En lisant « Qui t’aime ainsi » (Chi ti ama così) d’Edith Bruck – 2/2

 

Edith Bruck rend également compte des gestes de solidarité des Allemands, y compris de ses gardiens, gestes d’autant plus remarquables qu’ils auront été rares. « Lors de la traversée des villages, les gens regardaient par la fenêtre et parfois ils nous lançaient des pains entiers ». Mais quelques lignes plus loin : « Par la suite, quatre femmes affirmèrent qu’elles ne pouvaient plus avancer. Les Allemands arrêtèrent la caravane : que celles qui ne pouvaient plus continuer le disent, on les emmènerait dans un hôpital. Rêvant d’un lit tout blanc avec une infirmière, certaines déclarèrent ne plus pouvoir avancer. Elles furent abattues d’un coup de pistolet ».

Ces gestes de solidarité étant rares, Edith les rapporte minutieusement. Les déportés avec lesquels j’ai eu la chance de m’entretenir me les rapportaient avec une même minutie : ils étaient gravés dans leur mémoire. Dans le cas d’Edith Bruck, c’est par exemple ce soldat de l’Organisation Todt (OT), pas un SS précise-t-elle, qui lui procure régulièrement un peu à manger. Il est vrai que ces gestes se multiplièrent vers la fin (plusieurs rescapés me l’ont confirmé) car des Allemands sentant que le Reich était en voie d’effondrement préférèrent se montrer relativement conciliants. Mais il est non moins vrai que d’autres, décidés à entraîner le monde dans leur perte, multiplièrent les violences. Le nombre des victimes des camps n’a cessé d’augmenter à mesure que la défaite de l’Allemagne se précisait. Pensons en particulier aux Juifs de Hongrie…

 

Young German boy walking down dirt road lined w. corpses of hundreds of prisoners who died of starvation nr. Bergen Belsen extermination camp.

 

Les deux sœurs poursuivent leur marche. Nous sommes en hiver. Les vêtements pèsent sur les corps décharnés. « Au fur et à mesure que nous avancions, nous jetions nos haillons parce qu’ils nous pesaient ». Edith, une gamine, risque sa vie pour manger (voir la fin du chapitre 4). Edith, sa sœur et ces femmes, celles qui ne meurent pas en route, vont marcher durant cinq semaines et parcourir… mille cinq cents kilomètres ! Mille cinq cents kilomètres avant d’arriver au camp de Bergen-Belsen, un camp plongé dans un atroce chaos après le repli d’autres camps (notamment celui d’Auschwitz) face à l’avance soviétique. Le camp est rempli de mourants et de morts, et les poux propagent le typhus. Nombre de celles qui ont survécu à cette marche meurent alors. Mais la proximité de tant de morts et de mourants confirme Edith dans sa rage de vivre. « J’avais la diarrhée. Je n’avais aucun endroit où pouvoir aller parce que j’étais entourée de moribonds. Je finis par choisir une tente remplie de morts et, tout en faisant mes besoins sur eux, je leur demandais pardon ».

15 avril. Bergen-Belsen est libéré et cette date correspond précisément au premier anniversaire de son arrestation. Transfert à Celle, à peu de distance de Bergen-Belsen. Des flirts, promenades et chocolat… « Beaucoup de celles qui acceptaient tombèrent enceintes au cours d’une promenade ». Dans ce camp qui avait été un mouroir ravagé par le typhus, des bals et autres divertissements sont organisés. A Celle, Edith connaît son premier amour, un flirt avec un jeune Hongrois qui ressemble à son frère Laci.

Il y a cinq mois que les deux sœurs ont été libérées. Elles reviennent en Hongrie, dans leur village où elles espèrent revoir des rescapés de leur famille. Elles font halte à Budapest qu’Edith ne connaît pas et où elles retrouvent Margo, une sœur, et son petit garçon, puis leur frère, Peter, survivant des camps lui aussi et qui a vu son père mourir, et une autre sœur, Leila, élégante et froide, et qu’Edith ne reverra pas. Mais lisez ce livre ! L’écriture en est alerte, trépidante même, moqueuse volontiers. Edith s’étonne de tout ce qu’on raconte sur les soldats russes, accusés de violer autant qu’ils le peuvent, y compris des grands-mères. Edith émet des doutes et rétorque qu’il valait mieux être violée que finir vivante dans des fours crématoires. Elle observe les Russes, discrètement, et ne s’en laisse pas compter. On lui dit qu’un Russe lave du poisson dans un bidet. Elle finit par hurler, exaspérée : « Allez en Allemagne, là-bas ils sont raffinés et civilisés ! »

Une vue du camp de Bergen-Belsen après sa libération.

 

Je retrouve dans ces pages toute une féminité, cette féminité qui irrigue les pages de « Signora Auschwitz » et qui à l’occasion trouble le lecteur.

Edith Bruck poursuit l’errance. Elle se rend clandestinement en Tchécoslovaquie. Les gens s’efforcent de se débrouiller dans un monde déglingué et elle note qu’ils deviennent de plus en plus vils, pensant ainsi, probablement, pouvoir mieux se débrouiller…

La mémoire d’Edith Bruck est précise, si précise qu’en la lisant on se voit placé devant un écran, au cinéma. Je le redis, il y a une précision cinématographique dans ces pages. On est immergé dans l’espace et le temps dont elle rend compte. En quelques mots, elle donne une telle crédibilité aux individus qu’il nous semble les voir en chair et en os, pouvoir avancer une main et les toucher. L’économie de moyens confirme les ambiances, comme dans le néo-réalisme (neorealismo), ce mouvement du cinéma italien né précisément dans les années sur lesquelles s’ouvre le récit d’Edith Bruck.

Redisons-le, ce témoignage est celui d’une femme, une femme qui ne cache pas ses sentiments et ses comportements et, de ce point de vue, on peut parler d’une femme libre, authentiquement libre, libre de toute idéologie, religion, concept et, surtout, de toute image, celle de la Sainte, de l’Exemple, du Modèle ou de la Pédagogue, entre autres images. Edit Bruck n’est pas une militante : elle est son propre porte-parole, et en rien celui du communisme, de l’anti-fascisme et autres idéologies, mâchées et remâchées par les foules. Elle s’efforce même d’être sioniste mais sans y parvenir vraiment. Elle se dit qu’elle l’aurait vraiment été si elle était née et restée en Israël, si elle avait été une sabra. Et c’est peut-être même avant tout pourquoi ce témoignage est si précieux. J’ai un tel plaisir à lire Edith Bruck qu’il m’arrive de ralentir et même d’interrompre ma lecture pour en faire durer le plaisir… Il faut lire par exemple ce qu’elle écrit à la fin du chapitre 7, au sujet de sa relation avec Tibi, son cousin.

Cette transparence d’Edith Bruck fait que le lecteur se retrouve dans sa peau. Sa transparence (je ne sais vraiment pas à quel autre mot faire appel) subjugue et à la lire, on se retrouve immergé dans une eau claire et fraîche bien qu’il soit essentiellement question d’une extrême misère tant physique que psychologique et morale. Pourquoi ne pas le dire ? Il est difficile pour l’homme qui la lit de ne pas devenir amoureux d’elle, d’autant plus que nous savons qu’elle est belle, ce que confirme la photographie choisie pour la couverture de la présente édition de « Qui t’aime ainsi », une photographie où elle a plus ou moins vingt ans, je suppose.

Alors qu’elle est enceinte de son cousin Tibi, qu’elle aurait aimé repousser mais qu’elle aime tout en le haïssant, celui-ci la force à avorter, ce qu’elle commence par refuser mais finit par accepter. Avant de partir pour Prague dans le but de se faire avorter, elle pense au suicide. Elle écrit : « Je suis sortie sur la terrasse, il faisait nuit, je me suis appuyée sur la balustrade, j’ai regardé la rue en bas. Sur les maisons d’en face, il y avait de grands panneaux sur lesquels était écrit : « Juifs, dehors, allez-vous-en en Palestine ! » Quelqu’un est passé en parlant du film qu’il avait vu, Le Dictateur, et il riait. Cela me désespéra davantage encore. Pour nous les Juifs, il n’y avait vraiment aucun endroit où pouvoir vivre en paix. Puis je pensais au film de Chaplin et je souris : au fond je n’avais pas envie de mourir ». Ce passage ne cesse de m’interroger. Il est génial au sens strict de ce mot à présent galvaudé, génial en ce qu’il concentre en peu de mots une infinité de tensions, tensions personnelles et collectives, et toujours avec une parfaite économie de moyens. Edith Bruck prend le lecteur par la main et l’entraîne dans son laboratoire (le laboratoire de l’écriture, du souvenir, du souvenir qui s’écrit) pour qu’il place son œil sur le microscope et voit ce qu’elle a été ; et ce qui a été est.

Sa famille finit par apprendre ce qu’il lui est arrivé. Elle écrit : « J’étais devenue la brebis galeuse de la famille ; ils me reprochaient souvent mes erreurs sans penser aux leurs ». Point à la ligne. Pas d’atermoiement. Aucune insistance : ni reproche ni tentative de justification. L’écriture suit son rythme, vigoureuse et rigoureuse. Et le lecteur en vient à remercier Edith Bruck mais aussi sa traductrice, Patricia Amardeil (pour ceux qui ne lisent pas dans l’original, l’italien, ce qui est mon cas).

 

Haïfa vu du Mont Carmel dans les années 1940.

 

La famille décide d’envoyer « la brebis galeuse » en Palestine. Elle finit par s’entendre avec un garçon, Milan. Ils pensent partir ensemble. Elle a à peine seize ans ; elle en avait douze lorsqu’elle fut débarquée sur la Judenrampe. Je passe sur certaines séquences (car j’espère que ceux qui me lisent liront ce livre) pour en venir à la cérémonie (juive) de mariage, avec Milan, un homme sympathique (contrairement à Tibi) mais qu’elle n’aime pas et qu’elle espère finir par aimer… En lisant la description de cette cérémonie, je n’ai pu une fois encore que penser au cinéma néo-réaliste mais aussi à certains romans d’Alberto Moravia, autre figure du néo-réalisme italien.

Départ pour la Palestine. Le groupe quitte la Tchécoslovaquie pour l’Allemagne où il transite par différents camps dont celui de Gereistriet. Edith se montre enthousiaste, prête à défendre la patrie, Israël. Le départ pour Israël est ajourné. On enquête à son sujet. Elle écrit : « Avec ce nez, ces yeux, ces cheveux, j’aurais pu ne pas être juive ». Bref, on ragote sur son compte avant de finir par écarter les soupçons et même lui présenter des excuses. Mais les ragots sont arrivés jusqu’en Israël. Marseille. Embarquement clandestin. Nous sommes fin août 1948. Elle débarque à Haïfa le 3 septembre 1948.

Tout en lisant ce livre, je prends la mesure du sens de l’anecdote qu’a cette écrivain et, à ce propos, je pourrais saturer cet article de passages choisis dans cette centaine de pages. Elle dessine des portraits en quelques lignes, à la manière des meilleurs caricaturistes. Rien ne manque et rien n’est en trop.

J’ai souri à la lecture de certains passages, par exemple celui où elle nous dit qu’en faisant la queue pour se rendre au réfectoire, dans un camp entre Tel-Aviv et Haïfa, une queue interminable dans la chaleur, elle apprit à se disputer dans toutes les langues : arabe, russe, yiddish. « Les baraques étaient en tôle et tout autour il n’y avait que du sable, toujours et encore. Chaque chambre abritait sept, huit personnes (…) Pendant la nuit, la chaleur restait suffocante, on ne pouvait pas sortir à cause des chacals qui hurlaient devant la porte. Les hommes ronflaient dans la baraque, moi je m’endormais à l’aube ». On imagine la scène… On pourrait sans peine la transférer dans un film de Charlie Chaplin et plus encore de Buster Keaton et autres comiques parmi les plus grands. A ce propos, je me souviens des fous rires qui m’ont pris en lisant « La Trêve » (« La Tregua ») de Primo Levi, le récit de ce tortueux retour des camps à sa patrie, un récit dans la meilleure veine picaresque. Et j’ai d’autant plus ri que je venais de lire « Si c’est un homme » (« Se questo è un uomo ») auquel ce livre fait suite.

Arrivée en Israël. Edith Bruck veut s’engager dans l’armée, mais elle n’a pas dix-huit ans. Elle ne supporte plus la vie en communauté. Elle tente de prendre possession d’une chambre dans une maison de la Casbah de Haïfa mais on la flanque à la porte. Elle s’installe dans un immeuble bombardé. Elle veut divorcer. Elle fait des ménages. Elle finit par divorcer. Elle se débrouille. Elle ne se débrouille pas. La promiscuité, toujours, avec ces personnes qui dorment jusque dans les couloirs. Mauvaises odeurs, ronflements, etc. Des hommes la reluquent. Elle cède à l’un d’eux. Elle se dégoûte. D’autres lui font la cour mais sans lui manquer de respect. Elle devient amoureuse et se marie. Le couple s’installe dans un entresol crasseux. Ils s’aiment à la folie. Elle travaille dans un restaurant, quatorze heures par jour, sans oublier les tâches ménagères. La promiscuité encore et toujours. Avec l’hiver, l’eau s’infiltre partout et il faut sans cesse déplacer le lit. Disputes. On se sépare, on se rabiboche. Edith s’épuise bien qu’elle soit robuste, elle s’épuise pour gagner trop peu. Le mari finit par la frapper, gifles, coups de pieds (« même au visage »), puis il lui adresse des mots d’amour et multiplie les gestes d’attention deux jours plus tard. Divorce. Elle quitte Haïfa pour Tel-Aviv, ne trouve pas de travail, tombe malade, revient à Haïfa où elle chante dans un cabaret qui la licencie le lendemain « parce que je ne savais pas distinguer un do d’un si », travaille comme serveuse, et je passe sur des mésaventures tragi-comiques. En lisant ces pages, il m’est arrivé de penser à ce récit autobiographique de 1933 de George Orwell, « Down and Out in Paris and London », un chef-d’œuvre lui aussi. Mais surtout, j’ai vu ces scènes transposées à l’écran, avec hésitation prolongée entre rire et larmes.

 

Kibboutz Kfar Etzion en 1947.

 

Edith envie la force des sabras, de ceux et celles qui ne connaissent que le pays où ils sont nés, Israël. Mais elle porte en elle les camps et se sent vieille alors qu’elle a tout juste vingt ans. Et elle se pose la question : « Est-ce que nous serions venus s’il n’y avait pas eu les persécutions ? » La fin de ce livre mérite une attention particulière tant elle y décrit sur un mode pudique (et qui pourtant ne cache rien) ce qu’elle mais aussi ce que tant de rescapés des camps nazis éprouvent. Elle aimerait épouser l’un de ces jeunes sabras qui « ne pensaient qu’à défendre leurs champs et bien les cultiver, à mettre au monde de nombreux enfants pour que le pays devienne plus fort ». Mais son passé (ses épreuves et ses erreurs) l’encombre et lui pèse. Elle veut quitter Israël mais étant divorcée, elle peut être retenue pour faire son service militaire. Elle contracte un troisième mariage, une pure formalité, puis s’empresse de divorcer avant de quitter Israël.

Tout en lisant ce livre, j’ai été étonné par sa précision et je me suis interrogé sur la mémoire d’Edith Bruck. La mémoire est certes capable de choses étonnantes mais la difficulté vient lorsqu’il s’agit de respecter une chronologie, ce qu’Emmanuel Berl a admirablement exprimé dans l’un de ses écrits autobiographiques, avec son ironique légèreté. Mais par une note placée en fin de récit, j’ai appris qu’Edith Bruck avait commencé à écrire ce livre à la fin de l’année 1945, en Hongrie et en hongrois, sa langue maternelle. Elle a perdu le document, un cahier, en Tchécoslovaquie, dans lequel était consigné le début de ce récit. « J’ai essayé de le réécrire ensuite, à plusieurs reprises, dans les différents pays où j’ai été. Ce n’est qu’à Rome, entre 1958 et 1959, que j’ai réussi à l’écrire intégralement dans une langue qui n’est pas la mienne ». Ainsi, ce livre a-t-il été précédé d’une tentative (au moins partielle) d’écriture de la mémoire.

Permettez-moi enfin de citer un passage qui figure en fin de livre, une explication sans faux-fuyant, pure et transparente : « Ils (les sabras) disaient (…) que nous n’étions bons qu’à nous marier et divorcer, divorcer et nous remarier. Je répondais qu’ils étaient incapables de nous comprendre. En Allemagne, nous avions tout perdu, nos biens et nos proches et nous nous mariions pour ne jamais rester seuls, pas même un instant. Nous vivions au jour le jour, encore hantés par le cauchemar de la mort. Nous étions restés orphelins très jeunes, sans soutien moral, sans maison, avec une santé fragile, pour beaucoup détruits à jamais. En ville, il y avait trente divorces par jour et tous de jeunes comme moi. Il est difficile de trouver le bon chemin tout seul, plus encore dans l’adversité. C’était vrai ! Nous ne ressemblions pas à cette jeunesse forte et saine qui pouvait danser et chanter, s’instruire et combattre sans jamais fléchir ». Ainsi, malgré elle, Edith Bruck se fait-elle porte-parole silencieuse des rescapé(e)s des camps. Et c’est aussi ce qui contribue à la très grande valeur de ce témoignage, valeur littéraire (Edith Bruck est une écrivain majeure de la littérature italienne et européenne) et valeur historique, un document pour l’histoire, l’histoire des Juifs hongrois au cours de la Deuxième Guerre mondiale mais aussi d’Israël en 1948.

 

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Qui t’aime ainsi » (Chi ti ama così) d’Edith Bruck – 1/2

 

A Patricia Amardeil, qui se bat pour la mémoire de la Shoah depuis de nombreuses années et qui par ses traductions d’Edith Bruck (Edith Steinschreiber) offre au public francophone la possibilité de rencontrer une grande dame des lettres italiennes, une Juive hongroise rescapée d’Auschwitz.

A Georges Bensoussan, grand historien de courage penché sur l’étude de l’immense mémoire juive et qui m’a permis de rencontrer Patricia Amardeil.  

 

Je viens de recevoir au courrier le livre d’Edith Bruck, « Qui t’aime ainsi », son premier livre. Il a été publié en 1959. Je l’ouvre, il fleure encore l’encre d’imprimerie. Il est dédicacé par sa traductrice, Patricia Amardeil : Pour toi cher Olivier, ce deuxième livre d’Edith Bruck traduit en français parce que la Shoah n’en finit pas d’ébranler notre raison et de bouleverser notre cœur. Avec toute mon amitié, Patricia. J’avais rendu compte dans un article en deux parties sur ce blog du premier livre d’Edith Bruck traduit en français, traduction réalisée par Patricia Amardeil, « Signora Auschwitz » :

http://zakhor-online.com/?p=10239

http://zakhor-online.com/?p=10202

Ces deux livres d’Edith Bruck, traduits de l’italien au français par Patricia Amardeil, ont été publiés aux Éditions Kimé (2, impasse des Peintres, Paris IIe arrondissement), dans la collection Mémoires en jeu.

La couverture de « Qui t’aime ainsi » montre Edith Bruck jeune, d’une grande beauté avec ce visage plein, classique, harmonieux, sculptural. A ce propos, je me demande si sur cette photographie Edith Bruck ne pose pas pour un artiste, avec cette sculpture au premier plan. Je vais enquêter, j’aimerais en savoir plus.

 

Couverture du livre achevé d’imprimer en mars 2017. Et un lien vers les Éditions Kimé : http://www.editionskime.fr

 

Ce petit livre, une centaine de pages, s’ouvre sur une présentation de Philippe Mesnard, « A corps et âmes perdus », Philippe Mesnard qui dirige la collection Mémoires en jeu. Suivent les onze chapitres du texte d’Edith Bruck. Deux textes de Jean-François Forges, modestement intitulés « Notice historique » et « Notes de la notice historique », ferment l’ensemble. Philippe Mesnard est notamment l’éditeur de deux inédits de Primo Levi ainsi que des manuscrits des Sonderkommando d’Auschwitz. Jean-François Forges est aussi l’auteur d’un livre dont je conseille la lecture : « Éduquer contre Auschwitz – Histoire et mémoire ».

En quatrième de couverture, on peut lire : « Edith Bruck livre avec Qui t’aime ainsi un double témoignage inédit. Il s’agit d’abord d’un des rares récits, venant prendre place à côté de celui d’Être sans destin d’Imre Kertész, de la déportation et de l’internement des Juifs hongrois au printemps 1944. La destination étant Auschwitz et le but, l’extermination. Edith Bruck y survit. Mais ensuite, plus rare encore, la deuxième moitié du livre témoigne de l’errance des survivants et, plus particulièrement, de ces tout jeunes gens privés de repères affectifs et livrés à eux-mêmes. Car l’ouverture des camps n’apporte, pour eux comme pour nombre des rescapés, ni la restitution du monde d’avant et de leurs biens, ni la possibilité du bonheur de vivre ».

Dans sa présentation, Philippe Mesnard nous avertit : le corps, le corps vieilli, survivant d’Auschwitz, est déjà présent dans « Qui t’aime ainsi » comme il est présent dans « Signora Auschwitz », une présence récurrente et centrale.

« Qui t’aime ainsi » est la deuxième traduction au français d’un livre d’Edith Bruck, cette écrivain des lettres italiennes d’origine hongroise, rappelons-le, deux traductions menées par Patricia Amardeil qui termine une troisième traduction d’Edith Bruck dont j’espère rendre prochainement compte sur ce blog. « Qui t’aime ainsi » est dédié « A ma mère pour le pain qui avait le meilleur goût du monde ».

Le livre commence par nous entraîner dans le milieu familial. La maisonnette, une masure au toit de chaume qui laisse passer la pluie. Un père taciturne qui fait commerce de tout sans réussir à pourvoir aux besoins de la famille. Une mère, trente-neuf ans mais qui en paraît beaucoup plus. Le dénuement, les disputes et l’école où elle est heureuse de se rendre parce qu’elle l’éloigne de ces disputes. Dès les premières lignes, on est poussé (précipité même) dans ce livre. Pourquoi ? Parce que les détails (les précisions) nous attirent et nous cernent, définissant une ambiance. La puissance d’ambiance (atmosfera) de ces pages (il s’agit d’une traduction, ce qui incite le lecteur à remercier aussi la traductrice, Patricia Amardeil) est stupéfiante.

Ce document littéraire (Edith Bruck est une écrivain majeure de la littérature italienne) est aussi un document historique, ce que souligne Jean-François Forges dans sa « Notice historique » qui s’ouvre sur ces mots : « La lecture du livre d’Edith Bruck Qui t’aime ainsi permet d’aborder plusieurs thèmes historiques vus par les yeux d’une jeune juive hongroise ». Rappelons que les Juifs hongrois ont été relativement épargnés (par rapport aux Juifs polonais pour ne citer qu’eux) jusqu’en 1944, avant d’être massivement déportés, gazés, incinérés. 146 convois transportant 423 500 Juifs hongrois arrivèrent à Auschwitz entre le 16 mai et le 9 juillet 1944. Parmi eux Edith Bruck et des membres de sa famille, arrivés à Birkenau fin mai 1944.

Les capacités de la machine à exterminer mais aussi de la machine à effacer l’extermination (les fours crématoires) se révélèrent insuffisantes face à un tel afflux. Par ailleurs, l’entassement était effroyable. Voir cette partie du camp de Birkenau (secteur BIII) surnommée Mexiko, le Mexique étant alors considéré comme un pays particulièrement misérable. Le crématoire VI qui aurait considérablement augmenté les capacités de l’ensemble ne put être installé à temps. Il faut avoir étudié le Sonderaktion 1005 et le travail supervisé par Paul Blobel pour prendre la pleine mesure de cette volonté radicale d’exterminer mais aussi de cacher toute trace d’extermination, à savoir les victimes, les corps des victimes, des millions et des millions de corps.

Ce document rend également compte de la multiplication des signes de l’antisémitisme. Ainsi tient-on cette confirmation : le nazisme a bénéficié de multiples complicités, d’un terrain favorable, comme on le dit du cancer. Trop souvent, les nazis n’eurent qu’à apporter la touche finale, le reste ayant été accompli par un antisémitisme multiséculaire.

 

 

Dans la mentalité commune, le Juif est nécessairement riche, il roule sur l’or, au sens propre de l’expression… Je n’exagère rien. Ainsi, les paysans (des Chrétiens protestants) du village hongrois où est née et a grandi Edith Bruck, un village aux confins de l’Ukraine et de la Slovaquie, s’étonnent que sa famille soit pauvre : « Mais comment se fait-il qu’ils ne soient pas riches ? » Cette lente emprise de l’antisémitisme dans la vie quotidienne n’est pas moins effrayante que l’organisation de mort du monde concentrationnaire : elle l’annonce et le prépare. Ainsi, dans « The Exorcist » (le film de 1973 de William Friedkin d’après un scénario de William Peter Blatty), la partie la plus inquiétante est-elle bien celle qui rend compte de signes annonciateurs, annonciateurs d’on ne sait vraiment quoi, ce qui ajoute à l’inquiétude. Ce qui suit n’est pas inquiétant, l’effroi ayant eu raison de l’inquiétude. Souvenez-vous de ces bruits venus du grenier, dans cette maison confortable et ordonnée d’Américains middle class alors que la famille est réunie autour de la table. Quelques-uns de ces signes dans le livre d’Edith Bruck : lorsque les Juifs entrent se baigner dans le fleuve, des non-Juifs en sortent en les accusant d’avoir sali l’eau. Il est vrai que la famille d’Edith Bruck souffre moins de l’antisémitisme que d’autres familles car moins observante. Mais elle en arrive à ce qui suit : «  Les Juifs ne jouaient pas avec moi en disant que je n’étais pas assez juive (…) Il me restait quelques amis chrétiens qui, parfois, me défendaient ». A l’école l’antisémitisme se fait de plus en plus manifeste, dans le village aussi. « Bon nombre des personnes au milieu desquelles j’avais grandi ne me saluaient plus en feignant de ne pas me voir ». C’est l’un des signes de l’horreur à venir, de l’horreur toute proche. Edith Bruck est déjà dans l’enceinte d’Auschwitz-Birkenau.

Pâque 1944. L’angoisse ruisselle, les sueurs de l’angoisse. Et la nuit confirme son emprise. Le danger rôde juste derrière la cloison. Couvre-feu sépulcral. A l’aube, coups violents contre la porte. La gigantesque machine va les happer. Le père montre aux gendarmes ses décorations gagnées au cours de la Première Guerre mondiale. Mais ils rient, les jettent par terre et lui conseillent de sortir vite s’il ne veut pas être sorti à coups de pieds. Une fois les Juifs rassemblés, les gendarmes séparent femmes et hommes puis les font se déshabiller afin d’explorer tous leurs orifices : une fois encore, c’est ainsi dans bien des têtes : Juif = or. Edith Bruck, douze ans, a droit à cette fouille : « Ils fouillèrent de leurs doigts tous les orifices qu’un animal peut avoir. J’avais envie de rire, je n’éprouvais aucune honte devant eux ». Arrivée dans un ghetto organisé par les nazis. Déshabillage pour fouille, une fois encore. Après cinq semaines passées là, transfert dans une synagogue « très belle et grande comme un théâtre ». Nous sommes fin mai 1944. Wagons à bestiaux. A la frontière allemande, les Allemands demandent de l’or, les Juifs étant supposés en être bardés. Ils partent avec des alliances. Auschwitz. Sélection. Séparation. Le rituel de l’abattoir et pire. Mais lisez ce livre !

Les chapitres 4 et 5 rendent compte des transferts d’Auschwitz à Bergen-Belsen où elle est libérée. Ces transferts supposent une mortalité effrayante car il faut marcher et marcher encore, avec des rations de plus en plus réduites que complète à l’occasion du chapardage. Le gigantesque système concentrationnaire s’effondre avec les armées du Reich et la mortalité augmente. Il faut avoir étudié les derniers temps de Bergen-Belsen (un camp à l’histoire et à la composition assez particulières) pour prendre la mesure de ce que supposait l’entassement avec notamment la propagation des pires maladies dont le typhus.

Edith et sa sœur Eliz restent ensemble, ce qui contribue en grande partie à leur survie ; Edith ne le dit pas explicitement mais le lecteur le pressent. Et c’est en lisant ces chapitres 4 et 5 que l’expression l’énergie du désespoir prend tout son sens. Dans ce chaos, la mort se fait encore plus présente, par épuisement et maladie. Dans ce chaos, le lecteur découvre, ou achève de découvrir, Edith, une petite fille (elle a douze ans, rappelons-le) délurée et dotée d’une énergie vitale qui semble dépasser la moyenne. Pour survivre il faut « organiser », « organiser », l’un des mots les plus utilisés dans l’univers concentrationnaire, « organiser » pour survivre, tout simplement. La nourriture est devenue si rare que marcher demande un immense effort ; et ceux qui ne peuvent suivre sont systématiquement achevés.

Edith Bruck multiplie les anecdotes. L’histoire de l’univers concentrationnaire est d’abord faite d’anecdotes, l’anecdote étant particulièrement révélatrice dans cet univers où l’individu se voit soumis à des conditions extrêmes, inimaginables à l’extérieur des enceintes électrifiées.

Edith Bruck avance dans une colonne d’un millier de femmes gardées par seulement une vingtaine de soldats. Ce qu’elle écrit m’a grandement surpris : « Beaucoup de filles avaient un gilet ou une écharpe en laine : c’étaient les riches, et nous, en les regardant avec mépris, nous disions qu’elles ne se les étaient pas procurés de manière honnête. Peut-être avaient-elles volé le pain des autres ou qui sait encore… Beaucoup se mettaient du rouge à lèvres et, de temps à autre, s’enfonçaient dans le bois avec un Allemand pour en ressortir avec une écharpe neuve qu’elles échangeaient contre du pain. C’était une bonne fortune pour une Juive qu’un Allemand puisse la désirer. Pour moi, elles avaient raison, c’était une question de vie ou de mort, mais Eliz ne partageait pas mon point de vue. C’était un sujet de dispute entre nous ». Ce passage est révélateur de la psychologie d’Edith Bruck, d’un certain pragmatisme : « Pour moi, elles avaient raison, c’était une question de vie ou de mort ». Cette sincérité confirme la valeur de ce récit. Edith Bruck écoute sa vitalité qui la conduit et la protège et c’est aussi pourquoi ces pages sont parfaitement belles, belles malgré l’horreur qui les inonde. C’est un récit nu, un récit qui n’est pas conduit (recouvert, masqué) par une religion ou une idéologie, par une croyance.

Mais j’en reviens au passage ci-dessus. Il m’a surpris. L’idéologie avait écrasé les têtes et le Juif ou la Juive qui touchaient un Allemand ou une Allemande étaient qualifiés de Jüdischer Rassenschänder (souilleur de race). Un déporté juif m’a rapporté que l’un des hommes de son groupe avait été injurié et rudoyé par un soldat de l’escorte parce que son regard avait rencontré celui d’une « Aryenne » alors qu’ils traversaient un village. Ce même déporté m’a souvent rapporté que dans l’Allemagne vaincue et détruite les hommes manquaient et que nombre d’Allemandes les recherchaient. Ce rescapé d’Auschwitz s’était retrouvé à faire l’interprète entre Soviétiques et Britanniques, et il portait l’uniforme. L’uniforme ne déplaisait généralement pas aux Allemandes, il les rassurait à l’occasion : le soldat pouvait devenir un protecteur et améliorer son quotidien. Un jour, ce survivant me confia même avec le sourire : « Le Juif était le fruit défendu et, de ce fait, il était encore plus délicieux. »

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

 

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Jean-Luc Mélenchon, « Méluche » pour ses potes.

 

« La colère des imbéciles remplit le monde. Nous avons voulu changer le monde et, à cette fin, nos avons dû compter avec l’Imbécile. Alors pour bien faire, nous le sommes tous devenus », Valentin Feldman, le 15 janvier 1940, dans « Journal de guerre, 1940-1941 »

 

Jean-Luc Mélenchon ? La France tombe dans le dégoût d’elle-même et de tout ce qui l’entoure, et Jean-Luc Mélenchon en est l’un des symptômes. La France est prête à s’en remettre à un baratineur qui surfe sur des approximations. A ce propos, je remercie « Danilette » de nous en avoir livré quelques-unes dans son article intitulé « Jean-Luc Mélenchon, quelques perles… » :

http://www.danilette.com/article-discours-de-jean-luc-melanchon-quelques-perles-106925702.html

La France qui tourne sur elle-même jusqu’à en perdre l’équilibre est donc prête à s’en remettre à celui qui parle le mieux, à un homme qui se présente comme une sorte de Christ laïque et républicain.

 

Jean-Luc Mélenchon (né en 1951)

 

Lorsqu’un pays va mal, il s’en remet à la démagogie. Plus celle-ci est profonde, plus elle l’attire, l’Histoire récente de l’Europe l’a montré. Nous sommes aujourd’hui placés devant le gouffre de la démagogie et Jean-Luc Mélenchon est en France son plus brillant représentant. Il est vrai que les temps sont inquiétants et que l’envie de mettre fin à l’inquiétude en sautant le pas gagne de plus en plus de monde. Mais ce gouffre n’est pas notre seule voie. Nous pouvons faire un pas de côté, rien qu’un pas, et nous l’épargner…

Dans le flot verbal de Jean-Luc Mélenchon (j’ai dit « flot », j’aurais pu dire « flux », je n’ai pas dit « dégueulis »), il y en a pour tous les goûts. C’est une soupe épaisse dans laquelle flottent toutes sortes de morceaux. Pour ma part, je dois être honnête, j’en savoure quelques-uns, certains segments de discours de politique étrangère.

Mais je sais que le bonhomme est le roi de l’embrouille, tant de choses flottent dans sa soupe… Par exemple, cette dénonciation du riche m’inquiète. Et d’abord, qu’est-ce que le riche ? Le « riche » est un concept absolument relatif puisque est riche celui qui est plus riche que moi, puisque sont riches ceux qui sont plus riches que moi. Ce qui permet d’activer l’envie de tous contre tous, étant donné qu’il y aura toujours plus riche que moi. Seuls sont épargnés l’Américain Bill Gates ou l’Espagnol Amancio Ortega Gaona (le fondateur d’Inditex-Zara) à l’échelle mondiale, Bernard Arnault et Liliane Bettencourt à l’échelle nationale.

Jean-Luc Mélenchon est porté par la fatigue d’un pays, fatigue qui désigne tout naturellement des ennemis à déposséder et à dépecer, à moins qu’ils ne se décident à rejoindre la grande messe collective, à goûter la chaleur des camarades épris de toutes ces grandes choses que sont la liberté, l’égalité et la fraternité, des concepts honorables aussi longtemps qu’ils ne sont pas imposés par des pouvoirs étatiques

La dénonciation du riche conduit tout naturellement, dans bien des têtes, à la dénonciation du Juif, étant entendu que pour nombre de clampins le Juif est riche et qu’il cache de l’or dans la doublure de ses vêtements, métaphoriquement au moins. Cette dénonciation, Jean-Luc Mélenchon ne la fait pas frontalement, il biaise. Cet homme hait spontanément Israël et le sionisme ; il sait que par ailleurs cette haine rapporte gros, de plus en plus gros, qu’elle draine des couches socio-culturelles (le mot m’ennuie mais j’en fais usage pour l’occasion) très variées. Car il ne faut pas croire que l’immonde BDSM (Boycott, Divestment, Sanctions Movement) ne parle qu’aux Arabo-musulmans, aux socialos et aux gauchistes de diverses obédiences. Il séduit des gens très-comme-il-faut, y compris des prout-prout-ma-chère. Je pourrais vous servir des tartines à ce sujet.

Jean-Luc Mélenchon est bien ce chef démagogue qui appelle ceux qui sont capables d’aimer et ceux qui n’ont rien à se reprocher à le rejoindre, dans une communion socialo-christique où la sueur ne sera pas celle de l’exploitation de l’homme par l’homme mais celle des transports amoureux. Les autres, qui ne peuvent être que les grincheux, les profiteurs, les usuriers, les créatures de l’ombre n’ont qu’à trembler en attendant leur mise au pilori voire au gibet. Mais le nouveau Christ est clément et il pardonnera à ceux qui le rejoindront. L’aspect mystico-politique et socialo-religieux de ce brillant tribun de fête foraine (et son relatif succès tant auprès des djeuns que des rombières, auprès d’excités que de peine-à-jouir) en dit beaucoup sur l’état du pays.

Je ne vais pas entrer dans les détails techniques qui rendent inepte le programme mélenchonien. En fait, ils n’importent guère dans une vision ivre d’elle-même. Je comprends que l’on aime et que l’on recherche la chaleur des camarades et des foules en liesse mais je sais que cette chaleur et que cette liesse se font toujours au détriment d’autres, des boucs-émissaires dont le plus grand crime est précisément de ne pas s’être joint à cette grande messe. Plus prosaïquement, je sais que cette grande messe promise par le tribun se terminera au mieux dans une odeur de rot à la bière, l’une des odeurs de la caserne…

 

Coluche (1944-1986) mort à quarante-deux ans, Coluche qui me manque, parfois.

 

Mais pourquoi un tel pathétisme, mon cher Olivier ? Jean-Cul Mélenchon est un comique ! Un comique ? Un comique, un vrai de vrai, se présente-t-il à des élections présidentielles ? Certes, il y a eu Coluche en 1981 mais Coluche était assez grand pour pratiquer l’autodérision, et de manière radicale.

Vive Coluche ! A bas Merduche !

Le talent de comique est le plus beau des talents. Il place l’homme simultanément dans les nuées et le purin. Mais vous, Monsieur Mélenchon, n’êtes pas drôle, vous êtes même un triste sire, avec votre ego sur ses ergots, vos recettes qui n’en sont pas, votre christisme en carton-pâte, votre lyrisme de caserne. Et puisque vous êtes d’origine espagnole, je vous adresse ce mot fraternel : « !Me cago en ti, chaval! »

Daniel Cohn-Bendit qui n’est en rien mon maître à penser a toutefois une manière de tailler des costards à Jean- Luc Mélanchion qui me ravit. C’est qu’il connaît le bonhomme de l’intérieur et qu’il a un sens de l’humour voire de l’autodérision que n’a pas Jean-Luc Merdenchion :

http://www.lalibre.be/light/buzz-tele/cohn-bendit-a-melenchon-va-te-faire-voir-et-va-tutoyer-castro-video-583b46e7cd70a4454c0639f1

Ci-joint, deux articles autrement plus sérieux que le mien, l’un signé Yves Mamou et intitulé « Jean-Luc Mélenchon, « scélérat » utile de l’islamisme » :

http://dovkravi.blogspot.com.es/2017/04/jean-luc-melenchon-scelerat-utile-de.html

L’autre signé François Heilbronn et intitulé « Mélanchon, les Juifs et le peuple supérieur » :

http://dovkravi.blogspot.com.es/2017/non04/melenchon-les-juifs-et-le-peuple.html

 

Olivier Ypsilantis

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Des histoires dans l’Histoire, encore et encore – 3/3

 

J’ouvrirai cette série qui pourrait être infinie par la mort de trois photographes que je connais essentiellement par la Guerre Civile d’Espagne, trois amis, trois collaborateurs : Gerda Taro, Robert Capa, David Seymour :

Gerda Taro le 26 juillet 1937, tôt le matin, expire, les jambes écrasées par un T-26 ami conduit par Aníbal González. Dans la précipatation, il ne s’était aperçu de rien. Un camarade, Fernando Plaza, conducteur d’un T-26, lui dira simplement, une fois le danger passé : “¡Te has cargado a la francesa!”

Robert Capa, sur la route de Nam Định, à Thái Bình, près de la frontière laotienne. Le 25 mai 1954, à 14 h 55. Malgré l’avertissement du chef de patrouille, il monte sur un talus qui longue la rizière pour mieux photographier la scène et marche sur une mine antipersonnel. Ce que j’ai découvert assez tardivement, c’est qu’il existe des photographies en couleurs de sa dernière série. Un détail qui m’intrigue encore : un soldat de cette patrouille est en chemise blanche, ce qui attire terriblement l’œil.

 

Robert Capa, sur la route de Nam Định, à Thái Bình (Indochine).

 

David Seymour tué dans le Sinaï le 10 novembre 1956 par un soldat égyptien. Tué avec lui, le photographe Jean Roy. Le photographe Enrique Meneses (19a rédigé un compte-rendu détaillé des circonstances de la mort de ses deux collègues.

Souvenir d’une lecture passionnée, un jour de pluie, en Bretagne : « L’affaire du Laconia », de Léonce Peillard, publié chez Robert Laffont dans la collection Ce jour-là (en l’occurrence : 12 septembre 1942). Souvenez-vous de Werner Hartenstein, commandant de l’U-156 :

https://www.youtube.com/watch?v=azUCuJRyqa4

L’histoire a été portée à l’écran, « The Sinking of the Laconia », une co-production anglaise et allemande présentée en deux parties sur BBC 2, le 6 et 7 janvier 2011.Ci-joint, le trailer :

https://www.youtube.com/watch?v=VkfhmF3vfak

Le fils de Staline, capturé au cours de l’été 1941 par les Allemands qui auraient proposé un échange avec Friedrich Paulus, une offre repoussée par Staline. Les circonstances de sa mort ne sont pas claires. S’est-il suicidé en se jetant contre une clôture électrifiée, a-t-il été liquidé suite au refus de son père, a-t-il été abattu pour avoir refusé d’obéir à un ordre ?

On connaît l’affaire T. D. Lyssenko, une affaire étudiée par le généticien roumain Denis Buican (Dumitru Buican-Peligrad) et qui montre l’ineptie des conceptions scientifiques staliniennes. On connaît moins Ilya Ivanov Ivanovich et cette histoire de Humancé. Ilya Ivanov Ivanovich, un spécialiste de l’insémination artificielle, notamment par la création d’hybrides entre espèces qui partagent des caractéristiques génétiques. Début 1910, au cours d’un congrès, il déclare qu’il est possible d’obtenir par insémination artificielle un croisement d’homme et de chimpanzé, un « humancé », considérant que le patrimoine génétique de l’un et l’autre est commun à 96 % / 98 %. Ainsi insémina-t-il avec du sperme humain des chimpanzés femelles puis avec du sperme de chimpanzé des femmes (volontaires). On a dit que Staline suivait avec intérêt ces expériences et qu’il rêva de mettre sur pied une vaste armée constituée d’Humancés, supposés plus dociles, plus économes, plus résistants, plus efficaces car moins émotifs et moins préoccupés de questions morales. Mécontants de ses échecs, Staline envoya le chercheur en exil, dans le Kazakhstan où il mourut.

Parmi les emblèmes de la Guerre Civile d’Espagne, le T-26, le mono azul (qui fut aussi le nom d’une publication hebdomadaire de La Alianza de Intelectuales Antifacistas), la camisa azul, el yugo y las flechas, le rouge et le noir de la C.N.T. / F.A.I., le casque Modelo 26 “con alas”, etc.

La belle-fille du général Agustín Muñoz Grandes a envoyé une lettre à la mairesse de Madrid, Manuela Carmena, suite à la decisión de son équipe de retirer le titre de Hijo Predilecto au général José Moscardó Ituarte et à celui qui fut président du Gouvernement, Carlos Arias Navarro.

Luis Cervantes Dato et le siège de Baler.

5 janvier 1996, Yehia Ayache, dit “L’Ingénieur”, est liquidé par le Shin Bet grâce à une charge explosive installée à l’intérieur de son téléphone portable.

27 mars 1979, je me souviens de l’attentat contre le restaurant universitaire du foyer juif (on disait de préférence “israélite”) de la rue de Médicis. Ci-joint, deux courts documentaires INA (information diffusée respectivement par Antenne 2 et TF1) :

http://www.ina.fr/video/CAB7900523801

http://www.ina.fr/video/CAA7900416501

Le Doggerland.

 

 

La défaite d’Alarcos en 1195 et la victoire de Las Navas de Tolosa en 1212.

Manuel Fal Conde le Carliste s’exile au Portugal d’où il s’oppose au Decreto de Unificación du 19 avril 1937 puis, de retour en Espagne, il s’oppose au recrutement des Carlistes dans la División Azul.

Les Grupos de Acción Carlista (G.A.C.) et leurs contacts avec l’E.T.A. Militar.

The Drunkards Cloak.

Louis-François Perrin de Précy et Jean-Baptiste Agniel de Chenelette, glorieux défenseurs de la ville de Lyon, déclarée « ville rebelle », face aux hordes de la Convention.

Souvenir de lecture, une nouvelle de Jean Giono intitulée « Une histoire d’amour ». Où je découvre l’histoire des Verdets.

Le KV-1 et les exploits de Zinovy Kolobanov.

Une nouvelle toute fraîche, le 24 mars 2017 dans la soirée, Mazen Fuqaha, un terroriste du Hamas, a été liquidé de quatre coups de pistolets équipés de silencieux. Je lève mon verre à la santé du… Mossad.

Olivier Ypsilantis

 

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Des histoires dans l’Histoire, encore et encore – 2/3

 

Ilse Hirsch, membre du Werwolf, participe à l’assassinat du maire d’Aachen, Franz Oppenhoff, nommé par les Américains. Parachutée derrière les lignes américaines, elle sert de guide à l’équipe au cours de l’Unternehmen Karneval. Elle est gravement blessée par une mine qui tue l’assassin de Franz Oppenhoff, Josef Leitgeb, un officier de la SS.

Alejandro Ruiz-Huerta Carbonell sauvé d’une balle tirée au cours de la tuerie d’Atocha, le 24 janvier 1977, grâce au stylographe Inoxcrom qu’il avait placé dans la poche de sa chemise.

 

Alejandro Ruiz-Huerta Carbonell (né en 1947)

 

Paris, 2004, les Espagnols de La Nueve sortent d’un relatif oubli, à l’occasion du soixantième anniversaire de la Libération de la capitale. Le 3 juin 2015, Felipe VI et sa femme inaugurent le « Jardin des combattants de La Nueve », un jardin adossé à la façade Sud de la Mairie de Paris. La Nueve ? Ce reportage est émouvant, tout au moins m’émeut-il. Je revis l’émotion de ce vieil ami, Antonio Soriano, le fondateur de la Librairie espagnole de Paris, lorsqu’il m’évoquait cette unité et son chef, le capitaine Raymond Dronne. « La Nueve ou les oubliés de la Victoire », avec cette question sur laquelle se termine la présentation : « Pourquoi l’Histoire n’a-t-elle pas voulu apprendre leurs noms ? » :

https://www.youtube.com/watch?v=6sp2MJ3SHo4

17 mars 2016, mort de Meir Dagan.

Anna Hoskier, le 4 mai 1897, au Bazar de la Charité. Elle est enceinte et fatiguée. Sa mère lui conseille de se rapprocher du buffet, à côté de la sortie. Ainsi aura-t-elle contribué à sauver sa fille de l’incendie. Cette mère attentionnée et une autre de ses filles périront dans les flammes. Si Anna Hoskier, fille du consul général du Danemark et du banquier Emil Hoskier, avait péri avant d’avoir accouché, mes enfants ne seraient pas vraiment ce qu’ils sont.

Kim Philby, British double agent, fascinant personnage.

 

Kim Philby (1912-1988) en 1963.

 

Florence Conrad achète dix-neuf ambulances avec le soutien de ligues féminines américaines.

Le 11 février 1943, sur le front de Léningrad, le capitaine Urbano Gómez García de la División Azul détruit deux chars soviétiques en y plaçant des mines magnétiques.

La carrière de pierres de Gross-Rosen.

Dans son livre “Axis Rule in Occupied Europe”, Rafael Lemkin introduit le mot genocide.

L’histoire de la retraite de la colonne Elster doit être étudiée de près, de très près, car elle est riche en “faits divers” extraordinairement révélateurs et de tous les côtés… Après son retour de captivité des États-Unis, en 1947, le général Botho Henning Elster traduit “Moby Dick”.

The Bugs and Meyer Mob.

Henry Morgenthau du cabinet Franklin D. Roosevelt. Sa politique envers les Juifs d’Europe au cours des années 1930. The Morgenthau Plan enfin.

Les 99 pendus de Tulle.

29 mars 1956, à Estoril, Portugal, Juan Carlos tue accidentellement son jeune frère, Alfonso, d’une balle de révolver en pleine tête. La déclaration officielle de la famille royale relate qu’Alfonso s’est tué accidentellement en manipulant l’arme et Franco intervient aussitôt auprès de son frère Nicolás, alors ambassadeur d’Espagne au Portugal, afin qu’il fasse rédiger un faux communiqué sur le drame dans le but de protéger Juan Carlos qu’il a déjà en tête de placer sur le trône d’Espagne.

 

 

 

Ci-joint, ce reportage que je rapporte d’une manière parfaitement neutre. Je ne puis ni le confirmer ni l’infirmer ; il existe et c’est tout, il est une histoire dans l’Histoire. Probablement guidés par la théorie de la conspiration, certains donnent crédit non pas à la thèse de l’accident mais à celle de l’assassinat. Selon eux, Juan Carlos aurait assassiné son petit frère, Alfonso, Alfonsito. Parmi les principaux tenants et propagateurs de cette théorie, le colonel Amadeo Martínez Inglés, un brillant officier de l’armée de terre qui avait et a encore des comptes à régler avec l’armée mais aussi la Couronne. Ce militaire aujourd’hui à la retraite (né en 1936) est aussi l’auteur de plusieurs livres à caractère hautement polémique. Il a notamment dénoncé le coup d’État du 23-F comme un montage organisé par Juan Carlos dans “El golpe que nunca existió” et “La Transición vigilada” :

https://www.youtube.com/watch?v=TsYR5FHNplM

N’oubliez pas le général Otto Liman von Sanders. Après avoir travaillé pour les Ottomans et défendu très efficacement les Dardanelles, il dénonça et s’efforça de faire arrêter le génocide des Arméniens.

« La Carlingue » au 93 rue de Lauriston, dans le XVIe arrondissement parisien, et la Brigade Nord-Africaine (B.N.A.).

Vous ne connaissez pas l’histoire de Thomas Crapper ? C’est pourtant un bienfaiteur de l’humanité. Sans être l’inventeur du flushing toilet, il a beaucoup fait pour l’évacuation de nos déjections (crap).

Nuit du 9 au 10 avril 1973, des forces spéciales israéliennes effectuent un raid contre plusieurs cibles de l’O.L.P., à Beyrouth et à Sidon, et liquident cinquante membres haut placés de cette organisation terroriste.

30 octobre 1961, la plus puissante explosion provoquée par l’homme avec la Bombe du Tsar (la Царь-бомба), larguée par un Tupolev Tu-95.

Le mystérieux Joseph Joanovici, Juif russe qui s’est extraordinairement enrichi en vendant du métal aux Allemands tout en finançant la Résistance. Mais comment s’y retrouver ? L’homme parlait tant ! Il est vrai que passablement écœuré par le bonhomme, l’État d’Israël refusa de le faire bénéficier de la loi du retour et le réexpédiera en France où il fut remis derrière les barreaux.

Wirtschaftlich wertvoller Jude (WWJ).

Savitri Devi, une bonne femme d’origine grecque complètement allumée, non moins allumée que la nièce de Christian Dior, Françoise Dior, qu’elle a fréquentée. Si vous allez faire un tour du côté de ces bonnes femmes, je suis certain que vous ne vous attarderez pas.

 

Savitri Devi (1905-1982). A son cou, une médaille où se devine la swastika, vieux symbole de l’Inde il est vrai. Mais lorsqu’on sait que cette bonne femme avait de fortes sympathies pour le nazisme et le Führer…

 

29 janvier 2016, Douglas Gordon Goody, l’un des cerveaux de l’attaque du train Glasgow-Londres (8 août 1963) décède à Mojácar. J’aimais discuter avec cet homme d’une grande politesse et qui jamais ne la ramenait contrairement à d’autres, dans ce sympathique village où la mythomanie sur fond d’alcool semblait se propager comme une épidémie :

https://www.theguardian.com/uk-news/2014/sep/28/great-train-robber-douglas-gordon-goody-reveals-identity-mystery-inside

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Des histoires dans l’Histoire, encore et encore – 1/3

 

Il est possible que certaines séquences de cette suite retrouvent d’une manière ou d’une autre des séquences d’autres suites. C’est ainsi. La mémoire va son chemin, un chemin aussi tortueux qu’imprévu qui, à l’occasion, croise le chemin qu’elle a tracé.

 

La Serbe Milunka Savić fut, dit-on, la femme la plus décorée de toute l’histoire militaire. Elle combattit au cours des Guerres des Balkans (1912-1913) et de la Première Guerre mondiale. C’est aussi l’histoire d’une femme qui combattit en se faisant passer pour un homme, comme Catalina Erauso y Pérez Galarraga, plus connue sous le nom de la Monja Alférez.

 

Milunka Savić (1892-1973)

 

Sur le terre-plein central de la place de la République, à Paris, quatre soldats allemands tombés au cours des combats de la Libération furent inhumés, provisoirement je suppose.

L’histoire de Frau Jacobi telle que la rapporte Victor Klemperer dans ses “Carnets”.

Caroline von Günderode se suicide au bord du Rhin. Elle a vingt-six ans. Heinrich von Kleist et Henriette Vogel se suicident au bord du Kleiner Wannsee ou, plus exactement, il la tue avec son accord avant de retourner l’arme contre lui. Il a trente-quatre ans ; elle a trente-et-un ans.

24 juin 1964, la décision de démolir le stand de tir de Balard (dans le XVe arrondissement de Paris) est prise. De nombreux Résistants y avaient été torturés et exécutés, dont les cinq lycéens du Lycée Buffon :

http://www.fondationresistance.org/documents/cnrd/Doc00134.pdf

19 avril 1943, Simon Gronowski, onze ans, aidé par sa mère, saute du train qui les conduit à Auschwitz.

20 avril 1940, les Mischlinge sont exclus de la Wehrmacht.

On estime qu’environ 1 000 000 000 d’obus on été tirés au cours de la Première Guerre mondiale et que les corps d’environ 670 000 soldats n’ont pu être retrouvés.

Johannes von Leers, l’un des principaux idéologues du IIIe Reich, passé au Ministère égyptien de l’Information et converti à l’islam.

2 avril 1954, dans le port de Barcelona, le vapeur “Semíramis” :

https://www.youtube.com/watch?v=6d2tzmc11xs

Josef Hartinger, un nom trop oublié.

Josef Hartinger (1893-1984)

 

La Triple A : Alianza Apostólica Anticomunista ; mais aussi la Alianza Anticomunista Argentina.

Une histoire dans l’Histoire très peu connue et dont je n’ai pris connaissance que récemment, par une revue espagnole : la technique du bombardement en piqué par les Stukas a aussi été expérimentée (et à l’insu de Franco) dans la province de Castellón où quatre villages de l’intérieur ont reçu un total de trente-six bombes, entre le 21 et le 31 mai 1938, soit : Albocàsser, Ares del Maestrat, Benassal et Vilar de Canes. En lisant le livre d’Anthony Beevor sur la Guerre Civile espagnole, Oscar Vives, professeur à la Universidad de Valencia, est retenu par une note en bas de page où il est brièvement question de ces bombardements. Dans ce même livre, il est également question d’un dossier sur ces bombardements conservé dans le Département militaire des Archives fédérales à Fribourg-en-Brisgau. Oscar Vives s’y rend et y trouve le dossier en question, avec nombreuses photographies prises par les Allemands pour mesurer l’effet des bombes.

Je mets l’article suivant en lien car j’en apprécie la précision. Il se tient loin de toute propagande et s’efforce à la manière d’un détective de relever des indices, simplement, modestement. Il y est notamment question de ces femmes auxiliaires de la Wehrmacht (les Helferinnen) disparues. Elles étaient connues sous le nom de “souris grises” à cause de leur uniforme :

http://historien-sans-frontiere.com/?page_id=513

De Jean-Claude Faipeur, lire “Crime de fidélité : au cœur de l’affaire Speidel (1957-1958)”.

L’émission Polònia et Toni Albà dans le rôle de Juan Carlos I, el rei d’Espanya.

Bataille de Sarıkamış dans le Caucase. Une armée ottomane de près de 120 000 est quasiment anéantie, avec un grand nombre de morts de froid, de faim et de typhus. Cette immense défaite va activer le génocide des Arméniens, accusés d’avoir donné un “coup de poignard dans le dos”, les Arméniens étant présents de par leur implantation géographique tant du côté ottoman que du côté russe.

 

Le front du Caucase au cours de la Première Guerre mondiale dans lequel s’inscrit la bataille de Sarıkamış.

 

Otto Skorzeny passe au Mossad. C’est tout au moins ce que révéla le quotidien Haaretz. Sa mission : démanteler un réseau de scientifiques allemands qui travaillaient pour l’Égypte à un programme de missiles balistiques, sous la direction de Heinz Krug.

Bien qu’il ne soit pas considéré comme un Juste, Hans Ulmer est venu en aide aux Juifs pendant plusieurs décennies. Dans un documentaire radiophonique diffusé sur France Culture, la journaliste retrace l’histoire de cet avocat allemand. En 1945, Hans Ulmer retrouva son associé juif avec qui il avait un bureau d’études avant la guerre. Avec lui, il consacrera le reste de sa vie à la restitution de biens aux Juifs allemands, un travail titanesque. Ci-joint, un documentaire France Culture sur Hans Ulmer par sa petite-fille, Katia Chapoutier (pour l’écoute radiophonique, cliquer sur la flèche mauve, à côté du titre “L’Allemand qui aidait les Juifs” ; durée 60 mn) :

https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/lallemand-qui-aidait-les

Les hommes du Special Interrogation Group (S.I.G.), des Juifs allemands recrutés en Palestine (alors sous mandat britannique) qui opérèrent en uniforme de l’Afrika Korps contre l’Afrika Korps… Une histoire passionnante qui rappelle l’Opération Greif destinée à désorganiser les lignes américaines dans les Ardennes.

François Hollande se rend en trois roues Piaggio MP3 250cm3 au 20 rue du Cirque.

Lazar Kaganovich, pièce maîtresse de l’appareil stalinien, et dès le début des années 1920.

Jatinderpal Singh Bhullar, un Sikh du Scots Guards Regiment, premier soldat à monter la garde devant Buckingham Palace coiffé du turban et non pas du traditionnel black bearskin cap.

 

Jatinderpal Singh Bhullar

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Fin d’année 2016 à Lisbonne

 

24 décembre. En l’église Santa Catarina. J’ai pensé une fois encore à John Flaxman en détaillant certaines compositions placées dans la partie haute de cette construction.

Au Portugal, on multiplie les formules de politesse (un peu comme en France), contrairement à l’Espagne où les rapports sont beaucoup plus directs, une remarque qui ne constitue en rien un jugement de valeur. Il arrive qu’au Portugal l’Espagne vienne à me manquer, alors qu’en Espagne le Portugal ne me manque pas vraiment. Il me semble pourtant que j’aime pareillement ces deux pays.

Les églises de Lisbonne sont édifiées sur un plan simple, rectangulaire, avec chapelles latérales généralement peu marquées, souvent de simples renfoncements dans l’épaisseur des murs. Le revêtement quant à lui propose des compositions complexes, avec soit des azulejos soit de la marqueterie de marbre recouvrant les parties verticales. Aux plafonds, des compositions peintes à la fresque ou marouflées.

Basílica dos Mártires. La première église a été détruite par le tremblement de terre de 1755. L’actuelle basilique, conçue par l’architecte Manuel Reinaldo dos Santos, a été consacrée en mars 1784. Les meilleurs artistes et artisans de l’époque ont travaillé sur ce chantier en utilisant les meilleurs matériaux : pierres, marbres, bois, métaux. Créativité portugaise avec les crèches. Presépio de Natal. Autour d’une statuette de Santo Expedito, une multitude d’ex-voto d’une affligeante sobriété — on dirait des plaques professionnelles d’avocats ou de médecins. Obrigada. Agradecida. Mãe grata. Uma avó muito agradecida… Plafond en berceau à dominante vert pistache.

Rua Anchieta et les bouquinistes du samedi, le long de la Livraria Bertrand do Chiado, livraria mais antiga do mundo, qu’on se le dise !

 

Rua Anchieta, Feira de Livros do Chiado, tous les samedis de 9h à 18h. Le libraire d’occasion porte le beau nom de ALFARRABISTA.

 

Église São Roque. Chapelles latérales prononcées avec foisonnements dorés (riches en colonnes torses et salomoniques) qui encadrent des statues d’une facture plutôt médiocre et disproportionnées (trop petites) par rapport à ce qui est supposé les mettre en valeur.

Messe de Noël en la Igreja das Mercês, une église qui allie rigueur structurale et (relative) exubérance de la décoration, ce qui me semble typique des églises lisboètes de cette époque. Je m’efforce de suivre l’office, ce qui m’est aisé considérant la belle diction du prêtre. C’est une cascade de chuintantes qui menacent de tout emporter. Me déshabituer du castillan pour entrer dans une autre ambiance sonore. Pour l’heure, ma situation est douloureuse : je lis en portugais avec une relative aisance, je le comprends correctement, dans certaines conditions, et je le parle toujours maladroitement, le castillan cherchant toujours à s’imposer.

Le volume intérieur de cette construction avec voûte en berceau (abóbada de berço) est imposant et, pourtant, une certaine intimité est préservée. Une odeur de poussière, d’encaustique (je reviens dans l’appartement de ma grand-mère) et d’encens. De la moquette rouge dans l’allée centrale et sur les côtés. Des bouquets de fleurs rouges. Des filigranes dorés assourdis par le temps. Où suis-je ? Je me perds dans des détails décoratifs et j’en oublie l’homélie et sa cascade chuintante.

26 décembre. Au Cinema Ideal, un cinéma d’art et d’essai qui, comme il se doit, présente les films dans leur langue originale avec sous-titres en portugais. Vu « Le Client » de l’Iranien Asghar Farhadi, un film au scénario riche et sans faille qui interroge la culpabilité et le pardon, les rapports entre l’individu et la société, entre l’homme et la femme, etc. C’est un film aussi riche en questionnements que les grands romans de Dostoïevski. Et j’ai pu une fois encore goûter la beauté de la langue iranienne tout en lisant la traduction en portugais, un excellent exercice. La riche expérience théâtrale d’Asghar Farhadi injectée dans le cinéma. L’excellence de tous les acteurs et actrices (y compris les rôles secondaires), à commencer par Shahab Hosseyni. A côté, rua do Largo 13, à l’étage, un espace littéraire où boire un café et acheter des livres d’occasion, un espace au beau plancher blond, un espace d’un blanc immaculé, riche en moulures, au plafond mais aussi aux murs.

Le bar dans la rue adjacente à la mienne affiche Quarta-feira há peixinho na grelha, soit : Mercredi il y a du poisson grillé. Dans sa petite devanture, le patron a placé une crèche où pullulent des lapins en plastique blanc, généralement assis. Des commerces de poche, à peine des commerces tant ils sont discrets. J’hésite à y entrer : sont-ce des commerces ? Un café placé dans un renfoncement a pour nom Conspiração ; je ne manquerai pas d’y prendre des notes… Du linge accroché partout et à la portée des passants. Je m’amuse à deviner la composition de la famille. J’observe les façades, j’étudie leur rythme que donnent les dimensions des ouvertures et les espaces ménagés des unes aux autres, rythme que donnent aussi les parties en retrait et en saillie avec lesquelles la lumière joue différemment selon les saisons et les heures du jour.

 

 Cinema Ideal (rua do Largo 15), l’une des meilleures salles de cinéma de la capitale portugaise. A l’étage, Livraria – Salão Ideal – Café.

 

Bairro Alto, ramassage des poubelles en début d’après-midi, une heure peu propice à ce genre d’activité considérant la circulation. De fait, il n’y a presqu’aucun container. L’éboueur doit donc ramasser des petits paquets entassés pêle-mêle et souvent mal fermés, sans compter bouteilles et canettes, et du rebut qui s’apparente aux encombrants. Aucun tri, le verre, le carton, l’organique et j’en passe entassés dans le plus grand désordre. Toutes ces opérations de ramassage prennent du temps et, surtout, laissent derrière elles, sur le pavé (et entre ses interstices), des résidus en tous genres, parmi lesquels des résidus alimentaires. Je ne connais pas en Europe de système d’évacuation d’ordures aussi mal organisé.    

Certes, la proximité de l’espagnol et du portugais m’aide mais jusqu’à un certain point ; car cette proximité sait favoriser une certaine confusion, principalement quant aux sonorités. Il est vrai qu’elle ne porte en rien préjudice à la structure — à la syntaxe. Il est aussi vrai que pour l’heure, les circonstances m’invitent à travailler beaucoup plus par l’œil (mémoire visuelle) que par l’oreille (mémoire auditive).

28 décembre. Cabo de Roca, o ponto mais ocidental do continente europeu, est-il précisé sur un monument tourné vers le large et surmonté d’une croix latine. Des Asiatiques tournent autour et ne cessent de se photographier. Ce lieu semble les enchanter. Je pense d’un coup à l’île d’Ouessant, où les habitants rappellent non sans fierté que leur île est la terre la plus occidentale de la France métropolitaine. Au pied du monument, je relève l’inscription suivante (elle est de Luís de Camões) : Aqui, onde a terra se acaba e o mar começa. Je me tiens donc entre le monument et l’océan, et je m’efforce d’être ému comme le sont probablement ces Asiatiques.

Parfums salins et souvenirs de vacances atlantiques. A perte de vue, des tapis de Griffes de sorcière. Habitat soigné, a Blend of Atlantic and Mediterranean Style.

Restaurante Muchaxo, sur la praia do Guincho (Cascais). Étrange ambiance. C’est une sorte de vaste chiringuito (soit une buvette de plage) qui s’est amplifié au cours des décennies jusqu’à proposer un hôtel et un restaurant. Ce vaste ensemble de bric et de broc est essentiellement composé de pierres à peine dégrossies et de troncs (piliers et poutres) eux aussi à peine dégrossis. De nombreuses célébrités ont été les hôtes de ces lieux, ainsi qu’en témoignent des photographies placées à l’entrée de ce vaste établissement. Parmi ces célébrités, Pierre Mendès France, Juif d’origine portugaise, le dernier socialiste de France digne de ce nom. Curieusement, j’ai pensé à lui, hier soir, à ses écrits que notre professeur d’économie nous invitait à lire. Il considérait certains de ses livres comme non moins importants que certains classiques au programme, John K. Galbraith ou François Perroux, Paul Bairoch ou Jean Fourastié pour ne citer qu’eux. Et ce professeur n’était pas un socialiste. Hier soir donc, j’ai pensé à Pierre Mendès France, à ses livres recommandés par ce professeur libanais qui nous préparait au baccalauréat série B. Aussi vois-je comme une étrange coïncidence cette photographie qui le montre à l’endroit précis où je me tiens. Il regarde l’objectif, entre le général Ernesto Augusto de Melo Antunes et le président du Banco de Portugal, ainsi que le précise la légende, une légende qui donne aucune date. Mais le visage de Pierre Mendès France, le style des vêtements et de la photographie me laissent supposer qu’elle a été prise au début des années 1970. Nous sommes en hiver : Pierre Mendès France porte un manteau, une écharpe et il a les mains enfoncées dans les poches. Ce chiringuito de bric et de broc a décidément un passé chic. Dommage que soit venu s’ajouter et se surajouter tout un complexe. J’aurais aimé que l’on s’en tienne à la baraque (barracão) inaugurée en mai 1945 et précisément appelée « A Barraca ». Mais tous les espaces s’encombrent, ne cessent de s’encombrer, ce qui est bien un signe de mort.

 

Le Restaurante Muchaxo à ses débuts, lorsqu’il était fréquenté par les Condes de Barcelona et le futur roi d’Espagne, Juan Carlos.

 

30 décembre. Feuilleté un livre lu stylographe en main il y a une vingtaine d’années, « Le Socialisme » d’Émile Durkheim, un livre inachevé puisqu’il ne constitue que la première partie d’une Histoire du socialisme. L’axe sous-jacent de cette suite de leçons, dispensées à la Faculté des Lettres de Bordeaux, de novembre 1895 à mai 1896 : le socialisme et le communisme ne sont pas deux branches distinctes sorties d’un même tronc (le marxisme), l’un et l’autre forment depuis leurs racines deux troncs bien distincts ; et que leurs branches viennent parfois se toucher et leurs feuillages se mêler ne change rien à ce fait.

Me procurer « Journal of a Voyage to Lisbon » de Henry Fielding.

Marche dans Lisboa. La librairie Bertrand do Chiado (fondée en 1732), ses salles en voûtes d’arêtes et ses passages en plein-cintre. Un mot assez difficile à prononcer, Cabeleireiro (salon de coiffure). Espingardaria (de espingarda, on pense espingole), armurerie. A Sardinha é o superlativo do Mar Português que Fernando Pessoa sublinhou a dourado… Bu un excellent Moscatel de Setúbal sans parvenir à calmer certaines inquiétudes. Pouvoir vivre l’instant présent et rien que l’instant présent ; mais il faut probablement une grâce particulière pour y parvenir, et cette grâce m’a été refusée.  

31 décembre. La Fundacão Calouste Gulbenkian présentera en 2018, du 3 février au 5 juin, une rétrospective de José de Almada Negreiros (1893-1970) qui vise à interroger cet artiste polyfacétique en regard du modernisme (ideia de modernismo total). L’hommage promet d’être massif, avec spectacles, conférences, tables-rondes, sans oublier un catalogue global (abrangente) qui espère rester une référence pour les générations futures. Comme Fernando Pessoa avec lequel il a collaboré (voir « Revista Orpheu »), ce Portugais de Lisbonne a passé son enfance sur un autre continent, en Afrique, à São Tomé e Príncipe où son père était officier de cavalerie. Son œuvre la plus reproduite, me semble-t-il, un portrait de Fernando Pessoa (huile sur toile) dont il existe deux versions, l’une de 1954, l’autre de 1964.

Feira da Ladra (Campo de Santa Clara). Des bouffées du passé devant certains objets exposés dans ce vaste marché aux puces. Chez un bouquiniste. J’en sors avec un superbe catalogue d’époque (1929-1930) sur la Exposición Iberoamericana de Sevilla pour la somme de… deux euros. De très belles publications Die Blauen Bücher années 1930 pour la même somme. Mais je possède ces titres. Par ailleurs il leur manque la jaquette, ce qui porte préjudice à leur qualité.

A certains endroits sur le pavé de Lisbonne sont déclinés (notamment aux abords de la gare de Santa Apolónia et sur la Praça do Município) les triangles noirs et blancs (triangles rectangles isocèles) sur lesquels s’inscrit le blason (brasão) de la ville. C’est probablement sur la Praça do Município que les compositions à partir de ce motif simple sont les plus amples et les plus élaborées.

 

Vue aérienne de la Praça do Município em Lisboa. Au fond à droite, la Praça do Comércio.

 

Il y a un véritable génie portugais (lisboète tout au moins) du recyclage. Il y aurait un catalogue considérable — et en constante expansion — à dresser au sujet de cette production. Il y a bien sûr Arturo Bordalo, une œuvre que j’ai découverte dans les Armazéns do Chidao mais il y en a bien d’autres. La société Garbags (contraction de garbage et bags) propose une production de qualité élaborée à partir de sacs genre sacs de chips ou paquets de café. Voir leur magasin rua de São Vicente 17. Leur slogan : Think Global, Act Local, Go Garbags ! Leur site : www.garbags.eu

Le soir, devant l’estuaire du Tejo, à la station fluviale Cais do Sodré, avec une bouteille d’un vin de l’Alentejo, plein de caractère, accompagné d’olives de la même région. Feux d’artifice du côté de la Praça do Comércio et de l’autre côté de l’estuaire, à Almada. Dans la foule portugaise, les Espagnols constituent des groupes bruyants et agités. Suivant la coutume espagnole, je mange douze grains de raisin (uvas de la suerte) aux douze coups de minuit.

 

Olivier Ypsilantis

 

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En lisant « Chez les Weil. André et Simone » – 2/2

 

Sylvie petite fille se glisse sur la pointe des pieds vers « le placard aux manuscrits » alors que ses grands-parents la croient endormie. Elle est en chemise de nuit. Elle tombe sur des considérations écrites par sa tante qui mettent le trouble sur une sexualité naissante. Simone écrit : « Le Christ lui-même est descendu et m’a prise ». Sylvie ajoute (et, une fois encore, je pense qu’elle s’est beaucoup amusée en rédigeant ces pages de souvenirs) que, pour sa part, elle pensait alors à Gérard Philippe.

 

Sylvie Weil

 

Et, toujours le sourire aux lèvres, je suppose, Sylvie écrit qu’elle n’est pas même une vraie relique (souvenons-nous du « tibia de la sainte ») mais une fausse relique car : « J’ai voulu exister par moi-même ». On s’extasie sur la ressemblance entre la tante et la nièce, on va jusqu’à lui demander l’autorisation de lui toucher les cheveux tant ils ressemblent à ceux de sa tante. Mais les fans ne tardent pas à être désillusionnés : « Je ne connais même pas l’œuvre de ma tante par cœur. Je ne peux donc pas terminer les citations que l’on me tend… » Sylvie n’est donc pas une vraie relique. La vraie relique est tout de même une présence pour les fidèles, tandis que la fausse relique n’est qu’absence : « Je suis une absence. Mon propre est de ne pas être. De ne pas être Simone ». Aucun pathétisme, aucune animosité, rien qu’un constat plutôt amusé.

Sylvie hésite à accompagner son père qui l’invite à une promenade. Elle craint qu’il ne s’ennuie avec elle. L’accompagner lui semble être un programme intellectuel au-dessus de ses forces. Elle finit par décliner l’invitation, car comment être à la hauteur de ce père si exigeant ? Le faire rire serait peut-être la solution. Et pourquoi ne pas évoquer des souvenirs, certains cocasses ? Des souvenirs de promenades à Chicago ou São Paulo, par exemple.

André et Simone se ressemblaient comme des jumeaux. Sylvie ressemble beaucoup à sa tante, à son père donc. André aimait citer sa sœur mais il ne parlait jamais d’elle comme on parle d’une femme. Il disait « ma sœur » comme il aurait dit « mon frère ». Sur des lettres à sa mère, Simone avait signé ton fils Simon, « Simon, ce jumeau de mon père ». André admirait Simone. Il avait confié à un ami qu’il jugeait que sa sœur lui était bien supérieure. Simone admirait son frère et s’efforçait vers des connaissances mathématiques (voir ses cahiers couverts d’opérations et de figures) mais elle prenait de la hauteur lorsqu’elle écrivait par exemple : « Le mathématicien vit dans un univers à part dont les objets sont des signes (…) Le jeu des échanges entre signes se développe par lui-même et pour lui-même ».

Un épisode a beaucoup intéressé Sylvie (et il m’intéresse tout autant dans la mesure où il confirme des impressions que je n’osais vraiment m’avouer tant je restais impressionné par la stature de Simone), un épisode que lui a rapporté sa mère, Eveline, une femme élégante et sensuelle, le contraire de sa belle-sœur, Simone. (Aparté biographique : Eveline de Possel (née Gillet) divorça de René de Possel, l’un des membres fondateurs de « Nicolas Bourbaki », et épousa André Weil. Le couple eut deux filles : Sylvie, née en 1942, épouse Weitzner, et Nicolette, née en 1946, épouse Schwartzman). L’épisode donc. Les deux femmes, les deux belles-sœurs, sont dans le petit appartement d’André, au rez-de-chaussée du 3 rue Auguste Comte, la rue AC comme on disait chez les Weil. André est détenu à la prison militaire de Rouen pour insoumission. Rappelons que c’est là qu’il élabora l’un de ses meilleurs travaux mathématiques. Eveline considère que Simone est légèrement timbrée et Simone a peu d’estime pour l’intelligence de celle qu’a ramenée son frère, mais les deux femmes s’entendent plutôt bien. Un soir donc, elles se sont assises à même le sol, devant un bocal de cerises à l’eau-de-vie, et elles parlent de je ne sais quoi, de je ne sais qui, probablement du mari, du frère, André. A un moment, Eveline se laisse aller à passer les doigts dans la chevelure de Simone, une chevelure « qui devait lui rappeler celle d’André, qu’elle n’avait plus touchée depuis plusieurs mois ! » Mais Simone s’écarte d’un mouvement brusque en criant : « Ne me touchez pas ! ». Sylvie s’interroge : sa tante était-elle terrifiée par toute caresse parce qu’elle mourait d’envie d’en recevoir ? « S’est-elle sentie souillée par ce contact, par cette caresse venant justement de la jolie femme qui couchait avec son frère ? »

Le chapitre intitulé « Famille décollée » est lui aussi particulièrement intéressant. On y apprend que la mort de Simone détraqua progressivement les relations entre les quatre membres de la famille Weil, soit : les parents de Simone et André, Bernard (Biri) et Selma (Mime), et le couple André et Eveline. En 1952, les relations s’enveniment. Elles vont assombrir l’enfance et la jeunesse de Sylvie, et jusqu’à la mort de Selma, en 1965, Selma dont le mari était décédé en 1955. André commence par ôter sa fille à ses grands-parents, estimant « que sa mère avait créé en Simone un besoin d’elle et que Simone en était morte ». La querelle s’entendra aux manuscrits de Simone avec allers et retours entre la Bibliothèque nationale et la rue Auguste Comte. Ce fut « un divorce à quatre », à l’ombre de Simone dont la présence emplissait l’appartement du 6ème étage de la rue AC.

 

 

Bernard et Selma en vinrent à déclarer indésirables André et sa famille (soit sa femme et leurs deux filles), indignes d’occuper les lieux où Simone avait vécu, Simone la sainte, Selma mère de la sainte, et André au caractère peu conciliant dans le rôle du diable. Sylvie Weil écrit : « Je ne peux donner ni tort ni raison aux uns et aux autres. Je peux seulement dire qu’au nom de Simone ils ont réussi à donner à mes années d’enfance un goût souvent amer ».

Dans le chapitre suivant, « La métamorphose de Kuckucksei », Sylvie trace un étonnant portrait de sa grand-mère, ou plutôt une suite de portraits de cette grand-mère, car il semble qu’il y ait eu plusieurs Selma. Les deux derniers portraits : la grand-mère toute dévouée à sa petite-fille, Sylvie ; puis, dernier portrait : « la maman de Simone ». En fin de chapitre le ton s’adoucit, il finit même sur un sourire, amer certes. Ce chapitre, elle l’a commencé les mâchoires serrées, avec une rage à peine contenue face à cette grand-mère qui a fait de l’appartement une sorte de temple à la mémoire de sa fille avec, au fond du couloir, la chambre de « Simonette », le saint des saints. « Elle qui, jadis, détestait les calotins, entretenait des correspondances mystico-sentimentales avec un petit cercle d’ecclésiastiques », avec des dévots en contact avec sa présence. Bref, ces calotins (qu’elle désigne aussi du nom de cafards) ne cessent de flatter « la maman de la sainte », Mime, qui, assurent-ils, est immortalisée par Simone et en Simone. Cette grand-mère et ses « petits flirts ecclésiastiques, tellement agréables et flatteurs, avec leur cortège de tendres et respectueux baisers, et tous ces je suis avec vous, vous êtes avec moi, Simone est en nous, et nous sommes ensemble en Simone ».

Simone ! Il y a des jours (beaucoup de jours) où Sylvie n’aime pas, mais vraiment pas la sainte tante, la géniale tante. Ras-le-bol, surtout après cette conférence sur cette tante prononcée à New York, conférence qui se termine sur une déclaration d’amour amenée par une pénible (et sanglante) description de la Vierge accouchant de Jésus. Sylvie est éreintée par ce double que lui assènent les larmes aux yeux ses grands-parents qui l’élèvent. Sylvie qui a le sens de la mesure, et qui est toujours prête à sourire et à rire, enrage (rétrospectivement) quand elle pense à ces grands-parents qui souriaient peu (ou d’un sourire triste) et qui riaient encore moins. Elle détaille des photographies de ces visages « de vieux désemparés et vides » avant de tourner un visage rouge de colère vers sainte Simonette, « Simonette » comme l’appelaient Mime et Biri. Elle lui reproche ses lettres enjouées (dans la mesure où Simone pouvait l’être) dans lesquelles elle dissimule la mort qui approche, une mort qu’elle a en partie organisée. Et lisez ce reproche atroce et justifié, d’un certain point de vue : « Ce n’est pas comme si tu les avais quittés malgré toi. Comme si tu avais été déportée, fusillée. Ce n’est pas un deuil ordinaire que celui d’une fille qui tenait absolument à se détruire et qui y a réussi ! » Et ce n’est pas fini : «  La guerre, la fuite, l’exil, l’extermination de six millions des leurs, dont un certain nombre de très proches parents partis de Drancy pour Auschwitz par le convoi 67, le 3 février 1944, ils en parlaient à peine, c’était comme si le deuil de tout un peuple disparu s’était entièrement concentré, ramassé, dans un deuil unique, le deuil de toi ». Je devrais m’arrêter et vous laisser lire ce livre. Mais je continue. Une force m’entraîne.

Il y a donc cette rage face à la sainte qui trône au plus haut des cieux. Pourtant, un jour « où je te détestais, j’ai rencontré un homme qui t’avait connue à Londres pendant la guerre ». Il faut lire le chapitre intitulé « Indestructible ? » Cet homme fit donc un portrait très précis de Simone, un portrait de la fin 1942. Elle n’était pas sur un piédestal, elle ne flottait pas dans l’azur de la sainteté. « Donc, un jour que je te détestais, j’ai rencontré un homme qui t’avait connue à Londres pendant la guerre. Et les mots que cet homme a employés pour te décrire m’ont bouleversée ». Il évoqua Simone avec une précision cinématographique, loin des grands mots et des images pieuses. A Londres Simone se morfondait car on refusait de la parachuter en France, probablement parce qu’elle était vraiment trop maladroite ! Ne s’était-elle pas ébouillantée au cours de la Guerre d’Espagne, lorsque, milicienne à la CNT, elle avait mis le pied dans une marmite d’huile bouillante, une maladresse qu’accentuait sa très forte myopie ? Le Général de Gaulle l’avait traitée de folle lorsque qu’après avoir rallié Londres à l’automne 1942 elle avait demandé à être infirmière de première ligne. Il l’avait encore traitée de folle lorsqu’elle avait demandé à être parachutée en France. Le général lui interdira de quitter l’Angleterre et la nommera responsable du Bureau des Affaires Intérieures afin qu’elle réfléchisse à l’orientation à donner à la France après sa libération. Dans un bureau proche, René Cassin travaillait sur ce qui deviendra la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et qui sera adoptée par l’ONU après la guerre.

Certes, on admirait sa détermination et son courage, mais sa maladresse avait compliqué et compliquerait les missions de ses camarades de combat. On se disait qu’à l’atterrissage elle risquait de se casser une cheville voire les deux jambes. Bref, ses projets guerriers faisaient tout au plus sourire ; et Sylvie Weil a cette remarque qui mérite que l’on si arrête: « C’est peut-être ce qui l’a brisée, bien plus que la tuberculose. »

 

Marseille, printemps 1941. Simone Weil et son béret basque, un couvre-chef qu’affectionnait la famille Weil. Sylvie Weil : « Le béret de mon père est exactement pareil à ceux que portaient son père, sa mère, sa sœur. Posé de la même façon. »  

 

Simone indestructible. C’est l’image qu’en avait son frère, André. Aussi les souvenirs londoniens de cet homme ne pouvaient que bouleverser Sylvie qui écrit : « Cette trollesse abandonnée m’a émue, cette trollesse qui, après tout, fait partie des miens ». Trollesse, l’un des noms par lequel Sylvie désigne sa tante et qui revient assez souvent sous sa plume. Tout est bien qui finit bien, se dira-t-on. Mais le chapitre « Indestructible ? » a un post-scriptum : « Vois-tu, il m’a aussi affirmé, cet homme qui t’a rencontrée à Londres fin 1942, que vous saviez les rafles, les déportations, les enfants, les bébés juifs arrachés à leurs mères (…) Alors, si vous étiez au courant, pourquoi, pourquoi du fond de ton propre désespoir dont seuls tes parents auraient pu te tirer, c’est toi-même qui l’écris, pourquoi n’as-tu pas eu une pensée, en tout cas pas un mot pour tous ces bébés juifs fous de terreur, si cruellement séparés de leurs mères ? » Cette question me replonge dans mon grand malaise (entre rage et dégoût) face à ses rapports au judaïsme, au peuple juif, face à un rapport au Christ qui confine à l’hystérie.

Si j’admire cette femme, malgré tout, ce n’est pas pour les raisons sur lesquelles caracolent les Chrétiens, catholiques plus particulièrement. Cette volonté de se détruire (pour s’atteindre ?) m’énerve. Sylvie écrit : « Le vrai projet de Simone, c’est d’éprouver la peine des pauvres, non de leur fournir du pain et des vêtements. Sa forme de charité, à elle, c’est de devenir le mendiant et de refuser qu’on la soulage ». C’est précisément le constat que je m’étais fait en lisant cette femme aussi admirable qu’exaspérante. Son intelligence est hautement stimulante mais ses transes (surtout devant le Christ) me tapent sur les nerfs. Quant à ses propos sur le judaïsme et le peuple juif, ils sont tout bonnement atroces, parce que profondément injustes. Son désir de martyre (je n’ose évoquer des tendances sadomasochistes) l’entraîne dans des dénonciations insensées, délirantes. A ce niveau, ce n’est plus le raisonnement qui peut quelque chose mais l’exorciste ou un puissant anxiolytique… On n’en finit pas avec Simone Weil.

Ci-joint, un très riche lien biographique (en anglais), avec nombreuses entrées, concernant André Weil :

http://www-history.mcs.st-and.ac.uk/Biographies/Weil.html

Et lisez cette étrange lettre de Simone Weil à Xavier Vallat, alors Commissaire général aux questions juives :

http://www.deslettres.fr/lettre-de-simone-weil-a-xavier-vallat-commissaire-aux-questions-juives-18-octobre-1941-mavez-don-infiniment-precieux-de-pauvrete/

 

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Chez les Weil. André et Simone » – 1/2

 

C’est un petit livre de souvenirs des plus sympathiques, aussi ai-je voulu en rendre brièvement compte en espérant que ceux qui me lisent le lisent. Son titre : « Chez les Weil. André et Simone » ; son auteur Sylvie Weil, fille du mathématicien André Weil (1906-1998) et nièce de la philosophe Simone Weil (1909-1943). C’est une suite de trente-six chapitres, des tableaux, flanquée d’un prologue et d’un épilogue.

Sylvie Weil, agrégée de Lettres classiques, est née aux Etats-Unis après que ses parents s’y soient réfugiés. Elle y enseigne la littérature française, dans des universités. Elle est également l’auteur de romans, dont des romans pour la jeunesse.

 

Sylvie Weil (née en 1942)

 

Ce petit livre est écrit d’une plume alerte et volontiers amusée. Sylvie Weil semble sourire tout en écrivant ce livre, et de fait des vidéos m’ont confirmé qu’elle sourit très volontiers et qu’elle a un très beau sourire. Dans ce livre, Sylvie Weil secoue une certaine lourdeur lorsqu’il le faut. C’est une femme qui aime la vie et le fait savoir. Respectueuse, elle n’érige pas son père André et sa tante Simone en idoles au pied desquelles elle se tiendrait, muette et écrasée. Et il n’est pas facile d’être la nièce de Simone Weil la sainte, surtout lorsqu’on est en partie élevée par des grands-parents qui ne se sont pas remis de la mort d’une fille qui s’est laissé mourir.

Je ne vais pas rappeler ici qui fut son père, André. Étant peu doué pour les mathématiques, il m’est très difficile d’apprécier son œuvre. Je me souviens d’avoir appris sa mort au cours de l’été 1998, par « Le Figaro », dans une maison du Béarn avec vue sur une campagne doucement vallonnée et chargée en chlorophylle. A ce propos, je pourrais rapporter ce moment sur des pages et des pages tant le lieu où j’ai appris sa mort est resté précis dans ma mémoire, par association probablement. Je m’étais un peu intéressé à cet homme car il était associé à un certain Nicolas Bourbaki, un mathématicien qui donna son nom à un groupe de mathématiciens né dans les années 1930 et auquel appartenait André Weil. Bourbaki… Ce nom ne m’était pas inconnu. J’avais lu un certain nombre de documents relatifs au général Charles-Denis Bourbaki, une figure de Second Empire, originaire de Pau et de père grec, un colonel tombé au cours de la Guerre d’Indépendance grecque, en 1827. Je crus à un lien de parenté, mais rien : Nicolas Bourbaki était un mathématicien imaginaire. Et je me demande encore pourquoi ce nom fut choisi par ce groupe. Mais surtout, André Weil était le frère de Simone, cette femme qui me donne encore des maux de tête, cette femme que j’admire et que je déteste, alternativement voire simultanément. Concernant André Weil, je me suis promis de lire son livre de souvenirs intitulé « Souvenirs d’apprentissage » dans lequel il rapporte notamment son séjour dans une prison de Rouen, en 1940, la prison Bonne-Nouvelle, où il élabora un immense programme de travail grâce auquel il put notamment résoudre une version d’un problème dit de Riemann.

Je souris beaucoup en lisant ce livre, surtout lorsque Sylvie Weil prend ses distances vis-à-vis de son père et de sa tante. Elle les respecte mais sans ostentation, librement, sans hésiter à se dégager lorsque l’un ou l’autre s’impose trop. Dès le prologue, le ton est donné. Et j’ai déjà souri, car je comprends trop bien ce que la nièce a pu éprouver et éprouve probablement encore lorsqu’il est question de sa tante. Sylvie Weil écrit : « Il m’est arrivé plus d’une fois de renier Simone. J’avais honte de cette parenté, comme d’une tare ». L’un de ses reniements survint au cours d’un repas, dans sa nouvelle belle-famille. Une cousine lui demanda si elle était parente de cette philosophe admirée des catholiques et qui détestait les Juifs. Sylvie Weil s’efforça de détourner la conversation et elle y parvint. Ouf !

Le décor est planté dès la première page. Sylvie Weil vit dans l’appartement où vécut sa tante, un appartement « dont le moindre recoin est hanté par le fantôme d’une jeune morte, une autre jeune agrégée ». Et les derniers mots du premier chapitre donnent le ton, avec cette distanciation qu’elle n’hésitera pas à imposer sitôt que son interlocuteur contraindra sa respiration. Sylvie Weil impose cette distanciation envers sa tante à partir de son propre corps, sa tante qui détestait son propre corps, comme nous le verrons. A la fin de ce premier chapitre donc, alors qu’elle sort de l’appartement d’un grand professeur de grec à la Sorbonne dont la présence l’étouffe, elle note : « Le soleil du jardin anglais me rendit ma chair, et le sentiment d’une existence physique palpable et même agréable ». Ce genre de phrase émaille les pages de ce livre.

 

Simone et André à Penthièvre, 1918-1919

 

Sylvie Weil a bien connu son père mais elle n’a pas connu sa tante, tout au moins n’en a-t-elle aucun souvenir puisqu’elle est morte alors qu’elle n’avait que quelques mois. Peut-être lui a-t-elle donné une fois le biberon… Simone la sainte, une femme fascinante et inquiétante envers laquelle elle sait marquer très finement la distance sans se vouloir « briseuse d’idoles ». Elle marque cette distance naturellement, par amour de la vie, tout simplement. Elle se contente de mettre les « idoles » en situation (au sein de la famille notamment), ce qui a pour effet de les humaniser, ni plus ni moins.

Alors que sous l’effet de la fièvre Sylvie délire à l’hôpital où elle se trouve pour cause de pneumonie, sa tante lui apparaît et l’invite à la rejoindre « au bout du fameux tunnel blanc », une invitation qu’elle décline lui semble-t-il en lui déclarant combien elle aime son propre corps et les plaisirs qu’il lui procure, et qu’elle est loin du refus acharné de la sexualité que professe Simone.

« C’est fou ce que vous ressemblez à votre tante… » On aura bassiné Sylvie avec des remarques dans ce genre. Mais cette nièce capable d’une salutaire légèreté confesse (probablement le sourire aux lèvres) : « Il ne me vient jamais la moindre pensée tant soit peu digne de ma tante si bizarre et si admirable » ; et : « A douze ans mon rêve serait plutôt de ressembler à Gina Lollobrigida pour que Fanfan la Tulipe, incarné par Gérard Philippe, soit amoureux de moi ».

Simone est morte à l’âge de trente-quatre ans, quelques mois donc après la naissance de Sylvie. Sylvie grandit à l’ombre de sa tante, d’autant plus qu’elle lui ressemble, mais en « plus jolie » tout de même. Et la nièce qui n’a aucune envie de mourir jeune et de devenir laide à force de maigreur s’applique à manger ses tartines. Sylvie pourrait tomber dans la neurasthénie, pensez donc, un geste ou une expression d’elle et on s’esclaffe : « Simone ! » On demande à lui toucher la chevelure, celle de sa tante. Elle se voit réduite au statut de relique, de talisman ; elle est le « tibia de la sainte » (une expression qui constitue le titre d’un chapitre), tibia de la sainte d’une Juive « qui a passé sa courte vie à inventer des raisons de se faire baptiser, et d’autres, tout aussi impératives, de n’en rien faire », un dilemme bien posé qui m’a fait sourire et même rire, car ce constat je l’ai souvent fait en lisant les écrits de la tante. Bref, pour échapper à l’emprise, à l’enserrement, soit on s’exile en Patagonie, soit on hausse les épaules en souriant et en se penchant sur les floraisons ou en levant les yeux vers le ciel étoilé. Et c’est précisément ce que fait Sylvie.

 

André Weil (1906-1998)

 

Retour dans l’appartement du 3 de la rue Auguste Comte, en face du jardin du Luxembourg, un immense appartement vide, sale et décrépit, avec des murs lacérés par des impacts de balles en août 1944. Dans cet appartement vécut Simone Weil, de 1929 à 1940, comme l’indique à présent une plaque, elle vécut « dans la chambre du fond ». Le chapitre intitulé « Vivre avec elle » est probablement l’un des plus étonnants de cette suite. J’y ai appris que les parents de Simone, les grands-parents de Sylvie donc, de retour à Paris, après la guerre, se sont immédiatement assis chacun d’un côté d’une grande et solide table puis « ont ouvert de grands cahiers noirs qu’ils avaient transportés dans leurs valises de New York au Brésil puis en Suisse, puis enfin à Paris, et se sont mis à copier ».

Mais que copiaient-ils sur ces cahiers de comptes que la mère de Simone avait achetés à New York « pour tenir ses comptes, lorsqu’elle gagnait un peu d’argent en cousant des perles sur des chapeaux et des sacs, et en brodant des vêtements pour bébés » ? Que copiaient les grands-parents de Sylvie dans ces cahiers et dans d’autres de format différent achetés à Paris ? Ils copiaient les écrits de Simone, ses cahiers rédigés à New York. Ils la recopiaient et, ainsi, la maintenaient-ils en vie. Mais lisez ce petit livre précieux, étonnant, si vivant. Il faut lire la description que Sylvie fait de ses grands-parents devenus copistes. Elle écrit encore : « J’aime lire Simone dans ces cahiers. Des phrases, des pensées qui, imprimées, ne m’intéressent guère, ou même me rebutent, je dois bien l’avouer, me touchent infiniment, copiées de la main de mes grands-parents, car je les vois assis face à face… » Ce travail de copiste est si scrupuleux que les passages barrés sont recopiés et barrés. Tout y est reproduit à l’identique, « les encadrés, les ratures, les phrases rayées d’un trait serpentin, ou de plusieurs traits, puis répétées, tout y est ». Ce chapitre donne bien d’autres détails sur ce travail de copiste et j’aimerais le rapporter ici dans son intégralité ; mais, une fois encore, lisez ce livre ! Sylvie s’interroge : à quoi pouvait bien penser ce grand-père médecin, porté sur les blagues un peu osées, lorsqu’il lisait des passages comme celui-ci : « Sexualité. Il y a un mécanisme dans notre corps qui, quand il se déclenche, nous fait voir du bien dans des choses d’ici-bas. Il faut le laisser rouiller jusqu’à ce qu’il soit détruit ».

Ces pages sont d’une précision cinématographique et, de fait, ce livre pourrait sans peine être porté à l’écran. Chaque détail participe à la pertinence d’un portrait, d’une ambiance. Sylvie Weil est romancière. Elle sait captiver. J’insiste car je ne veux pas que dans cet article il n’y en ait que pour André et Simone. Sylvie Weil n’est pas que la fille d’un génie, André ; Sylvie n’est pas que la nièce d’une sainte, Simone, le tibia de la sainte… Ces pages de souvenirs sont guidées par le plaisir d’écrire, ce qui n’est pas rien, ce qui est essentiel, ce qui donne au lecteur un grand plaisir et un sentiment de gratitude.

Ci-joint, une présentation d’Aurore Dumont en présence de Sylvie Weil :

https://www.youtube.com/watch?v=ijxAfhnHwfI

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En relisant Ernst Jünger – 4/4

 

« Tandis que dans le pays le crime prospérait comme le réseau des moisissures sur le bois pourri, nous nous absorbions de plus en plus profondément dans le mystère des fleurs, et leurs calices nous semblaient plus grands, plus radieux que jamais. Mais avant tout nous poursuivions notre travail sur le langage, car nous reconnaissions dans la parole l’épée magique dont le rayonnement fait pâlir la puissance des tyrans. Parole, esprit et liberté sont sous trois aspects une seule et même chose. » (Ernst Jünger, « Sur les falaises de marbre »)

 

Le Travailleur, une figure centrale de l’œuvre d’Ernst Jünger. Elle est née vers 1930. C’est une figure mythique en ce sens que sa puissance n’est ni économique ni politique mais quasi mythique : l’âge des dieux est passé, nous entrons dans l’âge des titans. Les individus veulent se faire passer pour des philanthropes, des marxistes et j’en passe, mais ce n’est qu’un prétexte, un masque derrière lequel ils avancent. Ils sont de purs détenteurs de la puissance, une puissance qu’ils cherchent à augmenter en se saisissant d’un prétexte favorable. Qu’importe, me direz-vous. Certes, mais lorsqu’on leur en fait la remarque, non pas sur le ton du reproche mais sur un ton amusé voire neutre, ils sont mécontents voire furieux alors qu’ils pourraient se contenter de hausser les épaules ou sourire. C’est qu’ils se sentent démasqués.

 

 Ernst Jünger (1895-1998)

 

Les éloquentes illustrations de Andreas Paul Weber pour le livre d’Ernst Niekisch, « Hitler, une fatalité allemande » (« Hitler ein deutsches Verhängnis »). Concernant Ernst Niekisch, lire « Le National-Bolchévisme dans l’Allemagne de Weimar » de Louis Dupeux.

L’attentat, un moyen élémentaire pour tenter de modifier le cours de l’histoire. A noter que la plupart du temps, les attentats ont des conséquences opposées aux intentions de leurs auteurs : il n’est pas rare (euphémisme) qu’ils renforcent le pouvoir visé. Voir en autres exemples l’attentat contre Lénine : il ne fit que formidablement renforcer le bolchévisme. Distinction entre le terroriste et l’anarchiste : l’anarchiste poursuit un but précis (voir les anarchistes russes) tandis que le terroriste cherche à créer un climat d’inquiétude, d’angoisse.

L’Anarque, autre figure centrale de l’univers d’Ernst Jünger. Voir son roman « Eumeswil ». L’Anarque est un homme affermi en lui-même. Il incarne le point de vue de Max Stirner (voir « L’Unique et sa propriété »). L’Anarque, c’est l’homme naturel ; autrement dit, tout homme porte en lui l’Anarque. L’homme naturel n’est corrigé que par les résistances auxquelles il se heurte lorsqu’il souhaite étendre sa volonté plus loin que les circonstances générales ne le lui permettent. Si ces résistances n’existaient pas, il y aurait dans son cas expansion indéfinie. L’Anarque quant à lui reste à l’endroit où il se trouve bien, et il part s’il n’est plus à son aise. Il peut faire à l’occasion partie d’un groupe, pour des raisons pratiques, pragmatiques, mais il est insensible à toute idéologie, tout au moins à ses excès. Une fois encore, il faut relire Max Stirner. La société exige certaines formes, certaines règles, mais on peut ruser avec elle afin de se maintenir dans un interstice ; et si la pression devient insupportable, il reste la solution de se faire Waldgänger. Contrairement à l’anarchiste, l’Anarque (je viens de me rendre compte que je mets systématiquement un A majuscule à ce concept) ne cherche pas à améliorer la société. Il n’a pas vraiment besoin de la société qu’il observe avec un certain détachement. Vous souvenez-vous du héros de « Eumeswil », Venator ? C’est le type même de l’Anarque. Il est totalement désintéressé du point de vue de l’action volontaire et s’adapte à une situation donnée aussi longtemps qu’elle lui convient. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Ernst Jünger a été plus anarque que jamais, bien plus qu’au cours de la Grande Guerre. Il observe tout en accomplissant son travail sans passion, sans ambition, en prenant des notes, beaucoup de notes. Observer les hommes (notamment dans son petit bureau de l’hôtel Raphaël), observer les insectes, observer sans trêve.

A propos des écrivains engagés, Ernst Jünger confie qu’il préfère dessiner une carte géographique plutôt que de tenir le rôle de poteau indicateur. Concernant « Sur les falaises de marbre », il affirme que la signification politique ne suffit pas parce que toutes les données politiques sont éphémères et que ce qui garde une valeur constante est ce qui se cache derrière elles : le démoniaque, le titanique, le mythique. C’est aussi pourquoi ce livre (le plus lu de ses livres avec « Orages d’acier », redisons-le) conserve encore tout son sens. Lors de sa parution, on s’est exclamé : « Le Grand Forestier c’est Goering ! » Mais ça pouvait être Staline, et même Staline plus que Goering. Pour Ernst Jünger, il est possible de porter des jugements généraux, mais seulement à partir d’une description concrète et aussi dense que possible de personnes et de situations qui n’ont pas directement à voir avec une situation politique donnée, situation passagère dans tous les cas, et sans profondeur réelle. La profondeur est à rechercher ailleurs.

Ernst Jünger commence à rédiger « Soixante-dix s’efface » (« Siebzig verweht »), qui s’intègre à son immense journal,  le jour de son soixante-dixième anniversaire (le 30 mars 1965). D’une certaine manière, son journal pousse de côté ou absorbe tout le reste de sa production. Le roman (ou la nouvelle), nous dit-il, est une cristallisation tandis que le journal est une mosaïque, le journal qui par ailleurs exige beaucoup moins d’effort (pas de fil conducteur, d’intrigue) et qui restitue le temps en détail, un point très important pour Ernst Jünger. A ce sujet, le titre « Soixante-dix s’efface » est inspiré d’une formule de sablier dont il est grand collectionneur. Le journal mais aussi la correspondance, une activité continue chez lui, une activité qui (il insiste) n’est pas aussi exigeante que l’élaboration d’un roman ou d’une nouvelle.

Son souhait d’un État universel qui entérinerait la mondialisation de la technique. Effacement des nations (Vaterländer) telles qu’elles se sont constituées après 1789, un effacement qui ferait gagner en importance les régions (qu’il nomme Mutterländer). Il dénonce le centralisme (de type jacobin), ce que je fais aussi, un centralisme qui avec l’État universel ne pourrait que s’effacer dans cet ensemble gigantesque. Un Empire plutôt que des Nations. La Nation, un concept développé par la Révolution française et que Ernst Jünger juge très néfaste, un concept dont les Allemands se sont emparés… L’Empire laisse par ailleurs plus de liberté aux langues que n’en laisse l’État national. La technique a déjà réalisé l’État universel mais la politique suit la technique en claudiquant.

La culture est sur son déclin nous dit Ernst Jünger. La culture est née avec le culte des morts, la vénération religieuse des ancêtres. Le culte des morts et des ancêtres est en déclin, ce qui est un trait caractéristique de la décadence actuelle. Ernst Jünger porte un intérêt particulier aux cimetières qu’il voit comme une marque de l’état de culture d’une époque donnée en un lieu donné. C’est bien ainsi que je les vois et c’est l’une des raisons, et non des moindres, pour laquelle je les fréquente si volontiers. Ainsi, lorsqu’il se promène à Wilflingen, il ne manque jamais de s’arrêter devant les tombes de ses proches dont celles de ses deux fils, Ernstel (tué en 1944) et Alexander (suicidé en 1993).

Si nous pensons que le défunt disparaît à jamais, il ne peut y avoir d’art qui, au-delà de la pure présence, offre de la transcendance, la transcendance qui implique aussi la banalité de l’immanence. La peur est captée par le culte, d’où l’absolue nécessité du culte qui établit un rapport harmonieux à la transcendance, le culte avec lequel et par lequel la mort ne peut que faire passer à un état supérieur. Le culte, la santé au-delà de la simple physiologie. La vision chrétienne quant à elle part d’une situation imparfaite qu’elle s’efforce de rendre parfaite. Pour ce faire elle met en place l’Enfer, ce qui rend difficile (voire impossible) de jouir du paradis sur terre, dans la mesure où l’on prend le risque d’aller mijoter en Enfer après sa mort…

Olivier Ypsilantis

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