Quelques jours portugais (novembre 2014)

 

Pont du 25 avrilLe pont du 25 avril, au dessus du Tage (Tejo). Au loin, le Cristo Rei d’Almada.

 

24 novembre 2014. Vol Barcelona-Lisboa à bord d’un Airbus A320-200. Repris par cette étrange impression alors que je noircis les pages d’un carnet, tandis qu’autour de moi tous font jouer leurs doigts sur des écrans. Feuilleté « La Vanguardia ». En première page, ce titre : « Netanyahu presenta la ley que define Israel como Estado judío ». Voilà qui va faire beugler le troupeau — toute une masse entraînée par elle-même comme une pierre par la  force de gravité. Je doute qu’il y ait une véritable conscience palestinienne ; il n’y a que le ressentiment arabe, les violences et les pleurnicheries des « éternels humiliés ». Qu’elle est confortable cette posture, une posture relayée par diverses gauches européennes, orphelines du prolétariat et affairées à donner des leçons de morale — à pendre la pose — et à distribuer bons et mauvais points aux uns et aux autres. Les « Palestiniens » réclament Jérusalem-Est pour capitale, prétextant que le troisième lieu saint de l’Islam s’y trouve. La vérité est ailleurs. La victoire israélienne au cours de la guerre des Six Jours, victoire qui culmina par la réunification de Jérusalem, reste insupportable aux Arabo-musulmans, ces maîtres de la rancœur. Ils veulent effacer cette « humiliation ». Les moyens militaires leur manquant, ils espèrent y parvenir par la politique, notamment en se faisant le relai de ceux que l’existence d’Israël irrite, nombreux chez nous, dans une Europe anémiée, incapable de comprendre les valeurs et l’énergie qui animent ce petit pays, petit par la superficie mais immense par l’héritage. C’est depuis que les Juifs sont revenus en vainqueurs à Jérusalem que l’Arabo-musulman s’intéresse à Jérusalem. Il veut Jérusalem à la manière d’un enfant capricieux. De fait, et pour parler crûment, l’Arabo-musulman ne cesse de “coller au cul” du Juif : il ne peut vivre sans lui. Par ailleurs, la re-fondation d’Israël chamboule sa structure mentale, les courroies lâchent, les dents des roues dentées engrenées ne se correspondent plus.

 

25 novembre. Lisboa. Le métro si propre, d’une propreté qui ne peut que rendre rêveur le Parisien. Le métro de Paris m’effraye. Je l’évite. A Tel Aviv, alors que les rockets du Hamas explosaient au-dessus de moi, je m’inquiétais de mon prochain passage à Paris, du métro à prendre, tard le soir. De fait, je ne pourrai me résoudre à m’engouffrer dans l’une de ses bouches et traverserai la capitale à pied, par une tiède nuit d’août. Dans le métro le Lisbonne, le comportement des individus ne diffère pas de ce qu’il est en surface. On y respire à pleins poumons. J’y ai même surpris des souffles marins, hier, un jour d’averse et de grand vent. Dans le métro de Paris, on retient son souffle non seulement parce que les relents n’y sont pas rares mais parce que les mines sont inquiètes lorsqu’elles ne sont pas hostiles.

 

Pavé de LisbonneLe pavé de Lisboa. 

 

Les lignes sont peu nombreuses (quatre lignes) et chacune est désignée par une couleur : linha Azul, linha Amarela, linha Verde et linha Vermelha. De l’aéroport, j’emprunte la rouge (Aeroporto – Alameda), puis la verte (Alameda – Baixa-Chiado), puis la bleue (Baixa-Chiado – Sta Apolónia). Arrivée à la Estação Santa Apolónia, au bord du Tejo, une gare bleue de forme simple et aux belles proportions dans laquelle sont aménagés des commerces. La nuit tiède-fraîche. Une odeur de feuille morte humide. Le petit pavé, de la résille. Soudain, je me vois à Praha avec la conjonction de cette odeur, de la pâle lumière des réverbères et d’une architecture dont certaines courbes semblent vouloir s’enfoncer loin dans le sol. Le voyage multiplie ces instants précieux entre tous au cours desquels l’espace et le temps se départissent de leur linéarité pour décrire des courbes de vertige qui tendent à s’enrouler sur elles-mêmes.

Les passantes à qui nous demandons notre chemin s’avèrent être des jeunes femmes très douces et aux réponses lentes. Je les écoute et il me semble que je les connais depuis des années, que je les ai rencontrées ailleurs et que je les retrouve ici, sans surprise mais non sans plaisir. L’Espagnol aime vous indiquer le chemin mais il le fait avec un allant volontiers disproportionné ; et il prend congé de vous sans s’attarder. Le Portugais vous répond avec lenteur et, une fois la réponse établie, il attend on ne sait quoi : Que vous lui posiez une autre question ? Que vous lui parliez de vous ? Que…

Notre logement, un bel appartement années 1930, avec plancher blond et portes en bois très sombre qui contraste élégamment avec les murs clairs.

 

26 novembre. Réveil à 7 heures. La chambre baigne dans une merveilleuse lumière, une lumière atlantique, douce, filtrée. Des peintures du Norvégien Vilhelm Hammershøi s’imposent à moi. La chambre blanche aux fines croisées qui structurent l’estuaire du Tejo avec, là-bas, Montijo. Montijo, des souvenirs des années 1980 me reviennent. J’y ai séjourné, chez les M.. Le père, Mário, un bourlingueur, avait pratiqué mille métiers. Lorsque je l’ai connu, il s’était pris de passion pour l’eucalyptus globulus, l’arbre portugais par excellence, dont il ne cessait de vanter les mérites. Il avait rencontré le président de la République française d’alors, Valéry Giscard d’Estaing, pour lui exposer son projet : développer la plantation de ces arbres en France. Il avait également rencontré Jean Rostand auquel il vouait un culte. Mon père séduit par ce projet avait mis à sa disposition des terres en Ile-de-France, en Normandie et à l’île d’Yeu. C’est à l’île d’Yeu que l’eucalyptus globulus poussa le mieux.

8h30. L’air est d’une extraordinaire douceur, l’air atlantique ! Et toujours ce pavé ! Le Panteão Nacional, comme une énorme boîte à gâteaux ouvragée. Visite de l’énorme Mosteiro de São Vicente de Fora. Il y flotte une odeur d’humidité tiède. L’ensemble est sévère. Il m’évoque les architectures de Juan de Herrera dont il n’a cependant pas la pureté. Voûtes en berceau avec grande variété de caissons. Pilastres jumelés. Dans le chœur, un énorme baldaquin fort complexe anime cette sévérité. Il est étrange comme est étrange cette religion à la théologie et aux représentations si touffues.

Marché à la brocante, à côté du Panteão Nacional. Des « Je me souviens » me viennent, nombreux, mais je préfère laisser aller mon regard plutôt que d’en relever la trace. Outre le portugais, trois langues sont bien représentées chez les bouquinistes : l’anglais, le français et l’espagnol. Je feuillette « Compendio de Historia del Partido Comunista de la Union Sovietica » publié en U.R.S.S. Il semble être recouvert d’une très épaisse couche de poussière, comme ces catéchismes de l’Église. Même esprit tarabiscoté et tatillon, même ton pompeux ; et que de paperasse ces deux religions ont-elles engendrée !

 

Marché aux Puces de LisbonneSur le marché aux puces ou « feira da ladra », à quelques pas du Panteão Nacional.

 

Alfama. Des commerces d’une vétusté qui ne se trouve plus en Espagne, y compris dans les régions les plus pauvres, les plus reculées. Fundação José Saramango, le prix Nobel de littérature 1998. Je n’y entrerai pas. Cet écrivain n’est qu’un antisémite :

http://philosemitismeblog.blogspot.pt/2008/09/la-casa-dos-bicos-lisbonne-accueillera.html

Igreja da Nossa Senhora da Conceição Velha, à quelques pas de la Praça do Comércio. Le visiteur ne verra que quelques vestiges de ce qui fut Nossa Senhora da Misericórdia de Lisboa, érigée sur les ordres de Manuel I en 1510, complétée en 1534 sous le règne de João III, en partie détruite par la catastrophe du 1er novembre 1755. Cette église construite sur les plans de João de Castilho fut le plus important monument religieux manuélin après le Mosteiro dos Jerónimos. Parmi les vestiges de la catastrophe, le splendide porche. Il faut prendre un peu de recul pour en apprécier toute la beauté.

Igreja de São Paulo, son trompe-l’œil au plafond prolonge l’architecture. Je pense aux vertiges du jésuite Andrea Pozzo. Ascensor da Bica, le petit funiculaire jaune et son caténaire. Du linge sèche un peu partout et parfois au niveau des passants ; ainsi, une jolie petite culotte vient-elle me caresser le visage. Assembleia da República, une imposante construction fraîchement ravalée. Des affiches rappellent la participation du Portugal à la Grande Guerre, avec le Corps d’Artillerie Lourde Indépendant (CAPI) et le Corps Expéditionnaire Portugais (CEP). La Synagogue Shaaré Tikva (Rua Alexandre Herculano, 59). Dégustation de Ginjinha, devant un minuscule bar de la Praça de São Domingos, le premier établissement de la ville à commercialiser cette boisson. La Ginjinha (ou Ginja) est une liqueur produite par l’infusion de griottes (Ginja) dans de l’eau de vie à laquelle on ajoute du sucre et autres ingrédients. La Ginjinha est servie avec des griottes, com elas (avec elles), ou sans griottes, sem elas (sans elles). A côté de ce petit bar, un monument commémoratif constitué d’une demie-sphère en granit dans laquelle est encastrée une étoile de David en métal sur laquelle on peut lire : « 1506-2006. Em memória dos milhares de judeus vítimas da intolerãncia do fanatismo religioso assassinados no massacre iniciado a 19 de abril de 1506 neste largo ».

 

Synagogue de LisbonneLa synagogue Shaaré Tikva

 

Le soir, dans une taverne de l’Alfama où je découvre une merveilleuse voix — Luísa Sobral, ses albums « The Cherry On My Cake » et « There’s A Flower In My Bedroom » — tout en dégustant un délicieux vinho verde (Loureiro Vianna). 

 

27 novembre. Lever de soleil glorieux devant les fenêtres de la chambre, au-dessus de l’estuaire du Tejo, un œil étiré et doré dont la paupière supérieure s’ouvre lentement. Une heure plus tard, pluie battante contre les carreaux du salon. L’autre rive de l’estuaire est devenue invisible. Une odeur de vase s’infiltre dans la pièce. Elle me replace dans l’ambiance du « Rivage des Syrtes ». Tout en écoutant la pluie, je pense à l’immense ignorance qui entoure Israël, une ignorance activée en Europe par les appareils médiatiques, des appareils de propagande. Les nations ont décidé de vendre la peau d’Israël pour assurer leur confort ; mais la peau d’Israël n’est pas à vendre.

Visite de ce qui fut le siège du Banco de Portugal, la Igreja São Julião, une église désacralisée en 1930 et dont une partie fut aménagée en coffres-forts. L’ensemble a été converti il y a peu en Bank’s Money Museum. Dans la crypte, un tronçon du mur érigé par le roi Dinis (1261-1325), un mur resté enseveli après le tremblement de terre de 1755. En 2010, les archéologues chargés de restaurer le siège du Banco de Portugal retrouvèrent ce mur oublié… Ci-joint, une courte notice biographique sur le roi Dinis, personnage clé de l’histoire du Portugal :

http://www.arqnet.pt/portal/portugal/temashistoria/dinis.html

Je suis le tracé de la muraille et la très belle présentation des trouvailles archéologiques faites entre 2010 et 2014. Reconquête de Lisboa en 1147 et construction du mur en 1294, le long de la rivière Tagus, un projet inachevé. Je lis le mur : des rapiéçages, des fissures (probablement dues au tremblement de terre de 1755), des traces de feu (usage domestique), etc. Bref, sur une vingtaine de mètres, la mémoire a inscrit ses marques, du XIIIe siècle au XXe siècle.

 

28 novembre. Il y a beaucoup de musique au Portugal, une musique généralement douce, mélodieuse.  On se sent allègre, léger. On s’efforce d’analyser les raisons de ce bien-être et on finit par comprendre qu’entre autres raisons il y a cette musique qui parfume l’air et lui donne une tonalité particulière. Les symboles marins sont nombreux dans l’architecture tant ancienne que moderne (voir le quartier de l’Exposition universelle de 1998). Et ce petit pavé est comme un filet jeté sur les trottoirs, les places, les esplanades…

 

Panthéon nationalPanteão Nacional de Portugal

 

Visite du Panteão Nacional de Portugal (Igreja de Santa Engrácia). Sous la coupole, trois fois deux cénotaphes placés en symétrie. D’un côté : Luís de Camões, Pedro Álvares Cabral, Infante D.Henrique ; de l’autre : Vasco de Gama, Afonso de Alburquerque, Nuno Álvares Pereira, soit : un poète, quatre navigateurs et un chef militaire. Dans trois des quatre volumes d’angle de cette énorme construction, on trouve d’autres cénotaphes — mais sont-ce vraiment des cénotaphes ? Dans le premier : Teófilo Braga, Sidónio Pais, Óscar Carmona, Manuel de Arriaga. Dans le deuxième : Almeida Garrett, João de Deus, Guerra Junqueiro, Amália Rodrigues (la chanteuse de fado). Dans le troisième : Sophia Mello Breyner Andresen, Humberto Delgado, Aquilino Ribeiro. Le quatrième volume est occupé par la librairie du Panteão Nacional de Portugal. On y trouve essentiellement des portraits d’Amália Rodrigues et des livres de Sophia Mello Breyner Andresen.

L’intérieur du Panteão Nacional est recouvert de marbres aux tonalités douces, dont un marbre rose qui m’évoque celui du Grand Trianon, à Versailles. Le plan d’ensemble supporte quatre quarts de sphères nervurés comme des coquilles Saint-Jacques, des pendentifs (soit quatre triangles isocèles aux côtés légèrement concaves) et un dôme de vertige (zimbório), nervuré lui aussi. Je m’efforce d’imaginer non seulement cet immense chantier mais le pouvoir capable de le concevoir, de lui donner l’impulsion et de le mener à son terme — l’Église. La magnifique vue de la terrasse, autour du dôme, une vue sur le plus bel estuaire d’Europe, aujourd’hui tout en gris lumineux.

 

Le pavé sous la pluie à LisbonneLe pavé dans le quartier du Castelo de São Jorge.

 

Marche dans le quartier du château. Le pavé disjoint, les vieux murs au crépis boursouflé par l’humidité, je me revois à Praha que j’ai parcouru lorsque l’Europe était encore séparée en deux, entre Est et Ouest, Praha où je murmurais « Je suis chez moi », ce que je murmure ici. Praha-Lisboa. Mais comment rendre compte de ce Je suis chez moi ? C’est une impression aussi précise que diffuse, aussi tenace que fugitive, une impression qui vous enveloppe doucement tout en vous serrant le cœur. C’est comme une séparation et des retrouvailles, simultanément. A propos de départ, je regrette que les embarquements dans les aéroports ne se fassent plus par le tarmac, ou si rarement. L’accès par le tarmac permettait d’apprécier la masse de l’avion et de s’enivrer du sifflement de ses réacteurs, sans oublier l’odeur du kérosène, subtile comme celle du goudron. Les avions ! Après des heures passées à écrire, j’ai volontiers plaisir à visionner des vidéos d’avions, du bombardier nucléaire stratégique B-1B Lancer de Rockwell au A-400 M Altas d’Airbus et ses quatre fois huit pales de plus de cinq mètres de diamètre en configuration DBE. J’aime les catapultages et les appontages sur les portes-avions géants de l’US Navy, ceux de la classe USS Nimitz, avec les chiens jaunes aux gestes rapides et saccadés qui guident les pilotes.

 

Taxi portugaisUn taxi de Lisboa au beau noir et au beau vert.

 

Longue marche dans Lisboa. Villa Sousa 1890 – João Luiz de Souza & Filho. Visite de la Igreja da Graça. De son parvis, on jouit de l’une des plus belles vues sur la capitale portugaise. La voûte de la nef, non pas en berceau mais surbaissée et entièrement recouverte de fresques à la palette douce (dont un vieux rose) qui m’évoque une vieille tapisserie. C’est l’une des plus belles façades religieuses de la ville, et peut-être la plus belle. Les beaux taxis noirs aux toits vert opalin. Déjeuné au Cantinho da Fátima. Soupe de légumes et poisson grillé accompagnés d’un vin rouge de l’Alentejo (14%). Je ressors de chez Fátima encore plus heureux qu’en y entrant. Le soir, pluie battante contre les vitres du salon. Thé et petits gâteaux. Cosiness.

 

29 novembre. La ville humide après les averses de cette nuit. Je pense une fois encore à Praha, avec cette odeur d’humidité automnale aux abords des vieux murs, des parcs et des jardins. Ciel gris et vent du large. De jeunes mouettes couleur de ce ciel planent en surplace sur la Praça do Comércio, autour de la statue de José I. Des boutiques et des magasins comme on en voyait en Espagne dans les années 1950-1960. Les séductions de la nostalgie ; mais aussi, et surtout, l’énergie de la nostalgie, une énergie qui incite vers la page blanche, vers l’archet ou le clavier, vers… Je tends l’oreille, le portugais et le russe ont des intonations communes.

Casa-museu Fernando Pessoa dans le quartier Campo de Ourique où l’écrivain passa la dernière période de sa vie (de 1920 à 1935). Cette casa-museu est un grand centre moderne, avec librairie, bibliothèque, salles d’exposition et de conférence, restaurant, etc.. Rien à voir donc avec l’intimité que proposent des maisons d’hommes célèbres, comme celle de Clémenceau à Mouilleron-en-Pareds ou celle de Balzac, rue Raynouard, dans le XVIe arrondissement. La chambre de l’écrivain a été reconstituée, avec quelques rares éléments originaux. Le célèbre coffre à manuscrits est une réplique. Le portrait de Fernando Pessoa par Adolfo Rodríguez Castañé. Fernando Pessoa et ses hétéronymes. Harold Bloom inclut Fernando Pessoa dans la liste des vingt-six écrivains occidentaux les plus importants de tous les temps. Voir comme ce classement a été établi. Ci-joint, « Fernando Pessoa & His Heteronyms », signé Carmela Cuiraru, extrait de « Nom de plume – A (secret) history of pseudonyms » :

https://www.poetrysociety.org/psa/poetry/crossroads/tributes/fernando_pessoa_his_heteronyms/

Au dernier étage, sa bibliothèque (peu volumineuse), consultable en mode virtuel, classée par : auteur / titre / date de parution / genre. Kafka et Praha – Pessoa et Lisboa. Consulté (toujours en mode virtuel) « Catálogo os lugares de Pessoa ». Ses derniers mots ont été écrits en anglais : « I know not what tomorrow will bring ». En 1985, soit un demi-siècle après sa mort, ses restes sont transférés au Mosteiro dos Jerónimos. Les supports très variés sur lesquels il a rédigé quelque trente mille manuscrits.

L’intéressant répertoire architectural du quartier Campo de Ourique, un quartier à l’urbanisme en damier, un quartier où se mêlent le bourgeois et le populaire. Ci-joint, un lien sur l’urbaniste à l’origine de ce quartier, Frederico Ressano Garcia :

http://hemerotecadigital.cm-lisboa.pt/RecursosInformativos/Biografias/Textos/RessanoGarcia.pdf

Le très riche répertoire architectural de cette ville. Et, toujours, ces pâtisseries. Où l’expression faire du lèche-vitrine trouve tout son sens.

Visite de la Basílica da Estrela, consacrée en 1789. La profusion des pots à feu sur ses parties hautes. A l’intérieur, une splendide palette de marbres aux douces tonalités : gris, ocre rouge-rose, ocre jaune. Pilastres, colonnes engagées, corbeilles du corinthien, etc.. L’intérieur du dôme, un rayonnement de marbres parti du lanternon. Le sol, de la marqueterie de marbre.

 

En sortant du ParlementVue du parvis de la Assembleia da República. 

 

Visite de la Assembleia da República (Palácio de São Bento). Une exposition temporaire y est consacrée à la Grande Guerre sous le titre « Portugal e a Grande Guerra ». Les dessins d’Adriano de Sousa Lopes (1879-1944). Ci-joint, une suite de soixante-cinq œuvres présentées sous le titre « Nas trincheras com Adriano de Sousa Lopes » :

http://www.cam.gulbenkian.pt/index.php?article=60486&visual=2&langId=1

La Assembleia da República est installée dans ce qui fut un monastère bénédictin. Suite à la révolution libérale de 1820 et l’abolition des ordres religieux, le monastère São Bento da Saúde fait l’objet de vastes transformations afin d’abriter la Chambre des Pairs et la Chambre des Députés, par décret du roi Pedro IV, en 1833. L’ensemble subira d’autres transformations, notamment au XXe siècle, des transformations qui effaceront peu à peu le caractère conventuel de l’ensemble. Le bel escalier d’Honneur. La chambre des Députés de style néo-classique. On peut y détailler les blasons des districts et des anciennes provinces coloniales. La salle du Sénat (jadis Chambre des Pairs), inaugurée en 1867, sous le règne de Luís I, sensiblement plus austère que la Chambre des Députés. Son étonnant plafond en trompe-l’œil, de la grisaille. Je surprends dans cet immense ensemble une odeur de parquet ciré et de velours (les tentures) qui me transporte dans l’appartement de ma chère grand-mère.

 

30 novembre. Il y a de nombreuses fresques de grande qualité sur les murs de Lisboa. On pourrait en tirer un somptueux catalogue. Sur les bords de l’estuaire du Tejo, plusieurs d’entre elles (probablement du même artiste) font appel à la peinture mais aussi à la gravure par grattage de la surface (comme dans les peintures sur vases grecques), grattage qui met à nu soit le mortier du revêtement soit, plus en profondeur, la brique, un grattage qui dans ce cas s’efforce de suggérer le système pileux du modèle. Sur un autre mur (voir image ci-dessous), l’artiste a appliqué pour le visage le principe de la xylographie (ou de la linogravure) : la taille d’épargne.

 

Graffiti le long du TageUne fresque sur le bord du Tejo, à quelques pas de la Praça do Comércio.

 

Les physiques sont plus fins qu’en Espagne. La junk food n’a pas encore pris possession des appareils digestifs. La nourriture garde volontiers un caractère familial. Les plats sont copieux et sans apprêt. On pense healthy food. Les passants ne sont pas rivés à leurs iPads, iPhones et autres écrans — comme dans tant de pays. Avenida Infante Dom Henrique. Le bel embarcadère pour Montijo et Barreiro, ultra-moderne et construit dans un style années 1930, décidément le plus moderne des styles. Cet embarcadère reprend le style du vieil embarcadère décrépit qui, à côté, attend d’être restauré. 10h40, le ferry pour Montijo où je me suis rendu il y a une trentaine d’années. Et tandis que le bateau glisse dans cet estuaire beau entre tous, je repense à la fille de mes hôtes, une grande brune à la peau mâte avec laquelle j’ai beaucoup marché dans Lisbao. Avant de prendre le ferry, et une fois que nous avions passé l’angle de sa rue, elle accrochait une chaînette dorée à sa cheville, en cachette de son père : « Papa trouve que ça fait gouine » m’avait-elle confié. Où est-elle aujourd’hui ? Son visage, sa silhouette et son sourire restent très précis dans ma mémoire mais j’ai oublié son prénom.

 

Montijo, restaurant des pêcheursLe petit restaurant populaire de Montijo dont il est question ci-dessous. 

 

Déjeuné dans un petit restaurant populaire de Montijo, une agglomération qui semble avoir conservé une tradition de pêche. Au-dessus du bar, une sorte d’autel avec un San Pedro, le patron de Montijo. Il est entouré de fleurs en papier et de petits drapeaux triangulaires verts et rouges. Soudainement, je me revois dans le sud de l’Inde, entre Cochin et Goa, avec cet art indo-chrétien — indo-portugais —, une étrange et délicieuse synthèse. La crèche est déjà en place, au fond de l’établissement, au-dessus de l’Enfant et ses parents, dix lettres clignotent FELIZ NATAL. Nous sommes attablés devant un morceau de morue, des pommes de terre et des pois chiches, le tout cuit à la vapeur. De la bonne nourriture familiale, particulièrement copieuse. Promenade dans Montijo. Là-bas, de l’autre côté de l’estuaire, la silhouette du pont du 25-avril et celle du colossal Cristo Rei d’Almada, réplique de Celui de Rio de Janeiro. Une odeur de vase me conduit une fois encore vers le souvenir  : les maremmes de Maremma, le Rivage des Syrtes. Je détaille de belles barques de pêche à l’étrave haute et courbe. Le très riche patrimoine maritime du Portugal. Montijo, des perspectives urbaines vides. Une puissante ambiance — Stimmung. Coucher de soleil dans les haubans du pont du 25 avril.

 

Montijo, tas de pavésMontijo. Des pavés attendent d’être posés. Imaginez le travail !

 

Olivier Ypsilantis

 

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En réponse à « J’en ai fini du sionisme »

 

L’article en lien m’a intrigué. Il est signé Jonathan Kadosh et intitulé ‟J’en ai fini du sionisme” :

http://frblogs.timesofisrael.com/jen-ai-fini-du-sionisme/?fb_action_ids=885494244795419&fb_action_types=og.comments

Cet article contient des réflexions qui rejoignent les miennes. L’une d’elles — ‟Il est impossible de cautionner rationnellement l’antisionisme sans être antisémite” — pose une base à partir de laquelle l’auteur de ce texte et moi-même pourrions entamer le dialogue.

 

Rav KookRav Kook (1865-1935)

 

Nous avons donc cette base commune et essentielle, le sionisme. L’auteur précise en début d’article que le judaïsme n’est pas qu’une religion et qu’il désigne aussi l’appartenance à un peuple, une remarque que je ne me prive pas de faire. A ce propos, rappelons que chez nous, en Europe, dans le paroxysme antisémite des années 1930-1940, c’est la ‟race juive” qui était traquée. Autrement dit, un non-Juif converti au judaïsme n’intéressait pas les Maîtres de la Race. Parallèlement, et logiquement, la conversion d’un Juif au christianisme ne mettait aucune barrière entre lui et les nazis. Le cas d’Edith Stein, religieuse carmélite mais de ‟race juive”, est symptomatique de l’idéologie nazie. Le cas des Khazars et celui des Krymchaks (pour ne citer qu’eux) sont particulièrement intéressants en regard de cette idéologie ; ils la mettent à nu et en découvrent les mécanismes. Pour les Arabo-musulmans, le judaïsme n’est qu’une religion et ne participe en rien à la structuration d’un peuple. En conséquence, l’État d’Israël ne peut entrer dans leur univers mental. Par ailleurs, il porte atteinte à cette croyance selon laquelle le judaïsme n’est qu’une chrysalide de laquelle est sorti le papillon islam — et je ne parlerai pas du papillon chrétien, du Vetus Israel au Verus Israel. A ce propos, l’islam, ce dernier venu, espère empocher la mise et chapeauter définitivement ce qui l’a précédé, à savoir le judaïsme et le christianisme… La psychanalyse des religions…

L’auteur de cet article s’étonne (ou fait mine de s’étonner) que certains sionistes ne reconnaissent pas le droit aux Palestiniens à un État sous prétexte que le peuple palestinien est une invention. Je suis de ces sionistes et je ne puis nier avoir écrit à maintes reprises que le ‟peuple palestinien” est bien un peuple inventé — d’où l’emploi des guillemets. Je le répète et d’une voix encore plus forte. Et je me rends parfaitement compte qu’une telle déclaration dessert a priori ma propre cause, le sionisme, ce dont j’ai pris mon parti puisqu’on ne cesse de hurler dans l’oreille du sioniste : ‟Tout ce que vous dites sera retenu contre vous”.

Mon interlocuteur passe un peu vite sur la question palestinienne. Tout d’abord, il y a l’étymologie du mot Palestinien, une étymologie que mon interlocuteur connaît parfaitement, je n’en doute pas. Mon interlocuteur qui a vécu (et vit peut-être encore) dans une implantation, en Cisjordanie (je préfère écrire Judée-Samarie), est-il vraiment convaincu de l’existence d’un peuple palestinien ? Il existe un peuple arabe ou un peuple berbère (avec leurs nuances) mais un peuple palestinien ? Et s’il existe, comment le circonscrire ?  Les Palestiniens : Gaza et le Hamas, la Cisjordanie et le Fatah, la Jordanie (la Transjordanie), la diaspora, sans oublier les Arabes d’Israël (environ 20 % de la population du pays) ? Et les Arabes d’Israël et les Palestiniens de la diaspora se sentent-ils solidaires des habitants de Gaza pour ne citer qu’eux ? J’ai beaucoup de questions à vous poser à ce sujet. ‟Les Palestiniens” sont musulmans mais aussi chrétiens. Le mot Palestinien était volontiers appliqué, et spontanément, sans calcul, aux Juifs de Palestine, avant la création de l’État d’Israël donc. Et je pourrais vous citer une longue liste d’écrits dans lesquels Palestiniens = Juifs (de Palestine), en commençant par ‟Néguev” de Thadée Diffre. Le coup de génie de Yasser Arafat a été de changer le sens du mot Palestinien dans les années 1970, ne l’oubliez pas ! Et, je me répète, n’oubliez pas qu’à l’origine les Palestiniens sont les Juifs de Palestine !

Vous écrivez fort justement : ‟Tous les peuples sont des inventions, des constructions de l’esprit, tous sont définis par l’imaginaire de collectifs délimités arbitrairement par les aléas de l’Histoire et de la géographie, tous n’existent que dans l’intersubjectivité des individus qui les composent”. Et alors ? Les ‟Palestiniens” (je maintiens les guillemets, vous m’en excuserez) ont-ils conscience de former un peuple ? Un citoyen arabe israélien est-il un palestinien ? Après tout, il n’est pas chez lui ; il vit sur un territoire qui, pour reprendre la dialectique des ennemis d’Israël, lui a été volé ; il vit dans un territoire occupé. Et les ‟Palestiniens” sont-ils tous des expulsés ou des descendants d’expulsés ? N’y aurait-il pas parmi eux une forte majorité d’immigrés diversement arabes venus travailler auprès des Juifs qui, plus entreprenants, leur donnaient du travail et leur permettaient d’élever leur niveau de vie ? A bien y réfléchir, c’est comme si les Algériens (pour ne citer qu’eux) venus travailler en France réclamaient un morceau du territoire national pour y fonder leur État avec leurs descendants. Le peuple juif est peut-être une invention (sic), comme le sont tous les autres peuples — une construction de l’esprit (je reprends vos propres mots) —, mais c’est une invention qui a quelques millénaires et que justifie sa propre ancienneté.  Mon interlocuteur m’accordera-t-il que le ‟peuple palestinien” est plus inventé que le peuple juif ? Je sais, je sais, je dessers ma cause — le sionisme — et ferais mieux de me taire : ‟Tout ce que vous dites sera retenu contre vous”.

Probablement vous dites-vous asioniste parce que vous ne vous rendez plus compte que vous êtes sioniste, par manque de recul. Je suis certain que si vous quittiez Israël pour quelque temps, votre sionisme vous redeviendrait perceptible. Mais peut-être n’ai-je pas pris la mesure de votre asionisme.

Vous vous dites marqué par Martin Buber, le Rav Kook (sa ‟trinité” Peuple/Loi/Terre comme fondement du nationalisme juif) et Emmanuel Levinas (en particulier ses réflexions talmudiques). Nous avons ces références en commun. Je lis Martin Buber et Emmanuel Levinas depuis longtemps et j’ai découvert le Rav Kook — une révélation ! — il n’y a que trois ans. J’aimerais lire Agnon et bien d’autres écrits dans l’original.

Martin Buber me pose problème ; et je me cite, ce que j’évite généralement de faire. J’ai écrit ce qui suit à la fin d’un article : ‟Mon admiration pour Martin Buber est grande. Il porte les valeurs de l’Aufklärung et du judaïsme. Je me sens proche de cet homme qui se disait sans doctrine. Je m’incline devant cet homme que Louis Massignon voyait comme le continuateur de Judah Magnes. Pourtant, quelque chose me gêne chez lui, m’irrite même  — mais quoi ? Probablement cette hypertrophie de l’éthique et cette atrophie du politique, et plus encore. Israël a besoin de Martin Buber ; mais Israël ne peut se limiter à Martin Buber”. L’hypertrophie de l’éthique et l’atrophie du politique…

 

Martin BuberMartin Buber (1878-1965), photographié par Paul Schutzer.

 

Vous évoquez le sionisme, votre sionisme — car le sionisme est multiple : il y a des sionismes et ils sont nombreux. Vous écrivez que le sionisme avait pour vous vocation à proposer un modèle de société particulier, réalisant ainsi cette merveilleuse prophétie d’Isaïe : qu’Israël soit une lumière pour les Nations. Votre amer constat me conduit à m’interroger sur ce qu’aurait donné le peuple juif s’il n’avait pas connu l’exil et la dispersion. Je ne cherche pas à justifier son exil et sa dispersion, en aucun cas ; mais n’ont-ils pas contribué dans une certaine mesure à la fécondité juive ? Aujourd’hui les Juifs d’Israël ont un État et ils affrontent des problèmes d’État — communs aux États. Le sionisme a-t-il échoué pour autant ? Il me semble que ses propositions restent fécondes, qu’elles sont non seulement multiples mais mobiles, extraordinairement mobiles, qu’elles s’adaptent aux exigences de notre temps et s’adapteront aux exigences à venir, je n’en doute pas.

Je ne vous apprends rien, les Juifs ont été, sont et seront dans une sécurité relative partout dans le monde y compris dans leur pays, Israël. Sont-ils moins en sécurité chez eux que dans la diaspora ? Ce n’est pas à moi d’en juger. Simplement, lorsque j’ai séjourné dans ce pays, au début des années 1980, la tension était extrême. Aujourd’hui, malgré tout, on emprunte les transports en commun avec moins d’inquiétude, je puis en témoigner. Et je ne sais de quoi demain sera fait. La Barrière de séparation israélienne commencée en 2002 y est pour quelque chose. Vous jugez que les Juifs d’Israël sont à présent les plus menacés des Juifs. Je ne puis vous donner tort mais je ne puis vous donner raison. Ce que je puis dire, c’est qu’il y a en Israël un bonheur d’être juif ; et c’est ce qui importe ; et c’est aussi ce qui fait que le sionisme n’a pas échoué. Le sionisme n’a pas échoué et, surtout, qu’il n’a pas dit son dernier mot…

La vie quotidienne est difficile en Israël : vie chère, salaires généralement peu élevés, etc. Mais une force ne transcende-t-elle pas vos pauvres existences ? Les attaques constantes, tant physiques que verbales, en direction d’Israël ne sont pas le fait du hasard : Israël est attaqué parce qu’il est porteur d’un message ; et sur ce point je rejoins le grand rabbin Jacob Kaplan. Cette agressivité de presque tous contre Israël est à mon sens l’un des signes de l’unicité et de la valeur d’Israël, de son élection. La couronne pèse lourd…

Je respecte votre exigence envers votre pays, Israël ; mais ne soyez pas injuste. La densité et la diversité de ce tout petit pays (à peine deux fois un département français) ne cessent de m’émerveiller. On y parle toutes les langues du monde, à l’exception (peut-être) des langues inuit-aléoutes. Ce pays est à l’origine de bien des découvertes qui transforment le monde. Et permettez-moi de vous dire que si Israël n’existait pas le monde serait plus terne.

Mais je deviens affreusement bavard. J’aurais encore beaucoup à vous dire, notamment au sujet du nationalisme juif, de certaines de vos contradictions (nous en avons tous) et dénonciations dans le genre : ‟Le sioniste d’aujourd’hui hait les Arabes comme les anti-dreyfusards haïssaient les Juifs”. Il faudrait éviter ce genre de rapprochement car on arrive sans tarder à ce radotage de bas étage qui mêle Auschwitz/Gaza et Shoah/Nakba. Qu’Israël n’accueille pas à bras ouverts ces milliers de Soudanais venus par le Sinaï, qu’Israël éprouve quelques réticences face à l’arrivée massive de ces Subsahariens ne nous autorise pas à traiter Israël d’État raciste. Toutes les races sont présentes dans ce si petit pays. Il est vrai que je n’y ai pas vu de Bushmen, de Pygmées et de Sames.

Pour ma part, je n’en ai pas fini du sionisme car je sais qu’il a encore beaucoup à nous dire, qu’il est multiple, infiniment riche en nuances, qu’il ne cesse d’interroger les Juifs, en priorité, mais aussi tous ceux pour qui la place d’Israël dans le monde importe. Et que le sioniste visite le salon de l’immobilier et se préoccupe des prix à la consommation n’ôte a priori rien à la pertinence de son sionisme. Je comprends toutefois votre nostalgie des origines, du sionisme du désert où tout restait à faire…

Je n’en ai pas fini du sionisme et je crois pouvoir dire qu’il m’interrogera jusqu’à mon dernier jour. Mais reposez-vous Monsieur Jonathan Kadosh, vous êtes fatigué…

 Olivier Ypsilantis

 

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Une page d’histoire grecque, de l’Occupation (1941-44) à la guerre civile (1946-1949) – 2/2

 

12 octobre 1944, un détachement allemand amène le drapeau nazi sur l’Acropole et salue le Soldat inconnu avant de quitter la ville. La retraite des troupes allemandes est longue, pénible. Ces troupes se sentent prises dans un piège à rats, entre les gigantesques offensives de l’Armée rouge et ses alliés et la poussée anglo-américaine venue de l’Ouest. Piètre consolation, certains soldats et officiers allemands pensent que Soviétiques et Occidentaux finiront par s’affronter directement. Dans cette immense colonne de fuyards, des Grecs qui, pour la plupart, ont travaillé avec l’Occupant non par conviction politique mais pour s’enrichir. Les hommes du rang des Bataillons de sécurité, eux, restent en Grèce. Ils sont très présents dans le Péloponnèse où ils poursuivent leurs violences, notamment à Tripolis.

A Athènes, le départ des Allemands donne lieu à d’extraordinaires scènes de liesse populaire. Dans la foule, Roger Milliex (1913-2006), enseignant à l’Institut français d’Athènes depuis 1936. Mais la fête est de courte durée. Un climat de suspicion entraîne la dissolution du gouvernement d’unité nationale de Georges Papandréou. Et, une fois encore, Athènes se trouve plongé dans la violence.

 

Libération d'Athènes, octobre 1944Un jour d’octobre 1944, la foule fête la Libération d’Athènes. 

 

Plus j’étudie cette période de l’histoire de la Grèce moins je me sens autorisé à accuser les forces de gauche, à commencer par l’EAM/ELAS, ou les Britanniques. Tous étaient possédés par des peurs dont on peut rire avec du recul mais qui, considérant le contexte hystérique de l’époque, doivent être prises en considération. Par exemple, que pouvaient comprendre les Britanniques, engagés de toutes leurs forces dans une guerre mondiale, à l’extraordinaire désordre grec ? Il est vrai que le général Ronald Scobie, commandant des troupes alliées en Grèce, manquait singulièrement de finesse et de souplesse. Il méprisait les andartes, ces irréguliers barbus, bavards et agités. Mais ce général n’était qu’un pion dans un jeu extraordinairement complexe où personne ne voyait vraiment clair dans le jeu de l’autre à qui il prêtait par ailleurs les pires intentions. Peu de périodes de l’histoire de l’Europe moderne donnent un tel sentiment de confusion.

Les Anglais déclarent officiellement vouloir punir les Collaborateurs mais ils en nomment à des postes clés du ministère de la Guerre, ce qui provoque la suspicion légitime de l’EAM/ELAS. Les inquiétudes du Foreign Office au sujet de l’expansion soviétique augmentent cette confusion. Churchill est un partisan inconditionnel du roi Georges II. Il a obtenu des garanties de Staline sur la Grèce ; aussi donne-t-il carte blanche au général Ronald Scobie pour écraser l’EAM/ELAS. Toutes ces manœuvres confuses ne doivent pas cacher un fait important : la sympathie générale des Grecs pour les Britanniques, y compris à gauche, dans les rangs de l’EAM/ELAS qui hésite à tirer sur les soldats anglais, suite à la fusillade du 3 décembre 1944 et aux attaques contre les forces de police qui s’en suivirent. L’EAM/ELAS en a surtout contre ces Collaborateurs qui dans une écrasante majorité sont prêts à s’entendre avec les Alliés, par anticommunisme… De leur côté, les anticommunistes s’imaginent que le KKE (Parti communiste grec) a une emprise totale sur l’EAM/ELAS, ce qui est faux. Et le KKE a-t-il seulement en tête de prendre le pouvoir ? Il est divisé (une constante grecque, me semble-t-il) et ne reçoit aucun ordre précis de Moscou. La conférence de Yalta avait eu lieu du 4 au 11 février 1945, quelques semaines donc après la fusillade du 3 décembre 1944. On a affirmé que cette fusillade entrait dans un plan communiste visant à prendre le pouvoir. Rien n’est moins sûr. L’EAM/ELAS aurait pu le faire dès le 12 octobre, jour du départ des Allemands et juste avant l’arrivée des troupes britanniques, quarante-huit heures après.

 

Athènes, décembre 1943Décembre 1944, Athènes. Des soldats grecs (à l’arrière-plan) et anglais (couchés). 

 

La capitale de la Grèce est libérée en décembre 1944 (voir les événements de décembre, ou Τα Δεκεμβριαν*) mais les violences ne cessent pas pour autant. Elles s’expliquent par les affrontements du début de l’année 1944 qui ont opposé à Athènes l’EAM/ELAS et les Collaborateurs.

  • [En décembre 1944, les troupes britanniques fraîchement débarquées se battent dans les rues d’Athènes contre un authentique mouvement de résistance antinazi. Nicolas Svoronos écrit : ‟En octobre 1944, la rapide poussée des armées russes vers les Balkans oblige les Allemands à se retirer de Grèce. Le 12 octobre, Athènes et le Pirée se libèrent. Le 14, une brigade britannique sous le commandement du général Scobie (qui assume aussi le commandement de toutes les forces alliées) arrive en Grèce, suivie quelques jours plus tard du gouvernement grec. Alors que les Allemands n’avaient pas encore évacué la Grèce, alors que la Crète était toujours occupée et que la guerre se poursuivait, le général Scobie exige le désarmement de l’armée des guérilleros avant le 10 décembre. Les ministres de l’EAM démissionnent et l’ELAS, refusant de se dissoudre, résiste aux Anglais et aux troupes royalistes arrivées entre temps en Grèce (3 décembre). Pendant plus d’un mois, on se bat à Athènes. Churchill en personne arrive en Grèce et tente en vain un apaisement. L’accord de Varkiza (12 février 1945), garanti par le gouvernement britannique et prévoyant la démocratisation de l’armée, des corps de sécurité publique, et la création des conditions indispensables pour procéder au plus tôt à des élections et à un plébiscite, met fin à ce premier conflit”.]

Les militaires britanniques espèrent pouvoir s’appuyer sur une force grecque organisée afin de s’engager pleinement contre une armée allemande encore puissante. On les comprend. Peine perdue. La gendarmerie qui s’est compromise avec l’Occupant n’a plus aucune légitimité auprès de la population. C’est pourquoi le gouvernement de Georges Papandréou décide avec l’appui des Alliés de fonder la Garde Nationale dont la mission première sera de désarmer toutes les composantes de la Résistance avant les élections législatives. Ci-joint, d’émouvants documents d’époque sur l’arrivée des troupes britanniques au Pirée, à Athènes et en d’autres points des côtes grecques, dont Patras :

https://www.youtube.com/watch?v=ICW_NcTAP6Q

https://www.youtube.com/watch?v=6Z541dU1O78

A ce propos, de nombreux documents de la British Pathé sont consultables en ligne. Ils rendent compte d’une ambiance et d’un état d’esprit mieux que ne le ferait tout commentaire. Ci-joint, un lien montre l’engagement des troupes britanniques contre l’EAM/ELAS dans Athènes :

https://www.youtube.com/watch?v=W4_jvgskb5o

Ci-joint, un lien intitulé ‟The Battle for Athens: Strategy and Tactics” :

http://ellinikosemfilios.blogspot.com.es/2011/11/battle-for-athens-strategy-and-tactics.html

 

Roi Georges II de GrèceKing George II (1890-1947)

 

Le 2 décembre 1944, les ministres de l’EAM démissionnent du gouvernement Papandréou. La question d’une force de maintien de l’ordre digne de ce nom en préoccupe plus d’un. Le lendemain a lieu la tuerie de Syntagma, lors de la grande manifestation organisée par l’EAM, au cours de laquelle la police d’Athènes (qui avait su se distancier de la Collaboration) se met à tirer sur la foule, probablement prise de panique, faisant de nombreux morts et blessés. Furieuse, la population cerne les postes de police. L’EAM/ELAS se garde d’intervenir. Churchill juge que la gauche voit là l’occasion rêvée de
s’emparer du pouvoir et il donne carte blanche à ses forces armées. C’est le début des December events. On se bat partout dans la capitale et ses banlieues. L’implication des forces de police va compliquer plus encore la situation. Face à ce désordre, les officiers royalistes encouragent les Britanniques à distribuer des armes aux hommes des Bataillons de sécurité et de la Sécurité Spéciale alors détenus. Les Anglais assiégés dans le centre-ville et incapables de comprendre l’imbroglio grec — on ne peut leur en vouloir — ne restent pas insensibles à cette proposition. Ils ne feront bien malgré eux que jeter de l’huile sur le feu, attisant une guerre civile qui avait commencé sous l’Occupation.

Le général Ronald Scobie pense venir à bout des rebelles en deux-trois jours mais les combattants de l’EAM/ELAS vont lui donner du fil à retordre. Ses troupes acculées se barricadent dans un coin du centre-ville et il devra faire appel à des Spitfire et des Beaufighter de la RAF, aux blindés et à l’artillerie, sans oublier les supplétifs grecs. Ci-joint, des scènes de guerre à Athènes, en décembre 1944, sur l’air d’une compagnie d’étudiants de gauche impliqués dans ces combats, ‟Lord Byron” (le plus célèbre philhéllène) :

https://www.youtube.com/watch?v=aW9BhrJyJk4

La politique de Churchill ne fait pas l’unanimité, notamment à la House of Commons. La thèse selon laquelle l’EAM/ELAS est prêt à marcher sur la capitale pour y instaurer une dictature bolchévique ne convainc pas grand monde. L’EAM/ELAS était resté l’arme au pied alors que les Allemands avaient quitté la capitale. Et pouvait-on oublier que l’EAM/ELAS avait tenté à plusieurs reprises de négocier avec les Anglais ?! Ci-joint, un article fort instructif intitulé ‟The Times and the British Intervention in Greece in December 1944”, un article qui s’ouvre sur ces mots : ‟The British military intervention in Greece in December 1944 provoked in Britain a storm of protest by the political world, the labour movement and the press. The Times, the most influencial and respected newspaper in Britain, made a savage attack on Churchill and his coalition governement which astonished the British conservative establishment”.

Les Anglo-américains ont-ils surestimé le danger communiste en Grèce, en 1944 ? Probablement. L’ont-ils surestimé à dessein ou non ? Je ne puis répondre à cette question. Ce qui est certain : nombre des membres de l’élite dirigeante de l’après-guerre ont été diversement compromis avec l’Occupant. Il est non moins certain que le pouvoir, en Grèce, a fait preuve de beaucoup plus de mansuétude envers les Collaborateurs que ne l’a fait Tito. Un exemple parmi tant d’autres : l’enquête menée dans les années 1970 sur le massacre de Kommeno (16 août 1943) n’aboutira à aucune inculpation.

 

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Le lecteur trouvera en ligne nombre de documents relatifs à ces terribles années. J’en ai choisi quelques-uns dans l’espoir que le curieux se montrera désireux d’en savoir plus :

Ci-joint, un excellent lien synthétique intitulé ‟La Grèce, de la Résistance à la guerre civile (1940-1949)” :

http://www.carre-rouge.org/IMG/pdf/Article_Grece_1940_1949_PDF.pdf

Afin de prolonger cette présentation, j’ai choisi quelques liens qui traitent plus spécifiquement de la guerre civile grecque :

Ci-joint, un document BBC intitulé ‟The Hidden War” :

https://www.youtube.com/watch?v=U3J4v4KNDQI

Ci-joint, deux liens succincts mais sérieux sur la guerre civile grecque :

http://www.herodote.net/16_octobre_1949-evenement-19491016.php

http://www.histoquiz-contemporain.com/Histoquiz/Lesdossiers/guerresoubliees/14/Dossiers.htm

Ci-joint, une suite de vingt-six photographies prises au cours de la guerre civile grecque :

http://www.vintag.es/2014/05/black-white-pictures-of-greek-civil-war.html

On peut ne pas partager certaines de ses conclusions, mais le livre de Joëlle Fontaine, ‟De la résistance à la guerre civile en Grèce, 1941-1946”, est l’un des plus sérieux et des plus complets en langue française sur le sujet  :

http://www.contretemps.eu/lectures/recension-résistance-guerre-civile-en-grèce-joëlle-fontaine

 

Athènes, décembre 1944

Athènes, décembre 1944 (Τα Δεκεμβριαν, 3-déc.-1944 – 11-janv.-1945) : des soldats britanniques se battent contre  des éléments de la Résistance. On reconnaît des uniformes grecs (au premier plan) et anglais. Le soldat debout, à gauche, porte un casque récupéré chez l’Allemand. 

 Olivier Ypsilantis

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Une page d’histoire grecque, de l’Occupation (1941-44) à la guerre civile (1946-49) – 1/2

 

Cet article prétend simplement montrer que la guerre civile grecque a nidifié dans l’Occupation du pays puis qu’elle s’est structurée dans un contexte de Guerre Froide généralisée. Il n’est en rien novateur. Il espère faire un peu mieux connaître une période de l’histoire de la Grèce moderne.

Il faut remonter bien au-delà de la nomination de Ioannis Rallis pour suivre les origines de la guerre civile grecque, une guerre entrée dans sa phase active alors que l’Occupant n’a pas quitté le pays. Dans le présent article, j’ai choisi de partir de la nomination de Ioannis Rallis au poste de Premier ministre, en avril 1943, pour tenter de rendre sensible un certain imbroglio grec. Le chapitre 22 du livre de Mark Mazower, ‟Inside Hitler’s Greece – The Experience of Occupation, 1941-44” s’ouvre précisément sur cette nomination.

Ioannis Rallis est un pion dans la lutte contre le bolchévisme en Europe, plus particulièrement dans les Balkans. Il n’est pas nazi mais conservateur, foncièrement anticommuniste et, comme beaucoup de Grecs de la bourgeoisie, inquiet de l’expansion de l’EAM/ELAS (l’ELAS est la branche armée de l’EAM, de loin la plus puissante organisation de résistance du pays). L’ELAS est la bête noire des forces d’occupation et la bourgeoisie d’Athènes voit en elle une force révolutionnaire qui coupe la gorge non seulement aux soldats allemands mais aussi aux possédants grecs. Ce seul nom andartes (αντάρτες, soit ‟guérilleros”), dont on fait volontiers un portrait exagéré, suffit à terroriser la bourgeoisie. La sympathie dont a bénéficié ce mouvement de résistance s’érode, dans les villes surtout, à commencer par la capitale et son université. Les Allemands ne tardent pas à comprendre l’intérêt qu’ils peuvent retirer de cette peur du communisme, une peur qui agrège sans tarder des tendances hétéroclites et prolonge les violences dans le pays jusqu’à l’été 1949, bien après le départ des troupes allemandes. Le chapitre 22 du livre de Mark Mazover a pour titre ‟A Cemetery Awash in Blood: The Counter-Revolution”, un titre qui n’en rajoute pas : les souffrances du peuple grec ont été effroyables au cours des années 1941-1944. La guerre civile qui s’en suivit fera plus de cent cinquante mille morts dans un pays déjà épuisé.

 

Napoleon ZervasNapoleon Zervas (Ναπολέων Ζέρβας), chef de la branche militaire de l’EDES, en compagnie de quelques-uns de ses officiers. Ci-joint, une vidéo retrace le parcours de l’un des principaux chefs de la Résistance grecque :            

https://www.youtube.com/watch?v=cQBfhlGuVvk

 

Dans ‟Histoire de la Grèce moderne”, Nicolas Svoronos écrit : ‟Les tentatives d’un accord entre l’EAM, l’EKKA et l’EDES (1943) sont sans résultats sérieux. L’unité de la Résistance est rompue par la lutte sociale aiguë, avec ses excès et ses fautes, et s’intensifie surtout après l’armistice avec l’Italie (les forces italiennes en Grèce rendirent les armes à l’ELAS) et pendant le nettoyage entrepris par les Allemands et la milice grecque (Bataillons de sécurité créés en 1943) contre l’ELAS et l’EAM dans les campagnes et à Athènes, dont les quartiers populaires se transforment en champs de bataille”. La zizanie entre Grecs est perceptible au sein même des forces grecques de l’extérieur, en Égypte, entre les royalistes et ceux qui exigent un véritable gouvernement national, une zizanie qui se termine en mutinerie (31 mars – 24 avril 1944) et oblige les forces britanniques à intervenir.

J’ai évoqué la figure de Ioannis Rallis (un lien en quatre parties) dans un article publié sur ce blog et intitulé ‟Les Juifs de Grèce et la Endlösung der Judenfrage” :

http://zakhor-online.com/?p=7214

Je n’insisterai donc pas sur cette figure centrale de la vie politique grecque de ces années. Je rappelle simplement que Ioannis Rallis est issu d’une importante famille royaliste. L’idéologie nazie ne le séduit en rien. Il est anticommuniste, ni plus ni moins.

Début avril 1943, le gouvernement de Ioannis Rallis promulgue une loi autorisant la formation de quatre Bataillons de sécurité. Ils vont mettre du temps à se former. En effet, Italiens et Allemands ne sont guère enthousiastes à l’idée de distribuer des armes aux Grecs ; et les Grecs ne sont pas pressés de s’enrôler. Cette réticence à s’engager tient à plusieurs raisons ; je reviendrai sur l’une d’elles.

Les responsables des Bataillons de sécurité espèrent non seulement faire barrage au communisme — au bolchévisme —, ils espèrent aussi s’opposer à un éventuel retour du roi. Dans l’entre-deux-guerres, l’anticommunisme s’était affirmé en Grèce, sous l’influence du gouvernement Venizélos (voir la loi d’exception de 1929), désireux de défendre à tout prix un statu quo social. Royalistes et républicains avaient su taire leurs différends dans le but de promouvoir la classe moyenne. Ioannis Rallis est monarchiste, redisons-le, et ce sont des officiers républicains qui encadrent les Bataillons de sécurité. Mais peu d’entre eux sont prêts à se battre contre les Anglais et à empêcher le retour du roi ; aussi leur anti-monarchisme est-il poussé de côté sans tarder. Alors que la défaite du nazisme se précise, un émissaire secret fait savoir aux forces alliées positionnées au Moyen-Orient que les Bataillons de sécurité ne s’opposeraient pas aux Britanniques après le départ des Allemands ; cet émissaire leur laisse par ailleurs entendre que les Bataillons de sécurité  ne sont pas et n’ont jamais été des collaborateurs des nazis mais bien des patriotes.

A partir de septembre 1943, la Wehrmacht estime que les Bataillons de sécurité peuvent être un précieux appoint dans la lutte contre la Résistance, en particulier contre l’ELAM/ELAS. A cet effet, les SS réorganisent les forces de gendarmerie et de police, tandis que la Gestapo infiltre les unités spéciales anti-communistes. Mais le recrutement traîne ; aussi Ioannis Rallis emploie-t-il les grands moyens en commençant par priver de solde et de ticket de rationnement tout officier d’active qui refuse de se porter volontaire. Ceux qui se portent volontaires sont généralement des chômeurs, des déclassés, des individus désireux d’échapper au travail forcé dans le Reich, ou poursuivis par la justice, ou menacés par la Résistance. Je pourrais à ce sujet évoquer les Espagnols de la Division Azul qui, hormis un noyau d’idéologues, étaient pour la plupart des nécessiteux désireux d’arrondir leur fin de mois ou des prisonniers préférant l’aventure à la prison.

 

Griechenland, griechische SoldatenDes membres des Bataillons de sécurité au cours d’une opération anti-guérilla, en 1943. 

 

En avril 1944, l’ELAS démantèle l’EKKA. Ci-joint, un lien sur cette tendance au sein de la très complexe et conflictuelle Résistance grecque :

http://tous-les-faits.fr/libération_nationale_et_sociale_(grèce)

L’EKKA est alors la seule organisation de la Résistance qui fasse encore concurrence à l’EAM/ELAS en Grèce centrale. L’EAM/ELAS exécute le chef de l’EKKA et menace l’organisation dont certains membres s’engagent dans les Bataillons de sécurité en désespoir de cause. Cet engagement peut avoir des causes très diverses, volontiers personnelles, loin de toute idéologie. Un cas parmi tant d’autres : Léonidas Vrettakos, riche exploitant, cherche à venger son frère tué par l’ELAS. A cet effet, il met sur pied le Bataillon Léonidas, avec armement et officier de liaison allemands, un Bataillon de sécurité basé à Sparte et chargé de lutter contre l’ELAS.

Les Bataillons de sécurité comptent environ huit mille homme vers la fin de l’Occupation. Ils ne sont pas inefficaces dans la lutte contre l’EAM/ELAS mais les Allemands hésitent toujours à fournir de l’armement aux Grecs. Leur but premier est plus politique que militaire, favoriser l’anticommunisme de ces derniers. De nombreux membres des Bataillons de sécurité ont une sympathie plus ou moins déclarée pour les Britanniques, ce qui n’embarrasse guère certains responsables nazis qui jugent que l’anticommunisme finira par rassembler Grecs, Allemands, Britanniques et j’en passe. Le chef de la SiPo/SD, Walter Blume, reste étranger à cette vision et il espère faire des Bataillons de sécurité une arme contre les Britanniques en attisant les tensions entre royalistes et républicains.

L’anticommunisme des Bataillons de sécurité les incline vers les Anglais qui veulent à tout prix soustraire la Grèce à la sphère d’influence soviétique pour des raisons géostratégiques liées à la protection de leur Empire. Les Bataillons de sécurité — et les Allemands — sont toutefois pour les Anglais des alliés potentiels bien moins acceptables que les organisations de la Résistance opposées à l’EAM/ELAS. Les Anglais ont longtemps cru que la Résistance non-communiste serait le fer de lance de la lutte contre le communisme ; mais en 1944, l’hostilité envers l’EAM/ELAS pousse des groupes de la Résistance (voir l’EDES à Athènes) à se rapprocher des Bataillons de sécurité et à donner occasionnellement un coup de main aux troupes d’occupation. La condamnation des Bataillons de sécurité par les Alliés reste sans effet.

Parmi les membres des Bataillons de sécurité, nombreux sont ceux qui pensent servir les intérêts des Anglais et qui espèrent qu’une fois le Reich vaincu les Alliés se retourneront contre les Soviétiques. Il est vrai qu’officiellement les Alliés sont sans complaisance envers les Bataillons de sécurité, mais qu’officieusement ils jugent que ces derniers sont un contrepoids politique voire militaire à l’EAM/ELAS. A mesure que la Libération approche, les attaques verbales radiophoniques des Anglais contre les Bataillons de sécurité se font de plus en plus rares jusqu’à cesser. A ce sujet, les observateurs américains jugent que la politique anglaise est confuse ; elle ne l’est pas tant si l’on admet que l’anticommunisme est au cœur de cette politique. Des considérations d’ordre militaire ont poussé les Anglais à soutenir l’EAM/ELAS mais à mesure qu’approche la fin de la guerre, ils se distancient d’un mouvement de Résistance où les communistes ont une forte présence.

 

Aris VelouchiotisÁris Velouchiótis (Άρης Βελουχιώτης), chef de l’EAM/ELAS

 

Alors que les Bataillons de sécurité razzient la Grèce centrale et le Péloponnèse, les Allemands mettent sur pied des unités auxiliaires anticommunistes dans le Nord du pays, des ‟escadrons de la mort” dont le seul but est de terroriser la population en pratiquant le contre-terrorisme. En Thessalie, bastion de l’EAM/ELAS, les Allemands soutiennent une organisation, l’EASAD (Ligue agricole nationale d’action anticommuniste), dont les membres proclament haut et fort leur attachement au national-socialisme. A la mi-mai 1944, et jusqu’au départ des Allemands, ils instaurent un climat de terreur à Volos. En Macédoine, la Wehrmacht et la SS encouragent des paramilitaires grecs avec l’espoir d’en finir avec les andartes.

Un sinistre nom reste associé aux violences de ces paramilitaires, Georges Poulos, un républicain comme bon nombre d’anticommunistes fanatiques. Georges Poulos, officier de réserve du génie militaire, prône la collaboration ouverte avec l’Occupant. Début 1944, ses hommes de main sont rejoints par un sous-officier de la Wehrmacht, Fritz Schubert, responsable avec sa bande de centaines d’assassinats. A Giannitsa (Γιαννιτσά), le 13 septembre 1944, le Grec Georges Poulos et l’Allemand Fritz Schubert agissent de concert. Ils seront parmi les très rares criminels de guerre à être exécutés dans la Grèce de l’après-guerre ; la plupart d’entre eux seront recyclés au nom de la lutte contre le communisme.

Alors qu’Athènes est encore occupé, batailles de rues, rafles et assassinats de Grecs par des Grecs constituent le quotidien des habitants de la ville sous le regard bienveillant des Allemands. De nombreux Athéniens ont témoigné : dans la dernière période de l’Occupation, l’EAM/ELAS et ses adversaires s’affrontent dans les rues de la capitale. Les membres de l’EAM/ELAS sont essentiellement implantés dans la périphérie d’Athènes, dans les banlieues pauvres comme Vyronas (Βύρωνας) et Caissariani (Καισαριανή). Au cours de l’année 1944, les rafles se multiplient — elles ne cesseront qu’à la Libération —, des rafles où la Sécurité Spéciale (une force anti-communiste ayant adopté les méthodes de répression nazies), sous le commandement d’Alexandre Lampou, joue un rôle de premier plan, des rafles qui se concentrent sur les quartiers de réfugiés (d’Asie mineure) d’Athènes et du Pirée. Une fois encore, ces violences gréco-grecques font l’affaire des Allemands, notamment du SS Walter Blume. Pendant que les Grecs s’entredéchirent, l’Occupant peut jouir d’une paix relative. Par ailleurs, ces rafles supposées avoir un effet dissuasif permettent de constituer un réservoir d’otages en représailles aux attentats de l’EAM/ELAS et de réquisitionner de la main-d’œuvre pour le Reich. Dans cet ignoble embrouillamini, la Police nationale fait montre de modération et prend ses distances vis-à-vis des autres forces de sécurité (dont la gendarmerie), terriblement compromises. De fait, l’EAM/ELAS accorde une certaine bienveillance aux forces de la Police nationale. Il existe à ce sujet de nombreuses anecdotes révélatrices.

Les règlements de compte se multiplient, sans oublier les exécutions collectives et publiques d’otages sur le modèle allemand. A Athènes, la violence est quotidienne. On se bat surtout dans les banlieues les plus pauvres, dans les misérables quartiers de réfugiés. Le centre-ville n’est pas épargné. Ainsi, dans le Jardin royal, des hommes se poursuivent et se tirent dessus en mettant à profit l’épaisse végétation. La ville est devenue un chaos de violence avec pullulement de groupuscules qui font la loi sur un quartier, comme autant de bandes de voyous. Parmi ces bandes, celle commandée par le colonel Georges Grivas (futur chef de l’EOKA, le mouvement indépendantiste chypriote des années 1950) qui en vient à se battre plus contre l’EAM/ELAS que contre l’Occupant et participe à des opérations combinées avec les Bataillons de sécurité. Plus j’étudie cette période de l’histoire de la Grèce moderne plus je me dis très prosaïquement qu’un cochon n’aurait pu y retrouver ses petits. C’est aussi pourquoi je me garde de porter un jugement sur les uns ou sur les autres et que je m’efforce — bien succinctement — de rendre compte d’un mortel désordre, parvenu à son comble au cours de l’été 1944.

 

December events, SYNTAGMAAthènes, 3 décembre 1944, devant le Parlement, début des December events (Τα Δεκεμβριαν).   

 

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Des « Je me souviens », encore…

 

Je me souviens du mot de la fin dans ‟Casablanca” : ‟Round up the usual suspects” ; ainsi que dans ‟Some like it hot” : ‟I’m a man”, à quoi il est répondu : ‟Well, nobody’s perfect.”

Je me souviens dans les années 1980 de la fièvre des radios libres.

Je me souviens qu’enfant, je jouais avec l’auto-rameur de mon père qui avait joué avec dans le jardin du Luxembourg et dans la cour du 27 de la rue de Fleurus, devant l’appartement de Gertrude Stein.

 

Chez Gertrude SteinGertrude Stein à droite, en compagnie d’Alice B. Toklas, dans leur appartement au fond de la cour de l’immeuble du 27 rue de Fleurus (Paris, VIe arrondissement). Photographie de Man Ray.

 

Je me souviens que j’aimais fredonner ‟La fleur aux dents” de Joe Dassin, le refrain surtout : ‟Il y a des filles dont on rêve / Et celles avec qui l’on dort / Il y a des filles qu’on regrette / Et celles qui laissent des remords / Il y a des filles que l’on aime / Et celles qu’on aurait pu aimer / Puis un jour il y a la femme / Qu’on attendait”

Je me souviens une fois encore du trouble de Benjamin (Dustin Hoffman) devant Mrs. Robinson (Anne Bancroft) :

https://www.youtube.com/watch?v=0x5fJzmqza8

Je me souviens de la rue Visconti, une rue rectiligne et étroite entre la rue Bonaparte et la rue de Seine. Je me souviens que c’est dans cette rue que Christo fit son premier happening pour protester contre le Mur de Berlin, en 1961.

Je me souviens de certains lapsus de Georges Marchais qui savait se rattraper avec humour, reconnaissons-le :

http://www.dailymotion.com/video/xfe7ah_municipales-pc-lapsus-comique-de-georges-marchais_news

Je me souviens des Annales Vuibert, de ces fascicules que j’emportais pour les vacances d’été. Les mathématiques me faisaient souffrir…

 

Annales Vuibert

Je me souviens de certaines petites annonces d’Elie Semoun et de Franck Dubosc.

Je me souviens de ‟Je me souviens de tout” de Gérald de Palmas.

Je me souviens du Journal Tintin, d’Indésirable Désiré, de sa contrebasse et des problèmes qu’elle ne cessait de lui poser.

Je me souviens de ‟Mon jardin est plus petit que Rome, mais mon pilum est plus solide que votre sternum !”

Je me souviens de mon plaisir d’enfant à apprendre des mots et à en étudier l’étymologie. Je m’efforçais de mémoriser des noms de dinosaures, de plantes, d’algues, de minéraux, etc.

Je me souviens quand la belle José Toledo présentait à Televisión española l’émission Cartelera.

Je me souviens de visites avec mon père, au Hangar Y du Musée de l’Air, à Meudon. Je me souviens qu’il m’évoqua la figure d’Edmond Marin la Meslée, un nom qui dans ma mémoire reste inséparable de mon père, d’un jour d’hiver gris et froid, dans ce hangar. Je me souviens que l’avion que j’y ai le plus admiré était un Nord 1500 Griffon II. Je me souviens que cet avion conçu dans les années 1950 pouvait dépasser Mach 2 et que sa propulsion était mixte: stratoréacteur/turboréacteur.

 

Griffon IILe Nord 1500 Griffon II 

 

Je me souviens de Juan Carlos I à la synagogue de Madrid, à l’occasion du 500ème anniversaire de l’expulsion des Juifs d’Espagne. 1492-1992.

Je me souviens avoir lu ‟I remember” de Joe Brainard, un été en Bretagne, sur la plage, entre deux baignades.

Je me souviens en Espagne de rues de poussière aujourd’hui asphaltées ; et en France de rues pavées aujourd’hui asphaltées.

Je me souviens de L’essentiel est dans Lactel, du lapin Duracell, de Mettez un tigre dans votre moteur, de Raider : deux doigts coupe faim. Je me souviens de Fins, chics, Dim… ; mais je ne me souviens qu’en pointillé de ce qui suit :

http://totalost.free.fr/docdim-historique.htm

Vous souvenez-vous de la pub Citroën 1987, Les chevrons sauvages ? :

http://www.culturepub.fr/videos/citroen-les-chevrons-sauvages

Je me souviens que le chauffeur de Victor Pivert (Louis de Funès) dans ‟Les Aventures de Rabbi Jacob” s’appelle Salomon (Henri Guybet). Je me souviens d’une des répliques les plus célèbres du cinéma français : ‟Vous êtes juif ?! Comment Salomon, vous êtes juif ?!… Ah ben écoutez, ça ne fait rien, je vous garde quand même !” :

http://www.youtube.com/watch?v=m1vL8iTNJmg

Je me souviens quand j’écoutais des musiques de Sergio Leone sur des 45 Tours.

Je me souviens que sur les affiches électorales LE PEN était souvent suivi d’un IS griffonné.

Je me souviens qu’Ehud Barak se déguisa en femme pour chasser les terroristes au Sud-Liban. Je me souviens que Golda Meir se déguisa en homme pour rencontrer Abdallah de Transjordanie.

Je me souviens qu’avant l’apparition des CD et des mp3, il y avait des cassettes audio  — ou minicassettes — dans les boîtes à gants des automobiles.

Je me souviens du parfum du jasmin qui dans les nuits athéniennes réactivait la griserie que l’ouzo avait mise en moi.

Je me souviens de ‟Je me souviens” de Lara Fabian.

Je me souviens de Goussainville. Je n’y ai jamais mis les pieds, mais le nom de cette commune me fait immédiatement penser Tupolev — l’accident au Salon du Bourget 1973.

 

 Goussainville crash3 juin 1973, un Tupolev Tu-144 s’écrase au cours d’une démonstration en vol lors du 30e Salon du Bourget.

 

Je me souviens que je m’ennuyais durant les cours de mathématiques mais que j’étais attentif à la beauté des symboles, parmi lesquels de nombreuses lettres de l’alphabet grec. Je me souviens de mon plaisir lorsque j’appris que le symbole de l’infini était ∞. Je l’associai tout naturellement au ruban de Möbius.

 Olivier Ypsilantis 

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Jacob Kaplan – 6/6

 

Parmi nos concitoyens qui prirent publiquement la défense d’Israël, je veux rendre un hommage particulier au général Pierre Kœnig. Le héros de Bir-Hakeim, alors qu’il commandait les troupes françaises en Afrique, était venu au secours d’un petit groupe de soldats juifs palestiniens, combattant pour les Alliés, reste d’une formation militaire juive isolée dans le désert de Libye et presque entièrement décimée par les attaques des Allemands. Depuis, il éprouvait beaucoup d’admiration et d’amitié pour Israël. Dans l’immense péril où le jeune État se trouvait en ce début de juin 1967, il tint à présider, entouré de nombreux hommes politiques, au Cirque d’Hiver, un grand meeting de soutien à Israël. Dans la suite, à diverses reprises, il s’éleva contre les dénis de justice de notre gouvernement à l’égard de ce pays, entre autres, lors de la vente des cent dix Mirage à la Libye tandis qu’était maintenu l’embargo sur les cinquante Mirage appartenant à Israël. On le vit présider de nouveau alors, au Palais des Sports, une manifestation de protestation à laquelle participèrent plus de douze mille personnes dont cinq mille durent rester dehors faute de place à l’intérieur. (Jacob Kaplan dans un entretien avec Pierre Pierrard)

 

 

Monsignor Hilarion Capucci on TrialMgr Hilarion Capucci. Le 18 octobre 1974, les services de sécurité israéliens l’arrêtent. Profitant de l’immunité diplomatique, il transporte dans le coffre de sa voiture des armes et des explosifs destinés à l’OLP.

 

Au lendemain de la guerre des Six Jours et face au changement radical de la politique étrangère de la France au Proche-Orient, Jacob Kaplan prend ouvertement la défense du jeune État. C’est sous son rabbinat que la question de la double allégeance se pose avec acuité en France. Dans son débat avec le général de Gaulle, Jacob Kaplan reprend l’image de l’amour qu’un enfant porte pareillement à ses deux parents. Il souligne également que critiquer la France n’exclut en aucun cas de rester fidèle à ses valeurs.

Les années 1967-1980 voient l’engagement des Juifs de France en faveur de l’État d’Israël ; ils dénoncent l’antisémitisme si souvent travesti en antisionisme. Par ailleurs, le retour à la spiritualité et à la pratique religieuse provoque une augmentation significative du nombre des institutions éducatives juives. Alors que la menace arabe se précise, en mai 1967, les Juifs de France se sentent pris par un immense sentiment de solitude. Ils comprennent dans leur immense majorité que leur vie en France est intimement liée à la survie d’Israël. Face à la gravité de la situation, Jacob Kaplan s’écarte du mandat traditionnel d’un grand rabbin, en sollicitant par exemple du ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, un engagement moral voire militaire.

Suite à l’embargo sur le matériel militaire décrété par le général de Gaulle, les Israéliens se sentent trahis et font bloc. Un comité de coordination de toutes les organisations juives est créé. A sa tête, le baron Guy de Rothschild. En rupture avec la tradition de neutralité politique, Jacob Kaplan autorise la diffusion dans toutes les synagogues de France d’appels de fonds en faveur d’Israël. Alors que ce pays vient d’écraser la coalition arabe dans une guerre éclair, Jacob Kaplan s’entretient une fois encore avec Maurice Couve de Murville pour lui faire part des dangers auxquels sont exposés les Juifs de Tunisie et d’Algérie et de cet embargo sur le matériel militaire qui l’inquiète au plus haut point.

En note 17, on peut lire : ‟Les démarches furent menées par le président du CRIF de l’époque, Vidal Modiano, et par Alain de Rothschild auprès du secrétaire d’État aux Affaires étrangères qui donna des instructions précises aux consulats concernés afin que ceux-ci avancent les sommes nécessaires et fournissent aux Juifs des pays arabes qui le demanderaient un visa d’un mois. Une note détaillée retraçant la situation précaire des Juifs dans les pays arabes avait été associée à cette demande”. Et en note 18, on peut lire : ‟En ce qui concernait l’embargo et l’approvisionnement en pièces de rechange, le journaliste Freddy Eytan, dans son ouvrage ‟David et Marianne”, rapporta que, pendant le conflit et par la suite, les Israéliens avaient reçu ce qu’ils demandaient par des voies détournées comme, par exemple, l’aéroport de Bruxelles. Cette thèse correspondait bien aux déclarations d’assurance données par Maurice Couve de Murville au rabbin Jacob Kaplan lors de leurs rencontres et lorsque ce délicat sujet fut abordé. Freddy Eytan prétend que cette situation dura près de huit ans jusqu’à la suppression définitive de l’embargo par Valéry Giscard d’Estaing, le 28 février 1974. Du côté israélien, on se contenta d’un mutisme complet sur cette question”.

Le Conseil représentatif fait pression auprès des instances nationales et internationales afin de protester contre les violences exercées à l’encontre des Juifs en pays arabes. Jacob Kaplan suit de près toutes ces initiatives et leurs résultats. Le prestige de Jacob Kaplan lui permet d’agir comme un ambassadeur dont le pays est attaqué. Ainsi se trouve-t-il en porte-à-faux vis-à-vis de son gouvernement, ce qui ne lui était pas arrivé depuis la période de Vichy. Nombre d’hommes politiques et d’intellectuels non-Juifs partagent les idées de Jacob Kaplan, à l’exception des communistes.

Quelques jours après la conquête de Jérusalem-Est, Jacob Kaplan se rend sur place et publie peu après un article intitulé ‟Si je t’oublie, Jérusalem” où il s’élève contre l’internationalisation des lieux saints, censée poser plus de problèmes que d’en résoudre. Jacob Kaplan rappelle qu’Israël n’a pas voulu la guerre et n’a fait que se défendre contre une volonté d’extermination. Il voit dans l’indépendance de l’État d’Israël et dans la réunification de Jérusalem des signes messianiques. Dans un sermon prononcé à l’occasion des fêtes de Kippour 1967, il appelle les fidèles à soutenir fièrement Israël qui, outre le coût de la guerre, doit intégrer de nombreux immigrants venus de pays arabes.

La déclaration du général de Gaulle du 27 novembre 1967 traumatise les Juifs de France. Jacob Kaplan réagit sans complaisance aux propos du président de la République. Son communiqué est publié dans les quotidiens français mais également israéliens. Le général n’est pas vraiment accusé d’antisémitisme mais soupçonné d’instaurer un climat propice à son développement. Le général qui a symbolisé la lutte contre Vichy et le nazisme mène à présent une politique définie par des intérêts économiques au profit d’États qui jurent de détruire Israël. Les Juifs se sentent alors trahis par un ami. Au boycott sur les armes s’ajoutent donc ces mots prononcés par le président de la République :

http://www.dailymotion.com/video/xvl3jr_le-general-de-gaulle-sur-le-sionisme-le-27-novembre-1967_news

Sous la pression, le général de Gaulle va nuancer ses propos, notamment lors de la présentation des vœux au palais de l’Élysée, le 1er janvier 1968. Il n’empêche, de nombreux Juifs restent inquiets, surtout en ce qui concerne la politique étrangère du pays. Israël se tourne sans tarder vers les États-Unis.

Le général de Gaulle avait manifesté de la sympathie pour le jeune État, Israël. Il jugeait que les minorités (parmi lesquelles les Juifs du Yishouv) pouvaient constituer un contrepoids au panarabisme. De plus, soutenir Israël était un moyen d’affaiblir l’influence de la Grande-Bretagne dans la région. Et n’oublions pas l’estime que le général de Gaulle portait à David Ben Gourion. Lorsqu’il revient au pouvoir, en 1958, le général de Gaulle juge que la collaboration franco-israélienne dans le domaine de la sécurité est abusive. 1962, fin de la guerre d’Algérie, la France se rapproche du monde arabe et du tiers-monde. Pour Léon Poliakov, le général de Gaulle n’était pas antisémite mais il a été à l’origine de la mutation de l’antisémitisme en antisionisme. Ci-joint, un lien intitulé ‟Note de Monsieur le grand rabbin de France. Sujet : entretien avec le général de Gaulle, le 1er janvier 1968” :

http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=AJ_402_0137

Quelques jours après un attentat contre un avion d’El Al et suite au raid spectaculaire de Tsahal sur l’aéroport international de Beyrouth, le général déclare : ‟Cet État ayant été créé après un intervalle de deux mille ans dans une région habitée, il ne pouvait ignorer que cela ne manquerait pas de causer des difficultés avec les voisins. Il aurait dû en tenir compte et faire preuve de patience devant cette situation”. Et il renforce l’embargo contre Israël. Jacob Kaplan fait publiquement part de sa tristesse suite aux décisions du gouvernement français qui sapent le potentiel de défense d’Israël, alors que le réarmement de ses ennemis ne subit aucune limitation. Parmi ceux qui soutiennent Jacob Kaplan, le révérend père Riquet et l’ensemble de la presse israélienne. Ci-joint, un lien sur le jésuite Michel Riquet intitulé ‟Du philosémitisme d’action lors des années sombres au dialogue inter-religieux” :

http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=AJ_401_0100

Début 1969, le ministre israélien du Tourisme et du Développement, Moshé Kol, demande à Jacob Kaplan d’encourager les communautés juives de France à visiter Israël par l’intermédiaire de leurs rabbins. Jacob Kaplan répond favorablement à cette proposition.

Nuit du 24 au 25 janvier 1969, ‟disparition” des vedettes de Cherbourg. Georges Pompidou est en colère. Fin janvier 1970, Jacob Kaplan proteste contre la livraison de cinquante Mirage à la Libye lors de la cérémonie de commémoration de la libération d’Auschwitz, en présence des plus hautes autorités politiques françaises, dont le président de la République. La communauté juive et le gouvernement français se retrouvent dans une situation de conflit inédite.

Le 28 février 1970, à Chicago, Georges Pompidou et son épouse sont bousculés et insultés lors d’une visite officielle. Georges Pompidou ulcéré tient les autorités israéliennes pour responsables — un article du Monde avait laissé entendre que les Juifs d’Amérique ne manqueraient pas de manifester leur mécontentement à l’occasion du prochain voyage du président de la République. S’en suit une polémique au cours de laquelle Jacob Kaplan ne se ménage pas. Il faut lire sa lettre à René Massigli, ancien ambassadeur de France, une lettre qu’acclame la presse israélienne.

8 mai 1972, aéroport de Lod. Ci-joint, un lien sur cette prise d’otages :

http://tsahal.fr/2013/05/08/8-mai-1972-en-10-minutes-un-commando-delite-de-tsahal-sauve-les-otages-du-vol-571/

Jeux Olympiques de septembre 1972, un commando palestinien massacre des athlètes israéliens à Munich. Jacob Kaplan dénonce aussitôt la responsabilité des pays qui dénigrent Israël. Il dénonce le climat de haine entretenu par les médias arabes. Fin octobre, il est reçu par Maurice Schumann, ministre des Affaires étrangères, et proteste contre la vente de Mirage à la Libye. Maurice Schumann lui assure que si ces avions prenaient part à un conflit contre Israël, la France suspendrait aussitôt toute livraison de pièces de rechange. 1973, guerre du Kippour. Jacob Kaplan et le président du CRIF, Ady Steg, demandent un embargo sur les livraisons d’armes à tous les États arabes et exigent que les Mirage libyens ne soient en aucun cas engagés dans cette guerre contre Israël. Quelques jours plus tard, les deux hommes font part de leurs inquiétudes au Premier ministre Pierre Messmer.

Le choc pétrolier de 1973 (conséquence directe de la guerre du Kippour) marque la capitulation du monde occidental face à l’OPEP. Jacob Kaplan (et ces paroles sont toujours plus actuelles) : ‟Nous sommes en effet à un moment où les fondements de notre civilisation sont sapés toujours plus profondément ; où s’effondrent les valeurs de l’humanité : la religion, la morale, la justice, l’amour du prochain ; où la grandeur d’une nation se mesure (…) au nombre des tonnes de pétrole qu’elle peut fournir”. Et Jacob Kaplan s’en prend à l’UNESCO, à la décision d’imposer un statut restrictif à Israël, puis à l’ONU qui ne cesse de condamner Israël et reçoit l’assassin Yasser Arafat sous un tonnerre d’applaudissements. L’attitude pusillanime de l’ONU atteindra son apogée avec la résolution 3379 assimilant le sionisme à une forme de racisme. Fidèle à son rôle d’avocat de l’État hébreu, Jacob Kaplan dénonce la résolution 242 de l’ONU. Ci-joint, un lien  Akadem sur la résolution 3379 et son abrogation :

http://www.akadem.org/medias/documents/–3-resolution-de-l-ONU-assimilant-le-sionisme-a-un-racisme.pdf

Ci-joint un autre lien sur la résolution 242 :

http://unispal.un.org/unispal.nsf/0/7D35E1F729DF491C85256EE700686136

11 mars 1978. Attentat en Israël contre un autobus. Au cours d’une cérémonie en mémoire des victimes, Jacob Kaplan, déclare : ‟Cet attentat que le Fatah revendique hautement ouvrira-t-il enfin les yeux du monde sur le péril mortel auquel Israël se trouverait exposé en permanence s’il se trouvait à ses côtés un État dirigé par des êtres à ce point dénués de tout sens moral et de toute parcelle d’humanité ?” Jacob Kaplan parviendra peu après à dissuader le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, d’inviter Yasser Arafat.

 

X – De l’antisémitisme à l’antisionisme

Au lendemain de la guerre des Six Jours, la propagande antisioniste trouve un écho mondial. 1969, les rumeurs d’Orléans ne sont que l’une des péripéties de l’antisémitisme-antisionisme qui refait surface. Ci-joint, un lien Akadem sur cette rumeur qui semble venir des époques médiévales mais qui naît et se propage dans la France des années 1960 :

http://www.akadem.org/medias/documents/Doc5_RumeurDOrleans.pdf

Suite à la guerre des Six Jours, la situation des Juifs dans les pays arabes ne cesse de se dégrader. Jacob Kaplan dénonce l’antisémitisme-antisionisme dans les universités françaises et il reprend le mot d’Émile Zola : ‟Des jeunes antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude !” Dans les années 1970,  l’antisémitisme migre vers l’antisionisme. Dans un sermon, Jacob Kaplan déclare : ‟Que l’on m’entende bien : je ne déclare pas qu’il n’existe pas d’antisionistes qui ne sachent se garder — pour combien de temps ? — de l’antisémitisme. Mais ils sont une minorité car, par une tendance naturelle, quand on s’habitue à dire du mal des Israéliens qui sont des Juifs, on en arrive, qu’on le veuille ou non, à dire du mal des Juifs qui ne sont pas israéliens”. La Shoah étant encore trop proche, on hésite à s’en prendre directement aux Juifs ; mais Jacob Kaplan constate qu’à mesure que le temps passe, l’antisémitisme reprend de la vigueur et se manifeste de plus en plus ouvertement. Les manifestations antisémites, sporadiques jusqu’au début des années 1970, se font de plus en plus fréquentes à partir de 1973. Le 22 septembre 1975, Jacob Kaplan échappe à un autre attentat. Ce n’est que l’un des nombreux actes de violence dirigés contre la communauté juive au cours de cette période. En 1978 apparaît le révisionnisme historique dont l’un des buts sous-jacents est de délégitimer Israël. Jacob Kaplan expose son malaise au président Valéry Giscard d’Estaing, notamment en dénonçant les campagnes de diffamation menées contre l’État d’Israël dans les médias de France. Il dénonce également la politique soviétique restreignant la liberté religieuse et culturelle des Juifs d’URSS et interdisant leur émigration vers Israël.

C’est au cours des années 1970 que naît le mouvement de mobilisation en faveur des refuzniks. En France, Jacob Kaplan en est l’un des principaux animateurs. Ses initiatives à ce sujet mériteraient un article à part, des initiatives médiatiques, politiques, financières et spirituelles. Il prend également la défense des Juifs d’Irak, de plus en plus opprimés par le pouvoir, mais aussi de Libye, de Syrie ; il fait pression pour que la France les aide à quitter leurs pays respectifs. Il s’implique dans le procès du président d’honneur de la communauté juive d’Iran, Habib Elghanian. Ci-joint, un lien sur cet homme exécuté par le régime de l’ayatollah Khomeni, le 9 mai 1979 :

http://israeled.org/iranian-jewish-leader-habib-elghanian-executed/

En 1980, Jacob Kaplan met fin à ses fonctions de grand rabbin de France, tout en restant très actif dans la communauté juive. L’année 1980 est marquée par l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic. Écoutons le grand rabbin :

http://www.ina.fr/video/DVC8008276301

La dernière semaine de septembre 1980 est marquée par une recrudescence d’attaques antisémites. Dans la nuit du 25 au 26 septembre, la synagogue de la rue de la Victoire, le Mémorial du Martyr juif inconnu, la crèche israélite de la rue Lamarck et l’école Lucien-de-Hirsch sont attaqués. Le 28 septembre au petit-matin, c’est au tour de la synagogue de Chasseloup-Laubat. Quelques jours après l’attentat de la rue Copernic, Jacob Kaplan dénonce la politique française au Proche-Orient. Il juge qu’elle a encouragé ces actes. Il s’en prend aux membres du gouvernement français et à Valéry Giscard d’Estaing en leur signalant que la politique de la France au Proche-Orient donne le feu vert aux antisémites pour qu’ils commettent leurs actes criminels. C’est son attaque la plus violente — la plus directe  — en direction des pouvoirs politiques de son pays.

En complément à cette suite d’articles qui rendent compte de la biographie que David Shapira a consacrée au grand rabbin Jacob Kaplan, je conseille la lecture des entretiens Jacob Kaplan – Pierre Pierrard : ‟Le grand rabbin Jacob Kaplan”, sous-titré ‟Justice pour la foi juive” (Éditions Le Centurion, 1977, collection ‟Les interviews”).

 

Attentat de la rue Copernic en 1980Attentat de la rue Copernic (3 octobre 1980)

 

Olivier Ypsilantis

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Jacob Kaplan – 5/6

 

Alors que nous étions réunis en foule (lors d’une cérémonie à la mémoire des déportés, à Drancy, en 1947), nous associant aux prières faites par les rabbins et les officiants, on entendit des cris véhéments de protestation et d’indignation. Un missionnaire, protestant je crois, s’était mis à distribuer à ces pères, à ces mères, à ces enfants pleurant leurs morts, des brochures les incitant à renier la foi de leurs disparus et à devenir chrétiens. (Jacob Kaplan dans un entretien avec Pierre Pierrard)

 

L'affaire FinalyGermain Latour est avocat. Son étude sur l’affaire Finaly a été publiée aux Éditions Fayard en 2006.

 

Dans l’après-guerre, des théologiens prennent le titre de ‟nouveaux théologiens” (catholiques) et développent une interprétation tout simplement effroyable qui revient à acquitter les criminels de toute responsabilité (à en faire de simples pions de la Providence) et à donner une justification théologique aux souffrances du peuple juif. 1946, Daniel-Rops publie ‟Jésus et son temps” (un livre qui connaît un succès de vente inégalé) dans lequel il se montre d’une rare violence envers les Pharisiens. Par ailleurs, il présente Ponce Pilate comme un joujou entre les mains du Sanhédrin. Jules Isaac qui est alors occupé à la rédaction de ‟Jésus et Israël” est terrifié par les propos de Daniel-Rops à qui il écrit ; il ne recevra jamais de réponse. Jacob Kaplan ne prend pas part à ce débat. Trente ans plus tard, il expliquera que ces théories donnaient une signification théologique chrétienne à la Shoah. Le monde protestant n’est pas épargné par ce type de justification ; voir à ce sujet l’article de Jean Bosc, ‟Le Mystère d’Israël” dans l’hebdomadaire Réforme. Jacob Kaplan réagit à cette interprétation scélérate. Il se bat également contre les tentatives prosélytes. Dans un sermon, il déclare : ‟Encore si Israël était un peuple de religion inférieure (…) j’aurais compris le zèle de ces convertisseurs. Mais qu’ont-ils donc à nous offrir de grand, de beau, de noble que nous n’ayons déjà, bien plus, qui n’ait été pris de notre religion (…) ?”. Le problème des conversions au christianisme constitue l’une des principales préoccupations des dirigeants de la communauté juive de l’après-guerre. Jacob Kaplan tente d’endiguer la désertion massive des Juifs vers le christianisme. Des convertis vont être instrumentalisés par les prosélytes, tel le grand rabbin Israël Zolli. Ci-joint, un lien de Noémie Grynberg intitulé ‟Le rabbin qui croyait au Christ” :

http://www.noemiegrynberg.com/pages/articles-les-mieux-notes/le-rabbin-qui-croyait-au-christ.html

Parmi les prises de position à ce sujet, l’impossibilité d’appartenir à la fois au judaïsme et à une autre religion notamment chrétienne ; voir le cas du futur cardinal Lustiger. Dans une allocution de 1955, Jacob Kaplan tente de raisonner ceux qui pensent se mettre à l’abri en apostasiant. Par ailleurs, il apporte son soutien à l’historien Jules Isaac qui mène un combat pour une réforme de l’enseignement du catéchisme — l’enseignement du mépris. Il rédige un mémoire en dix-huit points intitulé ‟L’antisémitisme chrétien et les moyens de le combattre par le redressement de l’enseignement chrétien”. L’action de Jacob Kaplan va conduire aux ‟Dix points de Seelisberg” (du nom de cette ville de Suisse où se tient la réunion du 30 juillet 1947). Ci-joint, ces dix points présentés par Akadem :

http://www.akadem.org/medias/documents/Seelisberg-Doc2.pdf

Ces dix points (dont le maître-d’œuvre est Jules Isaac) vont être à l’origine d’un profond changement dans l’attitude de l’Église vis-à-vis de la Synagogue et du peule juif. Ils préparent Vatican II. Par ailleurs, la conférence de Seelisberg va être à l’origine de l’Amitié judéo-chrétienne, en France. Elle va également soulever la responsabilité de l’enseignement chrétien dans la Shoah.

Juillet 1948, une deuxième conférence inter-confessionnelle a lieu à Fribourg ; elle invite à réfléchir à l’application des dix points de Seelisberg. Entre ces deux conférences, l’État d’Israël a été créé. Les participants chrétiens à ces conférences publient leur soutien moral au nouvel État. Survient l’affaire Finaly dans laquelle Jacob Kaplan va tenir un rôle de première importance. Cette affaire va permettre au grand rabbin de s’imposer comme le leader spirituel de la communauté juive de France. Ci-joint, un lien de Catherine Poujol intitulé ‟Le grand rabbin Jacob Kaplan et l’affaire Finaly : guide, porte-parole et négociateur de la communauté juive” :

http://www.cairn.info/revue-archives-juives-2004-2-page-32.htm

L’intervention de Jacob Kaplan va éviter une fracture qui sait irréparable entre Juifs et Chrétiens. Un combat judiciaire privé va être porté sur la place publique, notamment suite à la publication d’un article de Wladimir Rabi intitulé ‟L’affaire Finaly met en jeu l’honneur de l’Église”. A cette publication s’ajoute la plaidoirie de Maître Maurice Garçon, l’un des plus prestigieux avocats d’alors, une plaidoirie en faveur de la famille Finaly, contre le jugement de Mlle Brun, une plaidoirie qui va bouleverser les juges et l’opinion publique. Jacob Kaplan suit l’affaire attentivement et depuis le début. Il a très vite le sentiment que l’Église catholique consent plus ou moins implicitement au rapt des entants Finaly et que l’ordre de Notre-Dame-de-Sion a en tête de les convertir. Comme l’affaire Dreyfus, l’affaire Finaly divise la France en deux camps.

La rencontre entre le père Chaillet et Jacob Kaplan va faire avancer l’affaire, une affaire qui traîne et qui joue avec les nerfs de beaucoup. Jacob Kapaln déclare devant les fidèles : ‟Nous ne laisserons pas l’affaire Finaly se transformer en affaire Mortara”. De fait, la non résolution de cette affaire laisse planer un danger, elle crée un précédent : qu’un nourrisson juif confié à une nurse chrétienne soit baptisé et que l’Église invoque ses droits pour opérer un rapt religieux.

L’affaire traîne. La communauté juive est nerveuse, et à raison. Certains de ses membres en viennent à accuser Jacob Kaplan d’avoir traité avec l’Église et se s’être fait rouler dans la farine lors de l’accord passé en février 1953 avec le père Chaillet. Jacob Kaplan publie au nom du rabbinat français un communiqué sans appel contre les responsables de l’Église catholique française. Parallèlement, il fait savoir que sa colère épargne des individus tels que le père Chaillet, le cardinal Gerlier et Germaine Ribière. Ci-joint des liens sur ces trois personnalités :

Le père Pierre Chaillet :

http://www.fondationresistance.org/pages/rech_doc/pierre-chaillet_portrait8.htm

Le cardinal Pierre-Marie Gerlier :

http://www.ajpn.org/juste-Pierre-Marie-Gerlier-1246.html

Germaine Ribière :

http://www.yadvashem-france.org/les-justes-parmi-les-nations/les-justes-de-france/dossier-367/

Selon Jacob Kaplan, l’une des clés de cette affaire tient au fait que l’Église a dévié de sa doctrine traditionnelle selon laquelle un enfant juif baptisé dans le christianisme, même sans l’accord de ses parents, ne peut être rendu à sa famille naturelle. Au sein de la communauté juive, nombreux sont ceux qui reprochent à Jacob Kaplan d’avoir négocié avec le représentant des ravisseurs — l’Église. C’est notamment le cas de Moïse Keller qui, comme Maître Maurice Garçon, juge que l’on ne doit la restitution des enfants qu’à la décision de justice du 23 juin 1953. Jacob Kaplan quant à lui ne croit pas à l’efficacité du pouvoir judiciaire français ; aussi adopte-t-il une attitude pragmatique permettant aux catholiques de revenir sur leur erreur sans avoir à se désavouer publiquement. Que vaudrait une victoire judiciaire sans le retour des deux enfants retenus en Espagne, supposément jusqu’à leur majorité ? Quoi qu’il en soit, la restitution des enfants Finaly baptisés par l’Église marque une rupture avec l’affaire Mortara et constitue une première dans l’histoire des rapports entre les Juifs et l’Église. Après avoir tergiversé, l’Amitié judéo-chrétienne publie une déclaration sans équivoque qui dénonce des baptêmes immoraux, rétablissant ainsi des relations détériorées entre Juifs et Chrétiens de France.

L’heureux dénouement de l’affaire Finaly ne met pas fin aux critiques dénonçant la stratégie adoptée par le rabbinat, plus particulièrement par Jacob Kaplan. Mais celui-ci refuse de se laisser aller à la vengeance judiciaire car, au-delà de l’affaire Finaly, il a en tête de renforcer le judaïsme de France.

Avec l’affaire Finaly, l’antisémitisme peut volontiers se cacher derrière l’antisionisme — voir les attaques à l’encontre du ‟sioniste (Moïse) Keller”. Certains en viennent à accuser les Juifs d’être responsables de l’antisémitisme par leur engagement contre l’Église. Des catholiques se déclarent même victimes d’un racisme juif. Cette affaire permet de suivre le lien plus ou moins subtil de l’antijudaïsme, à l’antisémitisme, à l’antisionisme enfin.

Le dialogue inter-religieux n’est pas interrompu pour autant. Jules Isaac en est l’un des principaux initiateurs. Après une rencontre décevante avec Pie XII, en octobre 1949, Jules Isaac s’entretient en juin 1960 avec son successeur, Jean XXIII, ce qui prépare un processus d’ouverture qui se poursuivra tout au long des travaux du concile Vatican II, d’octobre 1962 à octobre 1965. A noter, la reculade de la troisième à la deuxième session car la dénonciation fondamentale par l’Église de l’accusation de déicide est supprimée. A noter également la mauvaise volonté des patriarches orientaux tout au long de ce processus. Jacob Kaplan reconnaît la valeur de Vatican II tout en regrettant que le texte original ait été modifié dans Nostra Aetate. Il juge qu’il faudra encore beaucoup de temps pour que les consciences et les cœurs des Chrétiens se transforment.

 

Guerre des Six JoursGuerre des Six Jours (5-10 juin 1967). Des soldats israéliens devant Jérusalem.

 

Olivier Ypsilantis

(à suivre) 

 

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Jacob Kaplan – 4/6 

 

La voiture n’arrivant toujours pas, les doriotistes décident d’aller à pied à la Gestapo. Nous formons deux groupes. Le chef marche avec moi. J’engage la conversation. Je lui parle de mes titres militaires, de mes décorations, et m’étonne que lui, Français, livre aux Allemands un ancien combattant français. Il me répond d’une manière évasive. A un certain moment, il ouvre son veston, je ne sais pourquoi ; il porte un revolver et aussi un médaillon de piété. Je lui dis alors : « Vous êtes un homme religieux et pourtant, vous qui savez que je suis un père de cinq enfants, vous me conduisez à la Gestapo. » Il aurait pu m’enjoindre de me taire, il ne le fait pas, il ne répond pas. (Jacob Kaplan dans un entretien avec Pierre Pierrard)

 

Le grand rabbin de France, Isaïe Schwartz, passe en Suisse. Tout en rappelant qu’‟un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort”, David Shapira reste réservé quant à cette décision. Suite au départ d’Isaïe Schwartz, Jacob Kaplan se retrouve grand rabbin de France par intérim, le 19 janvier 1944.

La question du sionisme se pose à présent à plus d’un Juif. Léon Meiss et Isaïe Schwartz ne veulent pas entendre parler d’un État juif, contrairement à Jacob Kaplan qui de ce point de vue représente un courant minoritaire parmi les responsables de la communauté juive. Les réunions entre ces derniers vont jeter les bases d’un Conseil représentatif de toutes les tendances idéologiques au sein de la communauté, le CRJF (Conseil représentatif des Juifs de France) qui deviendra le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France). La création du CRJF marque un tournant du judaïsme français : il n’est plus représenté par un seul organe exclusivement responsable des questions relatives au culte.

 

Grand Rabbin Isaïe SchwartzDe gauche à droite : l’aumônier Justin Schuhl, le grand rabbin Abraham Deutsch et le grand rabbin Isaïe Schwartz.

 

Dans ses sermons, Jacob Kaplan n’envisage jamais les épreuves comme une punition divine mais comme des peines proportionnées à la grandeur morale d’Israël. Dans ‟Les Temps d’épreuve”, il réaffirme que le peuple juif est soumis à un test de fidélité à son Créateur et qu’il n’est en aucun cas victime d’un châtiment divin.

La synagogue de Lyon est fermée suite à une descente de la Gestapo. Jacob Kaplan et sa famille se sont installés à Bourg-en-Bresse. Ses enfants se font appeler ‟Capellan”. Le 1er août 1944, Jacob Kaplan est arrêté par des miliciens. Son arrestation est minutieusement rapportée par Pierre Pierrard dans ‟Le Grand Rabbin Kaplan” sous-titré ‟Justice pour la foi juive”. Dès le lendemain, Jacob Kaplan qui a réussi à prendre le large entre dans la clandestinité. La Libération approchant, ces doriotistes ont probablement préféré laisser filer un grand rabbin dans l’espoir qu’il intercède en leur faveur.

A la Libération, environ un tiers du rabbinat de France et un quart de la communauté juive de France ont été assassinés. Jacob Kaplan appelle les survivants à développer leur spiritualité juive ; mais la communauté juive préfère pousser de côté sa judéité en commençant par changer ses noms de famille. 85% des changements de noms entre 1803 et 1957 se font après 1945. Ces changements s’accompagnent de conversions et d’un déclin des pratiques religieuses, bref d’une volonté de couper tout lien avec une origine source de tant de souffrance.

Début novembre 1944, Jacob Kaplan est de retour dans la synagogue de la rue de la Victoire ; puis il se rend aux États-Unis pour une session du Congrès juif mondial où doit être traité entre autres questions la reconstruction du judaïsme en France. La délégation française obtient de quoi restaurer une vingtaine de synagogues.

 

VI – Reconstruction du judaïsme français (1945-1967)   

Quatre problèmes demandent des solutions urgentes : 1 – S’occuper des rares survivants des camps nazis, des personnes ne pouvant ou ne voulant pas retourner dans leur pays d’origine, des Juifs parisiens (environ vingt mille personnes) qui avaient dû fuir la capitale  et qui retrouvaient leurs logements occupés. 2 – S’occuper des enfants orphelins ou bien placés dans des familles chrétiennes et parfois victimes de pressions en vue de leur conversion. 3 – Obtenir la restitution des biens spoliés par l’aryanisation. Reconstituer le corps rabbinique. Remettre en fonctionnement les synagogues profanées. 4 – Renforcer l’élite intellectuelle d’un judaïsme qui avait été un modèle pour les Juifs du monde entier.

Jacob Kaplan affronte les intellectuels chrétiens qui s’évertuent à expliquer la malédiction d’Israël par sa non-reconnaissance de Jésus le Messie et sa condamnation à mort. La conférence de Seelisberg, en 1947, à laquelle il participe va initier des changements au sein de l’Église.

Une œuvre immense attend la communauté juive : récupérer les enfants cachés et placés dans des familles et des institutions chrétiennes et les ramener dans l’héritage de leur peuple. Rappelons qu’en France, 11 600 enfants ont été assassinés et que 72 400 ont été sauvés. Par ailleurs, Jacob Kaplan met fin de manière catégorique aux accusations de collaboration lancées à l’encontre de l’UGIF, notamment en zone non-occupée. Dans une oraison funèbre, il rend honneur à Raymond-Raoul Lambert. Il s’agit pour lui d’éviter les règlements de compte dans une communauté dévastée. Jacob Kaplan réitère sa confiance en la France dont il lie le destin à celui du peuple juif, compte tenu que pour lui Vichy n’a été qu’un accident de l’histoire du pays.

Sous l’Occupation, des Juifs se sont convertis mais d’autres se sont aperçus qu’ils ignoraient tout du judaïsme ; aussi se mirent-ils à en étudier les fondements spirituels et idéologiques.

Juste après la guerre, l’antisémitisme se manifeste encore. Il est notamment le fait de ces Français qui ont profité des lois d’aryanisation. En avril-mai 1945, Paris voit des manifestations antijuives.

Jacob Kaplan affronte le problème de l’assimilation (des conversions) et de la difficulté qu’éprouvent les Juifs à s’affirmer comme juifs après la Shoah. Seul l’effort en direction de la jeunesse paraît susceptible d’assurer la pérennité du monde juif. Quoi qu’il en soit, la baisse de la pratique juive se confirmera dans les années 1950, jusqu’à l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord dans les années 1960. Dans l’immédiat après-guerre, la désaffection pour la Synagogue est préoccupante. La plus prestigieuse et la plus vaste synagogue de France, celle de la rue de la Victoire où officie Jacob Kaplan, est presque vide pour les offices du shabbat. A cette désaffection s’ajoute le manque de postulants à la fonction de rabbin.

Jacob Kaplan n’est pas dupe. L’émancipation n’est pas automatiquement synonyme d’assimilation. L’intégration s’est accomplie au détriment du judaïsme. Ne serait-il pas possible d’envisager un scénario qui permette la fusion de l’émancipation et des valeurs d’Israël ? Mais ce n’est pas l’émancipation qui a échoué ; les Juifs ont provoqué son échec par l’ignorance de leur propre culture.

Au lendemain de la guerre, Jacob Kaplan doit affronter et combattre l’antisémitisme, à commencer par l’antisémitisme chrétien et ses résurgences. En mars 1950, dans une causerie radiophonique, Jacob Kaplan dénonce une représentation du ‟Marchand de Venise” de Shakespeare et son adaptation à l’opéra, un véritable appel à la haine. Au début des années 1950, des mouvements néo-nazis se manifestent. A Paris, en 1955, a lieu une curieuse affaire qui réactive le ‟miracle des Billettes” et l’histoire du juif Jonathan. La diffusion des préjugés antisémites n’est pas le seul fait de l’enseignement chrétien, il est véhiculé à l’occasion par l’enseignement officiel, laïque donc. Par exemple, dans un ouvrage scolaire traitant d’‟Esther” de Racine, il est précisé en note : ‟L’auteur a passé sous silence le hideux massacre des dix fils d’Haman et des ennemis des Juifs qui dura quinze jours selon la Bible”. Jacob Kaplan écrit aux auteurs en leur précisant qu’il n’est aucunement fait référence à ce massacre dans la Bible et que, par ailleurs, il leur aurait fallu évoquer les massacres de populations juives par les Croisés. Laurent Michard et André Lagarde tiendront compte de la remarque du grand rabbin. Toujours concernant l’antisémitisme, fin 1959 – début 1960, plusieurs pays connaissent ‟l’épidémie des croix gammées”, soit plus de deux mille croix gammées griffonnées sur des murs.

A la rentrée 1948, l’école Yabné inaugure sa première classe, répondant ainsi à l’un des vœux les plus chers de Jacob Kaplan, soit la création d’une école destinée à ‟recréer l’âme juive traumatisée par les souffrances qu’elle avait endurées”. En 1965, des bâtiments rattachés à cette école seront inaugurés sur l’emplacement de l’ancienne école Gustave-de-Rothschild. Cette école qui est appelée à former le noyau des dirigeants communautaires s’inscrit dans la mouvance du courant sioniste-religieux et soutient les réalisations de l’État d’Israël.

La mort du grand rabbin de Paris, Julien Weill, place Jacob Kaplan à un poste de première importance. Six mois après, il est nommé grand rabbin de Paris le 8/9 novembre 1950 et il est intronisé le 9 janvier 1951. Le 21 juillet 1952, le grand rabbin de France Isaïe Schwartz décède. Ci-joint, une notice biographique sur le grand rabbin Julien Weill :

http://judaisme.sdv.fr/histoire/rabbins/julienw.htm

Jacob Kaplan se retrouve au centre de l’affaire Finaly. Son intervention en permet un dénouement heureux et elle renforce les relations entre Juifs et Chrétiens, notamment en annulant le précédent de l’affaire Mortara (1858). Ci-joint, un lien sur cette affaire, ‟Le grand rabbin Jacob Kaplan et l’affaire Finaly : guide, porte-parole et négociateur de la communauté juive” par Catherine Poujol :

http://www.cairn.info/revue-archives-juives-2004-2-page-32.htm

Le 15 mars 1955, Jacob Kaplan est intronisé grand rabbin de France dans la synagogue de la rue de la Victoire. Le nouveau grand rabbin donne la priorité à l’éducation juive de la jeune génération. De fait, il y a urgence avec moins de cinq cents élèves inscrits au cours d’instruction religieuse pour une communauté d’environ deux cent mille membres. En avril 1962, il est le premier grand rabbin de France promu au grade de Commandeur de la Légion d’honneur. En avril 1967, il est élu membre titulaire de l’Académie des Sciences morales et politiques.

 

VII – L’arrivée des premiers Juifs d’Afrique du Nord 

1960. Jacob Kaplan et les dirigeants communautaires commencent à envisager l’immigration massive des Juifs d’Algérie. Il pressent déjà que cette communauté va revitaliser un judaïsme français quelque peu anémié. Après le référendum de janvier 1961 sur l’autodétermination de l’Algérie, des tendances du FLN appellent les Juifs à rester dans le pays après son indépendance tandis qu’une autre les juge coupables entre tous d’avoir opté en 1870 pour la nationalité française se séparant ainsi du reste de la population, musulmane. Enfin, le soutien que les Juifs d’Algérie apportèrent aux Français, en 1954, ne plaide pas en leur faveur auprès du FLN.

Dans la nuit du 30 au 31 août 1961, Jacob Kaplan échappe de justesse à un attentat de l’OAS. L’arrivée massive de réfugiés mobilise les rabbins de France et les dirigeants communautaires qui se préoccupent en priorité des besoins liés au culte et à l’éducation juive des enfants afin de préserver l’identité de toute une génération. En 1963, dépassé par les évènements, Georges Wormser, président du Consistoire central, démissionne. Il est remplacé par Louis Kahn. Cette même année, Edmond Fleg et Jules Isaac décèdent. Ci-joint, deux notices biographiques sur ces deux grandes figures du judaïsme français :

http://www.veroniquechemla.info/2010/02/edmond-fleg-1874-1963-chantre-sioniste.html

http://judaisme.sdv.fr/perso/jisaac/jisaac.htm

Ces décès marquent la fin d’une période du judaïsme français qui, avec l’arrivée massive des Juifs d’Afrique du Nord, se fait plus extraverti parce que composé d’individus qui n’ont jamais eu à affronter un dilemme identitaire, national ou religieux.

Jacob Kaplan nomme personnellement quarante rabbins pour faire face à l’afflux de cent cinquante mille Juifs. Ces rabbins n’ont pas suivi le séminaire rabbinique de la rue Vauquelin, une décision révolutionnaire en désaccord avec le règlement interne du Consistoire. L’immigration des Juifs de Tunisie et du Maroc avait stimulé le judaïsme français et celle des Juifs d’Algérie confirme cette tendance. De nombreuses synagogues et centres communautaires s’ouvrent, d’autres sont reconstruits. Jacob Kaplan s’implique dans la collecte de fonds communautaires au point d’interrompre le sermon solennel de Yom Kippour afin de lancer un appel aux dons. Il est vrai qu’il y a urgence.

  

Synagogue de la rue de la VictoireIntérieur de la synagogue de la rue de la Victoire (1834-1895) par Alfred-Philibert Aldrophe. Commencée en 1867, terminée en 1874, ouverte au public l’année suivante. 

 

Olivier Ypsilantis

(à suivre)

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Jacob Kaplan – 3/6

 

Je n’y suis pas resté (à Vichy) toute la guerre puisque j’en fus expulsé en juin 1942 avec défense de résider dans les départements de l’Allier et du Puy-de-Dôme. Je m’établis à Villeurbanne, tout près de Lyon, où se trouvait le siège du grand rabbinat et du Consistoire central de France. J’eus alors à exercer mes fonctions dans la communauté juive lyonnaise. (Jacob Kaplan dans un entretien avec Pierre Pierrard)

 

En septembre 1937, Jacob Kaplan lance un appel public pour soutenir financièrement le Centre de documentation et de vigilance (CDV). Ce Centre créé en septembre 1936 dans le but de lutter contre l’antisémitisme rassemble toutes les publications antijuives afin de les analyser et mettre en place une réaction appropriée. En octobre 1937, Jacob Kaplan demande au Centre de documentation et de vigilance son appui pour publier une anthologie de textes favorables aux Juifs et au judaïsme, émanant d’auteurs français et non-juifs. Le Centre de documentation et de vigilance lui donne une réponse favorable et devient partenaire de ‟Témoignages sur Israël dans la littérature française”, l’une des plus belles initiatives de Jacob Kaplan destinée à combattre l’antisémitisme.

 

Grande Synagogue de la Victoire à ParisFaçade de la grande synagogue de la rue de la Victoire (1875), Paris, IXe arrondissement. 

 

C’est en 1937 que Jacob Kaplan rédige son premier ouvrage littéraire, ‟Le judaïsme et la justice sociale”, une brochure d’une trentaine de pages. Il y développe l’idée du messianisme comme réalisation de la justice sociale. En 1938, la législation et l’ambiance antisémite s’aggravent en Europe. Le 12 janvier 1938, une manifestation géante contre la législation discriminatoire à l’encontre des Juifs de Roumanie est organisée par Bernard Lecache sous l’appellation de rassemblement mondial contre le racisme et l’antisémitisme. Bernard Lecache y invite Jacob Kaplan, alors même qu’il l’avait accusé d’être un allié de Hitler. Le 23 juillet 1938, Jacob Kaplan assiste au deuxième congrès du Rassemblement mondial contre le racisme et l’antisémitisme mais sans prendre la parole. Après la Nuit de cristal, Jacob Kaplan implore les nations afin qu’elles ouvrent leurs frontières et arrachent les Juifs à la mort.

Face aux périls qui menacent les Juifs, la Lica se rapproche de ceux qu’elle avait dénoncés : le Consistoire et les autorités officielles du judaïsme français accusés de ne pas en faire assez pour combattre l’antisémitisme ; en juin 1938, elle se rapproche du Centre de documentation et de vigilance. Ci-joint, un lien sur Bernard Lecache, le fondateur de la Lica (qui deviendra Licra) :

http://chsprod.hypotheses.org/bernard-lecache

Au mois de mai 1939 a lieu à Douaumont, en présence de Jacob Kaplan et d’organisations de jeunesse juives, une manifestation destinée à raviver le souvenir de l’Union sacrée.

Quelques mois avant la déclaration de guerre, Isaïe Schwartz, grand rabbin de Strasbourg, est nommé grand rabbin de France (titre qui remplace celui de grand rabbin du Consistoire central) suite au décès d’Israël Lévi. Ci-joint, un lien Akadem intitulé ‟Le grand rabbin de France Isaïe Schwartz” :

http://www.akadem.org/medias/documents/–rabbinIsaie-Schwartz_2.pdf

1939. Le rabbinat français s’engage de plain-pied dans les affaires internes et politiques du mouvement sioniste. Voir l’appel du rabbinat français à voter pour le mouvement Mizrahi. Ci-joint, un lien Akadem intitulé ‟Le parti Mizrahi et le sionisme politique” :

http://www.akadem.org/medias/documents/Mizrahi.pdf

Cette même année, Jacob Kaplan travaille à un petit livre (qui sera publié au début de l’année 1940), ‟Racisme et judaïsme”, un condensé de causeries et de conférences diffusées dans le cadre des émissions radiophoniques de la Voix d’Israël sur Radio-Paris.

 

V – Les années 1939-1944

La communauté juive s’efforce de préserver l’Union sacrée. A Paris, près de trente mille Juifs étrangers se pressent dans les bureaux d’enrôlement. D’anciens combattants juifs insistent pour repartir au front malgré leur âge. Jacob Kaplan, père de cinq enfants et âgé de quarante-cinq ans accepte la fonction d’aumônier militaire. En juin 1940, il est rattaché à la IIIe armée stationnée à Metz. Après s’être occupé de blessés et afin de ne pas tomber aux mains de l’ennemi, il rejoint Isaïe Schwartz dont il est l’auxiliaire. Le grand rabbin doit suivre le gouvernement dans la France non envahie afin de garder le contact avec lui et de remplir librement ses fonctions. Dès la fin juillet, Jacob Kaplan comprenant ce qui se trame contre les Juifs s’efforce de réconforter sa communauté par des sermons au ton apologétique envers Israël. Par ailleurs, il affirme sa confiance dans la destinée du peuple juif. Il déclare que c’est la grandeur morale d’Israël qui est la cause de sa persécution. Ce faisant, il s’écarte de l’argumentation du judaïsme traditionnel qui envisage les persécutions comme des châtiments pour les fautes commises par Israël. Jacob Kaplan estime qu’Israël est attaqué pour ce à quoi il aspire, pour l’idéologie biblique et le message monothéiste. C’est parce qu’Israël est porteur du message divin qu’il est persécuté.

Jacob Kaplan arrive à Vichy où il seconde le grand rabbin de la ville, Jacques Kahn. Avec la défaite, la communauté juive de la ville a considérablement augmenté.

Mars 1941, création du Commissariat général aux questions juives. Août 1941, création de l’UGIF (Union générale des israélites de France), un organisme représentatif unique des Juifs de France, un Judenrat dont le but ultime est la création d’un ghetto moral puis physique. Soulignons que nombre de dirigeants juifs sont victimes de la cordialité de façade que Vichy leur témoigne. Ainsi Jacques Helbronner a-t-il l’impression de bénéficier d’un appui considérable dans la capitale de l’État français.

Dans un sermon prononcé à l’occasion de la fête de Pâques 1941, Jacob Kaplan évoque le sens de la souffrance. Le peuple juif a été placé dans des ‟creusets de fer”. C’est un peuple d’une trempe particulière, à l’épreuve du temps, de l’adversité et de la mort : ‟Israélites, mes frères, vous êtes faits du même métal que vos ancêtres”.

14 mai 1941. Premières arrestations massives de Juifs étrangers sous prétexte d’‟une vérification de routine”. Dans la zone libre, la politique antisémite du gouvernement de Vichy se précise. Isaïe Schwartz multiplie les démarches au plus haut niveau, notamment après la projection du film de Veit Harlan, ‟Le Juif Süss”, dans des villes de la zone non-occupée. Juin 1941, second statut des Juifs (le premier remonte à octobre 1940). Il est décidé d’expulser les Juifs de Vichy, capitale de l’État français, puis du département de l’Allier. Dans ce second statut, l’article 8 est débattu par les membres du Consistoire. Selon cet article, se voient relevés de certaines interdictions affectant l’ensemble de la communauté juive les Juifs ayant rendu des services exceptionnels à l’État français et dont la famille est établie en France depuis au moins cinq générations, famille ayant elle-même rendu des services exceptionnels à l’État. Les autorités juives repoussent unanimement une procédure qui exclut l’immense majorité des Juifs français. En juillet 1941, Jacob Kaplan écrit à Xavier Vallat un lettre dans laquelle il s’efforce de tourner l’antisémitisme en ridicule, il rappelle les origines juives des fondateurs du christianisme et l’ancienneté du judaïsme par rapport aux autres religions monothéistes, puis il cite un certain nombre de penseurs français opposés à l’antisémitisme. Ce courrier va être diffusé dans le monde juif jusqu’en Afrique du Nord. Une délégation d’anciens combattants conduits par le général Boris se rend à l’improviste chez Xavier Vallat. Loin d’aller dans son sens et de lui quémander une demande de dispense, ils lui reprochent sa politique antisémite. Xavier Vallat, catholique et ancien combattant, fait face à d’anciens combattants juifs, dont deux très grands blessés. Cette réunion qu’il n’a pas eu le temps de préparer le surprend : ‟Il est bon de noter que Monsieur Vallat n’a pas cherché à faire reporter sur les autorités d’occupation le poids de mesures antisémites dont il revendique au contraire la mise au point. Nous saurons en tenir compte dans l’avenir”.

 

Synagogue de Lyon Façade de la grande synagogue de Lyon (1863-1864), 13 quai Tilsitt.      

 

La situation des Juifs ne cesse d’empirer, et dans les deux zones. Fin 1941 est créé en zone sud l’UGIF (loi du 28 novembre 1941). Les tensions entre cet organisme et le Consistoire sont nombreuses. 1942, début de la mise en œuvre de la Solution finale. La création de l’UGIF oblige le rabbinat à se réorganiser en centralisant l’ensemble des activités sociales de la communauté. L’Aumônerie générale est créée afin d’éviter que la Commission centrale des œuvres ne disparaisse ou ne soit reprise en main par UGIF. En mai 1942, Pierre Laval mène secrètement d’atroces négociations avec l’Occupant. Le 4 juillet, le Conseil des ministres de Vichy donne son aval à la déportation des Juifs étrangers internés en zone non-occupée vers la zone occupée, y compris les enfants de moins de seize ans. Juillet 1942, Jacob Kaplan est sommé de quitter Vichy. Il part pour Lyon. Au cours de l’été 1942, arrestations et déportations s’intensifient également en zone non-occupée. Les rabbins se font aumôniers des camps et accomplissent une tâche considérable en s’efforçant de soulager les détenus, de les soustraire à la déportation et d’aider les enfants livrés à eux-mêmes. Le Consistoire s’active sur le terrain politique, notamment en intercédant auprès des dignitaires religieux susceptibles d’exercer une influence morale sur le gouvernement de Vichy. A cet effet, Jacob Kaplan demande audience au cardinal Gerlier, primat des Gaules. Jacob Kaplan qui a pu entrevoir un convoi de déportés, le 11 août 1942, en gare de Lyon-Perrache réalise que ces déportés sont destinés à l’extermination. Il rencontre également le père Gillet, supérieur français des Dominicains. Une deuxième rencontre avec ce dernier s’avère décevante : il lui fait savoir que personne ne peut plus rien en raison des ordres reçus. Le Consistoire central se bat pour l’honneur et pour l’histoire ! Les illusions se sont évaporées. Les responsables de la communauté juive de France sachant ce qui attend les déportés concentrent leurs efforts sur les enfants abandonnés ou cachés dans des familles.

Dans un sermon, Jacob Kaplan déclare : ‟Mais ces souffrances que l’on nous inflige, savez-vous ce qu’elles représentent ? La rançon de ce que nous sommes. Le plus pitoyable, le plus misérable de nos coreligionnaires, le plus humble d’entre eux, porte en lui l’idée religieuse la plus sublime, celle d’Abraham, de Moïse et des Prophètes”.

11 novembre 1942, la zone non-occupée est envahie. A présent, les Juifs de France vont y partager le sort des Juifs de nationalité étrangère. La mention JUIF est tamponnée sur les papiers d’identité ce qui va grandement faciliter les arrestations par les polices française et allemande, notamment à Marseille, entre le 22 et le 27 janvier 1943. A partir du 1er février 1943, il suffit d’être juif pour être en état d’arrestation.

Après l’irruption de la Gestapo dans les bureaux de l’UGIF, une dernière illusion s’évanouit : l’appartenance à un organisme officiel ne garantit plus aucune protection. En 1943, ni la nationalité ni l’âge ni la condition physique ni la situation familiale ne font obstacle à la déportation. Voir les arrestations d’André Baur, de Raymond-Raoul Lambert, de Jacques Helbronner et de leurs familles ; tous furent gazés. Dans un sermon prononcé à l’occasion de la Pâque, Jacob Kaplan s’interroge sur le sens de la souffrance juive : pourquoi est-ce qu’un Juif souffre pour le seul motif qu’il est membre de la communauté d’Israël ?

Olivier Ypsilantis

(à suivre)

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Jacob Kaplan – 2/6

 

Le Grand Rabbin de France, Isaïe Schwartz, dont j’étais devenu l’auxiliaire, me chargea d’aller rendre publiquement hommage à l’archiprêtre Flory pour avoir, en 1917 — on ne l’avait pas su plus tôt — sauvé trois rouleaux de la Loi durant un violent bombardement, à Seppois-le-Bas, où il était aumônier militaire. Sans se soucier du danger auquel il s’exposait, il s’était rendu à la synagogue pour retirer les trois Thora qui s’y trouvaient, et les mettre en lieu sûr. (Jacob Kaplan dans un entretien avec Pierre Pierrard)

 

Jacob Kaplan et sa femmeJacob Kaplan à Mulhouse en compagnie de sa femme, Fanny, peu après son mariage.

 

III – Les batailles livrées au nom de l’Union sacrée (1929-1934)

En mars 1929, Jacob Kaplan est nommé rabbin de la synagogue Notre-Dame-de-Nazareth. La période 1929-1934 est marquée par la montée de l’antisémitisme et le rapprochement de la communauté juive et ses représentants avec le mouvement sioniste. Au cours de cette période, le nombre de Juifs en France passe de 150 000 en 1919 à 300 000 en 1939. Les deux-tiers d’entre eux ne sont pas des ‟Français de souche”. Cette population essentiellement urbaine se divise en deux groupes : ceux de nationalité française et ceux qui parlent essentiellement le yiddish. Le premier groupe est peu attaché à la Synagogue et se retrouve dans des institutions comme le Consistoire central de France ou l’Alliance israélite universelle, sans oublier l’Union libérale israélite de France. Les Juifs immigrés ne peuvent s’accommoder du faste des synagogues consistoriales. Par ailleurs, ils lisent la presse en yiddish. Le judaïsme de France, à Paris plus particulièrement, est riche en nuances.

Dès le début de sa vie de rabbin parisien, Jacob Kaplan expose l’un de ses leitmotivs : le judaïsme souffre d’injustice et de dédain car il est mal connu. Il convient donc de l’étudier pour qu’il soit respecté comme il le mérite.

Une bonne partie du chapitre III est consacrée aux relations entre la communauté juive et les Croix-de-feu, ces derniers étant accusés par la Lica (Ligue internationale contre l’antisémitisme) d’être des antisémites, une accusation qui perdurera. L’idéologie de cette ligue nationaliste est ancrée dans l’Union sacrée, ce qui explique ses initiatives de commémorations dans des lieux de culte où sont professées les trois principales religions de France, catholicisme, protestantisme et judaïsme. Rappelons que le mouvement des Croix-de-feu compte dès sa création de nombreux Juifs, dont le grand rabbin Maurice Eisenbeth. Le colonel de La Roque, farouche partisan de l’Union sacrée considère que l’antisémitisme est un facteur de division et d’affaiblissement du pays, surtout face à l’Allemagne. Parmi les Juifs membres des Croix-de-feu, l’avocat et ancien combattant Edmond Bloch rejoint le mouvement en 1930. Il participe au 6 février 1934 et fonde en juin de la même année, en compagnie d’autres Juifs, l’Union patriotique des Français israélites, très proche des Croix-de-feu.

David Shapira écrit : ‟La confrontation entre la ligue et certains éléments juifs éclata lors des représentations de L’Affaire Dreyfus en février 1931. Ne voyant pas, dans un premier temps, l’intérêt de participer aux manifestations de rues, la ligue fut tenue de prendre position et revendiqua, avec les membres de l’Action française, le retrait de la pièce. Dès lors, la Lica accusa les Croix-de-feu d’antisémitisme. Pour prouver sa bonne foi, la ligue proposa un meeting le 1er avril, salle Wagram, et invita dreyfusards et anti-dreyfusards à venir s’expliquer dans le cadre d’une réunion publique. La Lica refusa d’y participer, déclarant qu’il s’agissait là d’un véritable guet-apens dressé contre les dreyfusards. C’est donc bien la Lica qui présentait la ligue des Croix-de-feu comme antisémite.” Cette image persiste jusqu’à aujourd’hui. Suite à cette affaire du théâtre de l’Ambigu, le colonel de La Roque expliqua son point de vue en matière de racisme. Sa philosophie sur cette question ne changea pas jusqu’à sa mort : ‟Nous ne devons jamais exclure de la communauté nationale quelque catégorie que ce soit de Français. Quand nous étions au feu, nous avons vu nos camarades de toutes confessions et de toutes origines se conduire les uns vis-à-vis des autres comme des frères”. Précisons que L’Affaire Dreyfus est à l’origine une pièce de théâtre écrite par deux auteurs allemands, Hans J. Rehfisch et Wilhelm Herzog, sympathisants du capitaine accusé de trahison. Elle suscita des manifestations des Camelots du roi qui exigeaient son retrait immédiat et s’opposèrent violemment en février, mars et avril 1931 dans les rues de Paris aux membres de la Lica, partisans de sa représentation. Les Croix-de-feu qui étaient restés plutôt neutres dans cette affaire finirent par rejoindre les autres ligues d’extrême-droite pour en demander l’interdiction. Elle sera retirée de l’affiche en avril 1931.

En 1932, alors que la crise économique et le chômage pèsent sur le pays, les Croix-de-feu multiplient au nom de l’Union sacrée les manifestations commémoratives inter-religieuses.

 

IV – De l’affaire Stavisky à la guerre (1934-1939)

L’affaire Stavisky commence par un fait divers révélé le 22 décembre 1933. On connaît la suite. Cette affaire est du pain béni pour l’Action française : il se trouve que l’escroc est juif et… étranger. Les manifestations de rues se multiplient en janvier 1934. Les Croix-de-feu y participent. Elles culminent le 6 février de la même année. Jacob Kaplan suit de très près (ses archives personnelles le prouvent) la participation des Croix-de-feu à cette manifestation qui manque de renverser la IIIe République que le Consistoire israélite soutient depuis 1870. De nombreux historiens s’accordent pour dire que la retenue des Croix-de-feu et de leur chef permit à la IIIe République de ne pas succomber. Léon Blum écrit : ‟L’Assemblée aurait été envahie par l’insurrection si la colonne des Croix-de-feu sur la place du Palais-Bourbon ne s’était pas arrêtée devant le mince barrage de la rue de Bourgogne, dans des conditions qui n’ont jamais été éclaircies”. L’Action française se perd en propos ironiques sur cette ‟belle troupe conduite par son chef sur une voie de garage”. Le lendemain, Jacob Kaplan est invité à participer à un important rassemblement à l’appel du général de Castelnau (1851-1944), un ami des Juifs qui s’était rangé sans tarder du côté des dreyfusards. Président de la Fédération nationale catholique jusqu’à sa mort, il saura maintenir son organisation à l’écart de toute xénophobie et s’opposera à la politique de Collaboration. L’objet de ce rassemblement est de protester contre la suppression des causeries religieuses au poste national de Radio-Paris. La salle Wagram est archi-comble. Catholiques, protestants et israélites sont au coude à coude ‟pour réclamer l’Union sacrée et la liberté religieuse”. En mars 1934, Jacob Kaplan reçoit deux femmes de la bonne société qui tiennent à lui faire part de la création d’une section féminine au sein des Croix-de-feu destinée à propager les idées de la ligue. Rappelons que le colonel de La Roque avait placé parmi ses premières revendications le droit de vote pour les femmes. Ces femmes invitent Jacob Kaplan à prendre la parole au nom du culte israélite pour soutenir cette section féminine des Croix-de-feu. Son intervention enthousiaste en faveur de la ligue va lui être reprochée, et notamment cette parole : ‟… car tout en n’ayant pas l’honneur d’être inscrit à votre groupement, je ne puis m’empêcher de me considérer de tout cœur comme l’un des vôtres”. Les Croix-de-feu lui expriment leur gratitude mais une partie de la communauté juive de gauche (à commencer par la Lica) juge ses paroles déplacées.

Le colonel de La Rocque réagit sans tarder à l’accusation d’antisémitisme, insistant sur le fait qu’il ne saurait trouver place chez les Croix-de-feu. Il évoque la liste d’articles publiés dans Le Flambeau (organe hebdomadaire des Croix-de-feu) qui rendent compte de la cérémonie d’inauguration du monument aux Volontaires juifs à Carency et condamnent les persécutions nazies. On reproche au Consistoire d’avoir fait fi de sa neutralité politique en acceptant des Croix-de-feu à la synagogue de la rue de la Victoire, un reproche fondé ; mais compte tenu des circonstances, comment repousser un allié à l’heure où le camp des antisémites ne cesse de se renforcer ? Lorsqu’une minorité est menacée, n’est-il pas normal qu’elle cherche obstinément des sympathies ?

1934. L’Union patriotique des Français israélites est fondée en réaction à la poussée antisémite qui fait suite à l’affaire Stavisky. Cette association anti-bolchévique (et anti-Lica) désigne l’immigration juive comme responsable de cette poussée. Son fondateur, Edmond Bloch, juge que l’antisémitisme est une importation allemande destinée à diviser — et donc affaiblir — la France, car selon lui les Français ne peuvent être antisémites. Son refus d’accepter les Juifs immigrés (y compris les anciens combattants), son refus d’admettre l’existence d’un antisémitisme français et son rapprochement avec l’extrême-droite ne cessent de réduire le nombre de ses adhérents ; d’un maximum de mille cinq cents, ils ne seront plus qu’un groupuscule en 1939. Le Consistoire qui soutenait l’Union patriotique des Français israélites finit par s’en détacher.

En juin 1935, dans une allocution en mémoire des soldats juifs tombés au front, Jacob Kaplan développe la thèse selon laquelle l’antisémitisme est un produit importé en France. Il déclare : ‟L’antisémitisme, mes frères, est une campagne anti-française et c’est à ce titre que je la flétris dans la synagogue”. Puis il déclare que le nazisme est une menace pour toutes les religions monothéistes, à commencer par le judaïsme, et pour la civilisation. Et il insiste, une fois encore, sur la valeur de l’Union sacrée.

Du 15 au 20 juin 1935, à Paris, se déroule la conférence mondiale des anciens combattants juifs destinée à lutter contre l’antisémitisme et le nazisme. Trois grands thèmes y sont exposés : la défense de l’honneur juif, la sécurité juive et le Foyer national juif. Cette conférence est l’événement juif par excellence des années 1930. Dans le cadre de cette rencontre, Jacob Kaplan préside un service religieux dans la synagogue de la rue de la Victoire, en hommage aux Israélites morts pour la France. En étudiant la vie de la communauté juive de France, on comprend que pour certains Juifs la lutte contre le fascisme et le nazisme ne passe pas nécessairement par une adhésion politique au Front populaire. La Lica s’acharne sur le colonel de La Roque et ses Croix-de-feu. Tout ce qui n’est pas à gauche est automatiquement taxé de fascisme ou de nazisme. De ce point de vue, les choses ont peu changé en France. La Lica et ses alliés ne font aucune différence entre les ligues d’extrême-droite. Pour le Consistoire (représentant du judaïsme officiel) les Croix-de-feu restent un allié potentiel : les Croix-de-feu ont condamné à maintes reprises l’antisémitisme et n’ont pas renversé la IIIe République, le 6 février 1934. Le 14 juin 1936, les Croix-de-feu se retrouvent dans la synagogue de la rue de la Victoire avec des militants de la Lica. L’allocution fédératrice de Jacob Kaplan évite tout incident.

Certes, il y a des antisémites chez les Croix-de-feu (mais aussi à gauche, voir le livre de Michel Dreyfus, ‟L’antisémitisme à gauche” dont j’ai fait un compte-rendu sur ce blog même), mais la ligue en tant que telle s’élève contre l’antisémitisme. Raymond-Raoul Lambert, rédacteur en chef de L’Univers israélite, tente de raisonner le fondateur de la Lica, Bernard Lecache, en vain.

La ligue des Croix-de-feu est officiellement dissoute par décret du Front populaire cinq jours après la cérémonie du 14 juin 1936. Elle se reconstitue en parti politique le 10 juillet 1936 sous le nom de Parti social français. Jacob Kaplan refuse de participer à une réunion (prévue le 25 janvier 1937) organisée par Edmond Bloch, fondateur de l’Union patriotique des Français israélites, plus soucieuse de dénoncer le matérialisme bolchévique que de dénoncer l’antisémitisme nazi.

En 1994, à l’occasion du décès de Jacob Kaplan, Gilles de La Rocque, le fils du colonel, démontrera avec finesse que son père n’avait cessé de condamner l’antisémitisme, tandis qu’un article du quotidien Le Monde faisait allusion aux Croix-de-feu ‟connus pour leur antisémitisme”, sur ce ton sirupeux qui le caractérise. Ainsi va le monde…

1937. Le Front populaire est à l’agonie. Jacob Kaplan prend parti pour le mouvement sioniste. En 1923, le rabbinat de France avait commencé à s’intéresser au sionisme. Les émeutes de 1929 avaient renforcé la solidarité entre les sionistes de France et le yishouv. L’arrivée de Hitler au pouvoir, en 1933, avait remis en question les bienfaits de l’émancipation. Le 2 avril 1937, Jacob Kaplan prononce un sermon qui sera cité dans tous les ouvrages traitant des relations entre la communauté juive de France et le sionisme. Ce sermon va marquer les Juifs de France et les associations sionistes. Ci-joint, un lien Akadem relatif à ce sermon intitulé ‟Plaidoyer pour un Foyer national juif” :

http://www.akadem.org/medias/documents/–sermon-sionisme_12.pdf

 

Jacob Kaplan, grand rabbin de France

 

Olivier Ypsilantis

(à suivre)

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