Ludwig von Mises et le polylogisme des marxistes

 

« Le marxisme et le national-socialisme ont en commun leur opposition au libéralisme et le rejet de l’ordre social et du régime capitaliste. Les deux visent un régime socialiste », Ludwig von Mises.

« Les nationalistes allemands ont précisément à faire face au même problème que les marxistes. Ils ne peuvent pas non plus démontrer l’exactitude de leurs propres affirmations ni réfuter les théories de l’économie et de la pratique. Ils cherchent donc à s’abriter sous le polylogisme, préparé pour eux par les marxistes. Évidemment, ils se sont composés un polylogisme à eux. La structure logique de l’esprit, disaient-ils, est différente suivant les nations et les races », Ludwig von Mises. 

 

 

L’antisémitisme m’a toujours intrigué, et presque depuis l’enfance. Il se distingue du simple racisme contrairement à ce que nous serinent les antiracistes et leurs nombreuses organisations. Il ne s’agit pas, bien sûr, de mettre les Juifs à part et de leur accorder des « privilèges » en considérant l’antisémitisme comme plus coupable que le simple racisme ; ils sont pareillement odieux mais ils diffèrent. L’antisémitisme est généralement plus subtil que le simple racisme qui se vit spontanément – par l’œil –, alors que l’antisémitisme (considérant la très ancienne et très particulière histoire du peuple juif) fait entrer dans sa recette du diable de très nombreux ingrédients.

Il y a peu, j’ai découvert le diagnostic de l’économiste viennois Ludwig von Mises (1881-1973) sur l’antisémitisme. Pour cet économiste juif, l’un des fondateurs de l’École autrichienne d’économie, l’antisémitisme est une variante de ce qu’il nomme le polylogisme, un sophisme élaboré par Karl Marx. Ainsi, jusqu’au milieu du XIXe siècle, il était entendu que la structure logique de l’esprit était identique et commune à tous les êtres humains, ce qui rendait possible la communication entre eux, et à tous les niveaux. Or, selon Ludwig von Mises (dans son ouvrage « Le gouvernement omnipotent. De l’État totalitaire à la guerre mondiale » Éditions politiques, économiques et sociales – Librairie de Médicis – Paris, 1947. Traduit par M. de Hulster) : « Au cours du XIXe siècle, ce fait indéniable a pourtant été contesté. Marx et les marxistes (…) ont enseigné que la pensée est déterminée par la situation de classe de celui qui pense. Ce que la pensée produit n’est pas la vérité, mais des idéologies. Ce mot signifie, dans le contexte de la philosophie marxiste, un déguisement de l’intérêt égoïste de classe à laquelle appartient l’individu qui pense. C’est pourquoi il est inutile de discuter quoi que ce soit avec des personnes d’une autre classe sociale. Les idéologies n’ont pas besoin d’être réfutées par un raisonnement déductif ; elles doivent être démasquées en dénonçant la situation de classe, l’arrière-plan social de leurs auteurs. Ainsi les marxistes ne discutent pas les mérites des théories physiques ; ils dévoilent simplement l’origine bourgeoise des physiciens ». Ci-joint, l’intégralité de cet ouvrage :

http://ecoleliberte.fr/wp-content/uploads/2016/01/Mises-Le-Gouvernement-omnipotent.pdf

Exit l’universalisme, soit la possibilité pour deux hommes doués de raison, capables donc de s’accorder sur des vérités universelles, et en dépit de leur origine sociale, de pouvoir espérer dialoguer. On entrait dans le polylogisme après avoir tourné le dos à l’universalisme. Ludwig von Mises n’hésite pas à affirmer, argumentation à l’appui, que le nazisme et le marxisme procèdent de cette même démarche, soit le refus d’une base commune aux hommes constituée par une structure logique de l’esprit universelle. Bref, pour les marxistes, il y aurait une logique prolétarienne et une logique bourgeoise ; pour les nazis, une logique aryenne et une logique juive. Pour les marxistes, Freud est dans le faux parce qu’il est bourgeois ; pour les nazis, Freud est dans le faux parce qu’il est juif. On pourrait étendre cet exemple à bien d’autres bourgeois et à bien d’autres Juifs. Marxistes et nazis ont concocté leur polylogisme, le polylogisme que Ludwig von Mises pourfend de la manière suivante : « Le polylogisme n’est pas une philosophie ni une théorie épistémologique. C’est une attitude de fanatiques bornés, qui ne peuvent imaginer que quelqu’un puisse être plus raisonnable ou plus intelligent qu’eux-mêmes. Le polylogisme n’est pas non plus scientifique. C’est plutôt le remplacement du raisonnement et de la science par des superstitions. C’est la mentalité caractéristique d’un âge de chaos. »

 

 

Mais ce n’est pas tout. Ludwig von Mises a voulu montrer que le polylogisme est un stratagème élaboré par Karl Marx afin de traverser ou, plutôt, contourner la critique des économistes. Ne pouvant l’affronter raisonnablement, Karl Marx et plus encore les marxistes ont attaqué non pas les théories élaborées par les économistes bourgeois mais les économistes bourgeois eux-mêmes, leur origine sociale, afin de frapper d’inanité leurs théories qui cernaient leur socialisme, en montraient et en démontraient l’impossible mise en pratique ou, tout au moins, les catastrophes qu’elles laissaient présager. Le polylogisme leur permettait de prendre la fuite et de développer leurs thèses sans avoir à affronter celles de leurs adversaires.

Ce stratagème a été couronné de succès et a fait un nombre extraordinaire d’émules tant il est vrai que le polylogisme n’est ni une philosophie ni une théorie épistémologique mais une arme de propagande qui s’emploie à élaborer des slogans destinés à décourager toute opposition. A vrai dire, je me suis parfois demandé si Karl Marx n’avait pas étudié avec une attention particulière ce petit livre de Schopenhauer, « L’art d’avoir toujours raison » (publié sous différents titres et probablement écrit vers 1830) et ses trente-huit stratagèmes. Le polylogisme n’est en rien scientifique, il se substitue à la raison en s’efforçant de masquer ce fait pour mieux subjuguer et décourager toute réplique. Force est de reconnaître que le marxiste a su séduire et attirer des foules considérables et que le polylogisme a été l’une des clés de son succès, et probablement la plus efficace. En esquivant les projectiles de la critique rationnelle quant à l’économie et la sociologie, le marxisme a su garantir le triomphe funeste de l’étatisme en conditionnant les esprits.

Le polylogisme est logiquement contradictoire, et tout marxiste capable de se distancier du marxisme (par l’exercice de la raison mais aussi de l’humour) ne peut qu’arriver à la conclusion que l’enseignement marxiste n’est en rien objectif et mouline trop souvent des affirmations idéologiques, des slogans qui s’efforcent de ne pas s’affirmer comme tels afin de mieux séduire. Mais les marxistes estiment être plus proches de la Vérité que tous leurs adversaires, qui sont dans l’erreur puisqu’ils sont leurs adversaires

Dans « Le gouvernement omnipotent. De l’État totalitaire à la guerre mondiale », écrit en 1944, Ludwig von Mises étudie ces mécanismes qui ont conduit à idolâtrer l’État, avec notamment le nazisme. Mais son originalité est de montrer que l’une des sources de l’idéologie et de la stratégie nazies est le polylogisme. Cette manière de refuser une base commune et raisonnable qui permet à tout homme d’échanger avec un autre homme et que Ludwig von Mises dénonce me ramène à une réflexion de Maxime Alexandre consignée dans « Journal 1951-1975 » en date du 14 avril 1957 : « Pour s’entendre, que dis-je, même pour discuter, il faut être d’accord sur quelques miracles élémentaires, ce que l’on appelle plus couramment des axiomes. Être d’accord, par exemple, de constater que l’odeur des roses est préférable à l’odeur d’un charnier, qu’il vaut mieux voir qu’être aveugle… » Le niveau de réflexion diffère d’un homme à un autre, il n’empêche que tout homme doué de raison peut communiquer avec un autre homme pareillement doué de raison : il y a une continuité – ou, disons, une uniformité – dans la structure de la logique, une universalité. Et Ludwig von Mises prend le cas d’un homme qui pourrait à peine compter jusqu’à trois ; cet homme au savoir si limité partagerait au moins cette capacité avec Johann Carl Friedrich Gauss ou Pierre-Simon Laplace. Et c’est parce qu’il y a une base commune et reconnue comme telle que les hommes échangent des idées, donnent forme à leurs pensées afin de les transmettre à d’autres hommes. On se donne la peine de prouver ou de réfuter parce qu’on sait qu’on sera compris et quelle que soit la réaction notre l’interlocuteur.

 

 

Ludwig von Mises juge que cette donnée a été remise en question par Karl Marx et les marxistes, parmi lesquels Joseph Dietzgen. Le polylogisme prétend faire exploser cette base raisonnable ou, tout au moins, la nier. Les marxistes jugent que les pensées d’un homme sont déterminées par les intérêts de la classe à laquelle il se rattache, ce qui suppose que tout échange avec un homme se rattachant à une autre classe sociale est impossible, que la pensée d’un homme est déterminée, et radicalement, par sa classe sociale, que ses pensées ne font que masquer les intérêts égoïstes de (sa) classe. Poursuivant dans sa logique, Karl Marx déclare que les idéologies (les pensées de classe) n’ont pas à être réfutées par le raisonnement discursif mais qu’elles doivent être démasquées par l’origine sociale de ceux qui les expriment. Ainsi, et toujours selon la logique de Karl Marx, une théorie scientifique formulée par un bourgeois est bourgeoise et doit être dénoncée comme telle.

Je me répète mais il faut insister : le polylogisme est une échappatoire pour les marxistes. Il leur permet de ne pas avoir à affronter leurs insuffisances, de se protéger de toute réfutation et refusant l’affrontement, tout simplement. Les marxistes ne s’en sont pas pris à la pensée de Ludwig von Mises en tant que telle, ils ont préféré faire usage de leur stratagème favori, le polylogisme, soit la fuite, le refus du combat, en dénonçant ses origines bourgeoises. Le procédé est éminemment grossier mais force est de reconnaître qu’il s’est montré formidablement efficace et qu’il l’est encore même si « le bourgeois » a été remplacé par d’autres têtes-à-claques. Ce procédé aura aidé à museler « l’ennemi » (« ennemi de classe » par exemple, une accusation en vogue dans l’URSS de Staline) et à structurer des États particulièrement oppressifs et meurtriers.

Le polylogisme est si intrinsèquement inepte qu’il ne peut que rester enfermé en lui-même, cadenassé, sans jamais être capable d’envisager d’une manière exhaustive les conséquences logiques qu’il suppose, notamment que le marxisme lui-même n’est en rien objectif, qu’il est lui aussi une suite d’affirmations à caractère éminemment idéologique. Les marxistes refusent cette conclusion pourtant logique selon leur propre posture épistémologique. Karl Marx n’était pas un prolétaire, il appartenait même à la bonne bourgeoisie tant du côté du père que de la mère ; sa maison natale, à Trèves (aujourd’hui Karl-Marx-Haus), est plutôt coquette ; et sa femme, Jenny von Westphalen, appartenait à la meilleure noblesse prussienne et écossaise. Bref, selon la logique marxiste, Karl Marx n’est en rien habileté à s’exprimer au nom de la classe ouvrière ; mais, selon les marxistes, quelques intellectuels parviennent à enjamber cette contradiction, des intellectuels marxistes bien évidemment… On tourne décidément en rond et assez furieusement.

Je vais me répéter une fois encore. Les nationalistes allemands eurent à affronter le même type de problème. Ils ne pouvaient étayer leurs déclarations (surtout celles ayant trait à l’économie) qui, de ce fait, devenaient toujours plus radicales. Afin d’éviter d’avoir à démontrer, ils se mirent à l’abri du polylogisme élaboré par les marxistes. Certes, il leur fallut procéder à quelques réaménagements mais la structure était en place et d’une solidité avérée. Le plus important de ces réaménagements : changer « classe » par « race ». Dans les deux cas on était dans le collectivisme, de classe ou de race, et l’individu était évacué. David Ricardo, Sigmund Freud, Henri Bergson et Albert Einstein étaient des bourgeois pour les uns, des Juifs pour les autres ; pour les marxistes et les nazis, des hommes à neutraliser.

 

 

Le polylogisme marxiste et le polylogisme nazi se sont contentés d’asséner des formules de propagande et en tant que tels ils se sont gardés de s’expliquer, ce qui était le but de la manœuvre. Il n’est pas dans la nature de la propagande de s’expliquer. La propagande se nourrit d’elle-même, s’enivre d’elle-même, elle se présente comme immanente, ce qui lui évite d’avoir à envisager les structures logiques de la pensée – a priori communes à tous les hommes – et qui permettent une communication d’égal à égal – la logique étant a priori un bien commun.

Le polylogisme marxiste et le polylogisme national-socialiste ne se sont pas contentés d’affirmer que la structure logique de l’esprit humain variait, et radicalement, entre les classes sociales pour l’un, entre les races et les nations pour l’autre ; aucun ne s’est donné la peine de définir avec précision ces différences, jamais ! Ils se sont contentés d’asséner leurs conclusions et de les marteler. Ces polylogismes apparaissent bien comme des dogmes bruyants, des propagandes et quel que soit l’angle sous lequel on les envisage. Les différences d’opinion au sein d’une même classe sociale ou d’une même race ou nation devraient perturber ces polylogismes ; mais ils résolvent prestement cette contradiction : ceux qui ne se laissent pas enfermer dans la définition qu’ils imposent quant aux classes, aux races ou aux nations sont déclarés traîtres ; et ainsi la contradiction est-elle une fois encore enjambée par la violence. C’est aussi simple qu’efficace.

Mais je vous conseille la lecture de « L’action humaine » de Ludwig von Mises, en particulier du chapitre III, « L’économie et la révolte contre la raison », de la Première partie, « L’agir humain », que je mets en lien :

https://www.librairal.org/wiki/Ludwig_von_Mises:L%27Action_humaine_-_chapitre_3#2_.2F_L.27aspect_logique_du_polylogisme

Les écrits de Ludwig von Mises sont généreusement mis en ligne, essentiellement par l’Institut Coppet qui définit ainsi ses objectifs : « L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché. Ce travail d’archéologie et de diffusion s’appuie sur la réédition des ouvrages majeurs des traditions française et autrichienne, la diffusion d’extraits et la publication d’articles relatifs à des auteurs comme Turgot, Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat, Gustave de Molinari d’un côté, Ludwig von Mises, Friedrich A. Hayek, Murray Rothbard de l’autre. Puissent ces auteurs de la liberté continuer à inspirer l’intelligence et la culture française. »

Ci-joint, un lien vers l’ensemble des articles publiés sur le site Institut Coppet, un bain d’eau fraîche qui repose des moiteurs des socialismes :

https://www.institutcoppet.org/

Ci-joint, un lien vers un autre site libéral, Contrepoints (Journal libéral d’actualité en ligne), un nom qui rend hommage à Raymond Aron et sa première revue :

 https://www.contrepoints.org/

Olivier Ypsilantis

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Jeremy Bentham, père de la doctrine utilitariste

 

J’ai commencé à m’intéresser à Jeremy Bentham un peu par hasard, en découvrant des plans de prisons « idéales ». J’ai voulu comprendre qui était à l’origine du panoptique ainsi que de la philosophie qui soutenait une telle conception de l’espace carcéral. J’ai donc lu un certain nombre d’études, livres et articles, sur cet homme entre XVIIIe siècle et XIXe siècle. Pour la rédaction du présent article, je me suis simplement appuyé sur le livre de Bertrand Russell, un chef-d’œuvre, « Freedom versus Organization 1814-1914 », sous-titré « The pattern of political changes in 19th century european history », plus particulièrement les chapitres IX et XII, le premier brossant une biographie intellectuelle de Jeremy Bentham, le second la doctrine de l’école de Bentham.

 

Jeremy Bentham (1748-1832)

 

La vie de Jeremy Bentham peut être divisée en trois périodes, la troisième (qui commence à ses soixante ans) étant la plus importante. Jeremy Bentham est issu d’un milieu aisé. Le père se montre soucieux de l’éducation de son fils qui commence ses études à la Westminster School avant d’entrer à la Oxford University. Particulièrement snob, ce père l’engage à fréquenter le beau monde et, à cet effet, il n’hésite pas à verser de l’argent à son fils afin qu’il puisse jouer lorsqu’il se trouve en sa compagnie. Mais le fils va inverser le type de rapport habituel entre père et fils et refuser toute frivolité. Il s’inscrit au barreau, devient amoureux ; mais son père s’oppose à cette union, la fiancée n’ayant pas de fortune. Jeremy Bentham se soumet à sa volonté et s’efforce de surmonter sa souffrance par le cynisme (voir les lettres à son frère), un cynisme qui se retrouvera à l’occasion dans sa philosophie. Bertrand Russell estime que son caractère porte la marque des tensions avec son père, en particulier avec le renoncement à cet amour. Ceux qui l’ont connu sur le tard le voyaient comme un excentrique bienveillant, particulièrement timide et pris dans une implacable routine qu’il s’était imposée.

Les principales influences qui marquèrent Jeremy Bentham, les philosophes français pré-révolutionnaires, parmi lesquels Voltaire et Helvétius qu’il lut en 1769, ce qui l’incita à consacrer sa vie aux principes de législation. Autre influence majeure, « Des délits et des peines » (Dei delitti e delle pene), publié en 1764, de Cesare Bonesana, marquis de Beccaria. Son voyage à Paris en 1770 confirme l’influence française. Le seul autre voyage qui le marquera à ce point, un voyage en Russie, en 1785. Son frère Samuel y avait été appelé par Catherine II pour aider à la modernisation de l’agriculture. Jeremy se mit alors à espérer que l’impératrice adopterait un code pénal scientifique conçu par lui. Mais Samuel finit par tomber en disgrâce et Jeremy avec lui.

Jeremy Bentham écrit beaucoup, quotidiennement. Il range consciencieusement ses manuscrits dans des casiers sans se soucier de publier ; et ses quelques écrits publiés n’attirent guère l’attention. En 1788, il fait la connaissance d’Étienne Dumont, un Genevois, qui, enthousiaste, traduit ses manuscrits en français et les fait connaître. Étienne Dumont fait publier de longs extraits des écrits de Jeremy Bentham dans le Courrier de Provence, le journal de Mirabeau. Sa renommée devient considérable, mondiale pourrait-on dire. Elle commence à s’établir en France qui le fait citoyen français. Mais ce Tory ne tarde pas à être dégoûté par la Révolution. En 1814, l’empereur Alexandre Ier l’incite à rédiger un code pénal. Sa réputation est grande en Espagne et dans toute l’Amérique latine. Il songe à se rendre à Caracas pour y bénéficier d’un bon climat tout en travaillant à un code pénal pour le Venezuela.

Jeremy Bentham conçoit une nouvelle architecture carcérale, le panoptique (panopticon en anglais), a radial prison qui permet d’améliorer considérablement la surveillance, notamment en permettant au gardien, avec un système combiné de rideaux et de miroirs, de voir sans être vu. Il pense étendre cette idée aux fabriques, hôpitaux, asiles, écoles, mais elle ne sera retenue – au nom de la liberté – que pour les prisons. Jeremy Bentham pense que le but de la vie est le bonheur et que la liberté n’est pas nécessairement garante de bonheur.

Penitentiary Panopticon

 

Le panoptique reste sa principale préoccupation durant de nombreuses années mais non la seule. Ainsi met-il au point un frigidarium en 1800. Il presse le gouvernement britannique pour qu’il construise au moins une prison suivant le principe du panoptique ; il obtient une semi-promesse, achète à cet effet un terrain où il place l’essentiel de sa fortune, le gouvernement ayant changé d’avis. Son projet sera mené à bien loin de son pays, notamment avec le panoptique de Saint-Pétersbourg (la prison de Kresty de l’architecte Anton Tomichko, premier architecte pénitentiaire spécialisé de l’Empire russe) et celui du Stateville Correctionnal Center, dans l’État de l’Illinois, inauguré en 1925. En 1813, Jeremy Bentham recevra tout de même vingt mille livres du gouvernement à titre de dédommagement.

A partir de 1808 commence la plus importante période de sa vie, par sa relation avec John Stuart Mill. Il reste fidèle à lui-même, clair, logique, sûr de lui avec sa philosophie qui s’appuie sur deux bases, l’une psychologique, l’autre éthique. Le « principe d’association » (soit la traditionnelle « association d’idées ») n’est qu’un lieu commun : certains ont cru abusivement que tout processus mental pouvait être exploré par l’association (d’idées) et qu’on pouvait rendre la psychologie scientifique par l’emploi de ce seul principe, une doctrine que Jeremy Bentham tire de David Hartley. David Hume avait œuvré dans ce sens tout en s’efforçant de montrer les raisons de croire ce principe vrai mais aussi de ne pas le croire tout à fait vrai. Ses successeurs, forts ennuyés, voulurent faire un dogme de ce scepticisme. David Hartley n’a pas mis au point le « principe d’association » (nous disons aujourd’hui « réflexe conditionnel ») mais son extension abusive à tous les phénomènes mentaux. A noter la différence entre associationnisme et behaviourisme ; le premier néglige la matière pour l’âme, le second néglige l’âme pour la matière. L’associationnisme et le behaviourisme sont l’un et l’autre déterministes, autrement dit ils jugent que ce que nous faisons dépend pour l’essentiel de lois préétablies de sorte que nos actions, dans des circonstances données, peuvent être prédites par un bon psychologue.

Le principe du « maximum de bonheur » reste la formule la plus célèbre de l’école de Bentham, autrement dit : les actions sont bonnes quand elles procurent le maximum de bonheur au plus grand nombre et elles sont mauvaises dans le cas contraire.

Chez Jeremy Bentham, l’éthique et la psychologie ne s’accordent pas parfaitement. Alors qu’un acte bon est celui qui contribue au bonheur général, c’est une loi psychologique que chaque homme recherche son propre bonheur. Le législateur doit cependant s’arranger pour que le bonheur privé de l’individu soit garanti par des lois qui répondent à l’intérêt général. Tel est le principe qui inspire tout le travail législatif de Jeremy Bentham.

L’identification a priori entre intérêts particuliers et intérêt public n’est pas jugée absolument nécessaire par Jeremy Bentham. La théorie de l’harmonie naturelle des intérêts (voir Bernard Mandeville et la Fable des abeilles, parue en 1723) fut adoptée non comme une vérité ne souffrant aucune exception mais comme un simple principe général par tous les partisans du laisser-faire.

La morale basée sur le principe du maximum de bonheur (l’utilitarisme) est en opposition partielle avec la morale traditionnelle car toute théorie qui juge la moralité d’un acte par ses seules conséquences ne peut s’accorder vraiment avec cette morale qui juge que certaines catégories d’actes sont coupables et sans même tenir compte de leurs effets. Dans le système utilitaire, toutes les règles morales habituelles sont passibles d’exceptions ; ainsi, « Tu ne voleras point » est a priori sans appel ; sauf que, dans certaines circonstances, un voleur peut contribuer au bonheur général…  On ne sera pas surpris d’apprendre que les maîtres d’école ne diffusèrent cette doctrine qu’avec beaucoup de prudence et ils le firent parce que la vie privée de ses promoteurs avait été irréprochable.

Jeremy Bentham ne fait pas de distinction entre plaisir et bonheur. Il refuse d’établir une hiérarchie. Sa doctrine tend néanmoins vers l’ascèse. Il juge que l’approbation de soi est le plus grand des plaisirs. Il procède donc avec prudence et modération, délaissant les plaisirs immédiats, et délaissant le plaisir des sens, pour la recherche du bonheur dans le travail. Peut-être s’agissait-il d’une question de tempérament plus que de doctrine ; il n’empêche que la moralité des hommes qui se rattachent à cette doctrine ne fut pas moins stricte que celle de leurs adversaires.

Ainsi que je l’ai signalé, ces quelques lignes sur Jeremy Bentham et sa doctrine prennent appui sur l’étude de Bertrand Russell, « « Freedom versus Organization 1814-1914 », sous-titré « The pattern of political changes in 19th century european history ». Un mot sur cette étude. L’auteur se propose de déterminer les principales causes des transformations politiques au cours de la période 1814-1914, des causes qui selon lui ont été : Technique économique / Théorique politique / Individus marquants. Aucune de ces causes ne peuvent être ignorées en tant que telles. Par ailleurs, elles influent diversement les unes sur les autres. Le rôle joué dans l’histoire par les individus a certes été surestimé par certains, Thomas Carlyle notamment, minimisé par d’autres, notamment par ceux qui pensent avoir découvert les lois du changement sociologique. Ainsi, nous dit Bertrand Russell à titre d’exemple : je ne crois pas que si Bismarck était mort enfant, l’histoire de l’Europe eût été ce qu’elle a été. A tous ces facteurs, s’ajoute ce que nous désignons comme étant le hasard, soit de menus faits qui ont eu sans raisons apparentes des conséquences importantes. Ainsi la Grande Guerre fut rendue probable, mais non inévitable, par des causes massives ; toutefois, jusqu’au dernier moment, elle aurait pu être différée par des événements a priori de peu d’importance ; et si elle avait été différée, les forces tendant vers la paix auraient peut-être pris le dessus. L’histoire n’est pas une science ; et elle ne peut l’être ou, plus exactement, en avoir l’apparence que moyennant falsifications et omissions. Et si on peut présenter les effets des grandes causes sans trop de simplifications, il ne faut jamais perdre de vue que d’autres causes ont également agi. Cette étude de Bertrand Russell se propose d’étudier l’opposition et l’interaction des causes principales des transformations au XIXe siècle, soit : la foi en la Liberté et la nécessité d’une Organisation procédant de la technique industrielle et scientifique.

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Philosophy and Social Hope » du philosophe américain Richard Rorty – 2/2

 

Revenons-en à la distinction finding/making. La tradition (les Grecs, Descartes, Kant, Hegel) nous dit que these problems are found, autrement dit que tout esprit capable de réfléchir en vient à buter inévitablement contre eux, contre cette distinction qui en amène bien d’autres. La tradition américaine, pragmatique, nous dit que they (these problems) are made, et peut-être unmade, en commençant par utiliser un lexique autre que celui par lequel cette tradition s’est imposée au cours des siècles.

Les pragmatiques ne vont cependant pas s’installer dans cette distinction made/unmade, artificial/natural car, ce faisant, ils se trouveraient dans la posture de ceux qu’ils dénoncent, pris à leur propre piège en quelque sorte, ridiculisés. Les pragmatiques ne peuvent s’installer et se sentir à l’aise dans aucune distinction ; c’est pourquoi ils préfèrent dire que le lexique qui a permis de formuler les questions affrontées par la philosophie occidentale a eu son utilité mais qu’il est à présent hors d’usage, bon pour la casse en quelque sorte. Mais, une fois encore, les pragmatiques ne peuvent s’installer dans une condamnation et Richard Rorty note tout simplement : « We hope to replace the reality/appearance distinction with the distinction between the more useful and the less useful ». Le pragmatisme des philosophes américains est décomplexé et c’est bien ainsi. Pas de circonlocutions, pas d’enrobage. Le lexique des métaphysiciens grecs et celui des théologiens chrétiens étaient utiles par rapport à ce que se proposaient nos ancêtres. Ce que nous nous proposons est différent et, de ce fait, il nous faut un lexique différent, autrement dit : different purpose, different vocabulary… « Our ancestors climbed up a ladder which we are now in a position to throw away. We can throw it away not because we have reached a final resting place, but because we have different problems to solve than those which perplexed our ancestors. »

Mais comment rendre sensible le point de vue – le regard – du philosophe pragmatique ? Tout d’abord, il espère se porter au-delà de ce qui nous tient captif soit le parti-pris cartésien-lockéen d’un esprit cherchant à entrer en contact avec une réalité qui lui est (supposément) extérieure. Le philosophe pragmatique va donc s’appuyer sur Darwin et l’évolution par interaction : « Tool-using is part of the interaction of the organism with its environment ». Et les outils peuvent être un marteau ou un fusil mais aussi les mots ou une croyance. « To see the employment of words as the use of tools to deal with the environment, rather than as an attempt to represent the intrinsic nature of that environment, is to repudiate the question of whether human minds are in touch with reality – the question asked by the epistemological sceptic ». L’organisme humain n’est pas plus en contact et n’est pas moins en contact avec la réalité que ne l’est n’importe quel autre organisme.

 

Richard Rorty (1931-2007)

 

L’intérêt des pragmatistes pour Darwin leur permet de se dégager de cette vision cartésienne d’un esprit qui flotte, libéré des forces causales qui s’exercent sur le corps. L’esprit cartésien est une entité fermée sur elle-même ; plus exactement, ses relations avec le reste du monde « are representational rather than causal. » Et Robert Rorty enfonce le clou : « The Cartesian mind is an entity whose relations with the rest of the universe are representational rather than causal. So to rid our thinking of the vestiges of Cartesianism, to become fully Darwinian in our thinking, we need to stop thinking of words as representations and to start thinking of them as nodes in the causal network which binds the organism together with its environment. »

Envisager le langage et la réflexion philosophique dans une optique biologique facilitée par les travaux de Humberto Maturana et quelques autres nous permet d’écarter cette image de l’esprit humain logé (et confiné) dans un espace strictement intérieur. Le philosophe américain Daniel Dennett juge que c’est le Cartesian Theatre qui nous laisse penser qu’il y a un problème majeur, philosophique ou scientifique, au sujet de l’origine de la conscience. Les croyances et les désirs ne sont pas des modes pré-linguistiques de la conscience pas plus qu’ils ne désignent des événements immatériels ; ils désignent des « sentential attitudes », c’est-à-dire des « dispositions on the part of organisms, or of computers, to assert or deny certain sentences. »

Cette approche biologique qui est celle des Pragmatists peut être appuyée par la définition que donne Charles Sanders Peirce « of a belief as a habit of action ». Attribuer une croyance à quelqu’un revient simplement à dire qu’il aura tendance à se comporter comme je me comporte lorsque j’affirme la pertinence d’un mot donné. Ainsi, lorsque quelqu’un dit « J’ai faim », il ne fait qu’indiquer à ceux qui l’entendent de quelle manière prévoir son attitude, et l’anticiper. De telles paroles ne sont pas destinées à rendre compte du Cartesian Theatrea person’s conciousness – mais simplement à coordonner notre comportement avec celui des autres. Par ailleurs, il ne s’agit pas de réduire des états mentaux à des états physiologiques ou comportementaux (behavioural) mais de suggérer qu’il est inutile de se demander si une croyance (belief) représente la réalité en général ou bien la réalité mentale ou physique en particulier. Pour les Pragmatists, cette mauvaise question est « the root of much wasted philosophical energy ». Autrement dit : cessez de peigner la girafe ou/et d’enculer les mouches, jerking around and splitting hairs, pourrait-on dire.

En empruntant la perspective de Hilary Putna, Robert Rorty compare le corps humain à un système hardware d’un computer, et les croyances (beliefs) et désirs (desires) à un système software. Personne ne se préoccupe de savoir si telle ou telle pièce software représente la réalité avec précision ; ce qui est important est de déterminer quel est le software le mieux à même d’accomplir un travail donné. Idem avec nos croyances : sont-elles les mieux à même de répondre à nos désirs.

Les Pragmatists ne cherchent pas la vérité en elle-même, « We cannot regard truth as a goal of inquiry », ils cherchent à définir une fin et des moyens communs aux êtres humains. Richard Rorty est catégorique : « Inquiry that does not achieve coordination of behaviour is not inquiry but simply wordplay. » Pour le Pragmatist, il n’y a pas de fossé entre sciences de la nature et sciences sociales, entre sciences sociales et politique, entre politique, philosophie et littérature, car toutes ces disciplines sont conviées à rendre la vie meilleure. Pour le Pragmatist, il n’y a pas de fossé entre la théorie et la pratique, toute théorie qui se respecte devant conduire à une pratique. « To treat beliefs not as representations but as habits of action, and words not as representations but as tools, is to make it pointless to ask, ‘Am I discovering or inventing, making or finding?’ There is no point in dividing up the organisms’ interaction with the environment in this way. » Cette démarche pragmatique conduit à une « antirepresentational view of knowledge », soit à la recherche de l’utilité plutôt qu’à l’appréhension du monde en soi.

Les mots que nous utilisons et les phrases que nous construisons à partir d’eux sont les produits de connexions causales entre l’organisme humain et le reste de l’Univers. Il ne sert à rien de vouloir distinguer dans ce réseau extraordinairement dense la part qui, dans une croyance donnée, revient à l’objectivité et celle qui revient à la subjectivité. Hilary Putnam : « Elements of what we call ‘language’ or ‘mind’ penetrate so deeply into reality that the very project of representing ourselves as being ‘mappers’ of something ‘language-independent’ is fatally compromised from the start. »

 

Le livre de Richard Rorty, chez Penguin Books, avec, en couverture, une photographie de Wim Wenders.

 

Le rêve platonicien de la connaissance parfaite basée sur la distinction inside/outide est impossible lorsqu’on adopte « a biological view ». L’option platonicienne développe une épistémologie qui ne se connecte d’aucune manière féconde avec les autres disciplines. De fait, les connaissances qu’elle accumule tournent le dos aux autres sciences. Les Lumières (Enlightenment) et la sécularisation ont repoussé Dieu comme guide suprême mais elles l’ont remplacé par la Raison, une faculté quasi divinisée. Et c’est bien cette attitude que les American pragmatists et les philosophes post-nietzschéens européens remettent en question. Ce qui choque le plus dans l’attitude de ces philosophes américains, ce n’est pas vraiment leur attitude envers le darwinisme et les sciences de la nature mais leur attitude morale, car, plutôt que de choisir entre le Vrai (the absolutely right) et le Faux (the absolutely wrong), ils travaillent à un compromis entre plusieurs vérités – a matter of compromise between competing goods. Bref, il s’agit pour ces philosophes américains de s’écarter des querelles scolastiques.

Richard Rorty fait face à ces accusations de relativisme venues de revues et de journaux. La principale de ces accusations : pervertir une jeunesse (avec ces « doctrines of moral relativism ») qui cherche des principes moraux stables, intangibles même. C’est probablement surestimer le pouvoir des Pragmatists et des post-nietzschéens que d’imaginer qu’en une génération les idées communes à Friedrich Nietzsche et John Dewey puissent être assimilées, deux philosophes qui par ailleurs diffèrent sur bien des points, Friedrich Nietzsche étant instinctivement anti-démocratique et John Dewey étant instinctivement démocratique. Leurs points d’accord les plus solides : la nature de la connaissance et la nature du choix moral. John Dewey, William James et Friedrich Nietzsche, et chacun à leur manière, dressent une critique des Lumières et plus particulièrement des Kantiens.

Les Pragmatists sont donc accusés de relativisme moral par ceux qui tendent vers un absolu qui refuse implacablement toute intrusion de la faiblesse humaine dans un champ donné. Et ce qui suit pourrait avoir valeur de manifeste : « But to us pragmatists moral struggle is continuous with the struggle for existence, and no sharp break divides the unjust from the imprudent, the evil from the inexpedient. What matters for pragmatists is devising ways of diminishing human suffering and increasing human equality, increasing the ability of all human children to start life with an equal chance of happiness. This goal is not written in the stars, and is no more an expression of what Kant called ‘pure practical reason’ than it is of the Will of God. It is a goal worth dying for, but it does not require backup from supernatural forces. » Ce manifeste ne refuse pas ce qui a été, il ne fait pas table rase du passé, en aucun cas. Les Pramatists savent apprendre de ceux qu’ils combattent, retenir d’eux ce qui leur convient et les aide. Ils savent qu’Emmanuel Kant, leur « bête noire », a su lui aussi secouer certaines habitudes sociales. Ils savent que la doctrine chrétienne s’accorde sur des points essentiels avec John Stuart Mill et Emmanuel Kant qui ont exprimé en des termes non religieux ce qu’elle exprime.

Mais il y a d’autres principes moraux basés eux aussi sur des « firm moral principles » qui devraient être appelés « prejudices » plutôt que « insights ». Autrement dit, il faut s’entendre sur la rationalité des principes moraux. Après avoir évoqué les crimes d’honneur et le traitement réservé aux homosexuels dans certains pays, Robert Rorty conclut : « But it is not clear that failure to mention particular groups of people is a mark of rationality. » Ne serait-il pas préférable dans tous les cas de ne pas mettre systématiquement en avant le « universal, rational principle » mais de dire plutôt : « Well, it seemed like the best thing to do at the time, all things considered » ? Faut-il que j’invoque à tout propos, pour défendre mes principes et mes actions, le « universal-sounding principle » ? Et Robert Rorty poursuit : « As we pragmatists see it, the idea that there must be such a legitimating principle lurking behind every right action amounts to the idea that there is something like a universal, super-national court of law before which we stand. »

Il ne s’agit pas de mettre Kant au placard et de l’y enfermer à double tour, le Pragmatist peut s’arranger avec lui sur certains points ; mais, une fois encore, l’image kantienne des êtres humains ne peut coïncider avec l’histoire et la biologie. « Both teach us that the development of societies ruled by laws rather than men was a slow, late, fragile, contingent, evolutionary achievement. »

John Dewey juge que Hegel a raison contre Kant lorsque Hegel insiste sur le fait que les principes moraux universels ne sont utiles que lorsqu’ils procèdent du développement historique d’une société particulière, une société dont les institutions donnent un contenu à des principes qui sans elles ne seraient que des coquilles vides. Récemment, Michael Walzer est venu appuyer Hegel et John Dewey. Dans son ouvrage « Thick and Thin », il a déclaré que nous ne devrions pas envisager les coutumes et les institutions d’une société donnée comme des accrétions accidentelles autour d’un centre constitué d’une « universal moral rationaliy, the transcultural moral law », que nous devrions au contraire envisager l’essentiel des coutumes et des institutions comme préalables, « and as what commands moral allegiance. » Et il poursuit : « The thin morality which can be abstracted out of the various thick moralities is not made up of the commandments of a universally shared human faculty called ‘reason’. Such thin resemblances between these thick moralities as may exist are contingent, as contingent as the resemblances between the adaptive organs of diverse biological species. »

Ce que nos critiques désignent par « relativism », nous préférons le désigner par « antifoundationalism » ou « antidualism » déclare Richard Rorty. La controverse entre ceux qui préfèrent la perspective biologiste (Darwin), « a lucky accident », et ceux qui préfèrent celle que désignent Platon et Kant, « an immanent theology », pose des questions si radicales qu’il n’est pas possible de rester neutre.

Je souhaite que cette brève présentation donne envie de lire à ceux qui ne l’ont pas lu l’intégralité de « Philosophy and Social Hope » ainsi que d’autres ouvrages écrits par ceux qui se présentent comme des Americain pragmatists, à commencer par John Dewey auquel Richard Rorty se dit particulièrement attaché.

Olivier Ypsilantis     

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En lisant « Philosophy and Social Hope » du philosophe américain Richard Rorty – 1/2

 

“We pragmatists see the charge of relativism as simply the charge that we see luck where our critics insist of seeing destiny (…) The controversy between those who see both our species and our society as a lucky accident and those who find an immanent teleology in both, is too radical to permit of being judged from some neutral standpoint”, Richard Rorty. 

 

Il y a peu, j’ai dégoté chez un bouquiniste de Lisbonne un livre au titre séduisant : « Philosophy and Social Hope » de l’Américain Richard McKay Rorty (1931-2007), plus connu comme Richard Rorty, un livre où sont réunis vingt essais, articles et conférences organisés en cinq parties, soit : I – Autobiographical. II – Hope in Place of Knowledge: A Version of Pragmatism. III – Some Applications of Pragmatism. IV – Politics. V – Contemporary America.

Sa préface à cet ensemble s’ouvre sur ces mots : « Most of what I have written in the last decade consists of attempts to tie in my social hopes (…) with my antagonism towards Platonism ». Le ton est donné ; l’ennemi, le platonisme… « These attempts have been encouraged by the thought that the same hopes, and the same antagonism, lay behind many of the writings of my principal philosophical hero, John Dewey ». Mais Richard Rorty nous avertit aussitôt : le Platonism, dans le sens qu’il accorde en l’occurrence à ce mot, ne rend pas compte de la très complexe, très dense et très mobile pensée de Platon. Le platonisme représente une terrible réduction de la pensée de Platon, un appauvrissement que John Dewey désigne comme « a brood and nest of dualisms », des dualités qui dominent l’histoire de la philosophie occidentale et, ajouterais-je, du christianisme, religion dominante en Occident. John Dewey et Richard Rorty jugent que ces dualités (« these traditional distinctions ») sont devenues un obstacle à nos espoirs politiques et sociaux. Bref, Richard Rorty propose sa version du pragmatisme.

 

Richard Rorty (1931-2007)

 

Les matériaux à partir desquels Richard Rorty a élaboré « Philosophical and Social Hope » se retrouvent dans « Philosophical Papers », une somme en trois volumes, soit : « Objectivity, Relativism and Truth », « Essays on Heidegger and Others », « Truth and Progress », trois volumes constitués eux aussi à partir d’articles destinés à des journaux et revues philosophiques et de conférences destinées pour l’essentiel à des professeurs de philosophie. Le présent ouvrage, « Philosophical and Social Hope », a été conçu suivant le même modèle sauf qu’il s’adresse à un public plus large, a wider audience. De fait, la structure de ce livre m’a d’emblée séduit puis son contenu.

Dans la Partie I de « Philosophical and Social Hope », Richard Rorty explique son parcours de Platon à John Dewey. Dans la Partie II, il propose ses interprétations – my ways of rephrasing them – des thèmes étudiés par William James et John Dewey. Il écrit : « … my conviction that James’s and Dewey’s main accomplishments were negative, in that they explain how to slough off a lot of intellectual baggage which we inherited from the Platonic tradition » et nous invite à nous éloigner de cette dichotomie élaborée par Platon et Aristote : « I want to demote the quest for knowledge from the status of end-in-itself to that of one more means towards greater human happiness ». Bref, selon Richard Rorty, William James et John Dewey sont ceux qui ont donné les conseils les plus avisés pour nous aider à nous débarrasser des antiques dualismes et œuvrer pour une société meilleure. Dans la Partie III, Richard Rorty développe une approche pragmatique de certaines questions (un mot qui revient volontiers sous sa plume) « into various neighbouring areas of culture ». La Partie IV nous invite, même s’il juge que nos chances de donner forme à une utopie démocratique sont faibles, à nous dévouer à cette cause car il n’y a pas de meilleur projet. La Partie V ancre les considérations exposées dans la Partie IV dans la situation sociopolitique des États-Unis avant la parution de son livre, « Achieving Our Country », en 1998. Enfin, dans l’introduction, « Relativism: Finding abd Making » (1996), Richard Rorty s’emploie à démontrer que l’étiquette qu’on lui colle si volontiers, soit celle de « postmodernist relativist », ne lui est pas appropriée. Dans la postface, « Pragmatism, Pluralism and Postmodernism » (1998), il juge que les mots « relativism » et « postmodernism » sont imprécis et que de ce fait ils devraient être exclus du lexique philosophique. Il cite Martin Heidegger et Jacques Derrida, ainsi que William James et John Dewey, et juge que le mot « relativism » leur est inapproprié, et il ajoute : « Serious discussion of any of these four philosophers is only possible if one does not assume that lack of an appearance/reality distinction entails that every action or belief is as good as every other ». Richard Rorty nous suggère que le relativisme est un épouvantail (bugbear) et que la vraie question est de savoir si les dualismes hérités du Platonisme aident ou contrarient notre sens de la solidarité entre hommes. Selon John Dewey, nous éloigner de ces dualismes ne pourrait que nous aider à nous rapprocher les uns des autres en nous faisant comprendre que notre humanité toute entière s’inscrit dans la confiance, la coopération sociale et l’espoir social – voir le titre du livre en question : « Philosophy and Social Hope ».

 

John Dewey (1859-1952)

 

Le terme « relativist » a été appliqué, et pour ne citer qu’eux, à Friedrich Nietzsche, William James et Thomas Kuhn et pour des raisons diverses. D’une manière plus générale, les philosophes sont qualifiés de « relativists » lorsqu’ils n’acceptent pas la distinction établie par les Grecs entre ce que les choses sont en elles-mêmes et les relations qu’elles entretiennent entre elles, en particulier avec les besoins et les intérêts de l’homme. Richard Rorty est de ces philosophes qui ne peuvent se résoudre à accepter cette distinction ; de ce fait, il renonce au projet de débusquer quelque chose de stable afin de mieux appréhender « the transitory products of our transitory needs and interests ». Exit Platon mais aussi Kant (voir la distinction kantienne entre impératifs hypothétiques et impératifs de la moralité). Un tel refus conduit à la tradition post-nietzschéenne dans la philosophie européenne et à celle de la philosophie pragmatique américaine. Parmi les représentants de cette dernière, John Dewey auquel Richard Rorty ne cesse de revenir « and of whom I should most like to think of myself as a disciple. »

John Dewey est l’un des fondateurs de l’American pragmatism. Il a passé soixante ans à tenter de nous dépêtrer de Platon et de Kant. C’est pourquoi on lui a collé l’étiquette de « relativist » (qui sous-entend « irrationalist » et « enemies of reason and common sense ») comme on l’a collée à Richard Rorty qui la juge inappropriée dans les deux cas : « Pragmatism » n’est pas « relativism ». Les philosophes pragmatiques se définissent généralement en termes négatifs : anti-Platonists, antimetaphysicians, antifoundationalists. Bref, cette étiquette et tout ce qu’elle suppose rendent difficile le dialogue avec les opposants à cette école américaine, soit les « defenders of common sense, or of reason ». Mais la déclaration « Truth is correspondence to the intrinsic nature of reality » doit-elle être comprise comme relevant du « common sense » ou bien comme une vieillerie issue du jargon platonicien ?

Lorsque le défenseur du « common sense » (le Platonist ou le Kantian) est las de qualifier son opposant de « relativist », il le qualifie de « subjectivist » ou de « social constructionist ». Mais qu’importe ! Ce qui importe c’est que moi, Richard Rorty et tous ceux qui sont accusés de la sorte nous cessions de faire usage de distinctions dans le genre finding/making, discovery/invention, objective/subjective et que nous repoussions ce lexique par lequel le Platonisme et les métaphysiques qui s’y rattachent nous captivent. La philosophie occidentale n’est que notes de bas de page (footnotes) du système élaboré par Platon aussi longtemps qu’elle ne l’affronte pas et ne cherche pas à résoudre au moins quelques-unes des distinctions concoctées par ce philosophe. Ainsi la distinction the found/the made n’est-elle qu’une version de la distinction the absolute/the relative – soit « a full presence beyond the reach of play ». L’anti-Platonist ne peut accepter d’être traité de « relativist » parce qu’il remet en question le lexique (et les concepts qui le structurent) hérité de Platon et d’Aristote.

Les Pragmatists sont volontiers qualifiés d’irrationalists mais, ajoute Robert Rorty, ils sont capables d’argumenter ; simplement, ils refusent la voie désignée par Platon. Anti-dualists serait une juste manière de qualifier les Pragmatists. Il ne s’agit pas pour eux de refuser les « oppositions binaires » (voir Jacques Derrida) mais, très spécifiquement, les Platonic distinctions toujours si vivaces dans le monde occidental et plus. La tradition philosophique que défend Richard Rorty, cette tradition qui remet en doute la distinction sujet/objet des kantiens et des hégéliens, comprend deux grands courants : la philosophie post-nietzschéenne européenne et la philosophie post-darwinienne américaine. Appartiennent à ce premier courant : Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre, Hans-Georg Gadamer, Jacques Derrida, Michel Foucault ; et à ce second courant : William James, John Dewey, Thomas Kuhn, Willard Van Orman Quine, Hilary Putman, Donald Davidson.

Cette tradition dans son ensemble a remis en question les distinctions cartésiennes (que Kant et Hegel recyclent dans leur problématique) ainsi que les distinctions venues de la Grèce et qui servent de cadre à la pensée de Descartes. Bref, tous les grands noms de ces deux traditions sont unis dans une même volonté de remettre en question les distinctions léguées par les Grecs et généralement tellement ancrées dans les mentalités occidentales qu’elles semblent naturelles, objectives, comme allant de soi… Je n’insisterai pas sur ce qui différencie ces deux traditions qui ont un ennemi commun. Simplement : la tradition américaine a le mérite d’avoir exprimé qu’il était bien malaisé d’envisager l’autonomie de la philosophie quand le lexique qui la nourrit est remis en question. Lorsque les dualismes du platonisme sont questionnés, la distinction entre la philosophie et les autres disciplines culturelles tend à s’effacer. Les philosophes américains sont par ailleurs moins assertifs que leurs collègues européens dont la terminologie cherche à en imposer – voir par exemple « ontologie phénoménologique ». Lorsque Willard Van Orman Quine, Hilary Putman ou Donald Davidson sont qualifiés de « analytic philosophers », aucun d’entre eux ne s’envisagent comme pratiquant une méthode appelée « conceptual analysis » ou une autre méthode. Ces philosophes américains ne souffrent pas de methodolatry. Ils ne placent pas la philosophie sous globe et sur un piédestal. « None of them believes that philosophers think, or should think, in ways dramatically different from the ways in which physicists and politicians think. They should all agree with Thomas Kuhn that science, like politics, is problem-solving. So they would be content to describe themselves as solving philosophical problems. But the main problem which they want to solve is the origin of the problems which the philosophical problem has bequeathed to us: why, they ask, are the standard, textbook problems of philosophy both so intriguing and barren? Why are philosophers, now as in Cicero’s day, still arguing inconclusively, tramping round and round the same dialectical circles, never convincing each other but still able to attract students? » Le problème est posé, sans chichi, à l’américaine, ce qui est rafraîchissant pour certains (dont je suis) mais qui fera l’effet d’une douche froide pour d’autres.

Olivier Ypsilantis

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En relisant « Sur Israël » de Friedrich Dürrenmatt – 4/4

 

« En créant par contre cette Église que le judaïsme était de par sa nature incapable de créer, le christianisme devait se séparer toujours plus radicalement de ce dernier. Plus il s’acharne à vouloir définir et rationaliser la foi, et plus il s’éloigne de son origine, jusqu’au moment où cette foi devient une dogmatique. Et c’est à partir de cette dogmatique que l’on fera des Juifs le peuple maudit, celui qui refuse le salut et tue le Christ, quand bien même Jésus de Nazareth a subi le supplice que Rome réservait aux rebelles », Friedrich Dürrenmatt.  

 

Si l’islam, cette rusticité, a su convertir en culture ses conquêtes c’est parce qu’il trouvé des civilisations formidablement antérieures et supérieures au monde arabe, un monde alors des plus frustres et berceau de l’islam qui a activé la richesse de ses conquêtes par le vecteur de la foi, une foi simple pouvant être perçue par le premier venu.

J’ai rencontré sur un blog un individu assez férocement antisioniste, soit un individu plutôt courant, qui s’offusquait qu’Israël ait déclenché une guerre préventive au début de la guerre des Six Jours. Comme ils sont nombreux ces individus qui ne cessent de vitupérer Israël sans rien en connaître, sans jamais y avoir mis les pieds, des individus guidés par divers préjugés susceptibles d’exprimer leurs frustrations et leurs dépits, aussi divers que variés, et qui vont de l’éjaculation précoce à la chute les bourses ! Israël a bon dos comme le Juif avait bon dos. On s’y prélasse, on y flemmarde, on y pérore.

La guerre des Six Jours… Cet individu a oublié tout ce qui a précédé ce conflit lorsqu’il déclare qu’Israël n’aurait pas dû prendre au sérieux les intentions des Arabes, de gentils garçons après tout. Mais peut-être n’en a-t-il rien étudié, se contentant d’absorber ce qui confortait ses préjugés. Il ne sait pas et ne veut pas savoir que la guerre entre Israël et ses ennemis, c’est la guerre entre l’existentiel et l’idéologique, la guerre déclarée par l’idéologique (ce qui devrait être) à l’existentiel (ce qui est). « Face aux Juifs le monde n’a pas changé ; ce qui a changé, c’est seulement l’argument qu’on leur oppose ». De l’antijudaïsme à l’antisémitisme à l’antisionisme… Dans la dénonciation d’Israël, le religieux et le politique mêlent leurs eaux et des Chrétiens peuvent à cette occasion se retrouver en compagnie de marxistes ou de Musulmans pour ne citer qu’eux.

 

Friedrich Dürrenmatt (1921-1990)

 

Il faut opposer peuple et race. L’origine du mot peuple est spirituelle. Les Juifs s’envisagent comme le peuple de Dieu en vertu de l’Alliance ; c’est un contrat collectif par lequel chaque individu se voit diversement engagé. Mais la notion de peuple a été diversement salopée, notamment par les nazis, ces grands trafiquants (parmi d’autres) du langage. Ils ont fait du peuple une race : peuple juif = race juive, comme peuple allemand = race allemande, deux aires strictement définies et destinées à se combattre à mort. Les nazis ont mystifié la notion de peuple afin qu’elle devienne un concept capable de séduire et d’engager le combat non pas contre le prolétariat international, concept plutôt intellectuel, mais contre le judéo-bolchevisme mondial qui englobe le peuple juif dans son intégralité. Le judéo-bolchévisme international c’est LE JUIF, n’importe quel Juif.

La notion originelle de peuple était sans importance pour Hitler comme pour tout nazi. C’était race (ou peuple) contre race (ou peuple). Il est vrai qu’un « Aryen » qui refusait le nazisme s’excluait du « peuple allemand » étant entendu que pour lui appartenir vraiment il fallait non seulement ne pas être juif mais accepter l’idéologie nazie. Le Juif quant à lui, y compris celui qui ne professait pas le judaïsme (et ils étaient nombreux, en Allemagne surtout), était irrémédiablement marqué pour la mort car de race juive. Deux exemples parmi tant d’autres, l’un individuel et l’autre collectif : Edith Stein la convertie, une Carmélite, est gazée à Auschwitz car de race juive ; et les hésitations nazies quant aux Caraïtes et aux Krimchak méritent qu’on s’y arrête. Ci-joint, un article d’Emanuela Trevisan Semi intitulé « L’oscillation ethnique : le cas des Caraïtes pendant la Seconde Guerre mondiale » où il est également question des Krimchak :

https://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1989_num_206_4_2526

Lorsque Friedrich Dürrenmatt écrit ce livre, au milieu des années 1970, l’URSS est encore puissante et elle pousse sa propagande un peu partout notamment en faveur des Arabes, dont les Palestiniens, un point sur lequel l’auteur s’arrête assez longuement et sur lequel je passe, il est bien connu. Étourdi par la complexité de la question palestinienne, Friedrich Dürrenmatt en vient à prôner la Solution à deux États, « avec Jérusalem comme capitale des deux, mais sans être partagée ». Cette solution est devenue aujourd’hui une sorte de mantra qu’ils sont de plus en plus nombreux à réciter, mantra dont on espère faire surgir un deus ex machina. Pour ma part, je la partage avec tellement de réticences que je crois bien ne pas la partager.

Cette solution (qui n’en est probablement pas une, mais une simple fuite en avant) je m’y suis laissé prendre il y a des années ; je la repousse à présent et pour diverses raisons. Une raison esthétique d’abord, ce qui fera sourire. J’aime les cartes géographiques comme les aimait Jean-Christophe Victor ; vous vous souvenez de l’émission « Le dessous des cartes ». Cette poche nommée « Cisjordanie », et que je préfère nommer « Judée-Samarie », est affreuse sur une carte, elle s’enfonce dans le corps d’Israël. Il serait plus esthétique de retracer la frontière en suivant tout simplement le tracé du Jourdain et en retouchant celle qui passe dans la mer Morte afin de mieux la raccorder au sud du pays. Les Palestiniens (ce peuple inventé pour les besoins d’une cause et composé d’Arabes venus pour l’essentiel de divers pays arabes) pourraient être invités à s’installer en Transjordanie, soit à l’Est du Jourdain, dans l’actuelle Jordanie, où ils seraient aidés à mettre en valeur les terres, en partie avec l’assistance technique d’Israël, pays passé maître dans les techniques agricoles à commencer par l’irrigation. La proposition de Benyamin (Benny) Elon du Moledet devrait être prise en considération pour le bien de tous et pas seulement des Juifs d’Israël, plutôt que d’être automatiquement qualifiée de « fasciste », « raciste » et j’en passe, tout un lexique devenu usé jusqu’à la corde après usage prolongé et, surtout, inconsidéré. Quant à Jérusalem, elle doit être la capitale réunifiée d’Israël et rien que d’Israël et pour de nombreuses raisons dont une domine : les Juifs ont été si nombreux à prier pour le retour à Jérusalem au cours de tant de siècles que cet espoir unique dans l’histoire par sa persistance doit enfin être satisfait. Par ailleurs, pour qui étudie l’histoire, Jérusalem n’est devenue importante voir primordiale pour les Arabes que parce que les Juifs y sont revenus en maîtres. Que des dhimmis, que des représentants d’une religion que l’islam est venu parfaire (?!) se réapproprient leur histoire et s’y présentent en souverains ne peut que tournebouler les mécanismes mentaux d’un très grand nombre de Musulmans, à commencer par les Arabes auxquels les Juifs ont par ailleurs infligé plusieurs défaites. Les sympathies plus ou moins discrètes de certaines autorités chrétiennes envers les Palestiniens suivent le même cadre mental, en atténué. Le christianisme n’est-il pas lui aussi venu parfaire (?!) le judaïsme ; alors, que signifie cette réappropriation se demande-t-il ? Le Palestinien sert trop souvent à colmater une inquiétude musulmane mais aussi chrétienne (et post-chrétienne) envers le judaïsme. Celui qui était humilié se relève de toute sa stature et tape à la porte de ceux qui se croyaient définitivement les maîtres, simplement pour leur signaler qu’il s’est relevé et qu’il leur faudra dorénavant en tenir compte.

Chez les Chrétiens et post-Chrétiens d’Europe, les arrêts sur images, les gros plans et les copier-coller que nous servent les médias de masse, et qui systématiquement montrent le Juif d’Israël comme le Méchant, permettent d’alléger une mauvaise conscience plus ou moins diffuse à l’égard des juifs, car l’aire de la Shoah a bien été l’Europe. En fait, les médias de masse répondent à un désir latent d’un très large public européen que ces « informations » réconfortent car elles permettent d’apaiser à bon compte une relative mauvaise conscience. Loin de moi l’idée de donner systématiquement raison à Israël, et d’abord parce que ce serait contreproductif, mais observez combien l’opinion publique, cette chose qui est partout et qu’on ne trouve nulle part, cette chose généralement avachie à laquelle on peut faire dire tout et son contraire, observez combien au seul nom « Israël » cette chose relativement informe retrouve des formes, sort de son engourdissement et se met à vociférer.

La guerre israélo-arabe de 1948-1949 a été provoquée par refus arabe du plan de partage de la Palestine – plan approuvé le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale de l’ONU, par le vote de la résolution 181. Ce plan de partage qui suivait grosso modo les implantations juives consistait pour les Juifs en trois lambeaux de territoires à peine raccordés les uns aux autres. Les Juifs d’Israël l’ont pourtant accepté non sans enthousiasme et dans leur immense majorité. Ils durent sans tarder affronter les armées arabes ; et à l’issue de cette guerre, les territoires sous contrôle juif se trouvèrent sensiblement élargis, dessinant la carte d’Israël jusqu’à la guerre des Six Jours, en 1967 – voir la Ligne verte, une ligne d’armistice. La Bande de Gaza fut annexée par l’Égypte et la Cisjordanie par la Jordanie. Après la guerre des Six Jours, Israël se retrouve avec le contrôle de la Péninsule du Sinaï, de la Bande de Gaza, de la Cisjordanie et du Plateau du Golan. Le gros morceau est gracieusement rétrocédé à l’Égypte, je dis bien : gracieusement – en 1975, peu après la guerre du Kippour. Le Plateau du Golan pose quant à lui un problème existentiel à Israël, ce dont Friedrich Dürrenmatt a pris note au cours d’un voyage sur ces hauteurs. La Bande de Gaza et la Cisjordanie posent d’autres problèmes. L’évacuation de la Bande de Gaza par Israël en 2005 n’a rien arrangé : Israël est sans cesse pris à partie par les groupes terroristes qui y font la loi et par les médias de masse qui s’adonnent non pas à l’information mais à de la propagande.

Il y a quelque temps, un article de Léon Rozenbaum m’a retenu ; il s’intitule « Les manœuvres des post-modernes en Israël », une analyse que je partage sans retenue et que je vais citer assez longuement. Mais je précise d’abord que lorsque l’auteur évoque « cette propension à abandonner le cœur de la patrie juive », il s’en prend aux « Israéliens dit “laïques” qui s’éloignent autant de la Tradition juive que de l’Idée nationale et que l’on a coutume de qualifier abusivement de “gauche” israélienne puisque leur programme politique est loin des préoccupations sociales réelles ». Léon Rozenbaum : « En réalité, c’est leur propension à abandonner le cœur de la patrie juive, la Judée et la Samarie libérées en 1967 au terme d’une tentative avouée d’éradication d’Israël par les armées arabes coalisées, qui assure leur soutien financier massif par l’Union Européenne et des forces occultes dont certaines Églises qui n’ont pas encore accepté le retour d’Israël sur la scène mondiale et recherchent son affaiblissement par tous les moyens. D’autres Chrétiens, par contre, s’identifient de plus en plus à Israël et au combat matériel et spirituel que ce peuple doit mener. Or, il est devenu évident pour toute personne de bonne foi que la renonciation par Israël à la souveraineté sur ces territoires disputés, mais juridiquement revenant légalement à Israël en termes de Droit International Public, signifierait un tel risque sécuritaire, par la présence immédiate d’une ou plusieurs armées ennemies à faible distance des centres urbains juifs, que la survie même d’Israël serait compromise à court ou moyen terme par un défaut criant de profondeur stratégique. Dans ces conditions, les droits politiques des ressortissants arabes de Judée-Samarie, dans leur immense majorité des immigrants illégaux des pays voisins postérieurs à 1920, ne pourront s’exercer que dans l’État arabe palestinien occupant les 3/5 de la Palestine du mandat britannique, le Royaume de Jordanie, dans le cadre d’un arrangement excluant un déplacement forcé. »

Alors que j’allais poster ce texte, je suis retourné sur le blog d’Arnold Lagémi. Son dernier article (publié le 14 novembre 2018) est intitulé : « Lutte contre l’antisémitisme : la prévention négligée doit trouver la marque d’excellence ! » Il s’ouvre sur ces mots ; je les rapporte tels quels tant ils me confirment dans ce que je pressens depuis longtemps, un substrat trop ignoré : « Réduire l’antisémitisme à une déviance de l’extrême droite ou de la gauche radicale serait dresser un réquisitoire hâtif pour les uns et conférer une innocence hors de propos pour les autres. La « haine du Juif » telle qu’elle s’opère aujourd’hui engage un processus dévastateur qui commencera dès la diffusion de la Nouvelle Alliance. L’adversaire est ainsi désigné et seule la référence à l’histoire permet d’en esquisser les contours et d’en atténuer les effets. De plus, l’effet pernicieux résistera difficilement à l’explication historique qui rejoindra la dimension thérapeutique que la référence ainsi établie ne manquera pas de susciter. L’antisémitisme est une pathologie de nature conquérante qui s’inscrit au passif de la culture occidentale dans tous ses attendus. Même dans ses expressions agnostiques elle se veut la réponse chrétienne au rejet de Jésus par Israël. Au-delà de la connotation religieuse l’antisémitisme est la réponse appropriée de l’Occident à l’exemple séditieux dont témoigne le refus d’Israël. Dès le Golgotha est mis en œuvre le processus d’extermination de la Nation Juive. L’antisémitisme est fondamentalement d’essence théologique ». Oui, l’antisémitisme est fondamentalement d’essence théologique. Mais la théologie étant devenue une science délaissée voire méprisée, on ne saisit que bien partiellement l’origine profonde de l’antisémitisme qui au cours des siècles a pris des formes aussi diverses que variées qui ne laissent pas nécessairement paraître cette origine.

Olivier Ypsilantis 

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En relisant « Sur Israël » de Friedrich Dürrenmatt – 3/4

 

« Les conflits d’ordre religieux ont quelque chose d’insoluble. Ils ne deviennent que plus redoutables lorsqu’ils opposent une religion triomphante à une religion humiliée », Friedrich Dürrenmatt.

 

L’antijudaïsme et l’antisémitisme n’osent généralement plus se dirent aussi ouvertement, en Europe tout au moins ; aussi se sont-ils reportés vers l’État d’Israël et se sont faits antisionisme à des degrés divers. Force est de constater qu’Israël est le pays avec lequel on en prend aujourd’hui le plus à son aise, comme on en prenait à son aise avec les Juifs. Les Juifs « expliquaient » les malheurs du monde comme Israël les « explique » à présent. Des ignares bavards, des indécents, dénoncent ce pays à partir de présupposés livrés et entretenus par les médias de masse. Ainsi peut-on observer dans toutes les professions et catégories socio-professionnelles (PCS), sans oublier les chômeurs, une compassion diversement affirmée pour les Palestiniens, une compassion à laquelle aucun autre groupe humain n’a droit, une compassion bien étrange dans la mesure où ceux qui l’éprouvent se foutent à peu près de tout ce qui ne touche pas à leurs intérêts immédiats : coût de la vie, résultats de leurs analyses médicales et j’en passe. Étrange vraiment.

Le judaïsme n’a plus aucune raison d’être aux yeux d’un Chrétien qui se prend au sérieux nous dit Friedrich Dürrenmatt. Cette remarque peut se décliner de diverses manières, par exemple de la manière suivante : le judaïsme n’a plus aucune raison d’être aux yeux d’un marxiste qui se prend au sérieux ; et le propre d’un marxiste, ce membre d’une secte socialiste, est de se prendre au sérieux. Les marxistes tendance Groucho ont toujours été très peu nombreux et lorsqu’il est question d’Israël et des Palestiniens tous sans exception désertent cette sympathique tendance.

 

Friedrich Dürrenmatt (1921-1990)

 

Karl Marx est issu de lignées de rabbins, du côté de la mère et du père. Il est l’antithèse de saint Paul qui a postulé la divinité d’un homme. Karl Marx transpose le judaïsme dans le domaine de l’économie et du social. Son matérialisme dialectique est l’ultime émanation du judaïsme, comme le sont le christianisme et l’islam. Ni le christianisme, ni l’islam, ni le marxisme n’auront été bienveillants envers le judaïsme. A ce propos, je conseille la lecture de l’étude de Francis Kaplan, « Marx antisémite ? », un livre qui enrichit considérablement une question que tout lecteur se pose après lecture de « Sur la question juive » (Zur Judenfrage), paru en 1843. Francis Kaplan passe au peigne fin cet écrit de Karl Marx, réponse à Bruno Bauer, « La question juive » (Die Judenfrage) ; il a par ailleurs réuni tous les propos de Karl Marx sur les Juifs épars dans ses écrits (y compris la correspondance) et analysé certains aspects de sa biographie, comme la conversion du père au protestantisme et son mariage avec Jenny von Westphalen.

Karl Marx, grand observateur de son temps, est à l’origine, et bien malgré lui, d’un formidable dogmatisme qui comme le christianisme (via saint Paul) visa la conquête du monde. Métaphysique du Parti, métaphysique de l’Église ; l’un et l’autre se considèrent à un moment de leur histoire comme l’instrument légitime du principe (intrinsèque) qui conduit la société vers sa forme idéale, la société sans classe et sans État pour l’un, le baptême et la conversion pour l’autre ; dans les deux cas, l’émergence d’un homme envisagé comme nouveau.

Mais Friedrich Dürrenmatt se reprend ; ne serait-il pas (et moi avec lui) en train de dire que tout est de la faute des Juifs : le christianisme, l’islam et le socialisme ? Ce faisant, ne favoriserions-nous pas l’antisémitisme ? Aucune pensée n’est innocente, ce que j’écris n’est pas innocent – n’est pas sans conséquences. Les Juifs – et ils ne sont pas les seuls – ont mis en branle de grandes choses qui ne peuvent avoir été sans conséquences car, à ce que je sache, ils n’ont pas occupé leur très longue histoire à jouer au Monopoly ou aux petits chevaux. Quand on met en branle de grandes choses, les conséquences sont imprévisibles. « Les Juifs eux-mêmes sont soumis à cette loi, ils y échappent moins que quiconque, eux qui, dans l’histoire, n’ont cessé de penser parce qu’à l’inverse des Chrétiens de certaines époques, il a toujours été plus dangereux pour eux de ne pas penser que de penser ». Et penser revient aussi à activer tantôt explicitement tantôt implicitement un mouvement général. Les Musulmans eux aussi ont eu (et ont trop souvent encore) plus intérêt à ne pas penser qu’à penser…

Les nazis ont osé évoquer une race juive, ils ont concocté une soupe infâme dans un chaudron du diable. Déclarer qu’il y a une race juive, c’est aussi vouloir porter un coup fatal à la notion de peuple, si immensément différente de celle de race. Mais ce coup, les nazis l’ont amplifié en trafiquant jusqu’à la notion de peuple, comme nous le verrons dans le prochain article. En attendant, j’imagine Alfred Rosenberg, le plus important théoricien nazi, prenant un autobus à la Tel Aviv Central Bus Station ou à la Jerusalem Central Bus Station, entre Juifs éthiopiens et Juifs indiens, par exemple, ce qui lui donnerait l’occasion de réviser ses leçons et d’envisager toute la différence entre peuple et race, juif en l’occurrence. Parenthèse : c’est aussi pourquoi l’antisémitisme ne doit en aucun cas être confondu avec le simple racisme, contrairement à ce que de petits propagandistes – idiots utiles probablement – s’efforcent de nous faire accroire. Je ne prétends pas que l’antisémitisme soit pire que le simple racisme, il en diffère et il faut en prendre note.

Sur un blog, un intervenant assez stupidement antisioniste et qui ne cessait de se prendre les pieds dans le tapis à force de vouloir cacher ce qu’il était, soit un antisémite, cet intervenant donc m’a pris à partie en me disant que mon sionisme était d’autant plus suspect que je n’étais pas juif. Cette remarque a fini par m’intriguer. Il arrive que la bêtise incite à la réflexion. J’ai alors pensé que des Chrétiens (ledit intervenant n’avait probablement pas ce qui suit en tête), et je pense en particulier aux sionistes chrétiens (voir le christianisme évangélique), ne défendent Israël que pour mieux préparer le retour de Jésus-Christ. J’éprouve une grande méfiance envers ces amis d’Israël et ne manque pas une occasion pour me démarquer de leur profonde ambiguïté. Ils se disent amis d’Israël, ce qui est appréciable : Israël n’a pas tant d’amis. Mais ces sionistes d’un genre particulier, nombreux et puissants, notamment aux États-Unis, me font penser à un hôte qui ouvrirait les bras à ses invités, les servirait copieusement avant de leur présenter, toujours avec le sourire, la… facture.

« Tout débat idéologique non existentiel est dénué de sens : le seul qui ait un sens est un débat existentiel. » De ce point de vue, le débat idéologique en Israël ne peut être qu’existentiel et tout indique qu’il le restera ; les ennemis d’Israël sont si nombreux, et pas seulement chez les Arabo-musulmans et les Musulmans. L’Europe qui a en partie infecté le monde arabe et musulman avec ses théories antisémites se voit en retour infectée par ce monde. C’est un va-et-vient véritablement infernal. Les responsables politiques européens se montrent volontiers critiques envers Israël, ce qui ne demande aucun courage ; Israël a bon dos comme le Juif a bon dos – the convenient scapegoat. On se prélasse sur le dos d’Israël comme on se prélasse sur le dos des Juifs, ce qui évite d’avoir à penser, à se casser la nénette. Israël « explique » (presque) tous les malheurs du monde, c’est pourquoi ils sont si nombreux à se présenter comme les défenseurs de ceux qu’on a pris l’habitude de nommer « les Palestiniens ». Les responsables politiques savent (et peu importe leur couleur politique) qu’un tel positionnement ne peut qu’être favorable à leur carrière, autrement plus favorable qu’un positionnement sioniste, le sionisme étant plus ou moins associé par les masses, et pas nécessairement laborieuses, à un fascisme, aux tueurs d’enfants voire aux voleurs d’organes. Vous pensez que je force la note pour les besoins de ma cause ? Ouvrez les yeux et débouchez-vous les oreilles !

Pour beaucoup, l’existence d’Israël (mais aussi du peuple juif) est plus qu’un problème politique, c’est un problème névrotique et pas seulement chez les Arabes et, plus généralement, les Musulmans. A force de ne considérer que le politique et/ou le philosophique, nous sommes devenus incapables de considérer le religieux (le socle de toute cette affaire extraordinairement embrouillée) car, en Europe tout au moins, nous avons fait de la religion une affaire strictement personnelle (et je pourrais en revenir aux Lumières), ce qui me convient mais a entre autres effets de placer un angle mort devant notre regard. Dans « Les religions meurtrières », Elie Barnavi écrit : « En fait, la religion est l’angle mort de votre regard d’Occidental », ce qui permet à certains d’avancer leurs pions à notre insu – et j’ai nommé l’islam où le politique et le religieux sont inextricablement mêlés, pire, s’imbibent mutuellement.

L’État d’Israël – l’État juif – réalise quelque chose de nouveau au Moyen-Orient, au cœur du monde arabo-musulman, au cœur de l’islam historique. Israël oppose à ce monde le doute créateur ; à son espoir il oppose son expérience ; à sa résignation il oppose son activité, et d’une manière exemplaire. Les Juifs sont revenus dans leur pays occupé par l’islam, une secte juive dont le « génie » est d’avoir simplifié, et terriblement, le judaïsme de manière à en faire non plus un instrument de réflexion inépuisable mais un simple instrument de propagande et de conquête, un instrument d’autant plus solide qu’il est rustique.

Il ne faut pas comparer Jésus à Mahomet mais à saint Paul. L’histoire n’a (presque) rien retenu de Jésus, un Juif crucifié comme tant d’autres Juifs et qui a dû se représenter le Royaume comme un royaume juif idéal. C’est saint Paul qui a largué les amarres et s’est éloigné du judaïsme. Lorsqu’ils se disent peuple de Dieu, les Juifs considèrent simplement leurs relations avec Dieu comme une affaire personnelle, une alliance conclue librement et en aucun cas par la force. Saint Paul, en fin dialecticien, saisit l’occasion et se rue dans la faille ; il étend le pacte entre Dieu et son peuple à l’humanité sans rien en oublier. Relisez l’épître aux Galates que j’ai placé en fin de « En relisant “Sur Israël” de Friedrich Dürrenmatt – ¼ ». Il l’étend de la sorte tout en maintenant le caractère personnel des rapports réciproques entre l’homme (en tant qu’individu) et Dieu, modifiant ainsi les perspectives de la liberté et, enfin, il renverse la Loi, socle de l’Alliance originelle entre Dieu et son peuple. L’homme Jésus n’intéresse alors plus saint Paul ; il n’est plus que la mue dont sort le Christ, le Ressuscité de sa vision. Dieu se laisse crucifier et, ainsi, se manifeste la liberté de l’homme – paradoxe du christianisme. « Pour l’amour de leur liberté, Dieu a permis que les hommes fissent mourir Jésus et ce faisant ils ont été rachetés du pire péché qu’ils aient pu commettre ». La dialectique juive est transmuée en dogmatique chrétienne, une dogmatique qui ne va cesser de s’affirmer et de s’affiner dans une prolifération, une dogmatique qui en viendra à désigner les Juifs comme peuple déicide via Judas. L’islam, lui, n’a pas édifié sa puissance à l’aide d’une métaphysique alambiquée génératrice de dogmes et d’une imposante liturgie mais par la simplicité et une certaine rusticité qui le rendent par ailleurs séduisant. Les puissants et les humbles peuvent y trouver leur compte.

« Ce qui réussit à saint Paul grâce à sa dialectique, Mahomet l’obtient par la synthèse, car le christianisme aussi se voit simplifié par lui », note encore Friedrich Dürrenmatt. Mahomet s’engage en effet, et dès le début, dans une vaste entreprise de simplification de la Loi juive. On passe en quelque sorte (et pardonnez-moi mon prosaïsme) du sur-mesure (le judaïsme) au prêt-à-porter (l’islam).  Au christianisme, l’islam emprunte diverses idées – il y fait ses courses comme il les a faites dans le judaïsme ; parmi elles, la résurrection après la mort (qui n’est pas exclusivement chrétienne), le Jugement Dernier, et il aménage le Paradis qui devient une sorte de maison close de luxe où peuvent s’ébattre les pauvres et les riches, les humbles et les puissants pourvu qu’ils aient été de bons musulmans.

Mais Allah va jouer un mauvais tour à Mahomet, ce prophète qui avait su jouer avec les contraires : peur et espoir, fanatisme et tolérance, cruauté et douceur et j’en passe. Mais lisez ce qui suit : « En simplifiant la religion juive, Mahomet a aboli la liberté irrationnelle inhérente au judaïsme du fait de son alliance personnelle avec Dieu, liberté qui nous permet cependant aussi de comprendre dans quel sens précis le christianisme a pu avancer primitivement le postulat métaphysique de la divinité de Jésus. Parce que la distance entre Dieu et l’homme est infinie, le christianisme tente d’introduire un chaînon intermédiaire, le fils de Dieu précisément, afin qu’il maintienne la liberté humaine face à un Dieu qui serait, sinon, trop puissant et redoutable. Dans le judaïsme ce rôle était tenu par le peuple de Dieu, de manière évidemment imparfaite puisqu’un peuple, même élu, ne saurait être innocent, comme l’est un fils de Dieu. Le Musulman, en revanche, reste exposé sans recours aux caprices d’Allah, et cela plus encore que le Juif. »

Olivier Ypsilantis

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En relisant « Sur Israël » de Friedrich Dürrenmatt – 2/4

 

« Le peuple juif en tant que peuple de Dieu est la première notion d’ensemble à laquelle l’individu ait pu se subordonner, c’est la première tentative de réconcilier le général et le particulier », Friedrich Dürrenmatt.

 

Le christianisme abroge donc le judaïsme, tel est tout au moins sa volonté affirmée et réaffirmée avec un formidable entêtement, il abroge le judaïsme et par là même la Loi. L’homme est libéré et, dans un même temps, pris dans un paradoxe et non des moindres : il est libre et asservi, délivré du péché (par la mort de Jésus-Christ qui a donné sa vie pour le pardon de ses péchés)  et pécheur – voir à ce propos la très puissante iconographie encouragée par l’Église, avec Jugement Dernier, Paradis-Enfer-Purgatoire, une scénographie qui se retrouve avec la crucifixion, Jésus-Christ entre Bon larron et Mauvais larron, le Bon larron étant à la droite de Jésus-Christ comme ce dernier sera placé à la droite du Père après être monté aux cieux. En mettant le croyant en contact plus direct avec Dieu, le christianisme place l’homme dans une situation très paradoxale. Le judaïsme évite cet écueil : Dieu n’est pas représenté car non représentable.

Jésus-Christ, Dieu fait homme, ressuscite d’entre les morts. Par sa mort il délivre l’homme du péché avant de regagner les cieux, laissant l’homme à lui-même, l’homme qui attend Son retour, l’inévitable Jugement Dernier et la fin des temps. L’homme attend Son retour, un retour sans cesse ajourné. La métaphysique chrétienne finit par prendre le relai, s’efforce de tromper l’attente et entreprend d’échafauder une formidable architecture, d’élaborer un complexe mécanisme, afin que l’homme las de L’attendre puisse entreprendre de monter pas à pas vers Lui.

 

Friedrich Dürrenmatt (1921-1990)

 

L’Église se substitue à un Dieu qui prend Son temps et provoque l’impatience de l’homme, elle s’y substitue en s’attribuant le pouvoir de remettre à l’homme ses péchés et en Son nom. Les Juifs sont habités par le complexe messianique ainsi qu’ils le disent volontiers et avec le sourire mais ce messianisme est ouvert puisque Dieu ne s’est pas incarné et qu’aucune autorité religieuse centralisée comme l’Église ne le capte. Ce messianisme désincarné est l’un des vecteurs de l’énergie juive qui se manifeste dans tous les domaines. Certes, des messies se sont manifestés dans la très longue histoire juive, le plus célèbre d’entre eux étant à ma connaissance Sabbataï Tsevi, mais il s’agit d’épiphénomènes, d’épisodes tragi-comiques que les Juifs ne tardent pas à oublier – un feu de paille en quelque sorte – et qui par ailleurs n’a jamais touché l’ensemble de leurs communautés.

Ce qui suit blessera probablement certaines sensibilités, mais ce qui doit être dit doit être dit. Je rejoins pleinement Friedrich Dürrenmatt : « Si le christianisme a conquis le pouvoir, c’est qu’il s’est révélé une idéologie merveilleusement adaptée au pouvoir ». Les puissants ont fini par le comprendre car ce fait ne s’est pas imposé d’un coup. Ils ont fini par comprendre le pouvoir qu’ils pouvaient en retirer. Premier de ces puissants, l’Empire romain qui a un moment de son histoire eut grand besoin d’une religion supranationale pour s’imposer et espérer durer. « A moins d’être complètement ramolli, un empereur romain devait avoir quelque peine à se prendre pour un dieu. Être le représentant de Dieu sur terre devait en revanche le flatter ». Dieu pour l’Empereur, le Christ pour le Pape, chute de l’Empire romain, l’histoire de l’Europe en tant que telle commence. Rome n’est plus que ruines (voir les gravures de Giovanni Battista Piranesi) mais le Dieu chrétien devenu international grâce à l’Empire romain (le Dieu trinitaire qui, à l’occasion, fait dire aux Juifs que notre monothéisme pourrait manquer de rigueur) migre, se réorganise et l’histoire se fait parodie métaphysique : Dieu, soit les empires, les nations, etc. Le nazisme lui-même ne repoussait pas Dieu, il l’invoquait à l’occasion, notamment sur les plaques de ceintures de ses soldats, reprenant la vielle devise du royaume de Prusse puis de l’Empire allemand, Gott mit uns, en ayant soin de remplacer au centre de la composition la couronne par le swastika.

J’ai très tôt pressenti que le christianisme était une synthèse (rien d’exceptionnel, dans le domaine de la pensée et des croyances tout est synthèse) ou, plus exactement, un syncrétisme dans lequel entraient pour l’essentiel du judaïsme et de la philosophie grecque, le judaïsme ayant subi lui aussi, bien que dans une moindre mesure et par d’autres voies, l’influence de cette philosophie. J’aurais aimé pouvoir discuter de ces choses avec le Juif fidèle à son héritage, bienveillant et tranchant, qu’était Raphaël Draï, l’un des penseurs juifs contemporains que j’ai le plus de plaisir à écouter, avec lequel j’aurais eu le plus de plaisir à m’entretenir, Raphaël Draï décédé le 17 juillet 2015 à l’âge de soixante-treize ans.

Le christianisme cherche à se dépêtrer de ses parents juifs tout en s’emberlificotant dans de la philosophie grecque, avec notamment les ombres géantes d’Aristote et de Platon. « Mon Dieu ! » ai-je envie de m’écrier.

Le peuple juif achève de se constituer quand il découvre Dieu et se conçoit comme peuple de Dieu. Peu importe les causes que l’on suppose derrière ce fait, un fait en deux temps (probablement simultanés) ; il est primordial dans l’histoire de l’humanité, tant pour les Juifs que pour les non-Juifs ; il reste probablement l’événement le plus considérable de cette histoire. Il vaudra aux Juifs des difficultés qu’aucun autre peuple n’aura à affronter, des difficultés répétées et d’une incomparable longévité. L’Église s’est adoucie – car elle s’est affaiblie –, son credo n’est plus pris tant au sérieux, un credo qui tendait vers l’idéologie totalitaire avec ces dogmes qui enserraient d’un corset de fer les corps et les âmes et lui permettaient de se poser en instance non pas humaine mais divine. Sans mauvais jeu de mots, on peut dire que l’Église a mis de l’eau dans son vin.

Il n’y a pas de dogmatique juive. Peut-être y a-t-il eu des essais pour en élaborer une, je ne sais. Mais si tel a été le cas, tous ont échoué et c’est bien ainsi. Les Juifs y seraient-t-ils tombés s’ils étaient restés chez eux ? La question mérite d’être posée mais elle restera à jamais sans réponse.

Friedrich Dürrenmatt : « Si l’antisémitisme chrétien s’est révélé infiniment plus venimeux, c’est que le judaïsme n’a plus aucune raison d’être aux yeux d’un Chrétien qui se prend au sérieux », une réflexion dites comme en passant mais d’une profondeur particulière et assez réjouissante. On pourrait ajouter : « … d’un Chrétien qui se prend trop au sérieux », car être chrétien n’est en rien une honte, bien au contraire ; mais il faut tout de même savoir rire de soi-même, se distancier de soi-même. Et je ne cite pas ce qui précède immédiatement ce passage afin de ne pas trop charger le présent article. Je précise simplement que Friedrich Dürrenmatt fait remarquer un peu plus haut encore qu’on peut s’arranger avec un empire mais jamais avec une Église.

Il est étrange de penser que l’antisémitisme est né dans une secte juive, embryon du christianisme, dans ce qui est aujourd’hui Israël. Bien sûr, il n’est pas né tel que nous le connaîtrons, tant il est vrai qu’un nouveau-né ne ressemble pas à l’adulte qu’il est appelé à devenir… Par ailleurs, Rome avait plus ou moins pratiqué une forme d’antisémitisme (de proto-antisémitisme) lorsque Juifs et Chrétiens refusaient de culte impérial, les Chrétiens étant au tout début persécutés en tant que juifs.

Le Chrétien qui envisage le judaïsme comme le préliminaire à sa foi ne peut qu’envisager le judaïsme dans une perspective chrétienne, ce qui le conduit à pousser de côté le judaïsme et sans même qu’il en ait vraiment l’intention. Il considère implicitement le judaïsme comme une mue qu’il a abandonnée, une vieille chose qu’il laisse sans se retourner, un peu dégoûté même. Le papillon chrétien et la chrysalide juive…

Dans un certain nombre d’articles sur ce blog, j’ai émis de sérieuses réticences envers le siècle des Lumières, en m’appuyant par exemple sur les travaux d’Isaiah Berlin. De même, j’ai émis de sérieuses réticences envers la Révolution française en m’appuyant sur les travaux de Guglielmo Ferrero. Je précise que je n’ai pas dénoncé les Lumières en idéologue ; je me suis simplement efforcé de prendre note des parts obscures qu’elles véhiculent et, ainsi, de m’élever contre ceux qui se laissent benoîtement aveugler par elles. Je suis très sensible à cette remarque de Friedrich Dürrenmatt qui déclare que les Lumières n’ont pas remplacé la Foi par la Raison, qu’elles les ont distinguées l’une de l’autre, brisant ainsi une dogmatique religieuse, une idéologie religieuse, celle de l’Église, permettant ainsi de faire passer la religion de la connaissance (la théologie chrétienne) à l’éthique et aux subjectivités individuelles. Friedrich Dürrenmatt : « Le siècle des Lumières a donné à la religion qualité de religion, de vérité intérieure qui se vit mais ne se démontre pas. Lui seul a rendu enfin possible la distance infinie qui sépare deux subjectivités, et c’est dans cette infinité seulement que Juifs et Chrétiens peuvent enfin se rencontrer ». J’applaudis à la lecture de ces lignes, mais j’affirme également que les Lumières, malgré elles, ont préparé d’infinies violences (nées de contradictions radicales) et que la Révolution française est (en partie au moins) à l’origine des idéologies totalitaires. Rien n’est simple, les lumières et les ténèbres ne seraient pas ce qu’elles sont l’une sans l’autre.

Le siècle des Lumières va indirectement et bien malgré lui poser de graves problèmes aux Juifs. Et loin de moi l’idée de glorifier le ghetto. Ce siècle leur ouvre les bras, mais… Il commence par leur donner des possibilités considérablement amplifiées, par exemple dans l’exercice des sciences de la nature. En effet, ce siècle délaisse une certaine logique aristotélicienne (plutôt tournée vers la synthèse, le système) pour une démarche analytique à partir d’hypothèses, ce à quoi le Talmud a préparé la pensée juive. Friedrich Dürrenmatt : « Et l’on pourra peut-être ajouter paradoxalement qu’un Juif athée, s’il le devient, aura l’avantage sur un Chrétien qui devient athée, parce qu’une pensée dialectique se convertira plus facilement en pensée analytique qu’une pensée dogmatique. »

Le siècle des Lumières libère les Juifs de leur ghetto, il leur offre d’échapper à l’isolement, mais… mais… mais… Ce siècle donne également aux Chrétiens la clé des champs, une possibilité accrue de s’évader hors de leur religion et de gambader. Par ailleurs, l’émancipation marque le début d’une désertion massive du judaïsme par les Juifs, éblouis par les Lumières et leurs promesses. La désillusion va venir peu à peu, très insidieusement, pour culminer dans des violences inédites, car émancipé ou non, professant le judaïsme ou non, un Juif reste juif et l’antisémitisme en partie circonscrit par l’antijudaïsme va se séculariser, sauter les barrières et se montrer toujours plus entreprenant. Ne vous êtes-vous jamais posé cette angoissante question : pourquoi est-ce dans le pays où les Juifs ont été les plus assimilés (plus encore que dans la France post-révolutionnaire), où les Juifs ont le plus « déserté » le judaïsme, où les conversions et les mariages mixtes ont été les plus nombreux, que l’antisémitisme a été le plus meurtrier ? Je fais allusion à l’Allemagne, bien sûr. Bien que très différent, le cas espagnol offre un air de famille : après les conversions massives (et diversement forcées), on se retourne contre les convertis, les Cristianos nuevos ; et c’est essentiellement contre ces derniers que l’Inquisition va s’acharner afin de calmer un cauchemar chrétien : les Juifs ne seraient-ils pas restés juifs, infiltrant la société vraiment chrétienne, celle des Cristianos viejos. De bien visible, le Juif est devenu moins visible ; on s’inquiète et on arrive à la limpieza de sangre, passant ainsi à quelque chose de bien physique, pas encore génétique, la génétique étant encore inconnue, mais de bien physique, avec la sangre, ce liquide vital qui circule par tout le corps et qui par ailleurs est chargé d’une puissante symbolique tant chez les Juifs que chez les Chrétiens. Je simplifie mais je ne force pas la note. Ce n’est pas le Juif (à présent on aurait tendance à dire : le sioniste) qui dirige la marche du monde mais l’image que nombre de non-Juifs se font du Juif.

Olivier Ypsilantis

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En relisant « Sur Israël » de Friedrich Dürrenmatt – 1/4

 

« Israël est une conception dressée contre l’instinct, son destin est aussi celui de tout homme. Ce qui nous pousse à prendre parti pour ce pays, ce n’est pas sa nécessité que n’importe quelle dialectique, quel sophisme plutôt, suffit à démontrer, mais bien la hardiesse de sa conception. Toute l’audace d’être homme s’y révèle. Israël devient par là une expérience majeure de notre époque, une de ses mises à l’épreuve les plus redoutables », Friedrich Dürrenmatt.  

 

Les lignes qui suivent s’appuient sur une relecture de « Sur Israël » de Friedrich Dürrenmatt. Titre de l’édition originale : « Zusammenhänge : Essay über Israel : eine Konzeption » (1976), un livre que l’auteur dédicace à l’Université Ben Gourion de Beersheba, « avec ma gratitude ».

Les pages qui suivent ne constituent pas une recension mais une lecture libre où les considérations de l’auteur provoquent à l’occasion les miennes. Ainsi, les siennes et les miennes s’accompagnent comme deux promeneurs qui deviseraient tout en marchant et poursuivraient aux haltes. Je n’ai pas tenu à distinguer ce qui est de lui de ce qui est de moi, préférant prendre des notes en continu et suivre un flux.

Je tiens à préciser que mon but n’est pas de blesser la foi des uns et/ou des autres mais de susciter une discussion amicale. Je ne détiens en rien la Vérité, pas plus que Friedrich Dürrenmatt ne la détient, mais je porte en moi des inquiétudes – des vérités – qui exigent d’être dites et qui n’espèrent que le dialogue afin de corriger (éventuellement) et, surtout, être corrigées. Autrement dit, je ne suis pas un idéologue mais un simple passant dans son siècle, un passant doué de parole qui s’exprime tout en marchant et en se gardant de monter sur un piédestal ou à la tribune.

 

Friedrich Dürrenmatt in seinem Swimming Pool, 1979 Foto: Peterhofen/Stern

 

Je ne vais pas présenter Friedrich Dürrenmatt (1921-1990), vous le connaissez, au moins pas ses pièces de théâtre, en particulier « La visite de la vieille dame » (Der Besuch der alten Dame). Ce fils de pasteur originaire du canton de Berne (l’un des plus grands représentants de la littérature suisse de langue allemande) a toutefois écrit un livre très peu connu et qui, même sur Internet, n’a qu’une très faible présence : « Sur Israël ». Pourquoi ? Ce livre est du plus haut intérêt pour ceux qui aiment Israël et s’efforcent de défendre ce pays si attaqué, attaqué comme aucun pays ne l’est. En novembre 1975, Friedrich Dürrenmatt, seul, se dresse et jette un froid parmi les écrivains de quarante pays en dénonçant dès l’ouverture du congrès des PEN Clubs la résolution de l’ONU accusant Israël de racisme. Ce coup de gueule bienvenu ne part pas explicitement d’un positionnement politique mais d’une inquiétude qui pourrait être qualifiée d’existentielle et qui l’incite à dénoncer un terrorisme intellectuel généralisé, un terrorisme toujours actif et dont les manifestations se multiplient.

Ce livre de Friedrich Dürrenmatt est bien moins connu que « Réflexions sur la question juive » (1946) de Jean-Paul Sartre ; dommage, il est autrement plus pertinent, plus riche en propositions et axes de recherche. Certes, le livre de Jean-Paul Sartre contient quelques pertinentes remarques de détail, mais l’ensemble s’appuie sur un parti-pris que je réfute, et plutôt violemment, à savoir que le Juif est un homme tenu pour juif par les autres : c’est le regard des autres qui fait du Juif un Juif. La notion de peuple se voit désagrégée. Jean-Paul Sartre est un philosophe bavard (c’est sa caractéristique première) ; et comme tout bavard, il dit bien des sottises.

Israël est un pays complexe, très complexe, particulièrement complexe, et Friedrich Dürrenmatt l’affirme tout de go. Ce n’est pas l’information mainstream qui rend compte de cette complexité ; bien au contraire, elle s’emploie à simplifier, et dramatiquement, guidée par des préjugés qui viennent de loin, de très loin parfois. La complexité israélienne s’explique en partie (une explication parmi d’autres et dont la simple énumération prendrait plusieurs pages) par l’extrême mobilité mentale des habitants de ce pays : il s’agit de s’adapter sans trêve à des situations toujours changeantes, d’où l’impression de désordre qui prend celui qui séjourne dans le pays. Mais le désordre n’est qu’apparent ; et le pays vit, franchit fossés et murailles derrière lesquels on aimerait l’enfermer avant de le réduire. Chaque jour Israël franchit la mer Rouge.

Friedrich Dürrenmatt le dit, sa pensée est de nature dramatique (voir ses romans et ses pièces de théâtre). En Israël, il cherche à représenter un conflit qui relève d’une autre dimension que celle du langage, un conflit difficilement représentable et dont les facteurs ne semblent pas moins irréels que les mots. Il écrit : « Ainsi il m’a fallu monter sur les hauteurs du Golan pour saisir véritablement la différence entre l’idéologique et l’existentiel ». A bon entendeur, salut !

N’oubliez pas ! Dans Jérusalem réunifié, toutes les religions peuvent à présent s’exercer sous la protection d’Israël. Jusqu’à la guerre des Six Jours, les Juifs n’avaient pas le droit de prier devant le Kotel, le lieu le plus sacré du judaïsme ; et leurs synagogues et leurs cimetières furent profanés. Jérusalem appartient au monde mais il est bon que cette ville soit réunifiée sous la protection de l’État d’Israël et qu’elle en devienne la capitale.

N’est-il pas étrange que l’État d’Israël soit le seul État au monde dont on remet sans cesse en question l’existence ? Pourquoi ? Friedrich Dürrenmatt considère que cet État est nécessaire, lui qui n’est pas particulièrement porté à prendre partie pour les États quels qu’ils soient. Et il considère que l’État d’Israël est nécessaire en fondant paradoxalement sa réponse sur des considérations exclusivement philosophiques et non pas politiques, philosophiques parce qu’en politique rien n’est nécessaire, tout est arbitraire. Autrement dit, c’est philosophiquement et non politiquement qu’il faut aborder la politique. Afin de donner corps à cette affirmation, il nous dit que les autres primates sont autrement mieux logés et nourris que de très nombreux Homo sapiens et que ces mêmes primates auraient la plus grande peine, s’ils en avaient les capacités, à conclure que l’Homo sapiens bénéficie d’une situation privilégiée considérant l’état général où il se trouve.

Chaque État a sa particularité, celle d’Israël est que l’histoire du peuple (juif) est distincte de l’histoire de l’État (d’Israël). Certes, ce fut le cas d’autres peuples ; les Grecs, les Polonais ou les Irlandais, pour ne citer qu’eux, ont été durablement privés d’État ; mais dans le cas du peuple juif, son histoire hors État (d’Israël) s’étire sur environ trois millénaires, sans État et, surtout, sans territoire – les Kurdes n’ont pas d’État mais un territoire, divisé entre quatre États. Le peuple juif n’a survécu que grâce à la permanence de sa culture. Sa constante n’est pas l’État mais le peuple, une entité non pas politique mais socio-religieuse, difficile à définir et infiniment singulière. Le peuple juif n’a cessé de frôler l’abîme. Il a également survécu grâce à la dispersion, une dispersion véritablement planétaire, même sans évoquer les Dix Tribus Perdues. Naître juif et vivre en juif n’a cessé d’être un problème existentiel, entre persécutions et mépris ; et le fait d’être simplement toléré ne rend pas l’existence vraiment plaisante…

Le mépris ? A ce sujet me revient le propos d’un ambassadeur de France à Londres, alors que Jacques Chirac était président de la République, Daniel Bernard, qui traita Israël de « petit pays de merde ». Le mépris pour les Juifs s’est reporté sur Israël ; ni vu ni connu ! Jules Isaac a écrit un livre, « L’enseignement du mépris », dont le titre est resté célèbre ; il est passé dans le langage courant tant il est explicite.

Quoi qu’il en soit, le judaïsme est devenu le substrat même de la modernité et non un simple héritage, disons, littéraire. En a-t-il été ainsi, comme l’affirme Friedrich Dürrenmatt, parce que les Juifs ont été dispersés, sans État, souvent refoulés, condamnés à vivre dans les caves et les greniers, rarement tolérés dans les autres parties de la demeure des hommes, est-ce pour cette raison que leur apport au monde a été et reste si imposant ? Un apport qui ne peut s’expliquer que par des énergies existentielles. Friedrich Dürrenmatt écrit : « C’est parce que ce peuple a été persécuté comme nul autre que son histoire est fondamentalement l’histoire de son esprit, et non celle de ses persécutions ». Et lisez ce qui suit : « L’esprit européen a été influencé de manière décisive par l’esprit judaïque. De même que le peuple juif n’est pas une race mais un concept socio-religieux, de même l’esprit judaïque n’a pas une vocation nationaliste et, partant, étatique, mais théologique et, partant, dialectique. Je sais que cette définition de l’esprit judaïque est très partiale parce que je prends le mot dialectique au sens kantien d’une méthode intellectuelle qui vise la connaissance sans passer par expérience, aventure philosophique à laquelle l’humanité doit beaucoup plus qu’elle n’imagine. Que cette connaissance soit ensuite confirmée ou non par l’expérience, c’est une autre affaire. La découverte de Dieu est sans doute la plus grosse de conséquences pour l’humanité, indépendamment du fait que Dieu existe ou non.  Les découvertes qui la suivent en importance, celles du point, du zéro, de la ligne droite, des nombre rationnels et irrationnels, etc., sont elles aussi de purs concepts et il serait non moins absurde de vouloir discuter de leur existence ou inexistence : elles exercent leurs effets indépendamment de cette question. En concevant un dieu qui, de dieu tribal, de dieu parmi d’autres dieux, allait devenir Dieu par excellence, le Dieu créateur, les Juifs entrèrent dans la dialectique la plus compliquée, le drame spirituel le plus fécond que l’homme ait connus. C’est non seulement Dieu lui-même, mais les rapports de ce Dieu avec son peuple et chaque individu qui vont se voir continuellement repensés et transformés, processus intellectuel qui s’est poursuivi jusqu’à nos jours et qui n’a cessé de remettre en question l’individu aussi bien que le peuple ». Il me semble qu’il y a une continuité dialectique (que je serais incapable d’expliquer avec précision, je ne fais part que d’une impression vague et néanmoins tenace) entre le Dieu d’Abraham, le Dieu de Maïmonide, le Dieu de Spinoza et le Dieu d’Einstein, « conquêtes intellectuelles dont je devine seulement qu’elles sont les chaînons d’un seul et même formidable raisonnement. »

Le peuple juif est le peuple dialecticien par excellence, peuple dialecticien parce que peuple théologien, une intuition que je porte en moi depuis longtemps et qui a été confortée par la lecture de ces pages. Mais, poursuit Friedrich Dürrenmatt, avec le temps cette dialectique a dû se retourner contre le peuple juif lui-même, avec ce Dieu qui exclut tous les autres dieux, avec ce monothéisme sans concession. Ainsi les Juifs ne pouvaient qu’entrer progressivement en contradiction avec eux-mêmes, étant entendu que dans le judaïsme l’homme est uni à Dieu par son peuple, un peuple qui n’existe que par l’Alliance conclue avec Dieu. Car s’il n’y a qu’un seul Dieu, tous les autres hommes et tous les autres peuples sont unis à Lui. Ainsi l’Alliance entre Dieu et son peuple (le peuple juif) se voit menacée dialectiquement par une force supranationale (extérieure au peuple juif), plus précisément par une secte juive qui sera à l’origine d’une religion universelle fondée par Saül de Tarse le Juif devenu saint Paul, plus que par Jésus de Nazareth le Juif devenu le Christ, cet être théologique. J’ai pour ma part très tôt entrevu un gouffre particulièrement angoissant entre Jésus et le Christ, avec ce trait d’union – Jésus-Christ – qui ne m’évoque en rien une union mais une fracture radicale dans laquelle se laisse lire la fracture non moins radicale entre le judaïsme et le christianisme, avec notamment la question de l’Incarnation.

On nous dit que Juifs et Chrétiens sont à présent frères ; j’aimerais le croire ; mais permettez-moi d’ironiser : il me semble qu’il n’en est rien, que les Juifs sont plutôt nos parents (l’expression « Nos frères aînés dans la foi » manipulée à l’envi est sympathique mais me semble abusive) et que l’accouchement a été particulièrement difficile avec usage des forceps. Ils ont mis au monde, malgré eux, un enfant terrible, le christianisme, le christianisme qui s’est trouvé empêtré dans la dialectique juive. Écoutez les Évangiles et les sermons qui leur font suite. On ne cesse d’évoquer Israël, un nom qui résonne sous les voûtes des églises, mais pour mieux l’effacer, pour mieux en faire autre chose. Or, il n’y a jamais eu de « nouvel Israël », il ne peut y avoir de « nouvel Israël ».

Il faut étudier le christianisme primitif, pris dans de douloureuses contorsions dont les effets sont encore perceptibles à ceux qui sont au moins un peu attentifs. De douloureuses contorsions, avec antinomies, véritables casse-têtes, et ces interrogations sur la nature du Christ et autres questions métaphysiques. Quoi qu’il en soit, le christianisme abroge le judaïsme et la Loi. Il veut libérer l’homme (du judaïsme) par ce dieu fait homme, mort sur la croix et ressuscité. Mais…

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Exit le peuple juif. Saint Paul apôtre le chasse de l’histoire à sa manière en déclarant dans sa lettre aux Galates (chapitre 3) : « Frères, l’Écriture a tout enfermé sous la domination du péché, afin que ce soit par la foi en Jésus-Christ que la promesse s’accomplisse pour les croyants. Avant que vienne la foi en Jésus-Christ, nous étions des prisonniers, enfermés sous la domination de la Loi, jusqu’au temps où cette foi devait être révélée. Ainsi, la Loi, comme un guide, nous a menés jusqu’au Christ pour que nous obtenions de la foi la justification. Et maintenant que la foi est venue, nous ne sommes plus soumis à ce guide. Car tous, dans le Christ Jésus, vous êtes fils de Dieu par la foi. En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. Et si vous appartenez au Christ, vous êtes de la descendance d’Abraham : vous êtes héritiers selon la promesse. » Le judaïsme n’a décidément plus aucune raison d’être aux yeux d’un Chrétien qui se prend (trop) au sérieux…

Olivier Ypsilantis

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Miscellanées – 9/9

 

R1a / R1b, Appropriating economy / Productive economy. The theory of cultural circles (trans-cultural diffusion). Parmi les découvertes fondamentales, les ecological discoveries (ex. : domestication of plants and animals, etc.) et les découvertes relatives à la military science (ex. : metalworking, innovation in bow design, etc.). Grâce à des innovations de l’armement, une population peu nombreuse pouvait devenir conquérante et soumettre des populations (beaucoup) plus nombreuses.

Most Recent Common Ancestor (MRCA) ; Matrilineal MRCA (mt-MRCA) et Patrilineal MRCA (Y-MRCA) ; Last Common Ancestor (LCA) ; Time to Most Recent Common Ancestor (TMRCA) ; Atlantic Modal Haplotype (AMH), etc. La rêverie que savent susciter les sigles.

L’ancêtre commun pour le haplogroupe R1a1a1 (R-M417) vivait selon A. A. Klyosov il y a environ 3650 ans. Toutefois, selon l’histoire, la réinstallation la plus importante des Aryens en Inde date du XIIIe siècle – Xe siècle BC. R1a1a1 est majoritaire parmi les Aryens (60% à 85%).

Découverte fondamentale pour l’expansion du R1a, le chariot, le R1a qui va se constituer comme l’élite militaire des territoires conquis. L’interaction des populations agricoles (les conquis) et des populations nomades (les conquérants). Découverte fondamentale pour l’expansion du R1b1a2 (des Indoeuropéens), la domestication du cheval.

 

 

Les Aryens arrivés en Inde ne constituaient pas un seul haplogroupe même si parmi eux le R1a1a1 était majoritaire (60% à 80%). L’invention fondamentale qui l’aida dans sa formidable expansion : le chariot. C’est pourquoi il y a un nombre si réduit de porteurs de cet haplogroupe en Iran ; ils y arrivèrent en petit nombre mais purent s’imposer à une population beaucoup plus nombreuse grâce à cette invention.

 

La richesse de la culture iranienne tient en partie au fait que la domination mongole n’a pas été aussi désastreuse dans ces régions que dans le Proche-Orient ; elle a même été bénéfique. Voir Houlagou Khan et son immense empire, Houlagou Khan qui conquiert les forteresses des Assassins (dans la région de Kazvin) et attire les savants. Son fils et successeur Abaka Khan épouse la fille de Michel Paléologue et fait des ouvertures d’alliance aux souverains chrétiens d’Occident.

 

Les Janissaires, une innovation du point de vue du droit public musulman, soit des très jeunes chrétiens livrés en guise de tribut par les provinces vassales. C’est un corps d’infanterie et le premier essai d’une armée permanente. Les noms d’officiers correspondent à divers emplois dans les cuisines. Les délibérations se passent autour d’une marmite qui, renversée, signifie le mécontentement voire le début d’une émeute.

 

Voir détail de la bataille de Nicopolis le 22 septembre 1396 et l’histoire de l’expansion ottomane.

 

Expansion économique du royaume portugais sous le long règne de Dinis o Liberal (1279-1325). L’œuvre de ce souverain est poursuivie par Fernando I (1367-1383) qui édicte une série de lois agraires visant à contrer la décadence de l’agriculture menacée par l’extension des latifúndios et des jachères, des lois qui fixent les paysans en assurant la propriété de la terre à ceux qui la cultivent, des lois dont l’effet restera limité. Les lois maritimes de ce souverain sont quant à elles très efficaces et stimulent la construction navale. Le volume du trafic maritime portugais va en augmentant et le Tage s’encombre de bateaux venus de toute l’Europe. La révolution des années 1383-1385 est l’épilogue de la montée de la bourgeoisie marchande et une victoire des villes sur la noblesse rurale. La bourgeoisie se tourne vers la mer qui contribue toujours plus à la prospérité du pays tandis que la noblesse se tourne vers les affaires castillanes en profitant des dissensions du pays voisin dans l’espoir d’en retirer divers avantages. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’affaire Inès de Castro (voir détails). Cette rivalité entre bourgeoisie conduite par Alvaro Paez et la noblesse amène ce dernier à faire appel à l’Angleterre contre les Castillans qui ont envahi le Portugal, l’Angleterre dont les mercenaires contribuent à la victoire d’Aljubarrota (14 août 1385) et de João I de Portugal, victoire qui confirme l’indépendance du Portugal par un changement dynastique et l’orientation maritime de ce pays, ce qui va mener à l’ouverture de nouvelles routes de commerce.  Voir détails de la bataille d’Aljubarrota dont le plan est établi par les Anglais dans un esprit défensif, avec utilisation de la pente et autres obstacles. La cavalerie française placée en première ligne aux côtés de Juan I de Castilla est étrillée dans sa charge par les archers anglais tapis sur les côtés.

 

Le déroulement de la bataille d’Aljubarrota

 

Me procurer « Souvenirs d’un médecin de la Préfecture de Police et des prisons de Paris (1914-1918) » par le Dr. Léon Bizard.

 

L’action des canons à eau égyptiens contre la Ligne Bar-Lev, avec ce rempart artificiel de terre et de sable, d’une hauteur moyenne de vingt à vingt-deux mètres et incliné à 45°, vers le canal de Suez.

 

Un copier-coller concernant des parents par alliance (trouvé sur Bru Zane Mediabase, Digital resources for French Romantic music, Valse gaie, op. 139, Camille Saint-Saëns) :

Saint-Saëns dedicated the Valse gaie to Émile Hoskier, consul general of Denmark in France and banker to the composer (who had taught Hoskier’s daughter the piano). On 11 November 1912 he announced to the publisher Durand: “I have started writing a little waltz to be dedicated to M. Hoskier, who has been asking me to do so for years.” A week later, the piece was apparently finished: “Hoskier is rejoicing in the number of people who will envy him. Perhaps that isn’t very charitable of him, but it is very natural.” On 16 January 1913 the dedicatee expressed his warm thanks to Saint-Saëns, adding: “It would seem that Durand has already sold piles of the piece, and all my friends talk to me about it. I don’t think I’ll ever manage to play it; I’m too old, my fingers aren’t much use any more, and then the composition is very difficult. Luckily, my daughter, your pupil, is staying with me; she plays it admirably, to perfection, with a lightness and finesse you cannot imagine.” Mlle Hoskier must have been a pianist of the front rank to be able to perform this swirling waltz, bristling with difficulties (parallel thirds in a single hand, arpeggios, octaves, repeated notes), which Georges Servières admired for its elegance and the diversity of its ideas.

 

Quelques brèves informations (à développer) sur cet autre parent par alliance, Ronald Wood Hoskier, né en 1896. Ses parents se rendent en France pour s’engager dans le Richard Norton’s Ambulance Service. Pendant ce temps, leur fils, Ronald (qui a abandonné ses études à Harvard pour s’engager), s’entraîne à piloter des avions à Hendon, en Angleterre. En février 1916, il débarque sur le continent pour y rejoindre ses parents. Il obtient son brevet de pilote en août 1916. En décembre de la même année, il rejoint l’Escadrille Lafayette. Avril 1917, il demande à piloter un Morane Saulnier 3 ; ce sera sa dernière sortie. Il tombe dans une embuscade aérienne près de Saint-Quentin. L’engagement dure une quinzaine de minutes. Son copilote, Jean Dressy, tire jusqu’à épuisement des munitions. Ronald est frappé en pleine tête. L’avion s’écrase derrière les lignes françaises, nous sommes le 23 avril 1917. Il reçoit la Croix de Guerre à titre posthume le 1er mai de la même année. Les États-Unis étaient entrés en guerre le 6 avril 1917, soit presqu’un an après l’engagement de Ronald. Il est le deuxième pilote américain à être tué au combat au cours de la Grande Guerre.  Ci-joint, un reportage intitulé « WWI Lafayette Flying Corps in remembrance », où il est en partie question de Ronald Wood Hoskier :

http://airforces.fr/tag/ronald-wood-hoskier/

 

Ronald Wood Hoskier (1896-1917)

 

Le père de Ronald Wood Hoskier, Herman Charles Hoskier (1832-1904), est présenté comme un British biblical scholar, auteur de nombreux travaux d’érudition. Il est le fils de Herman Hoskier, grand banquier, un frère d’Émile Hoskier, autre grand banquier et ami de Camille Saint-Saëns (voir ci-dessus). La mère de Herman Charles et Émile Hoskier, née Hecksher, descend du fondateur de la communauté juive de Suède, Aaron Isaac (1730-1817), qui sut bénéficier de la tolérance de Gustav III, désireux de développer l’économie de son pays en y attirant des Juifs industrieux. Un petit dossier sur Ronald Wood Hoskier et ses parents au cours de la Grande Guerre :

http://1418bd.free.fr/labase/dosmonum_Hoskier_Etalon_80.pdf

 

En relisant « L’homme pris au piège » de Léon Chestov, soit un ensemble de trois essais, sur Pouchkine, Tolstoï et Tchekhov. Le manuscrit de l’essai sur Pouchkine a été trouvé dans les papiers de Léon Chestov après sa mort. Écrit au printemps 1899, à l’occasion du centenaire de la mort du poète.

Dostoïevski insiste sur le caractère universel de l’œuvre de Pouchkine et invite Slavophiles et Occidentalistes à trouver dans l’œuvre de ce poète un espace de réconciliation et de dialogue.

Me procurer « Athènes et Jérusalem » de Léon Chestov, ainsi que « Sur les confins de la vie : l’apothéose du dépaysement », un titre fascinant à sa manière, un recueil d’aphorismes où se note l’influence de Friedrich Nietzsche. Athènes et Jérusalem dans l’œuvre d’Emmanuel Lévinas. Me procurer « Trois entretiens », l’un des derniers écrits de Vladimir Soloviev qui s’en prend à la doctrine de Tolstoï. L’influence du discours de Dostoïevski (prononcé à l’occasion de l’inauguration du monument de Pouchkine, à Moscou) sur « Pouchkine » de Léon Chestov. Ci-joint, un lien intitulé « Le lion Chestov » et signé Christian Mouze :

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2018/03/13/lion-chestov/

 

Léon Chestov (1866-1938)

 

La colère qu’éprouve Léon Chestov à la lecture de « William Shakespeare. A Critical Study » de George Brandes, le critique danois qu’il juge superficiel et qui n’appréhende pas la profondeur de cette formule d’Hamlet : « Tie is out of joint » (Le temps est hors de ses gonds), une formule centrale pour Léon Chestov et qu’il rapporte à la grave dépression qu’il a vécue en 1895. C’est en réaction à ce livre qu’il écrit « Shakespeare et son critique Brandes », publié en 1898. Il dira à Benjamin Fondane (à ce propos, me procurer « Entretiens avec Léon Chestov » de Benjamin Fondane) : « J’essayais alors de remettre le temps dans ses gonds. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’il fallait laisser le temps hors de ses gonds. Et qu’il se brise en morceaux ! » Dernière étape de sa pensée, une transition de la philosophie de la tragédie à un projet de philosophie religieuse. Son ami et traducteur Boris de Schloezer. Son plus fidèle disciple, Benjamin Fondane. Sa rencontre avec Rachel Bespaloff qu’il influence. En 1938, elle publie « Cheminements et carrefours » qu’elle dédie à Léon Chestov et auquel elle consacre le chapitre intitulé « Chestov devant Nietzsche ». 1928, il rencontre Husserl qui lui fait découvrir Kierkegaard. En 1936, il publie « Kierkegaard et la philosophie existentielle ». Son dernier ouvrage« Athènes et Jérusalem » regroupe des articles écrits entre 1925 et 1937 (il paraît en 1938, l’année de sa mort). Léon Chestov le considérait comme son ouvrage capital, un ouvrage où l’opposition entre la connaissance et la foi est la plus profonde. Son attitude radicalement critique de la raison et des évidences. Il me faut relire Léon Chestov qui m’a subjugué lorsque j’étais adolescent, avec « L’homme pris au piège » et « La nuit de Gethsémani : Essai sur la philosophie de Pascal ». Je le connais aussi par les deux gros volumes écrits par sa fille, Nathalie Baranoff-Chestov, « Vie de Léon Chestov », publiés aux Éditions de la Différence, deux tomes lus dans la chaleur d’un été andalou, dans une pièce aux murs blancs passés à la chaux et au sol en carreaux de terre cuite.

Dans « Athènes et Jérusalem », Léon Chestov écrit : « Les philosophes aspirent à “expliquer” le monde, de façon à ce que tout devienne clair et transparent et que la vie ne recèle plus rien (ou le moins possible) de problématique, de mystérieux. Ne faudrait-il pas, au contraire, s’attacher à montrer que cela même qui paraît aux hommes clair et compréhensible est étrangement énigmatique et mystérieux ? Ne faudrait-il pas s’efforcer de se délivrer et de délivrer les autres du pouvoir des concepts dont la netteté tue le mystère ? Les sources de l’être sont en effet dans ce qui est caché et non dans ce qui est à découvert. »

Olivier Ypsilantis

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Miscellanées – 8/9

 

Entrevue avec Carmen Iglesias, première femme responsable de la Real Academia de la Historia (dans El Mundo du 15 décembre 2018). Carmen Iglesias se dédie à l’élaboration du Diccionario Biográfico electrónico, un dictionnaire interdisciplinaire qui s’efforce de rendre compte de plus de vingt-cinq siècles d’histoire dans ces régions du monde diversement marquées par la présence espagnole, un travail immense et en constante élaboration.

Sa référence à Karl Popper (sa théorie des trois mondes). Sa référence aussi à Isaiah Berlin qui disait que si nous ne cherchons plus des vérités absolues avec majuscules, tout n’est pas pour autant relativisme absolu. Il y a une vérité factuelle que certains s’emploient à nier ; et parmi les politiques le mensonge institutionnel est particulièrement grave parce qu’il érode la confiance. Les faits sont incontestables, l’action est irréversible.

 

Carmen Iglesias (née en 1942)

 

A propos de la mémoire historique, Santos Juliá invite à opérer une distinction entre « amnistía » et « amnesia » (« Amnistía nunca fue amnesia » et « Amnistía como triunfo de la memoria »).

Carmen Iglesias dénonce discrètement Jean-Jacques Rousseau, à la manière de Frédéric Bastiat dans « Harmonies économiques ». L’a-t-elle lu ? Elle évoque Richard Sennett et son livre « The Fall of Public Man » dans lequel il décrit l’homme naturel qui se revendique à la fois comme être social et individu, et qui passe à un je psychologique qui s’éprouve comme parfaitement innocent face à un monde pervers, un phénomène auquel Jean-Jacques Rousseau a pris une large part. Autrement dit, c’est toujours l’autre qui a tort. Et plutôt que de débattre d’une manière posée, on l’attaque, on juge que ses arguments sont autant d’armes dirigées contre nous et on s’enferme dans la paranoïa. Il me faudra lire ce livre.

Le mensonge s’installe, il est même cultivé, notamment avec la question catalane qui fait essentiellement appel aux passions et au désir d’écraser l’opposant. Ainsi, dans certaines universités, rapporte Carmen Iglesias, des référendums ont été organisés à partir d’un mensonge, en oubliant que le roi exerce tout au plus un rôle d’arbitre et que ce n’est en aucun cas lui qui décide. La question n’est pas Monarchie ou République mais Démocratie ou Dictature. Les dirigeants politiques devraient relire Montesquieu afin de ne pas oublier combien le pouvoir finit par corrompre et pour diverses raisons, et d’abord parce qu’il coupe de la réalité et en fait perdre le sentiment.

 

La découverte de fossiles humains au Maroc questionne les débuts de l’Homo sapiens. Son berceau n’aurait pas été simplement une région d’Afrique, mais (presque) toute l’Afrique. Le passage de l’Afrique orientale au Maroc par le Sahara n’était alors pas si malaisé : cette immense étendue de sable était alors une savane avec ses cours d’eau et ses lacs. L’hypothèse Out of Africa (il y a cinq cent mille ans) est remise en question suite à cette découverte au profit d’une autre hypothèse : le multi-régionalisme africain. Selon cette hypothèse, l’Homo sapiens se serait constitué par interconnexions de groupes humains sur le continent africain. L’hypothèse Out of Africa soutient par ailleurs que l’Homo sapiens aurait remplacé d’autres populations hors d’Afrique sans se mêler à elles ; or, nous savons depuis peu qu’il n’en a rien été et qu’il s’est mêlé aux Néandertaliens et aux Dénisoviens. Certains spécialistes jugent que ces ossements trouvés au Maroc (compte tenu de la morphologie du crâne) n’appartiennent pas à la catégorie Homo sapiens. D’autres hypothèse, comme la coexistence en Afrique d’espèces d’Homo différentes, comme l’Homo naledi et l’Homo heidelbergensis.

 

L’idée de verser aux salariés l’intégralité de leur salaire, j’ai bien dit l’intégralité, toutes retenues comprises (dont les prestations sociales) afin qu’ils cotisent – ou non – à des assurances de leur choix. Il faudrait que cette idée (qui m’est venue très tôt) soit appliquée à tous. Le système de solidarité (très précieux) serait alors volontaire et non plus coercitif. Une personne doit être libre de s’assurer où elle le désire, comme elle est libre d’acheter ou ne pas acheter telle ou telle voiture. Cette démarche permettrait par ailleurs aux assurés de prendre conscience du vrai coût des assurances (assurance maladie par exemple) tout en les responsabilisant : définir leur attente, mesurer les risques, etc.

L’État a été conçu a priori pour protéger les individus et les biens, une protection qui a un prix : ce qui protège est aussi ce qui domine. Les hommes d’État et les organismes qu’ils dirigent ont bénéficié de privilèges immenses, des privilèges qui peu à peu ont perdu toute justification étant donné que l’État a fini par oublier sa mission première – ou à s’en éloigner – sans pour autant remiser ses privilèges. L’État est devenu tellement proliférant qu’il ne sait même plus où est son centre. Ses tentacules poussent en tous sens sur maints territoires où ils n’auraient jamais dû pénétrer. L’État a véritablement perdu la tête et ses tentacules sont devenus fous, hors contrôle.

 

Guerre Civile d’Espagne, sur le front de Madrid, une vue de la Ciudad Universitaria.

 

Un épisode de la Guerre Civile d’Espagne (le 8 mars 1939 devant Madrid) qui m’était inconnu et dont je prends connaissance par El Mundo du 17 février 2019. Il est vrai qu’il a été découvert il y a peu par l’historien Pedro Corral, à l’Archivo de Salamanca, et rapporté dans son livre : « Eso no estaba en mi libro de la Guerra Civil ». Brièvement. Alors que les Républicains se battent entre eux dans Madrid (suite au coup porté contre le chef du Gouvernement, Juan Negrín), les Nationalistes décident de tâter la résistance de ceux qu’ils veulent déloger depuis novembre 1936 et qui leur ont lancé : ¡No pasarán! Franco n’était probablement pas au courant de cette opération planifiée par trois colonels désireux d’entrer les premiers dans la capitale. Tous étaient convaincus, des officiers supérieurs aux simples soldats, que considérant les combats entre Républicains il ne pourrait s’agir que d’une promenade militaire et que Sigismundo Casado les accueillerait à bras ouverts. L’Archivo de Salamanca conserve les interrogatoires de dix-neuf prisonniers nationalistes qui tous relatent leur enthousiasme : la guerre touchait à sa fin et plus un coup de feu ne serait tiré, ou presque. Mais cette attaque devant Madrid et sur trois secteurs allait se solder par de lourdes pertes pour les troupes de Franco, cinq cent quinze tués, blessés et prisonniers.

 

Pour Ulrich Beck, les théories politiques et sociales collent encore trop au schéma national dépassé par les nouvelles configurations. Il me faudra approfondir la pensée de cet Allemand né en 1944. J’apprécie le calme avec lequel il désigne de nouvelles figures en constante formation, un calme de scientifique (d’observateur). J’apprécie également son esprit polémique – il faut lire ses conversations avec Johannes Willms. La fondation d’un État mondial n’est pas souhaitable selon Ulrich Beck, car il représenterait le comble de l’idéologie nationaliste. A ce propos, j’imagine des entretiens Ernst Jünger (auteur de « L’État universel ») – Ulrich Beck.

 

Les dessins de Gallego & Rey, un duo de Madrilènes nés en 1955, José María Gallego y Julio Rey.

 

Un dessin de Gallego & Rey. Le dessin montre Pablo Iglesias de Podemos à l’époque où il se croyait le meilleur ; à gauche, Mariano Rajoy du PP et, à droite, Pedro Sanchez du PSOE.  

 

En lisant Jürgen Habermas. L’immigration ne saurait expliquer à elle seule la poussée populiste – un mot qui ne me satisfait guère car il est employé sans rigueur et à des fins trop souvent partisanes. L’opinion publique est devenue en partie eurosceptique suite à la controverse politique visant à régler la question de la dette souveraine provoquée par la crise du secteur bancaire. En Allemagne, le parti AfD a été fondé par un groupe d’économistes et de chefs d’entreprises autour de l’économiste Bernd Lucke ; tous redoutaient la « mutualisation des dettes ». Dans le débat international entre économistes, les critiques les plus virulentes contre les politiques d’austérité imposées par Wolfgang Schaüble et Angela Merkel sont principalement venues du monde anglo-saxon, une polémique qui n’a guère été relayée dans les principaux médias d’Allemagne. De fait, au cours de la décennie qui a suivi cette crise majeure, l’opinion publique s’est structurée essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, à l’intérieur des frontières nationales et elles n’ont guère communiqué entre elles, d’où les analyses et les conclusions contradictoires d’un pays à un autre. Dans la zone européenne, il y a trop souvent dialogue de sourds, chaque pays n’évoquant que ses propres problèmes sans comprendre qu’il est monté avec d’autres dans une même embarcation et que, de ce fait, lui et ces autres auront à affronter les mêmes dangers, d’où la nécessaire coopération. Cette image mise en avant par Jürgen Habermas, et plus généralement par les europhiles, a ses limites et doit être employée avec précaution. De fait, elle cherche à décourager d’emblée toute critique. Elle me fait par ailleurs penser à ces fanatismes qui, par exemple, veulent soigner les insuffisances du communisme par plus de communisme ou celles du libéralisme par plus de libéralisme.

A dire vrai, je comprends l’inquiétude d’Angela Merkel face aux demandes insistantes de la France (en la personne de son président de la République Emmanuel Macron) pour une « mutualisation de la dette » au nom de la solidarité européenne. Que l’État français se réforme en commençant par une très sérieuse cure d’amaigrissement ; sa gourmandise est fatale au pays et, pour continuer avec l’image de l’embarcation mise en avant par Jürgen Habermas, elle rapproche dangereusement la ligne de flottaison de la surface de l’eau. On traitera la chancelière d’avare et d’égoïste, comme il m’est arrivé de le lire dans des médias français, mais solliciter ainsi son voisin et le tirer par la manche sans même commencer à se réformer est inadmissible. On peut venir en aide à une personne qui meure de faim mais pas à une personne qui s’empiffre et souffre de tous les maux qu’amène l’obésité. Tout au plus peut-on lui conseiller une diète.

 

Chez Franz Kafka, le rapport de l’écriture au corps est effarant, effrayant, c’est aussi pourquoi ce livre intitulé « Kafka, le corps dans la tête » de Ghyslain Lévy et Serge Sabinus m’a sauté aux yeux. Si ma mémoire ne me trahit pas, je l’ai trouvé chez un bouquiniste de la rue Dauphine, à Paris, au sortir du passage Dauphine.

J’ai commencé à entrevoir ce rapport effarant et effrayant par le « Journal » puis par la « Correspondance » par lesquels j’ai abordé cette œuvre. Ce rapport est me semble-t-il unique dans l’histoire de la littérature occidentale et peut-être même mondiale. Il s’inscrit dans la fusion du figuré et du propre qui parcourt tous les écrits de Franz Kafka (voir les articles que j’ai écrits à ce sujet). Son attention à la tuberculose et aux bruits qu’elle provoque à l’intérieur de son corps.

Je n’ai pas vraiment lu ce livre, j’y ai picoré et en tous sens, à la manière d’un oiseau, à coups de bec précis et rapides. C’est un livre écrit par deux analystes ; j’y respire mal, jamais à pleins poumons. Il est vrai que les co-auteurs ont la « gentillesse » d’avertir le lecteur : « L’on ne s’étonnera pas de ce qu’un analyste, lorsqu’il rencontre un autre analyste, vous raconte quelque histoire de famille ». Précisément, les histoires de famille, j’y étouffe et ma mère y a étouffé, au figuré comme au propre, le cancer ayant finit pas obstruer les voies vitales, sa respiration en particulier. J’ai toujours redouté les histoires de famille, c’est pourquoi je me suis souvent bouché les oreilles lorsque je ne me suis pas glissé hors de la pièce – la pièce, soit un espace délimité mais aussi une représentation.

 

J’aime / Je n’aime pas, une technique d’autoportrait parmi d’autres, autoportrait par petites touches et, comme avec « Je me souviens » (voir Georges Perec et Joe Brainard), un leitmotiv qui donne une homogénéité à l’ensemble et, surtout, en stimule l’élaboration. Georges Perec et Roland Barthes ont fait appel à cette technique (voir en ligne).

Début d’un « J’aime » : J’aime observer le potier qui donne forme au bloc d’argile sur son tour. / J’aime Chubby Checker ; et lorsque la tristesse me prend, j’écoute volontiers « Let’s Twist Again ». Même remarque avec Monty Python. / J’aime faire sécher mon linge au soleil. / J’aime l’étrave qui fend la vague. / J’aime la vague qui lisse l’estran puis y laisse des ripple marks. / J’aime les trench coats. / J’aime le silence des bibliothèques et la fraîcheur des églises. / J’aime Clint Easwood, Sergio Leone et Ennio Morricone. / J’aime le Theme Song des Benny Hill shows qu’accompagne The Edwin Davids Jazz Band. / J’aime lorsque les réacteurs montent en puissance alors que l’avion s’est positionné pour le décollage. /J’aime The Pink Panther Theme avec la musique de Henry Mancini & His Orchestra. / J’aime marcher dans la forêt qui s’égoutte. / J’aime la purée mousseline, et d’abord pour son nom : mousseline… / A suivre.

Début d’un « Je n’aime pas » : Je n’aime pas les légumes bouillis. / Je n’aime pas les alcools distillés. / A suivre.

Olivier Ypsilantis

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