« Israël, le rêve inachevé – Quel État pour le peuple juif ? » de Pierre Lurçat – 3/3

 

Troisième partie – Politique et identité d’Israël

Quel droit pour l’État d’Israël ? Réflexions sur le système juridique israélien.

Un point très important souligné par l’auteur dans son introduction à cette Troisième partie, à savoir que le sionisme politique s’inscrit en faux contre le modèle d’émancipation-assimilation prôné par Stanislas de Clermont-Tonnerre. Pierre Lurçat écrit : « Pour que les Juifs reprennent leur place dans “l’assemblée des nations vivantes”, il faut qu’ils renoncent aux promesses illusoires de l’émancipation en tant qu’individus, et qu’ils gagnent leur propre auto-émancipation en tant que Nation, selon les mots de Léon Pinsker. »

Le droit hébraïque n’a pas connu l’histoire de la renaissance de l’hébreu redevenu langue parlée, essentiellement grâce à Eliezer Ben Yehouda. A l’occasion de la déclaration d’Indépendance, de nombreux intellectuels juifs, tant laïques que religieux, ont pensé que l’État d’Israël allait faire renaître le droit hébraïque bimillénaire. Il n’en a rien été et le principe de « continuité du droit » a été adopté, à savoir le système juridique basé sur le droit en vigueur dans la Palestine mandataire, un socle hétéroclite dont les principales strates étaient le droit anglo-saxon et le droit ottoman. En 1980, le système juridique israélien est coupé du droit anglo-saxon. Y subsiste toutefois, aujourd’hui encore, quelques traces des occupations successives dans ce qui est à présent l’État d’Israël. Le droit hébraïque quant à lui se trouve réduit au mariage/divorce, avec compétence des tribunaux rabbiniques, une compétence très contestée, notamment par la Cour suprême.

 

Eliezer Ben Yehouda (1858-1922)

 

Droit hébraïque ? Il ne s’agit pas d’appliquer strictement le droit de la Torah (consigné dans les cinq livres de la Bible) mais d’envisager les quelque trois cent mille responsa connues élaborées au cours des siècles d’exil, en grande partie grâce à l’autonomie juridique que les Juifs ont souvent pu préserver. Précision : 80% du droit hébraïque se rapporte au droit pénal, civil et constitutionnel ; 20% à des questions religieuses. Le juge Menahem Elon et nombre de spécialistes déplorent cet abandon de ce qui constitue un trésor culturel.

Le droit hébraïque ne pouvait devenir le droit d’Israël qu’au prix d’un énorme travail, avec adaptation de nombre de dispositions anciennes pas nécessairement adaptées aux réalités économiques et sociales d’aujourd’hui. Par ailleurs, un tel changement inquiète de nombreux Israéliens car il aurait pour effet d’éloigner le pays du monde occidental pour en faire l’héritier d’une tradition bimillénaire dont le droit est l’un des piliers.

 

Hébron et la haine des origines.

Israël est un tout petit pays mais la distance, disons mentale, qui sépare certaines villes est immense. Ainsi, celle qui sépare Hébron (première capitale du Royaume de David) de Tel-Aviv est-elle encore plus grande que celle qui sépare Tel-Aviv de Jérusalem.

Haine de Hébron, haine des origines. Hébron, cité des Patriarches (Abraham-Isaac-Jacob), un lien qui contrarie ce désir de ne pas être juif ou d’incarner un « Nouveau Juif » détaché des origines. « Juifs d’affirmation » contre « Juifs de négation » pour reprendre la pertinente terminologie de Jean-Claude Milner. Cette contradiction – cette tension – est lovée dans le mouvement sioniste et dès son origine ; en effet, le sionisme politique se définit tantôt comme la continuation de l’histoire juive, tantôt comme son refus – et nous pourrions en revenir au mouvement cananéen. C’est ainsi que l’affaire de Hébron dépasse la simple affaire politique, elle touche à l’identité juive tant individuelle que collective. A ce sujet, il faut lire ce qu’a écrit Pierre Lurçat dans un numéro spécial de la revue Controverses où il évoque l’Alterjuif, soit le Juif qui refuse d’être juif et qui fait de la haine de soi un sujet de polémique. La haine de Hébron, la haine des origines de la nation juive, symptôme le plus massif de cette pathologie des élites israéliennes post-sionistes.

 

La Shoah dans le discours politique israélien depuis 1948.

Une certaine historiographie considère David Ben Gourion comme celui qui a introduit le thème de la Shoah dans le discours politique israélien (voir le procès Eichmann). Menahem Beguin qui ordonna le bombardement d’Osirak (1981) prononça un discours dans lequel il déclara notamment : « Une nouvelle Shoah ne se produira pas ! » Il compara également l’OLP aux nazis lors de l’opération Paix en Galilée (1982). Voir la « doctrine Beguin », fondement de la politique israélienne sur le dossier du nucléaire iranien. La gauche et l’extrême-gauche qui accusent les dirigeants israéliens d’avoir instrumentalisé la mémoire de la Shoah n’hésitent pas à le faire à des fins partisanes lorsqu’il s’agit de s’opposer à la politique du gouvernement. Le philosophe Yeshayahou Leibowitz a élaboré l’expression « judéo-nazi » et l’a martelée et il y aurait d’autres noms à citer à ce propos. C’est aussi pourquoi il y a une certaine hypocrisie à dénoncer ces Juifs orthodoxes qui font usage de l’étoile jaune alors que des femmes et des hommes de gauche et d’extrême-gauche, ainsi que des icônes de la vie intellectuelle et culturelle du pays, traitent de nazis les soldats de Tsahal.

 Opération Opera (7 juin 1981) contre le réacteur nucléaire de classe Osiris, acheté par l’Irak à la France.

 

La Cour suprême et l’identité de l’État.

Dans les années 1990, se structure la doctrine de l’activisme judiciaire, « à savoir, l’idée que la Cour suprême, et les tribunaux en général, n’ont pas seulement pour vocation de dire le droit et de trancher des litiges juridiques, mais qu’ils sont également habilités à se prononcer sur des questions de valeurs, en prenant ouvertement position dans le débat public, y compris sur des questions autrefois considérées comme échappant aux tribunaux ».  Maître d’œuvre de cette politisation de la Cour suprême, le juge Aharon Barak, avec émergence d’un pouvoir judiciaire en concurrence directe avec la Knesset et le gouvernement portant ainsi atteinte au fragile équilibre des pouvoirs, une évolution concomitante au phénomène de judiciarisation de la vie publique qui en Israël prend une forme particulière notamment du fait de l’absence de constitution formelle (voir la « Constitution par étapes », soit l’élaboration graduelle des Lois fondamentales). L’aspect le plus significatif de la « révolution constitutionnelle » menée par Aharon Barak, l’affaiblissement de la notion d’un État juif (inscrite dans la Déclaration d’Indépendance de 1948) au profit de celle d’un État de tous ses citoyens. Ainsi Aharon Barak a-t-il fait du caractère juif de l’État un sujet de polémique en opposant « État juif » et « État démocratique » alors que ces deux réalités avaient coexisté sans heurt notable durant une quarantaine d’années. Le vaste compromis posé par David Ben Gourion a été attaqué. « Sous couvert de concilier les valeurs juives et démocratiques de l’État d’Israël, Aharon Barak a mené un véritable combat contre tout particularisme juif de l’État ». La doctrine de ce juge commença à s’attaquer à des questions religieuses, avec une volonté anti-religieuse affichée, avant de s’en prendre aux valeurs fondamentales du sionisme politique. Voir l’affaire Kaadan.

L’idéologie post-moderniste et post-sioniste s’est imposée au début des années 1990 avec les accords d’Oslo, une « révolution culturelle » concomitante à cette « révolution constitutionnelle ». Ces « révolutions » ont toutefois échoué, d’abord avec le terrorisme palestinien (la paix ne s’achète pas avec des concessions territoriales) et par les urnes. Exit l’idéologie post-sioniste, exit cette entreprise d’autoliquidation nationale avec l’affirmation d’un certain attachement à la Loi du Retour, aux notions de « pureté des armes » et de « peuple spécial ».

 Aharon Barak, né en 1936.

 

Jabotinsky, prophète de la Révolution sociale biblique en Israël ?

S’il est un domaine où le sionisme a échoué (mais rien n’est définitif), ce n’est pas dans les relations entre Israël et le monde arabe : les relations de bon voisinage ne dépendent en rien des concessions faites par Israël, comme nous pouvons le constater. S’il est un domaine où le sionisme a échoué, c’est dans le domaine social : 860 000 enfants d’Israël vivent sous le seuil de pauvreté ; par ailleurs, Israël est le pays de l’OCDE où les écarts entre riches et pauvres sont les plus grands.

Point important et volontiers oublié ou simplement tu : l’idéal de justice sociale n’a jamais été l’apanage des sionistes socialistes ; il était également inscrit dans le sionisme religieux et dans le sionisme politique, sans oublier son aile droite principalement représentée par Jabotinsky. C’est au cours de ses années d’études à Rome que ce dernier subit l’influence des conceptions socialistes, notamment par l’un de ses professeurs, Antonio Labriola. Mais Jabotinsky reviendra vite du socialisme (notamment face au désastre de l’expérience bolchévique en Russie) pour élaborer sa doctrine sioniste d’une révolution sociale cyclique (vision biblique) opposée à la révolution messianique (définitive) de type socialiste. Il explique dans « Éléments de philosophie sociale biblique » que la Bible contient, dispersés, des éléments de protestation et de reconstruction sociales qui, rassemblées, constituent un programme « très éloigné à la fois de la sauvagerie débridée de la concurrence anarchique et de l’esclavage inhérent à tous les systèmes socialistes ». Jabotinsky propose en quelque sorte une troisième voie, par l’étude la Bible mais aussi par celle du Viennois Josef Popper-Lynkeus (1838-1921), un penseur bien oublié et dont l’idée, alors révolutionnaire, était que l’État devait veiller aux besoins fondamentaux des citoyens (nourriture, habillement, logement). Jabotinsky ajoute à cette liste l’éducation et les soins médicaux. Insistons, le père de la droite sioniste était lui aussi habité par des idées sociales, avec la Bible pour référence, modèle de la justice sociale pour l’État juif. Que penserait-il d’Israël s’il y revenait ?

 

Israël et le Mont du Temple : une double erreur politique et psychologique.

L’État d’Israël n’assume toujours pas une pleine souveraineté sur le Mont du Temple. Il y a plusieurs raisons à cette situation ; l’une d’elles relève d’un présupposé psychologique : en remettant le Mont du Temple au Waqf jordanien, Moshé Dayan pensait désamorcer une bombe. Cette attitude est plus ou moins restée celle des dirigeants israéliens jusqu’à nos jours. Or, avec du recul, force est de constater que les nombreux retraits d’Israël (Sinaï, Sud-Liban, larges zones de Judée-Samarie, Gaza) et la liberté de culte sur le Mont du Temple n’ont jamais été salués par le monde arabe et musulman. La question de Jérusalem et des lieux saints est régulièrement activée par les pouvoir musulmans, arabes en particulier, afin de canaliser contre Israël (voire les Juifs) le mécontentement et la colère de leurs populations. Ce procédé fonctionne d’autant mieux que l’islam souffre à la fois d’un complexe de supériorité envers les non-musulmans tout en percevant ces derniers comme de redoutables comploteurs. L’islam méprise l’Infidèle mais en a une peur maladive… L’attitude des autorités israéliennes sur le Mont du Temple ne fait que conforter les Musulmans dans leur psychologie : complexe de supériorité et paranoïa. Et permettez-moi de citer la conclusion de Pierre Lurçat (qui est aussi la mienne) : « L’alternative à cette situation inextricable et mortifère consisterait, comme l’avait bien vu l’écrivain et poète Ouri Zvi Greenberg, à asseoir notre souveraineté entière et sans partage sur le Mont du Temple, car “celui qui contrôle le Mont contrôle le pays”. Ce faisant, Israël signifierait au monde musulman que sa présence sur sa terre retrouvée est permanente et non pas provisoire, et que les Juifs revenus à Sion ne sont pas des “croisés”, destinés à être chassés à plus ou moins longue échéance : ils sont les maîtres et les souverains de Jérusalem, comme à Hébron et ailleurs, et ils sont là pour y rester. Une telle attitude pourrait libérer les musulmans de leur ancien complexe de supériorité, en leur signifiant que Jérusalem est hors de portée de leurs aspirations à faire renaître un hypothétique Califat et que leur seul choix possible est d’accepter la coexistence pacifique avec un Israël fort et souverain. »

 

Vue aérienne du Mont du Temple

Olivier Ypsilantis

 

Posted in Pierre Itshak LURÇAT | Tagged , , , , , | Leave a comment

« Israël, le rêve inachevé – Quel État pour le peuple juif ? » de Pierre Lurçat – 2/3

 

Deuxième partie – La littérature israélienne : entre rejet et perpétuation de la tradition.

« Aimer, souffrir et aimer encore » : Rachel la poétesse.

Rachel Blaustein (1890-1931), une poésie marquée par la Bible et la poésie russe contemporaine, Ana Akhmatova en particulier. Sa poésie est accessible au public francophone grâce au traducteur et poète Bernard Grasset, avec deux recueils de poèmes aux Éditions Arfuyen. La langue dont Rachel fait usage est essentiellement l’hébreu biblique (et non talmudique), une caractéristique de nombreux écrivains de sa génération. Par ailleurs, Jérusalem n’apparaît qu’une fois dans ses poèmes : elle est la ville du passé qu’il faut oublier pour mieux construire l’avenir du peuple juif, une attitude dénuée de toute implication politique ou idéologique.

Ci-joint, un article de Pierre Lurçat publié sur son blog Vu de Jérusalem le 8 mars 2013 et intitulé : « Découvrir ou redécouvrir … Rachel Blaustein, dite Rahel (1890-1931) » :

http://vudejerusalem.20minutes-blogs.fr/archive/2013/03/08/decouvrir-ou-redecouvrir-rachel-blaustein-dite-rachel-1890-1.html

 

Amos Kenan et le paradoxe de la culture israélienne.

Amos Kenan (1927-2009), de la « génération de 1948 », un ancien du Léhi passé à l’ultra-gauche pacifiste et impliqué dans le mouvement cananéen, un mouvement actif dans les années 1930 à 1970 qui eut une grande influence, influence toujours perceptible bien que moins prononcée. Son projet est politique et culturel : il s’agit de faire revivre la nation hébraïque antique en coupant tout lien avec le judaïsme de la diaspora. Son fondateur, le poète Yonatan Ratosh, avait été ami d’Avraham Stern. Les Cananéens (ou « Jeunes Hébreux ») rejettent le passé diasporique plus radicalement que ne le font les autres tendances du sionisme. Cette négation n’épargne aucun aspect de l’identité juive diasporique et conduit à une rupture totale avec le judaïsme. Certaines de leurs idées se perpétuent, notamment dans le journal Ha’aretz.

 

Amos Kenan

 

Haïm Gouri et la génération du Palmah.

Le conflit entre identité juive et identité israélienne est également présent dans l’œuvre de Haïm Gouri (1923-2018) de la « génération du Palmah », un écrivain qui a magnifiquement exprimé la spécificité de Tel Aviv et de Jérusalem en regard l’une de l’autre : « Je me suis dit que je ne connaissais pas au monde deux villes aussi proches et aussi éloignées l’une de l’autre ». Haïm Gouri qui est né et a grandi à Tel Aviv est venu à Jérusalem après la Guerre d’Indépendance ; il y restera jusqu’à sa mort.

« Génération du Palmah »… En effet, un nombre important d’écrivains ont appartenu au Palmah, unité d’élite de la Haganah. C’est une génération qui croit aux valeurs collectives du mouvement travailliste. Haïm Gouri s’engage dans cette unité en 1941 ; il y restera neuf ans puis il participera aux guerres de 1967 et 1973. Lors d’une mission en Europe pour le compte de la Haganah où il doit organiser l’émigration des rescapés de la Shoah, il découvre que s’il est hébreu, il est aussi juif… « J’ai compris que j’appartenais à un peuple assassiné, un peuple millénaire que l’on appelle “juif” ». Son œuvre rend compte de ce processus.

Contrairement à nombre d’écrivains israéliens devenus les porte-paroles de mouvements politiques ultra-pacifistes, Haïm Gouri est resté fidèle à l’idéal sioniste socialiste sans donner dans le post-sionisme. Il n’a peut-être pas été un partisan du Grand Israël mais il a célébré la réunification de Jérusalem-Est et de la Judée-Samarie à Eretz-Israël en 1967. En 1975, il a soutenu la création de la localité de Kedumim, en Samarie.

 

Yehoshua Kenaz, un classique israélien.

L’œuvre de Yehoshua Kenaz (né en 1937) permet de mesurer l’évolution de la littérature israélienne au cours des dernières décennies. Elle défend une idée généreuse de la littérature (avec observation et effacement relatif de sa propre personne), loin de l’égocentrisme de la nouvelle génération.

 

Aharon Megged et la propension israélienne au suicide.

Aharon Megged (1920-2016), peut-être le plus grand écrivain israélien contemporain, moins connu que d’autres probablement parce qu’il a dénoncé, suite aux accords d’Oslo, la « propension au suicide » des intellectuels de la gauche israélienne. Il s’est fermement opposé au post-sionisme et à certaines dérives de l’intelligentsia israélienne atteinte d’un syndrome d’autodestruction avec cette identification émotionnelle et morale envers des individus qui œuvrent ouvertement à la destruction d’Israël. Il faut lire son article publié en 1994, dans le quotidien Ha’aretz, sous le titre « La propension israélienne au suicide », un article qui lui a valu d’être poussé de côté par l’intelligentsia dont il était par ailleurs membre. Cette tendance de nombreux intellectuels israéliens à dénoncer le sionisme commença à peser sur les décisions politiques des dirigeants israéliens suite aux accords d’Oslo, d’où la mise au point d’Aharon Megged.

 

Portrait of Israeli author Aharon Megged, in front of a bookcase in his home, Tel Aviv, Israel, March 6, 2003. (Photo by Dan Porges/Getty Images)

 

Amir Gutfreund, un nouveau regard israélien sur la Shoah.

Amir Gutfreund (1963-2015), un écrivain atypique. Lieutenant-colonel de l’armée de l’air, il a publié son premier roman à l’âge de trente-sept ans. Il n’est pas de ces écrivains (israéliens) chouchoutés par les médias de l’étranger, écrivains qui établissent leur notoriété au moins autant à partir de leur sensibilité politique (de gauche) que de leur œuvre. L’approche d’Amir Gutfreund est particulière, notamment dans « Les gens indispensables ne meurt jamais » (le titre en Israël est : « Notre Shoah en Israël »). L’auteur évoque la Shoah à partir de ses marques dans la vie de tous les jours, comme celle de cet enfant de Haïfa âgé de douze ans, dans les années 1970, et qui vit entouré de rescapés de la Shoah. La beauté de ce livre est d’avoir sorti la mémoire de la Shoah des commémorations pour l’inscrire dans la banalité d’un quotidien à l’occasion très prosaïque voire ridicule. Et personne ne peut ignorer que même la Shoah est volontiers instrumentalisée contre Israël et le peuple juif. Amir Gutfreund qui a écrit ce livre pour ses parents, des rescapés, nous rappelle que les rescapés ont eu un rôle des plus importants dans l’édification de l’État juif après 1945 et le combat pour l’indépendance. « En 1948, près de la moitié des Israéliens en uniforme étaient des rescapés ; et en 1960, ils représentaient un quart de la population israélienne. »

 

David Shahar, un écrivain israélien amoureux de la Bretagne.

Thème récurrent dans l’œuvre de David Shahar (1926-1997), la relation entre le corps et l’âme. Il repousse autant le matérialisme pur et dur que la spiritualité flottant en elle-même. Il n’attaque pas le judaïsme en tant que tel mais une certaine conception du judaïsme qui a fait sienne cette dichotomie (d’origine chrétienne) corps/âme, matière/esprit. David Shahar, un amoureux de la Bretagne (qui sert de cadre à des séquences de certaines de ses œuvres), dépeint la Jérusalem des années 1920-1930 dans ce qui constitue la pièce maîtresse de sa production, « Le palais de vases brisés ». Tous ses livres ont été magnifiquement traduits par Madeleine Neige.

 

« Ses chansons étaient des prières », Arik Einstein et la culture israélienne.

Arik Einstein (1939-2013) appartient à la « génération de l’État », celle des sabras. Sa discographie va du début des années 1960 à la fin des années 2000. Un journaliste le définissait comme celui qui incarnait « ce nouvel Israël, libéral (au sens américain) et séculier que nous pensions autrefois devenir… », soit l’élaboration d’une culture israélienne ou hébraïque profane placée sur un pied d’égalité avec l’antique culture juive religieuse ou sacrée, sans pour autant la nier tant il est vrai que nombre d’Israéliens vivent « un pied d’un côté et un pied de l’autre », pour reprendre le titre d’une de ses chansons. Un bon exemple de cette vie entre le sacré et le profane peut être donné par ses chansons qui passent en boucle à la radio le Jour du Souvenir des soldats, le jour le plus fédérateur du calendrier en Israël, un rituel à la limite du sacré. Les chansons d’Arik Einstein accompagnent le quotidien des Israéliens qui pour beaucoup considèrent ses chansons comme une forme de la prière – « car Israël, même lorsqu’il ne respecte pas les commandements religieux, reste un peuple qui prie. »

 

Arik Einstein

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

Posted in Pierre Itshak LURÇAT | Tagged , , , , , , | Leave a comment

« Israël, le rêve inachevé – Quel État pour le peuple juif ? » de Pierre Lurçat – 1/3

 

13 novembre 2018, au courrier, une enveloppe kraft avec quatre timbres, quatre belles théières, et le tampon de l’éditeur, Les Éditions de Paris – Max Chaleil. A l’intérieur, le dernier livre de Pierre Lurçat avec, en couverture, la lecture de la Déclaration d’Indépendance, le 14 mai 1948, à Tel Aviv, par David Ben Gourion, sous le portrait de Theodor Herzl, une photographie de Zoltan Kluger. Le livre est tout frais (un parfum d’encre d’imprimerie entre ses pages), l’achevé d’imprimer est de novembre 2018.

Le livre dont je propose un compte-rendu s’organise en trois parties divisées en chapitres (de 1 à 11 ; de 12 à 19 ; de 20 à 25) et sous-chapitres, tous imprimés en caractères gras, une structuration et un parti-pris typographique qui facilitent la lecture de ces pages fort denses. Ce livre panoramique, riche en précisions (sur la littérature israélienne contemporaine par exemple), est agrémenté de Notes, d’une Bibliographie, et est flanqué d’un Préambule et d’une Conclusion. J’y vois richesse et clarté. Il a le mérite de pouvoir être lu par des connaisseurs (qui trouveront toujours ici et là un élément à approfondir) mais aussi par des lecteurs peu avertis. C’est donc un livre qui déploie de belles qualités didactiques et qui désigne un large éventail d’axes de recherche, sans insistance – plutôt par la suggestion.

Ce livre a paru aux Éditions de Paris, fondées et dirigées par Max Chaleil (né en 1937) qui se présente ainsi : « Max Chaleil, écrivain et éditeur, est né à deux pas du château de Castelnau où fut tué Rolland et non loin du mas Soubeyran, la maison natale de Rolland, aujourd’hui Musée du Désert, haut lieu du protestantisme. L’auteur a consacré de nombreux livres aux Cévennes et aux irréductibles camisards. » J’invite le lecteur qui ne connaît pas Max Chaleil, haute figure de l’édition, à consulter son catalogue, aussi riche qu’éclectique.

Ce livre de Pierre Lurçat (dont j’apprécie grandement le caractère didactique) a entre autres mérites d’inviter le lecteur à pousser des portes, de nombreuses portes aménagées le long d’axes, de perspectives. C’est un livre discret qui se tient à l’entrée d’un très vaste champ de connaissances – une arborescence ; oui, ce livre a une structure arborescente : il nous invite à marcher sur les voies de la connaissance, certaines très peu empruntées pour des raisons idéologiques. Par exemple, on a choisi de cacher aux mémoires des actions dignes des plus hauts éloges parce qu’initiées par les sionistes révisionnistes. Ce livre didactique répare aussi discrètement que fermement des injustices. Pour la part, je ne savais rien de l’action des « Bergson Boys » et presque rien sur les préoccupations sociales de Jabotinsky.

 

Première partie – Jalons sur la route de l’Etat d’Israël.

Israël, histoire sainte ou histoire profane ? Les paradoxes de l’historiographie juive moderne.

L’auteur commence par signaler un livre magnifique, « Zakhor, histoire juive et mémoire juive », dans lequel Yosef Hayim Yéroushalmi pointe le paradoxe suivant : le « peuple de la mémoire » n’a développé qu’au XIXe siècle cette science portant un regard critique sur son histoire, avec la Wissenschaft des Judentums, au XIXe siècle, une science qui a donné des productions véritablement encyclopédiques, des histoires universelles des Juifs, avant de passer à des productions plus fragmentées, plus spécialisées, un parcours identique à celui de toutes les sciences. Hâtons-nous de préciser que cette historiographie ne s’est pas radicalement coupée de la source religieuse. Histoire profane et histoire sainte peuvent s’accompagner sans se porter préjudice – voir le cas emblématique de Simon Doudnov. Pierre Lurçat remarque finement (une remarque que je me fais à moi-même, depuis des années) que les travaux de ces historiens restent confidentiels et parfois même non traduits dans une langue européenne. Ainsi Bentsion Nétanyahou a-t-il été tout bonnement mis au placard tandis que Shlomo Sand est très complaisamment traduit et distribué. La démarche négationniste de Shlomo Sand (pour ne citer que lui) est célébrée en Europe, plus particulièrement en France.

 

Bentsion Nétanyahou (1910-2012) et son fils.

 

Paradoxe historique : l’historiographie juive est inexplicable sans ce vaste mouvement de laïcisation du judaïsme européen, au XVIII et XIXe siècles. Ce sont ces historiens de la Haskala qui en ancrant le vécu juif dans l’histoire immanente (et non plus exclusivement transcendante) ont préparé le retour des Juifs sur leur terre.

 

Afrique ou Israël ? Le mouvement sioniste et le projet de colonisation en Angola.

En quelques lignes, Pierre Lurçat retrace l’itinéraire d’un homme volontiers méprisé par les dirigeants juifs, combattu par les Juifs tant assimilés qu’orthodoxes : Theodor Herzl. Mais ce puissant rêveur est aussi un réaliste ; il met à profit sa formation de juriste pour « doter le peuple juif des instruments qui lui permettront d’exister sur la scène internationale ». Il n’ignore pas que si le projet sioniste veut devenir réalité, il doit être entériné par les grandes puissances, d’où son incessante activité diplomatique et jusqu’à sa mort, notamment auprès des Ottomans dont l’empire comprend la Palestine. Peine perdue. Survient le pogrom de Kichinev, au printemps 1903. Le sentiment d’urgence qui n’a jamais quitté Theodor Herzl se fait encore plus aigu. C’est dans ce contexte que prend forme le projet de l’Ouganda, alors sous domination britannique. Pour Theodor Herzl, il s’agit d’une solution provisoire (avant le retour espéré en Eretz Israël), contrairement à ce que ses opposants ont laissé entendre. Il expose cette proposition au sixième Congrès sioniste, à Bâle, en août 1903. A l’enthousiasme du début succède le rejet, notamment de la part des plus menacés, les Juifs russes. Theodor Herzl mourra l’année suivante, en juillet 1904, malade, épuisé.

                                                                                                                                                                      « Dans la ville du massacre » : Le pogrom de Kichinev sous la plume des écrivains.

Le pogrom de Kichinev va avoir un impact considérable. Ce n’est certes pas le premier pogrom (qui remonte à 1881), mais cette fois l’indignation est internationale et la passivité des autorités tsaristes est dénoncée. Ce ne sont pas tant les journalistes et les diplomates qui réveillent les opinions, mais des écrivains, parmi lesquels Gorki et Tolstoï et, plus encore, Bialik qui après s’être rendu sur les lieux en revient avec l’un de ses plus célèbres poèmes : « Dans la ville du massacre », un long poème dans lequel il rapporte (à tort ou à raison ?) la passivité des Juifs. Cet écrit va au moins avoir pour effet de mettre sur pied une autodéfense juive, un peu partout en Russie. Jabotinsky est l’un des lecteurs les plus enthousiastes de ce poème qu’il traduit en russe, avec l’aide de Bialik, une traduction qui va connaître un très grand succès avec pas moins de sept éditions. Ce pogrom est à l’origine d’une deuxième vague d’émigration, en particulier vers Eretz Israël, la Deuxième alyah, environ quarante mille personnes dont le rôle sera déterminant dans la formation du Yishouv et donc d’Israël.

 

Gallipoli 1915 : l’aventure héroïque des « Muletiers de Sion ».

Avril 1915, Gallipoli. Des Juifs se battent sous leur propre drapeau pour la première fois depuis les Maccabées. Il s’agit d’un bataillon du Corps des muletiers de Sion (Zion Mule Corps, ZMC) à partir duquel se formera un régiment juif, sous le commandement du général Allenby pour la conquête de la Palestine – Eretz Israël. La création du ZMC est le fait de trois hommes dont j’invite le lecteur à étudier la vie : Jabotinsky, Trumpeldor et un Irlandais, le colonel John H. Patterson. Ils espèrent que se constitue une unité juive combattante sur le front de Palestine ; on leur propose un corps de muletiers sur le front turc, un affront, mais qu’à cela ne tienne ! Trumpeldor saisit ce qu’il considère être malgré tout une opportunité. L’avenir lui donnera raison. Le ZMC subira des pertes comparables à celles des unités placées en première ligne. Son courage sera reconnu par les plus hautes autorités politiques et militaires. Après dissolution du ZMC, l’acharnement de Jabotinsky conduira à la création du 38th Battalion of the Royal Fusiliers. La participation juive à l’effort de guerre britannique au cours de la Première Guerre mondiale rendra plus crédible le projet sioniste auprès des grandes puissances, à commencer par les Britanniques. Et Jabotinsky, disciple de Theodor Herzl, sait qu’il faut ajouter la dimension militaire au projet sioniste, une dimension absente de l’esprit du fondateur du sionisme politique. Ainsi que Jabotinsky l’a écrit dans son autobiographie (traduite en français par Pierre Lurçat et dont je recommande vivement la lecture) : depuis l’entrée en guerre de l’Empire ottoman, il fallait ajouter une baïonnette au projet sioniste.

 

 

Jabotinsky et la dimension militaire du sionisme.

On n’insistera jamais assez : Jabotinsky sait que le sioniste doit devenir une force militaire pour s’imposer et ne pas être considéré tout au plus comme une utopie. Cette idée s’impose à lui à Bordeaux, en 1914, lorsqu’il apprend l’entrée en guerre de l’Empire ottoman.    

 

L’école navale du Betar à Civitavecchia et le début de la Marine israélienne.

Les débuts de la Marine d’Israël sont liés au mouvement révisionniste de Jabotinsky. En 1934 est fondée l’école navale de Civitavecchia où vont se former les premiers cadres de cette marine. Ce projet est principalement conduit par Jérémie Halpern, capitaine de l’académie navale italienne en 1917, à l’âge de seize ans ! Un intellectuel lui avait à sa manière ouvert la voie, Adia Gourevitch, fondateur du mouvement cananéen qui, au début des années 1930, à Paris, avait formalisé l’idéologie cananéenne dans une suite d’articles publiés dans un journal sioniste russophone.  Nous reviendrons sur ce mouvement. Simplement, sa thèse centrale (inspirée de savants de l’époque) : des peuples des rivages méditerranéens appartenaient à la nation hébraïque, dont les Phéniciens ; par ailleurs, les Carthaginois parlaient hébreu. Sa conclusion : il fallait faire revivre la tradition maritime des Hébreux, une idée que reprendra Jérémie Halpern, avec l’école navale du Betar de Civitavecchia qui fonctionnera de 1934 à 1938. Son bateau-école, Sarah I, fera escale dans de nombreux ports de la Méditerranée, suscitant l’enthousiasme des communautés juives locales, en particulier celle de Tunis en janvier 1938.

Un point à préciser. Si des membres de la communauté juive d’Italie ont eu au début une sympathie pour le fascisme, Jabotinsky le démocrate n’en a jamais eue, ni pour Mussolini et le culte du chef. Sa sympathie allait franchement du côté de Garibaldi et de Mazzini.

 

« Aujourd’hui j’écris avec ma plume, demain j’écrirai avec mon sang » : le sionisme révolutionnaire d’Avraham Stern.

Avraham Stern, chef du Lehi, décide contrairement à l’Irgoun de poursuivre la lutte contre la puissance mandataire en Palestine malgré l’engagement de cette dernière contre les nazis. Le Lehi est animé par une idéologie maximaliste sans rapport avec ses effectifs et ses moyens. Il parvient néanmoins à porter de très rudes coups aux Britanniques.

 

Avraham Stern (1907-1942)

 

Comme la plupart des dirigeants et pères fondateurs de l’État juif, Avraham Stern n’est pas un guerrier, ni même un homme d’action. Cet intellectuel passionné de littérature et de poésie s’engage en 1929 dans la Haganah avant de rejoindre l’Irgoun, laissant dans un tiroir sa thèse de doctorat, « Eros dans la poésie grecque ». Alors qu’on lui propose un poste à l’Université hébraïque de Jérusalem, il refuse et déclare préférer mourir comme soldat anonyme que devenir un professeur reconnu durant cinquante ans. En février 1942, il est assassiné par des policiers anglais. Il faut lire son testament politique : « Dix-huit principes de la Renaissance », des principes qui pour la plupart se sont réalisés. Le dernier attend toutefois son achèvement : le Temple rebâti, à Jérusalem.

 

Peter Bergson, l’homme qui a sauvé l’honneur du judaïsme américain pendant la Shoah.

L’attitude des Juifs américains et leurs associations au cours de la Deuxième Guerre mondiale a été plutôt mesquine. Pourtant, quelques hommes ont à leur manière sauvé l’honneur du judaïsme américain ; parmi eux, Hillel Kook (alias Peter Bergson), neveu du grand Hillel Kook. Membre de la Haganah, il est l’un des fondateurs de l’Irgoun avant de devenir son porte-parole. En 1940, il arrive aux États-Unis et fonde le groupe des « Bergson Boys » dans lequel se trouve le fils de Jabotinsky, Eri. Ce groupe recrute des militants et collecte des fonds pour l’Irgoun. Lorsque l’extermination des Juifs commence à filtrer, il alerte l’opinion publique dans la presse puis, avec la collaboration de Ben Hecht, il organise une énorme représentation théâtrale, « We Will Never Die », une fresque de l’histoire du peuple juif dénonçant l’extermination en cours. Quarante mille spectateurs le premier soir ! S’en suit une tournée qui attire notamment des centaines de Sénateurs et de membres du Congrès. Dans la foulée, Peter Bergson crée le « Comité d’urgence pour le sauvetage des Juifs d’Europe » dont la mission est de faire pression sur l’administration américaine afin qu’elle ouvre les portes du pays à l’immigration juive. Autre manifestation organisée à l’initiative des « Bergson Boys », la « marche des rabbins, à Washington D.C.

L’action des « Bergson Boys » relayée par des membres du Congrès conduit à la création du War Refugee Board (début 1944). Cette action aurait permis de sauver quelque deux cent mille Juifs ; elle reste pourtant très peu connue, et en Israël même, tant par les institutions, comme Yad Yashem, que par les historiens de la Shoah, comme Yehouda Bauer. Pour Pierre Lurçat, ce silence s’explique par l’appartenance de Peter Bergson au sionisme révisionniste (qui restera dans l’opposition jusqu’en 1977) et par la figure iconoclaste d’Avraham Kook qui attaquera frontalement l’attitude de la plupart des responsables juifs américains au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Les « Bergson Boys » ont rendu visible aux États-Unis la question juive, notamment en s’opposant à la politique de Franklin D. Roosevelt et son administration qui déclaraient que le seul moyen de sauver les Juifs d’Europe était de gagner la guerre, ce qui n’était qu’une demi-vérité…

 

Hillel Kook, alias Peter Bergson (1915-2001)

 

Quand la France livrait des armes à l’Irgoun. L’histoire oubliée de la « Ligue française pour la Palestine libre ».

Tout le monde connaît la triste histoire de l’Altalena. Mais ils ne sont pas nombreux à savoir que la cargaison d’armes transportée par ce bateau a été livrée par le gouvernement français. En effet, au sortir de la guerre, après l’Occupation et la Résistance, la France juge plutôt le combat des Juifs pour l’Indépendance comme un combat de libération nationale – hormis le quotidien Le Monde, porte-parole officieux du Quai d’Orsay. Dans ce contexte favorable est créée la « Ligue française pour la Palestine libre », branche française d’une organisation juive américaine fondée en 1944, le « Hebrew Committee of National Liberation ». Le recrutement de sympathisants à la cause sioniste en France dépasse toutes les espérances, un recrutement qui s’opère dans tous les partis politiques et qui attire par ailleurs nombre d’intellectuels parmi lesquels des écrivains en vue.

L’idéologie défendue par le « Hebrew Committee of National Liberation » et certains membres des mouvements clandestins juifs tient d’abord à la claire distinction entre Juifs (de la diaspora) et Hébreux, ce qui revient à vouloir créer un État hébreu radicalement détaché du judaïsme de l’exil. Cette idéologie a été élaborée par Albert Stara, secrétaire particulier de Jabotinsky, et inspirée de l’idéologie dite cananéenne, alors très en vogue parmi les intellectuels juifs de la droite sioniste. La « Ligue française pour la Palestine libre » lutte pour l’indépendance d’Israël, une indépendance qui ne peut alors que passer par la livraison d’armes, une question cruciale pour le Yishouv en 1947-1948. L’Altalena est sa précieuse cargaison d’armes livrée par le gouvernement français à l’Irgoun ont été victimes de la rivalité entre David Ben Gourion et Menahem Begin.

La création de l’État d’Israël et l’établissement de relations diplomatiques entre Israël et la France vont en quelque sorte légaliser la branche locale du « Hebrew Commettee of National Liberation » qui va se convertir en parti politique, le Herout, ancêtre du Likoud. La « Ligue française pour la Palestine libre » va quant à elle devenir sans tarder l’association « France – Eretz Israël » puis « France – Israël ».

 

Bentsion Nétanyahou : historien, militant sioniste et… père de Premier ministre.

Le parcours intellectuel du père de Benjamin Nétanyahou, Bentsion, permet de mieux comprendre le fils. Ce prestigieux historien du judaïsme espagnol médiéval a laissé des « Mémoires » et quelques très rares interviews qui permettent d’appréhender le regard et l’influence du père sur le fils. On peut tout d’abord constater que le sionisme du fils n’est pas aussi tranchant que celui du père ; il suit en cela une trajectoire qui est celle d’autres « Princes du Likoud », soit la deuxième génération des dirigeants du parti, la première ayant vécu la fondation de l’État d’Israël.

Le sionisme de Bentsion Nétanyahou ne s’explique pas sans son œuvre principale : « Don Isaac Abravanel ». Ce qui a le plus frappé l’auteur de cette somme est la manière dont Abravanel, philosophe mais aussi responsable de sa communauté, a pris des décisions à la veille de l’expulsion des Juifs d’Espagne. Pour cet historien (qui sans être explicitement un homme politique a eu une grande influence sur le sionisme), des leçons doivent être tirées du passé ; ainsi, nous dit-il, la Shoah n’a pas pris fin en 1945, elle se poursuit notamment avec cette volonté génocidaire de certains ennemis d’Israël, en particulier celle du régime iranien issu de la Révolution de 1979. Sur cette question, la marque du père sur le fils est patente.

 

Itshak Shamir (1915-2012) : le dernier des géants.

Il faut lire l’autobiographie d’Itshak Shamir. On y découvrira l’influence de l’école Tarbout, ce réseau d’enseignement hébraïque, avec priorité absolue donnée à l’enseignement de l’hébreu et de l’histoire juive. Parmi ses influences de jeunesse, la plus marquée : Michaël Collins, le dirigeant de l’IRA : « Les similitudes entre les deux hommes sont frappantes : tous deux ont dirigé la branche Renseignements d’un mouvement révolutionnaire clandestin, en lutte contre l’occupant britannique, et tous deux sont ensuite devenus des dirigeants politiques de premier plan. » Et, dans une parenthèse, Pierre Lurçat nous rappelle que la relation entre le sionisme révisionniste et le nationalisme irlandais remonte à une rencontre en 1938 au cours de laquelle Jabotinsky tenta de convaincre Eamon de Valera de soutenir la cause sioniste.

 

Itshak Shamir (1915-2012)

 

Itshak Shamir, de l’Irgoun au Léhi (en 1940) dont il prend la direction après l’assassinat d’Avraham Stern afin de poursuivre la lutte contre la puissance mandataire, et sans merci. Les faits suivants sont à retenir en priorité dans sa longue carrière politique : son attachement indéfectible à l’intégrité d’Eretz Israël ; son refus de reconnaître un « peuple palestinien » et un nouvel État arabe à l’ouest du Jourdain ; son rôle décisif dans le départ des Juifs d’U.R.S.S. dans les années 1990 ; sa fermeté face aux Américains désireux de supprimer les garanties financières permettant à Israël d’emprunter sur les marchés de capitaux s’il n’acceptait pas leur diktat politique ; enfin, Itshak Shamir a gardé la tête froide lors de la signature de Camp David (1978), contrairement à nombre de membres du Likoud – ainsi s’est-il abstenu lors du vote à la Knesset. Itshak Shamir mérite d’être considéré comme le dernier des géants car exclusivement motivé par l’intérêt supérieur de la nation.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

Posted in Pierre Itshak LURÇAT | Tagged , , , , , , , , , , , | Leave a comment

Deux peintres de la violence totale

 

Article rédigé le dimanche 11 novembre 2018, anniversaire du centenaire de l’armistice de la Grande Guerre.

 

Ludwig Meidner (1884-1966)

Au début des années 1990, une grande exposition au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris fit découvrir l’Expressionnisme allemand au grand public français, une vaste production de très haute qualité et aux sensibilités multiples curieusement peu connue dans ce pays voisin de l’Allemagne. Pour ma part, je retrouvai nombre de familiers et je pus ainsi approfondir ma connaissance de Ludwig Meidner auquel cette exposition accordait une place d’honneur, alors que les musées d’Allemagne que j’avais visités n’en faisaient pas grand cas. C’est au cours de cette exposition que je découvris l’œuvre d’une artiste dont je ne savais presque rien, Marianne von Werefkin. Si ma mémoire ne me trahit pas, une petite salle ronde lui était réservée.

Dans mes premiers contacts avec l’Expressionnisme allemand (c’était à Munich), je vis d’abord ces perspectives urbaines éclatées ou/et prêtes à se rabattre sur le passant, des perspectives aiguës et coupantes comme ces éclats de verre qui tiennent encore sur le cadre d’une fenêtre après le souffle des bombes.

 

Ludwig Meidner, « Die brennende Stadt » 

 

Dans le cas de Ludwig Meidner, les villes ne sont pas envisagées du point de vue du passant, de celui qui marche le long d’un trottoir dans une perspective urbaine ; elles sont envisagées en plongée et panoramiquement.

Ludwig Meidner est né en Silésie, à la fin du XIXe siècle. C’est à partir de l’année 1912 qu’il trouve le thème à partir duquel il est encore défini, la grande ville, la grande ville prise dans la violence totale, celle de la guerre industrielle, la première de l’histoire de l’humanité – si l’on exclut la Guerre de Sécession de 1861-1865. Ces peintures sont prémonitoires ; mais, à bien y regarder, cette prémonition semble plus porter sur la guerre de 39-45 que sur celle de 14-18. Pourquoi ? Parce que si la guerre de 14-18 a bien été une guerre totale, elle l’a été essentiellement par l’artillerie et non pas l’aviation, l’artillerie étant destinée par son feu roulant – Trommelfeuer – à écraser toute défense jusqu’à retourner en profondeur la terre sur laquelle elle s’appuyait, à briser la ligne ennemie en un point précis. La Première Guerre mondiale s’est essentiellement déployée dans des zones rurales ; les grandes villes furent relativement épargnées ; je dis bien, relativement. C’est au cours de la Seconde Guerre mondiale que la grande ville sera soumise à des bombardements d’anéantissement, de Rotterdam mai 1940 à Dresde février 1945 ; et oublions Hiroshima dont la destruction dépasse les possibilités de l’art puisqu’elle disparut en une fraction de seconde. La guerre de 14-18 a surtout détruit des villages, des terres agricoles, des espaces naturels, comme dans les environs de Verdun où de février à décembre 1916 environ vingt-six millions d’obus furent tirés.

Apokalyptische Stadt, Die brennende Stadt, les compositions de Ludwig Meidner sont conçues à partir d’un point de vue en hauteur et diversement éloigné du sujet considéré – la grande ville. Ce sont des vues en plongée, redisons-le, des vues panoramiques (la ville pourrait être vue d’avion, d’un promontoire (Paris vu du Mont Valérien, par exemple). Ce recul permet l’amplitude, l’amplitude apocalyptique. Les panoramas de Ludwig Meidner sont particulièrement effrayants, comme le sont ceux de John Martin ou de Philippe-Jacques de Loutherbourg. Mais si ces deux derniers évoquent des catastrophes naturelles, Ludwig Meidner évoque une catastrophe humaine, trop humaine : la guerre totale. Il s’agit bien d’un artiste visionnaire, c’est-à-dire un artiste qui a perçu son temps avec une lucidité particulière.

Outre ce point de vue panoramique, Ludwig Meidner place volontiers à l’extrême bord inférieur de ses compositions des silhouettes terrorisées fuyant la mort ou des visages d’effroi, en gros plan, tournés vers le spectateur – nous. Ludwig Meidner utilise largement les moyens du Futurisme dont il avait visité l’exposition à la galerie Der Sturm, à Berlin, en 1912. Il faut par ailleurs lire ce qui peut être lu comme un manifeste : « Mode d’emploi pour peindre des tableaux de la grande ville » (Anleitung zum Malen von Groẞstadtbildern), un texte de 1914 :

http://www.kunstzitate.de/bildendekunst/manifeste/meidner1914.htm

Il commence ainsi : « Nous devons enfin commencer à peindre notre patrie, la grande ville que nous aimons infiniment. Sur d’innombrables toiles grandes comme des fresques, nos mains tremblantes devraient griffonner tout ce qui est magnifique et étrange, monstrueux et dramatique dans les avenues, les gares, les usines et les tours ». Et, d’un coup, je pense au grand célébrant de la grande ville, en littérature, Alfred Döblin et son grand roman, « Berlin Alexanderplatz » qui décrit le Berlin des années 1920, une fresque, avec points de vue multiples, fragmentés, éclatés, comme les célèbre le manifeste ci-dessus.

 

Ludwig Meidner, «Apokalyptische Landschaft » 

 

Brève parenthèse. En 1923, Ludwig Meidner se détourne du thème de la grande ville et célèbre la religion juive. J’écrirai un article à ce sujet. Il a dessiné des Juifs en prière ainsi que des scènes de la Shoah en Pologne. Ludwig Meidner, artiste international est aussi un artiste profondément juif. Ci-joint, un lien intitulé « Ludwig Meidner (1884-1966) Avant-garde artist and orthodox Jew » :

https://www.juedischesmuseum.de/en/explore/fine-arts/detail/ludwig-meidner-1884-1966/

Ci-joint, un commentaire enthousiaste, « The Violent Modernity of Ludwig Meidner’s “Apocalyptic Landscape” » :

https://www.youtube.com/watch?v=fpf1jIXBwNs

 

 

Herbert Smagon (né en 1927)

J’ai découvert l’œuvre de Herbert Smagon tardivement, au hasard d’une recherche Internet et bien indirectement. Son œuvre ne figure pas parmi mes favorites mais là n’est pas la question. Lui aussi a peint la violence totale, une violence dont on parle peu, les souffrances du peuple allemand, notamment en 1945. Cet intérêt est volontiers jugé suspect. Il est vrai que parmi ceux qui se penchent sur la question (et généralement sans souci de rigueur), on trouve d’assez nombreux individus pour lesquels je n’éprouve aucune sympathie – et je fais usage de l’euphémisme –, des individus qui s’efforcent notamment d’amoindrir la spécificité de la Shoah et de pousser de côté la violence radicale des troupes allemandes envers les prisonniers de guerre soviétiques et les populations slaves en leur opposant les souffrances des Allemands. Cette manière de procéder est chose courante, elle est déplorable, elle n’aide pas à la recherche de la vérité. Ils vous disent : « La souffrance a été égale partout. Il ne s’est rien passé puisque tout s’annule… Je n’exagère rien, cette démarche est assez fréquente ; Internet et les forums de discussions m’ont permis d’en prendre conscience. Comme si la souffrance était une compétition, avec médaille d’or à la plus grande victime !

Je cherche la vérité, tout simplement, et je ne peux donc taire la mort de centaines de milliers voire de millions d’Allemands, entre bombardements stratégiques et règlements de comptes envers les minorités allemandes, en Europe centrale et orientale. Je ne tirerai aucune conclusion, je ne m’essayerai pas à des exercices de comparaison, inutiles, stupides et même dangereux. Je veux simplement cheminer vers la vérité. Ces Allemands pris dans le Feuersturm de l’Operation Gomorrah ou massacrés par les Tchèques à Prague ou les Soviétiques en Prusse Orientale ont droit à ce que nous sachions, tout simplement. La vérité ne se coupe pas en morceaux sous peine de mourir. Je veux pouvoir considérer autant que possible au moins un peu de la vie de ces dizaines de milliers d’enfants Allemands pris dans la débâcle en Europe orientale, livrés à eux-mêmes et devenus des « enfants-loups », des Wolfskinder – à ne pas confondre avec le Werwolf.

 

Herbert Smagon, « Dresden 1945-1989 »

 

Concernant la répression conduite par les Tchèques contre les Sudètes, au moment de la défaite allemande, un historien m’a alerté, H.-G. Dahms dans « La Deuxième Guerre mondiale » (Payot, Paris, 1961, Bibliothèque historique, traduction par René Jouan). Je ne sais si ce qu’il rapporte est exagéré. Nombre d’historiens pensent que les victimes allemandes des Tchèques se comptent « seulement » par dizaines de milliers et non par centaines de milliers. J’ai été saisi de stupéfaction à la lecture de ce passage, pensant que de telles horreurs ne pouvaient être que le fait des Soviétiques en Prusse orientale et en aucun cas des très civilisés tchèques. Le passage en question figure au Chapitre XXVII, « L’effondrement de l’Allemagne – 1945 » dudit livre (pages 394-395) : « Mais tous les Allemands ne purent s’enfuir de Prague où une véritable folie sanglante s’empara de la populace et d’une partie des Résistants. Plusieurs des dix-huit hôpitaux furent pillés et les blessés mis à mort sous les tortures. Des SS, arrosés d’essence, furent suspendus aux lampadaires de la place Venceslas et brûlés vifs ; des femmes nues, auxquelles on avait coupé le tendon d’Achille, rampaient sous les pieds de la lie déchaînée ; des cadavres flottaient dans les bassins ; des centaines de personnes, dont des écoliers et des infirmières, furent fauchées à la mitrailleuse derrière le cimetière de Volschan et au stade de Strakov. Une foule humaine en délire lança des paquets humains, ficelés avec des barbelés, par-dessus les parapets des ponts sur la Vltava. Des partisans jetèrent des femmes auxiliaires des transmissions dans des meules de foin et y mirent le feu (…) Le nombre des Allemands ainsi massacrés par les fanatiques tchèques a été évalué à au moins un demi-million ». Une fois encore, le nombre des victimes a été fortement revu à la baisse ; on évoque quinze à vingt mille victimes. Mais ce qui m’importe pour l’heure est la mise en rapport de ce livre lu il y a une trentaine d’années et de cette œuvre très peu connue, dérangeante, comme cachée et que j’ai découverte récemment.

Herbert Smagon naît en Tchécoslovaquie en 1927 et il me semble qu’il est toujours en vie. Il est membre de la minorité allemande des Sudètes et, enfant, il subit l’agressivité des Tchèques, ce qui le marquera probablement pour la vie et orientera son œuvre. Face à une telle situation, la famille Smagon quitte la ville où elle réside, Karwin (où Herbert Smagon est né), et se rend à Berlin puis à Vienne. Il commence à dessiner et peindre vers l’âge de douze ans. A seize ans, en 1943, il est auxiliaire de la défense aérienne et entreprend des études à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne. A dix-sept ans, il reçoit le prix du meilleur jeune artiste de la ville de Vienne. Son œuvre primée, « LuftwaffenHelfer », a été réalisée pendant les pauses, lorsqu’il n’était pas amené à servir le Flak 88. Il attire l’attention de Baldur von Schirach, l’ancien chef de la Hitlerjugend devenu gauleiter de Vienne, qui lui propose de l’aider à poursuivre sa formation et avec les meilleurs professeurs.

Toutes ses œuvres antérieures à 1945 ont disparu. Installé à Stuttgart, il reprend son travail d’artiste. Parmi ses tableaux les plus remarquables :

« Dresden 1945-1989 ». Au centre, les ruines de la Frauenkirche, la cathédrale de cette ville surnommée « la Florence de l’Elbe » ; à gauche, la ville en feu, entre le 13 et le 15 février 1945 ; à droite, la première commémoration officielle de la destruction de la ville par l’aviation anglo-américaine. Cette composition est volontiers considérée comme son chef-d’œuvre.

 

Herbert Smagon, « Jagdglück »

 

« Tod der Nichte von Frau H. Hurtinger » (un massacre commis dans une école, la Scharnhorstschule, le 18 mai 1945, ainsi qu’il est précisé en haut et à droite de la composition), séquence du massacre des Allemands (dont les Sudètes) par les Tchèques. L’artiste s’est probablement inspiré de passages contenus dans le « Livre blanc des Allemands des Sudètes » déposé au Bundesarchiv où sont rassemblés plus de dix mille témoignages tous plus terrifiants les uns que les autres.

Une composition particulièrement atroce, « Besetzung der Stadt Rössel in Ostpreussen », montre le viol d’une très jeune Allemande par des soldats soviétiques ; une autre, « Jagdglück », montre un très jeune garçon mitraillé sur le trottoir par un appareil de l’USAF, alors qu’il revient de faire des courses. A côté de ces enfants victimes, typés, blonds aux yeux clairs, prototypes de l’Aryen version nazie, des enfants pareillement blonds et aux yeux clairs se battent avec l’énergie du désespoir contre des ennemis bien supérieurs en nombre : ce sont les « Crack-Babies », un surnom donné par les Anglais et les Américains confrontés en Normandie aux enfants-soldats de la 12. SS-Panzerdivision « Hitlerjugend » ; ce sont aussi « Die Kinder von Breslau », des membres de la Hitlerjugend qui luttèrent jusqu’au dernier contre les Soviétiques, du 15 février au 6 mai 1945 à Breslau, ville dont le siège est bien moins connu que celui de Berlin et pourtant…

 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in PROMENADE EN ART | Tagged , , , , , , , , , , , | 3 Comments

 8 octobre 2018, visite de l’Hospital dos Alienados (désaffecté) de Rilhafoles, à Lisbonne.

 

Ci-joint, un très riche lien sur cet hôpital devenu musée, le Museu Miguel Bombarda, avec une description illustrée du patrimoine architectonique, culturel et scientifique de ce vaste ensemble, notamment le Balneário D. Maria II, le Pavilhão de Segurança et le bâtiment principal (ancienne maison-mère de la Congregação da Missão de S. Vicente de Paulo) :

http://aparteoutsider.org/?page_id=74

 

Le bureau du Prof. Miguel Bombarda, lieu de son assassinat le 3 octobre 1910. A mur, un portrait du maréchal de Saldanha.

 

Le gardien commence par me conduire dans le bureau de celui qui fut le directeur de l’établissement, le Prof. Miguel Bombarda. Ce nom ne m’évoque rien et le gardien qui s’est improvisé guide me confie qu’il ne sait pas grand-chose. Il me répète que le Prof. Miguel Bombarda a été assassiné dans cette pièce mais sans pouvoir me dire par qui ni pourquoi. Qu’importe ! Je me renseignerai. Il me désigne une grande peinture, portrait du maréchal de Saldanha, accrochée au-dessus du bureau, avec l’impact d’une balle tirée par l’assassin. Le maréchal de Saldanha (1790-1876), un militaire et un homme politique qui domine le XIXe siècle portugais, est par ailleurs l’auteur d’une œuvre écrite aussi variée que volumineuse, notamment d’un écrit sur l’homéopathie. Le gardien ne peut décidément pas répondre à mes questions ; il prend un sourire désolé. Qu’importe ! Il est aimable et me précède dans cet immense ensemble en ouvrant les portes (toutes fermées à clé) et les fenêtres. En sortant, je remarque une très petite plaque curieusement placée un peu haut et que je m’efforce de lire en me mettant sur la pointe des pieds ; je parviens à surprendre une date : 3 octobre 1910, la date de son assassinat. Miguel Bombarda, sommité médicale, spécialisé dans les maladies du système nerveux, dirigea cet hôpital à partir de 1892. Il fut par ailleurs le chef du comité civil qui organisa la révolution à l’origine de la Primera República Portuguesa (5 octobre 1910 – 28 mai 1926). J’interroge un autre employé. Selon lui, cet assassinat n’est pas à mettre sur le compte de son engagement politique, ce que je vérifierai en fin de journée en croisant des informations sur Internet. L’assassin est un ancien patient de Miguel Bombarda, le lieutenant Aparecio Rebelo dos Santos, un monarchiste. D’après tout ce que j’ai pu lire, il semblerait que cet assassinat ait été le fait d’un homme pris de délire (de persécution) et non un assassinat à caractère politique organisé par des ennemis de la République, désireux d’en finir avec cet anticlérical déclaré considéré comme l’un des chefs civils de l’avènement de la République, le 5 octobre 1910, soit deux jours après son assassinat.

Visite des bains aux beaux azulejos, inaugurés le 29 octobre 1853 par la reine D. Maria II, jour de l’anniversaire du prince-consort D. Fernando. Il est couvert d’échafaudages et semble à l’abandon. Le guide ne sait que répondre à mes questions. J’écarte les bâches qui pendent des échafaudages, m’enfonce dans les feuilles mortes, place un œil dans les interstices, interroge la mémoire de ce lieu ; elle m’échappe mais je l’interroge.

 

Les bains, inaugurés le 29 octobre 1853 par la reine D. Maria II.

 

Le gardien m’entraîne vers l’élément le plus intéressant de ce complexe, le Pavilhão de Segurança ainsi qu’il est écrit au fronton de cet édifice édifié entre 1892 et 1896, un hôpital-prison à l’intérieur de l’hôpital de Rilhafoles, le premier hôpital psychiatrique portugais, fondé en 1848. C’est une construction d’une grande beauté, sous tous ses angles (dont les vues aériennes) et dans tous ses détails. C’est une construction d’une absolue symétrie qui comprend un corps rectangulaire (avec l’unique entrée) qui conduit à un vaste espace circulaire que délimite une couronne comprenant notamment les cellules individuelles. En symétrie, comme deux ailerons : à gauche en entrant, le réfectoire ; à droite en entrant, la salle de réunion. Le cercle ouvert sur le ciel a un diamètre de trente-deux mètres. Une photographie montre en son centre une sorte de guérite pour gardien. Elle a été détruite sans tarder car jugée inutile.

Le Pavilhão de Segurança a été construit à la demande de Miguel Bombarda, directeur de l’hôpital de Rilhafoles de 1892 à 1910. Son auteur, José Maria Nepomuceno (1836-1895), rattaché au Ministério das Obras Públicas, un homme qui mériterait un article à part. Le panóptico du Pavilhão de Segurança (construit dans les années 1890, redisons-le) est une construction d’avant-garde aux allures Art Déco, années 1920-1930 donc. C’est l’un des très rares panópticos au monde, témoignage de ce système mis au point par Jeremy Bentham en 1787. Il est l’un des six édifices directement influencés par ce dernier (avec les pénitenciers de Breda, Arnhem et Haarlem, en Hollande ; Stateville, aux États-Unis ; la Isla de Pinos, aujourd’hui Isla de la Juventud, à Cuba). Ce panóptico a toutefois une spécificité, son patio central est grand ouvert sur le ciel, ce qui était bénéfique aux malades mentaux et permettait par ailleurs une meilleure ventilation, participant ainsi à la lutte contre les maladies contagieuses.

Le panóptico offre plusieurs avantages, dont la surveillance des prisonniers qui est ainsi grandement facilitée. A ce propos, il ne faut pas confondre le système panóptico avec le système radial conçu par John Haviland (1792-1852), auteur de l’Eastern State Penitentiary (ESP), Philidelphia, ouvert en 1829, selon le système novateur du « separate system ».

 

Divers documents relatifs au Pavilhão de Segurança et à sa partie la plus remarquable, le Panóptico.

 

Nos regards contemporains peuvent juger durement ce système de surveillance intégrale. Il n’empêche que Jeremy Bentham fut bien un progressiste. Par ailleurs, il collabora avec les Libéraux portugais pour élaborer la Constitution de 1822, milita pour la dépénalisation de l’homosexualité et pour le suffrage universel.

Les détails du panóptico de l’hôpital de Rilhafoles sont remarquables, avec en particuliermanière d’arrondir les angles saillants, anticipant le langage formel des années 1920-1930 : par exemple, les angles arrondis des bancs maçonnés entre les portes des cellules et les chambranles de ces portes tout en confirmant une certaine esthétique évitaient aux patients agités de se blesser, remédiaient à la fragilité des angles (facilement écornés) et facilitaient le nettoyage. Ces angles arrondis anticipaient bien des créations de l’architecture et du design de l’Art Déco, comme le mobilier du Bauhaus. Et ils ne se limitent pas au patio ; on les retrouve sur la façade extérieure de cette couronne, autour des ouvertures, sur les contreforts. Ils participaient à l’élaboration d’un style résolument pré-moderniste qui se manifesta aussi par l’utilisation du béton, un matériau alors nouveau. Remarquables sont les fenêtres de la salle de réunion et du réfectoire, avec leur linteau en arcature aux angles une fois encore arrondis. Remarquable est cet auvent métallique et ondulé qui court le long de la façade intérieure ; il est légèrement abaissé et il offrait protection aux internés contre la pluie et le soleil mais il rendait aussi la fuite plus difficile ; il est maintenu par des tirants qui eux aussi confirment la parfaite adéquation entre esthétisme et fonctionnalisme. Bref, cet édifice peut à juste titre être considéré comme le plus novateur, alors, au Portugal, et prendre place auprès des réalisations architecturales les plus pures.

A l’entrée de cet ensemble, dans le pavillon rectangulaire, un petit musée constitué de plusieurs pièces. Dans l’une d’elles, de l’appareillage médical. Mais ce sont les dessins et autres créations des patients-détenus qui me retiennent. A ce propos, je me souviens de ma découverte, à l’E.N.S.B.A., de l’Art brut et de lettres échangées avec Michel Thévoz, fondateur de la Collection d’Art Brut à Lausanne. J’avais entrepris la lecture de plusieurs de ses études : « Le corps peint » et « L’Art Brut » chez Skira, ainsi que la petite monographie « Louis Soutter » chez L’Âge d’Homme. Ainsi donc, dans ce musée de Lisbonne, des souvenirs me reviennent, souvenirs de mes années d’études et conversations passionnées avec cet ami mort trop tôt et qui me fit découvrir un aspect de l’art que mon classicisme m’avait fait ignorer.

 

Le danseur Valentim de Barros (1916-1986), interné à l’hôpital Miguel Bombarda de 1949 à 1986.

 

La collection de l’Hospital dos Alienados de Rilhafoles est la plus importante collection d’Art Brut du Portugal (je ne sais comment traduire « Art Brut » en portugais ; il me semble que la désignation suivante a la préférence : Arte Outsider). Parmi les artistes internés, représentants de l’Arte de Doente, Jaime Fernandes, ouvrier agricole interné à trente-sept ans pour schizophrénie et qui se mit à dessiner après une vingtaine d’années d’internement. Mais le plus célèbre des pensionnaires de cet hôpital est le danseur Valentim de Barros (il y séjourna de 1949 à sa mort en 1986). La presse portugaise titrait (voir sur Internet, article en cinq parties) : « Valentim de Barros, o bailarino a quem roubaram a vida » (Valentim do Barros, le danseur auquel on a volé la vie). Il n’aurait eu pour seules « maladies » (doenças) que d’être homosexuel, avec goût pour le travestissement et autres extravagances d’artiste. Je n’entrerai pas dans la polémique par manque de connaissance ; je me contente de détailler ces photographies qui le montrent dans sa cellule transformée en atelier d’artiste et entouré de ses créations.

Une excellente visite guidée (en portugais), présentée par RTP2, avec une insistance particulière sur la partie la plus intéressante de ce très vaste complexe, le Panóptico, inspiré des préoccupations de John Howard et de Jeremy Bentham :

https://www.youtube.com/watch?v=K-a51p9ptDw

 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in VOYAGES | Tagged , , , , | Leave a comment

Ma plus étonnante rencontre en Iran, Jiroft.

 

C’est ma plus surprenante rencontre avec l’Iran en Iran, Jiroft. Je ne savais rien de ce qui est bien une civilisation. Jamais je n’avais rencontré ce nom au cours de mes années d’études, jamais ! C’était dans les années 1980. Je ne me souviens pas d’avoir rencontré une seule fois ce nom dans les livres ou qu’il ait été prononcé par l’un de mes professeurs. Aussi ma surprise fut-elle grande dans ce musée de Jiroft (province de Kerman), surprise et émerveillement, surprise émerveillée. Mais il me semble que la découverte de cette culture est récente. Qu’en savait-on au cours de mes années d’études ?

La civilisation de Jiroft a été découverte par hasard, comme nombre de découvertes archéologiques, comme celle de la Cueva de Altamira par Modesto Cubillas, en 1868. C’est également en 1868 que des ouvriers affectés à des travaux de voirie découvrent par hasard l’abri sous-roche de Cro-Magnon. La liste de ces découvertes, fruit du hasard, est longue, très longue. C’est le cas de Jiroft et de ses objets en chlorite. La découverte s’est faite naturellement, au cours de l’hiver 2000-2001, par ravinement des eaux de la rivière Halil, dans le bassin de Jiroft, ravinement qui découvrit une tombe au riche mobilier. Le bruit courut et, comme il arrive trop souvent, les pilleurs s’activèrent. Un grand nombre de ces objets en chlorite se retrouvèrent sur les marchés internationaux et à des prix extrêmement élevés. Les autorités iraniennes peinèrent à s’organiser tant cette découverte les avait surpris. Elles parvinrent toutefois à ralentir le pillage, à récupérer une partie du butin et à organiser des fouilles à partir de 2002.

 

Un objet en chlorite, Jiroft.

 

La découverte de Jiroft a chamboulé nombre d’idées quant aux origines et au développement de la civilisation au Moyen-Orient, vers la fin du IVe et le début du IIIe millénaires av. J.-C.

Jiroft est donc situé dans la province de Kerman, dans un ample bassin dont la partie la plus basse est occupée par des marécages qu’alimentent les rivières Halil et Bampur. Les montagnes environnantes culminent à plus de 4 000 mètres. Leurs neiges alimentent en eau et avec régularité la plaine alluviale, ses cultures et ses palmeraies. Par ailleurs, une route naturelle s’ouvre vers le détroit d’Hormuz, le golfe Persique et la mer d’Oman. C’est un lieu privilégié et enviable car bien irrigué alors que partout autour s’étendent des zones arides.

La matière première de l’art de Jiroft (consulter à ce sujet les nombreuses vidéos mises en ligne) est la chlorite. Jean Perrot et Youssef Madjidzadeh en ont dressé un inventaire consultable en ligne : « L’iconographie des vases et objets en chlorite de Jiroft (Iran) » :

https://www.persee.fr/doc/paleo_0153-9345_2005_num_31_2_5129

La chlorite est une roche métamorphique abondante à Jiroft. Elle offre une tonalité mate et d’un gris-vert qui dans un premier temps peut faire croire à du bronze. Mais, surtout, c’est une roche tendre, facile à travailler.

Outre leur très grande valeur artistique, ces objets permettent de combler au moins en partie un vide. En effet, un problème général de chronologie se pose au Moyen-Orient pour la période 3100 / 2300 av. J.-C., soit la période des « dynasties archaïques » I, II et III, des désignations plutôt vagues, révélatrices d’une relative méconnaissance. Des trouvailles faites à Jiroft ont pu être plus ou moins datées par comparaison. Les vases en chlorite (souvent à l’état de fragments), des objets de prestige, ont été trouvés sur des sites du IIIe millénaire, entre l’Euphrate et l’Indus, mais le plus souvent hors stratigraphie. Leur provenance posait problème aux spécialistes. La présence de cette roche métamorphique qu’est la chlorite est marquée dans les monts Zagros (cette immense chaîne qui forme un arc sur tout l’ouest de l’Iran, du Kurdistan iranien au détroit d’Ormuz) mais aussi à Oman et dans les montagnes de la péninsule Arabique.

Il est question de Jiroft dans La revue de Téhéran, n° 96, novembre 2013, un court article intitulé « Jiroft : une civilisation perdue dans l’histoire » et signé Zahrâ Moussâkhâni. J’y apprends que les fouilles de Konar Sandal, à peu de distance du centre-ville de Jiroft, ont notamment permis d’exhumer les vestiges d’une ville d’un kilomètre et demi de diamètre, des vestiges remontant probablement à 2200-2300 av. J.-C. Cette ville était en liaison avec des routes commerciales qui allaient de l’Asie centrale au Nil, de l’Indus à la Chine. Ces fouilles ont également permis la découverte d’une ziggourat constituée de plus de quatre millions d’adobes et datant d’environ 2200 av. J.-C. Le professeur Youssef Majidzâdeh qui a travaillé dans la région de Jiroft, considérant l’ampleur et la qualité des découvertes, envisage Jiroft comme l’un des berceaux de la civilisation. De plus, des inscriptions ont été découvertes sur la ziggourat, des inscriptions encore plus anciennes que l’inscription dédiée à Inshushinak, l’un des principaux dieux de l’Élam. Il pourrait y avoir un lien entre l’écriture trouvée à Konar Sandal, l’écriture proto-élamique et l’ancienne écriture élamique. De nombreux spécialistes considèrent cette civilisation récemment découverte comme aussi importante que celles de Sumer et de l’ancienne Mésopotamie. Selon Youssef Majidzâdeh, Jiroft pourrait être la ville d’Aratta (un territoire auquel font référence des mythes sumériens) qu’une inscription sumérienne sur argile décrit comme une grande civilisation.

 

Un objet en chlorite, Jiroft.

 

Je passe sur la typologie du matériel découvert à Jiroft ; elle a été mise en ligne et le lecteur pourra la consulter. Simplement. La complexité et de raffinement de ce matériel suppose l’existence de plusieurs ateliers avec spécialisations respectives. A noter que les compositions de Jiroft sculptées dans la chlorite s’enrichissent d’insertions, notamment de nacre et de pierreries. La richesse iconographique produite à Jiroft permet d’asseoir de vastes et nombreuses déductions relatives à l’imaginaire mais aussi au réel ; et cette production corrobore les déductions de diverses sciences, dont la paléoclimatologie, relatives à la vie dans cette région au IIIe millénaire av. J.-C. Certes, la signification profonde de cette iconographie cinq fois millénaire nous demeure inaccessible ; mais cette civilisation nous tire par la manche et nous interroge ; elle nous interroge par sa beauté et sa richesse, par sa complexité aussi, la complexité de ses interrogations sur elle-même. Éthique, morale, cosmogonie, hiérarchie, organisation, cohésion et j’en passe, cette iconographie est extraordinairement suggestive et émouvante.

Les recherches archéologiques à Jiroft rendent compte d’une grande densité d’occupation humaine au début du IIIe millénaire av. J.-C. En 2003 on dénombrait déjà près d’une centaine d’agglomérations dont quelques-unes d’une superficie de plus de cent hectares, une densité comparable à celle de la basse Mésopotamie et de la Susiane dans le dernier tiers du IVe millénaire av. J.-C.

A présent, l’étude des civilisations du Moyen-Orient devra tenir compte de cette civilisation récemment retrouvée. L’analyse de l’iconographie mésopotamienne ne pourra ignorer Jiroft et ses productions en chlorite.

Nil – Tigre – Euphrate / l’Écriture – la Ville – l’État, soit trois inventions fondatrices de civilisation nées au bord de trois fleuves. On s’en tenait à cette règle jusqu’au début du XXe siècle. La découverte de la civilisation de la vallée de l’Indus commença à malmener ce schéma. La récente découverte de Jiroft, au sud-est de l’Iran, aux confins du Baloutchistan, le malmènera plus encore. Jiroft, il pourrait s’agir de la mythique Aratta célébrée en Mésopotamie. Des pièces semblables à celles trouvées à Jiroft avaient été exhumées un peu partout mais en très petit nombre, en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, dans la péninsule Arabique. Elles intriguaient les archéologues qui s’interrogeaient sur leur provenance. Les douanes iraniennes elles-mêmes s’interrogeaient lorsqu’elles en saisissaient. Elles finirent par remonter la filière alors que les pillards avaient déjà commis de très grands dommages. Les trafiquants leur rachetaient à bas prix leur butin qui était revendu à prix d’or dans les grandes salles de ventes, jusqu’à plusieurs centaines de milliers d’euros. Les autorités envoyèrent l’armée qui quadrilla la région et des trafiquants furent même condamnés à mort, chose exceptionnelle. Suite à une campagne d’éducation visant à inculquer des rudiments d’histoire et d’archéologie auprès des populations locales, de nombreux objets furent restitués aux autorités.

 

La plus ancienne inscription en élamite linéaire, découverte sur le site archéologique de Jiroft. 

 

Les zones archéologiques dans la vallée de l’Halil sont multiples. Il y en a des dizaines, des centaines peut-être. Deux d’entre elles vont plus particulièrement retenir l’attention de l’archéologue, deux grands tertres – une citadelle et un temple ? – qui se révéleront être des monuments (de l’adobe) aux dimensions colossales, ce que laisse tout au moins supposer le peu qu’il en reste après une cinquantaine de siècles. Il faut lire les comptes-rendus du géographe et géoarchéologue Eric Fouache. Ces deux tertres étaient vraisemblablement intégrés dans un même ensemble urbain dont on peut évaluer la superficie à environ six kilomètres carrés, confie Youssef Majidzâdeh. La plate-forme de l’un des tertres mis à jour ressemble étrangement aux ziggourats de Mésopotamie, mais elle est plus ancienne de cinq siècles au moins que la plus ancienne ziggourat de Mésopotamie.

Édifices colossaux, vastes zones urbaines, quantité et qualité des objets trouvés et leur dissémination sur plus de mille kilomètres, autant d’éléments qui désignent la culture de Jiroft comme une civilisation majeure de l’âge du bronze. Selon Youssef Majidzâdeh, et une fois encore, il y a de fortes probabilités pour que Jiroft soit la mythique Aratta, Aratta qui, toujours selon lui, est au Moyen-Orient ancien ce que Troie est au monde grec. Aratta célébrée et jalousée par Sumer, une rivalité qui a marqué la pensée mésopotamienne. Ainsi une légende attribue-t-elle l’invention de l’écriture à un roi mythique d’Ourouk désireux d’entretenir une correspondance diplomatique avec le souverain d’Aratta. Certes, Jiroft pourrait ne pas être Aratta ; et, d’abord, Aratta a-t-elle vraiment existé ? Et si elle a existé, désignait-elle une ville, un royaume ou bien une région au sens large ? D’autres sites archéologiques pourraient prétendre être Aratta, comme Shahr-e Sokhteh, à la frontière irano-afghane.

Le site de Jiroft recèle des textes mais ils restent indéchiffrables et le resteront probablement, à moins de trouver une tablette bilingue, une sorte de pierre de Rosette.

L’iconographie de Jiroft a été très étudiée par l’archéologue Jean Perrot qui note une chose étrange : il ne semble y avoir dans toute cette extraordinaire iconographie, extraordinaire par la quantité et la qualité, rien qui puisse être considéré comme une divinité, mais rien que des oppositions, un dualisme qui se retrouvera dans nombre de religions du Moyen-Orient et de l’Extrême-Orient. La pensée dualiste de Jiroft aurait-elle participé à la naissance d’Ahura-Mazda ?

La découverte de ce qui semble bien être une civilisation obligea l’archéologie et l’histoire à réviser leurs certitudes quant au Proche-Orient et au Moyen-Orient à l’âge du bronze. L’Égypte et la Mésopotamie étaient considérées comme les lieux d’origine de la civilisation issue de la Bible, la Bible les citant expressément. Mais avant l’Égypte et la Mésopotamie, il y avait eu d’autres civilisations majeures auxquelles ces premières doivent probablement beaucoup, des civilisations implantées sur le plateau iranien (voir en particulier Jiroft) et en Asie centrale.

Présentation de l’étude de Jean Perrot et Youssef Madjidzadeh ci-dessus mise en lien : « L’ornementation des vases et objets en chlorite découverts en Iran, dans la région de Jiroft, permet de distinguer un répertoire iconographique cohérent. Par ailleurs, elle apporte une réponse à la question (très débattue) de la provenance des vases en chlorite trouvés sur de nombreux sites archéologiques datant du IIIe millénaire av. J.-C., entre l’Euphrate et l’Indus. La découverte de Jiroft rend caduque l’appellation de “style interculturel” commodément utilisée pour désigner des objets à l’origine indéterminée. La distribution des vases en chlorite, en particulier de certains types de ces vases, pourrait s’expliquer par l’exportation vers les régions basses du Moyen-Orient de substances diverses extraites d’une plante commune sur le plateau iranien. »

La découverte que je fis de l’art de Jiroft, dans le musée de la ville de Jiroft, reste ma plus étonnante rencontre en Iran. A détailler ces vases et autres objets en chlorite, je pressentais quelque chose d’immense et mystérieux, avec cette sensation de revenir dans un pays quitté depuis si longtemps, sensation qui me fut confirmée par une étude génétique. Je crus un temps au berceau indien ; mais après étude plus approfondie, je partis vers le berceau iranien : le Y-DNA haplogroup (le paternel donc), le R1a et R1a1a1 (R-M417), me conduisait résolument vers l’Iran et l’Est de l’actuelle Turquie, dans le Kurdistan.

 

Le berceau iranien de l’haplogroupe R1a

 

Ci-joint, une vidéo intitulée « One of the oldest civilisation on Earth, Jiroft, Iran » :

https://www.youtube.com/watch?v=ZlEB7Iucku8

Une visite du musée de Jiroft auquel j’ai fait allusion :

https://www.youtube.com/watch?v=UG8W3tmJ-U0

Et un documentaire (composé de trois séquences, la première étant la plus directement liée à ce qui m’intéresse dans le présent article) : « The non-Aryan origin of “Iranians”. Genetic evidence R1a (BBC Report) ». Où il est question de la civilisation de Jiroft (Aratta ?) entre Mesopotamia et Indus Valley :

https://www.youtube.com/watch?v=fjn-leEIT70

Olivier Ypsilantis

 

Posted in IRAN | Tagged , , , , , , , , , , , , , | Leave a comment

 Antônio José da Silva (o Judeu), une victime de l’Inquisition.

 

Antônio José da Silva, figure majeure des lettres portugaises, est probablement la plus célèbre des victimes de l’Inquisition au Portugal. Le 18 octobre 1739, à l’âge de trente-trois ans, il disparaissait dans les flammes.

Antônio José da Silva, surnommé O Judeu, « le Juif », a élevé le genre comique au théâtre à un degré jusqu’alors inconnu dans le pays où il restait un divertissement plutôt lourdingue. Mais, surtout, ses pièces faisaient rire le peuple et c’est probablement la raison pour laquelle le Santo Oficio décida de le neutraliser. Le rire rendait moins terrible ces spectacles publics organisés par l’Inquisition et selon un cérémonial imposant, les Autos-de-Fé. Il fallait en finir avec cet impertinent qui avec l’arme de l’ironie mettait en danger l’appareil de la répression. Il fallait en finir et monter un dossier contre celui qui fonçait dans la brèche ouverte par Gil Vicente et l’élargissait.

Antônio José da Silva naît à Rio de Janeiro, le 8 mai 1705, dans une famille de Juifs contraints à la conversion et envoyés coloniser les territoires d’outremer récemment découverts. La parentèle d’Antônio José appartient à la bourgeoisie, avec avocats, médecins, négociants et rentiers, une raison supplémentaire pour que l’Inquisition s’intéresse à elle, l’Inquisition qui sait capter les biens de ceux qui tombent dans ses griffes.

 

 

Le 10 octobre 1712 – Antônio José n’a que sept ans –, des agents du Santo Oficio font irruption dans la demeure familiale pour arrêter sa mère, Dona Lourença Coutinho, accusée de judaïser. Elle est transportée au Portugal. La famille quitte Rio de Janeiro pour Lisbonne dans l’espoir de retrouver Dona Lourença Coutinho. Antônio José débarque dans la capitale portugaise en 1713 en compagnie de son père, João Mendes da Silva, et de ses deux frères, plus âgés que lui, André et Balthazar. Le père reprend son métier d’avocat. Sa mère est relâchée après avoir été reconciliada, pour reprendre la terminologie inquisitoriale.

Les années passent. Antônio José étudie le droit à l’université de Coimbra. Il écrit une satire. Dona Lourença Coutinho est arrêtée une deuxième fois, le 8 août 1726, avec  son fils Antônio José qui a vingt-et-un an. Le 16 août suivant, l’interrogatoire commence sous l’autorité de l’inquisiteur João Alves Soares. Les comptes-rendus de ces procès ont été conservés dans l’Archivo Nacional da Torre do Tombo, à Lisbonne. Ils permettent de suivre en filigrane la vie d’Antônio José. Le Santo Oficio consignait tout avec une minutie maladive, pourrait-on dire ; ainsi ses archives (immenses) constituent-elles une source d’information des plus précieuses. D’après l’opuscule de Theophilo Braga, « O Martyr da Inquisição portuguesa, Antônio José da Silva (O Judeu) », publié à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, nous apprenons que l’inquisiteur commence par s’intéresser aux biens que possède Antônio José qui répond simplement qu’étant encore à la charge de sa famille, il n’a guère que ses vêtements. Mais l’accusation de judaïser constitue la superstructure de ce procès ; c’est par elle que cet homme dont l’ironie est jugée particulièrement dangereuse peut être définitivement neutralisé.

Sous la torture, il « avoue » qu’en 1721 il est revenu au judaïsme sous l’influence de sa tante Dona Esperança. On l’accuse d’avoir voulu à son tour détourner des proches de la foi chrétienne, parmi lesquels un cousin, João Thomaz, étudiant en médecine, qui est incarcéré. Le 22 août, Antônio José est déclaré « hereje, ficto, falso, confitente, diminuto e impenitente ». Il est interrogé tout au long du mois de septembre 1726. Le 23 septembre, il est torturé. Il participe à l’Auto-de-Fé du 15 octobre 1726, en l’église de São Domingos, avec obligation de subir une rééducation – com a condição de ser doutrinado. Sa mère, Dona Lourança Coutinho, est toujours en prison. Elle y restera deux années avant d’être mise au secret le 12 mai 1728. Le 3 septembre 1729, elle sera torturée avant de participer à l’Auto-de-Fé du 16 octobre de la même année.

Entre 1727 et 1733, Antônio José poursuit des études de droit à Coimbra puis il se rend à Lisbonne où il exerce la profession d’avocat dans le bureau de son père. Antônio José s’éprend de sa cousine, Leonor Maria de Carvalho, originaire de Covilhã et fille de négociant. Elle aussi avait été incarcérée par l’Inquisition sous le prétexte qu’elle judaïsait avant d’être reconciliada au cours d’un Auto-da-Fé, le 26 janvier 1727, en l’église de São Pedro de Valladolid. Antônio José et sa cousine se marient en 1734 (ou 1735). Elle a vingt-deux ou vingt-trois ans et serait née en 1712. La mère de Leonor Maria de Carvalho, Anna Henriques, meurt sur le bûcher. Ces circonstances dramatiques activent la rage d’écrire d’Antônio José.

 

 

Avant de s’établir à Lisbonne, Antônio José subit l’influence des représentations théâtrales au sein de l’Université où les Jésuites encouragent la tragicomédie. A Lisbonne, l’hôpital de Todos os Santos qui jouit alors du privilège exclusif de présenter des comédies congédie le célèbre acteur Antônio Rodrigues et sa compagnie dans l’espoir d’attirer le comique Joseph Garcés et sa compagnie alors à Valencia. Mais ils ne viennent pas et le théâtre portugais, alors porté par des acteurs espagnols, se trouve livré à lui-même et les impresarios doivent puiser dans les autos du XVIIe siècle.

Avant 1733, Antônio José écrit plusieurs comédies, « El Prodígio de Amarante São Gonçalo », « Amor vencido de amor » et « Os amantes de Escabech ». Au mois d’octobre 1733, dans le Teatro do Bairro Alto, Antônio José présente « Vida do grande Dom Quixote de la Mancha e do gordo Sancho Pança » dans lequel, entre autres influences, on peut noter clairement celle de l’opéra italien (joué à la cour de Dom João V et au Teatro do Largo da Trindade) et des modinhas brasileiras, souvenirs de ses années d’enfance. Ci-joint, une modinha brasileira du XVIIIe siècle :

https://www.youtube.com/watch?v=RnZd6zHAuzc

C’est la première fois que l’histoire de Don Quijote est adaptée et jouée au théâtre. Il s’agit d’une satire des mœurs et coutumes du XVIIIe, son siècle. C’est une pièce à l’ironie fine, allusive, dirigée contre D. João V, un roi particulièrement emberlificoté avec l’Église, un point sur lequel revient l’auteur du document qui me guide. Je rappelle que Teófilo Braga (1843-1924) est un intellectuel à la production aussi ample que variée qui a occupé d’importantes fonctions publiques, notamment en tant que président du Governo Provisório da Répública Portuguesa issu de la Revolução du 5 de Outubro de 1910. Dans sa vaste production littéraire qui aborde des genres très variés, on retiendra une volumineuse « História do Teatro Português » où il est bien sûr question de Gil Vicente et d’Antônio José da Silva.

Avec cette comédie, le Roi et l’Église se sentent attaqués : l’auteur a ouvert une brèche dans une chasse-gardée. Il y dénonce la justice telle qu’elle est pratiquée, et toujours avec finesse, ce qui n’empêche pas les gens du peuple de comprendre, d’autant plus que la lassitude du despotisme royal (de D. Pedro II et son fils D. João V) est grande. Antônio José est d’autant plus habileté à dénoncer la justice que sa famille et lui-même ont eu à en souffrir depuis 1713, et terriblement. En 1774, « O Grande Governador da Ilha dos Lagartos » (extrait de « Vida do grande Dom Quixote de la Mancha e do gordo Sancho Pança ») est imprimé et proposé à la vente sous la forme d’un entremez (soit une pièce comique, courte et généralement d’un acte) qui intègre ainsi l’immense production des folhetes de cordel à laquelle avait participé Gil Vicente. Au cours de sa première représentation, au Teatro du Bairro Alto, on comprend qu’Antônio José poursuit dans la direction tracée par Gil Vicente et l’amplifie. Mais si l’un était mort de sa belle mort, l’autre allait périr sur le bûcher.

 

 

Antônio José est marié. Il exerce sa profession d’avocat tout en écrivant, ce qui augmente ses revenus. Il a de nombreuses relations parmi lesquelles des personnalités religieuses influentes, ce qui le protègera jusqu’à un certain point de la colère de ceux que Teófilo Braga désigne comme os tonsurados. Son mariage avec sa cousine Leonor Maria de Carvalho active les intrigues et resserre le piège qui s’organise autour de lui. Je passe sur les détails consignés dans son procès, avec ces diffamations qui permettent de lire en filigrane ce qu’on cherche à cacher. Un certain Duarte Rebelo qui se rendait fréquemment à Covilhã pour affaires avait tenté à plusieurs reprises de séduire Leonor Maria de Carvalho qui l’avait toujours fermement repoussé. Parmi les témoins présents au procès d’Antônio José, une certaine Maria de Valença, commanditée par l’amoureux éconduit – elle avait été chargée de convaincre Leonor Maria de Carvalho de céder à ses avances – et qui déclara que l’épouse d’Antônio José avait avorté peu avant son mariage. Duarte Rebelo profitait de l’occasion, l’Inquisition acceptant tout type de délation. Parmi les membres du tribunal de l’Inquisition, un certain Manuel Afonso Rebelo. Avait-il un lien de parenté avec l’éconduit ? On ne sait. Je rappelle que pour écrire ce texte à la mémoire d’Antônio José da Silva, Teófilo Braga a été secondé par un ami, le capitaine Jacinto Ignacio de Brito Rebelo qui passa au peigne fin les documents relatifs au procès (entreposés dans la Torre do Pombo) et qui lui en transmit les éléments les plus significatifs.

La deuxième comédie écrite par Antônio José s’intitule « Esopaida ou vida de Esopo ». Elle est présentée au Teatro du Bairro Alto en avril 1734. L’Inquisition va y trouver un autre motif à sévir, notamment dans la Scène III de la Deuxième partie, avec cette satire de la scholastique en usage dans l’Église qu’il ridiculise et met à nu. Il écrit une autre comédie, « Os encantos de Medeia », présentée au Teatro do Bairro Alto, en mai 1735. Elle rencontre un franc succès. Le peuple rit, les Inquisiteurs ne rient pas et préparent la riposte, avec l’aide du bras séculier. La comédie « Anfitrião ou Júpiter e Alcmena » est présentée elle aussi au Teatro do Bairro Alto, en mai 1736. Dans la bouche d’Anfitrião, il est fait allusion (en vers) au premier séjour d’Antônio José dans les geôles du Santo Oficio en 1726.

Le 9 janvier 1736, son père, João Mendes dan Silva, décède. Antônio José présente « O labirinto de Creta » au Teatro do Bairro Alto, en novembre 1736, année de la naissance du premier enfant du couple, une fille, Lourença. Cette comédie (comme toutes ses comédies, à l’exception de « Guerras do Alecrim e da Manjerona ») traite des mœurs et coutumes de la société portugaise de la première moitié du XVIIIe siècle. C’est une parodie fort impertinente de la mythologie antique que vénèrent les poètes académiques. Avec Antônio José, Jupiter lui-même dégringole des hauteurs ; Thésée et Jason ne sont pas épargnés. La pilhéria libère par le rire et permet au bon sens de s’exprimer. Le pouvoir sans frein des autorités religieuses est dénoncé avec ironie. Antônio José sait capter l’esprit d’un peuple et s’adresser à lui directement, un peuple déprimé par la politique de D. João V. La production théâtrale soutenue et légitimée par le Pouvoir est destinée à distraire le peuple et à l’éblouir. Antônio José s’écarte de cette production officielle ; il veut faire réfléchir sous couvert de rire ; l’ironie est une arme dévastatrice, le Pouvoir le sait et il prépare sa riposte.

Antônio José écrit « As variedades de Proteo », présenté au Teatro do Bairro Alto en mai 1737. Entre mai et octobre de la même année, il écrit « O precipicio de Faetonte » qui sera présenté dans ce même théâtre en janvier 1738. « Guerras do Alecrim e da Manjerona » et « As variedades de Proteo » sont publiés anonymement. On découvrira bien après que son nom, Antônio José da Silva, se cachait sous un acrostiche dans une suite de deux fois dix vers, ce qui donne ANTONIOJOS / EPHDASILVA.

Alors qu’il travaille a « Precipicio de Phaetonte », il est arrêté pour la deuxième fois par le Santo Oficio, le 5 octobre 1737. (A ce propos, je réalise soudainement que je rédige cet article le 5 octobre 2018, date anniversaire de son arrestation mais aussi de l’avènement de la Première République portugaise, en 1910.) Sa femme est arrêtée le même jour. Sa mère, veuve depuis peu, est arrêtée pour la troisième fois, le 12 octobre suivant. L’acharnement de l’Inquisition envers cette famille est véritablement effrayant.

 

 

Cette fois, son arrestation est le fait d’une dénonciation venue d’une esclave noire que Lourença Coutinho avait ramenée du Brésil, une certaine Leonor Gomes. L’Inquisition se doute qu’elle agit ainsi pour se venger de sa maîtresse, aussi la fait-elle également enfermer. Elle mourra l’année suivante. Antônio José a trente-trois ans. Il ne se doute pas qu’une accusation terrible entre toutes est concoctée : judaïser. On place dans sa cellule, en avril 1738, un autre détenu, probablement un mouchard, José Luis de Azevedo. Le 10 septembre suivant, ce dernier est remplacé par Bento Pereira, un soldat. Selon les archives, il aurait mieux servi les projets de l’Inquisition. On constate ainsi qu’il fut libéré le jour de l’exécution d’Antônio José. Leonor Maria de Carvalho qui est elle aussi prisonnière de l’Inquisition donne naissance à leur deuxième enfant, un fait lui aussi consigné dans les archives relatives au procès d’Antônio José entreposées dans la Torre do Tombo. Torre do Tombo: a Casa de milhões de documentos

https://www.youtube.com/watch?v=WYFqnbJ2Y9o

La tradition rapporte que D. João V s’efforça d’intercéder en faveur d’Antônio José. Le 18 octobre 1739, au cours d’un Auto-de-Fé célébré en l’église de São Domingos, à Lisbonne, Antônio José est livré au bras séculier et exécuté. Il n’est pas brûlé vif mais étranglé avant d’être livré aux flammes. Dans un document relatif au procès, on trouve une brève description d’Antônio José : de stature moyenne, maigre, teint blanc, cheveux châtains coupés court. On ne sait ce qu’est devenue sa femme, condamnée à cárcere a arbítrio. Sa mère, lui survivra quelques mois et mourra à un âge que l’on peut estimer, par déduction, à cinquante-six ans.

Le teatro du Bairro Alto qui avait connu sa période de splendeur avec Antônio José da Silva, de 1733 à 1738, reprit son médiocre train-train.

Ci-joint, une généalogie d’Antônio José da Silva suivie d’un article très détaillé qui rapporte ses démêlés avec l’Inquisition :

http://arlindo-correia.com/200713.html

A noter. Un film luso-brésilien, « O Judeu » (1995), dirigé par Jom Tob Azulay retrace la vie d’Antônio José da Silva, avec Felipe Pinheiro dans le rôle de ce dernier.

 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in Antônio José da Silva | Tagged , , | 3 Comments

Francisco Roãlo Preto, une figure oubliée de la vie politique portugaise.

 

Francisco Roãlo Preto (1894-1977) est une personnalité du monde politique portugais dont j’ignorais jusqu’au nom il y a peu, un nom que j’ai découvert en fouinant chez un bouquiniste portugais de Lisbonne, un alfarrabista, dans une pile de journaux jaunis, très précisément le numéro du 28 février 1935 de Fadrique (semanário literário) où ce nom figure en gros titre et en première page.

Quelques notes biographiques. Francisco Roãlo Preto est encore lycéen lorsqu’il s’engage dans les troupes de Henrique Mitchell de Paiva Couceiro (1861-1944), en 1911-1912, qui conduit plusieurs incursions monarchiques à partir de la Galice espagnole contre la Première République Portugaise. Réfugié en Belgique, il devient secrétaire de la revue Alma Portuguesa où Luís de Almeida Braga élabore l’expression « Integralismo Lusitano ». A Louvain, au Liceu Português, il reprend ses études interrompues puis il fréquente l’université de cette ville où il obtient sa licence en Sciences sociales. Départ pour Toulouse où il étudie le Droit jusqu’en 1917. Séjour à Paris ; il y fait la connaissance de représentants du nationalisme français : Maurice Barrès le Républicain, Charles Maurras, Léon Daudet et Jacques Bainville les Monarchistes.

 

Francisco Roãlo Preto (1893-1977)

 

Fin 1917, Francisco Roãlo Preto assume d’importantes responsabilités dans l’équipe du journal du soir intégriste A Monarquia. Il s’active contre la République dans les années 1920. Son rôle dans la chute du régime républicain (28 mai 1926) n’est pas des moindres. Il collabore étroitement avec le général Manuel de Oliveira Gomes de Costa en rédigeant notamment le Manifeste en douze points, distribué ou placardé sur les murs de Braga (une ville au nord de Porto) d’où est parti le coup d’État. Ce gouvernement dure peu ; il est remplacé par celui d’Óscar Carmona qui nommera Salazar ministre des Finances, un poste à partir duquel ce dernier poursuivra son ascension avec l’appui constant d’Óscar Carmona, très impressionné par les compétences de son ministre, un appui qui conduira à la création de l’Estado Novo en 1933.

Francisco Roãlo Preto est surtout connu pour avoir organisé le « Movimento Nacional-Sindicalista » (M.N.S.) en février 1932, un mouvement qui commença sans tarder à défier un salazarisme encore en formation. Sous sa direction donc, et sous celle d’Alberto de Monsaraz (1889-1959), ce mouvement populaire va secouer la vie politique du pays. Par le biais du journal Revolução, Francisco Roãlo Preto, un homme extraordinairement persuasif, se présente comme le chef charismatique du mouvement et mobilise un grand nombre de jeunes, notamment chez les étudiants. Il fait adopter le salut romain (fasciste) avec démonstrations martiales et uniformes (Camisa azul et Cruz de Cristo en brassard). A noter que la militarisation des mouvements politiques est alors en vogue notamment chez les communismes. Considérant ces apparences, des historiographes ont jugé un peu hâtivement que la « fase nacional-sindicalista » de Francisco Roãlo Preto constituait une dérive fasciste. Il convient de nuancer. Ainsi, dans une entrevue à United Press, Francisco Roãlo Preto se démarque et avec insistance du fascisme et du nazisme, des « totalitarismos divinizadores do Estado cesarista » selon ses propres mots ; et il affirme la filiation chrétienne de son mouvement. Pour lui, sa doctrine de type communautaire et personnaliste (« Política de Personalidade ») est inchangeable.

De nombreux liens souvent très imposants sur l’Integralismo Lusitano sont consultables en ligne. Il s’agit d’un mouvement très oublié qui s’inscrit pourtant dans un contexte européen et sans lequel le régime de Salazar, d’une exceptionnelle longévité, est inexplicable.

Le nacional-sindicalismo organisé par Francisco Roãlo Preto ne se présente pas comme ouvertement monarchiste dans Revolução (Diario nacional-sindicalista da tarde), le journal de son mouvement (qui paraît du 15 février 1932 au 23 septembre 1933, soit un total de 418 numéros), mais il est vrai que dans son livre intitulé « Para além do comunismo » (publié en 1932), le Chef (apelo ao Chefe) est clairement identifié comme le Roi.

Salazar qui se réclame des traditions chrétiennes et prend volontiers un ton didactique (je me suis mis à lire des discours de Salazar, publiés en fascicules et dégotés chez un étrange bouquiniste), très chaire universitaire (Salazar et son successeur Marcelo Caetano sont des cérébraux, que l’on est bien sûr libre de détester), auteur d’une œuvre écrite considérable, va se révéler plus proche du fascisme et, ainsi, être plus à même d’enrôler une jeunesse à la recherche d’un idéal. En novembre 1933, alors que son mouvement doit faire profil bas, Salazar parvient à capter en sa faveur une partie significative de la jeunesse du Nacional-Sindicalismo. La scission au sein du Nacional-Sindicalismo s’opère précisément lorsque Francisco Roãlo Preto et Alberto de Monsaraz décident de défier le modèle du Partido Único, d’essence fasciste, et de défendre l’indépendance du Nacional-Sindicalismo. En juin 1934, une délégation envoyée auprès du Président de la République pose une fois de plus la question. Parmi les revendications portées par cette délégation, la constitution d’un Gouvernement national regroupant toutes les tendances politiques. Mais le régime de Salazar, proche par certains aspects du régime fasciste de Mussolini, est déjà maître de la situation. Francisco Roãlo Preto est fait prisonnier puis expulsé vers l’Espagne. Peu après, une note officieuse du Gouvernement invite le Nacional-Sindicalismo à intégrer le mouvement d’União Nacional de Salazar, une manière à peine voilée de signer sa disparition.

 

 

Exilé en Espagne, Francisco Roãlo Preto réside près d’un mois chez José Antonio Primo de Rivera avec lequel il aurait participé à la rédaction des « 27 Pontos » relatifs au programme de la Falange. De retour au Portugal, il se met en tête de réorganiser et de propulser le Nacional-Sindicalismo. Une fois encore, il doit prendre le chemin de l’exil, suite à son appui au général José Norton de Matos contre le régime de Salazar. Condamné à rester en Espagne, il participe à la guerre Civile (1936-1939) avec la Falange. Il rapporte de cette période de sa vie un livre, « Revolução Espanhola ».

Son charisme inquiète Salazar qui a en tête de le récupérer et, ainsi, de le neutraliser. C’est mal le connaître. Salazar lui propose successivement de hauts postes dans l’appareil de l’Estado Novo. Il repousse toutes ces offres et sans hésiter.

Après la Seconde Guerre mondiale, il est de retour au Portugal où il reprend ses activités politiques en apportant son soutien au Movimento de Unidade Democrática (M.U.D.). Il soutient la candidature à la présidence de la République de l’amiral Manuel Quintão Meireles en 1951 contre le candidat officiel, Francisco Craveiro Lopes, puis celle du général Humberto Delgado en 1958. Bref, il ne manque pas une occasion de s’opposer à l’Estado Novo. En 1970, il est l’un des fondateurs de la collection Biblioteca do Pensamento Político. Il intègre « Convergência Monárquica », une organisation qui réunit « Movimento Popular Monárquico » de Gonçalo Ribeiro Telles et « Renovação Portuguesa » de Henrique Barrilaro Ruas ainsi qu’une fraction de la « Liga Popular Monárquica » de João Vaz de Serra e Moura. Il participe aux élections de 1969 avec « Comissões Eleitorais Monárquicas » (ce sont les seules élections sous la présidence de Marcelo Caetano) sur la liste desquelles il se présente comme candidat à l’Assembleia Nacional. En 1974, il assume la Presidência do Directório e do Congreso du « Partido Popular Monárquico » (P.P.M.) fondé le 23 mai 1974, soit un mois après la Revolução dos Cravos (25 avril 1974).

Le 10 février 1994, le socialiste Mário Soares, alors président de la République, le décore à titre posthume de la Grã-Cruz da Ordem do Infante D. Henrique pour son « entranhado amor pela liberdade ».

Parmi les études les plus poussées consacrées à Francisco Roãlo Preto, celles de l’universitaire António Costa Pinto dont je mets en lien une notice biographique avec la liste (impressionnante) de ses travaux :

https://www.ics.ulisboa.pt/pessoa/antonio-costa-pinto

Parmi ses études : « Os Camisas Azuis e Salazar. Roãlo Preto e o fascismo em Portugal », récemment republiée sous le titre « Os Camisas Azuis: ideologia, elites e movimentos fascistas em Portugal (1914-1945) » qui reprend l’essentiel de cette première étude en y incorporant des matériaux récemment publiés.

 

António de Oliveira Salazar (1889-1970)

 

António Costa Pinto place la figure de Francisco Roãlo Preto dans un vaste contexte, contexte qu’il expose notamment dans « O Salazarismo e o Fascismo europeu: problemas de interpretação nas ciências sociais ». Il analyse le mouvement des Camisas Azuis, de ses origines au sein de Integralismo Lusitano à son déclin au milieu des années 1940. Il développe sa thèse initiale selon laquelle Integralismo Lusitano et Nacional-Sindicalismo sont des mouvements composés d’intellectuels à l’origine d’un corpus doctrinaire largement influencé par d’autres mouvements européens, à commencer par l’Action Française, mais aussi par le fascisme et le catholicisme conservateur.

Brièvement. Ces mouvements s’opposent à la sécularisation de la société portugaise. Rappelons que la République a été établie pour la première fois dans le pays en 1910. Le journal Integralismo Lusitano est fondé par de jeunes monarchistes à la veille de la Première Guerre mondiale. Ils dénoncent non seulement la République mais aussi le libéralisme et le rationalisme. Mais le champ exclusivement intellectuel s’avérant vite restrictif, Integralismo Lusitano devient un mouvement politique avec un programme défini. Il se présente comme d’essence révolutionnaire (de droite radicale) et cherche à consolider ses positions en profitant des crises que traverse la Première République. Mais c’est dans les années 1920, suite aux expériences proto-corporatistes de Sidónio Pais (quatrième président de la République portugaise, resté célèbre pour son autoritarisme) et au désastreux engagement portugais dans la Grande Guerre, que des organisations commencent à penser la fin de la République, parmi lesquels Nacionalismo Lusitano aminé par D. Nuno Álvares Pereira. La montée des mouvements anti-démocratiques en Europe (à commencer par l’Italie) confirme la droite radicale portugaise dans ses objectifs. Pourtant, la fin de la République, en 1926, n’est pas le fait de cette droite mais de l’armée, une armée qui s’est politisée après le désastre de la Grande Guerre (voir la terrible bataille de la Lys, du 9 avril 1918) et la brève dictature de Sidónio Pais. Il faut insister sur ce point.

Mussolini n’est pas explicable sans la Grande Guerre. Idem avec le Nacional-Sindicalismo et son leader charismatique, Francisco Roãlo Preto, le plus jeune des leaders de la Junta Central do Integralismo Lusitano à ses débuts. Le Nacional-Sindicalismo est né de la nécessité de réactiver l’Integralismo Lusitano (sa tendance à l’intellectualisme ne touche guère qu’une partie du groupe réduit des universitaires) mais aussi du refus de Salazar d’accepter un mouvement radical dans son gouvernement. Et à ce sujet je pourrais en revenir à Franco et à ses manœuvres pour neutraliser la Falange, lui couper les griffes pourrait-on dire.

 

 

L’influence du fascisme italien est sensible dans les écrits du Nacional-Sindicalismo comme elle l’est dans ceux de la F.E.T.-J.O.N.S. (Falange Española Tradicionalista y de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista) et de la A.I.B. (Ação Integrista Brasileira) de Plínio Salgado. La structure du Nacional-Sindicalismo est verticale avec « O Chefe » au somment de l’édifice, une structure que l’on retrouve dans « Le Faisceau » de Georges Valois. Son assise est essentiellement constituée de membres de la classe moyenne et urbaine, intellectuels, étudiants mais aussi jeunes officiers anti-républicains. Ainsi, lorsque Salazar passe de la Ditadura Nacional, 1928-1933 (qui avait été précédée de la dictature militaire, 1926-1928), à l’Estado Novo, 1933-1974, il crée la União Nacional de manière à y fondre (et y neutraliser) les divers groupes d’extrême-droite, un processus qui, relisons-le, se répétera en Espagne, avec Franco, mais d’une manière plus dramatique, considérant la Guerre Civile et ses séquelles. Fusion autoritaire et neutralisation des extrêmes-droites, interdiction des partis républicains, seule subsiste la União Nacional, un « non parti » selon les mots de Salazar, la União Nacional qui est simple structure institutionnelle, capable donc de se passer d’une large assise populaire, contrairement aux autres partis fascistes.

Le Nacional-Sindicalismo n’est pas achevé mais tenu en laisse. Ainsi ses membres participent-ils à la vie locale et provinciale à partir de ses structures subsistantes, non sans tension il est vrai. La contradiction n’est qu’apparente : le régime de Salazar a toujours en tête de coopter les élites locales afin de se les allier progressivement.

Divers facteurs, dont la tension entre l’Église catholique et le Nacional-Sindicalismo, vont permettre à Salazar d’isoler plus encore ce dernier par le biais de la législation corporatiste et par une série de mesures répressives destinées à renforcer l’emprise de la União Nacional.

Ces deux études d’António Costa Pinto aident grandement à la connaissance de l’Estado Novo, une particularité portugaise. Né à l’ère des fascismes, il en a des traits tout en tant plutôt conservateur (le fascisme authentique étant révolutionnaire) et en s’appuyant sur les élites nationales et l’Église catholique plutôt que sur les masses.

Je ne puis m’empêcher de faire remarquer que nombre d’hommes politiques d’alors, et peu importe leur appartenance politique, écrivaient énormément, ne cessaient d’écrire. Comment ces hommes d’action, toujours en déplacement, toujours en réunion, rarement seuls dans le silence de leur bureau ou d’une bibliothèque, trouvaient-ils le temps d’écrire ? Cette question me passionne depuis longtemps et je n’ai toujours pas de réponse précise à lui apporter.

Ci-joint, un article et un reportage de la RTP (Rádio e Televisão de Portugal) à caractère synthétique. Ils constituent une bonne introduction au parcours d’un homme complexe (en rien un simple fasciste, terme générique qui trop souvent cherche à refuser une certaine complexité ou à écraser l’ennemi), assez proche de l’Espagnol Dionisio Ridruejo, un homme pour lequel j’ai un attachement particulier ainsi que je l’ai écrit dans divers articles :

http://ensina.rtp.pt/artigo/rolao-preto-o-lider-dos-camisas-azuis/

Ci-joint, une entrevue avec Francisco Roãlo Preto, en 1975 :

https://www.youtube.com/watch?v=dSTPDEvzKYI

Ci-joint, une séquence, « Roãlo Preto e o Fascismo », d’une série d’entrevues avec le Prof. António José de Brito (1927-2013) placées sous le titre « Direitas radicais en Portugal ». Il y est question de Francisco Roãlo Preto. Je conseille aux lusophones de suivre l’ensemble de ces entrevues. Elles affinent une vision historique souvent bien trop simple et malheureusement partagée par la majorité. Il va sans dire que si ces entrevues sont fort instructives, car faites à partir d’une analyse interne, je ne partage pas la sensibilité politique de celui qui fut l’un des plus brillants intellectuels portugais de sa génération :

https://www.youtube.com/watch?v=QIiSpRC9e_4

Olivier Ypsilantis

 

Posted in HISTOIRE | Tagged , , , , , , , , | Leave a comment

Le sebastianismo, un mythe portugais

 

Le sebastianismo est une spécificité portugaise, um mito português.

D. Sebastão (1554-1578) succède à son grand-père D. João III. Roi à trois ans, il reste sous la tutelle de sa grand-mère, D. Catarina, régente du royaume de 1557 à 1562, puis de celle de son grand-oncle, D. Henrique, régent du royaume de 1562 à 1568. En 1568, à sa majorité, il prend les rênes du royaume. De santé fragile et d’un caractère exalté, D. Sebastão est détaché des réalités politiques et économiques de son royaume. Il remue un projet de croisade en Afrique du Nord. En 1578, il embarque à la tête d’une armée. Il est battu et tué à la bataille d’Alcácer-Quibir, entre Tanger et Fez. Lui succède son grand-oncle, D. Henrique.

La mort ou, plus exactement, la disparition de D. Sebastião va donner naissance au sebastianismo, un mythe d’origine populaire basé sur la croyance au retour du roi disparu dans la bataille d’Alcácer-Quibir. Le sebastianismo est l’expression d’une nostalgie d’un âge d’or, alors que le pays est sous occupation espagnole, une nostalgie doublée d’une espérance messianique. Ce courant est activé par les cristãos-novos, soit les Juifs convertis au catholicisme. Le messianisme juif se joint au messianisme très particulier qu’est le sebastianismo et le renforce en quelque sorte.

 

D. Sebastão

 

Les Juifs sont expulsés d’Espagne en 1492 et du Portugal peu après, en 1496. Les « Trovas » de Gonçalo Anes Bandarra, cordonnier originaire de Trancoso (Beira Alta), sont célèbres, avec leurs prophéties à caractère messianique. L’auteur a une bonne connaissance de l’Ancien Testament qu’il interprète d’une manière toute personnelle, en insistant sur la venue de O Encoberto, (le Caché) censé faire du Portugal le pays fondateur du Royaume universel. L’Inquisition ne tarde pas à s’intéresser au cordonnier : elle pense flairer des traces de judaïsme. L’auteur doit participer à un auto-de-fé, en 1541. Il est par ailleurs invité à garder pour lui ses interprétations de la Bible et à cesser tout enseignement théologique. On ne sait s’il était d’ascendance juive, mais il est certain de ses « Trovas » eurent un écho favorable auprès des cristãos-novos. Malgré l’interdiction de l’Inquisition, son écrit circula sous forme de copies manuscrites. En 1603, après sa mort, D. João de Castro le commenta et le fit imprimer à Paris sous le titre : « Paráfrase e Concordância de Algumas Profecias de Bandarra ». Cet écrit restera l’un des principaux véhicules du sebastianismo au Portugal métropolitain et dans le Nord-Est du Brésil (cultura nordestina).

Le sebastianismo suppose la possibilité de miracles ; il est attente d’un retour et espoir capable de remédier à sa manière au découragement d’un peuple. Le sebastianismo ne se limite pas à la figure du roi D. Sebastião ; on le retrouve, plus ou moins diffus, à certains moments de l’histoire du Portugal, principalement au cours de la domination espagnole, de 1580 à 1640, puis de la Guerra da Restauração, de 1640 à 1668. Antônio Vieira, un Jésuite, est le principal maître d’œuvre de ce concept prophétique, concept qui perdurera après l’indépendance du Portugal et d’une manière généralement latente.

Les Juifs ont eu de faux messies, notamment en la personne de Sabbataï Tsevi. Le sebastianismo en a donné plusieurs, sous l’occupation espagnole ; et ce sont autant d’histoires tragicomiques. L’histoire en a retenu quatre ; il y en a eu probablement plus : A história de Portugal está repleta de dons Sebastiões. Brièvement (ces histoires diversement rocambolesques et pathétiques sont consultables en ligne et toujours en portugais) : 1. Le Rei de Penamacor se signale à Alcobaça, en 1584, où il se met à raconter des histoires abracadabra sur la bataille d’Alcácer-Quibir. Les Espagnols le détiennent et le condamnent aux galères ; il embarque avec l’Invincible Armada et, semble-t-il, disparaît au cours de l’expédition. 2. Le Rei da Ericeira (Mateus Álvares), un ermite qui vit entouré d’un groupe de disciples. Il choisit une reine qu’il couronne après avoir dérobé le diadème d’une statue de la Vierge. Arrêté en 1585, il est décapité à Lisbonne. 3. Un ancien soldat espagnol qui a servi au Portugal, Gabriel de Espinosa, devenu pâtissier à Madrigal. Dans un couvent proche de cette localité vit D. Ana, fille illégitime de D. Juan de Austria, demi-frère de Felipe II et héro de Lépante. Un moine portugais, Frei Miguel dos Santos, confesseur de D. Ana, la persuade que le pâtissier est le roi disparu, D. Sebastão. Il l’engage à épouser Gabriel de Espinosa et à fomenter un soulèvement contre l’occupant, au Portugal. Les Espagnols arrêtent le trio. D. Ana est condamnée à quatre années de relégation, le moine et le pâtissier sont pendus en 1565. 4. Un Calabrais, Mario Tullio Catizone. On le trouve à Venise en 1568 où vit un groupe de patriotes portugais attachés à la cause de D. Antônio (1531-1595), prieur de Crato, bâtard de l’infant D. Luís et d’une cristã-nova. Il avait accompagné D. Sebastão à la bataille d’Alcácer-Quibir où il avait été blessé et fait prisonnier. Un Juif avait payé la rançon et, ainsi, D. Antônio avait-il pu revenir à Lisbonne et se présenter comme le prétendant au trône, une demande frustrée par l’invasion espagnole conduite par Felipe II. Mais qu’importe ! Il se fit sacrer roi par élection populaire, en 1580, à Santarém, et réunit une force afin de résister aux Epagnols qui l’écrasèrent dans une suite d’affrontements. En 1581, il embarqua clandestinement pour Calais et s’efforça d’obtenir de l’aide tant à Paris qu’à Londres, en vain et jusqu’à sa mort. Mais revenons-en à Mario Tullio Catizone. Après s’être fait passer pour D. Sebastão, le duc de Médicis finit par le faire arrêter pour le livrer aux Espagnols. Il est emprisonné à Samlúcar de Barrameda.

Au moment de la Restauração (1640), soit l’accession du pays à l’indépendance, D. Sebastão – O Encoberto – est identifié comme le Duque de Bragança, couronné sous le nom de D. João IV. Le Jésuite Antônio Vieira (1606-1697) élabore un sebastianismo politique, avec le Quinto Império au sommet de cette immense rêverie. A la mort de D. João IV, le messianisme du Jésuite se porte sur les successeurs de ce monarque, D. Afonso VI et D. Pedro II. On peut se demander si le sebastianismo, une croyance d’origine populaire, n’a pas été récupéré et structuré (en particulier par ce Jésuite), au moins en partie, à des fins politiques dans le but de faire participer le peuple et ainsi pleinement légitimer la Restauração, soit la désannexion du Portugal, et lui donner de l’élan. Antônio Vieira mériterait un article à part. Pour l’heure, retenons simplement que ce conseiller de D. João IV fut un défenseur des Indiens (au Brésil) et des cristãos-novos au point d’être suspecté d’hérésie par l’Inquisition. Cet homme d’action toujours entre Brésil et Portugal est l’auteur d’une œuvre imposante, puissamment personnelle et dynamique. Dans sa riche production, je me contenterai de citer « História do Futuro », le seul de ses écrits que j’ai lu et que je présenterai à l’occasion dans un article sur ce blog. Brièvement et afin de susciter la curiosité du lecteur : dans cet étrange écrit, l’auteur combine les « Trovas » de Gonçalo Anes Bandarra et des textes bibliques afin de prophétiser l’avènement du Quinto Império mondial avec à sa tête le Portugal (Reino Lusitano), les empires précédents étant : l’Empire perse, l’Empire assyrien, l’Empire grec et l’Empire romain.

L’histoire postérieure du sebastianismo est complexe et subtile, tant dans ses manifestations historiques que littéraires. Je la reporterai à grands traits étant donné que son étude pourrait constituer un épais volume.

Au XVIIIe siècle, les manifestations de sebastianismo ne sont pas vues d’un très bon œil. Le Marquês de Pombal, qui peut être considéré comme un despote éclairé (avec toute la charge positive que véhicule cette appellation), jugeait que le sebastianismo relevait de la superstition, qu’il était donc condamnable. Des exemplaires des « Trovas » furent même brûlés à Lisbonne, sur le Terreiro do Paço. Les invasions françaises réactiveront le mythe. On rapporte qu’en 1813 un individu se promena dans Lisbonne affirmant haut et fort qu’il était un envoyé de D. Sebastão.

Au début du XIXe siècle, José Agostinho de Macedo publie un opuscule contre le sebastianismo et les sebastianistas qu’il décrit comme de mauvais chrétiens, de mauvais sujets et de grands fous. Il faut lire « Os Sebastianistas, Reflexões críticas sobre este ridícula seita », publié à Lisbonne en 1810. Au cours du XIXe siècle, le sebastianismo se mit à glisser doucement du plan politique au plan littéraire, ce qui pourrait nous conduire jusqu’à Fernando Pessoa.

Il existe au Portugal de nombreux textes sarcastiques sur le sebastianismo. L’un d’eux m’a retenu : « Origens do sebastianismo – História e Perfiguração Dramática » d’Antonio De Sousa Silva Costa Lobo. Il s’articule en trois parties : « Sebastianismo : imagens e miragens » (une préface d’Eduardo Lourenço), « Explicação apologetica » et « Origens do sebastianismo ».

Le sebastianismo a été jugé durement par plus d’un Portugais, d’autant plus que ce mythe ne s’est pas contenté d’être un mythe populaire, auquel cas il n’y aurait rien à dire, mais qu’il a gagné les sphères intellectuelles et politiques qui à l’occasion l’ont détourné et réactivé à leur avantage.

Pour l’auteur en question, le sebastianismo est une folie qui s’est emparée d’un pays, de l’accession au trône de D. Sebastão à l’indépendance du Portugal. Il commence par brosser un portrait peu flatteur – mais réaliste – de ce roi, soit un jeune homme exalté et obsédé par la conquête du Maroc au point d’ignorer tous ses devoirs politiques et de mépriser tout ce qui ne nourrit pas son obsession d’une croisade en Afrique du Nord. Il ne recula devant rien pour financer son projet et laissa un pays exsangue. Cette expédition mal préparée et la bataille d’Alquácer-Quebir conduite en dépit du bon sens par le roi en personne décima par ailleurs la noblesse portugaise. Elle reste la plus humiliante défaite qu’ait connue le Portugal.

Olivier Ypsilantis

 

Posted in HISTOIRE | Tagged , , , , | Leave a comment

La judéité comme la dernière forme d’aristocratie – 2/2

 

Question posée par la Revue des Deux Mondes : La question israélo-palestinienne joue-t-elle également un rôle ? La stigmatisation permanente de l’État d’Israël – l’« antisionisme », qui masque mal une forme d’antisémitisme – est très présente au sein de cette extrême-gauche. N’y a-t-il pas une sorte de rapprochement avec les populations arabo-musulmanes, qui sont très mobilisées dans le soutien à la cause palestinienne et qui parfois remettent en question la légitimité de l’existence d’Israël ?

Jacques Julliard : Tout à fait. Et j’ajoute volontiers cette quatrième explication aux trois précédentes. On peut critiquer Israël – je n’ai cessé de déplorer que l’État hébreu ait raté tant d’occasions de faire la paix avec les Palestiniens –, mais il y a chez beaucoup d’islamo-gauchistes l’idée qu’Israël serait avant tout une créature de l’Occident et un point de gangrène à l’intérieur du corps sain que serait le monde arabo-musulman. Cet antisémitisme latent d’un certain nombre d’islamo-gauchistes, sous couvert d’antisionisme, est, à l’inverse, en voie de raréfaction à droite et au centre. En effet, depuis les récentes vagues d’attentats sur notre territoire, beaucoup de Français sentent implicitement une espèce de communauté, sinon de destin du moins de condition, avec Israël. Nous comprenons mieux à présent ce que c’est que de vivre dans la hantise permanente du terrorisme. Il y a là quelque chose qui isole complètement les islamo-gauchistes du reste de la population française.

Je souscris pleinement à ce constat de Jacques Julliard. Toutefois, j’apporterai un bémol à la dernière partie de sa réponse concernant l’isolement des islamo-gauchistes du reste de la population française, du complet isolement des islamo-gauchistes du reste de la population française. Il me semble que l’étanchéité de la cloison est à revoir et qu’il y a bien une porosité (dont le degré reste à définir) lorsqu’il est question d’Israël, précisément d’Israël. Certes, les Français comprennent « mieux à présent ce que c’est que de vivre dans la hantise permanente du terrorisme », sauf qu’ils sont plus d’un à penser que si Israël faisait des concessions (lesquelles très précisément ?) ou, mieux, renonçait à son existence, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, que les hommes du monde entier s’étreindraient enfin, débarrassés d’Israël, en incluant les Juifs honorables (on n’est pas antisémite après tout), soit lavés de tout sionisme. Je puis témoigner que nombre de personnes de la « bonne société », tant de France que de Navarre, jugent qu’Israël (dont ils ne souhaitent pas nécessairement la disparition) est en partie responsable de la violence chez eux, en France, pour ne citer que ce pays, car ce schéma se retrouve dans de nombreux pays. Ajoutez un vieux fond d’antijudaïsme (j’y reviens et j’y reviendrai) qui a muté (comme mutent des cellules vers le cancer), qui s’est sécularisé, et vous avez un état des lieux plutôt déprimant.

 

 

Une réponse de l’intervenant A. (celui qui se garde de mettre un J majuscule à Juif) : « Je n’ai pas dit que les juifs étaient responsables de l’antisémitisme. La preuve, j’ai cité seulement Amélie Nothomb, qui n’est pas juive mais dont le discours me semble contribuer à l’antisémitisme. J’estime que ce discours prétendument flatteur qui place les juifs à un statut social et intellectuel supérieur au reste de la population doit être dénoncé car il ne leur rend pas du tout service à mon humble avis. La meilleure manière de lutter contre l’antisémitisme, c’est d’insister sur le fait que les juifs sont des gens comme les autres, tout en sachant que cela ne plaît pas aux suprématistes et aux philosémites débridés ». Le bonhomme avance en serrant les fesses de peur de lâcher le paquet…

Donc, le discours d’Amélie Nothomb contribue selon lui à l’antisémitisme. Je prends note et me dis que mon modeste blog y contribue également (puisqu’il y est assez souvent question de culture et d’histoire juives, et que je ne me cache pas ma profonde sympathie pour Israël), qu’il est au moins en partie responsable de la mort de Sarah Halimi ou du tabassage de David, mon ami frappé à la sortie d’un restaurant parce qu’identifié comme juif, avec sa kippa. Non, je ne force pas la note, c’est logiquement ce vers quoi mènent les considérations de cet intervenant dont la bêtise constitue une carapace et plutôt épaisse. Et attention ! Celui qui repousse son catéchisme est un « suprématisme » (?!) et un « philosémite débridé » (?!). Il a décidément autant d’étiquettes jugées infamantes dans sa besace qu’un agent de NKVD.  Et à longueur de fils de discussions, il colle et colle des étiquettes sur le dos des uns et des autres.

L’intervenant A. s’efforce de cacher une secrète jalousie (le Juif est supposé être plus riche et influent que moi) sous des conseils d’une « délicieuse » naïveté. Mais il a le cul à l’air et ne s’en rend pas compte. Les Juifs « sont des gens comme les autres », ben oui. On trouve parmi eux le schnorer, le shmendrik, le nar, le pisher, le ganef, le potz, le kaker, le shlokh, le jlob et j’en passe, autant de types qui se retrouvent chez les goys. Les Juifs sont des gens comme les autres, et après ?

Ce n’est pas en termes de supériorité ou d’infériorité qu’il faut éprouver cette question, mais en termes de différence. Dans le premier cas, on se voit conduit vers un sourd ressentiment qui peut se faire à l’occasion meurtrier. L’action systématique des nazis à l’encontre des Juifs n’est qu’une tentative paroxysmique de faire taire une sourde fascination et un complexe d’infériorité, de s’en arracher en suivant un plan radical, soit l’abaissement puis l’annihilation du peuple juif. Et à mesure que ce plan dévorait des millions de Juifs, « le Juif » s’imposait toujours plus aux nazis qui lui attribuaient toujours plus de puissance. Chaque mouvement dirigé contre les Juifs les enfonçait un peu plus dans l’immensité des sables mouvants de leur aversion, tandis que la figure du Juif grandissait au-dessus d’eux comme un Génie tout puissant sorti d’une Lampe merveilleuse.

Ce n’est pas en termes de supériorité ou d’infériorité qu’il faut éprouver cette question, mais en termes de différence, sachant que la différence juive désigne l’unité humaine, étant entendu qu’il ne peut y avoir unité sans différence, que l’unité procède de la différence et s’en nourrit. L’unité s’oppose radicalement à l’indifférenciation.

Les Juifs « souffrent » d’un complexe particulier, le complexe messianique. Je l’ai souvent rencontré chez des amis juifs, religieux ou non. J’en ai pris note mais sans vraiment parvenir à le formuler. Certes, des Juifs ne sont en rien concernés par ce complexe, il n’empêche qu’il est partagé par nombre d’entre eux. Le sionisme sous toutes ses formes (et elles sont nombreuses) est l’une des expressions du messianisme juif (laïque ou religieux, qu’importe). Adin Steinsalz écrit dans « Les Juifs et leur avenir » (au chapitre IV) : « Le peuple juif souffre d’un complexe messianique. Et si ce complexe l’affecte en tant que nation, il affecte aussi chaque individu pris séparément. Un complexe est un phénomène psychologique qui se trouve niché dans le cœur humain. Il n’apparaît pas de façon consciente, mais le complexe agit pourtant sur la personnalité. L’individu se retrouve à commettre des actes qui sont causés par cette force sans qu’il ait une quelconque conscience des véritables raisons de ces actes. »

Peut-être ce complexe est-il l’une des causes (et pas des moindres) de l’inimitié du monde envers Israël (envers le peuple juif), soit une volonté latente de dérober aux Juifs cette force qui les porte depuis des millénaires en les réduisant à un statut inférieur voire en les massacrant. Tuer les Juifs revient pour le meurtrier à prendre inconsciemment la place de Dieu et ainsi à tuer Dieu. Tuer Dieu et le témoin par excellence de Son meurtre…

L’idée messianique est portée par l’idée de rendre au peuple juif sa gloire antique – ce qui suppose son retour sur la terre d’Israël –, une idée qui limitée à elle-même ne serait qu’un nationalisme parmi d’autres. Mais cette idée est le vecteur d’une autre idée, soit un processus global qui tend vers la rédemption du monde, d’où cette déclaration que je fais volontiers, et qui n’est pas toujours comprise, à savoir que c’est la singularité du peuple juif qui l’ouvre à l’universel, le fait porteur d’universel, tant il est vrai que l’universel ne procède pas de lui-même mais de la singularité.

L’inimitié envers le peuple juif ne tiendrait-il pas en bonne partie au fait qu’il est habité par l’idée messianique, par la venue du Messie qui n’est pas croyance en la survie de l’âme avec récompenses ou châtiments, après délibération du Tribunal Céleste, mais volonté de perfectionner le monde et l’alléger des souffrances qui pèsent sur les Juifs et l’humanité ? La mission messianique du peuple juif incite à l’action – les mitzvot –, soit à bien agir pour œuvrer à la rédemption du monde tout en encourageant le rêve – un carburant en quelque sorte – qui alimente le moteur.

J’en reviens à l’intervenant A. qui m’écrit : « Merci de m’indiquer parmi les définitions ci-dessous du Larousse celle qui correspond au sens employé par Amélie Nothomb pour désigner les juifs. » L’intervenant A. refuse toujours de mettre un J majuscule à Juif. Suivent les trois définitions, un copier-coller du Larousse en ligne : « Aristocratie : Forme de gouvernement dans lequel le pouvoir est détenu par un petit groupe de personnes constituant l’élite. (Dans la Grèce antique, l’aristocratie fut, aux VIIe-VIe s. avant J.-C., un régime de transition entre la monarchie et la tyrannie à laquelle succéda la démocratie.). 2. Groupe de personnes qui détient le pouvoir dans cette forme de gouvernement ; classe des nobles. 3. Littéraire. Petit nombre de personnes qui ont la prééminence, qui se distinguent dans un domaine quelconque ; élite : L’aristocratie des lettres, de l’industrie. »

La troisième proposition qui me semble dans le cas qui nous occupe la mieux appropriée a toutefois un ton déplaisant, sec. Je n’ai guère développé auprès de cet intervenant que je n’estime guère et je lui ai simplement répondu (une réponse qui certes demande à être amplifiée) : « Sachez que l’aristocratie au sens où l’entend Valérie Nothomb doit être considérée dans son sens premier, grec, et non dans le sens qu’on lui prête si volontiers en France depuis la Révolution française, un sens terriblement restrictif (d’accusation) auquel vous êtes probablement attaché. Ainsi un homme d’origine modeste peut-il être qualifié d’aristocrate par son comportement. Pour pleinement appréhender l’ampleur du mot « aristocratie », il vous faudrait le considérer dans le temps long et dans plusieurs langues, un effort qui vous rebute probablement. Mais de grâce et une fois encore commencez par ne pas limiter ce mot à ce qu’en a fait la Révolution française qui par ailleurs ne constitue en rien un horizon historique. Je vous demande des efforts qui dépassent probablement vos capacités. »

Olivier Ypsilantis

 

Posted in La judéité comme la dernière forme d'aristocratie | Tagged , , | Leave a comment