« Je me souviens », une promenade en art.

 

Je me souviens d’études pour chaises de Gerrit Rietveld. Elles ne manquent pas de caractère ces chaises qui proscrivent la courbe ; mais si elles flattent l’œil, il me semble qu’elles ne flattent pas le dos…

Je me souviens de Dante Gabriele Rossetti, de ses variations à partir de deux modèles :  Elizabeth Siddal et Jane Burden.

Jane BurdenJane Burden (1839-1914), Pre-Raphaelite Muse de la Pre-Raphaelite Brotherhood (PRB).
 

Je me souviens d’une communauté d’ambiance entre les estampes d’Odilon Redon (les lithographies surtout) et les dessins d’Alfred Kubin. Je ne sais pourquoi mais c’est ‟The Gambler” (le N°. 5 de la série ‟Dans le rêve”) qui reste le plus précis dans ma mémoire, avec cet homme qui porte un énorme dé sur ses épaules tel Atlas portant le monde. Je me souviens que la face 6 est tournée vers nous, un carré lumineux dans un paysage crépusculaire.

Je me souviens de ce truc génial de Simon Hantaï, un truc qui ne se limite pas à un truc : le pliage et ses vibratos.

Je me souviens de mon plaisir à me promener chez Dina Vierny dans les compositions de Louis Vivin.

Je me souviens que Georges Perec a écrit un texte de présentation à des photographies de Cuchi White, ‟L’œil ébloui”, un livre sur le trompe-l’œil. A propos de trompe-l’oeil, vous souvenez-vous de Julian Beever ?

Je me souviens d’heures passées dans des cathédrales et des églises de campagne à suivre des courbes de pierre. J’étais peu à peu pris par une ivresse comparable à celle que donne la musique.

Une fois encore, je reviens par le souvenir à Saint-Philibert de Tournus que ma mère aimait tant et où nous ne manquions jamais de faire halte sur la route des vacances. Je me souviens de la fraîcheur de cet édifice du XIe-XIIe siècle qui nous reposait de la chaleur de la route. Je me souviens de hautes colonnes appareillées sans le moindre ornement et supportant des berceaux transversaux. Je me souviens qu’en quelques mots et quelques gestes ma mère me rendait sensible et inoubliable la beauté de l’ensemble.

Je me souviens de la sacristie de la Cartuja de Granada, de cet espace meringué où j’ai toujours eu l’envie de passer un doigt gourmand pour le porter à ma bouche.

Je me souviens d’avoir pressenti un air de famille entre des projets d’Étienne-Louis Boullée et des projets d’Albert Speer. Rien d’étonnant : le totalitarisme a nidifié dans le siècle des Lumières et plus particulièrement dans la Révolution française…

Etienne-Louis Boullée, façade d'Assemblée NationaleLe Palais national, un projet d’Étienne-Louis Boullée de 1792.

 

Je me souviens d’avoir découvert avec émerveillement les tours de Marina City (Chicago) de Bertrand Goldberg par une carte postale que mes parents m’avaient envoyée des États-Unis. J’étais enfant et ces tours venaient d’être construites.

Je me souviens du Palais de la Porte Dorée et du Musée des Arts africains et océaniens, des visites qui comptent parmi mes plus beaux souvenirs parisiens. Je me souviens des sculptures en fougères arborescentes d’Ambrym, des épées garnies de dents de requins des îles Gilbert, des peintures des aborigènes d’Australie, des sculptures du Moyen Sepik, tant de merveilles qui m’offrirent des voyages au long-cours…

Je me souviens des troublantes propositions de Gina Pane.

Je me souviens d’avoir déposé un caillou sur les tombes de Martha et de Max Liebermann, à Berlin, au Jüdisher Friedhof de Prenzlauer Berg. Je me souviens que Martha Liebermann s’est suicidée en 1943 afin d’éviter la déportation.

Je me souviens d’avoir eu envie de me baigner dans certaines peintures d’Arnold Böcklin, de m’ébattre en compagnie de ses créatures marines, joueuses et rieuses, issues de la mythologie grecque.

Parmi les artistes du Bauhaus — le Bauhaus, une tension vers un art total, un art qui envisage tous les aspects de la vie quotidienne —, je me souviens des services de Marianne Brandt, en particulier de sa petite théière devenue la plus emblématique de ses créations.

Je me souviens de l’attention de Freud au tableau d’Ingres qui met Œdipe en scène.

Je me souviens d’Anna Risi et d’Anselm Feuerbach. Odile, ma femme, lui ressemble.

Anselm Feuerbach, NannaAnna Risi, ‟Nanna”, le modèle romain de 1861 à 1865.

 

Je me souviens des rochers sculptés de Rothéneuf. Je me souviens d’avoir découvert le Grand Œuvre de l’abbé Fouré chez une grand-tante, par des cartes postales rangées dans une boîte à chaussures.

Je me souviens que lors de sa visite à Paris, Hitler admira ‟La Danse” de Carpeaux, ce haut-relief au fronton de l’Opéra.

Je me souviens de l’installation de la sculpture d’Olivier Brice, place du Caire, dans le Sentier. Je me souviens de cet artiste quelque peu oublié qui parlait de la mort sans effroi, de la mort par effacement lent, de la sérénité des gisants, de la mémoire des musées et de leurs réserves.

Je me souviens du livre de Henrich Wölfflin, ‟Renaissance et Baroque” (‟Renaissance und Barock”), un livre véritablement enivrant par sa puissance synthétique.

Je me souviens que ma mère avait une affection particulière pour un petit livre à couverture verte, rigide et entoilée, intitulé ‟Apollo” et sous-titré ‟Histoire générale des arts plastiques” de Salomon Reinach. L’auteur y avait rassemblé vingt-cinq leçons dispensées à l’École du Louvre. Je ne puis voir ce livre sans penser à elle.

Je me souviens des impertinences d’Enrico Baj.

Enrico Baj dans son atelierEnrico Baj (1924-2003) dans son atelier.

 

Quelques éléments pour une promenade en art

 Je ne connais aucun photomontage plus pertinent que ceux de John Heartfield. En regard de sa production, celle des Surréalistes, grands amateurs de la technique du collage (une technique comparable au photomontage), paraît bien convenue, artificielle. Elle vieillit d’ailleurs plutôt mal tandis que celle de John Heartfield n’a pas pris une ride.

BLUT UND EISEN de John HeartfieldL’un des plus célèbres photomontages de John Heartfield (1891-1968) : Der alte Wahl-spruch im ‟neuen” Reich : BLUT UND EISEN.

 

Une amusante remarque de Kenneth Clarke dans ‟The Nude”, avec cette petite étude comparée entre la Vénus de Giorgione et la Vénus du Titien. On sait que celle de Giorgione est moins charnelle, pour ses yeux fermés d’abord. Mais Kenneth Clarke nous livre une autre observation qui selon lui confirme la différence : le triangle formé par la pointe des seins et la base du cou de la Vénus du Titien tend vers l’équilatéral tandis que chez sa sœur, ce triangle est franchement isocèle avec une base très resserrée.

Comme des jouets merveilleux : ces sculptures (en bois peint) de la Nouvelle-Irlande du nord, des sculptures qui s’intègrent à un système complexe de cérémonies appelé malanggan.

Les plus beaux Soulages, des peintures des années 1950, je les ai vus dans des musées d’Allemagne.

Le repos : avec Pierre Tal-Coat, Geneviève Asse, Jean Degottex, Josef Šíma, Mark Rothko.

Avec l’art minoen — fresques ou peintures sur vases — je suis enfin chez moi.

Octopus Vase (Marine Style), c. 1500 B. C.Octopus Vase (Marine Style) à découvrir parmi d’autres sur le lien http://ferrebeekeeper.wordpress.com/2011/04/15/the-octopus-motif-in-ancient-greek-ceramics/

 

Je me souviens des sérigraphies d’Ernest Pignon-Ernest dans les rues de Paris. Je me souviens surtout de son Rimbaud, des affiches que l’artiste collait lui-même après un patient repérage. Je me souviens qu’il colla des affiches de gisants sur les marches du métro Charonne…

Le plaisir que j’avais au cours de mes séjours anglais à pratiquer le rubbing of brasses and incised slabs, les jours de pluie surtout. Ce plaisir m’a repris au Val Camonica.

Giuseppe Sanmartino et Antonio Corradini, encore. La puissance de la suggestion !

Jean Starobinski termine ainsi son essai, ‟Portrait de l’artiste en saltimbanque” : ‟Quand l’ordre social se dissout, la présence du clown s’atténue sur la scène ou sur la toile ; mais le clown descend alors dans la rue : c’est chacun de nous. Il n’y a plus de limites, donc plus de franchissement. Subsiste la dérision.” Il faut lire Jean Starobinski.

Ce penchant de l’Anglais pour la miniature (un penchant que je compare à celui des Chinois et des Japonais) est déjà sensible dans l’enluminure anglo-saxonne. Il se traduira dans les doll houses et les portraits en miniature, un art activé par la venue de Hans Holbein le Jeune à la cour de Henry VIII. Le plus célèbre de ces miniaturistes, Nicholas Hilliard, se présentait ouvertement comme un imitateur de Hans Holbein le Jeune.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Le carnet bleu – Israël, été 2014 – 6/6

 

Suite 3 août. Dans The Jerusalem Post (fondé en 1932 par Gershon Agron), je lis : ‟Hamas will be more dangerous and harder to contain in the next war. It is already developing drones that could target Dimona, the Israeli nuclear reactor and the Kirya, the Israeli Pentagon. We already have evidence that Hamas planned a major ground operation to terrorize and kill thousands of Israeli  civilians. Then only question is, will they coordinate with Iran, Isis, or Hezbollah ?” (Il s’agit du Point 3 d’un excellent article en onze points d’Eric R. Mandel intitulé : ‟Lessons to learn before the next war”). Tout d’abord, il n’est pas certain que le Hamas se relève des coups infligés. Ceux qui le finançaient ont pris leurs distances. Par ailleurs, et j’espère ne pas être un gros naïf, je ne crois pas que l’Iran et son allié, le Hezbollah, soient encore enclins à se commettre avec le Hamas ; l’un et l’autre ont mieux à faire, une remarque qui ne suppose en rien qu’Israël doive baisser la garde. Au Point 8 de cet article, on peut lire : ‟Europe has become a leader in delegitimizing Israel and boycotting its goods”. Les raisons de cette politique sont diverses. L’une d’elles et pas des moindres : calmer une population musulmane de plus en plus remuante pour espérer s’acheter un peu de tranquillité en commençant par pointer un doigt accusateur en direction d’Israël, un procédé démagogique devenu monnaie courante. Le dernier point de cet article évoque ces nouveaux partenaires d’Israël, des géants parmi lesquels : la Chine, l’Inde, la Corée (du Sud), la Russie, le Japon ;  j’évoque volontiers ces relations stratégiques devant des amis Juifs qui se laissent aller au découragement.

 

Gershon AgronGershon Agron (1894-1959).

 

Hier, samedi 2 août, quatre-vingt-quatre projectiles (roquettes et obus de mortiers) ont été tirés sur Israël. Iron Dome en a intercepté six. La veille, soixante de ces projectiles avaient été tirés sur le pays et neuf avaient été interceptés. Depuis le début de la guerre, 3 112 projectiles ont été tirés depuis Gaza, 105 ont touché des zones habitées et 560 ont été abattus par Iron Dome. Quelque 4 500 cibles terroristes ont été détruites par Tsahal.

Le Qatar, un sale petit pays qu’il faudrait éradiquer, un pays plus sournois que l’Arabie Saoudite. Le Qatar, principal banquier du terrorisme international, par ailleurs gros investisseur en Europe, principalement en France. Les États-Unis d’Obama semblent encourager cet État terroriste à se poser en intermédiaire entre Israël et le Hamas, alors que Doha est le grand argentier de ce mouvement islamiste, le Hamas, mais aussi d’al-Qaida, de l’État islamique (EI), d’al-Nusra et des Frères musulmans ; et la liste n’est pas exhaustive. Par ailleurs, Doha diffuse tranquillement leur idéologie via Al Jazeera. Le Qatar est un pays extraordinairement dangereux qui derrière une vitrine immaculée et ultra-moderne — de quoi séduire les Occidentaux — se livre aux pires manigances. Le Qatar s’est mis dans la politique turque avec Erdogan, cet autre pourvoyeur du Hamas. Le Qatar profite de la décomposition de la Syrie et de l’Irak, il manœuvre même chez les Saoudiens et dans les États du Golfe, en Égypte, en Jordanie, en Cisjordanie ainsi qu’en Afrique noire où il soutient des groupes djihadistes. Le Qatar est le pivot de l’axe sunnite. Le Qatar a accueilli des individus tels que Youssef al-Qaradâwî qui glorifie Hitler, justifie les attaques-suicides contre les Juifs. Cet individu a même été l’un des mentors de l’émir du Qatar. Mais chut ! Non seulement ce pays investit massivement en Europe mais il passe des contrats colossaux avec les États-Unis qui doivent y installer une gigantesque base militaire. Quel merdier ! Ci-joint, un article intitulé ‟Les Américains transfèrent leurs bases au Qatar” :

http://www1.rfi.fr/actufr/articles/040/article_21630.asp

 

Le financement du Hamas provient aussi de la bande de Gaza elle-même. Le Hamas y lève des impôts sur toutes les transactions commerciales et financières ainsi que sur les importations. Il siphonne par ailleurs l’aide humanitaire internationale de l’UNRWA et autres organisations dans le genre, l’UNRWA qu’il faudrait surveiller de plus près : ce n’est pas la première fois que ses établissements sont utilisés pour entreposer du matériel belliqueux. N’y aurait-il pas complicité entre l’UNRWA et le Hamas ? Ou, plus probable, l’UNRWA ne serait-il qu’une marionnette du Hamas ? Les Palestiniens, ces enfants gâtés de l’humanitaire, ces rentiers de l’humanitaire…

Je m’étais promis de ne pas évoquer le secrétaire d’État John Kerry, un benêt made in USA, une gueule d’empeigne. A ce propos, n’avez-vous pas remarqué qu’il ressemble à une chaussure, avec ce menton en galoche ? Cet homme est d’une bêtise dévastatrice, une bêtise proche de celle de Jimmy Carter. Il faut lire son schéma de cessez-le-feu envoyé au gouvernement israélien, le 25 juillet.

L’une des plus fines et des plus courageuse analystes politiques, Caroline B. Glick, appelle à une plus grande vigilance à l’égard du Qatar et de la Turquie d’Erdogan, deux États qui financent le terrorisme et avec lesquels les États-Unis entretiennent des relations stratégiques. De retour en Europe, je me garderai autant que possible de parler d’Israël et de cette guerre en cours. J’écrirai mais je me garderai de parler. Trop d’ignorance entoure ce pays, une ignorance prétentieuse, bavarde, affreusement bavarde, une ignorance qui tient lieu de ‟connaissance”.

Il est 17 h, les sirènes sonnent l’alerte. Je me plaque contre une façade de Yishkon St. n° 6, sous un balcon. Le plus dangereux sont les débris des roquettes touchées qui retombent. Trois détonations. La deuxième est particulièrement forte et fait trembler le mur contre lequel je suis appuyé. Puis le mouvement général reprend sans le moindre commentaire, comme s’il ne s’était rien passé.

4 août. Lecture de la presse en attendant mon vol. Le Qatar est une pieuvre à laquelle il faudrait couper les tentacules avant de lui écraser la tête. Même l’Arabie Saoudite dont je souhaite annihilation joue la prudence et dénonce le djihadisme. Elle a peur de l’enfant qu’elle a contribué à mettre au monde. Ces bons vieux rentiers du pétrole sentent que leur tranquillité pourrait avoir une fin.

Un point qui n’est pas assez évoqué, curieusement : l’engagement du Hezbollah aux côtés de Bachar al-Assad, contre le djihadisme. Cet engagement ajoute à l’affaiblissement du monde arabe occupé à se déchirer. Pendant ce temps, ce fer de lance se détourne durablement d’Israël. C’est tellement vrai que certains partisans de la théorie de la conspiration (juive en l’occurrence) vont jusqu’à déclarer qu’Israël a manigancé tout ce qui arrive. Il est vrai qu’Oded Yinon se frotterait les mains s’il revenait parmi nous…

Dernier cappuccino sur Allenby St. Des masses nuageuse passent sur Tel Aviv. 8 h, il fait déjà chaud, une chaleur humide, tropicale. Dans The Jerusalem Post du jour, ce titre : ‟Protests held across France against Israel in Gaza”, un article dans lequel je lis : ‟Among the participants were two famous Jews: the comic Guy Bedos and the Trotskyist Alain Krivine…” Guy Bedos n’est pas juif à ce que je sache ! Si les Juifs eux-mêmes se mettent à prendre des non-Juifs pour des Juifs, on ne va plus s’y retrouver… Très inquiétant, j’apprends que l’État islamique a infligé une importante défaite aux combattants kurdes et qu’il a par ailleurs pris le contrôle du plus gros barrage d’Irak, à Mossoul, ainsi que d’un champ pétrolifère — il en contrôle à présent quatre — et de trois villes. Il faut aider massivement les Kurdes et les aider à former un grand État sans pour autant remuer la partie iranienne, pour des raisons que j’évoquerai dans un prochain article.

 

Sur Allenby StreetSur Allenby St. 

 

Tel Aviv-Paris avec transit à Wien. Wien, le soleil se lève en bout de piste, tangent à l’horizon. Décollage. Je poursuis la lecture du quotidien The Jerusalem Post, avec cet article : ‟Obama shielding Hamas barbarians at our gates”. Je ne sais à quel jeu se livre Obama. Je ne parviens pas à le voir comme un être maléfique, un agent de l’islam comme ne cesse de le présenter Guy Millière avec lequel je partage un certain nombre de points de vue. Je vois Obama comme un homme falot, sans vision politique, balloté. On se souviendra de ses dents blanches, bien rangées, de sa démarche élastique, de sa silhouette élégante, de ses costumes bien taillés. On se souviendra surtout de lui comme du premier président noir de l’histoire des États-Unis ; la belle affaire ! Ce qui m’intéresse, à ce niveau, c’est l’ampleur et la profondeur de la vision (politique) et non la couleur de la peau ou des cravates du President of the United States of America. J’en reviens à l’article en question, signé Isi Leibler ; il souligne la piètre prestation d’Obama sur la guerre en cours à Gaza, un Obama demandant un cessez-le-feu immédiat avec levée du blocus. Par ailleurs, l’administration américaine parasite et complique les manœuvres diplomatiques en cours en invitant la Turquie (une Turquie islamisée par Erdogan qui tient des propos ouvertement antisémites) et le Qatar (banquier du terrorisme international) à jouer les médiateurs, court-circuitant ainsi les efforts de l’Égypte. Obama est-il un dangereux idiot, dénué de toute vision politique ou bien un ami des Frères Musulmans ? Je penche pour la première hypothèse.

Isi Leibler écrit : ‟The Egyptians and other moderate Arabs states maintain that since his initial Cairo speech in 2009, President Obama has emerged as a supporter of the Muslim Brotherhood — the creator of Hamas — and which they regard, justifiably, as an Islamic fundamentalist terrorist organization. They consider the undermining of the Egyptian cease-fire proposals and the turning toward Qatar and Turkey — supporters of the Muslim Brotherhood and Hamas — as another example of the US betraying its allies and engaging its ennemies. This was reflected in Kerry’s initial Qatar/Turkey-sponsored cease-fire proposal, unanimously rejected by the Israeli cabinet, which could have been written by Hamas”.

Les journaux  rappellent un centenaire :  4 août 1914 – 4 août 2014…

Je crois les Iraniens trop intelligents pour être antisémites. Il existe cependant un danger avec ce pays, et pas des moindres : que l’Iran instrumentalisme le monde arabe, le fédère sous sa houlette de diverses manières, comme il l’a fait avec le Hezbollah. Pour l’heure cette organisation est terriblement occupée à combattre le djihadisme aux côtés du régime syrien. Israël se voit durablement soulagé sur sa frontière nord.

Cette guerre de Gaza est aussi l’une de conséquences d’un glissement géopolitique majeur au Proche-Orient et Moyen-Orient. La tension entre Arabes sunnites et Israéliens n’occupe plus le devant de la scène ; elle n’a pas disparu mais elle est éclipsée par la tension entre l’Iran, le ‟Vatican du chiisme”, et les États arabes sunnites, une tension qui n’en est qu’à ses débuts. Les destructions et le nombre de victimes vont être gigantesques. Des États tels que l’Égypte, l’Arabie Saoudite et la Jordanie tendent à se rapprocher d’Israël sur la question du Hamas et des Frères Musulmans. Israël ne doit pas négliger leurs bons offices (les ennemis de mes ennemis sont mes amis) sans jamais perdre de vue que l’Arabe est versatile, que la trahison est dans ses mœurs et qu’il faut toujours lui faire sentir qu’il n’est pas le plus fort, qu’il n’est pas le maître. Walter Russell Mead évoque ‟this strange new band of brothers”. Il écrit : ‟The Saudis and their Egyptians allies also hate and fear Hezbollah; from an Israeli point of view a successful war against Hamas could be the first step in cooperative action against Hezbollah and, beyond it, Iran”. A suivre.

Olivier Ypsilantis

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Le carnet bleu – Israël, été 2014 – 5/6

 

Suite 1er août. Peu de monde au Beth Oded. Le shabbat est réduit à sa plus simple expression. Le kiddush est récité par un lieutenant en tenue de combat, fusil d’assaut à l’épaule. Partage du pain et du vin (de fait, du jus de raisin, l’alcool étant strictement interdit à l’armée). Parmi les participants à ce shabbat, un Tchèque d’une carrure exceptionnelle flanqué de son ami, un Slovaque tout fluet. Je pense à Astérix et Obelix.

Avant de m’endormir, poursuivi la lecture d’Eric Newby, aussi passionnant lorsqu’il évoque un voyage dans un pays lointain que lorsqu’il évoque son expérience d’employé d’un grand magasin — question de style. Et toujours cet humour anglais, attentif à son sujet (l’humour est l’une des formes les plus achevées de l’attention) et détaché de lui-même, élégant : ‟It was not so much the idea of buying stockings that I minded, although without legs in them it was difficult to imagine anything more boring than these deflated by-products of lumps of coal. It was simply that I had never seen a man selling stockings in a department store and I did not fancy being a pioneer in this field”. La pincée d’auto-dérision si british.

2 août. Jour de shabbat. 6 h. Les sirènes me tirent de mon sommeil. Il était pourtant question d’une trêve de soixante-douze heures. J’hésite à me lever ; mais étant allongé devant une large fenêtre, je préfère gagner le fond de la chambre. Je tends l’oreille. Tout à coup, en observant ces murs peints et nus et ce ciel d’un gris léger et uni, je me revois dans le petit-jour vietnamien. Comme je les ai aimés ces petits-jours, dans le centre surtout, à Hué. Les brumes vietnamiennes, douces, féminines. Hué ! L’humidité distillée, tiède, accueillante, lunaire, sous-marine. Ne suis-je pas né sous le signe de la Lune et de l’eau ? Il m’a fallu beaucoup de temps pour aimer le Soleil. J’ai longtemps préféré les gris voilés d’Eugène Carrière au bleu pur de Giotto.

 

Iron DomeIron Dome en action et une vidéo qui montre ce que je décris à plusieurs reprises au cours de ce voyage. 

 

Au petit-déjeuner, dans le réfectoire. Un soldat s’est fait tatouer à chaque coude une grosse étoile à cinq branches fortement soulignées. Je remarque qu’il n’est pas rare de rencontrer de jeunes Juifs et Juives tatoués, à Tel Aviv surtout ; la Torah n’aime pourtant pas le tatouage.

Un soldat de Tsahal, le lieutenant Hadar Goldin, aurait été kidnappé par le Hamas, une heure après le cessez-le-feu. Toutefois, le Hamas déclare que l’officier a été tué au combat. Un soldat capturé (le cauchemar d’Israël) peut signifier la libération de centaines de Palestiniens, parmi lesquels nombre d’assassins ; on se souvient du soldat Gilad Shalit. L’Égypte participe activement au blocus. Le Hamas est en proie à de grandes difficultés financières ; il est aux abois, particulièrement dangereux, et il joue son va-tout.

Dans Aurora (Todo sobre Israel y judaísmo en español), une publication version papier mais aussi digitale, un titre auquel j’acquiesce : ‟El silencio de la Unión Europea sobre Hamas es ensordecedor” : ‟La representación de la Unión Europea (UE) en Israel emitió un comunicado lamentando el quiebre del alto el fuego de 72 horas; pero muy significativamente se abstuvo de mencionar el ataque de Hamas cerca de Rafah, a menos dos horas de haber entrado en vigor la tregua”. Ainsi va l’Europe…

11 h 30, dans un café à l’angle d’Allenby St. et Hamelkh George V St. La circulation espacée pour cause de shabbat. Je repense à l’impression de ce matin où je me suis vu au Vietnam. Ces fulgurances, ces fractures dans l’espace-temps sont l’une des principales richesses du voyage. La fulgurance de ce matin a été suscitée par la mise en rapport de la tonalité des murs et du ciel. Alors que je guettais les détonations, j’étais dans les brumes tièdes de Hué. Passent un sherout (taxi collectif) au nez jaune et une belle femme brunie ; son dos à la musculature fine et nerveuse ; je pense à Odile. Un air de reggae me fait dériver et je me souviens de fêtes d’étudiants, d’une amie, sa coupe blonde au carré qui lui battait les joues, des joues qui rosissaient dans la danse. A présent, le moindre air de musique m’enivre après ces jours ascétiques passés dans les ateliers de Tsahal. Sur le sac d’une passante, je lis I ♥︎ TLV. Sur une colonne Morris, huit lettres roses en police  d’écriture bâton LADY GAGA. Passe un routard barbu, la soixantaine, sac à dos. Il porte à l’épaule un solide bâton auquel est accroché un drapeau israélien. Sur une immense affiche en proue, une femme en soutien-gorge et slip roses : Aerie for American Eagle Outfitters. Je détaille le Magen David Square, un carrefour à six branches — d’où son nom. On y trouve deux constructions particulièrement intéressantes : l’une conçue par Solomon Liaskovsky et Yaakov Bornstein (International Style) influencés par Erich Mendelsohn ; l’autre conçue par Josef Tischler (Eclectic Style).

Contrairement à certains, je ne vois pas Obama comme un suppôt de l’islam. Une telle opinion sent la théorie de la conspiration, théorie dont je me garde autant que possible. Je le vois comme un président plutôt médiocre, un peu paumé. Il va passer, il sera oublié. On se souviendra simplement de son élégante silhouette et de sa démarche souple. Mais j’allais oublier : on se souviendra d’abord qu’il aura été le premier président noir de l’histoire de son pays, rien de bien important avec un peu de recul.

L’opinion publique s’émeut, elle fait ses petits comptes : il y a trop de Palestiniens tués et pas assez d’Israéliens tués. Elle n’a plus que ce mot à la bouche : ‟disproportionnée” (réaction disproportionnée). L’opinion publique qui pense ainsi faire preuve de décence est indécente et stupide. L’opinion publique, cette pâte si molle prétend tout étouffer sous sa mollesse. Elle a oublié dès le deuxième jour des opérations à Gaza que l’agresseur n’était pas Israël mais le Hamas. Cette chose molle, triturée à souhait et dont le regard est incapable de se porter dans la profondeur historique (un regard sans mémoire) a tôt fait de juger qu’un Juif qui tue, même en cas de légitime défense, est plus coupable qu’un Arabe qui tue, qu’un Musulman qui tue. Il est vrai que chez ces derniers tuer peut être un acte machinal et même encouragé par son idéologie — sa religion. Pour ma part, le fait que des Juifs tuent (voir l’assassinat du jeune Palestinien, Muhammad Abu Khdeir) comme viennent de le faire ces jeunes Juifs en réponse à l’assassinat de trois des leurs, m’accable particulièrement car, outre l’atrocité absolue de leur acte, ces Juifs se mettent au niveau des Musulmans et, ainsi que le signale Adin Steinsaltz, ils accentuent le danger qui pèse sur tous les autres Juifs, tant en Israël qu’en diaspora. C’est le concept halachique du Din Rodef. Je me permets d’ajouter que pour l’opinion publique, le Juif fort — l’Israélien — est insupportable car son image entre en conflit avec celle du Juif faible, soumis, une figure centrale dans l’économie mentale musulmane, et chrétienne dans une certaine mesure.

L’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi souhaite l’anéantissement du Hamas ; aussi, plus l’action israélienne se prolonge plus le régime égyptien a des raisons de se réjouir. Il tire les marrons du feu, et on ne saurait lui reprocher, d’autant plus que sa collaboration avec Israël est parfaite, une collaboration sans laquelle Israël ne pourrait espérer affaiblir sérieusement le Hamas.

3 août. Devant la Méditerranée, en compagnie d’Eric Newby dont je savoure chaque phrase comme : ‟Steam comes wreathing up through grilles in the road like incense from a host of subterranean temples, and from other grilles comes the rumbling of trains on the Broadway Subway which runs all night”, une phrase puissamment picturale qui pourrait inspirer un peintre de l’hyperréalisme comme Richard Estes ou du surréalisme comme Magritte. J’aime la structure du chapitre 27, ‟A Walk on Broadway”, le compte-rendu de  cette journée suit des indications horaires, de 4 a.m. à 11.45 a.m.

8 h 30 – 10 h, Museum of the Etzel, quelques notes. Un panneau fort complexe, un organigramme : Etzel Command Structure. Une carte : Partition Border according to General Assembly of the United Nations Resolution. Nov. 29,1947. Au lendemain de cette résolution, les Arabes se révoltent ; s’en suivent grèves et violences. Les combats menés par les unités d’Etzel dans le ‟Triangle” (Mont Ephraim) et les cinq villages arabes conquis sans une perte côté juif et de lourdes pertes côté arabe. Les combats à Rosh Ha’Ayin (à la source de la rivière Yarkon). L’attaque des villages arabes de Yahudiya et Wilhelma. Deir Yassin (9 avril 1948), un tournant dans la Guerre d’Indépendance. La détermination et l’excellence des combattants du Etzel et du Lehi répandent la panique parmi les populations arabes qui, dans bien des cas, préfèrent fuir. Afin de sécuriser Tel Aviv, la conquête de Jaffa (alors la plus importante ville de Palestine avec ses 80 000 habitants) commence le 25 avril 1948 et se termine trois jours plus tard. L’appui décisif de la garnison britannique (soit 4 500 hommes). Une carte de la conquête de Jaffa. La conquête du village de Malha (14-15 juillet 1948). Les accords passés entre la Hagana et le Etzel juste avant le départ des Britanniques, le 14 mai 1948. The Diaspora Headquarters of the Etzel (situé à Paris), chargé du recrutement dans la diaspora. Sa reconnaissance de-facto par le gouvernement français, en mai 1948. Le 22 septembre 1948, le Etzel est dissout à Jérusalem et ses troupes sont incorporées à l’I.D.F. Dans ce petit musée situé en bord de mer, à quelques pas de Jaffa, un espace est consacré à l’Altalena avec notamment quelques reliques : deux rames d’un canot de sauvetage, une bouée de sauvetage sur laquelle on peut lire Altalena Panama et surtout le drapeau de l’Altalena récupéré in extremis par un membre de l’équipage, Iphtah Stein (1922-1992). Un autre espace est consacré à l’histoire du shofar avec cette interdiction faite aux Juifs (suite aux émeutes de 1929) de sonner le shofar devant le Kotel. De nombreux Juifs furent outrés par la décision de la puissance mandataire. Des membres du Betar suivis par des membres du Etzel violèrent l’interdit et continuèrent à le faire les années suivantes. Ci-joint, une video intitulée ‟Echoes of a Shofar 1948” (durée env. 10 mn) :

http://lubavitch.com/video/2029688/Echoes-of-a-Shofar-1948.html

 

Le lieutenant Hadar Goldin de la Givati Brigade a été tué au combat. Il n’était donc pas otage du Hamas. Cette guerre commencée le 8 juillet devrait se poursuivre. A ce jour, plus de trente tunnels et des douzaines de puits d’accès (shafts) ont été ou sont sur le point d’être détruits. Israël sait qu’il ne peut accorder une once de confiance au Hamas qui met à profit chaque trêve pour multiplier ses traîtrises. Il faut saigner la chose à mort.

 

Des soldats de TsahalDes soldats de Tsahal. J’ai également travaillé à la restauration du type de casque porté par le deuxième soldat en partant de la gauche, un casque de tankiste qui permet de loger des écouteurs.

 

The Jerusalem Post du jour, ce titre en première page : ‟IDF to redeploy as Gaza Operation continues”, sous-titre : ‟Netanyahu: We’ll pursue our objectives with full force — restoring quiet and destroying the terrorist infrastructure”. Autres titres : ‟Hamas confirms, then denies abduction of soldier”, sous-titre : ‟Fate of Sec.-Lt. Hadar Goldin, 23, from Kfar Saba, is unclear” ; ‟Army begins withdrawing ground forces from Gaza”, sous-titre : ‟Tunnels nearly all destroyed. 63 soldiers, 800 terrorists killed since start of operation” ;   ‟Military eradicates Hamas’s crown jewel”, sous-titre : ‟Terrorists spent 5 years building cross-border tunnel network, army destroyed in 2 weeks”. Le Hamas se lamente, le soutien arabe lui fait défaut. Trop occupé à creuser ses tunnels et galeries, il n’a pas senti le vent tourner… Il n’y a guère que dans nos bonnes villes d’Europe que l’Arabo-musulman braille, appuyé par une gauche petite-bourgeoise orpheline du prolétariat, des braillements généreusement retransmis par les mass-medias. Le monde arabo-musulman est en phase d’effondrement. Il faut s’en séparer à tous les niveaux tout en protégeant et en accueillant les minorités qu’il menace, parmi lesquelles les Chrétiens, les Yazidis, les Kurdes et autres Musulmans. Cessons de lui acheter notre pétrole, cessons de l’accueillir, n’hésitons pas à lui assener des représailles en tous genres sitôt qu’il nous cherche des noises. Il ne connaît que la force et se courbe devant elle. Soyons des maîtres ! Et si à l’occasion nous lui tendons la main, que ce soit sans naïveté, avec une arme dans l’autre.

Les alertes se sont espacées à Tel Aviv. Passent des hélicoptères de l’armée, parallèlement à la côte, vers Gaza ou de retour de Gaza. Marche dans les quartiers sud de Tel Aviv, proches de Jaffa donc, Montefiore et Florentine. J’y surprends des odeurs et des postures qui m’évoquent l’Athènes de ma jeunesse, avec ces entrepôts désordonnés où certains s’affairent et d’autres somnolent, avec ses petits restaurants bon marché… Une fois encore, je me dis qu’il me faudrait réécrire l’histoire de Franz Biberkopf (voir ‟Berlin Alexanderplatz” d’Alfred Döblin) mais ici, à Tel Aviv.

Olivier Ypsilantis

 

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Le carnet bleu – Israël, été 2014 – 4/6

 

28 juillet. 5 h 30. Dans le jour naissant, les litanies des Mahométans qui célèbrent la fin du ramadan. Étrange religion qui s’impose par le haut-parleur. J’y vois comme un encagement. Du réveil au sommeil, et jusque dans le sommeil, des slogans tombent sur des populations entières du haut des minarets. Pas moyen d’y échapper. L’islam est bien un système politico-religieux destiné à tout soumettre à une implacable routine. Petit-déjeuner (thé et fromage blanc), salut aux couleurs, Hatikva, puis travail dans l’atelier sur des éléments de radios de Merkava 2.

Bref rappel historique. Juin 1980, The Venice Declaration conduit par les gouvernements de la CEE promeut le droit des Palestiniens à l’auto-détermination et invite l’OLP à prendre part au processus de paix. C’est la première fois que l’Europe intervient dans une affaire non-européenne, et elle incline franchement du côté de la Palestine, ce qui fait fulminer le chef du gouvernement Menachem Begin. Les Israéliens jugent (à raison) que l’attitude de Bruxelles sur la question est naïve et condescendante. La France est le plus fervent défenseur de cette déclaration. Son attitude a plusieurs explications, Charles de Gaulle déjà espérait un grand rapprochement franco-arabe. Depuis The Venice Declaration, l’Europe, cette prétentieuse oie blanche, n’a cessé de promouvoir l’idée d’un État palestinien et le dialogue avec l’OLP. The Oslo Accords — cette catastrophe — peuvent être envisagés comme une réponse au traité de paix américano-égyptien, comme une volonté de lui trouver un équivalent européen. Signe d’espoir, avec cette guerre entre Israël et le Hamas, l’idée d’un État palestinien est envisagée sans conviction par Bruxelles. La mièvre, la doucereuse, la somnolente Europe commencerait-elle à comprendre que la défense d’Israël et la sienne sont liées ? La situation a bien changé depuis juin 1980. Le multi-culturalisme n’est plus regardé avec une même ferveur et ses lendemains ne chantent plus tant. L’Europe se cherche. Avec la crise économique, chacun tire la couverture à soi, ce qui est de bonne guerre me direz-vous. Le Royaume-Uni de David Cameron ne pense qu’à prendre le large, les nouveaux membres chahutent les membres fondateurs ; bref, l’Europe se cherche une nouvelle image alors que sa diplomatie est exsangue ; et le Moyen-Orient, zone névralgique, reste l’endroit où revigorer sa diplomatie depuis le relatif effacement des Américains et des Soviétiques. La question palestinienne a fait pérorer l’Europe qui comprend enfin que la page de The Venice Declaration doit être définitivement tournée. La déconvenue est rude avec cette guerre initiée par les terroristes du Hamas. Mais il y a plus : des populations arabo-musulmanes et turques installées en Europe prennent prétexte de la question palestinienne pour se rendre plus visibles sans avoir à s’adapter à leurs pays d’accueil. Rappelons qu’en 1980, six millions trois cent mille Musulmans vivaient dans les pays signataires et qu’aujourd’hui, avec les pays signataires qui constituent l’Europe, ils sont trente-huit millions, soit 5,2 % de la population de l’Union Européenne. De plus, la natalité est chez eux particulièrement élevée. Les Juifs qui sont à peine plus d’un million dans cette Europe se sentent menacés, et à raison, en France particulièrement. Si l’Europe continue à se remplir de Musulmans et à se vider de ses Juifs, serai-je moi aussi amené à faire mon alya ?

 

Menahem Begin avec SadateMenahem Begin (1913-1992) 

 

29 juillet. Même poste de travail. En fin de journée, le travail aligné dans des chariots, mis sous plastique, prêt à être envoyé au front : casques de tankistes, antennes, postes de radio, téléphones, etc. L’engagement au Sar-El n’est pas seulement le moyen d’aider Tsahal, il permet une connaissance du pays que le simple tourisme ne permet pas, surtout à l’heure du tourisme de masse. Les soldats d’Israël sont les enfants d’Israël, de chaque Israélien, de chaque Israélienne, et je ne me paye pas de mots.

Mon sionisme tient à de multiples raisons, l’une d’elles est assez particulière : a priori, je n’aime guère les opinions majoritaires, et la majorité est antisioniste à des degrés divers. Je suis donc tout naturellement sioniste. Cette raison n’est pas la plus profonde mais elle pèse dans mon engagement.

30 juillet. Même poste de travail. Ici, la nonchalance n’empêche pas l’efficacité. A ce propos, on sent dans toute la société israélienne l’efficacité sous un apparent désordre. A la sortie de l’atelier, notre travail s’aligne sur des trolley-loads et j’en saisis alors toute l’importance. Le lien entre la logistique arrière et les unités combattantes me saute aux yeux. Je sais que mon engagement sera plus ou moins désapprouvé en Europe mais je ne suis pas ici pour plaire ou déplaire ; je suis en accord avec moi-même et ces heures de travail dans une base de Tsahal prolongent ces heures passées entre clavier et écran, livres et manuscrits. Toutes les formes de combat fusionnent.

Le soir, en compagnie d’Eric Newby. Cette spirituelle remarque d’Evelyn Waugh à un officier qui le sermonnait pour s’être absenté sans permission : ‟I do not propose to alter the habits of a lifetime to suit your temporary convenience”.

31 juillet. Dernières heures de travail au camp de Batzap Nord (Shimshon). Discours émouvant de l’officier responsable de notre département, Shmuel Tsarfati. Il nous redit qu’Israël est notre maison. Sait-il que parmi les Volontaires figurent des non-Juifs ? Oui. Israël est la maison de tous ceux qui aiment Israël. Israël est aussi ma maison puisque j’aime Israël et que me suis engagé à le défendre, tant par ma présence ponctuelle dans les rangs de Tsahal que par la publication régulière d’articles de réflexion qui sont aussi des articles de combat.

Retour à Tel Aviv. Je retrouve le café cosy, face au Beth Oded. Je reprends la lecture de ‟A Traveller’s Life”. L’année dernière, en ce même lieu, à cette même date, j’étais en compagnie de Kevin Andrews, un autre grand voyageur. Il m’évoquait la Grèce (‟The Flight of Ikarus”) dans cette belle langue anglaise, si dynamique et à la palette chromatique si riche. La fatigue me tombe dessus, d’un coup. Le rythme de travail était soutenu à Shimshon, tout au moins pour celui qui le voulait. Par ailleurs, la vie en collectivité rend le sommeil aléatoire avec bavardages qui se prolongent, portes qui s’ouvrent et se ferment, qui claquent parfois, sommiers qui grincent et, surtout, ronflements. Le retour ‟à la normale” fait remonter la fatigue qu’un strict emploi du temps encadrait et contenait. Cette fatigue est propice au souvenir qui me vient en douces pulsations : des vacances atlantiques, des criques salines aux rochers tavelés de lichen mordoré ; les routes d’Espagne et les limites souples des terres cultivées en Aragon ; l’immensité géologique iranienne ; la fenêtre de mon bureau à Athènes par laquelle j’ai vu passer toutes les saisons sur l’Acropole et l’Agora, avec cet hiver de neige sur Athènes ; la maison de famille où, dans plusieurs chambres, j’ai vu des ancêtres sur leur lit de mort ; le ressac que j’écoutais dans un demi-sommeil, à la pointe de l’Inde, ressac qui, une fois encore, me conduisit vers l’Atlantique ; une lecture à l’ombre d’un muret en pierres sèches dans le Sinaï, alors que le vent soufflait et que le sable me piquait les jambes ; des heures de l’enfance passées à rêver le voyage comme le rêva Eric Newby (voir le chapitre 18, ‟Travels in My Imagination (1947)”.

18 h, sirènes. Une femme enceinte se précipite dans le café où j’écris. Elle est suivie d’une femme qui serre un nouveau-né dans ses bras. Les consommateurs s’éloignent des baies vitrées et se réfugient dans le fond de la salle et dans les toilettes. Je tends l’oreille. Deux détonations sourdes à quelques secondes d’intervalles.

1er août. Jaffa. Dans un café proche du front de mer. Des airs de musique me donnent un léger vertige après ces deux semaines ascétiques. Je m’efforce de reprendre le fil de l’actualité, la vie sur une base militaire supposant un relatif isolement. Un cessez-le-feu de trois jours (72 heures) vient d’être accepté par Israël et le Hamas. Des délégations israéliennes et palestiniennes (de diverses obédiences, dont le Fatah) devraient se rendre au Caire pour établir les modalités d’un cessez-le-feu plus durable. Juste avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, le Hamas a tiré onze roquettes en direction d’Israël. Souligner le rôle positif de l’Égypte dans cette affaire et le rôle négatif du Qatar qui se pose en négociateur, alors qu’il finance le Hamas et autres groupes terroristes. Priorité donnée par Israël à la destruction des tunnels qui débouchent en Israël même. ‟Our understanding is that the Israelis will make clear to the U.N. where their lines are, roughly, and they will continue to do operations to destroy tunnels that pose a threat to Israeli territory that lead from the Gaza strip into Israel proper as long as those tunnels exist on the Israel side of their lines” a déclaré un représentant du State Department. L’engagement terrestre de Tsahal a débuté le 17 juillet. Tsahal déclare que dans quelques jours tous les tunnels transfrontaliers creusés par le Hamas devraient être détruits. Dans The Jesusalem Post du jour, une belle surprise, trois pages consacrées à Adin Steinsaltz. Il fait remarquer qu’en dépit des nombreuses guerres et autres violences qui émaillent la Bible, les Juifs, même avant l’exil, ne se battaient qu’en dernière extrémité, contrairement aux Grecs qui glorifiaient le guerrier. L’attachement millénaire à la terre d’Israël (un attachement clairement exprimé) suivi du retour sur cette terre a cependant fait que le peuple juif, culturellement peu porté vers les armes et l’agriculture a su mettre sur pied l’une des meilleures armées du monde. Il l’a fait malgré lui, sous la formidable pression de ses voisins arabes et musulmans, dont la religion — l’idéologie — prône la guerre et la conquête, des voisins qui disposaient, et disposent encore, de territoires immenses et de populations toujours plus considérables.

 

Soldats israéliensIsraeli soldiers celebrate on board their Merkava tank near the border between Israel and the Gaza Strip as they return from the Hamas-controlled Palestinian coastal enclave on August 5, 2014, after Israel announced that all of its troops had withdrawn from Gaza. PHOTO: AFP

 

Soutien moral de l’ancien commandant des British Forces en Afghanistan, le Col. (ret.) Richard Kemp, qui déclare qu’Israël a fait tout ce qu’il pouvait afin d’éviter des pertes civiles parmi les Palestiniens, tout en combattant un ennemi particulièrement pervers, le Hamas.

Autres articles dans ce même numéro, ‟Under Gaza’s shadow, Islamic State advances”, ‟Lone’s but not alone” (voir lone soldiers), allusion à ces volontaires qui se sont engagés dans l’IDF, alors qu’Israël n’est pas leur pays et qu’ils n’y ont pas de famille. The Lone Soldier Center à Tel Aviv. Plus de trente mille Israéliens ont assisté aux funérailles du lone soldier Max Steinberg et environ vingt mille à celles du lone soldier Sean Carmeli. Le nombre de lone soldiers est estimé à près de six milles.

Dans un café de Jaffa, en fin d’après-midi. Je reprends la lecture de la presse tout en écoutant des variétés qui une fois encore me font dériver vers le souvenir dans une succession de légers vertiges. Dominant cette suite, deux souvenirs précis : des espaces iraniens (souvenir récent) et un grand jardin, chez un oncle, au fond duquel poussaient des groseilles (souvenir lointain) ; leur goût acide-sucré reste inséparable de mon enfance.

Autre article dans The Jesusalem Post, ‟After anti-Semitic riots, France wants to outlaw the Jewish Defence League”, un acte démagogique de plus à l’heure où la République peine à défendre les Juifs de France. Il est vrai que la LDJ a également été déclarée illégale aux États-Unis et en Israël ; mais aujourd’hui, les Juifs sont bien plus menacés dans l’Hexagone que dans ces pays. La démagogie rapproche le danger qu’elle prétend éloigner. J’apprends par cet article que le Parti de Gauche a demandé une enquête suite aux incidents qui ont eu lieu le 13 juillet dernier à la synagogue de la rue de la Roquette, des incidents qui, selon ce parti, seraient dus à des provocations de la LDJ. Ben voyons ! Le Parti de Gauche devrait demander une enquête afin de déterminer si les exactions nazies n’auraient pas fait suite à des provocations juives, sait-on jamais… On  pensera que je force la note ; il n’en est rien. L’attitude du Parti de Gauche (pour ce citer que lui) obéit à une logique très particulière, dévoyée, une logique dont j’ai démonté les mécanismes dans plusieurs articles. Certains l’ont fait mieux que moi. Mélenchon qui se retenait se vautre à présent dans sa propre fange. J’avais flairé dès le début ce répugnant personnage.

 Olivier Ypsilantis

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Le carnet bleu – Israël, été 2014 – 3/6

 

19 juillet. Jour de shabbat. Tel Aviv presque désert, agréable bien qu’il flotte toujours un peu d’ennui sur les villes qui suspendent leur activité. 14 h, circulation parcimonieuse, commerces fermés (leurs rideaux de fer) mais terrasses animées. Des constructions de style éclectique au timide répertoire néo-classique ; et toujours les magnifiques arbres de Tel Aviv. Sur un banc de Rothschild Blvd qui m’évoque les ramblas d’Espagne. Je tends l’oreille et surprends des langues. L’hébreu et le russe dominent. Un peu de français. Le mouvement augmente à mesure que passe le jour. Le soir, sur la plage de Tel Aviv : le sable y est d’une extraordinaire finesse ; on ne peut s’empêcher d’en saisir des poignées et de le laisser couler doucement entre ses doigts, de répéter l’opération en se disant que l’on pourrait passer la journée à ne rien faire d’autre. Discussion avec une serveuse enjouée, la vingtaine. Elle aimerait avoir mon âge, la cinquantaine, afin de réaliser son rêve : s’occuper de la sauvegarde des félins en Afrique mais seulement après avoir fondé une famille et élevé ses enfants. ‟Tant d’efforts pour être dévorée par un lion” conclut-elle dans un grand rire ; je l’écoute, ému, tout en laissant couler entre mes doigts le merveilleux sable de Tel Aviv.

20 juillet. Deux soldats ont été tués le long de la frontière avec Gaza, ce qui porte à trois les victimes au sein de Tsahal. Hier, plus de quatre-vingt-dix roquettes ont été tirées sur Israël. Un âne piégé (bourré d’explosifs) par le Hamas a été abattu par Tsahal ; c’est un sujet de plaisanterie dans le café où j’écris. L’immonde Qatar propose ses bons offices auprès de la communauté internationale et, surtout, se propose de lui transmettre les exigences du Hamas. Le Hamas n’a aucune exigence à poser et les représentants du Qatar devraient être giflés publiquement.

 Protective Edge, restingIDF reservists resting on the Gaza border. (Photo: EPA)

 

Retour au Ben Gurion International Airport pour y retrouver les Volontaires du Sar-El. Ce volontariat prend une signification renouvelée avec l’engagement terrestre d’Israël à Gaza. La logistique sera davantage sollicitée. Des jeunes femmes en uniformes ; elles ont l’âge de mes filles. La masse d’ignorance au sujet d’Israël — une ignorance fière d’elle-même, bavarde et agitée — est énorme et compacte. Je m’y fraye un chemin à la machette et parfois même à l’explosif. L’une des inepties les plus imposantes au sujet de ce pays est ‟Israël, État raciste”, une accusation — une injure — qui trahit l’ignorance en action et qui pousse devant elle son ventre considérable. Savent-ils ces ignorants bruyants que presque toutes les races sont représentées dans ce si petit pays et que même si l’on fait du mot ‟raciste” un fourre-tout, on se trompe encore en accusant l’‟État juif” de la sorte : toute les religions y sont représentées. 20 % des Israéliens sont des Arabes, chrétiens ou musulmans. Ce pays grand comme deux fois le département de la Gironde offre la plus riche palette humaine au monde. La désinformation au sujet d’Israël est aussi sournoise que profonde. Elle taraude, elle paralyse.

Je suis affecté à la base de Shimshon, à quelques kilomètres de Nazareth et de Tibériade. En autocar vers le nord, vers la Galilée. Beaucoup de surfaces cultivées et d’alignements d’arbres. Je ne serai pas loin du Golan. Des souvenirs me reviennent. J’avais un peu plus de vingt ans et le kibboutz représentait encore un idéal. Je me souviens des petits-matins froids et du soleil qui se levait du côté de la Syrie, un soleil rose puis orange. Les marques de la guerre du Kippour (1973) étaient encore bien visibles au début des années 1980. Il ne fallait pas quitter l’asphalte, les terres étaient minées.

Les nouvelles de France sont inquiétantes, en particulier avec ces violences dirigées contre la population juive de Sarcelles. La démagogie étreint nos sociétés. La vue à très court terme, le manque de courage politique, le refus de nommer le problème et, de ce fait, l’impossibilité de l’affronter annoncent le pire. Par ailleurs, notre société de spectacle favorise le sommeil des consciences, elle agit comme un narcotique. Mais lorsque sonnera la fin du spectacle, nous tremblerons tous, et à raison cette fois…

21 juillet. Camp de Shimshon, 6 h 30. Le petit-jour se lève sur la Galilée. En face, une carrière mange une colline. Les concasseurs sont déjà au travail ; dans la vallée, la circulation est continue. De nombreux arbres ombragent la base où dominent le pin et l’eucalyptus. Entre 7 h et 7 h 30, en compagnie d’Eric Newby qui en provenance de Tobrouk (où il a intégré le SBS) traverse la Palestine. Il évoque Ashkelon : ‟By the time we arrived, ancient Askalon was nothing but some heaps of stones and broken pillars scattered among the mimosa and groves of pine and citrus on a cliff, below which the Mediterranean crashed on a then deserted shore”. Puis il évoque Asdod : ‟Asdod, another of the five cities of the Philistines (the others were Gaza, Gath and Ekron)”, la cinquième étant Ashkelon. ‟Now there was even less of ancient Asdod than there was of ancient Askalon”.

Première journée de travail : vérification de l’habillage intérieur et peinture de casques de tankistes. Les Volontaires sont pour la plupart des Juifs séfarades de la région parisienne, de dix-sept à soixante-dix-neuf ans. L’atelier de peinture est tenu par un Ukrainien massif au visage d’enfant. Doux, quelque peu nonchalant, il s’étonne de la quantité de travail que nous accomplissons.

 Type de casqueUn type de casque de tankiste sur lequel j’ai travaillé.

 

Le peuple palestinien, non pas le ‟peuple en danger” mais le ‟peuple inventé”. Écrire un article à ce sujet.

22 juillet. Même travail qu’hier. A la télévision, des équipages de blindés (un écran est installé à la sortie de l’atelier) ; ils portent des casques de mêmes types que ceux que nous restaurons. Je ne saisis que des bribes de commentaires en anglais, vite recouverts par leur traduction en hébreu. Les tunnels sont très nombreux, à croire qu’au moins la moitié de la population de Gaza a été réquisitionnée pour y travailler. Certains de ces tunnels traversent la frontière et s’avancent sous Israël pour y déboucher. Ils ont été conçus pour perpétrer des attentats et des enlèvements destinés à imposer des conditions à Israël. Six cent mille tonnes de béton auraient été détournées pour étayer ces tunnels. Il est curieux qu’Israël ait laissé faire ; où bien Israël savait-il et attendait-il son heure pour mieux détruire le maximum de travail, ces tunnels représentant des années d’efforts. Le Hamas est plus dangereux que jamais, ses bailleurs de fonds ne sont plus si généreux et l’Égypte des militaires a déclaré la guerre à cette organisation qui émane des Frères musulmans ; bref, le Hamas n’a plus rien à perdre et espère se refaire une place dans le monde arabe en se lançant dans une guerre contre Israël, une guerre au cours de laquelle les mass-médias s’emploieront selon des méthodes éprouvées à présenter Israël comme l’agresseur et le tueur d’enfants. Le Hamas sait qu’il peut sans peine gagner la guerre des images et que la plupart des médias se montrent tolérants voire complaisants à son égard.

23 juillet. Au petit-jour, après la douche, poursuivi la lecture de ‟A Traveller’s Life”, un délice où chaque phrase se laisse savourer. La très riche mallette lexicale. L’énergie du style.

Démontage et nettoyage d’éléments d’équipement radio de Merkava 2 que nous  conditionnons pour l’atelier de peinture (au pistolet) où travaille l’Ukrainien au sourire d’enfant. L’atelier où je suis affecté a une superficie de plusieurs centaines de mètres carrés ; il est divisé en compartiments (de superficie variable) par des cloisons à mi-hauteur. La moyenne d’âge est de vingt, vingt-cinq ans. Sous l’apparent désordre, on note une solide organisation. Les jeunes soldats sont un élément essentiel du paysage israélien, surtout aux abords des gares routières et ferroviaires. Ce long service militaire influe sur toute la société israélienne, principalement sur les rapports hommes / femmes. Dans les bases de l’armée, femmes et hommes ne cessent de se côtoyer, en dehors des chambrées et des salles d’eau. La discipline au sein de Tsahal répond exclusivement à des critères d’efficacité, rien à voir avec ce que j’ai connu dans les casernes de France, il y a une trentaine d’années, une version modernisée de ce qu’ont décrit Léon Werth (‟Caserne 1900”) et Georges Courteline (‟Les gaités de l’escadron”). Tsahal ne peut s’offrir le luxe de tracasser ses soldats.

Étrangement, ce pays est devenu pour moi l’une de mes patries et j’ai toujours éprouvé une émotion particulière en entendant ce nom, Israël.

24 juillet. Même travail qu’hier. Les informations qui me parviennent sont parcellaires. Tsahal aurait déjà eu plus de trente tués. Je prie pour que le Hamas ait non seulement les reins cassés mais la tête écrasée. L’officier dont nous dépendons, un ancien parachutiste (il porte toujours le béret rouge), est venu saluer les Volontaires. Yeux très bleus, sourire chaleureux, il ne sait comment nous remercier et s’efforce de contenir son émotion.

Arrivée à Tel Aviv en fin d’après-midi. Je les observe. iPads et iPhones partout, et moi avec mon carnet et mon stylographe, occupé à noircir du papier, anachronique, toujours plus anachronique. A mon retour, je retravaillerai ces notes, je referai ce voyage, entre l’écran et le clavier. A la nuit tombée, en compagnie d’Eric Newby, dans un café de Jaffa. Après ces jours ascétiques, la musique agit sur moi comme un alcool capiteux avec afflux de souvenirs.

25 juillet. The Jerusalem Post du jour, titre de couverture : ‟Le jour de gloire est arrivé. As anti-Semitism in Europe peaks, a new wave of French immigration breaks through rocket fire”, un titre plaquée sur fond bleu-blanc-rouge. ‟The level of their personal security has been massively eroding”, remarque Robert S. Wistrich. L’avenir de l’Europe et de la France en particulier (où vivent la plus importante communauté musulmane et la plus importante communauté juive d’Europe) m’inquiète : le nombre des Musulmans y  augmente, celui des Juifs y diminue…

11 h 45. Alerte. Le garçon m’invite à quitter  la terrasse et à me réfugier au fond de la salle. Deux détonations sourdes. Je lève les yeux à la recherche des corolles blanches. Extrait d’un article de Renaud Girard : ‟Par ses tirs de roquettes indiscriminés, le Hamas, noyé au milieu du territoire le plus densément peuplé de la planète, oblige Israël à une guerre de représailles extrêmement délicate. Chaque bavure de l’État hébreu sera exploitée par ses adversaires, en Palestine d’abord, mais ensuite et surtout dans le monde occidental”.

26 juillet. Jour de shabbat. Marche sur le front de mer. Un parking et le gardien endormi dans sa guérite, les jambes écartées et tendues. Son transistor émet en russe. 7 h 45, je suis déjà en sueur après une demi-heure de marche. Israël poursuit la destruction des tunnels qui débouchent sur son territoire, y compris pendant les trêves. L’excellente collaboration égyptienne. Discussion avec un Volontaires du Sar-El, vingt-huit ans, protestant, originaire du Burkina-Faso, un ancien gendarme-parachutiste. Il aimerait intégrer Tsahal. Israël a des sympathies discrètes et profondes, dispersées dans le monde. Ce sont des îlots dans un océan d’animosité et de haine, d’ignorance et de stupidité.

10 h. D’un café sur Bialik St. j’observe des constructions en ruine sur Allenby St.; elles attendent d’être restaurées. L’une d’elles aux fenêtres avec arcs outrepassés (ce qui suffit à lui donner un air néo-mauresque) est maintenue par un corset de poutrelles. A ce propos, les restaurations vont bon train à Tel Aviv ; il me semble qu’elles connaissent une phase d’accélération. Tel Aviv redeviendra-t-elle The White City ? Des souffles frais au détour d’une rue. A l’ombre du Etzel House (The Museum of Jaffa’s Liberation), devant la mer. J’écoute le ressac et, une fois encore, je me vois sur les bords de l’Atlantique, à l’île d’Yeu. Une bouffée de nostalgie. La nostalgie, l’énergie première, nourricière, inépuisable. Nostalgie du Nord lorsque je suis au Sud et inversement ; de l’Ouest lorsque je suis à l’Est et inversement ; nostalgie de la Lune lorsque je suis devant le Soleil et du Soleil lorsque je suis devant la Lune ; nostalgie du voyage lorsque je suis chez moi et nostalgie du chez-moi lorsque je suis en voyage ; nostalgie toujours et partout.

Je le redis, le Hamas est acculé, en phase de mort politique pour cause de graves difficultés financières et de ce fait il est particulièrement dangereux. Il a tout intérêt à faire durer le conflit (notamment en harcelant Israël par des tirs de roquettes) afin de faire passer Israël pour l’agresseur, ce qui est gagné d’avance, le seul nom Israël suffisant à susciter des réflexes pavloviens — poil hérissé, babines retroussées, grognements et aboiements — auprès de masses en constante augmentation.

On vient de publier un excellent document intitulé ‟White City Map 2014/15” où sont répertoriées les constructions emblématiques de Tel Aviv / Jaffa. Parmi ces constructions, le Yarden Hotel (1935) de Yaakov Yerust et Arieh Elhanani. Avec le International Style, c’est la cage d’escalier (stairwell) qui confirme le rythme par sa verticalité — elle s’oppose aux horizontales marquées des balcons. Reisfeld House (1935) de Pinhas Bizonsky, sa forme en H, ses balcons en étrave (l’ensemble évoque un navire) aux puissants arrondis. Cet ensemble a été cédé par la famille Reisfeld à la Hebrew University et restauré par Amnon Bar Or, le spécialiste de la restauration à Tel Aviv. Mirenbourg House (1935) de Genia Averbouch, un élément du remarquable ensemble Dizengoff Square. En 2007, cet ensemble a été reconstruit et un étage a été ajouté par l’architecte Israel Godovitch. Esther Cinema (1938) de Yehuda Megidovich d’une capacité de mille places ; ‟Snowhite” de Walt Disney fut le premier film a y être projeté. Sur chacun de ses balcons, on retrouve (comme sur ceux de Mirenbourg House) une fine rainure ajourée (air-slit) qui souligne les plans, qu’ils soient rectilignes ou curvilignes. Eden Cinema, le premier cinéma-théâtre de Tel Aviv, de Moshe Abarbanel et Mordechai Weiser sur un projet de Richard Maichel. Inauguré en 1914, c’est la première construction en béton armé du pays. En 1927, une terrasse d’été lui fut ajoutée suivant les plans de Dov Hershkowitz. Je me suis longuement arrêté devant cet édifice en fort mauvais état qui devrait être prochainement restauré. J’y ai décelé une légère influence Art Nouveau et me suis efforcé d’entrevoir son immense mémoire sachant qu’on y célébrait notamment Pourim. La dernière projection y eut lieu en 1974.

Construction Bauhaus de Tel AvivL’une des nombreuses constructions d’inspiration Bauhaus de Tel Aviv et une magnifique série de photographies pour voyager dans ce qui fut The White City  http://www.skyscrapercity.com/showthread.php?t=1280529

Chaleur lourde. Je poursuis la lecture de ‟A Traveller’s Life” par lequel j’apprends l’existence de camps de prisonniers de guerre, dont celui de Chieti (Campo Di Concentramento P.G. 21), ‟the most cultivated camp I was ever in. It was more like a university than a prisoner-camp”, de Moosburg (Stalag VIIA), de Moravská Trebová (Oflag VIIIF) : ‟Here, the arts flourished and the theatre played on packed houses as it had done at Chieti”. J’y apprends également l’existence de l’Oflag 79, près de Brunswick. Chapitre 16, ‟Gotterdämmerung (1944-45)”, où le talent de conteur d’Eric Newby donne sa pleine mesure. Force descriptive de la langue anglaise, richesse de son lexique et souplesse de sa syntaxe. L’efficacité des mots composés.

27 juillet. Dans The Jerusalem Post du 25 juillet 2014, ce gros titre : ‟Europe’s rude awakening”. Départ de Tel Aviv pour la Galilée. Nombre de villages et de villes sont pourvus de minarets qui dépassent, et de beaucoup, toutes les autres constructions. Repris le travail à l’atelier. Beaucoup de rires. Tsahal ne ressemble décidément à aucune autre armée. Autre article dans The Jerusalem Post du 25 juillet 2014 : ‟Desperately seeking relevance” avec, en sous-titre : ‟In initiating a head-on collision with Israel in Gaza, Hamas is seeking to reinsert itself into popular legitimacy and diplomatic influence in the Arab world”. Tout est dit. Le Hamas est aux abois, n’ayons pas peur de le redire. La fuite en avant est la seule perspective qui s’ouvre à lui, d’où ses provocations incessantes en direction d’Israël. Derrière le Hamas et autres organisations terroristes plane la silhouette du Qatar, un sale petit État qui bénéficie chez nous de fortes complaisances tandis que l’Iran est invariablement pointé du doigt. Nombreux sont ceux qui voient la main de Téhéran partout mais qui ne voient pas celle du Qatar. C’est que nous sommes salement emberlificotés. Les capitaux qataris infestent nos économies. Ils infestent aussi Gaza. Il est vrai que la prise du pouvoir par l’armée en Égypte et la répression qui s’est abattue sur les Frères musulmans est un coup dur pour le Qatar. Les Iraniens ont pris leurs distances envers le Hamas qui ne parvient plus à payer ses apparatchiks et ses mercenaires d’où son attitude intransigeante sous-tendue par une volonté de se refaire une santé politique, de réactiver une légitimité populaire, une influence diplomatique au sein du monde arabe. A sa suite, le Qatar, État terroriste, espère apparaître comme un élément incontournable de la diplomatie au Moyen-Orient. L’émir Sheikh Hamad al-Thani se rengorge et joue la conciliation à Doha. Mais il est avant tout le porte-parole du Hamas au niveau international ; autrement dit un terroriste qui devrait être traité comme tel. Dans cette affaire, même l’Arabie saoudite soutient l’Égypte dans sa lutte contre le Hamas. Il est pénible de constater que la rue arabe est plus calme dans les pays arabes que chez nous, en Europe. Ce triste constat devrait nous amener à réfléchir sur notre manque de courage politique, sur nos compromissions, sur notre avenir enfin qui en sera le produit.

Cette guerre apparaît plus, et au sein même du monde arabe, comme une guerre entre le Hamas et Israël qu’entre les Palestiniens (désignation aléatoire) et Israël. Pour l’heure, il n’y a guère qu’en Europe que des populations issues de l’immigration (auxquelles se mêlent des de-gauche en mal de cause) braillent et s’échauffent de la sorte.

Le Hamas et plus généralement les islamistes sous-estiment Israël, non pas sa force militaire et son niveau technologique mais sa force mentale et spirituelle. Ils ne connaissent pas Israël de l’intérieur, c’est pourquoi ils se casseront les dents.

J’ai grand plaisir à lire les philosophes, à étudier la structure des systèmes (philosophiques). Dans ce plaisir, j’ai des préférences : je préfère lire Emerson que Kant, Ortega y Gasset que Descartes. Mais qu’importe ! J’ai surtout davantage de plaisir à lire des récits de voyages que des traités de philosophie. Parmi les voyageurs, j’apprécie plus particulièrement la fréquentation des Anglais : ils ont été par leur histoire nationale beaucoup moins contaminés par les idéologies, les religions et les systèmes que d’autres peuples européens : l’Espagnol et la religion, l’Allemand et la philosophie (le système philosophique), le Français et l’idéologie. L’Anglais est plus à nu lorsqu’il voyage : il observe sans écran, il ne juge pas, il ne compare pas, il observe et prend note. L’Anglais est un agréable compagnon de voyage, discret, silencieux. Lorsqu’il se laisse aller à la plainte, c’est pour prendre ses distance vis-à-vis de lui-même, sans tarder. A ce propos, il n’hésite pas à se mettre en scène, dans des situations généralement destinées à provoquer l’amusement du lecteur. Ce dévoreur de miles, cet arpenteur de continents et d’océans, cet aventurier capable d’endurer l’inconfort extrême et d’affronter les pires dangers sait goûter mieux que quiconque le confort le plus bourgeois ; le mot cosy est si spécifiquement anglais qu’il est préférable de ne pas le traduire.

Olivier Ypsilantis

 

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Le carnet bleu – Israël, été 2014 – 2/6

 

Suite 15 juillet. Je préfère Tel Aviv à Jérusalem pour plusieurs raisons. A Jérusalem, on sent la présence arabe, de l’autre côté de la cloison, une présence oppressante, inquiétante, tandis qu’à Jaffa (Tel Aviv) cette présence ne pèse pas tant. Les Arabes se promènent sur le front de mer comme les citoyens israéliens qu’ils sont. Jérusalem s’enfonce en Cisjordanie (une dénomination aussi arbitraire que ‟Palestine” et ses dérivés) qui s’enfonce en Israël. A ce propos, il faudrait retracer cette frontière, supprimer cette poche qui ressemble à une tumeur ; il faudrait retracer cette frontière en s’alignant tout naturellement sur le Jourdain. Il faudra finir par considérer le Plan de paix Elon avec le plus grand sérieux.

Je reprends la lecture de ‟A Traveller’s Life”, un livre qui se laisse fondre dans la bouche. Je relis certaines phrases par gourmandise. Au chapitre 4, ‟Travels in Harrods”, l’auteur fait une allusion à l’une des plus hilarantes scènes du cinéma comique : les ‟Marx Brothers in the cabin scene on the transatlantic liner in « A Night at the Opera »” :

https://www.youtube.com/watch?v=8ZvugebaT6Q

Eric Newby

Eric Newby (1919-2006) qui m’accompagnera durant ce voyage en Israël.

 

16 h 30, Marche dans Tel Aviv. Plus je séjourne dans cette ville plus je l’aime. Halte dans un petit jardin ombragé contigu à The Moise and Chella Safra Mikveh. Partout des maisons d’une parfaite sobriété, aux volumes simples, avec de petites terrasses qu’ombragent parfois des arbres considérables. Le style Bauhaus et ses principes   peuvent se décliner à l’infini. Pour vous en convaincre, commencez par imaginer tout ce que peut donner un simple jeu de cubes. Yavnel St., sympathique, de bric et de broc avec, dans sa perspective, des grattes-ciels ultramodernes qui ne semblent pas la menacer. Il y a dans tout ce désordre quelque chose de balkanique, l’influence ottomane probablement. Le petit kiosque blanc et hexagonal sur Rothschild Blvd. Independance Hall et ses ouvertures horizontales, étirées comme celles d’un blockhaus. Rehov Geula, dans l’axe du soleil couchant. L’asphalte aussi aveuglant que la mer en bout de perceptive. Retour à l’hôtel. Tandis que je lis, allongé sur mon lit et goûte un peu d’air conditionné à l’heure la plus chaude, des détonations sourdes font vibrer murs et vitres. Les clients se retrouvent dans l’escalier, suivant la consigne. ‟Relax, just relax” ne cesse de nous dire le réceptionniste. Personne ne semble inquiet et des rires fusent. Sitôt l’alerte passée, je consulte Internet où je lis : ‟Israel and Hamas exchanged fire on Tuesday, throwing into disarray an Egyptian-brokered cease-fire meant to end eight days of fighting”.

16 juillet. Autocar Tel-Aviv / Ashkelon. Départ à 9 h de la Central Bus Station, un énorme labyrinthe en béton, à six niveaux où l’on s’énerve à trouver le niveau supérieur ou inférieur et même la sortie. Sur la route. Du sable puis du maïs. Ashdod. Je reprends la lecture d’Eric Newby. Son livre montre l’attention en action ; l’attention de l’enfant dans son landau que pousse Lily, son chaperon, ou sa mère. Les voyages du côté de Hammersmith Bridge ou de Harrods. De fait, on voyage sitôt que l’on est attentif à ce qui nous entoure, et même dans sa propre chambre. Par ailleurs, ne voyage-t-on d’abord — et sans se l’avouer vraiment — pour enrichir le souvenir ? Lorsque je retravaille mes notes de voyage entre le clavier et l’écran, je voyage plus intensément encore. Le voyage se fait dans l’espace mais plus encore dans le temps, par le souvenir que stimule l’écrit, souvent griffonné à la hâte. A ce propos, la photographie est l’un des vecteurs les plus efficaces du souvenir — elle stimule l’écriture. Eric Newby écrit : ‟In the case of my own childhood this mélange of what I could really remember and what I thought I could remember was the result of looking over a long period of years at hundreds of photographs made with a 3A Eastman Kodak”. Ryszard Kapuściński, cet autre voyageur, ce journaliste littéraire, fait lui aussi appel à la photographie qu’il fait parler, qui le fait parler. Il voyage mais, sitôt qu’il le peut, il se replie dans une pièce (qui peut être une chambre d’hôtel, sa chambre), entouré d’un fouillis de documents, dont des photographies. Je procède volontiers de la sorte. Et je le redis, le plus fabuleux des continents est le continent des archives ; c’est pourquoi les préoccupations de Christian Boltanski et de Georges Perec sont aussi les miennes. Tous deux sont juifs, une remarque qui n’est peut-être pas sans importance. Les Juifs, le peuple de la mémoire.

Tandis que j’écris, des images passent en boucle à la télévision : des tirs du Hamas tracent dans le ciel de belles courbes qui se terminent dans des efflorescences compactes et très blanches ; les frappes israéliennes font naître des floraisons grises et sans tige, parties du sol même.

Le Hamas éprouve de grandes difficultés financières, d’où son agressivité : il joue son va-tout. L’Égypte dont on parle assez peu joue un rôle essentiel dans l’asphyxie du Hamas, avec ce blocus le long de sa frontière avec Gaza. Après avoir porté un sérieux coup aux Frères musulmans, l’Égypte s’en prend donc au Hamas qui en émane. Le Hamas, un chancre qui prospère en partie grâce à des médias étrangement complaisants et à l’argent de nos impôts, il faut le répéter afin de faire baisser certaines ardeurs. Méconnaissance le l’histoire, culture de l’immédiateté — les breaking news —, perversion des mots (à commencer par ‟Peuple palestinien”), recyclage par des procédés divers de l’antisémitisme voire de l’antijudaïsme et j’en passe, le breuvage est indigeste ; les masses l’avalent pourtant non sans délectation.

En compagnie d’Eric Newby. Cette légère griserie que j’éprouve lorsque je lis du bel anglais, une langue qui mieux que toute autre langue évoque le mouvement avec cette formidable économie de mots et de lettres. Je note une fois encore que l’Anglais parle d’argent sans cette gêne qui caractérise le Français. Eric Newby note le prix en £ et en $ au penny et au cent près. Notons que ce souci de précision est bénéfique au souvenir. Au chapitre ‟The Baby as a Traveller”, il nous donne le prix de son landau (my vast pram) : £ 25 ($ 97.50).

Retour vers Tel Aviv à la nuit tombante. Il y a une dizaine de passagers à bord de l’autocar dont trois Éthiopiens. Tout à coup, l’un d’eux se met à vomir. Le conducteur s’arrête et nous intime l’ordre de descendre. Je trouve inhabituel qu’un chauffeur chasse les passagers de son véhicule parce que l’un d’eux y a vomi. Mais l’empressement que tous mettent à quitter l’autocar me laisse penser qu’il pourrait s’agir d’une alerte. Et je me retrouve accroupi dans un fossé entre deux jeunes soldats, un garçon et une fille. Les projectiles du Hamas dessinent une fois encore de longues tiges courbes qui supportent des fleurs blanches et compactes.

17 juillet. J’apprends que le Hamas a tiré hier (neuvième jour de guerre) plus de cent trente projectiles sur Israël. Un cessez-le-feu est prévu entre 10 a.m. et 15 p.m. Le Hamas est aux abois. Son affaiblissement politique (et financier) explique pour l’essentiel cette campagne de tirs contre Israël. Selon Jacques Benillouche (sur slate.fr, ‟Gaza : comment Israël est tombé dans le piège de l’Iran, via le Hamas”), le Hamas est en mission commandée pour tester la défense israélienne et l’efficacité du Dôme de fer, une mission appuyée par le Hezbollah et l’Iran. Je ne souscris pas à cette analyse. Il me semble que le Hamas s’est lancé dans cette aventure précisément parce que l’Iran a pris ses distances vis-à-vis de lui. Certains voient la main de Téhéran un peu partout. Je n’ai aucune sympathie pour l’actuel régime iranien mais je me méfie de ceux qui tendent à expliquer l’actuel imbroglio mondial par une sorte de glissement des ‟Protocoles des sages de Sion” aux ‟Protocoles des sages d’Iran”. Cet article de Jacques Benillouche (dont j’apprécie volontiers les analyses) semble aller dans ce sens.

Temps couvert, chaud et humide. Des souffles frais viennent des rues perpendiculaires à la mer. Sheinkin St., une rue où je me verrais habiter, une rue commerçante avec petits cafés-bars où prendre des notes et lire. Rothschild Blvd, la fraîcheur de son allée centrale qu’ombragent des arbres aux troncs qui dessinent une perspective d’idéogrammes. De belles constructions de style Bauhaus en restauration. Ce style est toujours moderne et avec lui, l’architecte dispose d’un magnifique répertoire afin de poursuivre le développement de Tel Aviv, The White City. Sur certaines portions de rues, les arbres ménagent des tunnels de fraîcheur. Les plus beaux monuments de Tel Aviv sont ses arbres. Passe un Juif à grand chapeau. Il chante tout en jouant de sa sonnette et en zigzagant sur sa bicyclette. Je pense aussitôt loubavitch avant de découvrir, à quelques pas, le Chabad Lubavitch Center (à l’angle de Merkaz Ba’aley Mechala St. et de Yokhanan Hasandlar St.). Un gardien aux yeux bleus somnole dans ce qu’il reste d’ombre. A côté de lui, un transistor émet en russe. J’entends à peine parler le français, contrairement à l’année dernière, même époque. Il est vrai qu’en France les médias s’emploient avec une persévérance particulière à inquiéter la population. Venir en Israël en nombre aurait pourtant été le meilleur moyen de soutenir le pays. Par ailleurs, un Juif, surtout s’il porte la kippa, est à présent plus en sécurité en Israël (même soumis aux tirs du Hamas) qu’en France. Devant le soleil couchant, sur un banc de Sir Charles Clore Park, j’observe les effets d’une lumière qui dessine un éventail d’or à la manière des autels du Baroque. D’immenses souffles frais venus du large me reposent de la chaleur moite. Certains apportent une odeur de varech qui me replace dans des vacances atlantiques, des vacances d’enfance et de jeunesse. J’entends plus le russe que l’hébreu. 22 h, une alerte par SMS. Les clients dans les escaliers de l’hôtel. On discute, on rit. Des explosions sourdes.

18 juillet. Ce matin, 6 h 30, à l’écran : ‟(Reuters) Israel launched a Gaza ground campaign…” Prions pour que les soldats de Tsahal rentrent sains et saufs après avoir infligé le maximum de pertes et de destructions au Hamas. La dernière attaque terrestre contre le Hamas remonte à la fin 2008 / début 2009, soit trois semaines de combats au cours desquels Tsahal déplora treize tués. Aujourd’hui, le Hamas acculé a tout intérêt à provoquer Israël afin d’attirer la compassion du monde sur ‟les pauvres Palestiniens” et la réprobation du monde sur ‟les méchants Juifs, tueurs d’enfants”. L’ignoble radotage. Il ne faut plus verser un dollar aux Palestiniens, ces rentiers de l’humanitaire corrompus à un point que nous n’imaginons pas. Quand je pense qu’une partie de mes impôts finance le Hamas ! Quand je pense qu’à chaque plein d’essence j’enrichis le Qatar, suppôt du terrorisme international ! Dans cet imbroglio, rendons hommage, une fois encore, à l’Égypte des militaires.

Protective Edge 2014

IDF APCs (Armed Personnel Carriers) are seen near the Gaza border in southern Israel on the second day of Operation Protective Edge, Wednesday, July 9, 2014. (photo credit: Yonatan Sindel/Flash90).

 

8 h 30. Dans un café sur Allenby St. Les ombres encore longues et une relative fraîcheur. Je pense à cette remarque d’une amie : ‟Les Juifs dérangent car ils sont des témoins”. Je pense à mon engagement au Sar-El, un engagement qui prend un surcroît de sens avec cette guerre contre le Hamas. Les unités combattantes ne pourraient rien sans cette logistique à laquelle participent les Volontaires. Le lien entre les combattants et ceux qui s’affairent dans les entrepôts et les ateliers est discret mais vital. Le bruit du percolateur me tire de mes pensées. Je note la présence d’une belle fille en terrasse, visage slave. Je reprends la lecture d’Eric Newby, cet observateur soucieux de détails et amusé qui fait un usage discret de l’auto-dérision, un art dont les Anglais sont les maîtres incontestés. Ils savent s’observer avec férocité et détachés d’eux-mêmes, ce qui les aide à supporter les situations les plus pénibles.

Dans l’ancienne mairie de Tel Aviv, un très beau reportage muet sur l’évolution de cette ville de 1896 à 2009, des dunes de sable et des baraquements de fortune à la métropole d’aujourd’hui : un reportage trépidant avec un montage et des cadrages excellents. Tel Aviv et le ficus macrophylla. Gan Hatikvah, un parc conçu par le paysagiste en chef de la municipalité, Avraham Karavan. Des arbres furent déplacés pour être replantés dans ce parc du sud de Tel Aviv. Des photographies montrent la neige recouvrant la ville au cours de l’hiver 1950 : bonhommes de neige, batailles de boules de neige avec des enfants, des adolescents mais aussi des adultes. La plage de Tel Aviv années 1940-1950 où je note la présence de très belles femmes ; l’une d’elles, vue de profil, ressemble à Nana (Anna Rizi), le modèle favori d’Anselm Feuerbach. ‟« Revealing the Hidden City » is a project that documented and scanned the photographs found in Tel Aviv and Jaffa family albums, past and present. The project was carried out in honor of Tel Aviv’s centenary, under the initiative of the Tel Aviv-Jaffo Municipality, and Yad Izhak Ben Zvi”. Hiver 1943, inauguration du Mugrabi (opera and theatre building) financé par Yaakov Mugrabi, avec Yosef Berlin comme architecte de cet ensemble Art déco. Zina Dizengoff Square, l’un des landmarks de la mémoire de Tel Aviv, un magnifique ensemble de Style international avec les horizontales soulignées des balcons. Dans le bureau de Meir Dizengoff, un  document intéressant entre tous : une immense carte au 1/1000 sous verre accrochée au mur : ‟First map of Tel Aviv drawn by the architect Leo Sheinfeld during his stay in Eretz Israel – 1923”. Dans une pièce attenante, un buste en marbre (1932) de Meir Dizengoff par Felix Weiss. Une photographie le montre à cheval, conduisant le carnaval de Pourim de 1931, en compagnie d’Avraham Shapira, également à cheval. La vieille mairie a été rénovée en 2009 par la municipalité de Tel Aviv-Jaffo, à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Tel Aviv. Elle est intégrée au Bialik Complex dédié à la culture hébraïque et israélienne et déclaré World Heritage Site par l’UNESCO.

Un soldat de Tsahal a été tué, le sergent Ethan Barak, vingt ans. On ignore les circonstances exactes de sa mort. Friendly fire ?

Alors que je suis assis sur un banc de Sir Charles Clore Park en compagnie d’Eric Newby, qui m’entraîne par le souvenir sur les côtes du Dorset, et que j’attends le coucher du soleil, les sirènes commencent à hurler. Il est 18 h. Des passants se mettent à courir ; d’autres s’arrêtent et s’accroupissent ; d’autres, peu nombreux, poursuivent sans même presser le pas. Je choisis de quitter le vide du parc et d’aller m’appuyer contre un mur de ce sinistre bâtiment laissé à l’abandon face à la mer où vingt-et-un jeunes périrent dans l’attentat du 1er juin 2001. Alors que je viens de trouver un abri bien relatif en compagnie de deux couples, je distingue dans le bleu du ciel deux aiguillons incandescents puis deux masses blanches ; suivent deux sourdes détonations — Iron Dome.

Olivier Ypsilantis

 

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Le carnet bleu – Israël, été 2014 – 1/6

 

11 juillet. Sur les routes d’Espagne. La beauté de ce pays, de ses espaces. L’Aragon, des terres à la palette de fresque antique, une palette qui est aussi celle des épices. La saveur des tonalités considérées isolément, une saveur augmentée par leur mise en rapport. Les ocres rouges et les ocres jaunes au centre de la palette. La beauté de l’Aragon, c’est aussi le graphisme de ses terres : les terres cultivées ne se composent pas de quadrilatères aux proportions et aux dimensions diverses mais de lignes souples qui épousent le relief, contournent les pentes où les machines agricoles risqueraient de se renverser. Les limites entre terres agricoles et terres laissées à elles-mêmes (pedregales et matorrales) déterminent des surfaces aux contours souples, tout un graphisme ondoyant qui séduit l’œil au moins autant que cette palette.

Le temps est à l’orage. Une lumière métallique souligne les champs de blé, comme éclairés de l’intérieur. L’averse ; l’habitacle tiède et confortable, les sonorités de la pluie sur la carrosserie, ses jeux sur les vitres et le jeu des essuie-glaces. Arrêt à Lleida, capitale de l’une des quatre provinces de Catalogne. Nuit dans un hôtel central, Hostal Residencia Mundial. La chambre et son bow-window d’où j’observe le mouvement en contrebas. Dans la nuit tombante, les rideaux blancs dessinent des cannelures aux arêtes douces. J’ouvre le livre d’Eric Newby, ce grand voyageur, ‟A Traveller’s Life”, qui m’accompagnera en Israël. J’aime voyager en compagnie des Anglais pour des raisons que j’exposerai. Ce livre commence bien puisque l’auteur signale très justement que le voyage commence sitôt que l’on sort de sa maison (on n’y pense pas assez) : ‟I agree with Ogden Nash more or less unassailable definition of what constitutes a foreigner and what is a foreign part: The place you’re at is your habitat. Everywhere else you’re a foreigner”. Avec la maturité, j’ai compris que le voyage ne se limitait pas ‟aux lointains”. Je sais à présent que je voyage aussi lorsque mon voisin, de l’autre côté de la cloison, m’invite chez lui. Eric Newby intitule le chapitre 2 de son livre : ‟The Baby as a Traveller” ; dans l’iconographie, on peut voir the traveller (l’auteur) in his pram. De fait, nous avons commencé à voyager en landau ou en poussette. ‟When I went on holiday the year after I was born, and the year after that — and photographs assure me that I did — it was by train from Victoria, Waterloo, or Liverpool Street with lots of trunks and my vast £ 25 ($ 97.50) pram…” Marche dans Lleida à la nuit tombée. Ambiance pesante que je n’ai éprouvée dans aucune ville d’Espagne : les rues sont désertes, seuls y déambulent quelques Mahométans barbus, certains en djellabas blanches pour cause de ramadan.

 

Hostal Mundial à Lérida Hostal Residencia Mundial, dans le centre de Lerida (Lleida).

12 juillet. Promenade dans le Parc Bordelais conçu par Eugène Bühler, d’une superficie de 30 ha, inauguré en 1888 et récemment réhabilité par Françoise Phiquepal d’Arusmont. Plan d’eau de plus d’un hectare dont les remblais provenant de son creusement ont servi à ménager le relief du parc. Les plus hauts arbres, des platanus acerifolia ; certains approchent les cinquante mètres. Sous la pluie, le tout petit théâtre de marionnettes Guignol Guerin, le plus ancien de France (fondé en 1853). Des averses et des éclaircies, les grands arbres qui s’égouttent et l’enfant David qui ne cesse de me poser des questions. S’efforcer de répondre aux questions des enfants est un exercice particulièrement stimulant. Leur ingénuité les rend volontiers stupéfiantes.

13 juillet. Roissy-Charles de Gaulle. Terminal 2D, à bord d’un Airbus A321 de la compagnie Austrian Airlines. Décollage prévu à 16 h 55. Pluie battante ; les pistes moirées  et les hublots emperlés. Die Schwimmweste befindet sich unter Ihrem SitzLife vest stowed under your seat /  Gurte während des sitzens geshlossen halten – Fasten seat belt while seated / Sicherheitsanweisung – Safety instructions. En compagnie d’Eric Newby. La saveur de son style, dense et alerte. La manière détachée et amusée dont il rapporte sa naissance m’évoque Anthony Trollope au tout début de ‟Autobiography”. Un important retard est annoncé à Wien : l’avion qui devait décoller pour Tel Aviv à 20 h 25 ne décollera que vers minuit. La pluie redouble. Il pleut également chez Eric Newby : ‟… on a night of thick pea soup fog and torrential rain…” Les avions décollent dans un panache d’eau pulvérisée. Les nuages sont formidablement étagés, des nuages de tous types. Je feuillette le International New York Times du jour et m’attarde sur un article intitulé ‟Campaign that forged 2 nations”, sous-titré ‟Turkey and Australia earned modern identifies at Gallipoli in 1915”. Il y est question de Keith Murdoch, le père de Rupert Murdoch.

Aéroport de Wien. Comme partout en Europe cet été, je retrouve cette étrange chaleur humide, tropicale. Pistes moirées, ciel d’aquarelle avec les balayages rosissants du crépuscule. Un couple prend place à côté de moi, puis un autre. J’aime écouter cette langue antique, l’hébreu, qui me suggère des énergies tectoniques.

14 juillet. Arrivée à Tel Aviv au petit-matin. L’avion est à l’approche. Le jour commence à peine à poindre, les lumières d’Israël sont encore allumées. Horizon abricot puis framboise. Dans Ben Gurion International Airport, des panneaux provisoires, SHELTER, avec le pictogramme d’un homme qui court. Peu avant le contrôle de police, l’inquiétude me reprend avec ce visa Islamic Republic of Iran qui occupe deux pages de mon passeport. La policière, une belle femme, la trentaine, me demande la raison de mon séjour en Israël. Ma réponse suscite son étonnement. Je lui montre ma carte de Volontaire du Sar-El. Elle téléphone puis me dit : ‟Congratulations. It is very important to volunteer” ; puis elle me suggère de demander la nationalité israélienne… Je crois rêver.

Train Ben Gurion International Airport – Tel Aviv Center puis longue marche dans la ville. Il est sept heures. Des souffles frais. Je retrouve les beaux arbres de Tel Aviv sous lesquels, au plus chaud de l’été, on goûte une fraîcheur de cave. Sur Salomon Ibn Gabirol St., un nom qui me saute aux yeux (j’ai écrit il y a peu un article sur ce penseur séfarade), l’une des principales artères de la ville. Je retrouve avec plaisir le Vieux Nord, ses quartiers qui me disent The White City, aujourd’hui bien moins blanche que dans les années 1930-1940. Les kiosques sur Ben Gurion St. où goûter des jus de fruits d’une incomparable douceur.

Après avoir déposé mon sac à l’hôtel et pris une douche, je vais flâner du côté d’Allenby St. avant de m’installer sous un ventilateur devant un jus d’orange. C’est un café d’angle, grand ouvert. Le ventilateur agite des plantes tandis que le vent agite les arbres. Passent des sherout (taxis collectifs) à l’avant jaune. Eric Newby a des réflexions que seuls les Anglais ont et qui supposent une culture de l’argent très particulière. Après avoir fait remarquer que les babies n’aiment pas voyager, il note (et nous entrons imperceptiblement dans l’humour) : ‟Perversely, their desire for fresh horizons comes much later when they have already begun to « attract » fares, and can no longer travel free; by which time they are no longer babies at all”. Le talent avec lequel Eric Newby raccorde son histoire — ses histoires — à l’Histoire. C’est l’un des grands mérites de ce livre de souvenirs constitué de trente-cinq tableaux, un livre dans lequel sont insérés, l’air de rien, des centaines voire des milliers de ‟Je me souviens”, de ‟I Remember”. La description de photographies (voir au chapitre 2, ‟The Baby as a Traveller”), un procédé qu’utilise également Ryszard Kapuściński dans ‟Le Shah”, un homme que j’évoquerai dans un prochain article sur ce blog. 17 h. Une détonation sourde. Les cinq hommes (tous portent la kippa) qui boivent leur café en terrasse se lèvent, regardent le ciel et se perdent en commentaires plutôt bruyants. Je me sens bien ici, sous le ventilateur et… Iron Dome. Au moment de payer la note, le patron qui m’a vu noircir du papier me demande d’où je viens et ce que je fais. Sans même attendre ma réponse, il me déclare qu’il est juif iranien. Je m’exclame, lui montre mon passeport avec le visa iranien qu’il détaille silencieusement avec un sourire aux lèvres. Je lui décris succinctement mon voyage et au nom ‟Chiraz”, il s’exclame : ‟I am from Chiraz !” Plus on voyage plus on comprend que les relations tendent à décrire des cercles plus ou moins larges, mais des cercles. Il me quitte sur cette question : ‟Why don’t you learn hebrew ?”, une question qui ravive une vieille douleur : celle de ne pas parler la langue d’un pays que j’aime.

Sur la promenade Herbert Samuel. Des vagues plutôt timides mais qui produisent beaucoup d’écume, une écume épaisse, crémeuse. Sur Sir Charles Clore Park souffle un vent frais qui me dit l’Atlantique. D’un côté, la silhouette de Jaffa ; de l’autre, celle de la discothèque où périrent vingt-et-un jeunes Israéliens dans l’attentat du 1er juin 2001. Un petit monument commémoratif en étrave a été érigé avec leurs noms gravés dans le marbre, d’un côté en hébreu, de l’autre en cyrillique. Les gratte-ciels poussent à Tel Aviv. Certains (les plus récents) sont fort beaux. Par ailleurs, la campagne de restauration des constructions d’inspiration Bauhaus suit son cours, à un rythme qui me semble plus soutenu qu’il y a quelques années.

Devant la mer, face au soleil couchant, avec rayons d’or en éventail que distribue une structure nuageuse complexe. Je pourrais être au bord de l’Atlantique avec ces souffles salins et l’odeur du varech. Je me suis revu pris par des dualités : le Nord / le Sud, le septentrional / le méridional, le Soleil / la Lune, des dualités probablement venues en partie des origines : les Celtes et les Viking du côté du père, les Crétois et les Grecs d’Anatolie du côté de la mère. Mais j’en reviens à Israël : on n’y pense pas assez, la force d’Israël, sa force d’espérance, tient aussi à ce que ce pays est grand ouvert sur la mer ; une telle force émanerait-elle de ce pays s’il n’avait pas de côte, s’il était enfoncé loin dans les terres ?

 

Parc Sir Charles Clore park à Tel AvivUne vue de Sir Charles Clore Park, Tel Aviv.

15 juillet. Sur Allenby St., tôt le matin. La ville est encore dans une semi-pénombre et un peu de fraîcheur s’y attarde. Moshe Hess St. semble s’enfoncer dans une forêt. Cette lumière souligne l’écume du rivage, au loin. Bialik St. (une rue ouverte en 1922) avec, en bout de perspective, l’ancienne mairie d’où Meir Dizengoff dirigeait sa ville. Cette rue est aussi remarquable pour ses constructions que pour ses arbres ; et que les arbres de Tel Aviv sont beaux ! Deux arbres sont particulièrement remarquables devant le Rubin Museum. Le ciel se charge de nuages ; pleuvra-t-il ? J’ai tant aimé Tel Aviv sous les averses et les bourrasques. Le Meir Garden et son allée de puissants arbres, les ficus macrophylla comme on en voit dans les espaces publics de Murcia et d’Alicante. Retour chez M. Pollak (36, King George St.) dont la librairie est encore fermée — il est 7 h 30. Quelques titres en vitrine : ‟The Vichy Regime 1940-44” de Robert Aron, ‟The Paris Commune – 1871” de Stewart Edwards, ‟Soviet Marxism. A Critical analysis” d’Herbert Marcuse, ‟Briefe” et ‟Kleinere Schriften” de Franz Rosenzweig, ‟The History of Anti-Semitism” de Léon Poliakov (en trois volumes chez The Littman Library of Jewish Civilization), ‟The Life and Work of S. M. Dubnov” de Sophie Dubnov-Erlich. M. Pollak est le plus ancien bouquiniste de Tel Aviv. Outre l’hébreu, l’anglais, l’allemand et le français sont dignement représentés.

Dans un café, à l’angle d’Allenby St. et de Bialik St. La terrasse qu’ombragent de petits platanes trapus. Un Juif passe ; il ressemble à Adin Steinsaltz. Un consommateur prend place en terrasse ; il ressemble à Ehud Barak, surtout lorsqu’il sourit.

En me promenant dans les quartiers sud de Tel Aviv, je surprends quelques postures nonchalantes qui me font revenir à Athènes. Il est vrai qu’elles sont moins marquées car, enfin, il n’y a que dans la capitale grecque que j’ai interrompu les ronflements d’un commerçant qui dormait les pieds sur son comptoir en tapant sur l’une de ses semelles.

Visite du Rubin Museum, 14, Bialik St. Le visage très allongé de l’artiste, Reuven Zelicovici (Reuven Rubin) et sa coiffure à la Jean Cocteau. Il y a dans ses compositions un je-ne-sais-quoi d’agréablement flottant qui m’évoque Chagall mais aussi Dufy. Alors que je détaille ‟Self-Portrait with a Flower” (1922), une grosse mouche vient se poser sur la boutonnière du modèle et enrichit la composition. Je surprends sur certains portraits un air Moïse Kisling. Reuven Rubin (1893-1974) est arrivé à Jérusalem en 1912. Il est revenu en Palestine en 1923 après avoir poursuivi ses études à l’École des Beaux-Arts de Paris. Certaines de ses compositions tendent vers le naïf, comme cette vue du lac de Tibériade, de 1924. D’autres compositions évoquent André Derain, sa palette aux dominantes vertes et brunes mais toutefois avec une pâte plus légère. Les peintures à l’huile de Reuven Rubin tendent vers l’aquarelle. Des vues de Jérusalem, années 1920-1930, avec presque rien autour de la Vieille Ville. A l’étage, sur le palier, un très beau buste de l’artiste (1926) par Chana Orloff, un buste où se devine une discrète influence cubiste. Une composition de grandes dimensions, ‟First Seder in Jerusalem” (1949-1950) avec, à droite, en bout de table, l’artiste pensif, le visage en appui sur un bras tandis que de l’autre il serre un enfant, son fils au regard bleu qui présente à deux mains un pain rond. Des gravures sur bois qui pourraient être d’un expressionniste allemand, Karl Schmidt-Rottluff plus précisément. ‟My Family” (1926), l’artiste en compagnie de sa femme, Esther, et de son fils, David, une composition hiératique qui tend vers les deux dimensions. La femme et l’enfant ont le regard clair, bleu pour l’enfant, vert pour la femme. Au dernier étage, l’atelier de l’artiste, comme s’il venait de le quitter. Des photographies montrent Reuven Rubin en compagnie de célébrités : avec David Ben Gourion (dans sa vaste bibliothèque), avec Harpo Marx, avec Golda Meir, avec Arthur Rubinstein. Esther, sa femme, une très belle femme au regard clair. Reuven Rubin travailla dans cette maison du 14, Bialik St. (construite en 1930) de 1946 à sa mort, en 1974. Elle ouvrit au public en 1983. A noter qu’en 1948, juste après la Déclaration d’Indépendance, Reuven Rubin fut nommé ambassadeur d’Israël en Roumanie, son pays natal, un poste qu’il occupa dix-huit mois.

Olivier Ypsilantis

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Un mot à propos de l’Iran, en réponse à deux articles parus sur « Israël flash »

 

Ce mot d’humeur m’est venu à la lecture de deux articles mis en ligne par Israël flash, le deuxième article surtout ; il est intitulé ‟La géopolitique régionale et internationale selon la République islamique d’Iran” et signé Sacha Bergheim :

http://www.israel-flash.com/2014/05/la-geopolitique-regionale-et-internationale-selon-la-republique-islamique-diran-et-langelisme-des-occidentaux/

Les élites iraniennes sont probablement aussi corrompues que celles des pays du Golfe. Par ailleurs, l’Iran attise des conflits — qu’il n’a pas déclenchés, soulignons-le tout de même. Dans ce cas, il s’agit plus d’une stratégie défensive qu’offensive (contraire donc à ce qu’elle était sous Khomeini), une stratégie destinée à disperser l’attention et à relâcher la pression sur le dossier du nucléaire. Mes analyses qui valent ce qu’elles valent m’amènent à cette remarque : l’Iran est globalement sur la défensive et se sert de crises périphériques pour être plus à l’aise à l’heure des négociations. Cette stratégie n’est en rien spécifique à la République islamique d’Iran.

 

Carte de l'Empire Safavide

 

L’agressivité et les manœuvres du régime de Téhéran s’expliquent en grande partie par le  sentiment d’isolement (et d’encerclement) dont souffre le pays, sentiment que très peu d’analystes prennent en compte. Pourquoi ? Probablement parce qu’il s’agit de faire simple et que la propagande au sujet de ce pays est entrée dans une phase qui exclue toute nuance. Pour ma part, je le juge central. Ce sentiment (qu’il soit justifié ou qu’il relève de la paranoïa) est l’un des principaux responsables des guerres ; et je pourrais en revenir au Vietnam et au Cambodge, avec la Chine et l’URSS en toile de fond ; le Cambodge qui se sentit cerné par l’URSS et le Vietnam (réunifié) ; le Vietnam (réunifié) qui se sentit cerné par le Cambodge et la Chine. Antoine Sfeir (voir le lien en fin d’article) a raison d’affirmer qu’Israël et l’Iran se sentent assiégés. Ce sentiment saura-t-il les rapprocher dans l’imbroglio régional voire mondial ? Antoine Sfeir a également raison de porter son regard dans la profondeur historique, notamment sur cette longue guerre Irak-Iran (1980-1988) qui explique l’Iran d’aujourd’hui au moins autant que la Révolution de 1979, une guerre dans laquelle l’Irak a clairement tenu le rôle d’agresseur. Antoine Sfeir rafraîchit des mémoires ensevelies sous les breaking news. Il nous rappelle qu’au cours de cette guerre, tous les pays (y compris la Suisse) ont aidé Saddam Hussein — à l’exception… d’Israël qui a aidé militairement la République islamique, entre septembre 1982 et mars 1983. A ce propos, je pourrais évoquer l’affaire Luchaire (1987), bien oubliée ; mais il ne s’agissait que d’une affaire de ‟gros sous” que ne sous-tendait aucune vision géopolitique.

 

Carte religieuse de l'Iran et ses voisins

 

Je ne chanterai pas les louanges du régime de Bachar al-Assad, l’allié de l’Iran, tout en me gardant de le décrier, considérant ceux qui le combattent. On me trouvera bien cynique, je suis simplement prudent. Ne nous mêlons pas des histoires d’Arabes, en aucun cas ! Cessons d’y mettre notre nez ! Assez de cet humanitarisme d’oie blanche aussi ridicule que prétentieux ! Le Hezbollah représente un réel danger pour Israël et en conséquence il doit être surveillé de prêt et frappé à l’occasion. Il n’empêche que pour l’heure, il tue du djihadiste ; il en tue par milliers de ces djihadistes susceptibles de revenir chez nous — qui reviennent chez nous — et qui font à présent trembler l’Europe. Tout est extraordinairement embrouillé. Le Hezbollah est mon ennemi car il menace un pays que j’aime entre tous, Israël. Mais il hache menu les djihadistes, parmi lesquels ceux de l’État islamique en Irak et au Liban (EIIL).

Je reproche à nombre de chercheurs — par ailleurs fort intelligents et bien plus  compétents que moi en la matière — de ne pas assez se mettre à la place de l’Iran. Ce pays a lui aussi des inquiétudes existentielles, comme Israël — bien que dans une moindre mesure. Je suis arrivé peu à peu à ce constat, par l’étude, le voyage et l’intuition. Je ne me suis pas installé en lui par commodité : il est particulièrement inconfortable…

L’article de Sacha Bergheim, ‟La géopolitique régionale et internationale selon la République islamique d’Iran”, repose sur une analyse sérieuse. Il sous-entend (sans oser l’affirmer ouvertement) que l’Iran n’a fait qu’exploiter des opportunités, ce que j’ai toujours pensé.  En abattant le régime de Saddam Hussein, on a créé un formidable vide ; la suite était prévisible. Et une fois encore, je ne suis pas un ami de l’actuel régime iranien. Des opposants souffrent et sont exécutés ; et je soupçonne le pire dans les prisons iraniennes.

Sacha Bergheim écrit : ‟Depuis les années 1970, l’Irak était la seule puissance régionale capable de s’opposer à l’hégémonie persane, etc.” Fort bien. L’Irak a déclaré la guerre à l’Iran et les puissances occidentales ont massivement soutenu l’Irak. Après huit ans de guerre, situation de statu quo sur le terrain mais durcissement du régime de Téhéran avec phénomènes d’enkystement dans la société iranienne. La coalition soutenue par l’ONU  contre le régime de Saddam Hussein après la Guerre du Golfe de 1990-1991 (souvenez-vous notamment de la no-fly zone) a confirmé l’affaiblissement de l’Irak. Dois-je dire en passant que l’affaiblissement d’un pays arabe et l’aide apportée aux Kurdes n’étaient pas pour me déplaire ? Quoi qu’il en soit, l’équilibre régional s’en est trouvé modifié, c’était prévisible… Et en faveur de l’Iran, c’était prévisible…

Lorsque Sacha Bergheim écrit en fin d’article que l’axe chiite n’est pas nouveau et que c’est l’élimination de l’Irak comme puissance militaire qui a augmenté la marge de manœuvre du régime de Téhéran, on ne peut qu’acquiescer et s’empresser d’ajouter au risque de se répéter que l’Iran n’a fait que profiter d’une situation. Même remarque avec la Syrie, l’une des floraisons des printemps arabes… L’Iran a profité du chaos, il n’est pas à l’origine de ce chaos. L’opportunisme est l’une des constantes de la vie sociale et politique et à tous les niveaux.

Les alliances passées entre l’Iran et la Russie doivent-elles nécessairement être décriées ? Sacha Bergheim rappelle à raison que l’un des axes de rapprochement entre ces deux pays a été le conflit azéri-arménien et le blocus imposé par la Turquie et l’Azerbaïdjan. Ci-joint un lien intitulé ‟Arménie et Azerbaïdjan, un conflit oublié” :

http://geopolitique2010.over-blog.com/article-armenie-et-azerbaidjan-un-conflit-oublie-67235657.html

La principale voie de ravitaillement pour l’Arménie passait par l’Iran, par un point de passage contrôlé par les Russes. Le Nord-Ouest de l’Iran est majoritairement peuplé d’Azéri ce qui explique une certaine sympathie pour les irrédentistes arméniens.

La destruction politique et l’affaiblissement militaire de l’Irak ont donc favorisé l’influence iranienne. La chute de l’Empire soviétique et l’instabilité conséquente dans le Caucase l’ont également favorisée. Cet article est excellent. Il met l’accent sur des particularités peu connues (ou tout au moins négligées) de l’Iran, un pays ethniquement hétérogène : les Perses ne représentent qu’un assez faible pourcentage de la population et il existe des tensions séparatistes dans le pays, notamment chez les Arabes, les Kurdes, les Azéris et, surtout, chez les Baloutches.

Sacha Bergheim souligne à raison qu’il y a un exceptionnalisme persan ‟selon lequel la culture iranienne est plus ancienne, plus riche et plus noble que celle de ses concurrents immédiats, les Turcs et les Arabes”. Cette conscience que je partage est probablement partagée par nombre d’Iraniens. Je m’empresse de souligner que cet exceptionnalisme a une spécificité : il déborde très largement l’islam puisqu’il s’appuie sur une mémoire plusieurs fois millénaire ; et c’est aussi ce qui me rend confiant. Rien à voir avec la mémoire arabe, encagée dans l’islam et qui tourne frénétiquement en rond comme un petit animal dans sa roue.

J’y reviens. Sacha Bergheim met l’accent sur un point central et curieusement peu évoqué : le sentiment aigu (et justifié) qu’a l’Iran d’être encerclé, à l’ouest comme à l’est, un sentiment qui par simple effet mécanique, pourrait-on dire, contraint l’Iran à se projeter toujours plus loin. Ce sentiment a des racines historiques très profondes ; il n’a pas été concocté par un régime qui s’est contenté de l’alimenter. Que ce régime l’utilise pour mieux s’affirmer est une autre question ; chaque pays s’arrange avec son héritage historique.

L’Iran est-il vraiment occupé à mettre en œuvre un plan diabolique, concocté dans les profondeurs de la terre par des ayatollahs ? Je pose la question.

A lire, ‟L’Islam contre l’Islam” d’Antoine Sfeir. Ci-joint, un article auquel je souscris pleinement :

http://larchemag.fr/2013/01/29/537/la-guerre-fratricide-des-chiites-et-sunnites/

Ci-joint, un article intitulé ‟Afghanistan : l’Iran et la perspective du retrait de la coalition internationale” :

https://sites.google.com/site/questionsdorient/chroniques-d-actualite/10-6-2012-iran-afghanistan-2014

Ci-joint, un lien intitulé ‟La guerre iranienne contre le terrorisme. Le cas du Jundallah” :

http://www.diploweb.com/La-guerre-iranienne-contre-le.html

Une intéressante réflexion intitulée ‟Le meilleur moyen de dissuader l’Iran de se nucléariser est de le convaincre qu’Israël serait le premier à appuyer sur le bouton” :

http://www.slate.fr/tribune/81739/iran-dissuasion-nucleaire-israel

 

Olivier Ypsilantis

 

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Espagne – Des « Je me souviens »

Je me souviens des 100 ans de Gran Vía, à Madrid, Gran Vía que je ne puis évoquer sans me souvenir de Francesc Català-Roca et des élégantes des années 1960 que poursuivent des regards insistants et des piropos — on les entend devant certaines photographies. Gran Vía, je me souviens aussi d’Antonio López.

Je me souviens de Manos Blancas, de l’assassinat de Miguel Ángel Blanco et de l’Espíritu de Ermua.

Manos blancasManos Blancas

 

Je me souviens qu’Amancio Ortega a ouvert sa première boutique Zara à La Coruña, en 1975.

Je me souviens du 2 de mayo et du 18 de julio.

Je me souviens que Don Juan de Borbón renonça au trône en faveur de son fils.

Je me souviens de Póntelo – Pónselo.

Je me souviens de ‟Españoles… Franco ha muerto”, prononcé par la voix émue du président du Gouvernement, Carlos Arias Navarro.

Je me souviens du début de l’Estatuto de Autonomía, de l’entrée de l’Espagne dans la CEE, signée par Felipe González, du passage de la peseta à l’euro.

Je me souviens d’attentats de l’ETA, en particulier dans les années 1980 — ils furent les plus meurtriers. Je me souviens de celui de la Plaza de la República Dominicana, à Madrid, de celui de la Casa Cuartel de Zaragoza et, surtout, du centre commercial Hipercor, à Barcelona, et ses vingt et un morts.

Atentado 14 de Julio de 1986L’attentat de la Plaza de la República Dominicana, le 14 juillet 1986.

 

Je me souviens que beaucoup d’Espagnols buvaient le vin à la bota.

Je me souviens de l’inauguration de l’AVE Madrid-Sevilla, en 1992.

Je me souviens des massacres de Badajoz et de ceux de Paracuellos del Jarama. Je me souviens de rumeurs au sujet de la responsabilité de Santiago Carrillo dans ces derniers.

Je me souviens d’Inés Sastre, de son toque si espagnol.

Je me souviens quand l’Espagne avait très peu de sportifs. Je me souviens quand leur nombre commença à augmenter dans des proportions stupéfiantes à partir des Juegos Olímpicos de Barcelona. A ce propos, je me souviens de Miguel Indurain, de Fernando Alonso, de Rafael Nadal, de David Cal, de Fermín Cacho, de…

Je me souviens de ¡No Pasarán! 

Je me souviens d’avoir découvert l’œuvre de Carlos Sáenz de Tejada dans un numéro du Jardin des modes dégoté dans un placard d’une maison de vacances.

Je me souviens du naufrage du Prestige, du roi venu encouragé les volontaires sur le littoral galicien et de la gestion controversée de cette catastrophe par le gouvernement de José María Aznar.

Je me souviens d’Antonio Machado, de : ‟Mi infancia son recuerdos de un patio de Sevilla / y un huerto claro donde madura el limonero; / mi juventud, veinte años en tierra de Castilla; / mi historia, algunos casos que recordar no quiero.”

Je me souviens des cerisiers en fleurs de la vallée du Jerte, des eaux limoneuses du Júcar, de Hervás la séfarade, de Granadilla et de la maison de José María Gabriel y Galán, des si délicats travaux de l’érosion autour de Guadix, des ruines de Belchite et de l’humble maison natale de Goya à Fuendetodos, de l’Afbufera, des décors pour western spaghetti du désert de Tabernas, des fleurs et du miel des Alpujarras, des tournesols de la Campiña, des calas aux corps brunis, de Lanzarote et des plantations de vignes dans des creux que protégeaient des murets semi-circulaires, des averses printanières sur les terres rouges d’Aragon où fleurissaient les amandiers. Je me souviens de nuits dans des patios de Córdoba, du salmorejo et de la ensalada de bacalao y naranja qu’accompagnaient des petits verres de Montilla-Moriles, du parfum des jasmin. Je me souviens…

GuadixLes travaux de l’érosion autour de Guadix (province de Granada)

 

Je me souviens de Rosalia de Castro, de : ‟Has de cantar, / meniña gaiteira; / has de cantar, / que me morro de pena.”

Je me souviens d’avoir beaucoup lu Miguel de Unamuno au cours de voyages InterRail, en Espagne et au Portugal. Son style m’enivrait, comme un verre du meilleur malaga.

Je me souviens des regards ardents des femmes de Julio Romero de Torres, des regards généreusement reproduits dans les bodegas de Córdoba, des regards qui me déshabillaient à mesure que je savourais le Montilla-Moriles.

Je me souviens de Dioniso Ridruejo, un homme dont je me sens volontiers curieusement proche.

Dioniso RidruejoDioniso Ridruejo (1912-1975)

 

Je me souviens des recherches destinées à localiser les restes de Federico García Lorca.

Je me souviens de Carmen Maura dans ‟Sombras en una batalla”, de Victoria Abril dans ‟Libertarias”, de Penélope Cruz dans ‟Entre rojas”, d’Ángela Molina dans ‟Demonios en el jardín”, de Maribel Verdú dans ‟Amantes”, d’Ana Torrent et Geraldine Chaplin dans ‟Cría cuervos…”, de Daniel Dicenta et José Manuel Cervino dans ‟El crimen de Cuenca”, de…

Je me souviens du Cobi de Javier Mariscal, la mascotte des Juegos Olímpicos de Barcelona 1992.

Je me souviens que le logotype de la Caixa est extrait d’une composition de Joan Miró.

Je me souviens quand l’inflation moyenne en Espagne était à deux chiffres.

Je me souviens que la JONS fusionna avec la FET, ce qui donna FET y de las JONS, soit Falange Española Tradicionalista y de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista. 

Je me souviens de José Calvo Sotelo et de son neveu, Leopoldo Calvo Sotelo.

Je me souviens du Batallón Vasco Español et des Grupos Antiterroristas de Liberación — les GAL.  

Je me souviens que l’ancêtre du Groupe Danone, Isaac Carasso, commença à élaborer ses yaourts à Barcelone. Je me souviens que Danone vient du nom de son fils, Danón.

Isaac CarassoIsaac Carasso (1874-1939), le septième à partir de la gauche. L’image a été prise à son domicile, Calle Los Angeles n°1, à Barcelona.

Olivier Ypsilantis

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Carnet 15

 

Je ne sais que dire de l’individu nommé Claude Askolovitch. Je me dis parfois (et je ne prétends pas avoir raison) que certains Juifs cèdent à une ambiance de plus en plus lourde, en France surtout. Pour être ‟acceptables”, des Juifs se répètent qu’ils doivent donner des gages d’antisionisme, d’une manière ou d’une autre. ‟Tu es juif, ce n’est pas de ta faute, on t’accepte — Nous ne sommes pas antisémites ! — à condition que tu craches et baves sur Israël”. Quel foutoir mental !

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Général Pierre KoenigGénéral Pierre Kœnig (1898-1970)

 

Un lien très émouvant, le général König ordonne que le drapeau juif soit hissé devant les troupes :

http://www.jewishmag.com/138mag/koenig_jewish_brigade/koenig_jewish_brigade.htm

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Je n’ai pas à juger Israël, pays central et peuple central de l’histoire humaine. Mais je dois dire ma très grande préoccupation à observer ce pays d’avant-garde issu d’une tradition millénaire se commettre avec les Arabo-musulmans pour cause de danger iranien, les Arabo-musulmans, ces frustres qui ont soumis l’Iran et l’Inde et réduit en esclavage une partie de l’Afrique noire. Quelque chose me dit que nous allons assister à un renversement prodigieux, qu’au-delà de l’horizon d’horreur qui nous est promis un rapprochement entre Israël et l’Iran se prépare, prélude à l’écrasement du monde arabo-musulman et à la libération des peuples soumis à cette engeance.

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Je n’ai aucune sympathie pour l’actuel régime iranien, aucune ! Mais mon intuition me souffle que c’est du côté de l’Iran qu’il nous faut regarder. Je persiste à croire qu’Israël et l’Iran uniront leur intelligence, chose que je n’envisage en aucun cas avec le monde arabe. La diaspora iranienne est prestigieuse entre toutes. Par ailleurs, en Iran même, l’opposition est riche, complexe, diverse. Ne désespérons pas ! Ne cédons pas à la facilité ! Ne nous entortillons pas avec les Arabes comme le fait la France depuis trop longtemps !

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Je n’ai pas à juger cet homme, Jean-Marie Aaron Lustiger. Je ne puis que lui exprimer mon respect. Simplement, en ramenant l’affaire de sa conversion à ma petite personne, je dois dire que le non-juif que je suis s’enrichit beaucoup plus à lire les écrits de certains rabbins qu’à suivre les évolutions de Juifs convertis.

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Ce qui m’épouvante dans l’affaire iranienne, c’est que nous avons affaire à un régime à détruire tout en épargnant le peuple iranien, un peuple intelligent, doté d’une histoire prestigieuse et qui, dans la Bible, entretient des relations particulières avec le peuple d’Israël. Ce qui m’épouvante, c’est que nous nous unissions aux Arabo-musulmans, aux Saoudiens, au Qatar, au noyau dur du sunnisme, pour attaquer l’Iran. Les Iraniens sont supérieurs aux Arabes en tout. J’espère une collaboration entre l’intelligence iranienne et l’intelligence israélienne et peut-être viendra-t-elle. Avec les Arabo-musulmans, aucune collaboration n’est possible. Ils tournent en rond comme des chèvres au piquet.

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Stupidité absolue. En Espagne, nous avons eu droit à la «conviviencia» avec les Omeyyades et le califat de Cordoue, une propagande puissamment véhiculée par Roger Garaudy et les services culturels de la mairie de Cordoue. Il est vrai que dans cet océan de misère intellectuelle et mentale qu’est l’islam, Al-Andalous a donné quelques beaux fruits ; mais apprenons à nous méfier de cette propagande qui laisse entendre que l’ouma est une sympathique famille et que l’islam est l’horizon ultime de l’humanité. Le peuple juif irrite les musulmans qui ne comprennent pas les réussites et les prestiges de ce si petit peuple — si petit par le nombre. Peter Sloterdijk déclare dans un entretien que l’islam est une école de paresse, tout le reste suit…

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«Libertad Digital» (en espagnol exclusivement) est probablement l’un des meilleurs alliés d’Israël en Espagne :

http://www.libertaddigital.com/lugares/israel/

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Georges BensoussanGeorges Bensoussan (né en 1952)

 

Pour ceux qui n’ont pas le temps de lire ‟Juifs en pays arabe – Le grand déracinement, 1850-1975” (Éditions Tallandier, 2012), une conférence de Georges Bensoussan sur la question du rapport entre Juifs et Arabes (durée 1 h 40 environ) :

http://www.youtube.com/watch?v=k2mhaybhgfU

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Mon souhait le plus intime est que les Juifs restent juifs, qu’ils ne trahissent pas le judaïsme, qu’ils restent fidèles, chacun à leur manière, à l’immense mémoire juive. Je ne considère pas comme une victoire la conversion d’un Juif au christianisme, à l’islam ou à toute autre religion. Pour le reste, j’ai toujours considéré comme un honneur de porter la kippa, de partager le repas du shabbat, de servir Israël à ma mesure.

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Une amie termine sa lettre sur ces mots : ‟Je ne veux pas être issue d’un peuple qui milite seulement pour des frontières. Je veux appartenir à ce peuple qui entendit les paroles de Dieu sur le mont Sinaï. Je veux être de ce peuple qui pense tout le temps”, des paroles magnifiques auxquelles le non-juif que je suis applaudit. J’ai compris depuis longtemps, instinctivement en quelque sorte, que le sionisme ne pouvait se limiter à la défense de frontières, que les voix du Rav Kook et d’Adin Steinsaltz — pour ne citer qu’elles — étaient indispensables pour recentrer spirituellement le peuple juif. Alors que me parvenait le courrier de cette amie, j’étais occupé à relire le livre de Dominique Schnapper, ‟Juifs et israélites”. Le passage suivant (au chapitre 2, ‟Les militants”) est en quelque sorte venu à la rencontre de son courrier : ‟La survie du peuple juif constituant pour tous les Juifs le fondement commun, parfois unique, d’une judéité vécue sur des modes totalement différents, ils se rejoignent sur cette seule affirmation, empruntée à un rabbin américain : ‟La persistance de l’État d’Israël constitue l’unique et brûlante question de la survie des Juifs à l’ère qui suit Auschwitz”. Dès lors, les Juifs se déclarent sionistes, sionistes parce que juifs, sionistes parce que l’État d’Israël incarne le plus totalement le judaïsme avant même qu’il ne soit un refuge en cas de persécution. Les militants ont, parmi eux, la particularité de concentrer leur judaïsme autour d’Israël de manière exclusive et active, tout en négligeant ou ignorant les pratiques et parfois même la loi juive”. Cette amie donc, militante sioniste, ne veut pas se laisser simplement enfermer dans des frontières — toujours remises en question par le biais de la fameuse ‟question palestinienne”. Elle veut leur donner un surcroît de sens en s’adonnant aux pratiques et la Loi — et donc refuser toute mentalité d’assiégé. Superbe !

Olivier Ypsilantis

 

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