens de la rue et les pachas. On n’appelle pas vraiment à tuer ou à blesser le Juif, mais à l’humilier sans trêve. Pour être apprécié, ce dernier doit être esseulé car dominé et avili ; et pour que l’humiliation soit constante, on lui impose une tenue particulière ou une marque distinctive qui varie dans le temps et dans l’espace. L’imagination musulmane est grande lorsqu’il s’agit d’humilier le dhimmi, le Juif plus particulièrement.

Facteur d’émancipation, le réseau des écoles de l’Alliance israélite universelle (A.I.U.), l’apprentissage des idéaux de 1789 et, à partir des années 1920, le sionisme.

Il faut repousser la légende dorée de l’Andalousie et la légende noire qui lui fait suite. La réalité est plus complexe, « faite d’étrangeté et de familiarité, de cousinage parfois fraternel et en même temps d’un mépris de plomb ». Le Juif se voit pris dans des réalités contradictoires et, surtout, précaires. Les marques de convivialité ne manquent pas, plus nombreuses en certains lieux et à certaines époques, mais la précarité de la condition juive est constante. « Ce qui un jour paraît pacifié se révèle dix ans plus tard foyer de violence. D’amicales relations peuvent s’interrompre brutalement lors de bouffées insurrectionnelles. Ici le voisin tue, là il ouvre sa porte et protège. On ne peut tirer aucune généralisation, sinon le caractère versatile et fragile des rapports judéo-arabes (…). Reste que les relations entre Juifs et musulmans, du Moyen Âge à l’époque contemporaine, ne sont pas marquées par l’exclusion qui a caractérisé l’Europe chrétienne, mais par la marginalité et l’abaissement dans la hiérarchie ». La justice ne prévaut que très rarement jusqu’au début du XXe siècle ; et lorsqu’elle prévaut, les Juifs en sont tout étonnés.

 

 

Dans ce monde où la condition juive est si dégradée, n’oublions pas quelques hautes figures, dont celle de Husayn Nazim Pasha qui fut brièvement gouverneur de Bagdad, de mars 1910 à février 1911.

L’oppression ne touche pas les seuls Juifs, elle est multiforme, elle touche aussi les femmes, les enfants, les esclaves, si nombreux en terre d’islam, l’islam qui a par ailleurs effacé les cultures qui l’ont précédé ainsi que l’identité des peuples autochtones.

Le début de l’émancipation est mal vécu par les Musulmans pour lesquels émancipation rime avec insolence, manque d’humilité. Les Juifs sont accusés de « sortir des limites ». Le Juif riche doit paraître pauvre afin de ne pas offenser les Musulmans, et ainsi de suite. L’abandon progressif par les Juifs de leur condition de dhimmi est considéré par les Musulmans comme une rupture de contrat – la dhimma. Le souci musulman de la dhimmitude est au centre d’une économie mentale. La dhimmitude est une pièce essentielle du fonctionnement de la société musulmane. La tolérance ne vaut que s’il y a soumission, la protection ne vaut que si le « pacte » de soumission est respecté.

Ce chapitre III de la somme de Georges Bensoussan se termine sur des rapports effrayants qui rendent compte de la condition des Juifs en Perse, chez les Chiites, un tableau peut-être plus affligeant encore que celui qu’offre leur condition chez les Arabo-musulmans sunnites. Le pouvoir civil (le shah) s’efforce de limiter cette oppression supervisée par le pouvoir religieux (les mollahs) ; mais il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que les Juifs voient leur condition s’améliorer franchement, une condition qui avait commencé à s’améliorer timidement dans l’entre-deux-guerres.

Olivier Ypsilantis

 

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Les Juifs en pays arabes, une condition de colonisé – 1/2 (En lisant Georges Bensoussan)

 

« La fin de la servitude juive apparaît comme un traumatisme majeur dans l’économie psychique du monde arabo-musulman. “Sans le lien de la servitude, l’autorité perd son fondement. Née de ce lien, elle s’éteint avec sa défection” », Georges Bensoussan, à la fin du chapitre VIII de « Juifs en pays arabes. Le grand déracinement, 1850-1975 »

 

 

Cet article s’appuie sur le chapitre III, « Une condition de colonisé », de la somme de Georges Bensoussan, « Juifs en pays arabes – Le grand déracinement, 1850-1975 »

Fin XIXe siècle. L’image du Juif prend en pays arabe la figure du mépris qui sera remplacée par celle du traître.

La figure du mépris ? Charles de Foucauld l’a expérimentée, en 1883, alors qu’il s’était déguisé en juif. Dans le monde arabo-musulman d’alors, le Juif n’est qu’un dhimmi. Il n’obsède pas, même sur le plan théologique. La passion anti-judaïque vient essentiellement des Chrétiens, à commencer par les Chrétiens convertis à l’Islam. La polémique théologique musulmane contre le judaïsme est d’abord activée par les sources chrétiennes pré-islamiques « introduites dans le milieu musulman par les conversions en masse des Chrétiens. Ces sources provenaient elles-mêmes de la tradition antijuive héritée de l’Antiquité, et réactualisée par les Juifs convertis au christianisme », ainsi que le rapporte Bernard Lewis dans « Juifs en terre d’Islam ».

Le mépris est un code culturel dans ce monde arabe. Au Yémen, par exemple, il prend une forme extrême : le Juif est préposé au ramassage des excréments et des charognes d’animaux dans les quartiers musulmans et il relève les cadavres des non-musulmans. La figure du dhimmi, le Juif en l’occurrence, est sous-tendue par l’économie psychique et les structures qui organisent le monde arabo-musulman : l’islam est avant tout une religion de soumission, la servitude – voire l’esclavage – est la clé de voûte de cet ensemble.

Dans ce cadre mental, le Juif se voit féminisé, la femme représentant dans ce monde l’image même de la soumission. Cette image du « Juif femme » n’est pas absente de l’Occident chrétien où le Juif est assimilé à la sorcière et ses menstrues. En terres arabes, cette image du « Juif femme » est si forte que celui-ci peut se rendre chez une Musulmane (qui par ailleurs ne peut recevoir de « vrais » hommes, à savoir des Musulmans) pour y pratiquer son métier, le colportage par exemple.

Le Juif, le dhimmi, est un peureux, un apeuré, un pleutre, celui qui reçoit des coups mais n’en rendra aucun, celui qui lorsqu’on le frappe s’incline et se tait, et s’écrase au sol au point de s’y confondre. Pourtant, ce Juif méprisé inquiète. C’est pourquoi l’accusation de crime rituel, ce produit d’importation venu du monde chrétien, va faire fortune dans le monde arabe.

Le Juif est le souffre-douleur attitré : on passe sur lui ses frustrations, ses inquiétudes, ses ressentiments. Et aucun Juif n’est épargné, pas même les Juifs de cour. Souvenez-vous du vizir juif Joseph ibn Naghrela tombé en disgrâce auprès de son maître, le sultan, et qui fut lynché par la populace, à Grenade, un meurtre qui donna le coup d’envoi au meurtre de la communauté juive de la ville, le 30 décembre 1066.

Révolte antifiscale, augmentation soudaine des prix, pression d’une puissance étrangère en terre arabo-musulmane (comme celle de la France au Maroc) et la foule se dirige vers le mellah (avec généralement la complicité du pouvoir) pour se défouler tout en espérant se remplir les poches, étant entendu que les Juifs dorment sur des sacs de pièces d’or (?).

Les Juifs d’Orient intéressent peu en cette fin XIXe siècle et en ce début XXe siècle. On les voit comme de braves gens, très superstitieux et peu intelligents qu’il conviendrait d’éduquer, une vision proche de celle qu’ont les Juifs allemands des Juifs des ghettos d’Europe orientale, de Pologne notamment. Les Ashkénazes éprouvent envers ces Juifs « totalement arabisés » de l’embarras et parfois même de la répulsion. A l’occasion pointe un sentiment de solidarité mais embarrassé : on craint de heurter les populations arabes en dénonçant la condition faite aux Juifs.

 

 

L’Alliance israélite universelle se propose d’éduquer ces populations juives en terres arabes, populations qu’elle présente comme crétinisées, pour faire simple. On peut lui reprocher cette appréciation mais elle traduit une détresse, et l’état de ces populations est effrayant, intellectuellement, physiquement, moralement. L’Alliance comprend confusément que sous la crasse et l’hébétude, il y a autre chose que du crétinisme ou de la stupidité. Des notables juifs sont également coupables de cette situation, bien que dans une moindre mesure : ils craignent que la diffusion de l’instruction chez leurs coreligionnaires n’en fasse des rivaux et ne menace leur situation. Certes, il y a aussi le « regard colonial » et le choc culturel que provoque la rencontre de deux mondes ; il n’empêche, les enquêtes statistiques, économiques et démographiques convergent et dessinent une situation accablante.

A cette situation de dhimmi s’ajoute la peur constante, une peur tantôt sourde tantôt ouverte, comme dans le Maroc des années 1880-1910. La coexistence parfois chaleureuse entre Juifs et Arabes peut à tout moment basculer si ces derniers jugent que leurs dhimmis oublient leur dhimmitude. Les Juifs naissent et meurent avec la peur ; et cette peur ne suscite aucune solidarité. Seule compte la réussite individuelle. Il s’agit de survivre individuellement, dans l’inquiétude d’être juif qui taraude et dont on a volontiers honte. On se déjudaïse, ce qui fragilise encore plus les individus. On en vient à précéder son persécuteur, à se faire encore et toujours plus soumis dans l’espoir d’être accepté sans rien comprendre au mécanisme de la soumission, par manque de recul, par fatigue aussi. Le dhimmi est un individu épuisé. Il est devenu sa propre prison.

 

 

L’action de l’Alliance Israélite Universelle (A.I.U.) va toutefois modifier petit à petit l’attitude des dhimmis, et bien avant 1914. Ils réclament justice devant le sultan. Les Juifs d’un mellah repoussent leurs assaillants à coups de fusils, en 1894, et ce n’est pas le seul cas. En 1919, des Juifs rossent à Casablanca et en pleine rue, un plumitif antisémite. Il est difficile de sortir de cette oppression, de cette lâcheté dont il faut faire preuve pour espérer survivre. Non, le Juif n’est pas lâche, menteur et vénal, il lui faut simplement survivre. Peut-on porter la tête haute lorsqu’on est un esclave ? Jean-Jacques Rousseau a dit comment l’oppresseur modèle l’immoralité de l’opprimé. Yomtov Sémach, au Yémen, note à propos des Juifs du pays : « Ce qui leur manque, c’est l’ordre, la méthode, les manières, la confiance en eux-mêmes ; sous l’oppression arabe, ils s’aplatissent, ils rampent dans la poussière, ils sont méprisés ». Et en note (note 119, page 846-847), on peut lire : « Sans souci d’amalgamer des situations aussi dissemblables, il faut pourtant lire ce que le professeur d’hébreu Haïm Kaplan, enfermé dans le ghetto de Varsovie, note dans son Journal sur les effets de la pire oppression qui soit sur la conduite morale : “Disparu l’esprit de la fraternité juive, écrit-il le 4 janvier 1942. Les mots “compatissant, modeste et charitable” ne valent plus pour nous. Les mendiants du ghetto qui tendent la main en implorant : “Cœurs juifs, ayez pitié !” se rendent compte que les cœurs tendres sont devenus des cœurs de pierre. (…) Il est douloureux de reconnaître que notre morale collective a fortement décliné depuis qu’on nous a fait entrer de force dans le ghetto. Au lieu de nous unir et de nous rapprocher, nos souffrances ont nourri les dissensions et la discorde entre frères. (…) L’instinct de conservation a endurci nos cœurs et nous a rendus indifférents aux souffrances d’autrui. Nos valeurs morales sont profondément corrompues. (…) C’est le nazisme qui a contraint les Juifs polonais à cet avilissement. Le nazisme a mutilé l’âme plus encore que le corps”. »

En terre arabo-muslmane, le dialogue religieux entre Juifs et Musulmans n’est alors pas exclu ; il est même plus facile qu’en terre chrétienne. On sait par exemple qu’à la fin du XVe siècle, les Juifs d’Espagne introduisent dans le monde musulman des interprétations mystiques de la Loi héritées en particulier de la Kabbale. L’influence arabe est marquée chez Maïmonide dont le « Guide des égarés » est rédigé en arabe, un livre longtemps lu par les Musulmans. Même influence chez Saadia Gaon, première grande figure rabbinique à écrire en arabe. Certes, une certaine proximité dogmatique favorise alors le dialogue judéo-musulman ; mais des divergences théologiques de fond séparent Juifs et Musulmans : tandis que le judaïsme voit l’homme libre de sa destinée (Dieu ne cesse d’offrir à l’homme le choix entre la vie et la mort), l’Islam le voit soumis, prédestiné.

Le fossé économique, social et culturel entre Juifs et Musulmans n’a pas été creusé par l’arrivée des colonisateurs européens, à l’exception du Yémen et du Maroc de l’intérieur. Elle l’élargit dans la mesure où, pour l’immense majorité des Musulmans, les dhimmis (les minorités, à commencer par les Juifs) vont s’efforcer de tirer profit de cette nouvelle situation tandis que les majorités vont se sentir sur le déclin, et d’abord parce que dépossédées de leurs dhimmis. Presque partout dans l’Orient arabe, les Juifs présents dans l’économie locale s’enhardissent car ils savent qu’ils sont soutenus par de vastes organisations juives transfrontalières. Cet appui dont bénéficient les Juifs inquiète les Arabes qui éprouvent toujours plus ces derniers comme des étrangers et non plus comme leurs dhimmis. Par ailleurs, l’émergence du nationalisme arabo-musulman se nourrit aussi de l’antisémitisme européen. Ce nationalisme est à la fois anti-occidental et antisémite. La situation des Juifs ne peut que les rendre favorables aux interventions européennes, ce que les Arabo-musulmans ne parviennent pas à comprendre ; et ils les jugent toujours plus comme des traîtres en puissance. Ajoutons à cet inquiétant tableau la progression du sionisme dans le monde arabe, en Palestine notamment et à partir des années 1920. Georges Bensoussan note : « La Palestine n’invente pas une situation lourde de violence, elle la révèle. Elle ne fait qu’assombrir un tableau déjà sombre. D’ailleurs, ce n’est pas tant l’affaire palestinienne que le monde arabe ne supporte pas, mais l’émancipation en tant que telle. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Les Juifs à l’époque des découvertes portugaises

 

Cet article est la traduction-adaptation du portugais au français du sous-chapitre intégré au Chapitre I, « As comunas judaicas », sous-chapitre intitulé « O papel dos judeus no movimento das descobertas », extrait de la petite étude de Maria José Ferro Tavares intitulée « Os Judeus na época dos descobrimentos » (Edição ELO, Colecção As Grandes Navegações), un livre soigné imprimé sur papier couché avec jaquette, le tout agrémenté d’une belle iconographie en couleur qui montre inscriptions lapidaires (comme cette inscription de la synagogue de Gouveia), parchemins (comme cette lettre à Rabbi Abraão Zacuto), vues de judarias (comme celle de Castelo de Vide), extérieurs de synagogues (comme celle de Lisboa, dans l’Alfama), intérieurs de synagogues (comme celle de Tomar).

Ce texte n’engage que son auteur. Je ne puis y ajouter des commentaires car je n’ai qu’une connaissance limitée de cette question. Maria José Ferro Tavares, historienne née à Lisbonne en 1945, est l’auteure de nombreux ouvrages dont un bon nombre est dédié à l’étude du judaïsme portugais. Quelques titres : « Os Judeus em Portugal no século XIV », « Os Judeus em Portugal no século XV », « Judaísmo e Inquisição », « Los Judíos en Portugal », « A herança Judaica », « As judiarias de Portugal ».

J’ai tout de même choisi de présenter ces pages pour une raison précise : elles contiennent une mise en garde. Lorsqu’il est question des Juifs, les esprits s’échauffent, l’imagination cavalcade et fait fi de toute rigueur. Les Juifs sont supposément partout, pour le meilleur et, plus souvent, pour le pire… Et on en arrive à la théorie de la conspiration, à toute une littérature puante.

Maria José Ferro Tavares nous invite à nous en tenir à la documentation existante, dans une mise en garde sur laquelle elle conclut ce sous-chapitre. A ce propos, il existe une très abondante littérature au sujet des origines (mystérieuses il est vrai) de Christophe Colomb. Certains s’empressent d’en faire un juif, d’autres je-ne-sais-qui. Selon l’historien portugais Manuel da Silva Rosa (né en 1961), auteur d’une très longue enquête, Christophe Colomb serait le fils du roi de Pologne Władysław III qui s’était enfui à Madère après la bataille de Varna, en 1444. Sa mère serait une noble portugaise rencontrée sur cette île.

 

 

La traduction-adaptation :

L’interaction entre la pratique de la médecine et l’étude de l’astrologie chez les Juifs a favorisé des thèses plus ou moins fantaisistes quant à une relation directe, voire sine qua non, entre Juifs (indivíduos da minoria) et découvertes portugaises.

Sur les registres de cette épopée, nous pouvons prendre note du travail accompli par quelques Juifs, travail dédié à l’étude et à l’information. Nous avons fait mention des remarques de maître Guedelha Negro que D. Duarte en personne mentionne dans son « Livro dos Conselhos », probablement parce qu’il les jugeait importantes.

Des doutes subsistent sur maître Jácome de Maiorca, identifié comme Jafuda Crescas, fils du cartographe mallorcain Abraão Crescas. Maître Jácome de Maiorca est cité par les chroniqueurs du XVIe siècle mais sans qu’ils fassent à son propos la moindre mention au judaïsme ou une conversion. João de Barros, dans « Década Primeira », écrit que l’infant D. Henrique « appela de l’île de Majorque un certain maître Jácome, homme très versé dans l’art de la navigation, qui élaborait des cartes et des instruments et qu’il eut beaucoup de peine à faire venir dans son royaume afin d’enseigner sa science aux officiers portugais spécialisés dans cette discipline ».

C’est ce qui serait arrivé à la fin du premier quart du XVe siècle, ce qui ferait de maître Jácome un homme très âgé s’il s’agissait de Jafuda Crescas. C’est seulement à la fin de ce siècle qu’on retrouve des indications sur la participation de Juifs à cette entreprise, avec deux informateurs, José de Lamego et rabbi Abraão de Beja ; et deux autres, avec les mathématiciens et astronomes maître José Vizinho et Abraão Zacuto.

José, cordonnier à Lamego, voyagea en Asie avant de passer au service de D. João II, probablement pour y commercer comme nombre de ses coreligionnaires. Ayant eu connaissance de l’intérêt du monarque pour ces régions, « il lui rapporta comment était la ville de Babylone, à présent appelée Bagad, située sur l’Euphrate, où il avait entendu parler d’une île appelée Ormuz, à l’entrée de la mer Persique, où se trouvait une ville plus célèbre que toutes les autres villes des régions avoisinantes et vers laquelle convergeaient toutes les épices et richesses de l’Inde, lesquelles étaient transportées par caravanes de chameaux vers Alep et Damas ».

Nous ignorons comment le cordonnier José entra en contact avec le roi. Nous savons seulement que ce dernier l’envoya sur les traces de Pero da Covilhã, avec rabbi Abraão de Beja dont la mission consistait à se rendre à Ormuz et à rapporter des informations sur la route des épices qui d’Aden allait vers Alep, en Syrie.

Ce devait être la connaissance de la langue arabe qu’avaient ces deux voyageurs (en plus de leurs facilités à passer inaperçus, comme d’autres commerçants juifs dans les territoires contrôlés par les Turcs) qui poussa D. João II à les utiliser pour « espionner » les routes et grandes villes commerçantes de la mer Rouge et du golfe Persique. Curieusement, les registres de ces régions n’ont pas retenu leurs noms ou, tout au moins, le nom d’une famille de Lamego ou de Beja dont nous pourrions les rapprocher.

Maître José, « le Juif », était avec maître Rodrigo et D. Diogo Ortiz, évêque de Ceuta, cosmographe du D. João II. Tous trois, selon João de Barros, furent consultés au sujet de cette information selon laquelle Christophe Colomb aurait atteint le Japon en navigant vers l’Occident, une information qu’ils jugèrent fausse.

Ce maître José avait été envoyé par le monarque en Équateur pour y mesurer la hauteur du soleil. Le chroniqueur affirme que maître José et maître Rodrigo, en compagnie de Martim de Boémia, ont été les auteurs de la « manière de naviguer à partir de la hauteur du soleil, et que leurs calculs sont à présent utilisés par les navigateurs ».

Ce maître José, tantôt désigné par le nom de sa localité d’origine, Covilhã, tantôt par son nom de famille, Vizinho, était physicien du roi. On peut probablement l’identifier à ce maître José qui durant la peste de Lisbonne trouva quelques remèdes, ce qui le rendit suspect aux yeux de certains médecins chrétiens, et ce maître José qui accompagna le souverain dans ses derniers moments.

Nous savons que maître José était juif, nous ne savons pas si maître Rodrigo l’était. Son nom était exclusivement porté par les Chrétiens ; nous pouvons tout juste supposer qu’il était converso. Mais aucun document ne vient confirmer qu’il ait été l’un ou l’autre.

En 1492, arriva au Portugal Abraão Zacuto, mathématicien, physicien et astronome. A Salamanque, où il enseigna à l’université, il rédigea une version en hébreu de « Almanaque Perpétuo » qui sera imprimé à Leiria, en latin, une traduction menée par maître José Vizinho (ou, de Covilhã). En 1493, rabbi Abraão reçut du souverain une rente de dix écus d’or, en reconnaissance de ses travaux d’astronome. Sa signature figure sur le document (reproduit en page 40 du livre en question).

Abraão Zacuto, selon Gaspar Correia, dans « Lendas da Índia », avait l’habitude de parler d’astronomie avec D. Manuel, duc de Beja. Ce dernier le chargea de superviser la route des navires qui conduiront Vasco de Gama en Inde, ainsi que le règlement des tables de déclinaison solaire et le perfectionnement de l’astrolabe. Toujours selon Gaspar Correia, Abraão Zacuto enseignait aux navigateurs portugais à travailler sur « de grandes cartes avec des traits de couleurs différentes qui désignaient les vents autour de l’étoile du Nord, ce qui peut être appelé compas (agulha de marear) ».

Rabbi Abraão abandonna le Portugal suite à l’édit d’expulsion, en 1497. Selon des auteurs juifs, il ne fut pas baptisé. Selon Gaspar Correia, il reçut le baptême et quitta le Portugal en 1502, pour la Turquie où il revint au judaïsme.

Nous ne savons rien de plus sur le rôle des Juifs dans les découvertes portugaises, hormis ce que put supposer leur rôle de commerçants, comme l’histoire de ce Juif de Lagos qui demeura en otage sur l’île de Tider et auquel Gomes Eanes de Zurara fait allusion dans « Crónica da Guiné ». Tout ce qui outrepasse ces maigres informations tombe dans le non-prouvé. L’historien n’a pas à aller au-delà de ce que la mémoire des hommes a consigné.

 

Olivier Ypsilantis

 

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