Quelques notes retrouvées dans une enveloppe kraft, griffonnées sur des supports divers, en des lieux divers – 2/5

 

Alexandre Blok (1880-1921)

 

Se constituer une bibliothèque d’autobiographies et rien que d’autobiographies. Parmi les plus intéressantes autobiographies (d’écrivains), celle d’Anthony Trollope.

Dans « La Deuxième Guerre mondiale » (dégoté chez un bouquiniste du quartier Latin, un jour d’hiver, de ciel gris et néanmoins lumineux) de H.-G. Dahms (historien allemand), des événements sont rapportés (notamment au chap. XXVII, « L’effondrement de l’Allemagne – 1945 ») dont je n’avais jamais eu connaissance ; et je n’ai pu en trouver trace ailleurs afin de croiser l’information, comme cette tuerie d’Allemands à Prague par des « fanatiques tchèques », une tuerie qui aurait causé au moins un demi-million de victimes. Un demi-million ! Et H.-G. Dahms la décrit. On se croirait dans les Balkans. Étrange, je ne vois pas les Tchèques faire preuve à Prague d’une violence digne des Oustachis.

Aujourd’hui, 22 mai, anniversaire de la mort de mon père. Il faudra que je rassemble d’autres souvenirs le concernant. Je le revois nettoyer ses fusils de chasse dans son bureau et fumer la pipe tout en lisant dans un fauteuil qu’il aimait parce des générations d’ancêtres y avaient pris séant. Ses amis de Stan’ (le collège Stanislas). Ses lectures. Le carnet de citations retrouvé après sa mort et qui m’a dessiné un portrait du père que j’avais pressenti. Les citations de Curzio Malaparte, nombreuses. Sa défense de Bastien-Thiry, des harkis, des pieds-noirs. L’inscrire dans un contexte historique, entre décolonisation et formation de l’Europe qui commença par la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Voir les lettres à sa mère écrites à l’armée, en 1950-51.

La mémoire de ceux qui périrent dans le torpillage du Wilhelm Gusthoff. L’entreprise de Günter Grass, entre réalité et fiction.

Courrier de Nina. Son énergie implacable capable de se nourrir de ses tristesses, de les absorber et de les transformer en calories. Ses projets. Ses talents militants, par l’écrit mais aussi la voix. Puissance radiophonique.

Parmi ceux qui n’oublient rien, Ireneo Funes (voir la nouvelle de Jorge Luis Borges, « Funes el memorioso »).

« Chamber Music » de James Joyce, à lire à haute voix. Imaginez ces poèmes récités par une égérie préraphaélite.

« Journals of Dorothy Wordsworth ». Presque rien et tout. Mon plaisir à lire ces pages dans la pénombre fraîche d’une pièce aux murs nus passés à la chaux tandis que par la porte entrouverte le soleil incendiait l’espace. Des mots lus ou, plutôt, bus comme des verres d’eau fraîche : « A fine cool pleasant breezy day », «  A very rainy morning », « A rainy day », « A grey day. Mists on the hills », « Heavy rain all night », « Still a cloudy dull day, very dark », « It was a showery morning and threatened to be a wettish day, but the sun shone once or twice », etc., etc.

Écrire un long texte qui se contenterait de répertorier la première phrase et la dernière phrase de centaines de livres, de préférence des romans. Imaginer le lecteur s’efforçant de relier ces dernières phrases à ces premières phrases.

L’odeur très particulière des livres de « La Petite Ourse » (Lausanne). C’est dans cette collection que j’ai lu « Madame de » de Louise de Vilmorin. Je me souviens de la perfection de la dernière phrase de ce petit roman magistralement conduit : « Madame de fit venir son tailleur et sans lui donner de raisons lui commanda des vêtements de deuil. »

Ces rois éphémères et rêveurs qui n’ont pas fait couler une seule goutte de sang : Boris Ier roi d’Andorre et Orélie-Antoire 1er roi d’Araucanie et de Patagonie. Travailler à un article.

J’aime de moins en moins parler et de plus en plus écrire. Le silence du livre et l’espace de la page — de la feuille. ll me faut pourtant maintenir un certain équilibre afin d’aider la parole et l’écriture.

« Hung up » de Madonna. Aérobic en tenue d’aérobic mais avec talons aiguilles. L’anachronisme chez Madonna (à étudier).

Parmi les plus beaux visages (connus) de la littérature, celui d’Alexandre Blok. L’intégralité de son œuvre en prose a été publiée aux Éditions L’Âge d’Homme, collection « Classiques Slaves ». La belle librairie de L’Âge d’Homme au 5 rue Férou (entre place Saint-Sulpice et jardin du Luxembourg), une ruelle joliment pavée.

Sur l’antisémitisme en Grèce, quelques pages d’Andrew Apostolou (publiées dans de dossier « Les habits neufs de l’antisémitisme en Europe », sous la direction de Manfred Gerstenfeld et Shmuel Trigano. Un livre acheté au cours d’une marche estivale dans Bordeaux.

La colère que déclenche le mot morde (pluriel de mord : meurtre) lorsque Ulrich Wilhelm Schwerin von Schwanenfeld le prononce devant le Wolksgerichtshof. En l’entendant, Roland Freisler hurle à l’accusé : « Sie sind ein schäbiger Lump ! »

J’ouvre toujours un livre avec la certitude que j’y trouverai la clé d’énigmes que la vie a placées devant moi ; et cette certitude ne faiblit pas, bien au contraire. Ouvrirais-je un seul livre si je n’étais habité par cette certitude ? Non !

Le narcissisme. On peut s’y prendre les pieds comme dans un tapis. On peut le maîtriser et s’en servir comme d’une force résolument positive, un élan vers l’autre. On peut s’en servir comme un cavalier se sert de son cheval.

L’étrange impression (la décrire) qui m’a pris à la lecture de « A Sentimental Journey » de Laurence Sterne. Le tableau final (intitulé « The Case of Delicacy ») où l’auteur se voit contraint de partager une chambre d’hôtel avec une inconnue. Le traité (« treaty of peace ») qui s’établit « in the course of a two hours negociation ». Bref, ce livre propose une suite de tableaux d’une finesse et d’une drôlerie où s’exerce l’une des plus belles qualités anglaises : l’understatement, comportement et expression dont le style littéraire. Mais j’y pense ! J’entrevois un air de famille entre Laurence Sterne et Rowan Atkinson (Mr. Bean).

Relu des passages du « Journal » de Jean-René Huguenin (1936-1962), mort à vingt-six ans donc. Ses écrits ont enflammé ma jeunesse et ils m’ont aidé, tout au moins je le crois. Il aurait aujourd’hui presque quatre-vingts ans ! Je me revois le lire dans des bibliothèques universitaires. Je lisais alors des penseurs à la mode, mais ils ne me suffisaient pas — la mode ne m’a jamais suffi. Tout en les lisant, tout en lisant ce que les autres lisaient, je me plongeais dans Georges Bernanos, le très oublié Ernest Psichari (« Le voyage du Centurion » et « Lettres du Centurion ») et Pierre Drieu la Rochelle qui ne peut être réduit à l’image d’un petit collabo. Les écrits de Jean-René Huguenin ont formidablement accompagné ma jeunesse. « La Côte sauvage », son unique roman, m’a saisi dans une ambiance aussi sûrement que « Le Rivage des Syrtes » de Julien Gracq. A dix-sept ans, des considérations comme « Il souffrait de ne pas aimer. Quand il aimait, il souffrait de ne plus chercher. Il était amoureux de son inquiétude » suffisaient à me bouleverser. Dans son « Journal » on peut également lire : « La volonté, ce n’est pas de se contraindre, mais s’obéir. Il n’y a pas un instant de notre vie où nous ne sachions ce que nous devons faire. » Ce sont des pages riches en considérations dignes des meilleurs moralistes français du XVIIIe siècle, ces moralistes qu’Ernst Jünger aimait tant et qu’il sût si bien évoquer.

Souvenir. Ivresses irlandaises, dublinoises, avec des lectures plus qu’avec la Guinness — la bière est une boisson qui ne porte guère à l’exaltation, au dionysisme ; elle rend stupide et donne envie de pisser. Parmi ces lectures irlandaises : Gerard Manley Hopkins et Dylan Thomas. La puissante musicalité de la langue anglaise. Mots courts (à trois lettres), onomatopées, etc. To flap, to clap, to splash, to quack, to bang, to miaou, to roar, etc.

La bière, boisson de soudards, gros ventres et vessies pleines, hommes qui pissent partout (y compris sur eux) et braillent. Le vin (bu sous le soleil de la Méditerranée), Dionysos, les chevilles souples des femmes qui dansent (souvenir de la Sardana, à Barcelona), la parole qui se délie et qui aide… Le vin de la Grèce, le vin du shabbat, le vin d’Omar Khayam…

Un petit matin dans un village du Sud de l’Espagne. Les façades bientôt aveuglantes, les persiennes baissées, la plupart passées au-dessus de la barandilla des balcons. Des odeurs de détergents, des odeurs de propreté. Une ménagère est déjà occupée à épousseter ses rejas. Le chant des oiseaux se densifie ; il sera bientôt continu. Mon hôte verse une goutte d’anis dans mon café noir — toute l’Espagne.

Internet comme prolongation du livre ; le livre comme prolongation d’Internet. Dans les deux cas, la bibliothèque : bibliothèque digitale et bibliothèque papier. Refus du iBook toutefois. Pas question de lire un livre à l’écran et pour deux raisons : 1- Mon œil préfère le papier (je ne lui refuserai pas ce repos), ma main aussi (sensualité du papier). 2 – J’ai besoin d’avoir sous la main le livre que j’ai lu.

Rien de moins actuel que les actualités. Leur prétention à pousser de côté tout ce qui les a précédées. Elles se veulent immanentes. C’est le buzz marketing, le foutoir, la grande partouze médiatique dont on ressort souillé, nauséeux.

Relu des passages de « Essai sur l’esprit d’orthodoxie » de Jean Grenier qui fut professeur de philosophie d’Albert Camus. Malgré l’affaiblissement du marxisme, ce livre reste bien actuel, et peut-être même plus actuel que jamais. C’est l’une des marques des grands livres : ils rajeunissent à mesure que le temps passe…

Apprendre le danois, langue certes très minoritaire, mais pour le plaisir de lire Søren Kierkegaard dans l’original. L’exemple de Miguel de Unamuno. Søren Kierkegaard ou l’anti-Hegel, l’anti-système. Son refus délibéré de construire un système, le système qui consacre pourtant le philosophe en tant que tel. Ce refus explique au moins en partie la structure d’ensemble d’une œuvre composée d’essais, d’aphorismes, de paraboles, de lettres fictives, de journaux, sans oublier d’autres genres littéraires considérés comme mineurs.

Olivier Ypsilantis

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Quelques notes retrouvées dans une enveloppe kraft, griffonnées sur des supports divers, en des lieux divers – 1/5

 

 

 

Rien de bien nouveau, malheureusement. La France se vante d’avoir initié un processus pour la reconnaissance d’un État palestinien. La politique gaullienne se poursuit. La France qui se voit comme la représentante suprême du Bien au sein des Nations a décidé de prendre cause pour les « opprimés », les Palestiniens, et de se dresser face à leurs « oppresseurs », les Israéliens. Ainsi la France espère-t-elle se faire aimer du plus grand nombre et à l’ère des masses ce calcul est explicable — qu’il soit méprisable est une autre question. On s’échauffe à l’Assemblé nationale. Le début d’une vaste offensive diplomatique franco-arabe se prépare, avec Laurent Fabius à la tête de cette troupe hétéroclite que soude une même animosité envers Israël. On lorgne en direction du  Conseil de Sécurité de l’ONU. Laurent Fabius espère ainsi laisser sa marque dans l’histoire. Il est proche de la retraite et n’a jamais été qu’un toutou. Il le sait et tire sur sa laisse. Il veut laisser sa marque quelque part. Ce ne sera probablement qu’une petite crotte ou qu’un jet d’urine au coin d’une rue.

Les manœuvres de la diplomatie française se multiplient tant et si bien que les interlocuteurs oublient le principal intéressé : Israël. On croit rêver, on se pince, mais non… J’ai honte. Une fois encore, Laurent Fabius le toutou ne pense qu’à laisser une marque dans l’histoire. Et s’en prendre à Israël, d’une manière ou d’une autre, n’est-il pas la meilleure façon de se faire plein de potes, de plaire aux masses ?

On invite plus ou moins obligeamment Israël à se replier sur les frontières d’avant 67, d’avant la guerre des Six Jours. Ce n’est pas un hasard. La guerre des Six Jours a bouleversé la perception que le monde avait des Juifs, des survivants de la Shoah, un peuple d’ombres à l’égard desquelles il fallait se montrer gentil, aimable ; pensez donc, les pauvres ! Cette guerre va cependant tournebouler de vielles habitudes mentales enracinées au plus profond du christianisme et de l’islam. Le Juif fort, le Juif en armes et vainqueur, on ne l’avait pas vu depuis Judas Maccabée… Et qui connaissait Judas Maccabée, hormis les Israéliens et quelques érudits ? On se mit à tout confondre et comme à plaisir : les frontières d’armistice suite à la Guerre d’Indépendance (1948-1949), de prétendues frontières avec une entité palestinienne qui n’existait pas avant 1967, et pour cause, la « Cisjordanie » (la Judée-Samarie) faisant partie intégrante de la Jordanie. Redisons-le, les antisionistes se préoccupent plus de « morale » (le Bien, le Vrai, le Beau dont ils sont les représentants auto-proclamés) que d’histoire. L’histoire et la réflexion sont méprisables en regard de ces immanences…

 

Nombre de Chrétiens sont encore travaillés par la Théologie de la Substitution. Et ils ne sont pas si nombreux à avoir clairement identifié ce qui les travaille ainsi, cette théologie sachant prendre des formes insidieuses, parfaitement laïques

Le Vatican vient de reconnaître l’État de Palestine. Je ne sais vraiment pas ce que cherche ce pape dont je n’aime pas le sourire et la mâchoire en galoche. N’avez-vous pas remarqué que le bas de son visage ressemble à s’y méprendre à celui du secrétaire d’État américain, John Kerry ? Certes, une telle considération ne contribue pas à enrichir le débat politique, il n’empêche, la similitude entre ces deux bas de visages (on pense « gueule d’empeigne ») est stupéfiante.  Mais que cherche donc le Vatican ? Le monde entier se penche sur Israël et multiple les « bons conseils », comme si Israël était un État irresponsable gouverné par des enfants à peine sortis de leurs langes. Les Pères et les Mères-la-Morale pérorent du haut de leur chaire. Quand cesseront-ils ?

La récupération de la question palestinienne par les Arabes chrétiens, les Arabes chrétiens qui sont à l’origine d’un certain nombre d’idéologies au sein du monde arabe, en particulier l’idéologie du parti Baas. Cette récupération permet au Vatican de se poser en champion de la lutte des peuples pour leur libération (?) tout en contrariant l’État juif qui perturbe bien des économies mentales, chrétiennes, post-chrétiennes (voir la définition qu’en donne Michel Gurfinkiel), laïcardes et j’en passe. Shmuel Trigano évoque à ce propos Bat Ye’or (voir « Eurabia, l’axe euro-arabe ») qui elle-même évoque le marcionisme de l’Église, une tendance des origines, refoulée mais qui resurgirait. Et dans la foulée, il évoque Sabeel (Centre œcuménique de Théologie de la Libération). Lire l’article de Bat Ye’or, « La ‟compassion” assassine » dans Observatoire du monde juif (Bulletin N°6/7, juin 2003).

Autre vieux schéma mental développé dans la chrétienté, et exclusivement dans la chrétienté (Voir l’affaire de Damas, 1840), un schéma récupéré par les Palestiniens (voir l’affaire al-Durah, 2000), dans ce cas infectés par les Chrétiens. Shmuel Trigano dans son article « Le pacte du peuple juif avec l’Europe est rompu » écrit : « Le pseudo rapport de l’ONG, Breaking the silence, rendu public récemment et accusant l’armée israélienne de crimes de guerre a été ainsi financé « grâce aux dons généreux » du Christian Aid (Grande-Bretagne), du fond d’aide de l’Église danoise, du Secrétariat pour les droits de l’Homme et les lois humanitaires internationales, de l’Open Society Foundations (OSF) et de Trócaire (Irish Charity Working for a Just World). Trois fonds chrétiens sur cinq. »

 

Étrange Tommaso Campanella (1568-1639). Il passa vingt-sept années en prison. Mais pour quelle raison ? Il fut suspecté d’avoir trempé dans une conjuration contre la domination espagnole (l’Espagne dominait alors l’Italie méridionale) ; mais les raisons de son incarcération n’ont jamais été vraiment élucidées. Avant d’être jeté en prison, n’avait-il pas justifié la domination du monde par l’Espagne ? Voir « De Monarchia hispanica » (célébration d’une monarchie universelle au-dessus de laquelle il n’y aurait que le pape), soit une discipline de fer et des moyens terrifiants pour la maintenir. Mais il y a plus. Tommaso Campanella était un adversaire radical de l’aristotélisme et de son principal représentant d’alors, Thomas d’Aquin. Il était plus proche de Giordano Bruno. Il soutenait l’idée du « liber naturae », une formule qui suggère qu’il y a deux livres sacrés : la Bible et le « liber naturae », deux livres entre lesquels l’accord est total, si bien que lire ce dernier revient à lire la Bible. Ernst Bloch suggère dans « Vorlesungen zur Philosophie der Renaissance » que le véritable motif de son arrestation aurait pu être cette inclinaison doctrinale.

 

« Leviathan or the matter, form and authority of government » (1651) de Thomas Hobbes. Dans ce livre, le Léviathan, ce monstre biblique, représente l’État. A ce propos, lorsque je parcours certains fils de discussions sur des sites et des blogs, je prends la mesure d’un certain malaise français, malaise aux causes multiples mais dont l’une des raisons est, me semble-t-il, le trop grand poids de l’État. Les Français sont devenus des otages de leur État, d’où leur sensation d’étouffement. L’État protège ses citoyens comme le souteneur « protège » ses femmes.

L’Homo homini lupus passe un contrat social (un contrat de soumission), un contrat dénué de toute philanthropie, de tout idéalisme, de tout intérêt dit « supérieur » : celui de l’humanité, d’autrui, du prochain, etc. Ce faisant, l’Homo homini lupus ne fait qu’obéir à son instinct, l’instinct de conservation d’abord. II s’agit de ne pas se faire étriper et de sauver sa peau dans une société de loups. Oublions donc l’appetitus socialis. Les hommes s’associent pour se protéger les uns des autres. Il ne s’agit en aucun cas d’une libre association (comme dans le droit naturel libéral) mais d’une soumission calculée au loup des loups, au super-loup, au Zentralwolf, aujourd’hui l’État.

Il faut lire et relire « The fable of the Bees: or, Private Vices, Public Benefits » (publié en 1714) de Bernard Mandeville, une fable où l’auteur s’efforce de démontrer que seul l’égoïsme assure la cohésion du groupe — de la ruche. A l’instant où apparaissent les abeilles « honorables » tout se détraque. Mot de la fin : il suffit que des crapules unissent leurs efforts pour que se constitue une sorte d’État de droit. Ce livre anti-démagogique (autrement dit d’une belle lucidité) n’est en rien provocateur ; il est anti-démagogique, tout simplement. Il est vrai que nous avons tellement baigné dans la démagogie que tout ce qui sort de son champ nous semble relever de la provocation pure et simple.

 

Simone Weil a récupéré chez les catholiques les pires poncifs au sujet du judaïsme ; elle en a même rajouté une couche. Lire ce qu’elle dit des Pharisiens dans « Lettre à un religieux » par exemple. Simone Weil a d’admirables intuitions, au sujet des Grecs anciens notamment ; elle n’en a aucune au sujet des Hébreux qu’elle prend plaisir à frapper avec une violence peu commune, avec une violence proportionnelle à la méconnaissance (refus de connaître) qu’elle en a. Son esthétique repose essentiellement sur la violence des contrastes, amour et haine ; amour des Grecs, à commencer par Pythagore, et de Jésus-Christ ; haine des Hébreux et de Rome, la Bête de l’Apocalypse : « L’Empire romain était un régime totalitaire et grossièrement matérialiste, fondé sur l’adoration exclusive de l’État, comme le nazisme ». La violence des contrastes en impose ; il n’empêche qu’elle repose à bien y regarder sur : d’un côté, une connaissance aiguë et véritablement inspirée ; de l’autre, sur une méconnaissance (refus de connaître) que masque de la véhémence. Son peu de sympathie (litote) pour l’Église, créature des Romains, l’Église opposée à Jésus-Christ, l’Église « souillée de quantité de crimes ». Elle exerce admirablement son esprit d’analyse et son intuition tant dans sa critique de l’Église que son apologie des Grecs anciens. Le timbre très particulier de sa voix est essentiellement le fait d’une symbiose de l’esprit d’analyse et de l’esprit pamphlétaire.

Que dirait-elle aujourd’hui cette philosophe si occupée à aimer et haïr ? Continuerait-elle à découpler de la sorte christianisme et judaïsme, à relier le christianisme exclusivement à de nombreuses traditions mystiques (à commencer par celles de civilisations « païennes ») et en aucun cas aux Hébreux. Elle conclut son étrange écrit, « Lettre à un religieux », sur ces mots : « Combien notre vie changerait si on voyait que la géométrie grecque et la foi chrétienne ont jailli de la même source ». Je suis tombé amoureux de l’intelligence et du tempérament de Simone Weil pour des considérations dans ce genre ; mais je l’aime de l’autre côté de la cloison ; je me garde de pousser la porte car je pourrais être amené à la gifler et le regretter…

 

Autre mot du novlangue : « populisme ». Il y a peu, le mot « fascisme » était manié avec une même fureur. A ce propos, il me semble que l’un a enfilé les pantoufles de l’autre. Ce sont des mots à l’usage de la meute, des « terribles simplificateurs » (cf. « Le nouveau national-populisme » de Pierre-André Taguieff).

Olivier Ypsilantis

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Robert Nozick ou la théorie de l’État minimal – 2/2

 

Robert Nozick repousse les positions utilitaristes aussi radicalement que les positions de type kantien/rawlsien, étant entendu que seuls les individus constituent le point de référence vital de sa théorie éthique-politique. Un individu ne peut être poussé vers une autre fin que celle qu’il a choisie. La majorité n’est pas une idole à laquelle l’individu doit être soumis. Sur ce point Robert Nozick est inflexible et je dois confesser que c’est l’une des raisons pour laquelle sa pensée me retient. Ainsi qu’il le souligne, qu’un individu choisisse à l’occasion de se sacrifier pour des raisons qui le regardent, soit ! Mais qu’une entité sociale promeuve le sacrifice pour un mieux qu’elle décrète, voilà qui est insupportable ; et je pourrais remplacer entité sociale par coterie afin de mieux rendre sensible ma réprobation. Comme Robert Nozick, j’estime qu’il n’y a que des individus et leur individualité et que des individus n’ont pas à être utilisés par d’autres au nom du bien social et autres formules de propagande. C’est aussi pourquoi l’État doit se montrer résolument neutre dans ses relations avec les individus. L’État n’a pas à décider qui doit se sacrifier – être sacrifié – et au profit de qui. Tel devrait être le fondement moral du comportement de l’État envers ses citoyens sans exception. Et Robert Nozick enfonce le clou ; il déclare qu’il ne peut y avoir le moindre acte moral équilibré entre les individus et la société. Tel est le principe de non-agression : l’état de nature comme droit fondamental de l’individu et que l’État doit respecter.

 

 

Robert Nozick s’est beaucoup interrogé sur le droit des animaux au sujet desquels il multiplie les questions. Par exemple, est-il nécessaire pour la santé de manger des animaux ? Est-il justifié de tuer et de manger des animaux par simple goût pour la variété, etc. ? Il rend compte des positions éthiques les plus répandues à ce sujet et les sélectionne très efficacement sous les désignations : utilitarisme pour les animaux et kantisme pour les personnes ; autrement dit, les animaux sont traités comme des moyens et les personnes comme des fins selon les arguments suivants. 1. On œuvre au bonheur maximal pour tous les êtres vivants. 2. On détermine avec rigueur ce qui est licite et ce qui illicite de faire aux êtres humains. Ils ne peuvent être utilisés ou sacrifiés pour le bénéfice des autres alors que les animaux peuvent l’être, au bénéfice des êtres humains ou d’autres animaux à la condition qu’il y ait plus d’avantages que de désavantages à le faire. Selon Robert Nozick de tels arguments ne sont pas défendables, ni du point de vue de l’utilitarisme ni du point de vue du kantisme. Ces arguments présupposent une différence radicale entre les êtres humains et les animaux. Et Robert Nozick reprend une considération de Jeremy Bentham au sujet des animaux ; il déclare que la question n’est pas de savoir si les animaux peuvent raisonner et parler mais s’ils peuvent souffrir.

Ainsi dans le Minimal State théorisé par Robert Nozick, la liberté et les droits naturels concernent non seulement les êtres humains mais aussi les animaux qui ne sont en aucun cas des choses dont leurs propriétaires peuvent disposer comme bon leur semble.

Robert Nozick en vient à la question de la liberté et de la justice et propose la très polémique théorie de l’entitlement. Face à cette question, il promeut une fois encore l’individualisme et refuse toute extension de l’État avec mise en œuvre de la redistribution selon des critères de « justice redistributive ». A partir de cette base, il cherche à justifier théoriquement la propriété et la manière dont elle passe d’une main à une autre à partir de l’étude historique, un mouvement qu’il veut inscrire dans une société où l’échange est libre, où chaque individu est donc libre de traiter avec qui bon lui semble, comme de partager sa vie avec qui bon lui semble. Le ton de Robert Nozick sur cette question ne peut que rappeler celui d’Adam Smith pour lequel la pertinence des énergies individuelles et des échanges (libres) entre individus suffit à maintenir une structure sociale forte.

 

 

Mais comment justifier cet individualisme économico-social et l’État minimal dont cet individualisme est l’expression ? Robert Nozick en vient à l’entitlement. Il avance trois arguments qui engendrent trois principes :

Premier argument. Pour être juste et donc valide, la propriété doit respecter une clause précise à savoir que le droit initial à l’héritage ne peut être acquis s’il empêche les autres d’en faire usage. Ainsi, nous dit-il, le droit de propriété sur l’unique île d’une région n’autorise pas son propriétaire à en expulser parce qu’illégal le survivant d’un naufrage. C’est l’Entitlement Theory of Justice.

Deuxième argument. Il concerne la cession d’une propriété d’une personne à une autre. Cette cession doit se faire volontairement, sans coercition ni fraude. Un individu peut également choisir de se déposséder de quelque chose sans la céder pour autant à un autre. Ce quelque chose devient la propriété de personne. Pour résumer, Robert Nozick juge que tout ce qui dérive de circonstances justes avec un cheminement juste est juste en soi. Ainsi estime-t-il que l’acte de propriété ne suffit pas à rendre la propriété juste et qu’il faut que toutes les étapes antérieures soient prises en compte, méthodiquement et scrupuleusement. La propriété a une histoire, et parfois une longue histoire, qu’il convient d’étudier, étape par étape, afin de déterminer si elle est vraiment juste – justifiée.

Troisième argument. Le principle of rectification (of injustice). Il a pu se produire des injustices (notamment en rapport avec les deux principes énoncés). Comment réparer l’injustice ? Le sujet est particulièrement complexe puisqu’il faut avoir accès à un historique complet, en considérant chacune de ses étapes d’une manière pareillement exhaustive afin de pouvoir espérer juger si l’acquisition d’un bien donné est légitime, si elle obéit au principe de justice. A partir de l’étude de cet historique, il sera éventuellement possible d’appliquer si nécessaire le principle of rectification, en totalité ou au moins sur des points particuliers. On notera que cette démarche s’inscrit dans l’individualisme économique, dans une société d’État minimal.

Cette société que théorise Robert Nozick est-elle possible ? L’histoire de l’humanité n’offre pas d’exemple de Minimal State. Pourtant, et toujours selon Robert Nozick, une telle société est possible.

Tout être humain porte en lui un monde qu’il juge possible, un monde qu’il juge meilleur pour lui mais aussi pour les autres. La réalité nous place devant deux types de monde. Dans l’un, ceux qui le veulent peuvent quitter le monde dans lequel ils vivent pour un autre monde qui leur semble mieux correspondre à celui qu’ils portent en eux, un monde qui peut même leur sembler idéal. Dans l’autre, il n’est tout simplement pas possible de le quitter. Robert Nozick fait allusion à l’Europe sous domination soviétique.

Mais alors, où situer le Minimal State ? Ce que nous venons d’exposer pourrait constituer un espace commun aux utopistes, une réalité théorique capable de laisser le champ libre à tout type d’expérimentations. Ces expérimentations qui opèrent dans cet espace, tant au niveau théorique que pratique, correspondent aux (très) nombreuses théories utopistes qui ont été mises en pratique dans le passé, sans oublier les expériences en cours. Mais il y a plus.

 

 

Chaque individu porte en lui un idéal de société, un idéal qui enrichit cet espace commun, un espace où sont stockées ces visions particulières, individuelles, des visions qui peuvent être reprises par d’autres. Cet espace commun est celui d’une utopie pluraliste et non-impérialiste ; il n’est autre que celui du Minimal State, le seul État véritablement légitime et tolérable. Le Minimal State répond aux élans utopistes d’un grand nombre de rêveurs et de visionnaires car il envisage chacun d’entre nous comme un individu inviolable et qui ne peut être utilisé par d’autres. Ainsi pouvons-nous choisir notre vie et atteindre nos fins, soutenus par l’idée que nous avons de nous-mêmes, dans les limites de nos capacités, avec l’aide éventuelle et volontaire d’autres individus pareillement libres et dignes.

Les propositions de Robert Nozick ne tournent pas sur elles-mêmes ; elles nous sollicitent à partir du socle théorique du Minimal State. Robert Nozick peut être considéré comme un ami et un guide par tous ceux que l’emprise de l’État effraye, par tous ceux qu’atterre le Maximal State.

Olivier Ypsilantis

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Robert Nozick ou la théorie de l’État minimal – 1/2

 

Il me faudra étudier l’œuvre de John Rawls et ce vaste débat en partie édité dans une série d’essais intitulée « Reading Rawls », sous-titrée « Critical Studies on Rawls’ “A Theory of Justice” ». Publiée en 1975, cette collection présente une partie des interventions suscitées par le livre majeur de cet auteur, « A Theory of Justice ». Je n’ai rien lu de John Rawls dont le nom m’a été révélé par l’un de ses collègues à Harvard : Robert Nozick, Robert Nozick que j’ai commencé à étudier à partir d’écrits à caractère synthétique sur l’anarcho-capitalisme, une tendance que je juge pleine d’attraits puisqu’elle va dans le sens de certaines de mes analyses et, surtout, de mon tempérament.

Robert Nozick est essentiellement connu pour « Anarchy, State, and Utopia » (1974), un ouvrage que complète « Reading Nozick – Essays on “Anarchy, State, and Utopia” », une publication supervisée par Jeffrey Paul.

Robert Nozick représente une claire alternative à John Rawls. L’un et l’autre commencent par se montrer critiques envers la tradition utilitariste, dominante durant environ deux siècles dans le monde anglo-saxon. L’un et l’autre prennent appui sur les théories du libéralisme classique mais finissent par s’engager dans des perspectives divergentes.

John Rawls s’appuie sur un compromis éthique de type kantien et il en vient à circonscrire une société « juste » qui prend en compte dans ses mesures législatives et constitutionnelles la totalité de ses membres, à commencer par les plus défavorisés. Robert Nozick quant à lui commence par affirmer les droits individuels inaliénables et il trace les contours du Minimal State, doté de fonctions et de pouvoirs extrêmement limités et, surtout, dépourvu de toute force de coercition envers les individus, sauf en ce qui touche à la « sécurité ». Toujours selon Robert Nozick, les individus ne sont pas obligés de se pencher sur les moins avantagés qu’eux. La société telle que la promeut John Rawls est franchement démocratique ; la société telle que la promeut Robert Nozick est franchement individualiste dans la mesure où les droits des individus priment radicalement sur ceux de la société en général.

 

Robert Nozick (1938-2002)

 

John Rawls et Robert Nozick ont en commun l’hypothèse théorique de base d’un « state of nature » appelé ainsi par Robert Nozick (qui reprend l’idée de John Locke). Mais John Rawls envisage cette hypothèse à partir d’une assemblée de kantiens, soit d’êtres humains doués de raison, libres et égaux, avec choix moral et principe de justice. Étudier the Kantian origins of Rawl’s Theory of Justice. Robert Nozick envisage la société comme un lieu de désordre duquel ne peuvent sortir aucun consentement mutuel, aucun contrat reposant sur des bases rationnelles. Seule agit la Invisible Hand telle que l’a décrite Adam Smith. Dans une telle optique, la société et l’État doivent être fort réduits, minimaux, avec des fonctions qui ne dépassent pas celles du « night watchman ». John Rawls et Robert Nozick sont des libéraux, mais le libéralisme de John Rawls est considéré comme « de gauche » et celui de Robert Nozick comme « de droite ».

Robert Nozick a conscience de choquer et éventuellement de s’aliéner nombre de lecteurs et amis. Toutefois, sa position n’est pas celle d’un réactionnaire, pour reprendre un mot à la mode et qui à bien y regarder peut se retourner contre ceux qui en font usage sans trop y penser. Robert Nozick propose un modèle théorique qui d’une certaine manière se réfère à des traditions minoritaires présentes dans l’histoire récente de son pays mais qui avant le New Deal n’étaient en rien minoritaires, des traditions d’anti-étatisme et d’individualisme qui se sont élaborées tout au long du XIXe siècle américain, avec la conquête de l’Ouest, la fondation de communautés religieuses indépendantes et l’émergence du self made-man à l’origine de nombre de puissantes compagnies, voire de monopoles, dans les débuts du XXe siècle. Ces traditions ont été reprises différemment par des citoyens pauvres ou riches, humbles ou puissants. Robert Nozick s’inscrit donc dans une solide tradition américaine portée par des penseurs politiques (sur un mode certes moins « provocateur »), opposants au New Deal et au Welfare State, comme Friedrich Hayek que Robert Nozick porte en haute estime.

Dans « Anarchy, State, and Utopia » Robert Nozick pose la question de l’espace laissé à l’État considérant l’importance qu’il accorde aux droits des individus. La réponse vient sans tarder, à savoir que l’État minimal a toute sa raison d’être. L’État minimal, soit la protection contre la violence, le vol, les manquements aux contrats, etc. Au-delà, l’État doit s’effacer sous peine de violer le droit des personnes. Je ne puis taire que je partage pleinement cette appréciation de Robert Nozick. L’État minimal est non seulement souhaitable, il est juste, il est le seul État juste.

Il est vrai qu’entre John Rawls et Robert Nozick mon cœur balance, et déjà parce que ne cesse de revenir en moi l’antique loi d’Israël, soit la responsabilité envers l’autre. Mais entre moi et toi, entre lui et l’autre, une instance telle que l’État doit-elle s’interposer ? Et la question du Minimal State n’est-elle pas elle aussi une question juive, donc universelle, une question posée en l’occurrence par un Juif ? L’État qui à présent tend un peu partout dans le monde vers le Maximal State devrait susciter en nous plus d’interrogations et d’inquiétudes.

L’État minimal peut être remis en question. Quelles sont ses limites ? Où commence-t-il et où s’arrête-t-il ? Malgré tout, Robert Nozick a mille fois raison de proposer un État minimal (Minimal State). Le titre même de son œuvre majeure laisse supposer que l’État (minimal) est placé dans une position centrale entre l’anarchie et l’utopie.

L’hypothèse théorique utilisée par Robert Nozick pour fonder sa conception d’un État minimal part du concept traditionnel de « state of nature » (voir John Locke) ; mais alors que ce dernier fait terminer l’état de nature par un contrat qui initie la société civile, Robert Nozick repousse cette théorie et lui oppose celle de la « invisible hand ». John Rawls et Robert Nozick avertissent que leurs références ne doivent pas être considérées comme s’inscrivant dans des moments de l’histoire mais d’un point de vue exclusivement théorique, ce qui est une marque d’honnêteté autant que de modestie. Robert Nozick a la tête froide et ne s’emploie pas à refaire l’histoire ; il fait appel à un modèle théorique pour élaborer la naissance de l’État minimal, lui-même théorique, afin de préciser sa pensée – ses espoirs –, tout en sachant qu’aucun État n’est né du modèle en question. Le caractère purement théorique et hypothétique de ce modèle ne doit pas pour autant nous faire dédaigner les propositions de Robert Nozick à ce sujet.

Le passage du state of nature au Minimal State ne se fait pas d’un coup, par contrat, mais suivant plusieurs étapes qui par l’entremise de la « invisible hand » permettent de parvenir à l’État ultra-minimal sans porter préjudice aux droits des individus. Point de départ : l’état de nature tel qu’il est défini par John Locke. Les individus possèdent alors « a perfect freedom ». Les limites à cette liberté sont constituées par les droits des autres, droits égaux d’un individu à un autre. Si ces limites ne sont plus respectées, chaque individu a le droit de se défendre, autrement dit de faire respecter ses droits. John Locke signale une série d’inconvénients dans cet état de nature qui a nécessité un contrat, contrat à l’origine de l’état civil. Pour sa part, Robert Nozick juge que les inconvénients signalés par John Locke n’ont pas nécessairement conduit à un contrat puis à l’état civil. Selon lui, ces inconvénients ont plutôt à voir avec la défense des intérêts individuels face aux menaces et aux attaques venues d’autres individus et de l’éventuelle sanction à infliger à ces derniers. Il juge que dans l’état de nature il serait possible d’apporter des solutions à cette question, tout en signalant que la vengeance individuelle conduit à des histoires dont il devient de plus en plus difficile de se dépêtrer. Il remarque par ailleurs que dans l’état de nature, une personne peut ne pas avoir les moyens de faire valoir ses propres droits mais que des individus peuvent s’associer pour défendre les droits de l’agressé ou se regrouper pour défendre ensemble leurs droits, soit constituer des associations de protection mutuelle. Ainsi, sans violer les droits de quiconque, peut-on mettre en place des « protective associations ». Certes, ces associations peuvent présenter des inconvénients, notamment lorsque des membres déclarent que d’autres membres de leur association ont violé leurs droits. Faut-il intervenir ? Sans intervention, ces associations ne risquent-elles pas se disloquer de l’intérieur ? Afin de pallier à ce danger, une forme d’intervention acceptée par tous leurs membres devrait pouvoir se faire à l’intérieur même desdites associations. Et comment traiter une controverse entre membres et non-membres d’une association donnée, soit des individus indépendants ou des membres d’autres associations ? Robert Nozick avance diverses propositions qui vont de la lutte entre associations à un accord. Étant entendu qu’il n’est pas envisageable de faire appel à des arbitres extérieurs neutres, on ne peut réguler les relations entre associations qu’en mettant en place une association protectrice dominante chargée de faire respecter les règles dans un territoire donné, des règles respectueuses des droits naturels des individus sans exception. Deuxième phase : Robert Nozick n’entre pas dans les détails d’un projet ou d’un contrat mais il en vient au concept de la « invisible hand », équivalent laïc du concept de « providence », un concept élaboré par Adam Smith dans « The Wealth of Nations » en 1776 et par lequel il explique comment les intérêts économiques individuels s’harmonisent et permettent de maintenir les structures sociales et leur éviter de se désagréger. Robert Nozick a élaboré une quinzaine de théories (tant philosophiques que politiques et économiques) qui sans le dire font diversement appel au concept de la « invisible hand ».

L’association protectrice dominante chargée d’un territoire spécifique remplit-elle les fonctions d’un État minimal ? Et quelles sont en l’occurrence ces fonctions ? Selon une tradition qui remonte à Max Weber, ainsi que le fait remarquer Robert Nozick, ces fonctions se traduisent avant tout par le monopole de l’utilisation de la force sur un territoire donné, un monopole incompatible avec l’application privée des droits. Pourtant nous dit-il, ce monopole ne suffit pas à définir l’État étant entendu qu’il existe des organisations (la Mafia, le Ku-Klux-Klan et bien d’autres) qui pourraient être considérées comme des États mais qui ne le sont pas.

Les associations protectrices garantissent à leur membres protection comme s’ils avaient payé une police d’assurance. Ces associations ont elles aussi le monopole de la force (sur un territoire donné) pour garantir cette protection ; mais pour qu’elles aient le statut d’État, une condition au moins doit être remplie, soit l’annonce publique que tous ceux qui seront surpris à faire usage de la force sans permission explicite du délégué chargé de diriger l’association concernée sont dans l’illégalité et donc passibles de sanctions. Cette condition remplie nous sommes parvenus à ce que Robert Nozick nomme « the Ultra-Minimal State ». Il propose des services de protection et d’application du respect des droits uniquement à celui qui achète ses services. Le « Minimal State » quant à lui est l’équivalent du « night watchman » ; il étend sa protection et l’application du respect des droits à celui qui n’a pas acheté ses services. Nous sommes donc parvenus à l’État redistributif puisqu’il oblige les uns à payer pour la protection des autres. Robert Nozick reprend la terminologie des compagnies d’assurances en précisant que dans ce système d’État minimal on donne à tous ou à quelques-uns (par exemple aux indigents) des bons venus des cotisations qui peuvent être uniquement utilisés pour acquérir une police de protection de l’« Ultra-Minimal state ». La mission du « Minimal State » s’arrête là, soit un État engendré par aucun contrat. Telle est la mission du « night watchman », du « Minimal State ». L’État doit s’en tenir à cette mission. Le « Minimal State » théorisé par Robert Nozick s’éloigne donc autant de l’état de nature initial tel que nous l’imaginons que de l’étatisme dominant tel que nous le connaissons, soit le « Maximal State » qui est la cible des critiques implicites de la théorie politique de Robert Nozick.

 

Olivier Ypsilantis

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Je me souviens de mes parents

 

Je me souviens, une fois encore par des photographies (je n’étais pas né), que mon père porta avant son mariage et durant une courte période une discrète moustache. Je le sais par une photographie de son permis de conduire et quelques photographies prises à l’armée.

Je me souviens que lorsque nous ne mangions pas proprement, notre mère nous traitait de gorets.

Je me souviens que mon père n’avait guère de sympathie pour le général de Gaulle et pour des raisons diverses (qui me sont restées mystérieuses) mais dont une ressortait : la « trahison » du général envers les pieds-noirs, les harkis et l’armée. Je me souviens que sur et sous sa table de nuit s’empilaient des livres écrits par les membres de ce « quarteron de généraux en retraite », selon l’expression du général de Gaulle, soit Raoul Salan, Maurice Challe, Edmond Jouhaud et André Zeller. Je me souviens que mon père qui n’aimait pas la chienlit n’aimait guère plus celui qui avait rendu ce mot célèbre. Il vota Non au référendum d’avril 1969 qui scella le départ du général.

 

Le général Raoul Salan (1899-1984) dont les « Mémoires » en quatre volumes aux Éditions Presses de la Cité restent associées au souvenir que j’ai de mon père.

 

Je me souviens que mes parents firent leur voyage de noces en Camargue. De fait, je ne m’en souviens pas directement puisque je n’étais pas né. Je m’en souviens par de petites photographies en noir et blanc rangées dans un album. Ma mère montait un cheval pommelé. Elle souriait, les cheveux dans le vent ; dans le vent aussi la crinière et la queue de son cheval.

Je me souviens d’un certain Monsieur D. Il rendait visite à ma mère à C. où nous passions les mois de juillet. Il ne quittait jamais son manteau, véritable carapace en tissu diversement brun et chiné qui lui faisait remonter le lobe des oreilles. Il parlait lentement, très lentement, en fermant les yeux. Il évoquait souvent l’espace et l’âme russes. Il ne s’était jamais rendu dans ce pays, n’en parlait pas la langue et n’avait aucune origine russe, mais il avait une très grande connaissance de la musique classique russe. Et j’y pense, tous ces disques vinyle de musique classique russe que ma mère écoutait souvent ne lui avaient-ils pas été conseillés par ce professeur de piano à la retraite ?

Je me souviens que mes parents firent un voyage en Laponie. Je devais avoir un an. Je m’en souviens par des cartes postales envoyées par ma mère (et retrouvées après sa mort) et par des films Super 8 pris par mon père.

A ce propos, je me souviens que dans la chambre de mes parents à C. figurait un petit cheval de Dalécarlie, un Darlahäst à dominante noire.

 

 Un Darlahäst

 

Je me souviens des yeux de ma mère, bleu-vert, bleus ou verts selon ses vêtements ou l’état du ciel.

Je me souviens que mon père fut un fidèle de Citroën, de l’ID 19 à la DS 23 Pallas.

Je me souviens que ma mère fit sa scolarité au Cours Désir et mon père au collège Stanislas.

Je me souviens que mon père se souvenait de la Vienne de l’immédiat après-guerre telle que l’a filmée Carol Reed dans « The Third Man », en 1949. Ses souvenirs à ce sujet dont je me souviens pourraient constituer une suite de « Je me souviens ». Je me souviens que mon père se souvenait…

Je me souviens que ma mère recevait souvent l’une de ses tantes dont j’appréciais la mémoire encyclopédique. Je revois donc cette femme qui sentait la lavande, ses cheveux très blancs et ses yeux très bleus. Je la revois lisant la correspondance, plusieurs volumes, de la princesse Bibesco avec l’abbé Mugnier. Elle évoquait Madame Récamier d’une manière si vivante qu’il me semblait qu’elle venait de prendre le thé en sa compagnie.

Je me souviens que peu avant sa mort, mon père suivait avec intérêt la formation de la brigade franco-allemande (créée en 1989). Je le revois partir aux toilettes avec des journaux et des revues sous le bras.

Je me souviens qu’il lut avec avidité « L’archipel du Goulag » de Soljenitsyne, en trois volumes aux Éditions du Seuil, des livres qu’il m’incita vivement à lire.

Je me souviens que mon père retrouvait annuellement des Anciens de Stan’ (du collège Stanislas) au restaurant Lapérouse, quai des Grands-Augustin, à Paris, alors tenu par Roger Topolinski. Ce nom, « Roger Topolinski », traîne dans ma mémoire. Était-il lui aussi un Ancien de Stan’ ?

 Intérieur du restaurant Lapérouse

 

Je me souviens du dernier livre que lut ma mère, une biographie de Balzac. Je ne me souviens malheureusement pas de son auteur ; mais peut-être n’ai-je pas pris la peine de le noter. Par ailleurs, je ne suis pas certain que ma mère ait pu en terminer la lecture.

Je me souviens qu’enfant et adolescent j’étais fier de sortir dans Paris avec ma mère. Elle m’accompagnait à l’occasion dans un musée ou une galerie mais surtout chez un dentiste, rue Anatole de La Forge, dans le XVIIe arrondissement parisien, près de l’Étoile. Je sentais bien des regards se poser sur elle, ce qui semblait ne lui importer en rien.

Je me souviens que mon père se ruait – je n’ai pas d’autre expression pour rendre sensible son empressement – à la librairie la plus proche pour y acheter le dernier Astérix.

Je me souviens que mon père que j’avais accompagné chez un fourreur parisien (il voulait faire un cadeau à ma mère) ne cessa d’écorcher son nom et que tout au long de la conversation Monsieur Goldstein devint Monsieur Goldsmith – pensait-il à Oliver Goldsmith ? A ce propos, je me souviens que mon père écorchait souvent les noms, ce qui m’étonnait chez un homme par ailleurs soucieux de précision et nullement distrait.

Je me souviens que dans le petit carnet de citations relevées par mon père (et retrouvé après sa mort), Curzio Malaparte était bien représenté.

Je me souviens que mon père bourrait sa pipe au Scaferlati Caporal (je revois ce petit paquet cubique en papier gris clair) et qu’il écrasait le tabac dans le fourneau (ou foyer) à l’aide d’une grosse boîte d’allumettes. De fait, je n’ai jamais vu mon père avec une petite boîte d’allumettes. De ces boîtes d’allumettes, je me souviens plus particulièrement de la Gitanes de Seita (Société d’exploitation industrielle des tabacs et allumettes) qui montre une silhouette de Gitane dansant et dont le bas de la robe dessine des vagues rouges.

 

Le paquet de Scaferlati Caporal

 

Je me souviens que parmi les rares musées que j’ai visités en compagnie de mon père figure (en priorité dans ma mémoire) le Trésor de Vix, à Châtillon-sur-Seine, où est exposé le célèbre cratère.

Olivier Ypsilantis

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Notes griffonnées à Guadix – 2/2

 

Charles Martel, c’est bien ; mais il y a mieux, terriblement mieux : les Mongols, avec Genghis Khan et son petit-fils Hülegü Khan. Ces hommes qui sont à l’origine du plus grand empire (continu) de l’histoire humaine ont bien failli en finir avec l’Islam, avec la prise et la destruction de Bagdad (1258), alors capitale de califat. Les Mongols, des conquérants dénués de toute idéologie au sens large du mot, des hommes purs à leur manière. Ils avaient probablement de vieux comptes à régler avec les Musulmans. Au-delà du simple pillage (Bagdad était alors la plus importante et fastueuse ville du monde), Genghis Khan aurait voulu en finir avec ces expéditions conduites par les Arabes et les Perses (malheureusement islamisés par ces premiers) en direction de l’Asie Centrale. Les invasions mongoles furent pour l’Islam un authentique tsunami qui faillit les engloutir. Rendons hommage aux Mongols qui, il est vrai, finirent malheureusement par se convertir à l’Islam, comme ces nomades des steppes d’Asie centrale, les Turcs leurs cousins.

 

 

Y a-t-il un Islam ou des Islams ? N’y aurait-il pas quelques éclats de lumière dans la nuit musulmane, des éclats de lumière incrustés dans les marges de ses marges, des marges qui, je le redis, ont volontiers à voir avec le vieux fond perse ? Il s’agit de groupes minoritaires, voire ultra-minoritaires, mais dignes du plus grand intérêt ; et je pense en particulier au Alévisme de Turquie, pays obscurément sunnite, et au Bahaïsme dont le centre mondial se situe en… Israël, à Haïfa. Ces tendances font horreur au sunnisme surtout s’il est salafiste et le régime de Téhéran est particulièrement sévère envers le Bahaïsme. En marge de l’Islam le Yézidisme aussi, le vieux fond perse encore. Et les Druzes, des Arabes mais spirituellement rattachés au vieux fond perse, et ainsi de suite… Ci-joint, un lien sur le Alévisme, une religion — une philosophie ? — trop méconnue :

http://orientxxi.info/magazine/appartenir-a-l-islam-sans-paraitre-musulmans-0622

Lorsque j’évoque les marges des marges, j’en viens implicitement (voire explicitement) au syncrétisme. Mais à ce propos, toute religion, toute croyance et toute philosophie ne sont-elles pas syncrétiques à des degrés divers ? Les Hébreux sont des héritiers, les Chrétiens sont des héritiers, les Musulmans sont des héritiers qui d’un patchwork ont fait une pièce d’étoffe. Juifs et Chrétiens le reconnaissent sans peine et s’adonnent à présent avec entrain à l’exégèse, à l’occasion avec fureur. Les Chrétiens savent (tout au moins espérons-le) tout ce qu’ils doivent aux Juifs, en particulier aux… Pharisiens, si décriés dans le Second Testament. Et les plus conscients d’entre eux s’efforcent d’explorer ce formidable édifice qu’est la Théologie de la Substitution — le supersessionisme. Ce qui m’apparaît : les derniers-venus — les parvenus ? — « collent au cul » (on me pardonnera l’expression) des Juifs, de ceux qui les ont précédés. Ainsi, les Musulmans « collent au cul » des Chrétiens et des Juifs, les Chrétiens qui eux-mêmes « collent au cul » des Juifs (la Théologie de la Substitution encore). Ces emboîtements pourraient faire le régal des caricaturistes. Toutes proportions gardées, ces histoires trouvent un équivalent dans l’histoire récente : les bourgeois cherchèrent à intégrer la noblesse, la noblesse de robe cherchant à intégrer la noblesse d’épée. Il ne s’agit pas de se moquer mais simplement de rendre compte de faits sociaux et civilisationnels. Les Chrétiens ont construit un gigantesque édifice sur les bases d’une certaine théologie (voir la Nouvelle Alliance, la Théologie de la Greffe avec olivier sauvage et olivier franc, etc.). Mahomet, lui, arrive dans un espace mental particulièrement dense, avec Juifs et Chrétiens partout ; aussi lui faut-il jouer des coudes… Le Coran n’est pas tombé du Ciel, il n’est pas tombé « tout rôti dans le bec » de Mahomet, ce que ne peuvent admettre les Musulmans, hormis quelques-uns d’entre eux (trop rares) qui préfèrent généralement se taire, par peur ou simplement découragés. Commencer par distinguer des strates dans le Coran est répréhensible : on prend le risque de se mettre l’Oumma à dos. L’archéologie scripturale est répréhensible. Il en est de même pour l’archéologie sur le terrain. En Arabie Saoudite, les archéologues ne sont autorisés à fouiller que quinze jours par an, mais ni à La Mecque ni à Médine. Et ils fouillent sous le contrôle de l’armée, coupés du monde extérieur. Par ailleurs, ils ne doivent publier aucun compte-rendu de leurs recherches dans les pays musulmans. Pourquoi ? Parce que ces archéologues trouvent dans les sables d’Arabie Saoudite des églises et encore des églises. Cette terre fut chrétienne (et juive) avant d’être musulmane.

Par le XLSemanal du 2 août 2015 (trouvé dans une pile de revues et journaux placée dans un coin du café où je prends ces notes, un café de la Plaza de la Constitución de Guadix), j’apprends qu’un immense ensemble édifié sous le IIIe Reich, sur l’île de Rügen, (Baltique) va être réhabilité et transformé en un resort de luxe par la compagnie Metropole Marketing. Il s’agit d’une des plus gigantesques constructions édifiées sous le IIIe Reich : la ville balnéaire de Prora, conçue pour vingt mille travailleurs, avec théâtre, cinéma, piscines et parking pour cinq mille voitures, soit huit édifices strictement identiques qui s’étirent sur un front de huit kilomètres le long du rivage. Cet ensemble s’inscrivait dans le programme Kraft durch Freude (KdF). Ci-joint, deux reportages sur Prora, conçu par l’architecte Clemens Klotz. Le premier montre ses ruines, le deuxième sa réhabilitation :

https://www.youtube.com/watch?v=I08gIMNmIq0

https://www.youtube.com/watch?v=O06KQdbdOLA

Me procurer « Strength through Joy: Consumerism and Mass Tourism in the Third Reich » de Shelley Baranowski (Cambridge University Press, 2004).

Dans le XLSemanal du 19 avril 2015, un reportage sur un sujet qui passionne l’Espagne, la recherche des ossements de Cervantes, el Príncipe de los Ingenios, dans la crypte  du Convento de las Monjas Trinitarias Descalzas de Madrid. Dans cette crypte de 36 m2 reposent les restes de plus de trois cents individus (dont nombre d’enfants) inhumés-là entre 1730 et 1828. Les archives du couvent sont essentielles pour guider cette recherche qui ne peut s’en remettre à l’ADN, aucun parent de Cervantes, mort ou vivant, ne pouvant servir de référence.

 

A la recherche des ossements de Miguel de Cervantes dans la crypte du Convento de las Monjas Trinitarias Descalzas de Madrid.

 

Par un courriel, j’apprends que le Sar-El France a vu passer dans ses rangs au cours de ses trente ans d’existence près de quarante mille Volontaires (soit environ 30% de ses effectifs mondiaux). Tsahal évalue à environ soixante-quatre millions d’euros les économies réalisées grâce au remplacement de Réservistes par les Volontaires depuis 1984, date de la fondation du Sar-El.

Lecture de « Pour en finir avec la repentance coloniale » de Daniel Lefeuvre (Éd. Flammarion, collection « Champs actuel »), un livre qui bouscule bien des idées véhiculées par divers lobbies qui cherchent à faire de nous des Repentants pour mieux nous dominer, un livre dont il me faudra rendre compte dans un article. En quatrième de couverture, on peut lire : « Contrevérités, billevesées, bricolage… voilà en quoi consiste le réquisitoire des Repentants, que l’auteur de ce livre a entrepris de démonter, à l’aide des bons vieux outils de l’historien — les sources, les chiffres, le contexte. Non pas pour se faire le chantre de la colonisation, mais pour en finir avec la repentance, avant qu’elle transforme notre Histoire en un album bien commode à feuilleter, où s’affrontent les gentils et les méchants ». On sait que nombre de de-gauche tirent une partie de leurs rentes (morales) et de leur confort que ce réquisitoire qu’ils voient comme une promesse de domination et de « supériorité » morale sur d’autres. Il est temps, en France tout particulièrement, de congédier ces foutriquets qui encombrent le paysage médiatique depuis trop longtemps, depuis près d’un demi-siècle.

Olivier Ypsilantis

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Notes griffonnées à Guadix – 1/2

 

Notes prises dans un café de la Plaza de la Constitución, à Guadix (province de Granada), le 9 décembre 2015.

 

Plaza de la Constitución, à Guadix

 

Feuilleté une fois encore « Charlas de café » de Santiago Ramón y Cajal. Je reviens souvent à ce livre, j’y picore. Ses onze chapitres classés par thèmes, avec pensamientos, anécdotas y confidencias (tel est le sous-titre). Mon plaisir à feuilleter ces pages, paresseusement, n’a d’égal que mon plaisir à lire les moralistes français du XVIIIe siècle. « Charlas de café », écrit par le prix Nobel de Médecine 1906, est une collection de propos divers recueillis dans des cafés (lesquels ?), probablement au cours de tertulias, un mot si spécifiquement espagnol qu’il m’est difficile de le traduire. A ce propos, certains mots supportent si peu la traduction qu’il est préférable de faire un collage, de les intégrer tels quels dans la traduction. A ces charlas s’ajoutent des anecdotes personnelles, et quelques commentaires inspirés par des événements d’époque et des lectures, hors de « la candente y estimuladora atmósfera del café. »   

Santiago Ramón y Cajal s’arrête en l’occurrence sur cette définition du mot charla : « Platicar sin objeto determinado y soló por mero pasatiempo », autrement dit : « Parler pour passer le temps ».

Santiago Ramón y Cajal (1852-1934) fut non seulement un écrivain majeur des lettres espagnoles mais aussi un scientifique de premier ordre (neurologie et histologie). Sa stature évoque celle d’un autre Espagnol, lui aussi écrivain majeur et médecin de réputation internationale (endocrinologie), Gregorio Marañón (1887-1960).

Santiago Ramón y Cajal éprouve une certaine tendresse envers « Charlas de café », un écrit qu’il juge aussi frivole (obrita frívola) que « Cuentos de vacaciones : narraciones pseudocientíficas ». Il voit cet écrit comme des récréations hors du laboratoire — des moments nécessaires pour éviter l’enfermement et, surtout, stimuler l’imagination, ainsi qu’il le signale dans son prologue à la quatrième édition.

Pensé une fois encore à Simone Weil qui me pose bien des problèmes, me fascine et m’irrite, alternativement voire simultanément. Je partage son admiration pour les Grecs aussi longtemps qu’elle ne les utilise pas comme une masse pour mieux écraser les Hébreux.

Aristote comme seul philosophe (au sens moderne du mot) grec. Platon est tout ce qu’il nous reste de la spiritualité grecque. Il nous permet de pressentir une tradition mystique dans laquelle toute la Grèce était immergée. Simone Weil nous signale que l’histoire grecque « a commencé par un crime atroce, la destruction de Troie » mais que loin de s’en glorifier, la Grèce — le peuple grec — en a conçu du remord et a dressé un tableau de la misère humaine. Voir l’« Iliade ». « La contemplation de la misère humaine dans sa vérité implique une spiritualité très haute ». Cette contemplation ne se limite pas à elle-même ; elle est dynamique : « Toute la civilisation grecque est une recherche de ponts à lancer entre la misère humaine et la perfection divine ». C’est l’idée de médiation (entre cette misère et cette perfection). « Mais nous n’avons presqu’aucune trace de la spiritualité grecque jusqu’à Platon » et, quelques lignes plus loin : « Pythagoriciens. Centre de la civilisation grecque. On n’en sait presque rien, sinon par Platon », Platon qui, contrairement à tous les philosophes, ne se présente pas comme un créateur de système, d’idées, mais comme un simple héritier, comme le passeur d’une tradition. « Il répète constamment qu’il n’a rien inventé » et, nous dit Simone Weil, il faut le croire sur parole. Dans l’héritage de Platon : son maître Socrate, la tradition orphique, la tradition des mystères d’Éleusis, la tradition phytagoricienne (mère de la civilisation grecque) et très probablement des traditions d’Égypte et d’autres pays d’Orient. Ce que nous possédons de Platon ne sont que des œuvres de vulgarisation (destinées au grand public). « Mon interprétation : Platon est un mystique authentique, et même le père de la mystique occidentale ». Simone Weil place l’« Iliade » « infiniment au-dessus de tous les livres historiques de l’Ancien Testament ». Mais pourquoi ? Toujours selon elle, parce que les dieux grecs étaient un mélange de Bien et de Mal, mais surtout parce que les Grecs ne prenaient pas leurs dieux au sérieux, contrairement aux Juifs qui prenaient Jéhovah très au sérieux — trop au sérieux —, parce que dans l’Ancien Testament « il est répété à satiété qu’il faut être fidèle à Dieu pour avoir la victoire dans la guerre ». Bref, on l’a compris, elle place les Grecs au plus haut tandis qu’elle précipite les Hébreux dans un gouffre qui semble vraiment sans fond.

Je pense volontiers au petit livre de Rachel Bespaloff, « On the Iliad », un livre qui me reconduit à Simone Weil qui me reconduit à Rachel Bespaloff, dans un va-et-vient que je n’ose qualifier d’infernal bien que…

Le texte « L’Iliade ou le poème de la force » (dans « La source grecque » de Simone Weil) commence ainsi, et ces lignes sont admirables : « Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l’Iliade, c’est la force. La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes, la force devant quoi la chair des hommes se rétracte. L’âme humaine ne cesse pas d’y apparaître modifiée par ses rapports avec la force, entraînée, aveuglée par la force dont elle croit disposer, courbée sous la contrainte de la force qu’elle subit. Ceux qui avaient rêvé que la force, grâce au progrès, appartenait désormais au passé, ont pu voir dans ce poème un document ; ceux qui savent discerner la force, aujourd’hui comme autrefois, au centre de toute histoire humaine, y trouvent le plus beau, le plus pur des miroirs. La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu’un, et, un instant plus tard, il n’y a personne ».

Il faudrait se livrer à une étude comparée entre le texte de Simone Weil et celui de Rachel Bespaloff sur l’« Iliade ». Le texte de Simone Weil est plus physique. Elle y évoque aussi la psychologie de l’esclave  qui « n’a licence de rien exprimer, sinon ce qui peut complaire au maître ». A ma connaissance, aucun penseur ne s’est épuisé à ce point pour faire vivre sa pensée par ses engagements et ses engagements par sa pensée. Elle a voulu éprouver la violence qui écrase, violence mentale et physique, violence totale. Aucun penseur ne me fascine et ne m’irrite à ce point. Et, une fois encore, il me faudra analyser l’origine de cette irritation, de cette colère. Généralement, avec la philosophie, on exerce son intelligence le cul sur une chaise ou dans un fauteuil, parfois très confortable. Mais avec elle, c’est tout l’être, y compris son corps qui est fouillé et fouaillé. Ce sont des textes saints dont on aurait arraché le voile qui les recouvre d’un geste sec, violent. Ce penseur si peu physique, ce penseur comme dégoûté par le physique — à commencer par son propre physique — et par le contact amoureux, est par l’écriture le plus physique des penseurs. J’éprouve à la lire un trouble proche de celui que j’éprouve devant des scènes de sadomasochisme, d’amour violent, de scènes de tourments. Simone Weil, le plus dérageant des philosophes et de loin.

L’image de la nudité est liée à celle de la mort. La vérité est cachée par les habits, par la situation sociale (un habit en quelque sorte), etc. « La vérité n’est manifeste que dans la nudité » et la nudité (absolue, pourrait-on dire) est la mort, soit la rupture avec tout ce qui constitue pour chaque être humain sa raison de vivre : la famille, les amis, l’opinion des autres, les biens matériels, les croyances, les idées, tout ! Or, l’examen de conscience qui seul peut rendre juste exige cette rupture. C’est ce que dit Platon dans le « Phédon », et selon Simone Weil : « Il est presque certain que cette double image de la nudité et de la mort comme symbole du salut spirituel vient des traditions de ces cultes secrets que les anciens nommaient mystères ». Osiris – Dionysos et la spiritualité chrétienne. Forte de ses références, Simone Weil jette l’anathème sur le corps (la chair) qui « empêche l’âme de s’assimiler à Dieu par la justice ». Cette dichotomie âme / corps (ou esprit / chair) a bien été initiée, ou tout au moins formalisée, par Platon que Simone Weil ne cesse de célébrer, Platon lui-même héritier des Orphiques et des Pythagoriciens. Ce que j’ai pressenti dès mon adolescence (à l’époque où nous lisions Platon à l’école) se trouve confirmé : les Chrétiens sont les héritiers de Platon en ligne directe. Le Platonisme (lui-même héritier des cultes secrets de la Grèce, des Mystères) est l’un des socles de la pensée chrétienne et son plus puissant vecteur. L’âme serait liée au corps (ce tombeau) par l’effet d’un châtiment. Mais il y a pire que la chair (nous disent Platon et Simone Weil qui renchérit) :  la société, la société qui distribue avec fracas blâmes et louanges. Si Platon et son maître Socrate revenaient parmi nous, ils seraient à coup sûr épouvantés par l’emprise du social, du tintamarre médiatique, du pouvoir fou des médias qui crachent bons et mauvais points à une cadence de mitrailleuse, qui nuits et jours portent aux nues ou précipitent aux enfers. Les sophistes étaient alors nombreux à Athènes. A présent, ils pullulent dans le monde entier. La société (le diktat de la multitude) est un mal irréductible. Il faut tenter de limiter son emprise et ne pas se soumettre à elle « hors du domaine des choses nécessaires. »

Lorsque je lis Simone Weil, je vais de l’acquiescement parfait à des colères non moins parfaites.

 

  Un livre éblouissant d’intelligence

 

Olivier Ypsilantis

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Quelques notes retrouvées – 3/3

 

« Les Grecs furent les premiers à étudier les particularités des peuples étrangers », c’est ainsi qu’Arnaldo Momigliano commence le chapitre 4 de « Sagesses barbares » (Alien Wisdom). Les Grecs le firent en marchands et en colons. Hérodote a montré qu’ils s’intéressaient à des régions qu’aucun Grec n’avait visitées. Mais cette curiosité avait ses limites puisque, par ailleurs, les Grecs n’éprouvaient que peu de curiosité pour des régions placées dans leur zone d’influence économique et culturelle. Ils ne se risquaient pas dans les arrière-pays ; ainsi en Palestine où ils se limitaient aux ports et négligeaient Jérusalem. Les échanges entre Palestiniens de toutes religions et origines ethniques et Grecs empruntèrent plusieurs canaux, et d’abord par le monde des mercenaires. Il est possible que David (qui parlait probablement le grec) ait fait appel à des mercenaires crétois. Joas fut placé sur le trône par des mercenaires, soit de Carie, soit de Crète. L’étude du monde des mercenaires (notamment grecs) est un sujet des plus passionnants dans la mesure où il a intensifié les échanges entre différentes cultures. Ainsi, un roi de Judée aurait disposé de mercenaires grecs au centre de la Judée ; voir les fouilles de Joseph Naveh, à Mesad Hashavyahu. On sait qu’en Égypte, pharaons et rois perses enrôlèrent comme mercenaires des Grecs et des Cariens mais aussi des Juifs.

Avant Alexandre le Grand, les Grecs fréquentèrent les Juifs mais, semble-t-il, sans avoir remarqué leur spécificité. Les Juifs ne sont mentionnés dans aucun texte parvenu à notre connaissance et antérieur à la période hellénistique. Cette absence de référence aux Juifs dans les écrits grecs dérangea les Juifs hellénisés — on les comprend. Et les Grecs vus par les Juifs ? Dans la Bible, ils apparaissent comme lointains et insignifiants, une impression générale que confirment les découvertes archéologiques. Cette indifférence ne tenait pas vraiment à la spécificité religieuse des Hébreux puisque nous savons que même à l’époque postérieure à l’exil, la plupart des Juifs étaient encore polythéistes. Le monothéisme pur (solidement établi dans le deuxième Temple) était encore chancelant et on restait généralement polythéiste à toutes fins utiles.

Avant Alexandre le Grand, les Juifs en savent un peu plus sur les Grecs que les Grecs n’en savent sur les Juifs. Pourtant, les Grecs commercent en Palestine alors que les Juifs ne commercent pas en Grèce. Pourquoi donc Grecs et Juifs qui ont alors tant en commun s’ignorent-ils à ce point ? Tout d’abord, ils ne disposent pas d’une langue commune. Le Grecs ne parlent qu’une langue, les Juifs sont bilingues et leur deuxième langue, l’araméen, leur permet de s’entendre avec des Perses, des Babyloniens et des Égyptiens. Mais les obstacles linguistiques n’étant pas insurmontables, il faut chercher des raisons plus fondamentales à cette méconnaissance mutuelle. Tout d’abord, sous la conduite de Néhémie et de ses successeurs, les Juifs tentent de s’isoler des nations qui les entourent. Quant aux Grecs, confiants en leur intelligence et en leur esprit d’initiative, ils montrent une certaine agressivité qui dérange la tranquillité de l’Empire perse dont dépend la reconstruction du judaïsme. Cent-vingt ans plus tard, Grecs et Juifs se retrouveront sous la domination d’Alexandre le Grand, un Macédonien de langue grecque qui se voit comme l’héritier des souverains perses.

 

  Arnaldo Momigliano (1908-1987)

 

Dans une caisse d’archives, un fascicule intitulé « Cent millions de Catholiques martyrs » avec en couverture la reproduction d’une mauvaise peinture de mauvais goût : un Christ sanguinolent pend d’une svastika, les deux mains clouées sur l’un des bras de cette croix. C’est une publication du Bureau d’Information Allié. Dans l’iconographie, un portrait de Martin Bormann, le successeur de Rudolf Hess en tant que Stellvertrerer du Führer. Ce fascicule a tout de même le mérite de rappeler que c’est dans le mémorandum de 1943 rédigé par Martin Bormann, sur les rapports entre la Chrétienté et le National-Socialisme, que l’on trouvera l’expression la plus durement formulée de l’hostilité nazie envers la Chrétienté. Parmi les idées exposées : la Chrétienté vieille de près de vingt siècles repose sur des dogmes de plus en plus invraisemblables tandis que le National-Socialisme, appelé à remplacer l’Église, repose sur des bases scientifiques. Martin Bormann dit regretter que les Empereurs allemands (notamment les Hohenstaufen) aient essayé de mettre de l’ordre dans l’Église et aient aidé le Pape à dominer ses rivaux. Selon lui, il aurait été préférable qu’au lieu d’un pape, il y en ait eu deux et même plus afin de mieux diviser et, ainsi, affaiblir l’Église, le véritable chef du pays et non l’État. Martin Bormann signale que le Führer a soustrait le Gouvernement d’État à l’emprise de l’Église, le Gouvernement d’État seul autorisé à gouverner le peuple. Le Reich doit par ailleurs entretenir les dissensions entre les divers partis ecclésiastiques afin d’achever de soumettre les Églises. Le mémorandum de Martin Bormann est un document assez peu connu, beaucoup moins connu que « Mein Kampf » ou que « Dernier avertissement aux catholiques allemands » de Joseph Goebbels. Il est pourtant essentiel pour ceux qui veulent mieux comprendre la nature du nazisme dans sa version la plus « pure ».

 

Le « chien » représente chez Franz Kafka une catégorie à caractère métaphysique. Il est celui qui se soumet sans broncher aux autorités. Où je pourrais en revenir à Block aux pieds de l’avocat. La honte qui doit survivre à K. (voir la dernière ligne du « Procès ») est d’être mort comme un chien, sans même rechigner. Franz Kafka est probablement l’écrivain qui a le plus implacablement — et le plus discrètement — dénoncé l’autorité au sens le plus large du mot.

On a cherché à relier Franz Kafka à la gnose et autres écrits ésotériques. Pourtant rien n’indique qu’il les ait étudiés avec assiduité ; ses carnets, son journal ou sa correspondance nous auraient donné des indices à ce sujet. Mais rien ! Un chercheur, Michael Löwy, nous suggère plutôt de consulter les écrits de certains de ses amis juifs de Prague : Hugo Bergmann et Felix Weltsch. Franz Kafka avait lu « Die Heiligung des Namens » de Hugo Bergmann, un essai dans lequel l’auteur montre que ce qui distingue l’homme des objets c’est la liberté. Dans la conception juive, l’homme est à la fois créature et créateur. Il est créateur lorsque poussé par des forces extérieures il échappe à ces forces et s’élève par sa propre volonté à l’action éthique. Le Talmud nous dit explicitement qu’en tant qu’être moral l’homme est son propre créateur (Selbstschöpfer), ce que dit le Zohar : l’homme ne doit plus se contenter d’être un récipient qui reçoit des eaux venues d’ailleurs ; l’homme doit devenir une source. Dans un livre écrit en 1920, « Gnade und Freiheit », Felix Weltsch célèbre le judaïsme comme « religion de la liberté ». Selon lui, on trouve aussi dans le judaïsme la notion de « religion de grâce » mais dans une moindre mesure. Car si la foi en la Grâce conduit logiquement au quiétisme, la foi en la Liberté conduit à l’action, à une éthique de l’action libre qui en tant que telle se voit valorisée, qu’elle mène au succès ou à l’échec. Franz Kafka évoque son intérêt pour ce livre (en particulier pour son dernier chapitre, « Schöpferische Freiheit als religiöses Prinzip » soit « La liberté créatrice comme principe religieux ») dans une lettre à son auteur. Certes, il ne s’agit pas de vouloir « expliquer » Franz Kafka par telle ou telle influence. Par ailleurs, son écriture et plus généralement la littérature ne sont pas réductibles à des idées, à des systèmes philosophiques, théologiques ou autres. Néanmoins, il est certain que l’on peut déceler un air de famille — une communauté d’ambiance — entre les écrits de ses deux amis Hugo Bergmann et Felix Weltsch et certains textes à caractère religieux de Franz Kafka.

Max Brod se rallie à la religion de la liberté qu’il célèbre dans son roman « Tycho Brahes Weg zu Gott » dédicacé à Franz Kafka. Mais quelques années plus tard, il s’éloigne de cette notion selon laquelle Dieu lui-même dépend de l’action humaine pour en venir à une théologie de la Grâce divine (Gnade) et de l’impuissance humaine dans « Heidentum, Christentum, Judentum ». Franz Kafka qui s’est montré enthousiaste à la lecture de ce premier livre prend ses distances. Dans une lettre à Max Brod (datée du 7 août 1920), il critique la présentation que ce dernier fait du paganisme : l’univers religieux des Grecs « était moins profond que la Loi juive, mais peut-être plus démocratique (il n’y avait guère de chefs ni de fondateurs de religions), plus libre peut-être (il retenait, mais je ne sais pas par quoi)… » Le ton paraîtra quelque peu provocateur ; on l’aura compris, Franz Kafka ne se fait pas le laudateur du paganisme mais d’un idéal de religion sans chef ni autorité.

 

Dans « Charlie Hebdo » du 16 mars 2016, un entretien avec Jean Birnbaum, auteur de « Un silence religieux, la gauche face au djihadisme ». Il arrive qu’un bon article passe dans cet hebdomadaire. Dans l’entretien en question, Jean Birnbaum illustre ce propos essentiel d’Élie Barnavi (dans « Les religions meurtrières ») qui m’avait frappé à la manière d’une révélation : « La religion est l’angle mort de votre regard d’Occidental ». Et je me revois annotant ce livre, un été, dans une chambre mansardée d’une villa de La Baule. Je résume cet entretien. La gauche dans son ensemble est incapable de penser le fait religieux ; ainsi ne parvient-elle pas à envisager le moindre rapport entre islam et terrorisme. Or, il faut être capable de penser « la religion comme causalité spécifique » (au terrorisme). Par cette incapacité, la gauche plante un couteau dans le dos (je reprends l’expression employée par Jean Birnbaum) des intellectuels musulmans qui savent que si l’islam ne se résume pas au djihadisme, il n’est pas pour autant sans rapport avec lui. A force de laïcardiser, la gauche française est devenue incapable d’appréhender le fait religieux pour mieux le critiquer et lui limer dents et griffes. (Je me permets une parenthèse. Il faudrait évoquer le manque de courage d’une gauche devenue pantouflarde et affalée dans ses petites rentes — qui s’épuisent —, une gauche qui préfère conspuer le « catho » et le « facho », devenus plutôt falots, qu’affronter les adeptes de l’explosif et de la kalachnikov, du couteau et du hachoir). La dernière question de l’article : « La gauche peut-elle renouer avec cette espérance, capter à nouveau cet espoir ? La politique peut-elle être porteuse de cette espérance ? » Et je cite l’intégralité de la réponse tant je la juge pertinente : « Qu’elle soit révolutionnaire ou réformiste, la gauche a toujours proposé un ‟au-delà” du monde présent : il s’agissait de dépasser le capitalisme. Aujourd’hui, cet idéal est de plus en plus lointain… Pour Karl Marx, il y a un effet de balancier : si l’espérance révolutionnaire déserte, l’espérance religieuse prend fatalement la place. Aujourd’hui, la seule force qui défie l’hégémonie du capitalisme globalisé, c’est l’islamisme. Face à la montée de cette force, une certaine gauche a longtemps pensé qu’elle pourrait faire alliance avec l’islamisme contre l’‟ennemi principal” (l’État bourgeois, le libéralisme, etc.). Mais la réalité est cruelle : partout où l’islamisme a triomphé, la gauche est en sang ; partout où règne la démocratie ‟bourgeoise”, au contraire, la gauche demeure libre de prôner le dépassement du capitalisme. Dès lors, si la gauche doit vraiment choisir un ‟ennemi principal”, on peut penser qu’elle ferait mieux de désigner l’islamisme ». A bon entendeur, salut !

Olivier Ypsilantis

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Quelques notes retrouvées – 2/3

 

Ready made. Marcel Duchamp. Le premier de ses ready made, une roue de bicyclette (1913). Parmi ses « Ready made aidés » (ou rectifiés) les plus reproduits, ce portrait de La Joconde avec moustache et barbiche intitulé « L.H.O.O.Q. » (1919).

Rayographie, un procédé mis au point par Marcel Duchamp (en 1921), avec radiographies réalisées en posant directement des objets divers sur le film ou le papier à impressionner. A ce sujet voir les Schadographies, des photogrammes réalisés par Christian Schad à partir de 1917, soit disposer des arrangements (de choses trouvées ici et là, par hasard) sur une surface sensible (plaque ou papier) puis les exposer à la lumière qui peut être voilée ou diaphragmée. Voir les autres manipulations qui s’en suivent à l’occasion et que décrit Christian Schad.

Étudier l’œuvre de Marcel Janco dont la part la plus remarquable (à ma connaissance) est cette série de masques qu’il réalise au cours de sa période dada. Je ne connais presque  rien de sa période israélienne (1942 à sa mort, en 1984). Me renseigner.

Il y a peu, en lisant un poème dada de Hans Arp, une confusion m’a empêché de trouver le sommeil. Dans ce rêve, je lisais e-mail mais, à ce que je sache, l’e-mail n’existait pas en 1920, même chez les dadaïstes et les surréalistes… Je me suis donc levé et j’ai cherché le poème à l’origine de cette confusion ; j’ai compris que j’avais lu e-mail au lieu de émail ; et j’ai enfin pu trouver le sommeil.

La prolifération de Die Schwitters Saüle (deviendra Der Merzbau), un assemblage qui grandit tant que Kurt Schwitter, propriétaire d’une maison à Hanover et qui n’en occupait qu’une partie, donna congé au locataire du dessus pour permettre la croissance de la chose en pratiquant une ouverture dans le plafond. Der Merzbau lança alors des excroissances, gagnant jusqu’aux lucarnes du toit. Lire le compte-rendu que fit Hans Richter de sa visite chez Kurt Schwitter — peut-être en rajouta-t-il pour faire sourire le lecteur. Kurt Schwitter partit pour la Norvège en 1937 pour ne plus revenir. En 1943, sa maison et Der Merzbau seront écrasés sous les bombes.

 

Kurt Schwitter, « Der Merzbau » (détail)

 

J’ai lu « Sagesses barbares – Les limites de l’hellénisation » il y a une dizaine d’années ; et j’ai si souvent repensé à cette lecture que je m’y suis replongé et me suis décidé à en faire une présentation partielle, soit la quatrième partie (trois chapitres) et la sixième partie (cinq chapitres). Le livre se divise en six parties respectivement intitulées : « Les Grecs et leurs voisins dans le monde hellénistique », « Polybe et Poséidonios », « Les Gaulois et les Grecs », « La découverte hellénistique du judaïsme », « Grecs, Juifs et Romains d’Antiochos III à Pompée », « Iraniens et Grecs ».

Cet ouvrage a d’abord été publié en anglais sous le titre « Alien Wisdom ». Ainsi que le précise son auteur, Arnaldo Momigliano, la matière de cette étude a été présentée au cours d’une série de Trevelyan Lectures, à l’université de Cambridge, en mai 1973, et reprise sous une forme nouvelle au cours des A. Flexner Lectures, à Bryn Mawr College, en février-mars 1974. Spécialiste de l’Antiquité greco-romaine et historien de la connaissance historique d’une immense stature, Arnaldo Momigliano a dédié cet ouvrage à sa mère assassinée par les nazis : Per mi madre presente sempre nel suo vigile amore.

En quatrième de couverture à l’édition française que j’ai entre les mains (Folio/histoire – Gallimard), on peut lire : « Étrange aventure : cinq civilisations se rencontrent à l’époque hellénistique — après la conquête d’Alexandre — au hasard de la constitution des royaumes ou des voyages des explorateurs : les Grecs, les Iraniens, les Romains, les Juifs, les Celtes. Tant que les Grecs demeurent maîtres du jeu, ils ignorent tout des « sagesses barbares ». Leur « ethnocentrisme », comme nous le disons aujourd’hui, est total. La seule exception est celle de l’ennemi politique de la Grèce, la Perse. S’ils s’intéressent cependant aux religions des Égyptiens et des Perses, c’est pour les transformer à leur façon. Tout commence à changer avec la conquête romaine. La sagesse grecque s’intéresse alors au monde barbare ; Polybe, otage, découvre Rome et s’efforce de décrire sa constitution dans le langage de la cité grecque. C’est alors que la traduction des Septante, conçue d’abord pour le seul usage culturel des Juifs hellénisés, commence son parcours méditerranéen et que les Juifs deviennent le peuple d’un livre grec. Sagesse barbares prend toutes les dimensions de cette invraisemblable aventure. »

 

Kafka Project FAQ’s, soit le official international search des papiers perdus de l’écrivain, confisqués par les Nazis à Dora Diamant, en 1933, à Berlin. Parmi ces documents volés, trente-cinq lettres datées de 1923-1924, adressées à Dora Diamant, et une vingtaine de carnets de notes. Lire avec une attention particulière « How will the Kafka Project find the papers ? » :

http://www.kafkaproject.com/faq.html

Quelle est la somme précise des écrits de Franz Kafka détruits (sur son insistance) par Dora Diamant ? Car elle n’a pas tout détruit ; elle aurait même plus épargné que détruit. Dora Diamant commence à mentir à Max Brod, son exécuteur testamentaire, en affirmant ne plus avoir aucun manuscrit de Franz Kafka en sa possession ; mais lorsque la Gestapo  fait une descente dans son appartement et emporte en vrac tous les papiers qui lui tombent sous la main, Dora Diamant est prise de remords et écrit à Max Brod pour lui avouer son mensonge et lui demander de l’aide dans l’espoir de retrouver les papiers de Franz Kafka. Juste après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Max Brod et un jeune chercheur, Klaus Wagenbach, se lancent à leur recherche. Ils apprennent que ces papiers auraient été transférés en Silésie. Survient la Guerre Froide. En 1998, Kathi Diamant (auteur de « Kafka’s Last Love: The Mystery of Dora Diamant ») poursuit l’enquête. A cet effet, elle distribue en Silésie un texte d’alerte (traduit en tchèque, polonais, slovaque et allemand) à toutes les institutions susceptibles d’avoir des manuscrits de Franz Kafka dans leurs réserves, en espérant qu’un employé livre une piste. Kathi Diamant est la fondatrice et la directrice du Kafka Project, basé à San Diego State University.

Que Franz Kafka ait été sioniste semble déplaire à certains, parmi lesquels Judith Butler, Juive américaine, professeur à la University of California (Berkeley), qui se définit comme « Juive anti-sioniste ». Je me suis un peu intéressé à elle, suite à ses réflexions sur le procès relatif aux manuscrits de Franz Kafka. Je rejoins sa dénonciation de la marchandisation de ces manuscrits ; par ailleurs, je reconnais la richesse de la diaspora juive et son apport au monde sans pour autant me saisir de cette richesse dans le but de dénoncer le sionisme et de le présenter comme un enfermement face à « l’universel », comme une brisure dans l’universel. Je ne vois aucune pertinence dans l’opposition universalité / sionisme, Diaspora / Eretz Israël. Une question n’en demeure pas moins (je me la pose souvent) : peut-on souhaiter le retour de l’ensemble de la Diaposa en Israël ? La richesse du monde juif — et du monde — se souffrirait-elle pas de son effacement ? Par ailleurs, une autre question mérite d’être posée : l’effacement de la Diaspora ne risquerait-elle pas d’affaiblir Israël ? Autrement dit, la Diaspora ne contribue-t-elle pas elle aussi à la force et à la permanence d’Israël ?

 

Albert Göring, frère de Hermann Göring. Matthias Göring, petit-neveu de Hermann Göring. Heinz Siegfried Heydrich, frère de Reinhard Heydrich. Katrin Himmler, petite-fille de Ernst Himmler, le jeune frère de Heinrich Himmler. Martin Bormann junior… Ces hommes et cette femme ont en commun d’être de proches parents de hauts responsables nazis et d’avoir effectué chacun à leur manière un rachat — je ne sais à quel autre mot faire appel. Ce n’est que très récemment que j’ai découvert l’existence de Martin Bormann junior. Il ne s’est pas dirigé vers le judaïsme comme Matthias Göring mais vers le christianisme, en réaction contre les idées de son père. Les idées de son père ? Martin Bormann était profondément anti-chrétien et désirait lutter contre l’Église par tous les moyens. Il poussa Hitler à pendre Mgr August von Galen après que ce dernier ait protesté publiquement contre le régime au cours de sermons, ce que Hitler refusa dans la crainte d’en faire un martyr. Mais des zones d’ombre subsistent dans la vie de Martin Bormann junior et elles s’épaississent à mesure que je l’étudie.

 

A lire : « Être chrétien en Israël », un article mis en ligne par le CRIF, un article écrit spécialement à l’attention des promoteurs et des suiveurs du BDS (Boycott  Désinvestissement Sanctions) :

http://www.crif.org/fr/revuedepresse/etre-chrétien-en-israël/60183

  Olivier Ypsilantis

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Quelques notes retrouvées – 1/3

 

La croyance des sociobiologistes darwiniens en la spécialisation économique des sexes, une croyance qui tend à souligner le mérite des femmes — un mérite exclusif —  dans la découverte de l’agriculture, avec la « révolution néolithique » (vers 8000 AEC). L’agriculture qui modifie non seulement les rythmes de la vie mais aussi les croyances religieuses et plutôt radicalement. Avec l’agriculture, les mystères de la femme se trouvent placés au centre de la religion — cycle menstruel et cycles naturels (lune, marées, saisons, etc.), gestation (croissance cachée de la semence). Selon Marija Gimbutas, une culture matriarcale pacifique se serait maintenue pendant vingt mille ans jusqu’à sa destruction par les envahisseurs indo-européens qui n’auraient toutefois pu effacer le souvenir des anciennes déesses. L’âge de fer poursuit à sa manière cette culture matrilocale, avec la mythologie qui attribue un processus de gestation (des métaux) aux entrailles de la terre — y voir les débuts de l’alchimie. Ci-joint, un lien synthétique sur les travaux de Marija Gimbutas.

http://www.persee.fr/doc/dha_0755-7256_1994_num_20_1_2138

Me procurer « Goddesses and Gods of Old Europe », « The Language of the Goddess », « The Civilization of the Goddess » où Marija Gimbutas nous livre sa vision de l’âge néolithique en Europe, soit l’existence (entre 6500 et 3500 av. J.-C.) de sociétés constituant une véritable « civilisation » dont l’image de la mère aurait été la caractéristique centrale.

 

Marija Gimbutas (1921-1994)

 

Selon Hans Delbrück, la guerre directe était plutôt pratiquée par les Européens sédentaires tandis que la guerre indirecte convenait mieux aux nomades habitués à parcourir d’immenses espaces ouverts, avec emploi de troupes légères. Voir les observations de René Grousset sur les Mongols. Lire le récit de voyage chez les Mongols du franciscain Giovanni dal Piano dei Carpani (Jean du Plan Carpin, 1245-1247). Ci-joint, un lien sur Hans Delbrück (1848-1929), figure centrale de l’historiographie militaire mondiale :

https://cliophage.wordpress.com/2012/01/04/hans-delbruck-1848-1929-la-naissance-de-lhistoire-militaire-moderne/

Clausewitz juge que la guerre indirecte ne peut suffire à épuiser l’adversaire, qu’elle peut au mieux servir de complément à la guerre directe contre l’envahisseur. Parmi les adeptes de la guerre indirecte, Mao, héritier à sa manière de Sun Tzu, mais aussi (bien qu’avec plus de mesure) Maurice de Saxe et le général Fernand Gambiez, théoricien du « style indirect ». Lire « L’épée de Damoclès, la guerre en style indirect », écrit en collaboration avec le colonel Maurice Suire. Guerre indirecte avec Bertrand du Guesclin qui faisait le vide devant l’Anglais en se retirant dans les châteaux et les villes. Les exemples de guerre indirecte ne manquent pas chez les Européens sédentaires.

 

Akbar et sa volonté de faire fusionner les peuples de l’Empire moghol, une politique que ne suivront pas ses successeurs. L’affaiblissement de cet Empire sous Aureng Zeb (1659-1707) qui, assoupi dans le confort, ne sut résister à la poussée des Mahrattes, adeptes de la guérilla populaire, et à la montée en puissance des Sikhs.

 

Mépris de la chevalerie pour les piétons (l’infanterie), un mépris qui coût cher à la chevalerie (l’aristocratie) française, notamment à Crécy, Poitier et Azincourt. Les Anglais quant à eux savent fort bien combiner infanterie (piquiers qui font muraille et archers) et cavalerie. Mais la prééminence de l’infanterie sur le champ de bataille est établie par les Suisses dans une suite de victoires qui culminent en 1476 avec la défaite de Charles le Téméraire à Grandson puis à Morat. Les armées européennes vont se mettre progressivement à l’école des Suisses dont la technique s’inspire de la phalange grecque avec entraînement poussé. Louis XI fait appel aux Suisses pour instruire ses fantassins. Au XVe siècle, les Suisses ont adopté une pique de six mètres et utilisent très tôt l’arme à feu. Leur tactique s’inspire de la phalange grecque et de l’ordre échelonné des Romains. Chaque bataillon forme un carré plein, avec les piquiers au centre sur sept ou neuf rangs. Les arbalétriers et les coulevriniers sont aux ailes et lorsque la cavalerie attaque, les gens de trait viennent se réfugier s’il le faut chez les piquiers qui se forment en hérisson.

Le premier fait d’armes qui impose les Suisses (le nom vient du canton de Schwytz), l’écrasement de la fine fleur de la chevalerie conduite par le duc Léopold Ier d’Autriche au cours de la bataille de Morgarten (1315) par des roturiers et des paysans auxquels on prétendait donner une leçon. Les Confédérés (les Suisses) s’imposent encore à Laupen (1339) puis à Sempach (1386) face aux Habsbourg. Le duc Charles de Bourgogne s’engage à son tour dans une expédition punitive contre les Suisses qui le battent à trois reprises (à Grandson et Morat en 1476 puis à Nancy en 1477). A chaque fois la cavalerie bourguignonne se brise contre les piquiers suisses formés en hérissons à la manière de la phalange macédonienne. Une fois le choc absorbé, les hallebardiers se précipitent dans les rangs ennemis et préparent la voie aux fantassins (armés d’épées courtes et de poignards) qui cherchent le corps-à-corps. Les Confédérés vont ainsi imposer leur supériorité tactique pour quelques décennies, jusqu’à Marignan (1515) où leur infanterie est vaincue par les canons de Galiot de Genouillac. Machiavel les célèbre dans « Dell’arte della guerra ». Les Suisses vont alors fournir d’excellents soldats à d’autres puissances, à la France notamment, et en qualité d’alliés — il faut le souligner — et non de mercenaires comme on l’a dit et comme on le dit encore trop souvent. Les Suisses sont aux côtés de la France, à Malplaquet, Denain, Fontenoy, Rossbach, à la Bérézina. Rappelons que plus de 80 000 Suisses sont morts sur les champs de bataille de l’Empire. Au XVe siècle, les Espagnols engagent des Suisses pour leur enseigner la manœuvre des carrés, ce qui va donner naissance au tertio qui à son tour va dominer durablement les champs de bataille d’Europe, jusqu’à Rocroi (1643).

 

On parle de horde à propos des Mongols alors qu’à l’origine ce mot ne désigne qu’une troupe. Les Mongols qui attaquent Mohammed Shah (voir l’Empire turc de Khorezm) sont au plus 250 000 ; et ceux qui envahissent l’Europe sont environ 150 000. Généralement une armée mongole rassemble de 30 000 à 50 000 hommes. Alors ? L’effet de terreur joue à fond : personne n’ignore que les Mongols massacrent systématiquement ceux qui leur résistent. Les Mongols de Genghis Khan appartiennent aux tribus qui ne se sont pas laissées tenter par la sédentarisation en Chine du Nord ou en Iran et qui mènent encore la rude vie de monade en Mongolie intérieure.

Leur organisation militaire est simple, de type pyramidal, avec système décimal permettant de passer aisément de la famille au clan, à la tribu et enfin au groupe de tribus. Leurs artisans ont appris des forgerons chinois la technique de l’acier trempé. La cavalerie lourde, 40 % des effectifs, une arme de choc (cuirasse en cuir laqué pour le cavalier et sa monture, le cavalier étant à l’occasion protégé par une maille d’acier). La lance est son arme. La cavalerie légère, 60 % des effectifs, n’est protégée que par un casque. Chaque cavalier est équipé de deux arcs, un pour combatte à pied, l’autre pour combattre à cheval. Il porte également deux carquois. Les réserves de flèches sont acheminées par chariots. Enfin, chaque cavalier possède deux chevaux. Avant la bataille, il revêt une chemise de soie particulièrement solide qui pénètre les chairs avec la pointe de la flèche mais sans être transpercée. Il suffit alors de tirer sur l’étoffe pour extraire la pointe, une technique dans laquelle excellent les chirurgiens chinois. L’alimentation consiste essentiellement en lait de jument, ce qui simplifie le ravitaillement. La discipline atteint un degré inconnu dans les autres armées. L’entraînement est constant, avec manœuvres silencieuses guidées par des fanions et, la nuit, par des flèches enflammées. Les Mongols assimilent sans tarder l’art militaire des peuples sédentaires. Ainsi Genghis Khan constitue-t-il un corps d’ingénieurs essentiellement chinois avec un parc comprenant toutes les machines de lancement alors connues et tous les types de projectiles. Surprise et mobilité — une troupe peut faire jusqu’à soixante-dix kilomètres par jour. L’effet de surprise est soigneusement planifié, préparé par un travail d’état-major. Des réseaux d’espions installés dans les caravanes et les commerces des villes y participent. La campagne contre Mohammed Shah demande deux années de préparation, ce qui n’exclue pas une grande liberté de manœuvre laissée aux Tumans (sorte de corps d’armée) une fois les hostilités engagées. Les estafettes qui ne cessent d’aller et venir en tous sens maintiennent l’unité du commandement qui bénéficie d’une vue d’ensemble des opérations. Genghis Khan se contente de superposer aux administrations des régions conquises une administration mongole destinée à maintenir l’ordre et à en tirer les ressources nécessaires à la guerre. Tamerlan reprendra les méthodes de son prédécesseur mais en portant l’effet de terreur à son plus haut degré. Il perfectionnera l’équipement de manière à rendre chaque combattant quasi-autonome — voir les détails de cet équipement qui comprend entre autres choses : hache, scie, poinçon, aiguille à coudre, outre pour le passage des cours d’eau. Et le développement de l’économie monétaire lui permettra de payer les combattants en monnaie tous les six mois.

 

Le Tercio, une technostructure. Sa création par l’ordonnance de Charles Quint, en novembre 1536. C’est un type d’unité mis sur pied et géré selon des procédures administratives précises. Il est organisé en régiments de dix compagnies de deux cent cinquante hommes réparties en dix escouades de vingt-cinq hommes. Son efficacité tient à l’amalgame de l’arme blanche (pique) et de l’arme à feu (arquebuse). La principale différence (et la supériorité) du Tercio sur le carré massif suisse dont il est l’héritier est sa capacité à se constituer en groupes plus mobiles et à individualiser le combat, une expérience acquise au cours de La Reconquista. Le Tercio est une micro-société avec des hommes issus pour l’essentiel de la hidalguía, cette couche inférieure de la noblesse en prise avec le peuple et à la base d’un système militaire qui domina durablement l’Europe.

 

A propos de la Suisse. J’ai découvert il y a peu l’extraordinaire raffinement des techniques de camouflage élaborées par l’armée suisse, un sujet qui m’intéresse d’autant plus que j’avais présenté pour l’examen final à l’E.N.S.B.A., en unité de valeur d’architecture, un mémoire dont une partie traitait des techniques de camouflage élaborées le long de l’Atlantikwall :

https://www.youtube.com/watch?v=MZtySw6lHrg

Olivier Ypsilantis

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