Quelques histoires dans l’Histoire (En lisant « Juifs en pays arabes – Le grand déracinement, 1850-1975 » de Georges Bensoussan)

 

« La décadence du monde arabe est bien antérieure à la colonisation. Nabih Amin Faris, l’un des plus grands historiens libanais, estimait qu’elle n’avait à voir ni avec la colonisation du XIXe siècle ni avec les croisades du XIIe siècle, mais à un “tarissement de la créativité de la société arabe” dans le domaine culturel, aux entraves mises à la liberté de pensée dès les IXe-Xe siècles avec la persécution des écoles de philosophie d’inspiration grecque et du chiisme en particulier. Les croisées du XIIe siècle allaient rencontrer une société déjà “en proie à un processus de décomposition”. »

En 1932, à Tanger, Adolf Langenheim fait venir l’agitateur antisémite Karl Schlichting, membre de l’association pangermanique Fichte Bund.

Après 1945, les généraux Hellmuth Felmy et Walter Warlimont déclarent dans leur déposition que « le seul point de ralliement politique parmi les Arabes était leur haine des Juifs. »

La Légion nord-africaine constituée par Henri Lafont et Mohamed el-Maadi.

Fin 1942, l’adjoint d’Adolf Eichmann, Dieter Wisliceny, négocie avec le American Jewish Joint Distribution Committee (Joint) la possibilité de faire émigrer vers la Palestine des enfants juifs de Slovaquie, de Hongrie et de Pologne, en échange de prisonniers civils allemands. Mohammed Amin al-Husseini proteste auprès de Heinrich Himmler.

Orde Charles Wingate créé en mai 1933 des unités spéciales juives opérant de préférence de nuit : the Special Night Squads. Dissoutes au cours de l’été 1939, ces unités formeront le noyau de ce qui allait devenir, en mai 1941, le Palmach, bataillon d’élite de la Haganah.

 

Zvi Brener, membre des Special Night Squads, garde du corps du capitaine Orde Charles Wingate. Palestine, vers 1938-1939.

 

En septembre 1944, Londres accepte (non sans hésitation) la création d’une brigade juive au sein de l’armée britannique, the Jewish Brigade Group.      

Le 13 juillet 1942, soit deux semaines après la victoire de l’Afrika Korps à Tobrouk, un commando est constitué. Il prend le nom de son chef : Walther Rauff. Le commando se rend à Athènes le 29 juillet dans l’attente de son transfert en Afrique. Sa mission : organiser l’assassinat des communautés juives à l’arrière de l’Afrika Korps. Walther Rauff a mis au point les camions à gaz qui, en décembre 1941, à Chelmno, ont liquidé une partie des Juifs de Lods et des environs.

1er avril 1941, coup d’État à Bagdad. 1er juin de la même année, les Anglais et le régent hachémite sont de retour. C’est aussi le jour de la fête de Shavuot. Aussi les Juifs sortent-ils avec leurs beaux habits, ce qui irrite les Arabes qui pensent que les Juifs célèbrent la victoire des Anglais. Un pogrom s’en suit le dimanche 1er juin et le jour suivant, l’épouvante.

La construction du chemin de fer Transsaharien (décidé par Vichy en 1941) à laquelle furent employés les détenus d’une trentaine de camps du Maroc et de l’Algérie, parmi lesquels des camps spécialement affectés aux Juifs (comme ceux de Bedeau en Algérie et Berguent au Maroc), avec un taux de mortalité effrayant.  

L’antisionisme de nombre de membres du comité central de l’Alliance israélite universelle (A.I.U.), à commencer par celui des présidents Narcisse Leven, Sylvain Levi, les frères Reinach et Arnold Netter. Jusqu’en 1939, l’A.I.U. ne cesse de déclarer que le sionisme fait courir au judaïsme des dangers, qu’il représente un retrait du monde, que l’hébreu est un instrument inapproprié pour appréhender le monde moderne, et ainsi de suite… 

La diatribe prononcée par Sylvain Levi à la Conférence de la paix à Versailles, le 27 février 1919 : « Vous savez qu’on n’improvise pas une nation et qu’il ne suffit pas d’un certain nombre d’aspirations dans l’ordre de la foi, de la littérature et de la pensée pour créer un groupement national », ce qui provoque la colère du mouvement sioniste.

L’affaire de Damas, 5 février 1840, affaire dans laquelle le consul de France Ratti-Menton tient un rôle central, une accusation de « crime rituel », courante en terre chrétienne, inconnue en terre d’islam. 1858, l’affaire Mortara, du nom de ce jeune Juif italien baptisé en secret par la servante chrétienne de sa famille.

Égypte, 7 septembre 1798, la mesure relative à l’égalité des droits est accordée par Bonaparte à tous les habitants du pays, y compris à la communauté juive. La djizya est abolie. L’impulsion est donnée et sous le règne de Méhémet-Ali, des tribunaux civils sont institués devant lesquels un Juif peut témoigner contre un Musulman, fait unique en terre d’islam.

Farhoud (1er-2 juin 1941), le plus grand pogrom perpétré dans le monde arabe.

« En 1920, le jeune Amin al-Husseini, exilé en Syrie, a été condamné par contumace, pour des raisons politiques, à dix ans de prison par les autorités coloniales de Palestine. Quelques mois plus tard, le gouverneur britannique Herbert L. Samuel le gracie et lui permet de revenir chez lui. Il favorise même sa candidature au poste de mufti de Jérusalem. Aux élections du 12 avril 1921, alors que Husseini n’arrive qu’en quatrième position, Herbert L. Samuel invalide le scrutin et le nomme (8 mai 1921) grand mufti. Les Britanniques vont regretter cette promotion soudaine », peut-on lire dans la somme de Georges Bensoussan, en page 550. Ce sordide individu n’a décidément cessé de bénéficier de faveurs et de protections. Et quand on pense que c’est un Juif, premier High Commissioner for Palestine (de 1920 à 1925) et premier Juif non-converti à servir dans le Cabinet Office, qui assura sa promotion. Une histoire à pleurer de rage.  

Le président du Sénat égyptien Mahmoud Bey Khalil déclare en décembre 1983 que le Yishouv est un modèle et une chance pour le Proche-Orient.

1925, au Caire, première édition arabe des « Protocoles des Sages de Sion ». Elle est traduite par un prêtre maronite du Liban, sous le titre, « La Conspiration du judaïsme contre les nations ». La propagande nationaliste palestinienne va faire de ce livre un classique de la littérature antijuive dans le monde arabe.

Italo Balbo, gouverneur de Lybie, meurt accidentellement fin juin 1940. Les Juifs de Lybie perdent un grand protecteur.

 

Italo Balbo (1896-1940)

 

Le SS Standartenführer Hans Baumann (Ali Ben Khader), l’un des responsables de la liquidation du ghetto de Varsovie, devient instructeur du Front de libération de la Palestine.

« La plupart des historiens arabes peinent toutefois à s’extraire d’une vision lénifiante du passé, à réviser les croyances communes et les évidences ; à rompre avec l’idée de chercher dans un passé magnifié un réconfort aux revers du présent ; à cesser d’attribuer la décadence à des causes erronées en occultant le rôle de l’absence de liberté de pensée, de l’économie servile, de la tyrannie politique, du dogmatisme religieux.  “Bagdad n’a pas succombé en tant que capitale culturelle en 1258 (date de sa prise par les Mongols) mais en 1150 quand le calife Al-Mustanjid a donné l’ordre de brûler tous les livres scientifiques. La civilisation arabe en Espagne n’a pas péri en 1492 (prise de Grenade par l’Espagne chrétienne) mais dès la fin du XIIe siècle quand le calife Al-Mansour a brûlé les livres d’Averroès”, soutenait en 1978 l’historien libanais Zaynati. »

Traduction dans le monde turc des « Protocoles des Sages de Sion » en 1934. Quelques semaines plus tard, en juin-juillet 1934, des violences antijuives ensanglantent les villes de Thrace. 

Oussama el-Baz, conseiller du président Hosni Moubarak, en décembre 2002, dans le journal gouvernemental Al-Ahram, s’en prenait aux mythes antisémites véhiculés dans la presse arabe et plus généralement musulmane, ce dont on le remercie, mais pour mieux avancer que l’antisémitisme était un produit (exclusivement) européen, étranger donc au monde arabe et à l’islam. Ou comment, en réfutant une vision idéologique, on en cautionne une autre. 

Negib Azoury, un chrétien maronite, publie à Paris, en 1905, et en français, le premier écrit important en provenance du monde arabe sur le sionisme : « Le Réveil de la nation arabe » (1905), un écrit inspiré par l’antisémitisme catholique et véhiculant la croyance en un complot juif universel. Ci-joint, un lien sur ce disciple de Maurice Barrès :

http://www.lesclesdumoyenorient.com/Azoury-Negib-1873-1916.html

Note 161 (relative au chapitre IX). Le Code théodosien (Théodose II), compilé entre 429 et 438, rassemble plusieurs textes venus des premiers empereurs de la Rome chrétienne (le christianisme est promu religion d’État en 391). Au fil des siècles se succèdent les lois interdisant aux Juifs de porter des armes : il s’agit de les mettre en position d’infériorité par rapport aux Chrétiens et d’aviver sans cesse en eux cette notion de « servitude perpétuelle » telle que définie par le pape Innocent III en 1205. La violence de l’Église est d’autant plus forte que le judaïsme est proche : l’origine est maudite quand elle questionne. Lorsque dans son Sermon pour l’Épiphanie, saint Augustin fait de la déréliction juive le témoin de la vérité du Christ, les Juifs sont condamnés à ne jamais retrouver la terre de leurs ancêtres. La dispersion témoigne de leur erreur et de la vérité de la religion dont ils sont l’ennemi, en l’occurrence le christianisme. C’est pourquoi le rétablissement/ rassemblement des Juifs en terre d’Israël est impensable, et c’est cet impensé-là que l’on retrouvera dans les origines d’un antisionisme occidental volontiers obsessionnel – d’où la fixation sur la question palestinienne. La polémique contre les Juifs est centrale pour définir l’identité chrétienne qui a besoin d’eux comme l’arbre a besoin de la terre qui le porte. La relation des Musulmans aux Juifs n’a pas eu cet aspect existentiel et des siècles durant, l’argumentation antijuive en terre d’islam est demeurée périphérique.     

 Olivier Ypsilantis

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Lisbonne, été 2017

 

En Header, l’une des magnifiques installations (exclusivement à partir d’objets de rebus) du Street artist Bordalo 2 (Artur Bordalo, né en 1987). Ci-joint, un aperçu de cette œuvre, l’une des plus étonnantes de sa génération :

http://www.isupportstreetart.com/artist/bordalo-ii/

 

10 juillet. Des souffles immenses et frais vous enveloppent au détour d’une ruelle ou dans la perspective d’une avenue. Si j’aime cette ville pour bien des raisons, c’est d’abord pour ces souffles, les jours d’été surtout.

Parmi les motifs qui s’inscrivent dans le pavé de Lisbonne, en noir sur fond blanc, la caravelle avec, en proue et en poupe et en symétrie, deux corbeaux (corvos) tournés vers l’intérieur du navire. Cette caravelle et ces corbeaux sont le symbole de la ville, utilisé par la Câmara Municipal. Les corbeaux sont intimement liés à l’histoire de São Vicente. En effet, la légende nous dit que deux corbeaux accompagnèrent le corps du saint au cours de son voyage de Sagres à Lisboa. Voir Lenda dos Corvos de São Vicente.

 

 Les bornes de collecte du verre sont volontiers joliment décorées

 

En lisant une anthologie de poésie portugaise, un nom retient mon attention, l’un des poètes majeurs de la poésie portugaise contemporaine, Mário de Sá-Carneiro (Lisboa, 1890 – Paris, 1916). Sa poésie exprime la dispersion de son être – on pense à son ami Fernando Pessoa avec lequel il entretint une correspondance. Il mit fin à ses jours dans un hôtel de Montmartre, le 26 avril 1916. Mon premier contact avec sa poésie : le poème « Feminina », écrit à Paris en février 1916, quelques semaines avant son suicide.

Mário de Sá-Carneiro ne cesse d’évoquer sa dispersion, sa dilution. C’est une longue plainte que la poésie fait chant. Je pourrais citer d’autres passages de ses poèmes qui décrivent une douleur que nous avons tous éprouvée (sensation de fracturation, de dilution, l’un de ses poèmes a pour titre « Dispersão ») mais généralement par intermittence. Dans son cas, elle est installée en lui et le dévaste. « Dispersão » s’ouvre sur ces vers : « Perdi-me dentro de mim / Porque eu era labirinto, / E hoje quando me sinto, / É com saudades de mim ». Je suis labyrinthe…

 

11 juillet. A Lisbonne, parfois, comme à l’improviste, un vieux mur humide duquel dépasse un arbre vieillissant laissé à lui-même, ce qui me conduit dans des souvenirs de Prague.

Le miradouro en haut de la rua Santa Catarina. Le ponte 25 de avril, le Cristo Rei, Almada, Barreiro et les bateaux qui font la navette entre les deux rives de l’estuaire. Là-bas, les premières hauteurs de l’Alentejo. De travessa en rua, de rua en travessa. Un tag, un visage style Figuration Libre avec dans sa chevelure électrisée (électrifiée) ces mots que je finis par distinguer : Portugal bewitched me. Un graffiti au pochoir sur presque toute la longueur d’un mur blanc : du linge sèche dans le vent, un pantalon, un soutien-gorge, une jupe, une chemise d’enfant.

J’imagine Brassaï à Lisbonne, ce pavé l’aurait enchanté. Il l’aurait à coup sûr photographié, de jour et de nuit, sous le soleil et sous la pluie, la nuit surtout et sous la pluie.

 

Bairro Alto. Un mortier disperse des œillets, allusion à la Révolution des Œillets (Revolução dos Cravos, 25 avril 1974). On remarquera le nom de la rue : Travessa do Judeu. Travessa, soit une rue généralement étroite qui sert de passage entre deux rues.

 

12 juillet. Des affichettes placardées très haut. Sur l’une d’elles, je lis : Nada existe além do instante ; sur une autre : A fonte do rio é o mar.

Le monument au Duque da Terceira. La luisante du réseau des rails (les tramways) dans le soleil couchant. Les devantures pour touristes, avec variations à n’en plus finir sur la sardine (devenue symbole de Lisbonne) mais aussi sur le coq (de Barcelos, symbole du Portugal). A propos de ce coq, voir la légende et les variantes qui s’y rapportent. CTT (Correios, Telégrafos e Telefones, à présent Correios de Portugal, SA) avec, en logotype, le cavalier au galop qui souffle dans une trompette, généralement rouge sur fond blanc, parfois blanc sur fond rouge. Le vert et le rouge du drapeau national, beauté des couleurs complémentaires placées ainsi côte-à-côte.

La tendance du portugais à enlever des syllabes (par rapport à l’espagnol). Ainsi general devient geral, solamente devient so, color devient cor, etc., une tendance nettement visible à l’écrit. L’oral se charge d’en enlever d’autres, avec contractions multiples.

A l’angle de la rua da Conceição et de la rua do Crucifixo, l’un des plus extraordinaires immeubles de la capitale, avec ses floraisons d’énormes médaillons en stuc : têtes de lions et têtes de femmes prises dans de lourds entrelacs. Ce pourrait être un immeuble praguois Art Nouveau et ses élégantes névroses.

Sur la rua Áurea, la façade puissamment éclectique du Banco Totta & Açores (aujourd’hui Santander Totta), ses cinq balcons en demi-cercles ornés d’une balustrade, ses colonnes aux cannelures serties de fantaisies. Un commerce, Luva d’ouro (Gant d’or) et, un peu plus loin, une bijouterie (ourivesaria), Lua de prata (Lune d’argent).

Sur la Plaça D. Pedro IV, le souverain perché sur une haute colonne cannelée. Sur le piédestal, on peut lire respectivement sur ses quatre faces : A D. Pedro IV os Portuguezes 1870 ; Nasceu em 12 d’outubro de 1798 ; Outorgou a carta constitucional em 29 d’avril de 1826 ; Fallecen em 24 de setembro de 1834.

A Ginjinha, Largo São Domingos 8. On déguste cette délicieuse boisson, la ginjinha (ou ginja), à l’extérieur, sur la place, tant le commerce qui la sert est exigu. La ginjinha est une liqueur douce et forte élaborée à partir de la guinda (griotte) macérée dans de l’aguardente (eaux-de-vie), avec grande quantité de sucre.

En l’église São Domingos qui porte les marques de l’incendie de 1959 qui n’en laissa qu’une carcasse de pierres noircies et éclatées. Cette église avait été très endommagée par le tremblement de terre de 1531 et presqu’entièrement détruite par celui de 1755. Cette église qui fut la plus importante de la ville et qui servit de cadre à nombre d’événements royaux fut aussi le siège de l’Inquisition. C’est sur son parvis (Largo de São Domingo) qu’aurait commencé le massacre des Cristãos-novos et des Juifs, en 1506, massacre qui dura trois jours, du 19 au 21 avril, et qui est connu sous le nom de Mantança de Páscoa. Deux discrets monuments y ont été érigés. Sur l’un d’eux est inscrit une demande de pardon au peuple juif, demande formulée par le cardinal patriarche de Lisbonne, D. José Policarpo, le 26 septembre 2000. A côté, l’autre monument avec étoile de David et ces dates : 1506-2006 et (calendrier hébraïque) 5266-5766. Sur le socle, une inscription très discrète, en hébreu et en portugais, extraite de Job 16.18 : Ó terranão ocultes o meu sangue e não sufoques o meu clamor !

 

Des collages, l’une des techniques du Street Art, rua do Vale, dans le Bairro Alto.

 

13 juillet. Sur la façade d’un immeuble aux fenêtres bouchées et promis aux démolisseurs, une affichette : Aqui também viveu pessoa, soit : Ici aussi vécut quelqu’un (une personne). Et, un peu plus loin, sur une affichette de même format : A saudade faz o que foi melhor do que era. Saudade, un mot si portugais qu’il ne peut que perdre à la traduction – comme dor, ce mot roumain. A saudade faz o que foi melhor do que era, une phrase dont la structure file entre les doigts comme une anguille. Je propose : La nostalgie embellit ce qui a été.

Avenida Fontes Pereira de Melo, des façades d’immeubles aux fenêtres bouchées couvertes d’œuvres Street Art, probablement les plus libres (et les plus monumentales) de tout Lisbonne. Le coup d’envoi a été donné en 2010 avec cet immeuble sur lequel trois artistes ont travaillé : Os Gémeos (Brésil), Bla (Italie) et Sam 3 (Espagne). Tout en marchant dans les rues de la capitale portugaise me viennent des souvenirs de cet ami des Beaux-Arts de Paris, Lutz Weinmann, un admirable graveur qui savait attaquer d’immenses surfaces puisqu’il fut le premier à couvrir de sa ménagerie lubrique les palissades qui protégeaient les travaux du Grand Louvre. Je le revois quitter l’atelier à la nuit tombée, avec ses pots de peinture pour ajouter des grosses bébêtes à son bestiaire hilare et criard.

 

L’ami Lutz Weinmann aime l’autoportrait, tant photographique que peint, une autodérision constante. Ci-joint, un aperçu de l’olibrius qui a même transformé son nom en Lutzch Schweinmann :

http://www.naturtalente.de/Muenchen/Kunstversager/Erfolg_folgt.html

 

Olivier Ypsilantis 

 

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Rêveries au sujet des origines – 2/2

 

Dans son essai « Les origines de la nation lithuanienne », Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz cite Sigismond Zaborowski-Moindron, anthropologue de l’école de Broca qui a formulé des propositions sur l’origine des Aryens. Il cite également Jacques de Morgan, un archéologue dont les méthodes de fouilles sont aujourd’hui considérées comme brouillonnes mais qui mit à jour des trésors, tant en Égypte qu’en Perse, et qui s’interrogea tout particulièrement sur l’origine des Égyptiens, envisageant une origine africaine pour les Égyptiens primitifs et une origine asiatique pour ceux qui leur firent suite… A ce propos, il y a peu, l’ADN de momies égyptiennes a été analysé :

http://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/archeologie-adn-dizaines-momies-egyptiennes-decrypte-67528/

L’ADN de dizaines de momies égyptiennes a été analysé par le généticien Johannes Krause du Max Planck Institut qui voulait savoir quel avait été l’impact génétique des nombreuses guerres et conquêtes dans la région. Selon l’article parut dans Nature Communications, Johannes Krause et son équipe sont arrivés à la conclusion que l’ADN des quatre-vingt-dix momies étudiées est très proche de celui des populations anciennes et modernes du Proche-Orient et que la stabilité génétique a été remarquable au cours des treize siècles étudiés. Les traces de migrations subsahariennes sont de l’ordre de 15 à 20 % et sont plus récentes, ce qu’expliquerait l’intensification du commerce sur le Nil, la traite des esclaves et l’expansion de l’islam au Moyen-Âge. Cette enquête, la première du genre (basée sur le mtDNA) et d’une envergure considérable, demande à être poursuivie.

 

 

Repris la lecture d’Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz, « Les origines de la nation lithuanienne ». L’auteur déclare que « la tradition populaire est incomparablement plus vivace que les caractères physiologiques et le langage lui-même ». Il sert une puissante décoction qui enivre le lecteur, décoction dans laquelle figure une belle légende, à savoir cette (supposée) parenté entre les Hébreux et les Spartiates, deux peuples frères de la race d’Abraham, la race d’Abraham qui « signifie que les deux peuples ont une origine commune ibérique » (?!). Et l’auteur se lance dans une danse étymologique endiablée : le nom d’Abraham contient celui de l’Ebre, etc.

La méthode d’Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz fait la part belle à l’intuition, ce qui me convient ; mais, dans son cas, l’intuition se saisit de béquilles diverses et d’un bric-à-brac destiné à la soutenir et à l’orner, ce qui lui porte préjudice et transforme l’élan premier en un boitillement. Bref, cet essai demande à être dépoussiéré de ses références qui le font chanceler. L’auteur évoque « une méthode rationnelle, largement ouvertes aux suggestions intuitives », ce qui est louable. Mais sa méthode rationnelle retombe trop souvent en elle-même parce que non portée par le vecteur de l’intuition. Et ses suggestions intuitives qui foisonnent et que j’apprécie finissent par provoquer une certaine fatigue venue d’une accumulation de « preuves » qui donne à l’ensemble un aspect bric-à-brac dans lequel on trouve certes nombre de choses charmantes mais dont on ne sait que faire. Et je pense non seulement aux « Origines de la nation lithuanienne » mais aussi aux « Origines ibériques du peuple juif ». J’apprécie la rêverie, je la juge volontiers féconde, mais je me méfie d’elle lorsqu’elle se drape dans des oripeaux « scientifiques » afin d’espérer séduire.

Dans « Les origines de la nation lithuanienne » (page 215 du volume IX en question), coup de tonnerre. L’auteur en vient à rapprocher le folklore lithuanien du folklore basque : « Ce fut pour nous une véritable révélation. Le voile tombait enfin de nos yeux ! » Je ne prétends pas être un grand connaisseur du folklore basque, je puis simplement dire que j’ai lu d’assez nombreux livres traitant des origines des Basques et que ces rafales et bombardements d’hypothèses (certaines, plutôt nombreuses, se posant comme des « révélations ») sur la question m’ont rendu particulièrement dubitatif. C’était à la fin des années 1980 et l’analyse ADN appliquée à nos origines n’était pas entrée dans nos habitudes, au point que l’homme de Neandertal était considéré comme disparu à jamais. Ce n’est que depuis le début des années 2010 que l’Homo sapiens non africain d’aujourd’hui sait que cet homme vit dans ses gènes, modestement certes.

Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz brasse diverses disciplines qu’il fait jouer ensemble à la manière d’un chef d’orchestre. C’est joliment symphonique, avec grand renfort de percussions : « Or, les Ibères, les « Ibérii » andalous des Romains, ancêtres des Basques et des « Ibri » de la Bible, c’est-à-dire des Hébreux, étaient aussi peu aryens que possible, l’archéologie et l’anthropologie ayant établi d’une manière indubitable leur filiation paléolithique magdalénienne et solutréenne » et ainsi de suite. Puis on passe en Grèce pour rattacher les figures de la Crète minoenne aux Ibères. Les Égéens sont des Ibères orientaux et j’en passe. « Les uns et les autres sont des fils de l’Espagne pré-celtique ». Basques et Lithuaniens se tiennent par la main sur fond de « grande civilisation ibère préhistorique ».

 

Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz (1877-1939)

 

Je poursuis la lecture de cet essai et c’est comme si j’avais sniffé un rail de coke. Bon sang, ce type vous fait décoller mais on redoute l’atterrissage ! Dans « Les origines de la nation lithuanienne », l’auteur nous renvoie volontiers aux « Origines ibériques du peuple juif », et ainsi finit-il par dessiner sur la carte un triangle dont les trois pointes désignent respectivement les Basques, les Lithuaniens et les Hébreux. « La confrontation des vocables archaïques de l’eskuara et de l’hébreu a eu pour résultat d’établir non pas l’analogie, mais l’identité absolue d’au moins une centaine de termes basques et hébreux extrêmement importants par leur association étroite avec la vie religieuse et agricole des deux peuples ». Toujours selon l’auteur, les relations entre d’une part le lithuanien et l’eskuara et d’autre part l’hébreu sont moins nettes pour deux raisons qu’il détaille.

Bref, ses recherches portent « non pas sur l’infiltration de l’indo-européen dans l’ibéro-hébreu, mais bien sur les termes qui, sortis du tronc ibérique commun, ont pu survivre à la fois dans l’hébreu et le lithuanien ». Ibéro-hébreu ? Tronc ibérique commun ? Pourquoi pas ? Après avoir donné un exemple de vocable et sa variation dans le temps et dans l’espace, il rappelle sa méthode : « Si nous insistons sur ces faits tout à fait secondaires, c’est uniquement pour rappeler l’attention du lecteur sur la vigilance de tous les instants et sur l’acuité d’intuition qu’exige un ordre de travaux où la linguistique et la préhistoire appellent à tout moment le secours de la tradition et de l’exégèse ». L’intuition du fonds ibérique… C’est étourdissant et on remercie l’auteur pour la formidable énergie qui parcourt ces essais mais, en la circonstance, on en vient à se demander s’il ne distord pas certaines données afin qu’elles augmentent l’éclat de sa pensée intuitive.

Il termine ainsi cet essai, « Les origines de la nation lithuanienne » : « Nous formons le vœu que ces quelques pages, fruit de plusieurs décades d’un labeur analytique soutenu par le seul espoir d’une synthèse, puissent servir de points de repère aux investigations futures. Le sol de la Lithuanie, de la Palestine et de l’Espagne doit renfermer des trésors scientifiques inestimables et apparentés ». Un chercheur a-t-il été aidé par cet essai ? On a exhumé du sol de ces pays des trésors scientifiques inestimables mais en a-t-on exhumé des apparentés ?

 

Olivier Ypsilantis

 

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Rêverie au sujet des origines – 1/2

 

Reçu ce matin le résultat des analyses DNA. Le Paternal Haplogroup (Y-DNA) me conduit vers l’Inde, avec ce code, R1a1a1 (M417) : “The Indian origin of paternal haplogroup R1a1 substantiates the autochthonous origin of Brahmins and the caste system”, brève présentation : “Many major rival models of the origin of the Hindu caste system co-exist despite extensive studies, each with associated genetic evidences. One of the major factors that has still kept the origin of the Indian caste system obscure is the unresolved question of the origin of Y-haplogroup R1a1, at times associated with a male-mediated major genetic influx from Central Asia or Eurasia, which has contributed to the higher castes in India. Y-haplogroup R1a1 has a widespread distribution and high frequency across Eurasia, Central Asia and the Indian subcontinent, with scanty reports of its ancestral (R, R1 and R1a) and derived lineages (R1a1a, R1a1b and R1a1c). To resolve these issues, we screened 621 Y-chromosomes (of Brahmins occupying the upper-most caste position and schedule castes/tribals occupying the lower-most positions) with 55 Y-chromosomal binary markers and seven Y-microsatellite markers and compiled an extensive dataset of 2809 Y-chromosomes (681 Brahmins, and 2128 tribals and schedule castes) for conclusions. A peculiar observation of the highest frequency (up to 72.22%) of Y-haplogroup R1a1 in Brahmins hinted at its presence as a founder lineage for this caste group. Further, observation of R1a1 in different tribal population groups, existence of Y-haplogroup R1a in ancestors and extended phylogenetic analyses of the pooled dataset of 530 Indians, 224 Pakistanis and 276 Central Asians and Eurasians bearing the R1a1 haplogroup supported the autochthonous origin of R1a1 lineage in India and a tribal link to Indian Brahmins. However, it is important to discover novel Y-chromosomal binary marker(s) for a higher resolution of R1a1 and confirm the present conclusions.”

Ci-joint un lien publié par Sefard.org, intitulé « Sépharades : d’où venons-nous ? » et signé Joseph D. Alhadeff. Il y est question de l’étude d’Oskar Wladyslaw de Lubicz Milosz, « Les origines ibériques du peuple juif » :

http://sefarad.org/sefarad/sefarad.php/id/81/

 

Oskar Wladyslaw de Lubicz Milosz (1877-1939)

 

Sans être un spécialiste de la question, je dois dire que j’ai lu « Les origines ibériques du peuple juif » et « Les origines de la nation lithuanienne » d’Oskar Wladyslaw de Lubicz Milosz avec plaisir car ces textes sont gorgés d’énergie et invitent à de puissantes rêveries, mais je ne leur accorde guère de crédit. Les Juifs seraient d’origine ibère ?! C’est une rêverie puissamment exprimée, rien de plus. Ce texte m’a remis en mémoire, et par des voies de traverse, une extraordinaire lecture, un petit livre intitulé « Paroles d’un voyant » (1834) d’Augustin Chaho, publié par Jean Curutchet / éditeur Harriet, Bayonne, 1989, un livre que j’ai lu, relu et annoté lorsque j’habitais à Biarritz. Je n’ai guère été étonné que Jean Curutchet l’insoumis ait publié ce petit livre, en guise peut-être de testament spirituel. J’ai failli rencontrer cet homme hors du commun, ma timidité m’a retenu. Aujourd’hui, avec Internet et cet article nécrologique, j’en sais plus sur lui et je me dis que j’aurais décidément aimé le rencontrer :

http://babelouedstory.com/thema_les/necrologie/18506/18506.htm

Suite à diverses recherches relatives aux Haplogroups et aux Clades, j’ai relu ce curieux texte, « Les origines de la nation lithuanienne », un texte mêlant diverses disciplines sur un mode inspiré et brillant mais dont la valeur scientifique est probablement faible. Cette lecture faite au cours de mes années d’adolescence m’avait fortement marqué par l’ampleur du sujet traité et l’élan général qui parcourait ce texte. « Les origines de la nation lithuanienne » figure dans le Tome IX des Œuvres Complètes (en treize volumes) d’Oskar Wladyslaw de Lubicz Milosz aux Éditions André Silvaire, un poète-éditeur dont la vie mériterait un livre. Oskar Wladislas de Lubicz Milosz est l’auteur d’un roman, « L’Amoureuse initiation », qui a le plus marqué mes années d’adolescent, avec « Le loup des steppes » (« Der Steppenwolf ») de Hermann Hesse, quelques nouvelles de Thomas Mann et « Le rivage des Syrtes » de Julien Gracq. Mais, une fois encore, je m’égare et j’en reviens à cet essai : « Les origines de la nation lithuanienne ».

 

Le Musée basque et de l’histoire de Bayonne, à Bayonne, devant l’Adour.

 

Je passe sur la question de la dolichocéphalie lithuanienne cernée par la brachycéphalie qui « s’étend sur un immense territoire depuis la Vistule jusqu’à l’Oural et au-delà ». Pour Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz, l’Europe occidentale préceltique était habitée « par des tribus ibériques, depuis le littoral portugais jusqu’à la rive gauche du Rhône, ce fleuve marquant la limite entre la France ibérique et la France ligure ». Et, plus loin : « Cette vaste Ibérie du commencement de l’âge du cuivre embrassait la péninsule hispanique, la France jusqu’au Rhin, l’Irlande, le Sud-Ouest de l’Angleterre et le Nord de l’Écosse (…). Dans le Sud, l’Ibérie englobait l’Italie méridionale des Lapygiens et les îles italiennes. En débarquant en Espagne après un long séjour en Corse, Strabon s’aperçut que la langue qu’il avait apprise dans cette île n’était qu’un des innombrables dialectes ibériques de la Méditerranée et de l’Adriatique ». Après avoir posé que l’Empire ibère, « berceau de la plus vieille civilisation connue », s’étendait sur la majeure partie de l’Europe occidentale, Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz fait allusion à l’un de ses écrits, non moins brillant mais dont la valeur scientifique m’échappe : « Les origines ibériques du peuple juif » (Revue des Vivants, décembre 1932, pp. 647-660), dans lequel il mentionne que cette race européenne occidentale était une race de navigateurs d’où « l’apparition simultanée, au quatrième millénaire, des civilisations égéenne, égyptienne et mésopotamienne, ainsi que la présence d’éléments accado-sumériens dans la région de l’Indus et jusqu’en Chine ». Après avoir déclaré que son étude sur les origines des Juifs était réservée aux seuls hébraïsants, il place quelques citations extraites de la Bible, énumère quelques vocables euskera archaïques parmi les centaines d’entre eux qui se retrouvent à peine modifiés dans les écrits sacrés des Hébreux, sans oublier une toponymie ibérique « et même du pays basque français » qui ont leurs homonymes dans la Bible. Le problème avec le Basque est qu’aucune langue n’a suscité autant d’interprétations quant à ses origines et ses parentés. Il suffit de fréquenter l’extraordinaire Musée basque et de l’histoire de Bayonne, à Bayonne, et de consulter les livres relatifs aux origines des Basques pour se voir entraîné dans un espace véritablement planétaire et précipité d’un lieu à un autre (des lieux souvent séparés par des milliers voire de dizaines de milliers de kilomètres) à la vitesse d’une fusée.

Avec son entrain habituel, Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz conclut ainsi sa « démonstration » menée au pas de charge : « Analogies frappantes qui n’ont aucun rapport avec l’immigration en Hespérie d’une poignée de marchands phéniciens qui d’ailleurs, en y débarquant, ont dû manifester quelque surprise devant la consonance hébraïque ou plutôt pré-hébraïque de plusieurs centaines de localités ». L’auteur a une manière bien à lui de nous amener à ses vues. Il poursuit en se demandant si les navigateurs ibériques n’auraient pas mis le cap vers la Baltique, cette « Méditerranée du Nord », ce qui expliquerait la présence d’un petit peuple aux trais marqués en Lithuanie, ce coin d’Europe entouré de centaines de millions de Slavo-Mongols. Après avoir évoqué les questions physiques (avec notamment la fameuse opposition Dolichocéphales / Brachycéphales), il en vient à la tradition populaire, « incomparablement plus vivace que les caractères physiologiques et le langage lui-même », une affirmation quelque peu hasardeuse, me semble-t-il, notamment pour ce qui est du langage.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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A propos de Carl Schmitt

 

Depuis quelque temps, le juriste Carl Schmitt, théoricien du droit public et du droit international, m’intéresse. Je le connais mal ; plus exactement, j’ai de lui une connaissance désordonnée. J’ai donc décidé de mettre un peu d’ordre dans mon fouillis. Et, précisément, dans le numéro 207 (oct. 2017) de la Revue d’histoire de la Shoah, « Des philosophes face à la Shoah », il en est question avec un article signé Yves-Charles Zarka : « Carl Schmitt, de l’accréditation de la Shoah à sa négation » (dans la Partie II de ce dossier : « Victimes du nazisme et opposants »).

 

Karl Schmitt (1888-1985)

 

Les lignes qui suivent ne font que reprendre sous une forme simplifiée cet article. Je m’autorise une digression de temps à autre.

Yves-Charles Zarka met avant tout l’accent sur la continuité de la pensée de Carl Schmitt, soit avant 1933, année de son engagement dans le Parti nazi, et après la défaite du nazisme. Seule inflexion, nous dit Yves-Charles Zarka, après 1933 Carl Schmitt intègre la dimension explicitement raciale à sa théorie. Bref, Carl Schmit a justifié le régime nazi, théoriquement et juridiquement, et il a été après la guerre le premier négationniste, non pas un négationniste historique, comme Paul Rassinier ou Robert Faurisson, pour ne citer qu’eux, mais un négationniste théorique, par inversion du sens de la criminalisation comme nous allons le voir.

Le 1er mai 1933, Carl Schmitt adhère au Parti nazi. En octobre de la même année, il est nommé professeur titulaire de la chaire de droit public de l’Université de Berlin, poste qu’il occupera jusqu’à la fin de la guerre. En décembre 1933, il publie « État, mouvement, peuple : l’organisation triadique de l’unité politique » dans lequel il justifie notamment la politique raciale du régime. L’année suivante, il monte dans la hiérarchie nazie et multiplie les articles cautionnant les lois nazies les plus extrêmes. En 1935, il défend les lois de Nuremberg, fondement légal de la persécution puis de l’extermination des Juifs. La même année, les lois raciales sont présentées comme une « Constitution de la liberté ». De nombreux autres textes pointent le Juif comme l’ennemi de race irréductible « constituant la trame de ce que j’ai appelé le phénomène d’accréditation » écrit Yves-Charles Zarka, ce qui nous renvoie au titre de l’article publié dans ledit numéro de la Revue d’histoire de la Shoah.

Une parenthèse. Dans le n°25 (décembre 2005) de la revue Le Philosophoire, on peut lire ce questionnement sous la plume de Claude Obadia, dans un article intitulé « Yves-Charles Zarka, un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt » : « La valeur d’une œuvre philosophique est-elle suspendue aux engagements, voire aux égarements, de son auteur ? Et suffit-il que ce dernier se soit radicalement fourvoyé pour que son œuvre devienne infréquentable ? On pourra ici objecter que le problème de fond est ailleurs, que la vraie question n’est pas celle de la conciliabilité de la dignité de la pensée et de l’indignité de l’engagement mais plus sérieusement celle de savoir ce que doit celle-là à celui-ci. A-t-on bien le droit, autrement dit, de lire le « Schmitt juriste ou philosophe » en faisant l’impasse sur les textes dans lesquels il entreprend d’apporter sa caution et son soutien aux lois raciales et antisémites du nouveau Reich ? »

Yves-Charles Zarka dénonce ce qu’il qualifie de légende, à savoir que l’activité de Carl Schmitt en faveur du IIIe Reich se serait arrêtée en 1936. En 1939, Carl Schmitt publie un article fort élogieux sur le livre de Christoph Steding, « Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur ». Dans le lien ci-joint, la thèse centrale de cet ouvrage de 1938 de Christoph Steding (1903-1938) est clairement exposée. Elle n’est pas étrangère aux préoccupations de Carl Schmitt :
http://robertsteuckers.blogspot.pt/2012/02/christoph-steding-1903-1938-et-la.html

Yves-Charles Zarka multiplie les exemples, toujours très précis, afin d’étayer sa dénonciation ou, tout au moins, sa mise en garde, avec des précisions biographiques relatives aux années de guerre mais aussi aux années postérieures à celle-ci. Suite à un article (publié dans Le Monde du 6 décembre 2002) intitulé « Carl Schmitt, nazi philosophe ? », Yves-Charles Zarka déclara que « Le Léviathan dans la doctrine de l’État de Thomas Hobbes » de Carl Schmitt constituait une interprétation délirante de la pensée du philosophe anglais, interprétation qui s’expliquait « par une lecture antisémite de l’histoire politique », et que publier Carl Schmitt dans une collection de philosophie (L’Ordre philosophique aux Éditions du Seuil) était tout simplement scandaleux. L’article déclencha une polémique et son auteur fut accusé d’instruire un procès en sorcellerie à un intellectuel dont l’œuvre ne pouvait être réduite à un engagement politique fût-il nazi.

Carl Schmitt est mort presque centenaire, en 1985. Son influence qui a commencé à s’affirmer dans les années 1970 fut et reste notable, surtout à gauche. Afin de rendre cette influence acceptable, on concocta un Carl Schmitt sucré, un « Schmitt de confiserie » pour reprendre l’expression d’Yves-Charles Zarka. La liste des penseurs de gauche pour lesquels Carl Schmitt est incontournable est conséquente, en Allemagne, en Italie, en France aussi, avec Étienne Balibar, Alain Badiou et Jean-François Kervégan. A l’extrême-droite, citons Alain de Benoît parmi d’autres. Certes, la pensée de Carl Schmitt contient des séductions (comme le nomos de la terre ou l’ennemi désigné comme l’essence de la politique) aussi longtemps que l’on pousse de côté « la récurrence d’un certain nombre de thèmes avant, pendant et après l’engagement nazi ». J’ai donc lu cet article avec d’autant plus d’attention que je ne suis pas insensible à certaines de ces séductions, des séductions qui s’inscrivent dans un désordre – je le redis, ma connaissance de Carl Schmitt est non seulement parcellaire, elle est volontiers désordonnée. Probablement victime d’une douce propagande, j’ai longtemps pensé que Carl Schmitt avait pris sans tarder ses distances envers le régime nazi.

Oui, Carl Schmitt a exercé sur moi une certaine séduction, essentiellement parce qu’il définit le fonctionnement du Politique par la désignation de l’ennemi, désignation de l’ennemi mais aussi et simultanément de l’ami. Le Politique est le degré d’intensité à l’intérieur même d’une unité qui regroupe et désigne l’ami et l’ennemi. Ma rage face aux tergiversations des gouvernements occidentaux et des instances supranationales (des coquilles toujours plus vides) explique cette relative séduction qu’exerce sur moi Carl Schmitt – aussi longtemps que je ne m’inquiète pas de ses relations avec le nazisme, ce que je parviens de moins en moins à faire à mesure que je l’étudie. Cette difficulté de plus en plus marquée à désigner l’ennemi a des causes multiples que pourrait en partie expliquer ce concept fondamental de liquid modernity développé par Zygmunt Bauman. Mais je me suis égaré et j’en reviens à l’article d’Yves-Charles Zarka.

La critique que fait Carl Schmitt de la démocratie libérale passe par la critique de l’État de droit. « L’époque à laquelle Carl Schmitt élabore sa critique radicale de l’État de droit coïncide avec le moment où il pense découvrir que celui-ci n’est autre chose que l’organisation juridique ou encore le mode d’organisation des pouvoirs dans l’État bourgeois hérité de la Révolution française de 1789 ». Par ailleurs, l’État de droit n’étant ni un régime politique ni une politique, il peut s’accommoder à diverses sauces. Ainsi Carl Schmitt en arrive-t-il à élaborer un concept franchement antipolitique de l’État. Pour lui, l’État de droit n’est que l’ensemble des dispositifs servant à contrôler l’État, autrement dit à neutraliser sa dimension politique.

Dans les années 1930, Carl Schmitt commence à déclarer que l’État véritable est l’État total, passant de l’État serviteur du droit à une théorie de l’État de puissance. Mais dans tous les cas, il juge que l’individu empirique n’acquiert valeur et dignité qu’au service de l’État. Carl Schmitt a toujours été un anti-libéral : les droits individuels n’ont pas sa faveur, pas plus que l’État qui les défend. Pour Carl Schmitt, l’État de droit bourgeois n’est qu’une organisation des pouvoirs au service de la liberté bourgeoise (au service des individus), de ce fait, il n’est en aucun cas un régime (ou une forme) politique. La liberté individuelle et la séparation des pouvoirs sont implicitement voire explicitement dénoncés comme étrangers au politique, avec un État qui n’en est pas un.

La pensée libérale est ennemie de toute forme ou élément de forme de l’État. État de droit, soit État libéral (rôle central du parlementarisme) et législatif. Parlementarisme et légalisme, des boucliers que la bourgeoisie oppose à l’État. Le parlementarisme éloigne le peuple de l’unité politique (il est donc antipolitique), tout en protégeant l’individu et la propriété individuelle, des concepts bourgeois. Carl Schmitt milite en faveur de l’homogénéité du peuple contre l’unité factice que suppose le parlementarisme. Enfin, l’État de droit est jugé étranger aux traditions de l’Allemagne : il vient de l’Angleterre, berceau du libéralisme.

Alors, comment sortir du libéralisme ? Carl Schmitt invite à sauver la démocratie en la débarrassant de sa gangue libérale et en favorisant la formation du Peuple-État (Staatsvolk) allemand. Le vote (le scrutin individuel et secret) n’a aucun sens puisqu’il réduit le peuple à une série d’individus qui, ponctuellement, exercent un acte de responsabilité politique. Il faut donc en finir avec le vote individuel pour que le peuple rassemblé favorise le fait public (Öffentlichkeit). Le peuple rassemblé qui ne saurait exister dans l’État de droit bourgeois s’exprime publiquement, par l’acclamation. Démocratie populaire contre démocratie libérale. Plébiscite contre vote. Démocratie plébiscitaire et décision créatrice, une décision qui ne peut être créatrice que si le peuple est homogène. La démocratie parlementaire (libérale) favorise l’hétérogénéité (classes sociales, ethnies, cultures, religions). La démocratie plébiscitaire (la seule qui vaille selon Carl Schmitt) suppose l’homogénéité totale du peuple, une homogénéité qui ne peut en aucun cas être favorisée par les voies parlementaires. A partir de l’année 1933, Carl Schmitt va nous dire comment produire de l’homogène, ce qu’il n’avait pas dit – ou n’avait pu dire.

 

L’édition de 1943 du livre de Christoph Steding (1903-1938)

 

Dans « Remarques sur l’opposition entre parlementarisme et démocratie », 1926, Carl Schmitt signale que l’ingrédient primordial de la démocratie est l’homogénéité (Homogenität), ce qui suppose la mise à l’écart de l’hétérogénéité. En 1933, Carl Schmitt infléchit vers la race cette volonté d’homogénéité nationale et, de ce fait, il juge que les discriminations ne doivent pas être combattues mais, au contraire, encouragées car elles sont une obligation politique. L’hétérogénéité est une claire menace pour l’homogénéité.

Redisons-le, l’État de droit est antipolitique et législateur (règne de la loi). L’État de droit (Rechtsstaat) est un État régi par la loi (Gesetzesstaat). Pour une démocratie populaire, pour un État substantiel (opposé à l’État de droit) par l’homogénéité du peuple et la désignation de l’ennemi, une homogénéité envisagée comme raciale à partir de 1933. L’ennemi de race est clairement désigné dans « Le Léviathan dans la théorie de l’État de Thomas Hobbes » : le Juif.

La dernière partie de l’article d’Yves-Charles Zarka porte un titre inquiétant : « Le premier négationnisme ». Après la guerre, Carl Schmitt ne fait pas la moindre allusion à l’extermination des Juifs tandis qu’il remet en question la criminalisation de l’Allemagne et selon deux axes. Il n’y a pas de guerre – et donc de crime – contre l’humanité puisque l’humanité est une fiction. Il n’existe que des peuples particuliers. La criminalisation de la guerre allemande (comme crime contre l’humanité) est donc sans effet. Insistons, c’est la référence à cette fiction, l’humanité, qui conduit à criminaliser la guerre allemande. L’Allemagne a mené la guerre contre un peuple (et non contre l’humanité), une guerre ni juste ni injuste, manifestation d’un phénomène politique, ni plus ni moins.

A aucun moment Carl Schmitt n’évoque la Shoah, sa spécificité. Elle (n’)est (qu’)une guerre qui comme toutes les guerres fait des victimes. Il n’y a dans le cas de Carl Schmitt aucun relativisme historique mais un négationnisme de principe du crime nazi contre l’humanité, lequel relève du discours des vainqueurs. Yves-Charles Zarka estime que ce négationnisme de principe est le support théorique des négationnismes historiques, une appréciation à laquelle je ne souscris pas vraiment ; mais ceci est une autre question.

 

La tombe de Carl Schmitt, au cimetière de Plettenberg-Eiringhausen.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Quelques notes sur Julien Freund

 

« Il n’y a de politique que là où il y a un ennemi réel ou virtuel. »  (Julien Freund)

« Une société sans ennemi qui voudrait faire régner la paix par la justice, c’est-à-dire par le droit et la morale, se transformerait en un royaume de juges et de coupables. »  (Julien Freund)

 

Ce que des esprits diversement « distingués » ne semblent pas vouloir comprendre, c’est que la notion d’AMI et la notion d’ENNEMI (envisagées dans un sens précis, nullement idéalisé) sont indispensables à la vie. Le « On-est-tous-frères » s’apparente à une mauvaise pub, à un mauvais jingle. L’ennemi explicitement désigné comme tel est nécessaire au décisionnisme politique. La désignation ami/ennemi doit être envisagée sans trêve et d’abord parce que si nous la refusons d’autres se chargeront de la placer en lettres de feu devant nos yeux. Et il sera probablement trop tard pour nous, car ces lettres nous auront rendu aveugles, incapables de porter des coups d’attaque et de défense.

La rencontre Carl Schmitt et Julien Freund, à Colmar, en 1959, Julien Freund qui confia : « J’avais compris jusqu’alors que la politique avait pour fondement une lutte opposant des adversaires. Je découvris la notion d’ennemi avec toute sa pesanteur politique, ce qui m’ouvrait des perspectives nouvelles sur les notions de guerre et de paix ». Ce concept ami/ennemi est inconfortable puisqu’il donne une consistance à la guerre, ce que refusent les pacifistes qui envisagent l’avènement de la paix perpétuelle comme d’autres envisagent la Parousie.

 

« Études sur Max Weber » de Julien Freund.

 

Pour Carl Schmitt : « La distinction spécifique du politique (…)  c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi. Elle fournit un principe d’identification qui a valeur de critère et non une définition exhaustive ou compréhensive ». La dialectique ami/ennemi est un concept autonome qui ne doit dans aucun cas ni sous aucun prétexte accepter l’immixtion de la morale (bien/mal) ou de l’esthétique (beauté/laideur). Pour Julien Freund le concept ami/ennemi (voir détails) est un présupposé parmi d’autres. Il n’est pas comme chez Carl Schmitt un critère ultime du politique.

Chez Julien Freund, le présupposé ami/ennemi est garant de la permanence des unités politiques. La lutte qui est propre à cette relation dialectique a des formes aussi diverses que variées. Elle s’affirme dès que l’ennemi s’affirme. Chez Carl Schmitt la notion de l’unicité du concept ami/ennemi dans l’essence du politique peut contribuer à renverser la formule de Clausewitz et admettre que la guerre ne serait plus le prolongement de la politique mais sa nature même. Ce n’est pas ce que Freund envisage.

Une politique équilibrée, une politique qui se respecte, doit donc identifier avec précision l’ennemi et pour diverses raisons ; d’abord parce que c’est avec lui que l’on conclue la paix et non avec l’ami. Identifier l’ennemi, c’est aussi éloigner un danger majeur : un ennemi qui n’est pas reconnu comme tel est autrement plus dangereux qu’un ennemi clairement reconnu. Julien Freund écrit : « Ce qui nous paraît déterminant, c’est que la non reconnaissance de l’ennemi est un obstacle à la paix. Avec qui la faire, s’il n’y a plus d’ennemis ? Elle ne s’établit pas d’elle-même par l’adhésion des hommes à l’une ou l’autre doctrine pacifiste, surtout que leur nombre suscite une rivalité qui peut aller jusqu’à l’inimitié, sans compter que les moyens dits pacifiques ne sont pas toujours ni même nécessairement les meilleurs pour préserver une paix existante ». Qui dit mieux ? On commence par du simple bon sens – comment faire la paix s’il n’y a pas d’ennemi ? – et on est sans illusion sur les moyens pacifiques – le pacifisme qui n’a empêché aucun désastre et qui en a même suscités. Il faut déchirer ces écrans qui empêchent de voir et de porter les coups nécessaires, attaque et défense.

 

Julien Freund (1921-1993)

 

Il faut se battre pour la paix, bien sûr – jouer les va-t’en-guerre, c’est faire preuve d’immaturité politique –, tout en se délestant des illusions pacifistes. Il ne faut pas se chercher des ennemis, s’en créer, compulsivement, à la manière des États-Unis depuis les années 1990 et leur guerre avec l’Irak, par exemple. Mais il ne peut y avoir de politique (le jeu des nations dans le jeu mondial) si les collectivités n’identifient pas leurs ennemis, des ennemis qui ne sont pas nécessairement d’autres États, qui sont de moins en moins d’autres États, et qui peuvent être par exemple des organisations telles que des O.N.G. L’ennemi est plus diffus dans un monde diffus, plus liquide dans notre liquid modernity, il n’en existe pas moins ; et il faut l’identifier pour survivre car une nation ne peut pas ne pas en avoir ; elle peut l’ignorer, il n’en existe pas moins.

Les conflits sont de plus en plus économiques. Ils l’ont toujours été d’une manière ou d’une autre mais dans des proportions variables et parfois assez limitées. Aujourd’hui, l’économique draine tout à lui, et toujours plus frénétiquement, ce qui explique la liquidité des conflits, le fait qu’ils se jouent des frontières et se dématérialisent. Fini les lignes de front et les tirs de barrage. Le conflit est permanent et de ce fait d’une intensité moindre ; mais il est permanent – plus de trêve. Les médias sous toutes leurs formes ne cessent de nous le rappeler, implicitement ou explicitement. Mais comment départager vainqueur et vaincu ? Il n’y en a tout simplement plus, le conflit est devenu perpétuel.

Le postulat ami/ennemi que propose Julien Freund s’inspire de la vision de Carl Schmitt tout en s’en différenciant. Il reste pertinent. Le livre central de Julien Freund, « L’Essence du politique », peut être le point de départ d’une réflexion aussi ample que profonde sur notre monde et un moyen de l’appréhender dans sa violence, ses enjeux et ses compétitions. « L’Essence du politique » a été publié chez Dalloz, en 2003, avec une préface de Pierre-André Taguieff, auteur d’un essai, « Julien Freund. Au cœur du politique ».

Dans une présentation à un petit volume d’études de Julien Freund, Jean-René Tréanton écrit : « Ce qui irrite au plus haut point Julien Freund, c’est (…) la pensée sentimentale, le penchant à éluder les problèmes, l’indulgence et l’humanitarisme qui ne sont que des faux-fuyants ». Nos petits mielleux qui répandent leur sirop poisseux sur les plateaux de télévision et dans les colonnes des journaux devraient lire et relire Julien Freund, cet ennemi du faux-fuyant et de la langue de bois qui se qualifiait volontiers de réactionnaire de gauche.

 

« L’essence du politique », un écrit central dans l’œuvre de Julien Freund.

 

Ci-joint, un passionnant article de Jean-Michel Le Bot intitulé « Julien Freund et L’Essence du politique » :

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01060003/document

Ci-joint, un article à caractère synthétique de Bernard Quesnay intitulé « La grande leçon de politique de Julien Freund » :

http://grece-fr.com/?p=3717

Et rien de mieux pour entrer dans la pensée d’un homme que l’interview. Ci-joint donc, une conversation entre Julien Freund et Pierre Bérard :

http://grece-fr.com/?p=3510

Enfin, divers documents sur Julien Freund, dont un entretien :

http://www.archiveseroe.eu/julien-freund-a48392378

 

« (…) vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitiés. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. » (Julien Freund)

« Une collectivité politique qui n’est plus une patrie pour ses membres, cesse d’être défendue pour tomber plus ou moins rapidement sous la dépendance d’une autre unité politique. Là où il n’y a pas de patrie, les mercenaires ou l’étranger deviennent les maîtres. » (Julien Freund)

 

Olivier Ypsilantis

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Stolypine l’incompris

 

Article rédigé le 14 septembre 2017, anniversaire de l’attentat contre Stolypine qui mourra le 18 septembre 1911 des suites de sa blessure.

 

Dans le numéro 74 de la revue « Cahiers du mouvement ouvrier », une intéressante interview de Jean-Jacques Marie, son directeur de publication, à l’occasion de la parution de son livre, « La Guerre des Russes blancs (1917-1920) ». Jean-Jacques Marie est l’auteur d’un autre livre sur cette guerre, « La Guerre Civile russe (1917-1922). Armées paysannes rouges, blanches et vertes ». Il a tenu à prolonger cette étude en calant cette guerre non plus entre 1917 et 1922 mais entre 1917 et 1920, et il précise pourquoi.

De fait, cette guerre se prolongea bien jusqu’en 1922 ; mais en 1920, la dernière armée de Russes blancs, celle de Wrangel, est battue et quitte la Crimée. Il reste certes des bandes armées mais plus d’armées. Les puissances étrangères qui soutiennent les Russes blancs l’ont compris, à commencer par la France et la Grande-Bretagne qui aident les forces de Wrangel à fuir avant d’abandonner le terrain et de remplacer sans tarder la pression militaire par la pression économique. Les techniques de combat sont rudimentaires et le grand nombre de victimes (environ quatre millions cinq cent mille) est beaucoup plus le fait des épidémies de typhus et de choléra, sans compter l’absence presque totale de soins pour les blessés, que des combats eux-mêmes. Il faudrait par ailleurs évoquer le rôle de la Légion tchécoslovaque (entre trente et quarante mille hommes), d’anciens prisonniers de guerre de l’armée austro-hongroise.

 

Le général Piotr Wrangel (1878-1928)

 

Dans cette dernière étude, Jean-Jacques Marie écrit que Lénine était prêt à accepter un « Brest-Litovsk de l’intérieur », qu’à la mi-janvier 1919 Lloyd George et le président Wilson avaient proposé une conférence rassemblant les représentants des diverses forces en présence en Russie, dont les bolcheviks. Lénine commence par repousser plutôt sèchement cette proposition. Un mois plus tard, il est inquiet de la double offensive alors victorieuse de Koltchak à l’Est et de Denikine au Sud et se montre prêt à l’accepter. L’envoyé du président Wilson avait proposé un armistice entre les forces combattant en Russie, armistice suivi d’une conférence, armistice qui s’accompagnerait d’un statu quo : chaque force conserverait son territoire au moment de la signature, le blocus du pays serait levé et tous les gouvernements russes se reconnaîtraient responsables des dettes de l’Empire. Lénine est donc prêt à signer un Brest-Litovsk de l’intérieur avec Denikine et Koltchak qui, sûrs de leur victoire, refusent de traiter avec ces bolcheviks qu’ils méprisent. Nous sommes en 1919. En novembre 1920, Lénine dira : « Il y a dix-huit mois nous voulions signer une paix qui accordait une immense partie du territoire à Denikine et Koltchak. Ils s’y sont refusés et ils ont tout perdu. »

Jean-Jacques Marie avance des explications pertinentes sur les causes de la défaite des Russes blancs, des causes que Denikine formule (implicitement) dans un livre de quelque deux mille pages consacré à cette guerre civile.

Cette période de l’histoire de la Russie me conduit à la période qui l’a immédiatement précédée, avec une figure centrale bien oubliée, injustement oubliée : Stolypine.

Stolypine m’intéresse depuis longtemps, comme m’intéresse depuis longtemps Miguel Primo de Rivera, deux hommes tragiques, soit des hommes de bonne volonté restés incompris de tous et oubliés. Stolypine est encore perçu comme un défenseur de l’ordre ancien. Il est vrai que sans son action, le pouvoir tsariste aurait probablement disparu dès les années 1905-1907…

On oublie (à moins qu’on ne veuille le reconnaître) que Stolypine fut aussi un réformateur, et pas un timide. Il fut détesté des révolutionnaires (car monarchiste) et des conservateurs (car réformateur). Il fut un homme de terrain ; il parcourait les campagnes, entrant en relation directe avec les paysans. Tout en s’efforçant de remettre de l’ordre, et d’une manière forte, en tant que ministre de l’Intérieur puis en tant que Premier ministre, il s’attela à une réforme fondamentale de la propriété paysanne et à la transformation de l’autocratie en un type de gouvernement ouvert à la représentation populaire. Il envisageait la Douma comme nécessaire au fonctionnement du Gouvernement.

 

9470 01.10.1907 Председатель Совета Министров и министр иностранных дел (1906 – 1911 гг.) Петр Аркадьевич Столыпин (1862 – 1911гг.). РИА Новости/РИА Новости

Stolypine (1862-1911)

 

Ce gentilhomme rural avait une vision ample et précise de la société russe, une société composée d’une énorme masse paysanne à peine sortie du servage et dispersée sur un territoire immense. Au sommet, une aristocratie plutôt occidentalisée et peu soucieuse des affaires du pays. Entre les deux, un énorme appareil administratif, inerte et diversement corrompu. La structure même de cette société la faisait osciller entre l’autocratie et les désordres extrêmes.

Stolypine empruntait aussi peu que possible les couloirs des administrations et il détestait la paperasserie. Il avait compris que dans ce pays essentiellement paysan, l’amélioration de la société dans son ensemble passait par une profonde réforme agraire.

Peu après sa nomination en 1904 comme gouverneur de la province de Saratov, le ministre de l’Intérieur Viatcheslav Plehve est assassiné. L’année suivante le général Viktor Sakharov est victime d’un attentat chez Stolypine, Stolypine qui a déjà échappé à trois tentatives d’assassinat, sans compter les courriers anonymes menaçant jusqu’à ses enfants.

Stolypine n’hésite pas à s’adresser directement aux émeutiers, sans arme et en laissant derrière lui l’escorte des Cosaques. Les récits de sa détermination et de son courage deviennent un sujet de conversation à la cour du tsar. Le 9 mai 1906, à la veille de l’ouverture de la première Douma, Nicolas II le nomme ministre de l’Intérieur dans un pays en proie à des violences qui ne cessent de se multiplier. Cette Douma incapable de gouverner est dissoute le 9 juillet 1906. Les violences se multiplient. Le 12 août 1906, une explosion détruit une partie de la résidence de Stolypine à Saint-Pétersbourg, tuant et blessant près de soixante personnes, parmi lesquelles sa fille qui restera infirme. Dans les campagnes sévissent des bandes armées. La deuxième Douma se réunit en février 1907. Elle se montre encore plus impuissante que l’autre face à la virulence des partis révolutionnaires, des partis qui avaient pu participer en toute légalité aux élections. Le 16 juin 1907, elle est dissoute. La troisième Douma est élue en novembre 1907, avec cette fois un système électoral capable de lui donner une majorité de gouvernement.

 

Nicolas II, Stolypine et une délégation juive à Kiev en 1911

 

Contrairement au tsar et à une partie de l’aristocratie, Stolypine apprécie et défend la vie parlementaire. Il participe avec entrain aux débats pour s’expliquer sur sa politique. Il sait par ailleurs que le travail parlementaire est un moyen de former d’authentiques hommes d’État, des hommes dont manque tant la Russie.

La dissolution de la deuxième Douma correspond à une baisse de l’activité révolutionnaire (commencée en janvier 1905). L’arrestation de leaders ne provoque aucune réaction dans la population. A partir de 1908, les grèves deviennent fort rares. Les effectifs des partis révolutionnaires, considérables après 1905, fondent. Lénine, inquiet, observe le succès des réformes menées par Stolypine, l’amenant même à envisager de renoncer à tout programme agraire. Sur le site AgoraVox, un article signé « Le pire cauchemar de Lénine » et signé Yannick Harrel, un cauchemar qui portait un nom : Piotr Stolypine :

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-pire-cauchemar-de-lenine-31675

Le tsar lui-même est subjugué par l’énergie de son ministre dont il soutient les réformes, comme celles du 9 novembre 1906, du 14 juin 1910 et du 29 mai 1911 qui élargissent les possibilités de sortir du mir, une communauté villageoise où tous vivent pour tous dans un système de mutualisation du travail et de la production. Jusqu’à la Révolution d’Octobre, neuf millions de paysans deviennent propriétaires de leurs terres et leur rendement va vite s’avérer bien supérieur à celui des terres gérées par le mir. Et ce sont eux, les koulaks, que les bolcheviks réduiront méthodiquement, implacablement. Koulak, une accusation qui suffira à vous condamner à mort, à la prison ou à la déportation et dès la fin des années 1920. En 1917, les bolcheviks avaient commencé à faire d’eux des boucs-émissaires, une image de propagande qu’ils ne cesseront d’amplifier jusqu’à la liquidation de ces « ennemis de classe », de ces « exploiteurs ». Le tsar soutient son ministre dont les réformes déplaisent à nombre de grands aristocrates. Mais Stolypine a d’autres ennemis, plus dangereux, notamment chez les Cent-Noirs qui jugent que la popularité de Stolypine porte préjudice au tsar en personne.

Ce qui suit est sombre, sordide même en regard de l’œuvre de modernisation accomplie par Stolypine, une œuvre qui n’en était qu’à ses débuts et qui aurait probablement pu éviter la Révolution d’Octobre et la venue au pouvoir des Bolcheviks.

 

Le tsarevich Alexei (1904-1917)

 

L’impératrice devint peu à peu implacablement hostile à Stolypine, une hostilité sur fond d’hémophilie, celle de son fils, un secret qui ne sortait pas du cercle étroit de la famille impériale et dont Stolypine ne sut jamais rien, ce qui lui rendit incompréhensible et insupportable la présence de Raspoutine au Palais, Raspoutine dont il ignorait les pouvoirs de thaumaturge. L’eût-il su, il aurait sans doute agi autrement. Il se montrait avant tout soucieux de la réputation de la famille impériale, une réputation qui se dégradait avec la présence de Raspoutine considéré comme un débauché, une rumeur dont le bien-fondé n’a pas été établi. Quoiqu’il en soit, Stolypine était sensible à cette rumeur qui se répandait, et il chargea le colonel Guérassimov, responsable de l’Okhrana, de lui faire un rapport sur ce personnage, un rapport peu favorable qu’il présenta au tsar qui en prit connaissance sans lui donner suite et en continuant à taire la maladie de son fils. Stolypine prit alors la décision de faire éloigner Raspoutine de Saint-Pétersbourg, une mission qu’il confia au colonel Guérassimov. L’impératrice protesta mais le tsar refusa de désavouer son ministre ; et elle se mit à haïr Stolypine en qui elle vit celui privait son fils ce qui le maintenait en vie.

La tragédie de Stolypine a plusieurs noms, l’un d’eux est Raspoutine. Raspoutine et ceux de son cercle décident d’écarter le colonel Guérassimov et de le remplacer, avec l’appui de l’impératrice, par le général Kourlov qui avait été gouverneur de Minsk lors des pogroms de 1905 et qui n’avait rien fait pour s’y opposer. Cet homme sans principe n’est soucieux que de son avancement.

Autre nom de la tragédie Stolypine : Dmitri Bogrov, indicateur de police chevronné et… révolutionnaire exemplaire. J’ai lu que par cet acte il voulait venger la mort des Juifs victimes de pogroms, mais aussi qu’en bon révolutionnaire il voulait empêcher toute réforme « bourgeoise » et, de la sorte, hâter la révolution et sa violence. On a également dit qu’il aurait bénéficié (à son insu) de l’appui d’éléments de l’Okhrana hostiles aux réformes agraires de Stolypine et à son parlementarisme. Les hypothèses continuent à faire la ronde, avec, bien sûr, celles qui flirtent plus ou moins ostensiblement avec la théorie de la conspiration (ou du complot). A l’appui de cette théorie, l’extrême rapidité du jugement et de l’exécution de l’assassin ainsi qu’une enquête ajournée sur ordre de Nicolas II en personne.

Kiev, 14 septembre 1911. Stolypine accompagne le tsar pour célébrer des actes officiels. Le général Kourlov qui est en charge de la sécurité et qui a fait converger vers Kiev quelque deux mille policiers et gendarmes afin de renforcer les effectifs locaux n’a pas cru bon d’affecter un seul de ses hommes à la protection de Stolypine, alors que le risque d’attentat est jugé élevé.

Soirée du 14 septembre. Dmitri Bogrov prétexte un attentat en préparation dont il démasquera sur place les suspects, un coup de bluff. Ainsi obtient-il une invitation délivrée par l’Okhrana. Il atteint Stolypine sans peine, d’une balle dans la poitrine. Il mourra quatre jours plus tard, le 18. Dmitri Bogrov venait d’assassiner un homme qui s’était employé à alléger la législation contraignante qui pesait sur les Juifs de l’Empire.

 

Dmitri Bogrov (1887-1911)

 

Les Russes ne comprirent probablement pas qui ils perdaient. On avait probablement mieux compris la valeur de cet homme à l’étranger, car l’activité considérable de Stolypine ne s’était pas limitée à la politique intérieure. Son ministère avait connu la crise bosniaque, en 1909. Il avait réussi à préserver la paix en obtenant de la Serbie qu’elle négociât avec l’Autriche-Hongrie, affermissant ainsi les relations avec l’Allemagne sans compromettre celles avec la France. Je crois pouvoir affirmer sans forcer la note que cet assassinat fut l’une des causes de la Première Guerre mondiale.

 

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Stolypine est boudé par nombre d’intellectuels « distingués », et déjà parce que Soljenitsyne l’admirait et pour diverses raisons. Concernant les motivations de l’assassin Dmitri Bognov, Soljenitsyne en avance deux principales :

1 – Les réformes de Stolypine, notamment les réformes relatives à la question agraire, risquaient de porter préjudice à la vigueur révolutionnaire en Russie, une appréciation courant chez les révolutionnaires d’alors.

2 – Le deuxième motif invoqué par Soljenitsyne me semble plus contestable, et même tiré par les cheveux. Selon lui Dmitri Bognov jugeait que Stolypine était antisémite, non parce qu’il avait pris des mesures dans ce sens (rappelons que Stolypine voulait débarrasser son pays des entraves que la loi plaçait autour des Juifs) mais parce qu’il se préoccupait exclusivement de promouvoir la nature russe de l’État (?). Il me semble que Soljenitsyne donne trop d’importance au mobile juif de l’assassin. Je m’empresse de préciser qu’à aucun moment Soljenitsyne n’attaque l’assassin parce qu’il est juif, accusant ainsi « les Juifs » d’être responsables de la mort de Stolypine, comme le fait ouvertement Holodomorinfo.com, un site particulièrement délirant revêtu des oripeaux d’une vaste pseudo-culture.

 

Olivier Ypsilantis  

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Des traces

Tout est trace, c’est pourquoi ce texte pourrait être infini.

 

Début de la présentation d’un livre paru en décembre 1945, signé Henri Calet et intitulé « Les Murs de Fresnes », une présentation élaborée par Carine Trévisan et dont l’intégralité est consultable en ligne : «  L’auteur fait l’inventaire des inscriptions que, dans l’attente d’être jugés, transférés (en Allemagne, pour « une destination inconnue ») ou exécutés (« C’est mon dernier dimanche sur la terre »), les prisonniers, résistants français ou étrangers pour la plupart, ont laissées non seulement sur les murs des cellules mais sur d’autres supports (le bois des meubles, l’aluminium des gamelles, les pages d’un livre qu’on se passait clandestinement). Ces graffiti souvent rudimentaires (« Quand on s’adresse aux murs, il convient d’être bref ») et répétitifs (« Il n’y a pas cinquante manières de se faire fusiller »)  sont accompagnés de commentaires laconiques mais singulièrement efficaces, Henri Calet réussissant, par un travail discret de soulignage et d’attention au détail, à faire entendre la peur, la souffrance, mais aussi l’effort pour maintenir un lien virtuel avec le monde des vivants, qui ont suscité ce besoin d’écrire « sur n’importe quoi avec n’importe quoi », de « ne pas disparaître sans dire, crier, quelque chose. »

 

Un graffiti sur le mur d’une cellule de la caserne Chanzy, à Bergerac.

 

Une coupure de presse d’octobre 2012 signale qu’un squelette récemment exhumé pourrait être celui de Lisa Gherardini, soit Mona Lisa. Une équipe de spécialistes travaille dans le couvent Sant’Orsola, à Florence, où le célèbre modèle aurait été inhumé. Il existe diverses hypothèses au sujet de son identité. L’une d’elles laisse entendre que Mona Lisa pourrait avoir été l’amant de Léonard de Vinci, Salaï – voir la thèse de Silvano Vincente. Toutefois, la majorité des historiens pense qu’il s’agit bien de Lisa Gherardini. Les hypothèses sont contradictoires, passionnantes pour certaines. Je prends des notes, ici et là, dans la presse internationale. Je m’intéresse au travail de cette équipe tout en me disant qu’il serait préférable de ne pas déranger les ossements, ainsi que l’enseignent les Juifs.

L’analyse de la momie de Ramsès III montre une profonde coupure à la gorge. Pour le responsable de l’enquête, Albert Zink, la thèse de l’assassinat est prioritaire. Selon un papyrus d’époque, son épouse, Tiyi, aurait ourdi un complot afin d’en finir avec Ramsès III et faire de son fils Pentaur (écarté de la succession) son successeur. Toujours selon ce document, le complot échoua mais il n’en dit guère plus. La momie placée à côté de Ramsès III ne serait-elle pas celle de ce fils ? Les chercheurs jugent improbable que la blessure au cou du pharaon ait été provoquée accidentellement, en 1886, lorsque la momie fut extraite de sa carapace de bandages – des bandages enduits de bitume. Par ailleurs, cette coupure n’est probablement pas le fait du procédé d’embaumement, aucune trace semblable n’ayant été retrouvée sur une autre momie égyptienne. Lui succéda Ramsès IV, fils d’Isis, sa première épouse qui profita de son intronisation pour mettre fin à cette affaire et déclarer une amnistie générale.

Tout d’abord, cet article de Libertad Digital : « La momia de Prim ha hablado ». Il s’agit du premier chapitre du livre de Francisco Pérez Abellán sur ce mystère, un chapitre qu’il faut lire comme une suite d’hypothèses ; et je ne prétends aucunement par le biais du lien suivant imposer aux lecteurs « la vérité ». Qu’ils l’envisagent simplement comme un temps d’une passionnante enquête :

http://www.libertaddigital.com/cultura/libros/2014-11-29/perez-abellan-la-momia-de-prim-ha-hablado-1276534642/

C’est une autre trace mystérieuse sur laquelle se penche une équipe de spécialistes, une trace au cou du général Juan Prim y Prats (1814-1870), une trace sur son corps momifié qui laisse penser qu’il aurait été étranglé. Les projectiles n’ayant pas atteint un organe vital, aurait-on voulu l’achever ? On se souvient que le général avait trouvé la force de rentrer chez lui. Dans un rapport de 2013, on signale que la marque au cou aurait été causée post mortem par une pièce d’habit. A suivre donc.

218 av. J.-C., l’armée d’Hannibal traversa les Alpes par le col de la Traversette, pensait-on sans en être vraiment sûr. Il y a quelques années, une équipe internationale et multidisciplinaire a pu confirmer cette hypothèse à partir des excréments laissés par les chevaux : l’armée d’Hannibal alignait quinze mille chevaux. Ainsi, à environ cinquante centimètres de profondeur, les chercheurs ont trouvé une strate contenant des bactéries du genre Clostridium (anaérobies), très présentes dans la flore intestinale des chevaux. Leur datation au carbone 14 coïncide avec les données historiques.

La façade de l’École des Mines de Paris, 60 boulevard Saint-Michel, est criblée d’impacts de balles mais aussi d’éclats d’obus : deux temps se mêlent : le bombardement du 20 janvier 1918 et les combats de la Libération du 25 août 1944. Autres impacts 1918 dans Paris, à l’angle de la rue du 4 Septembre et de la rue de Choiseul, sur le mur du Crédit Lyonnais, un bombardement stratégique par l’aviation allemande, des Gotha G, le 30 janvier. Autres impacts 1918 encore, le 11 mars, sur la façade du Ministère des Armées, 231 boulevard Saint-Germain. On peut lire, gravé dans la pierre : Le 11 mars 1918, Paris étant bombardé, des projectiles lancés d’avions tombèrent sur le Ministère de la Guerre où Georges Clémenceau dirigeait alors le gouvernement de la République.

 

Un impact de balle reçu par un livre à l’École militaire (Paris VIe arrondissement) en août 1944 ; et, en lien, cinquante photographies de la Libération de Paris qui superposent Passé et Présent :

http://golem13.fr/70-ans-liberation-de-paris/

 

Péninsule du Yucatán, Kankal. Une étroite ouverture donne sur un gouffre d’une soixantaine de mètres de profondeur dont une quarantaine de mètres submergés. Selon les croyances locales, ce gouffre aurait été sacré : les Mayas y auraient précipité des congénères dans l’espoir de contenter le dieu de la pluie, Chac. Une mission l’a exploré afin de vérifier si Kankal fut bien l’une des entrées vers l’inframonde maya. Sur les parois du monticule de près de trente mètres de hauteur et constitué de matériaux tombés au cours des millénaires, des ossements d’animaux mais aussi d’humains ainsi que des fragments de vaisselle. Ces restes étaient probablement plus nombreux mais des maraudeurs ont précédé les archéologues. Kankal, un cénote, puits naturel mais aussi puits de sacrifice maya parmi d’autres.

Présentation d’une recherche effectuée par Daniel Weyssow et dont rend compte un article, « Les caves du siège de la Gestapo à Bruxelles. Récit d’une découverte », dans la revue belge francophone Traces de mémoire – pédagogie et transmission (n° 10, décembre 2013) : « On se souviendra de la décision prise par le Ministre-Président de la Région de Bruxelles-Capitale, Rudi Vervoort, avalisée par le gouvernement bruxellois le jeudi 9 janvier 2014, de lancer la procédure de classement des caves des immeubles occupés par la Gestapo, durant la Seconde Guerre mondiale, aux 347 et 453 avenue Louise à Bruxelles. Le classement provisoire a notamment eu pour effet d’obliger chaque propriétaire à ouvrir sa cave aux experts des Monuments et Sites. Un relevé du nombre de caves conservant des traces a ainsi pu être mené pour les deux immeubles. Le rapport de la Commission royale des Monuments et des Sites qui s’ensuivit, en confirmant l’intérêt d’assurer la conservation des lieux, a débouché sur le classement définitif des caves des deux immeubles ce 14 janvier 2016. »

 

Olivier Ypsilantis

 

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Edith Bruck dans la Revue d’histoire de la Shoah

 

La Revue d’histoire de la Shoah (revue du Centre de documentation Juive Contemporaine, C.D.J.C.), dont le rédacteur en chef est Georges Bensoussan, vient de publier dans son numéro 207 (octobre 2017), intitulé « Des philosophes face à la Shoah », le compte-rendu d’un livre d’Edith Bruck, « Qui t’aime ainsi », traduit de l’italien par Patricia Amardeil et publié aux Éditions Kimé, en 2017. Je précise que le compte-rendu publié dans ladite revue et qui porte ma signature a été élaboré par Patricia Amardeil (qu’elle en soit remerciée) à partir d’un article en deux parties que j’avais publié sur mon blog sous le titre « En lisant “Qui t’aime ainsi” (Chi ti ama così) d’Edith Bruck » :
http://zakhor-online.com/?p=11984
http://zakhor-online.com/?p=11997

Patricia Amardeil a également traduit un autre livre d’Edith Bruck, « Signora Auschwitz » (publié aux Éditions Kimé, en 2015) que j’ai également présenté sur mon blog, en deux parties, sous le titre « Signora Auschwitz – n°11152 (En lisant Edith Bruck) » :
http://zakhor-online.com/?p=10239
http://zakhor-online.com/?p=10202
Il me semble que Patricia Amardeil prépare une autre traduction d’un livre de cette grande dame des lettres italiennes. A suivre donc.

Le compte-rendu en question publié dans la Revue d’histoire de la Shoah figure à la partie Notes de lecture, aux pages 469, 470 et 471. J’ai choisi de le placer dans le présent article à partir de photographies des pages concernées. Il me semble qu’ainsi il ne pourra que gagner en authenticité.

La Revue d’histoire de la Shoah se présente ainsi : « Seul périodique européen consacré à l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe, et première revue d’histoire sur le sujet, cette publication est essentielle pour tout étudiant ou chercheur travaillant sur cette césure de l’histoire. Elle entend donner un aperçu des chantiers actuels de l’historiographie du judéocide. La Revue d’histoire de la Shoah ouvre également son champ d’étude aux autres tragédies du siècle : le génocide des Tutsi au Rwanda, celui des Arméniens de l’Empire ottoman et le massacre des Tsiganes. »

La Revue d’histoire de la Shoah est la revue du Centre de documentation Juive Contemporaine (C.D.J.C.), créé par Isaac Schneersohn, en 1943. Je me permets donc de mettre en lien une présentation de cette exceptionnelle institution : « Créé en France dans la clandestinité pour documenter la persécution des Juifs en France pendant la Deuxième Guerre mondiale, le Centre de documentation Juive Contemporaine (C.D.J.C.) est une des composantes essentielles du Mémorial de la Shoah » :
http://www.memorialdelashoah.org/archives-et-documentation/le-centre-de-documentation/histoire-du-cdjc.html

La Revue d’histoire de la Shoah publie deux numéros par an, des dossiers indépendants les uns des autres, des dossiers de quelque cinq cents pages, chacun s’attachant à un sujet précis. Quelques titres choisis au hasard afin de donner un aperçu de l’immensité de ses sujets d’étude qui (à l’adresse de ceux, si nombreux, qui ont vite fait d’accuser les Juifs de communautarisme) ne se limitent pas à la Shoah et aux seules souffrances juives : Négationnisme, le génocide continué ; Les Tsiganes dans l’Europe allemande Aryanisation : le vol légalisé ; Des voix sous la cendre : manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau ; Une passion sans fin. Entre Dreyfus et Vichy : aspects de l’antisémitisme français ; Ailleurs, hier, autrement : le génocide des Arméniens ; Antisémitisme et négationnisme dans le monde arabe-musulman : la dérive ; Les Conseils juifs dans l’Europe allemande ; La Wehrmacht dans la Shoah ; Violences de guerre, violences coloniales, violences extrêmes avant la Shoah ; Rwanda, quinze ans après. Penser et écrire l’histoire du génocide des Tutsi ; L’horreur oubliée : la Shoah roumaine De l’action T4 à l’action 14f13 ; Se souvenir des Arméniens, 1915-2015 ; L’Italie et la Shoah. Le fascisme et les Juifs ; Les Juifs d’Orient face au nazisme et à la Shoah, 1930-1945, etc.

 

La librairie du Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy l’Asnier, 75004, Paris.

 

Ci-joint, l’article de présentation de « Qui t’aime ainsi » (Chi ti ama così) d’Edith Bruck, dans le numéro 207 de la Revue de l’histoire de la Shoah. La première page est photographiée, sa suite est dactylographiée :

15 avril. Bergen-Belsen est libéré et cette date correspond précisément au premier anniversaire de son arrestation. Transfert à Celle, à peu de distance de Bergen-Belsen. Cinq mois après leur libération, les deux sœurs reviennent en Hongrie, dans leur village où elles espèrent revoir des rescapés de leur famille. Elles font halte à Budapest qu’Edith ne connaît pas et où elles retrouvent Margo, une de leurs sœurs, et son petit garçon, puis leur frère, Peter, survivant des camps lui aussi et qui a vu son père mourir, et une autre sœur, Leila, élégante et froide, et qu’Edith ne reverra pas. L’écriture est alerte, trépidante même, moqueuse volontiers. La mémoire d’Edith Bruck est si précise qu’en la lisant, on se voit placé devant un écran, au cinéma. On est immergé dans l’espace et le temps dont elle rend compte. Ce témoignage est celui d’une femme qui ne cache pas ses sentiments et ses comportements et, de ce point de vue, on peut parler d’une « femme libre ». Edit Bruck n’est pas une militante : elle est son propre porte-parole. Elle s’efforce même d’être sioniste, mais sans y parvenir vraiment. Elle se dit qu’elle l’aurait vraiment été si elle était née et restée en Israël, si elle avait été une sabra. Et c’est peut-être même pourquoi, avant tout, ce témoignage est si précieux.

L’écriture, vigoureuse et rigoureuse, suit son rythme. Et le lecteur en vient à remercier Edith Bruck, mais aussi sa traductrice, Patricia Amardeil. La famille décide d’envoyer « la brebis galeuse » en Palestine. Elle finit par s’entendre avec un garçon, Milan. Ils pensent partir ensemble. Elle a à peine seize ans. Cérémonie (juive) de mariage. Départ pour la Palestine. Le groupe quitte la Tchécoslovaquie pour l’Allemagne où il transite par différents camps. Marseille. Embarquement clandestin. Nous sommes fin août 1948. Elle débarque à Haïfa le 3 septembre 1948.

Arrivée en Israël, Edith Bruck veut s’engager dans l’armée, mais elle n’a pas dix-huit ans. Elle ne supporte plus la vie en communauté. Elle veut divorcer, fait des ménages et finit par divorcer. Elle se débrouille et ne se débrouille pas. Elle devient amoureuse et se marie le couple s’installe dans un entresol crasseux. Ils s’aiment à la folie. Elle travaille dans un restaurant, quatorze heures par jour, sans oublier les tâches ménagères. La promiscuité encore et toujours. Disputes. On se sépare. On se rabiboche. Le mari finit par la frapper. Divorce. Elle quitte Haïfa pour Tel Aviv, ne trouve pas de travail, tombe malade, revient à Haïfa.

Edith envie la force des sabras, de ceux et celles qui ne connaissent que le pays où ils sont nés, Israël. Mais elle porte en elle les camps et elle se sent vieille alors qu’elle a tout juste vingt ans. La fin de ce livre mérite une attention particulière tant elle y décrit sur un mode pudique (et qui pourtant ne cache rien) ce qu’elle, mais aussi tant de rescapés des camps nazis, éprouvent. Son passé (ses épreuves et ses erreurs) l’encombre et lui pèse. Elle veut quitter Israël mais étant divorcée, elle peut être retenue pour faire son service militaire. Elle contracte un troisième mariage, une pure formalité, puis s’empresse de divorcer avant de quitter le pays.

Edith Bruck avait commencé à écrire ce livre à la fin de l’année 1945, en Hongrie et en hongrois, sa langue maternelle. Elle a perdu en Tchécoslovaquie le cahier dans lequel était consigné le début de ce récit. « J’ai essayé de le réécrire ensuite, à plusieurs reprises, dans les différents pays où j’ai été. Ce n’est qu’à Rome, entre 1958 et 1959, que j’ai réussi à l’écrire intégralement dans une langue qui n’est pas la mienne ». Ainsi ce livre a-t-il été précédé d’une tentative partielle d’écriture de la mémoire.

De cette façon, malgré elle, Edith Bruck se fait porte-parole silencieuse des rescapé(e)s des camps. Et c’est aussi ce qui contribue à la très grande valeur de ce témoignage, valeur littéraire (elle est une écrivaine majeure de la littérature italienne et européenne) et valeur historique, un document pour l’histoire, celle des Juifs hongrois mais aussi celle de l’État d’Israël en 1948.

 

Olivier Ypsilantis

 

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En lisant « Rien où poser sa tête » de Françoise Frenkel – 3/3

 

Il devient de plus en plus difficile de circuler. Les étrangers ne peuvent quitter les limites de leur résidence sans sauf-conduit, refusé « aux étrangers de race juive ». Françoise Frenkel pense néanmoins passer en Suisse. Elle reste dans l’attente d’un visa et se terre à Nice. Elle loge à Cimiez (un quartier au nord-est du centre-ville de Nice), chez une mère et sa fille chez lesquelles elle ne se sent vraiment pas à l’aise.

Pour l’Histoire, suivent de précieuses informations sur l’arrivée des Italiens qui détricotent les mesures prisent par Vichy. Parmi ces mesures, la synagogue de Nice est remise en état et rendue au culte. L’étreinte se desserre mais pour combien de temps ? S’installe au fond du jardin à l’abandon d’une villa, chez une Parisienne septuagénaire et se prépare à l’aventure, vers la Suisse. Le 15 décembre 1942, le consulat de Suisse lui remet son visa mais elle sait qu’elle ne peut quitter la France que clandestinement. Sa logeuse l’aide à confectionner des cartes d’identité et de ravitaillement à partir des siennes. Les deux femmes s’affairent donc sans l’aide d’aucun spécialiste. Conclusion : « Les documents se présentèrent sous un aspect fort honnête, à condition qu’on ne les examinât pas de trop près… »

 
En couverture, une vue de Passauerstrasse, Berlin, 1938, photographie de Willem van de Poll.
 

Vers la Suisse, en compagnie d’un ami des Marius, via Marseille puis Grenoble. Annemasse. Le passeur, un certain Monsieur Jules, surnommé « Julot », sent fortement l’alcool et ne lui inspire guère confiance ; mais, enfin, il est trop tard pour reculer. Cinq kilomètres dans la neige puis un tunnel. Françoise Frenkel qui a plus de cinquante ans a du mal à suivre le groupe de jeunes qui la précède. Les lumières de Genève ! Puis brume opaque. Perd la trace du groupe. S’endort sur le chemin. Se réveille. Est cueillie par un douanier alors qu’elle n’est qu’à quelques mètres de la frontière.

Chapitre X, « A la frontière ». Françoise Frenkel offre au lecteur une autre galerie de portraits qui permettent d’appréhender des psychologies particulières inscrites dans une époque particulière et révélatrices de cette époque – de la psychologie individuelle à la psychologie sociale. Une fois encore, le regard aigu de Françoise Frenkel s’efforce de lire l’individu sous le masque de la fonction et c’est aussi ce qui rend cet écrit si précieux.

Fouille corporelle faite par une certaine Marie. On retrouve cet appétit nécrophage qui associe le Juif et l’or : « Allons, avouez ! Vous avez des bijoux, de l’or, des pierres fines et des devises ! » En même temps elle me souffle complaisamment à l’oreille : « La mère Marie n’est pas méchante. Elle vous rendra tout ça à votre retour ». Et Françoise Frenkel se pose la question : « Retour d’où ? »

Elle prend note de tout ce qui pourrait être qualifié de zone grise (et nous ne sommes pas dans un Lager – voir la zona gris telle que la définit Primo Levi), de ces fonctionnaires qui accomplissent leur devoir sans rien avoir contre les Juifs : « C’est des gens comme les autres ». Et puis il y a ces poncifs, bien enfoncés dans des têtes. Ainsi, un gendarme admet qu’il se passe des choses lamentables au camp de Gurs qu’il a vu ; mais il se reprend aussitôt : « C’est terrible, mais ils ont dû commettre des crimes ou des fraudes en Allemagne. Il paraît qu’ils ont mis le pays sans dessus dessous avant la guerre de 14 et qu’après 18, ils ont ruiné l’Allemagne en transportant toutes les richesses, tout l’or, toutes les devises dans leur Palestine, dans les deux Amériques et pas mal en Suisse. Alors, vous comprenez ! Ils payent maintenant ». Un autre gendarme console une jeune fugitive arrêtée sur un ton enjoué et nullement ironique : « Enfin, mademoiselle, ce n’est pas une catastrophe d’aller en Allemagne pour y travailler ! Ils payent bien et l’on y mange mieux que chez nous », etc. etc.

Gendarmerie de Saint-Julien (il doit s’agir de Saint-Julien-en-Genevois), un gendarme attentionné. Transfert à la maison d’arrêt d’Annecy. Une galerie de portraits encore, dont la geôlière. Nationalités diverses, femmes dignes d’un roman de Francis Carco et fugitives. « Jeunes ou âgées, belles ou laides, fraîches ou fanées, jeunes filles ou mères de famille, toutes avaient fui la déportation. »

Je le redis, Françoise Frenkel est une excellente portraitiste. Ses portraits sont précis et exécutés avec une grande économie de moyens, en quelques coups de crayon. L’art avec lequel elle restitue également l’ambiance d’un lieu, qu’il s’agisse de la Promenade des Anglais, à Nice, ou des locaux de la maison d’arrêt d’Annecy.

Palais de Justice de Saint-Julien. Des moments cocasses, tragicomiques (et ce livre n’en manque pas). L’avocat de Françoise Frenkel lui laisse bon espoir. « Il me dit que mon dossier contenait des pièces capables de m’innocenter de crimes autrement graves qu’une tentative d’escapade en Suisse ». De fait, elle est acquittée et la lettre de recommandation de 1939 que l’administration avait dédaignée, et à plusieurs reprises, avait fait grand effet, surtout au passage… nous souhaitons qu’elle jouisse dans notre pays de tous les droits et de toutes les libertés. Retour à la maison d’arrêt d’Annecy pour formalités, avant d’être libérée. Elle frappe à la porte de Monsieur l’abbé F., un homme que lui avaient recommandé nombre de réfugiés. Il la dirige vers un « couvent tout blanc sur le fond des montagnes », puis il passe la voir. Elle dit de lui : « Il n’avait aucune prudence, aucune mesure dans l’exercice de son œuvre de charité et se jetait hardiment, le front haut, dans un danger qu’il ne pouvait ignorer ». Mais qui était cet homme de courage, Monsieur l’abbé F.? Françoise Frenkel tombe malade. Sœur Ange la soigne et Madame Marius vient lui rendre visite avec le visa renouvelé délivré par le consulat suisse de Nice. Elle l’informe par ailleurs de la déportation de la plupart de leurs connaissances communes et de l’éviction des Italiens par les Allemands, partout dans les Alpes-Maritimes.

 

 

Deuxième tentative de fuite vers la Suisse. Un soldat italien l’arrête alors qu’elle tente de franchir la frontière. Tandis que des gardes-mobiles approchent, il a prend par le bras et se met à célébrer dans un mélange d’italien et de français la beauté de sa terre, la terra napolitana. Il ne la livre pas, il la reconduit chez elle, à Annecy, dans son hôtel. Elle se promène dans la ville, ce qui enrichit le livre d’un autre tableau peint avec maestria.

Mis au courant de l’échec de sa deuxième tentative de fuite, Monsieur Marius se rend au consulat suisse de Nice où il apprend que le laisser-passer (délivré pour la troisième fois) peut être retiré au consulat d’Annemasse. Par ailleurs, les amis de Suisse de Françoise Frenkel l’informent qu’ils ne pourront plus lui obtenir une prolongation ou faire une nouvelle demande. L’étau se resserre et elle décide de tenter une fois encore de franchir la frontière suisse.

Françoise Frenkel écrit (et elle pense probablement à toutes celles et à tous ceux qui l’ont aidée, les Marius en particulier : « Dans l’histoire de la France pendant les années de l’Occupation, les pages consacrées à la Savoie compteront parmi les plus altières et les plus glorieuses. »

Dans l’attente du visa annoncé, elle recommence à se cacher. Puis après quelques jours, visa prolongé en poche, elle se prépare. « Disposant de papiers d’identité encore sans indication de race, je pouvais circuler sans danger imminent ». Contact avec un douanier passeur. Elle prend note de la tonalité dépréciative avec laquelle le mot « Milice » est prononcé par cet homme et elle se souvient de ces gendarmes qui disaient à ceux dont ils avaient la garde qu’il ne fallait pas les confondre avec la Milice. « Je n’avais pas alors compris toute la profondeur de cette distinction. »

Le long de la frontière, elle repère les emplacements des portillons dans la clôture. Les sentinelles postées tous les deux ou trois cents mètres sont des… Italiens. Un paysan occupé à couper de l’herbe au bord de la route l’encourage à faire vite après lui avoir signalé que le portillon coince. Un soldat italien accourt et tire. Elle enjambe l’obstacle et tombe. Un soldat arrive et la relève, un … soldat suisse, ce qu’affolée elle ne comprend pas immédiatement. Il lui signale qu’elle n’est pas blessée et que l’Italien a tiré en l’air. Elle fond en larmes, se relève et marche tout en mettant de l’ordre dans ses vêtements déchirés et en étanchant le sang de ses blessures dues à la chute. « Discrètement, le soldat suisse marchait devant moi, portant le lamentable baluchon, compagnon de mes fuites successives… »

 

Quelques mots encore.

Dans la partie « Remerciements », j’ai relevé quelques noms qui m’ont permis d’en savoir un peu plus. Parmi ces noms : Valérie Scigala « qui, sur son blog, fit réapparaître le nom de Françoise Frenkel sur la toile » ; Corine Defrance « qui consacra, en 2005, la seule étude sur la Maison du Livre et participa aux recherches » ; il est enfin question de parents de Françoise Frenkel (Simon Srebrny, Irenka Taurek et Peter Wechsler) « dont les souvenirs et les archives personnelles nous ont été d’une aide précieuse. »

Je n’ai pas trouvé le blog de Valérie Scigala que je désirais mettre en lien. « La Maison du Livre français à Berlin (1923-1933) et la politique française du livre en Allemagne », l’étude de Corine Defrance, s’ouvre sur ces mots : « Si Pierre Bertaux ne l’avait mentionnée dans les lettres adressées à ses parents, peut-être la trace de la « Maison du Livre français », cette petite librairie française de Berlin, aurait-elle été définitivement perdue. »

Merci pour votre livre, Madame Frenkel.

 

Olivier Ypsilantis

 

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