En réponse à un courrier de Jessie Bensimon

 

Dimanche 15 novembre 2020, dans la soirée.   

Pâle soleil d’oubli, lune de la mémoire, / Que draines-tu au fond de tes sourdes contrées ? / Est-ce donc là ce peu que tu donnes à boire / Ces gouttes d’eau, le vin que je te confiais ? Jules Supervielle dans « Oublieuse mémoire ».

Querida Jessie,

Je mets à profit ces heures de couvre-feu pour t’écrire. Nous ne sommes plus dans le confinement mais dans le couvre-feu, c’est l’expression employée ici, à Lisbonne, toque de recolher. Cette expression peut évoquer la guerre et l’Occupation dans certains pays. Je ne sais ce qu’elle évoque pour les Portugais de tout âge, les Portugais qui n’ont pas connu la guerre depuis bien des générations, sur leur territoire tout au moins, la dernière « vraie » guerre au Portugal remontant aux invasions napoléoniennes.

Couvre-feu donc. L’averse strie les vitres de mon bureau. Le vent souffle mais je le remarque à peine car les énormes yuccas sous mes fenêtres et leurs feuilles rigides comme des épées s’en moquent ; je le remarque par les rides qu’il dessine à la surface d’un bassin. Au-dessus des toits, dans la brume, se devine la structure du Ponte 25 de Abril, un pont à haubans.

 

Jessie Bensimon

 

« Y a-t-il une éternité du passé ? » écris-tu. Je ne peux que te répondre par une autre question. Des morts poursuivent leur vie dans des mémoires, mais lorsque plus aucune mémoire ne se souviendra d’eux vivront-ils encore ?

Il y a peu, d’immenses avancées sur l’étude de l’ADN ont ouvert la mémoire à la rêverie, au sens fort du mot. Ainsi, par une simple analyse de sa salive, peut-on (entre autres choses) déterminer son haplogroupe et remonter dans sa généalogie par deux filaments (soit, le père du père du père et ainsi de suite, ADN-Y ; et, la mère de la mère de la mère et ainsi de suite, ADN-mt) qui invitent à des rêveries spatio-temporelles, à l’échelle planétaire et sur des millénaires et des millénaires. Le haplogroupe définit donc un groupe humain ayant un(e) même ancêtre en lignée patrilinéaire ou matrilinéaire. On vogue sur les eaux de la protohistoire. Cette analyse rend également compte du pourcentage de Néandertalien (Homo neanderthalensis) que nous portons éventuellement – tout au moins nous, les Eurasiens. Ce dernier point est particulièrement émouvant pour les raisons suivantes. La disparition des Néandertaliens reste l’un des grands mystères de l’histoire de l’humanité et les hypothèses à ce propos donnent le vertige. On alla même jusqu’à se demander s’il n’avait pas été victime d’un génocide perpétré par l’Homo sapiens. Ce faisant nous reportions nos modernes turpitudes sur des ancêtres, étrangers à toute idéologie politique ou religieuse.

J’insiste sur l’homme de Néandertal en regard de la mémoire car nous le croyions disparu et radicalement, alors qu’il vit plus ou moins, modestement certes, dans les gènes de centaines de millions de femmes et d’hommes qui ne le savaient pas ; et le fait que nous le sachions – que notre conscience ait enregistré cette découverte – confirme sa présence. L’ADN se souvenait et se souvient ; à présent notre conscience se souvient elle aussi et se souviendra.

 

Ernst Jünger (1895-1998)

 

La mémoire. Ernst Jünger se pose quelque part la question suivante (je cite de mémoire), à savoir que s’il y a un après la mort, garderons-nous un souvenir de notre vie antérieure, une trace aussi infime soit-elle ? Ernst Jünger croyait en un après, un après nullement chrétien, mais très marqué par la pensée grecque, Platon en particulier (l’anamnèse platonicienne). Il rapporte la conversation de deux enfants qu’il surprit et qui fut pour lui une révélation, avec cette considération de l’un d’eux qui déclara à l’autre que ce que nous vivons, nous ne faisons que le rêver ; et que quand nous serons morts, nous vivrons la même chose mais en réalité. En fait, ses nombreuses lectures de Platon l’avaient préparé. Toute son œuvre est traversée de pensées – d’impressions – platoniciennes, son immense journal surtout. Je me saisis volontiers de ses considérations (platoniciennes) tout en me demandant si je ne me rassure pas à bon compte.

Je ne sais pourquoi j’en suis venu à t’évoquer Ernst Jünger. Probablement parce qu’à plusieurs moments graves de ma vie, des passages de ses livres me sont revenus comme malgré moi. Il y a peu, à l’annonce de la mort d’un ami proche, une remarque m’a bondi dessus : il a réussi l’examen. Dans ses « Journaux de guerre », il note le 30 octobre 1944 : « L’instant de la mort semble cacher un acte essentiel, et peut-être génial. J’ai toujours remarqué qu’à l’annonce d’une mort nouvelle, une sorte d’émotion et d’étonnement incrédule s’empare de moi, comme si le disparu avait passé un examen difficile et accompli un exploit dont je ne l’aurais jamais cru capable. Sa biographie entière se transmue aussitôt, comme par miracle ».

Réussir l’examen… Lorsqu’il apprend le 11 janvier 1945 la mort de son fils Ernstel, tué le 29 novembre 1944 d’une balle en pleine tête à l’âge de dix-huit ans sur les montagnes de marbre de Carrare, il note : « Pauvre garçon ? Depuis l’enfance, il s’appliquait à suivre son père. Et voici que, du premier coup, il fait mieux que lui, le dépasse infiniment ».

J’en reviens au platonisme d’Ernst Jünger, à cette sensation qu’il a (surtout dans les pires moments, lorsque la guerre fait trembler la terre et obscurcit le ciel) que rien ne s’efface, que tout s’inscrit quelque part pour l’éternité. J’évoque le platonisme car nous nous interrogeons : « Y a-t-il une éternité du passé ? », écris-tu. Avec les schémas platoniciens on répond par l’affirmative, des schémas magnifiquement organisés et hautement esthétiques certes, mais ce ne sont que des schémas. Avec la maturité, je préfère les prophètes d’Israël à toute l’intelligence et toute l’esthétique grecques. Et c’est aussi pourquoi Simone Weil que tu évoques me tape sur les nerfs et sérieusement : elle n’en a que pour les Grecs et elle tombe en pâmoison devant le Christ, ce qui lui fait dire les pires saloperies – il n’y a pas d’autre mot – sur le peuple juif et Israël. Mais laissons pour l’heure « la sainte » de côté.

 

Congrès de Dieulefit (dans la Drôme, sept. 1938) rassemblant les membres du Groupe Bourbaki. A gauche de la photographie, André Weil et sa sœur Simone.

 

Concernant André Weil, le frère de Simone, je le connais par ce qu’en dit sa fille, la charmante Sylvie Weil – elle est vraiment charmante et ne se gêne pas pour taquiner la mémoire de sa sainte tante pas vraiment marrante. Je ne connais presque rien de ses travaux car le langage des mathématiques m’est très difficilement accessible.

J’ai découvert André Weil il y a un certain nombre d’années, dans une maison du Béarn où je séjournais à l’occasion, et dans les circonstances suivantes. Un été donc (c’était au début des années 1990), par un jour de grande chaleur, alors que j’étais enfoncé dans un fauteuil-club du salon, un livre à la reliure d’un beau vert bronze attira mon regard, une biographie d’un certain général Bourbaki, un homme « du coin » puisque né à Pau (en 1816) et décédé à Bayonne (en 1987), fils d’un officier grec tué au cours de la guerre d’indépendance grecque. Je passe sur sa carrière et ses faits d’armes. Simplement, c’est par ce nom « Bourbaki » que j’en suis venu à André Weil, par une recherche en ligne qui me conduisit au groupe « Nicolas Bourbaki ». J’ai donc commencé par apprendre par Wikipédia que « Nicolas Bourbaki est un mathématicien imaginaire, sous le nom duquel un groupe de mathématiciens francophones, formé en 1935 à Besse (aujourd’hui Besse-et-Saint-Anastaise) en Auvergne, sous l’impulsion d’André Weil, a commencé à écrire et à éditer des textes mathématiques à la fin des années 1930 », etc. etc.

Je n’ai jamais pu déterminer avec précision pourquoi ce nom a été choisi par un groupe de mathématiciens. Dans un article de Kevin Hartnett, « Inside the Secret Math Society Known Simply as Nicolas Bourbaki », on peut lire : « The group is known as “Nicolas Bourbaki” and is usually referred to as just Bourbaki. The name is a collective pseudonym borrowed from a real-life 19th-century French general who never had anything to do with mathematics. It’s unclear why they chose the name, though it may have originated in a prank played by the founding mathematicians as undergraduates at the École Normale Supérieure (ENS) in Paris. “There was some custom to play pranks on first-years, and one of those pranks was to pretend that some General Bourbaki would arrive and visit the school and maybe give a totally obscure talk about mathematics,” said Antoine Chambert-Loir, a mathematician at the University of Paris who has acted as a spokesperson for the group and is its one publicly identified member ». Il devrait donc s’agir d’une plaisanterie de potache, a prank. Et c’est dans cette même maison, au cours du mois d’août 1998, que j’appris la mort d’André Weil (mort le 6 août), par un article du Figaro que lisait un oncle et qui traînait dans ce salon. Ainsi, dans ma mémoire, le nom André Weil, outre ce qu’en dit sa fille, Sylvie, ne m’évoque pas vraiment des travaux mathématiques (dont le langage m’est si difficilement inaccessible, je le redis) mais un livre relié et aux pages jaunies trouvé dans une maison du Béarn, en été, le salon dans lequel j’ai lu ce livre, avec son parquet de chêne en bâton rompu, son confident en velours rose pâle, ses fauteuils Louis XVI et bien d’autres éléments d’un espace particulier, avec des fenêtres grandes ouvertes sur une fin de journée, sur l’orage qui grondait au loin, l’odeur de l’averse qui vient – toute une ambiance.

 

L’Hôtel de Chimay, quai Malaquais, Paris, VIème arrondissement.

 

Et cette ambiance d’orage approchant me fait revenir vers d’autres souvenirs d’orages, comme ceux que nous observions de l’hôtel de Chimay, quai Malaquais, devant la Seine et le Louvre. Nous avions les nuages pour modèles. La pointe de diamant permettait une finesse particulière, avec cette absence de barbes, les barbes qui font la richesse de la pointe sèche, son velouté. La pointe de diamant nous évitait les empâtements à l’encrage. Sa finesse était véritablement arachnéenne. Oui, le trait à la pointe de diamant a bien la qualité du fil de toile d’araignée.

Tu évoques le Baroque. J’éprouve probablement en le contemplant une jubilation proche de la tienne. Mais il exige des temps de repos. Ainsi, par exemple, en Espagne, ai-je plaisir après le Monasterio de la Cartuja (Granada) à me reposer dans la rigueur de Juan de Herrera, à l’intérieur de la cathédrale de Valladolid. Idem avec l’Antiquité. L’exubérance du corinthien – ses corbeilles – me lasse parfois et m’aide à mieux apprécier la sévérité du dorique qui, en retour, m’aide à apprécier l’exubérance du corinthien.

 

Sacristie du Monasterio de la Cartuja (Granada)

 

Il y a une vitalité du Baroque, en architecture comme en musique. Le concerto de Vivaldi que tu évoques invite à la joie, comme la musique des Vénitiens. Lorsque qu’une tristesse adolescente me prenait, j’écoutais volontiers un Vénitien, Vivaldi mais aussi Andrea Gabrieli et quelques autres que m’avait fait connaître une émission de France Musique. Mais si la musique baroque est préservée de tout vieillissement, il n’en va pas de même pour l’architecture baroque et les sculptures qu’elle intègre. Cet art exige un soin constant, un entretien qui exige d’excellentes finances. Car le Baroque ne porte à la joie que lorsqu’il brille et étincelle. La moindre trace de vieillissement (comme une fissure ou une tache d’humidité, sans oublier l’encrassement voire même un peu de poussière) le précipite dans le contraire de ce à quoi il invite. Il devient même sinistre à moins que l’on s’en remette au « romantisme des ruines ».

Le Baroque et l’Église, ses exubérances, je n’ose dire ses outrances, que nous présente Federico Fellini dans « Roma » avec ce défilé de mode ecclésiastique :

https://www.dailymotion.com/video/xzl72f

Car l’exubérance s’enivre d’elle-même au point de ne plus connaître la limite, entraînant ainsi une réaction, comme un rappel à l’ordre qui à son tour entraînera une réaction et ainsi de suite. On part d’une chasuble de prêtre ou d’une coiffe de religieuse et on finit par un pape qui clignote plus encore que Broadway ou Las Vegas, et par un sacristain plus emplumé qu’une danseuse des Folies-Bergères… Mamma mia !

Je ne me souviens pas de ton eau-forte intitulée « Emportement » et inspirée du fracas des vagues contre la roche. Peut-être ne l’ai-je jamais vue. Je ne me souviens pas de cette série de monotypes inspirée d’« Amers » de Saint-John Perse. Peut-être ne l’ai-je jamais vue. Et je lirai « Amers » que je ne connais pas. Tu étais donc roulée par les vagues tandis que j’étais dans les nuages, les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

 

L’immeuble dont il va être question, rue Ribera, 1894, architecte Jean-Marie Boussard.

 

J’ai longé la rue Ribera où habitait Odile, je l’ai longée grâce à Google Earth, un outil que j’apprécie et qui me fait à l’occasion revenir dans des lieux du souvenir. La belle Odile habitait donc rue Ribera, une rue du XVIème arrondissement parisien, entre avenue Mozart et rue Jean de La Fontaine, une rue rectiligne et plutôt étroite.

Le nom « Ribera » me fait bien sûr revenir au Prado mais aussi, et tu t’en souviens probablement, dans ce petit amphithéâtre de l’École des Beaux-Arts où étaient dispensés les cours d’anatomie. Je me souviens tout particulièrement de la manière dont le professeur, Jean-François Debord (à ce propos, je viens de découvrir de belles vidéos mises en ligne) dessinait avec le plat d’une craie rouge les fuseaux neuro-musculaires sur le grand tableau noir. Dans cet amphithéâtre, une reproduction peinte et grandeur nature était accrochée : le martyre de Saint-Barthélemy de José de Ribera, probablement un exercice d’élève qui dénotait un métier que nous avions tous perdu. Mais qu’importe !

Mon problème est le suivant et il est sérieux : j’ai un souvenir extrêmement précis de cette peinture et de cet amphithéâtre, de cours dispensés dans cet amphithéâtre, mais un souvenir bien imprécis de la belle Odile. Je ne me souviens plus des traits de son visage et à peine de sa silhouette. Je me souviens qu’elle était brune et qu’elle avait les cheveux plutôt courts – mais peut-être ne l’étaient-ils pas vraiment. Lorsque j’affirme que ma mémoire est en charpie, je ne force en rien la note, vraiment en rien, et je pourrais à ce sujet reprendre le constat que fait Emmanuel Berl au sujet de sa mémoire dans « Sylvia ». Tout de même ! Se souvenir d’un tableau – une scène de martyre – qui prenait la poussière dans un amphithéâtre et oublier le visage d’une très belle femme bien vivante ! Ma mémoire se moque de moi !

 

Jean-François Debord, professeur de morphologie à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris (E.N.S.B.A.) de 1978 à 2003.

 

Tes indications m’ont permis de retrouver sans peine son immeuble (voir la photographie ci-dessus), une construction remarquable, probablement la plus remarquable de cette rue, avec ses balcons en renfoncement, ornés de colonnettes ioniques et de caryatides, et ses grands arbres qui ombragent la façade. Internet peut être un magnifique instrument pour préciser et/ou amplifier la mémoire ; il y en a d’autres.

PS. J’ai évoqué Jean-François Debord. Une partie de ses cours a été mise en ligne. J’ai eu plaisir à retrouver cette figure emblématique de l’École des Beaux-Arts et, curieusement, il me semble plus présent sur ces documents qu’il ne le fut – des tours que me joue la mémoire encore. Je te mets donc en lien les quarante-quatre cours de morphologie numérisés de cet homme qui a marqué nos années d’études :

https://explore.psl.eu/fr/ressources-et-savoirs-psl/actualites/la-pedagogie-de-jean-francois-debord-accessible-tous

 

Un vase crétois

 

Le souvenir de ces cours pour le moins captivants me conduit à la remarque suivante.  Je n’ai que très rarement eu l’envie d’intégrer un corps humain dans mes travaux, à moins qu’il ne soit réduit à un signe – presqu’un idéogramme – dans un vaste espace, comme dans ces peintures des maîtres chinois. Je préfère les effets atmosphériques, la structures des nuages, les espaces sans présence humaine, cette présence qui trop souvent les contrarie. J’admire les grandes sculptures de la Grèce de l’époque classique, entre le Discobole de Myron et le Diadumène de Polyclète, entre la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo mais lorsque je m’en éloigne je n’y pense plus guère. Je préfère une plante ou un poulpe dessiné à traits rapides sur un vase minoen. De même, dans les musées de Madrid, ai-je vite fait d’oublier ces énormes démonstrations de saint(e)s en extase, de martyr(e)s dans le supplice, de Vierges flottant dans l’azur. J’en admire la technique, je m’efforce d’en suivre le processus, d’en deviner le dessin, mais j’ai hâte de me réfugier chez les Flamands, leurs compositions aux dimensions réduites, intimistes même, avec le vent, les arbres, les vagues, les nuages et, à l’occasion, des silhouettes lointaines, rien que des signes, comme chez les maîtres chinois…

Olivier Ypsilantis

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Quelques séquences grecques – 7/7

 

Huitième séquence :

J’ai choisi pour cette huitième séquence quatre artistes grecs que j’apprécie particulièrement. Je pourrais en ajouter d’autres. Il s’agit donc d’un choix quelque peu arbitraire, c’est pourquoi je m’emploierai à l’amplifier dans des articles à venir. Ces quatre artistes : Démétrios Galanis, Alec Issigonis, Takis, Janis Kounellis.

Démétrios Galanis (1879-1966). Je ne vais pas retracer ici l’itinéraire de cet artiste ; on trouvera en ligne des informations précises à son sujet. Un article mis en ligne se termine sur ces mots qui ne sont pas outrés : « Il fut l’un des graveurs les plus importants en Europe au cours de la première moitié du XXe siècle et un pionnier pour la gravure grecque. Son œuvre et ses enseignements ont exercé une influence considérable sur ses collègues ».

J’ai commencé à étudier la gravure aux Beaux-Arts de Paris avec un professeur qui avait été en partie formé par Galanis, dans cette même école. Ainsi, d’une certaine manière, ce Grec fut aussi l’un de mes maîtres. Ce Grec fut par ailleurs (je l’ai appris tardivement) un ami d’un ancêtre grec lui aussi installé à Paris.

Galanis ne figure en rien parmi mes graveurs préférés. Je me souviens qu’un ami grec achetait ses gravures chez des marchands d’estampes parisiens (des gravures à l’occasion signées, ce qui ajoutait à leur valeur) pour les revendre dans des galeries athéniennes avec un bon bénéfice. Lorsque je vivais à Athènes, Galanis était très côté car « Grec de Paris », comme l’était Foujita au Japon car « Japonais de Paris ».

Lorsque je pense à Galanis l’une de ses gravures me revient aussitôt, ma préférée : une eau-forte de 1914 aux accents cubistes qui montre son fils Jean-Sébastien petit garçon sur un cheval mécanique. J’apprendrai bien plus tard que ce fils unique, enseigne de vaisseau de 1ère classe né en 1910 et engagé dans les Forces navales françaises libres (F.N.F.L.) périt dans une tempête en 1940 au large de Terre-Neuve à bord d’un cargo.

J’ai découvert ladite gravure chez un marchand d’estampes parisien. Puis je l’ai retrouvée à Athènes, reproduite en affiche dans une taverne. Je n’ai presque pas détaché mon regard d’elle pendant tout le repas.

 

Démétrios Galanis et ladite gravure

 

Alec Issigonis (1906-1988). Presque personne ne connaît ce nom mais tout le monde connaît cette voiture charmante entre toutes, une voiture emblématique : la Morris Mini Minor. Il en est le concepteur ainsi que de la Morris Minor, des œuvres d’art en quelque sorte.

Ci-joint, un article très détaillé intitulé « Sir Alec Issigoni (1906-1988), le père de la Mini » :

http://datch.fr/blog-mini/blog/tag/alec-issigonis/

Takis (1925-2019). Takis (de son vrai nom Panagiotis Vassilakis) est mort il y a peu, à l’âge de quatre-vingt-treize ans au cours de l’été 2019. J’ai aimé les sculptures de Takis dès le premier coup d’œil, leur finesse, leur élégance, en particulier ses « Signaux » qui ornent des espaces urbains comme les ornent des sculptures de Claes Oldenburg, Alexander Calder ou George Segal pour ne citer qu’eux. A Paris, j’ai aimé Le Bassin, situé au bas de l’esplanade de la Défense (inauguré en 1988), soit un vaste bassin rectangulaire où sont disposées quarante-neuf sculptures, des sortes de tiges d’une hauteur qui varie entre un peu plus de trois mètres et neuf mètres, sortes de signaux fantasques, élégants et drolatiques comme les sculptures de Jean Tinguely / Niki de Saint de Saint-Phalle dans ce bassin situé à côté du Centre Pompidou, un bassin avec seize sculptures, La Fontaine Stravinsky inaugurée en 1983. En 1990, un autre ensemble de Takis a été inauguré sur l’esplanade de la Défense, Signaux lumineux, qui reprend le principe des tiges métalliques.

Takis l’Athénien dit avoir été impressionné par les radars, antennes et constructions technologiques de la gare de Calais qu’il eut tout loisir d’observer alors qu’il attendait le train. Takis partageait alors son temps entre Paris et Londres. Il se mit à élaborer ses premiers Signaux qui peu à peu s’animeront et s’allumeront. En 1986, il est de retour en Grèce où il fonde non loin d’Athènes le Centre de Recherche pour l’Art et les Sciences, inauguré en 1993.

Plutôt que de vous détailler sa vie et son œuvre, je préfère proposer quelques liens.

Le document suivant rend compte l’exposition-rétrospective Takis, au Musée du Jeu de Paume à Paris, en 1993 :

https://www.youtube.com/watch?v=z9Iqo6JpuSQ

Le document suivant, « Moving sculptures by a pioneer of kinetic art », rend compte de l’exposition à la Tate Modern, à Londres, en 2019 :

https://www.youtube.com/watch?v=y-pc3sPXbfc

Une très belle vidéo (en anglais) à caractère biographique :

https://www.youtube.com/watch?v=Q5ktkR-xSoM

 

« Le Bassin » sur l’esplanade de la Défense à Paris

 

Jannis Kounellis (1936-2017). Kounellis quitte la Grèce vers ses vingt ans pour Rome, en 1956. C’est à partir de 1967 que Kounellis devient Kounellis notamment par l’utilisation de matériaux organiques divers – on ne peut que penser à Joseph Beuys. L’usage qu’il fait du feu évoque celui d’Yves Klein avec ses « Peintures de feu », en 1961, au centre d’essai de Gaz de France de la Plaine Saint-Denis. Kounellis appartient à une famille d’artistes dont les préoccupations m’émeuvent ; d’abord parce qu’ils ne s’en tiennent pas au concept – à l’idée, voir l’Art conceptuel – mais le dépasse par l’émotion, la sensibilité. Parmi ces artistes, outre Yves Klein, Joseph Beuys et Takis, je vois Gina Pane et ses performances qui la rattachent au Body Art mais aussi des artistes de l’Arte Povera (auquel se rattache Kounellis) et de l’Actionnisme viennois (Wiener Aktionismus) avec en particulier Rudolf Schwarzkogler, une liste que je pourrais augmenter, avec Michel Journiac et le couple Porier (Anne et Patrick) et ses ruines, sans oublier Christian Boltanski (que je vois comme un frère spirituel de Georges Perec). Mais il y en a d’autres. Par cette sensibilité aux éléments essentiels et à l’organique, au temps qui passe et transforme l’organique, à la fumée (l’un des symboles de la mélancolie), aux vestiges, je décèle une communauté d’ambiance – de sensibilité – entre le Grec Kounellis et le Russe Tarkovski dont certains films me hantent, le mot n’est pas trop fort, comme « Le Miroir » (Зеркало, 1975) et « Stalker » (Сталкер, 1979).

 

Jannis Kounellis

Olivier Ypsilantis

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Quelques séquences grecques – 6/7

 

Septième séquence :

Il y a peu, chez un bouquiniste de Lisbonne, un livre m’a retenu : « La formation du peuple grec » (publié en 1923 à La Renaissance du Livre) d’Auguste Jardé, un livre qui s’inscrit dans le très vaste ensemble Bibliothèque de synthèse historique – L’évolution de l’humanité dirigé par Henri Berr, directeur de la Revue de synthèse historique. Ce volume est le n° 10 de la Première section qui comprend vingt-six volumes. C’est un livre qui invite à la réflexion et que j’ai lu avec entrain. Certes, des passages datent (ce livre aura bientôt un siècle) mais j’en apprécie la tonalité générale, très moderne.

Dans le présent article, j’ai choisi de rendre compte du Chapitre premier, « Les races et les peuples » de la Deuxième partie, « Les peuples », un chapitre articulé en cinq parties. Je l’ai trouvé particulièrement pertinent en regard de certaines questions qui me reviennent :

 

Buste de Thucydide au Royal Ontario Museum (Toronto)

 

Les données légendaires. Les Grecs ne savaient rien de l’histoire primitive des pays qui allaient devenir la Grèce. Les récits mythologiques leur tenaient lieu de vérité, surtout lorsqu’ils s’imposaient par leurs mérites littéraires, comme les poèmes homériques. Tout en prenant Homère comme référence, Thucydide s’efforce d’envisager la Grèce primitive d’un point de vue « scientifique », notamment en utilisant tout ce que lui fournissent les sciences auxiliaires de l’histoire. Idem pour Aristote qui se propose de présenter un tableau de l’Athènes primitive. Il s’agit dans ces deux cas d’un travail de reconstitution, fort intéressant, mais qui doit être considéré comme hypothétique. Les modernes se sont livrés à un travail d’exégèse sur les légendes pour retrouver une trame historique. Peine perdue. Nous restons dans l’hypothétique.

La plus ancienne histoire grecque prend volontiers la forme de généalogies. On fait remonter ses origines à un héros ou un dieu, un phénomène qui ne se limite nullement à la Grèce. Sur cette question, les premiers logographes ne font que suivre les poètes. De ces généalogies mythiques on cherche à extraire des données historiques – des généalogies mythiques aux parentés ethniques…

On cherche également à dégager des données historiques du déplacement des légendes – voir par exemple l’expansion du culte d’Héraclès. L’accumulation des hypothèses et l’ingéniosité des rapprochements, soit le talent des érudits, ne doivent pas suffirent à entraîner l’adhésion de leurs lecteurs. La tradition orale est particulièrement instable. Polybe avait pris note de ce fait. Les ethnographes modernes estiment que le souvenir d’un fait historique dans les sociétés ne faisant pas usage de l’écriture se maintient au maximum sur cinq/six générations. Or, dans le cas qui nous occupe, le temps qui sépare les légendes des premiers écrivains dépasse très largement ce temps, soit plus ou moins cent cinquante ans. A l’incertitude de la tradition s’ajoutent les variantes, très nombreuses, issues d’une même légende, des variantes inexplicables pour la plupart.

Le mythe est-il le vecteur d’une tradition orale et des souvenirs populaires ? Ne serait-il pas à l’origine destiné à rendre compte de faits auxquels on ne parvenait pas à donner une explication ? « La légende ne trouve pas sa confirmation dans les faits observés à l’époque classique, car elle a pu être imaginée précisément pour expliquer ces faits ». Il ne s’agit pas de dédaigner ce que rapportent les Anciens, pas plus qu’il ne s’agit de prendre pour argent comptant ce qu’ils rapportent. « Nous n’avons pas à tirer argument de la tradition légendaire qui n’ajoute absolument rien aux faits constatés (…). Le seul intérêt de la légende est de nous apprendre comment les Grecs des temps classiques se figuraient leurs origines ». S’en tenir aux hypothèses et rien qu’aux hypothèses, telle est la sage invitation qu’Auguste Jardé multiplie dans cet ouvrage, un classique.

 

 

Les données linguistiques. Outre les trois groupes de parlers grecs reconnus par les Anciens (l’ionien, l’éolien, le dorien), les linguistes modernes en ont ajouté un quatrième, l’arcado-chypriote, soit trois dialectes (l’arcadien, le chypriote, le pamphylien) qui dériveraient de la plus ancienne des langues grecques des Balkans, une langue disloquée par les invasions et qui se serait maintenue par l’isolement (comme dans les montagnes d’Arcadie) ou l’éloignement (Chypre et la Pamphylie).

Le groupe ionien (même origine que l’ionien d’Asie) est remarquable par son unité en tant que langue écrite tandis que la langue parlée maintient des formes locales. Cette langue est la première langue de civilisation dans le monde grec.

Le groupe éolien, soit trois groupes : l’éolien d’Asie, le thessalien, le béotien. Il ne constitue pas un ensemble solidement unifié.

Le groupe dorien, ou les dialectes de l’Ouest, un groupement factice, soit deux groupes (le groupe des parlers du nord-ouest et le groupe dorien proprement dit) dont les particularités communes sont des survivances du grec dont ils sont issus. Les dialectes doriens sont restés des parlers locaux sauf en Sicile et en Grande Grèce où le dorien s’est haussé au rang de langue de civilisation.

Quels renseignements l’étude du grec apporte-t-elle sur les populations primitives de la Grèce continentale et des îles ? Un grand nombre de mots ne s’expliquent pas par l’indo-européen, et il y en a très peu que l’on puisse assurément reconnaître pour sémitiques. Il faut donc admettre que les Hellènes les ont ou bien recueillis au cours de leurs migrations ou bien reçus des populations du monde égéen, une affirmation difficile à préciser. De même, il est malaisé d’établir en séries chronologiques ordonnées les faits linguistiques et donc d’affirmer la dérivation ou la parenté de parlers grecs entre eux. L’histoire des dialectes grecs n’est pas l’histoire des tribus helléniques car la langue est indépendante de la race et de la nationalité et hormis quelques grands traits généraux (comme la répartition des parlers grecs en quatre groupes principaux), la linguistique ne saurait fournir des données précises à un historien.

 

Schéma du site archéologique de Troie

 

Les données archéologiques. C’est par l’archéologie que notre connaissance des origines grecques a été renouvelée. Voir Heinrich Schliemann pour la période mycénienne et Sir Arthur Evans pour la période égéo-crétoise. Et des fouilles un peu partout en Grèce nous conduisent bien en-deçà, aux premiers établissements humains dans les Balkans. L’étude des stratifications permet d’en savoir beaucoup, et d’abord et surtout d’établir une chronologie relative. Voir Troie et ses neuf couches, de Troie I (néolithique) à Troie IX (gréco-romain).

Les plus anciennes traces laissées par l’homme en Grèce remontent au néolithique, en Crète surtout car sur le continent les premières civilisations sont de la fin du néolithique ou du énéolithique (avec les premiers objets en cuivre). En Grèce continentale s’étend une même civilisation à laquelle mettront fin des populations utilisant le bronze et se développant plus rapidement. La culture égéo-crétoise finit par gagner toutes les côtes de la Méditerranée. La Grèce du Nord en reste au néolithique tandis que la Grèce centrale et le Péloponnèse prennent de l’avance au contact des Égéens. Puis la civilisation égéo-crétoise se modifie et apparaît la civilisation mycénienne qui à partir du continent gagne les îles et la Crète où elle supplante la civilisation égéo-crétoise. La civilisation mycénienne se modifie à son tour. Les décors naturalistes des Égéens laissent place à un style géométrique tandis qu’apparaissent les premières épées en fer. Nous entrons dans les temps historiques.

Mais comment une civilisation a-t-elle succédé à une autre ? Comme l’apparition du style géométrique coïncide avec l’arrivée des Doriens, on a conclu que ce style était un apport dorien. N’était-ce pas aller vite en besogne ? Les plus beaux exemplaires de ce style proviennent d’Attique, une région à l’écart de l’invasion dorienne ; même remarque avec les Cyclades. Les potiers de Béotie se sont inspirés de la céramique des Cyclades au moins autant que de celle du Dipylon. Considérant ces données, on peut émettre une hypothèse en rappelant que la poterie néolithique propose un décor géométrique simple et que ce style aurait pu prendre une valeur nouvelle lorsque les influences égéennes qui l’avaient éliminé se sont effacées. « Cet exemple suffit à montrer à quelles difficultés on se heurte lorsque l’on veut attribuer à un peuple déterminé une civilisation qu’a définie l’archéologie ».

 

Type idéal grec, l’aurige (ἡνίοχος) de Delphes (entre 470 et 480 av. J.-C.)

 

Les données anthropologiques. (Ce passage sera considéré comme relativement obsolète, notamment par les récentes analyses ADN. J’en rapporte toutefois un résumé en rappelant que ce livre a été écrit au début des années 1920 et que nombre de ses remarques et mises en garde restent valables, avec cette invitation à la prudence et au questionnement. J’insiste, ce livre peut être considéré comme un classique).

Comment étudier les races de la Grèce antique ? La littérature et l’art ne peuvent être d’une grande aide à ce sujet. Quant à l’idéal grec, avec le célèbre « nez grec », quel rapport avait-il avec la réalité ? Les ossements retrouvés et scientifiquement étudiés sont très peu nombreux et de types si différents qu’on ne peut établir de conclusion. Les peintures égéo-crétoises représentent un homme de type homo mediterraneus, mais cette race est-elle pure ? Dans les tombeaux préhistoriques des Cyclades on trouve déjà toutes les formes de crânes. Le passage de la civilisation égéo-crétoise à la civilisation mycénienne suppose-t-il un changement de race ? Dans la Grèce ancienne il semble que les cheveux blonds, les yeux bleus et la peau claire soient les attributs d’une beauté supérieure. Achille et Mélénas sont blonds, Hélène est blonde comme l’est Aphrodite. Cette supériorité accordée au grand blond pourrait nous conduire à la conclusion qu’il symbolisait le conquérant venu du Nord (l’Achéen ou le Dorien) soumettre l’indigène, le petit brun. Mais la valorisation du type blond ne s’expliquerait-elle pas tout simplement par sa rareté ? La beauté brune est également célébrée dans la Grèce antique : les Muses et la poétesse Sapho sont brunes. Le Grec est plutôt un méditerranéen mais aux origines diverses. Ni le type ni la race ne sont dans l’état actuel de l’humanité des réalités objectives. Il en était de même dès la plus haute antiquité grecque. L’abus de la notion de race entraîne bien des erreurs dans les sciences morales et en politique.

 

 

Les origines grecques. Aux temps néolithiques, les premiers habitants de ce qui deviendra la Grèce parlaient des langues non indo-européennes. Appelons ces premiers habitants Pélasges puisque c’est le nom que les Anciens donnaient aux populations antérieures aux Hellènes et de langue non-hellénique ; et ne nous préoccupons pas de savoir qui ils étaient. Les Pélasges reçurent les premières influences d’une civilisation supérieure, les Égéo-Crétois. Quels étaient les rapports entre les uns et les autres ? Nous ne le savons pas, si bien que nous ne pouvons dire des survivances des temps préhelléniques rencontrées dans la Grèce classique si elles sont « pélasgiques » ou « crétoises ».

Vers la fin du XVe siècle av. J.-C., apparaissent de nouveaux peuples qui nous sont connus par des documents égyptiens, les « peuples de la mer », assurément les ancêtres des peuples classiques de Grèce et d’Asie Mineure. Ils sont apparentés, au moins par la langue, à la famille indo-européenne. Nous ignorons à peu près tout de leur race. Ces nouveaux venus originaires d’Europe centrale se sont dirigés vers la péninsule des Balkans. Ils sont les ancêtres des Hellènes et nous les nommerons Achéens, une désignation conventionnelle comme celle de Pélasges ; mais au moins leur existence est-elle attestée par des documents égyptiens qui ont influencé la tradition grecque. Voir les poèmes homériques.

Une partie des Achéens passe par l’Est et s’installe sur les rives septentrionales de la mer Égée. L’autre partie passe par l’Ouest, par les montagnes d’Illyrie et d’Épire avant de parvenir en Thessalie, puis en Grèce centrale, dans le Péloponnèse, les îles, la Crète et Chypre enfin. Après avoir soumis la civilisation égéo-crétoise, les vainqueurs se laissent influencer par elle ce qui donnera la civilisation mycénienne. L’invasion achéenne s’est faite sur la durée, par groupes plus ou moins nombreux.

Les Achéens de Mycènes en étaient à l’âge de bronze. On a retrouvé des armes en fer le long des voies de pénétration qu’aurait suivies l’invasion dorienne, des voies qui sont plus ou moins celles suivies par les Achéens. On peine toutefois à se prononcer sur la réalité de l’invasion dorienne tant les différences sont peu marquées entre Achéens et Doriens, tandis qu’elles le sont entre Achéens et Égéo-Crétois. Les différences entre les divers peuples grecs ont été dans l’ensemble peu marquées, des Pélasges aux Doriens. Le mélange ne cessait d’opérer à chaque migration. La différenciation s’est faite peu à peu, avec l’évolution de la vie politique, économique et sociale. Au VIIIe siècle, les cités de Sparte et d’Athènes ne devaient pas être bien différentes. Ainsi, l’opposition entre race dorienne (Sparte) et race ionienne (Athènes) n’a probablement pas été la cause mais la conséquence de la guerre du Péloponnèse.

Auguste Jardé, quelques repères biographiques. Auguste Jardé naît à Corbigny, dans la Nièvre, en 1876. Il fait ses études au lycée de Nevers puis entre à Louis-le-Grand en 1893. Premier prix d’histoire et premier prix de version grecque au concours général, il entre à l’École normale supérieure en 1897. Agrégé d’histoire, il part ensuite pour l’École française d’Athènes (de 1901 à 1906) où il s’occupe des fouilles de Délos. Il revient en France où il enseigne dans des lycées. De 1915 à 1917, il sert dans l’armée d’Orient comme officier interprète. En novembre 1924, il est nommé à la faculté lilloise comme chargé de cours d’histoire ancienne, épigraphie et papyrologie. Il soutient sa thèse en 1925, à Toulouse, sur la production des céréales dans l’antiquité grecque. Sa thèse complémentaire porte sur la vie et le règne de Sévère Alexandre. Maître de conférences en 1925, il décède en 1927 des suites d’une attaque cardiaque.

Olivier Ypsilantis

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Quelques séquences grecques – 5/7

 

Sixième séquence :

Lorsque Chateaubriand venant d’Éleusis arrive à Athènes, en 1806, il aperçoit au pied de l’Acropole un village plutôt agréable. Quelques années plus tard, alors qu’il suit avec la plus grande sympathie la guerre de libération que mène les Grecs contre l’Ottoman, il apprend en 1822 qu’Athènes – alors un village – est en ruines ; mais au moins les Grecs l’ont-ils libérée. Alors que la guerre de libération ne cesse de s’étendre, les Grecs tiennent la ville jusqu’en 1826, le 17 août, date à laquelle l’Ottoman reprend la ville et assiège l’Acropole dont les défenseurs se rendent le 5 juin 1827. Athènes, ce village, se retrouve encore plus en ruines qu’en 1822. De fait, il n’en reste rien hormis l’Acropole. Edgar Quinet qui est adjoint à la Commission scientifique de Morée parcourt le Péloponnèse à cheval et pousse jusqu’à Athènes. Son amour de l’Antiquité et des ruines lui fait apprécier l’état des lieux. Il écrit : « J’eusse pu me croire arrivé le lendemain de l’incendie de Xerxès ».

 

Une vue de l’Acropole et ses environs, probablement fin XIXe siècle.

 

Athènes est donc retombée donc sous le joug de l’Ottoman dont elle ne sera délivrée que par des traités de paix. Lamartine arrive à Athènes le 19 août 1832. Il en dresse un tableau de misère après avoir noté : « Le premier monument digne du regard est le temple de Jupiter Olympien (Ὀλυμπιεῖον), dont les magnifiques colonnes s’élèvent seules sur une place déserte et nue, à droite de ce qui fut Athènes, digne portique de la ville des ruines ». Je connais bien ce temple aux colonnes colossales. Combien de fois l’ai-je observé ? Il n’a probablement pas changé depuis que Lamartine est passé par Athènes. Je ne l’aime guère car il est colossal et que l’ordre corinthien me déplaît. Je lui trouve un côté m’as-tu-vu et lui préfère l’austérité et la rigueur du dorique ou la finesse et l’élégance du ionien.

Et tout en écrivant ces lignes, je consulte des dossiers qui renferment des souvenirs grecs. Dans l’un d’eux, des cartes postales, photographies en noir et blanc, montrent ce temple. Je les ai achetées chez un brocanteur de Plaka, un voisin, dans l’arrière-boutique duquel de nombreux casques de parachutistes allemands de l’Unternehmen Merkur étaient alignés sur des étagères, certains en fort mauvais état, cabossés, éraflés, lacérés, percés. Une photographie découpée dans une revue montre le poète Georges Séféris appuyé contre l’une des colonnes de ce temple, une colonne qui gît au sol et dont les tambours sont disposés d’une manière si régulière que l’on ne peut que penser à un met soigneusement découpé et prêt à être servi.

Athènes, 1er avril 1833. Trois cents soldats bavarois défilent dans Athènes qui n’est pas encore la capitale de la Grèce libérée. Mais quelle ville choisir comme capitale d’un État qui se constitue – se reconstitue ? Gardera-t-on Nauplie où Jean Capo d’Istria (Ἰωάννης Καποδίστριας) avait installé son gouvernement ? C’est à Nauplie qu’est arrivé le jeune roi d’une Grèce libre – mais dont les frontières, rappelons-le, n’ont rien à voir avec ce qu’elles sont aujourd’hui. Quelle capitale choisir ? Patras ferait un excellent port, par ailleurs plus proche de l’Europe. Et Corinthe commande l’accès à deux mers. Pourtant c’est Athènes qui sera retenue car c’est d’abord elle que célèbrent les philhellènes et les voyageurs. Il y a vingt-quatre siècles, Périclès ne savait pas que c’est en grande partie grâce à lui qu’Athènes deviendrait la capitale de la Grèce.

Le 23 mai, Othon 1er entre dans Athènes pour la première fois. Il y arrive par la route de Daphni (Δαφνί) qu’avait empruntée Chateaubriand. Le drapeau grec flotte sur l’Acropole où, parmi les monuments, s’est installée la garnison bavaroise. Othon s’empresse de visiter l’Acropole avant de revenir à Nauplie. En mars, septembre et octobre, il est de retour à Athènes. Il a probablement des plans pour la ville. Il écrit à son père Ludwig 1er, roi de Bavière, pour lui faire part de son projet d’édifier son palais sur l’Acropole. Son père effrayé a vite fait de l’en dissuader. Un architecte bavarois, Friedrich von Gärtner, est chargé d’en dresser les plans, un palais plus respectueux des lieux. 1er décembre 1834, le gouvernement royal y transfère sa résidence. Ce palais est toujours bien visible, devant la place Syntagma (Πλατεία Συντάγματος), soit place de la Constitution.

 

Othon 1er de Grèce (1815-1867)

 

La meilleure façon d’apprécier le développement d’Athènes n’est pas tant de lire les récits des voyageurs car ils se contentent généralement de rapporter leur humeur du moment, bonne ou mauvaise ; il est préférable de consulter les documents de l’époque, cartes, plans, dessins, gravures, photographies, etc. Les plans et les cartes sont essentiels pour comprendre le développement d’une ville – de fait, une conurbation avec notamment Le Pirée – où se concentrent à présent environ deux millions d’habitants soit environ 20 % de la population du pays. Parmi les plans et les cartes les plus éloquents, ceux de August Mommsen, Schaubert et Cléanthes, Leo von Klenze, Wilhelm von Weiler, August Ferdinand Stademann, Ferdinand Adlenhoven, sans oublier ceux établis par des officiers grecs à commencer par l’excellente carte d’Athènes et ses environs de Callerghis, élève de Saint-Cyr, établie vers 1860.

C’est entre les années 1830 et 1860 que ces documents offrent le plus d’intérêt. A partir des années 1860, la ville s’embellit tranquillement mais les grandes lignes sont tracées. Ce n’est qu’à partir de 1922 et l’arrivée massive des réfugiés grecs d’Asie Mineure que la ville se met véritablement à proliférer d’une manière désordonnée. De fait, le désordre date des débuts (les habitants en prennent à leur aise sans trop se soucier des règles de l’urbanisme moderne), mais ce désordre est d’abord relatif car la Régence étudie avec rigueur et depuis 1834 le développement de la ville.

La superficie d’Athènes en 1834 est de 211 hectares, en 1860 de 272 hectares, en 1924 de près de 2 500 hectares. En 1834 sa population est de 14 000 habitants, en 1930 elle dépasse les 600 000 habitants. Depuis 1834, l’expansion d’Athènes semble se jouer de tous les plans. En 1856, un décret royal interdit toute construction dans une zone d’environ mille cinq cents mètres en dehors des limites du plan de la ville, mais en vain. A partir du début des années 1860, le désordre s’affirme. On raccorde au plan général des quartiers ou des morceaux de quartiers nouveaux. 1860, 42 000 habitants ; 1879, 66 000 habitants ; 1889, 108 000 habitants ; la ville croît en tous sens et dans un désordre grandissant.

 

L’Agora d’Athènes et l’Acropole au loin

 

Athènes. J’ai passionnément aimé cette ville et je l’aime encore passionnément, par le souvenir. Athènes n’est probablement pas une belle ville, mais je l’ai aimée et l’aimerais pareillement – tout au moins je le suppose – si je venais à y revivre. Vienne est une belle ville, une très belle ville même, mais je n’aime pas Vienne. J’ai souvent eu l’envie d’embrasser le sol à Athènes, d’embrasser l’asphalte athénien, et je ne force pas la note. J’ai aimé son désordre et jusque dans la chaleur de l’été. J’ai aimé son béton. J’ai bien du mal à expliquer mon amour pour Athènes, et probablement est-ce mieux ainsi. Je me souviens de ces promenades, un peu avant le coucher du soleil, des promenades sur la colline des Muses et la colline des Nymphes d’où j’observais les lointains, du côté d’Éleusis, du soleil couchant. Je me souviens de mon bonheur lorsque le vent avait purifié le ciel et découvrait avec netteté, dans la perspective d’une avenue ou au détour d’une rue, un pan de l’Hymette. J’aurais aimé ne jamais quitter cette ville mais, de fait, je ne l’ai jamais quittée et les souvenirs me reviennent presque quotidiennement, tous d’une extrême précision. Et, ce soir, comme d’autres soirs, j’y reviens, avec l’aide de ces documents. Je reviens dans la taverne proche de chez nous, avec ses grands tonneaux de retsina (η ρετσίνα, le mot est féminin en grec), un vin millénaire dont une simple gorgée agit sur moi au moins aussi sûrement qu’une bouchée de madeleine sur Marcel Proust. Je me souviens…

Olivier Ypsilantis

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Quelques séquences grecques – 4/7

 

Cinquième séquence :

Octobre 1940, la Grèce est envahie. Mais le combat ne cessera jamais pour les Grecs, tant pour la Résistance que pour les soldats de l’armée régulière, des montagnes d’Albanie aux îles de la mer Égée, des déserts d’Afrique du Nord à l’Italie. De fait, les troupes grecques se battront jusqu’au dernier jour de la guerre, le 8 mai 1945. Parmi ces troupes, les éléments du Bataillon Sacré, (ἱερὸς λόχος), une désignation prestigieuse entre toutes et qui conduit à l’Antiquité, à Thèbes plus précisément ; mais il y eut un autre Bataillon Sacré, bien moins connu et dont l’histoire est non moins passionnante.

 

Guerre italo-grecque en Albanie, octobre 1940 – abril 1941.

 

Les Britanniques désignent cette unité combattante de diverses manières, l’une d’elles : The Sacred Squadron. Cette unité se constitue formellement le 6 septembre 1942. Plusieurs raisons expliquent sa formation et l’une d’elles ressort : la nécessité d’une unité militaire grecque strictement militaire et coupée de toutes préoccupations politiques, ces préoccupations qui tant dans la Résistance que dans l’armée régulière compliquent terriblement des affaires terriblement compliquées et portent préjudice à l’efficacité militaire, ce qui irrite les Alliés, sachant que les Grecs sont a priori d’excellents combattants et depuis l’Antiquité.

Au cours de l’été 1942, les autorités helléniques décident de constituer une unité spéciale. Son premier commandant, Antonios Stefanakis, avec cent quarante-trois sous-officiers, quarante soldats et trente hommes pour l’intendance, un noyau auquel viendront s’ajouter des volontaires des différentes armes de l’armée grecque. En septembre 1942, l’unité est transférée en Égypte où deux événements vont orienter sa formation. Tout d’abord la nomination du colonel Christodoulos Tsigantes (Χριστόδουλος Τσιγάντες) à la tête de cette unité. Son implication dans le coup d’État de mars 1935 provoque la réticence de certains membres de cette unité mais il sait les convaincre en mettant en avant sa formation et son expérience strictement militaires.

Christodoulos Tsigantes rebaptise son unité et en collaboration avec David Sterling, le fondateur du Special Air Services (S.A.S.), il la réorganise de fond en comble pour en faire une unité d’élite grâce à l’aide des Britanniques, spécialistes des petites unités offensives, avec notamment le S.A.S. et le L.R.D.G. (Long Range Desert Group). Deux éléments du Sacred Squadron ne tardent pas à être engagés dans les combats, deux opérations de harcèlement conduites sur les arrières de l’Afrika Korps, fin 1942. Mais le rapide redéploiement de l’Afrika Korps empêche ces éléments du Sacred Squadron de les accrocher. Une troisième opération est organisée fin janvier 1943, avec sabotage en coopération avec le S.A.S., contre les forces de l’Axe en Tunisie. Mais elle est annulée. Christodoulos Tsigantes bouillonne et demande personnellement au Field Marshal Montgomery de placer son unité chez les Free French de la Brigade du Général Leclerc, la Force L, qui deviendra la Division Leclerc ou 2ème D.B.

C’est chez les Free French que le Sacred Squadron va connaître son premier vrai engagement et essuyer ses premières pertes, à Ksar Rillan, au sud de la Tunisie, au cours des combats le long de la Ligne Mareth. Ksar Rillan tombe le 19 mars 1943. La Ligne Mareth est débordée par la 8th Army. La ville de Gabes tombe le 3 avril. Le Sacred Squadron est mis à la disposition de la 2nd New Zeland Division. Le 6 avril il prend part à la bataille de Wadi Akarit dont l’intensité est comparable à celle d’El Alamein. Il participe à la libération des villes de Sfax (le 9 avril) puis de Sous (le 12 avril).

 

Le badge du Sacred Squadron

 

13-16 avril, le Sacred Squadron opère pour la dernière fois en Afrique du Nord, en effectuant des patrouilles de reconnaissance au cours de la bataille d’Enfidaville (Enfida). Le 17 avril, il est appelé en Égypte. De mai à octobre 1943, il se réorganise en Égypte et en Palestine où ses effectifs passent à trois cent vingt-sept hommes.

Suite à la capitulation de l’Italie, le 8 septembre 1943, Britanniques et Allemands entrent en compétition afin d’occuper la place laissée par les troupes italiennes dans les îles de la mer Égée et de la mer Ionienne. Sur des îles de la mer Ionienne, les garnisons italiennes se rangent aux côtés des Britanniques qui évitent d’engager des forces grecques afin de ne pas mécontenter les Turcs qu’ils espèrent attirer dans leur camp en leur cédant des îles Ioniennes. Lorsque les Britanniques comprennent que les Turcs resteront neutres, ils autorisent des éléments du Sacred Squadron à stationner sur les îles passées de leur côté dès la fin octobre 1943. Les 30 et 31 octobre, deux cents parachutistes du Sacred Squadron sont largués sur Samos tandis que le reste arrive par mer et débarque les 1er et 5 novembre. Les troupes grecques prennent position. La capture de la proche île de Leros par les Allemands, le 16 novembre, menace l’île de Samos. Le jour suivant les Allemands bombardent des cibles non militaires sur l’île de Samos que le commandement britannique décide d’évacuer, une opération d’envergure qui se déroule entre les 19 et 22 novembre.

Le Sacred Squadron poursuit son entraînement jusqu’en janvier 1944. Il est décidé qu’il deviendra un commando qui agira en collaboration avec le 1st Special Service Brigade.  La mer Égée est divisée en deux secteurs, un secteur Nord (attribué au Sacred Squadron) et un secteur Sud (attribué au 1st Special Service Brigade, avec les îles du Dodécanèse et des Cyclades ainsi que la Crète). Ces unités sont entraînées à multiplier les actions commandos tant sur mer que sur terre. Le Sacred Squadron est réorganisé en trois unités, chacune placée sous le commandement d’officiers supérieurs grecs chapeautés par le général Christodoulos Tsigantes.

Je n’entrerai pas dans la chronologie exhaustive et dans le détail des opérations menées par le Sacred Squadron dans le secteur de la mer Égée qui leur revient. Ces opérations sont nombreuses et diverses, certaines spectaculaires. Pour les lecteurs francophones, je conseille le livre de Costa de Loverdo : « Le Bataillon Sacré (1942-1945) » préfacé par le Général König. C’est un livre qui prend appui sur une solide documentation, un livre par ailleurs rédigé sur le mode épique qui décrit les actions des commandos de cette unité d’élite qui, entre autres actions, détruisent les chantiers navals de Samos, massacrent la Gestapo à Mitylène, coulent une flottille à Chio, s’emparent du château des Hospitaliers à Symi et du fort de Naxos, neutralisent les canons de Leros (voir les célèbres canons de Navarone, le roman d’Alister MacLean et le film de John Lee Thompson), percent les défenses de Rhodes, et j’en passe.

 

Des éléments du Sacred Squadron, Tunisie 1943.

 

Tandis que le Sacred Squadron est toujours actif dans des îles de la mer Égée, le Gouvernement grec en exil l’élève au rang de Commando Regiment sous le nom de “Greek Sacred Regiment”. De juin à septembre 1944, le recrutement et la réorganisation s’intensifient. Les effectifs du “Greek Sacred Regiment” s’élèvent à 1 084 hommes. Il est divisé en deux unités, Force B et Force C, avec un Rear Guard Detachment. La Force C est intégrée aux “Fox Forces” britanniques qui s’apprêtent à débarquer en Grèce continentale suite au retrait allemand, tandis que la Force B est chargée de nettoyer les îles de la mer Égée où se maintiennent des unités italiennes et allemandes.

La défaite de l’Axe entraîne la dissolution du Sacred Squadron qui apparaît pour la dernière fois officiellement en Égypte, le 5 juillet 1945. Il défile en compagnie du Special Service Brigade devant le General Sir Bernard Paget qui adresse les mots suivants aux combattants grecs : « You have proved yourselves worthy of your motto “Victory or Death”. 2,000 years ago the first Sacred Regiment established that motto, and died to save Thebes from the Spartans. 120 years ago the second Sacred Regiment did likewise, and preferred death to surrender. You of the third Sacred Regiment will return to your homes as victors… I wish you all good fortune and God Speed. »

Le 12 juillet 1945, le Sacred Squadron commence à remettre son armement aux autorités militaires britanniques à Alexandrie. Il ne conserve que cinq cents fusils destinés à ses hommes qui doivent débarquer en Grèce. Le 20 juillet, ces derniers accostent au Pirée. Le 7 août 1945, l’étendard du Sacred Squadron et le Brigadier Turnbull sont décorés par l’archevêque-primat Damaskinos d’Athènes et de toute la Grèce, par ailleurs régent du royaume de Grèce. Au cours de cette cérémonie est inauguré à Athènes un monument en hommage à cette unité d’élite, sur le Champs-de-Mars (Πεδίον Άρεως).

 Olivier Ypsilantis    

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Quelques séquences grecques – 3/7

 

Quatrième séquence :

« Greece was only one small country drawn into the War, but it was the last still holding back the Wehrmacht after Western Europe had completely fallen. And not only were the disasters Greece suffered after its defeat greater, in percentage terms, than those of any other country in the conflict, but the disasters it continued suffering in the immediate aftermath of victory were something that didn’t happen in any other land. » Kevin Andrews “The Flight of Ikaros”

 

Kevin Andrews (1924-1989) en Grèce, début années 1950.

 

Parmi les philhellènes et les grands voyageurs en Grèce, Kevin Andrews, un écrivain que j’ai découvert il y a plus de vingt ans, dans le mercadillo d’un village d’Andalousie. Un Anglais y proposait d’assez nombreux livres, en bon état et aux titres engageants, des livres exposés sur une couverture étendue à même le sol. Mon regard s’arrêta d’un coup sur un livre, « The Flight of Ikaros », sous-titré, « Travels in Greece during a Civil War » chez Penguin Books.

Kevin Andrew, quelques repères biographiques. Né en 1924 à Pékin. De 1943 à 1946, il sert dans la 10th Mountain Division de l’US Army avec laquelle il prend part à la campagne d’Italie. En 1947, il obtient une bourse d’études à l’American School of Classical Studies at Athens (A.S.C.S.A.) après avoir été distingué à Harvard. Il y restera jusqu’à la fin 1951, son statut de boursier (Fulbright U.S. Student Program) ayant été prolongé. Il étudie les forteresses byzantines, franques, turques et vénitiennes dans le Péloponnèse, ce qui donnera « Castle of the Morea ». C’est en fouillant dans la Gennadius Library de l’A.S.C.S.A. qu’il découvre d’extraordinaires documents du XVIIe siècle, avec plans desdites forteresses, ce qui l’incite à consacrer plusieurs années à les étudier tant d’un point de vue archéologique qu’historique, tantôt en analysant une abondante bibliographie, tantôt en se rendant sur place. A l’occasion de ce long séjour, il visite une Grèce intouchée par le tourisme de masse, une Grèce encore ravagée par l’Occupation et en état de guerre civile (de février 1946 à octobre 1949, avec plus de 150 000 morts). Il consigne ses périples en Grèce dans le livre que j’ai devant moi, « The Flight of Ikaros », le plus célèbre de ses livres. En 1956, il est de retour en Grèce, avec sa famille. Il a épousé Nancy Thayer, la fille d’Edward Estlin Cummings (plus connu sous le diminutif de e. e. cummings). Il passe deux années sur l’île d’Hydra (l’une des îles Saroniques, non loin d’Athènes) et celle d’Ikaria (en Égée orientale) avant de s’installer à Athènes en 1958.

Il ne quittera plus la Grèce, même sous la dictature des colonels. En 1975, juste après la chute de cette dictature, il obtient la nationalité grecque. Il a écrit un livre sur cette période, « Greece in the dark: 1967-1974 » ainsi que d’autres livres sur la Grèce, sympathiques mais moins intéressants que « The Flight of Ikaros ». Kevin Andrews a vécu les dix dernières années de sa vie dans un petit appartement d’Athènes. En 1989, sur l’île de Cythère, au large du Péloponnèse, il se noie en nageant.

Dans « Preface to the Penguin Edition », rédigée à Athènes en 1983, Kevin Andrews note en manière de dérision : « Even the award – when I was twenty-three and finishing college in 1947 – of a year’s travelling fellowship in Athens was on the whole fortuitous since no one else applied for it, and is only relevant here as my reason for going to Greece in the first place. »

 

Une affiche du mouvement de résistance E.A.M.

 

Kevin Andrews souligne à raison que l’histoire de la Grèce occupée puis de la Grèce au cours des années qui ont fait suite au départ de l’Occupant (en octobre 1944) « was a blazing forestate of the Cold War and the local wars which that has been generating ever since », et il me semble que l’auteur ne force en rien la note.

Churchill commence par juger l’E.A.M. et l’E.L.A.S. comme des « gallant guerrillas containing thirty ennemy divisions » ; quelques mois plus tard, il les juge comme de « miserable Greek banditti », entre autres remarques désobligeantes. Et Kevin Andrews note qu’il est étrange que Churchill, alors que la Bataille d’Angleterre est pleinement engagée, ne comprenne pas l’unité entre la résistance (grecque) et la nation (grecque). Il poursuit en affirmant que si l’Angleterre avait été envahie, le peuple anglais aurait fait bloc. J’ai longtemps partagé cette vision ; à présent et à partir de travaux d’historiens majoritairement anglais, j’ai pris une certaine distance envers cette appréciation certes sympathique mais probablement teintée de romantisme.

En Grèce, les tensions au sein de la Résistance sont apparues très tôt, dès le début de l’Occupation car la Guerre Froide a commencé bien avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Cette considération n’ôte rien à la vaillance de la Résistance grecque et ses diverses branches, ou à l’armée grecque qui fut la première armée à repousser les forces de l’Axe. Certes, la guerre civile grecque a été activée par les tensions externes liées aux gigantesques manœuvres internationales mais aussi, et probablement plus que ne le dit Kevin Andrews, par des tensions internes, incessantes chez les Grecs, des chamailleries qui prennent des formes très diverses et qui peuvent devenir violentes, mortifères même.

 

Une affiche du mouvement de résistance E.L.A.S.

 

Ce qui est certain, ainsi que le fait remarquer Kevin Andrews, et tous les historiens qui ont étudié cette période de l’histoire grecque, cette guerre civile fait l’affaire de l’Occupant, l’Occupant qui est l’Allemand, l’Italien mais aussi le Bulgare, avec leurs zones d’occupation respectives. Les dissensions entre les Alliés ne firent que confirmer les dissensions entre les Grecs ; autrement dit, et contrairement à ce que sous-entend Kevin Andrews, elles se superposèrent à quelque chose de plus ancien, ancien et embrouillé comme l’histoire grecque tant ancienne que moderne.

L’analyse que fait Kevin Andrews de la Grèce des années 1940 me semble juste dans ses grandes lignes mais sa sensibilité de gauche, parfaitement respectable, l’amène à l’occasion à passer vite et à simplifier – c’est tout au moins ce qu’il me semble. Ce livre est néanmoins l’un des livres les plus pertinents sur la Grèce de ces années, un livre écrit par un voyageur comme seuls les Britanniques savent en donner.

Dans « Preface to the Penguin Edition », Kevin Andrews note après avoir opéré une révision de son texte : « The story is as close now to historical truth as I can get it: an outsider’s abrupt and startled experience of a country during a civil war ». Il y a dans les rencontres qu’il évoque, avec ces nombreux dialogues, une présence – une vérité – dont la tonalité évoque celle du « Sergent dans la neige » (« Il sergente nella neve ») de Mario Rigoni Stern.

 Olivier Ypsilantis

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Quelques séquences grecques – 2/7

 

Troisième séquence, la Grande Famine (Μεγάλος Λιμός) :

Lorsque les troupes allemandes arrivent en Grèce, suite à une campagne éclair, elles sont sous-alimentées. Leur intendance ne transporte pas de vivres ; elles sont donc entièrement à la charge des autochtones, les soldats comme les officiers. Des Allemands eux-mêmes dénoncent cette situation, notamment dans un rapport de l’Abwehr qui se termine sur ces mots : « Les troupes allemandes devraient maintenant puiser dans leurs réserves pour indemniser la population, puisqu’elles ont dû tirer leur subsistance des terres conquises lors de leur percée foudroyante à travers le pays ». Mais le pillage ne cesse pas, il s’amplifie et s’organise. Toute l’économie de la Grèce est siphonnée par les Allemands au cours des premières semaines de l’Occupation. Les Italiens tentent d’avoir leur part au butin mais en vain. La coopération Rome-Berlin en est menacée au point que les Allemands doivent faire des concessions.

Ce plan d’expropriation et de pillage de toute la Grèce va avoir de sérieuses conséquences pour l’Occupant car les bénéfices économiques lui ont fait négliger les bénéfices politiques. Le chômage bondit, la production industrielle chute, mais c’est le pillage des ressources alimentaires qui va avoir les conséquences les plus dramatiques.

L’économiste indien Amartya Kumar Sen a montré que peu de famines sont exclusivement le fait de catastrophes naturelles, que ce sont d’abord les actions humaines et les forces sociales qui à ce sujet décident du sort d’une population. Son analyse des mécanismes de la famine au Bengale, en 1943, peut être appliquée à la disette grecque. Certes, pour cause de guerre, la production agricole de 1941 a chuté de 15 à 30 % par rapport à celle de 1940 ; toutefois, la population n’aurait pas été en péril si l’État avait pu collecter et rationner la production alimentaire, une opération de grande envergure qui ne pouvait être menée à bien par un gouvernement très affaibli par l’Occupation.

 

 Le drapeau à croix gammée sur l’Acropole d’Athènes

 

Je ne vais pas entrer dans les spécificités de l’agriculture grecque d’alors – il me faudrait par exemple évoquer les conséquences de la réforme agraire de Venizélos –, simplement, les mesures économiques imposées par l’Occupant, tant Allemands qu’Italiens, et dès de début, conduisent le système de collecte des produits agricoles à la catastrophe. L’Occupant continue à vivre exclusivement aux dépens de la population grecque. En conséquence, les paysans se mettent à dissimuler leurs réserves. Par ailleurs, la réquisition des bêtes de somme augmente le coût du transport, en particulier des denrées. L’inflation (en partie activée par les émissions monétaires destinées à couvrir les besoins de l’Occupant, de la monnaie de singe ou presque) incite producteurs et négociants à retirer les produits du marché pour constituer leurs propres stocks. Face à une telle situation, le gouvernement grec envoie des officiers démobilisés afin d’aider à collecter la production agricole ; mais ces derniers finissent volontiers par prendre le parti des paysans car ils pensent que leur production est destinée à ravitailler les troupes de l’Axe en Afrique du Nord. Ainsi, saboter les mesures gouvernementales destinées à soutenir la constitution de réserves de denrées agricoles devient un acte de résistance. Quant aux bergers, ils refusent de livrer leur lait aux autorités grecques estimant que le prix proposé n’est pas assez élevé. Bref, le gouvernement perd tout contrôle sur la production agricole notamment en Macédoine, grenier de la Grèce mais très hostile au régime d’Athènes. Le gouvernement ne parvient qu’à obtenir 25 % de la quantité de grain escomptée. Par ailleurs, les problèmes logistiques se multiplient. De plus les Italiens et les Allemands gardent jalousement la production agricole de leurs secteurs et, ainsi, la Grèce se cloisonne, le surplus agricole d’une région ne passe plus à celle qui en a un besoin urgent, notamment de la Macédoine vers le sud du pays. Les initiatives privées s’efforcent de fournir de l’aide mais ce volontariat ne peut avoir l’efficacité d’une volonté gouvernementale correctement menée. Quant au marché noir, et considérant les prix pratiqués, il ne sert pas ceux qui ont le plus besoin d’aide et qui sont au bord de la famine.

Des Allemands, à commencer par les deux plénipotentiaires de l’Axe, Gunther Altenburg et Pellegrino Ghigi, protestent auprès de Berlin car ils jugent que la famine qui menace entraînera le pays dans le chaos, avec effondrement total de l’ordre public et de toute légalité, ce qui ne manquera pas d’avoir de sérieuses conséquences pour l’Occupant tant allemand qu’italien. Je passe sur les tentatives allemandes et italiennes destinées à éviter la famine à la Grèce, tout au moins jusqu’au début octobre 1941, date à partir de laquelle Berlin se désintéresse de cette question, suite à son engagement sur le front Est fin juin 1941.

 

Une mère et son enfant dans la Grèce occupée

 

Les Italiens restent plus sensibles à la situation des Grecs et donnent davantage que les Allemands qui font savoir que « le gouvernement italien devra assumer la responsabilité du ravitaillement de la Grèce, car ce pays est dans la sphère d’influence de l’Italie ». Les Italiens sont interloqués. Ils rétorquent qu’ils s’acquittent de leurs obligations (ce qui est en partie vrai), contrairement aux Allemands. D’une manière plus générale, la question du ravitaillement pose celle de l’autorité en Grèce. Qui commande ? Les Allemands ne font que prendre et lorsqu’il faut apporter, ils sollicitent les Italiens, une situation que dénonce Pellegrino Ghigi. Mussolini s’en plaint à Ciano et à raison ; mais n’est-ce pas lui qui par son aventurisme a entraîné les Allemands dans les Balkans et plus particulièrement en Grèce ?

Au cours de l’été 1941, dans la conurbation Athènes – Le Pirée, l’inquiétude commence à s’installer et on redoute le prochain hiver. Le rationnement concerne de plus en plus de produits et les quantités accordées ne cessent de baisser. Cette conurbation concentre environ le quart de la population du pays. De vastes bidonvilles l’entourent. S’y entassent des centaines de milliers de réfugiés, des Grecs d’Asie Mineure chassés par la Grande Catastrophe (Μικρασιατική Καταστροφή) de 1922. Cette population misérable devient encore plus misérable suite au chômage provoqué par l’Occupation. Les chiffres officiels manquent mais il semblerait que plus de la moitié de la classe ouvrière ait été sans emploi, que les deux tiers de ces familles aient été inscrites aux soupes populaires où elles ne mangeaient que deux ou trois fois par semaine, voire moins. La nourriture ne suffisant pas pour tous les membres d’une même famille, on s’alimentait à tour de rôle.

 

Un enfant grec, Athènes, 1942.

 

L’été 1941 est torride. L’hiver 1941-42 est exceptionnellement long et rigoureux. Le charbon et le bois sont hors de prix, lorsqu’il y en a. Le froid qui s’ajoute à la malnutrition augmente la mortalité. Des tumeurs furonculeuses et inflammatoires apparaissent sur les bras et les jambes et gagnent tout le corps lorsqu’elles ne sont pas soignées à temps. Début 1942, près de la moitié des familles des quartiers misérables de la conurbation Athènes – Le Pirée souffre de ces symptômes.

Dans ces quartiers, la famine aura probablement fait plus de 40 000 morts au cours des douze mois après octobre 1941. La mortalité infantile aura été moindre que celle des adultes suite au choix délibéré des parents de se priver de leur part pour la donner à leurs enfants. La mortalité aura été particulièrement élevée chez les adultes de plus de quarante ans et chez les hommes plus que chez les femmes. Les veuves et orphelins seront nombreux. On peut estimer pour l’ensemble de la Grèce, entre 1941 et 1943, le nombre des victimes directes ou indirectes de la famine à environ 250 000. Pour donner une idée de ce qu’aurait été en proportion le nombre de victimes rapporté à la population française d’alors : environ 1 500 000.

  Olivier Ypsilantis

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Quelques séquences grecques – 1/7

A ma mère

Première séquence :

Lorsque je lis Jean Moréas, je me retrouve chez ma grand-tante qui me le fit découvrir lorsque j’étais adolescent. Je me retrouve aussi dans le Jardin National d’Athènes où j’allais volontiers me promener lorsque je résidais dans cette ville, une ville alors beaucoup plus polluée qu’aujourd’hui où le νέφος avait certains jours une densité et une coloration inquiétantes. En été on y goûtait un peu de fraîcheur dans une ville assoiffée.

C’est au cours d’une promenade dans le Jardin National d’Athènes que j’ai découvert avec ravissement un buste de Jean Moréas, un buste placé sur une sobre stèle où son nom figurait en français puis en grec, Jean Moréas (1856-1910), de son vrai nom Ioánnis A. Papadiamantópoulos – Ιωάννης Α. Παπαδιαμαντόπουλος. J’en reconnus aussitôt l’auteur, Antoine Bourdelle, pour avoir assidûment fréquenté le Musée Bourdelle, un atelier-musée situé dans le XVe arrondissement, à Paris, au cours de mes années d’études.

Jean Moréas est bien oublié, toujours plus oublié, comme Albert Samain, autre poète symboliste, son contemporain. Mais qu’importe ! J’ai toujours plaisir à le lire non seulement parce qu’il me replace dans des souvenirs mais aussi – et d’abord – parce qu’il est un excellent poète et écrivain, et accessoirement parce qu’il est grec. Je ne puis taire le plaisir que j’ai à dégoter l’un de ses livres dans le fouillis d’un bouquiniste. La dernière fois c’était chez un bouquiniste parisien, rue de l’Odéon, il y a une vingtaine d’années, un petit livre intitulé « Paysages et sentiments », une édition de 1906, à la Librairie E. Sansot et Cie. Je l’ai lu en m’attardant tout particulièrement sur la partie intitulée « En Grèce ».

 

Portrait de Jean Moréas par Frédéric-Auguste Cazals (1865 – 1941)

 

Lire Jean Moréas et Albert Samain me fait donc revenir dans le petit salon de ma grand-tante. Je me souviens du parfum des cigarettes blondes américaines qu’elle fumait, de celui du muscat de Samos qu’elle me servait, du velouté du regard d’une belle Grecque qui de son cadre ne me quittait pas des yeux, tant de détails enfin.

Dans les années soixante, un certain Robert Jouanny, professeur à la Sorbonne, consacre à Jean Moréas un livre considérable, plus de huit cents pages : « Jean Moréas, écrivain français ». Dans les années soixante-dix, il s’affaire à un autre livre : « Jean Moréas, écrivain grec ; la jeunesse de Ioannis Papadiamantopoulos en Grèce (1856-1878) ». Les lecteurs de ces deux ouvrages doivent se compter sur les doigts d’une main. Je ne les ai pas lus, simplement feuilletés. Un ami helléniste me les avait signalés. J’en avais noté un passage où l’auteur signalait que dès 1894, après une relecture d’« Iphigénie à Aulis » d’Euripide, Jean Moréas entreprit d’écrire son « Iphigénie », une pièce en vers. Jean Moréas déclare à ce sujet : « J’ai tout simplement repris le sujet que ce bavard d’Euripide avait gâché et je l’ai traité comme aurait fait Sophocle. »

Deuxième séquence :

Une lecture me revient, émouvante, « Grand-mère Athènes » de Costas Tachtsis, soit un ensemble de quatorze textes publié en 1979, des textes écrits dans les années soixante puis dans les années soixante-dix avant d’être reconsidérés pour publication non plus en ordre dispersé mais dans un ensemble articulé.

J’ai lu ce livre avec enthousiasme au point que je me refrénais pour faire durer le plaisir, ce que la structure de ce livre me permettait sans peine. Hier soir, alors que la pluie battait contre les vitres, une pluie lisboète, atlantique, la plus belle des pluies, la nostalgie d’Athènes et de la Grèce m’a repris et j’ai cherché dans les alignements et les empilements de livres des guides achetés au gré de visites en Grèce ainsi que des livres d’écrivains grecs, sans oublier des dossiers contenant des documents divers relatifs à des séjours en Grèce, dont une série de photographies d’Athènes sous la neige, une neige qui tenait, une neige relativement épaisse. Ainsi suis-je revenu dans l’hiver 1986-87 à Athènes.

Il n’y avait pas de chauffage dans la maison néo-classique où nous habitions, au pied de l’Acropole, à l’angle de l’agora romaine. Nous allions trouver un peu de chaleur dans des grands cafés, au moins autant chauffés par le très grand nombre de consommateurs que par le chauffage lui-même – mais, au fait, y avait-il du chauffage ? Qu’importe, il y faisait bien plus chaud que chez nous. Je me souviens que la buée de tant de respirations était lourde sur les vitres et qu’elle ne tardait pas à ruisseler. Je me souviens que la fumée des cigarettes estompait légèrement les parties les plus éloignées des salles, les moulures des plafonds en particulier – et elle piquait les yeux. Je finissais par les fermer autant pour les protéger que pour mieux me souvenir, me souvenir de ces nuits athéniennes au cours desquelles, vêtu de sueur, je parcourais la ville en tous sens et parfois jusque dans ses lointaines banlieues. De ces nuits me restent surtout des parfums, celui du jasmin dans les banlieues, et celui de la pistache aux abords du marché central et dans Monastiraki.

 

Costas Tachtsis (1927-1988)

 

Mais je me suis égaré et j’en reviens à Costas Tachtsis. L’un de ses quatorze textes est consacré à « Tonio Kröger » de Thomas Mann. Dans ma mémoire le film de Luchino Visconti a supplanté le livre dont je garde toutefois une impression précise, une impression moins forte que celle laissée par « Le loup des steppes » (« Der Steppenwolf ») de Hermann Hesse mais plus forte que celle laissée par nombre d’autres livres. Aujourd’hui, je m’interroge : pourquoi une telle impression ? Et Costas Tachtsis m’aide à trouver la réponse ou, tout au moins, une réponse car il y en a d’autres non moins pertinentes. Il écrit que l’idée centrale de ce livre est un dilemme : l’Art ou la Vie ? L’Art et les « marginaux » ou la Vie et le « commun des mortels » ? C’est une question que se posent certains à l’adolescence, et à certaines époques plus qu’à d’autres. On cherche des points d’appui, des repères – des références – dans une adolescence qui chez certains dont je fus s’apparente à un banc de brume, une brume que l’on protège – car on la juge protectrice – et que l’on aimerait dissiper.

Dans cet ensemble que propose Costas Tachtsis, deux textes se rapportent à Georges Séféris : « Quelques moments dans la vie de Séféris » et « Les hésitations de Séféris ». Dans ce dernier texte, il est question de l’attitude du poète (prix Nobel de littérature 1963) vis-à-vis de la dictature des colonels (1967-1974). Sur la base de quelques faits indubitables, et d’impressions recueillies au cours d’entrevues sur plusieurs années, Costas Tachtsis expose brièvement quelques raisons qui auraient empêché Séféris de prendre plus tôt position contre la junte militaire. Séféris n’était en rien un apolitique, il n’était pas non plus un poète engagé. Pendant l’Occupation, il était employé par le gouvernement grec en exil, au Caire. Il ne réagissait donc pas automatiquement aux événements comme le font généralement ceux qui ont une longue expérience de la lutte directe. Mais Séféris appartenait à la vieille bourgeoisie grecque dont les membres les plus conservateurs et qui avaient conservé un peu de leur dignité s’opposèrent spontanément aux colonels et furent jetés en prison lorsqu’ils ne prenaient pas d’eux-mêmes le chemin de l’exil. Ce régime ne s’en prenait pas seulement à la gauche mais à toutes les sensibilités politiques et à toutes les couches sociales, mis à part les fascistes purs et durs. Bref, ce régime apparut comme vulgaire à la bonne société grecque qui en décelait le côté toc et camelote, un régime qui ne cessait d’évoquer le passé grec, Antiquité et Byzance, mais qui l’enlaidissait sans même s’en rendre compte, comme des nouveaux riches enlaidiraient la demeure d’une vieille famille. Séféris et d’autres Grecs souffraient de tout cela. De plus, ce poète avait une expérience de diplomate et il connaissait fort bien les rouages du pouvoir, le réseau subtil des interdépendances et bien d’autres choses, rien à voir avec un poète flottant dans l’Éther. Mais, surtout, ce régime lui apparaissait comme une simple péripétie. Peut-on lui en vouloir ? Pour qui a étudié l’histoire de la Grèce moderne – et oublions l’Antiquité et les luttes entre cités –, on ne peut qu’être frappé par la quantité de coups d’État, guerres civiles, révolutions, dictatures et j’en passe qu’elle égrène. Cette dictature lui apparaissait probablement comme un épiphénomène, regrettable certes, car il portait en lui un traumatisme dont l’origine remontait à 1922, avec le désastre d’Asie Mineure qui avait signifié la fin de la Grèce de sa jeunesse. Séféris était amer et de santé fragile à la fin de sa vie. Rappelons qu’il est mort en Grèce en 1971, en pleine dictature des colonels donc.

 

Georges Séféris (1900-1971)

 

Pourtant, il finira par prendre position, probablement suite à un voyage en Amérique. Les questions qui lui sont posées lui font prendre conscience de sa force et du devoir qu’elle lui dicte. Et la distance géographique précise son regard – l’effet de recul est bien connu de ceux qui quittent leur pays. Cette situation momentanée l’aide à secouer le poids de l’histoire, une histoire qu’il ne connaît que trop, par son âme de poète mais aussi par son expérience en politique. Il comprend que le peuple grec est toujours bien présent malgré tant d’épreuves et qu’il peut l’aider à lui donner une voix. Il s’inquiète car les dictateurs affermissent leur pouvoir et risquent d’entraîner le pays dans de funestes aventures, notamment avec Chypre qu’il aime tant. Ainsi rédige-t-il la déclaration du 28 mars 1969 que je mets en lien (en anglais) :

https://aphelis.net/anomaly-stop-george-seferis-declaration-march-28-1969/

Et Costas Tachtsis termine son texte sur ces mots : « Ainsi, d’un geste, mais après beaucoup de réflexion et de luttes intérieures – et pour cela de façon peut-être plus efficace que s’il s’était exprimé dès le début – et aussi grâce aux différents cercles de résistants qui l’ont salué avec reconnaissance, le bourgeois Séféris, comme avant lui Solomos l’aristocrate, eut la rare chance de s’exprimer, au-delà des classes et des partis, avec la voix du peuple entier, et de devenir ce que lui-même, par modestie justifiée ou excessive, n’aurait jamais osé imaginer : ce que nous les Grecs appelons un poète national. »

Olivier Ypsilantis

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Ygal Allon, un grand sioniste.

 

Ygal Allon naît en Galilée en 1918. Il fréquente une école d’agriculture avant de s’enrôler dès l’âge de quatorze ans dans la Haganah. Puis il confonde en 1937 le kibboutz Guinossar, sur la rive occidentale du lac de Tibériade. En 1941-1942, il sert chez les Britanniques au Levant (Syrie et Liban) contre les troupes françaises restées fidèles à Vichy. Il participe à la création du Palmah qu’il commande de 1945 à 1948. C’est ainsi qu’il va avoir un rôle très actif au cours de la Guerre d’Indépendance (1948-1949) où il remporte plusieurs succès déterminants contre la coalition arabe, à Lod, à Safed, dans le corridor de Jérusalem, à Beersheva, à Eilat et dans la péninsule du Sinaï. David Ben Gourion le freine et lui ordonne de ne pas prendre El-Arish (sur la côte nord-ouest du Sinaï) et, surtout, de ne pas attaquer la Cisjordanie, le gouvernement israélien ayant passé un accord secret avec Abdallah 1er, roi de Jordanie, accord selon lequel la Cisjordanie restait à la Transjordanie.

 

Ygal Allon (1918-1980)

 

Ygal Allon quitte Tsahal en 1950 pour se consacrer à son kibboutz et à sa carrière politique. Élu député en 1955, il obtient à plusieurs reprises des portefeuilles ministériels dans les gouvernements Eshkol et Meir, mais jamais celui de la Défense. On se méfie de son tempérament et de son caractère indépendant qui lui avaient déjà coûté le commandement de l’état-major en 1949. En 1978, bien que fermement de gauche, il refuse de voter en faveur du plan de paix de Camp David selon lequel Israël doit abandonner la totalité du Sinaï. Il aimerait conserver le saillant de Rafah (à l’est de la bande de Gaza), la pointe de Sharm el-Sheikh (à l’extrême sud de la péninsule du Sinaï) et quelques bases militaires proches de la frontière israélienne.

Ygal Allon est essentiellement connu pour son plan, le Plan Allon que je vais exposer dans ses grandes lignes. Ygal Allon reste l’un des meilleurs stratèges israéliens. Mais, une fois encore, son caractère peu conciliant et son audace ont provoqué une certaine inquiétude dans les hautes sphères tant politiques que militaires d’Israël, ce qui explique qu’il n’ait pas accédé aux plus hautes responsabilités militaires et stratégiques.

En 1968, peu après la guerre des Six Jours, il présente un plan, le Plan Allon, qui vise à un partage des territoires nouvellement conquis sur la base de deux paramètres : l’un géostratégique, l’autre démographique.

 

Carte du Plan Allon

 

Le paramètre géostratégique. Israël doit annexer des zones précises afin de se protéger. Les zones à annexer sont :

la vallée du Jourdain et la ligne de crête la dominant à l’ouest, ce qui permettrait de séparer la Cisjordanie de la Transjordanie et de faire barrage aux infiltrations de commandos terroristes mais aussi aux attaques d’unités de l’armée régulière, terrestres et dans une certaine mesure aériennes ;

les piémonts (bandes plus ou moins larges de plaines ou de collines localisées au pied d’un volume montagneux) cisjordaniens face à Tel-Aviv qui offrent un palier surplombant l’étroite vallée côtière du Sharon ;

le Goush Etzion et les environs de Latroun, situés en hauteur, qui protègent le corridor de Jérusalem ;

un grand Jérusalem-Est qui disjoint les quartiers arabes orientaux de la ville d’avec les villes de Cisjordanie ;

l’espace sud-cisjordanien désertique (Judée orientale), comprenant Kyriat Arba et le large couloir qui y mènerait à partir de la mer Morte, qui entoure les zones à forte densité arabe de la région d’Hébron ;

le saillant de Rafah dans le Sinaï qui circonscrit la bande de Gaza par l’ouest et la sépare de l’Égypte ;

Sharm el-Ckeikh qui contrôle le détroit de Tiran et donc l’accès maritime à Eilat ;

le plateau du Golan (jusqu’aux crêtes qui le limitent à l’est) qui protège la vallée israélienne de Hulé en Galilée et surplombe la plaine syrienne du Hauran menant à Damas.

Le paramètre démographique. Le Plan Allon colle à la doctrine de moindre inclusion arabe possible. Autrement dit, toutes les villes palestiniennes, de Djénine au nord à Gaza au sud (en passant par Naplouse, Tul Karem, Kalkilya, Ramallah, Bethléem et Hébron), sont exclues des zones susceptibles d’être annexées suivant le Plan Allon. Elles se situent comme pour les huit cent mille Palestiniens de Cisjordanie (la bande de Gaza ayant un statut lié à l’Égypte) dans l’espace censé devenir la fédération jordano-palestinienne.

Le Plan Allon n’a jamais séduit un gouvernement israélien et n’a jamais été accepté par un gouvernement arabe. Les Palestiniens l’ont systématiquement rejeté. Néanmoins, ses paramètres et certaines de ses propositions demeurent des référentiels pour nombre d’Israéliens, membres du gouvernement ou simples citoyens.

 

Ci-joint, un lien qui reprend les lignes principales du Plan Allon et son texte intégral relatif : au Sinaï, à la Rive occidentale, à Jérusalem, au Plateau du Golan :

http://www.monbalagan.com/47-chronologie-israel/4-de-l-independance-a-la-guerre-de-kippour/344-1967-juin-plan-allon.html

Olivier Ypsilantis

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Edmund Burke et la Révolution française – 2/2

 

“The science of government being therefore so practical in itself, and intended for such practical purposes, a matter which requires experience, and even more experience than any person can gain in his whole life, however sagacious and observing he may be, it is with infinite caution that any man ought to venture upon pulling down an edifice which has answered in any tolerable degree for ages the common purposes of society, or on building it up again, without having models and patterns of approved utility before his eyes”. Edmund Burke, “Reflections on the Revolution in France, and on the proceedings in certain societies in London relative to that event”.  

 

 

 

 

 

Selon Edmund Burke, l’homme ne peut s’abstraire de ses conditions sociales d’existence, soit des groupes, des institutions, des hiérarchies, autrement dit de l’histoire dans laquelle il est inscrit.  Edmund Burke s’oppose ainsi aux défenseurs du droit naturel, aux abstractions qui servent de point d’appui à la Révolution française et aux régimes qui se réclament d’elle. Selon les théoriciens du contrat social (voir Thomas Hobbes, John Locke et Jean-Jacques Rousseau), les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, ce qui suppose que la société se constitue et se maintienne par la seule volonté – l’accord volontaire – de chacun. Il s’agit bien d’un point de vue clairement individualiste – ou d’atomisme social – toujours actif dans nos sociétés et de divers points de vue.

Les conservateurs ont toujours critiqué une telle attitude. Selon Edmund Burke, la société et tout ce qu’elle suppose ne sont pas le produit d’un contrat, en aucun cas. Ils jugent que l’homme en tant qu’individu n’est pas un déterminant pour l’histoire mais qu’il est déterminé par l’histoire, autrement dit par la société et ses institutions.

Le réalisme sociologique d’Edmund Burke s’écarte de l’optimisme anthropologique des Lumières (qui croit en l’amélioration de l’homme et la promeut) ainsi que de tout espoir d’améliorer considérablement la société et les institutions. Edmund Burke déconstruit donc le modèle anthropologique des Lumières véhiculé par la Révolution française. La perspective anthropologique qui est la sienne n’implique pas un refus des Lumières et de la liberté individuelle. Edmund Burke n’est en rien l’un de ces « féroces réactionnaires ». Si tel était le cas, je ne m’intéresserais pas tant à lui. La pensée d’Edmund Burke est à la fois fortement structurée et souple, elle est tout simplement anti-idéologique et c’est pourquoi l’idéologue ne peut éprouver à son égard qu’un certain agacement pour ne pas dire un agacement certain.

La pensée contre-révolutionnaire d’Edmund Burke, et par nombre de ses aspects les plus significatifs, s’inscrit dans la modernité, dans une tension vers la liberté loin des miasmes et des brouillards de la métaphysique. De ce point de vue, il doit beaucoup à des penseurs britanniques tels que Francis Bacon, David Hume ou John Locke, promoteurs de l’empirisme, du réalisme et du pragmatisme. Précisons en passant (à l’adresse des idéologues et des adeptes du binaire) qu’Edmund Burke n’a pas hésité à dénoncer le manque le respect des Britanniques en Inde et en Amérique envers les populations autochtones, à prôner la tolérance envers les homosexuels, à s’en prendre aux abus de la monarchie et à défendre les institutions parlementaires. Il faudrait également évoquer sa vision libérale de l’économie, autant de sujets (pour ne citer qu’eux) qui nécessiteraient autant d’articles. Toutes ces prises de position sont parfaitement en accord avec son conservatisme, contrairement à ce que pourraient penser ceux qui pensent trop simplement…

« Reflections on the Revolution in France, and on the proceedings in certain societies in London relative to that event » aborde entre autres questions celle des conséquences sociales immédiates de la philosophie abstraite des Droits de l’Homme dans un contexte précis, celui de la France d’alors. Et ces conséquences, suivant la lecture pessimiste d’Edmund Burke, sont terribles, meurtrières et dévastatrices, puisque cette philosophie par ses généralités – ses ambiguïtés donc – conduira à la négation radicale de ce qu’elle se proposait de promouvoir : les Droits de l’Homme.

Le réalisme sociologique et historique d’Edmund Burke s’appuie donc sur un pessimisme anthropologique. Ce réalisme, caractéristique de sa pensée, renforce et magistralement la pierre angulaire de la pensée de droite depuis 1789, soit une appréciation pessimiste de la nature humaine. Ce composant essentiel du traditionalisme s’oppose et frontalement à l’optimisme anthropologique qui active le volontarisme révolutionnaire mais aussi, et d’une manière plus générale, à toutes les tentatives d’engineering social à grande échelle. Ce pessimisme (conservateur) et cet optimisme (révolutionnaire) sous-tendent et sont sous-tendus par des visions radicalement différentes de la société, des institutions et du processus historique.

Edmund Burke et d’une manière générale les conservateurs de tous les temps insistent donc sur la faiblesse de l’individu tant du point de vue biologique, émotionnel que cognitif. Dans le cas d’Edmund Burke, cette approche anthropologique a une solide base religieuse, biblique. N’oublions pas qu’il est avant tout un penseur catholique qui s’élève contre les excès critiques des philosophes ainsi que leur sécularisme déiste et athée.

Nous n’avons pas à juger de la sincérité et de la profondeur de la foi d’Edmund Burke ; ce qui nous intéresse ici, c’est la religion envisagée d’un point de vue social et politique activé par un pessimisme anthropologique, c’est la religion considérée comme élément d’un fonctionnalisme sociologique/historique. C’est ce dont il est aussi question dans son ouvrage majeur et quelques autres de ses écrits : la religion comme facteur essentiel de cohésion sociale et politique. Mais Edmund Burke ne se limite pas à ce point de vue, ce qui le rapprocherait d’un traditionalisme pur et dur. Il est homme de droite mais modéré car il se garde de confondre – de faire fusionner – l’ordre transcendant et l’ordre immanent de l’histoire et de la politique, ce que font les penseurs contre-révolutionnaires radicaux.

Une société sans une morale révélée est une société intrinsèquement malade et condamnée à la désagrégation, au désordre et, en conséquence, au despotisme avec des tentations totalitaires. Ainsi pourrait être présentée l’articulation entre l’essentialisme anthropologique et le fonctionnalisme sociologique, caractéristique de la singularité du traditionalisme conservateur d’Edmund Burke.

Dans quelle mesure cette anthropologie (à la fois moderne et traditionnelle) implique-t-elle une déconstruction du rationalisme politique véhiculé par les présupposés révolutionnaires ? Réponse : dans les aléas de la vie sociale, l’immense majorité des individus ne sont pas guidés par leur raison – et la conscience qu’ils ont de leur raison –, condition pour Jean-Jacques Rousseau d’une possibilité de liberté sociale. Par ailleurs, la méthode qu’Edmund Burke applique en politique est essentiellement sociologique/historique ; tandis que pour les partisans de la modernité, la méthode à mettre en œuvre est essentiellement rationnelle et déductive. Bref, la composante rationnelle n’est pas selon Edmund Burke dominante chez l’homme ; et un modèle théorique tel que le rationalisme politique (voir Jean-Jacques Rousseau) passe à côté de l’essentiel de la vie politique et sociale, de la composante non-rationnelle.

Selon Edmund Burke, l’homme n’est pas un être fondamentalement rationnel mais « religieux ». Le mot est placé entre guillemets car il englobe les aspects les plus profonds de l’homme qui font de lui un être essentiellement crédule tant du point de vue de la connaissance que du comportement. Ainsi, ce qui motive les hommes dans l’aire de la vie morale, sociale et politique ne sont pas les critères d’évidence rationnelle mais les passions, les émotions, les sentiments. L’exercice constant et conscient de la raison est sans cesse poussé de côté par des assauts spontanés et inconscients. L’homme est essentiellement un être d’habitudes, de préjugés, un être profondément immergé dans la tradition, ce qui fait que c’est à partir de ces données qu’une vie en société est possible dans la mesure où elles disciplinent les passions.

La tradition, cette chose qui se constitue dans la durée, sur de nombreuses générations, la tradition et ses institutions rendent possible la vie sociale parce qu’elles mettent au pas les passions individuelles, violentes, destructrices. Ainsi les préjugés (voir le sens précis de ce mot chez Edmund Burke, un concept au centre de sa pensée), les coutumes, les préceptes moraux venus d’une religion révélée participent au bon fonctionnement de la société et à sa stabilité. Le traditionalisme d’Edmund Burke envisage l’homme d’un point de vue sociologique et empirique et, de ce point de vue, il est en prise avec la modernité. Rien à voir avec le traditionalisme réactionnaire et providentialiste d’un Joseph de Maistre ou d’un Louis de Bonald. Pour Edmund Burke, tout ce qui structure l’ordre culturel et s’inscrit dans une durée historique, avec sa spécificité, doit être préservé contrairement à ce que pensent les illuminés au nom de la raison pure et d’une métaphysique qui ont par ailleurs conduit au chaos de la Révolution française, avec ses innombrables excès et violences. Je vous laisse imaginer ce que pourrait être une rencontre télévisée entre feu Edmund Burke et feu Jean-Jacques Rousseau. Ils remueraient des idées qui ne sont nullement démodées, qui sont même très actuelles pour la plupart.

 

 

La singularité d’Edmund Burke, notamment quant à son appréciation des institutions politiques, n’est intelligible que si l’on prend en compte le socle anthropologique et sociologique sur lequel il s’appuie. Edmund Burke refuse en bloc l’attitude de Jean-Jacques Rousseau, car l’objectif essentiel de la politique n’est pas de rechercher une forme de gouvernement idéal, parfait, valable toujours et partout, un gouvernement conçu à la mesure de l’Homme (avec un grand H), soit une abstraction. D’où sa critique des Droits de l’Homme et ses promoteurs, ce qui nous conduit à l’une des considérations les plus significatives (c’est pourquoi je la mets en caractères gras) de « Reflections on the Revolution in France, and on the proceedings in certain societies in London relative to that event » : « The pretended rights of these theorists are all extremes ; and in proportion as they are metaphysically true, they are morally and politically false. The rights of men are in a sort of middle, incapable of definition, but not impossible to be discerned. The rights of men in governments are their advantages; and these are often in balances between differences of good; in compromises sometimes between good and evil, and sometimes between evil and evil. Political reason is a computing principle; adding, subtracting, multiplying, and dividing, morally and not metaphysically or mathematically, true moral denominations ».

Que ceux qui ne connaissent pas Edmund Burke lisent et relisent ce passage, il leur ouvrira la porte qui leur permettra de mieux envisager cette pensée riche, paradoxale à l’occasion, rien à voir avec la caricature à laquelle des « progressistes » s’efforcent de le réduire.

Redisons-le, pour Edmund Burke la question essentielle en politique est que les institutions politiques fonctionnent indépendamment des stricts modèles théoriques et métaphysiques, fort du constat que leur validité ne peut être testée que par l’expérience, leur immersion dans l’histoire. Ainsi, pour Edmund Burke le conservateur, la durée des institutions est un indicateur fiable quant à leur utilité sociale. Les institutions se structurent et durent naturellement par le biais des « circumstances ». Il y a donc une claire articulation entre l’utilitarisme historiciste et le traditionalisme conservateur. Toutes les questions, fort nombreuses, qui entrent dans le champ politique s’articulent suivant un critère relativiste et pragmatique, l’utilitarisme historiciste.

Le conservatisme d’Edmund Burke suppose donc une fracture entre essentialisme et relativisme, un relativisme qui conduit à une vision modérée, équilibrée et cohérente envers les institutions en général et une aversion envers le despotisme, une attitude qui se retrouve chez Montesquieu et Tocqueville.

Chez Edmund Burke, le binôme liberté/autorité s’oppose à tous les radicalismes, aussi bien de gauche (jacobinisme) que de droite (réactionnaire despotique). On pourrait évoquer un autoritarisme modéré qui rejette les velléités à caractère démocratique mises en œuvre en 1789 ainsi que le despotisme démocratique, deux orientations sociopolitiques funestes qui ont en commun d’être animées par une logique volontariste, une logique qui nie le rôle régulateur (en regard des passions individuelles) des institutions déterminées par l’histoire.

La perspective tracée par Edmund Burke ne doit en aucun cas être confondue avec une quelconque forme d’individualisme qui elle aussi tend vers l’abstraction dans la mesure où l’individu se voit dissocié du contexte social et historique dans lequel il évolue. Roger Scruton écrit dans « What is conservatism » : « It is institutions (…) and not individuals, which always have been the prime object of conservative concern. (…) It is from institutions and customs that authority is born, and congenital authority is one of the goals of conservative politics. Even if, at some high philosophical level, the liberal and the conservative may live in harmony; at the level of everyday politics they are seriously opposed. The liberal seeks to emancipate the individual from authority, the conservative seeks to protect authority from individual rebellion. »

Cette divergence doit être replacée dans un contexte précis, le libéralisme ayant des formulations changeantes selon le contexte historique. Le libéralisme du temps d’Edmund Burke dénonce les abus des institutions sociales et politiques de la monarchie absolue, institutions qu’Edmund Burke dénonce lui aussi mais d’un point de vue différent. Les différences entre l’individualisme libéral et l’individualisme conservateur qui est celui d’Edmund Burke pourraient faire l’objet d’un prochain article. Il y a quelques similitudes entre les deux, comme la défense du marché (libéralisme économique) et d’institutions représentatives et constitutionnelles.

Olivier Ypsilantis

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