Jérusalem, capitale d’Israël ?

 

Jérusalem, capitale d’Israël ? La décision ne m’émeut guère. Et pourquoi ? Parce que dans ma tête et dans mon cœur, Jérusalem a toujours été la capitale de l’État d’Israël et, plus généralement, d’Israël, du peuple d’Israël – du peuple juif – à la mémoire plusieurs fois millénaire. C’est ainsi ; et j’estime que le non-Juif qui l’admet avec spontanéité, naturellement dirais-je, gagne en stature.

Donald Trump n’ait fait que reconnaître ce qui a toujours été ; et, ce disant, je ne cherche en rien à nier le courage politique que suppose cette décision.

Jérusalem est juive, chrétienne et musulmane, personne ne le nie, à commencer par l’État d’Israël. Mais la ville de Jérusalem est d’abord juive, par l’ancienneté mais aussi par la qualité émotive particulière qu’elle a dans la mémoire juive, une mémoire extraordinairement active, nullement enfermée en elle-même, ouverte, riche de ses questionnements et de ses certitudes. Jérusalem dans la mémoire juive se décline toujours au présent, s’est toujours déclinée au présent, même lorsqu’Israël en tant qu’État était effacé des cartes par des empires et des royaumes.

 

Jérusalem 1967. Soldats israéliens du 55th Battalion, au repos près du Dôme du Rocher, une photographie de Yossi Shemy. Ci-joint, une suite photographique de cet ex-parachutiste israélien engagé dans la guerre des Six Jours :

https://www.timesofisrael.com/a-paratroopers-photo-diary-june-1967/

 

Jérusalem juive, chrétienne et musulmane, certes, mais réunifiée et capitale d’Israël pour le bien de tous, réunifiée sous l’égide d’Israël, Israël qui, ainsi, place Chrétiens et Musulmans sous sa protection – qui est responsable d’eux. Israël, État juif, État des Juifs, État par ailleurs riche de ses minorités ethniques et religieuses.

Le temps est venu de faire bouger les lignes de front, de bousculer la diplomatie mondiale. La légitimité d’Israël ne doit en aucun cas ni sous aucun prétexte être remise en cause. La souveraineté d’Israël sur Jérusalem réunifiée ne doit plus être un sujet de polémique. C’est ainsi. On peut certes critiquer telle ou telle décision de tel ou tel gouvernement d’Israël – les Juifs de la diaspora et d’Israël ne s’en privent pas – mais sans jamais chercher par ce biais à remettre en question la légitimité de cet État, et en se donnant par ailleurs la peine d’étudier les questions envisagées : ils sont si nombreux à bavarder sur Israël sans s’être jamais donné la peine d’étudier ce pays particulièrement complexe, se contentant de mâchouiller quelques préjugés et la triste pitance que leur servent les médias de masse.

Que Jérusalem soit expressément désignée comme la capitale de l’État d’Israël perturbe bien des petits mécanismes mentaux, surtout dans le monde musulman, arabo-musulman plus précisément, mais aussi dans tout un monde pas nécessairement musulman et diversement travaillé par la question pour des raisons que je ne nommerai pas.

Jérusalem, capitale de l’État d’Israël. Il faut confirmer ce qui doit l’être et en finir avec cette gabegie de Jérusalem-Est, une honte ! Jérusalem est indivisible ! Nous ne sommes pas à Berlin ! Il faut se débarrasser de certaines peurs, si complaisamment entretenues par les médias, la peur de « la rue arabe ». Lorsqu’on est ferme dans ses convictions et ses engagements, la rue arabe est vide. Par ailleurs, il faut prendre ses distances vis-à-vis de l’ONU, cette gargote qui sert de la nourriture avariée.

Il est douloureux pour le Musulman de se voir placé sous la protection d’Israël. Mais Israël et, plus généralement, le judaïsme ne sont pas les propagateurs de la dhimmitude, cette pièce essentielle de la mentalité musulmane. Jérusalem unifié et israélienne est une garantie de liberté et de sécurité pour ; c’est ainsi. L’usage de la violence n’est pas encouragé dans le monde juif et aucun culte ne lui est rendu.

 

Soldats de Tsahal entrant par la Porte des Lions, en 1967.

 

Patrick (Pat) Condell (né en 1949, à Dublin), un homme calme et qui sait nommer. Il est l’ennemi de la langue de bois, c’est pourquoi il en enrage plus d’un. Il est l’auteur de plus d’une centaine d’interventions publiées sur YouTube. Ci-joint, trois vidéos extraites de sa production :

« Why I Support Israel » (sous-titré en français) :

https://www.youtube.com/watch?v=HHC8KC5cLs8

« A Special Kind of Hate » :

https://www.youtube.com/watch?v=YQjTLGgQV2w

« Always Blame the Jews » :

https://www.youtube.com/watch?v=Sa44HmcCONQ

 

_____________________________

 

PS. Je m’interroge sur l’inquiétude musulmane mais aussi chrétienne et post-chrétienne au sujet de Jérusalem capitale d’Israël, une inquiétude dont le substrat est assurément religieux, je le répète et le répèterai. C’est aussi pourquoi les autorités chrétiennes (à commencer par le Vatican et ce pape) ne sont généralement guère favorables à ce statut de Jérusalem. Elles préfèrent en revenir à 1947, à la résolution 181 des Nations Unies approuvée le 29 novembre 1947. On s’évite ainsi la pénible impression – qui est plus qu’une impression – que le christianisme ne serait rien sans le judaïsme auquel il a presque tout chapardé, échafaudant une théologie qui n’est pas sans beauté mais qui me semble extraordinairement alambiquée. Qu’Israël soit plus vivant que jamais ne plaît pas à tout le monde. On aime le Juif lorsqu’il n’est pas trop fort – et on a vite fait de le juger trop fort –, conquérant et dominateur, ce qui perturbe l’islam qui se sent frustré sans ses dhimmis préférés qui décidemment en prennent à leur aise. A ce propos, relisez la somme de Georges Bensoussan, « Juifs en pays arabes. Le grand déracinement, 1850-1975 ». Quant au monde chrétien et post-chrétien, il n’accepte le Juif qu’à la condition qu’il ne fasse preuve d’aucun sionisme ; mieux, qu’il dénonce le sionisme. Le Juif antisioniste est chouchouté ; on l’invite à s’exprimer ; il est la meilleure caution pour ces multitudes qui dénoncent Israël à tout propos, qui pratiquent le BDS (Boycott, Divestment, Sanctions) et s’offusquent lorsqu’on laisse entendre que leur antisionisme pourrait cacher quelque chose…

Le judaïsme, une religion sans dogme (hormis celui de l’unicité de Dieu qui n’est pas vraiment un dogme), une religion qui n’en est pas vraiment une dans la mesure où il invite plus à penser qu’à croire, contrairement au christianisme et à l’islam. Les réticences du Vatican à reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, les tergiversations de ce pape François qui m’irrite avec ses propos de mollasson, ses considérations passe-partout, s’expliquent en grande partie par la difficulté de l’Église, et malgré Vatican II, à ne pas se considérer comme le « Nouvel Israël ». Cette difficulté explique par ailleurs et en partie une certaine sollicitude des autorités religieuses chrétiennes envers les Palestiniens qui sont volontiers instrumentalisés par ces dernières pour dénoncer doucereusement Israël.

Le christianisme et l’islam sont pareillement dérangés par le Grand Témoin : le judaïsme ; je l’affirme sans attaquer la foi des uns et des autres ; mais je ne puis taire ce que j’observe depuis si longtemps, entre amertume et amusement, car il est amusant d’observer les contorsions de ceux qui veulent éviter « l’écueil juif » contre lequel leur barque risquerait de se briser. Le judaïsme ne cherche pourtant à chapeauter personne, ni les Chrétiens ni les Musulmans – les Musulmans qui cherchent à chapeauter Juifs et Chrétiens, et les Chrétiens qui sont capables de s’acoquiner avec les Musulmans par ressentiment – voire haine – envers les Juifs accusés de manipuler le monde à leur guise. Cette qualité de religion-témoin en agace plus d’un : le témoin est toujours est dérangeant, même dans un monde sécularisé : le ressentiment religieux métastase naturellement dans la laïcité qui se veut la plus pure. Ils sont nombreux à ne pas le savoir, à ne pas vouloir le savoir. Je n’insisterai pas.

Dans sa hargne contre le judaïsme, l’islam qui prétend avoir pour mission de le parfaire (?!) cherche aussi à s’affirmer comme une immanence, comme procédant de lui-même, au-dessus de l’Histoire et ses aléas, religion incréée, sans généalogie, sans ancêtre, nullement redevable aux Juifs, aux Chrétiens, aux Grecs aussi (et immensément) et à tant d’autres peuples et cultures. Ainsi le Coran aurait-il été donné aux hommes, tombé du Ciel, en bloc, en aucun cas produit d’une lente élaboration, avec ajouts et effacements sur des siècles et des siècles, pris dans de formidables contingences humaines.

Un dernier mot. Je ne suis pas un millénariste chrétien qui envisage l’accession de Jérusalem au rang de capitale d’Israël comme l’un de ces signes qui annoncent la venue du Messie en la personne de Jésus-Christ. Non ! En aucun cas ! Israël est la terre des Juifs, Jérusalem est la capitale d’Israël. Je n’ai jamais envisagé les choses autrement et je mourrai avec cette conviction. Amen. אמן

Olivier Ypsilantis

 

Posted in ACTUALITÉ | Tagged , , , , , , , | Leave a comment

Un aristocrate allemand antinazi, Friedrich-Percyval Reck-Malleczewen – 3/3

 

« On a voulu, pour rendre aux conflits de la vieille Europe une sorte de pureté idéologique, interpréter les « révolutions fascistes » comme formes extrêmes de la réaction. Contre l’évidence, on a nié que les démagogues bruns fussent les ennemis mortels de la bourgeoisie libérale ou de l’aristocratie tout autant que de la social-démocratie. Les révolutions de droite, a-t-on maintenu avec obstination, laissent au pouvoir la même classe capitaliste et se bornent à substituer le despotisme policier aux moyens plus subtils de la démocratie parlementaire. Quel que soit le rôle qu’ait joué le « Grand Capital » dans l’avènement des fascismes, on fausse la signification historique des « révolutions nationales » quand on les ramène à une modalité à peine originale de la réaction ou à la superstructure étatique du capitalisme de monopole » écrit Raymond Aron dans « L’opium des intellectuels ».

 

Ernst Niekisch (1889-1967) par Gustav Seitz (1906-1967)

 

Après avoir glané dans l’essai de Heinrich Heine, « Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne » (« Zur Geschichte der Religion und Philosophie in Deutschland »), un écrit de 1835, Reck-Malleczewen rapporte le 11 mars 1942 un passage prémonitoire de cet écrit. Le passage en question commence ainsi : « Le christianisme a quelque peu apaisé cette ardeur belliqueuse du Germain sans parvenir à la détruire, et si un jour la croix, ce talisman qui dompte les passions, venait à se briser, la sauvagerie des vieux guerriers se déchaînera de nouveau, l’extravagante fureur destructrice que les bardes nordiques ont chanté… ». Passage stupéfiant écrit par un Juif allemand.

En mai 1942, Reck-Malleczewen nous offre un beau portrait d’Ernst Niekisch, un homme que fréquenta également Ernst Jünger. Il nous parle de ces populations allemandes écrasées sous les bombes, à Munich, tandis que les responsables nazis se terrent dans des abris avec tout le confort. Il nous parle (encore un tableau saisissant) de Werner Bergengruen qui, sur les ruines fumantes de sa maison de Munich, propose aux passants les restes de ses biens : une fibule romaine et autres richesses archéologiques, à côté d’un panneau annonçant qu’un écrivain allemand vend les restes de ses richesses.

Nombre de pages de ce journal pourraient sans peine être portées à l’écran et inspirer des courts-métrages, certains parfaitement loufoques – et néanmoins parfaitement lucides. Le 30 octobre 1942, il écrit : « Si Goering faisait proclamer à son de trompe qu’un de ses chiens de chasse était nommé roi de Bavière, je crois bien que ce peuple, hier encore si jaloux de son originalité et de ce qui le sépare de la termitière de l’Allemagne du Nord, crierait hourrah ! et rendrait hommage à un clébard. »

Reck-Malleczewen évoque des souvenirs de ses années d’étudiant en médecine, des scènes puissamment picturales, expressionnistes une fois encore, et qui me conduisent vers des poèmes de Gottfried Benn, lui aussi médecin, des poèmes inspirés de la morgue et de la salle des femmes en couches. Reck-Malleczewen se retrouve donc dans une salle de dissection avec des tables sur lesquelles sont exposés des corps humains profanés et il note, face au dégoût de tous, dégoût qu’il leur faut surmonter : « Toute la salle avec ses affreuses tables était pleine de tels jeunes gens qui, à peine sevrés de l’éducation humaniste, des vers de l’Iliade et de la lecture de Platon, se trouvaient devant le même seau dans les vapeurs méphitiques de la décomposition… » Il rend compte du cynisme dont font preuve ces étudiants (à commencer par lui-même), cynisme destiné à conjurer la peur, l’effroi, cynisme et obscénité – les plaisanteries et les chansons de carabins. Et jour après jour l’obscénité va en augmentant, on va jusqu’à donner à ces pauvres corps des positions lascives et obscènes. En repensant à ces tristes souvenirs, il note : « Je compris que tout cela n’avait été qu’une défense secrète contre la peur ». Et il passe aussitôt aux informations qui lui parviennent dont la suivante : les nazis ont retourné la tombe de Heinrich Heine, à la recherche des ossements du poète afin de les profaner. N’ayant rien trouvé, ils en dispersèrent la terre. A ce propos, Reck-Malleczewen commet une petite erreur : Heinrich Heine n’est pas enterré à Montparnasse mais à Montmartre.

 

La tombe de Heinrich Heine, au cimetière de Montmartre. Le poète ne voulait qu’une pierre sur laquelle était inscrit : “Ici repose un poète allemand”. Sa volonté fut respectée jusqu’en 1901, date à laquelle ses admirateurs firent ériger ce monument surmonté d’une sculpture de l’artiste danois Ludwig Hasselriis.

 

Ce journal est fascinant, avec ces plans qui se heurtent comme des plaques telluriques, avec ces rencontres entre l’homme et l’histoire, avec ces observations dignes d’un entomologiste (on pense à Jean-Henri Fabre) et ces considérations sur la psychologie des peuples, avec cette tonalité qui me conduit une fois encore vers des souvenirs de lectures d’Ernst Jünger. Reck-Malleczewen, c’est aussi toute la culture humaniste de la vieille Allemagne, de l’Allemagne d’avant le nazisme. C’est avec les hommes de cette Allemagne que l’Europe aurait dû se faire, elle aurait été meilleure ; mais peu ont survécu et nombre d’entre eux ont terminé pendus à des crochets de boucher. Ernst Jünger a survécu, il est vrai, et l’Europe lui doit beaucoup. Il faut relire son essai, « La Paix ».

En février 1943, alors que l’Allemagne nazie est loin d’être vaincue, il note, prémonitoire encore : « Je crois que lui-même (Hitler) sait que c’est la fin – non pas une fin héroïque, mais une fin immonde… » Fin immonde, suicide dans un bunker souterrain, avec cadavre incinéré dans un trou d’obus, à renfort de bidons d’essence, dans un jardin ravagé par l’artillerie soviétique. « Un pauvre hystérique peut sans doute faire croire quelque temps au monde qu’il est Alexandre le Grand. Jusqu’à ce que vienne l’histoire et lui arrache son masque… Et alors, c’est le tanneur Cléon qui apparaît… » Cléon… Si vous connaissez son histoire, vous comprendrez pourquoi Reck-Malleczewen fait ce rapprochement avec Hitler, et à plusieurs reprises, dans son journal. Il se risque à un tel rapprochement avec la Révolution française, avant la réaction thermidorienne. Ernst Jünger, homme d’intuition, s’y risque lui aussi, notamment avec le rat Marat. Reck-Malleczewen qui a par hasard rencontré Himmler fin 1934, note après que ce dernier l’ait abordé « ce côté mesquin et la marque de l’origine petite-bourgeoise qui, combinés avec son pouvoir de vie et de mort, lui donnaient une apparence aussi effrayante » ; et il ajoute aussitôt : « Fouquier-Tinville, agent d’exécution des bas-fonds, devait avoir le même genre ». Il constate que la guillotine ne cesse de fonctionner dans l’Allemagne nazie où environ seize mille personnes auraient été exécutées de la sorte, soit plus ou moins le nombre de victimes de la guillotine au cours de la Révolution française (sans compter les vingt à trente mille fusillés, et les dizaines de milliers de prisonniers diversement massacrés, entre colonnes infernales et noyades de Nantes). Ci-joint, un article intitulé « How the Nazis slaughtered 16,000 people by guillotine : Found in a Munch cellar, the death machine that reveals a forgotten horror » (où apparaissent les visages lumineux de Sophie et Hans Scholl) :

http://www.dailymail.co.uk/news/article-2538973/How-Nazis-slaughtered-16-000-people-guillotine-Found-Munich-cellar-death-machine-reveals-forgotten-horror.html

Reck-Malleczewen écrit : « Les tribunaux sommaires sous la présidence de Jacobins du Parti, sanguinaires et sadiques, travaillent vite, ils rendent des sentences au bout d’audiences de cinq minutes ». A ce propos, une petite lecture me revient, une lettre du Marquis de Sade où il est essentiellement question de l’Être Suprême. On peut y lire cette réflexion (on sait que l’un des nombreux surnoms donnés à la guillotine est « la veuve ») : « Gageons cependant que « la veuve » a un long avenir devant elle et que l’Être Suprême sera son éternel mari ». La colère que véhicule cette lettre (probablement écrite en 1793) du Divin Marquis ou celle que véhicule ce petit texte d’André Chénier le guillotiné, « Les autels de la peur » (écrit en 1791), est proche de celle de Reck-Malleczewen qui, pour ne pas être étouffé par la colère, en prend note dans des pages d’une rare intensité. Il dénonce « ce bordel établi par la masse ». Lorsqu’il a connaissance de l’existence de Sophie et Hans Scholl, de leur mépris face aux juges, aux nazis, à Hitler, il écrit : « Ils semblent avoir déclenché un mouvement qui se poursuit après leur mort » et il les voit comme les premiers Allemands d’un grand mouvement de régénération.

 

Hans Scholl (1918-1943)

 

Il juge que cette guerre a certes des causes humaines, mais que cette constatation n’épuise pas la question. Dans cette hystérie de masse autre chose est en jeu, ce que les Britanniques ne semblent pas vouloir comprendre, les Britanniques auxquels il reproche de ne pas avoir enfumé dans leurs repaires ces rats bruns, alors qu’ils le pouvaient. Pour le chrétien qu’est Reck-Malleczewen, quelque chose de plus terrible agit, un délire venu des ténèbres. Et il écrit ces mots qui ne peuvent, une fois encore, que me conduire vers Bernanos : « Malheur au peuple qui n’a pas réussi à comprendre que quatre siècles de gouvernement rationaliste du monde et d’hérésies rationalistes sont révolus, que maintenant c’est le grand mystère de l’Irrationnel lui-même qui frappe à la porte vermoulue de l’humanité ». En février 1943, il note que dans la demeure de son domaine, vieille de plus de six siècles, les phénomènes étranges sont nombreux ; par exemple, la porte de sa chambre à coucher qui s’ouvre brutalement, et des lumières qui s’allument la nuit, et toujours sans explication : mais depuis que les nazis ont étendu leur pouvoir, c’est une atroce odeur de décomposition qui emplit sa demeure. « Il est impossible qu’il s’agisse d’autosuggestion, car des invités non-prévenus arrivés de Munich nous ont signalé, une minute après avoir été conduits dans leur chambre, une pénétrante odeur de décomposition ». Tout a été minutieusement inspecté, mais rien, pas même un rat crevé qui aurait pu pourrir dans un matelas.

Alors qu’il se trouve dans une petite gare de Haute-Bavière, des rescapés des bombardements de Hambourg se pressent. Parmi eux, une femme qui porte une pauvre mallette en carton aux coins écornés. Dans la bousculade, sa mallette tombe et répand son contenu : des jouets, du linge portant des traces de brûlure, un nécessaire à ongles et, enfin, un cadavre réduit à l’état de momie « que cette femme à moitié démente a traîné avec elle… » Sous l’action des bombes au phosphore, les corps étaient réduits à l’état de minuscules momies « et il y a quantité de femmes qui, sans domicile, errent à travers le pays avec ces affreuses reliques ». Et il dénonce ces rationalistes qui n’ont pas compris que les démons sont sortis de leur assoupissement, « que ce sont les cavaliers de l’Apocalypse eux-mêmes qui ont sellé leurs montures décharnées ».

Le 2 juillet 1944, quelques jours avant l’attentat contre Hitler, il redit sa haine de la populace, en prenant soin de préciser, une fois encore, que cette populace ne vient pas du prolétariat mais « de cette infernale couche moyenne que Werner Sombart a stigmatisée comme frein à tout développement véritable ».

 

Olivier Ypsilantis

Posted in Reck-Malleczewen | Tagged , | Leave a comment

Un aristocrate allemand antinazi, Friedrich-Percyval Reck-Malleczewen – 2/3

 

« Le national-socialisme avait mobilisé des masses non moins malheureuses que celles qui suivaient l’appel des partis socialiste ou communiste. Hitler recevait l’argent des banquiers et des industriels, plusieurs chefs de l’armée voyaient en lui le seul homme capable de rendre à l’Allemagne sa grandeur, mais des millions d’hommes ont cru au Führer parce qu’ils ne croyaient plus dans les élections, les partis, le Parlement. En un capitalisme de maturité, la violence de la crise, combinée avec les conséquences morales d’une guerre perdue, reconstitua une situation analogue à celle de l’industrialisation primaire : contraste entre l’apparente impuissance du Parlement et le marasme économique, disponibilité à la révolte des paysans endettés et des ouvriers chômeurs, millions d’intellectuels sans emploi qui détestaient libéraux, ploutocrates et social-démocrates, tous à leurs yeux profiteurs du statu quo » écrit Raymond Aron dans « L’opium des intellectuels ».

 

George Grosz travaillant à « Hitler in Hell, en 1944, une photographie publiée dans Life Magazine.

 

A plusieurs reprises, dans les pages de son journal, Reck-Malleczewen a des remarques qui pourraient passer pour « sexistes ». Elles ne relèvent pourtant pas d’un préjugé. Il observe et note que d’assez nombreuses femmes sont en transes lorsque paraît Hitler. En janvier 1940, il écrit : « Les hystériques de sexe masculin font déjà suffisamment de dégâts lorsqu’ils font irruption dans l’histoire ; mais les femmes, quand elles commencent à s’exciter, sont bien plus dangereuses ».

Dans sa rage, il s’en prend volontiers aux mœurs de ces messieurs et de ces dames, des histoires de fesses plutôt vaudevillesques, avec ces petits-bourgeois qui prolifèrent dans l’appareil nazi et à tous les niveaux. Ce conservateur qui prône une révolution conservatrice afin de nettoyer les écuries d’Augias, un travail d’Hercule, cet aristocrate dégoûté par tant de compromissions propose entre autres mesures de rayer définitivement des registres tous les noms nobles dont ceux qui les portent ont sali leurs armoiries en se mettant au service des S.A., des S.S. et de la Gestapo. Ce junker retiré dans sa propriété de Bavière desserre l’étreinte de sa colère par l’écriture, à la manière de Bernanos. Je les vois l’un et l’autre comme des frères de tempérament, des frères spirituels.

Il serait intéressant de savoir comment Reck-Malleczewen a opéré cette sélection dans ses manuscrits, sélection qui a donné ce journal, « Tagebuch eines Verzweifelten ». On ne le saura probablement jamais puisque d’après les informations que j’ai pu réunir, ce qui en a été écarté n’a pas résisté à l’appétit des rongeurs, contrairement à ce qui en a été retenu, mis en sûreté dans une boîte métallique, ainsi que le signale Luc de Goustine dans la présentation à l’édition française que j’ai devant moi.

Alors que les divisions allemandes enfoncent les positions françaises et déferlent sur le pays, Reck-Malleczewen propose une vision panoramique de nos sociétés. Au-delà de son dédain d’aristocrate pour les marchands (un préjugé de classe, pourrait-on dire), il perçoit sous la mystique tonitruante du nazisme tout un grenouillage de castes et de classes, et il dénonce cette classe intermédiaire de bureaucrates et d’affairistes « à qui toute corruption de l’organisme social profite et qui, contre les ouvriers et les paysans, se font, inconsciemment, les chiens de garde du capital ». Il nomme les mécanismes de l’aliénation (économique) avec une fureur digne de Léon Bloy. Face à la mécanisation totale de la guerre, avec ces soldats qui des deux côtés ne sont que des mécaniciens en uniforme, il s’interroge sur l’état d’abrutissement des spectateurs – dans les salles de cinéma où sont projetées les actualités – et il en revient à sa théorie selon laquelle l’essence aurait beaucoup plus contribué à l’abrutissement de l’humanité que l’alcool tant décrié. Poursuivant sur cette lancée, on pourrait affirmer que cette tendance s’est confirmée avec les pétrodollars saoudiens et qataris qui partout dans le monde favorisent des tendances idéologiques mortifères.

 

George Grosz, « The Lecture » (1935), encre et aquarelle.

 

En tant que conservateur, Reck-Malleczewen s’élève contre la folie nationaliste qu’il décrit avec une acuité féroce digne des artistes expressionnistes les plus engagés. Mais c’est aussi en tant que chrétien qu’il se dresse contre la canaille et la lie du peuple allemand, contre cet athéisme promu au rang de religion d’État et qui place au-dessus de tout la force brutale. Son éducation de junker prussien lui donne un haut-le-cœur lorsqu’il voit Hitler se mettre à danser devant le wagon historique de la forêt de Compiègne et il quitte sa place, au cinéma, refusant de partager l’enthousiasme de la salle pour « l’ordure sautillante ». Il dénonce : pour préparer une expédition de brigandage armé, on a détruit tous les centres métaphysiques d’un peuple transformé en une masse amorphe. Il interroge sans détour ceux qui proclament que le nationalisme est une tendance élémentaire des peuples, et il se demande pourquoi on ne l’a découvert qu’à cette époque tardive à laquelle la Révolution française appartient sans contexte – et à ce propos, n’aurait-elle pas inauguré cette funeste période ? Vers 1400, nous rappelle-t-il, il y avait bien une nation allemande, mais pas de nationalisme ! Et il énonce ce qui suit, comme une prémonition – la prémonition étant simplement le produit de l’observation juste : « Le nationalisme a beau prendre des allures provocantes aujourd’hui, il est à l’agonie et c’est dans cette guerre, la plus populacière de toutes, qu’il court à sa perte ; demain il sera derrière nous comme un affreux cauchemar ». Et il en vient à l’idée de l’unité européenne (une idée qu’il dit avoir longtemps négligée) afin de parer à l’anéantissement du Vieux Continent.

On trouve bien d’autres colères dans ce journal dont on aimerait avoir l’intégralité devant soi, même si le choix a été opéré par l’auteur. Nombre de passages pourraient faire l’objet de vastes développements. Par exemple, Reck-Malleczewen propose une analyse très fine du particularisme bavarois, de Munich rival naturel de Berlin, avec cette « petite âme baroque que les Prussiens ne comprendront jamais ». Il brosse un tableau puissamment expressionniste d’une ville ruinée par le nazisme, avec Christian Weber en figure de proue du nazisme, un corrompu haï des Munichois. « La Bavière, jadis considérée comme le « berceau du Mouvement », a depuis belle lurette descendu le rideau de fer devant tout ce cirque hitlérien et elle a une attitude tout aussi négative que la Vendée lors de la révolution française ». Et ainsi va-t-on au fil des pages, avec cette immense colère qui jamais ne porte atteinte à l’acuité du regard et qui semble même en procéder.

Reck-Malleczewen évoque le Russe et l’arrogance allemande face à celui-ci, et il pressent cette immensité incompréhensible aux Allemands, aux Occidentaux, cette Russie et son espace qui s’apprêtent à engloutir armées après armées, dans des scènes véritablement dantesques. Reck-Malleczewen rappelle à ce propos que le comte Friedrich Werner von der Schulenburg (il sera pendu après l’attentat du 20 juillet 1944), ambassadeur d’Allemagne à Moscou de 1934 à 1941, avait voulu mettre en garde Hitler afin qu’il apprécie l’Armée rouge à sa juste valeur. Mais il avait été simplement éconduit et traité de russophile. Reck-Malleczewen dénonce l’arrogance nazie, son mépris de l’ennemi, sa méconnaissance de l’âme slave autant que de l’espace russe. Ces victoires allemandes qui se succèdent au début de l’opération Barbarossa l’accablent car elles puent le crime. Il constate que ces généraux qui avaient été des hommes d’honneur avaient fini par prêter serment à un groupe de criminels politiques ; et il leur oppose la haute figure du général Wilhelm Groener. Il cite avec dégoût un certain Bruno Brehm, écrivain antisémite dont la pensée pourrait se résumer à « les Juifs sont responsables de tous malheurs qui s’abattent sur eux ». Il prend note de toute une production d’ersatz : du boudin fabriqué avec des copeaux de hêtre pulvérisé, du sucre fabriqué avec du bois de sapin, le savon pue, etc. Le pain à base de son fait péter les populations au point que l’air dans les lieux publics devient irrespirable. « Personne ne s’impose la moindre retenue en ce qui concerne ses flatulences ». Mal alimentée, la population allemande souffre de furoncles, d’abcès, son sang est vicié et cette corruption des humeurs fait tomber les gens dans la méchanceté et le relâchement des mœurs. Et on en revient au vaudeville, au grotesque, au picaresque, on pense au roman de Gunter Gräss, « Die Blechtrommel », avec, par exemple, ce qui suit : « L’absence des hommes a des conséquences grotesques. Les prisonniers de guerre français étant des morceaux de choix – et malheureusement interdits – il arrive en Allemagne du Nord que les paysannes les cachent sous des charges de pommes de terre et les font véhiculer ainsi jusque chez elles ».

 

George Grosz, « The Interrogation » (1938), encre et aquarelle.

 

Reck-Malleczewen nous parle de mœurs et de démographie, de la mort des vieilles civilisations, de la cruauté envers les animaux qui lui fait croire à l’existence de Satan, de la formation des masses comme peste mondiale, de la technique qui, dans sa tendance à remplacer le produit naturel cher par le produit synthétique, meilleur marché, est un produit de l’homme de masse, l’homme de masse qui, selon lui (et j’insiste), se retrouve plutôt dans les rangs de certains secteurs de la bourgeoisie que dans la classe ouvrière. Reck-Malleczewen désigne l’amorphe comme intrinsèquement immoral. Il évoque ce dégoût sans borne qu’aurait éprouvé Goethe s’il avait pu prévoir que Herybert Menzel et Josef Magnus Wehner seraient célébrés comme poètes, ce dégoût non moins vaste qu’aurait éprouvé Frédéric II de Prusse s’il avait pu prévoir que Hitler se mettrait en scène à côté de lui.

Cet homme qui a fait des études de médecine multiplie les images à caractère biologique (peut-être faut-il aussi y voir la marque d’une époque) afin de mieux dire son immense dégoût de l’Allemagne nazie. Cet homme qui ne cesse de désigner la masse avec un dédain absolu précise à plusieurs reprises ce qu’il entend par ce mot. Par exemple, et on ne saurait être plus clair : « Car je ne renoncerai jamais à la conviction que l’homme de masse est tout autre chose que le prolétariat… qu’on peut le rencontrer bien plus souvent dans les bureaux de la direction des grands trusts et parmi la jeunesse dorée industrielle que parmi la classe ouvrière. Jamais je n’abandonnerai la certitude qu’il s’agit d’un processus de dialyse indéfinissable qui a pris la forme d’une épidémie née dans les couches supérieures de la société moderne ». Et il multiple les rapports entre le sociologique et le somatique, la termitière moderne et la formation de tumeurs malignes, la cellule cancéreuse et l’homme de masse, et ainsi de suite. Ce conservateur est un contempteur du nationalisme qu’il définit ainsi (une définition digne de « The Devil’s Dictionary » d’Ambrose Bierce ») : « Nationalisme : un état d’âme qui ne consiste pas tellement à aimer son propre pays, mais plutôt, dans le sommeil comme dans la veille, à brûler de mouiller sa culotte par haine du pays étranger. »

Après avoir constaté la disparition de la physionomie professionnelle correspondant à l’état des intéressés (le savant a l’aspect d’un sportif, le garçon de café celui d’un aristocrate, et ainsi de suite), il note que même les filles de joie ont succombé à cette tendance (elles étaient les dernières à y résister), le vice étant tombé bien bas : « Dans l’Allemagne nationale-socialiste, la fondation d’un Ordre national des putains est imminent, avec des cotisations, un jury d’honneur et des cours de perfectionnement technique. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

Posted in Reck-Malleczewen | Tagged , , | Leave a comment

Un aristocrate allemand antinazi, Friedrich-Percyval Reck-Malleczewen – 1/3

 

« Le national-socialisme est devenu de moins en moins conservateur au fur et à mesure que son règne se prolongeait. Les chefs des armées, les descendants des grandes familles furent pendus à des crocs de bouchers, côte à côte avec les leaders de la social-démocratie. La direction de l’économie gagnait de proche en proche, le parti s’efforçait de modeler l’Allemagne, s’il avait pu l’Europe entière, conformément à son idéologie. Par la confusion du parti et de l’État, par la mise au pas des organisations indépendantes, par la transformation d’une doctrine partisane en une orthodoxie nationale, par la violence des procédés et le pouvoir démesuré de la police, le régime hitlérien ne ressemble-t-il pas au régime bolchévique bien plutôt qu’aux rêveries des contre-révolutionnaires ? Droite et gauche ou pseudo-droite fasciste et pseudo-gauche communiste ne se rejoignent-elles pas dans le totalitarisme ? » écrit Raymond Aron dans « L’opium des intellectuels ».

 

C’est par le journal de Friedrich-Percyval Reck-Malleczewen qu’adolescent j’ai découvert cette Allemagne monarchiste et viscéralement antinazie. C’est un livre de feu et de colère. Je l’ai lu avec élan, de la première à la dernière ligne. En début de livre, j’ai retrouvé un passage écrit de ma main et que je rapporte ici dans son intégralité : il va tellement dans le sens de ce qu’éprouve cet aristocrate allemand ! « Le dictateur n’est pas un chef. C’est une émanation, une création des masses. C’est la Masse incarnée, la Masse à son plus haut degré de malfaisance, à son plus haut pouvoir de destruction. (…) C’est le plébiscite qui a fait Hitler, Hitler est sorti des entrailles du peuple, les peuples aussi font des monstres, il n’y a même qu’eux, sans aucun doute, qui soient capables d’en faire », Georges Bernanos dans « La France contre les robots »

 

Friedrich-Percyval Reck-Malleczewen (1884-1945)

 

Bien sûr, une fois encore j’aurais aimé lire ce document dans l’original, en allemand donc, mais j’ai dû m’en remettre à une traduction, par ailleurs probablement excellente, celle d’Élie Gabey, pour les Éditions du Seuil.

Reck-Malleczewen naît en 1883, dans une famille de junkers protestants établie en Prusse Orientale. Il entreprend des études de médecine et obtient son diplôme en 1911. Il ne tarde pas à devenir chroniqueur à la Süddeutsche Zeitung et se retire dans sa propriété du Chiemgau, près de Munich, où il se livre à l’étude, à l’écriture et à la musique. Il voyage aussi, notamment en 1925, pour un périple en Afrique. Ce gentilhomme aux amitiés cosmopolites observe la montée du nazisme, la mise en place méthodique d’un régime de terreur. Il est stupéfié par les analogies entre les Nazis et les Anabaptistes de Münster, et il travaille à une étude sur l’un des leaders de ce mouvement, Jan Bockelson, une étude aussitôt saisie par les autorités nazies. Surveillé pour son intransigeance – sa lucidité – mais aussi pour ses relations, il prend soin de cacher et même d’enterrer les liasses de manuscrits où il consigne ses observations et ses analyses, ses dénonciations et ses colères. Arrêté en octobre 1944, il est relâché avant d’être à nouveau arrêté en janvier 1945 et envoyé à Dachau sans jugement où il meurt le 16 février 1945, probablement du typhus.

« Tagebuch eines Verzweifelten », sous-titré « Zeugnis einer inneren Emigration », traduit en français sous le titre « La haine et la honte », sous-titré « Journal d’un aristocrate allemand 1936-1944 », est le produit d’une sélection opérée par l’auteur lui-même, des manuscrits placés par ses soins dans une boîte métallique et qui, eux, résisteront à la dégradation. Je ne sais ce qu’aurait représenté le volume de ce journal tenu de mai 1936 à octobre 1944 avant sélection.

Reck-Malleczewen est un conservateur, un réactionnaire même. Réactionnaire, un mot qui peut avoir un sens autre que celui que les masses et une certaine propagande lui prêtent. On oublie trop souvent qu’un réactionnaire peut tout simplement être un homme qui réagit, et qui réagit à l’intolérable, l’intolérable que les masses supportent volontiers puisqu’elles le suscitent volontiers. Le cas Reck-Malleczewen montre que ceux de la vieille Allemagne ne pouvaient qu’être antinazis – ce qui n’a pas empêché, il est vrai, bien des arrangements, nombre de compromissions.

 

Le journal de Friedrich Percyval Reck-Malleczewen, dans l’édition Henry Goverts Verlag, Stuttgart, 1966.

 

Les nazis ne furent en aucun cas des conservateurs, ni même des réactionnaires mais bien des révolutionnaires, et les lignes de Raymond Aron que j’ai choisies de placer en tête de cet article doivent être méditées. C’est bien ainsi que les nazis doivent être envisagés : comme des révolutionnaires. Tout un lexique est bon pour la casse. Le réactionnaire n’est pas nécessairement ce personnage odieux à museler et à enfermer, et le révolutionnaire ce personnage à placer sur le trône du Vrai, du Beau et du Bien. Hitler a été un révolutionnaire face aux réactionnaires – et aux conservateurs – et nombre d’entre eux ont payé leur opposition de leur vie. Reck-Malleczewen a été l’un d’eux.

La position de Reck-Malleczewen est subtile et contrastée, ce dont le lecteur prend note dès les premières pages, avec ce portrait haut en couleur d’Oswald Spengler où se mêlent l’admirable et le grotesque. Mais surtout, Reck-Malleczewen rend compte de l’emprise nazie sur son pays, une emprise qui s’opère par coups bas et que facilite une hystérie collective, une « hystérie typiquement allemande » dont il prend note par petites touches tout en travaillant à son livre sur la République des Anabaptistes de Münster qui, selon lui, offre de troublantes similitudes avec les temps qu’il vit. Dans cette république comme dans l’Allemagne nazie, ce sont « des femelles hystériques, des maîtres d’école tarés, des prêtres défroqués, des proxénètes arrivés et le rebus de toutes les professions qui constituent le soutien principal de ce régime ». Et il multiplie les rapprochements entre Bockelson et Hitler. Dans les deux cas, l’idéologie s’emploie à dissimuler la luxure, l’avidité, le sadisme et l’histrionisme effréné. Au XVIe siècle donc, un État de bandits menace toutes les structures traditionnelles de la société – de ce fait, il peut être considéré comme révolutionnaire, comme peut l’être le nazisme dont le seul but est de « satisfaire le besoin de domination de quelques brutes ». Et tandis que ce Chrétien étudie des documents vieux de quatre siècles, il pressent que « cette similitude n’est pas le fait du hasard mais de la terrible périodicité avec laquelle les abcès de l’âme se débrident ». Et il s’interroge, passant du furoncle (le nazisme) destiné à purger le sang, à la dalle de la crypte qui saute et laisse s’échapper des esprits sataniques.

Je ne connais aucun écrit qui s’en prenne aussi directement au personnage Hitler, à son physique même. Il écrit le 11 août 1936 : « Voilà plus de quarante-trois mois que je pense avec haine, que je me couche avec haine, que je rêve avec haine pour me réveiller avec haine ». Haine et mépris entremêlés au point que je ne sais ce qui prédomine : la haine ou le mépris ?

Il me faudrait relever dans un article à part tous les passages où ce junker prussien déculotte et fesse Hitler. Ce même jour, il note : «  En dépit de la trajectoire de comète qu’il a décrite, absolument rien n’a changé au diagnostic que j’ai porté voici deux décennies. Aujourd’hui encore, la conclusion reste valable : dépourvu de toute confiance en lui, incapable de trouver du plaisir en lui-même, il se déteste au fond de lui-même et sa fiévreuse agitation politique, son besoin sans bornes de se mettre en valeur, sa vanité que l’on peut bien qualifier d’apocalyptique, ne viennent que du désir d’imposer silence aux douloureuses conclusions auxquelles lui-même est arrivé, à la conscience d’être un avorton fait d’immondices et de purin ». Il juge que Hitler n’est ni Borgia, ni le Genghis Kahn de la politique, ni Machiavel, rien de grand, rien de terrible, rien qu’une atroce médiocrité, rien que « l’ambition maladive d’une personnalité assurément faite de déchets et radicalement ratée (qui) s’est rencontrée avec un caprice de l’histoire, laquelle lui permet aujourd’hui de jouer avec les leviers de sa machinerie complexe… » Et il multiplie les similitudes avec « son prédécesseur de Münster », Jan Bockelson. Il en vient même à exprimer son regret de ne pas l’avoir abattu, en septembre 1932, à Munich, à l’Osteria Bavaria, à une époque où les rues de Munich étaient très peu sûres et où il portait un pistolet chargé : « J’aurais pu le tuer dans cette salle presque déserte sans la moindre difficulté ». Mais il ajoute, en manière de consolation, que la Providence avait déjà décidé du martyre de l’Allemagne et que « si on l’avait ligoté alors sur la voie ferrée, l’express n’aurait pas manqué de dérailler avant de l’atteindre », une remarque écrite en 1936 et étrangement prémonitoire quand on sait que Hitler échappera à tous les attentats, nombreux, dirigés contre lui, à commencer par le plus connu de tous, celui du 20 juillet 1944, avec cette histoire de bombe déplacée machinalement par le colonel Heinz Brandt, sous la table de la salle de conférence du Wolfsschanze, Rastenburg. Autre attentat manqué, celui du 8 novembre 1939, organisé par Georg Elser (un homme trop oublié), à la brasserie Bürgerbräukeller, Munich.

A mesure que je relis ces pages de feu et de colère, je regrette toujours plus de ne pouvoir les lire dans l’original, sans pour autant remettre en question la qualité de cette traduction. Colères intuitives, anecdotes révélatrices, art du portrait (en particulier de la caricature), analyses psychologiques, tableaux historiques à caractère synthétique… On lit ces pages avec ivresse, l’ivresse que confèrent les coups qui font mouche. Et je découvre une profonde parenté spirituelle et intellectuelle entre Reck-Malleczewen et Bernanos, des colères pareillement flamboyantes et une capacité à réagir hors du commun – l’un et l’autre peuvent de ce fait être qualifiés de réactionnaires.

Ce junker décrit ainsi son grand père : « Mon grand-père donc était un homme tranquille et distingué qui menait une vie contemplative, lisait Christian Garve et Humboldt, se retira des affaires la cinquantaine venue, occupant ses vieux jours à pêcher et à chasser. Il représentait la dernière génération de vrais conservateurs et de vrais junkers cultivés, ayant voyagé à travers le monde, sceptiques à l’égard des grands mots, même s’ils sortaient de la bouche d’un Hohenzollern… » Fort de ce portrait, Reck-Malleczewen attribue les malheurs de son pays au « concubinage entre l’oligarchie prussienne et le capital industriel ». Ses conclusions à ce sujet peuvent être critiquées – parce que conservatrices –, il n’empêche que l’analyse est claire et contient un élément trop négligé, probablement autant par simple ignorance que par parti-pris idéologique et réflexe « atavique » contre le Prussien, à savoir que rien ne s’opposait plus à la démagogie nationale-socialiste que les valeurs des junkers d’alors.

C’est l’alliance – le concubinage – d’une Allemagne mal dégrossie et assoiffée de profit (elle ne cesse de lorgner au-dessus de la clôture des voisins) et de la Prusse à laquelle cette Allemagne s’est livrée pour en faire son organisateur et son fondé de pouvoir qui a préparé la catastrophe après l’effacement de la vieille oligarchie prussienne – qui elle au moins avait le sens des responsabilités. La Prusse était un patchwork destiné à n’être qu’un État et en aucun cas un Empire, nous dit Reck-Malleczewen, ce qui sous-entend, toujours selon lui, que Bismarck est l’un des principaux acteurs, malgré lui, de la catastrophe. Il déplore la destruction de l’Empire d’Autriche au traité de Versailles, destruction qui entraina la fin d’un précieux équilibre entre le Nord et le Sud. Après avoir désigné ce vaste panorama, il conclut, en 1937, visionnaire : « Ce qui, aujourd’hui encore, est un problème allemand, sera demain un problème européen, voire planétaire ».

Les analyses de cet homme de courage et de lucidité doivent être lues avec attention. Elles mettent à mal la démagogie, bousculent tout un monde simplet en commençant par dénoncer l’homme de masse (cause et symptôme de la catastrophe nazie et des catastrophes à venir), une catastrophe incontestablement historique, avec cet « immense vide psychique où, dès demain, pourrait s’engouffrer quelque idée nouvelle ». Quelque idée nouvelle… Mais qu’entend Reck-Malleczewen par homme de masse ? « L’homme de masse – cet être lamentable que l’on rencontre presque plus souvent en uniforme de général ou dans une chaire d’université que devant un tour de métallo… » Cette désignation n’est donc en rien inspirée par un « esprit de classe », comme beaucoup aimeraient le penser. Sa dénonciation – son horreur – a des accents spengleriens (mais aussi bernanosiens), elle rejoint José Ortega y Gasset dont il fait une belle synthèse à partir d’une lecture de « La rebelión de las masas ».

Ce livre de quelque deux cents pages est un cri de révolte que porte une violence expressionniste – on a parfois le sentiment face à certaines anecdotes (Reck-Malleczewen aime l’anecdote dans la mesure où elle lui épargne de longs commentaires) de lire « Berlin Alexanderplatz », le grand roman d’Alfred Döblin, ou de détailler une composition de George Grosz.

A Berlin, il aperçoit le Führer qui passe au milieu du fracas des cuivres et des cymbales des troupes qui défilent et il note qu’avec sa casquette profondément enfoncée sur le front, Hitler ressemble à un receveur de tramway. Il note l’hystérie de la foule, « les visages transfigurés des femmes », et précise que la génération wilhelminienne, si décriée, n’aurait jamais pu s’agenouiller devant un tel individu. Dans ce livre qui rend compte une dégradation générale, le grotesque grimace et met en scène des dignitaires nazis et leurs femmes, ces dactylos d’hier passées bien souvent entre d’innombrables mains et qui portent des bijoux volés à de vieilles familles. Il balaie ce théâtre germanique et wotanesque dans « un peuple à soixante pour cent mâtiné de slave ».

(à suivre)

Olivier Ypsilantis 

 

Posted in Reck-Malleczewen | Tagged , , , | Leave a comment

Esquisse de l’histoire de l’invasion arabo-musulmane de la Perse.

En Header, un cavalier perse, reconstitution.

 

La conquête arabe de la Perse et son islamisation conséquente se sont faites rapidement. Toutefois, les Perses adoptèrent le chiisme (une doctrine dissidente venue du monde arabe) essentiellement pour se démarquer des conquérants arabo-sunnites. A la veille de l’invasion arabe (début VIIe siècle), la Perse sassanide est en décadence bien qu’elle fasse encore illusion. Les Sassanides (une dynastie fondée en 226) ne sont pas les Achéménides, ils ne sont pas pour autant dénués de prestige.

La Perse et Byzance se sont mutuellement épuisés, terriblement épuisés. Ces deux empires ont malgré eux ménagé la brèche dans laquelle les Arabes nouvellement islamisés vont s’engouffrer. Ils arrivent aux portes de la Perse quelques années seulement après la fondation de l’islam et la mort de Mahomet. Les Byzantins sont durement frappés et leur empire se voit terriblement réduit, même si l’envahisseur échoue devant Constantinople. La Perse quant à elle se trouve soumise à l’issue de deux batailles, Qadisiya (637) et Nehavend (643). La dynastie sassanide a vécu. Mais l’épuisement des empires perse et byzantin ne suffit pas à expliquer le succès arabe. La Perse était devenue une terre de dissensions et de fanatisme religieux, avec les Mazdéens qui persécutent Chrétiens, Manichéens et Bouddhistes, avec cette secte néo-manichéenne toujours en révolte, avec cette noblesse rebelle. Ces dissensions facilitent la conquête. Toutefois, les Arabes ne sont pas accueillis en libérateurs.

 

L’Empire sassanide (IIIe – VIIe siècle ap. J.-C.)

 

Presque tout l’Empire sassanide a été soumis. Reste des provinces des limites. Elles vont tenir un rôle de premier plan dans l’histoire de cet empire. Les provinces au-delà de l’Oxus (Transoxiane ou Sogdiane) résistent. Les provinces caspiennes (situées entre la mer Caspienne et les monts Elbourz) conservent une certaine autonomie et serviront de refuge aux Chiites. La renaissance perse et la lutte contre l’envahisseur arabe partiront de ces provinces.

Les Perses supportent d’autant plus mal la domination arabe qu’ils acceptent à contrecœur l’autorité de leur propre monarque. Les gouverneurs de provinces sont médiocres et corrompus, ils écrasent d’impôts les autochtones qu’ils méprisent, y compris ceux qui se convertissent à leur religion, ce que ces derniers ne peuvent faire qu’en devenant « client » d’une tribu arabe. L’Arabe nouvellement islamisé avait-il déjà en tête d’effacer tout ce qui avait précédé l’islam ?

Les querelles entre Arabes freinent l’expansion de l’islam vers l’Asie centrale. Les Perses espèrent qu’elles vont leur permettre de secouer le joug de l’envahisseur. Ces rivalités perceptibles à différents niveaux sont dominées par la question de la succession de Mahomet. Les plus nombreux des Musulmans sont partisans des Omeyyades, les autres pensent que son héritier ne peut être qu’un parent du Prophète, en l’occurrence Ali, l’époux de la fille du Prophète, Fatima, et leurs descendants. L’un d’eux, Hussein, se révolte en 680 et se dirige vers Damas, capitale du califat des Omeyyades. Il est tué à Karbala, dans l’actuel Irak, devenu un haut-lieu de pèlerinage pour les Chiites. Ses partisans entrent en dissidence, une dissidence essentiellement clandestine, et ils sont nombreux à gagner les zones désertiques du pays où ils sont accueillis en tant que rebelles à la domination arabo-musulmane. Autour d’eux se regroupent et s’organisent les mécontents. De plus, la doctrine chiite ayant une lecture moins littérale – voire ésotérique – du Coran, elle séduit un certain nombre d’individus en butte avec cette lecture rigoriste et ses applications.

 

La conquête arabo-musulmane

 

La poussée arabe vers l’Asie centrale reprend, au tout début du VIIIe siècle, avec le nouveau gouverneur du Khorasan qui s’empare de Samarcande puis soumet la Sogdiane avant de mourir, assassiné en 715. Les régions conquises n’ont pu être réorganisées et les troupes qui les occupent sont peu nombreuses, ce qui a pour effet de favoriser les révoltes, celles des nobles, des Juifs, des Chrétiens et, surtout, des Mazdéens.

Un événement va favoriser le triomphe de l’arabisme. Aux Omeyyades s’opposent les Abbassides (descendants d’Abbas, un oncle du Prophète) dont les partisans marchent sur la Syrie et Damas, défont l’armée califale et provoquent la fuite des Omeyyades jusqu’en Espagne. Les Perses et les Chiites qui avaient soutenu cette expédition destinée à en finir avec le califat omeyyade ne vont pas tarder à être immensément déçus : contrairement à leurs espérances, c’est arabisme qui triomphe avec l’accession des Abbassides à la tête du califat, un triomphe qui se voit confirmé lorsqu’en 751 (une date capitale dans l’histoire de l’islam) les Chinois sont vaincus à Talas. Par cette défaite, l’Asie centrale deviendra musulmane.

Celui qui avait marché sur la Syrie et qui avait défait les Omeyyades est assassiné par ceux qu’il avait tant aidés à conquérir le pouvoir suprême, les Abbassides inquiets de son pouvoir devenu illimité après qu’il ait assassiné le vainqueur des Chinois à Talas. L’assassinat du vainqueur des Omeyyades va être prétexte à maintes révoltes, en particulier de la part des Mazdéens. Mais toutes sont écrasées. Contraints et forcés, les Perses en viennent à accepter la domination des Arabo-musulmans, se convertissent et collaborent d’autant plus que les califes ont fini par assouplir leurs méthodes de gouvernement, une attitude en partie dictée par leur admiration pour la civilisation persane. Comme Alexandre le Grand avait relevé les Achéménides vaincus, les Arabes relèvent les Sassanides vaincus, en réactivant par exemple le cérémonial de cour. Enfin, ils comprennent que la distinction entre Arabes et non-Arabes (tout au moins ceux qui se sont convertis à l’islam) doit être gommée s’ils veulent consolider leurs immenses conquêtes où vivent tant de peuples, ce à quoi invitent le Coran et la Charia. La capitale du califat est transférée de Damas à Bagdad, ce qui flatte les Perses, l’Irak étant alors un pays très iranisé. Les Arabes font toujours plus appel aux élites iraniennes, élites intellectuelles mais aussi politiques. Ainsi, outre les gouverneurs de provinces, nomment-ils de plus en plus volontiers des membres de la noblesse iranienne au poste de vizir. Par ailleurs, ils recrutent des troupes chez les Khorassaniens (originaires du Khorassan, une province au nord-est de l’actuel Iran), une tendance va se confirmer avec l’implication de troupes iraniennes dans la guerre civile qui au IXe siècle oppose deux frères. Le vainqueur, reconnaissant, nomme un Iranien comme gouverneur héréditaire du Khorassan et choisit dans une famille de Bactriane quatre frères auxquels sont attribués quatre gouvernements, dont celui de Samarcande.

 

 

Le VIIIe siècle voit la progression de l’islam en Iran parallèlement à l’arabisation du pays. La langue arabe est toujours plus employée par les élites iraniennes au point qu’elles ne tarderont pas à donner aux lettres arabes quelques-uns de leurs maîtres. Mais l’utilisation de la langue arabe par les Iraniens se double d’une entreprise de résistance, résistance culturelle, subtile et masquée, à l’islam sunnite après les échecs répétés de la résistance armée. Le mysticisme iranien (qui se développe en particulier dans le Khorassan et la Bactriane) doit d’abord être envisagé comme une entreprise de résistance iranienne.

Autre arme de résistance et d’affirmation : le chiisme, comme nous l’avons vu. D’abord minoritaire, ce courant d’origine arabe s’iranise peu à peu. Il serait intéressant (mais probablement hasardeux) de délinéer ce qui dans sa théologie en formation est redevable aux traditions iraniennes. Quoiqu’il en soit, bon gré mal gré, l’apport de l’Iran à la civilisation musulmane s’avère considérable et au moins comparable à celui de la Grèce.

Ci-joint, un lien qui rend partiellement compte de l’influence de l’Iran dans le corpus musulman, « Hadith as Influenced by Iranian Ideas and Practices » :

http://www.iranicaonline.org/articles/hadith-v

Le déclin du califat abbasside de Bagdad annonce une ère de sectarisme qui commence par s’en prendre aux Chiites avec la destruction en 851 de ce lieu sacré entre tous : Karbala. Les insurrections vont alors se succéder après une longue période de relative tranquillité. Les tendances au séparatisme vont s’affirmer. L’une des plus violentes de ces insurrections, celle des Zanj (869-883), soutenue par les Chiites. Quant aux entreprises séparatistes, l’une d’elles dépasse en ampleur toutes les autres, celle des Saffarides du Sistan. Toutes ces tensions sont autant de réactions face à l’arabisation du pays. Elles annoncent la fracturation du califat arabe des Abbassides à l’Est.

Olivier Ypsilantis   

Posted in IRAN | Tagged | Leave a comment

L’intuition génétique

 

Your haplogroup, or genetic branch of the human family tree, tells you about your deep ancestry often thousands of years ago and shows you the possible paths of migration taken by these ancient ancestors.  Your haplogroup also places you within a community of relatives, some distant, with whom you unmistakably share an ancestor way back when.

As many of you know around the year 2000 the analyses of Y chromosomal human lineages became a pretty big deal. The reason these lineages are important and useful is that they record the uninterrupted ancestry of males, from father to son, along the Y chromosome. Instead of the complexities of the whole genome, as with mtDNA you have a simple and elegant phylogenetic tree to interpret. The clusters along this tree are defined as broad haplogroups, united by derived states from a common ancestor.

 

_________________________

 

Tout d’abord, je me permets de mettre en ligne une démonstration de lecture de 23andMe et une mise en garde présentées par un client de cette société de biotechnologie basée en Californie. Il ne faut pas prendre au pied de la lettre les pourcentages affichés ; il faut envisager approximations et trous de lecture dans les séquences génétiques. Bref, il faut considérer ces résultats avec un certain détachement sans pour autant les mépriser : ils sont la trace fiable d’un passé lointain, une trace que nous portons au plus profond de nos constituants, les chromosomes. Par ailleurs, la beauté du Chromosome painting — ou fluorescence in situ hybridization (FISH) — et des cartes montrant la distribution des haplogroupes (ces grands groupes d’haplotypes) ne peut que séduire. Voir par exemple la carte ci-dessous, avec ses nappes de couleurs plus ou moins concentrées qui jouent en camaïeu :

https://www.youtube.com/watch?v=Z2QixgQ3NLE&feature=youtu.be&t=1m41s

 

Répartition du R1a. On note des foyers au Nord de l’Inde et en Asie centrale, d’autres en Europe orientale. Les foyers européens procèderaient des foyers asiatiques.

Ancient DNA testing has confirmed the presence of haplogroup R1a1a in samples from the Corded Ware culture in Germany (2600 BCE), from Tocharian mummies (2000 BCE) in Northwest China, from Kurgan burials (circa 1600 BCE) from the Andronovo culture in southern Russia and southern Siberia, as well as from a variety of iron-age sites from Russia, Siberia, Mongolia and Central Asia.

 

J’ai reçu il a deux jours les résultats de 23andMe. Je voulais vérifier certains indices, plus exactement certaines intuitions. Et le mot intuition revêt en la circonstance une importance particulière. Après tout, pourquoi celui qui ne cesse d’interroger la mémoire n’interrogerait-il pas son propre corps, ses composants les plus intimes qui portent en eux l’Antiquité et la Préhistoire, des millénaires ?

L’intuition des origines et les rêveries qui s’y rapportent… Lorsque je pars dans certaines rêveries, j’ai l’impression très précise que des ancêtres se manifestent en moi — cherchent à se manifester en moi — et qu’ils veulent que je les écoute… Des lecteurs souriront à la lecture de ces lignes, mais que m’importe puisque ce faisant je sais que j’honore les défunts que je porte en moi, dans ma mémoire, mais aussi dans mes … chromosomes qui eux aussi sont mémoire, mémoire radicalement unique et néanmoins ouverte à l’Univers. Par ailleurs, ma curiosité m’a toujours entraîné comme un chien à la recherche d’une piste entraîne son maître — et en la circonstance le chien est le maître.

J’ai donc reçu les résultats de 23andMe (23 pour les paires de chromosomes) via Internet. Qu’y ai-je appris ? Que je suis essentiellement européen (je le savais) ; et je n’entrerai pas dans des détails qui n’intéressent que moi-même et ma famille proche, et qui, une fois encore, ne doivent pas être pris au pied de la lettre ou, plus exactement, au pied du pourcentage… Rien de bien extraordinaire ou, plutôt, rien que de l’extraordinaire dans la mesure où chaque homme porte en lui une signature unique qui le rattache intimement à l’humanité, au Cosmos. Par ailleurs, la génétique c’est aussi un fabuleux lexique (surtout pour le non-spécialiste que je suis), un vecteur de rêveries comme l’est celui de l’astrophysique. Dans ce lexique, nombre de mots de l’anglais, mots qu’irrigue le grec, une fois encore. Pensons simplement à chromosome et au deux mots grecs qui le composent ou à haplotype, mot-valise élaboré à partir de la contraction d’une locution anglaise, etc.

 

La civilisation des Kourganes. Voir « l’hypothèse kourgane », introduite par Marija Gimbutas en 1956. Ci-joint, un lien intitulé : « Origines des langues européennes – L’indo-européen et l’hypothèse kourgane » :

http://www.worldwidepress.info/article-origines-des-langues-europeennes-l-indo-europeen-et-l-hypothese-kourgane-75085799.html

 

Lorsque j’ai reçu ces résultats, une conversation m’est revenue, très précise. Mon grand-père (paternel) nous avait invités à fêter son anniversaire dans un restaurant, à l’orée du Bois de Boulogne. Je revois ce grand-père, imposant, habitué à donner des ordres, peu porté à la rêverie (me semble-t-il). Il regarda ses petits-enfants (j’avais douze ans), me regarda et s’exclama (je le cite de mémoire) : « Je ne sais pas qui étaient nos lointains ancêtres, mais il y a un air slave dans la famille ». Peut-être a-t-il dit « russe » et non « slave », mais qu’importe.

A l’époque, mes rêveries me portaient résolument vers les steppes d’Asie centrale, vers les Sythes, un peuple que j’apprendrai à mieux connaître peu après, en 1975, à l’occasion d’une somptueuse exposition au Grand Palais, « Or des Sythes, trésors des musées soviétiques ». Mes rêveries avaient aussi beaucoup à voir avec les Sarmates, peuple nomade des steppes de la Russie méridionale, et, un peu plus à l’Est, avec les Kirghizes. J’étais tombé amoureux de Djamila la Kirghize en lisant le livre de Tchinguiz Aïtmatov. A ce propos, je remercie Aragon (dont la poésie et les considérations m’emmerdent généralement) pour la traduction de cette nouvelle, l’écrit le plus connu de cet écrivain kirghiz. Par ailleurs, je me souviens que j’écoutais inlassablement sur l’électrophone de mes parents le poème symphonique de Borodine, « Dans les steppes de l’Asie centrale ».

 

 

Je sentais comme un appel. Le petit Parisien que j’étais ne cessait d’interroger Alexandre le Grand, le plus grand conquérant occidental, comme il interrogeait Genghis Khan, le plus grand conquérant asiatique. La Grèce classique se présentait à lui sous un aspect intellectuel et esthétique, tandis qu’avec Alexandre le Grand quelque chose passait dans son sang. Alexandre le Grand, l’Occidental qui poussa jusqu’en Sogdiane et Bactriane, et jusqu’à l’Indus, et qui aurait poussé plus loin encore si son armée n’avait décidé de rentrer au pays. La Bactriane, au pied du Pamir, du « toit du monde », berceau supposé de l’Empire perse et du zoroastrisme. La Sogdiane et son peuple de Sythes, des nomades iranophones sédentarisés. Ces rêveries ne l’ont pas quitté ; elles se sont même aggravées ; et la découverte de l’haplogroupe de son père a fait monter sa fièvre. Dans cette partie du monde se trouve l’un des pourcentages les plus élevés de l’halogroupe R1a1a. Je vais y venir.

 

 

J’ai détaillé les résultats des analyses envoyées par 23andMe, le mtDNA (la mère) et le Y-DNA (le père). Rien de bien surprenant. J’étais européen et des deux côtés. Mais l’Européen vient d’ailleurs, d’autres continents ; et pour l’heure oublions la sortie d’Afrique, l’Ève mitochondriale (mt-Eve) et l’Adam Y-DNA. Le Y-DNA me réservait une surprise. J’étais comme un navigateur à bord d’un bateau auquel le sonar envoyait une image venue des profondeurs. Il était tard, j’étais fatigué, et je lus Haplogroup H1a1a… Après vérification, je me vis parent des Gitans dont l’étude phylogénétique confirme leurs origines indiennes et les indices que véhiculent leurs légendes et certaines particularités linguistiques. J’imaginai mon père dans une roulotte, avec de gros anneaux aux oreilles, une moustache fournie et même un petit singe sur l’épaule. Être parent des « gens du voyage » ne me déplaisait aucunement. Le lendemain, tôt le matin, dans la quiétude dominicale, je compris ma méprise : j’avais lu H, H1a1a, au lieu de R, R1a1a, un haplogroupe qui ne me faisait pas quitter l’Inde ; il me portait simplement plus vers le nord du pays, Nord de l’Inde et Nord du Pakistan, à l’époque où cette funeste création n’existait pas, à l’époque où les seules frontières étaient naturelles.

Le haplogroupe R1a (sous-groupe de l’haplogroupe R) est particulièrement présent en Inde, chez les West Bengals Brahmins ; il l’est aussi en Europe orientale ; tandis que le haplogroupe R1b est franchement plus présent en Europe occidentale, de la péninsule ibérique à l’Écosse, avec forte dilution à mesure que l’on va vers l’Europe centrale et orientale. Curieux, je voyais plutôt mon père se rattacher à l’haplogroupe R1b.

Le haplogroupe R1a1a reste un vaste sujet d’étude. Son extension géographique, considérable, interroge les chercheurs qui tentent notamment d’établir un lien entre ces concentrations maximales en Eastern Europa, Central Asia et West Asia. La plupart des informations que j’ai pu rassembler tendent à établir un lien entre l’Inde, le Caucase et l’Europe orientale. C’est une hypothèse (très) forte, je n’ose dire une certitude.

Le haplogroupe R1a1a est notamment étudié par les chercheurs qui interrogent l’origine (urheimat) des langues indo-européennes et leur évolution. Certains d’entre eux pensent qu’elle est à rechercher du côté du sous-continent indien qui affiche la plus grande diversité de STR (Short Tandem Repeat) au sein de l’haplogroupe R1a1a ; d’autres pensent qu’elle est à rechercher du côté de l’Europe orientale (Pologne, Ukraine, Russie d’Europe) et de l’Asie centrale. En l’occurrence, généticiens et archéologues travaillent main dans la main. Les archéologues prennent note de la complexité inter-culturelle dans les steppes d’Eurasie et jusqu’en Ukraine, de ces cultures associées du néolithique à l’âge du fer à la civilisation des kourganes (ces tombes à tumulus) et à la domestication du cheval, une civilisation qui semble correspondre plus ou moins à la propagation des langues indo-européennes vers l’Eurasie.

Les principaux groupes humains détenteurs du Y-DNA haplogroup R1a1a sont les Pachtounes (ethnie qui en Afghanistan dépasse légèrement les 50% de la population totale du pays) suivis des Kirghizes (50%). Un pourcentage très élevé de cet haplogroupe est présent en Inde, chez les brahmanes du Bengale-Occidental (72%) et les brahmanes du Konkanastha (48%). En Europe, l’haplogroupe R1a1a est particulièrement dense chez les Polonais, les Ukrainiens, les Russes et les Sorabes (de 50% à 65%).

 

Il faut suivre les travaux de Dr. Łukasz Lubicz Łapiński concernant le R1a Project. Subclade : sous-groupe d’un haplogroupe, qu’il soit Y-DNA ou mtDNA. Clade, du grec κλάδος soit « branche ».

 

Je vis donc mon père en manouche, sur les routes, dans une roulotte, successivement rempailleur de chaises, ferblantier et même, pour céder à une image convenue, voleur de poules. Puis, comprenant ma méprise, je le vis chevauchant les steppes, scythe ou sarmate. Je le vis brahmane, quelque part dans le Nord de l’Inde, plus précisément dans le Punjad où cet haplogroupe est particulièrement dense. Enfin, avant de m’endormir, je le vis en Rabbi Jacob, intégré à un cercle de danseurs ; Louis de Funès se rattachait peut-être à l’haplogroupe R1a1a…

Dans la génétique juive, le Y-DNA R1a1a est présent chez 12% des Ashkénazes ; et son pourcentage monte considérablement chez les lévites ashkénazes — les lévites, les auxiliaires de la classe sacerdotale des cohanim. Cette marque génétique a conduit certains chercheurs à se demander si ces lévites n’étaient pas des descendants de convertis, les fameux Khazars, un sujet hautement polémique. La recherche génétique ne cesse de proposer des hypothèses et de faire bouger la ligne de front entre certitudes (de moins en moins nombreuses) et incertitudes (de plus en plus nombreuses). Mais des idéologues qui veulent nous faire accroire que le peuple juif a été inventé (voir les fumisteries de Shlomo Sand) s’enferment dans leur bunker et ne veulent rien savoir. Personne n’ignore que Shlomo Sand est allé fureter du côté d’Arthur Koestler dont le livre « La treizième tribu » eut un impact considérable sur le public. Ce livre nourrit les présupposés de l’idéologue Shlomo Sand et de ses dévots qui espèrent ainsi fragiliser les revendications juives sur Israël et présenter les « Palestiniens » comme les propriétaires légitimes des lieux.

D’après les études les plus poussées, 4% des Ahskénazes et 52% des lévites ashkénazes se rattachent à l’halogroupe R1a1a, contre seulement 3,2% chez les lévites séfarades. A ce sujet, il faut consulter les passionnantes recherches de D. Behar (professeur de pathologie médicale, département de néphrologie et génétique moléculaire, Rambam Medical Center, Haïfa,), une référence mondiale en la matière. Les recherches du Dr. Karl Skorecki sur la question ne sont par moins passionnantes.

Père d’origine, soit le dernier homme apparenté à tous les hommes vivants à un moment donné, via une ligne ininterrompue de descendants exclusivement masculins. Ève mitochondriale, mère d’origine de tous les humains dans une lignée exclusivement maternelle. A côté d’elle, les nombreuses mères d’origine (issues de l’Ève mitochondriale) qui se trouvent à la tête d’un haplogroupe ; elles représentent donc les premières femmes qui aient porté ces mutations. Je le redis, la génétique c’est aussi un fabuleux lexique, vecteur de rêveries non moins vastes que celles que propose le lexique de l’astrophysique. Je la comprends comme ouverture au monde, ouverture intelligente, née de l’étude, de la connaissance inlassablement reconsidérée.

Ci-joint, un article synthétique intitulé « Y chromosome evidence for a founder effect in Ashkenazi Jews » :

http://bioanthropology.huji.ac.il/pdf/Nebel%20_2005.pdf

Un article très dense intitulé « A Mosaic of People: The Jewish Story and a Reassessement or the DNA Evidence » (où il est question des Lévites) :

http://www.jogg.info/pages/11/coffman.htm

Enfin, un article intitulé « Levite DNA – Background of R1a1a Ashkenazi Levites » :

https://sites.google.com/site/levitedna/background-of-r1a1a-ashkenazi-levites

 

R1a origins (Undersell 2010; R1a1a origins (Pamjav 2012); and R1a1a oldest expansion and highest frequency (Underhill 2014)

 

Olivier Ypsilantis

Posted in Haplogroupe R1a1a | Tagged , , , , , , , , , , | 4 Comments

Dionisio Ridruejo, un homme libre.

 

« Ello, en todo caso, confirma mi experiencia general de que no hay hombre de una pieza y que quien, en materia humana, juzga simplificando, se equivoca », Dionisio Ridruejo.

 

Cet article déplaira probablement aux nombreux adeptes du petit monde simple, ceux qui se contentent en l’occurrence d’une vision binaire, radicalement inadaptée à l’extraordinaire complexité des forces en présence au cours de la Guerre Civile d’Espagne, l’histoire de l’Espagne étant par ailleurs complexe entre toutes, plus complexe que celle de la France, pays hautement centralisé depuis des siècles. C’est à partir de l’acceptation de cette complexité (qui s’est manifestée avec la plus grande violence au cours des années 1930) qu’il faut envisager l’étude de l’Espagne. Et j’en viens au sujet de cet article, un homme qui incarne cette complexité et qui l’a toujours assumée, Dionisio Ridruejo. Les hommes complexes m’intéressent depuis toujours, surtout lorsqu’ils reconnaissent leurs contradictions et donc s’en enrichissent. Ces hommes (plutôt rares et, me semble-t-il, de plus en plus rares) s’opposent aux êtres de propagande – des radoteurs.

 

Julián Marías (1914-2005) dans son bureau

 

Il existe un beau texte de Julián Marías, un hommage intitulé « Dionisio Ridruejo, en su generación ». Julián Marías est l’un des principaux et des plus féconds disciples de José Ortega y Gasset.

Dans ce texte, il est question d’Azorín, l’un des principaux représentants de la Generación del 98 et d’un poème de Dionisio Ridruejo, composé en 1958 et intitulé « Mensaje a Azorín, en su generación », qui selon Julián Marías est son plus bel écrit.

Le télégramme annonçant la mort de Dionisio Ridruejo parvint à Julián Marías alors qu’il était à Bahía, de l’autre côté de l’Atlantique. La douleur qu’il éprouva, nous dit-il, lui rappela par son intensité celle qu’il avait éprouvée en apprenant la mort de Miguel de Unamuno, début 1937, entre Albacete et Valencia, dans un train rempli de combattants des Brigades Internationales.

Durant des années, Dionisio Ridruejo ne fut qu’un nom pour Julián Marías, un nom dont il avait eu connaissance peu après la Guerre Civile, lorsque Dionisio Ridruejo, alors dans le camp des vainqueurs, s’était efforcé de promouvoir l’œuvre d’Antonio Machado, mort dans l’exil, et avait fondé en 1940, avec Pedro Laín Entralgo, une revue de grande qualité, intitulée « Escorial », qui invitait tous les écrivains du pays, y compris ceux qui n’avaient pas les faveurs du régime franquiste. Dès sa première rencontre avec Dionisio Ridruejo, Julián Marías sut qu’il y avait accord (concordia), une convergence vers le haut. Leur amitié se fera toujours plus intense et trouvera sa pleine expression dans les Conversaciones (Católicas) de Gredos dont les protagonistes allaient peu à peu devenir les leaders des mouvements démocratiques et initier un parcours insolite, avec passage de la Falange à la démocratie, du totalitarisme au multipartisme. La Transición est incompréhensible sans ces rencontres qui eurent lieu dans les hauteurs de la Sierra de Gredos (à l’ouest de Madrid), la Transición mais aussi la Constitución Española de 1978.

Dionision Ridruejo a suscité bien des sympathies, y compris chez ceux qui au cours de la Guerre Civile avaient été de l’autre côté. Julián Marías (je traduis) : « Dionisio représentait ce que j’estime le plus : une personne vraie, c’est-à-dire une personne, la fausseté étant la manière qu’a la personne de se dépersonnaliser, de se trahir ». Tout est dit : vivre à partir de soi-même, et non selon des mots d’ordre, c’est-à-dire accepter de se tromper, reconnaître qu’on s’est trompé (ce que Dionisio Ridruejo fait avec une détermination qui subjugue ceux qui l’ont combattu) et savoir qu’on peut se tromper encore.

Julián Marías n’a jamais partagé les opinions de Dionisio Ridruejo jeune, le désaccord était frontal – frontal discrepancia – mais la sincérité de l’homme Dionisio Ridruejo était sans défaut. Et lorsqu’il se remit en question avec la sincérité de ce premier engagement, une sincérité dénuée de tout arrangement avec lui-même, Julián Marías comprit qu’ils cheminaient côte-à-côte, s’efforçant l’un et l’autre, consciencieusement, de pénétrer la réalité de leur pays, une réalité complexe, changeante, fuyante.

 

José Martínez Ruiz plus connu sous le nom d’Azorín (1873-1967), dans une rue de Madrid.

 

Dionisio Ridruejo était de l’autre côté, du côté des vainqueurs, à la tête des vainqueurs ; mais il s’empressa de faire connaître l’œuvre de l’exilé Antonio Machado. Julián Marías écrit : « Su primer acto de vencedor fue un acto de amor ilícito; yo diría el rapto de la poesía de Machado » ; mais il ajoute : « Y fue también un acto de generosidad, porque, una vez salvada para los españoles, la liberó hasta de su prólogo, como quien afloja un abrazo logrado sin consentimiento ». Autrement dit, Dionisio Ridruejo accapara la poésie d’Antonio Machado mais sitôt qu’il eut le sentiment de l’avoir offerte aux Espagnols, il se retira comme quelqu’un qui a volé un baiser.

Dionisio Ridruejo est un homme de passion radicalement dénué de toute haine. Et tandis que je travaille à cet article, me revient une fois encore la haute figure d’Ernst Jünger, l’homme d’action et le penseur radicalement dépourvus de haine. Dionision Ridruejo et Ernst Jünger, des hommes généreux, intellectuellement généreux, toujours prêts à offrir et à recevoir.

La politique et la poétique ne sont pas séparables chez un homme tel que Dionisio Ridruejo qui, de ce fait (comme Ernst Jünger) pourrait être qualifié d’homme total. L’écriture et l’action (politique en l’occurrence) sont des engagements qui dans son cas se soutiennent. Son imagination investit aussi la politique : elle en constitue la superstructure et en est le vecteur. Avec Dionisio Ridruejo, le fait politique est pur de tout prosaïsme, ce prosaïsme qui, aujourd’hui, et pour reprendre l’image que nous propose Julián Marías, a eu raison de la politique comme le sel a raison de la terre et y interdit toute germination, dans ce cas celle de l’enthousiasme.

Dans ce poème dédié à Azorín, « Mensaje a Azorín, en su generación », Dionisio Ridruejo se regarde dans le miroir de cette génération, celle de 1898, (génération qui l’a précédé, Dionisio Ridruejo est né en 1912), et il y reconnaît nombre de ses préoccupations, celle d’une Espagne meilleure, soustraite à une profonde décadence interne. Lui aussi, l’homme d’action, croit malgré tout au pouvoir des mots ; ce sont eux qui lui permettent d’agir et plus efficacement que ne le ferait la violence.

 

Dionisio Ridruejo (1912-1975)

 

La sincérité de Dionisio Ridruejo était telle qu’il avait noué de très nombreuses amitiés dans le camp adverse, chez les Républicains. Ils furent nombreux à suivre son cercueil, un jour de l’été 1975, année de la mort de Franco. Ils savaient que cet homme qui avait reconnu ses erreurs ne s’était jamais trahi, qu’il était allé au bout de ses engagements, sans jamais espérer la gloire et la fortune, loin de tout opportunisme, fidèle à lui-même, simplement ; et la fidélité à soi-même, en ces temps de sang, était bien ce qu’il y avait de plus difficile, de plus risqué. Dionisio Ridruejo l’Espagnol était un homme libre – fidèle à lui-même – comme Ernst Jünger l’Allemand. Il portait cette liberté qui avait été celle des hommes de la Generación de 98, un homme qui refusait l’injustice, la rancœur (cette meurtrière), la servitude, l’exclusion, tout ce que promettaient Franco et son régime.

Avant la Guerre Civile, Dionisio Ridruejo avait publié un recueil de vers intitulé « Plural », des poèmes à la manière de…, à la manière de Federico García Lorca, alors très en vogue, de Juan Ramón Jiménez, de Jorge Guillén et d’Antonio Machado. Mais c’est sa voix, ses talents d’orateur et de dialecticien qui vont le placer très vite à la hauteur de l’autre grand orateur nationaliste, José María Pemán. Dionisio Ridruejo était par ailleurs un excellent improvisateur et possédait une énergie incandescente. En 1937, il avait pris d’assaut la radio de Valladolid pour y lire un discours de José Antonio Primo de Rivera. Aussi ne tarda-t-il pas à être remarqué par Manuel Hedilla (responsable de la Falange avant le Decreto de Unificación promulgué par Franco et en l’absence de José Antonio Primo de Rivera) qui le nomma membre de la Junta Nacional, un poste dans lequel le confirmera Ramón Serrano Suñer (alors ministre de l’Intérieur) qui le nommera par ailleurs conseiller national de Falange Española Tradicionalista y de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista (FET y de las JONS), membre de la Junta Politíca et délégué national et, plus tard, directeur général de la Propagande, poste clé qu’il occupera jusqu’en novembre 1940. Ce fut son âge d’or à la Falange.

Dionisio Ridruejo se souvient que dans son bureau passèrent nombre d’intellectuels de sensibilités différentes, un bureau où l’on discutait de tout, sans retenue. On ne remettra pas en question cette affirmation mais il est certain qu’en ces années d’extrême violence idéologique, les publications éditées sous sa juridiction avaient un ton bien défini, violentes, fanatiquement nationales-syndicalistes. Précisons que cette violence était pure et qu’aucun ennemi n’était incarné. Cette violence évoque irrémédiablement la violence du mouvement futuriste, en Italie, avec Marinetti en figure de proue.

Franco installe la direction de son appareil militaire à Salamanca, celle de son appareil civil, politique et gouvernemental à Burgos qui devient un centre d’intrigues où se côtoient évêques, généraux, officiers allemands et italiens, banquiers (voir Juan March), tout un gratin. Dionisio Ridruejo y séjourne avec l’appareil du ministère de la Propagande. En 1938, il se rend sur divers fronts et, avec les forces du général Juan Yagüe, il planifie méticuleusement l’entrée des forces nationalistes à Barcelona qui se produira en février 1939. Dionisio Ridruejo est un fin connaisseur du problema catalán ; il avait de nombreux amis catalans et sa fiancée, Gloria Ros, était catalane, une femme de courage et d’un beau tempérament.

Dionisio Ridruejo, homme d’une grande intelligence, fut aussi un homme d’une grande humilité, c’est pourquoi il lui est arrivé de minimiser son rôle dans les premiers temps de la révolution nationale-syndicaliste ; il ne l’a pas fait par manque de courage, pour fuir ses responsabilités, en aucun cas. C’est l’une des raisons pour laquelle j’ai voulu écrire cet article sur un homme qui toujours fut d’une grande sincérité et qui assuma tous ses engagements sans jamais chercher à se débiner, comme tant de politiques.

Cet homme d’une intelligence rare portait en lui de hautes qualités morales. Il avait par ailleurs une conscience aiguë de ses limites, en politique mais probablement aussi en littérature. Et peut-être est-ce l’une des marques les plus sûres de l’intelligence : la claire conscience de ses limites, de sa limitation.

 

Hôpital Mola, San Sebastián, Dionisio Ridruejo (à droite) rend visite à des blessés de la División Azul, en 1942.

 

J’ai devant moi un épais document, « Dionisio Ridruejo, de la Falange a la oposición », qui réunit de nombreux témoignages sur cet homme. La diversité des signatures (certaines me sont inconnues) est étonnante et donne la mesure de l’ampleur de cette personnalité. Il faut lire « Casi unas memorias », ce beau livre de souvenirs, pour prendre la mesure de sa modestie. Il se tient en retrait, toujours plus généreux envers les autres qu’envers lui-même. Lorsqu’il évoque des personnalités politiques ou littéraires de son temps, il s’efforce de fuir les images convenues, de simplifier car, nous dit-il, la matière humaine est trop complexe pour être ainsi appréhendée – une remarque particulièrement pertinente en ce qui le concerne, lui, l’homme complexe par excellence. Lorsqu’il évoque l’autre, il se tient à cette altitude – cette distance – qui fut celle d’Ernst Jünger, une bienveillance aiguë, une générosité et une curiosité toujours en action, loin de toute cette ratatouille idéologique qui trop souvent ne sert qu’à masquer le ressentiment et l’envie.

L’homme Dionisio Ridruejo m’intéresse plus que ses écrits qui, pour la plupart, passent mal l’épreuve du temps, à commencer par sa poésie (hormis cet hommage à Azorín). L’homme, ses qualités intellectuelles et morales, son honnêteté, sa modestie et son courage. Ses écrits en prose ont une qualité documentaire évidente et restent de précieux documents pour l’historien.

________________________

 

Un passionnant documentaire de près d’une heure intitulé « Dionisio Ridruejo – La forja de un Demócrata » :

https://www.youtube.com/watch?v=eLMqFNJjk4Q

Une présentation plus brève, en espagnol, « Dionisio Ridruejo – Poeta y ensayista español ». Un intervenant déclare que Dionisio Ridruejo est l’un des personnages intellectuels, politiques et littéraires parmi les plus attirants (de los más atractivos) de l’histoire récente de l’Espagne ; et c’est bien ainsi que je le perçois :

https://www.youtube.com/watch?v=vIcQIGHZ9nQ

Un article signé Pedro García Cueto et intitulé « Dioniso Ridruejo, un heterodoxo español. Del falangismo a la democracia » :

http://www.fronterad.com/?q=dionisio-ridruejo-heterodoxo-espanol-falangismo-a-democracia

 Olivier Ypsilantis

 

Posted in ESPAGNE - Histoire et Littérature | Tagged , , , | Leave a comment

Deux émotions – 2/2

 

(Los empedrados artísticos de Lisboa. Le fer découpé de Haïti.)    

 

Los empedrados artísticos de Lisboa. La première réalisation de pavage au Portugal remonte à l’année 1842, Calça da Portuguesa, Lisbonne. Puis c’est au tour du Largo do Rossio, un ondoiement noir et blanc sur plus de huit mille mètres carrés. Durée des travaux : 17 août / 3 décembre 1849. Le Largo de S. Paulo est pavé à son tour. La mode est lancée. Une seconde génération d’artistes prend la relève. Les plus belles réalisations de cet art si portugais : O Largo do Carmo (1863), O Largo de Camões (1867), O Jardim Patriarcal (1870), A Praça do Município / O Largo de S. Julão (1876), A Praça Duque de Terceira (1877), O Largo do Chiado (1886), A Rua Garrett (1888), A Avenida de Liberdade (1889). La thématique se veut emblématique de l’histoire du Portugal, une célébration liée à ses activités sociaux-économiques (poissons, fruits, céréales, animaux, etc.), à son artisanat et, plus encore, aux Découvertes (caravelles, cordages, coquillages, sphères armillaires, etc.). Ces compositions en noir et blanc qui combinent volontiers art populaire et érudition se réfèrent à divers styles tels l’Art Nouveau, l’Art Déco, le Cubisme et l’Art cinétique.

 

 

Au XXe siècle, ce type de pavage (calçada mosaico) se répand dans tout le pays. Cette « folie » est stimulée par les nombreuses récompenses internationales décernées à la calçada portuguesa.

Dans les années 1980, sur l’initiative de la Câmera Municipal de Lisboa et en coopération avec la Liga Portuguesa dos Deficientes Motores, est fondée la Escola de Calceteiros dont l’objectif est de préserver un vaste patrimoine mais aussi de créer de nouveaux modèles.

Le pavage (calçada) tel que nous le connaissons est né d’une nécessité. En effet, le Tenente-General Eusébio Cândido Cordeiro Pinheiro Furtado (1777-1861), alors Governador de Armas do Castelo de S. Jorge, veut occuper les prisonniers dont il a la charge. Aussi sollicite-t-il la Câmera Municipal de Lisboa (C.M.L.) pour que ses calceteiros forment ses prisonniers à l’art du pavage. En 1842, les prisonniers devenus calceteiros commencent par paver l’entrée du Castelo de S. Jorge puis continuent pour finir sur la Parada do Quartel do Batalhão N.°5.

Parmi les plus belles compositions pavées de la capitale portugaise, les larges trottoirs de la Avenida da Liberdade. Il faut s’y promener, d’un côté puis de l’autre, surtout quand le soleil joue avec les frondaisons qui fragmentent sa lumière sur ce pavage, ajoutant à la densité de l’ensemble. Autre magnifique réalisation d’une ampleur particulière, le Largo do Rossio, Praça D. Pedro IV, avec ses ondoiements noirs et blancs à caractère cinétique connus sous le nom de « Mar Largo », un vaste rectangle au centre duquel s’élève la statue de D. Pedro IV. Cette composition fut en grande partie réalisée par les prisonniers du Tenente-General Eusébio Cândido Cordeiro Pinheiro Furtado. Parmi les compositions les plus amples et les plus élaborées, citons également celle de la Praça dos Restauradores, à deux pas du « Mar Largo », avec ses entrecroisements qui évoquent un immense tapis. Même complexité sur la Praça Duque da Terceira.

 

Typical portuguese cobblestone hand-made pavement in Portugal, Lisbon.

 

Les motifs sont exécutés à l’aide d’une figure en bois ou en métal. Après avoir rempli l’espace autour de la figure, généralement à l’aide de pierres blanches, le moule est retiré et pavé, généralement à l’aide de pierres noires.

On ne peut évoquer le pavé portugais sans évoquer au moins brièvement cette cité archéologique romaine, la plus belle du Portugal : Conímbriga. Et le plus beau de cette cité, la plus étudiée du Portugal, sont ses mosaïques :

https://www.youtube.com/watch?v=_OTABnour2g

 

Le fer découpé de Haïti. Le travail du fer découpé haïtien est né à Noailles, Croix-des-Bouquets, à peu de distance de Port-au-Prince, dans les années 1950. Son père, Georges Liautaud (1899-1991). Mécanicien et forgeron, il commence par fabriquer des croix pour le cimetière de sa ville natale. Les trois frères Louisjuste, Janvier, Serisier et Joseph, disciples de Georges Liautaud, vont promouvoir le fer découpé et en faire l’un des arts majeurs de Haïti après avoir ouvert leur propre atelier dans les années 1960, à Noailles. Ils y développent de nouvelles techniques et forment à leur tour des artistes. Dans les années 1970, l’art du fer découpé entre pleinement dans le patrimoine artistique et artisanal de Haïti et la transmission du savoir qu’il suppose est assurée. Aujourd’hui sont employés à Noailles quelque cinq cents artistes, artisans et apprentis.

Georges Liautaud avait travaillé à la Haitian American Sugar Company, S.A. (HASCO) où il veillait à l’entretien des rails du réseau ferroviaire de l’exploitation sucrière. En 1947, il ouvre sa forge, à Croix-des-Bouquets où il fabrique et répare des outils et forge des croix pour le cimetière de son village, des croix qui sont remarquées en 1953 par DeWiitt Clinton Peters, fondateur (en 1944) et directeur du Centre d’Art de Haïti. Sous son impulsion, Georges Liautaud qui a plus de cinquante ans commence véritablement sa carrière artistique. DeWitt Clinton Peters assure la promotion de sa production au niveau national et international. Après avoir réalisé un certain nombre de pièces en fer forgé, Georges Liautaud se consacre au travail du métal recyclé des drums, ce qui l’incite à des innovations tant techniques que thématiques et ce qui va contribuer à l’élaboration d’une nouvelle tradition, toujours très dynamique à Haïti.

 

Haitian steel drum art metal

 

J’ai découvert cet art du fer découpé haïtien au Centre d’Art Haïtien, Espace Loas, à Nice, fondé en novembre 1998 par Patrice et Sylvie Dilly (sous le parrainage de Madame Devroye-Stilz, conservatrice du Musée international d’Art Naïf Anatole Jakowsky), le fer découpé mais aussi de merveilleuses peintures naïves haïtiennes. Je me souviens tout particulièrement d’une sirène en fer découpé de Serge Jolimeau qui se déployait sur toute la longueur d’un bidon (d’un drum) mis à plat, avec une chevelure ondoyant jusqu’à l’extrémité de la composition. Le bouchon du bidon (de gasoil) avait lui aussi été récupéré et faisait boucle d’oreille.

Cet art est un art de la récupération, l’un des plus beaux du genre. La peinture et la sculpture haïtiennes sont elles aussi des arts de la récupération, avec toile des sacs de farine comme support aux peintures et papier des sacs de ciment pour les masques de carnaval et les représentations de héros de la nation haïtienne (en papier mâché). Quant aux sculptures en fer découpé, elles sont réalisées à partir de bidons de gasoil, les drums.

Brièvement. Le « Bosmétal » découpe au burin le fond et le couvercle du drum avant de le fendre sur toute sa hauteur. L’ensemble est passé au feu afin d’éliminer les traces de gasoil et de peinture mais aussi de rendre le métal plus malléable. L’ensemble est aplati et donne un rectangle de 180 cm sur 86 cm. La surface étant nettoyée et aplanie, le « Bosmétal » passe au traçage, à la craie généralement. La thématique est variée, exubérante, avec le panthéon du vaudou et ses centaines de « loas » (esprits) et autres créatures mythiques. Il y a tout un ondoiement de chevelures, de branches, de tiges, de serpents, de poissons… Des floraisons, des oiseaux qui volent en tous sens, des créatures angéliques et diaboliques qui semblent s’éviter et s’enlacer, des foisonnements de fruits… Il y a le vaudou mais aussi des souvenirs du catéchisme avec lectures de la Bible. Dans ces souvenirs prédominent l’Éden, l’Arche de Noé, l’Arbre de Jessé (une schématisation de l’arbre généalogique présumé de Jésus de Nazareth à partir de Jessé, père du roi David), sans oublier des scènes du quotidien. Le fer est découpé suivant le traçage. La plaque de métal s’ajoure peu à peu. Les bords découpés sont limés et polis afin d’en assouplir la ligne mais aussi d’éviter qu’ils ne coupent. Puis elle est gravée et/ou modelée par repoussage (voir par exemple les écailles des poissons). Suit un long travail de polissage au papier de verre. Enfin, l’œuvre est passée au noir de fumée, vernie et séchée.

 

Haitian steel drum art metal

 

Ci-joint, une visite de l’atelier de ce grand nom du fer découpé haïtien : Serge Jolimeau :

https://www.youtube.com/watch?v=Z7S8eu41WJ0

Ci-joint, une superbe présentation de cet art spécifiquement haïtien, Haiti Metal Art. J’aime tout particulièrement les Mermaid Designs from the Metal Drums. A noter la modicité des prix alors que tout est fait main. Les scènes inspirées de la Bible sont également fort belles avec ces trois thèmes particulièrement présents : l’Arche de Noé, Adam et Ève au Paradis, la Crèche et les Rois Mages :

http://www.haitimetalart.com/Mermaid_Metal_Art.html

Olivier Ypsilantis

Posted in PROMENADE EN ART | Tagged , , , , , , | Leave a comment

Deux émotions – 1/2

 

Les ruches de Slovénie. Les chaumières de Dalécarlie.

 

Les ruches de Slovénie. Au cours de l’été 2007, de passage à Paris, je découvre tout à fait par hasard, dans le pavillon Davioud, jardin du Luxembourg, les ruches peintes de Slovénie, un émerveillement. C’est une petite exposition, accès libre, qui montre de simples planchettes, soit la partie frontale de ruches ornées de peintures, un art populaire, une spécificité de l’apiculture slovène qui a longtemps beaucoup compté dans le secteur primaire du pays. Les Slovènes sont des pionniers en apiculture, et il me faudrait visiter le Musée de l’Apiculture (ČEBELARSKI MUZEJ) de Radovljica.

 

 

Dès le XVIIe siècle, la partie frontale de la ruche devient un support privilégié pour les imagiers ruraux et les autodidactes. Le bon état de conversation de ces peintures peut étonner quand on sait qu’elles ont été exposées à l’air libre et en permanence durant des générations. L’explication est simple : toutes les couleurs ont été préparées avec des pigments naturels et de l’huile de lin pour liant. L’apiculteur avait ainsi le plaisir d’embellir ses ruches tout en pouvant les distinguer sans peine ; mais aussi, et avant tout, ces peintures (dans les premiers temps tout au moins) avaient une fonction protectrice. Les scènes inspirées de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament sont particulièrement nombreuses, avec Adam et Ève, la Vierge, Job aussi, saint patron des apiculteurs slovènes. Avec la contre-réforme, on trouve des scènes de circonstance comme Luther accompagné en Enfer par le Diable en personne. Les ruches étant en bois, les apiculteurs les protégeaient à l’occasion en peignant des représentations de Saint Florian. Vers la fin du XVIIIe siècle, les représentations profanes font leur apparition, avec épisodes de l’histoire (comme les invasions ottomanes ou la campagne de Napoléon), traditions populaires, scènes satiriques où l’on s’en prend volontiers aux chasseurs (les apiculteurs n’aiment pas les chasseurs) : une scène montre des animaux armés de fusils qui enterrent un chasseur. Le format de ces compositions est en moyenne de 24 à 30 centimètres de longueur sur 12 à 14 centimètres de hauteur.

Cet art typiquement slovène connaît son apogée entre 1820 et 1880 environ. Les ruches sont alors parallélépipédiques, plutôt plates, comme les tiroirs d’une commode, des ruches divisibles, ce qui permettait à l’apiculteur de retirer sans dommage les rayons de miel. Celui-ci a pris l’habitude de décorer les planchettes de fermeture des ruches kranjič (ou « ruches carnioliennes ») probablement parce qu’il peignait son mobilier et la façade de sa maison et qu’il cherchait d’autres supports pour exercer ses talents. Vers la fin du XIXe siècle, cet art populaire entra en décadence, le dessin et la palette s’appauvrirent. Par ailleurs, l’utilisation de peintures industrielles rendit les compositions peu résistantes ; elles eurent tôt fait de craqueler et de s’écailler.

A Janscha, des ruchers contenaient jusqu’à une centaine de ruches. Les premières ruches décorées seraient apparues dans la région de la Haute-Carniole. C’est donc là, mais aussi en Carinthie et dans la vallée de la Savinja que la plupart des planchettes frontales de ruches ont été peintes.

Il existe quelques rares planchettes sculptées en bas-relief. La plus représentée est celle qui montre de sainte Agnès, au centre, la Vierge Marie, et sainte Barbara, une œuvre d’époque tardive.

 

Une rareté, les planchettes sculptées.

 

Les chaumières de Dalécarlie. Souvenir d’un été en Dalécarlie (Dalarna), début années 1980. Le soleil de minuit, le canoë qui glisse sur des lacs aux eaux lisses comme un miroir, plus lisses qu’un miroir, et l’image n’est pas forcée. La sensation d’avoir franchi les portes de la mort et toutefois d’être encore en vie, plus en vie qu’avant… C’est au cours de ce séjour que je découvris parmi tant d’émerveillements (Carl Larsson, Ivar Arosenius, etc.) les chaumières peintes de Dalécarlie. C’est dans cette province de Suède que s’est développé entre 1780 et 1870 un art original. Les paysans qui passaient une bonne partie de l’année chez eux à effectuer divers travaux, dont des travaux d’artisanat, se mirent à peindre leur mobilier, tout en bois, armoires, lits, bancs, étagères, bref, tout y passa ; puis ce fut au tour des murs, des portes et des plafonds. Des corporations d’artistes se constituèrent dans la commune de Rättvik puis, tout près, dans celle de Leksand. Les artistes allaient de ferme en ferme où, moyennant le gîte et le couvert, ils décoraient les surfaces intérieures des maisons tout en s’adonnant à l’occasion à un artisanat d’appoint. Quelques noms de ces artistes nous sont connus et certains constituèrent même des dynasties.

 

Une maison traditionnelle de Dalécarlie.

 

La population de Dalécarlie vivait dans un relatif isolement et, de ce fait, les artistes devaient trouver des sources d’inspiration. Les églises, lieu de culte mais aussi de vie sociale, étaient un lieu privilégié pour ces artistes qui pouvaient détailler les compositions murales tout en écoutant le pasteur : les scènes de la Bible furent donc leur principale référence. Autre motif très présent, omniprésent même, et particulièrement beau dans ses multiples variations : les kurbits (calabash, pumpkin). Ci-joint, un lien montre l’extraordinaire richesse de ce motif inspiré de l’Ancien Testament, plus précisément du Livre de Jonas :

http://swedishdalapaintings.blogspot.pt/2012/02/swedish-kurbits-paintings.html

Et dans le lien suivant, vous trouverez la relation entre le kurbit et le Dalahäst (Dalecarlian horse) ainsi que des précisions sur l’origine biblique de ce motif (Livre de Jonas, au chapitre 4) :

http://www.grannas.com/mainframe.php?page=historia&lang=eng

Les kurbits sont déclinés partout, non seulement sur les surfaces des volumes intérieurs des maisons mais aussi sur les objets usuels, des horloges aux couverts en bois, des coffres aux berceaux, etc.

Ces peintures témoignent aussi d’une époque, par exemple avec cette descente de Croix dont les protagonistes portent des chapeaux haut-de-forme, comme en portaient alors ceux de la ville ou les personnalités locales : le pasteur, le maître d’école, etc. Falun servait de modèle pour représenter Jérusalem, la Ville Sainte qui, dans l’imagination de ces artistes populaires, devait être aussi belle que la capitale de leur province. D’autres sources d’inspiration étaient à l’occasion fournies par des gravures de mode ou des albums vendus par des colporteurs, sans oublier ces éditions de la Bible en images destinées aux analphabètes, alors nombreux.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis  

Posted in PROMENADE EN ART | Tagged , | 1 Comment

Cette pourriture antisioniste issue de la gauche

Cet article a été largement inspiré par des considérations de Simon Epstein, homme d’intelligence mais aussi de courage – l’anti-langue-de-bois.

 

En France, l’antisémitisme et l’antisionisme intellectuels ne sont pas des spécificités de l’extrême-droite. Ils prospèrent assez joliment à l’extrême-gauche (notamment avec les communistes et les trotskystes) et donnent des floraisons diverses qui s’entremêlent.

Petit rappel historique. En 1947, l’U.R.S.S. vote aux Nations Unies la création de l’État d’Israël, de l’État juif, de l’État des Juifs. Les intellectuels communistes français, alors soumis à Moscou, ne trouvent rien à redire. Lorsque l’U.R.S.S. se met à diversement donner dans l’antisionisme voire l’antisémitisme, ces mêmes intellectuels suivent docilement. Lors du « Complot des Blouses blanches », en 1953, peu avant la mort de Staline, le P.C.F. se met à cirer avec vigueur les bottes soviétiques, dénonçant le « cosmopolitisme juif » et le « sionisme », des accusations graves parmi d’autres accusations graves dans l’U.R.S.S. de Staline. Les communistes juifs sont de la partie. Très aimablement convoqués par le P.C.F., ils sont propulsés sur le devant de l’estrade. En effet, ce faisant, le régime soviétique accuse Israël et le sionisme en se prémunissant dans un même temps de toute accusation d’antisémitisme, puisque des Juifs eux-mêmes, etc., etc. Ces Juifs poussent la servilité à un degré extrême : ils déclarent tout bonnement que des médecins juifs pourraient être des empoisonneurs puisque le Dr. SS Josef Mengele, médecin-chef du camp d’Auschwitz, l’avait été… Bref, selon eux, on ne peut exclure que des Juifs, et surtout des Juifs « sionistes », aient voulu empoisonner les dirigeants soviétiques. Les organisations juives communistes font monter la sauce – parmi elles, l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide (U.J.R.E.). La mort de Staline réveille une bonne partie de ce petit monde qui se frotte les yeux et se demande comment il a pu se laisser entraîner dans pareille affaire.

Avec la guerre des Six Jours (1967), les slogans antisémites et staliniens du début des années 1950 sont recyclés. Les communistes français, toujours alignés sur Moscou, ne contestent pas vraiment le droit d’Israël à exister mais multiplient les sous-entendus doucereux et néanmoins fielleux, en 1967 donc, puis en 1973 (avec la guerre du Kippour), en 1982 (avec la première guerre du Liban), en 2006 (avec la deuxième guerre du Liban), sans oublier les Intifada, la Première (1987-1993) et la Seconde (2000-2005), et les opérations liées à Gaza.

 

 

Simon Epstein fait remarquer que c’est au cours des années 1980-1990 que l’influence politique du P.C.F. déclina et sous un double effet, interne et externe. Interne, avec l’élection de François Mitterrand, au printemps 1981, qui activa le Programme Commun (Programme Commun de gouvernement du Parti communiste et du Parti socialiste), ce qui réduisit gentiment l’influence politique des Communistes (de ce point de vue, François Mitterrand se révéla très fin politique). Externe, avec la dislocation de l’Empire soviétique, en 1990-1991. A ces deux facteurs, j’en ajouterai un autre, qui s’étend sur une longue période, la transformation de la société française (pour ne citer qu’elle) et l’effacement progressif du monde ouvrier, principal votant du P.C.F. – je n’ose faire usage du mot prolétariat. Le P.C.F. en mal de « prolétaires » chercha d’autres protégés et son choix s’arrêta sur « les fils et petits-fils de la grande immigration islamo-maghrébine des années 1960 et 1970 ». Et pour rameuter, rien de mieux qu’activer l’antisionisme en sachant par ailleurs que la cloison qui le sépare de l’antisémitisme est fort poreuse. Héritier des techniques de diffamation stalinienne, le P.C.F. s’y entendit, principalement avec son quotidien « L’Humanité », pour vitupérer Israël et les sionistes, Juifs et non-Juifs. Et pour ne pas risquer d’être accusé d’antisémitisme et faire diversion, on se mit à jouer de la grosse caisse, à crier au loup, à dénoncer le racisme anti-arabe et à élaborer un mot de propagande qui a envahi les médias de masse, soit radio, télévision, presse écrite : « islamophobie », une injure et une accusation assenées tout de go, selon une technique parfaitement stalinienne. On se souvient de : « ennemi du peuple », « saboteur », « espion de l’impérialisme », entre autres accusations auxquelles viendra s’ajouter… « sioniste ».

Les communistes qui se trouvent en manque de protégés nous font des grossesses nerveuses à répétition et s’empressent auprès de leurs chouchous. On n’est jamais assez tolérant avec leur coqueluche. Il faut acquiescer à leurs moindres faits et gestes et la justice du pays doit les traiter avec une douceur particulière. Pour séduire plus encore cet électorat, on rajoute une couche d’antisionisme plus ou moins radical, et cet antisionisme est devenu un élément central de ce qui est bien du clientélisme.

Passons aux trotskystes. Eux aussi pratiquent l’antisémitisme militant mais d’une autre manière ; et leur nombre augmente à mesure que décline celui des communistes, et selon le principe des vases communicants. Ils seraient aujourd’hui, malgré leurs divisions, la principale composante de l’extrême-gauche en France. Comme le précise Simon Epstein, les trotskystes propagent un antisionisme qui remonte aux années 1920 et qui n’a jamais été tempéré par les phases pro-israéliennes des communistes, au tout début de l’existence d’Israël, à la fin des années 1940 donc. Les trotskystes n’ont jamais accepté l’existence de l’État d’Israël. Eux aussi pratiquent un clientélisme forcené auprès des communautés arabo-musulmanes de France : il s’agit de remplacer leur base électorale, une classe ouvrière qui s’est embourgeoisée et dont ce qu’il en reste est plutôt séduit par le Front National.

 

 

Les communistes restent attachés à un certain narratif historique, nous rappelle à raison Simon Epstein, un narratif antinazi. Certes, il y eut le Pacte germano-soviétique, mais aussi les sacrifices terrifiants de l’Armée rouge de juin 1941 à mai 1945, sans oublier le courage de nombre de membres de la Résistance communiste en France et autres pays occupés. Profitons-en néanmoins pour rappeler qu’en France le nombre de leurs victimes a été terriblement exagéré, avec cette légende, « le Parti des 75 000 fusillés », légende volontiers gobée et qui tendait à vouloir accaparer toutes les actions de la Résistance dans laquelle figuraient nombre d’anti-communistes. Le narratif trotskyste se garde généralement d’évoquer la Shoah et sa spécificité pour tout englober dans la désignation fourre-tout : « victimes du fascisme » – « victimes du nazisme » serait mieux approprié, me semble-t-il. Simon Epstein : « Il n’en reste pas moins que l’antinazisme, dans toutes ses implications, fait partie de l’héritage idéologique et culturel de plusieurs générations de communistes français. Nul n’oublie, ainsi, que c’est sur l’initiative d’un député communiste, Jean-Claude Gayssot, que fut votée, en 1990, une loi permettant la répression judiciaire de la négation de la Shoah. »

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les trotskystes s’en sont tenus pour la plupart au principe de neutralité, étant entendu que le prolétariat n’avait rien à gagner en s’engageant dans une lutte qui opposait deux adversaires pareillement détestables : l’Allemagne nazie et les Anglo-américains, des traîneurs de sabres à mettre dans le même sac… Quant à la situation particulière des Juifs dans l’Europe occupée, elle n’entra à aucun moment dans leurs préoccupations. Ce narratif se poursuivit après la guerre : deux impérialismes pareillement détestables, un narratif qui pour ne pas perdre de sa « crédibilité » devait continuer à taire la Shoah (et autres atrocités nazies) et à faire comme s’il ne s’était rien, vraiment rien passé… Notons au passage que, jusque dans les années 1980, nombre de responsables trotskystes sont juifs. « S’abstenir de toute évocation du malheur juif les aide – pensent-ils – à camoufler leur origine et à se poser en authentiques militants internationalistes ». Mais, surtout, mettre la Shoah au placard leur permet de préserver leur analyse « équilibrée » – viciée – de la Seconde Guerre mondiale et de ces deux impérialismes antagonistes pareillement détestables. Considérant ce cadre mental, on ne sera pas étonné de constater que certains négationnistes sont originaires de l’extrême-gauche. Le négationnisme n’est pas une spécificité de l’extrême-droite.

 

 

Mais attention ! L’extrême-gauche en France sait instrumentaliser la Shoah, notamment en période électorale. Et Simon Epstein nous signale deux cas « lourds de signification l’un comme l’autre, et qui procèdent d’une même logique » :

Premier cas. En 1984, alors que le Front National de Jean-Marie Le Pen connaissait des succès, l’extrême-gauche s’empressa d’évoquer la Shoah, d’autant plus que si l’extrême-droite balançait des boules puantes en direction des Juifs, elle pointait du doigt le danger de l’immigration arabo-musulmane. L’extrême-gauche s’empressa donc, Shoah à l’appui, de coller une croix gammée sur le parti de Jean-Marie Le Pen et, plus important, de s’émouvoir des atrocités nazies dans le but de combattre le racisme anti-arabe… Simon Epstein : « Dans l’esprit des trotskystes, et plus généralement dans l’esprit de l’extrême-gauche française, la Shoah avait enfin trouvé son utilité historique. Elle permettait de flétrir l’ignominie du racisme et donc de protéger les communautés afro-maghrébines contre l’extrême-droite française. »

Deuxième cas. La première et, plus encore, la deuxième Intifada furent l’occasion pour les trotskystes d’agiter la Shoah en déclarant à tue-tête et à tout-va que, grosso-modo, les Israéliens faisaient aux Palestiniens ce que les nazis avaient fait aux Juifs… Une fois encore, la Shoah avait enfin trouvé son utilité historique. L’évocation de la Shoah qui avait servi à « protéger » les Arabes de France servait à présent à « protéger » les Arabes de Palestine. Simon Epstein : « Dans les deux cas, les souffrances juives sont instrumentalisées au service d’une stratégie de complaisance à l’égard de la population arabo-musulmane de France ». On espère ainsi gagner des voix, se requinquer par le clientélisme.

 

Olivier Ypsilantis

Posted in ANTIJUDAÏSME-ANTISÉMITISME-ANTISIONISME | Tagged , , , , , , , | 1 Comment