Des « Je me souviens » familiaux

 

Ci-joint quelques « Je me souviens » familiaux qui me sont venus aujourd’hui samedi 12 juin 2021 au cours d’une marche dans la huerta. Cet exercice est un repos, repos du monde et de son agitation, de son bavardage et de sa violence. Je le pratique régulièrement comme d’autres pratiquent le yoga. J’ai choisi de mettre en gras les « Je me souviens » relatifs à Georges Perec, à sa famille. Georges Perec n’est pas l’inventeur de cet exercice et il a dédié ses « Je me souviens » à Joe Brainard, auteur de « I remember ». J’ai toujours considéré Georges Perec comme un grand frère, un ami. J’aurais aimé le rencontrer (il est décédé en 1982) – mais lorsque je le lis je le rencontre… 

Les deux photographies ci-dessous ont été prises le même jour, à la fin des années 1960. Ma tante avait la quarantaine, ma grand-mère la soixantaine.   

 

 La sœur de ma mère

 

Je me souviens que ma tante M. avait des chevilles d’une finesse que j’observais discrètement.

Je me souviens que c’est dans la bouche de ma tante M. que j’entendis pour la première fois l’expression Ne pas casser trois pattes à un canard. Je me souviens de la pièce où eut lieu cet événement – car entendre un mot ou une expression pour la première fois est bien un événement. C’était une pièce avec lumière traversante, avec des armoires encastrées dans l’une de ses longueurs et à l’intérieur desquelles s’entassaient ou s’alignaient livres, revues, journaux, documents divers, boîtes remplies d’images. Je me souviens plus particulièrement, sur la cheminée, d’une pendule Empire en bronze ciselé et doré, montrant une liseuse habillée à la mode grecque, les cheveux délicatement relevés ; elle lisait à la lumière d’une lampe à huile posée sur une table à corps drapé dans laquelle s’inscrivait le cadran.

Je me souviens que Georges Perec fut élevé son oncle et sa tante Bienenfeld (sœur de son père), David et Esther, qui l’adoptèrent en 1945.

Je me souviens du dernier cadeau qu’elle me fit : une édition de L’Iliade et L’Odyssée aux Éditions Garnier Frères, collection Prestige.

Je me souviens que la dernière carte postale que je reçus d’elle représentait un panneau de la Fresque du Printemps d’Akrotiri, île de Santorin.

Je me souviens de Georges Perec à la recherche de traces, rue Vilin, dans le XXe arrondissement parisien, avec notamment la trace du salon de coiffure où avait travaillé sa mère : COIFFURE DAMES inscrit à la peinture (écaillée) sur une façade en briques.  

Je me souviens d’elle, dans l’appartement de la rue Théodore de Banville, dans le XVIIe arrondissement de Paris. Je me souviens qu’un balcon joliment ouvragé courant sur toute la longueur de cet appartement qui occupait tout un étage, le second, d’un bel immeuble en pierre de taille. J’ai détaillé hier soir cette façade sur Google Earth, ce qui m’a permis de préciser les motifs de ce balcon que je n’avais jamais fait que deviner derrière les voilages du salon.

Je me souviens qu’elle avait des cils très longs et très courbes.

Je me souviens que l’oncle et la tante Bienenfeld eurent une fille, une cousine germaine de Georges Perec donc, Bianca, élève de Simone de Beauvoir dont elle deviendra l’amie puis la maîtresse pour enfin former une sorte de « ménage à trois » avec Jean-Paul Sartre.

 

 Ma grand-mère maternelle

 

Je me souviens que ma grand-mère avait l’habitude de se mettre de la poudre de riz sur le visage. Je ne puis sentir son parfum sans penser à elle.

Je me souviens qu’à sa mort, dans une boîte en carton, j’ai retrouvé un grand nombre de boîtes à poudre Houbigant, les plus anciennes datant des années 1930.

Je me souviens de Paulette Pétras, l’épouse de Georges Perec. Je me souviens qu’il l’accompagna en Tunisie où elle avait obtenu un poste d’enseignante.

Je me souviens que ma grand-mère n’aimait guère préparer des repas et qu’elle achetait volontiers des plats cuisinés, de préférence chez des commerçants grecs ou arméniens.

Je me souviens que lorsque j’étais enfant ma grand-mère m’envoyait volontiers des cartes postales de dessins de Barberousse de la série Plaisirs de… Ainsi, je me souviens de Plaisirs de la route, Plaisirs de la neige, Plaisirs de la mer, etc., avec, toujours en coin, des mots croisés en rapport avec le thème.

Je me souviens que Bianca Bienenfeld est l’auteure d’un livre intitulé « Souvenirs d’une jeune fille dérangée », un livre écrit lorsque qu’elle prit connaissance des « Lettres à Sartre » et du « Journal de guerre » de Simone de Beauvoir, lectures à la suite desquelles elle se sentit flouée.  

Je me souviens que ma grand-mère faisait volontiers usage du mot « inouï », dans le sens courant du mot, et d’une manière qui me semblait parfois exagéré. « C’est inouï ! » s’exclamait-elle à propos de choses qui me semblaient plutôt banales.

Je me souviens qu’elle bronzait si vite que j’en était stupéfié. Je me souviens qu’à la montagne, la neige faisait ressortir un bronzage qui la faisait ressembler à une femme des îles. Elle avait la soixantaine passée et un moniteur de ski, beau gosse, la trentaine, ne cessait de s’empresser auprès d’elle, ce qui l’amusait. Elle me disait en souriant : « Mon petit, j’ai un chevalier servant ».

 

Portrait de la mère de Georges Perec, Cyrla Szulewicz (1913-1943), en compagnie de son fils

 

Je me souviens d’une visite au columbarium du Père-Lachaise. Je ne souviens de la case n° 382, une petite plaque en marbre clair avec ces inscriptions gravées en lettres dorées (de haut en bas) : Esther Bienenfeld 1896-1974 / Georges Perec 1936-1982 / Ela Bienenfeld 1927-2016. Ela Bienenfeld était la cousine préférée de Georges Perec. La mère n’a pas de sépulture ; arrêtée le 11 février 1943, elle disparut à Auschwitz. Quant au père, engagé dans l’armée française, il fut mortellement blessé par un éclat d’obus le 16 juin 1940. Le fils se rendit sur sa tombe en 1955 ou 1956. Dans la partie militaire du cimetière de Nogent-sur-Seine, sur une croix de bois, au pochoir, il put lire : Perec Icek Judko E.V. 3716, soit son numéro matricule. 

Et regardez cet extraordinaire reportage, « En remontant la rue Vilin » :

https://www.youtube.com/watch?v=8HfvFHQ-j6s

Olivier Ypsilantis 

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Un moment de la vie politique espagnole

 

La présidente de la Comunidad Autónoma de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, a convoqué des élections le 4 mai 2021 après avoir dissout le parlement de la Comunidad Autónoma de Madrid. Je passe sur l’affaire qui l’a conduite à prendre cette décision car je ne veux pas charger le présent article, une affaire qui trouve son origine dans la Comunidad Autónoma de la Región de Murcia.

 

Isabel Díaz Ayuso (née en 1978)

 

La Comunidad Autónoma de Madrid est dirigée depuis plus d’un quart de siècle par le Partido Popular (P.P.), le grand parti du centre-droit qui a pour pendant le grand parti du centre-gauche, le Partido Socialista Obrero Español (P.S.O.E.). La Catalogne et sa capitale Barcelona qui ont longtemps été le centre économique de l’Espagne ont peu à peu été dépassées par Madrid et sa région, en (grande) partie grâce à une politique économique libérale et à une fiscalité favorable dont la mise en place a été facilitée par la décentralisation initiée par la Constitution de 1978, avec les Comunidades Autónomas (C. A.) au nombre de dix-sept, leur parlement et leur gouvernement.

Depuis le début des années 2000, Madrid n’a cessé de baisser voire de supprimer les impôts qui relèvent de sa compétence : suppression des droits de succession, puis sur le patrimoine, puis baisses successives de l’impôt sur le revenu destiné à la Comunidad Autónoma de Madrid. Ces diminutions substantielles ont été accompagnées d’une grande maîtrise budgétaire. Je n’entrerai pas dans les détails mais j’invite ceux qui me lisent à comparer l’endettement de cette Comunidad avec la plupart des autres Comunidades.

Le dynamisme économique de la capitale de l’Espagne et de sa région fait que le P.I.B. par tête de leurs habitant est le plus élevé d’Espagne, au-dessus de la moyenne européenne. Ce dynamisme n’a pas tardé à susciter la jalousie des nationalistes basques et catalans, une jalousie utilisée à des fins électorales par la gauche, P.S.O.E. en tête. A présent, la gauche espagnole, soutenue par les partis nationalistes basques et catalans, accuse le P.P. d’avoir organisé un « paradis fiscal », en concurrence déloyale avec les autres Comunidades Autónomas. La gauche espagnole qui se présente comme la défenseuse de l’autonomie contre le centralisme représenté par Madrid, le centralisme associé au franquisme, n’hésite pas à dénoncer une Comunidad pour en favoriser d’autres auxquelles elle a promis de substantiels avantages (notamment sous la forme de subventions), moyennant l’appui des partis indépendantistes des Comunidades Autónomas concernées. L’alliance P.S.O.E. / Podemos s’est alliée les Basques d’E.H. Bildu (qui furent liés à l’E.T.A.) et de l’Esquerra Republicana de Catalunya (E.R.C.). Et ainsi on se sert mutuellement la soupe… Que la Comunidad de Madrid soit celle qui participe le plus à la redistribution de la richesse (malgré son taux d’imposition plus bas que dans le reste de l’Espagne) n’importe guère à cette fine équipe qui espère en toute légalité (puisqu’elle a le pouvoir) se livrer à un hold-up.

Je respecte le passé prestigieux de la gauche espagnole. Le P.S.O.E. a été à l’origine de nombreuses réalisations dignes d’éloges ; mais elle est tombée (tant au niveau national que régional) dans une démagogie indigne d’elle, dans des calculs minables destinés à protéger des pouvoirs qui relève du caciquismo, ce mal espagnol que s’est efforcé de combattre le père de José Antonio Primo de Rivera, le général Miguel Primo de Rivera, entre 1923 et 1930. Le caciquismo n’est en aucun cas l’apanage de la gauche, mais puisqu’il est question d’elle, parlons-en.

 

Isabel Díaz Ayuso en compagnie du roi Felipe VI

 

Une fois encore, je passe sur les détails des transfert financiers venus de Madrid et notamment destinés à financer les services publics des Comunidades Autónomas les plus pauvres (à commencer par l’Estremadura) et qui dépassent très largement ceux venus de Catalogne où la pression fiscale est pourtant très supérieure à celle de la Comunidad Autónoma de Madrid

L’actuel chef du Gouvernement, Pedro Sánchez, donneur de leçons invétéré, comme tout socialiste et, dirais-je, comme tout homme de gauche, a fait de la décentralisation l’une de ses marottes. Fort bien. Étant partisan de l’État fédéral, étant ennemi du centralisme étatique et de tout ce qui a trait de près ou de loin au jacobinisme, cet homme devrait me séduire comme devrait me séduire Pablo Iglesias de Podemos, surnommé « Coleta » (soit « queue de cheval »), surnom dépréciatif dont je fais systématiquement usage pour une raison précise. Cet individu a pour homonyme un grand de la vie politique espagnole (né en 1850, décédé en 1925), soit le fondateur du P.S.O.E. et de la Unión General de Trabajadores (U.G.T.) ; et je ne désire pas mélanger les torchons et les serviettes. No hay que mezclar trapos y servilletas. Car Pedro Sánchez ne cherche que le pouvoir, ne cherche qu’à s’y maintenir à l’aide de petits calculs qu’il n’est pas le premier à mettre en œuvre, on s’en doute. L’homme politique le plus néfaste de l’après-franquisme, José Luis Rodríguez Zapatero, lui a montré le chemin avec notamment la distorsion de la mémoire historique, sous prétexte de la servir… Ces deux hommes sont infiniment méprisables, et je le dis avec d’autant plus de dureté que, je le redis, le P.S.O.E. et plus généralement la gauche espagnole ont donné nombre de femmes et d’hommes que j’étudie avec respect.

Pedro Sánchez, cet imbécil inútil comme on le dit ici, veut s’en prendre à l’autonomie de la région de Madrid – au fédéralisme espagnol – en commençant par mettre ses mains dans son système fiscal. Cet homme qui se déclare en faveur de la décentralisation veut attaquer ce qui fait partie des compétences fondamentales des Comunidades Autónomas : la fiscalité.

J’étais à Madrid lorsque la pandémie a été déclarée. La présidente de la Comunidad Autónoma de Madrid, Isabel Diaz Ayuso (née à Madrid en 1978), a immédiatement tenté une gestion libérale de la crise (une fois encore, je passe sur les détails) alors que Madrid était déjà considérée comme la ville la plus touchée au monde. Par cette gestion, cette femme entendait ménager un équilibre entre la santé et l’économie, ce qui lui a été immédiatement reproché par la gauche, cette incorrigible donneuse de leçon. Elle ignore probablement que tout désastre économique provoque automatiquement un désastre social, humain donc. Vouloir protéger l’économie (et plus particulièrement dans le cas qui nous occupe), c’est aussi vouloir protéger l’homme – mais il faudrait que j’adopte l’écriture inclusive, car protéger les hommes…

A ce propos, par cet article (et d’autres articles), je place les femmes au premier plan car ce sont essentiellement elles qui ont fait de Madrid et sa province ce qu’elles sont. Outre Isabel Diaz Ayuso, permettez-moi de citer Cristina Cifuentes et Esperanza Aguirre, elles aussi du P.P. Certes, on peut leur reprocher certaines choses ; et Isabel Diaz Ayuso, tout en leur reconnaissant nombre de qualités, a su prendre ses distances envers elles. Et je n’oublierai pas cette autre femme, Manuela Carmena, mairesse de Madrid de 2015 à 2019, une femme de gauche passée par le Partido Comunista de España (P.C.E.) et que j’aurais invité dans mon gouvernement (de droite) si j’avais été au pouvoir. Il est vrai que certains membres de son équipe laissèrent à désirer, comme Guillermo Zapata (conseiller à la Culture et au Sport), auteur de tweets antisémites, l’antisémitisme – pardon, l’antisionisme ! – étant la chose la mieux partagée par les gauches espagnoles. Ces gauches devenues grossières et agressives se refilent leurs joins. On fume du haschich entre potes et on a la sensation de planer dans les nuées (en dénonçant Israël, le Juif et l’argent) alors qu’on ne fait que s’enfoncer dans sa propre merde. Mais revenons à notre sujet.

 

Isabel Díaz Ayuso

 

Pedro Sánchez arrivé poussivement au pouvoir grâce à une motion de censure (en 2018, contre Mariano Rajoy) a fait d’Isabel Diaz Ayuso sa principale opposante durant la pandémie. Entre-temps, cette femme a remporté les élections du 4 mai (2021), avec 65 sièges, soit à quelques sièges de la majorité absolue (69 sièges). Le désaveu de la politique de Pedro Sánchez est total, Pedro Sánchez, un individu dénué de tout courage politique et pour lequel la politique n’est qu’un instrument au service de sa médiocre personne, un bellâtre qui fait de la politique comme d’autres font des selfies… La défaire historique des socialistes à Madrid ne se limite pas à un désaveu local, c’est un désaveu adressé à La Moncloa, au gouvernement central.

Le gandin de La Moncloa qui s’est mis en tête de lutter contre le sexisme est aux prises avec des femmes qui vont lui mener la vie dure et qui n’ont que faire de son radotage. Parmi elles, la très brillante Inés Arrimadas de Cuidadanos, née en 1981. Coleta a été étrillé par des femmes, à commencer par María Ruiz Solás de Vox et Cayetana Álvarez de Toledo du P.P., pour ne citer qu’elles. Non, la gauche n’est pas simplement feminista et la droite n’est pas simplement machista. Le monde est plus complexe, et c’est bien ainsi. En Allemagne, le parti d’extrême-droite AfD a été dirigé par Alice Weidel (née en 1979), ce que je me suis permis de signaler à une lesbienne militante espagnole qui déclarait que l’extrême-droite était machiste et qu’il n’était pas possible d’être femme et d’extrême-droite, à moins d’être soumis à un homme, son mari à l’occasion. Je me suis donc également permis de signaler à cette militante décidément bornée qu’Alice Weidel avait officiellement déclaré être lesbienne, ce qui me semble-t-il n’avait guère choqué les militants AfD. L’orientation sexuelle des individus ne m’intéresse en rien ; mais lorsque cette orientation est utilisée à des fins politiques et, surtout, démagogiques, il arrive que je tape du poing sur la table.

La gauche espagnole à présent incarnée par Pedro Sánchez et Coleta rumine ; elle est dépassée, prise dans ces images d’une guerre civile qu’elle n’a pas voulu analyser dans toute son amplitude, dans toute sa complexité. Avoir exhumé les ossements de Franco en espérant racoler des voix ne suffit pas – et je redis ma détestation de Franco. On ne peut enfermer un pays aussi complexe que l’Espagne dans un petit monde binaire, avec d’un côté les Bons et de l’autre les Méchants, les Victimes et les Bourreaux. L’intelligence et la connaissance doivent creuser une sape sous ce monde afin d’y placer des charges destinées à le désintégrer.

 

Isabel Díaz Ayuso en compagnie de Manuel Casado, président du P.P.

 

4 mai 2021, Isabel Díaz Ayuso est reconduite avec une majorité qui frôle la majorité absolue, avec une participation record (plus de 76 %). Dans une Espagne épuisée par la pandémie (dont les effets se superposent à ceux de la crise de 2008), par un pouvoir divisé (dont un membre s’emploie à activer la haine comme au temps de la Guerre Civile), par un monarque, Juan Carlos, qui s’est livré à des trafics indignes d’un monarque, Isabel Díaz Ayuso représente à mon sens un espoir pour l’Espagne mais aussi pour les droites libérales européennes. Le parti historique P.S.O.E. a subi une défaire historique (pour la première fois depuis la mort de Franco, le P.S.O.E. perd sa suprématie à gauche) et Isabel Díaz Ayuso totalise plus de voix que les trois partis de gauche réunis, soit le P.S.O.E., Más Madrid et Unidad Podemos.

La gauche comptait sur un haut taux de participation, une mobilisation « antifasciste » pour barrer la voie à Isabel Díaz Ayuso ; il n’en a rien été. Le petit admirateur de Hugo Chávez, soit Coleta, cet imbécile lanceur d’alertes antifascistes qui prend décidément les gens pour des imbéciles, s’est pris un gadin. Il a d’ailleurs annoncé se retirer de la vie politique ; et j’ai pu constater aujourd’hui même qu’il a coupé sa coleta. Faut-il y voir un symbole ?

Cette victoire d’Isabel Díaz Ayuso ne s’expliquerait-elle pas aussi et d’abord par sa gestion de la crise sanitaire ? J’aurais beaucoup à dire à ce sujet, ce qui m’entraînerait à évoquer les bienfaits de la décentralisation et du libéralisme. Coleta se croyait en 1936. Il n’a pas compris que nous sommes en 2021 et que ses concepts et son lexique prennent l’eau de partout. Isabel Díaz Ayuso est une femme de courage, l’une des plus belles figures de la vie politique espagnole d’aujourd’hui. Sa politique sanitaire ne faisait pas l’unanimité, y compris au sein de son propre parti, le P.P. Cette jeune femme a très vite compris ce qui suit, et que pour ma part j’ai toujours défendu : si la vie est ce qui importe le plus, l’économie n’importe pas moins dans la mesure où elle est indispensable à la vie, tant individuelle que sociale. Son discours a semble-t-il séduit nombre de Madrilènes de tout âge et de toute condition, de droite comme de gauche (elle a capté de nombreux votes du P.S.O.E.), qui ont préféré l’autonomie et la responsabilité à l’endettement et à la dépense publique à outrance qui n’ont jamais conduit qu’aux limitations des libertés individuelles et à la prise de contrôle d’appareils d’États sur des populations.

Je dois le redire, la victoire de cette jeune femme m’a redonné confiance en l’Espagne. Et je souhaite que la France, ce pays gangrené par l’étatisme, étatisme économique et mental, médite l’exemple montré par Isabel Díaz Ayuso.

Olivier Ypsilantis

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Une ivresse keynésienne

 

Je suis hébété par ce qui se passe, hébété et inquiet. Et il n’est pas rare que l’on me suggère de me détendre et de me laisser prendre par la douce ivresse keynésienne. Mais qu’y puis-je ? Je reste hébété et inquiet. Car ce ne sont pas ces suites de petites nouveautés technologiques qui vont faire cesser mon hébétude et calmer mon inquiétude. Ces nouveautés technologiques ne sont dans l’état actuel des choses que des planches auxquelles se raccrocher, à la manière de ces bons vieux scientistes XIXe siècle qui se raccrochaient au dieu Science. Mais je serai plus tolérant avec ces derniers qu’avec ces masses qui attendent le prochain smartphone comme d’autres attendent le Messie. On va donc digitaliser un peu plus vite que prévu, on entre dans la 5G, soit la cinquième génération de réseaux mobiles, et après ? Je ne crois pas au « progrès » tel qu’on nous l’impose, soit une multiplication de gadgets qui a pour principal effet de dévorer le temps des uns et des autres, de les empêcher de mieux réfléchir, de mieux se servir de leurs mains. Il serait par exemple préférable pour leur bien, celui de leurs voisins et de la société dans son ensemble qu’ils nettoient leur espace mental et physique et y mettent de l’ordre. Que de jardins mal entretenus ! Que de constructions à restaurer ! Et, surtout, que d’encombrement ! Il faut se désencombrer, soit commencer par réfléchir intensément avant tout achat éventuel sans cesser de se livrer à un ménage à l’écran et dans ses espaces de vie.

 

 

Mon inquiétude tient d’abord à ce que j’entrevois des mécanismes qui pourraient provoquer de très graves dommages sur les sociétés. Je m’inquiète de l’endettement et de l’état des finances publiques et sur une possible hausse de l’inflation ou des taux d’intérêt qui suffirait à appauvrir terriblement des sociétés entières et à provoquer un enchaînement de violences. On pourra toujours se consoler avec ses joujoux technologiques et se passer des films, la réalité se chargera de nous rappeler à elle en commençant par taper à notre porte et l’enfoncer si nous ne répondons pas. Nous savons que la réalité n’est pas virtuelle, qu’elle ne tient pas dans nos écrans de quelques centimètres carrés.

L’investissement public est hors contrôle. Il est rarement orienté vers la possibilité de gains de productivité qui sont bien le vecteur essentiel de l’augmentation du niveau de vie d’une population donnée. Trop d’argent part à la rescousse d’entreprises zombies, de l’argent qui sombre immanquablement avec elles pour se perdre dans les profondeurs (à présent abyssales) de la dette. L’accès au travail, ce bien de plus en plus rare, devrait être facilité pour soutenir la reprise et réduire le chômage. Par exemple, que des commerces choisissent de rester ouverts 24 heures sur 24 pourrait favoriser la création d’emplois sans rien coûter à la société et aux pouvoirs publics, au contraire.

La France est devenue accroc de la dette comme un camé l’est de sa came, je le redis. Avant la pandémie, la France était le premier émetteur de dette en Europe. En 2020 le total des émissions a atteint le montant de 344 milliards d’euros, dont 136 milliards pour faire rouler la dette, la fameuse cavalerie. Les choses ne peuvent durer ainsi même si des équipes d’imbéciles hautement spécialisées nous serinent avec un sourire entendu que s’endetter ne coûte rien considérant les taux d’intérêt historiquement bas ! Personne n’a en tête que les taux d’intérêt pourraient remonter, doucettement. Et je n’évoquerai pas les risques d’inflation, sérieux. Les temps changent comme le chantait MC Solaar, les temps changent et les taux d’intérêt avec eux. Il faudrait penser à stabiliser la dette en commençant par stabiliser la dépense publique car augmenter la pression fiscale est devenu difficilement envisageable même si la France a dans ce domaine développé une imagination stupéfiante qui a malheureusement porté préjudice à son imagination dans bien d’autres domaines. Pour stabiliser la dette, il faut donc stabiliser la dépense publique ; il faut que l’augmentation de la dépense publique reste inférieure à celle du P.I.B. Je suis désolé d’avoir à énoncer une telle évidence, mais il me semble qu’elle n’a pas pénétré l’esprit des Français qui sont encore trop nombreux à considérer l’État comme une mère poule et un papa-gâteau.

Ce qu’il faut savoir : au troisième trimestre 2020, l’endettement des entreprises non financières était de 169 % du P.I.B., un record mondial ; tous secteurs confondus, public et privé, la France est le cinquième émetteur de dette au monde ; sa part représente 5 % ; cette dette est la deuxième la plus acquise dans le monde, soit 8 % des engagements alors que la France ne compte que pour 3 % du P.I.B. mondial. Il est vrai que cette pandémie a pesé sur les budgets de tous les États ; mais si on met à part les dépenses qu’elle a suscitées, la courbe du déficit – et de la dette – suit une courbe ascendante qui laisse supposer un problème structurel. La Cour des comptes et le F.M.I. tirent pour l’heure gentiment la sonnette d’alarme, mais il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre…

A ce propos on est en droit de s’inquiéter considérant la différence d’endettement entre l’Europe du Nord (autour de 60 %) et l’Europe du Sud (entre 120 % et 200 %) ; cette différence risque de poser de sérieux problèmes quant à la pérennité de l’euro. La France glisse doucement vers le Sud. Par ailleurs elle se montre fière d’avoir mutualisé la dette, ce dont j’ai personnellement un peu honte, notamment envers les Allemands. L’État français ne nous suffit plus, il faut à présent que ce soit les États de l’Union européenne qui s’occupent de nous, de notre bien-être.

La France a certes de très belles entreprises inscrites au CAC 40 mais sa fiscalité a éreinté les P.M.E. et les T.P.E. qui font la richesse du pays – comme elles font la richesse de l’Allemagne et de bien d’autres pays. Curieux. Nous ne jurons que par la Grande-Bretagne et les États-Unis ; l’Allemagne devrait nous retenir plus. J’ai une grande estime pour Angela Merkel, une femme qui durant presque vingt ans (!!!!!!) a su conduire et aider son pays, modestement, sans tout ce bla-bla qui occupe nos politiciens.

L’Allemagne a trois millions de fonctionnaires pour quatre-vingt-cinq millions d’habitants, la France en a six millions cinq cent mille pour soixante-cinq millions d’habitants. J’ai mis des points d’exclamation en rafale après Angela Merkel car nous changeons de Premier ministre et de gouvernement en moyenne tous les deux ans. A ce propos nous pourrions nous interroger sur le bien-fondé de l’État jacobin. Il me semble que l’Allemagne des Länder propose plus de contre-pouvoirs que la France. Il est par ailleurs instructif de comparer le comportement des syndicats allemands et celui des syndicats français.

En France, la pression fiscale est féérique, comme l’est la dépense publique, notamment la dépense publique sociale. Je passe sur les chiffres afin de ne pas navrer le lecteur ; ils sont effrayants, d’autant plus que la tendance ne semble pas vouloir s’infléchir.

Notre niveau d’endettement n’aurait-il pas au moins un peu à voir avec notre fiscalité ? La France en est réduite à attendre sa part du plan de relance européen. Malgré sa fiscalité, elle était déjà très fortement endettée, sans réserve pour affronter la crise sanitaire. La France est un pays doté de fortes capacités, d’un excellent potentiel, mais l’État est devenu son ennemi, l’État et ses gouvernements successifs, avec sa politique fiscale, son système social et redistributif, son nez mis partout. Je rappelle par ailleurs que la dette du pays est majoritairement détenue par des étrangers, ce qui flatte notre orgueil national – on achète notre dette ! – mais ce qui devrait aussi nous réveiller car cette dette n’est pas vraiment un produit d’épargne pour les Français, comme la dette japonaise, très élevée, l’est pour les Japonais. Plus de la moitié de la dette française est détenue par des étrangers. Cet endettement ne serait pas si grave s’il existait un actif. Certes, il existe un actif mais il est annulé par le passif, en grande partie pour cause de désindustrialisation du pays depuis plus d’une quarantaine d’années. Or, on sait (sans vouloir nécessairement l’admettre) que c’est le secteur secondaire qui crée le plus de richesses, qui équilibre le plus sûrement la balance commerciale. Le cas de notre voisin allemand est de ce point de vue et une fois encore particulièrement instructif.

La pandémie n’a fait qu’accentuer le phénomène suivant, soit une perte accélérée des capacités vitales (CV) d’un organisme déjà affaibli. Si ce phénomène se poursuit, il nous restera à faire comme les Grecs (qui ont vendu en 2016 leur principal port, Le Pirée, aux Chinois), soit céder des parts de notre souveraineté nationale.

Il est à parier qu’après les élections de 2022, le matraquage fiscal reprendra de plus belle et je suppose que des équipes de fonctionnaires (dont la créativité dans ce domaine n’est plus à démontrer) planchent déjà sur la question et très activement. Ce matraquage achèvera d’épuiser le pays. Il y a longtemps que je le dis : la France est devenue l’otage de son État ; et la tendance se confirme. Le pays est éreinté et ces caricatures montrant le Tiers-État courbé et portant sur son dos le Clergé et la Noblesse restent pertinentes même si les acteurs ont changé. C’est le pays qui porte l’État et tous ceux qui bénéficient diversement de ses prébendes. Et parmi ceux qui portent l’essentiel du poids, les entrepreneurs, de la T.P.E. à la P.M.E.

Un fort allègement de la charge fiscale ne pourra qu’aider le pays et libérer ses énergies, car la dépression dont il souffre tient en (grande) partie à cette charge. Cet allègement passe d’abord par la baisse des dépenses publiques, une baisse que le pouvoir doit présenter aux citoyens, avec des chiffres et un calendrier, un plan d’assainissement des finances publiques qui engage la responsabilité de l’État. Il s’agit de guérir ce pays.

Et je vous invite à écouter Marc Touati le pédagogue :

https://www.youtube.com/watch?v=AzzIMF3_HtU

 

Olivier Ypsilantis

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Je me souviens de quatre pays

 

Écrit dans un village d’Espagne, le 23 mai 2021.

 

Portugal

Je me souviens du pavé de Lisbonne, bien sûr. Je me souviens qu’au cours de la pandémie l’herbe se mit à pousser entre les pavés ; et j’ai pensé à « Wood’stown » d’Alphonse Daudet.

Je me souviens quand dans l’estuaire du Tejo la brume ne laissait que les parties hautes du pont du 25 de Abril et le Cristo Rei.

Je me souviens des tramways de Lisbonne, bien sûr, généralement jaunes. Je me souviens plus particulièrement de l’Eléctrico 28, Martim MunizPrazeres.

Je me souviens que dans le Cemitério dos Prazeres – le Cimetière des Plaisirs ! – le mot Saudade était très présent et diversement décliné.

Je me souviens que plus d’une fois en longeant des vieux murs de Lisbonne et en y surprenant une odeur d’humidité je me suis souvenu de Prague.

Je me souviens de la gare bleue, Santa Apolónia, et de départs vers le nord.

Je me souviens d’un très grand nombre d’ex-voto autour de la statue du Dr. Sousa Martins.

La statue de José Tomás de Sousa Martins sur Campo dos Mártires da Pátria, Lisbonne.

 

Israël

Je me souviens d’un été dans le Néguev, de petits matins déjà aveuglants, du bonheur de la douche après ces heures passées à mettre de l’ordre dans les hangars d’une immense base de Tsahal.

Je me souviens d’un hiver dans un kibboutz du Golan, de la pureté que mettait partout le froid et jusque dans les lointains, en Syrie.

Je me souviens du sable de Tel Aviv, je me souviens de sa lumière et de sa finesse. J’en ai un flacon sur une étagère de ma bibliothèque, à Lisbonne.

Je me souviens des alertes à Tel Aviv ; c’était en 2014. Lorsque les sirènes retentissaient alors que je marchais sur le front de mer, j’hésitais. Me diriger vers un abri, calmement (je n’ai jamais noté autour de moi la moindre précipitation), poursuivre ma promenade (comme d’autres), me coucher dans le sable sans pour autant y creuser un trou ou bien nager vers le large ?

Je me souviens de levées des couleurs sur des bases de Tsahal et de mon plaisir à saluer le drapeau d’Israël avec, en son centre, ce symbole parfait.

Je me souviens que je me suis toujours senti bien sous l’uniforme de Tsahal.

Je me souviens d’une averse sur Tel Aviv et de mon bonheur à consulter derrière les vitres d’un café des documents dégotés chez un bouquiniste de la ville, dont une carte postale en noir en blanc montrant la baie de Volos dont il avait été si souvent question dans des souvenirs de famille.

Un bouquiniste de Tel Aviv

 

Espagne

Je me souviens des cerisiers en fleurs du Valle del Jerte.

Je me souviens de ces promenades où il nous suffisait de tendre la main pour être servi par des arbres. De fait, nous faisions un repas tout en marchant.

Je me souviens de la page blanche devant des paysages qui me laissaient sans mots.

Je me souviens des churros et de l’horchata de chufa.

Je me souviens d’instants où je me suis vu dans une composition d’Antonio López García.

Je me souviens de marche sous la pluie dans les huertas de Valencia et de Murcia, et du parfum de l’azahar sous la pluie.

Je me souviens des ruines de Belchite sous une pleine lune froide.

Une vue partielle du Pueblo Viejo de Belchite

 

Canada

Je me souviens du mot pitoune, soit une bille de bois qui flotte vers la scierie mais aussi une jolie fille. Je me souviens que c’est par cette deuxième signification que j’ai appris ce mot.

Je me souviens cette belle expression (particulièrement éloquente) : Il pleut à boire debout.

Je me souviens que « blonde » désigne une « petite amie » qui peut ne pas être blonde ; d’où mon étonnement, la première fois, lorsque je vis arriver une brune. Je me souviens de « tomber en amour » et de « chum ».

Je me souviens de ma surprise lorsque j’entendis pour la première fois le mot « poutine ». Je ne compris pas vraiment ce que Vladimir venait faire dans notre affaire.

Je me souviens des St-Hubert et des Couche-Tard.

Je me souviens des Juifs hassidiques d’Outremont (habillés tout en noir) dans des perspectives de neige.

Je me souviens de Je me souviens, au fronton de l’hôtel du Parlement de Québec et, surtout, sur les plaques d’immatriculation.

Je me souviens de la série télévisée « Les Bougon, c’est aussi ça la vie ! »

Je me souviens des Grecs de l’avenue du Parc, à Montréal.

Je me souviens d’un été indien dans le nord du Québec. Été indien ? Je me souviens bien sûr de la voix chaude du cher Joe Dassin mort si jeune qui chantait C’était l’automne, un automne où il faisait beau / Une saison qui n’existe que dans le Nord de l’Amérique / Là-bas on l’appelle l’été indien …

Je me souviens du dépanneur, et ce n’était pas pour la voiture… Je me souviens de ce beau mot qui me semblait médiéval et qui dans mon imaginaire reste associé à hennin, tournoi, troubadour et j’en passe, et qui revenait dès que nous nous arrêtions pour prendre une boisson : breuvage.

Je me souviens de la Côte-des-Neiges sous la neige.

Je me souviens de la pierre grise de Montréal, des écureuils de ses parcs, des cabanes à sucre et des érablières, des pommes de l’Île d’Orléans et des pêches de l’Ontario, de la chute Montmorency, de la bière Boréale (je m’en souviens pour son nom et son ours boréal car je n’aime pas la bière, cette boisson qui abrutit et donne une irrépressible envie de pisser), de l’art inuit au Musée des Beaux-Arts de Montréal ainsi que des grandes compositions au couteau à palette de Jean-Paul Riopelle, des bélugas de l’embouchure du Saint-Laurent, de canotage dans les Laurentides, de la Bouquinerie Saint-Denis, du zoo sauvage de Saint-Félicien, des installations pour Halloween avec sorcières victimes d’accidents de balais…

Je me souviens de chaussures accrochées par les lacets à la tombe de Félix Leclerc, sur l’Île d’Orléans, hommage à l’auteur de « Moi, mes souliers », Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé… Et puisqu’il est question des souliers, je me souviens bien sûr des « Souliers verts » de Lynda Lemay, paroles et diction hallucinées.

 Lynda Lemay

 

Olivier Ypsilantis

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Vers la guerre civile, Espagne.

 

Quelles sont les causes immédiates de la Guerre Civile d’Espagne ? Analysons les six mois qui précèdent cette guerre, soit la période comprise entre décembre 1935 et juillet 1936. Au cours de cette période, les choses sont ce qu’elles sont ; elles pourraient être autres ; mais des lignes politiques ont été tracées, loin de tout déterminisme, et des décisions finissent par engager le pays dans une voie de plus en plus étroite conduisant à la guerre.

On a répété et on répète encore (comme si l’affaire était entendue) que l’Espagne des années 1930 était un pays arriéré et qu’un contexte international particulièrement confus ne permettait pas la formation et le développement d’un régime constitutionnel et démocratique. Pourtant, le régime en place en Espagne a survécu à bien des violences et des tentatives de déstabilisation. Je ne les énumérerai pas. Ce régime, la Seconde République, a également survécu à la volonté des partis de gauche de faire annuler (en novembre et décembre 1933) les résultats des premières élections démocratiques de l’histoire du pays. Le président de la République d’alors, Niceto Alcalá-Zamora, repoussa leurs (quatre) propositions, toutes différentes, afin de défendre les mécanismes constitutionnels.

 

Stanley G. Payne (né en 1934)

 

Selon l’historien Stanley G. Payne, il aurait suffi de deux autres années d’un gouvernement parlementaire stable pour calmer les esprits et, ainsi, éviter une démocratie aussi affaiblie et peut-être même la guerre civile. Niceto Alcalá-Zamora dissout le Parlement en 1936 (alors qu’il reste deux années avant les prochaines élections) pour nommer un gouvernement à sa convenance présidé par Manuel Portela Valladares qu’il charge de fonder un parti que lui-même, Niceto Alcalá-Zamora, présiderait, ce qui constitue un retour aux vieilles habitudes en permettant au gouvernement de manipuler les élections. La démocratie parlementaire se trouve donc profondément blessée et par le président de la République ! Niceto Alcalá-Zamora a certes des visées politiques louables puisqu’il s’efforce d’établir un centre stable mais il le fait d’une manière non-démocratique et ainsi contribue-t-il à déstabiliser une démocratie encore bien fragile. Il est vrai que cet homme n’a pas la tâche facile, c’est aussi pourquoi je ne le jugerai qu’en tenant compte de l’extrême complexité de la vie espagnole des années 1930 et en me disant que s’il avait agi autrement, c’est-à-dire en respectant une voie strictement démocratique, les choses n’auraient peut-être pas été mieux.

Mais ce n’est pas tout. Une puissante alliance se constitue avec le Frente Popular, bien moins démocratique que son homologue français, le Front Populaire. Le Frente Popular est constitué d’une alliance de nombreuses gauches désireuses d’expulser de la République le centre et les droites. C’est une alliance mal ajustée et bringuebalante, entre des partis soutenus par la bourgeoisie de gauche et des mouvements révolutionnaires. Cette alliance particulièrement confuse ne peut élaborer qu’un programme minimum qui laisse beaucoup de flou, d’où la prolifération de divergences. Les mouvements révolutionnaires ne tardent pas à pousser de côté les partis soutenus par la bourgeoisie de gauche.

De février à mai 1936, processus électoral. Il n’est pas aussi légitime que la gauche espagnole le serine encore, aujourd’hui. Certes, il est admis que les trois dernières phases de ce processus ont été frauduleuses, mais que le premier tour des élections, le 16 février, a été conduit selon des règles démocratiques. Il l’a été mais jusqu’à un certain point puisqu’un processus révolutionnaire se déclencha dans la nuit même et au cours des deux jours suivants, avec violences diverses et manifestations. Entre le 18 et 20 février, les gouvernements de huit provinces s’emploient à falsifier les résultats, ce qui donne la victoire au Frente Popular. Et une alliance des gauches finit par obtenir la majorité absolue. Je passe sur les phases de ces pratiques en rien démocratiques qui ont permis ce résultat. Simplement, et j’insiste, Franco et sa clique se sont mis dans l’illégalité la plus totale avec ce pronunciamiento, mais ne perdons pas de vue que le Frente Popular est arrivé au pouvoir à grands coups de falsifications et d’intimidations, de fraude et de violence. Le petit monde binaire élaboré par des femmes et des hommes de gauche à la recherche de voix doit être détruit par la connaissance historique et une rigueur qui ne s’embarrassent pas de nos sympathies politiques personnelles. Mais dans ce monde hyper-médiatisé où tout est simplifié pour émouvoir les masses, la connaissance et la rigueur capables d’intégrer toutes les complexités de l’histoire ne sont pas les bienvenues.

 

Niceto Alcalá-Zamora (1877-1949)

 

Cette campagne électorale de février 1936 fait plus de quarante morts. La violence des partis de gauche est continuelle et finit par provoquer le départ des partis de droite. Le 17 février 1936, Niceto Alcalá-Zamora refuse l’état d’urgence qui aurait pourtant permis de freiner ce processus massif de fraude et de remettre la légalité sur les rails. Le 19 février est constitué en toute hâte le gouvernement de Manuel Azaña, un gouvernement qui ne met pas fin aux abus divers et variés de la part des gauches. Tous tendent vers le même but : favoriser un processus global destiné à rendre illégales toutes les organisations de droite. Le bloc des gauches bourgeoises est vite dépassé par ses alliés du Frente Popular. Les désordres et les violences ne cessent d’augmenter. Le gouvernement de Manuel Azaña est débordé et n’agit que sporadiquement contre les anarchistes. Surtout, il ne veut en aucun cas « romper el Frente Popular ».

Cette période qui précède le 17 et 18 juillet, soit le soulèvement militaire, n’est que désordre et violence et je passe sur leur énumération car cet article serait sans fin. Ma détestation de Franco ne me rend pas nécessairement sympathiques nombre de ceux qu’il a combattus, je le redis. La gauche espagnole, et aujourd’hui plus que jamais, le P.S.O.E. en tête, s’efforce d’attirer l’électeur en se présentant comme un rempart contre le « fascismo », une accusation récurrente activée par une représentation dualiste particulièrement simpliste et qu’alimente un manque radical de culture historique. Cette imagerie politique de gauche ne sait probablement pas qu’elle reprend l’imagerie d’une religion qu’elle ne cesse de dénoncer, avec d’un côté les Bons et de l’autre les Méchants, d’un côté les Élus et de l’autre les Réprouvés. Or, en suivant l’orientation que la gauche donne au mot « fasciste » (un mouvement précis, inscrit dans un lieu et une époque dont elle a fait un terme générique), on peut dire que les gauches n’ont pas été moins fascistes que les droites, et qu’au cours de ces années 1930, en Espagne, elles l’ont même été plus que les droites.

Le cadre socio-politique espagnol peut être qualifié de « situación prerevolucionaria ». Entre 1932 et 1934, les anarchistes et les socialistes sont à l’origine de quatre insurrections qui toutes échouent. La F.A.I./C.N.T., le P.S.O.E./U.G.T. et le P.O.U.M. s’emploient à éreinter le système.

 

Une affiche du Partido Comunista de España (P.C.E.)

 

Jusqu’en 1935, le Komintern avait suivi une politique de violence et de provocation à outrance visant à la guerre civile. Mais la Révolution ayant échoué partout sauf en Russie, il fut décidé, à partir de 1935, de pousser différemment ses pions par des jeux d’alliances et de « légalité bourgeoise », d’où le Frente Popular. Ce n’est donc pas un hasard si en 1936 le Partido Comunista de España (P.C.E.) est le seul mouvement révolutionnaire du pays qui conseille fermement la retenue et qui insiste sur l’action légale (ou semi-légale) pour rendre illégales les droites, méthodiquement, en utilisant les institutions de la République démocratique afin de la transformer l’air de rien, avec un minimum de violence, en une República Popular Revolucionaria.

En Espagne, les gauches ont généreusement véhiculé l’image de droites radicalement hostiles à toute réforme, ce qui est radicalement faux ou presque. Il faut lire le Manifeste signé le 7 juin par cent vingt-six associations d’entrepreneurs en tout genre ; elle dénote un esprit d’ouverture aux réformes. Les signataires demandent simplement que des mesures soient prises pour que cesse l’anarchie, avec un arbitrage permettant un accord officiel semblable à celui qu’avait négocié le gouvernement du Front Populaire en France. Fin juin de la même année, une assemblée générale des Camáras de Negocio de toute l’Espagne demande la même chose. Les partis du centre et de droite sont terriblement inquiets. Le 25 mai, Felipe Sánchez Román, ami de Manuel Azaña et leader d’un petit parti de centre-gauche, propose la formation d’un nouveau gouvernement d’alliance avec des partis centristes et de gauches modérés dans le but de restaurer la pertinence de la Constitution. Même proposition de la part de Miguel Maura, un centriste et l’un des fondateurs de la République. Le parti de Manuel Azaña discute de ces propositions qui finissent par être mises au placard. L’ordre constitutionnel continue à être laminé.

Le gouvernement refuse le dialogue et attend la soumission des droites. La C.E.D.A., seul parti de droite d’une certaine importance, ne dispose d’aucune section paramilitaire bien qu’une partie de ses jeunes adhérents se radicalise. Les Carlistes, peu nombreux, disposent de leurs propres milices mais refusent toute coopération avec d’autres organisations. Les monarchistes alphonsistes tentent mais en vain de se procurer des armes chez Mussolini. Les Phalangistes montent en puissance mais à la mi-mars 1936 ils sont déclarés illégaux et ne peuvent constituer des milices d’une certaine importance. Au sein de l’armée, on commence à conspirer contre le Frente Popular – et non contre la République. Cette précision est importante car la propagande de gauche se plait à jouer sur cette confusion. J’y reviendrai.

 

Une affiche du Frente Popular

 

A la veille de la Guerre Civile, l’armée est politiquement divisée et aucun responsable militaire d’active n’est prêt à prendre les armes contre le Gouvernement. Le général Mola finit par se proposer d’organiser une conspiration militaire à l’échelle nationale. A la fin du mois de mai, il a obtenu l’appui de quelques hauts gradés. Il se veut remettre de l’ordre dans cette Seconde République, en aucun cas restaurer la monarchie. Fin juin, seulement 15 % des officiers sont disposés à se lancer dans un pronunciamiento ; le général Franco ne figure pas parmi eux. Le général Mola parvient à un accord avec les Phalangistes mais tout accord s’avère impossible avec les Carlistes. Il voit d’un bon œil la proposition de Miguel Maura, soit constituer une « dictadura constitucional republicana ». Le Gouvernement se contente de maintenir un statu quo. Le général Mola hésite entre le saut dans le vide (un pronunciamiento), la démission et l’exil.

Un événement va précipiter les événements : la séquestration et l’assassinat de José Calvo Sotelo, à Madrid, dans la nuit du 12 au 13 juillet 1936, un assassinat qui s’ajoute aux plus de quatre cents assassinats politiques de cette première moitié de l’année 1936. José Calvo Sotelo, député au Parlement (las Cortes), ne pouvait être détenu que suite à un vote au Parlement. Ses séquestreurs et assassins se composent d’un ramassis de Guardias de Asalto (un corps policier créé en 1932 par la Seconde République) et de miliciens du P.S.O.E. commandé illégalement par un officier de la Guardia Civil qui avait été condamné à une lourde peine de prison pour avoir tenté en 1934 d’abattre le régime. Ce ramassis constitue la première des nombreuses « tchékas de Madrid ». L’un de ces miliciens du P.S.O.E. assassine José Calvo Sotelo d’une balle dans la nuque, la technique favorite du N.K.V.D. Cet assassinat pousse l’armée (dont le général Franco) à sortir un peu plus de son indécision.

Le Gouvernement de Santiago Caseres Quiroja réagit plus que mollement et promet une enquête comme s’il s’agissait d’un simple accident de la route. Il cherche par ailleurs à masquer la vérité et fait arrêter des hommes de droite comme s’ils étaient responsables de cet assassinat. Santiago Caseres Quiroja cherche à provoquer un pronunciamiento car il est certain de pouvoir l’écraser promptement, ce qui selon ses calculs ne manquerait pas de fortifier son Gouvernement. Le général Mola hésite encore. Il cherche à prendre contact avec le Gouvernement en la personne de Mariano Ansó, président de la Comisión de Guerra de las Cortes, afin de sonder ses intentions et de juger si l’intervention de l’armée est nécessaire. Mariano Ansó refuse le contact. Le jour suivant, le soulèvement militaire est décidé. Le 17 et 18 juillet la Guerre Civile commence vraiment, je dis vraiment parce qu’elle avait commencé depuis des mois. Le 19 juillet, Manuel Azaña décide de faire marche arrière et constitue à la hâte un Gouvernement de gauche plus modéré. Il est trop tard. Et Manuel Azaña arme les révolutionnaires.

Aujourd’hui encore, et plus que jamais dirais-je, les gauches espagnoles dénoncent le soulèvement militaire du 17 et 18 juillet, une dénonciation qui n’est convaincante que de leur point de vue. A mon dégoût pour Franco répond mon dégoût pour bien des gauches espagnoles, menteuses, opportunistes. Je le redis, elles ne s’occupent que d’édifier un petit monde binaire afin de mieux séduire le plus grand nombre en profitant de son inculture historique et de son désir de ne pas se fatiguer.

 

Manuel Azaña (1880-1940)

 

Un point d’histoire et je vais me répéter. Le soulèvement militaire n’a pas été une attaque contre la démocratie conduite par l’alliance du sabre et du goupillon comme on se plaît à présenter la chose, il ne s’agit pas d’une « rebelión en contra de la democracia » mais plus précisément contre une démocratie souillée et épuisée par un processus terriblement antidémocratique. Je suis convaincu que si cette démocratie constitutionnelle avait été saine et vigoureuse, vraiment démocratique, l’armée n’aurait pas bougé. Je suis arrivé à cette conclusion (ou, plus exactement, à formuler cette hypothèse) il y a quelques années et j’ai eu le plaisir de découvrir il y a peu que je partageais une même appréciation de cette question avec l’historien Stanley G. Payne.

Un processus révolutionnaire cherchait à s’imposer en Espagne et, comme tout processus révolutionnaire, à écraser tout ce qui pouvait contrarier ses plans. Mais tout processus révolutionnaire (qui n’est pas nécessairement démocratique) provoque un processus contre-révolutionnaire (qui n’est pas nécessairement anti-démocratique). En juillet 1936, presque toutes les forces politiques en présence, les droites comme les gauches, réclament un régime autoritaire car la démocratie constitutionnelle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Cette guerre civile ne fut pas une malédiction ; ils étaient nombreux à la désirer dans l’espoir de débrouiller une situation terriblement embrouillée ; mais personne ne pensait qu’elle durerait aussi longtemps et qu’elle provoquerait autant de morts et de destructions.

Olivier Ypsilantis

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Les conceptions économiques et sociales de Jabotinsky – 2/2

 

La rédemption sociale (1934)

Il s’agit d’un dialogue entre deux contradicteurs. L’un d’eux déclare que l’ouvrier salarié disparaîtra considérant les progrès de la technique. La civilisation tend à combattre ce qui est bien une malédiction, soit « gagner son pain à la sueur de son front », et de ce point de vue elle n’est pas loin de la victoire. Mais si l’humanité se libère du travail ainsi envisagé, qu’en est-il de la question sociale ? Autrement dit, celui qui ne travaille pas a-t-il le droit de profiter (même en partie) des biens de ce monde ? L’homme a des droits, celui de se nourrir, de se vêtir, d’avoir un toit. Ainsi tout homme qui le demande recevra de l’État un minimum adapté à l’état de la société à laquelle il se rattache. A cet effet, l’État mettra en œuvre ce qu’il juge nécessaire afin de garantir ledit minimum. Un point c’est tout.

Pour Jabotinsky, les « besoins élémentaires » de l’homme sont : la nourriture, le logement, l’habillement mais aussi l’éducation (de ses enfants) et les soins médicaux. Ce sont les « cinq Mem », étant entendu que les mots désignant ces cinq besoins commencent en hébreu par la lettre mem (מ), soit la treizième lettre de l’alphabet. Bref, l’État devra faire tout ce qui est en son pouvoir pour garantir à ses citoyens les « cinq מ » et ainsi seront résolues toutes les questions sociales. Mais l’État ne doit pas aller plus loin ; il doit se garder des rêveurs socialistes qui aspirent à démolir pour réédifier toute la structure économique de la société. Le projet de Jabotinsky n’annoncerait-il pas le Revenu minimum universel ?

Vladimir Zeev Jabotinsky (1880-1940)

 

Je vais une fois encore parler de moi. Avant de prendre connaissance de cet écrit, je partageais sans le savoir cette idée fondamentale selon laquelle aucun homme ne doit avoir à endurer un manque relatif à ces « cinq מ ». Mais, par ailleurs, l’État n’a pas à se préoccuper des différences – des inégalités – entre citoyens. Que l’un d’eux roule dans une Citroën 2 CV, éventuellement Charleston, et l’autre dans une Bentley Continental GT Mulliner Coupé ne regarde en rien l’État. Que telle citoyenne s’habille chez Tati et telle autre chez Coco Chanel ne concerne en rien l’État, etc., etc. Autrement dit, la pensée économique et sociale de Jabotinky était la mienne avant que je ne le lise. Et de récentes lectures de Karl Popper me suggèrent un fort lien de parenté entre Karl Popper et Jabotinsky. L’État n’a pas à se mêler de tout car nous ne sommes ni dans un pénitencier ni dans une caserne. Et l’État qui se mêle de tout s’engage automatiquement dans le capitalisme de connivence qui est aussi le capitalisme d’État.

Oui, la Bible hébraïque est un guide sûr, et déjà parce que les penseurs d’alors observaient un monde relativement simple et qu’en conséquence circonscrire la justice sociale était plus facile que dans des sociétés comme les nôtres. Ces penseurs ont donc circonscrit le mal et le remède, le remède qui a pour nom Péa, soit « bord du champ ». Selon ce précepte inscrit dans le Lévitique (19-9), chaque propriétaire d’un champ doit abandonner une partie de sa récolte à ceux qui ont faim et qui viendront glaner. Le shabbat comme la Péa sont des socles qui ont ouvert d’immenses champs de réflexion au niveau social, une réflexion toujours active.

Élément de philosophie sociale de la Bible hébraïque (1933) 

Celui qui lutte avec Dieu

Israël ou « celui qui lutte avec Dieu » (voir l’épisode du livre de la Genèse qui rapporte la lutte de Jacob avec l’Ange). Quelle leçon tirer de cet épisode ? Tout d’abord, et nous en revenons au Tikkoun Olam, Dieu a laissé le monde imparfait afin que l’homme le corrige, qu’il le « répare ». Le symbole de l’échelle qui monte vers le Ciel (et en descend) veut simplement rendre sensible l’idée que le contact entre la divinité et l’homme est permanent.

Et c’est l’une des différences majeures entre la tradition hébraïque et la tradition gréco-romaine. La tradition d’Israël est tension vers le futur – le Messie ; la tradition gréco-romaine est tension vers le passé – l’Âge d’or. L’Âge d’or, ce temps dont on s’éloigne toujours plus ; le Messie, ce temps dont on se rapproche toujours plus.

Élément central de la philosophie sociale de la Tanakh : se dresser contre le Ciel si nécessaire afin de dénoncer ce qui fait injure à la justice et œuvrer pour elle. Or, pour œuvrer en ce sens efficacement, il convient de définir le bien et le mal, en œuvrant dans un sens moral mais aussi pratique voire technique, avec rationalisation et organisation des méthodes de production. Souvenez-vous du stratagème employé par Jacob avec le bétail de Laban. D’autres épisodes de la Tanakh tendent à promouvoir l’activité humaine face à la nature, notamment avec Caïn et Abel. Selon ces épisodes, qui suggèrent un axe, « la rédemption sociale authentique ne viendra pas de la lutte des classes : elle sera la conséquence de l’intelligence, du génie, de l’innovation technique et de la rationalisation. »

La protection sociale

La Bible hébraïque ne se contente pas de dénoncer l’injustice sociale, elle est porteuse de propositions destinées à la combattre, des propositions éparpillées mais qui regroupées constituent un programme ; et Jabotinsky juge qu’il est le plus sensé des programmes dans la mesure où il tourne le dos à l’ultra-libéralisme (la sauvagerie) et à tous les socialismes (l’esclavage). C’est le shabbat, la Péa et le Yovel (Jubilé).

Le shabbat est la source de toute la législation sociale moderne destinée à protéger les droits et la condition du salarié. Le shabbat est au cœur du judaïsme. La Péa, soit le devoir pour le propriétaire d’une terre agricole de laisser sur place une partie de sa production. Il ne s’agit en aucun cas d’une aumône mais d’un impôt en faveur des nécessiteux. Le shabbat comme la Péa étaient inconnus de la Grèce et de Rome. Le livre de Josef Popper-Lynkeus, « L’obligation alimentaire générale » (Die allgemeine Nährpflicht als Lösung der sozialen Frage), peut être envisagé comme un développement de la Péa. Et Jabotinsky regrette que les revenus de l’État (soit les impôts) soient gaspillés à des fins militaires. Sans ces dépenses, la Péa ferait pleinement sentir ses effets et adoucirait la vie de tous à commencer par les plus démunis. Ceci étant posé, les différences (économiques et sociales) devront subsister afin de stimuler l’initiative individuelle. Pas question de socialisme !

L’idée du Yovel (1930)

Jabotinsky juge qu’elle est l’« idée la plus grande et surhumaine de toutes les conceptions sociales existantes dans l’histoire de la pensée humaine » ; c’est « l’année du Jubilé », un principe exposé au chapitre 25 du Lévitique.

La Bible cherche à préserver la liberté économique (exit donc le socialisme) tout en s’efforçant d’atténuer les maux que peut engendrer cette liberté. Nous avons évoqué le shabbat et la Péa ; il y a d’autres principes, et ce sont des germes à partir desquels s’est développé au fil des siècles le complexe système social actuel. Le Yovel est l’un de ces principes. Il s’agit d’un principe contraignant de révolutions sociales périodiques (tous les cinquante ans) : les dettes sont annulées, celui qui est ruiné retrouve ses biens, l’asservi retrouve sa liberté, etc. ; et la concurrence économique reprend avec, toujours, l’obligation du shabbat et de la Péa. Une fois encore, la liberté économique est jugée essentielle ; l’État doit toutefois prévenir les abus et siffler périodiquement une pause : c’est le Yovel.

Jabotinsky : « Si j’étais roi, je transformerais le visage de mon royaume en rétablissant la loi du Jubilé au lieu de celle du socialisme ». Certes, il faut affiner et actualiser le langage de la Bible, nous dit-il, mais la base est constituée. Les révolutions sociales récurrentes seraient donc une obligation légale qui pourrait avoir lieu tous les cinquante ans mais pas nécessairement. Ces révolutions pourraient s’adapter aux circonstances. La légalité de la révolution sociale enlèverait à la révolution son caractère sanglant. Mais, poursuit Jabotinsky, « je ne suis pas roi. Au contraire, j’appartiens à la classe sociale dont le nom même est devenu une insulte : la bourgeoisie », la bourgeoisie dont il fait l’éloge comme peu de penseurs l’ont fait.

Et il termine son article en affirmant que l’idée du Yovel est bien supérieure à celle du socialisme dans la mesure où elle ne porte pas préjudice à l’aventurisme, à la liberté créatrice et que, contrairement au socialisme, elle ne conduira pas à l’ennui.

Dans une note en bas de page, Pierre Lurçat précise que le concept d’aventurisme en matière politique et économique a été développé par Jabotinsky dans plusieurs articles, notamment “Sur l’aventurisme”, Haynt 26, février 1932, en yiddish.

Olivier Ypsilantis

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Les conceptions économiques et sociales de Jabotinsky – 1/2

 

J’ai devant moi un petit livre, trois textes de Vladimir Zeev Jabotinsky publiés pour la première fois en français par Pierre Lurçat, traducteur de Jabotinsky. Ce livre s’enrichit d’une présentation et de notes, également de Pierre Lurçat. Titre : « La rédemption sociale », sous-titre : « Éléments de philosophie sociale de la Bible hébraïque ». Ce livre qui s’annonce comme le premier tome de la « Bibliothèque sioniste » est dédié à Jacques Kupfer (1946-2021), un sioniste très actif, décédé le 10 janvier. Je me permets de mettre en lien cet hommage à Jacques Kupfer (zal) mis en ligne par l’Organisation sioniste mondiale en France :

https://osmfrance.fr/hommage-a-jacques-kupfer-zal/

Ce livre publié par Pierre Lurçat est précieux, et il s’agit d’une « première » considérant que la pensée économique et sociale de Jabotinsky n’est exposée de manière exhaustive et systématique dans aucun écrit. Les écrits de Jabotinsly sur cette question restent épars. Remercions Pierre Lurçat de les avoir rassemblés et proposés à un public francophone.

Ce livre fait moins de soixante pages. Il a été publié suivant le même procédé que « Seuls dans l’Arche ? Israël, laboratoire du monde ». Ces trois textes ont été écrits dans les années 1930, peu après la Great Depression. Leurs titres sont dans l’ordre : « La rédemption sociale », « Éléments de philosophie sociale de la Bible hébraïque » (texte articulé en deux parties : a. « Celui qui lutte avec Dieu » ; b. « La protection sociale ») et « L’idée du Yovel ».

Jabotinsky est souvent mal connu, envisagé comme un va-t’en-guerre et un sympathisant du fascisme, un cœur dur. Il est vrai que cet esprit exigeant et rigoureux m’a jamais donné dans la démagogie, ce que lui reprochent probablement nombre de ses détracteurs, des démagogues qui ne savent pas que la démagogie trouble le regard et, en conséquence, le jugement.

Jabotinsky a été tellement occupé par le sionisme et l’édification de l’État juif qu’il n’a pu consacrer plus de temps aux questions économiques et sociales ; elles sont pourtant au cœur de ses préoccupations. Mais tout d’abord, comment circonscrire la place de la Bible (Tanakh) dans la pensée sioniste moderne ?

 

Vladimir Zeev Jabotinsky (1880-1940)

 

Jabotinsky s’est indéfectiblement envisagé comme un continuateur de Theodor Herzl au sionisme duquel il a ajouté une dimension militaire. Mais l’un et l’autre ont étudié la Tanakh et l’ont prise très au sérieux. Loin de lire la Torah comme un récit mythique, ces deux grands sionistes l’ont envisagée comme le livre de l’Histoire nationale juive. La Tanakh irrigue donc la pensée politique de Jabotinsky mais aussi, et plus encore, sa pensée économique et sociale.

Jabotinsky a été imprégné de socialisme dans sa jeunesse, notamment au cours de ses années romaines, à l’université puis en tant que journaliste chargé de couvrir l’actualité parlementaire au Palazzo Montecitorio. A ce propos, je recommande la lecture de l’autobiographie de Jabotinsky, traduite et présentée par Pierre Lurçat sous le titre « Histoire de ma vie » :

http://www.lesprovinciales.fr/livre/histoire-de-vie/

Cette sympathie à l’égard du socialisme va être « détruite de fond en comble par l’expérience rouge en Russie », un pays où il avait été marqué par la misère des Juifs.

Pour Jabotinsky, tous les hommes naissent et demeurent égaux. Il juge que le concept (marxiste) de classe est égoïste ; par ailleurs, ses réflexions politiques, économiques et sociales achèvent de l’éloigner du marxisme, des réflexions fondées sur la lecture de la Tanakh. Le socle de ces réflexions : la notion de Tikkoun Olam (réparation du monde). J’y reviendrai. Le Tikkoun Olam tel qu’il l’envisage pose l’impératif du combat contre la pauvreté. A cet effet, Jabotinsky élabore le programme des « cinq Mem » que nous verrons dans la présentation de « La rédemption sociale », un article en partie inspiré de Joseph Popper-Lynkeus (1838-1921), auteur de « L’obligation alimentaire générale » qui pose que l’État doit libérer tout citoyen de ces besoins fondamentaux que sont : l’alimentation, l’habillement et le logement. Jabotinsky y ajoute l’éducation et la santé.

La philosophie sociale biblique de Jabotinsky a deux volets : 1) La « protection sociale », avec le shabbat comme origine de toute la législation sociale moderne. 2) La « rédemption sociale » et le Yovel.

Jabotinsky estime que les socialistes veulent changer toute la structure économique de la société plutôt que de se concentrer sur l’essentiel, soit la suppression de la pauvreté – ce que prône la Bible, la Bible qui par ailleurs n’entend pas supprimer la concurrence, moteur de l’économie. Les socialistes veulent supprimer toute différence. La Bible veut « rétablir de manière périodique un minimum d’égalité et de justice sociale, en “remettant les compteurs à zéro” » : il s’agit pour ceux qui sont en compétition de se reposer avant de reprendre la lutte.

Cette notion de Yovel (Jubilé) peut sembler irréaliste, elle ne l’est pas tant si l’on considère que le projet sioniste n’a pas d’équivalent dans l’histoire de l’humanité, un projet qui paraissait fumeux jusqu’à 1948 et la refondation de l’État d’Israël. Le Yovel ne s’inscrit pas dans un programme économique, il est tension vers un idéal, tout comme l’est la prophétie d’Isaïe selon laquelle « les épées seront transformées en soc de charrue ». Et il y a bien un lien entre ces deux tensions : Jabotinsky explique dans son programme de « protection sociale » que les obligations de l’État (que nous venons d’énumérer) envers ses citoyens seraient déjà effectives si les dépenses d’armement n’étaient pas ce qu’elles sont. C’est donc méconnaître Jabotinsky que de faire du Roch Betar un va-t’en-guerre et un admirateur du fascisme. Jabotinsky fut un authentique pacifiste et un disciple des prophètes d’Israël.

Mais qu’en est-il d’Israël aujourd’hui ? Le pays est passé d’une économie socialiste à une économie ultra-libérale, avec inégalités croissantes et pauvreté qui touche une part importante de la population. A la lumière de ses réflexions économiques, on peut dire que Jabotinsky aurait refusé le socialisme dirigiste et centralisateur du parti travailliste (de la période pré-étatique au changement de majorité en 1977) mais aussi le capitalisme libéral (des années 1990 à aujourd’hui).

La pensée économique de Jabotinsky reste inachevée. Ne pourrait-on pas néanmoins s’en inspirer pour réformer l’économie du pays en évitant le socialisme dirigiste autant que le capitalisme libéral ?

Jabotinsky place l’individu au-dessus de tout et se dit « libéral bourgeois convaincu ». « Tout individu est roi » pourrait être sa devise, la devise du Roch Betar. Il pose que la misère doit être combattue, éradiquée. Il se dit partisan d’un État minimal mais aussi d’un État engagé dans la « protection sociale ». Il convient de considérer la complexité de sa pensée sans chercher à l’annexer au camp libéral ou social-démocrate. Jabotinsky est bien l’homme d’une « troisième voie » économique : interventionnisme étatique afin d’assurer les besoins fondamentaux des individus ; retrait de l’État afin de préserver et stimuler l’initiative individuelle et l’esprit d’entreprise. Ces deux principes sont-ils radicalement antagonistes ?

Israël a su faire la paix avec une partie du monde arabe en suivant les principes du « Mur de fer » (ou « Muraille de fer »), texte fondamental de Jabotinsky que je remets en lien tant il me semble important :

http://www.monbalagan.com/29-israel/sources-israel/1477-1923-zeev-jabotinsky-la-muraille-de-fer.html

Ne pourrait-on pas trouver dans les propositions économiques de Jabotinsky une voie vers une société plus empreinte de justice sociale, sans pour autant porter préjudice au dynamisme de l’économie israélienne, cette « Start-Up Nation » ?

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Le nouveau bréviaire de la haine. Antisémitisme & antisionisme » de Gilles William Goldnadel – 3/3

 

« La figure du bon Juif à sauver, parfois malgré lui, a toujours existé dans la tradition antisémite. Le bon Juif est celui qui ne correspond pas à l’archétype et, surtout, qui peut se montrer utile. En effet qui peut se montrer plus persuasif qu’un Juif apostat ? Flavius Josephe pour les Romains, Paul de Tarse et Torquemada pour les chrétiens, Arthur Mayer, rédacteur en chef du journal antidreyfusard Le Gaulois, André Wurmser qui raillait le témoignage poignant de la déportée Margaret Buber-Neumann pendant le procès Kravchenko, pour les communistes, étaient tous dans leur diversité, leur sincérité, leurs contradictions, leurs reniements, et leurs satisfactions de toutes sortes, morales, intellectuelles ou même parfois matérielles, d’excellents juifs. Il en va de même aujourd’hui pour certains Juifs ouvertement antisionistes et militants.

Est un bon Juif celui qui a le courage ou la lucidité de rompre avec le milieu juif archétype. Il est toujours possible de se convertir à la vraie foi ou d’apostasier. Nous avons déjà signalé l’article illustratif de Pascal Boniface dans Le Monde du 4 août 2001 qui adjure, pour leur bien, les Juifs de France de rompre avec l’Israël d’aujourd’hui, sous peine d’encourir en France un antisémitisme auquel les Arabes de France ne seront pas les derniers à prendre part. » Gilles William Goldnadel  

 

 

La détestation de l’État et ses conséquences pour Israël

La Shoah, conduite en Europe et par un État européen, a affecté sur ce continent, et jusque dans ses fondements, l’État, tout État. Le slogan de Mai 68, « CRS SS ! » est un symptôme du rejet de l’État, de la détestation de l’uniforme, symbole de l’autorité de l’État. Ce slogan (parmi d’autres) est symptomatique de la banalisation de la Shoah. Le porteur d’uniforme est envisagé comme un nazi virtuel et celui qui s’oppose à l’appareil d’État comme un Résistant.

L’État-nation européen et l’État lui-même sont contestés, avec indulgence envers la violence illégale au détriment de la violence légale (d’État). C’est bien le rejet post-Shoah qui explique cette relative indulgence envers les actes de violence individuels, ou d’un groupe donné, et l’extrême sévérité envers la violence d’État. On se garde d’être trop sévère à l’égard du rebelle dépenaillé tandis que le soldat portant l’uniforme d’une armée régulière est jugé avec la plus grande sévérité, surtout s’il est d’origine occidentale face à un irrégulier d’une autre origine. Transportons-nous au Proche-Orient, avec Tsahal et les Arabes de Palestine, moins lourdement équipés, ajoutez-y le concept de « Territoires occupés » et vous arrivez sans tarder à… l’occupation nazie.

L’hypermédiatisation du conflit (avec ces mises en scène dont les Arabes de Palestine ont le secret) élabore une martyrocratie particulière. L’État d’Israël peut s’épuiser à se justifier rationnellement, rien n’y fait : sur le terrain médiatique et intellectuel sa faiblesse est inversement proportionnelle à sa puissance militaire. Le terrorisme des Arabes de Palestine est jugé moralement légitime tandis que les réactions de l’État d’Israël sont systématiquement jugées illégitimes. Cet a priori négatif ne procède pas exclusivement de l’antisémitisme car tout autre État occidental impliqué dans un différend armé de cette nature ferait l’objet d’un même a priori. Mais hâtons-nous de préciser que le virus antisémite mutant (nous avons analysé les causes de sa mutation) donne une virulence particulière à ces a priori. Cette extrême dépréciation de l’État, engendrée par un État qui voulait en finir avec les Juifs, met en danger l’État d’Israël – ironie de l’Histoire, pourrait-on dire…

Les séismes Tsahal et Shoah désignent l’archétype du Juif à détester et à combattre et celui du bon Juif. Mauvais Juif car sioniste, bon Juif car antisioniste, selon la dichotomie antisémite fashionable qui méprise l’antisémitisme de papa. Le bon Juif est également le Juif qui n’est plus, le Juif en tenue rayée promis à la destruction ; le Juif honni (le Nouveau Juif) porte l’uniforme de Tsahal. « C’est bien ce décalage entre le Juif aimé mais disparu et le Juif vivant, cette faille béante creusée entre le séisme Tsahal et le séisme Shoah, et exploitée avec toujours plus de profits par l’antisémitisme, qui posent l’immense problème d’aujourd’hui… »

La détestation de l’État juif procède de la détestation de l’État en général et a priori, ainsi que nous venons de le voir, une détestation volontiers activée par un antisémitisme renouvelé, différent de celui de papa. La désignation même d’État juif est dans bien des têtes terriblement antinomique, ce qui provoque dans ces mêmes têtes des courts-circuits et y fait péter les plombs. Ainsi l’État juif est-il devenu le Juif des États.

Le virus antisémite joue avec la disproportion. Admettons qu’Israël soit vraiment le méchant ; on peut tout de même se demander ce qui justifie l’excès d’informations, de commentaires et de condamnations dont ce pays fait l’objet. L’État juif est l’État-nation le plus vilipendé. Cet État si petit par sa superficie et le nombre de ses habitants est sans trêve scruté ; et l’on ne cesse de pérorer à son sujet, avec polémiques à n’en plus finir.

L’antisémitisme arabe (et plus généralement musulman) recycle les archétypes antisémites remisés dans nos greniers ; c’est pourquoi l’étudier nous fait voyager dans notre passé, comme lorsque nous chinons dans une brocante. Ainsi les « Protocoles des Sages de Sion » connaissent-ils une autre fortune sous d’autres climats. L’antisémitisme arabe ne dédaigne pas l’antisémitisme de papa, l’antisémitisme d’origine chrétienne. Et par le biais de moyens de communication à la puissance toujours augmentée (voir Internet), l’antisémitisme arabe et l’antisémitisme renouvelé européen se contaminent et s’excitent l’un l’autre.

L’antisémitisme, la gauche et les Français

La gauche est à présent le vecteur principal (sinon unique) de contamination par le virus antisémite. La gauche est devenue le vecteur idéal du virus ayant muté. Mais pourquoi ? Premièrement. L’antisémitisme recherche toujours l’agent dominant, le plus moderne et le plus efficace. Politiquement, la gauche incarne le progrès et elle a les préférences de la jeunesse. L’antisémitisme dans sa forme la plus efficace (oublions l’antisémitisme de papa) s’accroche à la mode pour mieux se diffuser. La gauche, plus à la mode, est donc devenue l’agent principal de diffusion de l’antisémitisme. Deuxièmement. La gauche est internationaliste et antimilitariste, de ce fait elle dénonce l’État juif, qualifié de nationaliste, et son armée. Et les victoires d’Israël ont permis à l’Arabe de Palestine de se présenter en Ecce homo et de se placer au premier rang de la martyrocratie.

Très schématiquement. La droite supporte davantage le Juif vivant que le Juif errant, cet archétype, et pour des raisons exactement inverses à celles de la gauche. Il y a bien un antisémitisme de droite et un antisémitisme de gauche. L’archétype du Juif tel que le mijotait l’antisémitisme de droite a vécu ou, tout au moins, se trouve bien affaibli ; il a été remisé pour le Juif Nouveau. A contre-cœur, il a bien fallu admettre que l’antisémitisme de droite n’était pas vraiment de retour, qu’il s’agissait d’autre chose, et que l’antisémitisme, y compris le plus virulent, n’était pas nécessairement de droite. Et très rares sont ceux qui dans la communauté juive elle-même comprenaient d’où venait à présent le principal danger : et lorsqu’ils se risquaient à en faire la remarque, on leur répliquait avec dédain que la Shoah ne leur avait vraiment rien appris. Bien des partis et des médias s’employaient à masquer ce fait afin de ne pas porter préjudice à leurs ambitions ou, plus simplement, leurs rentes. Mais cette vigilance perverse, ce conformisme inflexible, cette obsession antiraciste (qui n’a d’égale que l’obsession de race) n’auraient-ils pas dû nous alerter ? Ajoutons (en quittant le terrain propre à l’antisémitisme) que la gauche étant plus hostile au pouvoir d’État (surtout occidental) que la droite, elle se montra plus hostile à l’État juif, une hostilité à laquelle pouvait se raccrocher l’antisémitisme.

En Europe, c’est la France qui reste le pays le plus réceptif à cet antisémitisme qui mute. Pourquoi ? Tout d’abord, l’antisémitisme y est une donnée culturelle, avec la présence d’une droite fortement influencée par un catholicisme traditionaliste. L’antisémitisme de papa y a prospéré en prenant appui sur certains archétypes. A la libération, la gauche française commença à devenir idéologiquement dominante, une gauche séduite par les tendances extrémistes, communisme stalinien puis trotsko-léninisme, un phénomène plus marqué que dans les autres gauches d’Europe. L’antisémitisme ne dédaigne pas de pondre ses œufs dans cette frange extrême qu’il voit comme le vecteur de diffusion virale le plus prometteur. Parodiant Lénine, Raphaël Draï dira que l’antisionisme est « une maladie sénile du gauchisme ».

Mais pourquoi ce phénomène viral ? Gilles William Goldnadel diagnostique ce que j’ai diagnostiqué dans mon coin, il y a bien des années, à savoir que le Juif est attaqué de diverses manières parce qu’il est « l’incarnation symbolique et parfaite de la pensée et de la position éternellement non conformes ». Non conformes à l’Idée religieuse dominante, au Pouvoir politique, au Temps présent, à l’Espace identitaire dominant. Il est celui qui dérange en rappelant autre chose, qui dérange les espérances – les illusions –, celui qui s’agite alors que tous ne songent qu’à s’allonger sous un ciel bien lisse. « Dès lors, l’antisémitisme ne serait lui-même que l’expression parfaite, invisible mais implacable de la dictature du conformisme religieux, intellectuel, politique, culturel de tous les temps ».

Travelling final

Gilles William Goldnadel a écrit ce chapitre au moment des attentats du 11 septembre 2001 et aux trois attentats du 9 septembre de la même année en Israël, tandis que le sommet antiraciste de Durban atteignait le sommet du racisme antijuif, que les ONG droit-de-l’hommistes rivalisaient d’antisémitisme, que les résolutions proposaient de stigmatiser l’antisémitisme, les Arabes en étant les premières victimes… La Shoah était diversement retournée contre les Juifs. La part des Arabes dans l’esclavage des Noirs d’Afrique n’était même pas évoquée, et ainsi de suite. Ce superlativisme de l’antisionisme officiel est caractéristique de l’antisémitisme intemporel. Et durant ce sommet, la vieille Europe, matrice et aire de la Shoah, se montrait aimable, souriante, conciliante. Belle aubaine pour elle !

11 septembre, le choc, le réveil peut-être. Le monde va-t-il enfin comprendre que l’État démocratique est son premier protecteur ? Mais peut-être va-t-il se convaincre que la faute en revient aux Juifs pour cause de problème palestinien et que si Israël n’existait pas, n’avait jamais existé, nous n’en serions pas là et vivrions dans un monde apaisé. « Donner des gages aux Musulmans » en réglant la question israélo-palestinienne, telle est l’idée-force de presque toute la classe politique française. Belle affaire !

Derniers avertissements

Nous avons le droit de dire « Non ! » à ce qui trop souvent se dit sur Israël dans les médias de masse. Nous aimerions par ailleurs que les Arabes défilent contre le lynchage de Juifs ou les victimes juives du terrorisme, qu’ils se rapprochent au moins d’un pas de la capacité d’autocritique juive. Nous acceptons qu’un Arabe se plaigne et charge Israël de tous ses maux, c’est « de bonne guerre » ; mais nous refusons l’arbitrage de téléspectateurs-voyeurs-zappeurs qui ne savent rien, n’ont jamais voyagé en Israël et se contentent de relayer les dires de José Bové, pour ne citer que lui, un nouveau beauf parmi tant d’autres.

Non, les Juifs n’utilisent pas la Shoah pour en prendre à leur aise, pas plus qu’ils ne tuent sciemment les enfants chrétiens ou les enfants palestiniens. La Shoah est à présent volontiers retournée contre les Juifs. Il faudrait que les médias de masse oublient au moins un peu Israël pour le bien de tous, et pas seulement des Juifs d’Israël et de la diaspora. Il faut congédier ces pacifistes militants qui honnissent l’État démocratique occidental accusé de tous les maux, qui honnissent ceux qui portent l’uniforme, policiers et soldats. Ces pacifistes ont fait le lit du nazisme.

A l’ignoble « Je préfère avoir tort avec Sartre qu’avoir raison avec Aron », une sentence chargée de crime et d’indifférence et qui se croit très élégante dans son narcissisme bourgeois, préférons cette sentence du Talmud : « Celui qui donne sa pitié au méchant fait tort au juste… »

Petit lexique critique

Je vous laisse goûter ce petit lexique (critique) et me contenterai de vous en énumérer ses éléments : Antisémitisme, Antisionisme, Colon, Faucon, Gentil, Goy, Israël, Israélien, Israélite, Judée, Juif, Palestine, Palestinien, Racisme, Shoah, Territoires occupés, Terrorisme, Tsahal, Victime.

Et je vous invite à écouter cette vidéo de Jean Vercors. Il y est question de l’antijudaïsme/antisémitisme/antisionisme des autorités françaises, à commencer par le Quai d’Orsay. Elle constitue un excellent complément à cet écrit de Gilles William Goldnadel :

https://www.facebook.com/jean.vercors.3/videos/1215395665333297/

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Le nouveau bréviaire de la haine. Antisémitisme & antisionisme » de Gilles William Goldnadel – 2/3

 

« Bien entendu, la Vulgate palestiniste aime reprendre à son compte ce thème de prédilection. Bien que le palestinisme ne soit certainement pas exempt d’antisémitisme, ceci est “de bonne guerre”. De nombreux intellectuels palestiniens ont lucidement fait remarquer que leur légitime combat n’aurait pas rencontré un tel succès médiatique et politique s’ils n’avaient eu les Juifs comme adversaires… » Gilles William Goldnadel

 

Les deux séismes

Ces « séismes » (ou « cyclones ») ont pour nom Tsahal et Shoah, deux mots venus de l’hébreu. Tsahal, un nom qui s’est fait connaître au monde à partir de la guerre des Six Jours (1967) au cours de laquelle des armées juives ont remporté une victoire ahurissante. Shoah, un mot promu par les Juifs eux-mêmes afin de sortir du caractère générique de « génocide » et chrétiennement propitiatoire d’« holocauste ». Ces deux séismes ont à voir l’un avec l’autre : Tsahal, soit la capacité du peuple juif à affirmer son indépendance ; Shoah, soit « la capacité du peuple juif à faire prendre conscience au monde de l’ampleur de la catastrophe en la nommant et en la décrivant soi-même ». Fort de ces deux séismes, l’antisémitisme va se renforcer et puissamment.

Le petit séisme : Tsahal

Le Juif réputé faible, congénitalement faible (?!), remporte une victoire totale contre une puissante coalition arabe. L’image du Juif crasseux et souffreteux du shtetl, du Juif courbé du ghetto, ou en tenue rayée de la déportation, est poussée de côté au profit de femmes et d’hommes se tenant bien droits et prêts à en découdre avec ceux qui leur chercheraient querelle. Au cours de l’été 1967, le « Juif Nouveau » est appréhendé positivement. L’antisémitisme de papa est sonné. Mais l’antisémitisme nouveau ne va pas tarder à faire le beau. Le Juif n’est plus apatride, il défend furieusement sa patrie. Il n’est plus voûté et maigrelet, il se tient bien droit et montre une belle carrure. L’antisémitisme va s’employer à dénoncer le « Juif Nouveau » : d’apatride errant, il va en faire un nationaliste belliqueux. Et la question des « Territoires occupés » va prolonger (et prolonge encore) l’effet Tsahal. C’est pourquoi le problème palestinien intéresse un si grand nombre d’individus, des individus par ailleurs plutôt indifférents aux questions de politique internationale. L’antisémitisme cherchait un os à ronger ; il le tenait ! Israël – l’État juif – allait endosser le rôle tenu par les Juifs déicides, infanticides, boucs-émissaires responsables de tous les malheurs du monde, y compris les catastrophes naturelles… Pas étonnant que les Arabes de Palestine soient présentés comme les victimes des cruels Juifs, ces tueurs d’innocents à commencer par les enfants…

 

Des soldats de Tsahal

 

Après la Libération, le Juif s’efforçait à la discrétion et visait l’assimilation. Avec la guerre des Six Jours, il cède la place à l’Israélien, le « Juif Nouveau » qui réconforte sans le savoir les survivants de la Shoah, sans oublier les si nombreux expulsés du monde arabe. L’assimilation n’est plus la priorité pour les Juifs. On redonne des prénoms bibliques jusqu’alors remisés pour des prénoms bien français.

Au cours des années 1970, Tsahal accumule les succès parmi lesquels l’un des plus médiatisés : le raid sur Entebbe, 1976. Beaucoup de Juifs reprennent le chemin des synagogues et des centres communautaires, d’autant plus que le Parti communiste qui s’était montré plutôt conciliant avec eux les trahissait à l’heure du plus grand danger et que le pouvoir gaulliste se montrait aussi maladroit qu’injuste envers Israël. Quoi qu’il en soit, ces succès décomplexent les Juifs qui passent du statut de minorité souffrante à celui d’agressé victorieux.

L’antisémitisme est complètement sonné, mais il a juré de se reprendre. Il va élaborer d’urgence de nouveaux mythes et de nouveaux archétypes en inversant tout simplement les vieux mythes. Le métèque apatride et courbé va être transformé en un nationaliste de type occidental surarmé et opprimant un peuple oriental n’ayant que des cailloux à opposer aux chars. Du point de vue médiatique, la victoire de l’anti-israélisme est totale. Après la guerre des Six Jours, et après une courte période de rémission, toute appréhension plus ou moins rationnelle de l’histoire récente et des réalités entourant ce conflit va être gommée au seul profit de l’idéologie de l’irrationnel et du paradoxal. Le Juif israélien est même dépossédé des mots « Palestine » et « Palestiniens ». L’antisémitisme renouvelé a vraiment accompli depuis 1967 un travail remarquable. Il convient toutefois de préciser que l’on peut critiquer la politique menée par tel ou tel gouvernement israélien sans être le moins du monde antisémite ou antisioniste. Il faut également compter avec la désinformation systématique au sujet d’Israël qui conduit nombre de citoyens à faire fausse route. Cette remarque est importante et doit être prise en compte si l’on veut espérer isoler le virus antisémite avec précision et le traiter en conséquence.

Le big-bang Shoah

Jusque dans les années 1970, les survivants juifs ne racontent pas ce qu’ils ont vécu. L’horreur des camps nazis est occultée ou rapportée en sourdine et comme en passant, par scepticisme, par crainte de ne pas être cru ou d’être accusé de relayer d’une manière outrancière de la propagande juive. On sait que le président Franklin D. Roosevelt lui-même craignait d’être suspecté voire accusé de faire « la guerre des Juifs ». La production cinématographique relative aux camps nazis et à leur libération reste marginale comme le reste « l’holocauste juif » (étrange désignation) au procès de Nuremberg. Le cinéma américain, essentiellement représenté par les Juifs d’Hollywood, évite le mot « Juif ». La spécificité du massacre des Juifs est partout fortement estompée lorsqu’elle n’est pas gommée. Le général de Gaulle est de la partie au nom de la cohésion nationale ; et pour ce faire, il lui faut passer sous silence certaines compromissions françaises.

Un événement va toutefois réveiller le monde : le rapt d’Adolf Eichmann, une décision de David Ben Gourion qui veut faire juger dans l’État juif, par des Juifs, en donnant la parole à des témoins juifs, l’un des organisateurs du massacre des Juifs. Nous ne sommes pas en 1967, mais ce coup de force organisé avec maestria par le Mossad étonne le monde. Le « Juif Nouveau » se laisse pressentir. C’est à partir de cet événement que Juifs et non-Juifs vont écrire, filmer et réfléchir sur la Shoah. 90 % de la bibliographie et de la filmographie (cinéma et télévision) relatives à la Shoah ont été réalisés après 1970.

Fin années 1960, la Shoah commence à devenir l’horresco referens. Le « séisme Shoah », soit le plus haut degré dans l’échelle de Richter du malheur. Tout drame humain sera désormais jugé à l’aune de la Shoah, ce séisme des années 1940 mais dont l’onde de choc frappera les hommes près de trente ans plus tard, une « shoatisation » qui se portera au-delà de la politique, tant extérieure qu’intérieure. Ainsi les débats sérieux et nécessaires sur l’immigration seront-ils d’emblée pollués par la référence au fascisme et au nazisme. Par ailleurs, cette « shoatisation » frénétique et emphatique et le manque de rigueur de cette surenchère médiatique finiront par banaliser et minimiser la Shoah. Sans compter avec la course à la victimisation.

Durant une courte période, dans les années 1970, le droit à la reconnaissance des victimes juives semblait acquis et « ce peuple jamais plaint était enfin pleuré ». Les antisémites et les racistes de toutes obédiences devaient se taire et raser les murs. Les Juifs pensaient pouvoir goûter un peu de repos, avec cette éclatante victoire de 1967 contre des ennemis désireux de rayer Israël de la carte et cette souffrance juive, spécifique, enfin reconnue et étudiée. Des Juifs éprouvèrent une sorte d’ivresse ; ils n’allaient pas tarder à avoir la gueule de bois.

Le peuple juif était devenu le peuple martyr par excellence et la vieille accusation de déicide s’estompait pour cause de baisse de la pratique religieuse. Le dolorisme chrétien en concevait un certain dépit, le dolorisme musulman aussi. La course pour la palme du martyr était ouverte. Les Juifs n’ayant aucune appétence pour la sanctification, l’idéalisation du sacrifice et le culte des martyrs se contentaient de défendre la vérité, soit l’histoire et ses malheurs, la Shoah en particulier.

Mais la Shoah s’universalisait, elle touchait l’humanité. Ce faisant, elle se déjudaïsait. Et le monde même athée restant fortement marqué par l’idéologie doloriste de l’Église chrétienne universelle, l’iconographie du déporté s’imposa à la dévotion et rendit malvenue, voire odieuse, le soldat juif en uniforme de Tsahal.

Au début des années 1970, l’antisémitisme traverse une période difficile. Le Juif déicide tient à présent le rôle christique de l’Innocent. Mais l’antisémitisme se prépare à entrer en scène et brillamment. Il fallait non seulement diaboliser Tsahal mais, surtout, retourner la Shoah à présent universalisée contre ses victimes.

Les Juifs ne glorifient pas le martyre. Les millions de Juifs assassinés par les nazis et leurs complices sont morts pour rien. On ne peut que méditer sur les moyens d’éviter une autre Shoah, et l’État d’Israël en est un. Par ailleurs, on peut sans être antisémite considérer que la Shoah n’est pas un dogme et que sa connaissance à partir de recherches honnêtes peut être précisée voire modifiée dans certains détails et approfondie. Mais il y a ce constat : la Shoah reste une entreprise unique, un constat qui ne doit en aucun cas conduire à relativiser les malheurs non moins massifs d’autres peuples. Par ailleurs, l’horreur nazie, spécifique, ne doit pas servir à cacher les crimes immenses du stalinisme et, plus généralement, du communisme. On peut critiquer une certaine hypermnésie au sujet de la Shoah (une hypermnésie qui n’est pas seulement juive mais aussi goy, avec inflation médiatique) sans être antisémite. Bref, il ne saurait être question de diaboliser toute critique de la sacralisation de la Shoah, la Shoah n’ayant rien de sacré. Toutes ces réserves afin de mieux isoler le virus antisémite et l’étudier.

Ces dernières années (je rappelle que ce livre a été écrit en 2001 et que la situation ne s’est guère améliorée) des comparaisons d’une inconcevable légèreté se sont multipliées ; mais non ! Sarajevo n’est pas Varsovie ! Slobodan Milošević, Jörg Haider ou Jean-Marie Le Pen ne sont pas Adolf Hitler ! Ces comparaisons sont une insulte à l’intelligence, à la connaissance, aux victimes de la Shoah surtout. Et que dire de ceux qui répètent en boucle que les Israéliens (les sionistes) font subir aux Palestiniens ce que les nazis ont fait subir aux Juifs ? Dans ce cas, on peut être sûr que l’antisémitisme n’est pas loin. Cette calomnie discrédite Tsahal et le Juif d’Israël présenté comme un nationaliste belliqueux, un nazi. Pensons aux dessins de Siné. Et, enfin, la Shoah est banalisée : inutile de s’y attarder puisque les victimes d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui… Et l’Arabe de Palestine devient la victime idéale. Le peuple crucifié n’est plus le peuple juif (il y a eu erreur de casting), « juste retour des choses à l’égard du peuple déicide et de celui qu’il persécute, légitime héritier palestinien du Nazaréen trahi par Judas… » Et puis la Shoah ne serait-elle pas instrumentalisée par les Israéliens et leurs amis sionistes afin qu’ils puissent poursuivre leurs crimes impunément contre le peuple palestinien ? Est-ce un leurre cosmique si l’État juif est celui qui a fait l’objet du plus grand nombre de condamnations internationales ? Une telle attitude ne soulève aucune protestation, et le signe = placé entre la croix gammée et l’étoile de David est accepté. Mais lorsque les Israéliens se hasardent à comparer leur ennemi (comparaison hasardeuse certes) genre Saddam Hussein à Adolf Hitler, ils se font reprendre sans tarder par ceux-là même qui les accusent d’instrumentaliser leurs souffrances passées. Cette différence de traitement nous place au cœur de la méthode antisémite : ceux qui instrumentalisent la Shoah ne sont pas les Juifs mais leurs adversaires avec leurs analogies entre Tsahal et les nazis.

La négation de la Shoah a commencé très tôt, dans les années 1950, avec notamment l’extrême-droite antisémite. Pensons notamment à Paul Rassinier, venu de la gauche. Mais c’est avec Robert Faurisson que l’affaire va prendre une nouvelle tournure puisqu’il affirme que non seulement la Shoah est une escroquerie mais qu’elle a été instrumentalisée afin de permettre à l’État juif de réaliser ses funestes objectifs au détriment des Arabes de Palestine. Mais c’est surtout l’extrême gauche qui va activer cette propagande. Gilles William Goldnadel écrit en note : « Il est intéressant d’observer que lorsque l’extrême gauche est prise en flagrant délit d’antisémitisme, elle ne se nomme plus “extrême gauche” mais “ultra gauche”. Pour notre part, nous ne connaissons pas l’“ultra droite”… »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Le nouveau bréviaire de la haine. Antisémitisme & antisionisme » de Gilles William Goldnadel – 1/3

 

« L’antisémitisme n’est pas seulement, comme nous l’avons écrit plus haut, une midinette qui court futilement après la mode. C’est aussi une fille de joie – ou plutôt de malheur – qui se tient toujours du côté du manche. Lorsque le pouvoir est religieux, l’antisémitisme est religieux. Lorsque le pouvoir est politique, l’antisémitisme est politique. Lorsque le pouvoir est nationaliste, l’antisémitisme l’est aussi. Lorsque le pouvoir politique est affaibli, l’antisémitisme court après le vrai pouvoir, aujourd’hui atomisé (médiatique, intellectuel, etc.). » Gilles William Goldnadel

« On constate la permanence du thème fondateur de l’antisémitisme chrétien sur le mythe du peuple juif déicide. De nombreux auteurs anti-israéliens (restons aimables) comme Paul-Marie de La Gorce, pour ne citer que le plus talentueux, n’ont pas hésité à comparer le peuple arabe de Palestine à Jésus le crucifié (Paris-Match).

Il y a quelques années, fin décembre, la première chaîne publique de télévision française indiquait sans vergogne que les soldats israéliens qui montaient la garde en armes devant les lieux saints chrétiens de Jérusalem “avaient, pareils à l’armée romaine, violé la trêve de Noël…” Un peu comme si les gendarmes postés le jour du grand pardon devant la synagogue de la rue Copernic violaient la trêve de Kippour…

Beaucoup plus récemment, sur les ondes radiophoniques d’Europe 1, Mme Catherine Ney, généralement beaucoup mieux inspirée, comparait le petit Mohamed tué dans une fusillade qui a fait le tour du monde en boucle au petit Gavroche inconnu du ghetto de Varsovie qui vient d’être capturé par les nazis… Comparaison hallucinante qui montre les ravages du séisme, notamment sur l’intelligence française…

Une telle thèse n’aurait pas rencontré ce franc succès si l’Europe n’était pas restée, au-delà des apparences, fondamentalement chrétienne ; et la France, fille aînée fidèle de l’Église catholique et romaine. » Gilles William Goldnadel   

 

 Gilles William Goldnadel (né en 1954)

 

J’ai lu les « Les martyrocrates. Dérives et impostures de l’idéologie victimaire » de Gilles William Goldnadel (publié en 2004) avant de lire le présent livre (publié en 2001). Dans le livre publié en 2004, il est souvent question du livre publié en 2001 ; c’est pourquoi j’ai voulu en rendre compte. Je ne cache pas ma grande proximité avec les sentiments et les analyses relatives à l’antisémitisme et l’antisionisme de cet avocat pénaliste. Je ne suis pas juif et ma vie a probablement peu à voir avec la sienne, et pourtant…

Premiers avertissements

Par son titre même, ce livre est un hommage à une étude de référence sur l’antisémitisme, soit « Bréviaire de la haine. Le IIIe Reich et les Juifs » de Léon Poliakov, publié en 1951. Léon Poliakov, nous dit Gilles William Goldnadel, a connu l’antisémitisme traditionnel, soit « l’antisémitisme de papa » (voir le titre du troisième chapitre du livre qui fait l’objet du présent article), un antisémitisme qui malgré sa désignation goguenarde pouvait se montrer terriblement meurtrier. La génération des enfants de Gilles William Goldnadel (né en 1954) expérimente « l’antisémitisme renouvelé », essentiellement d’origine islamiste. Gilles William Goldnadel se trouve entre ces deux générations, aussi peut-il bénéficier d’un point de vue panoramique.

Gilles William Goldnadel s’empresse de nous signaler que cet essai n’est pas une leçon de morale faite aux antisémites. L’antisémitisme est une perversion comme l’est le racisme. Gilles William Goldanel se garde donc de donner des leçons d’antisémitisme et d’antiracisme et, ainsi, de se retrouver dans la position de ceux qu’il dénonce, si prompts à donner des leçons. Il nous rappelle, le sourire en coin, que la discrimination même positive reste de la discrimination.

Cet essai se propose d’analyser la haine antisémite et antisioniste et de démontrer que la haine envers le peuple juif (un peuple qui fut des siècles durant exclusivement diasporique) et que la haine envers Israël – l’État juif – se fondent jusqu’à constituer un matériau homogène et terriblement malléable.

Ce qu’écrit Gilles William Goldnadel me confirme dans une analyse que je m’efforce de faire partager au fil d’articles, à savoir que l’antisémitisme est porté par des propagateurs virulents relativement peu nombreux en regard de la masse qui se laisse pénétrer, sans-trop-y-penser, par cette virulence. Faut-il plaindre la masse, plus bête que méchante ? Probablement. Mais si les antisémites méritent généralement la pitié, l’antisémitisme n’appelle que l’intransigeance.

L’antisémitisme mute, mais si ses thèmes centraux – vitaux pourrait-on dire – ne cessent d’évoluer, sa méthode reste la même. Et Gilles William Goldnadel pose la remarque suivante (que je partage depuis que j’ai l’âge de raison, pourrait-on dire), à savoir qu’un certain antisionisme (ou anti-israélisme) est la version masquée de l’antisémitisme multiséculaire, un certain car la critique de tel ou tel gouvernement israélien est parfaitement légitime aussi longtemps qu’elle ne masque pas une dénonciation d’Israël en tant qu’État libre et souverain, en tant qu’État juif.

État des lieux (2001)

Un travelling en accéléré des dires et des faires antisémites/antisionistes au cours de l’année 2001. Je passe sur une longue énumération dans laquelle le quotidien Le Monde est en bonne place, un quotidien qui n’est que le reflet d’un conformisme bourgeois et d’un confort parisien.

Le constat à partir de ce travelling (en accéléré) : Premièrement, ces dires et ces faires proviennent pour l’essentiel des milieux arabo-musulmans ou de l’extrême-gauche. Deuxièmement, ils ne rencontrent que de la passivité, voire de la complaisance de la part des milieux intellectuels, des organisations antiracistes et de l’État républicain. Mais lorsqu’un antisémite réel ou supposé provient de milieux traditionnels ou de l’extrême-droite, c’est l’affolement et on alerte. Les exemples ne manquent pas à ce sujet. Or, le constat est implacable : les victimes juives, et en dehors même du Proche-Orient, sont le fait du terrorisme islamo-palestinien et de ses relais d’extrême-gauche.

Les oripeaux du vieil antisémitisme de papa (1870-1970)

1873, Wilhelm Marr publie un pamphlet dans lequel est utilisé pour la première fois le terme « antisémite ». L’antijudaïsme, ce virus, mute. Les Juifs sont sortis de leur ghetto. Leur agilité intellectuelle (qu’explique en partie le pilpoul) et leur rage de minorité méprisée vont activer leurs énergies. Leur sortie de l’abaissement et leur élévation sociale vont indisposer, à commencer par l’Église, puissance dominante mais dont l’influence impériale est toutefois entamée ; aussi est-elle contrainte de la partager avec le socialisme et le nationalisme, établissant ainsi un pouvoir triangulaire et équilibré qui va structurer l’image du Juif dans l’inconscient collectif. Le déclin de la religion a entraîné un déclin de l’antijudaïsme religieux mais l’image du Juif déicide reste, en substrat. Le Juif qui a quitté le shtetl se prend à espérer. En 1871, Heinrich Graetz, à la fin du onzième volume de son « Histoire du peuple juif », se montre optimiste – le pauvre…

Des pays parmi lesquels l’Autriche, la Russie, l’Allemagne et la France célèbrent l’amour de la patrie, de la terre et des ancêtres. Le Juif cherche sa place. Certes, il est émancipé en tant qu’individu mais il s’efforce de se faire vraiment accepter dans l’espace national. Vient l’affaire Dreyfus. Les Juifs de France (les Israélites disait-on alors), épris de ce pays, de ses grandes et belles idées, jugent que l’antisémitisme est venu de l’ennemi, l’Allemagne. Ils se trompent. La littérature antisémite prolifère en France, entre l’inclassable Édouard Drumont et le fouriériste Alphonse Toussenel qui sécularise – et, ainsi, réactive – les stéréotypes hérités de l’antijudaïsme. L’antisémitisme racial et pseudo-scientifique se voit activé, et pas seulement en France. Ces théories sur fond de menace bolchevique, d’humiliation allemande (suite au traité de Versailles) et de détresse économique et sociale vont favoriser une croissance vénéneuse. Le capitaine Alfred Dreyfus (issu de la grande bourgeoisie et seul Juif présent dans l’état-major) va être présenté à la nation comme un traître vendu à l’ennemi… Et cet officier amoureux de la France refusera toujours d’attribuer son malheur à la haine du Juif.

La visibilité du Juif dans nombre de domaines prestigieux va irriter. Comment se fait-il qu’il accumule tant de succès ? Des scandales dans lesquels des Juifs sont compromis (pensons notamment à l’affaire Stavisky, 1934) vont activer une suspicion largement partagée. Les banquiers juifs (on les énumère) sont présentés comme les maîtres du monde. Le socialisme marxiste vient « enrichir » l’antisémitisme. Et c’est un Juif, saturé de préjugés antisémites, qui systématise et théorise l’association du Juif de tous les jours (et non pas le Juif du sabbat) et l’Argent – son Dieu. Karl Marx s’inscrit dans un courant d’idées (qui intègre de nombreux intellectuels allemands) selon lequel résoudre le problème juif reviendrait à résoudre les problèmes de l’humanité…

L’antisémitisme était quelque peu anémié ; il va retrouver de la vigueur grâce à des transfusions d’antisémitisme social et socialiste. L’antisémitisme chrétien bien qu’affaiblit exerce encore une influence marquée. A la force des Églises s’ajoute un phénomène de capillarité qui fait passer l’ancien dans le nouveau. Voir notamment l’accusation de crimes rituels. Et n’oublions pas l’enseignement du mépris, officialisé jusqu’au concile Vatican II. L’antijudaïsme religieux va appuyer ces deux antijudaïsmes renouvelés, national et social. De l’émancipation du Juif à l’émancipation d’un antijudaïsme qui donnera l’antisémitisme national-socialiste.

Le Juif étant déclaré adorateur de l’Argent, l’antisémite sera logiquement l’ami du pauvre… Les pouvoirs du moment, religieux ou politiques, l’offrent à la vindicte de celui qui souffre, qui se plaint et qui est plaint… L’antisémitisme est irrationnel ; comment donc raisonner avec lui ? Il ne cesse de se contredire. Il est mystificateur et superlativiste. Est-ce la raison pour laquelle il est toujours moderne, le Juif étant toujours plus ou moins considéré comme un archaïsme ? Le Verus Israel – la « Nouvelle Alliance » – met au placard l’Alliance qui l’a précédé. Mahomet dépité de n’avoir pu convertir les Juifs stigmatise leur archaïsme. L’Église catholique, apostolique et romaine ainsi que Martin Luther vont dans le même sens.

Bref, les Juifs sont déclarés traîtres, enfermés en eux-mêmes, tandis que Chrétiens et Musulmans déclarent respirer l’air du large à pleins poumons et être les porteurs de l’amour universel. Les jeunes ne sont pas insensibles à ce schéma mental qui met en scène un vieux peuple accusé d’avoir assassiné l’Espérance incarnée, un jeune homme mort sur la croix. Parmi les Croisés les plus féroces envers les Juifs, les Pastoureaux de la septième Croisade (XIIIe siècle). Et les porteurs des Lumières, XVIIIe siècle, ces célébrants des Temps modernes, se saisissent du déclin de Dieu pour dénoncer ce vieux peuple toujours présent. Cette générosité, ces idées démocratiques qui avaient abattu les murs du ghetto n’inquiètent ni l’aristocratie progressiste ni les tenants d’une société étatisée.

Karl Marx s’insurge contre le Juif qui n’adhère pas à sa dialectique et, de ce point de vue, il se comporte comme les fondateurs du christianisme et de l’islam, saint Paul et Mahomet. Et puis il y a les promoteurs de l’Ordre nouveau qui utilisent le Juif comme un repoussoir afin de mieux exalter leurs « valeurs ». Adolf Hitler le révolutionnaire a d’abord séduit la jeunesse en lui désignant un avenir prométhéen, le reste a suivi… Cette haine de l’ordre ancien a poussé des jeunes vers l’extrême-gauche (parmi lesquels ceux de la bande à Baader, d’Action directe ou de l’Armée rouge japonaise) à s’en prendre aux Juifs. Ils sont sans le savoir les héritiers en ligne directe des Jeunesses hitlériennes. A présent, nombre de jeunes jugent ringard voire raciste qu’Israël défende son indépendance et ses frontières tandis que les revendications identitaires des Arabes de Palestine sont portées aux nues. L’antisémitisme est devenu fashionable. L’antisémitisme n’est pas exclusivement un truc de vieux, il est aussi un truc de jeune, il est éternellement jeune…

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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