Je me souviens d’elles – 2/2

Giovanna Casotto (en Header, à droite de l’image) 

Je me souviens d’Inés de Castro, de son assassinat pour raison d’État.

Je me souviens de Juana la Loca, de son internement à Tordesillas.

Je me souviens de Gertrud von Le Fort, je m’en souviens surtout par Georges Bernanos.

Je me souviens d’Anna Magnani. Il arrive souvent qu’une scène du cinéma néo-réaliste où elle apparaît me vienne à l’improviste et avec précision, comme cette scène de « Mamma Roma » :

https://www.youtube.com/watch?v=vx52cBite_E

Je me souviens de cette aventurière à l’identité incertaine qui se présentait comme « princesse Tarakanova », et j’en oublie, et se faisait passer pour la fille de la défunte impératrice de Russie, Élizabeth Ire, la fille de Pierre le Grand. Combien de dupes et de dettes a-t-elle faits ? Catherine II qui n’avait prêté qu’une attention amusée aux prétentions de l’aventurière finit par en être agacée voire inquiète. Elle se la fit livrer par la ruse (voir le rôle tenu par Alexeï Orlov) puis l’enferma dans la forteresse Pierre-et-Paul. Nombre de légendes circulèrent au sujet de sa mort. L’une d’elles a été mise en scène par Constantin Flavitsky ; et c’est essentiellement par cette composition (la plus connue de l’artiste) que nous nous souvenons d’elle.

Princesse Tarakanova

Les derniers moments de la « princesse Tarakanova » peints par Constantin Flavitsky (Константин Дмитриевич Флавицкий, 1830-1866) en 1864, selon la légende qui veut qu’elle soit morte noyée dans l’inondation de 1777.

 

Je me souviens de Jeanne Hersch, de son concept d’étonnement philosophique.

Je me souviens d’Oriana Fallaci, une femme de courage.

Je me souviens de Carmen Silvera, Edith Artois dans la série télévisée « ‘Allo ‘Allo ! »

Je me souviens de Helly Luv, l’égérie kurde. Je me souviens qu’elle se rendit populaire par « Risk It All » :

https://www.youtube.com/watch?v=33Zd1c4QDIs

Je me souviens de Brigitte Lahaie (Brigitte Vanmeerhaeghe), actrice X mais pas seulement, de sa reconversion à la radio, sur RMC, avec l’émission « Lahaie, l’Amour et Vous ».

Je me souviens de Jennifer Saunders et de Joanna Lumley dans « Absolutely Fabulous », de fous rires en leur compagnie.

Je me souviens de Bouboulina, héroïne de la Guerre d’Indépendance grecque de 1821. Je me souviens que ce nom ne cesse de revenir dans la bouche d’Anthony Quinn, dans « Zorba le Grec » de Michael Cacoyannis. A ce propos, je me souviens de Lila Kedrova, « Bouboulina », Madame Hortense.

Je me souviens d’Anne Dorval dans la série télévisée québécoise, « Le cœur a ses raisons ».

Je me souviens d’être tombé amoureux de Bibi Andersson dans « Sourires d’une nuit d’été » (Sommarnattens leende) d’Ingmar Bergman où elle ne tient pourtant qu’un tout petit rôle ; mais cette joie de vivre transmise par chacune de ses expressions me reposait des mélancolies véhiculées par la littérature, d’August Strindberg à Stanisław Przybyszewski.

Ingmar Bergman et Bibi AnderssonSur le tournage de « Persona » (en 1966) : Bibi Anderson (à gauche), Liv Ullmann et Ingmar Bergman. 

 

Je me souviens de Lee Miller, un nom qui suscite en moi mille souvenirs ; mais l’un d’eux domine les autres sans que je sache pourquoi, le dégoût probablement, avec cette photographie qui montre ce top model prenant un bain dans la baignoire de Hitler, en 1945, à Munich :

http://www.dailymail.co.uk/news/article-2292365/Dark-secret-woman-Hitlers-bathtub-How-war-photographer-Lee-Miller-raped-child-forced-pose-naked.html

Je me souviens de Maryam Radjavi, haute figure de la résistance iranienne.

Je me souviens de compositions peintres et gravées de Geneviève Asse, espaces de délicatesse et de silence. Je me souviens que cette artiste s’engagea dans les FFI, fut conductrice-ambulancière à la 1re D.B. et participa à l’évacuation du camp de Theresienstadt.

Je me souviens de Simone de Beauvoir. J’ai lu l’intégralité de son œuvre autobiographique avec un élan qui amusait mon entourage. Je leur expliquais que ces écrits au style épuré et précis m’intéressaient autrement plus que le salmigondis de Jean-Paul Sartre plus connu sous le nom de Jean-Sol Partre.

Je me souviens de ma surprise en apprenant que cette critique d’art que je lisais avec assiduité dans « Art Press » au cours de mes années d’études, Catherine Millet, était une libertine frénétique, ce que je découvris par « La vie sexuelle de Catherine M. », un ouvrage que je lus avec un mélange d’étonnement et d’ennui, sans jamais cesser d’apprécier la qualité de l’écriture.

 Catherine Millet

L’une des éditions des mémoires de Catherine Millet (née en 1948) 

 

Je me souviens quand Michèle Barzach, alors ministre de la Santé, déclara que Tchernobyl n’avait en rien affecté la France et qu’en conséquence la population (y compris les femmes enceintes) n’avait aucune précaution particulière à prendre.

Je me souviens que le nom « Madame Claude » intrigua mon enfance. Une grand-tante chuchotait ce nom comme s’il s’agissait du Diable. J’avais oublié « Madame Claude » ; mais sa mort, fin 2015, me fit revenir ces chuchotements.

Je me souviens que la garde des sceaux, Christiane Taubira, a été comparée à un singe.

Je me souviens des tache de rousseur de Marlène Jobert.

Je me souviens de Romy Schneider, un nom qui fait se lever en moi tant de souvenirs. Romy que je vis comme une mère, une sœur.

 Romy Schneider

Romy Schneider (1938-1982)

 

Je me souviens des personnages loufoques interprétés par Florence Foresti dans l’émission « On a tout essayé ».

Je me souviens de Hermine dans « Steppenwolf » de Herman Hesse ; Hermine, le personnage de roman qui a le plus troublé mon adolescence.

Je me souviens d’Ana Non (voir le roman d’Agustin Gómez-Arcos), le personnage de roman qui a le plus ému mes années de maturité.

Je me souviens de « The Cranberries » et de Dolores O’Riordan, de « Fleetwood Mac » et de Stevie Nicks.

Je me souviens d’une ministre de l’Agriculture au nom prédestiné, Édith Cresson. Je me souviens des colères qu’elle provoqua dans le monde agricole.

Je me souviens de mon malaise fasciné devant les actions de Gina Pane, un malaise proche de celui que j’éprouvais devant les actions de Rudolf Schwarzkogler.

Je me souviens d’Alexandra Maria Lara (Alexandra Plătăreanu) dans le rôle de Traudl Junge — voir « Der Untergang » d’Oliver Hirschbiegel.

 Der Untergang

« Der Untergang » d’Oliver Hirschbiegel (2004)

Je me souviens des rêveries de Giovanna Casotto, une artiste qui s’utilise comme modèle pour des BD érotiques particulièrement élaborées.

Je me souviens de mon plaisir au volant à écouter les chansons de Nina Gordon (Nina Rachel Shapiro Gordon), en particulier « Tonight And The Rest of My Life » :

https://www.youtube.com/watch?v=Z29Wq7vWKDI

Je crois percevoir dans cette vidéo, tant par l’éclairage que par les poses, une discrète allusion (probablement inconsciente) à l’œuvre de G. F. Watts, ce peintre victorien rattaché au symbolisme.

Je me souviens de La Mère Denis, figure emblématique de la marque de machines à laver Vedette.

Je me souviens que Florence Arthaud effectua sa première traversée de l’Atlantique au cours d’une convalescence suite à un grave accident de voiture. Mais son nom fait se lever tant de « Je me souviens » qu’il me faudrait écrire un « Je me souviens » à part…

Je me souviens de la revue de presse de Catherine et Liliane sur Canal+. Mais j’y pense, Catherine et Liliane sont des hommes ! Alex Lutz pour Catherine, Bruno Sanches pour Liliane…

Je me souviens des Vieilles dames de Jacques Faizant (dans « Le Figaro »), des Parisiennes de Kiraz (dans « Jours de France ») et des Frustrés de Claire Bretecher (dans « Le Nouvel Observateur »).

Kiraz

Kiraz, une élégance, une mise en page et une palette qui m’évoquent René Gruau.  

 

Olivier Ypsilantis

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Je me souviens d’elles – 1/2

 

Je me souviens de l’assassinat de Benazir Buttho (en Header).

 

Je me souviens de Suzanne Rouquette, responsable du 25e Bataillon médical de la 9e Division d’infanterie coloniale de la 1re Armée française du général de Lattre de Tassigny. Débarquée en Provence après avoir été sur la ligne de front en Corse et sur l’île d’Elbe, elle sera blessée dans les Vosges et amputée d’une jambe.

Suzanne Lefort RouquetteSuzanne Rouquette et Jacques Lefort, rencontré lors du débarquement de Provence (il était alors capitaine au 1er Bataillon de choc de la 1re Armée française) et qu’elle épousa en 1945.  

 

Je me souviens de Marie d’Agoult. Je m’en souviens en particulier par le portrait qu’en fit Henri Lehmann, Henri Lehmann qui fit également le portrait de Franz Liszt.

Je me souviens de la concurrente d’Helena Rubinstein, Elizabeth Arden. Et, bien sûr, je me souviens d’Helena Rubinstein.

Je me souviens de Jacqueline Auriol et de sa rivale, Jacqueline Cochran. A ce propos, je me souviens qu’il est question de Jacqueline Auriol dans « Je me souviens » de Georges Perec : « Je me souviens de Jacqueline Auriol, la femme “la plus vite du monde” ».

Je me souviens de la duchesse d’Alençon, de son incroyable courage lors de l’incendie du Bazar de la Charité. Femme tragique comme sa sœur, Sissi l’assassinée. Ne les oubliez jamais !

Je me souviens d’Ilona Edelsheim Gyulai. Je me souviens qu’elle épousa un fils de l’amiral Miklós Horthy, régent du Royaume de Hongrie de 1920 à 1944, István Horthy. A ce propos, je me souviens du mystère qui entoure l’accident d’avion au cours duquel périt ce pilote : n’aurait-il pas été prémédité par les nazis qui le jugeaient philosémite ? :

http://www.telegraph.co.uk/news/obituaries/10036650/Countess-Ilona-Edelsheim-Gyulai.html 

 Infirmière hongroise

L’étrange, l’inquiétante beauté de la comtesse Ilona Edelsheim Gyulai la Hongroise. Je me dis qu’elle aurait pu être Erzsébet Báthory…

 

Je me souviens de Valérie André. Et pour ceux qui ne s’en souviennent pas :

http://www.aerodrome-gruyere.ch/hommage/valerie-andre.htm

Je me souviens qu’Amélie d’Orléans, devenue reine du Portugal par son mariage, était célèbre pour sa grande taille (plus d’un mètre quatre-vingt). Je me souviens qu’elle fut victime d’un attentat, Praça do Comercio, à Lisbonne, en 1908, attentat au cours duquel périrent son époux et son fils aîné. Je me souviens qu’elle se dressa dans le landau pour protéger de son corps son plus jeune fils et qu’elle parvint à tenir en respect l’un des terroristes en le frappant avec son bouquet de fleurs.

Je me souviens de Madame de Warens, « Maman », de l’extraordinaire et délicieuse ambiguité que suggèrent « Les Confessions » du « Petit ».

Je me souviens de Louise de Vilmorin et regrette que ses romans ne soient pas plus lus, qu’ils soient même oubliés ; car le meilleur de son œuvre n’est pas moins pénétrant que « La Princesse de Clèves » de Madame de La Fayette.

Je me souviens de Patricia Amardeil, de sa lutte pour la mémoire de la Shoah. Je me souviens qu’elle a traduit « Signora Auschwitz » d’Edith Bruck :

http://www.huffingtonpost.fr/jeannine-hayat/edith-bruck-david-lescot-litterature-shoah_b_8440874.html

Je me souviens d’Edith Bruck, survivante d’Auschwitz, écrivain de langue italienne mais dont la langue maternelle est le hongrois.

Je me souviens de Queen Victoria, une grande petite souveraine.

Je me souviens d’Ute Lemper, cette amoureuse des langues qui passe de l’une à l’autre avec une grâce de danseuse. Je me souviens d’elle, il y a peu, au Teatro Circo de Murcia.

German ZDF TV talkshow Markus Lanz at Fernsehmacher-Studio Featuring: Ute Lemper Where: Hamburg, Germany When: 04 Dec 2013 Credit: Schultz-Coulon/WENN.com

German ZDF TV talkshow Markus Lanz at Fernsehmacher-Studio
Featuring: Ute Lemper
Where: Hamburg, Germany
When: 04 Dec 2013
Credit: Schultz-Coulon/WENN.com

Ute Lemper (née en 1963)

 

Je me souviens de Madame Tallien dans la vie de laquelle j’ai quelques peines à me retrouver.

Je me souviens de la reine de Saba qui selon l’Ancien Testament eut l’intention d’éprouver Salomon en lui posant un certain nombre d’énigmes.

Je me souviens de la comtesse de Ségur dont je lus avec grand plaisir tant de ses « compostions nigaudes » — ce sont ses propres mots.

Je me souviens de Clara Schumann la musicienne sans laquelle Robert son époux et Johannes Brahms n’auraient peut-être pas été ce qu’ils ont été.

Je me souviens de Salomé, je m’en souviens par bien des représentations à commencer par celles de Franz von Stuck, Gustave Moreau et Gustav Klimt.

Je me souviens de Paula Modersohn-Becker, et par elle je me souviens de Worpswede et de l’amie allemande, Corina.

Je me souviens de la Callas au bras d’Onassis.

Je me souviens de Nathalie Kosciusko-Morizet, NKM, son visage de préraphaélite, son intelligence aiguë, ses réparties coupantes, son côté « emmerdeuse ». Aurai-je le plaisir de me souvenir de Nathalie Kosciusko-Morizet présidente de la République française ?

 Nathalie Kosciusko Morizet

Nathalie Kosciusko-Morizet (née en 1973)

 

Je me souviens de Catalina de Erauso, La Monja Alférez.

Je me souviens que Brunehaut reine d’Austrasie mourut après avoir été attachée à la queue d’un cheval excité par ses ennemis.

Je me souviens de Pauline Borghèse, la sœur préférée de Napoléon Bonaparte, je m’en souviens par cette sculpture d’Antonio Canova autour de laquelle j’ai tant tourné.

Je me souviens de l’épopée vendéenne de la duchesse de Berry. Je me souviens de cette belle veuve peinte par Thomas Lawrence.

Je me souviens que Coco Chanel aimait la poésie de Pierre Reverdy.

Je me souviens du sourire de Françoise Giroud :

http://www.lexpress.fr/diaporama/diapo-photo/culture/livre/en-images-francoise-giroud-les-visages-de-sa-vie_1210699.html?p=5#content_diapo

 Francoise Giroud

Françoise Giroud (1916-2003)

 

Je me souviens de Louise de Bettignies. Je me souviens d’avoir souvent entendu ce nom au cours de ma jeunesse : une proche cousine était scolarisée dans un établissement du XVIIe arrondissement parisien qui porte son nom. Ce n’est que bien des années plus tard que j’appris que cette femme avait joué un rôle des plus importants au cours de la Première Guerre mondiale en tant que chef du Réseau Ramble, à Lille, au service des Britanniques. Louise de Bettignies alias « Alice Dubois ».

Je me souviens de la princesse Bibesco, je m’en souviens par les souvenirs que m’a rapportés une grand-tante, par « Le Perroquet vert », un livre entre roman et autobiographie que cette même grand-tante m’invita à lire, et par le portrait étourdissant de virtuosité qu’en a fait Giovanni Boldini.

Je me souviens de Charlotte Corday surnommée par Lamartine « l’Ange de l’assassinat ». Je me souviens qu’elle assassina Marat à l’aide d’un couteau acheté à la coutellerie Badin, dans les galeries du Palais-Royal. Je me souviens du Conventionnel Adam Lux qui, ébloui par cette femme, célébra son courage et fut guillotiné à son tour. N’oubliez pas Charlotte Corday et n’oubliez pas Adam Lux qui chacun à leur manière s’élevèrent contre le règne des larves :

http://www.authorama.com/famous-affinities-of-history-ii-5.html

Je me souviens de Marie Duplessis, Marguerite Gautier dans « La Dame aux camélias », un roman à la puissante ambiance, un roman qui troubla mon adolescence.

Je me souviens de Danielle Casanova :

http://www.memoirevive.org/danielle-casanova-nee-vincentella-perini-31655/

Je me souviens de mon plaisir à lire les lettres de Madame de Sévigné, plaisir que me communiqua une professeur de littérature française, Madame R., belle femme qui avait plaisir à montrer ses jambes — qu’elle avait fort belles — en salle de classe et qui s’amusait discrètement du trouble des élèves.

Je me souviens que Marie Curie Sklodowska eut un rôle important dans l’organisation du service radiologique des armées au cours de la Première Guerre mondiale.

Je me souviens qu’après avoir tourné dans des dizaines de films médiocres, et alors qu’elle s’apprêtait à quitter le cinéma, Marlène Dietrich fut remarquée par Joseph von Sternberg qui la lança dans une carrière internationale avec « L’Ange bleu » — « Der Blaue Engel ».

Je me souviens de Geneviève de Galard, convoyeuse de l’air surnommée « l’Ange de Ðiện Biên Phủ ».

Je me souviens de Madame de Guyon, de la gêne qu’elle provoqua chez les autorités ecclésiastiques et de ses tribulations.

Je me souviens d’Hélène Boucher, je m’en souviens d’abord par « Horizons sans fin » de Jean Dréville, par Gisèle Pascal.

Je me souviens de Margaret Thatcher, l’un des plus extraordinaires chefs de gouvernements de l’Europe du XXe siècle.

Margaret Thatcher

Margaret Thatcher (1925-2013), une révolutionnaire conservatrice, l’anti-démagogue par excellence.  

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes diverses (février 2016) – 2/2

 

Parmi les récits de voyages écrits par des British, la série espagnole de Peter Kerr (né en 1940), cinq titres sont dédiés à sa vie à Mallorca : « Snowball Oranges », « Mañana, Mañana ! », « Viva Mallorca ! », « A Basketful of Snowflakes » et « From Paella to Porridge » ;  la trilogie espagnole de Chris Stewart est dédiée aux Alpujarras (né en 1951), The Lemons Trilogy : « Driving Over Lemons: An Optimist In Andalucia », « A Parrot In The Pepper Tree », « The Almond Blossom Appreciation Society ». Peter Kerr et Cris Stewart ont été des musiciens professionnels. Peter Kerr a notamment joué avec The Clyde Valley Stompers et Chris Stewart a été premier batteur du groupe Genesis. A présent, l’un et l’autre s’occupent de leur finca. Ci-joint, une entrevue avec Chris Stewart :

https://www.youtube.com/watch?v=bBXMo7WQSSI

Hans Jürgen Syberberg et sa trilogie qui met en scène Ludwig II, Karl May et Hitler, trois hommes qui selon lui sont des révélateurs de leur temps et grâce auxquels le cinéaste reconstitue à sa manière l’histoire de l’Allemagne, des débuts de l’industrialisation à l’après-guerre (Seconde Guerre mondiale). Il invite l’Allemagne  à regarder Hitler dans les yeux (si je puis dire), droit dans les yeux, afin de lutter contre l’aliénation. Opposer à Hitler les valeurs aristocratiques ; et le romantisme que l’Allemagne a porté vers les sommets entre pleinement dans cet aristocratisme. Il ne faut pas faire cadeau du romantisme à Hitler.

 Hans Jürgen Syberberg

Hans Jürgen Syberberg (né en 1935)

 

La Terreur est-elle le produit d’une idéologie ou bien celui d’intérêts médiocres et de basses convoitises ? Dans la compétition vers le pouvoir, chacun se croit tenu de dépasser l’autre en violence pour n’être pas accusé de modération et terminer sur l’échafaud. Barère déclare : « Il fallait être guillotineur pour n’être pas guillotiné ». Voir la thèse soutenue par Guglielmo Ferrero dans « Les deux révolutions françaises. 1789-1796 », avec la peur comme moteur et carburant de cette Révolution.

Je reste convaincu que la part de l’idéologie a tenu un rôle essentiel — non pas exclusif mais essentiel — dans l’instauration de la Terreur (5 septembre 1793 – 27 juillet 1794). Par ailleurs, la Révolution française peut être regardée froidement, comme la matrice de tous les totalitarismes avec cette adoration des Idées. Pour la première fois dans l’Histoire se profile la machine de mort étatique, la planification de l’assassinat de masse, avec les assassins de bureau (la bureaucratie) qui définissent le travail des assassins de terrain. Le 23 juillet 1789, deux propositions de loi soumises à l’Assemblée constituante visent à créer un comité chargé de « recevoir les dénonciations contre les ennemis publics » et à établir un « tribunal spécial pour juger les personnes arrêtées sur le soupçon du crime de lèse-nation ». Puis, sur l’insistance des autorités municipales parisiennes, sont mis en place par la Constituante, le 28 juillet 1789, un Comité des rapports et un Comité des recherches (voir détails). Le 21 octobre 1789, la Commune de Paris crée de sa propre initiative son Comité des recherches (avec notamment la rétribution des délateurs) au nom du salut public. Brissot l’utilise pour s’imposer dans le conseil municipal. Dès le 12 septembre 1789, Marat s’était fait le chantre de la dénonciation.

La Terreur conduit à la guerre et la guerre « justifie » la Terreur. Guerre et Terreur vont se nourrir mutuellement. Mais la guerre terminée, la Terreur ne cesse pas pour autant. Après l’arrestation et l’exécution des hébertistes et des dantonistes commence le règne de Robespierre, un système de pouvoir structuré par la bureaucratie qui enserre toute la société dans un carcan de fer. La délation est érigée en vertu citoyenne et les abstractions sont portées aux nues, adulées. On a expulsé Dieu et le Roi pour mettre à leur place le culte de l’Idée (l’idéocratie) et de l’Être suprême, cette idole en carton-pâte qui sert à justifier le maintien de la Terreur alors que les raisons « objectives » de son maintien ne peuvent plus être invoquées. La Terreur, la purification qui doit permettre l’accession à un nouveau monde (?!). La Révolution française, le règne de l’Utopie, la prosternation devant les Idées et leur rhétorique, la délation érigée en vertu, le crime de lèse-nation remplaçant celui de lèse-majesté, etc. Le crime de lèse-majesté, parfaitement critiquable, repose tout de même sur une définition assez précise ; tandis que le crime de lèse-nation, si imprécis (aussi imprécis que « ennemi du peuple »), menace chacun et en permanence.

Autre pays rentier du pétrole, l’Algérie. Mais le prix du pétrole s’effondrant, les revenus de la rente suivent. Comme tant de pays arabes, l’Algérie ne produit rien. A qui la faute ? Aux ex-colonisateurs ? A Israël ? Aux Juifs ? Ou bien aux Algériens et rien qu’aux Algériens ? La rente du pétrole n’a pas été investie dans l’économie de production, elle sert à gérer la société ainsi que le signale Omar Belhouchet, directeur de El Watan, premier quotidien en langue française du pays. Que va devenir cette société que l’appareil d’État (tant les civils que les militaires) calme en lui distribuant une part de cette rente ? Inflation galopante, dégradation des salaires, licenciements et chômage, un système extrêmement autoritaire mais fatigué. La société civile va-t-elle réussir à s’imposer face à l’appareil d’État ? Certes, le terrorisme n’est plus ce qu’il était au début des années 1990, mais des éléments venus de Libye où Daesh s’implante insidieusement ne vont-ils pas réactiver la violence ? Alors que suite à l’intervention russe la pression devient de plus en plus forte en Syrie, Daesh et autres organisations pareillement violentes migrent, notamment vers la Libye laissée (presque) à elle-même suite à l’action insensée conduite par Nicolas Sarkozy. Il y a peu, la Tunisie a été victime de terribles attentats. L’Algérie qui partage une longue frontière avec la Libye est particulièrement menacée. Le Maghreb qui fait face au « ventre mou » de l’Europe (la Méditerranée) est expressément visé ces organisations. Omar Belhouchet fait remarquer que les jeunes Algériens sont sensiblement moins nombreux à s’engager chez Daesh que les jeunes Marocains et Tunisiens. Selon lui, ce phénomène s’explique par le fait que ses compatriotes ont « goûté » à l’islamisme chez eux, contrairement à leurs voisins.

Parmi les photographes les plus intelligents, Chema Madoz (José Maria Rodríguez Madoz, Madrid, 1958). Ci-joint, un documentaire à caractère biographique (en espagnol de près d’une heure) :

http://www.rtve.es/alacarta/videos/imprescindibles/imprescindibles-chema-madoz-regar-escondido/1687267/

Chema Madoz ou le concept poétique. Les clins d’œil à Magritte. Un surréalisme subtil, en rien doctrinaire et tapageur comme il a pu l’être. Le manifeste surréaliste, le surréalisme manifeste… Le silence de Chema Madoz. Borja Casani : « Las fotos de Chema, al final, son el retrato de una idea ». C’est vrai ! Mais l’idée ainsi mise en image n’est pas imbue d’elle-même comme tant d’idées. Elle se dit avec discrétion et une parfaite élégance. Autre adjectif pour qualifier cette œuvre : élégance. Il m’arrive souvent de remercier Chema Madoz, intérieurement, pour nombre de ses idées ainsi traduites. Elles ouvrent un profond espace dans un quotidien auquel les habitudes ont ôté toute profondeur, un quotidien que les habitudes ont fermé. Les moyens mis en œuvre sont minimalistes, ascétiques. Et cet ascétisme suggère une inhabituelle densité, la densité de l’allusion, de la suggestion — la poésie même. Mais il y a plus. Cet art particulièrement élaboré et cérébral est d’emblée apprécié par des individus de cultures très diverses. Par exemple, je suis certain qu’un Vietnamien, qu’un Iranien ou qu’un Espagnol trouvent un même plaisir devant la plupart de ses photographies, un plaisir que partagent par ailleurs ceux qui sont habitués aux exercices cérébraux et ceux qui ne le sont pas. L’art de Chema Madoz ne s’adresse pas à une coterie, à un groupe de snobs, il s’adresse à l’homme. Cette subtilité des idées et cette délicatesse dans leur traduction savent nous retenir, tous ; et c’est l’une des marques, et non la moindre, de la pertinence de cet art.

L’art des Ibères était presqu’inconnu jusqu’à cette exposition présentée au Grand Palais, à Paris, fin 1997 – début 1998. C’est un art pourtant profondément original qui, il est vrai, s’est peu à peu s’effacé devant la romanisation. Par ailleurs, l’histoire de l’archéologie ibérique est relativement jeune puisqu’elle a vraiment commencé en 1897, avec la découverte de la Dame d’Elche (au sud de la province d’Alicante), l’une des sculptures les plus fascinantes de l’archéologie mondiale. Cette fascination exercée tient d’abord au fait qu’elle suggère d’autres civilisations, d’autres époques et d’autres lieux. Et le mystère n’a pas été levé autour de cette œuvre reconnue comme l’accomplissement d’une école locale, une œuvre acquise par le Louvre l’année de sa découverte avant de faire l’objet d’un échange en 1941.

La grande statuaire en grès ou en calcaire des Ibères me porte malgré moi vers l’Orient, avec ces formes souples, aquatiques presque, sur lesquelles s’inscrivent des détails très graphiques (des détails gravés), comme les oreilles du cheval de Los Villares (Hoya Gonzalo, Albacete) ou les striures qui parcourent dans un ordre parfaitement symétrique le corps du taureau — du « torito » — de Porcuna (province de Jaén). Dans ce dernier cas, l’héritage orientalisant saute aux yeux. Dès le Xe siècle av. J.-C., la culture méditerranéenne orientale avait essaimé sur une bonne partie des côtes de la Méditerranée occidentale, et particulièrement en Espagne.

Olivier Ypsilantis    

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Notes diverses (février 2016) – 1/2

 

Il est question de Bernile Nienau dans une revue espagnole. Bernile Nienau, cette petite fille née en 1926 avec laquelle Hitler aimait se faire photographier au Berghof, sur l’Obersalzberg, entre 1932 et 1938, une petite fille qui répondait aux plus stricts critères de « la race aryenne » ainsi que l’avaient définie les « scientifiques » nazis. Agacé par cette présence qui rendait le Führer « gâteux », Martin Bormann ordonna une enquête sur la famille de l’enfant. Elle révéla que sa grand-mère maternelle était… juive. Le Führer en fut contrarié mais il continua à voir Bernile, née le même jour que lui (un 20 avril), un point auquel il attachait une grande importance.

Je rapporte cette histoire pour une raison précise : elle enrichit mon enquête sur les formes de l’antisémitisme, l’antisémitisme qui fait vraiment flèche de tout bois — l’image n’est en rien forcée. En entrant le nom « Bernile Nienau » sur Internet, j’ai eu la surprise de voir s’afficher d’assez nombreux liens en espagnol, certains d’entre eux prenant prétexte de cette histoire plutôt anodine pour glisser des sous-entendus à la charge des Juifs. Sur un blog que je me garderai de nommer afin d’éviter de lui faire de la publicité, un article se termine sur ces mots (je les traduis de l’espagnol) : « La petite Bernile était en réalité un quart juive (par sa grand-mère maternelle), en aucun cas une aryenne pure, ce qui ne dérangeait en rien Hitler qui lui aussi était un quart juif par son père, fils d’un Rothschild ». L’auteur de cet article qui ne connaît décidément pas la honte déclare par ailleurs qu’un Juif allemand sur quatre était nazi. D’autres blogs et sites espagnols donnent dans ce genre de délire. L’un d’eux laisse entendre à coup de « références » sorties d’on ne sait quel placard que presque tous les nazis étaient juifs ou plus ou moins juifs, que le nazisme n’aura donc été qu’une histoire entre Juifs…

 

Bernile NienauBernile Nienau (1926-1943)

 

L’Italie vient de perdre Renato Bialetti, le fils d’Alfonso Bialetti, l’inventeur de la Moka Express dans les années 1930. L’une d’elles a été aménagée en urne funéraire pour y recueillir ses cendres. Je me souviens que ma mère avait une Moka Express. Je revois cette cafetière en aluminium, avec ses nombreux angles obtus et sa poignée en plastique noir.

Entrevue avec Gilles Kepel dans « El País Semanal ». Son invitation à contextualiser les actualités, toujours, un exercice plus que jamais nécessaire dans ce monde de breaking news qui ne cessent de se bousculer. Contextualiser le terrorisme en particulier, avec cette nouvelle génération de djihadistes, la troisième, très différente des deux précédentes mais qui en est aussi la synthèse. La première génération naît en 1979, en Afghanistan. C’est un mouvement sunnite entraîné et armé par la CIA, financé par les Saoudiens et les pétromonarchies du Golfe. 1989, les Soviétiques se retirent et les étrangers venus combattre dans ce pays se mettent en tête de faire tomber dans la foulée les régimes algérien et égyptien. Mais les attentats de Luxor et dans le temple de Hatshepsout, en 1997, leur aliènent la population locale. La deuxième génération, le rêve du retour à l’Islam des débuts qui fit tomber des Empires sassanide et byzantin. (Précisons qu’il y parvint parce que ces deux superpuissances s’étaient mutuellement épuisées dans une lutte titanesque, avec une phase d’une intensité particulière entre 602 et 628.) Après la défaite de l’U.R.S.S. (identifiée à l’Empire sassanide) en Afghanistan, les djihadistes s’attaquent aux États-Unis (identifiés à l’Empire byzantin) avec les attentats du 11 septembre 2001. La troisième génération naît sous l’impulsion d’un intellectuel, Abu Musab al-Suri, auteur d’un livre d’environ mille cinq cents pages intitulé « Appel à la résistance islamique mondiale ». Architect of Global Jihad selon les mots du chercheur norvégien Brynjar Lia, Abu Musab al-Suri préconise une structure de type horizontal et non plus vertical (pyramidal), comme c’était le cas du temps d’Osama Bin Laden. Outre son manque de souplesse, cette structure pyramidale manquait de base territoriale. Cet intellectuel originaire d’Alep invite à se détourner des États-Unis et à se porter vers l’Europe, un continent où la coordination entre les États reste assez faible, un continent avec des frontières poreuses au sein de l’espace de Schengen. Par ailleurs, Abu Musab al-Suri a compris qu’un vivier de djihadistes potentiels s’est constitué au sein de la jeunesse musulmane du Vieux Continent, en France plus particulièrement. Daesh désigne une ligne générale avec laquelle le djihadiste doit se débrouiller. Son autonomie est grande. Ce mode opératoire donnera Mohamed Merah et les frères Kouachi pour ne citer qu’eux. Le passage de la deuxième à la troisième génération de djihadistes a surpris les services secrets et l’administration qui n’ont pas immédiatement compris que les prisons (voir le cas de Fleury-Mérogis) étaient devenues des incubateurs de la terreur.

Parution du livre « Stefan Zweigs brennendes Geheimnis » d’Ulrich Weinzierl. La presse titre, Stefan Zweigs Geheimnis: E war ein Exhibitionist. L’écrivain aurait été tourmenté par cette tendance. On lit ce genre de rapport avec un mélange d’indifférence et de surprise avant de s’exclamer : « Qu’importe ! »

Un article sur la finca du Doctor Gregorio Marañón (1887-1960), « La Finca del Cigarral »  dans les environs de Toledo où il reçut de nombreux hôtes illustres, parmi lesquels Miguel de Unamuno, José Ortega y Gasset, Marie Curie, le général de Gaulle, Alexander Flemming. La propriété est aujourd’hui gérée par son petit-fils, Gregorio Marañón Bertrán de Lis. Me procurer son livre « Memorias del Cigarral ». Ci-joint, un documentaire exceptionnel (en espagnol ; durée, un peu plus d’une heure) intitulé « Gregorio Marañón. Médico, humanista y liberal » :

https://www.youtube.com/watch?v=N3oPXgRQ7WY

Feuilleté des numéros de « Charlie Hebdo ». Quelques bons articles, plutôt rares, et le radotage habituel : le danger fasciste, l’extrême-droite, l’ombre du Maréchal, les pétainistes, etc… Le mot fasciste si généreusement assené par la propagande stalinienne et dont l’usage s’est répandu comme une épidémie est aujourd’hui quelque peu usé après un usage frénétique et inconsidéré depuis près de quatre-vingt ans. Les nazis eux-mêmes ont été traités de fascistes, ce qui est une manière de nier leur terrible spécificité. Le mot populiste tend à remplacer le mot fasciste mais assez maladroitement puisque plus personne n’ignore que le populiste peut être aussi bien « de droite » que « de gauche ». A ce propos, pourquoi ne pas rappeler que le nazisme et le fascisme sont des formes de socialisme ?

Je feuillette des numéros récents de « Charlie Hebdo » et je dois dire que la plupart des articles me donnent l’écœurante impression d’ingurgiter de la nourriture prédigérée. « Charlie Hebdo » s’était ressaisi après la tuerie du 7 janvier 2015. A présent, un an plus tard, le radotage semble avoir repris ses droits. « Charlie Hebdo » s’adonne à l’occasion au raccourci historique avec une assurance qui m’interloque. Il s’agit de mettre l’Histoire — le passé — au diapason de ses présupposés. Dommage !

Dans cet hebdomadaire, un article où Fabrice Nicolino s’en prend au Royaume-Uni avec une hargne de Franchouillard… de gauche. Que le Royaume-Uni ait « toujours le cul entre le Continent et les Amériques » est une richesse pour l’Europe, l’héritage d’une histoire qui n’a pas à rougir d’elle-même. Et ce qui suit me déplaît plus encore ; il écrit : « Londres voudrait bien le beurre et l’argent du beurre ». Tout d’abord, il me semble que c’est une tendance qu’ont tous les pays d’Europe, sans exception ; mais surtout, les British ont une culture de l’argent beaucoup plus élaborée que celle des Français, et c’est probablement ce qui vous agace Monsieur Nicolino, sans que vous en soyez vraiment conscient. J’écrirai un article à ce sujet.

Repensé à Pablo Iglesias (voir Podemos). Je suis convaincu, et depuis le début, que cet homme n’hésiterait pas à tuer s’il y était autorisé, s’il avait le pouvoir de le faire en toute impunité. Cet homme est dangereux. Lorsque j’ai lu l’article de Hermann Tertsch, le fils d’Ekkehard Tertsch, j’ai su que je n’étais pas le seul à le penser :

http://www.abc.es/opinion/abci-abuelo-pablo-201602171330_noticia.html

Un extraordinaire documentaire signé Robert Bober et intitulé « En remontant la rue Vilin » (1992). C’est l’un des plus beaux reportages sur la mémoire de Georges Perec, peut-être même le plus beau. Regardez et écoutez attentivement :

https://www.youtube.com/watch?v=ZBhQAyHRo3c

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Iraniens contre Saoudiens

 
Homme orchestre
I also have heard that tune before. Where ? Let’s think… Iraq et now Iran… Let’s go, beats me !

 

Cœur du monde sunnite, l’Arabie Saoudite joue mal, très mal. Elle glisse sur une pente savonneuse et ne va bientôt plus pouvoir arrêter sa chute vers le gouffre. Elle l’aura voulu.

L’Iran se plie à reculons certes mais se plie à nombre d’exigences internationales. On ne cesse de l’accuser de manœuvrer en secret, de concocter l’apocalypse dans les profondeurs de ses montagnes, préparant ainsi la venue du Madhi. Ces accusations me semblent sans fondement ; et je ne suis pas un ami du régime, un régime par ailleurs particulièrement intelligent et doué pour les finesses diplomatiques — rien à voir avec les crétins saoudiens. Pendant ce temps, les Saoudiens choisissent l’agressivité face à l’Iran, en exécutant l’ayatollah Nimr Baqer al-Nimr en compagnie d’une quarantaine de Chiites. Tous sont accusés de terrorisme et selon des méthodes dignes de Staline. Les Chiites d’Arabie Saoudite (qui représentent environ 15 % de la population du pays) sont les grands oubliés dans ce pays qui suit la ligne la plus dure du sunnisme, le wahhabisme. Il n’est pas inutile de rappeler qu’ils n’ont rien à voir avec Al-Qaïda et autres nébuleuses terroristes (des sunnites) qui veulent en finir avec le régime sclérosé des Saoud. Les Chiites d’Arabie Saoudite sont des opposants au régime qui ne pratiquent pas le terrorisme. Il est vrai que certains régimes déclarent sans état d’âme terroriste tout opposant, réel ou présumé. Les Chiites d’Arabie Saoudite sont donc mis sur le même plan qu’Al-Qaïda et que Daech, deux mouvements qui procèdent de la matrice même du wahhabisme qui, comme un golem, ont échappé à leurs maîtres et financiers de Riyad.

Ces crétins de Saoudiens veulent accentuer la fracture Chiites / Sunnites, forçant ainsi l’Iran à s’engager plus encore dans la défense des Chiites. Peu doués pour les finesses diplomatiques et autres finesses, ces Bédouins se suicident lentement et d’autant plus sûrement que les États-Unis les délaissent pour cause de manœuvres mondiales autour du pétrole et du gaz. Pitoyables saoudiens, minables saoudiens. La manne pétrolière est en déclin et ces incultes paresseux ne savent que faire. Leur protecteur les abandonne et ils se retrouvent comme des chiens d’appartement jetés à la rue, la rue où sévit un gros méchant loup habitué à utiliser ses forces et son intelligence pour survivre… Pauvres petits saoudiens.

Que vaut cette « coalition islamique » bricolée sous la tutelle de Riyad en décembre 2015, coalition qui va du Sénégal à la Malaisie, et destinée à lutter contre Daech et les rebelles yéménites ? Cette coalition ne vaut presque rien militairement et, pire, politiquement elle ne séduira personne puisqu’elle prend appui sur des régimes autocratiques crispés sur leurs rentes. Et avec la baisse probablement irréversible de la rente pétrolière, les Saoudiens ne pourront plus acheter la paix sociale chez eux. Qu’adviendra-t-il alors. Une guerre interne avec partition du pays ? Pourquoi pas ? Wait and see… 

Nous Européens (à commencer par la France) sommes toujours au lit, couchés avec le Bédouin. Manuel Valls était au bord de l’orgasme, en octobre 2015, lorsqu’il annonça un contrat de plusieurs milliards d’euros avec l’Arabie Saoudite. N’oublions pas que François Hollande voulut faire de l’Arabie Saoudite un partenaire clé et dès son élection à la présidence de la République. Nicolas Sarkozy quant à lui était « en amour » (pour reprendre une expression des Québecquois) avec le Qatar, suppôt des Frères Musulmans, autre matrice de l’islamisme. Certes, il existe des différences entre ces deux pays malgré un air de famille prononcé ; il n’empêche que bien que rivaux, l’un et l’autre soutiennent diversement des tendances mortifères qu’il faudra cureter…

Quelque chose bouge du côté de l’Iran, pays que nous devons cesser de repousser tout en gardant un doigt sur la gâchette. Car ce pays a de nombreux atouts (à commencer par des atouts culturels) et désigne un espace autrement plus ample que ce manège arabo-sunnite dans lequel on ne fait que décrire des cercles. En Iran, la société civile est bien vivante. Certes, la théocratie occupe encore trop de place mais la société civile ne demande qu’à s’étoffer au détriment de l’oligarchie religieuse. A ce propos, j’ai depuis des années le sentiment que les sanctions portent plus préjudice à cette société civile — à la classe moyenne iranienne — qu’à cette théocratie qui s’en accommode plutôt bien et les contourne sans trop de peine. Je rappelle une fois encore que si en Iran l’opposition est muselée, elle est bien vivante et que le régime lui-même est parcouru de courants qui s’opposent assez ouvertement et jusque dans les couches supérieures de l’appareil religieux. Il faut se donner la peine de les étudier, de faire l’effort d’étudier l’Iran de l’intérieur, un sujet complexe, délicat et passionnant. Nous ne sommes pas chez les Saoudiens, une question dont on a vite fait le tour. Certes, il ne s’agit pas de baisser la garde. On peut être iranophile sans être pour autant mollahcratophile — le beau néologisme.

L’Iran sait qu’il peut être sans peine rayé de la carte. Et, une fois encore, je refuse cette vision d’une bande de possédés (par le Madhi) concoctant l’Apocalypse dans des antres inexpugnables, ou presque. Je crois plutôt à un peuple rationnel, à un régime qui calcule habilement ses coups. Je crois aussi que la levée de l’embargo va faire baisser l’agressivité — l’inquiétude — de l’Iran. Le pays commencera alors par se désintéresser du Hezbollah et du Hamas, par ne plus envisager le soutien au terrorisme comme une manière de desserrer l’étreinte et de gagner en influence. Au-delà du tintamarre médiatique bien des signes m’indiquent que les années à venir verront une coopération entre l’Occident et l’Iran, l’Iran qui apparaîtra (et apparaît déjà à certains) comme un moindre mal face à Daech et à la médiocrité arabe. Israël, pays qui doit affronter tant de défis et de dangers, pays qui reste central dans mon cœur, a plus à redouter la hargne générale des Arabes (soutenue plus ou moins ouvertement par un antisémitisme-antisionisme qui constitue le rata de populations entières) que les missiles nucléaires iraniens.

L’Arabie Saoudite a probablement signé son arrêt de mort et d’une manière parfaitement stupide, ce qui n’a rien de surprenant, la stupidité de ce pays étant sans bornes. Les Saoudiens ont tout lieu d’être inquiets. Certains d’entre eux commencent même à chier leur dishdasha. Le golfe Persique ne sera plus jamais appelé golfe Arabique, ni même golfe Arabo-Persique. L’Arabie Saoudite n’est qu’une sorte de Daesh (avec un même socle idéologique, le wahhabisme) devenu « acceptable ». Il est temps d’éradiquer ce cancer par divers traitements

 Iran contre Arabie SaouditeCombien de temps le combat durera-t-il ? Seulement quatorze ou quinze… siècles… 

 

En lien, une analyse sur le site Jeune Afrique intitulée « Arabie saoudite – Iran : quand les Saoud disjonctent » et signé Laurent de Saint-Perier :

http://www.jeuneafrique.com/mag/292560/politique/arabie-saoudite-iran-saoud-disjonctent/

En lien, un article publié dans le magazine en ligne slate.fr Il est intitulé « Le Hezbollah est-il le grand perdant du conflit en Syrie ? » et signé Bachir El Khoury. Il va dans le sens de ce que je pressens depuis l’engagement du Hezbollah contre le djihadisme en Syrie  :

http://www.slate.fr/story/112219/hezbollah-grand-perdant-conflit-syrie

 

Olivier Ypsilantis

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Quelques jours andalous (décembre 2014)

 

26 décembre 2014. J’emporte dans son sac « Rimas » de Gustavo Adolfo Bécquer, ce poète mort si jeune (1836-1870). Son frère Valeriano en a fait un beau portrait qui a servi de modèle à tous les hommages dédiés au poète : timbres, gravures, sculptures, etc. Lire Gustavo Adolfo Bécquer, c’est comme boire de l’eau riche en minéraux à une source cristalline.

J’apprends par la presse que se tient à Madrid une exposition intitulée « El rostro de las letras » qui rend compte de la relation entre la photographie et la littérature. Parmi les photographies d’écrivains, deux me viennent immédiatement à la mémoire : une de Ramón Gómez de la Serna et une autre de Miguel de Unamuno. Don Ramón fait une lecture au Circo Price de Madrid, en 1923, assis au-dessus de la piste, sur un trapèze. Don Miguel, lui, est allongé sur son lit en costume trois pièces et cravate. Il lit. Dans les dernières années de sa vie, il avait pris l’habitude de lire allongé après les cours qu’il dispensait à l’Université de Salamanca.

Arrêt à Galera, un village de la province de Granada partiellement troglodytique. Froid pur. Façades blanches passées à la chaux vive. Au centre du village, les rues se coupent à angle droit. Le ciel est d’un bleu sans reprise, d’une densité presque inquiétante comme sur l’altiplano chilien, un bleu intersidéral et abyssal. Peu de villages d’Espagne offrent une telle homogénéité. L’église (Iglesia de la Anunciación) et sa techumbre, de la dentelle de bois, un artesonado mudéjar du XVIe siècle, l’un des plus beaux d’Espagne. Sur le côté, une chapelle baroque dédiée au Santo Cristo de la Expiración, une exubérante floraison de plâtre. Je marche dans des rues froides et pures et je rejoins des rêves de mon enfance, des rêves de pureté et de simplicité, de blancheur et de symétries. Sur les façades d’un blanc de neige, les persianas vertes attendent les heures chaudes de l’été. Au déjeuner, du vin sombre venu d’un tonneau en bois sombre accompagné d’une spécialité locale, las calabacines rebozadas.

 

Casas cuevas, GuadixUn quartier de casas cuevas dans les environs de Guadix

 

27 décembre. Tôt le matin, sur la terrasse de la casa cueva de Baños de Graena. – 5°C dehors et + 18°C à l’intérieur de la grotte, sans le moindre chauffage. C’est ainsi été comme hiver. De cette terrasse, je détaille l’immensité où, dans une lumière de cuivre, le travail de l’érosion s’inscrit comme gravé au burin. La petit boulangerie et ses produits cuits au feu de bois, dont la torta de aceite. Au loin, la Sierra Nevada enneigée. Mon oreille surprend le bruit caractéristique des chaînettes disposées en rideaux devant les portes et qui s’entrechoquent au passage d’un homme ou d’un animal, des chaînettes destinées à décourager les mouches, des mouches absentes en cette saison. Ce simple bruit suffit à me dire l’Andalousie, toute l’Andalousie ! Retour sur la terrasse où la température avoisine à présent les vingt degrés. Je reprends la lecture de « Rimas » de Gustavo Adolfo Bécquer qui se dilue dans l’immensité de la nature, banc de brume qui se cherche une consistance et qui la trouve en disant son « inconsistance » dans l’un des plus beaux styles de la langue castillane. Yo soy el invisible / anillo que sujeta / el mundo de la forma / al mundo de la idea. Sa courte et triste vie.

Sur le marché de Guadix. Des grappes de piments rouges sèchent un peu partout, suspendus. Beaucoup de Gitans, surtout parmi les vendeurs de vêtements. En bout de marché, là-bas, des falaises d’argile rouge ravinées par l’érosion. L’entrée de la cathédrale, côté Plaza de la Constitución, comme un énorme buffet, avec ses nombreuses colonnes cannelées et engagées qui supportent les riches corbeilles du corinthien. Dans cette lumière froide, cette architecture semble elle aussi gravée au burin dans le cuivre ; et je pense à Charles Meryon. Sur la Plaza de la Constitución bordées d’arcades aux arcs surbaissés. Confiteria-Pasteleria La Oriental, une délicieuse ambiance rétro et protectrice.

Assis à la terrasse d’un café, à la sortie de Guadix, devant ces étendues géologiques, des souvenirs iraniens s’imposent, des souvenirs d’Abyaneh, ce village de montagne dans la région de Natanz. Je poursuis ma lecture de « Rimas » et des souvenirs d’une autre lecture me reviennent, le journal de Maurice de Guérin, « Le Cahier vert ». Même embrasement, même désir de se fondre et d’appeler à soi le Grand Tout, de réunir ce qui a été séparé. Gustavo Adolfo Bécquer et Maurice de Guérin ne sont-ils pas frères d’Hypérion, de Friedrich Hölderlin ? Cuando miro el azul horizonte / perderse a lo lejos, / al través de una gasa de polvo / dorado e inquieto, / me parece posible arrancarme / del mísero suelo, / y flotar con la niebla dorada / en átomos leves / cual ella deshecho / Cuando miro de noche en el fondo / oscuro del cielo / las estrellas temblar, como ardientes / pupilas de fuego, / me parece posible a dó brillan / subir en un vuelo, / y anegarme en su luz, y con ellas / en lumbre encendido / fundirme en un beso. Hypérion, ou l’Ermite de Grèce, (« Hyperion oder Der Eremit in Griechenland ») fut l’un des héros de mon adolescence. Il m’a fait éprouver une formidable exaltation. J’y pense, c’est avec la littérature allemande que j’ai éprouvé les plus grandes joies. Avant d’être amoureux de femmes de chair, n’ai-je pas été amoureux d’héroïnes de romans ? Hermine de « Der Steppenwolf » (de Hermann Hesse), Vanessa du « Rivage des Syrtes » (de Julien Gracq), Penthésilée de « Penthesilea » (de Heinrich von Kleist), Agaï de « De Profundis » (de Stanislas Przybyszewski)…

 

GorafeDans le désert de Gorafe

 

Excursion à Gorafe, un désert formidablement raviné, à peu de distance de Guadix. Je pense une fois encore à l’Iran. De fait, l’Espagne possède nombre d’espaces qui projettent le voyageur hors de l’Europe, entre l’Amérique, l’Afrique du Nord et les steppes d’Asie. Il est vrai que comparativement ces déserts sont plutôt limités (on les traverse en deux à trois jours de marche) mais lorsqu’on s’y trouve, ils apparaissent véritablement immenses, américains, africains, asiatiques… D’un planicie je domine des hondos barrancos ; au fond de l’un d’eux coule le río Gor. Seul pousse l’esparto et quelques pins. Ci-joint, un lien (en espagnol, durée env. 9 mn) rend compte mieux que tout commentaire de la beauté de cet espace, de son habitat troglodytique et de la plus importante concentration de mégalithes d’Europe :

https://www.youtube.com/watch?v=nWYvK0Svfto

Retour dans la casa cueva de Baños de Graena. Le rapport à la mort change dans cet habitat troglodytique formidablement travaillé par l’érosion et creusé dans l’argile pur. La mort y apparaît amicale, accueillante, protectrice ou, tout au moins, cesse-t-elle de nous effrayer. Le soir, à la nuit tombante, en compagnie de Gustavo Adolfo Bécquer. Los suspiros son aire y van al aire. / Las lágrimas son agua y van al mar. / Dime, mujer: cuando el amor se olvida, / ¿sabes tú adónde va?

28-29 décembre. Vers Córdoba. Campos de Jaén et alignements d’oliviers à perte de vue dans un paysage de collines fortement soulignées. La Campiña enfin, l’incomparable douceur de ses courbes. Retour dans mon quartier. Juana Martín la Gitana a prospéré. Don Ramón, le patriarche gitan et sa femme sont morts. La belle maison est occupée par l’une de leurs filles et sa fiancée, une femme aussi souriante et volumineuse qu’elle. Lorsque je lui évoque son père, ses yeux s’embuent. Retour de l’enfant David sur les lieux de sa naissance. Arrêt dans la synagogue de la calle Judíos, devant la statue de Maïmonide puis, enfin, à la Bodega Guzmán. L’entrée dans cette bodega se fait par une rampe en pente douce sur les côtés de laquelle des retraités assis sur des bancs maçonnés savourent le fino de Montilla-Moriles. Tout en buvant et en discutant avec Odile, je pense à Israël, un pays contre lequel s’acharnent des masses toujours augmentées. La France, pays malade, a pris une bien triste initiative avec sa proposition de résolution à l’Assemblé Nationale. Elle espère reprendre en main un dossier qui appartient aux Américains  — on connaît l’histoire — et  elle se refuse à admettre que les « victimes » veulent rester dans la position confortable de « victimes ». Comment en vouloir aux rentiers de l’humanitaire et aux chouchous des masses en mal de cause ?

30-31 décembre, Córdoba, 8h. Lumière froide sur la ville. De la terrasse de l’hôtel, je suis les courbes de la Campiña puis de la Sierra. La température passe assez vite de 0°C à 15°C et plus. Là-bas j’aperçois la terrasse de ce qui fut ma demeure, devant les Baños árabes de San Pedro (XIe siècle). L’hôtel, son éclairage tamisé, ses étoffes couleur d’épices. Et toujours cette tristesse légère qui me prends en fin d’année, malgré la beauté de cette ville dans cette lumière froide. Cette tristesse me prend aussi le jour de mon anniversaire, autant de jours qui marquent le passage inexorable du temps, qui scandent notre temps, entre naissance et mort.

Dans le marché de la Corredera (Mercado de Sánchez Peña), un bouquiniste s’est installé. Il vend les livres au poids, dix euros le kilogramme. J’y vois un manque de respect pour le livre puis m’en amuse et entre : pourquoi pas ?

Noche Vieja avec des amis anglais, espagnols et l’amie américaine, Deborah, violoncelliste. Elle me rappelle une anecdote. Son père, musulman de Syrie et professeur à Harvard, l’appela à son chevet peu avant de mourir pour lui donner ce conseil : éviter de se marier à un Musulman. Parmi les Espagnols, un orfèvre (platero) de Córdoba. Il n’est pas juif et revient d’un séjour de trois années à Jérusalem. On me le présente mais je commence par m’efforcer de ne pas évoquer Israël. Ce monsieur va à coup sûr me servir de la soupe palestinienne et je risque fort de la recracher devant tous. Comme j’apprécie mes hôtes, je préfère éviter toute polémique. A ma grande surprise, cet homme, la cinquantaine, évoque avec chaleur des anecdotes qui incluent des Juifs orthodoxes. Il conclut en déclarant que si la création d’un État palestinien est une idée a priori séduisante, elle doit être pour l’heure repoussée car cet État mettrait encore plus en danger la vie d’Israël. Je n’en crois pas mes oreilles ; je m’étais tellement préparé à n’entendre que des propos hostiles ou lourds de sous-entendus… Aux douze coups de minuit, après avoir avalé les douze grains de raisin, je le serre dans mes bras.

1er janvier. Sur la route, des visions d’Iran une fois encore, surtout du côté de Darro dans la province de Granada.

 

CordobaCalle Judíos, Córdoba.

 

 Olivier Ypsilantis

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 Je me souviens (des emblèmes, des attributs et des marques)  

 

Je me souviens des fesses de Michel Polnareff. Je me souviens que pour avoir montré ses fesses, le chanteur fut condamné par le tribunal correctionnel à une amende de dix francs par affiche, soit soixante mille francs, ce qui précipita son départ pour les États-Unis.

Je me souviens du pouce de César, son propre pouce conçu à partir du principe pantographique.

Je me souviens du crâne chauve d’Edgar Faure, de sa pipe et de ses grosses lunettes à monture carrée.

Je me souviens des cheveux blancs et ondulés de Maurice Couve de Murville.

Je me souviens des yeux de Marie Laforêt, des yeux d’émeraude.

Je me souviens du nez aquilin de Barbara et du nez busqué d’Anna Akhmatova.

 Anna Akhmatova

Anna Akhmatova (Анна Ахматова, 1889-1966)

 

Je me souviens que François Mitterrand se fit limer les canines (c’est tout au moins ce qui se disait), ce qui ne l’empêcha pas de continuer à rayer le parquet avec ses dents… 

Je me souviens qu’avec sa moustache, Salvador Dalí parvint à faire un 8 parfait.

Je me souviens du visage rond et rougeaud de Georges Séguy.

Je me souviens de la pipe de Georges Simenon,

Je me souviens que sur un bras de Simone Veil, cinq chiffres ont été tatoués : 78651.

Je me souviens de la moustache de Charlot et de celle d’Adolf Hitler.

 Charlie Chaplin, %22Le Dictateur%22

Charlie Chaplin, « The Great Dictator »

 

Je me souviens de la stature et du volume de G. K. Chesterton.

Je me souviens des talonnettes de Nicolas Sarkozy, soit 1 m 65 + ?

Je me souviens du plaid de Stéphane Mallarmé et de celui de Franklin D. Roosevelt à Yalta.

Je me souviens de la bicyclette d’Alfred Jarry. Je me souviens qu’à ceux qui l’interrogeaient sur la nécessité d’avoir sa bicyclette dans son salon, il répondait que c’était pour en faire le tour plus rapidement.

Je me souviens des moulages de George Segal et de l’Anthropométrie de l’époque bleue d’Yves Klein, « la technique des pinceaux vivants » ainsi que la désignait l’artiste. Pareillement, je me souviens de traces dansées laissées sur la toile par Jackson Pollock et les artistes du Gutaï :

https://www.youtube.com/watch?v=SH2RFsfcpT4

Je me souviens que Mariano Rajoy s’est laissé pousser la barbe suite à un grave accident de la circulation qui le défigura.

Je me souviens qui se cache derrière les initiales suivantes : JJSS, MAM, VGE, DSK, NKM.

Je me souviens des bras en V du général de Gaulle criant « Vive le Québec libre ! »

 De Gaulle à Montréal

« Vive le Québec libre ! », au City Hall, Montréal, le 24 juillet 1967.

 

Je me souviens des cigares de Winston Churchill ; et je me souviens que Georges Perec, un très gros fumeur, tenait sa cigarette entre le majeur et l’annulaire.

Je me souviens de l’écharpe d’Isadora Duncan et du turban de Simone de Beauvoir.

Je me souviens de la surdité de Beethoven et de la cécité de Jorge Luis Borges.

Je me souviens du regard de Jean-Paul Sartre et de celui de Marty Feldman. Souvenez-vous d’Igor dans « Young Frankenstein » de Mel Brooks.

Je me souviens du visage grêlé par la petite vérole de Danton ; et je me souviens de Marat et son prurigo.

Je me souviens que Robespierre fut guillotiné après s’être tiré un coup de pistolet dans la mâchoire ; et je me souviens que son collège Couthon fut guillotiné en sa compagnie après s’être blessé à la tête en tombant de son fauteuil roulant, un fauteuil visible au Musée Carnavalet. La Révolution française, une farce grand guignolesque dont le monde ne se lasse pas.

Je me souviens de la voix de Jeanne Moreau chantant « Le tourbillon de la vie », entre Jules l’Autrichien (Oskar Werner) et Jim le Français (Henri Serre) :

https://www.youtube.com/watch?v=dcVcwwo8QFE

Je me souviens des rhumatismes articulaires d’Auguste Renoir et de l’asthme de Marcel Proust.

Je me souviens de la raie impeccable et des cheveux plaqués — gominés ? — de T. S. Eliot.

T.S. Eliot

T. S. Eliot (1888-1965)

 

Je me souviens de la fossette au menton de Kirk Douglas.

Je me souviens de la queue de cheval (coleta) de Pablo Iglesias, précisément surnommé Coleta.

Je me souviens des 1 m 97 de Felipe VI.

Je me souviens des dents de Jacques Brel — en touches de piano.

Je me souviens de la tignasse de Trotski, de sa moustache-barbichette et de ses lunettes rondes.

Je me souviens des bérets de Richard Wagner, du Che, de Pío Baroja et de Nicolas Berdiaev.

Je me souviens de la coiffure au bol, de la petite moustache et des grosses lunettes rondes de Foujita.

Je me souviens des nœuds papillons de Fred Astaire, des canotiers de Maurice Chevalier et des chapeaux de feutre mou de Charles Trenet.

Je me souviens des commissures des lèvres si joliment relevées de Colette.

 Colette

Colette (1873-1954)

 

Je me souviens du Colt .45 à crosse d’ivoire du général George S. Patton :

http://www.history.com/topics/world-war-ii/george-smith-patton/videos/pattons-guns

Je me souviens du violon d’Ingres.

Je me souviens des cheveux courts d’Annie Girardot dans « Mourir d’aimer » et des cheveux pareillement courts d’Arlette Laguiller, la première femme en France à s’être présentée aux élections présidentielles.

Je me souviens de la robe de chambre de Balzac, tout au moins telle que l’a montrée Rodin.

Je me souviens de la mèche de Vladimir Jankélévitch.

Je me souviens du nez de Letizia, Su Majestad la Reina de España, avant qu’elle ne se le fasse refaire.

Je me souviens de certaines voitures de Françoise Sagan qui aimait tant la vitesse qu’elle faillit en mourir.

Je me souviens de la calvitie et des cols roulés de Michel Foucault.

Je me souviens des grosses pattes d’Adamo.

Je me souviens que Claude Pompidou avait un œil qui disait merde à l’autre et que les sourcils de son époux, Georges, firent les délices des caricaturistes.

Je me souviens du chignon de Marie-France Garaud et de celui de Simone Veil.

Je me souviens des loucheries de Jerry Lewis.

Jerry Lewis

Jerry Lewis (né en 1935)  

 

Je me souviens de la veste tyrolienne de Martin Heidegger.

Je me souviens de la barbe de Léon Tolstoï et de celle de Ramón María del Valle-Inclán, pour ne citer qu’elles ; car je me souviens de tant de barbes !

Je me souviens des couettes de Sheila et de la coupe au bol de Mireille Mathieu.

 Olivier Ypsilantis

 

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Les Kurdes et l’Iran (réponse à Christiane)

 

 Qazi Muhammad

Qazi Muhammad (1893-1947)

 

Christiane me pose la question : « Pourquoi n’as-tu pas inclus la partie kurde actuellement sous domination iranienne dans le futur Grand Kurdistan ? Même si les Kurdes iraniens filent doux actuellement — ont-ils le choix d’ailleurs ? — ne crois-tu pas que la question se posera lors de la création du pays ». Cette question je me la pose souvent et, pour tout dire, elle m’embarrasse. Pourquoi donc cet « oubli » (parfaitement volontaire) qui vise à préserver l’intégrité du territoire iranien ?

Bref retour dans l’histoire. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le général Reza khan (futur fondateur de la dynastie des Pahlavi) fait œuvre de centralisation. A cet effet, il s’en prend au pouvoir des chefs de tribus kurdes. Traditionnellement les peuples de l’Empire perse ont vécu et vivent plutôt en bonne entente. Les Kurdes bénéficient même d’une sympathie particulière des autorités car ils sont considérés comme d’origine iranienne.

En Iran, les Kurdes se partagent entre trois provinces : Azerbaïdjan (où ils sont minoritaires), Kermanshah (où ils sont majoritaires), Kurdistan (région administrative entièrement kurde).

Dans cette partie du monde où les intrigues venues de l’extérieur ne sont pas rares, Reza shah décide de parer à toute éventualité en décourageant toute volonté de sécession. Ainsi, en 1922, il fait déporter ou arrêter de nombreux chefs de tribus et il interdit toutes les organisations et associations sociales et culturelles. Il réprime dans le sang des rébellions locales. En 1934, à l’occasion d’une visite à Atatürk, il prend l’initiative d’une coopération turco-iranienne dans le but de mettre au pas les tribus kurdes récalcitrantes. Il manie le bâton mais aussi la carotte, un procédé bien connu, avec mesures économiques et sociales. Des terres sont confisquées ; des tribus sont déplacées vers des régions où elles ne peuvent exercer une quelconque influence ; d’autres tribus sont forcées à se sédentariser. L’entrée en Iran (le 25 août 1941) des troupes soviétiques et britanniques met fin au régime de Reza shah qui abdique en faveur de son fils. Les Russes s’installent en Azerbaïdjan, les Anglais à Diyarbekir Kermanshale. Entre ces deux zones d’occupation, les Kurdes se dégagent discrètement de l’emprise du gouvernement central iranien. Se détache alors une figure respectée de son peuple, Qazi Muhammad (voir photographie ci-dessus). A Mehabad, il s’impose comme chef de la nouvelle administration. Le 16 septembre 1942, un groupe d’une quinzaine de personnes originaires de Mehabad fondent dans le plus grand secret l’Association pour la renaissance kurde qui en quelques mois étend son influence au-delà des frontières iraniennes, en Irak et en Turquie. En août 1944, un pacte d’assistance mutuelle en vue de la création d’un Grand Kurdistan est signé par les délégués kurdes des trois pays. En octobre 1944, Qazi Muhammad accepte d’intégrer l’Association (Komela) qui ne tarde pas à sortir de la clandestinité. Mi-novembre, les partisans communistes s’emparent du pouvoir à Tabriz, capitale de l’Azerbaïdjan. A Mehabad, le Komela devient le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran. Le 22 janvier 1946, Qazi Muhammad proclame la naissance de la première république autonome kurde. Un embryon d’armée est placé sous le commandement de mollah Mustafa Barzani, leader kurde d’Irak. Un affrontement avec une unité de l’armée iranienne dépêchée dans la nouvelle république se termine par la victoire des troupes sous le commandement de Mustafa Barzani.     

 

Mustafa Barnazi

Mustafa Barzani (1903-1979)

 

Début mai, les Soviétiques évacuent l’Iran sous la pression occidentale. L’armée iranienne attaque fin novembre 1946 les autonomistes azerbaïdjanais. Le chef de l’État kurde capitule le 16 décembre. Le 31 mars 1947, Qazi Muhammad ainsi que deux autres responsables kurdes sont pendus sur une place de cette ville qui quatorze mois plus tôt avait vu la naissance de la république kurde.

Depuis cette époque les violences entre les tribus kurdes et Téhéran ont été très sporadiques et limitées, en rien comparables à celles commises par Saddam Hussein contre les Kurdes d’Irak. Il est vrai qu’entre 1961 et 1970 l’aide apportée par Téhéran aux insurgés du Kurdistan irakien explique en grande partie la paix dans le Kurdistan iranien.

En 1975, Saddam Hussein signe un accord avec le shah par lequel l’Irak accède aux revendications iraniennes en abandonnant sa souveraineté sur le Chatt al-Arab ; en contrepartie, l’Iran s’engage à cesser toute aide aux rebelles. La résistance organisée par Mustafa Barzani s’effondre et les insurgés passent en Iran. Une fois encore, le pouvoir irakien va faire usage du bâton et de la carotte pour ramener l’ordre au Kurdistan.

Après la chute du régime impérial en 1979, les Kurdes d’Iran (et autres minorités nationales) espèrent que leurs revendications vont être enfin écoutées. Mais Khomeini juge que reconnaître les particularités nationales est « contraire à l’esprit de l’islam ». A partir de mars 1979, combats et négociations alternent entre Peshmerga et Pasdaran. L’Iran exploite autant qu’il le peut les dissensions entre Kurdes. Au cours de l’été 1979, Khomeini déclare que les Kurdes sont « athées, hypocrites, séparatistes, agents d’Israël et de l’impérialisme ». Les pourparlers se poursuivent cependant avec propositions et rejets de part et d’autre. Nouvelle scission chez les Kurdes, notamment au sein du P.D.K.I. Au cours de l’automne 1980, les combats entre Peshmerga et Téhéran s’intensifient dans un Kurdistan divisé en deux par la guerre Irak-Iran. Les méthodes employées par Téhéran ne diffèrent guère de celles employées par Bagdad, sans toutefois tourner au génocide. Fin 1983, le régime de Khomeini contrôle l’ensemble du Kurdistan iranien ainsi que quelques territoires kurdes en Irak. La résistance kurde à Téhéran abandonne toute opération de guerre de front pour ne pratiquer que la guérilla organisée avec succès depuis les bases irakiennes. A partir de novembre 1984, nouvelles luttes fratricides entre Peshmerga du P.D.K.I. et Peshmerga du Komala. Il n’y aura pas de compromis jusqu’en 1987. Au cours de cette période les combats fratricides entre Kurdes seront plus fréquents que ceux menés contre les forces de Téhéran.

Lorsqu’il était arrivé au pouvoir, Khomeini avait offert l’asile aux opposants à Saddam Hussein. La guerre du Golfe (la guerre Irak-Iran, 1980-1988) avait dans un premier temps approfondi les tensions entre les diverses organisations kurdes, un embrouillamini qu’achevèrent d’embrouiller les manœuvres iraniennes, irakiennes et turques. Tout au long de cette guerre, l’alliance kurdo-irakienne se confirma, une alliance dirigée contre le régime de Saddam Hussein, avec coordination des Peshmerga irakiens et des Peshmerga iraniens contre l’armée irakienne. Dès avril 1987, la répression conduite par le régime irakien ne cessa de se durcir. Ce n’est qu’après le bombardement de Halabja (en mars 1988) que la communauté internationale commença à s’émouvoir. Entre temps, deux cent mille Kurdes avaient été gazés.

La guerre terminée, Bagdad reprend la politique du bâton et de la carotte. Mais nous ne sommes plus en 1975, avec l’accord d’Alger. La rébellion est certes écrasée mais les rebelles ont atténué leurs nombreuses dissensions et… ils n’ont pas capitulé.

 

République Mahabad

 

Mais je ne vais pas, chère Christiane, te submerger — et me submerger — dans une histoire où je me perds volontiers étant entendu que l’histoire des Kurdes est aussi, et malheureusement, une suite de luttes fratricides qui ne cessent de changer de configuration. Il est vrai que ces luttes semblent baisser en intensité depuis les années 1990 où se dessine un État kurde en Irak et à présent en Syrie. Rappelons qu’à la fin de la guerre Irak-Iran, la grande offensive iranienne que les Kurdes craignaient n’a pas eu lieu ;  et les exécutions de prisonniers politiques ont moins touché les Kurdes que les Moudjahidin. Il n’en reste pas moins que les Kurdes d’Iran ont eu dans leur histoire à souffrir de la volonté centralisatrice de Téhéran, très succinctement exposée ici.

Lorsqu’il est question des Kurdes et de mon espoir d’un Grand Kurdistan, je me garde d’évoquer l’Iran, c’est vrai ; et je m’interroge volontiers sur l’ambiguïté de mon attitude à ce sujet, sur mon silence. Je pourrais commencer par rappeler que la tradition étatique est en Iran l’une des plus anciennes du monde et que la culture perse (les Perses constituant le cœur historique de l’Iran) est l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses du monde, une culture qui n’a pas été gommée par l’islam, un point très important dont presque personne ne semble tenir compte et qu’une certaine propagande pousse de côté dans la mesure où il s’agit de faire simple — la propagande n’étant qu’une suite de simplifications continuellement assenées. Cet immense passé pré-islamique ne cesse pourtant d’affleurer ; il est le derme sous l’épiderme. Par ailleurs, le pouvoir iranien est complexe, mobile, parcouru de tensions et jusqu’au sein de l’appareil religieux. On se souvient du grand ayatollah Montazeri dont Israël connaissait la valeur. Il faudrait également se donner la peine d’étudier les très profondes différences entre Chiites et Sunnites, différences qu’Antoine Sfeir présente avec clarté dans « L’Islam contre l’Islam : l’interminable guerre des Sunnites et des Chiites ». Une fois encore, je répète et répèterai que l’Islam n’est pas un monolithe, qu’il n’est un monolithe que pour les regards peu attentifs, pour les adeptes (très majoritaires) d’un monde simple. Refuser de prendre la mesure de ce fait, c’est se condamner à donner des coups d’épée dans l’eau.

 

 Carte des langues iraniennes

Carte des langues iraniennes aujourd’hui.  

 

Il faut se faire à l’idée que l’Iran ne se laissera pas enfoncer et démembrer comme n’importe quel pays arabe, presque tous ces pays étant issus du découpage colonial et ayant subi antérieurement le joug ottoman.

La Perse a irrigué bien des cultures et les Juifs eux-mêmes lui sont redevables. La Perse a drainé des influences chinoises ; elle a également servi de filtre aux envahisseurs musulmans de l’Inde. C’est un pays central dans l’histoire de l’humanité, un pays assez récemment islamisé et dont l’islam (chiite) n’est qu’un élément de sa culture, à l’inverse des Arabes qui hors de l’islam (un islam frustre) n’ont rien à proposer, leur passé pré-islamique se réduisant à trois fois rien.

Le régime de Téhéran n’est pas mon ami, mais celui de Riyad l’est encore moins. Le terrorisme et le djihadisme ont été activés et perdurent par l’entremise des Saoudiens, du Qatar et autres rentiers arabes du pétrole. Je ne suis pas un ami du régime de Téhéran. Je suis sioniste et la vie d’Israël m’importe plus que tout. Mais alors, pourquoi faire preuve d’une telle tolérance envers un pays qui déclare vouloir rayer Israël de la carte ? La question n’est pas malvenue, elle se pose d’elle-même. Les menaces et les éructations du régime de Téhéran en direction d’Israël ne doivent pas être prises à la légère et « Quand on te crache à la figure, tu ne dois pas dire qu’il pleut » dit-on chez les Juifs.

Tu connais ma position : je souhaite un Israël puissant, capable de décourager tous ses ennemis et de les foudroyer si nécessaire. Mais alors ? L’Iran ? Mes nombreuses conversations avec des Iraniens d’Iran et de l’exil m’ont fait découvrir un peuple qui éprouve envers les Juifs en général et les Israéliens (les Juifs d’Israël) en particulier une certaine sympathie, une curiosité. Rien à voir avec les Arabes qui tous accusent diversement Israël, certains avec violence, d’autres à mots à peine couverts. Alors ! Que des régimes arabes (plus particulièrement sunnites, et je pense aux méprisables Saoudiens) qui tremblent de peur devant l’Iran se rapprochent d’Israël (du Juif qu’ils méprisent et qui les irrite) ne m’émeut guère. Et qu’Israël utilise cette peur pour faire barrage à un danger qu’il juge majeur, soit ! Mais les Juifs ont plus à voir avec les Iraniens (pour des raisons que j’ai déjà exposées) qu’avec les Arabes, et ils le savent. La tension entre l’Iran et Israël passera ; mais la hargne et la haine des Arabes pour tout ce qui est juif et pour Israël ne passeront pas. Seul le Juif abaissé dans la dhimmitude leur est supportable.

Je me garderai de toute prédiction. Je ne lis pas l’avenir dans les entrailles des poulets. Simplement, avec un regard qui s’efforce vers la profondeur historique (trop souvent négligée au profit de l’info et de ses breaking news), il me semble que c’est plutôt du côté de l’Iran qu’une coopération féconde — d’égal à égal — est à envisager. Les Iraniens n’ont jamais été en guerre contre Israël et ils n’éprouvent aucun ressentiment à son égard. J’ai même souvent pris note d’une sorte de sympathie diffuse, d’envie de collaborer avec un peuple avec lequel l’Iran partage certaines préoccupations et qui met l’étude, la connaissance et la réflexion au-dessus de tout ; rien à voir avec les masses arabes dont les dirigeants ne s’allieront à Israël qu’en cas d’extrême urgence (lorsqu’ils commenceront à déféquer dans leur thawb pour cause de trouille) et qui planteront un couteau dans son dos sitôt que le danger se sera éloigné. Rendez-vous compte ! Avoir fait appel au Juif que l’on méprise pour qu’il vous protège ! L’obsession sera alors de l’égorger pour effacer la honte… Mais une fois encore, je sais que les Juifs et qu’Israël ne se font aucune illusion.

Je le redis, je souhaite qu’Israël soit aussi armé que possible face à ses ennemis, et le régime iranien en est un. Mais, par ailleurs, mes espoirs au sujet de l’Iran m’empêchent de souhaiter son démembrement. L’Iran est un très antique pays, comme le sont la Chine et l’Inde. Rien à voir avec ces pays qui firent partie de l’Empire ottoman avant d’être partagés par les Occidentaux, des pays dont je souhaite le redécoupage au nom de la liberté des peuples et des religions. Et parmi les pays qui se constituent sur les vestiges d’un monde en ruines : le Kurdistan irakien et syrien et, peut-être un jour, le gros morceau, en Turquie…

Je terminerai par un article de Causeur qui me réchauffe le cœur. Il est intitulé : « Et les Kurdes créèrent les Hauts-de-Syrie – La Turquie voit son cauchemar prendre forme ». Des zones kurdes syriennes s’acheminent vers une autonomie (très) élargie, la Turquie voit son cauchemar grandir et je me frotte les mains en attendant l’éclatement du pays, un pays que j’espère voir réduit à un croupion. Les « Printemps arabes » prennent la tournure que j’avais prévue et depuis le début, soit l’éclatement du monde arabe, sa quasi-liquidation. Ce que je n’avais pas prévu, que la Turquie soit à ce point menacée. A quand son expulsion de l’OTAN et une grande alliance avec les Russes ? :

http://www.causeur.fr/syrie-kurdistan-rojava-russie-turquie-37291.html

Olivier Ypsilantis

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Bruno Schulz, écrivain et dessinateur assassiné.

 

Witkiewicz – Gombrowicz – Schulz apparaissent en littérature comme « la sainte trinité d’un renouveau polonais » pour reprendre les mots de Maurice Nadeau.  

 

 Bruno Schulz

Un autoportrait de Bruno Schulz (1892-1942)

 

Bruno Schulz est né autrichien et a vécu en polonais ; il serait probablement devenu russe s’il n’avait été assassiné en tant que juif. Bruno Schulz est né à Drohobycz (aujourd’hui Drohobytch, en Ukraine), dans une partie de la Galicie alors intégrée à l’Empire austro-hongrois qui deviendra polonaise en 1918 puis russe en 1945.

Jacob Schulz, son père, un marchand-drapier, tient un important magasin. Son statut social est comparable à celui du père de Franz Kafka, Hermann, propriétaire d’un commerce de gros (mercerie) à Prague.

Bruno Schulz qui est parti à Lemberg (capitale de la Galicie, aujourd’hui Lwów) pour y suivre des études d’architecture, puis à Vienne où il fait un bref passage à l’École des Beaux-Arts, est de retour dans sa ville natale. Son père est mort, l’affaire a été vendue, la famille Schulz vit dans la précarité. Hormis quelques rares séjours à l’étranger (dont un à Paris), Bruno Schulz ne quittera plus Drohobycz ; il y enseignera le dessin durant près de vingt ans, dans un lycée. Il exercera son métier d’enseignant sans grande passion, ainsi qu’en témoigne sa correspondance.

L’un de ses amis tombe gravement malade. Il prend l’habitude de lui écrire afin de le distraire. Il lui rend compte de la vie quotidienne dans sa petite ville (y vivent environ quarante mille habitants) rendue fébrile par d’industrialisation. En effet, grâce aux ressources en pétrole de la région, les raffineries de Drohobycz sont alors parmi les plus importantes d’Europe, avec populations polonaise, ukrainienne, allemande et juive. Il évoque donc cette fièvre, avec enseignes lumineuses et amoncellements de biens de consommation proposés à la vente. Ces lettres constituent autant de récits à caractère épique, fourmillants de précisions, fantasques, hauts en couleur, trépidants, gorgés d’un humour aigre-doux avec multiplication des sens : on pense à une ville expressionniste à perspectives rayonnantes et brisées en constante multiplication ; on pense aussi aux techniques du collage du surréalisme. De fait, l’art de Bruno Schulz écrivain m’évoque une curieuse fusion du surréalisme et de l’expressionnisme, un surréalisme expressionniste, un expressionnisme surréaliste, autant de désignations qui ne rendent que très imparfaitement compte de cet art très particulier, riche en ingrédients, où les mots résonnent et emplissent de larges champs sémantiques, où le grotesque omniprésent éclate en bouquets de métaphores, avec la figure du Père — « Joseph » — bien présente et peut-être même centrale. Bruno Schulz s’investit toujours plus dans ses lettres. Toutes ne sont pas envoyées et nombre d’entre elles s’accumulent dans un tiroir. Un livre s’ébauche : l’histoire d’une petite ville, d’une famille et d’un enfant, élevée à l’épopée. « Les Boutiques de cannelle » (Sklepy Cynamonowe) paraît en 1934 à Varsovie, grâce au soutien de Zofia Nałkowska. Bruno Schulz a quarante-deux ans. Witold Gombrowicz le lit avec enthousiasme et le signale autour de lui. En 1937 est publié un autre recueil de récits, « Le Sanatorium au croque-mort » (Sanatorium Pod Klepsydrą), un livre moins déconcertant que cette première publication et qui de ce fait est apprécié d’un plus large public et récompensé par l’Académie polonaise de littérature en 1938. Ce livre laisse présager l’orientation de Bruno Schulz vers le roman, « Le Messie » dont le manuscrit a disparu dans les ruines du ghetto de Drohobycz.

Le 19 novembre 1942, Karl Günther, un collègue de la SS de Felix Landau, abat de deux balles dans la nuque Bruno Schulz alors qu’il marche dans la rue. Ainsi se venge-t-il de Felix Landau qui avait tué « son Juif », son dentiste personnel. On ne sait où repose le corps de Bruno Schulz. Ci-joint, un lien particulièrement émouvant où sont reconstituées virtuellement les peintures murales de Bruno Schulz — sa dernière œuvre — réalisées pour la chambre des enfants du SS Felix Landau, membre d’un Einsatzkommando qui admirait le travail du Juif Bruno Schulz :

http://www.ipw.lu/la-chambre-miraculeuse-de-bruno-schulz-2/#.VreEIhGo1Vs

Et, ci-joint, des extraits (en anglais) du journal tenu par Felix Landau dont Bruno Schulz fut « le Juif » :

http://www.holocaustresearchproject.org/einsatz/landau.html

En 1945, la partie de la Galicie où se trouve sa ville natale revient à l’U.R.S.S. (à l’Ukraine plus précisément). Les Soviétiques n’ont alors aucune raison de s’intéresser à un écrivain mort et qui écrivait en polonais, un écrivain qu’ils auraient à coup sûr jugé « décadent », « bourgeois » et j’en passe. C’est bien ainsi que Franz Kafka ou Marcel Proust, pour ne citer qu’eux, furent considérés dans l’U.R.S.S. de l’après-guerre. Il est vrai qu’en 1956, avec le mouvement initié par Khrouchtchev et qui toucha tous les pays du glacis soviétique, dont la Pologne, Bruno Schulz sortit de l’oubli et fut même célébré.

Cet air de famille entre Bruno Schulz et Franz Kafka ne doit pas nous tromper. Arthur Sandauer commence par souligner ce qui les rapproche pour aussitôt signaler ce qui les différencie et fondamentalement : le monde de Franz Kafka aspire au Bien, celui de Bruno Schulz est attiré par le Mal ; ascétisme d’un côté, sensualisme de l’autre, d’où cette différence de style : sobriété avec Franz Kafka, exubérance avec Bruno Schulz. Dans sa présentation à l’édition française des « Boutiques de cannelle », Maurice Nadeau va dans le même sens ; il écrit : « Il diffère de Kafka par un art tout autre. Son fantastique n’est pas de la même sorte : plus familier pourrait-on dire, même quand il devient cosmique, avec des allusions plus précises aux grands mythes bibliques — ni son écriture : plus artiste, plus symbolique (au bon et mauvais sens du mot), c’est-à-dire plus confiante dans les ressources d’un langage dont il s’enchante et dont, sous la forme d’un délire remarquablement contrôlé, il enchante ses lecteurs — ni son inspiration : sensualiste et souvent même sensuelle, plasticienne, amoureuse des formes… »

 

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« Les Boutiques de cannelle » (Sklepy Cynamonowe), l’édition de 1934.

 

Le dessinateur Bruno Schulz peut être rapproché des artistes démonistes du XIXe siècle dont l’ancêtre est Goya, avec ses peintures noires (pinturas negras). Et pensons aux gravures de la série « Los desastres de la guerra ». Les mises en scène de Bruno Schulz conjuguent le sadisme de la femme et le masochisme de l’homme, avec ce croisement : sadisme psychologique – masochisme physique de la femme / masochisme psychologique – sadisme physique de l’homme, ce que Bruno Schulz exprime avec une acuité inégalée dans ses dessins. L’arme des femmes pour tourmenter l’homme, toujours selon Bruno Schulz, est leurs jambes et leurs pieds. En observant nombre de ses dessins, on ne peut que penser aux écrits autobiographiques d’Arthur Adamov : « Je… Ils… » et « L’homme et l’enfant ». J’imagine volontiers ces deux recueils illustrés par Bruno Schulz. Les cycles des dessins des années 1920 annoncent les images — ou procédés — littéraires à venir. Les plus anciens de ses dessins sont constitués d’une suite d’illustrations pour un texte disparu, « Le livre idolâtre », exécutées suivant la technique du cliché-verre. Comme un certain nombre d’artistes, Bruno Schulz a produit des séries — variations sur un thème — d’importance variable ; certaines vont jusqu’à soixante-quinze dessins. L’essentiel des œuvres conservées est constitué de dessins au crayon ou à la plume, ces derniers étant le plus souvent une adaptation de dessins, principalement pour les besoins de l’édition. En effet, les nuances sont plus sèches avec le dessin à la plume (voir par exemple ces systèmes de hachures pour les ombres), donc plus faciles à reproduire. Les thèmes : nombreux autoportraits et portraits de son entourage ainsi que des séries qui rendent compte du masochisme et du fétichisme de l’artiste. Bruno Schulz illustra également des écrits autres que les siens, comme « Ferdydurke » de Witold Gombrowicz.

J’ai découvert l’existence de Bruno Schulz au cours de mes années d’études, par l’exposition « Présences polonaises » qui s’est tenue au Centre Georges Pompidou du 23 juin au 26 septembre 1983. J’ai abordé son œuvre par « Lettres perdues et retrouvées » (Pandora/Textes, 1979). Le maître d’œuvre de ce recueil, Jerzy Ficowski (1924-2006). Il a dix-huit ans en 1942, année de l’assassinat de Bruno Schulz. La lecture des « Boutiques de cannelle » le subjugue. Il se met à la recherche de son auteur mais Bruno Schulz est mort. Jerzy Ficowski entreprend alors un travail de détective, un travail particulièrement ardu considérant les bouleversements qu’ont connus la Galicie et la ville de Drohobycz. Grâce à son acharnement paraissent en 1975, en Pologne, les lettres de Bruno Schulz. Elles seront traduites en français et préfacées par Maria Craipeau dans l’édition ci-dessus mentionnée. Ci-joint, un lien sur cet homme extraordinaire, Jerzy Ficowski :

http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/ficowski/Ficowski.pdf

Ci-joint, deux liens. Respectivement : un lien Akadem intitulé « Destin d’un auteur juif inclassable – Bruno Schulz, entre deux mondes »  et  « In the memory of Bruno Schulz – 68 years later » :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/culture/litterature/romans-juifs/bruno-schulz-entre-deux-mondes-07-05-2015-70091_402.php

https://www.youtube.com/watch?v=DMU9VNzcu7k

A ma connaissance, personne n’a mieux rendu compte de cette œuvre si singulière que Jerzy Ficowski. Je ne puis que conseiller à ceux qui veulent s’avancer dans ce monde étrange la lecture de « Bruno Schultz – Les régions de la grande hérésie » :

http://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/bruno-schultz-jerzy-ficowski-9782882501356

Pour les germanophones, je conseille les recherches méticuleuses (plusieurs d’entre elles sont consultables en ligne) de Benjamin Geissler dont :

http://www.berlin.de/2013/fileadmin/user_upload/Pressemeldungen/Pressemeldungen_Partner/Die-Bilderkammer-des-Bruno-Schulz-Kurzpraesentation-1-1-12.pdf

 

Olivier Ypsilantis 

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Quelques notes de lecture – 2/2

 

On trouvera dans le lien ci-joint, les noms des treize philosophes représentés en header : 

http://www.douglaserice.com/christian-existentialists/

 

En lisant « Qu’est-ce que la philosophie antique ? » de Pierre Hadot. Notes de lecture, chap. X : « Le christianisme comme philosophie révélée ». La surprise des Grecs face au message chrétien annonciateur d’une rupture, un message qui s’inscrit dans l’univers du judaïsme qu’il bouleverse tout en en conservant quelques notions fondamentales. Cette prise de position a priori anti-philosophique ne va pas empêcher certains Chrétiens, un siècle après la mort de Jésus-Christ, de présenter le christianisme comme une philosophie, voire la philosophie éternelle. A ce sujet, on pourrait en venir aux apologistes, ceux qui s’efforcent de rendre le christianisme compréhensible au monde gréco-romain.

La frontière entre le judaïsme, religion révélée, et la philosophie grecque n’est toutefois pas si tranchée. Philon d’Alexandrie (un philosophe juif contemporain de l’ère chrétienne) s’inscrit dans une tradition qui véhicule la notion d’un intermédiaire entre Dieu et le Monde : la Sofia (σοφία) ou Logos (λόγος). Voir le prologue de l’Évangile de Jean avec [Jésus / le Logos éternel / le Fils de Dieu]. La Parole de Dieu comme Raison élaborant le monde et guidant la pensée humaine. « C’est à cause de l’ambiguïté du mot Logos qu’une philosophie chrétienne a été possible ». Logos, un concept central de la philosophie grecque. Voir ses diverses significations. Voir ce qu’écrit Amélius au sujet de ce prologue ; Amélius, un philosophe néoplatonicien qui signale la parenté entre le vocabulaire de l’évangéliste Jean et celui de la philosophie.

 

Pierre Hadot

Pierre Hadot (1922-2010)

 

Selon ses apologistes (IIe siècle ap. J.-C.), le christianisme est venu parfaire le Logos dont les philosophes ne possédaient que des éléments. Ce discours va être formalisé au IIIe siècle par Clément d’Alexandrie, avec le Logos (la vraie philosophie) présenté comme « principe directeur de toute notre éducation ». A l’image de la philosophie grecque, la philosophie chrétienne va dès ses débuts se présenter comme discours (exégèse des textes fondateurs) et mode de vie. « La nature philosophique de progrès spirituel constitue l’armature même de la formation et de l’enseignement chrétiens » ; autrement dit : « Le discours philosophique chrétien est un moyen de réaliser le mode de vie chrétien. »

La théologie chrétienne qui est issue d’une religion révélée s’est constituée à partir de l’exégèse de la Bible et des controverses dogmatiques suscitées. La philosophie servit de pattern à la philosophie chrétienne dans la mesure où elle avait élaboré toute une tradition de théologie systématique inaugurée par le « Timée » et le Xe livre des « Lois » de Platon, et développée dans le livre XII de la « Métaphysique » d’Aristote.

Une fois encore, si le christianisme peut être présenté par certains Chrétiens comme une philosophie, voire la philosophie, ce n’est pas tant parce que son exégèse et sa théologie sont analogues à l’exégèse et à la théologie grecques (païennes) que parce qu’il est aussi — et d’abord — un style de vie et un mode d’être, ce qu’était la philosophie antique.

Vivre à l’imitation du Christ. Voir le phénomène du monachisme, à partir du IVe siècle en Égypte et en Syrie. Il s’agit d’un monachisme frustre, aucunement versé dans l’étude philosophique ; mais il prépare le « monachisme savant » par lequel la « philosophie » va désigner le mode de vie monastique comme perfection de la vie chrétienne, avec la pratique d’exercices spirituels à l’instar de la philosophie profane. Si certains de ces exercices sont spécifiquement chrétiens, d’autres sont les héritiers de cette philosophie.

L’attitude monastique ou l’attention à soi-même (une tension vers la partie supérieure de soi) telle que la définit Anathase d’Alexandrie, une attention qui avait été l’attitude fondamentale des stoïciens et des néoplatoniciens. Voir les conseils du moine Antoine : « Que chacun note par écrit les actions et les mouvements de son âme, comme s’il devait les faire connaître aux autres ». Valeur thérapeutique de l’examen de conscience, surtout s’il est écrit, l’écriture étant en quelque sorte le regard de l’autre. Dorothée de Gaza insiste sur la fréquence et la régularité de cet examen. Attention à soi-même, exercices de la pensée avec méditations sur les principes d’action résumés si possible en de courtes sentences — voir les Apophtegmes et les Kephalaia. Cette méditation constante est recommandée par les profanes Épicure et Épictète, avant Dorothée de Gaza. Thérapeutique des passions par la persévérance dans les pratiques acétiques destinées à réaliser la victoire de la raison. L’ascèse chrétienne héritière du stoïcisme, des platoniciens et des néo-platoniciens. Voir notamment chez Clément d’Alexandrie cette conception de l’ascèse envisagée comme séparation du corps et de l’âme — une claire influence platonicienne. Voir les conseils de Grégoire de Nazianze à un ami malade (Lettres, XXXI, t. I, p. 39) où Platon est expressément cité.

La philosophie est appelée par Socrate « exercice de la mort » : il convient de renoncer à l’usage des sens pour espérer accéder aux vraies réalités. Voir le dualisme de l’âme et du corps chez Platon. L’anachorèse (la vie monastique) comme exercice de la mort, comme fuite hors du corps. L’apatheia (ἀπάθεια), le détachement du corps et l’absence de passions consécutives. Le mot philosophia (φιλοσοφία) désignait du temps des Grecs anciens un mode de vie d’où l’émergence des « philosophes chrétiens », des « philosophes » qui ont été amenés à introduire dans le christianisme des pratiques et des attitudes héritées de la philosophie profane, d’où les nombreuses analogies entre vie philosophique profane et vie monastique. « Le christianisme est indiscutablement un mode de vie. Qu’il se soit présenté comme une philosophie ne pose donc aucun problème. Mais, en faisant cela, il a adopté certaines valeurs et certaines pratiques propres à la philosophie antique ». Notons toutefois que ces emprunts s’inscrivent dans un vaste ensemble (à définir) spécifiquement chrétien. Par ailleurs, les « philosophes chrétiens » se sont efforcés de christianiser l’emploi qu’ils faisaient des thèmes philosophiques profanes en s’employant à trouver leurs équivalents dans l’Ancien et/ou le Nouveau Testament. Il n’empêche que les exercices spirituels qu’ils évoquent font appel au vocabulaire et aux concepts de la philosophie profane. Le procédé allégorique a permis aux Pères de l’Église d’interpréter les expressions évangéliques comme désignant des parties de la philosophie. Voir par exemple l’expression « royaume des cieux ».

Pour Augustin d’Hippone, l’essentiel des doctrines platoniciennes et des doctrines chrétiennes se recouvrent. Les unes comme les autres invitent à crever l’écran du monde sensible dans le but de découvrir la réalité divine. Voir l’essence du platonisme et l’essence du christianisme selon Augustin. Mais alors, quelle est la différence entre platonisme et christianisme ? Selon Augustin, le christianisme a réussi là où le platonisme a échoué, soit la conversion des masses populaires, en les détournant des choses terrestres pour les orienter vers les choses célestes. « Nietzsche aurait pu s’appuyer sur Augustin pour justifier sa formule : ‟Le christianisme est un platonisme pour le peuple”. »

A développer : « Il faut donc bien reconnaître que, sous l’influence de la philosophie antique, certaines valeurs qui n’étaient que très secondaires, sinon inexistantes, dans le christianisme, sont venues se placer au premier rang ». Le mode de vie chrétien est bien l’héritier d’une spiritualité marquée par le mode de vie des écoles philosophiques antiques.

La question qui ouvre le chap. XI est la suivante : « Si la philosophie antique liait si étroitement discours philosophique et forme de vie, comment se fait-il qu’aujourd’hui, dans l’enseignement habituel de l’histoire de la philosophie, la philosophie soit présentée avant tout comme un discours, qu’il s’agisse d’un discours théorique et systématique ou d’un discours critique, sans rapport direct en tout cas avec la manière de vivre du philosophe ? »

 Olivier Ypsilantis

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