Benny Morris

 

Les lignes qui suivent sont une traduction-adaptation d’un article de Mario Noya, intitulé « Benny Morris y la ingenuidad », publié le 4 décembre 2016 sur le site Libertad Digital (LD), un journal online ouvert en mars 2000, de tendance libérale comme l’est Contrepoints, deux sites auxquels je suis attaché tant pour leur finesse d’analyse que pour leur liberté de ton. Le site Libertad Digital qui est basé à Madrid publie exclusivement en langue espagnole. Je précise que ce site dit « de droite », parce que prônant le libéralisme économique, est par ailleurs le plus puissant et intelligent défenseur d’Israël en Espagne.

Benny Morris (né en 1948) est l’un des plus éminents historiens israéliens, probablement le plus connu hors d’Israël et en Israël ; hors d’Israël, en grande partie grâce aux ennemis d’Israël qui l’ont utilisé pour frapper l’État juif avec un coin en bois effilé Made in Israel.

 

Benny Morris (né en 1948)

 

Benny Morris, chef de file des Nouveaux Historiens israéliens, commença par attaquer les mythes de l’histoire d’Israël sans occulter ses moments les plus obscurs et en dénonçant la souffrance infligée à l’Autre, en l’occurrence l’Arabe devenu exilé palestinien à partir de la guerre de 1948.

Mais Benny Morris ne s’est pas laissé utiliser indéfiniment ; et comme il suit son propre chemin dans l’étude du passé, sans le moindre souci de plaire ou de déplaire, il plaît moins et on ne lui prête plus une même attention. Ce que dit Benny Morris diffère de ce qu’il a dit. Il faut lire son interview mené par le prof. Gabriel Noah Brahm au cours de l’automne 2015 et intitulé « There is a clash of civilisations » :

http://fathomjournal.org/there-is-a-clash-of-civilisations-an-interview-with-benny-morris/

Dans cet interview, on peut notamment lire ce qui suit : « Politiquement, ce qui a changé (…) c’est ma vision des Palestiniens et leur disposition à parvenir à la paix avec les Israéliens. C’est le point essentiel. Je dirais que dans les années 1990, même si je n’en étais pas vraiment convaincu, je pensais que Yasser Arafat changerait peut-être son « approach » et qu’il accepterait les réalités qu’impose le pouvoir – il n’était déjà pourtant qu’un menteur et un terroriste impitoyable. Mais se produisit alors la cassure, quand, en 2000, Ehud Barak lui proposa la solution à deux États. A la fin de la même année, Yasser Arafat reçut de Bill Clinton une proposition encore plus intéressante, proposition à laquelle Yasser Arafat répondit « Non ». Ce moment a été décisif pour moi. J’ai compris qu’il n’était pas capable d’un compromis avec Israël. »

Benny Morris en vint à penser que le problème n’était pas seulement Yasser Arafat et qu’il fallait considérer son prédécesseur et son successeur, soit respectivement Mohammed Amin al-Husseini et Mahmoud Abbas, et que sous ce sempiternel « Non » opposé à Israël se cachait l’intention d’en finir avec l’État juif. « A ce sujet, le problème envisagé du point de vue de l’historien est cette persistance du refus de tout compromis sur la base de deux États ; et c’est ce qui devrait décourager toute personne raisonnable. » Et c’est d’autant plus décourageant que cette position est défendue non seulement par les leaders palestiniens mais aussi par l’essentiel de la société palestinienne. « Après Camp David 2000, j’ai compris qu’il y avait certes des Palestiniens vraiment modérés et prêts au dialogue, prêts à accepter la solution à deux États, mais qu’ils seraient sans cesse dépassés, harcelés par le nombre bien plus élevé de Palestiniens complètement opposés à cette solution. »

Sommet pour la Paix au Proche-Orient de Camp David (Camp David II), juillet 2000.

 

C’est ce constat pessimiste qui fait que Benny Morris n’est pas considéré par la gauche israélienne comme l’un des siens, en dépit de ce qu’il affirme être : « Je me considère comme un homme de gauche, si la gauche en Israël se définit, tout au moins en termes de politique extérieure, comme soutenant la solution à deux États. En ce moment, de très nombreux Israéliens de gauche ne me considèrent pas comme tel, à cause de mon pessimisme en ce qui concerne la solution à deux États et parce que j’affirme que, pour l’essentiel, les Palestiniens ne l’accepteront jamais. Quelques Israéliens de gauche me considèrent comme un homme d’extrême-droite (derechista) parce que j’ai déclaré que si le conflit perdure c’est à cause des Palestiniens. »

Par ailleurs, Benny Morris n’épargne pas l’islam et il évoque le « choc des civilisations » comme le firent Oriana Fallaci et Giovanni Sartori, deux progressistes de toujours mais vilipendés par les progressistes depuis le 11 septembre 2001. « Je crois qu’il y a choc des civilisations. Aujourd’hui, en Occident, il y a des valeurs qui n’entrent pas dans le monde musulman, notamment quant à son attitude envers la vie, la liberté politique et la créativité. (…) Des leaders comme Obama préfèreraient oublier de choc des civilisations, le pousser de côté. Nombre de médias l’ignorent complètement et, comme Obama, ils ne font pas usage des mots « musulmans » ou « islamistes » lorsqu’il est question de terrorisme ; ils évoquent simplement le « terrorisme international » ou l’ « extrémisme » alors que le véritable problème est le terrorisme islamique et les prétentions islamiques à la domination mondiale. (…) Ils disent que la grande majorité des Musulmans est aussi modérée et éprise de paix que nous. Je ne sais si c’est vrai. Il est possible que al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, ait raison lorsque dans un sermon il déclare que l’islam n’est pas une religion de paix. Il ne déclare pas que l’islam est une religion de guerre mais c’est ce qu’il veut laisser entendre lorsqu’il déclare qu’il n’est pas une religion de paix. De plus, il a proclamé : « Nous devons faire le djihad ». Je pense que beaucoup d’Arabes y croient ; ils jugent que l’Occident s’est montré agressif à leur égard ; ils jugent que cet islam est un islam résurgent qui n’attaque pas l’Occident mais se défend contre ce qu’ils considèrent comme une intrusion de l’Occident. Et pour eux, Israël est une ligne de front dans cette intrusion. Tel est notre problème. (…) Il y a d’autres endroits où l’Orient et l’Occident s’affrontent. Le Nord du Nigeria, le Nord du Kenya et sa frontière avec la Somalie, les Philippines, la Thaïlande : ce sont des frontières entre l’islam et l’Occident. Malheureusement, Israël est l’une de ces frontières. » L’islam est l’une des grandes causes du changement qui s’est opéré chez Benny Morris. Toutefois, c’est l’étude du mouvement palestinien, et dès 1948, ainsi qu’il le déclare, qui explique pour l’essentiel ce changement. D’où la question du prof. Gabriel Noah Brahm : « Selon vous, le refus palestinien d’Israël est-il depuis le début enraciné dans l’islamisme ? La guerre de 1948 est-elle inscrite dans le djihad ? » Réponse de Benny Morris : « Ce que j’ai compris, à partir de mes recherches dans les années 1990, c’est que l’islam a eu un rôle fondamental dans l’hostilité arabe au Moyen-Orient et en Palestine envers le mouvement sioniste. Il ne s’agit pas seulement d’une question territoriale d’ordre politique mais aussi d’une question d’ordre culturel et religieux, d’une opposition à l’infidèle venu prendre possession de la terre sainte musulmane. Parfois, il arrive que le refus palestinien soit plutôt de nature politique ; d’autres fois, comme aujourd’hui, l’islam a un rôle fondamental dans l’approche palestinienne du conflit avec Israël et le mouvement sioniste. Les grandes révoltes de 1929 eurent beaucoup à voir avec le Mont du Temple et le Mur des Lamentations, ces lieux saints étant menacés par « les infidèles juifs ». Aujourd’hui, nous nous trouvons dans cette configuration en partie parce que l’islam s’est également radicalisé dans le monde. Lorsque j’étais jeune et que je me rendais à Jérusalem-Est, je ne voyais pas une seule femme voilée, jamais ! Les Arabes musulmans de Palestine ont changé au cours de ces quarante dernières années et dans ce changement s’inscrivent les changements de l’ensemble du monde arabo-musulman (…) Israël a capturé plusieurs fois des terroristes qui n’avaient pu actionner leurs gilets explosifs ou qui hésitèrent au moment de se faire exploser. Quelques-uns d’entre eux appartenaient à Al Fatah qui commençait à imiter le Hamas en organisant des actions suicide. Quand on interrogea ces candidats au suicide « laïques », de Al-Fatah  donc, Israël comprit que leurs motivations étaient exactement les mêmes que celles des terroristes du Hamas : la religion, les soixante-douze vierges, le Paradis et tout le reste… »

Benny Morris abhorre la solution à un État : « Ceux qui affirment que les Juifs et les Arabes de Palestine pourraient vivre en paix et dans la tolérance mutuelle dans un seul État font preuve de malhonnêteté… à moins qu’ils ne soient ingénus ou ignorants, ce qui ne les empêche pas pour autant de publier livres et articles ». Et Benny Morris de continuer à parier pour la solution à deux États sans en être vraiment convaincu.

« Face à l’opinion publique et aux gouvernements occidentaux un retrait unilatéral israélien de 90% de la rive occidentale (du Jourdain, soit la Cisjordanie) jusqu’à la Barrière de Sécurité nous placerait en meilleure position (…) Mais les Palestiniens – ou une grande partie d’entre eux – n’en continueront pas moins le combat, en lançant des roquettes sur Israël, rendant la vie impossible à Tel Aviv et paralysant le trafic de l’Aéroport International Ben Gourion. Et Israël devra reconquérir la rive occidentale. » Benny Morris laisse toutefois une porte ouverte à ce qu’il considère comme bien improbable : « Peut-être les Palestiniens me surprendront-ils et ne tireront-ils plus sur nous si nous nous retirons. Si Israël offrait cette opportunité, nous aurions agi en faveur de l’Occident. » Se retirer de la rive occidentale et faire confiance aux terroristes pour qu’ils n’attaquent pas Israël et Tel Aviv ou l’Aéroport International Ben Gourion, le seul aéroport international du pays, penser que la Cisjordanie ne se convertira pas en Gaza alors que, selon Benny Morris, le mouvement palestinien place sa survie dans sa volonté d’effacement de l’État juif, cet infidèle qui profane la terre sainte de l’islam… Benny Morris se prend à espérer, ingénument, lui qui, par ailleurs, ressemble à un néoconservateur dans le style Kristol père ; un néoconservateur, soit un progressiste assailli par la réalité. Benny Morris, un pessimiste qui continue à prêcher la coexistence pacifique entre un État juif et un État palestinien.

 Olivier Ypsilantis

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La maîtrise millénaire de la terre, de l’eau et du vent en Iran.

 

J’ai devant moi un beau livre, un livre qui se glisse aisément dans une valise ou un sac à dos, un livre pour le voyageur, cadeau d’un Iranien de Shiraz, Seyed Mohammad Reza Javadi, que j’appellerai simplement « Reza », un prénom plus spécifiquement iranien que Mohammad.

Ce livre a été écrit en français. Reza est fin connaisseur de la langue française qu’il a durablement étudiée à l’université. Il la parle avec plaisir, savoure chaque mot, et c’est un plaisir de converser avec cet homme modeste, attentif, délicat et qui sait transmettre sans ostentation l’amour qu’il a de son pays à la culture plusieurs fois millénaire.

La première édition de ce livre remonte à septembre 2016. Il en est aujourd’hui à sa troisième édition (février 2018) et j’espère qu’il en connaîtra de nombreuses autres. Il a été publié aux Éditions Razbar, Yasuj, Iran. C’est un livre d’une grande concision intitulé « La maîtrise millénaire de la terre, de l’eau et du vent en Iran » et qui s’articule en cinq chapitres ; soit : 1. Glacière. 2. Moulin à vent. 3. Qanat. 4. Tour du vent. 5. Réservoir d’eau. C’est un petit livre richement illustré, avec photographies (la plupart sont de Reza) et croquis explicatifs. C’est un livre à caractère didactique qui se lit avec émotion et émerveillement considérant tant d’ingéniosité et de travail. C’est par ailleurs une excellente préparation au voyage. La présence de ces cinq réalisations de l’engineering iranien, engineering millénaire, est très marquée dans tout le pays, au point qu’elles pourraient être présentées, ensemble ou indépendamment, comme des symboles de l’Iran à l’égal des plus belles mosquées du pays.

 

Un désert iranien

 

Outre leur utilité vitale, la glacière, le moulin à vent, la tour du vent et le réservoir d’eau sont d’une beauté parfaite, soit une beauté exclusivement déterminée par une fonction spécifique, une beauté qu’ont célébrée chez nous les plus grands architectes du XXe et du XXI siècles. De fait, cette parfaite adéquation fonction/forme en fait des œuvres étonnamment modernes, des œuvres ultra-modernes.

Dans son introduction, Reza rappelle que si l’Iran compte de vastes zones steppiques et désertiques, c’est néanmoins un pays au climat varié considérant sa topographie, ses chaînes de montagnes, parfois très hautes, et leur orientation. Il écrit : « Ces chaînes de montagnes faisant office de châteaux d’eau ont permis l’implantation humaine dans leurs piémonts grâce à la mise en œuvre du système de galeries drainantes, les qanats, portant l’eau et la vie aux confins des déserts ». Les moins visibles des travaux de l’antique engineering des Iraniens, les qanats, sont aussi ceux qui ont exigé les efforts les plus considérables, un travail discret (exclusivement souterrain) qui ne peut que stupéfier celui qui les étudie.

Reza a voulu suppléer à un manque : les guides touristiques dédiés à l’Iran présentent ces merveilles d’ingéniosité d’une manière généralement trop succincte, lorsqu’ils les présentent, pour ne considérer que les grandes mosquées (leurs merveilleuses surfaces colorées) et des paysages. Pourtant, ces merveilles iraniennes qui sont aussi des merveilles de l’humanité méritent toute notre attention car elles ont aidé (et aident encore, bien que dans une moindre mesure) les hommes à vivre dans des milieux très hostiles, principalement par manque d’eau, l’eau étant la vie. L’Iran, pays central dans l’histoire de l’humanité, carrefour prodigieux, n’est pas qu’un foisonnement de philosophies et de religions, un centre d’écoles de pensée, c’est aussi un pays où des techniques particulièrement élaborées ont accompagné la vie des hommes et les ont aidés au quotidien, au point que nombre de pays se sont inspirés de ces techniques, des techniques parfaitement écologiques, ultra-modernes et dont l’étude devrait être à l’ordre du jour ; et je pense en particulier aux tours du vent qui outre leur intérêt spécifique pourraient contribuer à embellir villes et villages. A l’heure du tout-écologique, ces créations iraniennes méritent l’attention de nombreuses nations.

Ce petit livre à la présentation agréable est un ouvrage de vulgarisation, la vulgarisation étant une forme d’exposé pédagogique dont le but est de transmettre de la connaissance auprès de non-spécialistes, notamment dans les domaines scientifiques et techniques. Ce petit livre rigoureux peut être une excellente introduction à nombre d’ouvrages plus étoffés (des thèses par exemple) sur ces techniques élaborées dans les steppes et les déserts iraniens.

Je vais très brièvement rendre compte de ces cinq chapitres en espérant que mes lecteurs auront l’envie de se procurer l’étude de Reza et peut-être même de voyager en Iran, l’un des pays les plus passionnants au monde.

 

La glacière. De grandes dimensions, elle est implantée en dehors des villes. Sa typologie se divise en : 1. La glacière souterraine avec des murs à ombrager (c’est la plus simple des glacières). 2. La glacière souterraine et voûtée sans murs à ombrager. 3. La glacière à dôme et murs à ombrager (c’est la plus élaborée, avec sa cavité tronconique coiffée d’un dôme). 4. La glacière à dôme sans murs à ombrager.

 

 Une glacière

 

Les matériaux utilisés : l’adobe (brique crue), la brique cuite, la pierre, le pisé et un mortier imperméable fait de sable, de chaux, de cendre et de fleurs de roseau-massue – qui pouvait être remplacée par de la laine de mouton ou du poil de chèvre. Je passe sur bien des détails concernant notamment la fabrication, le prélèvement et l’utilisation de la glace et me contenterai de rapporter ce détail : des grains de grenade étaient à l’occasion incorporés à la glace, ce qui lui donnait un bel aspect rouge, de la glace destinée aux tables des riches.

Les glacières ont commencé à être abandonnées dans les années 1940. Parmi les plus belles glacières d’Iran, celle de Meybod (XVIIe siècle), une glacière à dôme et murs à ombrager.

 

Le moulin à vent. Les moulins à vent sont soit isolés, soit alignés en une ligne serrée. Les mieux conservés sont visibles à Nashtifan avec ses trente-trois moulins (ils étaient quarante-quatre) au pied desquels on voit encore des logements destinés à abriter la population (et ses animaux) venue parfois de loin pour moudre son blé. Il fallait parfois attendre plusieurs jours considérant l’affluence ou l’absence de vent.

Je passe sur les détails du mécanisme interne pour m’en tenir à l’aspect extérieur de ces moulins, un aspect caractéristique, fort différent de celui de nos moulins d’Europe, dont les plus célèbres sont probablement ceux contre lesquels s’est élancé Don Quijote dans les plaines de Castille. A propos des moulins d’Iran, Reza écrit : « Ces moulins comportent un mécanisme fort simple puisque les pales et la meule tournante sont placées aux deux extrémités d’un même axe et que la commande du premier élément sur le second est directe tandis que les systèmes d’axes horizontaux utilisent un mécanisme d’engrenage ». Les systèmes d’axes horizontaux sont ceux auxquels nous sommes habitués en Europe tandis que l’Iran utilise des systèmes d’axes verticaux qui déterminent une architecture très particulière, emblématique du paysage de ce pays. Le long de l’arbre de transmission (vertical donc) fait de bois de pin, huit pales rectangulaires sont fixées à intervalles réguliers ; elles sont faites de bois de tamaris ou d’orme, de roseau ou de feuille de palmier.

 

Un alignement de moulins à vent  

 

La typologie du moulin à vent se divise en trois catégories : 1. Le moulin simple. Les murs qui entourent l’arbre de transmission et ses pales délimitent un carré (voir Nashtifan). Une ouverture est ménagée sur un côté du carré pour que le vent s’y engouffre. 2. Le moulin avec un mur oblique ou courbe. Les murs d’enceinte ne forment plus quatre angles droits ; le mur qui reçoit le vent est légèrement rentrant, avec un angle à 75°. Au nord de Sistan, on a trouvé un moulin avec un mur courbe pour conduire le vent dans l’ouverture. 3. Le moulin solitaire. Même principe que pour les deux autres mais en plus élaboré. Ce sont des merveilles d’esthétique (avec, une fois encore, cette parfaire adéquation entre la fonction et la forme), malheureusement pas assez connues et devant lesquelles se seraient exclamés des architectes tels que Le Corbusier. Deux murs sont construits en biais à chaque coin de la façade réceptrice afin de mieux capter le vent et de l’augmenter par compression, un effet qu’augmente par ailleurs l’ouverture divisée en deux canaux parallèles. Considérant la force du vent, le nombre de pales peut être augmenté.

 

Le qanat. Le qanat est une technique de captage et d’amenée d’eau. L’Iran est un pays de sécheresse. Le désert couvre un quart de sa superficie où la précipitation moyenne est de 250 mm par an. Le manque d’eau est séculaire en Iran, millénaire même. Reza écrit : « Afin d’utiliser au mieux les terres cultivables au pied des montagnes arides et d’étendre au maximum les possibilités de culture, les Iraniens sont passés maîtres dans la conception du qanat. Cette technique consiste à creuser des galeries souterraines en captant l’eau des nappes phréatiques de piémont et, par une pente légère vers l’aval, d’alimenter la plaine afin d’apporter l’eau par gravité jusqu’à la surface, où elle peut être utilisée pour les besoins domestiques ou agricoles. »

Les premiers qanats (galerias en espagnol) remontent au début du premier millénaire av. J.-C., dans le centre de l’Iran. Le qanat est la plus importante des avancées technologiques de l’histoire de l’irrigation en Iran. Sans le qanat, l’implantation des villes et des villages dans le pays serait bien différente. Par exemple, Téhéran (devenue capitale de l’Iran en 1795) ne serait pas ce qu’elle est (et n’existerait peut-être pas même à l’état de village) sans l’Alborz qui la domine de ses hauteurs formidables et volontiers enneigées, l’Alborz et ses qanats. La technologie iranienne des qanats s’est diffusée dans nombre de pays et jusque sur le continent américain, par les Espagnols via les Musulmans d’Espagne.

 

Vue aérienne d’alignements de qanats

 

Le qanat n’est visible en surface que par l’ouverture de ses puits, variables en nombre ; et il faut être averti pour les repérer. Par contre, ils sont bien visibles des airs, avec leurs lignes en pointillés tantôt rectilignes tantôt courbes. On pourrait croire à du Land Art, en particulier dans la plaine de Yazd. Les ouvertures sont soulignées par les déblais qui ont été disposés sur leur pourtour, formant ainsi une sorte de cône tronqué. Les puits des qanats encore en activité sont fermés par une sorte de plaque en béton. Contrairement à ce que pourrait penser un Européen non averti, on ne puise pas l’eau à ces puits (l’eau est captée au débouché, au pied de la pente) qui sont destinés à permettre aux équipes chargées de leur construction et de leur maintenance de respirer, d’évacuer la terre et d’accéder à la galerie. Ces puits sont indispensables à partir d’une certaine profondeur et leur construction précède celle de la galerie qui draine la nappe phréatique vers le débouché. Reza écrit : « La construction des puits d’aération permet d’accélérer les travaux parce qu’elle offre la possibilité de travailler en même temps de part et d’autre de ces derniers. Une équipe continuera le tunnel vers le débouché et une autre vers le puits d’essai. Ces puits permettent aux deux équipes de respirer sans difficulté, ce qui n’est pas possible avec un seul. Il est à signaler que le tunnel doit relier les puits déjà forés en respectant la pente définie à l’avance. »

Je passe sur le surcroît de travail relatif à l’aération de qanats respectivement de plus de cinquante et de plus de cent mètres de profondeur, ainsi que sur bien d’autres détails relatifs aux qanats, des réalisations qui mériteraient de figurer parmi les merveilles du monde, tant pour l’ingéniosité que pour la somme de travail qu’elles supposent. Ce chapitre relatif au qanat est riche en précisions ; par exemple : comment choisir un site favorable, les étapes de la construction, le calcul de la pente, la manière d’augmenter le débit, le personnel du qanat, etc. Je ne les rapporterai pas ici et, une fois encore, j’invite ceux qui me lisent à lire ce livre écrit par un Iranien amoureux de son pays et qui nous invite à la connaissance de ces maîtrises millénaires de la terre, de l’eau et du vent en Iran.

 

La tour du vent. C’est l’un des éléments les plus caractéristiques et esthétiques du paysage iranien. Tour du vent ou, plutôt, « capteur du vent » pour mieux respecter la traduction de l’iranien. On la trouve dans de nombreux pays du Moyen-Orient mais elle est d’origine iranienne. Les tours du vent ont été construites dans un premier temps pour ventiler des réservoirs (et éviter que l’eau n’y stagne) puis le mihrab de mosquées. C’est au XVIIIe siècle que des habitations en sont équipées, dont la première, au palais du jardin de Dovlat Abad à Yazd (1747). Contrairement à d’autres tours du vent, cette dernière a été construite en même temps que le palais, ce qui donne à l’ensemble une unité qui en fait l’une des merveilles du pays.

La tour du vent est une tour de hauteur et de section variées qui capte le moindre souffle d’air pour le faire passer dans les pièces. L’ouverture basse se trouve au ras du plafond, un double canal permet un mouvement de l’air, descendant/ascendant ; l’ouverture haute adopte des formes très variées, avec ouvertures verticales devenues de plus en plus raffinées, volontiers esthétiques comme le sont les cheminées de l’Algarve, au sud du Portugal qui, de fait, ressemblent pour certaines à des petites tours du vent iraniennes. Je passe sur la typologie de ces tours, un thème qui pourrait faire l’objet d’un magnifique recueil de photographies.

Notons simplement que ces tours peuvent avoir une ouverture sur une seule face (comme à Ardakan, de fait une baie), sur deux, trois ou quatre faces. Ces tours peuvent être carrées ou rectangulaires (les formes les plus courantes), hexagonales aussi (notamment pour les réservoirs d’eau) et, plus rarement encore, octogonales ou circulaires. « Plus la tour du vent est haute plus elle capte l’air, raison pour laquelle elle doit avoir plus d’ouvertures pour résister davantage à la pression des vents. »

La typologie des tours du vent est déterminée par la force et les particularités du vent dans une région donnée. Ainsi, dans les ports du golfe Persique ces tours sont-elles plus volumineuses afin de mieux capter un vent presque toujours très faible. Il existe également des tours du vent aux ouvertures multilatérales (hexagonales, octogonales ou circulaires) afin de mieux capter les vents multidirectionnels. La division verticale à l’intérieur d’une tour du vent (généralement par un rideau de briques) a pour effet de comprimer l’air, lui donner de la vitesse et propager sa diffusion. Dans les tours du vent multidirectionnelles, les flux ascendants et les flux descendants sont canalisés séparément et symétriquement. Il arrive que des tours du vent fonctionnent par paires : face au vent : une tour pour courant descendant ; dos au vent : une tour pour courant ascendant (l’évacuation de l’air chaud contenu dans l’habitation). Le courant d’air (qui arrive par une ouverture dans le plafond) est réglable par un système de volets.

 

Palais-jardin de Dovlat Abad à Yazd

 

Je passe sur les détails de leur fonctionnement (une fois encore, on se reportera au livre de Reza) et me contenterai d’ajouter que ce système de ventilation ne nécessite aucun système mécanique, qu’il ne consomme aucune énergie, comme nos appareils à air conditionné qui, outre divers inconvénients, dévorent de grosses quantités d’énergie et font monter les factures l’électricité. Ces cinq technologies naturelles iraniennes exposées dans la présente étude pourraient magnifiquement convenir à notre monde ultramoderne, de plus en plus soucieux d’épargner la planète Terre. De plus, elles peuvent être d’une grande pertinence esthétique avec cette parfaite adéquation fonction/forme qui leur donne un aspect moderne, ultra-moderne, indémodable.

Une précision encore ; elle aidera à mieux prendre conscience de l’ingéniosité millénaire iranienne. Afin de rafraîchir l’air venu de l’extérieur (il peut être plus chaud que l’air des pièces d’habitation) un bassin est à l’occasion implanté sous le débouché de la tour du vent ; ainsi, au contact du souffle d’air, l’eau s’évapore, humidifie et rafraîchit l’air. Mieux encore, la combinaison qanat/tour du vent. Une fois encore, je passe sur les détails et vous laisse imaginer la somme de réflexion et de travail que suppose l’élaboration d’une telle technologie. Sachez simplement, et à titre d’exemple, que la température de la maison Rassoulian (à Yazd) a été mesurée entre le 10 juin et le 4 juillet 2002. Alors que la température extérieure était de 39,8°C, 38,7°C et 37,1°C, elle était à l’intérieur de cette demeure respectivement de 19,7°C, 19,5°C et 19,4°C.

 

Le réservoir d’eau. Nous avons vu que la moyenne des précipitations annuelles dans ce pays grand comme trois fois la France est de 250mm. La seule région du pays à recevoir assez de pluie est la mince bande du littoral de la mer Caspienne, au nord de Téhéran.

Afin de souligner l’importance de ces constructions, leur aspect extérieur est particulièrement soigné, avec des entrées décorées, surtout sous les Qajars (1795-1925). Leurs toitures sont généralement à coupole rendant ainsi l’aération plus efficace que dans les réservoirs d’eau à toit plat, généralement de période safavide. La cuve est enterrée et de forme variée ; les cylindriques ont l’avantage de contenir la pression de l’eau de manière homogène. La citerne de Kal est la plus volumineuse d’Iran avec ses 13 000 m3. Des cuves n’ont pas d’escaliers, d’autres en ont un et d’autres plusieurs, des escaliers qui peuvent compter jusqu’à soixante-dix-sept marches. Dans ces profondeurs fraîches, des espaces sont parfois aménagés le long des escaliers pour le repos, avec à l’occasion maison de thé et réfrigérateur. Considérant l’acoustique, on y chantait et on y récitait volontiers des poèmes. Ces lieux particulièrement agréables étaient aussi des lieux de rencontre et de nombreux couples s’y sont formés.

 

Réservoirs d’eau du village d’Asr Abad près de Yazd.

 

Les réservoirs d’eau sont souvent pourvus dans les régions les plus chaudes d’Iran de tours du vent afin d’éviter la stagnation de l’eau comme nous l’avons dit. Elles permettent par ailleurs de lutter contre l’humidité et donc la dégradation des bâtiments. Dans les réservoirs d’eau à coupole, des ouvertures pour ventilation sont également pratiquées. Je passe sur la topologie de ces constructions qui pourraient elles aussi faire l’objet d’un superbe recueil de photographies.

Nécessaire à la vie de tout homme, l’eau est particulièrement vénérée en Iran et d’abord parce que le pays en manque et qu’il a fallu aux Iraniens des prodiges d’ingéniosité et des travaux immenses pour en disposer. Dans l’Iran préislamique, la déesse Anahita (que cite Reza et à plusieurs reprises), déesse de l’eau, était centrale. Dans l’Iran musulman, essentiellement chiite, on se souvient qu’à la bataille de Kerbala (680) l’imam Hossein, sa famille et ses compagnons furent massacrés par les Omeyyades et que les mains d’Abbas, le frère de l’imam Hossein, furent tranchées alors qu’il tentait de désaltérer ce dernier et ses proches privés d’eau.

Olivier Ypsilantis

 

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Quelques notes sur l’art – 5/5

 

Le concept de Ville Idéale me passionne depuis longtemps ; ce concept a été particulièrement pensé par des architectes militaires. La Ville Idéale est volontiers polygonale, diversement polygonale.

Matthias Grünewald, un peintre venu du gothique et qui face à l’ordre imposé par la Renaissance italienne revendique l’irrationnel et l’esprit propre à l’art germanique. Une œuvre à placer dans un contexte de lutte entre catholiques et protestants, sans oublier la révolte des paysans initiée en mai 1524 et qui sera écrasée l’année suivante par les princes avec l’appui de Luther.

Le triptyque du « Jardin des délices » du Bosco est probablement la peinture qui raconte le plus de toute l’histoire de la peinture. Cet ensemble fourmille d’allégories, de métaphores et de symboles d’emblée compréhensibles par l’homme médiéval et que l’homme d’aujourd’hui ne peut saisir pleinement, à moins d’une étude ample et approfondie des sources iconographiques et littéraires de l’époque considérée (le médiéval tardif). Pour l’homme du Moyen Age, cette peinture était aussi facile à interpréter que le sont des panneaux de signalisation routière pour le conducteur d’aujourd’hui.

Une fois encore, « Le déjeuner sur l’herbe » de Manet (1863) reste l’une des peintures les plus érotiques de l’histoire de la peinture, avec ce contraste : femme nue / hommes habillés.

La gestuelle du peintre, gestuelle de Monet, gestuelle de Toulouse-Lautrec, gestuelle de Van Gogh, etc. Parmi les peintures anti-gestuelles par excellence : le pointillisme, encore que…

Daumier, un artiste très BD (pensons à Jacques Tardi ou Hugo Pratt par exemple), tant dans ses dessins aux techniques diverses que dans ses peintures. L’un des caricaturistes les plus doués de tous les temps ; voir ses scènes ferroviaires.

 

L’une des nombreuses scènes ferroviaires de Daumier

 

Nombre de peintures de Cézanne sentent la besogne, surtout lorsqu’il peint les corps. Ses Grandes Baigneuses sont véritablement déprimantes ; mais certains de ses paysages laissent muet d’admiration : on savoure la parfaite union du minéral et du végétal, une unité organique radicale qui va inspirer tant de peintres. Il y a bien un avant-Cézanne et un après-Cézanne.

L’art d’Antonello da Messina, une synthèse de la minutie descriptive des Flamands et des recherches géométriques et spatiales de Piero della Francesca. La grande influence de son séjour à Venise sur son art (celle de Giovanni Bellini notamment) qui se fera plus lumineux. En retour, la grande influence d’Antonello da Messina sur Venise où ce Sicilien véhicule une influence flamande et fait mieux connaître la structure des compositions de Piero della Francesca et engage Giovanni Bellini à se distancier de l’héritage d’Andrea Mantegna au dessin si coupant.

Carlo Crivelli, un artiste que j’ai découvert bien tardivement. Sa peinture tend elle aussi vers la sculpture, une tendance que souligne la richesse des cadres qui se présentent comme des architectures fort ouvragées, en haut-relief, parties intégrantes des peintures elles-mêmes. Dans cette tension de la peinture vers la sculpture se perçoit, discrète, l’influence gothique mais aussi celle d’Andrea Mantegna. Le souci de la perspective et la thématique décorative (avec notamment ces guirlandes de fruits) sont typiques de la Renaissance. Ainsi, une fois encore, goûte-t-on la saveur particulière des caractéristiques mêlées du Gothique et de la Renaissance. Des chevelures aux lignes ondoyantes, comme gravées. Et l’extraordinaire richesse des habits qu’on ne peut s’empêcher de détailler et de détailler encore.

Cimabue. La plupart de ses œuvres qui nous sont parvenues ont été retouchées au cours des siècles pour cause de détérioration. De ce fait leur attribution se révèle être particulièrement difficile, comme l’étude de son évolution qui va d’une culture byzantine (dont il ne se défera jamais) à un relatif naturalisme. Ce que dit Vasari à son sujet.

L’extraordinaire jeunesse de la peinture préhistorique, tandis que nombre de peintures contemporaines vieillissent mal lorsqu’elles ne naissent pas vieilles. L’art chamboule le temps qui ne peut alors plus s’appréhender d’une manière stupidement linéaire, ce qui est rassurant. L’émotion est l’un des vecteurs de la connaissance comme l’ont pressenti les Romantiques, les Allemands surtout. Par ailleurs, mon émotion devant ces peintures vieilles de plusieurs dizaines de siècles les rend immortelles et, en retour, me rend immortel.

Le plus alambiqué des martyres de Saint Sébastien (si nombreux dans l’histoire de la peinture), celui d’Antonio Pollaiolo peint vers 1475 et visible à la National Gallery, Londres.

Luca Signorelli et ses musculatures qui évoquent un assemblage de pièces d’armure, ce qui produit une impression plutôt neutre, pas franchement désagréable.

Piero della Francesca et l’inoubliable profil du duc Federico II de Montefeltro.

Paolo Uccello et, toujours, ce vertige léger et persistant que me donne la contemplation de certaines de ses compositions où la perspective subit simultanément de légers glissements de plans qui rendent incertaine la position de celui qui les contemple. Il y a un archaïsme savant chez Paolo Uccello qui en fait le peintre le plus discrètement étrange de la Renaissance italienne. Ses compositions, comme de la tapisserie.

Botticelli le suprêmement élégant. Ses femmes longilignes aux coiffures à la fois libres et très élaborées. Sa science des voilages et des transparences (voir les Trois Grâces dans « Le Printemps »). Cette peinture si parfaitement soutenue par le dessin, cette peinture qui s’emploie à mettre le dessin (la ligne) en valeur.

 

Un portrait de jeune femme par Botticelli

 

Ce que dit Bernard Berenson dans « North Italian Painters of the Renaissance » (1897) au sujet d’Andrea Mantegna. En résumé, son attachement aux canons de l’art antique (romain) aurait limité sa force créatrice. Il oubliait avec candeur que les Romains étaient eux aussi des êtres de chair et de sang et il les représentait comme s’ils avaient été sculptés dans le marbre.

Georges Perec et Antonello da Messina, avec ce portrait du Condottiere, « portrait incroyablement énergique d’un homme de la Renaissance, avec une toute petite cicatrice au-dessus de la lèvre supérieure, à gauche, c’est-à-dire à gauche pour lui, à droite pour toi ».

Je ne cesse de revenir au portrait de Simonetta Vespucci de Piero di Cosimo.

Giovanni Bellini, une lumière égale partout répandue ou, plutôt, une lumière qui émane de chaque point de la composition avec une même intensité, une même douceur. On est loin du clair-obscur mis en scène par Leonard de Vinci ou Caravaggio et leurs nombreux disciples. L’influence d’Andrea Mantegna sur Giovanni Bellini est particulièrement sensible dans « La prière au Jardin des Oliviers », visible à la National Gallery, Londres. Mais avec Giovanni Bellini, la lumière (la palette) gagne en chaleur et les contours (le dessin) en douceur.

L’aspect fortement graphique de la fresque romane. La ligne circonscrit intensément toute forme et souligne les couleurs qui se trouvent ainsi cloisonnées comme des émaux. Il faut visiter et revisiter le Museo Nacional de Arte de Cataluña à Barcelone.

Une fois encore, lorsque j’entends ou vois ce nom, Simone Martini, me vient automatiquement ce cavalier peint à la fresque dans une salle du Palazzo Pubblico, à Sienne, plus particulièrement ces alignements de losanges noirs sur l’habit du cavalier et sa monture. Il arrive qu’un simple losange noir surpris quelque part me dise toute cette composition et avec une égale précision dans chacun de ses éléments.

La Capella della Scrovegni (Padoue), comme un livre d’images avec ces stricts alignements de panneaux, une œuvre d’art totale. De fait, je ne connais aucune construction d’une telle ampleur qui propose une telle unité organique, toutes les fresques ayant été réalisées par un même artiste, Giotto, dans les premières années du XIVe siècle, et ayant survécu aux siècles et à leurs vicissitudes. La voûte en plein-cintre d’un bleu nuit émaillé avec régularité d’étoiles dorées. Plus j’étudie la peinture italienne, plus il m’apparaît que Giotto est celui dont l’influence a été la plus déterminante, tant par les jeux de la perspective et de la lumière que par l’individualisation des protagonistes (qui confirme la force de la narration) et la discipline de la gamme chromatique (tons clairs avec ombres colorées bien perceptibles dans les plis des vêtements, emploi de couleurs complémentaires, etc.). Giotto (qui doit beaucoup à Cimabue) a eu une influence aussi formidable que discrète.

La peinture chinoise, mon ultime refuge lorsque la tristesse menace de tout emporter. Un carré de soie sur lequel sont peintes à l’encre quelques tiges de bambou m’aide plus que les grands machins de nos grands maîtres. Je me fais l’un de ces minuscules personnages qui cheminent dans un paysage de montagnes aux brumes soyeuses et aux eaux lisses. Être ce voyageur que montre Wang Hui ou Fan Kuan ! Vivre ainsi, calmement, dans le recoin d’une composition de Guo Xi ou dans cette sobre construction en bord de lac telle que l’a peinte Ni Zan ! Il suffit que je contemple une œuvre d’un des maîtres de la peinture chinoise pour retrouver, intacts, mes premiers émerveillements d’enfant, feuilletant des revues d’art entreposées dans un placard, dans une demeure de famille.

 

Je suis vraiment chez moi, de retour à la maison…

 

Olivier Ypsilantis

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Quelques notes sur l’art (des souvenirs) – 4/5

 

De la pertinence du découpage (une netteté incomparable), en papier avec Henri Matisse, en bois avec Hans Arp.

Tout est ready-made. Cent fois par jour je me dis « Tiens, un ready-made ! ». Marcel Duchamp nous a fourré une sacrée idée dans la tête, et impossible de s’en défaire. Elle s’est vrillée en nous. Aujourd’hui devant un aspirateur et un épluche-légumes, hier devant une truelle de maçon et un peigne, et demain devant ?

Diego Rivera / José Clemente Orozco / David Alfaro Siqueiros ou la peinture (monumentale) comme “arma de lucha”. Le monde décrit par José Clemente Orozco est celui du gouvernement révolutionnaire présidé par le général Álvaro Obregón, au pouvoir entre 1920 et 1924, soutenu par la réforme éducative et culturelle conduite par José Vasconcelos.

Les sourcils de Frida Kahlo.

J’ai d’abord aimé la peinture américaine par le Pop Art, une peinture qui racontait et qui de ce fait me donnait l’envie d’écrire. Puis j’ai aimé la gestuelle de cette peinture, entre le dripping de Jackson Pollock et les coups balayés de Franz Kline (action painting).

L’une des peintures qui me revient le plus souvent et à l’improviste, « Nuit à Saint-Cloud » d’Edvard Munch : je suis cet homme dont la silhouette se découpe devant une fenêtre nocturne et sa croisée. Pourquoi ? Probablement parce que dans mon souvenir, cette pièce s’est faite compartiment de train et que je me vois replacé dans des voyages ferroviaires en Europe centrale et orientale.

 

« Nuit à Saint-Cloud » (1890) d’Edvard Munch

 

Certaines compositions de Franz Marc (Der Blaue Reiter) ont un air franchement futuriste.

Élégance, je pense El Lissitsky et Alexander Calder – pour ne citer qu’eux.

Les rapports de l’œuvre au titre et du titre à l’œuvre chez Paul Klee, un délice poétique, un vertige.

Rien de plus intéressant à suivre que l’évolution de Piet Mondrian. Il faut lire ses écrits théoriques, notamment ceux publiés par la revue De Stijl en 1917 et 1918. L’influence de Bart van der Leck. L’atelier de Piet Mondrian, 26 rue de Départ Paris.

Pas vraiment un ready-made mais presque et probablement l’une des œuvres les plus géniales de Picasso, cette tête de taureau de 1942 suggérée par la mise en rapport d’une selle et d’un guidon de bicyclette. Dommage que Picasso n’ait pas été plus sculpteur que peintre.

Le « Manifeste du Futurisme » publié en 20 février 1909 dans Le Figaro.

Le fascisme, une force révolutionnaire et en rien réactionnaire bien que le mot « réactionnaire » puisse sans peine être compris par un esprit libre comme « révolutionnaire ». Il suffit d’étudier le Futurisme pour s’en convaincre.

Umberto Boccioni et Marcel Duchamp, une célèbre sculpture et une non moins célèbre peinture : des études du mouvement. Les rapports Cubisme / Futurisme ; écrire un article à ce sujet.

De discrets rapports entre certaines compositions de Joan Miró années 1920 et celles d’Yves Tanguy ; la discrète influence du Surréalisme probablement.

Les magnifiques dessins de Salvador Dalí. Ses peintures restent des dessins, des dessins peints et, de ce fait, elles auraient gagné à rester des dessins. Parmi ses plus belles peintures, un portrait de Luis Buñuel de 1924, une palette atténuée, un arrière-plan austère comme un Mario Sironi, avec un ciel métallique parcouru de nuages effilés comme des lames.

La danse de Jackson Pollock filmée par Hans Namuth, l’un des souvenirs de mes années à l’E.N.S.B.A. qui me revient le plus volontiers.

 

Une image extraite du film de Hans Namuth (1950)

 

Andy Warhol et l’influence combinée de Robert Rauschenberg et de Jasper Johns. Tout objet peut être converti en œuvre d’art ainsi que l’a affirmé Robert Rauschenberg avec les found objects et, en conséquence, il n’y a pas d’images à inventer : il suffit de choisir et d’utiliser celles qui existent : voir Jasper Johns et les found images rencontrées dans la presse.

Andy Warhol et le polaroïd comme base pour ses sérigraphies.

Parmi les peintures reproduites dans mes manuels scolaires, « American Gothic » (1930) de Grant Wood. Il s’agit d’une peinture très soignée, tirée à quatre épingles, éminemment sociologique et, de ce fait, emblématique. J’étais fasciné par un détail (pourquoi ce détail ?) : le rapport de la fourche à trois dents que tient l’homme et la petite fenêtre néogothique (son arc brisé) à l’étage.

Peinture littéraire par excellence, Edward Hopper ; et il n’y a de ma part aucune connotation péjorative dans cette appréciation, appréciation qui dans la bouche d’un de mes professeurs, à l’E.N.S.B.A., équivalait à un arrêt de mort. Peinture littéraire… Ce n’est pas par hasard que les peintures d’Edward Hopper sont si volontiers reproduites en couverture de livres, des romans plus particulièrement.

Pour une étude comparée des photographies de Cindy Sherman et de Virginia Westwood.

L’érotisme discret (et de ce fait terriblement érotique) de l’École de Fontainebleau, un érotisme maniéré qui pourrait être discrètement rapproché de celui de Lucas Cranach l’Ancien, avec notamment ses Vénus.

L’aspect lunaire de nombre de compositions du Greco.

La Prague de Rodolph II, un sujet d’étude passionnant entre tous. Le contraste entre la cour de Rodolph II et celle de Felipe II. Rodolph II a pourtant été élevé à la cour de Felipe II alors que El Escorial était en construction. Rodolph II restera plutôt attiré par le profane, par les thèmes mythologiques plutôt que bibliques.

Un certain nombre de compositions de Bartholomeus Spranger et de Hans von Aachen (pour ne citer qu’eux) sont délicieusement érotiques, plus maniérées encore que celles de l’École de Fontainebleau. C’est un art particulièrement cérébral, truffé de messages allégoriques. Dans la Prague de Rodolph II, l’artiste et l’intellectuel s’entretenaient d’égal à égal, les artistes trouvaient auprès des intellectuels des idées et des thèmes auxquels donner forme. La Prague de Rodolph II, maniérisme mais aussi naturalisme – voir en particulier les minutieuses études de plantes, fleurs et légumes de Joris Hoefnagel.

Parmi les plus beaux dessins du monde, ceux d’Andrea del Sarto.

Parmi les créations de l’Égypte antique auxquelles je reviens le plus volontiers, ce petit hippopotame en terre cuite (env. 2100 av. J.-C.) recouvert d’un émail bleu sur lequel la flore du delta du Nil a été suggérée en quelques traits. Sur la tige fortement courbée d’une des fleurs, un petit oiseau s’est perché.

 

L’un des merveilleux hippopotames bleus égyptiens

 

Le Christ au sépulcre de Hans Holbein le Jeune (1521-1522) est vraiment mort, sans possibilité de ressusciter. Les extrémités sont terribles, la main surtout, crispée, verdâtre et comme griffue. La tête est elle aussi verdâtre. Les yeux et la bouche sont ouverts. On ne sera pas étonné d’apprendre que cette œuvre a été réalisée à partir d’un cadavre.

Au Prado. Marre de toute cette peinture religieuse, souvent d’un format considérable, de ces corps contorsionnés qui emplissent l’espace dans des clairs-obscurs de cave, de salle de torture. Je pars volontiers me reposer chez les paysagistes flamands, dans des espaces où le vent passe dans les feuillages et ride l’eau.

Que n’aurais-je donné pour observer à leur insu certains peintres au travail ! Parmi eux, Albrecht Altdorfer.

Les compositions de Bridget Riley devant lesquelles l’œil souffre et se détourne.

La gestuelle (les traces du pinceau) chez des peintres comme Frans Hals ou Fragonard. Chez David aussi, dans certains de ses arrière-plans.

William Hogarth, peintre littéraire par excellence.

La peinture liquide des Anglais, comme de l’aquarelle. L’admirable portrait d’Elizabeth Ann Sheridan (née Linley) de Gainsborough. L’unité organique (en partie donnée par la gestuelle) de tous les éléments et de tous les plans de la composition : le vêtement, la chevelure, la végétation, le ciel, etc.

L’extraordinaire rapport entre le ciel et la chevelure du modèle : Miss Eleanor Urquhart de Henry Raeburn.

La modestie des thèmes de Chardin. Il ne bénéficia pas de l’enseignement de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture et ne participa pas au genre noble – la peinture d’histoire. S’en plaindra-t-on ? La passion de ma mère pour Chardin. Je ne puis penser à lui sans penser à elle.

François Boucher, un grand peintre. L’injuste critique de Diderot dans « Salon de 1765 ». Peu de peintres ont donné tant de lumière au corps féminin Le rococo de Boucher sera mis au placard par le néo-classicisme ; la génération romantique (dont Gérard de Nerval) le réhabilitera, lui et le rococo.

Ce que je préfère dans toute la peinture espagnole du Siglo de Oro, les quelques natures mortes de Francisco de Zurbarán et celles de Juan Sánchez Cotán. J’y médite mieux qu’en présence de ces martyres et de ces Christ en croix.

Claude Gellée (Le Lorrain), un charme très particulier, difficile à définir tant il est discret, un charme que pourrait en partie expliquer le passage silencieux du classicisme au romantisme avec ces levers et ces couchers de soleil qui dorent les architectures, les ôtent à leur matérialité. Dans ce répertoire romantique, les vaisseaux et leurs mâtures. On pense à Caspar David Friedrich chez qui ce thème revient volontiers.

Il arrive qu’une toile de maître ne me retienne que par un élément. Ainsi, par exemple, dans cette composition d’Annilabe Carracci qui montre Hercule entre la Vertu et le Vice n’ai-je longtemps considéré que le Vice, une femme vue de dos, le corps pris dans un ruissellement d’étoffes transparentes, une épaule découverte.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis 

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Quelques notes sur l’art – 3/5

 

Lorsque je pense à Goethe, c’est la composition de Johann Heinrich Tischbein  (1786) qui me vient d’emblée. Goethe est installé dans la campagne romaine sur un arrangement des vestiges romains. Il porte une sorte de toge claire et un chapeau sombre à larges bords qui fait ressortir son visage.

Le Greek Revival avec le British Museum et la British Library (voir Robert Smirke), des églises aussi (voir les Commissioners’ Churches) dont la construction fut encouragée par décret après les guerres napoléoniennes, en 1818, afin de répondre à la croissance des quartiers périphériques autour de Londres et des nouvelles villes industrielles, des églises qui devaient être fonctionnelles et économiques. Le modèle en Angleterre depuis le XVIIIe siècle, St. Pancras (1819-1822), de William Inwood et son fils Henry William), où ont été ajouté des éléments du Greek Revival, parmi lesquels le clocher (imitation de la Tour des Vents à Athènes) et la sacristie, sur le côté, et ses caryatides inspirées de l’Erechthéion.

Les délices du Gothic Revival (différent du Gothic Survival) qui s’accorde parfaitement avec le confort bourgeois. Voir Strawberry Hill, Twickenham, près de Londres, au bord de la Tamise. Cette demeure fut achetée par Horace Walpole, fils du Premier ministre Robert Walpole et auteur du premier Gothic Novel : « The Castle of Otranto » (1764). Il la trans forma minutieusement jusqu’en 1776 pour en faire son « little gothic castle ». Cette utilisation de modèles gothiques fut reprise par Sir Roger Newdigate qui durant un demi-siècle restaura sa résidence d’Arbury Hall pour en faire l’une des plus belles constructions du Gothic Revival. Les travaux commencèrent en 1748. Alors qu’à Strawberry Hill les modèles gothiques ont été choisis ici et là à partir d’illustrations d’ouvrages sur l’architecture médiévale (alors fort rares), à Arbury Hall le modèle central est une reproduction de la chapelle de Henry VII, à Westminster Abbey. A cet effet, l’architecte Henry Keene réalisa des moulages en plâtre pour y reproduire toute la richesse décorative du Perpendicular.

Thomas Rickman, architecte et théoricien à qui nous devons la division du gothique anglais en Early English, Decorated et Perpendicular.

Parmi mes idéaux en architecture, Robert Adam (1728-1792), un architecte et un entrepreneur associé à ses frères James et William. Leurs modèles, un véritable catalogue où faire ses choix. Rigueur et douceur, avec cette palette aux tonalités pastel. Un style délicat et, dirais-je, féminin. En France, le plus féminin des styles est à mon sens le Directoire.

 

Dining Room, Lansdowne House (1766-69) de Robert Adam.

 

Le romantisme des ruines, avec les aquarelles de Joseph Michael Gandy, un élève de John Soane. Ses visions de la Banque d’Angleterre en ruines visibles au Sir Joanes’s Museum, l’un des musées les plus étranges et les plus accueillants de Londres.

Parmi mes idéaux en architecture, aussi, le Federal Style, avec la maison de Thomas Jefferson, lui aussi influencé par Palladio (via l’Angleterre) à Monticello (Virginie). Sobriété, symétrie, de plain-pied, avec ce beau contraste entre l’ocre de la brique et le blanc des encadrements, des corniches et du portique. La belle intégration dans le paysage. L’alliance de l’élégance et du fonctionnel. A ce propos, l’authentique élégance ne peut être que fonctionnelle, et le fonctionnel le plus achevé ne peut être qu’élégant. Thomas Jefferson, un gentleman builder.

Je préfère le Petit Trianon à tout le château de Versailles, une sorte de caserne pour aristocrates emplumés et poudrés.

Claude-Nicolas Ledoux, encore un penseur de la ville idéale. Voir son écrit : « L’architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation » (publié entre 1804 et 1807).

Étienne-Louis Boullée et ses projets tant architecturaux qu’urbanistiques, un style qui annonce Albert Speer et le projet Germania avec son Große Halle. Rien d’étonnant ! la Révolution française annonçait l’ère des idéologies et des totalitarismes.

L’influence de Giovanni Battista Piranesi sur les architectes étrangers, une influence propagée essentiellement par ses gravures, une influence venue tant de la minutie de la description que de l’ampleur de la vision – des rêveries. Sa perte d’influence (il défend impétueusement le classicisme romain alors que le goût se porte de plus en plus vers les Grecs) l’amène à professer un éclectisme où se combine les styles les plus variés de l’Antiquité.

Cette affreuse tour placée à la croisée des transepts de San Gaudenzio (Novara) d’Alessandro Antonelli, plus de cent vingt mètres de hauteur, sans rapport avec un ensemble qu’elle écrase, comme tombée du ciel. Et quand on sait que cette construction de 1841 a été rendue possible grâce à toute sorte de prothèses métalliques.

L’une des plus affreuses constructions au monde, le Palácio da Pena (XIXe siècle), l’édifice le plus imposant de Sintra, une colossale pâtisserie informe, avec excroissances en tous sens, de bric et de broc. A bombarder. Et Richard Strauss qui après avoir voyagé en Italie, Sicile, Grèce et Égypte déclara que c’était le plus bel endroit qu’il lui avait été donné de voir !

Un roi à la tête d’un pays devenu le plus riche du monde grâce à l’or et aux diamants du Brésil et qui dilapide ces revenus en stupidités au point de laisser les caisses vides à sa mort, en 1750. Son successeur João I et son Premier ministre, le futur marquis de Pombal, se trouvent dans une situation fort difficile à laquelle va en quelque sorte remédier le tremblement de terre de Lisbonne de 1755. Ce dernier va remodeler le centre de la ville. A un immense travail d’urbaniste, attaché à un plan fonctionnel, s’ajoute un travail d’architecte, chaque édifice répondant lui aussi à des principes de fonctionnalité – et de réduction des coûts. Parmi les architectes responsables de ce vaste chantier, le Hongrois Carlos Mardel. Il ne s’agit plus de flatter les goûts de luxe d’un monarque ; l’architecte se fait ingénieur et travaille à la production en série à l’aide de modules pensés selon des règles utilitaires – et, une fois, encore en s’efforçant de baisser autant que possible les coûts.

Une amusante œuvre anonyme, « Untersuchungen über den Charakter der Gebaüde » (1788) où les théories de la physionomie appliquées aux contours des édifices, contours supposés influer sur le charactère de ses occupants.

Ce drôle de machin, le Walhalla de Leo von Klenze, dans les environs de Ratisbonne.

Les merveilleux dessins de Pierre-Paul Prud’hon au fusain rehaussé de craie blanche sur papier bleu-gris.

 

Une étude de Pierre-Paul Prud’hon

 

Les merveilleuses petites peintures de Carl Spitzweg, des peintures narratives auxquelles je reviens toujours avec un même plaisir.

Le charme intense et discret du Biedermeier (1815-1848).

Cette autre peinture narrative à laquelle je reviens volontiers et qui figura longtemps en carte postale épinglée sur le mur, au-dessus de mon bureau d’adolescent, une compostion de Moritz von Schwind qui montre un voyageur (avec sac à dos et bâton de marche) alors qu’il s’apprête à quitter l’auberge où il a passé la nuit, une auberge agrémentée d’éléments néogothiques. Le petit jour pointe tandis que la lune brille encore entre les arbres. Cette peinture de 1859 illustre à merveille cet appel de la forêt, refuge spirituel ainsi que la décrit Ludwig Tieck.

Une Judith moins connue que d’autres Judith, celle que peignit August Riedel en 1840 et visible à la Neue Pinakothek de Munich.

Le portrait de J. J. Winckelmann par Angelika Kauffmann.

« Le bain turc » d’Ingres, une toile qui me dégoûte non pas tant pour la morphologie particulière des femmes que pour l’amoncellement. Un nu considéré isolément peut être beau, un couple aussi, trois éventuellement (voir les Trois Grâce) ; au-delà, on ne peut être que navré.

Les dessins érotiques de Johann Heinrich Füssli sont parmi les plus troublants de l’l’histoire de l’art.

Le buste de Laurence Sterne (à la National Portrait Gallery, Londres) de Joseph Nollenkens.

Un air de famille accentué entre Antonio Canova et Bertel Thorvaldsen. Mais il y a chez l’Italien un velouté qu’on ne trouve pas chez le Danois. Avec Bertel Thorvaldsen l’œil admire ; avec Antonio Canova l’œil admire aussi mais, en plus, la main aimerait appréhender ce velouté. Et je pense en particulier à Pauline Borghèse.

Johann Gottfried Schadow, promoteur du néo-classicisme en sculpture en Allemagne. Son œuvre la plus célèbre (et la plus monumentale), le quadrige qui coiffe la Porte de Brandebourg. La commande que lui passa le prince Ludwig, héritier du trône de Bavière, pour les bustes des glorieux Teutons, dans le Walhalla. Il n’en réalisa qu’une partie. Son élève, Christian Daniel Rauch prit sa suite et il éclipsa son maître. Son admirable gisant pour le mausolée de la reine Louise de Prusse.

 (à suivre) 

Olivier Ypsilantis 

 

 

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Quelques notes sur l’art – 2/5

 

Le monde envisagé comme theatrum mundi. L’œuvre d’art totale. Voir « El gran teatro del mundo » (1645) de Calderón de la Barca. Teatro del mundo, une métaphore qui passe dans tout le Baroque, soit une période qui va de la fin du XVIe siècle au XVIIIe siècle. Le Baroque, une tension entre être et paraître, ostentation et ascétisme, pouvoir et faiblesse. L’idéologie du Baroque et ses mises en scène : subjuguer d’abord, transmettre ensuite. Voir en particulier les coupoles et les voûtes peintes des églises et des palais, avec ces perspectives de vertige qui conduisent à la voûte céleste. Le Baroque, entre faste frénétique (tumultes peints ou sculptés) et pourrissement. Memento mori. Voir « Allégorie des vanités du monde » (1663) de Pieter Boel.

La façade de Santi Vincenzo e Anastasio, à Trevi. Les entablements décalés et comme prêts à s’emboîter pour former des lignes, des surfaces et des volumes continus. Jeux des concavités et des convexités, des droites et des courbes. Goût pour l’ellipse, ce cercle qui peut être envisagé dans les deux dimensions (cercle comprimé) mais aussi dans les trois dimensions (cercle mis en perspective).

La plus extraordinaire des coupoles, celle de la Cappella della Sacra Sindone de Guarino Guarini, un kaléidoscope.

 

La coupole de la Cappella della Sacra Sindone de Guarino Guarini.

 

Op art (on pourrait croire à du Vasarely) : le sol à l’intérieur de Santa Maria della Salute, à Venise.

Le Baroque en Espagne se concentre d’abord et presqu’exclusivement sur les édifices religieux, contrairement à ce qui se passe en Italie et en France. La seule création civile espagnole d’importance alors, la Plaza Mayor, une particularité qu’explique, en partie au moins, les principes spirituels de la Contre-Réforme, particulièrement marqués dans l’Espagne de cette époque.

La cathédrale de Valladolid de Juan de Herrera. Inspirée de El Escorial, elle servira de modèle à de nombreux édifices religieux dans toute l’Espagne. Mon émotion en la visitant, avec cette pureté austère, un régal pour l’œil et l’esprit.

La cathédrale de Santiago de Compostella, comme un vaisseau surgit des eaux après une longue immersion et couvert de concrétions marines.

L’intérieur du Monasterio de la Cartuja, à Granada, comme une pièce montée délicieusement meringuée.

Parmi les plus extravagantes extravagances du Baroque, « El Transparente » (1721-1732) de Narciso de Tomé, en la cathédrale de Toledo.

Le Baroque au Portugal, 1640-1750. C’est la découverte de mines d’or et de diamants à Minas Gerais, au Brésil, qui va faire du Portugal le pays le plus riche du monde, et du jour au lendemain. Mais le roi João V ne sut que faire de tant de richesses. Il se mit en tête de suivre l’exemple de Louis XIV ; mais le manque de tradition porta préjudice au projet. João V qui régna de 1707 à 1750 perdit l’occasion de développer l’infrastructure de son royaume. A sa mort, en 1750, il n’y avait plus assez d’argent dans les caisses de l’État pour lui offrir une sépulture digne de son rang. João V s’était également mis en tête de faire de Lisbonne un second Vatican. L’exemple le plus marquant de son ambition, le monastère de Mafra, non loin de Lisbonne, commencé en 1717, plus vaste que El Escorial et qui ne sera jamais habité. L’architecte chargé de superviser sa construction, l’Allemand  Johann Friedrich Ludwig. Ce souverain nouveau riche qui a dilapidé d’immenses revenus a tout de même laissé au pays une magnifique construction et des plus utiles, l’aqueduc de Aguas Livres, construit entre 1729 et 1748 et destiné à approvisionner Lisbonne en eau.

A l’opposé du style manuélin, la arquitectura chã (plain architecture).

Une école autochtone d’architecture se développe loin de la Cour, au nord du Portugal, à partir de 1725. Son fondateur, Nicolau Nasoni (1691-1773) dont l’œuvre principale est l’église Dos Clérigos (commencée en 1732). Autre centre d’architecture baroque tardif, à Braga, avec André Soares (1720-1769). Le monument le plus intéressant de cette période, à Braga, Bom Jesus do Monte, avec son via crucis construit sous l’impulsion de l’archevêque D. Rodrigo de Moura Teles.

Grands changements dans la politique architecturale à Lisbonne, suite à la mort de João V et du tremblement de terre de 1755 (le 1er novembre). L’aversion pour les dépenses inutiles du monarque et la destruction presque totale de la capitale vont aider à promouvoir une politique en partie utopique sous l’impulsion du ministre d’État, le marquis de Pombal, promoteur d’une ville idéale, d’où l’appel à trois architectes militaires : Manuel da Maia, Carlos Mardel et Eugenio dos Santos, d’où plan en damier flanqué de deux places : le Terreiro do Paço et le Rossio. Les constructions doivent répondre à un module unique et fonctionnel, un concept très en avance sur l’époque. Cette vaste entreprise de modernisation n’empêche pas sous João I la persistance de la tradition. Voir en particulier le palais de Queluz et ses jardins de style rococo, dans les environs de Lisbonne.

Louis XIV, roi-acteur. Voir les œuvres de Henri Gissey qui le représentent en Apollon.

 

Henri Gissey, Louis XIV en Apollon.

 

Art baroque et architecture éphémère (écrire un article à ce sujet). Un art total qui s’adressait non seulement aux classes supérieures mais aussi à tout le peuple.

Ma préférence pour les constructions de plain-pied, comme le Grand Trianon de Jules Hardouin-Mansart. Ainsi supprime-t-on les escaliers, de l’espace perdu qui par ailleurs contrarie la rigueur et la simplicité.

L’architecture baroque en Angleterre et l’heureuse influence d’Andrea Palladio sur Inigo Jones, un picture maker. La période baroque en Angleterre, soit trois temps : 1. Le palladianisme (deux premiers tiers du XVIIIe siècle) avec Inigo Jones. 2. Christopher Wren qui s’impose après le Great Fire de 1666. 3. Le néo-palladianisme sous l’impulsion de Lord Burlington, une période qui prend fin avec le Romantisme et le Gothic Revival.

Une bonne part de l’architecture anglaise (ses nombreuses originalités) est inexplicable sans le jardin anglais, un jardin capable d’admettre des formes architectoniques non conventionnelles et dès le XVIIIe siècle. Les conditions de l’historicisme et de l’éclectisme du XIXe siècle se sont formées à partir du jardin anglais, un formidable espace de liberté. C’est en Angleterre que s’affirma d’abord la lutte entre la Couronne et le Parlement. Y gagna la gentry (une classe d’entrepreneurs parmi d’autres) et la bourgeoisie marchande qui, au XVIIIe siècle, vont préparer l’avènement de la formidable puissance britannique. L’aspect humaniste et bourgeois des grandes demeures anglaises du XVIIIe siècle, loin de l’absolutisme de la monarchie française et de l’emprise du Vatican et de leurs écrasantes grandeurs. La délicieuse Chiswick House de Lord Burlington.

  (à suivre)

Olivier Ypsilantis

   

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Quelques notes sur l’art – 1/5

 

Il est des baroques de façade : la surface est agitée mais la structure reste plutôt sage. Il est des baroques (plus rares) qui agitent jusqu’à la structure et, à ce propos, il n’est pas de meilleurs exemples que certains Italiens et certains Allemands. Concernant ces derniers, je pense en particulier au Zwinger de Dresde de Matthäus Daniel Pöppelmann (probablement en partie inspiré de l’architecture éphémère française du Grand Siècle et ses Carrousels). Cette agitation qui gagne la structure ou qui, plus exactement, en procède est également perceptible dans les édifices religieux de Balthasar Neumann (voir l’église abbatiale de Neresheim) ou de Dominikus Zimmermann.

La Wieskirche, un cas plutôt curieux : l’intérieur de l’édifice est d’une parfaite unité organique tandis que l’extérieur semble avoir été composé de divers éléments plus ou moins bien ajustés. En considérant cette construction, il me semble que Dominikus Zimmermann a d’abord pensé l’intérieur, en lui laissant le soin de déterminer l’extérieur qui, avec ses différents niveaux de toiture, n’est pas du meilleur effet (un manque d’unité).

Des bibliothèques à l’architecture et à la décoration trop riches : le livre est poussé en coin et n’est plus qu’un élément décoratif parmi d’autres. Voir la bibliothèque de Hofburg, à Vienne, de Johann Bernhard Fischer von Erlach. Même remarque pour certains musées contemporains : l’œuvre est le musée même et ce qu’il contient est accessoire. Voir le Musée Guggenheim de Bilbao de Frank Gehry, pour ne citer que lui.

 

Nationalbibliothek, Autriche, de Johann Bernhard Fischer von Erlach.

 

Parmi les thèmes favoris de la sculpture baroque, les enlèvements (voir « Pluton et Proserpine » et « Apollon et Daphné » de Bernini), Saint Sébastien aussi et ses contorsions volontiers langoureuses (voir les variations d’Alessandro Vittoria sur ce thème, du maniérisme à la rhétorique baroque).

A bien y regarder, l’expression des visages du Baroque, notamment en sculpture, n’est généralement pas forcée. Considérons le visage de Louis XIV de Bernini : ce qui est forcé, c’est le tumulte de la chevelure et de l’étoffe rabattue sur le modèle comme sous l’effet d’un coup de vent.

L’un des plus troublants gisants de l’histoire de la sculpture, Santa Cecilia de Stefano Maderno. Il est vrai que sa position très particulière n’en fait pas vraiment un gisant. Par ailleurs, que le visage soit caché rend le corps particulièrement attrayant.

Encore un enlèvement avec le rapt de Proserpine de François Girardon.

Parmi les agitations du Baroque, celles des crinières des chevaux de Marly de Guillaume Coustou. Il me semble que c’est par elles qu’enfant j’ai commencé à entrevoir le génie du Baroque.

Le plus important sculpteur du rococo anglais, Louis-François Roubiliac (ou Roubillac), un Français. Voir le monument funéraire de Joseph et Lady Elizabeth Nightingale, à Westminster Abbey. Voir les circonstances de la mort de cette femme, circonstances qui expliquent la composition particulière de cette œuvre.

David, une peinture lisse. Il y a pourtant ici et là une gestuelle du pinceau qui annonce d’autres gestuelles, ce qui est particulièrement visible dans l’espace qui entoure Juliette Récamier.

Une fois encore, la formidable gestuelle de Fragonard qui, parfois, tend vers l’expressionnisme comme dans le vêtement de l’abbé de Saint-Non.

Comme je me sens bien chez Pieter de Hooch !

Le chemin de Middelharnis, encore (voit la peinture de Hobbema) ! Combien de fois l’ai-je mentalement emprunté jusqu’à en éprouver le climat ? Combien de fois l’emprunterai-je encore ? Ces arbres grêles qui occupent pourtant formidablement l’espace.

 

« Le chemin de Middelharnis » (1689) de Meindert Hobbema.

 

Le silence chez Pieter Saenredam.

Nicolas Poussin ou le mouvement pétrifié. Ses étoffes aux tonalités de vitrail.

Guido Reni, plus théâtral encore que Caravaggio. Le mot « théâtral » est en la circonstance inapproprié à moins qu’on ne lui accorde un sens aussi précis que particulier.

Une fois encore, les femmes de Rubens sont magnifiquement peintes, ce qui est l’essentiel ; elles n’en ont pas moins quelque chose de répugnant : elles sont gélatineuses. Mais quel peintre ! On pense : « Un géant ! », et sans forcer la note. L’immensité de sa production : le nombre, les formats, les thèmes, ses cartons pour la tapisserie, la sculpture, l’orfèvrerie, la gravure… Un géant, vraiment ! Et une virtuosité qui n’ôte rien à sa force. Dessinateur prodigieux : la précision de ses esquisses préparatoires (à la plume, à la mine de plomb ou au pinceau) permettait à ses aides de travailler sans se perdre. Et sa palette ! Chaleureuse, avec ces ocres, ces roux et ces rouges à profusion.

Gentileschi est d’abord dans mon souvenir cette Judith coupant la tête d’Holopherne (en la Galleria degli Uffizi, Firenze). Comparez cette version à celle de Caravaggio (en la Galleria Nazionale d’Arte Antica, Palazzo Barberini, Roma). Les bras parallèles de Judith dans les deux cas, deux lignes à partir desquelles s’articulent respectivement ces compositions.

Des vertiges au sens propre du mot : le plafond du grand salon du Palazzo Barberini de Pietro da Cortona et plus encore la nef de l’église de Sant’Ignazio di Loyola d’Andrea Pozzo.

Ces peintures qui racontent, ces peintures qu’on lit, comme ce Jugement Dernier de Hans Memling, visible à Gdansk. De telles peintures devaient avoir un effet considérable sur le public d’alors, souvent illettré. Des histoires simples et implacables.

Le sien de la Vierge à l’Enfant de Jean Fouquet du diptyque de Melun ! Je ne connais aucun sein d’une telle plénitude dans toute l’histoire de la peinture. L’Enfant ressemble quant à lui à un gros jouet en bois.

Jordaens, frère de Rubens par la puissance créatrice. Ils ont d’ailleurs collaboré à deux vastes projets : pour décorer l’entrée triomphale du cardinal-infant Don Fernando, nommé gouverneur des Pays-Bas, et la Torre de la Parada, le pavillon de chasse de Felipe IV, dans les environs de Madrid. La truculence et la jovialité de Jordaens culminent dans « Le Roi boit ! » Une fois encore, je me repose volontiers chez les peintres hollandais, je m’y repose des Espagnols, de leurs scènes de martyre et de Jugement Dernier.

Une composition de Simon Vouet que je détaille toujours avec un même plaisir : « Le Temps vaincu par l’Espérance, l’Amour et la Beauté » (1627), exposée au Museo del Prado. Inhabituel dans l’histoire de la peinture avec le Temps (un vieillard terrassé par deux jeunes femmes) qui a laissé tomber sa faux et son sablier. Les deux jeunes femmes sont enjouées mais impitoyables. L’Espérance l’a crocheté avec un grappin tandis que la Beauté qui l’a saisi par les cheveux brandit une lance effilée au-dessus de lui, et que des Amours lui arrachent les plumes de ses ailes. La structure du paysage, à l’arrière-plan, appuie celle de ce groupe particulièrement complexe. Ce paysage est à ma connaissance le plus beau des paysages peints par Simon Vouet. Il y aurait beaucoup à dire sur la structure d’ensemble de cette composition, la dernière peinte par l’artiste lors de son séjour en Italie, un séjour qu’il interrompra à la demande de Louis XIII dont il deviendra le peintre officiel. Simon Vouet passa les dernières années de sa vie à décorer l’Hôtel Séguier, propriété de Pierre Séguier, Chancelier de France, une décoration inachevée mais, surtout, disparue ; on ne la connaît que par des gravures et des comptes-rendus écrits.

  (à suivre)

Olivier Ypsilantis

      

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Des « Je me souviens » rédigés le 21 août 2018  

 

Je me souviens qu’un 21 août (1415), le Portugal s’emparait de Ceuta, première étape vers la constitution de l’Empire portugais.

 

Nombre de « Je me souviens » relatifs aux Actualités insérés dans cette série me viennent de la revue Paris-Match à laquelle mon père était abonné. N’ayant pas la télévision que ma mère refusait catégoriquement, ce magazine hebdomadaire fut mon point de contact essentiel avec les Informations au cours de mes jeunes années. Les articles du grand Raymond Cartier restent à jamais inscrits dans ma mémoire. Par ailleurs, certains « Je me souviens » ici rapportés reprennent d’une manière ou d’une autre des « Je me souviens », nombreux, édités sur ce blog. Qu’importe ! La mémoire revient volontiers sur elle-même mais le temps ne cessant de passer, elle inclut sur tout ce qu’elle considère de constantes variations.

 

Je me souviens qu’après Mai 68 (j’étais trop jeune pour y participer, et y aurais-je participé ?) je me mis à lire et frénétiquement, porté par la mode, Wilhelm Reich et Herbert Marcuse.

Je me souviens de l’attentat dans la gare de Bologne, début août 1980. Je m’apprêtais une fois encore à parcourir l’Europe avec la carte InterRail, l’Europe centrale et orientale. C’est dans la gare de l’Est, mon point de départ, que je l’appris par des gros titres.

Je me souviens qu’en Mai 68 les forces de l’ordre étaient équipées d’un large bouclier rond en métal.

Je me souviens que les poubelles étaient métalliques ; je m’en souviens par le tintamarre que faisaient les éboueurs au petit-matin ; et je me souviens (une fois encore par Paris-Match) que les couvercles de ces poubelles étaient volontiers convertis en boucliers par les manifestants.

Je me souviens de la sensation de puissance que me donnait la Chevrolet de mon grand-père, grand amateur de voitures américaines. Le ronronnement du moteur et ses modulations données par la boîte automatique m’enivraient comme certains airs de Richard Wagner ou de Franz Liszt que j’écoutais et réécoutais sur l’électrophone de mes parents.

 

Une Chevrolet Monte Carlo années 1970, comme celle du grand-père.

 

Je me souviens comme j’aimais les jours de neige (trop rares à mon goût). Le mouvement se ralentissait, s’immobilisait même par moments, et les bruits se faisaient ouatés.

Je me souviens de l’odeur dans les salles de classe et les vestiaires. Elle contient tout l’ennui de ces années.

Je me souviens de cette chambre de bonne devenue débarras et dans laquelle je suivais bien des aventures, dont celles de Buck Danny. Mais les plus extraordinaires de ces aventures étaient celles de Black & Mortimer et d’Alix. J’appréciais grandement le Marsupilami. Je me souviens que je lisais les BD d’un cousin à l’insu de ma mère qui n’admettait pas que l’on « perde son temps » ; et lire des BD ou regarder la télévision, c’était perdre son temps.

Et pour rester dans cette chambre de bonne désaffectée, je me souviens d’un chien de chasse en bronze à l’arrêt, du casque Adrien modèle 1926 du grand-père, du casque US M1 de l’oncle et du pistolet-mitrailleur Thompson M1 en plastique d’un cousin. Je me souviens aussi d’une sculpture en marbre de Carrare de facture Belle Époque : une femme assise sur un rocher, probablement surprise au bain et qui repoussait avec un sourire et un geste affectés un prétendant ou un simple voyeur – moi en l’occurrence. Je me souviens aussi de cadres poussiéreux dans lesquels se tenaient des perroquets – des lithographies encore fraîches -, l’un d’eux d’un beau vert bronze.

Je me souviens quand on recevait et qu’on envoyait des cartes postales. Je me souviens que Georges Perec a écrit un texte intitulé « 243 cartes postales en couleurs véritables » et qu’il les dédia à Italo Calvino.

Je me souviens que mon père plongeait une cuillère gourmande dans les pots de confiture à la rhubarbe. De fait, je ne puis voir un pot de cette confiture ou même lire ou entendre le mot « rhubarbe » sans penser à lui.

Je me souviens que ma mère n’avait pas grand intérêt pour la cuisine, ce qui lui attira les foudres de sa belle-mère, fine gueule et cordon bleu, qui laissait entendre qu’elle nourrissait mal son fils. Sa belle-fille devait préparer de bons plats plutôt que de s’intéresser à la sculpture romane et à la peinture de Soutine.

Je me souviens que cette même grand-mère qui m’invitait dans les meilleures brasseries de Paris alors que j’étais petit garçon me fit découvrir la Comédie Française (elle aimait Molière tandis que Racine la barbait) et les facéties de Jerry Lewis qui la faisaient aux éclats. De fait, je ne puis penser à lui sans penser à elle.

Je me souviens que la femme du garde-chasse me servait en fin de journée, en été, un grand verre d’eau fraîche parfumée au sirop Teisseire à l’anis. De fait, je ne puis voir l’un de ces sirops sans penser à elle.

Je me souviens de la furia de la militante pacifiste Jane Fonda ; et je me souviens de son père, Henry, auquel Jane ressemblait tant.

 

Jane Fonda, 1972, en compagnie de soldats nord-vietnamiens.

 

Je me souviens du nez de Richard Nixon (un régal pour les caricaturistes) et de la barbichette de Ho Chi Minh, l’Oncle Ho.

Je me souviens du Printemps de Prague, du visage de jeunes soldats soviétiques (des images de Paris-Match, encore), étonnés et désemparés face à une foule désarmée qui se pressait autour de leurs chars.

Je me souviens quand je croyais que Régis Debray s’écrivait Regis Debré et qu’il était le frère de Michel Debré.

Et puisqu’il est question de Régis Debray, je me souviens de portraits du Che déclinés un peu partout : des posters dans des chambres d’ados, des tee-shirts, etc.

Je me souviens quand je ne faisais pas vraiment la différence entre « Picaros » et « Tupamaros » – « Tintin chez les Tupamaros », pourquoi pas ?

Je me souviens de « Les murs ont la parole » (écrit) et de « Chaud, chaud, chaud, le printemps sera chaud ! » (oral).

Je me souviens du trio Cohn-Bendit – Geismar – Sauvageot. Je n’en savais presque rien hormis qu’ils étaient des « fouteurs de merde », comme le disait mon père. J’en savais tout de même un peu plus sur Cohn-Bendit, Daniel, surnommé « Dani le Rouge », autant pour sa couleur politique que pour celle de ses cheveux. J’avais surpris son visage dans Paris-Match, une photographie devenue célèbre : il se tient souriant, goguenard, devant un policier casqué, une photographie en couleur qui montre une chevelure d’un roux intense.

Je me souviens de la « disparition » du général de Gaulle, des rumeurs qu’elle suscita, et de sa réapparition.

Je me souviens quand il y avait des reproductions de Vasarely un peu partout et que l’Op Art était très tendance, en architecture intérieure notamment.

Je me souviens du mécontentement de mon père lorsqu’il apprit que son frère n’avait pas assisté à une réunion de famille afin de se rendre au grand défilé du 30 août 1968 sur les Champs-Élysées. Mon père ne voulait probablement pas admettre que le gaullisme puisse être aussi une famille, surtout pour un ancien de la Division Leclerc, mon père qui détestait « la chienlit » mais aussi « le Grand Charles » ainsi qu’il l’appelait à l’occasion. Je me souviens qu’il n’aurait pas été mécontent qu’un attentat contre le chef de l’État réussisse, celui du Petit-Clamart en particulier.

Je me souviens de Dustin Hoffmann auquel je m’identifiais dans « The Graduate ». Anne Bancroft fut mon premier amour.

 

Dustin Hoffman and Anne Bancroft in Mike Nichols’ THE GRADUATE (1967). Courtesy: Rialto Pictures/StudioCanal

 

Je me souviens quand Idi Amin destitua sa ministre des Affaires Étrangères sous prétexte qu’elle avait fait l’amour dans les toilettes de l’aéroport d’Orly avec un employé. Je me souviens que pour la punir, le dictateur ougandais fit paraître dans la presse de son pays une photographie d’elle nue, ce qui ne sembla pas gêner l’ex-ministre par ailleurs très belle femme.

Je me souviens qu’il y avait de nombreux détournements d’avions dans les années 1970. A ce propos, je me souviens plus particulièrement du raid sur Entebbe (1976) et, dans une moindre mesure, de celui sur Mogadiscio (1977).

Je me souviens d’une inquiétude particulièrement lourde autour de moi lors du premier choc pétrolier (1973) et de la prise du pouvoir par Khomeini (1979).

Je me souviens de la longue agonie de Franco en 1975, une année marquée par une intense activité de l’E.T.A. et du F.R.A.P., et de la condamnation à mort et exécution de membres de ces groupes respectifs.

Je me souviens de l’apparition des Cruise Missiles dont on vantait la portée et, plus encore, la précision.

Je me souviens de l’Hyperréalisme, entre peintures de John Kacere et sculptures de John De Andrea.

Olivier Ypsilantis

 

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Le grand peuple mongol – 2/2

 

La destruction la plus vaste (tout au moins la plus médiatisée) conduite par les Mongols a été celle de Bagdad, une destruction conduite après la mort de Gengis Khan par son petit-fils, Hulagu Khan. La ville tomba après un siège de deux semaines, le 10 février 1258. Elle sera systématiquement détruite, avec tueries à l’appui. Cet événement est resté gravé dans la mémoire collective arabe et plus généralement musulmane, dans tout le Moyen-Orient.

Je me permets d’insister : les Mongols respectaient a priori la connaissance. Savants et artisans étaient autant que possible épargnés afin de passer au service de l’Empire. Les Mongols firent prospérer la Route de la Soie et activèrent les échanges entre l’Orient et l’Occident. Ils organisèrent un immense système postal, très efficace. Ils ont eu d’autres mérites.

Avec du recul, ne peut-on pas estimer que la défaite des Mongols le 3 septembre 1260 à Aïn Djalout est regrettable ? La victoire des Mongols n’aurait-elle pas été le prélude à une humanité nouvelle, lavée de l’islam, de l’islam arabo-musulman plus particulièrement ? Aïn Djalout, une défaite des Mongols face aux Mamelouks d’Égypte, une défaite qui sauva à coup sûr l’islam. Capitale du califat abbasside, Bagdad avait été enlevé et anéanti en 1258. L’année suivante, une armée mongole conduite par Kitbuga, un Chrétien, fonça dans ce qui est aujourd’hui la Syrie, enleva Damas et Alep avant d’atteindre les rivages de la Méditerranée. Les Mongols envoyèrent un émissaire au Caire afin de demander au sultan mamelouk sa soumission. Le sultan le fit mettre à mort. Ce fut la guerre ; et c’est dans ce qui est aujourd’hui Israël, entre le lac de Tibériade et la mer Morte, que les Mongols allèrent subir une grande défaite.

Les Mamelouks font mouvement vers le nord et dispersent une force mongole réduite dans ce qui est aujourd’hui la frange de Gaza, avant d’affronter le gros de l’armée, soit environ vingt mille hommes, à Aïn Djalout (soit Goliath’s Spring car, selon le Livre de Samuel, c’est en ce lieu que David a tué le géant). L’armée mongole comprend d’importants contingents de Syriens ainsi que des Chrétiens de Géorgie et d’Arménie. Les Mamelouks alignent un nombre sensiblement égal de guerriers, mais l’un de leurs généraux, Baybars, connaît fort bien le terrain et il établit le plan de bataille qui met notamment en pratique l’une des techniques favorites des Mongols : la retraite simulée (feigned retreat).

 

 

Il n’existe aucun portrait de Gengis Khan fait de son vivant. Il y a peu, quelques décennies à peine, il n’était vu que comme un destructeur, un massacreur. Mais il y a une quarantaine d’années fut traduit un livre rédigé en chinois selon un code reproduisant les sons de la langue mongole du XIIIe siècle (les Mongols n’avaient alors pas d’écriture) : « L’Histoire secrète des Mongols ». Il y était question des qualités guerrières de Gengis Khan, bien connues, mais aussi de ses qualités de chef d’État, qualités qu’expliquent probablement en partie ses origines nomades. Cet homme jamais n’imposa de religion dans son immense empire, à une époque où en terre chrétienne comme en terre musulmane on massacrait et on condamnait à mort pour cause de religion.

Redisons-le, Gengis Khan rapprocha l’Orient et l’Occident, avec transferts de savoirs scientifiques et techniques à partir notamment des foyers chinois et perse. Pour sa part, il pratiquait une sorte d’animisme.

La naissance ne lui importe guère ; ce qui compte avant tout ce sont les compétences. Son armée est démocratique et l’avancement ne se fait qu’au mérite. La justice est codifiée, les grands et les humbles y sont pareillement soumis. C’est une armée de chasseurs, l’éleveurs et de paysans. Gengis Khan ne tient pas compte des lignées et mêle les clans. Il intègre autant que possible les vaincus à son peuple et à son armée où les possibilités de promotion sont ouvertes à tous, ce qui en incite plus d’un à la rejoindre. Au cours de la bataille finale pour le contrôle et l’unification de la Mongolie, certains de ses généraux sont musulmans, chrétiens ou bouddhistes. Et redisons-le, sa « grande loi » unificatrice interdit notamment le kidnapping des femmes, le vol d’animaux, l’esclavage entre Mongols, déclare tous les enfants légitimes (avec toutes les obligations qu’implique cette reconnaissance), autorise la liberté de culte (un fait alors rarissime), exempte de taxes les religieux, les savants, les professeurs, bref, tous ceux qui détiennent un savoir afin qu’ils se consacrent mieux à leur travail.

Gengis Khan a quarante-quatre ans et règne sur un territoire grand comme l’Europe. Il a créé des relais postaux de l’Altaï au Nord de la Chine. Son armée est formidable. Tous ses soldats sont des cavaliers et le petit cheval mongol est le plus endurant des chevaux. Sans eux, cette armée n’aurait jamais conquis un tel empire. L’arc mongol (à double courbure) est supérieur à tous les autres arcs. Le cavalier mongol est autonome et transporte dans un sac tout le nécessaire à sa survie. La logistique est réduite au minimum. Un corps d’ingénieurs fabrique des engins de siège (ultramodernes) là où ils doivent servir. Gengis Khan est un stratège et un tacticien hors pair. Spécialiste de la guerre éclair et des retraites simulées, il dispose par ailleurs d’un formidable système d’espionnage qui balise les espaces à conquérir. Il pratique la guerre psychologique avec un art consommé en faisant par exemple circuler des récits d’atrocités où le nombre de ses victimes est décuplé avant de proposer le deal : la mort ou la reddition et l’incorporation au peuple mongol. Il interdit à ses soldats l’usage de la torture. Il fait distribuer équitablement les richesses dont il s’empare et sa part n’excède pas celle des autres Mongols. Il accapare les compétences en tous genres, des savants aux artisans sans oublier les médecins, les mineurs, les agriculteurs qu’il envoie dans les régions à développer.

 

 

Gengis Khan mérite au moins un peu de respect car nous sommes ce que nous sommes en partie grâce à lui. Il œuvra à un monde immense, cosmopolite, séculier, ouvert à la libre circulation des hommes, des marchandises, des savoirs et des idées, sur fond de parfaite tolérance religieuse.

La « Pax mongolica » établie par les successeurs de Gengis Khan avait préparé la Renaissance avec ces immenses transferts de biens du Pacifique vers la Méditerranée et inversement, avec la Route de la Soie. Des savants arabes se rendent en Chine, des savants chinois se rendent au Moyen-Orient. Des produits sont acclimatés au Moyen-Orient et d’autres en Chine. Via les comptoirs vénitiens et chinois, avec lesquels commercent les Mongols, l’Europe va hériter de bien des inventions, dont trois fondamentales : la boussole à aiguille magnétique, la poudre à canon, l’imprimerie, trois découvertes sans lesquelles, nous, Européens, ne serions pas ce que nous sommes. On n’insistera jamais assez : les Mongols furent aussi par leur contrôle des grands axes commerciaux de grands civilisateurs qui contribuèrent et d’une manière radicale au phénomène de la mondialisation. Certes, leur déclin au milieu du XIVe siècle et la Grande Peste (qui balaya l’Asie puis l’Europe, tuant environ 30% de la population mondiale) supposèrent un frein aux échanges entre l’Orient et l’Occident ; mais l’impulsion était donnée et allait reprendre.

L’idée d’une coalition entre Mongols et Européens – la Chrétienté donc – a été soupesée, à Rome notamment. Le Vatican avait en tête de propager le christianisme chez les Mongols et les souverains d’Europe (à commencer par Saint Louis) favorisaient une intense activité diplomatique en leur direction. Le plan le plus ambitieux consistait à laisser les Mongols mettre à feu et à sang le Califat de Bagdad (militairement très faible) tandis que les Croisés protégeraient l’offensive mongole en contenant les Mamelouk d’Égypte afin d’empêcher ces derniers de se porter au secours des territoires musulmans soumis aux attaques mongoles. La cour de Hulagu Khan comptait nombre de chrétiens nestoriens et aux plus hauts postes.

L’histoire des invasions mongoles et de l’Empire mongol nous fait passer d’une terreur diffuse à une curiosité toujours augmentée, curiosité mêlée d’admiration. Cet empire poursuit son expansion après la mort de Gengis Khan, en 1215. Il est divisé en quatre empires, en 1251. Il commence à essuyer des défaites et à se rétracter en 1260, avec la défaite d’Aïn Djalout.

L’aventure mondiale de Gengis Khan commence par une attaque contre la Chine, une conquête qui s’étend sur plusieurs décennies. Elle est initiée par Gengis Khan, dans une suite d’attaques limitées contre les Xia occidentaux, en 1205 et 1207. En 1279, le petit-fils de Gengis Khan, Kubilai Khan, fondateur de la dynastie Yuan, écrasera le dernier centre de résistance pro-Song. La domination mongole/Yuan s’étendra alors à toute la Chine.

Gengis Khan partagea son empire entre les quatre fils qu’il avait eu avec son épouse Börte (dont il avait également eu cinq filles). L’un d’eux, Őgedeï, allait se distinguer. C’est sa mort en 1241 (les Mongols étaient devant Vienne) et le court règne de Güyük (1241-1248) qui épargnèrent l’Europe ; en effet, l’armée mongole repartit alors vers l’est. Mais le plus intéressant était à venir. Sous l’empereur Môngkâ (1251-1259), une troisième poussée mongole s’en prit au monde musulman. Le frère de cet empereur, Hulagu, un bouddhiste, fils et époux de chrétiennes nestoriennes, envahit la Perse avant de prendre Bagdad qui va être soumis à des destructions et des tueries systématiques durant une semaine. On a évoqué près d’un million de victimes, un nombre probablement exagéré ; mais tout laisse supposer qu’elles furent très nombreuses. On a dit que les Sunnites avaient été massacrés alors que les Chiites, les Chrétiens nestoriens et les Juifs avaient été épargnés, ce qui reste à vérifier. La concurrence victimaire se porte bien chez les Musulmans, en l’occurrence chez les Sunnites, ce que j’ai pu vérifier en visionnant des vidéos mises en ligne.  Dans tous les cas, la destruction de Bagdad reste dans la mémoire de ce monde le symbole même de l’effroi. Alep subira un sort comparable, mais sa destruction n’a pas laissé une marque aussi profonde dans cette mémoire. Damas se rendit et fut épargné. Hulagu fut rappelé en Mongolie suite à la mort de Môngkâ et laissa le commandement à l’un de ses lieutenants. On peut imaginer que s’il n’avait pas été rappelé, les Mongols n’auraient peut-être pas essuyé leur première défaite, à Aïn Djalout, et que l’islam aurait été définitivement écrasé, tout au moins l’islam arabe… Il est vrai qu’avec des si

 

 

Les informations sur le niveau de violence des Mongols sont contradictoires. Par exemple, Ebn Kathir affirme que Juifs et Chrétiens furent relativement épargnés lors de la prise de Bagdad et que, plus généralement, la colère des Mongols se portait alors principalement sur les Musulmans.

Au XIIIe siècle, des légendes présentent les Mongols comme des descendants des Dix Tribus perdues d’Israël. Dans « Histoire des Juifs », Michel Abitbol écrit : « Étrange coïncidence : en ce début du sixième millénaire du calendrier hébraïque, de nombreux Juifs sont persuadés aussi de vivre les derniers moments avant l’arrivée du Messie qui, incarné par Gengis Khan, allait venir délivrer les “frères” juifs d’Europe du joug chrétien ». Les Chrétiens étaient au courant de cette croyance la firent payer aux Juifs, comme à Frankfurt am Main où cent quatre-vingts Juifs furent tués le 24 mai 1241, suite à l’annonce de la victoire mongole à Liegnitz (ou Legnica ou Wahlstatt), en Pologne.

On sait qu’après le partage de l’Empire mongol en quatre États (en 1259), trois des quatre souverains se convertirent à l’islam, alors religion dominante dans les régions où ils régnaient. La Perse se releva sous le règne de Ghazan (1295-1304) qui se convertit à l’islam avec toute son armée. Parmi les plus graves destructions causées par l’invasion mongole, celle des systèmes d’irrigation, des systèmes très élaborés et perfectionnés au cours des générations. Certaines villes ne s’en relèveront jamais. On peut même juger que l’ensemble du monde arabe tomba dans un état général de médiocrité dont il ne s’est pas encore relevé, contrairement à la Perse qui, suite à la conquête mongole, fut gouvernée un siècle durant par les Ilkhans, descendants de Hulagu. De fait, les Mongols vont être subjugués par la civilisation persane (comme l’avaient été les Romains par la civilisation grecque) à laquelle ils s’intégreront, une civilisation qui connaîtra une nouvelle splendeur sous le gouvernement des descendants de ces nomades.

La plupart des monuments édifiés sous les Ilkhanides ont disparu. On en devine la forme générale par les éléments qu’il en reste. La littérature persane connaît au cours de ces années un rayonnement mondial ; mais, surtout, la miniature atteint un raffinement incomparable (on y devine en filigrane l’influence chinoise). Aujourd’hui encore, elle caractérise la Perse d’alors et d’aujourd’hui. Elle est appréciée dans le monde entier, reproduite plus ou moins habilement et proposée aux touristes qui visitent l’Iran. Sous la dynastie des Timourides (1369-1507), et grâce au mécénat, les arts, et plus particulièrement la miniature, vont connaître une période de splendeur. L’art de la miniature est inséparable du livre et de la poésie ; il doit être considéré en regard du manuscrit enluminé, à la manière des livres irlandais, Book of Durrow ou Book of Kells pour ne citer qu’eux.

Lorsque j’étais enfant, une grand-tante m’offrit un petit livre sur la miniature iranienne. Ce fut mon premier contact avec cet art et avec l’Iran. Miniature iranienne, des mots qui suffisent encore à déclencher en moi d’immenses rêveries. Je m’épris de cet art qui rendait visible des métaphores, qui accompagnait des pages que je goûtais par des traductions, un peu triste de ne pouvoir les lire dans l’original, une tristesse atténuée voire effacée par la splendeur du dessin, aigu, comme gravé, et la délicatesse des coloris, leur saveur qui me mettait l’eau à la bouche. Aujourd’hui encore, je la célèbre avec une même ferveur et peut-être même avec plus de ferveur car j’ai compris que ce monde célèbre des temps préislamiques, comme « Le Livre des rois » qui vers l’an 1000 exalta l’épopée cosmogonique composée par Ferdowsi, relatant l’histoire des rois perses depuis la création du monde jusqu’au dernier prince sassanide malheureusement vaincu par les Arabo-musulmans en 637. Je ne puis contempler l’une de ces miniatures sans avoir une pensée pour Gengis Khan dont je m’efforce toujours de saisir l’impact sur l’histoire du monde et de découvrir des forces lumineuses sous la cendre et le sang.

Olivier Ypsilantis

 

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 Le grand peuple mongol – 1/2

 

Ce long article en deux parties semblera probablement quelque peu désordonné. J’ai tenu à lui conserver son relatif désordre en prenant toutefois garde de ne pas égarer le lecteur. Depuis mes années d’études j’interroge le peuple mongol et son histoire. Ce que j’ai pu lire à son sujet est contradictoire. Pourtant, j’ai trouvé quelques lignes directrices et je les ai suivies. Je me suis souvenu des miniatures persanes, l’un de mes émerveillements d’enfant. Je me suis perdu en rêveries quant à une union entre l’Occident et les Mongols. J’ai laissé à certains moments mon imagination courir sans jamais tourner le dos à l’Histoire. Bref, l’histoire du peuple mongol, surtout à partir de Gengis Khan, n’aura cessé de me tirer par la manche. J’espère que mes interrogations ne lasseront pas le lecteur. Mieux, j’espère qu’il interrogera ce peuple et se perdra à son tour en rêveries, des rêveries soutenues par l’étude.

Gengis Khan, un nom qui aujourd’hui encore stupéfie, terrifie, un nom de fer, de feu et de sang. Enfant et adolescent, je ne le voyais pas autrement. Je l’avais placé dans une effrayante galerie de portraits, en compagnie d’Attila le Hun qui après avoir vainement tenté de conquérir la Perse s’était tourné vers l’Europe. J’avais étudié la bataille des Champs Catalauniques et je me disais non sans fierté que c’est en un lieu situé quelque part dans ce qui est aujourd’hui la France (du côté de Châlon-en-Champagne) que l’expansion de l’empire hunnique avait été stoppée. On évoquait alors volontiers Attila dans les livres scolaires, Attila dont on disait : « Là où passe Attila, l’herbe ne repousse jamais », une remarque qui se transmettait de génération en génération. Dans l’un de mes livres d’histoire, au chapitre consacré à l’invasion des Huns, figurait la peinture de Puvis de Chavannes montrant sainte Geneviève veillant sur Paris endormi (dans la lumière de la pleine lune), reproduction d’une fresque au Panthéon.

Aujourd’hui, ma vision de Gengis Khan a grandement changé ; tout au moins s’est-elle affinée. Il est vrai que les jugements à son sujet sont contrastés, très contrastés, et qu’il est en la circonstance particulièrement difficile de démêler l’histoire de la légende, sans oublier ces vastes zones d’incertitude et d’opacité qui entourent sa vie. On sait que Gengis Khan a favorisé les pires rumeurs à son sujet afin de mieux inviter les peuples à se soumettre sans résister, une technique qui s’est avérée efficace mais qui aujourd’hui encore n’aide pas à une approche « objective » du personnage. Les Chinois ont de lui une vision moins catastrophique que ne l’ont les Russes ou les Musulmans par exemple. Il faut voir ces vidéos arabes consultables en ligne qui décrivent avec luxe de détails (et probablement avec des exagérations propres à une certaine culture portée au ressentiment, à l’invective autant qu’à la plainte) la poussée mongole en terre musulmane et plus précisément la prise de la capitale du califat, Bagdad.

Certes, on reconnaît à Gengis Khan d’avoir unifié les clans mongols, d’avoir imposé un certain apaisement au sein de son peuple, moyennant des luttes sanglantes puis une discipline de fer. Mais après ? Rien que mort et destruction, destruction et mort. Pourtant, un jour, au cours de mes études, en bibliothèque, je me mis à feuilleter puis à lire méthodiquement des études sur Gengis Khan et les Mongols, des lectures qui m’ont amené à nuancer ma perception de celui qui reste le plus grand conquérant de tous les temps. Cette démarche m’avait été inspirée par l’étude de la miniature persane – un émerveillement – qui reste inexplicable sans les Mongols. J’y reviendrai en fin d’article.

Gengis Khan ne détruisait et ne tuait pas pour le plaisir de détruire et de tuer. Il faisait preuve de violence, et radicale, si on lui résistait ou si on ne respectait pas la parole donnée. Il faisait usage des armes mais aussi, et plus encore, de la diplomatie. Il accordait aux ambassadeurs une place prééminente. Celui qui se plaçait sous sa protection sans lui opposer la moindre résistance et qui s’en tenait à la parole donnée pouvait espérer vivre en paix, d’autant plus que Gengis Khan était d’une parfaite tolérance envers les croyances et les pratiques religieuses, chose rare alors et qui mérite d’être soulignée.

 

L’actrice mongole Khulan Chuluun (née en 1985), connue pour avoir tenu le rôle de Börte, l’épouse de Gengis Khan dans “Mongol”, un film russe de 2007.

 

Gengis Khan était un homme d’une grande loyauté, un homme qui accordait une importance particulière à la parole donnée, d’où son extrême fureur lorsqu’on la trahissait. Rien à voir donc avec un individu imprévisible et possédé par les démons. A ce sujet, lisez l’article mis en lien et extrait de La Revue de Téhéran, « La conquête mongole de la Perse, ses causes et ses conséquences ». Il révèle combien Gengis Khan était soucieux d’éviter autant que possible la guerre et laisse entendre que si les Perses n’avaient pas remis en question la parole de Gengis Khan, le destin du monde aurait été bien différent et les conquêtes mongoles se seraient peut-être arrêtées à ce pays d’une grande richesse :

http://www.teheran.ir/spip.php?article1866#gsc.tab=0

Retenons ce qui suit de cet article : Gengis Khan n’avait pas dans l’idée d’envahir les contrées perses. « La preuve en est qu’immédiatement après avoir conquis les territoires voisins de la Perse, Gengis Khan envoya une dépêche au gouverneur de l’Empire khorezmien, Alâeddin Mohammad, dans le but d’établir des liens commerciaux et de le saluer en tant que nouveau gouvernant du voisinage : “Je suis le maître des territoires du Soleil levant tandis que vous régnez sur ceux du Soleil couchant. Je souhaite donc que l’on conclue un solide traité d’amitié et de paix” annonçait-il. L’unification des tribus nomades de la Mongolie ainsi que celles des Turcomans, et même l’invasion de la Chine, se firent en causant relativement peu de pertes humaines et matérielles. Voilà pourquoi cette proposition de paix venant de la part du puissant empire naissant ne fut pas pour déplaire aux souverains iraniens dont l’intérêt allait dans le sens de la ratification d’un traité. » On est loin de l’image du destructeur et du tueur si complaisamment véhiculée. Gengis Khan propose l’amitié et la paix, proposition particulièrement bienvenue à l’égard de ce riche pays à la culture millénaire. Il avait depuis longtemps l’idée de développer le commerce, les échanges donc, et il aurait limité autant que possible morts et destructions si… Bien sûr, ce n’est pas avec des si que… Pourtant, permettez-moi de rêver car c’est précisément là que prend place l’une des réactions les plus néfastes de l’histoire, réaction aux conséquences incalculables.

Je rapporte les faits suivants même si certains historiens émettent des doutes plus ou moins marqués sur leur véracité. Le roi iranien, Shâh Alâeddin Mohammad, ne vit pas ce traité d’un bon œil. Il est vrai que certaines informations envoyées par son ambassadeur à Beijing, en Chine, n’avaient pas de quoi le rassurer. Mais outre l’intérêt qu’il concevait à traiter avec ce pays, par ailleurs intellectuellement et spirituellement supérieurement développé (des qualités que Gengis Khan respectait a priori), Gengis Khan ne voulait pas ouvrir un deuxième front alors qu’il était occupé à se battre en Chine septentrionale. Quant à la Perse qui ne cessait de batailler à l’ouest contre les califes de Bagdad, elle avait a priori tout intérêt à sceller une alliance avec les Mongols. Afin de donner plus de poids à sa proposition, Gengis Khan envoya une importante caravane vers la Perse dans l’espoir d’établir des échanges commerciaux. Peine perdue. Elle fut interceptée par le gouverneur kharezmide de la ville d’Otrar (au sud de l’actuel Kazakhstan) qui considérait que ces paisibles commerçants n’étaient que des espions. Ce n’était probablement pas une ruse puisque Gengis Kahn s’empressa d’envoyer trois ambassadeurs (un Musulman et deux Mongols) afin de rencontrer le shah en personne, obtenir la libération des prisonniers et punir les responsables de cet acte. Mais l’affaire ne s’arrangea pas. Le shah fit exécuter les membres de la caravane, tondre deux ambassadeurs (qu’il renvoya chez Gengis Kahn) et décapiter le troisième. L’affront était massif et ne pouvait que conduire à l’affrontement. Gengis Kahn fit mouvement vers l’Empire kharezmien en 1219 et y pénétra. Surpris par cette incursion le shah prit la fuite à l’intérieur de son empire. Je passe sur les détails de cette expédition qui se fit suivant plusieurs axes. L’attitude du shah et la résistance de villes comme Otrar (où l’on avait assassiné les cinq cents membres de la caravane), Inalchuq ou Boukhara, n’incita pas les Mongols à la clémence. Samarkand tomba puis Ourguentch, après l’un des sièges les plus difficiles qu’auront à mener les Mongols. La ville prise s’en suivit un massacre d’une ampleur inégalée. Et ainsi de suite jusqu’au contrôle total de la Perse.

 

Temüdjin et sa femme Börte dans le film “Mongol”

 

Qu’il soit permis de rêver et de refaire l’Histoire, pour le rêve et rien de plus, le rêve d’une union spontanée entre les Perses et les Mongols, après acceptation des propositions de Gengis Khan, un fil des steppes désireux d’apprendre, de commercer, capable d’intégrer des hommes aux origines les plus diverses dans son armée, un homme par ailleurs imperméable aux dogmes religieux. Avec du recul, qu’il nous soit permis de regretter le comportement du shah d’alors – en admettant qu’il en ait été ainsi. Et permettez-nous de poursuivre notre rêve. La Perse mongole, la fusion de deux cultures entrées en contact pacifiquement, les Mongols se mettant spontanément à l’école des Iraniens (après s’être mis à celle des Chinois sans lesquels les immenses conquêtes de Gengis Khan n’auraient guère été possibles), la création d’une force combinée irano-mongole partant à l’assaut de l’islam arabe et l’annihilant. La bataille d’Aïn Djalout, une défaite mongole face aux Mameluks d’Égypte, se serait convertie en une victoire pour les Irano-mongols, coup de boutoir final contre l’islam arabo-musulman et sunnite. Le monde d’aujourd’hui ne serait pas ce qu’il est ; et, à dire vrai, je sais ce qu’il serait, mais un monde nettoyé d’un certain islam ne peut être qu’un monde meilleur. Had a dream…

La violence était générale. Gengis Khan a-t-il été plus violent que ceux de son temps ? Ce qu’on a dit de lui a été dit longtemps après sa mort. La rumeur qui a toujours tout amplifié a probablement été de la partie. Gengis Khan le guerrier et le conquérant a aussi été celui qui s’est efforcé de se nourrir d’autres cultures (la chinoise et l’iranienne en particulier) et d’établir des règles destinées à encadrer la violence. Le rapport avec les femmes a été strictement codifié : plus question de les kidnapper (décision pragmatique il est vrai puisque le rapt des femmes était l’une des principales causes de violence entres tribus mongoles, des tribus qu’il fallait unifier pour espérer les lancer à la conquête du monde). Temüdjin – le futur Gengis Khan – interdit l’adultère et la vente des femmes (pour mariage) afin de ne pas favoriser dans le tissu social des points de détresse. Autre avancée, au sujet des héritages garçons-filles. Par ailleurs, il autorise les femmes à avoir accès à des postes dans son armée, une mesure plutôt rare dans l’histoire des sociétés. En résumé : ce chef de guerre a su rassembler des tribus prises dans des luttes constantes où la femme était un enjeu majeur. Il a compris qu’il lui fallait commencer par codifier les rapports femmes-hommes pour espérer unifier les tribus et les lancer à l’autre bout du monde. On peut dire qu’un corpus de codes a préparé les conquêtes.

Gengis Khan a détruit une organisation tribale et clanique pour fonder un peuple, le peuple mongol capable par ailleurs d’admettre d’autres peuples et de les fondre en lui dans une parfaite unité – notamment grâce à sa parfaite tolérance en matière de religion. L’un des principaux outils de cette fusion des peuples, l’armée, une armée organisée selon un principe décimal (voir détails), une armée dont l’organisation, y compris en temps de paix, structurait la société, une société toujours plus ou moins sur le pied de guerre.

La Yassa (ou Grande Yassa), un système de lois, constituait le socle sacré de l’organisation de la société mongole et se transmettait de génération en génération. Elle fut rédigée en transcrivant le parler mongol suivant l’alphabet ouïghour. La Yassa contient notamment des préceptes et des règles qui peuvent nous aider à envisager les Mongols autrement que comme des « sauvages ». On y incite à l’humilité morale (en interdisant par exemple l’accumulation de titres de noblesse), on y établit les modalités du partage des biens du vaincu, les droits des femmes y sont détaillés, le concept de bâtard est aboli, on célèbre la tolérance religieuse (on n’insistera jamais assez sur cette caractéristique du peuple mongol), etc. Bref, le peuple mongol qui certes a beaucoup tué et beaucoup détruit doit aussi être envisagé avec un regard plus profond favorisé par l’étude. On peut discuter du niveau d’application de ces préceptes et règles mais un tel document (tout au moins ce qui nous en est parvenu) peut être placé à côté des grands codes civilisateurs, comme le code d’Hammourabi.

 

Une image du film “Mongol”

 

Concernant ce qui pourrait s’apparenter au droit international, les Mongols suivaient un principe aussi simple qu’efficace. Ils partaient du principe que le Grand Khan avait reçu de Dieu (appelons ainsi cette force en laquelle ils croyaient) la mission de conquérir et gouverner la Terre, de manière que leur résister revenait à s’opposer aux desseins de Dieu. Ceux qui se rendaient sans opposer la moindre résistance pouvaient a priori compter sur la clémence du Grand Khan ; dans le cas contraire, le châtiment était terrible. Cette manière de procéder est l’une des caractéristiques des Mongols, plus particulièrement du vivant de Gengis Khan. La stricte discipline imposée à l’armée concernait tous les guerriers, de haut en bas et de bas en haut de la hiérarchie. Elle ne visait en aucun cas à tracasser ou humilier (comme dans certaines armées), elle ne visait qu’à l’efficacité.

L’étude de l’armée de Gengis Khan est non moins passionnante que celle de l’armée d’Alexandre le Grand. On pourrait multiplier les articles à ce sujet. L’arc mongol, particulièrement élaboré, arme légère par excellence du guerrier mongol, nécessiterait un long article à part. Le petit cheval mongol nécessiterait quant à lui un autre long article ; il fut la pièce maîtresse de cette armée, un animal sobre, résistant, objet d’une grande attention. Dans son étude sobre et concise, E. D. Phillips (« The Mongols ». London, Thames and Hudson, 1969), l’évoque. Ce cheval n’est pas monté avant l’âge de deux-trois ans voire plus ; et lorsqu’il est monté une journée, il se voit accordé trois à quatre jours de repos. Ainsi chaque cavalier emmène-t-il à sa suite jusqu’à une vingtaine de chevaux. Ils se nourrissent essentiellement d’herbe fraîche, abondante dans le Nord de la Mongolie mais de plus en plus rare à mesure que l’armée mongole pousse vers l’ouest, vers la Méditerranée. Des historiens ont suggéré que la défaite d’Aïn Djalout pourrait en partie s’expliquer par l’affaiblissement de ces chevaux suite au manque de pâturages – d’herbes fraîche. Dans leur expansion, les Mongols se mirent à utiliser un grand nombre de chameaux qui constituèrent en quelque sorte le train des équipages. lls intégrèrent des techniques venues des Chinois, ce qui leur permit de construire de formidables engins de siège (un art inconnu de ces nomades) et de maîtriser l’emploi de la poudre, notamment pour les fourreaux de mines mais aussi l’artillerie.

Le nom « Mongol » garde aujourd’hui encore une charge négative, inquiétante. Pourtant, les Mongols ne furent pas que des destructeurs et des massacreurs. Et nous leur devons beaucoup, ce que nous ignorons trop souvent, forts de certains préjugés. Ils furent aussi des passeurs entre l’Orient le plus lointain et l’Occident. L’étude de ce peuple peut nous aider à soutenir une vaste rêverie, au sens fort du mot, au sens qu’il a dans le titre du plus beau livre de Jean-Jacques Rousseau, une rêverie qui a probablement porté Sergueï Bodrov dans ce film de 2007 qui retrace la vie de Gengis Khan, de Temüjin.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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