En lisant « Salomon Munk, sa vie et ses œuvres »  de Moïse Schwab – 2/3

 

Suite III – 1840-1841

Des lettres à sa mère contiennent d’intéressants détails sur son voyage en Syrie. Dans une lettre du 16 août 1840 envoyée d’Alexandrie, on peut lire ces mots éloquents : « En général, les Juifs d’ici sont placés dans un état infime de développement intellectuel ; même l’érudition rabbinique s’y rencontre rarement. Les femmes sont sans instruction, et ne savent pas même lire les prières. Le rabbin, un homme très savant et plein d’esprit, avec lequel je me suis lié, m’a fait lui-même un portrait fort triste de l’état intellectuel de sa communauté. C’est la conséquence de l’oppression et du mépris qui pèsent sur nos coréligionnaires de l’Orient ; pour les relever, l’impulsion doit venir d’Europe ». Dans une lettre du 6 septembre 1840 envoyée à sa mère d’Alexandrie, il rapporte la libération des prisonniers tout en regrettant qu’il n’y ait pas de procès en bonne et due forme, procès que le Consul de France, Ulysse de Ratti-Menton, voulait empêcher. Il ajoute : « Les agents français sont maintenant très puissants, car le Pacha attend d’eux une aide » et « Tout homme impartial reconnaîtra que nos ennemis ont craint l’enquête ». Dans une lettre adressée à Albert Cohn, Salomon Munk regrette que l’on ne parvienne pas à une procédure juridique régulière, ce qui le prive d’être utile en tant que traducteur et, ainsi, de rendre quelque service. Et puisqu’il se trouve à la solde du Comité (institué par le Consistoire central pour défendre les Juifs de Damas), il exprime son malaise et espère rentrer le plus tôt possible à Paris pour reprendre son travail s’il ne peut se rendre plus utile, notamment en rédigeant des documents en arabe ou en traduisant des documents juridiques en hébreu ou en arabe. Il demande à ce que ses scrupules soient transmis au Comité. Il se plaint par ailleurs de ne pouvoir mettre à profit son séjour à Alexandrie en tant qu’orientaliste ; il déplore par ailleurs l’état de la communauté juive, sans aucune ressemblance avec celle de l’Antiquité.

Au cours de ce voyage, Salomon Munk achète des manuscrits (arabes et hébreux) avec les deniers de l’État et pour l’État. Le livre de Moïse Schwab en dresse la liste complète, soit trente-six ouvrages formant quatre-huit volumes de tout format.

 

 Tommaso et AmarahPortrait du père Tommaso et de son domestique Ibrahim Amarah

 

L’affaire de Damas a une conséquence heureuse et indirecte, celle de rapprocher les Juifs d’Europe de ceux d’Orient et de faire sentir à ces derniers combien il leur faut sortir du triste état dans lequel ils se trouvent, notamment en ouvrant des écoles. A cet effet, Salomon Munk s’adresse à eux en hébreu et en arabe. Il décrit la brillante situation de leurs ancêtres dans le pays et l’état d’abaissement dans lequel ils se trouvent à présent, un abaissement lié au manque d’éducation. Suite à cet appel, les Juifs du Caire fondent une école de garçons et une école de filles, appelées « Écoles Crémieux ». En dépit de l’opposition de quelques rabbins, Salomon Munk obtient qu’on y admette les enfants de la communauté caraïte. Sur le chemin du retour, il s’arrête au Caire qu’il préfère à Alexandrie, trop européenne. Dans une lettre à sa mère, datée du 2 octobre 1840, il dit regretter de ne pouvoir se rendre au mont Sinaï et à Jérusalem. Et il rappelle que c’est au Caire que Maïmonide a exercé la médecine. Il écrit dans cette même lettre : « Malheureusement, maintenant, les Juifs d’ici n’ont qu’une éducation médiocre. Nous avons utilisé notre séjour ici pour fonder une école, où, en dehors de l’hébreu et de l’arabe, on enseignera le français, l’italien, l’arithmétique, la géographie ». Dans une lettre du 4 novembre 1840, à sa mère, et toujours sur le chemin du retour, il rapporte avoir fondé une école à Trieste avec Adolphe Crémieux. « C’est un bon commencement, établi pour la civilisation des Juifs, et j’espère que notre voyage n’aura pas été inutile pour eux. Si la guerre n’avait pas éclaté maintenant en Orient, nous aurions essayé d’instituer des établissements analogues à Alexandrie, peut-être aussi en Syrie ». De passage à Rome, il déplore dans une lettre à sa mère, datée du 26 novembre 1840, l’état misérable dans lequel vivent les Juifs. Je cite cette lettre dans sa quasi intégralité tant elle est remarquable : « Une triste vue est offerte par le ghetto, ou quartier juif. Nos coréligionnaires vivent là sous l’oppression la plus lourde. Ils sont exilés dans l’une des parties les plus misérables de la ville, et qui, d’après sa situation, fait partie de l’ancienne Rome. Là, on leur a assigné un petit nombre de rues sales, auxquelles on arrive par diverses portes, closes la nuit. La plupart d’entre les Juifs se livrent au petit commerce ; peu d’entre eux peuvent apprendre désormais des professions. Par suite de l’oppression, une grande ignorance règne chez eux, et c’est seulement par besoin qu’ils ont quelques médecins. Près du quartier juif, on voit l’arc de triomphe sous lequel Titus fit son entrée à Rome, en revenant après la destruction de Jérusalem ; on voit figurer sur cet arc plusieurs des vases du Temple, comme par exemple le chandelier d’or et la table des pains de proposition. D’ordinaire, les Juifs font un détour pour n’avoir pas à passer sous cet arc de triomphe. Pourtant, tout à l’entour, on voit la vieille Rome en ruines, transformée en monceaux, morte, tandis que le judaïsme subsiste encore et subsistera toujours. Comme une sorte de réplique à l’orgueil des magnifiques palais, la simple grande synagogue porte à l’entrée, sur un carreau noir, ces mots (Ps., 137,5) : « Si je t’oublie, Jérusalem, j’oublierai ma main droite. » Pour moi, tout cela est plus intéressant et plus édifiant que tout l’éclat dont brille ici le christianisme, qui dans toute l’Italie est un vrai paganisme ».

Le 26 octobre 1841, Salomon Munk épouse Fanny Reishoffer. De leur mariage naîtront quatre enfants : un fils, Louis, mort jeune, et trois filles Alice, Régina et Camille.

 

IV – 1842-1858

Outre son emploi de conservateur, Salomon Munk donne des cours afin d’arrondir ses fins de mois et travaille à de nombreuses publications. Il participe à un recueil intitulé « Dictionnaire des sciences philosophiques », sous la direction d’Adolphe Franck. Moïse Schwab écrit : « A partir de ce moment, notre orientaliste semble moins éparpiller les produits de sa plume, opérer une sorte de concentration de ses écrits, préludant ainsi aux mémoires plus développés que de simples articles, qu’il va donner au Journal asiatique. » Il a en tête de publier le grand ouvrage de Maïmonide. Entre temps, il rédige en 1842 un mémoire intitulé : « Notice sur Joseph ben Yehouda, disciple de Maïmonide ». Cette même année, il prépare la publication (traduction française accompagnée de notes) d’un manuscrit qui contient une description de l’Inde par le célèbre astronome Aboul Rihân El-Birouni. Ce projet qui n’eut pas de suite attira l’attention du monde scientifique, notamment celle de l’astronome Jean-Baptiste Biot.

En 1844, Salomon Munk perd sa chère mère. La même année, il est nommé secrétaire du Consistoire central des Israélites de France, une fonction qui l’oblige à prendre sur son temps d’étude mais qui lui assure des revenus plus stables qu’à la Bibliothèque royale. Bref, entre ces deux activités qui lui rapportent à peine la moitié du nécessaire et qui s’ajoutent aux leçons et aux travaux particuliers, son emploi du temps est plus que chargé.

L’éditeur Firmin-Didot le sollicite pour un volume destiné à l’une de ses collections, l’Univers pittoresque. C’est le premier ouvrage d’ensemble qui porte le nom de Salomon Munk. Son titre : «  Palestine. Description géographique, historique et archéologique ». Ci-joint, l’intégralité de ce livre :

https://archive.org/details/palestine00unkngoog

Entre temps, il délaisse l’histoire et la philosophie pour revenir à ses travaux de linguistique. Ainsi, dans le Journal asiatique de 1846, il examine la « Grammaire hébraïque raisonnée et comparée » du grand rabbin Salomon Wolf Klein. Ci-joint, un lien sur ce grand rabbin de Colmar et du Haut-Rhin :

http://judaisme.sdv.fr/histoire/rabbins/sklein.htm

En 1846, Salomon Munk découvre que le néoplatonicien arabe évoqué dans la philosophie scolastique sous le nom de Avicebron (ou Avicebrol) n’est autre que le poète juif Salomon Ibn Gabirol. J’ai évoqué cette grande figure sur ce blog même dans un article en deux parties. Le nom de Salomon Munk est évoqué dans la première partie :

http://zakhor-online.com/?p=7770

http://zakhor-online.com/?p=7782

Salomon Munk publie des biographies de rabbins français du XIIIe siècle dans l’Histoire littéraire de la France : Iehiel de Paris, Nathan l’Official et son fils Joseph, Isaac de Corbeil, Moïse de Coucy. En 1847, il donne pour le Journal asiatique une interprétation de l’inscription phénicienne de Marseille. Et il trouve le temps de dispenser gratuitement des cours d’éducation religieuse à des enfants. On sait par ailleurs qu’il s’efforce d’aider qui le demande soit en entreprenant des démarches soit en faisant l’aumône malgré ses faibles revenus.

Sa vue s’est fatiguée. En 1848, il ne travaille qu’avec un œil avant d’être frappé par une amaurose totale. Et pourtant : « Avec l’aide d’un secrétaire qui lui fait la lecture, qui écrit sous sa dictée, il reprend la série des travaux les plus étonnants qu’un aveugle ait entrepris » écrit Moïse Schwab. Au cours des années qui avaient vu les première atteintes du mal, il avait écrit une série d’articles publiés dans le Journal asiatique sur l’histoire de la formation de la grammaire hébraïque : « Notice sur Aboúl walid Merwân Ibn-Djanah et sur quelques autres grammairiens hébreux du Xe et du XIe siècle, suivie de l’introduction du Kitab-el-Luma d’Ibn-Djanah en arabe, avec une traduction française ». Cette notice souligne l’influence qu’a eu l’étude de la grammaire arabe dans la formation de la grammaire hébraïque. Cet écrit est récompensé par le prix Volney de l’Institut de France.

Salomon Munk donne une interprétation de l’inscription sur le sarcophage d’Eschmoun-Ezer du Louvre, une inscription particulièrement intéressante pour diverses raisons, notamment par les éclaircissements qu’elle apporte sur la construction de la phrase phénicienne et sur son intime parenté avec la langue hébraïque. Rappelons que ces travaux sont menés par un homme aveugle qui se fait lire les transcriptions.

Le premier volume de son édition de Maïmonide paraît en avril 1856 et la première partie des « Mélanges de philosophie juive et arabe » en mars 1857. Par ailleurs, il exerce et exercera jusqu’à sa mort la fonction de secrétaire du Consistoire central des Israélites de France. Rappelons que le Consistoire central sert d’intermédiaire entre le Gouvernement et les autres consistoires, pour la direction du culte.

Cette monographie enrichie de nombreuses lettres a un double mérite. Elle met en lumière l’immense contribution d’un savant mais aussi son caractère, son humanité, sa modestie. Un exemple : « Ainsi, en 1858, le ministre de l’Instruction publique apprend par hasard, et non sans étonnement, que le véritable auteur du catalogue des manuscrits hébreux de la grande Bibliothèque de France, celui qui a sacrifié sa vue à la science, pour s’être donné à elle avec passion et une ardeur de pionnier, n’était pas même décoré de l’Ordre de la Légion d’honneur : il le nomme chevalier le 13 août de cette année. Encore fallait-il que quelqu’un le signalât au ministre : ce « quelqu’un » a été le colonel Cerfbeer, président du Consistoire central. » Le 3 décembre 1858, Salomon Munk est nommé membre de l’Académie des inscriptions et des belles-lettres.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Salomon Munk, sa vie et ses œuvres »  de Moïse Schwab – 1/3

 

A Alexandre K. qui a eu l’amabilité de me transmettre ce document sur son ancêtre, un fac-similé de « Salomon Munk, sa vie et ses œuvres » de Moïse Schwab, édité à Paris, chez Ernest Leroux libraire, en 1900.

 

Tout d’abord, un lien sur l’auteur de cette monographie, Moïse Schwab (1839-1918), qui fut le secrétaire de Salomon Munk, un lien mis en ligne par Jewish Encyclopedia :

http://www.jewishencyclopedia.com/articles/13335-schwab-moise

 

 Salomon MunkSalomon Munk (1803-1867), professeur au Collège de France.

 

I – 1803-1831

Salomon Munk naît en 1803, à Gross-Glogau, en Silésie, une ville où les Juifs résident depuis six cents ans et sans interruption — je rappelle que je travaille sur un texte publié en 1900. L’acte officiel de sa naissance indique 1805, une erreur probablement due au fait que les registres d’état-civil ne sont pas encore tenus avec rigueur. Son père, Lippmann Samuel Munk, est fonctionnaire public de la communauté. Sans être riche, il bénéficie d’un traitement officiel et suffisant pout élever ses enfants, un fils Salomon et deux filles, Caroline et Charlotte ; un fils et une fille sont morts en bas âge. Le père meurt alors que Salomon a à peine huit ans. Il a pourtant eu le temps de lui transmettre de solides connaissances dont celle de l’hébreu. Sa veuve, Malka, se dévoue à l’éducation de ses enfants. De nombreuses lettres écrites par Salomon Munk à sa mère témoignent de l’affection et de la reconnaissance du savant pour cette mère si dévouée.

Fort de l’éducation reçue de son père, en hébreu notamment, Salomon Munk suit le cours supérieur de Talmud à l’école rabbinique de sa ville natale. A l’âge de sa majorité religieuse (quatorze ans), il est élevé aux fonctions de lecteur de la Torah auprès d’une société de bienfaisance, à Gross-Glogau. A dix-sept ans, ses connaissances sont telles qu’il pourrait prétendre au poste de rabbin. Il commence à apprendre le français.

Il se rend à Berlin où il est remarqué par Eduard Gans, Leopold Zunz et E. W. Zumpt. Elève au Joachimsthaler Gymnasium, il obtient l’Abiturientenexamen après deux années de scolarité. En 1824, il s’inscrit à l’Université de Berlin mais il ne tarde pas à comprendre qu’en tant que juif, il ne pourra pas accéder à une carrière publique en Prusse. Il décide alors d’émigrer pour la France, à Paris, avant même d’obtenir un diplôme universitaire. Afin de réaliser ce projet de voyage, il trouve un précieux appui en la personne du poète Michael Beer, fils de banquier, qui lui paye ses frais, le recommande et se dit prêt à payer ses études pour qu’il décroche le titre de docteur. En 1827, il se met donc en route pour Paris et fait une halte d’un semestre à Bonn, attiré par la réputation de Georg Freytag auprès duquel il étudie l’arabe. Début 1828, il arrive à Paris. Avec de solides  connaissances en hébreu ancien et moderne, en chaldaïque et en syriaque, il va compléter ses études linguistiques en étudiant simultanément au collège de France : l’arabe, le sanscrit et le persan. Et dans son coin, il apprend l’hindoustani, une langue composée d’arabe et de persan. Il vit en donnant des cours particuliers et en fournissant des articles à des revues.

Salomon Munk passe au peigne fin les manuscrit orientaux. Ses recherches fournissent des notes à des érudits tant français qu’étrangers. Dans une lettre datée du 21 novembre 1832, au Ministre de l’Instruction publique, il souligne le désordre du catalogue des manuscrits hébreux, rabbiniques, chaldéens et syriaques. Il écrit notamment : « Non seulement on ne trouve dans le catalogue imprimé que des notions très incomplètes, et souvent entièrement fausses, sur les manuscrits orientaux de l’ancien fonds du Roi ; mais on n’y trouve aucun renseignement sur les collections dont la Bibliothèque s’est enrichie plus tard, je veux parler de celle de Saint-Germain-des-Prés, de la Sorbonne et de l’Oratoire, dont la dernière surtout renferme un grand nombre de livres scientifiques, traduits de l’arabe en hébreu ». Et il invite le ministre en question à ordonner un travail de classement sur cette masse de manuscrits réunis à la Bibliothèque du Roi, une tâche qu’il se propose d’accomplir.

 

II – 1832-1839

Après s’être lié d’amitié avec Samuel Cahen, traducteur de la Bible, il contribue à cette publication en lui donnant dès 1832 un mémoire intitulé : « Examen de plusieurs critiques du premier volume de la Bible». Ci-joint, ladite traduction avec le texte de Salomon Munk (soit dix-sept pages) :

https://books.google.fr/books?id=qwo2AAAAMAAJ&pg=PR4&lpg=PR4&dq=Examen+de+plusieurs+critiques+du+premier+volume+de+la+Bible+S.+Cahen&source=bl&ots=JpRicJId2Z&sig=A1SLZXCK3hvzm4s0t_BeOhTaR1A&hl=fr&sa=X&ei=vrWrVMTmH4OtU-G5gZgP&ved=0CCEQ6AEwAA#v=onepage&q=Examen%20de%20plusieurs%20critiques%20du%20premier%20volume%20de%20la%20Bible%20S.%20Cahen&f=false

Ernest Renan loue ce travail en précisant que c’est à un Israélite que nous devons la plus éloquente apologie de la méthode rationaliste.

Salomon Munk se met à rédiger des articles pour le Dictionnaire de la conversation, pour l’Encyclopédie des gens du monde ou pour l’Encyclopédie nouvelle, consolidant ainsi sa situation littéraire. Dans une lettre datée du 28 mars 1834 à sa sœur Charlotte, il écrit : « Puisque jusqu’à présent les circonstances ne me sont pas assez favorables pour exécuter de grandes entreprises littéraires projetées, je cherche provisoirement à me faire connaître dans des recueils périodiques, par de menus écrits ».

Michael Beer son bienfaiteur décède en 1833, à Munich. Par volonté testamentaire, le défunt lègue à son ami la somme de mille reichstaler en or, soit environ quatre mille francs de l’époque. On apprendra indirectement que Salomon Munk avait refusé cet héritage pour des raisons diverses. L’une d’elles se détache des autres. Il écrit à sa sœur, le 9 juin 1833 : « Les bienfaits dont m’a gratifié feu Michael Beer m’ont pesé lourdement, surtout parce qu’il m’a été enlevé avant que j’ai eu la satisfaction de lui témoigner ma reconnaissance d’une façon quelconque. Par le refus auquel je me suis décidé, je sens cette charge un peu allégée : de cette façon, j’ai eu l’occasion de donner à la famille Beer une preuve manifeste de mes véritables sentiments ». Salomon Munk va conserver un lien d’amitié avec le frère de Michael Beer, le compositeur Giacomo Meyerbeer.

En tant que juif, Salomon Munk trouve à Paris une ambiance plutôt favorable. Il n’en reste pas moins inquiet du sort des Juifs de Prusse. Dans une lettre à sa mère, le 20 octobre 1833, il écrit : « Quel contraste il y a ici avec le prosélytisme cauteleux de la Prusse ! Combien la France est différente ! En dehors des églises et de la synagogue, on ne songe plus aux distinctions de religion ».

Salomon Munk continue à publier des articles, un peu épars. Son intérêt ne va pas tarder à se fixer sur Moïse Maïmonide, le second Moïse. Pour étudier le « Guide des égarés », il remontera à la source et se mettra à l’étude du texte arabe à partir des manuscrits partiels trouvés à la Bibliothèque royale de Paris. En attendant d’en publier le texte intégral, de le traduire et de l’annoter, il en donne un spécimen approprié au second mémoire qu’il fournit à la traduction de la Bible de Samuel Cahen. Salomon Munk va œuvrer sans discontinuer à l’étude des écrits de Maïmonide. Et puisque Aristote est sans cesse présent dans le « Guide des égarés », Salomon Munk l’étudie avant de publier le résultat de ses recherches. Voir son article intitulé « Aristote » dans la France littéraire de novembre 1834. Bref, Samuel Munk a un but précis (but qui ne cesse de sourdre dans la Bible de Samuel Cahen) : étayer ses travaux relatifs au « Guide des égarés ». A cet effet, il se rend à Oxford afin de copier les textes arabes. Il donne au Journal asiatique un premier mémoire intitulé « Essai d’une traduction française des séances de Hariri », puis il abandonne son projet de publier un choix des séances de Hariri. Ses articles du Temps peuvent être répartis en trois séries : A – Littérature biblique. B – Littérature persane. C – Littérature sanscrite, outre des articles de bibliographie ou de critique littéraire.

En 1838, Salomon Munk qui est en France depuis dix ans est nommé à la Bibliothèque royale, à titre provisoire. Ce n’est que bien plus tard qu’il passera par les grades de surnuméraire puis de sous-bibliothécaire et sera naturalisé, en 1844. Il est aussitôt chargé de rédiger le catalogue des manuscrits bouddhiques et védiques, un travail auquel il s’adonnera pendant plus de dix ans, d’une manière quasi ininterrompue et jusqu’à ce que sa vue ne lui permettre plus d’avancer dans cette tâche. Son travail est également important dans la publication de documents tirés des manuscrits hébreux.

 

III – 1840-1841

Cette période de la vie de Salomon Munk est grandement occupée par le drame de Damas dont je mets en lien deux historiques :

http://www.akadem.org/medias/documents/3_Pourim_Rhodes.pdf

http://www.cairn.info/revue-archives-juives-2001-1-page-114.htm

Salomon Munk commence ainsi une lettre à sa mère, datée du 31 mai 1840 : « Ce qui préoccupe maintenant les Juifs d’ici, ce sont les tristes événements de Damas, où le Consul français a joué un rôle misérable. Sous tout autre ministère, cet homme serait déjà révoqué et appelé à rendre des comptes ; malheureusement, il y a maintenant à la tête un de ces politiciens sans foi (Adolphe Thiers), qui bavarde très libéralement, mais qui manque de sens moral pour la vérité et la justice ». En fin de lettre, il précise : « En tout cas, c’est un complot de Chrétiens, où les Mahométans ont servi d’instrument sans le savoir ». A la demande de l’avocat Adolphe Crémieux, Salomon Munk l’accompagne afin de lui servir d’interprète et de traducteur pour soutenir la défense des Juifs au cours de leur procès. Les accompagnent Sir Moses Montefiore, « un des Juifs les plus riches et les plus considérables de la communauté de Londres » et d’autres personnalités dont des notables de la communauté juive de Livourne.

Une parenthèse. Ce livre publié en 1900 contient de nombreuses lettres de Salomon Munk, des lettres qui accompagnent cette monographie et lui donnent vie. Outre les précisions qu’elles nous apportent, elles dessinent un portrait moral de l’homme. On comprend qu’à ses magnifiques qualités intellectuelles s’ajoutent de magnifiques qualités morales. Et pour en rendre compte, je laisse la parole à son secrétaire, Moïse Schwab : « Il faudrait avoir vu avec quelle affabilité toujours égale à elle-même il recevait tous ceux qui faisaient appel à sa bonne volonté, s’agit-il d’affaire pécuniaire ou scientifique : pour l’une ou l’autre, il ouvrait avec une égale bienveillance son cœur et sa main. Sa bourse ne suffisait-elle pas complètement, ou bien était-elle déjà vide ? Il en appelait alors au cœur des riches, quelque pénibles à son infirmité que fussent de pareilles démarches. Il se montrait tout aussi obligeant s’il s’agissait de renseignements littéraires, indiquant la place et la page à consulter, afin d’épargner ainsi de la façon la plus obligeante le temps de chacun. Il répondait aux questions posées avec le même soin et la même précision que s’il se fût agi de ses propres travaux. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant « La Terre sainte au temps des Kabbalistes, 1492-1592 » de Gérard Nahon – 3/3

 

VI – Les kabbalistes.

Les origines du Zohar sont controversées par la critique moderne. Mais à Safed, le Zohar conserve son statut de livre composé sous l’inspiration divine, par Rabbi Siméon bar Yohai, sur la terre d’Israël. Gérard Nahon écrit : ‟On tenait pour évident que le manuscrit avait été porté en Espagne par les vents favorables au XIIIe siècle : Moïse de Léon l’aurait simplement recopié. Après l’expulsion d’Espagne, le Zohar rentrait dans son territoire originel”.

Des cercles kabbalistiques étaient implantés à Jérusalem et Safed bien avant l’impression du Zohar ; mais Safed occupa d’emblée le premier rang dans les études kabbalistiques. A ce propos, souvenons-nous de David ben Salomon Ibn Avi Zimra, de Salomon ben Moïse Alqabets et de son disciple, Moïse ben Jacob Cordovero, maître et collègue d’Isaac Luria Ashkenazi.

 

 Tombe de Moïse CordoveroLa sépulture de Rabbi Moïse ben Jacob Cordovero (1522-1570) à Safed.

 

Où chercher le secret kabbalistique de Safed ? En Italie, d’une certaine manière, puisque c’est dans ce pays qu’est imprimé le Zohar (d’abord à Mantoue et Crémone, entre 1558 et 1560, puis à Venise, en 1563) qui ainsi se fait connaître à tout un peuple. Gérard Nahon s’empresse d’ajouter : ‟A la vérité, on étudiait à Safed le Zohar dans des manuscrits anciens ou récents, manuscrits dont les premières éditions italiennes n’avaient pas eu communication”. Les échanges entre Venise et la Terre sainte sont intenses : des volumes imprimés arrivent à Safed et des manuscrits en repartent pour impression à Venise. La kabbale de Safed se meut sur plusieurs registres, un registre savant (sur l’émanation et l’élévation de l’âme notamment) mais aussi populaire, registre dont les maîtres ne se démarquent pas, comme le thème du gilgul ou transmission des âmes.

Isaac Luria (probablement le nom le plus prestigieux qui se rattache à Safed) n’a guère écrit, hormis un commentaire sur une section du Zohar et des hymnes liturgiques. Ses doctrines sont transmises oralement et par écrit par ses disciples, à commencer par Haïm Vital Calabrese dans son Ets Hayyim (‟Arbre de vie”). La Kabbale de Safed qui met l’accent sur la Rédemption repose sur une théorie de la Création. Voir la rétractation de la présence divine (Shekhina), le tsimtsum et la réparation (tiqqu). Voir également la métempsycose (gilgul), avec l’exil de l’âme, point central de cette doctrine.

Gershom Scholem juge que l’extraordinaire succès de la Kabbale dite ‟lourianique” résulte du traumatisme infligé au peuple juif et à la pensée juive par l’expulsion d’Espagne, avec le messianisme placé au cœur de la Kabbale. Moshe Idel remet cette thèse en question. Selon lui, la richesse de la Kabbale de Safed s’explique d’abord par la concentration de rabbins d’origines diverses : espagnole mais aussi algérienne et marocaine, détenteurs d’autres traditions ésotériques et de manuscrits kabbalistiques. Par ailleurs, l’essor économique de Safed au XVIe siècle permet l’acquisition d’un nombre important de manuscrits et d’imprimés du Zohar, ce qui a pour effet de stimuler l’étude. Autre thème primordial de la Kabbale de Safed, l’exil. A l’exil d’Espagne s’ajoute probablement un autre exil : l’exil en Palestine même, dans sa réalité quotidienne, avec le statut de dhimmi réglé par le pacte d’Omar. Entre autres discriminations, celle qui touche au système fiscal ; et passons sur les vexations diverses et variées et le rapt d’enfants juifs en vue de leur conversion à l’islam.

 

VII – L’espace intériorisé : le livre.

Les Juifs étaient arrivés d’Espagne et du Portugal avec la plus riche littérature hébraïque jamais produite. Ils avaient été les pionniers de l’imprimerie dans ces pays et leur métier bénéficiait dans le monde juif d’un statut sacré. Les frères David et Samuel Ibn Nahmias (qui avaient quitté Valencia en 1492 pour Naples) arrivent à Istanbul avec leur matériel typographique et élaborent sur du papier importé de Venise le premier livre imprimé en Orient, le code classique de la loi juive, ‟Les Quatre Colonnes” de Jacob ben Asher. Nous sommes le 13 décembre 1493 (4 tevet 5254). Quatre mois plus tard, ils publient un Pentateuque avec commentaires de Rachi et sections prophétiques commentées par David Qimhi. En 1506, ils publient le ‟Livre du sacrifice de la pâque” d’Isaac ben Juda Abravanel. Jusqu’à la parution en 1727 du dictionnaire turc d’Ibrahim Müteferika, les imprimeurs hébraïques sont les seuls imprimeurs non seulement de tout l’Empire ottoman mais aussi de toute l’Asie. En effet, la puissante corporation des copistes d’Istanbul a obtenu qu’il soit interdit d’imprimer en caractères arabes des livres susceptibles de tarir la demande de manuscrits. Les imprimeurs juifs doivent toutefois affronter la concurrence de leurs homologues chrétiens d’Italie qui produisent des volumes hébraïques d’une qualité inégalée. Par ailleurs, les imprimeurs d’Istanbul sont tributaires de Venise pour l’importation de papier. Le livre imprimé est fort coûteux et les librairies de Jérusalem et de Safed réalisent d’importants bénéfices avec les particuliers, les synagogues, les écoles, les yeshivot. La part du livre à l’exportation représente une part importante du commerce de Safed. Des rabbins cachent en lieu sûr leurs manuscrits afin de réserver leurs leçons kabbalistiques à leurs proches. Certains manuscrits valent une fortune, comme ceux de Moïse Cordovero. Des auteurs rêvent de se faire imprimer à Venise, une aventure coûteuse et périlleuse qu’entreprend soit l’auteur en personne soit un fondé de pouvoir. Gérard Nahon écrit : ‟Un catalogue complet des livres hébraïques composés dans le pays d’Israël au XVIe siècle comprendrait plusieurs centaines de titres, mais il ne couvrirait qu’une part infime d’une production littéraire restée manuscrite plusieurs siècles durant”.

Le pionnier de l’imprimerie en terre d’Israël est Éliézer ben Isaac Ashkenazi. Il commence à imprimer à Lublin, avec des associés, entre 1557 et 1573. Il arrive à Constantinople en 1573 et à Safed en 1576. Le 17 mai 1577, il imprime le premier livre en terre d’Israël, (‟Bonne Leçon”, d’après Prov. IV : 2). Son auteur, Yom Tov ben Moïse Sahalon, est natif de Safed et il n’a que dix-huit ans. Disciple d’Israël ben Moïse Najjara, il reçoit en 1620 la semikha rétablie par Jacob Bérab. Dans les années suivantes, cinq volumes sortent des presses d’Éliézer ben Isaac Ashkenazi. En 1579, une révolte des Arabes contre le pacha de Damas met Safed au bord de la ruine. L’imprimerie ne recommence à fonctionner qu’en 1587 et Éliézer ben Isaac Ashkenazi publie coup sur coup trois ouvrages parmi lesquels deux d’Israël ben Moïse Najjara dont les poèmes sont sur toutes les lèvres. Au cours de l’été 1587, une épidémie ravage la ville. Éliézer ben Isaac Ashkenazi y perd-il la vie ? Les auteurs de Safed doivent reprendre les voyages au long cours dans l’espoir de se faire imprimer. Leurs destinations favorites : Constantinople, Salonique mais surtout Venise. Ce n’est qu’en 1832 que les presses hébraïques se remettent à fonctionner en terre d’Israël, à Safed, avec l’imprimeur Israël Haï ben Abraham Bak. Il imprime quatre volumes avant de partir pour Jérusalem où il fonde la première imprimerie de la Ville sainte.

 

VIII – Le rayonnement de la Terre sainte dans la diaspora.

Le canal de plus emprunté pour véhiculer les leçons kabbalistiques de Safed est l’Italie. C’est le kabbaliste égyptien Israël Sarog qui après s’être installé à Venise propage dans ce pays les doctrines d’Isaac Luria Ashkenazi, surnommé Ari. Dans le cercle qu’il anime, on trouve Menahem Azaria de Fano, Isaac Fano, Aaron Berakhia ben Moïse. C’est avec Mardochée ben Juda Dato que la nouvelle Kabbale quitte le cénacle des initiés et délaisse l’hébreu, une étape décisive sur la voie de la vulgarisation.

Parmi ceux qui vont appuyer la diffusion de la Kabbale et du mythe d’Ari : Élie ben Moïse de Vidas et Éleazar ben Moïse Azikri de Safed. Une hagiographie d’Isaac Luria Ashkenazi et trois lettres écrites à Safed entre 1602 et 1609 à un correspondant de Cracovie, Salomon Shelumiel Dresnitz, auront une part prépondérante dans la propagation de la légende d’Isaac Luria Ashkenazi. Les imprimés ne sont que l’un des véhicules de la Kabbale de Safed dans la diaspora. Des manuscrits jalousement gardés, prêtés avec parcimonie mais promptement reproduits par de très nombreux scribes, à Jérusalem, en Italie et en Allemagne du Sud, participent à cette expansion.

Le déclin économique de l’Empire ottoman et de Safed vers la fin du XVIe siècle accélère la diffusion de la Kabbale. Disettes, épidémies, razzias, auxquelles s’ajoute concurrence des tissus et des vêtement vénitiens et anglais, font que les Juifs commencent à quitter une ville en faillite après la ruine de son activité principale, l’industrie lainière. Par ailleurs, l’immigration juive en provenance d’Espagne et du Portugal s’essouffle. Seul Jérusalem conserve une population juive significative grâce à une économie plus diversifiée.

En 1583, la famine oblige Safed à envoyer des émissaires vers les grandes communautés de la diaspora afin de solliciter leur aide. En 1594, avec l’épidémie, Safed envoie d’autres émissaires parmi lesquels de prestigieux rabbins dont Moïse ben Haïm Alsheikh, le prédicateur le plus écouté de la ville. La communauté juive de Venise répond à l’appel. Ces émissaires qui œuvrent pour leur communauté en détresse ne perdent pas de vue leurs objectifs personnels : ils mettent à profit ces voyages longs et périlleux pour avancer leurs projets éditoriaux. Poussés sur les routes du monde, les émissaires de Safed  répandent son enseignement et sa doctrine dans la diaspora, des Pays-Bas à la Pologne, dans les communautés séfarades et ashkénazes. Des coutumes instaurées à Safed (et  à Jérusalem), au XVIe siècle, dans une atmosphère d’attente messianique, se répandent dans une bonne partie de l’Europe. Gérard Nahon conclut : ‟En fait il n’est pas aujourd’hui un seul livre de prières hébraïques qui ne soit tributaire de l’inspiration, des leçons et des doctrines de Safed.”

Olivier Ypsilantis

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En lisant « La Terre sainte au temps des Kabbalistes, 1492-1592 » de Gérard Nahon – 2/3

 

III – Safed en 1538 : la querelle sur la semikha.

Les Juifs s’installent d’abord à Safed pour des raisons religieuses, pour servir Dieu et se régénérer, une régénérescence à laquelle aspirent plus particulièrement de nombreux Marranes. Un rabbin, Joseph Saragosti, fait fusionner les divers groupes de la ville en une seule communauté. Safed est une ville nouvelle (contrairement à Jérusalem) et donc exempte de péchés, selon une ancienne tradition. A très peu de distance, se trouvent des tombeaux de prophètes et rabbins du temps de la Mishna. Par ailleurs, la communauté n’a pas eu le temps d’édicter des taqqanot susceptibles de décourager les immigrants potentiels. Tout ceci explique que Safed devienne au XVIe siècle la métropole de la Terre sainte. De plus, les conditions de vie y sont meilleures que dans le reste de la Palestine. Au milieu du XVIe siècle, huit à dix mille Juifs y vivent. Il faut lire la relation de voyage de Moïse Bassola en 1521. Contrairement à Jérusalem, il n’y a pas à Safed de division entre travailleurs et clercs. La production, l’artisanat et le négoce occupent toute la population active, y compris les rabbins et les étudiants des yeshivot. En 1535, David de Rossi énumère les produits d’exportation ; on en a l’eau à la bouche. Sa description est encore plus enthousiaste que celle de Moïse Bassola. Commerce de gros et de détail, Safed est une ville qui offre des produits de haute qualité dans divers domaines, à commencer par le textile et la confection. Safed exporte du lin filé ou brut, de la soie, du taffetas. On y confectionne des tenues militaires pour les armées du sultan stationnées en Syrie, à Damas ou Alep. Le drap est expédié vers les grands marchés de Smyrne, d’Istanbul, de Salonique, de Valachie, d’Alexandrie d’Égypte et même de Venise. Le voyageur turc Evlia Çélébi évoque cette époque où trois mille métiers à tisser travaillaient à Safed, une activité importée par les Séfarades chassés d’Espagne. Il écrit : ‟C’est à leur école que les autres Juifs apprirent à travailler dans cette profession qui devint l’apanage d’Israël dans toutes les villes de la Turquie”. Les Juifs sont également actifs dans les campagnes de Galilée, avec colporteurs et agriculteurs. Le peuplement juif s’étend jusqu’aux rives du nord du lac de Tibériade où nombreux sont ceux qui vivent de la pêche.

Vers la fin du XVe siècle, Safed qui a intégré plus d’Espagnols que Jérusalem a l’idée de disputer à cette dernière son hégémonie spirituelle sur la Terre sainte. Voir la proclamation de la shemitta en 1504. La prospérité de Safed (qui tient pour l’essentiel à son industrie lainière) et la supériorité numérique de sa population juive (plus de mille familles vers 1536), sans oublier le nombre et le renom de ses rabbins, paraissent justifier ses prétentions. A Safed, des rabbins et autres maîtres forment un conseil supra-communautaire, le Wa’ad, qui, de fait, incarne l’autorité juive la plus représentative de tout le pays.

Jacob Bérab (1474-1541), un Espagnol, finit par se fixer à Safed vers 1535. Lui aussi interprète l’expulsion d’Espagne et l’afflux de Juifs en Terre sainte comme un signe messianique, prélude à la Rédemption. En s’appuyant sur des écrits de Maïmonide qui affirmait que la restauration du Sanhédrin se ferait peu avant la venue du Messie (il indique les règles à suivre pour l’ordination des juges de la Cour ou semikha), Jacob Bérab estime que le moment est venu de rétablir la semikha. En 1538, le collectif des rabbins de Safed l’élit comme premier samukh, ou juge ayant reçu l’ordination. Ainsi peut-il pourvoir à la nomination des membres d’un Sanhédrin en conférant la semikha aux rabbins qu’il en juge dignes. Confronté à l’arrivée d’un grand nombre de Marranes repentis  en quête d’une pénitence légale, Jacob Bérab voit la restauration du Sanhédrin comme une urgence. En effet, ces Marranes posent au rabbinat d’épineux problèmes que seule une Cour suprême est à même de démêler. Mais cette volonté de restaurer le Sanhédrin cherche-t-elle simplement à combler un vide juridique ou bien à restaurer une entité politique sur la terre ancestrale ?

Fort de ses pouvoirs, Joseph Bérab ordonne quatre rabbins de Safed puis il adresse une missive (munie de vingt-cinq signatures de rabbins de Safed) aux rabbins de Jérusalem afin de les rallier à son initiative. Cette missive confère l’ordination à Lévi ben Habib, dayyan de Jérusalem, une ordination que ce dernier refuse net sous le prétexte que Jérusalem n’a pas été consultée. Safed est indirectement accusée d’avoir agi unilatéralement et Lévi ben Habib se réfère à Maïmonide pour réclamer un authentique consensus. La controverse entre Safed et Jérusalem se poursuit durant quelques mois. Jacob Bérab meurt peu après, en 1540, après avoir été exilé (pour des raisons mal définies) par les autorités ottomanes. La restauration du Sanhédrin reste lettre morte ainsi que la tentative de rétablissement d’une autorité judiciaire suprême en Terre sainte. L’essentiel de l’œuvre de Jacob Bérab est à tient aux ordinations des maîtres. Ainsi, après avoir doté Safed d’une autorité juridique, Jacob Bérab pose les bases de sa prééminence spirituelle dans la diaspora. Je ne vais pas rapporter ici la liste exhaustive des maîtres ordonnés, je me contenterai de citer quelques noms parmi les plus prestigieux : Joseph ben Ephraïm Caro (l’un des quatre rabbins ordonnés par Jacob Bérab qui ordonnèrent à leur tour et ainsi de suite), Haïm ben Joseph Vital (disciple d’Isaac Luria Ashkenazi),  Éléazar ben Moïse Azkari, Yom Tov Sahalon, etc.

 

IV – 1565, Tibériade et la señora.  

 

Doña Gracia NassiDoña Gracia (1510-1569), un timbre édité en 1992 par Israël.

 

La Palestine est devenue la destination favorite du pèlerinage aux tombeaux des saints rabbins. Les immigrants s’installent non loin des tombeaux et participent ainsi au développement de la région. Au début du XVIe siècle, la ville de Tibériade (au passé si prestigieux pour le peuple juif) est déserte et en ruines. En 1565, Pantaleão d’Aveiro rapporte qu’une dame fortunée ayant fui son Portugal natal était venue de Venise à Constantinople et avait acheté fort cher Tibériade au sultan. Cette dame, Béatrice Mendes (Doña Gracia Nassi ou encore La Señora), née Béatrice de Luna. Après le décès de son époux, Francisco Mendes, en 1537, elle se retrouve à la tête d’une immense fortune et quitte son pays avec les siens pour les Pays-Bas. A la mort de son beau-frère, Diego Mendes, l’associé de son époux, Doña Gracia Nassi s’établit à Venise où elle est emprisonnée pour avoir pratiqué le judaïsme. Libérée, elle part pour Ferrare où elle revient publiquement au judaïsme et organise une filière d’évasion pour les Marranes du Portugal. Elle patronne des livres afin de guider leur retour au judaïsme. Parmi ces livres, la Bible dite de Ferrare (soit la première version juive de la Bible dans une langue moderne, l’espagnol) et ‟Consolation aux tribulations d’Israël” (‟Consolação as Tribulações de Israel”), premier livre d’histoire juive jamais écrit en portugais. En 1553, à Constantinople, elle multiplie les charités, patronne les savants, fonde yeshivot et synagogues. Son neveu, João Migues, épouse sa fille unique, Reyna. Doña Gracia Nassi obtient du pouvoir ottoman la concession du district de Tibériade moyennant un tribu annuel de mille ducats. Son projet : rebâtir Tibériade pour y accueillir des Marannes portugais réfugiés en Terre sainte, quelque vingt mille individus selon Samuel Usque. Le projet est repris par le neveu de Doña Gracia Nassi, Joseph Nassi, un projet appuyé par Soliman le Magnifique.

Joseph Nassi avait rejoint sa tante maternelle, Doña Gracia Nassi, en 1554, à Constantinople où il était revenu publiquement au judaïsme. Devenu influent à la cour de Soliman le Magnifique puis à celle de Sélim II, il tint le rôle de ministre officieux des Affaires étrangères de la Sublime Porte et, à ce titre, il appuya en 1569 la révolte des calvinistes néerlandais contre l’occupant espagnol. Sélim II reconnaissant lui avait conféré le duché de Naxos et l’archipel environnant. Vers 1563, Joseph Nassi reprit le projet de sa tante en Galilée. Afin d’y favoriser l’immigration juive, il envoya des émissaires dans les communautés d’Italie et arma des vaisseaux pour embarquer les Juifs tentés par l’aventure. Combien embarquèrent ? On ne sait.

Tibériade s’entoure de murailles. Habitations, ateliers et boutiques sont construits dans la ville même et ses environs. Gérard Nahon écrit : ‟Des historiens mettent en doute la réalité d’un « grand dessein » de Joseph Nassi pour Tibériade. Il n’est guère probable qu’il ait envisagé d’établir une principauté juive autonome sous suzeraineté sultanale. Certes la Sublime Porte avait toléré des semi-suzerainetés à la périphérie de l’empire, comme au Yémen ou en Transylvanie, mais le modèle n’était pas concevable en son centre, dans la province de Syrie gouvernée par le pacha de Damas. Par contre, la Sublime Porte pouvait soutenir la colonisation, développer le commerce, accroître la sécurité d’un territoire à l’abandon, comme celui de Tibériade et y établir une fiscalité rentable”. Précisons que Tibériade n’est que l’un des nombreux champs d’activité de Joseph Nassi. Il en dirige le développement depuis Constantinople sans jamais se rendre dans son fief de Galilée. C’est pourquoi son nom reste discret dans cette entreprise, au profit de celui de sa tante.

La renaissance matérielle de Tibériade s’accompagne d’une renaissance spirituelle, en partie grâce à ses yeshivot qui, il est vrai, s’appauvriront après la mort de leur bienfaitrice, Doña Gracia Nassi.

Alvaro Mendès (alias Salomon Ibn Ya’ish), Marrane portugais, avait acquis une immense fortune après avoir bourlingué, notamment aux Indes, dans la province de Madras, où il avait été chercheur de diamants. Il avait fini par s’embarquer pour la Turquie où il était revenu publiquement au judaïsme. Le sultan Mourad III l’avait fait duc de Méthylène, grand commissaire de la Sublime Porte et avait renouvelé en sa faveur la concession de Tibériade. Il chargera son fils, Jacob Ibn Ya’ish, du développement et de l’administration de ce fief. Mais ce dernier n’avait pas les qualités d’organisateur de son père. La crise économique de la fin du XVIe siècle mettra fin à cette belle entreprise ; et Tibériade se videra de ses Juifs.

 

V – Le monde des rabbins.

La disposition fiscale exonérant d’impôt tout particulier faisant de l’étude de la Torah son unique occupation (la taqqana de 1509) est-elle la cause de cette bizarrerie structurelle — une pyramide inversée — de la population juive de Jérusalem ? Qu’est-ce qui a pu inciter à l’adoption de cette disposition ? Quoi qu’il en soit, Jérusalem acquiert une population rabbinique majoritaire en mesure d’imposer sa volonté à toute la communauté juive. C’est bien l’afflux de disciples de Sages et de rabbins d’Espagne qui promeut la vie des yeshivot et des écoles à Jérusalem. Au cours des années 1580, les plus hautes sommités rabbiniques de la diaspora s’y installent. L’effervescence spirituelle et intellectuelle est grande dans cette ville où vivent et enseignent dans l’entente et la mésentente des centaines de rabbins. Les yeshivot fonctionnent jour et nuit. Le Talmud Tora (l’école élémentaire) accueille plus de cent enfants et des adultes le fréquentent en grand nombre sitôt la classe des enfants terminée. Les synagogues privées se multiplient à partir des années 1520. Notons que les maîtres de Jérusalem ont une nette prédilection pour la Mishna accompagnée du commentaire de Maïmonide. Voir le cas de Salomon ben Joseph Sirillo. Cet intérêt pour la Mishna s’explique peut-être par une volonté de renouer avec une tradition liée à la terre et à la vie agricole. Peut-être faut-il également y voir une motivation kabbalistique. A Safed, nous l’avons vu, la population rabbinique ne constitue pas une classe à part (contrairement à Jérusalem) : elle s’adonne à divers métiers pour assurer sa subsistance. Certains rabbins assument même d’importantes charges patronales.

Seules quelques yeshivot de Safed nous sont connues, comme celle de Joseph Caro, mais aussi de Joseph Sagès, Salomon Absaban, Salomon Sagès et Moïse Besudo. Le plus connu des centaines de rabbins qui enseignèrent et étudièrent à Safed est Isaac Luria ben Salomon Ashkenazi. Arrivé à Safed en 1569, il n’y enseigna guère plus de trois ans avant d’être emporté par une épidémie, en 1572. Ci-joint, un lien succinct de la Jewish Virtual Library sur ce dernier :

https://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/biography/Luria.html

Citons également, Haïm Vital :

http://www.akadem.org/medias/documents/Arizal_4.pdf

Joseph ben Ephraïm Caro :

https://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/biography/Caro.html

Moïse Cordovero :

http://www.akadem.org/medias/documents/Cordovero-Doc5.pdf

Mais aussi : Élie ben Moïse de Vidas, Yom Tov ben Moïse Sahalon, Salomon ha-Lévi Alkabets, Israël ben Moïse Najjara, Moïse ben Haïm Alsheikh, David ben Salomon Ibn Avi Zimra, Moïse ben Joseph de Trani, Menahem ben Juda de Lonzano.

Gérard Nahon conclut ce chapitre sur ces mots : ‟Ce monde rabbinique, issu de la diaspora d’Occident, essentiellement séfarade, rassemblé en Terre sainte et singulièrement à Jérusalem et à Safed, constitue de facto et de jure le foyer spirituel renaissant du peuple juif. Son émanation la plus caractéristique mais non la seule, la Kabbale dite de Safed, devait influencer dans le très court terme comme dans la longue durée la diaspora tant ashkénaze que séfarade.”

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant ‟La Terre sainte au temps des Kabbalistes, 1492-1592” de Gérard Nahon – 1/3

 

I – Les quatre ‟Terres saintes” et les autres communautés.

Avec l’arrivée des Espagnols, la population juive va sensiblement augmenter en Terre sainte. Rappelons que l’expression Terras santas désigne chez les Juifs hispanophones les trois cités saintes, Jérusalem, Hébron, Safed et Tibériade à partir de 1565. Vers 1536, on compte à Safed plus de mille familles juives et sept communautés distinctes. Vers le milieu du XVIe siècle, Safed aurait été la plus importante agglomération juive en Terre sainte. La Palestine était devenue ottomane en 1516-1517, suite à la victoire sur les Mamelouks de Selim Ier, fils de Bajazet II qui, dit-on, avait accueilli à bras ouverts les Juifs expulsés d’Espagne.

 

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Aquarelle de John Young (1755-1825), représentant le sultan Bajazet II le Juste (1447-1512). John Young a publié en 1815 « Portraits of the Emperors of Turkey from the Foundation of the Monarchy to the year 1808 » soit trente illustrations en couleurs accompagnées d’une légende en anglais et en français. 

 

Même si les voyageurs prennent note de la forte présence de Juifs espagnols et portugais en Judée et Galilée et jusque dans les campagnes, cette immigration juive en Terre sainte est modeste en comparaison de celle que connaissent alors Salonique et Constantinople.

Jérusalem n’a plus de Temple mais Soliman le Magnifique a fait de la Ville sainte un immense chantier. La ville compte nombre de belles demeures et de marchés (voir le témoignage de Moïse Bassola en 1521). L’eau y coule en abondance par de nombreuses fontaines et, vers 1538, la ville s’entoure de murailles sous la supervision d’Avraham Castro. On construit aussi en province, notamment à Safed. L’architecte de la Mosquée bleue d’Istanbul, Sinan Pacha, multiplie les plans d’édifices privés et publics. Une vague d’immigration portugaise ne tarde pas à suivre la vague espagnole, suite à l’instauration de l’Inquisition au Portugal, en 1536. Rappelons que le décret d’expulsion des Juifs du Portugal remonte à 1496 et qu’il suit de très peu celui des Juifs d’Espagne (1492). En 1549, Safed est ceint d’une muraille que défend une garnison turque. En 1560, c’est au tour de Tibériade d’être rebâti sous l’impulsion d’un Juif d’origine portugaise installé à Constantinople, Joseph Nassi. Dans les plaines et collines de Galilée, une douzaine de villages se peuplent de Juifs.

Ce retour des Juifs en Terre sainte s’accompagne d’une certaine effervescence messianique. A ce propos, citons le rabbin espagnol Abraham ben Éliézer ha-Lévi qui voyait des signes (messianiques) dans la chute de Byzance (1453) et la prise de Rhodes par Soliman le Magnifique (1521). A Jérusalem, on guette des signes annonciateurs de la Rédemption par des moyens naturels. Parmi ces signes, la chute du Croissant placé sur le toit de la mosquée de l’esplanade du Temple. Un certain David Rubéni arrive en Terre sainte en 1523 où il s’adjoint un certain Diego Pirès (Salomon Molkho). L’effervescence provoquée dans la communauté juive par leurs discours est grande et les rabbins s’emploient à la calmer par crainte des autorités ottomanes. Ci-joint, deux passages rendent compte du personnage que fut Jacob Rubéni, l’un des faux messies que compte l’histoire juive. Le premier est extrait de ‟La Vallée des Pleurs” de Joseph Hacohen, l’autre de ‟Dix-neuf siècles d’histoire juive, de 70 à 1979” du Grand Rabbin Paul Bauer :

http://www.judaicultures.info/histoire-6/Portraits/David-Rubeni-ou-Reuveni

Parmi les principales épreuves que doivent affronter les communautés juives, les épidémies comme l’épidémie de peste à Jérusalem en 1523-1525. Il y en eut aussi en 1533, 1550, 1553, 1572 et 1594. La sécheresse de 1599 quant à elle réduisit les fortunés à la misère et fit mourir de nombreux démunis. Ces catastrophes expliquent que, malgré son augmentation, la population juive de Palestine ait souffert d’une instabilité endémique.

Ci-joint, un article signé Nissan Mindel sur Don Joseph Nassi (1505-1579), duc de Naxos :

http://www.fr.chabad.org/library/article_cdo/aid/1481886/jewish/Don-Joseph-Nassi-Duc-De-Naxos.htm

Et un riche lien sur Doña Gracia Mendez-Nassi (1510-1569), dite La Señora :

http://www.terredisrael.com/la-senora.php

 

II – Jérusalem.

Aux immigrants venus d’Espagne viennent s’ajouter des Juifs de Provence (expulsés en 1502), d’Italie et autres pays. Ainsi, entre 1525 et 1553, la population totale de Jérusalem passe de 5 607 à 15 992 habitants et la composante juive de 1 194 à 1 944. Chaque communauté religieuse porte un signe distinctif mais il n’y a pas de ghetto dans la Ville sainte. Les Ashkénazes sont présents depuis au moins le XIVe siècle (avec des Allemands, des Français et des Italiens). La communauté séfarade s’est augmentée des expulsés d’Espagne. Les Mozarabes constituent le noyau le plus ancien de la population de Jérusalem. Les Maghrébins sont arrivés en nombre au XVe siècle et des Éthiopiens dans les années 1720. Les Karaïtes quant à eux gèrent leurs propres institutions depuis des temps immémoriaux.

Sans entrer dans les détails, disons qu’il existe un gouvernement juif autonome jusqu’à un certain point et qu’il est reconnu comme tel par les autorités ottomanes. Je passe sur l’exemption fiscale des clercs, le crédit et les haskamot afin de ne pas surcharger le présent article. Ci-joint, un lien sur la signification du mot haskamah présenté par Jewish Virtual Library :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/judaica/ejud_0002_0008_0_08508.html

Ce gouvernement supra-communautaire est en principe collégial, avec sa douzaine de dignitaires. Parmi ces derniers, mentionnons le naguid (gouverneur des Juifs qui résident en Égypte) Isaac Cohen-Solal (1502-1524).

Langue administrative, l’hébreu est aussi la langue communautaire entre des Juifs venus de partout. Dans cette société juive, le pouvoir autrefois détenu par des autochtones, les Mozarabes, est passé aux Ashkénazes au cours de la période mamelouks puis aux Espagnols et Portugais au tout début du XVIe siècle. Les Ashkénazes évitent les Séfarades et maintiennent leurs institutions et traditions. Petit à petit, les Juifs de Jérusalem réactivent les taqqanot, une constitution caractéristique de ce pouvoir semi-autonome. Les plus célèbres taqqanot datent de 1509, elles émanent du Tribunal rabbinique égyptien dirigé par Isaac Cohen-Solal. L’étude des taqqanot permet de prendre la mesure du degré d’autonomie dont bénéficie au XVIe siècle la communauté juive dans la Palestine ottomane, une communauté majoritairement espagnole et en expansion démographique et économique.

(à suivre)

 Olivier Ypsilantis

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« Je me souviens » en vrac – 5/5

 

Je me souviens que le père de Benjamin Netanyahu, Benzion, est l’auteur d’ouvrages de référence sur l’Inquisition en Espagne.

Je me souviens de l’angiome sur le crâne de Mikhaïl Gorbatchev.

Je me souviens que j’ai découvert ce nom, Jacques Bingen, par celui d’une rue où je retrouvais une belle brune, une rue qui portait le nom de ce Compagnon de la Libération, une rue du XVIIe arrondissement, à Paris :

http://www.ordredelaliberation.fr/fr_compagnon/102.html

Je me souviens qu’un groupe israélien, Kaveret (plus connu sous le nom de Poogy), chantait des « Je me souviens » (אני זוכר) :

https://www.youtube.com/watch?v=Rqxh_HQrQZk#t=20

Je me souviens de Jack Nicholson dans « One flew over a cuckoo’s nest », de Donald Sutherland dans « Casanova » (celui de Federico Fellini), de Charlotte Rampling et Dirk Bogarde dans « Portier de nuit », de Liza Minelli et Joel Grey dans « Cabaret », de Silvia Kristel et Alain Cuny dans « Emmanuelle », de Michel Piccoli et Marcello Mastroianni dans « La grande bouffe », de…

 

 Theater Cabaret AnniversaryLiza Minelli et Joel Grey dans « Cabaret » de Bob Fosse (1973)

 

Je me souviens de « Durafour crématoire »

Je me souviens de l’apparition du code à barres, de celle de la carte de crédit et du guichet automatique, du compact disc (du CD), du walkman, de la commande à distance, de la télévision en couleurs, du téléphone mobile, de l’antenne parabolique, des freins ABS, de l’airbag, du four micro ondes, du microphone sans fil… Il me faudrait des pages et des pages pour répertorier toutes les innovations scientifiques et technologiques nées après moi.

Je me souviens de « Le lion est mort ce soir » de Pow won ainsi que de la parodie qu’il a inspirée :

https://www.youtube.com/watch?v=3PR7_X9pwZI

Je me souviens de Al Stewart, à commencer par son album « Year of the Cat » et les deux chansons suivantes : « On the Border » et « Broadway Hotel » :

https://www.youtube.com/watch?v=5Y6hVQn-e5Y

https://www.youtube.com/watch?v=q0Ebhao5dIk

Je me souviens de « Oh, oh, you’re in the army now » de Bolland & Bolland, chanté par « Statut Quo », un nom adopté par ce groupe britannique après plusieurs changements de noms, dont « The Spectre ».

Je me souviens que Zabou (Isabelle) Breitman est la fille de Jean-Claude Deret (Claude Breitman qui prit pour pseudonyme le nom de sa mère), l’auteur de la série « Thierry la Fronde ». Je me souviens que sa femme, Céline Léger, tient le rôle d’Isabelle dans ladite série.

 

Zabou BreitmanZabou (Isabelle) Breitman (née le 30 octobre 1959)

 

Je me souviens de « Tissu est dans iode », soit la réalisation du serment de Koufra.

Je me souviens d’Ornicar dans la série de conjonctions : mais/ou/et/donc/or/ni/car.

Je me souviens de certains noms de code utilisés au cours de la Seconde Guerre mondiale, dont : « Barbarossa », « Overlord » et « Otarie », sans oublier « Operation Merkur », l’opération aéroportée des Allemands sur la Crète.

Je me souviens de la folie des jeux de mots (dans les gros titres) qui prit le quotidien « Libération ». La plupart d’entre eux étaient tirés par les cheveux. Certains étaient stupides, lamentables, voire infâmes.

Je me souviens quand je déclamais des vers de James Joyce dans ma chambre d’Emmet Road, à Dublin, que je lisais crayon en main des poèmes de Gerard Manley Hopkins et de Shelley. Par ma fenêtre, la masse sombre et humide de Kilmainham Gaol.

Je me souviens quand, petit garçon, je fus impressionné par la dague de cérémonie d’officier de marine de mon grand-oncle.

Je me souviens de « The Plough and the Stars » de Sean O’Casey et du Starry Plough flag. 

Je me souviens de Bruno Ganz dans le rôle du Führer dans « Der Untergang », mais aussi dans celui du comte dans « Die Marquise von O… ».

Je me souviens du Dr Jekyll et de Mr Hyde, le livre de Robert L. Stevenson et la chanson de Serge Gainsbourg. Je me souviens de Reinhard Heydrich / Heinz Siegfried Heydrich et de Hermann Goering / Albert Goering. Dans ces deux cas, les aînés peuvent être regardés comme des Mr Hyde et les cadets comme des Mr Jekyll, en quelque sorte…

 

Reinhard HeinzReinhard Heydrich (1904-1942), à gauche, et Heinz Siegfried Heydrich (1905-1944) 

 

Je me souviens de la pochette du disque « The Dark Side of the Moon » des Pink Floyd, de ce prisme qui reçoit la lumière et la décompose, le tout sur un beau fond noir mat.

Je me souviens de Michel Blanc (Jean-Claude Dus) dans « Les Bronzés », de « Je sens que, ce soir, je vais conclure. »

Je me souviens des « Poèmes saturniens » de Verlaine et plus particulièrement de « Chanson d’automne ».

Je me souviens de la mort de Joséphine Baker. Je me souviens qu’elle faisait ribouler ses yeux, ce que Pascal Légitimus des « Inconnus » fera bien des années après, dans une parodie insérée dans « Chansons d’antan » :

http://www.dailymotion.com/video/x1a8na_les-inconnus-chansons-d-antan_shortfilms

A ce propos, je me souviens des parodies publicitaires par nationalités (quelques tempéraments nationaux européens), pour préservatifs :

https://www.youtube.com/watch?v=wo0rhGNee-8

Je me souviens…

Olivier Ypsilantis 

 

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« Je me souviens » en vrac – 4/5

 

Je me souviens de « Je me souviens » de Georges Perec. Ci-joint, quelques bribes de sa mémoire récitées par lui-même :

https://www.youtube.com/watch?v=TNhN77tyep8

Je me souviens de tant de morts — mais comment pourrais-je m’en souvenir ? Serais-je capable de réciter de mémoire ces millions de noms ? (Ce « Je me souviens » a été écrit le 11 novembre 2014).

Je me souviens de « Je me souviens » de Lara Fabian la Canadienne :

https://www.youtube.com/watch?v=L6BZFz4wh5g

Je me souviens que ma mère chantait volontiers : « J’ai la mémoire qui flanche / J’me souviens plus très bien » :

https://www.youtube.com/watch?v=2NL02eCEuUs

Je me souviens quand I.G.F. (Impôt sur les Grandes Fortunes) se fit I.S.F. (Impôt de Solidarité sur la Fortune). La belle affaire !

Je me souviens de mon plaisir à fouiner chez les bouquinistes de la rue de l’Odéon — les jours de pluie surtout —, plus particulièrement chez l’un d’eux, la Librairie Rieffel. Je me souviens que c’est dans cette antre que j’ai découvert l’œuvre délicieuse de Jean Moréas, Ιωάννης Α. Παπαδιαμαντόπουλος de son vrai nom.

 

Librairie Rieffel de ParisLibrairie Rieffel, au 15 de la rue de l’Odéon, dans le VIe arrondissement, Paris.

 

Je me souviens que Jacques Delmas et Philippe de Hauteclocque ajoutèrent leurs noms de guerre à leurs noms, ce qui donna Jacques Chaban-Delmas et Philippe Leclerc de Hauteclocque.

Moi aussi je me souviens des actualités au cinéma (Georges Perec en 461 de « Je me  souviens »).

Je me souviens de certaines révélations du « Canard enchaîné », dont l’affaire des diamants de Bokassa.

Je me souviens du plaisir que j’eus dans ma chambre d’enfant à lire « Naufragé volontaire » d’Alain Bombard et « Le Pourquoi pas ? dans l’Antarctique » de Jean-Baptiste Charcot.

Je me souviens que « Le Crapouillot » (une revue que je lisais chez mon oncle) est né au cours de la Grande Guerre, dans les tranchées, et que son nom désigne un mortier de tranchée.

Je me souviens de l’attentat contre la gare de Bologne — la strage di Bologna —, le 2 août 1980, un attentat particulièrement meurtrier.

Je me souviens de la Seat 600 — la Seiscientos  et de la Trabant 601.

Je me souviens du Reichstag et du Pont Neuf emballés par Christo.

Je me souviens du général au monocle, António de Spínola. Je me souviens de la sympathie que cet homme m’inspira d’emblée.

 

 Général SpinolaGénéral António de Spínola (1910-1996)

 

Je me souviens de Notre corps nous appartient (ou Mon corps m’appartient ou bien encore Mon corps est à moi) brandit au cours de manifestations pour la légalisation de l’I.V.G.

Je me souviens qu’Idi Amin Dada se vengea de son ministre des Affaires étrangères, la belle princesse Elizabeth Bagaya (il l’accusait de l’avoir trompé avec un Blanc dans des toilettes de l’aéroport d’Orly) en publiant en première page de « The Voice of Uganda » une photographie d’elle nue. A ce propos, je me souviens de « Madame Le Pen nue fait le ménage » en couverture de « Playboy » :

http://www.daily-buzz.fr/buzz/pierrette-le-pen-nue-dans-playboy-nsfw-20131102.html

Je me souviens qu’il y eut de nombreux attentats à Paris, en 1985 et 1986. Je me souviens plus précisément de l’attentat contre le magasin « Tati », rue de Rennes, le plus meurtrier (et le dernier) d’une longue série :

http://www.ina.fr/video/CAB86024906

Je me souviens des mariages collectifs de la secte Moon.

Je me souviens du chapeau avec lequel François Mitterrand cherchait à se donner un air Léon Blum.

Je me souviens quand Allied Checkpoint Charlie n’était pas un musée.

Je me souviens qu’aux funérailles du roi Baudouin 1er de Belgique, sa femme, la reine Fabiola, était tout de blanc vêtue.

Je me souviens de Malcolm Forbes et de ses Harley Davidson.

Je me souviens de l’espoir que j’eus de voir Michel Ier de Roumanie monter sur le trône après la chute de Ceauşescu ; et de l’espoir que j’eus de voir Siméon II de Bulgarie monter sur le trône après la chute de Jivkov.

Je me souviens que Bambu, la compagne de Serge Gainsbourg, affirmait être la petite-nièce du generalfeldmarschall Friedrich Paulus.

Je me souviens des doigts pleins d’encre, des genoux écorchés, des coups de règles sur les doigts et de bien d’autres emblèmes de mes années de primaire.

Je me souviens de François Mitterrand et d’Helmut Kohl, main dans la main, à Verdun :

http://www.ina.fr/video/I00012031

Je me souviens que deux jours avant sa mort, en 1973, mon grand-père s’était mis en tête de changer de voiture, sa Chevrolet pour une Citroën SM et son moteur V6 Maserati. Je me souviens que cette voiture qui comportait de nombreuses innovations techniques fut victime des chocs pétroliers de 1973 et 1975.

Je me souviens quand je « dévorais » des Henri Bergson, publiés à la Librairie Félix Alcan, dans la collection Bibliothèque de philosophie contemporaine, des livres brochés à la couverture vert pâle.

 

L'énergie spirituelle de BergsonMa lecture d’Henri Bergson a commencé par ce livre, au cours d’un hiver neigeux, dans une pâle lumière que tamisaient des voilages.  

 

Je me souviens du regard de Jorge Luis Borges.

Je me souviens des Photo Transformations de Lucas Samaras.

Je me souviens…

Olivier Ypsilantis

 

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« Je me souviens » en vrac – 3/5 (Espagne)

 

Je me souviens quand Letizia Ortiz Rocasolano est devenue Princesa de Asturias ; et quand le Principe de Asturias est devenu Felipe VI.

Je me souviens, à Córdoba, du petit verre de fino emperlé, sous le ventilateur, devant les azulejos aux tonalités de sorbets, des feuilles de papier qui se couvraient peu à peu de notes, avec ratures et becquets.

Je me souviens du Grupo Zaj et de la performer Esther Ferrer.

Je me souviens de castellets beaux comme des Spencer Tunick, beaux comme des fonds sous-marins, beaux comme des images captées par le microscope ou le télescope.

 

CastelletsUn castellets photographié en plongée

 

Je me souviens de paellas, sous un ciel lumineux, à Valencia. Je me souviens de gachasmigas, les jours de pluie, à Murcia.

Je me souviens de « Me Acuerdo » de Vico C, « Me acuerdo cuando te entregaste a mí / me acuerdo como me aferraba yo a ti / me acuerdo los dos soñando en una noche de pasión / no me escuchas, no me miras, se remuerde mi corazón. »

Je me souviens de la Generación ni-ni (ni estudia ni trabaja).

Je me souviens de riachuelos, limoneux après l’averse. Je me souviens du murmure des acequias. Je me souviens des neiges de la Sierra Nevada et, derrière, du bleu de la Méditerranée.

Je me souviens que lorsque mon fils David naquit à Córdoba, à deux pas de la synagogue, la ville embaumait l’azahar, un parfum qu’exaltait une pluie douce, si douce.

Je me souviens de l’UCD (Unión de Centro Democrático) et de son leader, Adolfo Suárez.

Je me souviens quand fut votée la Constitución española de 1978. Je me souviens que parmi ses sept « pères » figurait Manuel Fraga Iribarne.

Je me souviens de la sardana sur le parvis de la cathédrale de Valencia et de Barcelona :

https://www.youtube.com/watch?v=slnGYnt4sXY

Je me souviens quand tout le monde chantonnait « La Macarena ».

Je me souviens de Todo por la Patria aux frontons des casernes de la Guardia Civil.

Je me souviens de la Movida et d’Alaska (María Olvido Gara Jova).

Je me souviens du retour de « Guernica » de Picasso, de New York à Madrid.

Je me souviens de Naranjito, la mascotte de la Coupe du Monde de football 1982. Je me souviens de Cobi, la mascotte des Jeux Olympiques 1992.

Je me souviens que la revue « Interviú » fut l’un des principaux acteurs du destape.

Je me souviens que le nom de code Operación Galaxia est dû au fait que les conspirateurs s’étaient  réunis dans la Caferaría Galaxia, à Madrid.

Je me souviens de « Carmen » de Carlos Saura, de « Patrimonio nacional » de Luis Garcia Berlanga, de « Mujeres al borde de un ataque de nervios » de Pedro Almodóvar, de « Los santos inocentes » de Mario Camus, de…

Je me souviens de l’introduction de la I.V.A. (T.V.A.). C’était en 1986.

Je me souviens de la Unión Militar Democrática, de sa naissance et de sa mort.

Je me souviens de Fernando Rey dans la série télévisée « El Quijote » :

http://www.rtve.es/television/el-quijote/

 

Don QuichotteFernando Rey (El Quijote) et Alfredo Landa (Sancho Panza). 

 

Je me souviens de Pilar Miró, directrice générale de la chaîne publique RTVE (Radiotelevisión Española).

Je me souviens de OTAN NO.

Je me souviens des serenos — ces préposés à la surveillance nocturne — dans les villes et les villages du pays.

Je me souviens de F.R.A.P. (Frente Revolucionario Antifascista y Patriota), de G.R.AP.O. (Grupos de Resistencia Antifascista Primero de Octubre), de G.A.L. (Grupos Antiterroristas de Liberación), de J.O.N.S. (Juntas de Ofensiva Nacional-Sindicalista), de  A.A.A. (Alianza Apostólica Anticomunista ou « Triple A »), de E.T.A. (Euskadi Ta Askatasuna), de…

Je me souviens de l’assassinat par un commando de l’E.T.A. du vice-amiral Cristóbal Colón de Carvajal Matoro Hurtado de Mendoza y Peréz del Pulgar, descendant en ligne directe de Cristóbal Colón, et de son chauffeur.

Je me souviens de la Guardia Mora de Franco et de ses capes blanches.

 

Funérailles de FrancoLa guardia mora escorte le cercueil de Franco

 

Je me souviens quand le lit du río Turia, à Valencia, n’était qu’un ruban de poussière.

Je me souviens de l’incendie du Gran Teatro del Liceo, à Barcelona, et de sa lente réhabilitation.

Je me souviens de l’assassinat des marquis de Urquijo, dans leur chalet de Somosaguas. Je me souviens que leur gendre, Rafael Escobedo, surnommé « Rafi », fut accusé et qu’il se suicida dans sa cellule. Je me souviens que ce crime a notamment inspiré une série télévisée, « La huella del crimen ».

Je me souviens qu’un conseiller municipal Herri Batasuna (H.B.), de Hondarribia, fut retrouvé vivant, marqué (au feu sur le front (brûlures de cigarettes) et au fer sur la poitrine) de ces quatre lettres : G.A.N.E. (Grupo Antiterrorista Nacional Español).

Je me souviens…

Olivier Ypsilantis

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« Je me souviens » en vrac – 2/5

 

Je me souviens des premiers frisbee et d’heures passées à y jouer, à l’île d’Yeu.

Je me souviens que le Berliner Mauer est né le 13 août 1961 et qu’il est mort le 9 novembre 1989. Je me souviens que j’habitais à Biarritz lorsque j’appris sa mort, une mort qui, de ce fait, reste inséparable du ressac sur la Côte des Basques et du parfum salin des côtes de l’Atlantique.

Je me souviens du projet Romano-Archives et de son maître d’œuvre, Vincent Romano.

Je me souviens de la voix de Ralph Pinto sur France Inter.

Je me souviens, à Cesson, du dais de tilleuls derrière la maison et du dais de marronniers sur le côté de la maison. Des heures de l’enfance passées sous ce dernier me sont revenues lorsque j’ai rencontré dans un catalogue une photographie de Heinrich Kühn prise en plongée. Pourquoi ?

Je me souviens de cette réplique de Bourvil « Bah ! Maintenant elle va marcher beaucoup moins bien, forcément ! » :

https://www.youtube.com/watch?v=oY63zkUYfy0

https://www.youtube.com/watch?v=7uuv8siquoA

Je me souviens que lorsque j’allais dormir chez mon cousin, une lumière rouge clignotait toute la nuit par les interstices des volets de ma chambre : l’imposante enseigne lumineuse à sept lettres, ROTONDE, boulevard du Montparnasse.

 

La RotondeLa Rotonde, à l’angle du boulevard du Montparnasse et du boulevard Raspail. On devine les sept lettres conçues au néon, au-dessus du cinéma UGC Rotonde

 

Je me souviens de « C’est l’or … il est l’or … l’or de se réveiller » :

http://www.youtube.com/watch?v=pDkRAymC0WQIl

Je me souviens que mon père fit son service militaire au 30e Régiment de Dragons, sous les ordres du lieutenant-colonel de Boispean.

Je me souviens de la Metro-Goldwyn-Mayer et du lion rugissant. Je me souviens de la 20th Century Fox, des quatorze chiffres et lettres monumentalisés (style Antonio Sant’Elia) et des faisceaux lumineux en mouvement autour de cette architecture. Je me souviens de la Columbia Pictures et de cette femme qui ne peut qu’évoquer la Statue de la Liberté.

Je me souviens de Miguel Hernández, mort de tuberculose dans la prison d’Alicante. Je me souviens de José Antonio Primo de Rivera, fusillé dans cette même prison. Je me souviens de Federico García Lorca, assassiné par les Blancs. Je me souviens de Ramiro de Maeztu, assassiné par les Rouges. Je me souviens de…

Je me souviens de Leonard Cohen et de « Everybody knows », un air qui me revient souvent et à l’improviste. Je l’ai entendu pour la première fois à Paris, chez une belle brune, dans son studio de la rue Lacordaire. Everybody knows that I need you / Everybody knows that I do, except you… Un punch très exotique tournait dans ma tête ; je me suis endormi sur sa moquette et me suis réveillé dans ses bras…  

Je me souviens de mon plaisir à lire « Le journal de Spirou », à y retrouver Pierre Tombal le fossoyeur, le Marsupilami, les Tuniques Bleues, Gaston Lagaffe, Benoît Brisefer et bien d’autres amis. A ce propos, je me souviens que ce petit bonhomme haut comme trois pommes était doué d’une force surhumaine qu’il perdait lorsqu’il s’enrhumait.

Je me souviens quand, une nuit, mon père me prit dans ses bras alors que je cherchais le sommeil pour me conduire aux Enfants malades — l’hôpital Necker. Je me souviens que l’enfant avec lequel je partageais la chambre était le fils d’un gendarme. Il lui rendait visite en uniforme et j’étais fort impressionné par le pistolet qui passait au niveau de mes yeux.

Je me souviens de l’arme de Josh Randall (Steve McQueen), Mare’s Leg, une Winchester 1892, calibre 44/40, à crosse et canon sciés. Je m’en souviens car elle figurait dans l’une de mes panoplies. Je m’en souviens car Steve McQueen fut l’un de mes héros.

Je me souviens de « Bullitt » et plus particulièrement de la course-poursuite dans les rues de San Francisco :

https://www.youtube.com/watch?v=31JgMAHVeg0

Je me souviens de « La canonnière du Yang-Tse ». Mais dans quelle salle obscure ai-je vu ce film dont le héros est, une fois encore, Steve McQueen ?

Georges Perec se souvient des publicités peintes sur les pignons. Je m’en souviens car certaines d’entre elles subsistent, dans les provinces surtout. Je me souviens surtout de BYRRH et de SUZE.

 

Pub Byrrh

 

Je me souviens de « I remember » de Damien Rice, la deuxième strophe surtout : « I remember it well / There was wet in your hair / I was stood in the stairs / And time stopped moving ». Une chevelure mouillée, le temps qui s’immobilise… Des sorties en mer, les embruns, une blonde amie dont les mèches mouillées battaient sur son ciré jaune…

Je me souviens du scandale suscité par « Mourir d’aimer », avec Danièle (Annie Girardot) et Bernard (Bruno Pradal).

Je me souviens que les 45 tours avaient un gros trou en leur centre et qu’on les plaçait sur l’électrophone — ou tourne-disque — à l’aide d’un centreur.

Je me souviens que Fidel Castro surnommait ses opposants, los gusanos.

Georges Perec écrit : ‟Je me souviens que De Gaulle avait un frère, prénommé Pierre, qui dirigeait la Foire de Paris”. Je ne m’en souviens pas ; mais je me souviens que Raymond Poincaré avait un cousin germain, prénommé Henri, mathématicien-physicien-philosophe.

Je me souviens quand Britanniques et Français se sont rejoints sous la Manche.

Je me souviens des défilés du 14 juillet commentés par Léon Zitrone.

Je me souviens qu’un camarade du Secondaire me fit découvrir « Little Nemo in Slumberland » de Winsor McCay mais aussi Voline dont il me prêta les trois volumes de « La Révolution inconnue 1917-1921 ». Je me souviens qu’il avait un lien de parenté avec cet anarchiste — un grand-oncle, me semble-t-il — dont il portait le nom, Eichenbaum Voline.

 

Little Nemo

 

Je me souviens…

Olivier Ypsilantis 

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« Je me souviens » en vrac – 1/5

 

Il est possible qu’un certain nombre de « Je me souviens » qui composent cette série reprennent des « Je me souviens » déjà publiés sur ce blog. Mais qu’importe ! Je me laisse aller au souvenir, paresseusement ; et si certains d’entre eux réapparaissent, c’est sous une forme différente que je comparerai à l’occasion — et non sans plaisir.

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Je me souviens que Colette est née à Saint-Sauveur-en-Puisaye et que son père avait été amputé d’une jambe — mais laquelle ? — suite à une blessure reçue à la bataille de Magenta.

Je me souviens de mon plaisir à apprendre certains mots plus que d’autres. Pourquoi ? Parmi ces mots : jetsam, flotsam, to jeopardize, stamina, drizzle, freckles, to wooble, discrepencia, paparajote, ajuar, hechiceria, aquelarre, estraperlista, almibar, etc., etc..

Je me souviens qu’Arthur T. Harris était surnommé Bomber Harris. Je me souviens de : « They sowed the wind, and now they are going to reap the whirlwind. »

Je me souviens d’Alexandra Maria Lara dans le rôle de Traudl Junge — la secrétaire de Hitler —, dans « Der Untergang » d’Oliver Hirschbiegel.

 

 Der UntergangAlexandra Maria Lara dans « Der Untergang ». Ci-joint le trailer du film :

https://www.youtube.com/watch?v=giSdX58um9E

 

Je suis né un 23 juin et je me souviens que Peter Falk (le fameux lieutenant Columbo) est mort un 23 juin.

Je me souviens que ma mère aimait ce trompe-oreilles : Didon dîna, dit-on, du dos d’un dodu dindon. « Qui est Didon ? » me suis-je longtemps demandé.

Je me souviens que le programme d’euthanasie nazi doit son nom, « T4 », au fait qu’il a été conçu au n° 4 Tiergartenstrasse, à Berlin.

Je me souviens des « Trois K » (Kinder-Küche-Kirche) et des « Trois F » (Fátima-Futebol-Fado).

Ce « Je me souviens » a été écrit le 9 novembre 2014 : Je me souviens de la chute du Berliner Mauer, le 9 novembre 1989.

Je me souviens que ma mère est née un 4 août et qu’elle est morte un 3 juillet. Je me souviens que mon père est né un 8 août et qu’il est mort un 22 mai.

Je me souviens que mon premier professeur d’anglais était arménien.

Je me souviens, en Première et Terminale, de nuits passées à résumer des grands classiques de l’économie, parmi lesquels : « Le Nouvel État industriel » de John Kenneth Galbraith, « Le Tiers-Monde dans l’impasse » de Paul Bairoch, « Le Grand Espoir du XXe siècle : progrès technique, progrès économique, progrès social » de Jean Fourastié. Ce premier livre m’a particulièrement marqué ; peut-être en partie parce que j’y ai travaillé un été, dans le grand salon de Cesson, tandis que les mouches bourdonnaient contre les vitres et que le parquet sentait bon la cire — toute une ambiance. Le souvenir que nous gardons d’un livre tient en partie au lieu où nous l’avons lu. Ainsi, « Histoire de l’œil » de Georges Bataille reste dans ma mémoire inséparable de la pureté de la neige, d’un hiver dans les Alpes de Haute-Provence :

http://zakhor-online.com/?p=4360

Je me souviens de certains Google doodles.

Je me souviens d’une visite chez Tante Léonie. Je me souviens que c’est elle qui offrit à son neveu « un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. »

Je me souviens que sur l’un des albums des Pink Floyd, « Animals », figurait l’énorme construction de Battersea Power Station avec, flottant quelque part entre ses quatre cheminées, un cochon gonflé à l’hélium. A ce propos, je me souviens que les disques microsillons — les vinyles — étaient d’abord un plaisir pour les yeux, avec leurs larges pochettes.

 

BatterseaBattersea power Station (1929-1939)

 

Je me souviens quand il n’était pas rare de trouver dans les chambres d’adolescents un poster des Beatles, notamment celui qui montre les quatre amis traversant Abbey Road, à la queue leu leu — mais dans quel ordre ? Je me souviens que l’un d’eux — mais lequel ? — était pieds nus. Je me souviens que Che Guevara et Bob Marley étaient également très présents sur les murs de ces chambres, comme l’était le symbole Peace and Love, par ailleurs volontiers dessiné à la pointe feutre sur les battle dress.

Je me souviens de « La station Rennes est fermée au public ». A propos de stations de métro, je me souviens de « Bercy Madeleine » de Pierre Perret :

https://www.youtube.com/watch?v=ejJ3pZ2YdI0

Je me souviens de « L’important c’est d’aimer » d’Andrzej Żuławski. Je me souviens que c’est au cours du tournage de ce film que débuta la liaison entre Romy Schneider et Jacques Dutronc, alors marié à Françoise Hardy.

 

L'important c'est d'aimerRomy Schneider et Jacques Dutronc dans « L’important c’est d’aimer » (1975) d’Andrzej Żuławski, d’après le roman de Christopher Frank, « La Nuit américaine ». 

 

Je me souviens que j’ai longtemps attribué les sculptures animalières d’Auguste Caïn, dans le jardin des Tuileries, à Antoine-Louis Barye. Je me souviens que j’ai découvert le nom Auguste Caïn en lisant « La Peste » de Camus où l’écrivain porte un jugement plutôt méprisant sur les deux lions qui ornent l’escalier d’honneur de l’Hôtel de Ville d’Oran.

Je me souviens de : Mon premier est bavard. Mon second est un oiseau. Mon troisième est du chocolat. Mon tout est un délicieux gâteau…

Je me souviens qu’une des lionnes couchées en symétrie devant la porte Jaujard du Louvre a été traversée de part en part, au niveau du flanc, par une balle au cours de la Libération de Paris. Je me souviens d’autres traces d’impacts sur les murs de Paris, balles ou éclats d’obus. J’ai toujours été très attentif à ces traces de l’histoire. Je me souviens notamment de celles qu’ont laissées les combats de la fin août 1944, autour du Sénat et du jardin du Luxembourg, notamment sur la façade de l’École des Mines, boulevard Saint-Michel.

Je me souviens de la Room 237, dans « Shining ».

Je me souviens des enzymes gloutons, ces petites têtes rondes à grandes bouches armées de dents triangulaires comme celles des piranhas. Je me souviens que cette trouvaille fut un échec commercial : les consommateurs craignaient qu’ils dévorent non seulement la saleté mais aussi le linge.

Je me souviens que Coluche s’appelait Michel Colucci et qu’Anouk Aimée s’appelle Françoise Dreyfus.

Je me souviens…

Olivier Ypsilantis 

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