Je me souviens de détails…

 

Une fois encore, des « Je me souviens » présentés ici reprennent probablement d’autres « Je me souviens » publiés sur ce blog. Mais qu’importe ! Le cours de ma mémoire décrit des méandres qui, ici et là, se rencontrent.  

 

Je me souviens d’un oncle, fin juriste, qui lorsque la bêtise du monde lui pesait ouvrait « Tout Ubu » d’Alfred Jarry et en déclamait un passage.

 

Une légende familiale, le Père Ubu.

 

Je me souviens que Nicolae Ceaușescu est tombé à la renverse ses jambes repliées sous lui lors de son exécution.

Je me souviens que dans les veines du plateau de marbre d’une table basse, dans le salon de mes grands-parents, je croyais deviner une tête de chien (genre cocker) vue de trois-quarts.

Je me souviens que le mot Jeep se serait formé à partir du sigle G.P., soit General Purpose. Il est vrai qu’il traîne d’autres hypothèses quant à l’origine de ce mot.

Je me souviens du parfum de ses lainages, sur le quai de la gare de Hambourg et sur les bords de l’Elbe.

Je me souviens d’une averse jaune, début septembre, à Barcelona, à la fin d’un été interminable, jaune sale, ocre malade, poisseux, une averse jaune de la poussière et de la crasse accumulées, coagulées. La pluie jaune… Constantin Simonov l’évoque dans son plus célèbre poème ; mais ce n’était pas cette pluie jaune.

Je me souviens, dans l’escalier d’une maison de famille, d’un cadre imposant qui montrait un brevet déposé par un aïeul – un système d’aiguillage.

Je me souviens de scènes de la conquête du Reino de Granada racontées en bas-relief sur des panneaux des stalles (voir la sillería del coro bajo) du XVe siècle en la cathédrale de Toledo. Je me revois les détailler et passer mes doigts sur ce bois lisse et compact comme du marbre, par un été torride, ocre et poussiéreux. Ces scènes sculptées par Rodrigo Alemán restent indissociables de la fraîcheur de cette cathédrale en cet été.

 

SILLERIA BAJA DE LA CATEDRAL DE TOLEDO – ALMERIA – TOMA DEL REINO DE GRANADA – 1489-1495 – GOTICO ESPAÑOL. Author: ALEMAN, RODRIGO. Location: CATEDRAL-CORO BAJO, TOLEDO, SPAIN.

Un panneau de la sillería del coro bajo visible en la cathédrale de Toledo.

 

Je me souviens que ma mère avait des yeux bleu-vert, franchement bleus quant elle s’habillait en bleu et franchement verts quand elle s’habillait en vert.

Je me souviens quand les salles de cours à la faculté étaient une telle tabagie que pour ceux des derniers rangs le tableau noir s’estompait dans la brume, une brume qui piquait les yeux.

Je me souviens en Espagne de certaines rues aujourd’hui asphaltées lorsqu’elles étaient rues de poussière, une poussière qui partait en volutes au moindre souffle.

Je me souviens d’elle, de son ciré jaune et de ses bottes Hutchinson bleu marine ourlées de bandes blanches. Je ne puis voir de telles bottes sans penser aussitôt à elle, à des promenades à l’île d’Yeu, sous la pluie, à des sorties en mer, à ses mèches blondes et mouillées que le vent faisait battre autour de la capuche jaune, au bouillonnement de l’écume dans les anfractuosités de la Côte Sauvage, à…

 

Une vue de la Côte Sauvage, à l’île d’Yeu.

 

Je me souviens de l’ennui des dimanches après-midi lorsque j’étais enfant. Je me souviens des pages de Schopenhauer sur l’ennui, et en particulier de l’ennui des dimanches ; et je me souviens qu’en les lisant je me suis souvenu de mes dimanches. Je me souviens qu’il a écrit quelque part que l’ennui a sa représentation dans la vie sociale : le dimanche.

Je me souviens des balustres en bois du grand escalier odorant (la cire) de C. J’en suivais les courbes de la pointe des doigts mais aussi avec les paumes. Je faisais de même avec le couple de panthères en marbre de Carrare qui s’étirait amoureusement sur le manteau d’une cheminée, je le faisais mais avec plus d’application et d’abord parce qu’ainsi je goûtais un peu de fraîcheur par ces journées de juillet.

Je me souviens à C. d’inscriptions à la craie sur des portes de la cave. Je me souviens plus particulièrement de l’une d’elles : Eintritt verboten. Enfant, je me demandais pourquoi l’accès à cette pièce avait été interdit par l’Occupant. J’ai d’abord pensé qu’on y interrogeait des Résistants ; puis que l’Oberstleutnant von S. y entreposait son vin et qu’il n’était pas question que la troupe vienne se servir…

Je me souviens du jardinier qui à C. venait tondre la pelouse et tailler les rosiers. Il était gardien à la prison de Melun. Enfant, je l’observais manier avec délicatesse les sécateurs dans les rosiers grimpants et les rosiers à pompons tout en pensant qu’il assistait ou même participait à des exécutions capitales. Peut-être même était-il le bourreau ou tout au moins son aide ? En effet, on guillotinait encore dans la France des années 1960.

Je me souviens de cette pièce qui donnait sur le jardin, à Milly, et aux murs de laquelle étaient accrochés, entrecroisés, d’étranges coutelas au manche constitué d’une corne noire, luisante, annelée et à la courbure élégante. Comme leur manche était sensiblement plus long que leur lame, ces coutelas ne me semblèrent jamais bien redoutables. Et pourtant…

Je me souviens de cet oncle qui lorsqu’il fit refaire ses toilettes ne put se résoudre à se défaire d’un siège en noyer massif « patiné par tant de culs familiaux », un siège qu’il fit montrer en cadre pour y placer le portrait d’un parent qui le faisait chier

Je me souviens que le Fanta, cette boisson gazeuse (propriété de The Coca Cola Company), a été mis au point dans l’Allemagne nazie.

 

 

Olivier Ypsilantis

 

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Quelques notes estivales prises à Versailles

 

21 août 2016. Circulation parcimonieuse. Les avenues ouvertes sur le ciel où glissent de formidables masses nuageuses desquelles mon regard ne parvient à se détacher. Les nuages, tout est là !

Dans un café, une revue traîne sur une table, Courrier international. Gros titre en couverture : « Brexit. Le crash de l’Europe ». Il s’agit de racoler, d’attirer le chaland, de stimuler les ventes. Rien à dire. On hausse la voix, on braille même dans l’espoir de se faire remarquer. A l’intérieur de cette revue, ce titre : « Le Royaume-Uni a joué avec le feu et s’est brûlé », un titre qui rend compte d’une certaine suffisance française, suffisance à laquelle je distribue volontiers mornifles et coups de pieds dans le cul.

 

Une librairie où j’aime fureter, la « Libraire ancienne et moderne » fondée par Georges Puzin, en 1908, au 30 rue de la Paroisse, à Versailles. La libraire est encore gérée par la famille.

 

Mais qui était Monsieur Chouchani ? Il entrait dans de terribles colères, courtes il est vrai, chaque fois qu’on lui demandait qui il était ? Monsieur Chouchani et ses valises.

Marche dans Versailles. Que tout est beau lorsqu’il n’y a personne ou presque personne ! J’aime alors la ville ! Arrêt prolongé dans l’église Notre-Dame de Versailles (construite sur ordre de Louis XIV, sous la direction de Jules Hardouin-Mansart) dont j’aime la sobriété et ses proportions solidement ancrées et trapues qui n’ôtent rien à son élégance, au contraire. Dans cette pureté classique, je m’amuse à détailler les ornements inspirés de la Grèce antique. Acheté « Shabbat » de Benjamin Gross, l’un des plus stimulants universitaires franco-israéliens, décédé l’année dernière à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.

Le premier imprimé massif : les « indulgences » distribuées par l’Église catholique…

 

22 août. « Notre » mort ou la mort en première personne. La mort d’un proche ou la mort en seconde personne. La mort des autres ou la mort en troisième personne, la mort-en-général. Voir Vladimir Jankélévitch qui écrivit en 1966 un livre intitulé « La Mort », à partir de notes léguées par son père sur la mort chez Léon Tolstoï. Ainsi que le précise Vladimir Jankékévitch, la mort des parents fait tomber la barrière biologique entre la mort et nous, et la distance entre l’être et le non-être se réduit. Ainsi que je me plais à le répéter : « Je devrais être le prochain à sauter de la carlingue… et sans parachute… » Il est vrai que cette appréhension sait favoriser la plénitude de l’instant vécu — être le plus au présent possible. Vladimir Jankélévitch, son pied de nez à Pascal et Heidegger.

Marche dans Versailles, une ville ouverte au ciel et ses états. L’envie de dessiner, une fois encore, de rendre compte de ses immenses subtilités toujours changeantes. Le Bistrot de Montreuil a fermé. Dommage. J’aimais y prendre un café et tendre l’oreille dans l’espoir de relever des brèves de comptoir à la manière de Jean-Marie Gourio.

 

La synagogue de Versailles, 10 rue Albert Joly, construite entre 1884 et 1886 sur les plans de l’architecte Alfred-Philibert Aldrophe. En 1865, il devient architecte du Consistoire de Paris : il réalise la grande synagogue de la rue de la Victoire ; la maison consistoriale de la rue Saint-Georges ; la synagogue de Versailles ; la synagogue d’Enghien-les-Bains. En 1870, il entre en contact avec les Rothschild, notamment Gustave et Edmond pour qui il construit, entre autres, le séminaire israélite de la rue Vauquelin et l’école israélite de l’avenue de Ségur. Il est l’un des architectes les plus importants de la communauté juive de la fin du XIXe siècle. Ci-joint, un bref historique sur cette imposante construction, la synagogue de Versailles, avec traduction de ce qui est gravé à son fronton :

http://www.synaversailles.fr/Synagogue

 

Me procurer « Mémoire des pensées et des sentiments de J… M… », Jean Meslier (1664-1729), prêtre de la paroisse d’Étrépigny dans les Ardennes et athéiste militant. La version édulcorée et écourtée publiée par Voltaire en 1762. L’influence de Jean Meslier sur le baron d’Holbach qui publia des extraits de cet écrit sous le titre « Le Bon Sens du curé Jean Meslier suivi de son testament ». Ce n’est qu’au XXe siècle que cet écrit sera publié dans son intégralité, un écrit considéré comme l’un des actes fondateurs de l’athéisme moderne. Le nom Jean Meslier a été gravé en 1917 sur un obélisque du parc Gorki, à Moscou, avec ceux d’une vingtaine de penseurs considérés comme des précurseurs du communisme.

La métempsycose est inconcevable dans l’islam orthodoxe. Elle fut admise par des courants chiites et elle est aujourd’hui essentiellement professée par les Ismaéliens et les Druzes. Cette conception cyclique de l’histoire particulière au chiisme.

 

23 août. Je détaille les masses nuageuses. Une fois encore l’envie de les dessiner. La maison d’édition Siloé (installée à Burgos) va reproduire en fac-similé (sa spécialité) le manuscrit de Voynich (du nom de l’antiquaire qui le redécouvrit, Wilfrid Michael Voynich, en 1912, en Italie), un manuscrit élaboré entre 1404 et 1438 ainsi que le révèle le carbone 14. Ce manuscrit est qualifié comme étant « l’un des plus mystérieux du monde ». Les plantes qui y sont dessinées, et avec soin, n’ont toujours pas été identifiées. Aucune tentative de décryptage n’a abouti, y compris celle de William F. Friedman.

Le bien-être total que j’éprouve devant les paysages d’Albert Marquet et devant les scènes d’intérieur de la période niçoise de Matisse.

Je souhaite le retour de la Russie sur la scène internationale ; et je m’étonne que les pro-Européens et les anti-Brexit les plus convaincus n’évoquent jamais l’importance de la Russie en regard de l’Europe, la Russie sans laquelle l’Europe n’est qu’une sorte de croupion. En Europe, et plus particulièrement en France, on ne cesse de se laisser enfumer en dénonçant Bachar al-Assad, l’allié de Poutine, tout en flirtant avec les Frères musulmans dont le fourbe et le menteur Tariq Ramadan est le VRP, tout en couchant avec l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweit et autres financiers des pires tendances de l’Islam. Et je pense une fois encore à ces idiots utiles, si nombreux, tombés en pâmoison devant les Printemps arabes comme s’ils avaient vu la Sainte Vierge. J’ai immédiatement compris de quoi il en retournait. Mon odorat a surpris sans tarder sous le parfum du jasmin une forte odeur de merde. La chute de Hosni Moubarak m’a laissé présager le pire. Je n’ai pas applaudi à ce Printemps, à aucun moment. La chute du Frère musulman Mohamed Morsi et la reprise en main par le maréchal Abdel Fattah al-Sissi m’ont sorti de mon abattement. Aujourd’hui, la France est particulièrement empêtrée avec le monde arabe. Nous avons commencé à flirter avec les Frères musulmans dans l’espoir d’en finir avec le régime de Bachar al-Assad. Mauvais calcul, très mauvais calcul. Nous sommes au lit avec le Qatar qui nous a refilé sa vérole. Ce petit pays a contaminé jusqu’au Sahel. Nous nous sommes montrés incapables de protéger les Chrétiens d’Irak et de Syrie. Après le départ des Juifs, c’est au tour des Chrétiens de quitter des régions où ils vivent depuis tant de siècles, avant l’arrivée des Arabes et leur maudit islam. Les Juifs et les Chrétiens de diverses obédiences constituaient les élites de ces pays même si les maîtres étaient musulmans. Mais patience, les Arabo-musulmans se clochardisent lorsqu’ils perdent « leurs » Juifs et « leurs » Chrétiens. Laissons-les entre eux se vautrer dans leurs ordures et se sauter à la gorge, entre familles, entre clans, entre tribus.

En géostratégie, ne jamais oublier l’axiome du mathématicien et économiste Oskar Morgenstern, à savoir que le troisième terme finit toujours par se confondre avec l’un ou l’autre des joueurs…

Toutes mes antennes m’indiquent qu’une entente est possible avec l’Iran, sans naïveté bien sûr. L’ère des mollahs prendra fin et l’Iran redoute le terrorisme autant que nous le redoutons, et c’est l’une des raisons qui devrait nous inciter à une collaboration prudente et circonscrite en attendant mieux. Le peuple iranien (je n’ai pas dit le régime iranien) souhaite ardemment une entente avec l’Europe, la Russie et… Israël. Le régime des mollahs s’érode, la voix du peuple iranien se fera toujours plus entendre, patience ! Les rapports des ambassadeurs et des services secrets pointent dans une même direction : le peuple iranien désire une entente avec nous ; et dans ce nous, j’inclus Israël ; et s’il ne l’incluait pas, je la repousserais comme inacceptable. Ces rapports vont dans le sens de ce que j’ai pu observer. La France ne cesse de dénoncer l’Iran non parce qu’elle est d’une clairvoyance particulière mais parce qu’elle est ligotée par des « amitiés » de cauchemar qui la salafisent, la takfirisent, la wahhabitent et j’en passe. Sur fond d’aveuglement (avec vision à court terme), ces « amitiés » favorisent une violence qui n’en est qu’à ses débuts. Sur ce dossier central qu’est le nucléaire iranien, la France est donc poussée de côté. Dans une entrevue avec Patrice de Méritens, Alexandre Adler, prudent, déclare : « Signifier à l’Iran qu’en dernière instance nous défendrons l’Arabie saoudite est légitime, mais persister à faire de ce pays un adversaire potentiel en répandant le scepticisme sur la validité de l’accord nucléaire est nettement moins recevable ». La diplomatie française ferait bien de changer de lunettes car sa vue a baissé, la diplomatie française — le Quai d’Orsay — qui par ailleurs dispense des leçons de savoir-vivre à Israël, pensant ainsi plaire à ses souteneurs arabes et séduire des populations peu amicales issues de l’immigration. Le roquet France ne cesse d’aboyer en direction d’Israël parce que son maître arabe lui donne du susucre. Pauvre France !

 

Ce que j’aimerais, en attendant plus…

 

Conversation avec N., Juive séfarade. Elle m’explique le rapprochement israélo-saoudien. Un certain nombre de raisons me sont connues. L’une d’elles m’intrigue et elle la juge centrale. Les Saoudiens, ces clochards recouverts de plaqué or, reviennent vers les Israéliens afin de réactiver leur plan de paix entre Palestiniens et Israéliens. Ces riens qui doivent s’offrir des mercenaires chient de peur. Donc, d’après N., le plan proposé par les Saoudiens — un transfert de populations arabes vivant en Judée-Samarie, ces populations étant désignées par le gros de la troupe sous le nom de « Palestiniens » — serait à l’ordre du jour. Suivant ce plan, ces populations seraient installées en Arabie saoudite et recevraient la nationalité saoudienne. Je l’écoute et crois rêver. Trop beau pour être vrai ! Israël ainsi que je l’ai toujours espéré : de la Méditerranée à la vallée du Jourdain, avec réduction de cette poche cancéreuse connue sous le nom de « Cisjordanie » ! Pourquoi le cacher, j’aimerais Israël tel que le montre le symbole de l’Irgoun, soit l’ensemble des territoires sous Mandat du Royaume-Uni avant 1922 ; mais Israël avec pour frontière le Jourdain, ce serait déjà magnifique. Le nom artificiel de « Cisjordanie » serait effacé au seul profit de l’authentique : « Judée-Samarie ». L’activation du Plan Elon avec l’aide des Saoudiens ? « Je me marre ! » comme disait Coluche. Un point de détail. Les Arabes savent s’arranger entre eux. Si les « Palestiniens » transférés venaient à se rebeller, il est clair qu’ils ne tarderaient pas à regretter les scrupules d’Israël contre lequel ils ont tant aboyé… Un Septembre noir (Jordanie 1970) en Arabie saoudite…

Villa Cassandre d’Auguste Perret (1874-1954), côté jardin. Ci-joint, un lien vers le site de l’Institut Auguste Perret, avec multiples liens riches en images :

https://architectona.wordpress.com

 

Villa Cassandre d’Auguste Perret (1874-1954), côté rue Albert Joly (n° 11). Au-dessus de l’entrée, cette date inscrite dans le ciment : MCMXXV.

 

Le soir, chez des amis, dans la Maison Cassandre conçue par Auguste Perret, un architecte qui mit du temps à être reconnu. Je parcours cette demeure et la détaille, m’efforçant de répertorier les éléments d’origine — dont le mobilier en bois intégré à l’architecture et les huisseries. Dans le jardin, avec vue sur le fronton de la synagogue de la rue Albert Joly et l’église Sainte-Jeanne-d’Arc construite dans les années 1920 sur les plans d’Albert-Désiré Guilbert. Ce nom m’est connu par la chapelle Notre-Dame-de-Consolation, rue Jean-Goujon, à Paris, une chapelle dédiée aux victimes de l’incendie du Bazar de la Charité (1897). Mais comment concevoir que ces deux constructions soient l’œuvre d’un même architecte ? L’église Sainte-Jeanne-d’Arc, un ensemble à plan carré, sans bas-côtés, avec coupole octogonale que termine un lanternon, une basilique en béton armé. J’avais négligé cette construction, la déclarant sans grand intérêt ; mais à présent, je me reproche ce jugement hâtif et je m’éprends de ses proportions, de ses volumes, tout en m’efforçant d’en deviner l’intérieur que j’aimerais visiter. La rue Albert Joly — la rue de la synagogue — est encombrée de barrières de protection. Quatre soldats armés de FAMAS patrouillent. Ils portent le béret, casque accroché à la ceinture ; et ils n’ont pas la baïonnette au canon.

 

Olivier Ypsilantis

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Griffonné entre le 15 et le 25 juin 2017 – 5/5

 

Je me souviens d’une attaque de train, dans la plaine de La Calahorra, dans la province de Granada, un tournage pour je ne sais quel film. Ce n’était pas « 100 Rifles » de Tom Gries, avec la si belle Raquel Welch, tourné en partie là, en 1969 ; c’était une quarantaine d’années plus tard :

https://www.youtube.com/watch?v=OxEjXQLqxfU

 

Wallis Simpson (1896-1986) et le duc de Windsor (1894-1972)

 

Hitler tente de se concilier le duc de Windsor qui se sent humilié par son frère devenu George VI. Le duc de Windsor avait été Edward VIII, roi et empereur du 20 janvier au 11 décembre 1936. Il avait abdiqué. On lui avait refusé le mariage avec une divorcée par ailleurs roturière, Wallis Simpson. Le duc de Windsor, dont personne n’ignore les sympathies pour l’Allemagne et le sentiment d’humiliation qu’il porte en lui, serait une pièce de choix pour ce pays qui espère encore s’allier le Royaume-Uni et son immense empire. Il faut suivre le séjour en Espagne puis au Portugal du duc et de la duchesse de Windsor (il a épousé Wallis Simpson le 3 juin 1937, en France) au cours de l’été 1940 (alors que la France vient de signer l’Armistice) et ces tractations conduites tant par les agents de Hitler que de Franco pour comprendre les inquiétudes de Churchill.

Le ralliement de cet ex-souverain aurait probablement été un rude coup porté à la détermination britannique activée par Churchill de ne pas céder face à l’Allemagne, à son refus d’une paix dictée par l’Allemagne. Étudier Operation Willi : se concilier ou kidnapper le duc de Windsor et sa femme. Joachim von Ribbentrop pense même le remettre sur le trône et l’utiliser comme l’Allemagne utilise déjà le maréchal Pétain. Churchill finit par intimer l’ordre au couple de quitter Madrid dans les plus brefs délais et de se rendre à Lisbonne afin d’embarquer aussitôt pour la Grande-Bretagne. Le couple tergiverse avant de quitter la capitale espagnole le 2 juillet 1940 pour le Portugal. Mais le soulagement de Churchill va être de courte durée puisque tout un monde ayant partie liée avec Hitler et Franco (sans oublier l’homme le plus riche du Portugal, l’opportuniste Ricardo do Espirito Santo Silva) s’efforce d’amener le couple à lui. Alors que l’on échafaude un plan pour faire revenir de son plein gré le couple en Espagne (ou de les kidnapper au cas où), arrive à Lisbonne, le 28 juillet, l’émissaire personnel de Churchill, Walter T. Monckton, porteur d’un ultimatum : le couple doit embarquer le 1er aout à bord de l’Excalibur. Walter Schellenberg, alors le meilleur espion de Hitler, reçoit l’ordre de séquestrer le couple qui prend enfin la décision de ne pas trahir et d’obtempérer aux ordres de Churchill. Walter Schellenberg fait parvenir un message à Wallis Simpson, message par lequel il l’avertit (pur mensonge) que le M16 a projeté de l’assassiner, elle et son époux. Trop tard. Le couple ne reviendra pas sur sa décision. Le 30 juillet, Hitler et son état-major mettent au point les derniers détails de Unternehmen Seelöwe (Operation Sea Lion). Le lendemain, et conformément aux ordres de Churchill, le couple quitte Lisbonne à bord de l’Excalibur.

 

Le responsable indirect de la plus grande catastrophe de toute l’histoire de l’aviation, Antonio Cubillo (1930-2012). Sur le drapeau accroché au mur, on peut lire Canarias independiente. Chaque étoile représente une île de cet ensemble de sept îles :

https://www.youtube.com/watch?v=fFgyJEBCziw

 

Le plus grave accident de l’histoire de l’aviation : 27 mars 1977, sur l’aéroport de Los Rodeos, Tenerife. Collusion au sol de deux Boeing 747, l’un de la compagnie KLM, l’autre de la compagnie PanAm. Ainsi, la plus grande catastrophe aérienne a-t-elle eu lieu au sol. Bilan : 583 morts. Cette catastrophe est due à une sorte d’ « effet papillon ». Je force à peine la note. Bref rappel des faits. Une bombe artisanale de faible puissance explose chez un fleuriste du terminal de l’aéroport de Las Palmas de Gran Canarias. L’attentat est revendiqué par le M.P.A.I.A.C. (Movimiento por la Autodeterminación e Independencia del Archipiélago Canario) qui avertit d’une seconde explosion. L’aéroport de Las Palmas de Gran Canarias est alors fermé et les avions détournés vers celui de Los Rodeos, à Tenerife, dont le trafic se voit surchargé. Ainsi, sans vraiment le vouloir, Antonio Cubillo, responsable du M.P.A.I.A.C., va-t-il être indirectement responsable de la plus grande catastrophe aérienne de l’histoire de l’aviation. Le nombre de victimes simultanées dépasse, et de loin, les “exploits” de l’E.T.A. et du G.R.A.P.O. alors très actifs en Espagne, sans oublier ceux des groupuscules d’extrême-droite et du terrorismo tardofranquista qui sévit entre la mort de Franco (1975) et le début des années 1980, avec entre autres groupes, la Alianza Apostólica Anticomunista (Triple A) ou les Grupos Armados Españoles (G.A.E.)

 

Emmanuel Macron, président de la République ? Je vais finir par lui accorder ma confiance à reculons, par lassitude, une confiance qui aurait été plus franche s’il n’avait été soutenu dès le début par les médias officiels du pays, des médias détestables tant dans la presse (et je pense en particulier au quotidien Le Monde) qu’à la radio et la télévision. Ma question la plus pressante, mon inquiétude principale : va-t-il libéraliser l’économie avec audace ou bien n’est-il qu’un technocrate, Monsieur Encore-plus-d’État ? Je penche pour le technocrate. A suivre.

Mon rêve récurrent d’une authentique société anarcho-capitaliste est mis à mal. La fascination (le mot n’est pas trop fort) qu’exercent sur moi les penseurs de ce courant si riche en nuances, des penseurs qui par leur audace et leur intelligence me semblent très au-dessus des autres penseurs politiques – toutes tendances confondues. L’anarcho-capitalisme est non seulement intelligent, il est élégant. Il désigne de vastes espaces tandis que le socialisme sous toutes ses formes – et il en a ! – ne désigne le plus souvent qu’une cour de caserne ou qu’une paire de pantoufles.

Mais j’en reviens au bazar national. L’explosion des partis traditionnels m’amuse franchement, à commencer par celui du Parti socialiste. Socialisme, le mot de plus frelaté du dictionnaire, un fourre-tout capable d’adopter toutes les formes, une soupe dans laquelle flotte de tout. Ce mot devrait aujourd’hui inspirer de l’horreur à tout homme libre. Il n’en a pas été toujours ainsi : des femmes et des hommes libres se sont battus en son nom.

 

1989, Roumanie, quelques jours après l’exécution de Nicolae Ceaușescu. Je photographie une rue d’Oradea dans laquelle marche un groupe de cinq soldats. L’un d’eux se retourne d’un coup se dirige vers moi, menaçant, en désignant mon appareil photographique. Les amis roumains qui m’accompagnent s’interposent. Le soldat finit par rejoindre son groupe tout en me maudissant moi et mon appareil, en me traitant d’espion, ce que m’expliquent ces amis. 2014, Iran, l’autocar longe la Natanz Nuclear Facility, laissant les passagers photographier ses abords sans restriction. Je revenais d’une excursion au village montagnard d’Abyaneh. Je me souviens du dispositif de défense antiaérienne, avec des batteries qui me semblèrent ultra-modernes et, disséminées dans les champs, au milieu de troupeaux de chèvres, d’autres batteries franchement vieillottes, dérisoires sous le ciel immense, avec servants aux treillis élimés assoupis à l’ombre de toiles tendues par des piquets. Je me suis interrogé sur cette « liberté » qui nous était laissée avant de comprendre qu’avec les yeux des satellites capables de voir depuis des hauteurs extraordinaires un soldat se mettre les doigts dans le nez ou pisser, nos photographies ne pouvaient porter préjudice à la sécurité et au programme nucléaire du pays. Et puis, n’était-ce pas une manière de nous laisser entendre : « Voyez, nous n’avons rien à cacher ! » ?

 

En feuilletant une revue anglaise, je retrouve Henry Tonks, chirurgien et artiste. Quelques repères biographiques. Henry Tonks (1862-1937) commence par exercer comme chirurgien en 1886 et suit des cours du soir à la Westminster School of Art en 1888. A partir de 1892, il enseigne l’anatomie (à la London Hospital Medical School) mais aussi l’art (à la Slate School of Fine Art) où il deviendra le plus réputé des professeurs de sa génération. Parmi ses nombreux élèves devenus des artistes reconnus, Stanley Spencer et Paul Nash. Avant de devenir official war artist, en 1918, Henry Tonks avait notamment travaillé au cours de la Première Guerre mondiale pour Harold Gillies (considéré comme le père de la chirurgie plastique), en dessinant au pastel des « gueules cassées » (broken faces) dans des hôpitaux anglais, des séries qui donneront lieu à des expositions dont « Faces of Battle » au National Army Museum. Ci-joint, deux riches liens aux titres éloquents, respectivement « Flesh Poems: Henry Tonks and the Art of Surgery », signé Suzannah Biernoff ; et « Henry Tonks: Torn Portraits: The Art of Facial Reconstruction », signé Jeanne Willette :

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3158130/

http://arthistoryunstuffed.com/henry-tooks-torn-portraits-the-art-of-facial-reconstruction/

Dans cette revue, il est également question de Gert Heinrich Wollheim, un nom que je retrouve avec plaisir et pour une raison simple : bien moins connu que d’autres artistes allemands de sa génération, parmi lesquels Otto Dix et George Grosz, il égale pourtant les meilleurs d’entre eux par sa force d’expression.

 

Magnifique autoportrait de 1931 de Gert Heinrich Wollheim (1894-1974)

 

Parmi les peintures les plus puissamment érotiques (la puissance du suggéré), le portrait en pied de Madame X (Madame Pierre Gautreau) de John Singer Sargent. Le rapport de la peau si blanche au noir satiné de la longue robe. Le décolleté somptueux. L’histoire de la précieuse bretelle qui a glissé et qu’il lui faut remettre en place suite au scandale occasionné au Salon des artistes français de 1884.

 

Une surprise dans le quotidien « El Mundo » du vendredi 17 mars 2017, un article sur Hedy Lamarr. Il s’ouvre sur cinq photographies assez suggestives – l’orgasme féminin porté à l’écran, un scandale alors (voir « Ecstasy », 1933, de Gustav Machatý). Titre de l’article : « Hedy Lamarr, la diosa que “inventó” el wifi ».

L’article en question rend compte de la publication de l’autobiographie de cette actrice (et inventrice) en espagnol, sous le titre « Éxtasis y yo » (chez Notorious Ediciones). En 1965, Hedy Lamarr avait signé un contrat appuyé par la Metro Goldwyn Mayer pour la publication de ses mémoires, un livre écrit par deux nègres, Leo Guild et Cy Rice, à partir d’une entrevue enregistrée, d’une cinquantaine d’heures. On connaît la suite et le scandale que fit la belle Hedy. Curieusement, ce document ne fait pas la moindre allusion aux recherches de cette actrice qui fut aussi une inventrice puisqu’elle mit au point, en compagnie du musicien George Anthiel, un Radio Guidance System pour le guidage des torpilles, des recherches qui ont grandement contribué au développement des communications. L’US Navy ne s’y intéressa que tardivement. Avec du recul, on peut considérer que des technologies telles que Wi-Fi, CDMA (Code-division multiple access) et Bluetooth lui doivent quelque chose…

https://www.kvart-bolge.com/single-post/2015/10/02/HiFi-History-The-Arguably-Best-Looking-Inventor-of-all-Times-Hedy-Lamarr

 

Olivier Ypsilantis

 

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Griffonné entre le 15 et le 25 juin 2017 – 4/5

 

Aquilino Duque (né à Sevilla en 1931) vient de publier « Una cruz y cinco lanzas » où il glose sur les figures de Juan de Borbón et de Marcelino Menéndez y Pelayo. Il dénonce avec ironie ce qu’il considère être à présent les quatre cavaliers de l’Apocalypse : le féminisme, le nationalisme, l’écologisme et le pacifisme, autant de causes qui perdent leur sens lorsqu’elles se radicalisent, ce qui est trop souvent le cas. Cet homme de grande envergure – un authentique européen par son parcours et sa culture – est volontiers traité de fasciste (de facha), ce dont il se moque et à raison : ce fin connaisseur de l’Italie (où il a durablement vécu) sait que le fascisme est un mouvement qui s’inscrit dans une époque et un espace précis et que les incultes prétentieux assènent ce mot à tout propos dans l’espoir d’écraser ceux qui n’entrent pas dans leurs grâces.

 

 Aquilino Duque Gimeno, à son domicile de Sevilla.

 

Aquilino Duque juge que la réconciliation qu’a supposée la Transición a plutôt consisté à changer de veste (ou tout au moins à la retourner) qu’à se donner la main. Par ailleurs, il déplore que la droite, le Partido Popular (PP) du temps de José María Aznar en l’occurrence, ait condamné le 18 de julio 1936, soit le Alzamiento Nacional, mais en aucun cas la Revolución de 1934 et ses principaux foyers de violence : Cataluña (Catalunya) et Asturias. Aquilino Duque critique durement la Ley de Memoria Histórica (Ley 52/2007, de 26 de Diciembre). Trop à dire sur cette question qui a été manipulée par Zapatero et déviée à des fins politiciennes. Par ailleurs, la IIe République dont on peut louer et grandement certaines initiatives, notamment quant à l’éducation, ne doit pas être placée sur un piédestal dans un éclairage zénithal. L’insécurité et les violences multiples de cette période n’ont pas été le seul fait des « fascistes ».

José María Aznar a déclaré que Manuel Azaña était son modèle. Fort bien, nous dit Aquilino Duque, mais il se trouve que « Azaña dijo grandes verdades pero sólo cuando tenía el aparejo en la barriga » ; et il ajoute que la Transición a favorisé les séparatismes qui, il faut le rappeler, ont été parmi les principaux responsables de la fin de la République. Il y eut Guerre Civile parce qu’il y eut révolution et que la contre-révolution l’a emporté. Franco a maîtrisé ce totum revolutum et a laissé un pays en condition de changer sin traumas. L’Estado de Autonomías est anti-économique. Don Ramón Carande : « ¿Cómo un país tradicionalmente deficitario de hombres públicos puede multiplicar ese déficit por 17? », 17, soit le nombre des communautés autonomes d’Espagne. J’ai été un partisan de ces communautés ; elles allaient dans le sens du fédéralisme et flattaient l’anti-jacobin que j’ai toujours été. Le fédéralisme me semble une excellente chose a priori ; mais en Espagne, ses dysfonctionnements sont tels qu’il est à revoir. Et étudier leurs causes revient à étudier l’histoire de l’Espagne – sujet trop vaste dans le cadre du présent article. Le système des Autonomías est en grande partie responsable du déficit public qu’accuse le pays, le plus important d’Europe. Je passe sur les chamailleries indignes des élus locaux, véritables héritiers de ce caciquismo, maladie espagnole que le dictateur (éclairé) Miguel Primo de Rivera s’efforça de réduire, mais en vain. Seul contre tous, il termina dans la solitude et la pauvreté, en exil à Paris.

Marcelino Menéndez y Pelayo qu’admire Aquilino Duque avait l’habitude de dire que « el día en que acabe de perderse, España volverá al cantonalismo de los arévacos y de los vectones o de los reyes de taifas ». Cantonalismo et taifas, rien de plus spécifiquement espagnol… Souvenons-nous, quand Tortolez demande à Juan de Mairena (voir le livre d’Antonio Machado, « Juan de Mairena ») si un Andalou andalucista est lui aussi un Espagnol de second ordre, celui-ci lui répond qu’il est non seulement un Espagnol de second ordre mais un Andalou de troisième ordre.

 

Enrique Gimbernat est l’un des meilleurs pénalistes d’Espagne. Dans une entrevue au quotidien « El Mundo » (voir Opinión, Los intelectuales y España, en page 4 et 5), il confie que la Justice dans son pays est manipulée par les partis politiques. Le titre de l’article est éloquent : « El felipismo es el pecado original de la democracia española ». Felipismo, de Felipe González… En 1985, une réforme issue du PSOE a été mise en œuvre et, depuis, les membres du Consejo General del Poder Judicial sont élus par le parti au pouvoir. Le PP avait pourtant déclaré haut et fort qu’une fois à la tête du gouvernement, il s’en prendrait à ce système. Il n’en fit rien et amplifia même le processus initié par le PSOE. Ainsi, au gré des élections, PSOE et PP placèrent-ils des hommes et des femmes de leur choix dans les hautes sphères de la Justice. Le péché originel (pecado original) de la démocratie espagnole remonte à 1982, avec le PSOE au pouvoir (Felipe González fut président du Gouvernement de 1982 à 1996), soit la corruption, la prévarication, les GAL, les ingérences dans l’appareil judiciaire. Le PP ne fera que suivre l’exemple donné par le PSOE.

 

Enrique Gimbernat Ordeig (né en 1938, à Sevilla)

 

Polémique au sujet du transfert des restes de Franco sur fond de lutte d’influence. Le PSOE en pleine déliquescence (comparable à celle du Parti socialiste français) cherche à remonter sur son perchoir afin nous dispenser de petites leçons de morale dont les socialistes ont le secret, une manière de reprendre laïquement possession des esprits. Ces flemmards espèrent jouir encore de leurs rentes morales.

Le 11 mai 2017 a été approuvé au Parlement, à 198 voix pour et 140 abstentions (PP et ERC, pour des raisons très différentes), la proposition du PSOE en vertu de laquelle il est demandé au Gouvernement d’engager les démarches pour l’exhumation et le transfert des restes de Franco. On peut souhaiter ce transfert mais il convient de rappeler que cette proposition ne figure pas dans la Ley de Memoria Histórica qu’un PSOE veut réactiver, non pas tant au nom de la mémoire historique, si importante, que dans l’espoir de regagner un peu du terrain perdu. Bref, pour le PP, El Valle de los Caídos n’est plus un « lugar de memoria franquista y nacional católica » tandis que le PSOE juge que cet ensemble reste un symbole franquiste et qu’en conséquence il convient d’en réorienter la signification « en favor de la reconciliación y de la democracia ». La réconciliation ? En oubliant ceux qui ont été massacrés par dizaines de milliers parce que possédants, « fascistes » et j’en passe.

Les socialistes mode Zapatero sont doués d’une mémoire historique qui ne s’embarrasse pas de complexité. Banby nous a bassiné (le verbe n’est pas trop fort pour ceux qui connaissent l’affaire) avec son grand-père (paternel) fusillé, le capitaine Juan Rodríguez Lozano, et tout est parti en vrille. Moi et mon ancêtre fusillé ; et que je profite de ma position de chef du Gouvernement pour simplifier l’Histoire en poussant mon histoire sur le devant de la scène. Mais les Espagnols n’ont pas été dupes.

Pour le député socialiste Gregorio Cámara, il conviendrait de ne pas heurter la sensibilité du citoyen – le pauvre ! – et, à cet effet, de déplacer les restes de Franco (probablement de les rendre à la famille qui se débrouillera avec) et ceux de José Antonio Primo de Rivera en un endroit plus discret (« no preeminente »), à l’intérieur de la basilique. Je signale en passant, et sans faire du mauvais esprit, que cette séparation ne devrait pas déplaire au fondateur de la Phalange dont Franco a trahi le message.

En la circonstance, le PP a raison de rappeler que le PSOE cherche à instrumentaliser la mémoire de la Guerre Civile (et de la répression franquiste qui lui fit suite) pour se redonner de l’importance. Rappelons que le texte approuvé ce 11 mai reprend sous une forme condensée les principales propositions inclues dans la Ley de Memoria Histórica en y ajoutant l’exhumation et le transfert des restes du Caudillo dans le but de réactiver cette loi après que le gouvernement du PP ait supprimé les subventions que supposait ce vaste projet, sous prétexte de restrictions budgétaires consécutives à la crise. Tout en étant extraordinairement attaché à la mémoire, je ne puis en la circonstance donner tort au PP. L’instrumentalisation de la mémoire n’est pas moins terrible que l’oubli…

 

El Valle de los Caídos, vue panoramique.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Griffonné entre le 15 et le 25 juin 2017 – 3/5

 

L’une des plus fascinantes batailles de l’histoire européenne, les Champs Catalauniques, fin juin 451, dans les environs de Châlons-en-Champagne, une bataille internationale car les troupes qui s’affrontaient étaient constituées de confédérations de peuples (avec une importante présence de Barbares), tant du côté des Huns que du côté des Romains/Wisigoths.

L’entrevue Attila et Léon I le Grand, aux portes de Rome, au cours de l’été 452. Que se sont-ils dit ? Attila n’a pas mis la ville à sac. Pourquoi ? Le pape a-t-il tout simplement payé le tribut exigé ? Il est vrai que l’empereur Marcien avait massé des troupes sur les arrières des Huns, dans les Balkans, ce qui suffit peut-être à expliquer le retrait des Huns ?

Traduire de l’espagnol au français certains articles de Mauricio Meschoulam, géopoliticien, professeur à la Universidad Iberoamericana. Ses articles publiés dans El Universal :

http://www.eluniversal.com.mx/blogs/mauricio-meschoulam/arenas-movedizas-0

Écrire un article sur António José da Silva O Judeu (1705-1739), le plus grand dramaturge portugais de son temps (actif entre 1725 et 1739). Il finira sur le bûcher de l’Inquisition, à Lisbonne. Ses souffrances et celles de sa famille, à commencer par sa mère, Lourença Coutinho, accusée de judaïser. Lire quelques-unes de ses pièces satiriques dans l’original, pièces dans lesquelles il se moque de la société portugaise d’alors, en prenant prétexte de la mythologie mais aussi de Don Quixote. Commencer par lire « Vida do grande D. Quixote de la Mancha e do gordo Sancho Pança » (1733).

Souvenir d’un voyage au Chili. Les momies du Nord du pays, dans les environs d’Arica, à la frontière avec le Pérou donc. Chinchorro, Valle de Camarones. Ces momies sont considérées comme les plus anciennes du monde, plus anciennes que les momies égyptiennes, une ancienneté que le Chili revendique haut et fort. Elles furent découvertes entre 1909 et 1917 par l’archéologue allemand Max Uhle. L’extraordinaire complexité de leur processus de momification.

 

 Max Uhle (1856-1944) en 1907

 

17 juin 2017. J’apprends par hasard (mais le hasard n’existe pas m’objectera-t-on, et à raison) le décès d’une grand-tante, Tante Birgit, à l’âge de quatre-vingt-seize ans. Célébration prévue en l’église suédoise, 9 rue Médéric, Paris XVIIe. J’ai très peu de souvenirs de cette femme. Il me semble même que je ne l’ai rencontrée qu’une fois. J’étais adolescent et je revois une grande femme blonde et fine, la taille ceinte d’une large ceinture bleue de la couleur de ses yeux. Au cours du repas (on m’avait assis à sa gauche), je lui ai posé des questions sur le maréchal Mannerheim dont je lisais une biographie. Tante Birgit me félicita pour mon intérêt et déclara admirer cet homme sans réserve, et pour diverses raisons, à commencer par son anticommunisme actif. Tante Birgit… A présent que je note ce souvenir, un autre souvenir me vient – il m’a été rapporté par ma grand-mère. Lorsque ses parents (des Grecs, citoyens britanniques) furent internés (à Besançon puis à Vittel), Tante Birgit mit à profit sa maîtrise de l’allemand et son physique d’« Aryenne » pour solliciter l’Occupant dans l’espoir de faire libérer ces parents par alliance. Les citoyens britanniques étaient pourtant fort bien traités ; et lorsque je lis les carnets de captivité de l’aïeule, il m’arrive d’éprouver une honte diffuse… Quand je pense que ma mère et sa famille reçurent pendant la guerre des douceurs envoyées… d’un camp, colis de Queen Mary aux British Citizen, tandis que des millions de Juifs (et de prisonniers de guerre soviétiques) étaient exterminés de diverses manières, en particulier par la faim. De fait, je ne me suis jamais défait d’un sentiment de honte à ce sujet.

Souvenirs de discussions à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts avec Jean Asselbergs (1928-2015) surnommé « Pitaine », ce que j’ai appris récemment et par Internet. Jean Asselbergs, 1er Grand Prix de Rome de gravure en médailles (1960) puis chef d’atelier de gravure en médailles à l’E.N.S.B.A. de 1978 à 1993. Je revois son atelier, sous les mansardes de l’Hôtel de Chimay, quai Malaquais, à côté du premier atelier de gravure en taille douce où j’ai étudié, sur le même palier. Il y a quelques jours, au cours d’une discussion, ce nom m’est revenu, un nom et le visage d’un homme souriant et avenant. Donc, en consultant Internet, j’ai trouvé cette série de photographies mises en lien et découvert un aspect de ce professeur avec lequel j’aimais parler de médailles – je me souviens plus particulièrement d’une conversation sur les profils de Pisanello, tant féminins que masculins. Ci-joint, une série d’images pour le souvenir. Elles m’ont fait comprendre pourquoi ce surnom, « Pitaine ». Jean Asselbergs à bord de son pointu, La Bellalix :

http://abpvillefranche.canalblog.com/archives/2015/03/01/31625057.html

Alexandre le Grand est-il mot assassiné ? Empoisonnement ? Ou bien est-il mort de maladie ? La fièvre du Nil occidental ? L’enquête de John Grieve, l’un des plus fins limiers de Scotland Yard. Me procurer « Alexander the Great » de Robin Lane Fox, l’un des meilleurs connaisseurs d’Alexandre le Grand. Peu avant sa mort, il planifiait la conquête de toute la péninsule arabique. Il aurait ainsi bouleversé plus encore l’histoire du monde et l’islam n’aurait peut-être jamais été.

 

Robin Lane Fox (né en 1970) lors de sa visite à Madrid, en 2007.

 

Lu quelques articles de Delphine Minoui (née en 1974, à Paris), une Franco-Iranienne qui a durablement vécu en Iran. Son dernier livre : « Je vous écris de Téhéran ». Elle souligne à raison que le régime iranien s’est enfermé dans la rhétorique depuis 1979, rhétorique que Mahmoud Ahmadinejad a portée à son comble, rhétorique qui a infecté les relations du pays avec l’extérieur, en particulier les États-Unis, Israël et l’Europe. J’ai rencontré des Iraniens d’Iran et de l’exil qui l’ont déplorée, et amèrement. Cette rhétorique agressive porte préjudice à l’ensemble de la société civile iranienne. Les mass medias en rajoutent, notamment en gommant les nuances qu’elle contient à l’occasion, histoire de chauffer la salle et de faire monter l’audimat. On ne voit plus l’Iran que comme une menace nucléaire, en oubliant par exemple les forces réformatrices bien présentes dans le pays, et jusque chez les ayatollahs, parmi lesquels le défunt Hussein Ali Montazeri.

 

 

La société iranienne est jeune et la présence de la femme y est considérable, ce dont j’ai témoigné dans plusieurs articles sur ce blog. Je me garderai de présenter sa condition en Iran comme idéale mais, je le redis, sa présence est considérable. Parmi les grands sujets d’étonnement de cette Franco-Iranienne, son séjour à Qom, ville religieuse par excellence, berceau de la Révolution islamique de 1979, qui abrite aussi les principaux opposants au régime. C’est à Qom que vécut l’ayatollah Hussein Ali Montazeri (qui avait été désigné comme le successeur de l’ayatollah Khomeini) dont le fils, Ahmad, diffuse à présent les idées. Mais qui s’intéresse au fils de cet ayatollah, chez nous ? On préfère le sensationnel cuisiné maison à partir de la rhétorique du régime.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Griffonné entre le 15 et le 25 juin 2017 – 2/5

 

Considérant mon Y-chromosome DNA haplogroup R1a (subclass M417 / R1a1a1), et d’après l’article d’Igor L. Rozhanskii et Anatole A. Klyosov intitulé « Haplogroup R1a, Its Subclades and Branches in Europe during the Last 9000 Years » : « At some point, apparently between 20 and 15 thousand ybp, the bearers of R1a began a migration to the west, through Tibet and over the Himalayas. They arrived in Hindustan no later than 12,000 ybp. They apparently continued their way across the Iranian Plateau, along East Anatolia and the rest of Asia Minor between 10,000 and 9000 ybp. By ~9000 ybp they arrived in the Balkans and spread westward over Europe and to the British Isles ». (ybp, soit : years before present).

En double page de “El Mundo” du 30 avril 2017, j’ai le plaisir de trouver un article sur Adolf Schulten, cet archéologue allemand bien moins connu que Heinrich Schliemann, et pourtant… Le 12 août 1905, à six ou sept kilomètres au nord de Soria (Castilla y León), sur le Cerro de la Muela, à Garray, il découvrit ce qu’il pensait trouver là : les vestiges de Numancia sous la ville romaine, vestiges de la ville celtibère rasée par les Romains après un siège particulièrement long. Homme au caractère romantique, Adolf Schulten avait lu dans sa jeunesse l’histoire du siège de cette ville, en 133 av. J.-C., et de ses habitants qui avaient préféré se suicider plutôt que de tomber entre les mains des Romains. Cette résistance nous a laissé l’expression resistancia numantina. Après avoir découvert Numancia, Adolf Schulten se mit en tête de découvrir une autre ville, Tartessos, considérée par les Grecs comme la première civilisation occidentale. Mais ses fouilles, près de l’embouchure du Guadalquivir, ne donnèrent rien.

 

Adolf Schulten (1870-1960)

 

Un article dans « El País » du 1er mai 2017, titre : « Pérez Siquier, el primer fotógrafo español con museo ». Ce musée a été inauguré dans un village de la province d’Almería, Olula del Río, une province riche de ses photographes qui ont interrogé des espaces uniques en Europe, des espaces qui mettent en contact direct avec l’Afrique (pensons au Rif marocain) et l’Amérique, avec ses paysages du Far West qui ont précisément été célébrés dans cette province d’Espagne mais aussi en d’autres provinces de ce pays (voir les décors où ont été tournés certains films de Clint Eastwood). J’aime les espaces que propose Carlos Pérez Siquier (né en 1930 à Almería), des espaces où l’homme est plutôt en marge mais où ses constructions (des petites constructions cubiques, isolées ou groupées en hameaux, en villages) sont bien présentes et participent à la structuration de ses compositions. Carlos Pérez Siquier est par ailleurs le cofondateur, en 1956, de la revue AFAL (éditée par la Agrupación fotográfica almeriense) avec José María Artero. C’est en 1956 qu’il réalise sa série néo-réaliste sur le quartier de La Chanca à Almería. Cette série en noir et blanc et de grand format occupe à présent l’une des cinq salles du musée de Olula del Río. La revue AFAL est une pièce maîtresse de la mémoire espagnole. Sa vie a pourtant été courte : née en 1956, sa vie s’est arrêtée en 1963. Une salle du Museo Reina Sofia (Madrid) a été inaugurée en mai 2016, grâce aux archives du groupe AFAL cédées par Carlos Pérez Siquier.

 

 La Isleta del Moro (Almería) en 1970, Carlos Pérez Siquier.

 

Aurélien Marq écrit dans un article intitulé « Pour vaincre l’islamisme, détruire Daech ne suffit pas – La lutte doit aussi être culturelle » (dans la partie intitulée « Après Daech, cinq hypothèses », ce qui suit constituant la quatrième hypothèse) : « Rattachement à Riyad. L’idéologie wahhabite de l’Arabie saoudite est presque exactement la même que celle de l’ « État islamique », elle est un véritable État, possède les lieux saints de l’Islam, et défie ouvertement la communauté internationale en jouant un double jeu que tout le monde connaît mais que peu osent dénoncer. Certes, on imagine mal les cadres de l’EI accepter l’autorité des Al Saoud, et on voit mal la famille régnante prendre le risque d’offrir un asile aux responsables du califat. D’une part, de crainte des retombées en termes de relations internationales, d’autre part de peur de les voir ensuite se retourner contre eux, comme jadis l’Ikhwan. Mais il en va tout autrement des simples soldats et des soutiens idéologiques du califat. L’Arabie saoudite, où toute critique de l’islam peut être punie de mort, a bien obtenu la bénédiction des Américains pour diriger des programmes de déradicalisation ! Manière à peine voilée d’offrir un refuge aux combattants de l’EI, sans doute en échange de leur aide contre l’Iran, et avec la bénédiction des États-Unis. Car quel meilleur moyen pour réconcilier d’anciens adversaires que de leur désigner un ennemi commun ? En ravivant sa lutte contre Téhéran, Riyad se positionne en alternative crédible au califat pour ceux qu’anime avant tout la haine des Chiites ». Ces lignes sont les plus pertinentes de cet article.

Ci-joint, un article intitulé « La main des Saoudiens et des États-Unis dans les attentats de Téhéran pousse à une guerre totale ». Il est signé Finian Cunningham. Cette analyse rejoint en partie ce que j’éprouve depuis quelque temps. Je sais que derrière RT se tient la Russie ; et alors ? Faut-il bannir systématiquement cette voix et s’en tenir au jeu de Donald Trump (que je sais par ailleurs apprécier, notamment dans sa défense d’Israël) et de l’Arabie saoudite ? :

https://francais.rt.com/opinions/39732-main-saoudiens-etats-unis-dans-attentats-teheran-pousse-guerre-totale

Le dessinateur Dry Bones (Yaakov Kirschnen) a publié des dessins particulièrement éloquents au sujet de l’Arabie saoudite. Chacun de ces dessins invitent à une réflexion prolongée. L’un d’eux dit tout ce qu’il y a à dire sur la question, avec ce style laconique qui fait le génie de ce dessinateur israélien : on y voit un Saoudien qui se regarde dans un miroir avec en légende : « Saudi Arabi has agreed to keep an eye on groups promoting radical islam ». Et le sourire conduit à la réflexion.

 

Françoise Frenkel (1889-1975)

 

Un article très émouvant, une surprise dans « El País » du 7 février 2017. Il s’agit d’une découverte fortuite, un livre dégoté par un chineur, l’écrivain Michel Francesconi, dans un déballage des compagnons d’Emmaüs, à Nice, en 2010, un livre à la couverture sobre intitulé « Rien où poser la tête ». Le titre l’attira. Françoise Frenkel (Frymeta Idesa Frenkel, née en 1889 dans la région de Lódz), une Juive polonaise, est l’auteur de ce livre – son seul livre –, édité par J.-H. Jeheber S.A., à Genève, en 1945. Il était tombé dans l’oubli peu après sa parution. Il a été réédité par Gallimard (collection L’Arbalète/Gallimard) en octobre 2015, avec une préface de Patrick Modiano. Ce récit a été directement écrit en français.

Françoise Frenkel étudie la littérature à la Sorbonne puis fonde en 1921 la première librairie française de Berlin, La Maison du Livre où elle travaille avec son mari, Simon Raichenstein (arrêté par la police française à Paris, en juillet 1942, assassiné le 19 août de la même année à Auschwitz) qui n’apparaît à aucun moment dans les pages de son récit. De nombreux écrivains français passent par sa librairie, parmi lesquels Colette et André Gide. Les Allemands viennent aussi, peu à peu, de plus en plus nombreux. Elle note dans son livre : « L’élite allemande commença à paraître, d’abord très prudemment, dans ce nouveau havre du livre français. Puis les Allemands se montrèrent de plus en plus nombreux : philologues, professeurs, étudiants, et les représentants de cette aristocratie dont l’éducation fut fortement influencée par la culture française ». Au cours de l’été 1939, elle quitte un Berlin devenu invivable pour une Juive et se réfugie à Paris où elle reste neuf mois avant de partir en mai 1940 pour le sud de la France. A Paris, elle a laissé dans le garde-meuble du Colisée et des Champs-Élysées une malle contenant tous ses biens. Le reçu a été reproduit dans l’article de « El País » en question. On peut y lire : « Reçu de Madame Frenkel 14 rue Lauriston, Paris XVIème, une malle jaune… » Un tampon nazi y est apposé, avec ce mot qui barre la fiche : BESCHLAGNAHMT ! (soit : CONFISQUÉ !). Vie errante, précaire, Avignon, Vichy, Nice, Annecy puis fuite vers la Suisse où elle se fait arrêter une première fois avant de parvenir à en franchir la frontière, en juin 1943. En Suisse où elle séjourne jusqu’à la fin de la guerre, elle rédige ce livre, un livre que je viens de commander pour en faire une recension sur ce blog. Entre 1945 et 1975 (année de sa mort, en janvier, à Nice), on ne sait rien d’elle. Michel Francesconi lut ce livre d’une traite, l’envoya à son ami Frédéric Maria qui le lut avec un même entrain et l’envoya à Thomas Simonnet, directeur de la collection L’Arbalète chez Gallimard, qui enfin l’envoya à Patrick Modiano.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Griffonné entre le 15 et le 25 juin 2017 – 1/5

 

15 juin (15-J) 1977, premières élections libres en Espagne (depuis la IIème République, soit février 1936) ainsi que le rappelle la télévision dans le café où j’écris. Les vainqueurs : l’U.C.D. (Unión de Centro Democrático). Nous célébrons donc le 40ème anniversaire de ces élections.

La rue espagnole avec ces qui femmes dépoussièrent les rejas de leurs fenêtres à l’aide de lanières de tissu placées à l’extrémité d’un manche en bois. A les regarder, il m’arrive de penser : « Elles punissent leurs grilles ! »

 

L’un des innombrables motifs du pavé de Lisbonne, Avenida da Liberdade.

 

Pour une autre exposition de dessins et surtout de gravures (linogravures plus spécifiquement) avec thématique essentiellement inspirée des civilisations antiques : fresque mais aussi peinture sur vase, sans oublier la numismatique (tortue marines ou terrestres d’Egine, dauphins qui bondissent autour du profil d’Aréthuse sur les pièces de Syracuse, etc.). Ne pas oublier le répertoire portugais qui ne cesse de m’accompagner, en commençant par les azulejos (voir le Museu Nacional do Azulejo) mais aussi les figures décoratives que dessinent les petits pavés portugais, des figures noires sur fond blanc d’une élégance particulière sur les larges trottoirs ombragés de la Avenida da Liberdade.

Je lis toujours avec amusement les articles sur Emmanuel Macron, qu’ils soient en sa faveur ou en sa défaveur. J’éprouve des difficultés à me passionner pour la politique intérieure de la France : j’ai quitté le pays depuis trop longtemps et je n’y reviens que trop peu. Le « phénomène Macron » est toutefois intéressant et, surtout, il débarrasse la France de Flanby, un individu qui poissait même lorsqu’on vivait hors du pays. Pour l’heure, ma principale préoccupation est : Emmanuel Macron saurait-il franchement libéraliser la société française et faire perdre un poids conséquent à l’appareil d’État qui déprime le pays (à part ceux, trop nombreux, qui vivent de cet appareil) et suffoque les énergies ? J’en doute mais attendons.

L’énergie des garçons de café (camareros) en Espagne et d’une manière générale l’énergie des Espagnols, dans les villes comme dans les villages. J’ai plaisir à travailler dans les lieux publics d’Espagne, à prendre des notes ou à relire. Ces lieux sont généralement énergétiques. Je n’ai jamais eu ce plaisir en France où l’on a trop tendance à faire part de sentiments négatifs et à suspecter l’autre, où il faut sans cesse montrer patte blanche et rassurer. Dans les bars d’Espagne, on entre comme dans un saloon ; on salue sans multiplier les marques de politesse ; un petit signe suffit ; c’est reposant. ¡Gracias España!

Sous mes fenêtres, tôt le matin, dans la ruelle encore fraîche, deux voisines échangent des recettes de cuisine, comme à leur habitude. C’est une façon sage de commencer la journée. J’aimerais à l’occasion participer à leurs échanges mais elles risquent de trouver mes « recettes » bien frustres. Et pourrai-je m’empêcher de leur dire que la friture est un désastre pour la santé ? L’un des fils, la quarantaine, vient de faire un infarctus et la charcuterie les envahit. Il faut spontanément éliminer le porc de son alimentation, et pas besoin de se convertir à l’islam pour cela.

Un Espagnol dans un bar : « Moi, je prends soin de toujours chier de cul tourner vers La Mecque ». Et j’ai pensé qu’il m’arrivait de respecter des règles de vie pythagorique, à commencer par celle qui prescrit de ne pas uriner face au soleil.

Des sculptures d’une grande élégance – élégance est bien le qualificatif qui me vient devant les œuvres de Martín Chirino, un artiste originaire des îles Canaries, comme Manolo Millares et Óscar Domínguez. Martín Chirino, son goût prononcé pour les enroulements, les spirales. Il est cofondateur du groupe El Paso, en 1957. L’élégance de ses sculptures évoque celle des meilleures sculptures de Equipo 57, fondé la même année. Je le préfère, et de loin, à Eduardo Chillida, beaucoup plus médiatisé.

 

 Martín Chirino (né en 1925, à Las Palmas de Gran Canarias)

 

Dans une revue espagnole, un fotoensayo intitulé « El color del Oeste » de Bernard Plossu, un photographe avec lequel je me sens chez moi. Bernard Plossu aime les déserts et il a séjourné durablement dans le seul désert d’Europe, le désert d’Almería. L’homme n’est guère présent dans ses compositions, ce qui est reposant. Bernard Plossu et son recueil « Western Colours » (chez Thames & Hudson), des photographies des années 1970 et 1980.

J’apprends avec plusieurs mois de retard la mort du sociologue Zygmunt Bauman. Né en 1925, décédé le 9 janvier 2017. J’ai toujours lu cet homme au style limpide et fluide avec plaisir. Son concept central de Liquid Modernity est par ailleurs très fécond. Son essai posthume, « Retretopia », a déjà été publié.

Santiago Ramón y Cajal (1852-1934) et ses merveilleux dessins scientifiques qui sont aussi des dessins artistiques, à l’égal de ceux de Leonardo da Vinci. Santiago Ramón y Cajal voulait entreprendre des études d’art mais l’opposition catégorique de son père l’en détourna. Santiago Ramón y Cajal, père de la neuroscience moderne (cette désignation n’est pas usurpée), n’en produira pas moins près de trois mille dessins au cours de cinquante années de recherches. Les dessins du prix Nobel de Médecine 1906 ne sont en rien des reproductions fidèles – serviles pourrait-on dire – de ce qu’il voyait au microscope ; jamais il ne fit usage de la cámera lúcida par exemple. Il observait et mentalisait l’image puis dessinait le modèle mental avant de revenir au microscope pour vérification. Ainsi ses dessins peuvent-ils être considérés comme autant d’hypothèses sur le fonctionnement du cerveau. Notre cerveau est constitué d’environ cent mille millions de neurones. Un chercheur ne pouvait espérer les décrire un à un. Plutôt que de se perdre dans un inventaire infini, Santiago Ramón y Cajal proposa donc de « construir un inventario mental de reglas » puis de continuer à observer afin de vérifier si les observations entraient dans le cadre de cet inventaire mental.

 

L’un des nombreux dessins scientifiques (et artistiques) de Santiago Ramón y Cajal.

 

Aux funérailles d’un vieil ami basque. Cette parole dans l’oraison : « Cada día es un don » (« Chaque jour est un don »), ce que j’éprouve toujours plus à mesure que j’avance en âge.

Retrouvé un petit carnet acheté à Dublin et dans lequel je notais des passages de lectures lorsque j’étais étudiant. Il s’ouvre sur des extraits de « Du côté de chez Swann », lu en Irlande, à Dublin, dans ma chambre qui donnait sur Kilmainham Goal. Également des extraits de « Le théâtre et son double » d’Antonin Artaud, lu dans cette même chambre et avec d’autant plus d’enthousiasme que je fréquentais les théâtres de la ville où j’assistais volontiers aux représentations de pièces de Sean O’Casey. Je me souviens tout particulièrement de la Dublin Trilogy : « The Shadow of a Gunman », « Juno and the Paycock » et « The Plough and the Stars ». D’autres extraits ont été notés peu après mon retour à Paris, lorsque j’ai découvert deux livres autobiographiques émouvants entre tous : « Je… Ils… » et « L’Homme et l’Enfant » d’Arthur Adamov. Arthur Adamov écrit quelque part dans l’un de ces livres : « Une époque qui ne se sert du sacré que pour l’avilir par là même est jugée. Qu’il soit possible de faire du pentacle de Salomon une marque infamante donne la mesure de l’ignominie de ce temps ». J’ai souvent pensé que tout homme avait deux frères, au moins deux frères, Franz Kafka et Arthur Adamov. Je retrouve aussi dans ce carnet à couverture rigide et brune des extraits de « Mallarmé – La lucidité et sa part d’ombre », un livre lu au cours d’un hiver athénien, dans le froid de l’appartement qui donnait sur l’Agora enneigée. Ce livre m’a inquiété : certains passages s’ouvraient sur un gouffre de lucidité, tandis que d’autres, beaucoup plus nombreux, relevaient du ragot, de racontars à peine dignes d’une concierge acariâtre. Jean-Paul Sartre a certes écrit des pages magnifiques d’intelligence mais il reste avant tout un écrivain bavard, affreusement bavard.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Notations variées (Valentin Feldman) – 2/2

 

Valentin Feldman note dans son journal, en date du 5 février 1940, que la révolution économique conduite par la bourgeoisie a été antérieure à sa révolution politique, d’où, peut-être voire probablement, l’échec des initiatives du prolétariat (principalement, l’inefficacité de sa volonté pacifiste et son impuissance à constituer ses propres institutions économiques avant la prise du pouvoir). La révolution bourgeoise (l’économique précédant et préparant la politique) serait conforme au schéma théorique tracé par Karl Marx ; tandis que le prolétariat mettrait en quelque sorte la charrue avant les bœufs… Seule institution politique propre au prolétariat, selon Valentin Feldman : le syndicalisme. A ce sujet, mon analyse rejoint la sienne, une analyse que j’ai construite à partir d’une étude la vie politique et sociale espagnole des années 1930. L’authentique énergie ouvrière (et paysanne) espagnole était représentée et portée par les syndicats, par leur présence dans la vie espagnole, la vie au quotidien. Parmi ces syndicats, l’un des plus puissants, un syndicat anarchiste, la F.A.I.-C.N.T. Valentin Feldman poursuit : «  Mais le syndicalisme ne se conçoit qu’à l’intérieur du régime capitaliste, par opposition à ce régime ; ce n’est pas une institution socialiste positive. Rien ne saurait faire négliger ce fait : la bourgeoisie n’a rien demandé à personne pour construire ses institutions économiques dans le cadre du régime féodal en abolissant ainsi ce régime par l’instauration effective d’un autre régime ». Suit un autre axe de réflexion (il procède directement de ce qui précède), à savoir que le remplacement du machinisme capitaliste par le système corporatif de la production est bénéfique aussi longtemps qu’il résiste « aux poussées fascistes ».

 

 

Autre axe de réflexion proposé par Valentin Feldman (toujours replacer l’homme dans son époque, étant donné qu’aucun homme n’est au-dessus de son époque, aussi admirable et « génial » soit-il) : ses analyses en date du 6 février 1940. « Le problème du prolétariat considéré comme force motrice de l’histoire est décisif pour l’épreuve historique du marxisme ». Mais il commence par noter que la classe ouvrière ne constitue pas politiquement un bloc homogène – un point qui n’a pas été assez évoqué par les historiens, marxistes en particulier. Ainsi, il y a une jeunesse ouvrière chrétienne (J.O.C.), une autre nazie, une autre communiste, etc. Cette fragmentation politique (de la classe ouvrière) ne remet pas en question les principes fondamentaux du marxisme, soit le prolétariat comme classe révolutionnaire destinée à en finir avec l’État bourgeois et le socialisme comme expression de la classe ouvrière. Le fascisme est anticapitaliste dans son discours et conservateur du capitalisme dans ses intentions. De fait, il n’abolit pas le capitalisme mais le modifie, du moins le capitalisme libéral. Il commence par ruiner les travailleurs puis les classes possédantes pour la préparation et la conduite de la guerre. « Le fascisme rogne sur la plus-value quand il n’a plus rien à rogner sur la classe ouvrière ». La propriété socialisée n’est pas nécessairement un régime socialiste « dans la mesure où, par exemple, cette socialisation est orientée vers la préparation ou la conduite de la guerre ». Valentin Feldman envisage le socialisme comme une forme évoluée de civilisation, pacifiste et internationaliste. L’authentique socialisme ne peut s’instaurer qu’à partir d’un certain degré de développement technique – mais non de technique militaire. L’incapacité de la classe ouvrière à édifier un authentique régime socialiste est due à ce qu’il n’y a pas à l’intérieur du régime capitaliste d’institutions socialistes à proprement parler. Lénine a perçu ce point et c’est pourquoi il a fait de la destruction de l’État bourgeois une priorité et le point de passage obligé pour l’instauration du socialisme. Ainsi a-t-il revisité le schéma marxiste d’origine. La révolution économique bourgeoise a précédé la révolution politique bourgeoise, donc « la révolution prolétarienne sera politique avant d’être économique ». D’où, conséquence pratique, la conception qu’a Lénine du parti n’est pas marxiste stricto sensu – tout au moins si l’on s’en tient au « Manifeste du Parti communiste » (Manifest der Kommunistischen Partei). Valentin Feldman précise (et insiste) : l’idée bolchéviste de parti est l’apport essentiel de Lénine qui de ce point de vue est l’héritier de Bakounine. Lire « Que faire ? » (Что дѣлать ?) de Lénine où cette question est développée. Pour Marx, les communistes sont présents dans le mouvement ouvrier mais ils ne forment pas un parti.

Valentin Feldman cite Charles Péguy avec admiration, une admiration parfaite puisqu’elle non exempte de critiques, de jugements sans concession. Le 25 mai 1940, il note : « Relu aussi hier soir l’admirable Péguy. La tragédie de la génération d’avant la guerre (d’avant l’autre) est tout entière dans la mésentente de Péguy et de Jaurès. Car le conflit de la politique et de la mystique, ce n’est pas le conflit Jaurès-Péguy, c’est le conflit Maurras-Péguy. La raison d’État contre l’esprit. »

 

 

Le 4 mai 1941, Valentin Feldman en revient à Péguy et à l’idée développée le 25 mai 1940. Il note que l’opposition de la mystique et de la politique n’est pas chez Péguy « entre l’irrationnel d’une connaissance sentimentale et la rationalité de l’action ». Et il évoque « l’exigence d’une cohésion rationnelle que seul peut satisfaire le sentiment de justice », un sentiment qui reste intact en dépit des inconséquences de l’action, de la politique « faite de contradictions et de concessions à ces contradictions, qui sont autant de trahisons ». Opposition : la mystique, le spirituel, la fidélité / la politique, le temporel, le reniement. Opposition : esprit d’équité / corruptions du monde ; volonté de pureté / volonté de réussite ; la valeur / le fait (qui se réclame de la valeur mais l’altère) ; raison / raison d’État. « Péguy, c’est Pascal contre les jésuites. Péguy, c’est l’anti-Maurras. C’est le Malraux de l’être dressé contre le Malraux du faire. »

Le 10 mai 1941, il est encore question de Péguy : « Décidemment Péguy est une très belle âme et un très mauvais poète », un jugement que je me suis fait il y a bien des années en lisant un recueil de poèmes de Péguy dégoté dans la bibliothèque d’une grand-tante. Je me souviens du titre de l’un d’eux : « Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres », du beau travail certes mais chiatique à souhait.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Notations variées – 1/2

 

La somme d’Abel Rey relative à la Science dans l’Antiquité (5 volumes). Le second volume, « La jeunesse de la science grecque », traite des Présocratiques, un sujet qui me passionne depuis l’enfance, ou presque, et sans que je sache vraiment pourquoi. Les Présocratiques comme précurseurs de la pensée scientifique et (en conséquence) de la recherche scientifique. Abel Rey écrivait au début des années 1930 : «  Elle (la pensée grecque) restera toujours et toute entière la jeunesse, l’admirable jeunesse de notre science actuelle ». C’est probablement pour cette raison, et d’abord pour cette raison, guidé par l’intuition de cette jeunesse que je me suis intéressé précocement aux Présocratiques et que mon intérêt à leur égard n’a jamais faibli, bien au contraire.

Les rêveries auxquelles invitent les Présocratiques, rêveries au sens qu’à ce mot dans « Les rêveries du promeneur solitaire » de Jean-Jacques Rousseau. École de Milet avec Thalès pour la géométrie et Anaximandre pour le système du monde. Thalès est connu (souvenirs d’écolier), Anaximandre l’est moins, Anaximandre qui distingue la météorologie de l’astronomie afin de proposer une théorie de l’Univers. Le mystère Pythagore, mystère autour duquel s’agite beaucoup Simone Weil ; ses pages exaltées à son sujet. Pythagore, un réformateur religieux à caractère scientifique : la catharsis par la connaissance scientifique. Le rôle de l’intuition (ou de la méthode semi-intuitive) dans cette jeunesse de la science. Aujourd’hui, l’intuition conserve son éminente valeur dans la recherche scientifique même si elle semble en avoir été expulsée pour cause de spécialisation (de fragmentation) accélérée de la recherche et du savoir. Cette fragmentation n’est en rien irrémédiable, il se pourrait même qu’elle soit illusoire. Voir notamment les travaux d’Albert Einstein ou de Stephen Hawkins, travaux qui me demeurent difficilement accessibles par le langage strictement scientifique mais que je puis appréhender au moins philosophiquement ou, plus exactement, littérairement. L’astrophysique travaille à une Théorie de Grande Unification (Grand Unified Theory) qui pourrait conduire à une Théorie du Tout (Theory for Everything).

 

Deuxième volume d’une série de cinq.

 

Œuvrer à un nouvel humanisme, c’est d’abord réconcilier (sans jamais réduire leurs spécificités) la science, la littérature et la religion – la connaissance religieuse, loin des crédos et des catéchismes. Les rapports théologie et science. La théologie (ce cadre) comme stimulateur de la science mais jusqu’à un certain point – à déterminer suivant le lieu et l’époque. A ce sujet, étudier les rapports (et les apports) du judaïsme, du christianisme et de l’islam à la science (aux sciences). Dans quelle mesure la religion et ses théologies (visions globalisantes de l’Univers) ont-elles aidé la science ?

Victor Basch, un nom que j’ai découvert il y a des années par son assassinat, en janvier 1944 (assassiné avec sa femme Hélène par la Milice). Victor Basch que j’ai retrouvé en lisant « Journal de guerre. 1940-1941 » de Valentin Feldman. Victor Basch et la « science de l’art » (Kunstwissenschaft). Son influence en France et son effort pour distancier l’esthétique aussi bien de l’histoire de l’art que de la philosophe spéculative. Cette tension qui ne cessera de l’habiter entre vision individuelle et vision sociologique de l’art (un débat central dans la France d’alors), ce qui explique que sa vie ait été autant un engagement politique (voir détails) qu’une réflexion sur l’art, avec tension permanente entre la collectivité (besoins sociaux) et le génie individuel (aspiration au Beau). Ses efforts pour s’opposer aux discours globalisants dans la France d’alors, où l’Allemagne est présentée comme un pays barbare (voir son maître Émile Boutroux), le conduisent à distinguer une bonne Allemagne d’une mauvaise Allemagne, une dichotomie qui ne favorise guère l’esprit d’analyse. Cette vision noir-blanc va dans le sens de sa vision de l’art envisagé comme consolation, une appréciation qui à l’occasion va l’empêcher d’affronter les analyses globalisantes, par exemple sociologiques (dépasser l’opposition entre l’individuel et le collectif) ou ethnologiques (envisager des fonctions sociales à l’art autres que l’apaisement). Sa vision de l’art le tiendra éloigné de l’art moderne dont le propos n’est pas d’apaiser, de consoler, bien au contraire.

 

Victor Basch (1863-1944)

 

Valentin Feldman et Dieppe, Victor Basch et Rennes. Étudier l’influence de Victor Basch sur Valentin Feldman à partir d’une lecture méthodique (stylographe en main) du livre écrit par ce dernier, « L’Esthétique française contemporaine ». Valentin Feldman considère que la « Critique du jugement de Kant » (l’une des deux thèses soutenues en 1897 par Victor Basch sur l’esthétique allemande au XVIIIe siècle) est « l’œuvre initiale de l’esthétique française contemporaine ». Me procurer ce document ainsi que sa thèse complémentaire, « Traité sur la poésie naïve et sentimentale de Schiller »

Étudier cette idée : la fin de l’Histoire – idée que manient à présent et assez généreusement nombre de journaleux et de « penseurs ». Point d’appui pour cette étude : commencer par l’envisager à partir de ce qu’en dit Alexandre Kojève, ce qui permettra d’écarter d’un coup ceux qui ânonnent ce concept sans rien en comprendre. Relire ce philosophe français d’origine russe à l’heure où l’idée d’État final (supra-national) ne semble plus séduire. Travailler à un article comparatif Alexandre Kojève / Ernst Jünger (en particulier à partir de « La Paix » et de « L’État universel »). Lire « Introduction à la lecture de Hegel » d’Alexandre Kojève. La fin de l’Histoire en tant que l’on doit lui trouver un équivalent dans le monde contemporain : soit guetter sa réalisation effective, une vision guidée par le destin historique de la philosophie.

Les rapports de toute une génération d’intellectuels français (et même en dehors des milieux universitaires) avec Hegel (voir en particulier Raymond Queneau). Alexandre Kojève fut-il un stalinien de stricte observance ainsi qu’il le déclarait dans les années 1930 ? Il rêvait l’Empire universel et, à défaut de Napoléon, pourquoi pas Staline ? En privé, il ne niait pas la dégradation de toutes choses (à commencer par la langue) sous l’emprise de Staline ; et, à ce propos, je suppose que ses dénonciations devaient avoir la pertinence de celles d’Armand Robin dans « La fausse parole ». Mais, surtout, Alexandre Kojève n’aimait vraiment pas les U.S.A. et il leur opposait l’U.R.S.S., seul pays capable de leur faire front. Il jugeait que les U.S.A. était le pays le plus radicalement non-philosophe du monde étant entendu que pour lui la philosophie c’était les Grecs (les Présocratiques, Platon, Aristote) et les Allemands (Kant, Hegel) avec, entre ces deux blocs, les Cartésiens. Voir ce qu’écrit à ce sujet Raymond Aron dans « Mémoires ».

 

Alexandre Kojève (1902-1968)

 

Dans les années 1930, Alexandre Kojève œuvrait au développement de l’idée de savoir absolu, en commençant par montrer qu’elle n’était envisageable que propulsée par ce vecteur, l’État universel. Il y a un parallèle à établir entre la perception qu’a Hegel de Napoléon (l’âme du monde) et celle qu’a Alexandre Kojève de Staline. Pour ces deux penseurs, ces dirigeants étaient l’Histoire en action, avec son projet d’État universel, l’Histoire comme pensée visant à la totalité, une tendance marquée dans l’ambiance intellectuelle française des années 1930.

Étudier les occupations politiques et économiques (des champs considérables) d’Alexandre Kojève. Tension entre l’écriture-lecture et l’action politique et économique d’où l’aspect « décousu » de ses écrits, avec bribes qui sont des introductions au livre fondamental, des introductions à l’Introduction. Alexandre Kojève, haut fonctionnaire et philosophe. Ses patrons deviennent ses amis et lui demandent conseil.

Alexandre Kojève philosophe et haut fonctionnaire à la direction des relations économiques. Edgar Faure (passionné par ses travaux sur Hegel) faisait remarquer que même si Alexandre Kojève n’était pas exclusivement accaparé par les applications pratiques, ces dernières étaient conduites par une théorie générale qu’il dominait. Au fond, et malgré son emploi du temps, il restait philosophe d’abord et homme d’action politique et économique ensuite. Comprendre les hommes pour ensuite les diriger.

Les conversations entre Alexandre Kojève et Raymond Aron me laissent supposer un enchantement pour l’intelligence. Jamais ils n’évoquaient entre eux des questions philosophiques mais rien que des questions d’économie mondiale. Étudier son rôle clé dans l’administration française des années 1950 à sa mort, début juin 1968. Il est curieux que l’administration française se soit servie pour sa politique européenne (élaborée par des fonctionnaires qui dictaient à leurs ministres ce qu’ils devaient dire) d’un philosophe qui n’était a priori ni un économiste ni un homme politique.

 

 

Dans « Introduction à la lecture de Hegel », Alexandre Kojève écrit : « Or, le temps, c’est l’homme lui-même. Supprimer le temps, c’est donc supprimer aussi l’homme. En effet, l’être vrai de l’homme est son action, son temps l’action qui réussit. C’est dire que l’homme est le résultat objectif de son action. Or, le résultat de l’action du sage, c’est-à-dire de l’homme intégral et parfait, n’est pas l’homme, c’est le livre. Ce n’est pas l’homme, ce n’est pas le sage en chair et en os, c’est le livre qui est l’apparition de la science dans le monde, cette apparition étant le savoir absolu. »

Ci-joint, trois liens passionnants. Respectivement, deux études sur la fin de l’Histoire : « Sur la problématique de la fin de l’Histoire » par Laurent Bibard et « La fin de l’Histoire » par Bernard Bourgeois :

https://www.gcoe.lit.nagoya-u.ac.jp/result/pdf/3-1_BIBARD(F).pdf

https://www.asmp.fr/travaux/communications/2005/bourgeois.htm

Et, enfin, « Kojève. Le temps du sage » par Jean-François Kervéjan :

http://www.academia.edu/5142523/Jean-François_Kervégan_Kojève_Le_temps_du_sage

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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En relisant « La deshumanización del arte » de José Ortega y Gasset – 2/2

 

Ce goût extrême pour le culte de l’émotion, l’une des marques du XIXe siècle, porte préjudice au plaisir esthétique en tant que tel. L’émotion ainsi cultivée est envisagée comme un parasite. La deshumanización del arte œuvre à la prédominance de l’intellect sur la passion. Elle s’oppose au kitsch qui encourage l’exhibitionnisme des passions collectives. L’euphorie des émotions ne suffit pas à ces artistes du XXe siècle pour lesquels le plaisir esthétique doit être d’abord conscience et non simple ivresse et pathétisme. C’est pourquoi ils revendiquent par leur art et pour leur art une fonction cognitive et non simplement sociale.

 

 

La deshumanización del arte n’est pas divorce entre l’artiste et le public, elle se caractérise par l’impopularité des œuvres, conséquence de la deshumanización. Ce sont les œuvres qui renoncent à exprimer ces émotions qui font les délices du public bourgeois mais aussi du public socialiste ; les œuvres s’affairent à briser une routine. La deshumanización del arte n’est pas non plus volonté radicale de gommer l’émotion. Antonio Machado poursuit la réflexion de José Ortega y Gasset quand il écrit dans « Prosas varias » : « No es la lógica lo que el poema canta, sino la vida, aunque no es la vida lo que estructura al poema, sino la lógica (…) Esta verdad turbiamente vista, o vista a medias, divide todavía a gran parte de los poetas modernos en dos sectas antagónicas : la de aquellos que pretenden hacer lírica al margen de toda emoción humana, por un juego mecánico de imágenes, lo que no es, en el fondo, sino un arte combinatorio de conceptos hueros, y la de aquellos otros para quienes la lírica, al prescindir de toda estructura lógica, sería el producto de los estados semi-comatosos del sueño. Son dos modos perversos del pensar y del sentir, que aparecen en aquellos momentos en que el arte – un arte – se desintegra o, como dice Ortega y Gasset, se deshumaniza. »

Dans « La deshumanización del arte », José Ortega y Gasset ne prend aucunement en compte les effets de la Grande Guerre sur le développement de l’art. La guerre avait pulvérisé le monde des apparences et d’une manière radicale. La fluidité de la ligne et le rendu (le bel effet) ne pouvaient suffire, ils étaient même devenus terriblement insuffisants, désuets. Leur suffisance et leur désuétude ne pouvaient que faire hausser les épaules. L’avant-garde avait probablement anticipé la catastrophe à venir ; pensons en particulier au Cubisme et au Fauvisme en France, au Futurisme en Italie, aux Expressionnistes allemands (Die Brücke et Der Blaue Reiter), sans oublier la très grande richesse de l’avant-garde russe, plutôt radicale, et qui sera vite matée par le pouvoir et dès le début des années 1920. Bref, cette « deshumanisation » de l’art, cet art des avant-gardes, semblait annoncer la deshumanisation de l’homme dans cette guerre totale, la première guerre industrielle de l’histoire de l’humanité. José Ortega y Gasset ne vit pas cela. Pourquoi ? Parce qu’il était espagnol, à la périphérie de l’Europe, loin des champs de bataille de la Grande Guerre ? On s’interroge. Je rappelle que ce livre a été écrit en 1925, mais il faut se rendre à l’évidence : « La deshumanización del arte » est un livre construit avec des matériaux antérieurs à la Première Guerre mondiale, ce qui explique cette absence totale de références, tant implicites qu’explicites, aux mouvements d’avant-garde.

Insistons : l’art « déshumanisé » ne refuse pas l’émotion, il s’efforce plutôt de la contrôler, de l’empêcher qu’elle ne joue des coudes afin d’occuper à tout prix et à tout propos le devant de la scène. Cet art se déclare las d’un certain comportement, tout simplement, et il entend le contrôler.

 

 

La deshumanización del arte est très explicitement exposée par cette piquante remarque de Picasso lorsqu’il propose de remplacer le « trompe l’œil » par le « trompe l’esprit », ainsi que par cette autre remarque de Rainer Maria Rilke qui déclare au sujet des fruits des natures-mortes de Cézanne qu’ils ne semblent pas comestibles dans la mesure où ils ont été sortis de l’espace et du temps. Par cette métaphore, Rainer Maria Rilke rend d’un coup sensible (compréhensible) la notion de l’art pour l’art qui conduit à la deshumanización del arte. C’est la praxis (πρᾱξις) face à la poiesis (ποίησις) ainsi que les définit Aristote.

La deshumanización del arte représente un effort de l’art sur lui-même afin d’échapper aux conventions, à l’identification esthétique / éthique, à la dévotion à une cause qu’elle soit bourgeoise ou révolutionnaire. Et précisons que ce n’est pas parce qu’une formule mathématique ne véhicule ni sentiment ni passion qu’elle doit être qualifiée d’inhumaine. La métaphore est centrale dans cet art d’avant-garde : la réalité n’est pas niée, sous aucun prétexte, elle est simplement envisagée sous un angle différent, débarrassée des oripeaux du politically correct, qu’il s’agisse une fois encore des certitudes bourgeoises ou révolutionnaires.

Il n’est pas question de claquer la porte à la tradition, mais de la reconsidérer. Personne n’ignore que l’anti-traditionalisme pur et dur a tôt fait de s’adonner à des puérilités avant de se figer dans la pose, et sur un piédestal de préférence… L’austérité prônée par l’avant-garde telle que la perçoit José Ortega y Gasset tient aussi de l’entreprise de désencombrement : on jette au feu tout un bric-à-brac bourgeois d’un raffinement somptuaire devenu funèbre. De ce point de vue le texte d’Adolf Loos « Ornement et Crime » (« Ornament und Verbrechen ») est emblématique.

José Ortega y Gasset accorde une grande attention à la métaphore. Certes, elle a toujours tenu un rôle central dans la création artistique, y compris au XIXe siècle, mais elle n’était que décorative, elle n’était qu’épiderme, à l’exception du symbolisme (un précurseur de l’avant-garde). La métaphore s’oppose au réalisme et, en ce sens, elle est au cœur de l’avant-garde, elle est l’un de ses carburants et l’un de ses outils – l’une de ses armes. La deshumanización del arte n’est en rien celle de l’homme. La rage de Francis Bacon (et auparavant des Expressionnistes allemands) face à ses modèles est volonté radicale de se porter au-delà de leur épiderme, de leur apparence, volonté de les étreindre et probablement de les aimer…

 

 

José Ortega y Gasset répertorie les procédés de l’avant-garde avant de nous amener à cette conclusion : la deshumanización del arte est purification et ce phénomène est cyclique, ce qui laisse sous-entendre que l’avant-garde a été active cycliquement tout au long de l’histoire. A ce propos, on pourrait travailler à une passionnante étude de l’Histoire de l’Art qui s’attacherait à délinéer les avant-gardes sur des siècles, voire des millénaires. On pourrait par exemple s’attacher à l’étude de l’iconoclastie dans les sociétés chrétiennes, l’iconoclastie ou le refus des images pour représenter le sacré, une vérité au-delà du sensible. L’iconoclastie contre l’idolâtrie ? Le caché contre l’apparent ?

Cet écrit de José Ortega y Gasset, probablement l’un de ses plus connus, accuse une certaine fatigue dans les dernières pages. L’auteur semble dépassé par son sujet, effrayé même. Mais qu’importe ! Ce livre reste un document de grande valeur, par le concept qu’il véhicule et qui le véhicule : la deshumanización del arte. Pour ma part, il ne me déplairait pas d’écrire quelques pages, de prolonger ce livre en m’appuyant sur le concept de Liquid Modernity élaboré par Zygmunt Bauman…

 

Olivier Ypsilantis

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