Des traces

Tout est trace, c’est pourquoi ce texte pourrait être infini.

 

Début de la présentation d’un livre paru en décembre 1945, signé Henri Calet et intitulé « Les Murs de Fresnes », une présentation élaborée par Carine Trévisan et dont l’intégralité est consultable en ligne : «  L’auteur fait l’inventaire des inscriptions que, dans l’attente d’être jugés, transférés (en Allemagne, pour « une destination inconnue ») ou exécutés (« C’est mon dernier dimanche sur la terre »), les prisonniers, résistants français ou étrangers pour la plupart, ont laissées non seulement sur les murs des cellules mais sur d’autres supports (le bois des meubles, l’aluminium des gamelles, les pages d’un livre qu’on se passait clandestinement). Ces graffiti souvent rudimentaires (« Quand on s’adresse aux murs, il convient d’être bref ») et répétitifs (« Il n’y a pas cinquante manières de se faire fusiller »)  sont accompagnés de commentaires laconiques mais singulièrement efficaces, Henri Calet réussissant, par un travail discret de soulignage et d’attention au détail, à faire entendre la peur, la souffrance, mais aussi l’effort pour maintenir un lien virtuel avec le monde des vivants, qui ont suscité ce besoin d’écrire « sur n’importe quoi avec n’importe quoi », de « ne pas disparaître sans dire, crier, quelque chose. »

 

Un graffiti sur le mur d’une cellule de la caserne Chanzy, à Bergerac.

 

Une coupure de presse d’octobre 2012 signale qu’un squelette récemment exhumé pourrait être celui de Lisa Gherardini, soit Mona Lisa. Une équipe de spécialistes travaille dans le couvent Sant’Orsola, à Florence, où le célèbre modèle aurait été inhumé. Il existe diverses hypothèses au sujet de son identité. L’une d’elles laisse entendre que Mona Lisa pourrait avoir été l’amant de Léonard de Vinci, Salaï – voir la thèse de Silvano Vincente. Toutefois, la majorité des historiens pense qu’il s’agit bien de Lisa Gherardini. Les hypothèses sont contradictoires, passionnantes pour certaines. Je prends des notes, ici et là, dans la presse internationale. Je m’intéresse au travail de cette équipe tout en me disant qu’il serait préférable de ne pas déranger les ossements, ainsi que l’enseignent les Juifs.

L’analyse de la momie de Ramsès III montre une profonde coupure à la gorge. Pour le responsable de l’enquête, Albert Zink, la thèse de l’assassinat est prioritaire. Selon un papyrus d’époque, son épouse, Tiyi, aurait ourdi un complot afin d’en finir avec Ramsès III et faire de son fils Pentaur (écarté de la succession) son successeur. Toujours selon ce document, le complot échoua mais il n’en dit guère plus. La momie placée à côté de Ramsès III ne serait-elle pas celle de ce fils ? Les chercheurs jugent improbable que la blessure au cou du pharaon ait été provoquée accidentellement, en 1886, lorsque la momie fut extraite de sa carapace de bandages – des bandages enduits de bitume. Par ailleurs, cette coupure n’est probablement pas le fait du procédé d’embaumement, aucune trace semblable n’ayant été retrouvée sur une autre momie égyptienne. Lui succéda Ramsès IV, fils d’Isis, sa première épouse qui profita de son intronisation pour mettre fin à cette affaire et déclarer une amnistie générale.

Tout d’abord, cet article de Libertad Digital : « La momia de Prim ha hablado ». Il s’agit du premier chapitre du livre de Francisco Pérez Abellán sur ce mystère, un chapitre qu’il faut lire comme une suite d’hypothèses ; et je ne prétends aucunement par le biais du lien suivant imposer aux lecteurs « la vérité ». Qu’ils l’envisagent simplement comme un temps d’une passionnante enquête :

http://www.libertaddigital.com/cultura/libros/2014-11-29/perez-abellan-la-momia-de-prim-ha-hablado-1276534642/

C’est une autre trace mystérieuse sur laquelle se penche une équipe de spécialistes, une trace au cou du général Juan Prim y Prats (1814-1870), une trace sur son corps momifié qui laisse penser qu’il aurait été étranglé. Les projectiles n’ayant pas atteint un organe vital, aurait-on voulu l’achever ? On se souvient que le général avait trouvé la force de rentrer chez lui. Dans un rapport de 2013, on signale que la marque au cou aurait été causée post mortem par une pièce d’habit. A suivre donc.

218 av. J.-C., l’armée d’Hannibal traversa les Alpes par le col de la Traversette, pensait-on sans en être vraiment sûr. Il y a quelques années, une équipe internationale et multidisciplinaire a pu confirmer cette hypothèse à partir des excréments laissés par les chevaux : l’armée d’Hannibal alignait quinze mille chevaux. Ainsi, à environ cinquante centimètres de profondeur, les chercheurs ont trouvé une strate contenant des bactéries du genre Clostridium (anaérobies), très présentes dans la flore intestinale des chevaux. Leur datation au carbone 14 coïncide avec les données historiques.

La façade de l’École des Mines de Paris, 60 boulevard Saint-Michel, est criblée d’impacts de balles mais aussi d’éclats d’obus : deux temps se mêlent : le bombardement du 20 janvier 1918 et les combats de la Libération du 25 août 1944. Autres impacts 1918 dans Paris, à l’angle de la rue du 4 Septembre et de la rue de Choiseul, sur le mur du Crédit Lyonnais, un bombardement stratégique par l’aviation allemande, des Gotha G, le 30 janvier. Autres impacts 1918 encore, le 11 mars, sur la façade du Ministère des Armées, 231 boulevard Saint-Germain. On peut lire, gravé dans la pierre : Le 11 mars 1918, Paris étant bombardé, des projectiles lancés d’avions tombèrent sur le Ministère de la Guerre où Georges Clémenceau dirigeait alors le gouvernement de la République.

 

Un impact de balle reçu par un livre à l’École militaire (Paris VIe arrondissement) en août 1944 ; et, en lien, cinquante photographies de la Libération de Paris qui superposent Passé et Présent :

http://golem13.fr/70-ans-liberation-de-paris/

 

Péninsule du Yucatán, Kankal. Une étroite ouverture donne sur un gouffre d’une soixantaine de mètres de profondeur dont une quarantaine de mètres submergés. Selon les croyances locales, ce gouffre aurait été sacré : les Mayas y auraient précipité des congénères dans l’espoir de contenter le dieu de la pluie, Chac. Une mission l’a exploré afin de vérifier si Kankal fut bien l’une des entrées vers l’inframonde maya. Sur les parois du monticule de près de trente mètres de hauteur et constitué de matériaux tombés au cours des millénaires, des ossements d’animaux mais aussi d’humains ainsi que des fragments de vaisselle. Ces restes étaient probablement plus nombreux mais des maraudeurs ont précédé les archéologues. Kankal, un cénote, puits naturel mais aussi puits de sacrifice maya parmi d’autres.

Présentation d’une recherche effectuée par Daniel Weyssow et dont rend compte un article, « Les caves du siège de la Gestapo à Bruxelles. Récit d’une découverte », dans la revue belge francophone Traces de mémoire – pédagogie et transmission (n° 10, décembre 2013) : « On se souviendra de la décision prise par le Ministre-Président de la Région de Bruxelles-Capitale, Rudi Vervoort, avalisée par le gouvernement bruxellois le jeudi 9 janvier 2014, de lancer la procédure de classement des caves des immeubles occupés par la Gestapo, durant la Seconde Guerre mondiale, aux 347 et 453 avenue Louise à Bruxelles. Le classement provisoire a notamment eu pour effet d’obliger chaque propriétaire à ouvrir sa cave aux experts des Monuments et Sites. Un relevé du nombre de caves conservant des traces a ainsi pu être mené pour les deux immeubles. Le rapport de la Commission royale des Monuments et des Sites qui s’ensuivit, en confirmant l’intérêt d’assurer la conservation des lieux, a débouché sur le classement définitif des caves des deux immeubles ce 14 janvier 2016. »

 

Olivier Ypsilantis

 

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Edith Bruck dans la Revue d’histoire de la Shoah

 

La Revue d’histoire de la Shoah (revue du Centre de documentation Juive Contemporaine, C.D.J.C.), dont le rédacteur en chef est Georges Bensoussan, vient de publier dans son numéro 207 (octobre 2017), intitulé « Des philosophes face à la Shoah », le compte-rendu d’un livre d’Edith Bruck, « Qui t’aime ainsi », traduit de l’italien par Patricia Amardeil et publié aux Éditions Kimé, en 2017. Je précise que le compte-rendu publié dans ladite revue et qui porte ma signature a été élaboré par Patricia Amardeil (qu’elle en soit remerciée) à partir d’un article en deux parties que j’avais publié sur mon blog sous le titre « En lisant “Qui t’aime ainsi” (Chi ti ama così) d’Edith Bruck » :
http://zakhor-online.com/?p=11984
http://zakhor-online.com/?p=11997

Patricia Amardeil a également traduit un autre livre d’Edith Bruck, « Signora Auschwitz » (publié aux Éditions Kimé, en 2015) que j’ai également présenté sur mon blog, en deux parties, sous le titre « Signora Auschwitz – n°11152 (En lisant Edith Bruck) » :
http://zakhor-online.com/?p=10239
http://zakhor-online.com/?p=10202
Il me semble que Patricia Amardeil prépare une autre traduction d’un livre de cette grande dame des lettres italiennes. A suivre donc.

Le compte-rendu en question publié dans la Revue d’histoire de la Shoah figure à la partie Notes de lecture, aux pages 469, 470 et 471. J’ai choisi de le placer dans le présent article à partir de photographies des pages concernées. Il me semble qu’ainsi il ne pourra que gagner en authenticité.

La Revue d’histoire de la Shoah se présente ainsi : « Seul périodique européen consacré à l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe, et première revue d’histoire sur le sujet, cette publication est essentielle pour tout étudiant ou chercheur travaillant sur cette césure de l’histoire. Elle entend donner un aperçu des chantiers actuels de l’historiographie du judéocide. La Revue d’histoire de la Shoah ouvre également son champ d’étude aux autres tragédies du siècle : le génocide des Tutsi au Rwanda, celui des Arméniens de l’Empire ottoman et le massacre des Tsiganes. »

La Revue d’histoire de la Shoah est la revue du Centre de documentation Juive Contemporaine (C.D.J.C.), créé par Isaac Schneersohn, en 1943. Je me permets donc de mettre en lien une présentation de cette exceptionnelle institution : « Créé en France dans la clandestinité pour documenter la persécution des Juifs en France pendant la Deuxième Guerre mondiale, le Centre de documentation Juive Contemporaine (C.D.J.C.) est une des composantes essentielles du Mémorial de la Shoah » :
http://www.memorialdelashoah.org/archives-et-documentation/le-centre-de-documentation/histoire-du-cdjc.html

La Revue d’histoire de la Shoah publie deux numéros par an, des dossiers indépendants les uns des autres, des dossiers de quelque cinq cents pages, chacun s’attachant à un sujet précis. Quelques titres choisis au hasard afin de donner un aperçu de l’immensité de ses sujets d’étude qui (à l’adresse de ceux, si nombreux, qui ont vite fait d’accuser les Juifs de communautarisme) ne se limitent pas à la Shoah et aux seules souffrances juives : Négationnisme, le génocide continué ; Les Tsiganes dans l’Europe allemande Aryanisation : le vol légalisé ; Des voix sous la cendre : manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau ; Une passion sans fin. Entre Dreyfus et Vichy : aspects de l’antisémitisme français ; Ailleurs, hier, autrement : le génocide des Arméniens ; Antisémitisme et négationnisme dans le monde arabe-musulman : la dérive ; Les Conseils juifs dans l’Europe allemande ; La Wehrmacht dans la Shoah ; Violences de guerre, violences coloniales, violences extrêmes avant la Shoah ; Rwanda, quinze ans après. Penser et écrire l’histoire du génocide des Tutsi ; L’horreur oubliée : la Shoah roumaine De l’action T4 à l’action 14f13 ; Se souvenir des Arméniens, 1915-2015 ; L’Italie et la Shoah. Le fascisme et les Juifs ; Les Juifs d’Orient face au nazisme et à la Shoah, 1930-1945, etc.

 

La librairie du Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy l’Asnier, 75004, Paris.

 

Ci-joint, l’article de présentation de « Qui t’aime ainsi » (Chi ti ama così) d’Edith Bruck, dans le numéro 207 de la Revue de l’histoire de la Shoah. La première page est photographiée, sa suite est dactylographiée :

15 avril. Bergen-Belsen est libéré et cette date correspond précisément au premier anniversaire de son arrestation. Transfert à Celle, à peu de distance de Bergen-Belsen. Cinq mois après leur libération, les deux sœurs reviennent en Hongrie, dans leur village où elles espèrent revoir des rescapés de leur famille. Elles font halte à Budapest qu’Edith ne connaît pas et où elles retrouvent Margo, une de leurs sœurs, et son petit garçon, puis leur frère, Peter, survivant des camps lui aussi et qui a vu son père mourir, et une autre sœur, Leila, élégante et froide, et qu’Edith ne reverra pas. L’écriture est alerte, trépidante même, moqueuse volontiers. La mémoire d’Edith Bruck est si précise qu’en la lisant, on se voit placé devant un écran, au cinéma. On est immergé dans l’espace et le temps dont elle rend compte. Ce témoignage est celui d’une femme qui ne cache pas ses sentiments et ses comportements et, de ce point de vue, on peut parler d’une « femme libre ». Edit Bruck n’est pas une militante : elle est son propre porte-parole. Elle s’efforce même d’être sioniste, mais sans y parvenir vraiment. Elle se dit qu’elle l’aurait vraiment été si elle était née et restée en Israël, si elle avait été une sabra. Et c’est peut-être même pourquoi, avant tout, ce témoignage est si précieux.

L’écriture, vigoureuse et rigoureuse, suit son rythme. Et le lecteur en vient à remercier Edith Bruck, mais aussi sa traductrice, Patricia Amardeil. La famille décide d’envoyer « la brebis galeuse » en Palestine. Elle finit par s’entendre avec un garçon, Milan. Ils pensent partir ensemble. Elle a à peine seize ans. Cérémonie (juive) de mariage. Départ pour la Palestine. Le groupe quitte la Tchécoslovaquie pour l’Allemagne où il transite par différents camps. Marseille. Embarquement clandestin. Nous sommes fin août 1948. Elle débarque à Haïfa le 3 septembre 1948.

Arrivée en Israël, Edith Bruck veut s’engager dans l’armée, mais elle n’a pas dix-huit ans. Elle ne supporte plus la vie en communauté. Elle veut divorcer, fait des ménages et finit par divorcer. Elle se débrouille et ne se débrouille pas. Elle devient amoureuse et se marie le couple s’installe dans un entresol crasseux. Ils s’aiment à la folie. Elle travaille dans un restaurant, quatorze heures par jour, sans oublier les tâches ménagères. La promiscuité encore et toujours. Disputes. On se sépare. On se rabiboche. Le mari finit par la frapper. Divorce. Elle quitte Haïfa pour Tel Aviv, ne trouve pas de travail, tombe malade, revient à Haïfa.

Edith envie la force des sabras, de ceux et celles qui ne connaissent que le pays où ils sont nés, Israël. Mais elle porte en elle les camps et elle se sent vieille alors qu’elle a tout juste vingt ans. La fin de ce livre mérite une attention particulière tant elle y décrit sur un mode pudique (et qui pourtant ne cache rien) ce qu’elle, mais aussi tant de rescapés des camps nazis, éprouvent. Son passé (ses épreuves et ses erreurs) l’encombre et lui pèse. Elle veut quitter Israël mais étant divorcée, elle peut être retenue pour faire son service militaire. Elle contracte un troisième mariage, une pure formalité, puis s’empresse de divorcer avant de quitter le pays.

Edith Bruck avait commencé à écrire ce livre à la fin de l’année 1945, en Hongrie et en hongrois, sa langue maternelle. Elle a perdu en Tchécoslovaquie le cahier dans lequel était consigné le début de ce récit. « J’ai essayé de le réécrire ensuite, à plusieurs reprises, dans les différents pays où j’ai été. Ce n’est qu’à Rome, entre 1958 et 1959, que j’ai réussi à l’écrire intégralement dans une langue qui n’est pas la mienne ». Ainsi ce livre a-t-il été précédé d’une tentative partielle d’écriture de la mémoire.

De cette façon, malgré elle, Edith Bruck se fait porte-parole silencieuse des rescapé(e)s des camps. Et c’est aussi ce qui contribue à la très grande valeur de ce témoignage, valeur littéraire (elle est une écrivaine majeure de la littérature italienne et européenne) et valeur historique, un document pour l’histoire, celle des Juifs hongrois mais aussi celle de l’État d’Israël en 1948.

 

Olivier Ypsilantis

 

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En lisant « Rien où poser sa tête » de Françoise Frenkel – 3/3

 

Il devient de plus en plus difficile de circuler. Les étrangers ne peuvent quitter les limites de leur résidence sans sauf-conduit, refusé « aux étrangers de race juive ». Françoise Frenkel pense néanmoins passer en Suisse. Elle reste dans l’attente d’un visa et se terre à Nice. Elle loge à Cimiez (un quartier au nord-est du centre-ville de Nice), chez une mère et sa fille chez lesquelles elle ne se sent vraiment pas à l’aise.

Pour l’Histoire, suivent de précieuses informations sur l’arrivée des Italiens qui détricotent les mesures prisent par Vichy. Parmi ces mesures, la synagogue de Nice est remise en état et rendue au culte. L’étreinte se desserre mais pour combien de temps ? S’installe au fond du jardin à l’abandon d’une villa, chez une Parisienne septuagénaire et se prépare à l’aventure, vers la Suisse. Le 15 décembre 1942, le consulat de Suisse lui remet son visa mais elle sait qu’elle ne peut quitter la France que clandestinement. Sa logeuse l’aide à confectionner des cartes d’identité et de ravitaillement à partir des siennes. Les deux femmes s’affairent donc sans l’aide d’aucun spécialiste. Conclusion : « Les documents se présentèrent sous un aspect fort honnête, à condition qu’on ne les examinât pas de trop près… »

 
En couverture, une vue de Passauerstrasse, Berlin, 1938, photographie de Willem van de Poll.
 

Vers la Suisse, en compagnie d’un ami des Marius, via Marseille puis Grenoble. Annemasse. Le passeur, un certain Monsieur Jules, surnommé « Julot », sent fortement l’alcool et ne lui inspire guère confiance ; mais, enfin, il est trop tard pour reculer. Cinq kilomètres dans la neige puis un tunnel. Françoise Frenkel qui a plus de cinquante ans a du mal à suivre le groupe de jeunes qui la précède. Les lumières de Genève ! Puis brume opaque. Perd la trace du groupe. S’endort sur le chemin. Se réveille. Est cueillie par un douanier alors qu’elle n’est qu’à quelques mètres de la frontière.

Chapitre X, « A la frontière ». Françoise Frenkel offre au lecteur une autre galerie de portraits qui permettent d’appréhender des psychologies particulières inscrites dans une époque particulière et révélatrices de cette époque – de la psychologie individuelle à la psychologie sociale. Une fois encore, le regard aigu de Françoise Frenkel s’efforce de lire l’individu sous le masque de la fonction et c’est aussi ce qui rend cet écrit si précieux.

Fouille corporelle faite par une certaine Marie. On retrouve cet appétit nécrophage qui associe le Juif et l’or : « Allons, avouez ! Vous avez des bijoux, de l’or, des pierres fines et des devises ! » En même temps elle me souffle complaisamment à l’oreille : « La mère Marie n’est pas méchante. Elle vous rendra tout ça à votre retour ». Et Françoise Frenkel se pose la question : « Retour d’où ? »

Elle prend note de tout ce qui pourrait être qualifié de zone grise (et nous ne sommes pas dans un Lager – voir la zona gris telle que la définit Primo Levi), de ces fonctionnaires qui accomplissent leur devoir sans rien avoir contre les Juifs : « C’est des gens comme les autres ». Et puis il y a ces poncifs, bien enfoncés dans des têtes. Ainsi, un gendarme admet qu’il se passe des choses lamentables au camp de Gurs qu’il a vu ; mais il se reprend aussitôt : « C’est terrible, mais ils ont dû commettre des crimes ou des fraudes en Allemagne. Il paraît qu’ils ont mis le pays sans dessus dessous avant la guerre de 14 et qu’après 18, ils ont ruiné l’Allemagne en transportant toutes les richesses, tout l’or, toutes les devises dans leur Palestine, dans les deux Amériques et pas mal en Suisse. Alors, vous comprenez ! Ils payent maintenant ». Un autre gendarme console une jeune fugitive arrêtée sur un ton enjoué et nullement ironique : « Enfin, mademoiselle, ce n’est pas une catastrophe d’aller en Allemagne pour y travailler ! Ils payent bien et l’on y mange mieux que chez nous », etc. etc.

Gendarmerie de Saint-Julien (il doit s’agir de Saint-Julien-en-Genevois), un gendarme attentionné. Transfert à la maison d’arrêt d’Annecy. Une galerie de portraits encore, dont la geôlière. Nationalités diverses, femmes dignes d’un roman de Francis Carco et fugitives. « Jeunes ou âgées, belles ou laides, fraîches ou fanées, jeunes filles ou mères de famille, toutes avaient fui la déportation. »

Je le redis, Françoise Frenkel est une excellente portraitiste. Ses portraits sont précis et exécutés avec une grande économie de moyens, en quelques coups de crayon. L’art avec lequel elle restitue également l’ambiance d’un lieu, qu’il s’agisse de la Promenade des Anglais, à Nice, ou des locaux de la maison d’arrêt d’Annecy.

Palais de Justice de Saint-Julien. Des moments cocasses, tragicomiques (et ce livre n’en manque pas). L’avocat de Françoise Frenkel lui laisse bon espoir. « Il me dit que mon dossier contenait des pièces capables de m’innocenter de crimes autrement graves qu’une tentative d’escapade en Suisse ». De fait, elle est acquittée et la lettre de recommandation de 1939 que l’administration avait dédaignée, et à plusieurs reprises, avait fait grand effet, surtout au passage… nous souhaitons qu’elle jouisse dans notre pays de tous les droits et de toutes les libertés. Retour à la maison d’arrêt d’Annecy pour formalités, avant d’être libérée. Elle frappe à la porte de Monsieur l’abbé F., un homme que lui avaient recommandé nombre de réfugiés. Il la dirige vers un « couvent tout blanc sur le fond des montagnes », puis il passe la voir. Elle dit de lui : « Il n’avait aucune prudence, aucune mesure dans l’exercice de son œuvre de charité et se jetait hardiment, le front haut, dans un danger qu’il ne pouvait ignorer ». Mais qui était cet homme de courage, Monsieur l’abbé F.? Françoise Frenkel tombe malade. Sœur Ange la soigne et Madame Marius vient lui rendre visite avec le visa renouvelé délivré par le consulat suisse de Nice. Elle l’informe par ailleurs de la déportation de la plupart de leurs connaissances communes et de l’éviction des Italiens par les Allemands, partout dans les Alpes-Maritimes.

 

 

Deuxième tentative de fuite vers la Suisse. Un soldat italien l’arrête alors qu’elle tente de franchir la frontière. Tandis que des gardes-mobiles approchent, il a prend par le bras et se met à célébrer dans un mélange d’italien et de français la beauté de sa terre, la terra napolitana. Il ne la livre pas, il la reconduit chez elle, à Annecy, dans son hôtel. Elle se promène dans la ville, ce qui enrichit le livre d’un autre tableau peint avec maestria.

Mis au courant de l’échec de sa deuxième tentative de fuite, Monsieur Marius se rend au consulat suisse de Nice où il apprend que le laisser-passer (délivré pour la troisième fois) peut être retiré au consulat d’Annemasse. Par ailleurs, les amis de Suisse de Françoise Frenkel l’informent qu’ils ne pourront plus lui obtenir une prolongation ou faire une nouvelle demande. L’étau se resserre et elle décide de tenter une fois encore de franchir la frontière suisse.

Françoise Frenkel écrit (et elle pense probablement à toutes celles et à tous ceux qui l’ont aidée, les Marius en particulier : « Dans l’histoire de la France pendant les années de l’Occupation, les pages consacrées à la Savoie compteront parmi les plus altières et les plus glorieuses. »

Dans l’attente du visa annoncé, elle recommence à se cacher. Puis après quelques jours, visa prolongé en poche, elle se prépare. « Disposant de papiers d’identité encore sans indication de race, je pouvais circuler sans danger imminent ». Contact avec un douanier passeur. Elle prend note de la tonalité dépréciative avec laquelle le mot « Milice » est prononcé par cet homme et elle se souvient de ces gendarmes qui disaient à ceux dont ils avaient la garde qu’il ne fallait pas les confondre avec la Milice. « Je n’avais pas alors compris toute la profondeur de cette distinction. »

Le long de la frontière, elle repère les emplacements des portillons dans la clôture. Les sentinelles postées tous les deux ou trois cents mètres sont des… Italiens. Un paysan occupé à couper de l’herbe au bord de la route l’encourage à faire vite après lui avoir signalé que le portillon coince. Un soldat italien accourt et tire. Elle enjambe l’obstacle et tombe. Un soldat arrive et la relève, un … soldat suisse, ce qu’affolée elle ne comprend pas immédiatement. Il lui signale qu’elle n’est pas blessée et que l’Italien a tiré en l’air. Elle fond en larmes, se relève et marche tout en mettant de l’ordre dans ses vêtements déchirés et en étanchant le sang de ses blessures dues à la chute. « Discrètement, le soldat suisse marchait devant moi, portant le lamentable baluchon, compagnon de mes fuites successives… »

 

Quelques mots encore.

Dans la partie « Remerciements », j’ai relevé quelques noms qui m’ont permis d’en savoir un peu plus. Parmi ces noms : Valérie Scigala « qui, sur son blog, fit réapparaître le nom de Françoise Frenkel sur la toile » ; Corine Defrance « qui consacra, en 2005, la seule étude sur la Maison du Livre et participa aux recherches » ; il est enfin question de parents de Françoise Frenkel (Simon Srebrny, Irenka Taurek et Peter Wechsler) « dont les souvenirs et les archives personnelles nous ont été d’une aide précieuse. »

Je n’ai pas trouvé le blog de Valérie Scigala que je désirais mettre en lien. « La Maison du Livre français à Berlin (1923-1933) et la politique française du livre en Allemagne », l’étude de Corine Defrance, s’ouvre sur ces mots : « Si Pierre Bertaux ne l’avait mentionnée dans les lettres adressées à ses parents, peut-être la trace de la « Maison du Livre français », cette petite librairie française de Berlin, aurait-elle été définitivement perdue. »

Merci pour votre livre, Madame Frenkel.

 

Olivier Ypsilantis

 

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En lisant « Rien où poser sa tête » de Françoise Frenkel – 2/3

 

De passage à Avignon puis à Vichy où elle voit les Allemands pour la première fois, les Allemands qui achètent tout ce qu’ils peuvent. Retour à Avignon (août-novembre 1940), soit le chapitre V qui s’ouvre sur ces mots : « A quel point peut changer l’atmosphère d’une ville en quelques semaines ! » Entretemps, des denrées sont devenues introuvables. On fait la queue devant les commerces. L’administration n’est toutefois pas encore trop tatillonne ; à dire vrai, elle semble quelque peu désemparée.

Décembre 1940, Françoise Frenkel est à Nice. Il y a encore des fruits sur le marché : oranges, citrons et mandarines qui ne vont pas tarder à être réquisitionnés. Elle loge dans un petit hôtel, en bord de mer, dans le quartier Sainte-Hélène, une occasion pour s’essayer à des portraits de pensionnaires, avec bribes de conversations qui permettent de restituer l’ambiance d’une époque, de respirer l’air d’un temps. Car Françoise Frenkel est une formidable portraitiste : en quelques lignes, elle plante un décors et un caractère.

 

 

Je me répète probablement, mais j’ai regretté d’avoir lu ce livre en deux-trois heures, d’une traite – mais à dire vrai on ne peut le lire autrement. Et j’aurais aimé que Françoise Frenkel eût écrit d’autres livres. A ce propos, est-il possible qu’une femme aussi douée pour l’écriture n’ait écrit que ce livre, n’ait pas écrit durant ces trente ans de « vie cachée », 1945-1975. Je me dis parfois qu’on finira par découvrir des manuscrits d’elle.

La redécouverte de ce livre est déjà un sujet de roman, un livre publié à petit tirage (chez J.-H. Jeheber S.A.), en 1945, oublié et redécouvert à l’occasion d’un déballage des compagnons d’Emmaüs, à Nice, en 2010, et réédité en 2015. J’ai appris l’existence de cette femme fortuitement, par un article publié dans le numéro du 7 février 2017 du quotidien espagnol « El País ». Je peine à croire que dans l’inventaire après décès on n’ait trouvé aucun manuscrit écrit de sa main.

Mais j’en reviens au livre. Nous sommes à Nice où elle prend note de l’antisémitisme de certains Français, rabroués par d’autres Français qui se montrent tantôt outragés tantôt sardoniques, des réactions qui lui font dire : « Une bouffée d’air de France venait de passer. »

De la pension de Monsieur Thérive, elle passe à l’hôtel La Roseraie où elle loue une chambre. Elle y séjournera de début février 1941 au 27 août 1942. « L’hôtel La Roseraie aurait dû s’appeler l’Arche de Noé. Il logeait des rescapés de nationalités et de classes sociales les plus diverses ». Comme d’autres pages, ces pages pourraient inspirer un film, un court métrage. Parmi les pensionnaires de l’Arche de Noé, « deux étudiants déracinés, en mal de protection maternelle » (deux portraits brossés en quelques lignes mais qui rendent les modèles palpables), une Viennoise de la haute société, Elsa von Radendorf, qui deviendra une amie. Au quatrième étage, des émigrés polonais, des aristocrates et des membres de l’intelligentsia, une « oasis slave, étage de la rêverie, de la courtoisie ». Au troisième étage, les Juifs, professions libérales. L’un d’eux, Samuel Mendelsohn, se pend dans sa chambre, malgré la sollicitude des pensionnaires de l’hôtel, après l’arrestation de son fils envoyé à Drancy. Au second étage, un prince hindou qui, contrairement aux autres, ne se préoccupe pas de l’avenir et rend grâce à la beauté de ce qui l’entoure et ne cesse de se mettre au service de tous et avec désintéressement. Et comment ne pas évoquer cet aumônier « qui arriva à bicyclette avec la prestance d’un cavalier » et qui prit soin d’elle en Bon Samaritain après qu’elle eût fait une chute dans l’escalier.

Ce livre riche en portraits de rencontres contient de précieuses indications pour l’historien, par exemple sur la hausse des prix (vertigineuse), avec explication de ce mécanisme, de l’émergence du marché noir puis du troc qui prit des proportions extraordinaires : 80% des échanges selon une brochure clandestine sur le ravitaillement en France, ainsi qu’elle le rapporte.

 

L’Hôtel « La Roseraie », à Nice.

 

Mars 1942, le nœud coulant se resserre : Vichy décrète le recensement général. Les Juifs doivent stipuler leur origine. Françoise Frenkel fait « une déclaration conforme à la vérité », comme la majorité des Juifs. Le 26 août 1942, elle assiste à une rafle et elle est tentée de crier « Emmenez-moi, je suis des leurs ! » Son mari a été arrêté peu de temps auparavant et déporté vers Auschwitz ; le sait-elle ? Ce jour-là, elle entre en contact avec les Marius, propriétaires d’un salon de coiffure. Elle avait rencontré Madame Marius, une Corse, dans des files d’attente. Ce couple qui apparaît à la page 123 de l’édition que j’ai devant moi ne cessera de l’aider jusqu’à son passage réussi en Suisse. Sont-ils Justes parmi les Nations ? Ils le mériteraient.

Tout en travaillant cet article, je fais une recherche Internet, une pause, et je trouve le document suivant (publié dans Nice-Matin, n° 2015 du vendredi 6 novembre 2015) où il est question des Marius avec, en bas de page, une indication qui va dans le sens de ce que j’ai supposé, à savoir que Françoise Frenkel doit avoir écrit plus que ce livre. Je lis : « Et l’histoire ne fait peut-être que commencer : il n’est peut-être pas exclu que Françoise Frenkel ait publié une suite sous le titre « Pour avoir survécu ». C’est en tout cas ce qu’elle laisse entendre dans l’une des quatre lettres que Frédéric Maria a récemment retrouvées ». Je pensais à des manuscrits et il est question d’un livre publié ! Je ne comprends pas. Ce livre (s’il existe) devrait avoir été retrouvé. Or, il n’en est rien me semble-t-il :

http://www.pressreader.com/france/nice-matin-cannes/20151106/282269549275185

La chasse au Juif s’intensifie dans les Alpes-Maritimes. Françoise Frenkel se terre dans la chambre à coucher attenante au salon de coiffure des Marius, leur chambre. Elle séjourne dans les hauteurs de Villefranche-sur-Mer, chez une châtelaine, puis dans une cabane dans la forêt, à peu de distance. Complications. Retour à Nice, chez les Marius qui la recommandent à une certaine Mademoiselle Marion. Complications encore. Les Marius la recommandent à une certaine Madame Lucienne, ce qui donne encore un portrait haut en couleurs. Françoise Frenkel serait bien restée chez elle si la concierge de l’immeuble n’avait commencé à suspecter la présence d’un(e) étrangère(e). Retour chez les Marius, « mes bienfaiteurs attitrés. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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En lisant « Rien où poser sa tête » de Françoise Frenkel – 1/3

 

J’ai lu plusieurs fois que « Rien où poser sa tête » se lisait d’une traite. Je me suis dit qu’il pouvait s’agir d’une formule consacrée destinée à attirer le lecteur et stimuler les ventes. J’ai acheté le livre et je l’ai lu… d’une traite, un soir.

Ce livre est précieux et pour bien des raisons. D’abord parce que ce document magnifiquement écrit (directement en français par quelqu’un dont le français n’est pas la langue maternelle) est le seul écrit d’une femme dont on ne sait presque rien, hormis ce qu’elle rapporte dans ce petit livre. Entre la rédaction de ces pages, en 1943-44, en Suisse, sur les bords du lac des Quatre-Cantons, et sa mort à Nice, en 1975, il y a comme un vide. Dans la « Chronologie » que propose l’édition que j’ai entre les mains (Éditions France Loisirs, 2016), on rapporte simplement, entre 1945 (parution du livre en septembre, chez J.-H. Jeheber S.A.) et 1975 : Fin 1945. Probable retour de Françoise Frenkel à Nice. 1958. Françoise Frenkel fait une demande d’indemnisation pour la saisie de sa malle par la Gestapo. 18 janvier 1975. Décès de Françoise Frenkel à Nice. C’est peu pour trente ans de vie. Dans la partie « Dossier », en annexe, l’essentiel se rapporte à cette saisie par la Gestapo et à la demande d’indemnisation. Dans cette même partie, une photographie montre la dernière adresse de Françoise Frenkel : Villa Tanit, 5 rue Alexandre Dumas à Nice. Je m’y suis promené grâce à Google Earth.

En refermant ce livre je n’ai pu que remercier Françoise Frenkel ; et il n’est pas si fréquent d’avoir envie de remercier un auteur.

 

 

Ce livre simple en dit plus que de volumineuses et savantes études – dont il ne s’agit pas de nier la valeur. Ce petit livre fait taire les commentaires, les bavardages. On lit, on remercie. Et d’un coup, je me trouve bien bavard. Je devrais me taire après avoir signalé ce livre. Mais je poursuis car j’en ai trop dit.

Françoise Frenkel dédie ce livre aux hommes de bonne volonté (voir son avant-propos), aux hommes et aux femmes bien sûr. Je ne sais si elle était d’un tempérament heureux mais il est certain qu’elle s’efforce de mettre en évidence le meilleur de chacun, sans jamais donner dans le tout-le-monde-il-est-beau-tout-le-monde-il-est-gentil, un luxe alors impossible pour un Juif dans ces années. Elle restitue des présences en quelques traits, ce qui est la marque d’un grand écrivain. Françoise Frenkel la presqu’inconnue, la si-discrète – la trop discrète même – est une grande écrivain dont l’œuvre se réduit à quelques pages.

Je suis sorti de cette lecture effrayé et rasséréné. Effrayé par la puissance mortifère d’États et d’administrations accaparés par une idéologie mortifère, rasséréné par cette liberté que s’efforcent d’exercer des individus, notamment auprès les Juifs, les plus menacés alors. Je vais y revenir.

Françoise Frenkel est une passionnée de livres et depuis l’enfance. Non seulement de lecture mais aussi de livre au sens bien physique du mot. Il faut voir le plaisir avec lequel elle décrit leur reliure.

Elle quitte sa Pologne natale pour suivre des études de lettres à la Sorbonne. Elle ne donne à ce sujet aucun détail. Elle semble vivre entre les bouquinistes du Quartier Latin et les bibliothèques, à commencer par la Bibliothèque nationale et la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Elle effectue un stage chez un libraire de la rue Gay-Lussac, en 1919, stage qui décide d’une vocation qu’elle semble avoir depuis sa naissance. Elle pense ouvrir une librairie française dans une ville de Pologne, mais le livre français y est déjà si bien représenté qu’elle écarte son projet sans tarder. Et elle choisit Berlin (où elle a également étudié) car le livre français y est presque absent. Elle se lance dans ce qui est bien une aventure, malgré les mises en garde de Français et d’Allemands. Les débuts sont difficiles mais sa librairie ne tarde pas à attirer de plus en plus de clients, tant et si bien qu’elle déménage – Kleiststrasse, 13 puis Passauerstrasse, au 27 et enfin au 39a). 1921, avec la reprise des relations internationales, sa librairie est de plus en plus fréquentée. Françoise Frenkel ne se contente pas de vendre des livres, elle organise des conférences suivies d’auditions de disques français, des rencontres avec des écrivains de passage et même des représentations théâtrales et des sketches.

A partir de 1935 « les graves complications commencèrent », avec la question des devises, les visites de plus en plus fréquentes de la police et les saisies de livres « sous prétexte qu’un auteur figurait sur l’index ». La presse française finit par être interdite. La librairie de Françoise Frenkel vendait également journaux et revues. La Maison du Livre (dénomination officielle de sa librairie) a donc également été une Maison de la Presse.

Septembre 1935, promulgation des lois raciales de Nuremberg. Les tracasseries et les tentatives d’intimidation se multiplient. Françoise Frenkel est juive mais elle est encore relativement protégée par son statut d’étrangère. Elle a comme un nœud coulant passé au cou, nœud qui se resserre progressivement jour après jour. En lisant ces pages, j’ai pensé aux lettres de Gertrud Kolmar écrites de Berlin et envoyées à sa sœur réfugiée en Suisse, des documents humains, historiques (les histoires dans l’Histoire) et littéraires de la plus haute valeur.

 

 

Nuit du 9 au 10 novembre 1938, Kristallnacht. Sa libraire est épargnée par les S.A. : elle ne figure pas sur la liste, tandis que d’autres vitrines de la rue sont défoncées à la barre de fer et que la synagogue est en feu. « La ville entière prit un aspect indescriptible. Des meubles, des pianos, des lustres, des machines à écrire, des monceaux de marchandises gisaient sur les trottoirs ; des débris de vitres et de glaces recouvraient littéralement la chaussée. On pillait les bijouteries aussi bien que les humbles boutiques des pauvres. En dehors de quelques entreprises commerciales appartenant à des Juifs étrangers, tout fut liquidé de cette façon sinistrement organisée ». Le lendemain elle est invitée à rouvrir sa librairie : « La fermeture des entreprises étrangères (…) pourrait avoir des répercussions sur les établissements allemands hors du pays. »

Fin août 1939. Françoise Frenkel passe une dernière nuit dans sa librairie, ma raison d’être ainsi qu’elle l’écrit. Puis elle part en train pour Paris, pour la France. On s’y arrache les journaux, on colle son oreille aux postes de radio, mais on ne croit toujours pas à la guerre. Invasion de la Pologne. « Paris était devenu, du jour au lendemain, étrangement silencieux ». Puis c’est « la drôle de guerre », la campagne contre « la cinquième colonne » et le contrôle des étrangers qui la touche. Dans sa bienveillance naturelle, elle écrit : « Ces longues formalités, opérées un peu sans suite, étaient imposées à tous les étrangers, sans différence de nationalité ni de race. Elles n’avaient rien de vexatoire. On ne pouvait les attribuer qu’au désarroi général ». Il est vrai que les Juifs n’étaient pas encore spécifiquement visés. Françoise Frenkel prend note des marques de solidarité. Je dédie ce livre aux HOMMES DE BONNE VOLONTÉ… ceux qu’elle nomme volontiers les bons Français, ceux qui résistent d’une manière ou d’une autre à la propagande nazie et vichyste, à l’antisémitisme.

Quelques jours avant l’arrivée des Allemands, elle quitte Paris pour Avignon non sans avoir confié sa grande malle à un garde-meuble parisien, cette malle qu’évoque Patrick Modiano dans sa préface. On peut y lire : « Une dernière trace de Françoise Frenkel, quinze ans plus tard : un dossier d’indemnisation à son nom daté de 1958. Il s’agit d’une malle qu’elle avait déposée en mai 1940 au garde-meuble « Colisée », 45 rue du Colisée à Paris, et qui a été saisie le 14 novembre 1942 comme « bien juif ». Elle obtient, en 1960, une indemnité de 3500 marks pour la spoliation de sa malle ». L’importance de cette malle a une autre raison, pour nous lecteurs, et j’insiste : on ne sait rien d’elle entre 1945 et sa mort, en 1975, hormis ses démarches relatives à cette malle. Autre étrangeté (mais en est-ce vraiment une ?) : son mari, Simon Raichenstein, n’apparaît pas une seule fois dans ces pages. C’est par un document placé dans la partie « Dossier » que j’apprends qu’il a travaillé avec elle dans cette librairie, que « comme elle, il a fait ses études à Paris avant la Première Guerre mondiale, d’abord à l’École supérieure d’aéronautique en 1913, puis à l’École spéciale de mécanique et d’électricité ». Dans ce même document, j’apprends que le 10 mai 1933, Simon Raichenstein obtient un passeport Nansen et qu’il quitte définitivement Berlin pour Paris le 9 novembre de la même année. En note à passeport Nansen, on peut lire : « Du nom de son initiateur Fridtjof Nansen, Haut commissaire pour les réfugiés à la S.D.N. Créé en juillet 1922, le passeport Nansen est un document d’identité et de voyage destiné aux réfugiés et apatrides ». Détenu par la police française en juillet 1942, Simon Raichenstein est envoyé à Drancy puis à Auschwitz où il est assassiné en août 1942.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Israël en Angola ?

 

Ci-joint un lien en portugais, un extrait du livre d’Esther Mucznik : « A Grande Epopeia dos Judeus no Século XX ». J’en propose une traduction portugais-français. Cet extrait a pour titre : « Quando o estado de Israel esteve para ser fundado em Angola » :

http://visao.sapo.pt/actualidade/mundo/2017-05-26-Quando-o-estado-de-Israel-esteve-para-ser-fundado-em-Angola

 

 

Israel Zangwill (1864-1926)

 

Quand l’Organisation juive territorialiste se mit en quête de possibles espaces pour une implantation, l’Angola (plus précisément le Planalto de Benguela) était l’un des projets favoris. Il fut même approuvé par le Sénat portugais en 1913 mais resta sur le papier, ainsi que le rapporte Esther Mucznik dans son livre « La Grande Épopée des Juifs au XXème siècle » (A Grande Epopeia dos Judeus no Século XX). Les quelques remarques en gras sont miennes.  

Le septième Congrès sioniste se tient en 1905. Les recherches pour une possible implantation juive se poursuivent. Le projet Ouganda est analysé et repoussé, le territoire attribué aux Juifs étant à peine suffisant pour accueillir vingt mille personnes, un nombre insignifiant en regard des nécessités que pourraient avoir des centaines de milliers de Juifs, principalement russes. Ainsi, le Congrès sioniste dans lequel prédominent les Amants de Sion – parmi lesquels Chaïm Weizmann, l’artisan de la Déclaration Balfour (1917) et futur premier Président de l’État d’Israël – rejette le projet Ouganda. [Il me semble qu’il y a une erreur dans le texte portugais et que « Sionistas de Sião » devrait être remplacé par « Amantes de Sião ».] Pour ces Juifs russes aucune terre ne peut remplacer la terre ancestrale. Par ailleurs, le Congrès sioniste n’est pas unanime. Une importante minorité conduite par l’écrivain Israël Zangwill défend la nécessité immédiate d’un territoire juif autonome, et peu importe l’endroit. Israël Zangwill quitte l’Organisation sioniste mondiale, en 1905, et fonde l’Organisation juive territorialiste dont le siège est à Londres. Avec la Déclaration Balfour qui rendra plus tangible la perspective palestinienne, nombre de ses membres intègreront l’Organisation sioniste mondiale. Mais ce n’est qu’en 1925 que l’Organisation juive territorialiste ayant perdu sa raison d’être sera dissoute.

En 1905, la Palestine n’est encore qu’une possibilité lointaine et l’Organisation juive territorialiste s’efforce de trouver des espaces où organiser une implantation juive. L’Angola est l’un de ces espaces, plus précisément le Planalto de Benguela. L’intérêt de Juifs pour les territoires coloniaux portugais remonte à 1886. Abraham Anahory, notable juif de Lisbonne, avait proposé l’Angola, plus précisément la zone des planaltos (hauts-plateaux), comme destination possible pour une immigration juive d’importance. Dans le Bulletin N.°1 (1912) de la Communauté israélite de Lisbonne qui vient d’être officiellement reconnue par le régime républicain, José Benoliel, écrivain et directeur de ce Bulletin, précise que par l’intermédiaire d’Abraham Anahory, il prendra personnellement contact avec le vicomte d’Ouguela et avec l’Alliance Israélite Universelle afin de « profiter de la prochaine venue du baron de Rothschild à Lisbonne dans l’espoir d’améliorer par sa gracieuse intercession la situation des Israélites portugais qui de certains points de vue laisse beaucoup à désirer » et de « promouvoir la venue au Portugal de groupes d’Israélites russes ou roumains ». Leur destination serait l’Angola. José Benoliel ajoute que pour des raisons qui lui restent inconnues, l’Alliance Israélite Universelle ne soutient pas le projet.

 

Carte topographique de l’Angola

 

En 1903, Theodor Herzl avait rencontré le représentant portugais à Vienne, le comte Paraty, afin d’étudier la possibilité d’établir une colonie juive au Mozambique, un initiative qui elle aussi était restée sans lendemain. Il faudra attendre le changement de régime en 1910 (voir la Révolution du 5 octobre 1910 qui marque l’avènement de la République au Portugal) pour que le projet Angola soit envisagé plus sérieusement.

[Je me perds un peu dans cette histoire. Concernant les démarches de Theodor Herzl, il est tantôt question de l’Ouganda, tantôt du Kenya et à présent du Mozambique (?!). Le lien ci-dessous s’intitule « 1903: Herzl Proposes Kenya (Not Uganda) as a Safe Haven for the Jews ». Quant au Mozambique, je ne sais d’où Esther Mucznik tire son information.] : http://www.haaretz.com/jewish/this-day-in-jewish-history/1.672878

Dans le Bulletin de 1912 dont il vient d’être question, le principal soutien de ce projet, Wolf Terlö (Juif russe né à Odessa en 1877 il s’installera au Portugal), rapporte que cette idée commença à germer en 1905, à Coimbra, alors qu’il travaillait pour la Repartição Central de Agricultura (je préfère laisser cette désignation dans l’original). Il était impliqué dans les projets vinicoles du baron Maurice de Hirsch en Palestine. Il s’était rendu à Bordeaux pour se spécialiser en œnologie, après avoir obtenu un contrat de travail au Portugal. Il tenait un commerce rue São Nicolau, à Lisbonne, pompeusement intitulé Maison de commerce russe (en français dans le texte) où il vendait des vins et des produits chimiques. A Coimbra, il fit connaissance de diverses personnalités de son milieu, parmi lesquelles l’historien Joaquim Mendes dos Remédios qui (je cite Wolf Terlö) « apprenant que j’étais israélite russe s’entretint longuement avec moi au sujet du judaïsme, de la décadence scientifique et financière du Portugal suite à l’expulsion des Juifs, et des avantages qu’il y aurait à les faire revenir dans ce pays ».

Peu après la proclamation de la République, en décembre 1910, Wolf Terlö entra en contact avec José Relvas, ministre des Finances du Gouvernement Provisoire, au sujet de « la colonisation par les Israélites des possessions portugaises d’Afrique ». L’idée aurait été bien accueillie ; et, conjointement avec Alfredo Bensaúde, minéralogiste et professeur à l’Instituto Industrial e Comercial, ils soumirent leur idée en premier lieu à l’avocat José d’Almada, fonctionnaire au Ministère des Colonies, puis, sous forme de projet de loi, à Manuel de Brito Camacho, directeur du quotidien A Luta, alors le plus influent des journaux républicains qui deviendra l’organe officieux du Partido Unionista (également connu sous l’appellation Partido da União Republicana). Manuel de Brito Camacho était médecin et fut député et ministre du Développement du Gouvernement Provisoire, des fonctions par le truchement desquelles il soumettra le projet de réforme de l’Instituto Industrial e Comercial à Alfredo Bensaúde, projet à l’origine de l’Instituto Superior Técnico.  

Wolf Terlö lance une énergique campagne d’information dans des journaux influents comme O Século ou A Capital pour faire connaître le projet de colonisation du Benguela (province de l’Angola, sur l’Atlantique). Il entre en contact avec José Norton de Matos, gouverneur d’Angola, et Constancio Roque da Costa, secrétaire général du Ministère des Affaires Étrangères, ainsi qu’avec des membres de la communauté israélite, notamment Salvador Levy et Jacob Levy Azancot, l’un et l’autre propriétaires en Afrique. L’idée fait son chemin et, fin janvier 1912, un auteur anonyme défend dans le journal O Século la colonisation du Planalto de Benguela par des Juifs en provenance de Russie : « La colonisation des hauts-plateaux d’Angola est indispensable au maintien de notre prédominance dans ces régions ; et la manière la plus efficace de ne pas engager l’argent de l’État est d’y faire venir ces émigrants juifs russes qui actuellement enrichissent la Turquie et l’Amérique ».

Le 23 janvier 1912, Wolf Terlö informe l’Organisation juive territorialiste de ses efforts et le 1er février 1912 un projet de loi est présenté par le député Manuel Bravo à la Chambre des Députés qui l’approuve le 26 février. Ce projet prévoit la concession de soixante à cent hectares de terres aux immigrants israélites (par immigrant je suppose) qui pour bénéficier des avantages offerts par la loi devront entreprendre les démarches nécessaires auprès du ministre des Colonies au cours des deux années qui suivront leur arrivée. La propriété exclusive des terres leur reviendra après dix années de culture ininterrompue, avec exonération de tout d’impôt nouveau ou additionnel durant vingt ans.

Approuvé dans ses grandes lignes, le Projet Bravo (du nom de son auteur) est soumis sans tarder à une Commission Coloniale de sept membres, parmi lesquels Amílcar Ramada Curto qui sera son rapporteur, « un jeune député, très énergique, d’origine israélite qui défendra brillamment le projet devant la Chambre, projet dont il était enthousiaste ». Dans son livre « L’Invasion des Juifs », l’intégriste Mário Saa affirme que comme une bonne partie des députés, Amílcar Ramada Curto est un cristão-novo (terme par lequel on désignait au Portugal et en Espagne les Juifs convertis au christianisme) et il va jusqu’à suggérer au rabbin Samuel Mucznik de faire « l’éducation de ses fils dans la synagogue ». Par le contrôle du constitutionnalisme, ajoute Mário Saa, les Juifs s’emparèrent progressivement des finances, de la médecine, du baccalauréat (je suppose que par bacharelato, Mário Saa désigne l’enseignement en général), et un beau jour, le 5 octobre 1910, ils partirent à l’assaut du Pouvoir et le prirent. Parmi eux, Afonso Costa « l’hébreu » (une figure majeure de la Primeira República, par ailleurs franc-maçon et anticlérical).

Unanimement approuvé par la Commission Coloniale, le projet passe à la Commission des Finances qui l’approuve également à l’unanimité. Dans le Bulletin de la Communauté Israélite de Lisbonne, Wolf Terlö note que la discussion à la Chambre des Députés se prolongea sur sept sessions, entre mai et juin 1912, et que le projet fut unanimement approuvé par les députés le 15 juin. Selon João Medina, ces débats au Parlement sont représentatifs de la « mentalité colonialiste de l’époque » mais aussi de la vision du rôle des Juifs à cette même époque. Et João Medina cite les paroles du député du Benguela, l’Indien Caetano Gonçalves, défenseur du projet : « Il est faux de dire que le Juif commerçant et avare n’a pas contribué par sa fortune et son travail au bien public. En Russie, le Juif est surtout un travailleur rural. De ce fait, on pourrait courir le risque que dans plusieurs décennies la province d’Angola proclame son indépendance. Le Portugal y perdrait peu et gagnerait immensément d’un point de vue humaniste et civilisationnel. Il nous faut être de notre temps. Et personne n’a le monopole du monde ». Pour sa part, Amílcar Ramada Curto juge que l’expulsion des Juifs sous le règne de Manuel I fut la cause de la décadence du Portugal et profita à la Hollande ; et il ajoute que « cette race conserva en Hollande la nostalgie de mon pays d’origine, enseignant à ses enfants à conserver en eux le soucis des choses portugaises. C’est pourquoi cette race travailleuse ne peut qu’apporter des bénéfices en colonisant l’Angola. »

En dépit d’un débat de qualité, une opposition clairement antisémite se manifeste en la personne d’António Campos Júnior, auteur de romans populaires. Dans le Diário de Notícias du 29 juillet 1912, il publie un article intitulé « Planaltos da Judeia » par lequel il dénonce une tentative visant à établir « une nouvelle Judée sur le dos d’un Portugal ingénu ».

Avant même que ne soit approuvé le projet de loi, l’organe sioniste Die Welt rendit compte des propositions portugaises, ce qui motiva la venue au Portugal des délégués de l’Organisation juive territorialiste de Suisse et de Russie, ainsi que de son président en personne, Israël Zangwill. La presse portugaise prêta une certaine attention à l’événement, en mettant en avant, sans entrer dans les détails, les avantages du projet, notamment les avantages financiers. Ainsi, le journal O Século du 28 mai 1912 considéra qu’aussi pauvres soient-ils, les Juifs persécutés de Russie laisseraient inévitablement une partie de leur capital à l’occasion de leur escale à Lisbonne. Interrogé par ce même journal, le 5 juin 1912, Wolf Terlö assura que mille familles partiraient pour les hauts-plateaux d’Angola et qu’à cet effet elles disposaient déjà de mille trois cents contos de réis (un conto de réis équivaut à un million de réis, R$ 1.000.000). Il affirmait également qu’il organiserait une conférence à Vienne dans le but de réunir le maximum d’appui financier pour soutenir ce plan.

La conférence eut effectivement lieu le 27 juin 1912 et Wolf Terlö présenta le projet entretemps approuvé comme base de réflexion pour les comptes rendus de José Pereira do Nascimento, chef de mission chargé pour une période de cinq ans d’étudier le haut-plateau de Benguela. Le 2 août de la même année, une commission désignée par l’Organisation juive territorialiste conduite par le professeur John Walker Gregory partit pour Lobito afin de rendre compte de la situation sur les hauts-plateaux d’Angola.

Durant trois mois, la commission explora une zone de 3000 miles carrés, à l’occasion de 1126 excursions, avec 340 miles parcourus à pied, non sans avoir préalablement rencontré diverses entités à Lisbonne avant d’embarquer, puis d’autres au Benguela. La commission revint en Angleterre le 17 octobre 1912 mais son rapport ne sera divulgué qu’en juin 1913. Le professeur John Walker Gregory jugeait favorablement la possibilité d’une implantation juive, soulignant que la présence de l’Organisation juive territorialiste en Angola pouvait être considérée par le Gouvernement portugais comme une garantie et un renforcement de sa souveraineté en Angola, notamment face aux appétits des puissances étrangères. Il jugeait également que la terre d’Angola était plus favorable à une implantation que ne l’était la Palestine. Dans sa préface à ce rapport, Israël Zangwill souligne un autre aspect qu’il juge très positif : la « présence de sang juif chez les Portugais ». Selon lui : « Tout le Portugal est subtilement saturé de sympathies raciales subconscientes et cette combinaison de Juifs et de Portugais, mieux que n’importe quelle autre combinaison, favorisera un nouveau centre de civilisation en Angola. »

 

Esther Mucznik

 

Le projet de loi est débattu au Sénat en mai 1913. Mais un vent hostile souffle au cours d’un débat qui durera jusqu’à la fin juin. Les raisons de cette hostilité pourraient s’expliquer par la crainte d’un « État dans l’État » ainsi que l’avait déclaré au Parlement le député Bernardino Roque, opposé à un projet qui selon lui n’était que la réalisation d’une vieille aspiration juive, soit la création d’un nouveau Sion. D’une manière générale, la sympathie pour ce projet est faible, en dépit d’interventions comme celle de Francisco Correia Lemos, qui invite à réparer « un grand péché commis par D. Manuel », ou de José Nunes da Mata qui invite le Sénat à soutenir le projet de loi, « rendant ainsi un grand service à l’humanité et à la Patrie par un acte de réparation envers les nombreux descendants d’Israélites victimes de nos ancêtres. »

Le projet finit par être approuvé par le Sénat le 29 juin 1913 ; mais il ne quittera jamais le papier. Les raisons ? La crainte d’une perte de souveraineté portugaise, le manque de confiance, et plus encore le manque d’intérêt du Gouvernement d’Afonso Costa. Mais il y a plus. A l’aube de la Première Guerre mondiale, l’Organisation juive territorialiste est en crise et nombre de ses adhérents abandonnent l’organisation pour soutenir le sionisme palestinien. Israël Zangwill et Alfredo Bensaúde se mettent d’accord pour abandonner le projet Angola. Pour les Juifs qui durant deux mille ans avaient espéré l’année prochaine à Jérusalem, Sion ne pouvait être ailleurs qu’en Palestine.

 

Traduit par Olivier Ypsilantis

 

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Des branches manquantes sur un arbre généalogique

En header, l’intérieur de la Grande Synagogue de Stockholm (Stockholms Stora synagogan Wahrendorffsgatan 3), construite entre 1867 et 1870 sur les plans de l’architecte Fredrik Wilhelm Scholander (1816-1881).

A celles et à ceux que j’aime.

 

Donc, ces ancêtres coupés de l’arbre généalogique étaient juifs. Idem avec d’autres sur une autre branche manquante – coupée. Je fais usage de l’image « branche » tout naturellement, parce que « arbre généalogique ». Lorsque j’écris « branches », je pense plutôt « racines », les racines de l’arbre généalogique. Je pourrais faire usage de l’image « trou », parce que « tissu généalogique » (avec fil de trame et fil de chaîne). Un « trou » pour effacer une « tache » dans le « tissu généalogique »…

Ces branches manquantes (ces trous) m’intriguèrent d’autant plus qu’elles n’étaient pas si lointaines (XVIIIème – XIXème siècle), ce qui me parut surprenant dans une famille à la généalogie multiséculaire. J’ai donc pensé comme malgré moi que ces branches avaient été sciées sciemment  afin de cacher une différence qui allait au-delà du rang social, une différence plus radicale. L’hypothèse « Monsieur de Machin-Chose a eu un enfant avec une servante » ne me convainquait pas ; et j’ai pensé comme guidé que cette différence pouvait avoir un nom : Juif/Juive. Efforçons-nous de nous placer dans des époques bien différentes de la nôtre.

 

Isaac Aaron (1730-1817). Grâce à son savoir-faire comme graveur de sceaux, il put s’établir dans la Suède de Gustav III et y travailler. Il fut le premier Juif à recevoir cette autorisation (en 1774) sans avoir à se convertir. Il est l’auteur de mémoires dont il existe une édition scientifique que je me suis promis de faire traduire et de lire afin d’en rendre compte. Ci-joint, une très intéressante note :

http://www.kestenbaum.net/content.php?&item=23494&pos=207&wide=false

 

Mes recherches répondaient à diverses motivations. Tout d’abord la curiosité, la curiosité qui ne cesse de m’entraîner comme un chien entraîne son maître, mais aussi la volonté de confirmer une intuition et, ainsi et surtout, de redonner vie à des oubliés, plus exactement à des effacés, car j’étais certain qu’il y avait eu volonté d’effacement.

Mes deux enquêtes n’ont pas été longues et tortueuses comme celle qui m’avait conduit vers Marianne Cohn, une enquête dont j’ai rendu compte sur plus d’une centaine de pages de courriers et d’éléments d’un journal.

Internet me permit d’avancer très vite puisque j’avais en ma possession certaines clés à entrer sur des moteurs de recherche, Google pour l’essentiel. Et puis le nom de la famille nous était connu. Ce que nous ne savions pas, c’est que cet homme dont le nom était volontiers prononcé entre nous, Émile Hoskier (1830, Oslo – 1915, Paris), banquier et consul de Danemark en France, était de mère juive, Esther Heckscher, fille de Samuel Heckscher, courtier à la bourse de Copenhague. J’ai également appris par Internet que son établissement (la banque E. Hoskier & Cie) avait été classé « banque juive » par les nazis et leurs collaborateurs vichystes chargés de l’ « aryanisation » économique. Je l’ai appris par l’article suivant mis en lien, un article du 16 janvier 1998, publié dans Libération, signé Natalie Castetz et intitulé « Des archives sur la spoliation des Juifs réapparaissent. Étrange découverte dans les décombres de l’incendie du Havre », un énorme incendie volontaire déclenché le 19 août 1997 dans des hangars du port autonome du Havre :

http://www.liberation.fr/evenement/1998/01/16/des-archives-sur-la-spoliation-des-juifs-reapparaissent-etrange-decouverte-dans-les-decombres-de-l-i_225121

Donc, j’ai assez vite retracé cette branche, recousu cet accroc, et je suis arrivé à Isaac Aaron (1730-1817), graveur sur sceaux, fondateur de la communauté juive de Stockholm, marié à Hanna Levin (1731-1817), l’un et l’autre parents d’une fille unique, Ester. Le portrait de cet ancêtre est conservé à la synagogue de Stockholm. Wikipedia (utile à l’occasion malgré le grand nombre d’inexactitudes et d’à peu près qui y traînent) propose une biographie de cet homme (à ne pas confondre avec d’autres Isaac Aaron également présentés par cette online encyclopedia) :

https://en.wikipedia.org/wiki/Aaron_Isaac

Un lien Internet, The Jewish Community of Stockholm, apporte les precisions suivantes : « Capital of Sweden. The first Jew to settle in Stockholm was the gem-carver and seal-engraver, Aaron Isaac, who arrived in 1774. A year later the Jewish community was founded when the right of residence in the Swedish capital was granted to him, his brother, his business partner, and their families. By 1778-79 there was already a community of 40 families. »

En complément à la légende placée sous le portrait d’Isaac Aaron ci-dessus. Le texte d’Isaac Aaron à faire traduire a été écrit en yiddish et, à ma connaissance, il n’a été traduit qu’en suédois et en allemand : « Aaron Isaacs Minnen: En judisk kulturbild från Gustaviansk tid », avec présentation d’Abraham Brody et Hugo Valentin, chez Hugo Gebers Förlag, Stockholm, 1932. Les pages 61 à 221, soit le texte en allemand ; les pages 222 à 370, soit la traduction suédoise suivie de notes. L’intégralité de ce document a été digitalisée par Goethe Universität, Frankfurt am Main (cliquer sur Download: Aaron Isaacs Minnen) :

http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/freimann/content/titleinfo/123207

Retracer l’autre branche ne m’a guère été plus difficile. Nous avons fait appel au Cercle de Généalogie Juive (qu’il en soit remercié), la première association française de généalogie juive dont le logotype est éloquent puisqu’il montre l’union pour moitié-moitié d’une menorah et d’un olivier. L’information nous est parvenue sans tarder, avec le vrai nom recherché, le prénom et ses ancêtres sur plusieurs générations. Ainsi allait-on méthodiquement effacer l’effacement…

 

La synagogue de Delme (Moselle), aujourd’hui convertie en Centre d’Art contemporain. Delme n’est qu’à une dizaine de kilomètres de Chambrey dont est originaire Salomon Caën. Ci-joint, une histoire de cette synagogue :

http://judaisme.sdv.fr/synagog/moselle/delme.htm

 

Tout a commencé par une histoire de tombe retrouvée au cimetière du Père Lachaise, une tombe de marbre noir sur laquelle était gravé un nom à consonance juive : soit un nom qui aurait pu être ou ne pas être juif, comme tant d’autres noms. Prenons Abraham, notre père à presque tous. « Abraham » patronyme peut être juif ou ne pas l’être. Ainsi trouve-t-on de nombreux « Abraham » chrétiens en Bretagne. Parmi eux, Jean-Pierre Abraham, écrivain et gardien de phare, le phare d’Ar-Men, l’Enfer des Enfers… Mais le patronyme « Abraham » en Alsace ou en Lorraine est à coup sûr juif. Il existe à ce sujet nombre d’études passionnantes menées par des érudits. Ainsi, le nom gravé sur cette tombe du cimetière du Père Lachaise, « Caen », pouvait être juif (un nom à classer dans la catégorie « Cohen », « Cahen ») ou ne pas l’être. Il y a des « Caen » chrétiens dans la Manche ou le Calvados, il n’y en a pas en Moselle ou dans le Haut-Rhin.

Le nom Caen, gravé dans le marbre, correspondait au nom des enfants d’un homme dont nous ignorions encore le prénom et le vrai nom. Le Cercle de Généalogie Juive nous apporta une aide décisive. Ainsi nous apprîmes que le tréma avait été omis sur le e de Caen, soit Caën. L’avait-il été volontairement ? Car si Caen peut ne pas être juif, Caën l’est sans aucun doute. Nous apprîmes dans un même temps que le père des enfants inhumés sous ce marbre noir se prénommait Salomon, Salomon Caën. Où repose-t-il ? Nous l’ignorons encore. Le Cercle de Généalogie Juive nous communiqua par ailleurs la liste de ses ancêtres sur plusieurs générations, tous des Juifs mosellans à en croire leurs patronymes. Parmi ses ancêtres, un certain Salomon Créhange (Créhange est aussi le nom d’une commune de Moselle), ce qui nous porta vers le milieu du XVIIIème siècle. Parmi ses ancêtres, des Cahen, Bernard (francisation de Bernhardt), Israël, Aron. Nous apprîmes également que Salomon Caën était originaire de Chambrey, en Moselle, un village qui avait été presque entièrement détruit au cours de la Première Guerre mondiale et qui relevé de ses ruines sera très durement touché au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Ayant un peu étudié l’histoire des Juifs de Moselle et leur sociologie, et tenant compte du fait que Salomon Caën était originaire d’un village (qui comptait tout de même environ deux fois plus d’habitants à sa naissance qu’il n’en compte aujourd’hui), j’ai pensé qu’il devait être marchand de bestiaux, colporteur, boucher, usurier, comme la plupart des Juifs des petites communautés rurales d’Alsace et de Lorraine d’alors. Ayant appris qu’on le retrouvait à Lyon et à Paris, j’ai penché pour « colporteur », ce que confirmera la consultation de microfilms aux Archives de Paris où son activité est désignée par « Voyageur ». A la mort de sa femme, Flore (probablement une non-Juive), à Paris, en 1855, il était père de trois enfants : une fille de dix ans, une autre de six ans et un fils de quatre ans. Le document établissant la succession montre une famille bien modeste. Que vendait Salomon ? Du tissu ? Des boutons ? Des miroirs ? Des peignes ? De la passementerie ? Emportait-il tout son commerce avec lui ? Il mourut à Paris en 1867. Il s’était remarié à Lyon, un an après la mort de sa femme, en 1856 donc, avec Allegra Laudi, une Juive de Turin. Ont-ils eu une descendance ?

Les trois enfants de Salomon et de Flore se prénommaient Julie, Berthe et… Abel. Que penser de ce prénom biblique (issu du quatrième chapitre de la Genèse) donné à quelqu’un dont le patronyme est Caen ? L’a-t-on prénommé ainsi par attachement à une tradition, pour atténuer l’assassin (Caïn) par l’assassiné (Abel) ? Doit-on y voir un simple clin d’œil ? Quoi qu’il en soit, je plains ce pauvre garçon : trimbaler une telle charge symbolique ! Mais j’y pense, le tréma ne figurait probablement pas sur son nom, ce qui devait donner à la prononciation non pas [ka.ɛ̃] (Caïn/Caën) mais [‘kã] (Caen), comme la ville du Calvados. Abel Caen n’a donc peut-être pas souffert comme aurait souffert Abel Caën (Caïn). Et j’y pense ! Le jeune Abel est mort étouffé par la tuberculose alors que Abel signifie souffle en hébreu ! הֶבֶל

Contrairement à Isaac Aaron, un Juif qui évolua dans l’entourage d’un souverain, un Juif dont le nom est connu de la communauté juive de Suède, un nom consultable en ligne, Salomon Caën est inconnu de tous. Il n’a laissé aucune trace hormis sa descendance, bien sûr, ce qui est essentiel. Mais pour le reste ? Ainsi, avons-nous tenu à placer sa signature en fin d’article (une signature extraire du gigantesque continent des archives, les Archives de Paris en l’occurrence) et la donner à voir à ceux et celles qui liront ces lignes. C’est une signature à la graphie soignée, qui semble procéder et s’élever d’un ample tourbillon dans lequel est accroché comme un hameçon. Salomon Caën savait écrire, ce qui n’était pas courant à l’époque, en 1855 – ce document date de l’année de la mort de sa femme, Flore. Il est vrai que les Juifs, y compris les plus modestes, mettaient l’accent sur l’éducation, à commencer par la lecture et l’écriture.

La signature de Salomon Caën (on notera qu’il n’a pas inscrit le tréma) trouvée au bas d’un document notarial aux Archives de Paris.

Olivier Ypsilantis

 

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Carnet irlandais – août 2017 – 5/5

 

A Neil Sheehan, pour la beauté et la pudeur de ses écrits.

 

14 août. Drizzle toute la nuit. Je m’enfonce dans la douceur des draps aussi sûrement que l’enfant de ce délicieux petit recueil de poèmes de Robert Louis Stevenson, « A Child’s Garden of Verses ». Souvenez-vous : Last, to the chamber where I lie / My fearful footsteps patter nigh, / And come from out the cold and gloom / Into my warm and cheerful room… Il faut avoir vécu dans les pays septentrionaux de pluies et de brumes pour écrire de tels poèmes, des poèmes qui replacent le lecteur avec douceur et autorité dans des moments d’une enfance… septentrionale.

Tôt le matin sur le port de Courtown, sous la pluie d’un été irlandais, sous cette pluie que je vais regretter, cette pluie vers laquelle je lève mon visage. Se protéger d’elle avec un parapluie voire une capuche serait indécent, oui, indécent ! On s’offre à elle ! Des masses nuageuses passent, traînant des filaments pareillement gris. Le cliquetis des drisses contre les mats. Des souvenirs du Vietnam, de Hué, me viennent, avec cette pluie tiède et douce. Les pluies distillées du Vietnam.

Commencé la deuxième partie du livre de Neil Sheehan, « Saigon and the South » dans le Terminal 2 de Dublin Airport (un bel ensemble conçu par Pascall+Watson) où je déambule afin d’apprécier la qualité tant des matériaux que des volumes. Dans un coin, j’ai la surprise de trouver un pan de mur avec l’Ogham Writing que j’avais étudié à la National Library of Ireland, Dublin. Sur ce pan de mur, les caractères de cet alphabet avec transcription et un copieux historique sur cette écriture, de l’irlandais primitif et du vieil irlandais.

 

Dublin Airport. Terminal 2

 

Pluie sur Dublin. Les avions Aer Lingus ne cessent d’atterrir et de décoller, des avions verts à l’empennage frappé d’un trèfle, l’un des symboles de l’Irlande. Shamrock. L’embarquement a du retard. Je lis les indications en gaélique ; elles précèdent celles en anglais. C’est une belle langue que je n’apprendrai pas. Quand on sait que Dublin Airport se dit Aerfort Bhaile Átha Cliath, on est déjà découragé. Autant se mettre à une langue finno-ougrienne, par ailleurs plus parlée. Vous pensez que j’exagère ? Tenez, un copier-coller fait dans la salle d’embarquement : Pleased to meet you se dit Tá áthas orm bualadh leat. Et je n’évoquerai pas la prononciation à coucher dehors avec un billet de logement ! Les mots hébreux sont en comparaison simples, une syllabe souvent. On les mémorise sans peine. Mais le gaélique ! Ne dites pas « C’est de l’hébreu ! », dites « C’est du gaélique ! »

A-320. A côté de moi, dans la rangée de l’autre côté de l’allée centrale, une jeune aveugle prend place, accompagnée de son chien, un chien au pelage crème et soyeux, à l’expresion douce, un golden retriever. Je n’ai jamais pu voir un aveugle et son chien sans éprouver une émotion particulière, proche des larmes.

Décollage. L’avion traverse une couche de nuages sans nuance et d’une extraordinaire épaisseur que je quitte à regret. J’étais si bien dans les brumes de cet été irlandais, sous ces pluies fines et douces. Ces marches dans les collines du Wicklow, ces soirées dans le loundge de Courtown Harbour à écouter ces chants et ces musiques qui passent dans le sang, qui enivrent. J’aurais aimé ne jamais quitter ces moments. Et les froissements du ressac venaient par la fenêtre entrouverte lorsque l’orchestre faisait une pause.

Me procurer les écrits de Bernard B. Fall (né en 1926), reporter tué au Sud-Vietnam en 1967.

 

Bernard B. Fall, un très grand du journalisme.

 

La figure de Nguyen Van Linh, un homme à l’esprit ouvert, doué d’un sens prononcé de l’humour, défenseur de l’esprit d’entreprise, un communiste opposé à l’autoritarisme de la vieille garde (à Le Duan), un combattant pour l’indépendance de son pays, un homme épris de justice sociale, une passion qu’avait stimulé sa lecture des « Misérables » de Victor Hugo plus que ne l’avait fait la littérature marxiste. Ce communiste s’opposait à l’orthodoxie communiste qu’il jugeait néfaste pour les travailleurs. Il me faudra étudier la vie de cet homme, un grand Vietnamien. Expulsé du Politburo, il sera nommé secrétaire du Parti pour Ho Chi Minh City (Saigon), ce qui lui permettra de mettre en pratique ses idées, en commençant par libéraliser l’économie, provoquant l’irritation de Hanoi.

Je ne vais pas chanter les louanges du communisme mais Neil Sheehan a raison de rapporter ce qui suit : « He (Nguyen Van Linh, appelé aussi dans ces pages Mr. Linh) got away with his defiance because the man and the moment were unique. In an age of monumental slaughters to settle scores, the Vietnamese Communist behaved with comparative restraint toward their defeated opponents after the victory in 1975. The much-feared « bloodbath » did not occur. Instead, nearly 100 000 persons, almost all of them former Saigon army officers and government officials, were imprisoned for years (…) in « reeducation camps ». Conditions were grim, but the reeducation camps were not like Nazi death camps or the Japanese prison camps of Wold War II in which half of the inmates perished. Ninety-four thousand of the reeducation camp prisoners survived and were released ». Et à l’appui de ce qu’il écrit, l’auteur rapporte en fin de livre le très précieux témoignage d’un ancien général de l’ARVN (Army of the Republic of Vietnam), le général Ly Tong Ba, sur ses conditions de détentions (douze années), un homme surtout connu pour sa très efficace défense de Kontum.

Neil Sheehan évoque un point auquel j’ai toujours prêté une grande attention, et pour une raison précise : j’étais adolescent lors de la guerre entre le Vietnam et le Cambodge, une guerre qui ne tarda pas à faire suite à la réunification du Vietnam. Nombre d’intellectuels français, grands lecteurs du quotidien Le Monde, se montrèrent fort conciliants envers le régime de Pol Pot, probablement parce qu’il était rouge. Pol Pot, l’homme qui a mis la bourgeoisie à genoux répétaient-on avec délectation dans les milieux hyper-bourgeois de la capitale française. La condamnation du Vietnam (conduite par la Chine et les États-Unis qui se donnèrent la main pour l’occasion) fut le fait de très nombreux pays qui emboîtèrent le pas, renforçant ainsi le régime des Khmers rouges. Même la Thaïlande était de la partie, la Thaïlande qui le long de sa frontière établit un sanctuaire pour les hommes de Pol Pot. Au cours des escarmouches le long de la frontière avec le Cambodge et au Cambodge même, les Vietnamiens avaient eu presqu’autant de morts et de blessés que les Américains au cours de toute la guerre du Vietnam. Face aux agissements des États-Unis « the Vietnamese wondered rhetorically what the United States would have done if a government like Pol Pot’s had come to power in Canada and launched assaults on Detroit and other cities along the American-Canadian border ». La question méritait d’être posée.

 

 

Ce qui s’est passé avant et durant l’intervention vietnamienne, avant les manigances conjointes de la Chine et des États-Unis qui relancèrent les violences en apportant leur aide au Cambodge de Pol Pot ? Je cite Neil Sheehan, une fois encore : « Most students of Southeast Asian affairs agree that the attacks, which began intermittently right after the fall of Saigon in 1975 and became serious by 1977, were initiated by the Khmer Rouge (…), and were pressed relentlessly despite Vietnamese attempts at conciliation. The majority of the towns and villages along the border had to be evacuated because of raids and constant shelling by the Pol Potists with mortars and artillery pieces supplied by China (…). Massacres such as the one at Xa Mat were particularly hideous because the Khmer Rouge, which caused the deaths of 700 000 to 1 000 000 of their own people in a four-year reign of terror (un chiffre revu à la hausse et qui dépasserait largement le million), specialized in beheadings and atrocities like the eviscerating of pregnant women. By December 1978, the Vietnamese had suffered approximately 30 000 troops killed in two years of border fighting, an equivalent number of civilians dead, tens of thousands of wounded, the destruction of thousands of homes and public buildings, and the wholesale abandonment of border farmlands. At the end of that month the Vietnamese Army invaded Cambodia and within two weeks chased Pol Pot and the remnants of his forces to the Thai frontier. The Cambodian people, fearful and starving, momentarily forgot the centuries of enmity and welcomed the Vietnamese as their deliverers. The Vietnamese installed a client regime in Phnom Penh headed by Heng Samrin, Hun Sen, and other leaders of the ant-Pol Pot faction of the Cambodian Communist Party. »

Les dernières pages de ce livre relatent une visite à un grand cimetière proche de Saigon, un cimetière mal entretenu, chaotique même. Et la puissance descriptive de ce journaliste s’impose encore. Il propose au lecteur des vues d’une précision photographique, cinématographique, avec l’accent mis sur les détails justes, ceux qui définissent une atmosphère. Il note avec tristesse que si les morts du NVA (North Vietnamese Army) et Américains ont des cimetières bien entretenus, les morts de l’ARVN (Army of the Republic of Vietnam) reposent dans le désordre et pour beaucoup l’oubli. 250 000 soldats de l’ARVN ont été killed in action.

Neil Sheehan est l’auteur de « A Bright Shining Lie » (1988), sous-titré « John Paul Vann and American in Vietnam ». Ce livre est un chef-d’œuvre, et je suis avare de ce genre d’appréciation. Neil Sheehan dit du lieutenant-colonel John Paul Vann : « If I wrote a book that told his story, I could tell the story of the war. »

Une photographie prise lors de sa visite au cimetière de l’ARVN : « Chance and the elements were the only attention that most of the graves were getting. Headstones were astray on the ground, jarred loose by the leg of one foraging beast, kicked away by the hoof of another. The ARNV had shrouded the graves of its dead with long cement covers, made like the tops of ancient sarcophagi. Many of these were askew, tilted sideways because the earth underneath had sunk over the years. In one section of the cemetery where the livestock had for some reason not grazed much the brush was so high that it was beginning to hide the burial places. »

 

Olivier Ypsilantis     

 

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Carnet irlandais – août 2017 – 4/5

 

12 août. Au petit-déjeuner, quelques Wheat Shreds. Un invité se rebelle contre cette nourriture. Je commence par lui faire remarquer qu’elle respecte son organisme avec ce 100% Whole Grain Wheat, High in Fibre, Low Fat. J’ajoute que l’aspect excentric de ces petits oreillers supplée à leur manque de saveur et que ceux qui ne peuvent se résoudre à les savourer d’une manière ou d’une autre pourront les disposer dans leur salon, sur le canapé ou les fauteuils : ils seront du plus bel effet et, surtout, ils ne manqueront pas d’amuser leurs invités.

J’observe le petit port de Courtown et m’efforce de concevoir tout le travail qu’il a exigé, en 1830, un travail supervisé par la famille Courtown. La jetée (pier) a été construite sous l’impulsion de cette même famille, en 1847, dans le cadre du Famine Relief Work. C’est à partir de 1863, avec l’inauguration de la ligne ferroviaire Dublin-Gorey, que ce village de pêcheurs s’ouvrit au tourisme. La Ounavarra River se jette discrètement dans le port.

 

Une vue de Courtown Harbour

 

Tandis que je marche dans les bois qui bordent la plage, avec arbres élancés en rangs serrés, me vient d’un coup et avec une étonnante précision une vaste composition du Prince Eugen (1865-1947), un peintre méconnu hors de son pays, la Suède. Le Prince Eugen, fils du roi de Suède et de Norvège Oskar II, collectionneur et mécène, fut aussi et surtout un peintre qui tient sa place aux côtés des meilleurs artistes suédois, Carl Larsson ou Anders Zorn pour ne citer qu’eux. La luminosité de ses vastes compositions.

Repris la lecture de Neil Sheehan. « During my three years in Vietnam as a war correspondent in the 1960s I had told myself that one day I would return to the country when it was at peace, and finally, in the summer of 1989, the day came ». Le regard de Neil Sheehan s’attache au détail (étant entendu que rien n’est « du détail ») avec une attention de photographe, de cinématographe, et il s’y arrête le temps qu’il faut. L’un de ces arrêts sur image (dans la première partie, « Hanoi and the North ») : « Decades of guests coming and going, grinding grit underfoot, had also created dips in the marble of the entrance steps… » Même précision du regard – de l’objectif – lorsqu’il décrit l’uniforme du général Vo Nguyen Giap (voir le compte-rendu de l’entrevue au State Guest House, Hanoi) ou celui des douaniers au Noi Bai Airport.

La lecture de ce livre me confirme dans le très grand respect que j’ai toujours eu pour le peuple vietnamien, y compris pour les combattants du Nord-Vietnam, pour le peuple vietnamien dans son ensemble. Par exemple, j’admire son pragmatisme qui lui permit de comprendre sans tarder que le régime de Le Duan (devenu secrétaire général du Parti après la mort de Ho Chi Minh, en 1969) était responsable du marasme économique du pays, Le Duan qui n’avait ni la sagesse ni la souplesse de l’Oncle Ho. Suite à la mort de Le Duan, en 1986, les réformateurs prirent le dessus lors du Sixième Congrès du Parti Communiste vietnamien. Ainsi, après une bonne décennie d’économie inspirée du modèle stalinien, le pays initia-t-il des réformes économiques aussi amples que profondes, précédant même Gorbatchev, ce que les Vietnamiens rappellent avec fierté et à raison : « The Vietnamese boast that they were the first among the former array of socialist countries to launch drastic economic reforms to convert their system to a predominantly free market economy. »

Ballymoney Beach. L’extraordinaire richesse de la lecture géologique, avec ces clivages (cleavages) qui tendent vers la verticale lorsqu’ils ne sont pas franchement verticaux. Du clivage en tranches fines, très fines, avec cassures multiples qui donnent à ce graphisme une magnifique nervosité. Et partout des galets (pebbles) d’une douceur parfaite et qui procèdent de ce phénomène, des galets aux gris variés, plus homogènes et plus doux que ceux de Bretagne, composites – feldspar, quartz et mica. Le clivage se fait par endroits si fin qu’il finit par échapper à l’œil, l’œil qui réclame la loupe, le microscope même. Si j’avais entrepris des études scientifiques, j’aurais à coup sûr étudié la géologie. Et je pense une fois encore à Novalis.

 

Des sauveteurs sur Ballymoney Beach

 

Mais j’en reviens au Vietnam, au livre de Neil Sheehan. En moins de trois ans, l’économie du pays retrouve une grande vigueur. Que l’on sache simplement qu’il se remet à exporter du riz en quantité, ce qu’il n’avait pas fait depuis les années 1930. Par ailleurs, il faut étudier l’extraordinaire activité des quatorze mille hommes qui avaient tracé la piste Ho Chi Minh. Dispersés dans tout le Vietnam après la fin de la guerre, ils sont affectés à des tâches multiples. Un livre épais ne suffirait pas à rendre compte de leur travail.

 

13 août. Marche le long de la côte en partant de Courtown Harbour puis retour. Les promeneurs saluent, certains timidement, d’autres d’une manière plus affirmée. Mais tous saluent, ce qui n’est pas le cas en Angleterre.

La tension monte entre la Corée et Donald Trump. A quand la réunification des deux Corée ? Je reprends la lecture de « Two Cities – Hanoi and Saigon », récit d’un voyage qu’il fit en compagnie de sa femme, Susan, en 1989, avec souvenirs des années 1960, alors qu’il y était correspondant de guerre, un livre qui constitue l’extension d’une publication dans The New Yorker (voir « A Reporter at Large in Vietnam »). Me renseigner sur l’aide apportée au Vietnam par la Dr. Judith Ladinsky. Noter que les seuls pays d’Europe à ne pas avoir pratiqué l’embargo sur le Vietnam, suite à ses attaques (justifiées) contre le Cambodge de Pol Pot, sont la Suède et la Finlande. Voir « the 400-bed Vietnam-Sweden Children’s Hospital, built in a Hanoi suburb between 1975 and 1980 (…), the single adequately equipped and supplied hospital I saw in the whole country (…). The hospital was also the only one I visited in Vietnam that was clean ». Le bombardement de Bach Mai Hospital par un B-52, le 22 décembre 1972. Henry Kissinger le visitera lorsqu’il se rendra à Hanoi, suite aux Accords de Paris, en janvier 1973, et il exprimera ses regrets. Il n’en demeure pas moins qu’en admettant que ses regrets aient été sincères, les responsables militaires l’avaient averti, lui et Richard Nixon, que le collateral damage était a priori inévitable si les B-52 étaient engagés contre des cibles militaires implantées dans des zones densément peuplées. C’est la raison pour laquelle Lyndon Johnson avait toujours refusé d’engager les B-52 au-dessus de Hanoi.

Army Museum à Hanoi. Je l’ai visité et les pages que Neil Sheehan lui consacre me font revenir des souvenirs d’un voyage au Vietnam, comme ces débris de B-52 abattus par les Nord-Vietnamiens au-dessus de Hanoi, en décembre 1972. Je me souviens plus particulièrement de ce débris « with the emblem of the Strategic Air Command, a torn section of fuselage (…) bolt of lightning grasped in a fist, painted on it ». Une date est célébrée dans ce musée, bien sûr : le 30 avril 1975. Ainsi que le signale l’auteur, visiter ce musée aide à mieux comprendre la psychologie du peuple vietnamien. L’ennemi n’est pas le Français ou l’Américain, des épiphénomènes en quelque sorte, mais la Chine. N’oublions pas que la première des grandes dynasties chinoises, les Han, est aussi celle qui a envahi le pays pour l’occuper durant plus d’un millénaire. 938, bataille de Bach Dang, le Vietnam gagne son indépendance. Cette bataille se déroule dans le delta du Bach Dang River, sur la rive nord du delta. Dans ce musée, une maquette rend compte de cet affrontement à la fois naval et terrestre. Les Vietnamiens avaient pris soin de tapisser le lit de cette rivière de pointes ; les embarcations des Chinois s’y empaleront à marée descendante, avant d’être détruites, elles et leurs équipages, par le fer et le feu. La résistance vietnamienne a également endigué, et à plusieurs reprises, les vagues mongoles, en 1257, en 1284 et en 1287. En 1288, alors que l’armée mongole embarque pour la Chine afin de refaire ses forces et élaborer une nouvelle stratégie, Tran Hung Dao le mandarin-soldat se souvient de la ruse de Ngo Quyen à Bach Dang River, et plus de quatre cents embarcations mongoles remplies de guerriers sont anéanties. Les Mongols n’oublieront pas la leçon et ne remettront jamais les pieds dans le pays. 1427, Le Loi met fin à une guerre de neuf ans contre les Ming. Une armée chinoise est prise dans une gigantesque embuscade et décimée sur plusieurs kilomètres dans un défilé, à Ai Chi Lang, défilé le long duquel les Vietnamiens ont établi cinquante-deux positions.

 

 

 

John Kennedy et Lyndon Johnson ont progressivement engagé leur pays au Vietnam au début des années 1960 parce qu’ils pensaient que Ho Chi Minh et ses partisans n’étaient que des supplétifs à la solde de l’immense Chine communiste. Mauvais calcul, très mauvais calcul. Avaient-ils étudié au moins un peu l’histoire du Vietnam, notamment dans ses rapports millénaires avec la Chine ? La guerre à peine terminée, en 1975, la Chine attaque le Vietnam en 1979, en réponse son attaque contre le régime de Pol Pot. A ce propos, n’oublions pas que suite à cette attaque (justifiée, j’y reviendrai), les États-Unis se rangèrent sans hésitation aux côtés de la Chine, entraînant avec eux nombre de pays européens et asiatiques afin d’amplifier l’embargo. Et je vais me répéter : n’oublions jamais – jamais ! – que se sont les divisions vietnamiennes qui ont brisé les reins de ce régime effroyablement assassin dont certains semblaient s’accommoder, à commencer par ces cercles d’intellectuels parisiens qui allèrent jusqu’à lui tresser des lauriers. N’oubliez jamais !

Les Chinois se mirent en tête de donner une leçon aux Vietnamien. Donner une leçon aux Vietnamiens ?! Ils se mirent donc en tête de leur donner une leçon, avec la bénédiction des Américains… Les troupes chinoises furent « accueillies » par les forces locales et les gardes-frontières qui leur infligèrent de lourdes pertes pour des gains territoriaux minimes et bien fragiles. Lorsque les divisions de l’armée régulière vietnamienne qui venaient de se battre au Cambodge firent mouvement vers le nord, les troupes chinoises se hâtèrent de lever le camp et de repasser la frontière dare-dare, non sans dynamiter tout ce qu’elles purent à Lang Son (dont l’hôpital), à onze miles de la frontière sino-vietnamienne.

Ce que remarque Neil Sheehan (et ce que j’ai remarqué) : le manque d’animosité des Vietnamiens envers leurs anciens ennemis : « I encountered this lack of animosity everywhere we went in the North ». Il s’efforce de comprendre pourquoi et les explications qu’il trouve lui semblent incomplètes. Parmi ces explications (venues des Vietnamiens) : la différence faite entre le peuple américain (en partie hostile à cette guerre, il est vrai) et le gouvernement américain ; mais aussi (plus pertinent me semble-t-il) la guerre contre la Chine (1979) qui suivit la guerre contre les Américains : « With the United States no longer a threat, the Vietnamese see an American diplomatic and business presence as a political counterpoise to China and an economic counterpoise to Japan ». Il y a plus : « Once the “aggressor to the north”, the code words for China I often heard during our stay, in beaten or fought to a draw, the Vietnamese make peace ». Chinois et Vietnamiens sont des commerçants nés ; et sitôt que l’ennemi (chinois en l’occurrence) est repoussé, rentré chez lui, derrière sa frontière, on reprend les échanges commerciaux en commençant par rétablir les voies de communication. Vietnamiens et Chinois s’y entendent pour reconstruire en un temps record ce qui a été détruit. Les échanges reprennent, plus actifs encore, ils reprennent avant même que les voies de communication ne soient rétablies. On s’arrange, on fait des détours (voir ce qu’écrit Neil Sheehan, en page 45 de l’édition Jonathan Cape, London). L’étude des relations sino-vietnamiennes est un passionnant sujet d’étude pour l’Occidental. Et puis, avant tout, il faut être pragmatique : « When you have a neighbor as big as China you can’t stay enemies », propos d’une autorité politique vietnamienne à Neil Sheehan, propos qu’aurait pu tenir n’importe quel Vietnamien.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Carnet irlandais – août 2017 – 3/5

 

10 août. Au petit-déjeuner, Wheat Shreds, ces little pillows fibreux qui m’amusent depuis l’enfance et que je mastique non sans plaisir, je dois le dire. Les Wheat Shreds pourraient être des éléments pour Dollhouses. Wheat Shreds et cups of tea, bien sûr. Il me semble le thé est ici l’un des plus sûrs moyens pour tromper l’ennui, car le thé on le boit à longueur de journée et on le pisse pareillement. Ça occupe !

 

Wheat Shreds ou Shredded Wheat, amusant, nourrissant et sain.

 

Avancé la lecture de « The Tremendous World I Have Inside My Head. Franz Kafka: A Biographical Essay » de Louis Begley (Atlas & Co Publishers. New York, 2008). Au chapitre II (« What have I in common with Jews ? »), l’auteur fait remarquer que tous les amis de Franz Kafka étaient juifs : Oskar Pollak, Max Brod, Felix Weltsch, Oskar Baum, Franz Werfel, Hugo Bergmann pour ne citer qu’eux. Il en allait ainsi du côté des Chrétiens. On ne se fréquentait que pour des raisons professionnelles, pratiques. Franz Kafka a aimé et a été aimé de plusieurs femmes, des Juives ; mais l’une d’elles était chrétienne : Milena Jesenská. La vie de cette femme et sa relation avec Franz Kafka sont des sujets d’étude étourdissants. Dans ses lettres à Milena, il exprime sa surprise d’aimer une Chrétienne et d’être aimé d’une Chrétienne. Un Chrétien occupe une place particulière dans la vie de Franz Kafka, Josef David, l’époux d’Ottla, sa sœur préférée dit-on. Ils se marièrent le 15 juillet 1920 et Franz Kafka entretiendra d’excellentes relations avec son beau-frère.

Trois accusations de « crime rituel » sont contemporaines de Kafka : l’affaire Tiszaeszláer (1882) en Hongrie, l’affaire Hilsner (1899) en Bohème, l’affaire Menahem Mendel Beilis (1911) en Russie. Selon Dora Diamant, Kafka aurait écrit un récit relatif à cette dernière affaire et, suivant ses instructions, elle en aurait brûlé le manuscrit. A ce propos, Kafka est à ma connaissance un cas unique dans la littérature mondiale, et au moins pour une raison : il demanda à ce que son œuvre soit brûlée après sa mort. Pensait-il que ses amis (Max Brod en particulier) se conformeraient à cette volonté ou bien jouait-il avec le feu ?

Gorey-Wexford. M-11 puis N-11. Wexford. De la musique partout. Je m’arrête pour l’écouter, pour les écouter. Dans quelques Charity shops. Beaucoup de Fiction, mais je n’ai plus de temps à perdre avec ce genre. Dégoté dans un recoin « Two Cities – Hanoi and Saigon » de Neil Sheehan. Je ne lirai bientôt plus que des récits de voyageurs, et britanniques de préférence. Ils sont les meilleurs observateurs car détachés d’eux-mêmes.

Dans une rue, un excentric la soixantaine nous aborde. Tee-shirt rouge et short rouge, le tout agrémenté d’une longue, très longue barbe blanche. Il déclare avoir été guidé vers nous par le ciel, le ciel qu’il désigne non sans avoir proclamé en français : Vive la France ! Le personnage me remet en mémoire d’autres personnages rencontrés à Dublin et plus encore dans les collines du Wicklow. Il sent mauvais, très mauvais, mais la vivacité de sa conversation me fait oublier ce désagrément. Ils sont si nombreux à se laver et à se parfumer et à puer l’ennui. Son nom : Michael MacLean, un Dubliner né en 1953. Il me demande si le nom « MacLean » me dit quelque chose. Je lui évoque une lecture d’enfance, passionnée, « Les canons de Navarone » (The Guns of Navarone) d’Alistair MacLean. Il applaudit et me signale tout de go : Macleans toothpaste, toothbrushes and mouthwash for kids and adults. Je suis en Irlande.

J’observe les passants dans la rue principale de Wexford, une rue animée et colorée. Les peuples du Nord qui vivent dans les brumes ont un sens très prononcé des couleurs, ce qui se remarque non seulement en art mais aussi au quotidien, dans les vêtements, les façades des maisons et les devantures des commerces par exemple. Je l’ai constaté à l’occasion d’un premier voyage à Copenhague et, aujourd’hui, dans cette rue, je revis des séquences de ce voyage. J’observe les passants et prends une fois encore la mesure de ce qui est bien un problème de société, a societal problem, le surpoids, chez presque tous, femmes et hommes, enfants, adolescents et adultes de tout âge. Ce phénomène ne conduit-il pas au désastre ? N’est-il pas déjà un désastre ? Hier, The Great Famine (1845-1852), Gorta Mór, aujourd’hui, trop de corps déformés par les sucres et les graisses.

 

Robert Emmet (1778-1803)

 

Ici et là, dans Co. Wexford, des monuments plus ou moins discrets en hommage à l’insurrection de 1798 que j’avais étudiée lors de mon séjour à Dublin, étude à laquelle j’avais été conduit par le nom de ma rue, Emmet Rd (de Robert Emmet, 1778-1803), un nom qui m’intrigua et me fit connaître tout un monde d’oppression et de rébellion. J’habitais Emmet Rd et la fenêtre de ma chambre donnait sur Kilmainham Goal. Une fois encore l’histoire me cernait et m’ouvrait. Pourquoi suis-je venu vivre à cette adresse, précisément ? Je ne savais rien de Robert Emmet et de cette prison (déjà devenue musée) et presque rien de la Easter Rebellion (1916).

Le soir au Ambrose Moloney’s Loundge pour y écouter de la musique in life. Au répertoire, quelques chansons de Johnny Cash, l’un de mes chanteurs préférés ! Tout en écoutant, poursuivi la lecture du livre dégoté avant-hier à Gorey, dans The Book Café and Bistro, Main St, un dédale d’étagères chargées de livres, un dédale qui ignore l’angle droit, tant dans la dimension verticale qu’horizontale. Le livre, « The Tremendous World I Have Inside My Head. Franz Kafka: A Biographical Essay » de Louis Begley. Au chapitre III, « The deeper realm of real sexual life is closed to me… », je retrouve Grete Bloch (1892-1944 ?), l’amie de Felice Bauer qui servit de messagère entre Felice et Franz, alors engagés dans des fiançailles, Grete Bloch la Berlinoise dont il existe au moins un portrait (mis en ligne). Elles se seraient rencontrées au cours de l’été 1913. En 1935, Grete Bloch céda à Felice Bauer les lettres que Franz Kafka lui avait adressées. Lire la correspondance Franz Kafka – Grete Bloch. Une histoire a couru au sujet de cette relation. Seize ans après la mort de Franz Kafka, et alors qu’elle vivait en Italie, Grete Bloch écrivit à un ami en Israël pour lui confier qu’elle avait été enceinte d’un enfant de Franz Kafka, un fils mort soudainement, à Munich, à l’âge de sept ans. Aucun indice, y compris dans les écrits de Franz Kafka, ne permet de cautionner ce qu’elle rapporte. Déportée à partir de l’Italie, elle périra dans un camp nazi. Je détaille son portrait. Il pleut sur l’Irlande. Mon regard va de ce visage au rivage, du rivage à ce visage. La ferai-je revivre ainsi ? Son visage est plus beau, plus intelligent que celui de Felice Bauer.

Pleuvra-t-il demain, au réveil ? J’aime tant les pluies d’été en Irlande. Elles ne mouillent pas, ou si peu : l’éclaircie a tôt fait de vous sécher. La pluie me pousse dans les bras du souvenir, dans un monde humide, accueillant.

 

11 août. Tôt le matin. J’observe les variations de la lumière dans les gris du ciel tout en feuilletant le livre acheté à Wexford : « Two Cities – Hanoi and Saigon » de Neil Sheehan. Soudain, une dédicace me saute aux yeux. Cette dédicace non datée, tracée d’une écriture élégante : To my darling, as I prepare to catch a plane from my city to yours. I love you. Signature illisible. My city to yours ? Yours ? Hanoi et Saigon ? My city ? Londres ? New York ? Une très grande ville puisqu’il est écrit non pas town mais city. Quelles mains ont tenu ce livre, tourné ces pages, et il n’y a pas si longtemps ? La présente édition date de 1992, vingt-cinq ans seulement. Je n’y surprends aucun parfum de femme, aucune odeur de mousson. Quelle est l’histoire de ce livre, son parcours humain et géographique ? Pourquoi l’ai-je trouvé dans un Charity shop d’une petite ville du littoral irlandais ? Je cherche d’autres indices, mais rien. Je pourrais interroger les deux ladies à la mise en plis parfaite qui tenaient ce Charity shop. Ce serait le plus sûr moyen de commencer l’enquête.

 

Neil Sheehan at work in the Saigon office of UPI, 1963. (©Bettmann/CORBIS)

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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