Griffonné entre le 15 et le 25 juin 2017 – 2/5

 

Considérant mon Y-chromosome DNA haplogroup R1a (subclass M417 / R1a1a1), et d’après l’article d’Igor L. Rozhanskii et Anatole A. Klyosov intitulé « Haplogroup R1a, Its Subclades and Branches in Europe during the Last 9000 Years » : « At some point, apparently between 20 and 15 thousand ybp, the bearers of R1a began a migration to the west, through Tibet and over the Himalayas. They arrived in Hindustan no later than 12,000 ybp. They apparently continued their way across the Iranian Plateau, along East Anatolia and the rest of Asia Minor between 10,000 and 9000 ybp. By ~9000 ybp they arrived in the Balkans and spread westward over Europe and to the British Isles ». (ybp, soit : years before present).

En double page de “El Mundo” du 30 avril 2017, j’ai le plaisir de trouver un article sur Adolf Schulten, cet archéologue allemand bien moins connu que Heinrich Schliemann, et pourtant… Le 12 août 1905, à six ou sept kilomètres au nord de Soria (Castilla y León), sur le Cerro de la Muela, à Garray, il découvrit ce qu’il pensait trouver là : les vestiges de Numancia sous la ville romaine, vestiges de la ville celtibère rasée par les Romains après un siège particulièrement long. Homme au caractère romantique, Adolf Schulten avait lu dans sa jeunesse l’histoire du siège de cette ville, en 133 av. J.-C., et de ses habitants qui avaient préféré se suicider plutôt que de tomber entre les mains des Romains. Cette résistance nous a laissé l’expression resistancia numantina. Après avoir découvert Numancia, Adolf Schulten se mit en tête de découvrir une autre ville, Tartessos, considérée par les Grecs comme la première civilisation occidentale. Mais ses fouilles, près de l’embouchure du Guadalquivir, ne donnèrent rien.

 

Adolf Schulten (1870-1960)

 

Un article dans « El País » du 1er mai 2017, titre : « Pérez Siquier, el primer fotógrafo español con museo ». Ce musée a été inauguré dans un village de la province d’Almería, Olula del Río, une province riche de ses photographes qui ont interrogé des espaces uniques en Europe, des espaces qui mettent en contact direct avec l’Afrique (pensons au Rif marocain) et l’Amérique, avec ses paysages du Far West qui ont précisément été célébrés dans cette province d’Espagne mais aussi en d’autres provinces de ce pays (voir les décors où ont été tournés certains films de Clint Eastwood). J’aime les espaces que propose Carlos Pérez Siquier (né en 1930 à Almería), des espaces où l’homme est plutôt en marge mais où ses constructions (des petites constructions cubiques, isolées ou groupées en hameaux, en villages) sont bien présentes et participent à la structuration de ses compositions. Carlos Pérez Siquier est par ailleurs le cofondateur, en 1956, de la revue AFAL (éditée par la Agrupación fotográfica almeriense) avec José María Artero. C’est en 1956 qu’il réalise sa série néo-réaliste sur le quartier de La Chanca à Almería. Cette série en noir et blanc et de grand format occupe à présent l’une des cinq salles du musée de Olula del Río. La revue AFAL est une pièce maîtresse de la mémoire espagnole. Sa vie a pourtant été courte : née en 1956, sa vie s’est arrêtée en 1963. Une salle du Museo Reina Sofia (Madrid) a été inaugurée en mai 2016, grâce aux archives du groupe AFAL cédées par Carlos Pérez Siquier.

 

 La Isleta del Moro (Almería) en 1970, Carlos Pérez Siquier.

 

Aurélien Marq écrit dans un article intitulé « Pour vaincre l’islamisme, détruire Daech ne suffit pas – La lutte doit aussi être culturelle » (dans la partie intitulée « Après Daech, cinq hypothèses », ce qui suit constituant la quatrième hypothèse) : « Rattachement à Riyad. L’idéologie wahhabite de l’Arabie saoudite est presque exactement la même que celle de l’ « État islamique », elle est un véritable État, possède les lieux saints de l’Islam, et défie ouvertement la communauté internationale en jouant un double jeu que tout le monde connaît mais que peu osent dénoncer. Certes, on imagine mal les cadres de l’EI accepter l’autorité des Al Saoud, et on voit mal la famille régnante prendre le risque d’offrir un asile aux responsables du califat. D’une part, de crainte des retombées en termes de relations internationales, d’autre part de peur de les voir ensuite se retourner contre eux, comme jadis l’Ikhwan. Mais il en va tout autrement des simples soldats et des soutiens idéologiques du califat. L’Arabie saoudite, où toute critique de l’islam peut être punie de mort, a bien obtenu la bénédiction des Américains pour diriger des programmes de déradicalisation ! Manière à peine voilée d’offrir un refuge aux combattants de l’EI, sans doute en échange de leur aide contre l’Iran, et avec la bénédiction des États-Unis. Car quel meilleur moyen pour réconcilier d’anciens adversaires que de leur désigner un ennemi commun ? En ravivant sa lutte contre Téhéran, Riyad se positionne en alternative crédible au califat pour ceux qu’anime avant tout la haine des Chiites ». Ces lignes sont les plus pertinentes de cet article.

Ci-joint, un article intitulé « La main des Saoudiens et des États-Unis dans les attentats de Téhéran pousse à une guerre totale ». Il est signé Finian Cunningham. Cette analyse rejoint en partie ce que j’éprouve depuis quelque temps. Je sais que derrière RT se tient la Russie ; et alors ? Faut-il bannir systématiquement cette voix et s’en tenir au jeu de Donald Trump (que je sais par ailleurs apprécier, notamment dans sa défense d’Israël) et de l’Arabie saoudite ? :

https://francais.rt.com/opinions/39732-main-saoudiens-etats-unis-dans-attentats-teheran-pousse-guerre-totale

Le dessinateur Dry Bones (Yaakov Kirschnen) a publié des dessins particulièrement éloquents au sujet de l’Arabie saoudite. Chacun de ces dessins invitent à une réflexion prolongée. L’un d’eux dit tout ce qu’il y a à dire sur la question, avec ce style laconique qui fait le génie de ce dessinateur israélien : on y voit un Saoudien qui se regarde dans un miroir avec en légende : « Saudi Arabi has agreed to keep an eye on groups promoting radical islam ». Et le sourire conduit à la réflexion.

 

Françoise Frenkel (1889-1975)

 

Un article très émouvant, une surprise dans « El País » du 7 février 2017. Il s’agit d’une découverte fortuite, un livre dégoté par un chineur, l’écrivain Michel Francesconi, dans un déballage des compagnons d’Emmaüs, à Nice, en 2010, un livre à la couverture sobre intitulé « Rien où poser la tête ». Le titre l’attira. Françoise Frenkel (Frymeta Idesa Frenkel, née en 1889 dans la région de Lódz), une Juive polonaise, est l’auteur de ce livre – son seul livre –, édité par J.-H. Jeheber S.A., à Genève, en 1945. Il était tombé dans l’oubli peu après sa parution. Il a été réédité par Gallimard (collection L’Arbalète/Gallimard) en octobre 2015, avec une préface de Patrick Modiano. Ce récit a été directement écrit en français.

Françoise Frenkel étudie la littérature à la Sorbonne puis fonde en 1921 la première librairie française de Berlin, La Maison du Livre où elle travaille avec son mari, Simon Raichenstein (arrêté par la police française à Paris, en juillet 1942, assassiné le 19 août de la même année à Auschwitz) qui n’apparaît à aucun moment dans les pages de son récit. De nombreux écrivains français passent par sa librairie, parmi lesquels Colette et André Gide. Les Allemands viennent aussi, peu à peu, de plus en plus nombreux. Elle note dans son livre : « L’élite allemande commença à paraître, d’abord très prudemment, dans ce nouveau havre du livre français. Puis les Allemands se montrèrent de plus en plus nombreux : philologues, professeurs, étudiants, et les représentants de cette aristocratie dont l’éducation fut fortement influencée par la culture française ». Au cours de l’été 1939, elle quitte un Berlin devenu invivable pour une Juive et se réfugie à Paris où elle reste neuf mois avant de partir en mai 1940 pour le sud de la France. A Paris, elle a laissé dans le garde-meuble du Colisée et des Champs-Élysées une malle contenant tous ses biens. Le reçu a été reproduit dans l’article de « El País » en question. On peut y lire : « Reçu de Madame Frenkel 14 rue Lauriston, Paris XVIème, une malle jaune… » Un tampon nazi y est apposé, avec ce mot qui barre la fiche : BESCHLAGNAHMT ! (soit : CONFISQUÉ !). Vie errante, précaire, Avignon, Vichy, Nice, Annecy puis fuite vers la Suisse où elle se fait arrêter une première fois avant de parvenir à en franchir la frontière, en juin 1943. En Suisse où elle séjourne jusqu’à la fin de la guerre, elle rédige ce livre, un livre que je viens de commander pour en faire une recension sur ce blog. Entre 1945 et 1975 (année de sa mort, en janvier, à Nice), on ne sait rien d’elle. Michel Francesconi lut ce livre d’une traite, l’envoya à son ami Frédéric Maria qui le lut avec un même entrain et l’envoya à Thomas Simonnet, directeur de la collection L’Arbalète chez Gallimard, qui enfin l’envoya à Patrick Modiano.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Griffonné entre le 15 et le 25 juin 2017 – 1/5

 

15 juin (15-J) 1977, premières élections libres en Espagne (depuis la IIème République, soit février 1936) ainsi que le rappelle la télévision dans le café où j’écris. Les vainqueurs : l’U.C.D. (Unión de Centro Democrático). Nous célébrons donc le 40ème anniversaire de ces élections.

La rue espagnole avec ces qui femmes dépoussièrent les rejas de leurs fenêtres à l’aide de lanières de tissu placées à l’extrémité d’un manche en bois. A les regarder, il m’arrive de penser : « Elles punissent leurs grilles ! »

 

L’un des innombrables motifs du pavé de Lisbonne, Avenida da Liberdade.

 

Pour une autre exposition de dessins et surtout de gravures (linogravures plus spécifiquement) avec thématique essentiellement inspirée des civilisations antiques : fresque mais aussi peinture sur vase, sans oublier la numismatique (tortue marines ou terrestres d’Egine, dauphins qui bondissent autour du profil d’Aréthuse sur les pièces de Syracuse, etc.). Ne pas oublier le répertoire portugais qui ne cesse de m’accompagner, en commençant par les azulejos (voir le Museu Nacional do Azulejo) mais aussi les figures décoratives que dessinent les petits pavés portugais, des figures noires sur fond blanc d’une élégance particulière sur les larges trottoirs ombragés de la Avenida da Liberdade.

Je lis toujours avec amusement les articles sur Emmanuel Macron, qu’ils soient en sa faveur ou en sa défaveur. J’éprouve des difficultés à me passionner pour la politique intérieure de la France : j’ai quitté le pays depuis trop longtemps et je n’y reviens que trop peu. Le « phénomène Macron » est toutefois intéressant et, surtout, il débarrasse la France de Flanby, un individu qui poissait même lorsqu’on vivait hors du pays. Pour l’heure, ma principale préoccupation est : Emmanuel Macron saurait-il franchement libéraliser la société française et faire perdre un poids conséquent à l’appareil d’État qui déprime le pays (à part ceux, trop nombreux, qui vivent de cet appareil) et suffoque les énergies ? J’en doute mais attendons.

L’énergie des garçons de café (camareros) en Espagne et d’une manière générale l’énergie des Espagnols, dans les villes comme dans les villages. J’ai plaisir à travailler dans les lieux publics d’Espagne, à prendre des notes ou à relire. Ces lieux sont généralement énergétiques. Je n’ai jamais eu ce plaisir en France où l’on a trop tendance à faire part de sentiments négatifs et à suspecter l’autre, où il faut sans cesse montrer patte blanche et rassurer. Dans les bars d’Espagne, on entre comme dans un saloon ; on salue sans multiplier les marques de politesse ; un petit signe suffit ; c’est reposant. ¡Gracias España!

Sous mes fenêtres, tôt le matin, dans la ruelle encore fraîche, deux voisines échangent des recettes de cuisine, comme à leur habitude. C’est une façon sage de commencer la journée. J’aimerais à l’occasion participer à leurs échanges mais elles risquent de trouver mes « recettes » bien frustres. Et pourrai-je m’empêcher de leur dire que la friture est un désastre pour la santé ? L’un des fils, la quarantaine, vient de faire un infarctus et la charcuterie les envahit. Il faut spontanément éliminer le porc de son alimentation, et pas besoin de se convertir à l’islam pour cela.

Un Espagnol dans un bar : « Moi, je prends soin de toujours chier de cul tourner vers La Mecque ». Et j’ai pensé qu’il m’arrivait de respecter des règles de vie pythagorique, à commencer par celle qui prescrit de ne pas uriner face au soleil.

Des sculptures d’une grande élégance – élégance est bien le qualificatif qui me vient devant les œuvres de Martín Chirino, un artiste originaire des îles Canaries, comme Manolo Millares et Óscar Domínguez. Martín Chirino, son goût prononcé pour les enroulements, les spirales. Il est cofondateur du groupe El Paso, en 1957. L’élégance de ses sculptures évoque celle des meilleures sculptures de Equipo 57, fondé la même année. Je le préfère, et de loin, à Eduardo Chillida, beaucoup plus médiatisé.

 

 Martín Chirino (né en 1925, à Las Palmas de Gran Canarias)

 

Dans une revue espagnole, un fotoensayo intitulé « El color del Oeste » de Bernard Plossu, un photographe avec lequel je me sens chez moi. Bernard Plossu aime les déserts et il a séjourné durablement dans le seul désert d’Europe, le désert d’Almería. L’homme n’est guère présent dans ses compositions, ce qui est reposant. Bernard Plossu et son recueil « Western Colours » (chez Thames & Hudson), des photographies des années 1970 et 1980.

J’apprends avec plusieurs mois de retard la mort du sociologue Zygmunt Bauman. Né en 1925, décédé le 9 janvier 2017. J’ai toujours lu cet homme au style limpide et fluide avec plaisir. Son concept central de Liquid Modernity est par ailleurs très fécond. Son essai posthume, « Retretopia », a déjà été publié.

Santiago Ramón y Cajal (1852-1934) et ses merveilleux dessins scientifiques qui sont aussi des dessins artistiques, à l’égal de ceux de Leonardo da Vinci. Santiago Ramón y Cajal voulait entreprendre des études d’art mais l’opposition catégorique de son père l’en détourna. Santiago Ramón y Cajal, père de la neuroscience moderne (cette désignation n’est pas usurpée), n’en produira pas moins près de trois mille dessins au cours de cinquante années de recherches. Les dessins du prix Nobel de Médecine 1906 ne sont en rien des reproductions fidèles – serviles pourrait-on dire – de ce qu’il voyait au microscope ; jamais il ne fit usage de la cámera lúcida par exemple. Il observait et mentalisait l’image puis dessinait le modèle mental avant de revenir au microscope pour vérification. Ainsi ses dessins peuvent-ils être considérés comme autant d’hypothèses sur le fonctionnement du cerveau. Notre cerveau est constitué d’environ cent mille millions de neurones. Un chercheur ne pouvait espérer les décrire un à un. Plutôt que de se perdre dans un inventaire infini, Santiago Ramón y Cajal proposa donc de « construir un inventario mental de reglas » puis de continuer à observer afin de vérifier si les observations entraient dans le cadre de cet inventaire mental.

 

L’un des nombreux dessins scientifiques (et artistiques) de Santiago Ramón y Cajal.

 

Aux funérailles d’un vieil ami basque. Cette parole dans l’oraison : « Cada día es un don » (« Chaque jour est un don »), ce que j’éprouve toujours plus à mesure que j’avance en âge.

Retrouvé un petit carnet acheté à Dublin et dans lequel je notais des passages de lectures lorsque j’étais étudiant. Il s’ouvre sur des extraits de « Du côté de chez Swann », lu en Irlande, à Dublin, dans ma chambre qui donnait sur Kilmainham Goal. Également des extraits de « Le théâtre et son double » d’Antonin Artaud, lu dans cette même chambre et avec d’autant plus d’enthousiasme que je fréquentais les théâtres de la ville où j’assistais volontiers aux représentations de pièces de Sean O’Casey. Je me souviens tout particulièrement de la Dublin Trilogy : « The Shadow of a Gunman », « Juno and the Paycock » et « The Plough and the Stars ». D’autres extraits ont été notés peu après mon retour à Paris, lorsque j’ai découvert deux livres autobiographiques émouvants entre tous : « Je… Ils… » et « L’Homme et l’Enfant » d’Arthur Adamov. Arthur Adamov écrit quelque part dans l’un de ces livres : « Une époque qui ne se sert du sacré que pour l’avilir par là même est jugée. Qu’il soit possible de faire du pentacle de Salomon une marque infamante donne la mesure de l’ignominie de ce temps ». J’ai souvent pensé que tout homme avait deux frères, au moins deux frères, Franz Kafka et Arthur Adamov. Je retrouve aussi dans ce carnet à couverture rigide et brune des extraits de « Mallarmé – La lucidité et sa part d’ombre », un livre lu au cours d’un hiver athénien, dans le froid de l’appartement qui donnait sur l’Agora enneigée. Ce livre m’a inquiété : certains passages s’ouvraient sur un gouffre de lucidité, tandis que d’autres, beaucoup plus nombreux, relevaient du ragot, de racontars à peine dignes d’une concierge acariâtre. Jean-Paul Sartre a certes écrit des pages magnifiques d’intelligence mais il reste avant tout un écrivain bavard, affreusement bavard.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Notations variées (Valentin Feldman) – 2/2

 

Valentin Feldman note dans son journal, en date du 5 février 1940, que la révolution économique conduite par la bourgeoisie a été antérieure à sa révolution politique, d’où, peut-être voire probablement, l’échec des initiatives du prolétariat (principalement, l’inefficacité de sa volonté pacifiste et son impuissance à constituer ses propres institutions économiques avant la prise du pouvoir). La révolution bourgeoise (l’économique précédant et préparant la politique) serait conforme au schéma théorique tracé par Karl Marx ; tandis que le prolétariat mettrait en quelque sorte la charrue avant les bœufs… Seule institution politique propre au prolétariat, selon Valentin Feldman : le syndicalisme. A ce sujet, mon analyse rejoint la sienne, une analyse que j’ai construite à partir d’une étude la vie politique et sociale espagnole des années 1930. L’authentique énergie ouvrière (et paysanne) espagnole était représentée et portée par les syndicats, par leur présence dans la vie espagnole, la vie au quotidien. Parmi ces syndicats, l’un des plus puissants, un syndicat anarchiste, la F.A.I.-C.N.T. Valentin Feldman poursuit : «  Mais le syndicalisme ne se conçoit qu’à l’intérieur du régime capitaliste, par opposition à ce régime ; ce n’est pas une institution socialiste positive. Rien ne saurait faire négliger ce fait : la bourgeoisie n’a rien demandé à personne pour construire ses institutions économiques dans le cadre du régime féodal en abolissant ainsi ce régime par l’instauration effective d’un autre régime ». Suit un autre axe de réflexion (il procède directement de ce qui précède), à savoir que le remplacement du machinisme capitaliste par le système corporatif de la production est bénéfique aussi longtemps qu’il résiste « aux poussées fascistes ».

 

 

Autre axe de réflexion proposé par Valentin Feldman (toujours replacer l’homme dans son époque, étant donné qu’aucun homme n’est au-dessus de son époque, aussi admirable et « génial » soit-il) : ses analyses en date du 6 février 1940. « Le problème du prolétariat considéré comme force motrice de l’histoire est décisif pour l’épreuve historique du marxisme ». Mais il commence par noter que la classe ouvrière ne constitue pas politiquement un bloc homogène – un point qui n’a pas été assez évoqué par les historiens, marxistes en particulier. Ainsi, il y a une jeunesse ouvrière chrétienne (J.O.C.), une autre nazie, une autre communiste, etc. Cette fragmentation politique (de la classe ouvrière) ne remet pas en question les principes fondamentaux du marxisme, soit le prolétariat comme classe révolutionnaire destinée à en finir avec l’État bourgeois et le socialisme comme expression de la classe ouvrière. Le fascisme est anticapitaliste dans son discours et conservateur du capitalisme dans ses intentions. De fait, il n’abolit pas le capitalisme mais le modifie, du moins le capitalisme libéral. Il commence par ruiner les travailleurs puis les classes possédantes pour la préparation et la conduite de la guerre. « Le fascisme rogne sur la plus-value quand il n’a plus rien à rogner sur la classe ouvrière ». La propriété socialisée n’est pas nécessairement un régime socialiste « dans la mesure où, par exemple, cette socialisation est orientée vers la préparation ou la conduite de la guerre ». Valentin Feldman envisage le socialisme comme une forme évoluée de civilisation, pacifiste et internationaliste. L’authentique socialisme ne peut s’instaurer qu’à partir d’un certain degré de développement technique – mais non de technique militaire. L’incapacité de la classe ouvrière à édifier un authentique régime socialiste est due à ce qu’il n’y a pas à l’intérieur du régime capitaliste d’institutions socialistes à proprement parler. Lénine a perçu ce point et c’est pourquoi il a fait de la destruction de l’État bourgeois une priorité et le point de passage obligé pour l’instauration du socialisme. Ainsi a-t-il revisité le schéma marxiste d’origine. La révolution économique bourgeoise a précédé la révolution politique bourgeoise, donc « la révolution prolétarienne sera politique avant d’être économique ». D’où, conséquence pratique, la conception qu’a Lénine du parti n’est pas marxiste stricto sensu – tout au moins si l’on s’en tient au « Manifeste du Parti communiste » (Manifest der Kommunistischen Partei). Valentin Feldman précise (et insiste) : l’idée bolchéviste de parti est l’apport essentiel de Lénine qui de ce point de vue est l’héritier de Bakounine. Lire « Que faire ? » (Что дѣлать ?) de Lénine où cette question est développée. Pour Marx, les communistes sont présents dans le mouvement ouvrier mais ils ne forment pas un parti.

Valentin Feldman cite Charles Péguy avec admiration, une admiration parfaite puisqu’elle non exempte de critiques, de jugements sans concession. Le 25 mai 1940, il note : « Relu aussi hier soir l’admirable Péguy. La tragédie de la génération d’avant la guerre (d’avant l’autre) est tout entière dans la mésentente de Péguy et de Jaurès. Car le conflit de la politique et de la mystique, ce n’est pas le conflit Jaurès-Péguy, c’est le conflit Maurras-Péguy. La raison d’État contre l’esprit. »

 

 

Le 4 mai 1941, Valentin Feldman en revient à Péguy et à l’idée développée le 25 mai 1940. Il note que l’opposition de la mystique et de la politique n’est pas chez Péguy « entre l’irrationnel d’une connaissance sentimentale et la rationalité de l’action ». Et il évoque « l’exigence d’une cohésion rationnelle que seul peut satisfaire le sentiment de justice », un sentiment qui reste intact en dépit des inconséquences de l’action, de la politique « faite de contradictions et de concessions à ces contradictions, qui sont autant de trahisons ». Opposition : la mystique, le spirituel, la fidélité / la politique, le temporel, le reniement. Opposition : esprit d’équité / corruptions du monde ; volonté de pureté / volonté de réussite ; la valeur / le fait (qui se réclame de la valeur mais l’altère) ; raison / raison d’État. « Péguy, c’est Pascal contre les jésuites. Péguy, c’est l’anti-Maurras. C’est le Malraux de l’être dressé contre le Malraux du faire. »

Le 10 mai 1941, il est encore question de Péguy : « Décidemment Péguy est une très belle âme et un très mauvais poète », un jugement que je me suis fait il y a bien des années en lisant un recueil de poèmes de Péguy dégoté dans la bibliothèque d’une grand-tante. Je me souviens du titre de l’un d’eux : « Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres », du beau travail certes mais chiatique à souhait.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Notations variées – 1/2

 

La somme d’Abel Rey relative à la Science dans l’Antiquité (5 volumes). Le second volume, « La jeunesse de la science grecque », traite des Présocratiques, un sujet qui me passionne depuis l’enfance, ou presque, et sans que je sache vraiment pourquoi. Les Présocratiques comme précurseurs de la pensée scientifique et (en conséquence) de la recherche scientifique. Abel Rey écrivait au début des années 1930 : «  Elle (la pensée grecque) restera toujours et toute entière la jeunesse, l’admirable jeunesse de notre science actuelle ». C’est probablement pour cette raison, et d’abord pour cette raison, guidé par l’intuition de cette jeunesse que je me suis intéressé précocement aux Présocratiques et que mon intérêt à leur égard n’a jamais faibli, bien au contraire.

Les rêveries auxquelles invitent les Présocratiques, rêveries au sens qu’à ce mot dans « Les rêveries du promeneur solitaire » de Jean-Jacques Rousseau. École de Milet avec Thalès pour la géométrie et Anaximandre pour le système du monde. Thalès est connu (souvenirs d’écolier), Anaximandre l’est moins, Anaximandre qui distingue la météorologie de l’astronomie afin de proposer une théorie de l’Univers. Le mystère Pythagore, mystère autour duquel s’agite beaucoup Simone Weil ; ses pages exaltées à son sujet. Pythagore, un réformateur religieux à caractère scientifique : la catharsis par la connaissance scientifique. Le rôle de l’intuition (ou de la méthode semi-intuitive) dans cette jeunesse de la science. Aujourd’hui, l’intuition conserve son éminente valeur dans la recherche scientifique même si elle semble en avoir été expulsée pour cause de spécialisation (de fragmentation) accélérée de la recherche et du savoir. Cette fragmentation n’est en rien irrémédiable, il se pourrait même qu’elle soit illusoire. Voir notamment les travaux d’Albert Einstein ou de Stephen Hawkins, travaux qui me demeurent difficilement accessibles par le langage strictement scientifique mais que je puis appréhender au moins philosophiquement ou, plus exactement, littérairement. L’astrophysique travaille à une Théorie de Grande Unification (Grand Unified Theory) qui pourrait conduire à une Théorie du Tout (Theory for Everything).

 

Deuxième volume d’une série de cinq.

 

Œuvrer à un nouvel humanisme, c’est d’abord réconcilier (sans jamais réduire leurs spécificités) la science, la littérature et la religion – la connaissance religieuse, loin des crédos et des catéchismes. Les rapports théologie et science. La théologie (ce cadre) comme stimulateur de la science mais jusqu’à un certain point – à déterminer suivant le lieu et l’époque. A ce sujet, étudier les rapports (et les apports) du judaïsme, du christianisme et de l’islam à la science (aux sciences). Dans quelle mesure la religion et ses théologies (visions globalisantes de l’Univers) ont-elles aidé la science ?

Victor Basch, un nom que j’ai découvert il y a des années par son assassinat, en janvier 1944 (assassiné avec sa femme Hélène par la Milice). Victor Basch que j’ai retrouvé en lisant « Journal de guerre. 1940-1941 » de Valentin Feldman. Victor Basch et la « science de l’art » (Kunstwissenschaft). Son influence en France et son effort pour distancier l’esthétique aussi bien de l’histoire de l’art que de la philosophe spéculative. Cette tension qui ne cessera de l’habiter entre vision individuelle et vision sociologique de l’art (un débat central dans la France d’alors), ce qui explique que sa vie ait été autant un engagement politique (voir détails) qu’une réflexion sur l’art, avec tension permanente entre la collectivité (besoins sociaux) et le génie individuel (aspiration au Beau). Ses efforts pour s’opposer aux discours globalisants dans la France d’alors, où l’Allemagne est présentée comme un pays barbare (voir son maître Émile Boutroux), le conduisent à distinguer une bonne Allemagne d’une mauvaise Allemagne, une dichotomie qui ne favorise guère l’esprit d’analyse. Cette vision noir-blanc va dans le sens de sa vision de l’art envisagé comme consolation, une appréciation qui à l’occasion va l’empêcher d’affronter les analyses globalisantes, par exemple sociologiques (dépasser l’opposition entre l’individuel et le collectif) ou ethnologiques (envisager des fonctions sociales à l’art autres que l’apaisement). Sa vision de l’art le tiendra éloigné de l’art moderne dont le propos n’est pas d’apaiser, de consoler, bien au contraire.

 

Victor Basch (1863-1944)

 

Valentin Feldman et Dieppe, Victor Basch et Rennes. Étudier l’influence de Victor Basch sur Valentin Feldman à partir d’une lecture méthodique (stylographe en main) du livre écrit par ce dernier, « L’Esthétique française contemporaine ». Valentin Feldman considère que la « Critique du jugement de Kant » (l’une des deux thèses soutenues en 1897 par Victor Basch sur l’esthétique allemande au XVIIIe siècle) est « l’œuvre initiale de l’esthétique française contemporaine ». Me procurer ce document ainsi que sa thèse complémentaire, « Traité sur la poésie naïve et sentimentale de Schiller »

Étudier cette idée : la fin de l’Histoire – idée que manient à présent et assez généreusement nombre de journaleux et de « penseurs ». Point d’appui pour cette étude : commencer par l’envisager à partir de ce qu’en dit Alexandre Kojève, ce qui permettra d’écarter d’un coup ceux qui ânonnent ce concept sans rien en comprendre. Relire ce philosophe français d’origine russe à l’heure où l’idée d’État final (supra-national) ne semble plus séduire. Travailler à un article comparatif Alexandre Kojève / Ernst Jünger (en particulier à partir de « La Paix » et de « L’État universel »). Lire « Introduction à la lecture de Hegel » d’Alexandre Kojève. La fin de l’Histoire en tant que l’on doit lui trouver un équivalent dans le monde contemporain : soit guetter sa réalisation effective, une vision guidée par le destin historique de la philosophie.

Les rapports de toute une génération d’intellectuels français (et même en dehors des milieux universitaires) avec Hegel (voir en particulier Raymond Queneau). Alexandre Kojève fut-il un stalinien de stricte observance ainsi qu’il le déclarait dans les années 1930 ? Il rêvait l’Empire universel et, à défaut de Napoléon, pourquoi pas Staline ? En privé, il ne niait pas la dégradation de toutes choses (à commencer par la langue) sous l’emprise de Staline ; et, à ce propos, je suppose que ses dénonciations devaient avoir la pertinence de celles d’Armand Robin dans « La fausse parole ». Mais, surtout, Alexandre Kojève n’aimait vraiment pas les U.S.A. et il leur opposait l’U.R.S.S., seul pays capable de leur faire front. Il jugeait que les U.S.A. était le pays le plus radicalement non-philosophe du monde étant entendu que pour lui la philosophie c’était les Grecs (les Présocratiques, Platon, Aristote) et les Allemands (Kant, Hegel) avec, entre ces deux blocs, les Cartésiens. Voir ce qu’écrit à ce sujet Raymond Aron dans « Mémoires ».

 

Alexandre Kojève (1902-1968)

 

Dans les années 1930, Alexandre Kojève œuvrait au développement de l’idée de savoir absolu, en commençant par montrer qu’elle n’était envisageable que propulsée par ce vecteur, l’État universel. Il y a un parallèle à établir entre la perception qu’a Hegel de Napoléon (l’âme du monde) et celle qu’a Alexandre Kojève de Staline. Pour ces deux penseurs, ces dirigeants étaient l’Histoire en action, avec son projet d’État universel, l’Histoire comme pensée visant à la totalité, une tendance marquée dans l’ambiance intellectuelle française des années 1930.

Étudier les occupations politiques et économiques (des champs considérables) d’Alexandre Kojève. Tension entre l’écriture-lecture et l’action politique et économique d’où l’aspect « décousu » de ses écrits, avec bribes qui sont des introductions au livre fondamental, des introductions à l’Introduction. Alexandre Kojève, haut fonctionnaire et philosophe. Ses patrons deviennent ses amis et lui demandent conseil.

Alexandre Kojève philosophe et haut fonctionnaire à la direction des relations économiques. Edgar Faure (passionné par ses travaux sur Hegel) faisait remarquer que même si Alexandre Kojève n’était pas exclusivement accaparé par les applications pratiques, ces dernières étaient conduites par une théorie générale qu’il dominait. Au fond, et malgré son emploi du temps, il restait philosophe d’abord et homme d’action politique et économique ensuite. Comprendre les hommes pour ensuite les diriger.

Les conversations entre Alexandre Kojève et Raymond Aron me laissent supposer un enchantement pour l’intelligence. Jamais ils n’évoquaient entre eux des questions philosophiques mais rien que des questions d’économie mondiale. Étudier son rôle clé dans l’administration française des années 1950 à sa mort, début juin 1968. Il est curieux que l’administration française se soit servie pour sa politique européenne (élaborée par des fonctionnaires qui dictaient à leurs ministres ce qu’ils devaient dire) d’un philosophe qui n’était a priori ni un économiste ni un homme politique.

 

 

Dans « Introduction à la lecture de Hegel », Alexandre Kojève écrit : « Or, le temps, c’est l’homme lui-même. Supprimer le temps, c’est donc supprimer aussi l’homme. En effet, l’être vrai de l’homme est son action, son temps l’action qui réussit. C’est dire que l’homme est le résultat objectif de son action. Or, le résultat de l’action du sage, c’est-à-dire de l’homme intégral et parfait, n’est pas l’homme, c’est le livre. Ce n’est pas l’homme, ce n’est pas le sage en chair et en os, c’est le livre qui est l’apparition de la science dans le monde, cette apparition étant le savoir absolu. »

Ci-joint, trois liens passionnants. Respectivement, deux études sur la fin de l’Histoire : « Sur la problématique de la fin de l’Histoire » par Laurent Bibard et « La fin de l’Histoire » par Bernard Bourgeois :

https://www.gcoe.lit.nagoya-u.ac.jp/result/pdf/3-1_BIBARD(F).pdf

https://www.asmp.fr/travaux/communications/2005/bourgeois.htm

Et, enfin, « Kojève. Le temps du sage » par Jean-François Kervéjan :

http://www.academia.edu/5142523/Jean-François_Kervégan_Kojève_Le_temps_du_sage

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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En relisant « La deshumanización del arte » de José Ortega y Gasset – 2/2

 

Ce goût extrême pour le culte de l’émotion, l’une des marques du XIXe siècle, porte préjudice au plaisir esthétique en tant que tel. L’émotion ainsi cultivée est envisagée comme un parasite. La deshumanización del arte œuvre à la prédominance de l’intellect sur la passion. Elle s’oppose au kitsch qui encourage l’exhibitionnisme des passions collectives. L’euphorie des émotions ne suffit pas à ces artistes du XXe siècle pour lesquels le plaisir esthétique doit être d’abord conscience et non simple ivresse et pathétisme. C’est pourquoi ils revendiquent par leur art et pour leur art une fonction cognitive et non simplement sociale.

 

 

La deshumanización del arte n’est pas divorce entre l’artiste et le public, elle se caractérise par l’impopularité des œuvres, conséquence de la deshumanización. Ce sont les œuvres qui renoncent à exprimer ces émotions qui font les délices du public bourgeois mais aussi du public socialiste ; les œuvres s’affairent à briser une routine. La deshumanización del arte n’est pas non plus volonté radicale de gommer l’émotion. Antonio Machado poursuit la réflexion de José Ortega y Gasset quand il écrit dans « Prosas varias » : « No es la lógica lo que el poema canta, sino la vida, aunque no es la vida lo que estructura al poema, sino la lógica (…) Esta verdad turbiamente vista, o vista a medias, divide todavía a gran parte de los poetas modernos en dos sectas antagónicas : la de aquellos que pretenden hacer lírica al margen de toda emoción humana, por un juego mecánico de imágenes, lo que no es, en el fondo, sino un arte combinatorio de conceptos hueros, y la de aquellos otros para quienes la lírica, al prescindir de toda estructura lógica, sería el producto de los estados semi-comatosos del sueño. Son dos modos perversos del pensar y del sentir, que aparecen en aquellos momentos en que el arte – un arte – se desintegra o, como dice Ortega y Gasset, se deshumaniza. »

Dans « La deshumanización del arte », José Ortega y Gasset ne prend aucunement en compte les effets de la Grande Guerre sur le développement de l’art. La guerre avait pulvérisé le monde des apparences et d’une manière radicale. La fluidité de la ligne et le rendu (le bel effet) ne pouvaient suffire, ils étaient même devenus terriblement insuffisants, désuets. Leur suffisance et leur désuétude ne pouvaient que faire hausser les épaules. L’avant-garde avait probablement anticipé la catastrophe à venir ; pensons en particulier au Cubisme et au Fauvisme en France, au Futurisme en Italie, aux Expressionnistes allemands (Die Brücke et Der Blaue Reiter), sans oublier la très grande richesse de l’avant-garde russe, plutôt radicale, et qui sera vite matée par le pouvoir et dès le début des années 1920. Bref, cette « deshumanisation » de l’art, cet art des avant-gardes, semblait annoncer la deshumanisation de l’homme dans cette guerre totale, la première guerre industrielle de l’histoire de l’humanité. José Ortega y Gasset ne vit pas cela. Pourquoi ? Parce qu’il était espagnol, à la périphérie de l’Europe, loin des champs de bataille de la Grande Guerre ? On s’interroge. Je rappelle que ce livre a été écrit en 1925, mais il faut se rendre à l’évidence : « La deshumanización del arte » est un livre construit avec des matériaux antérieurs à la Première Guerre mondiale, ce qui explique cette absence totale de références, tant implicites qu’explicites, aux mouvements d’avant-garde.

Insistons : l’art « déshumanisé » ne refuse pas l’émotion, il s’efforce plutôt de la contrôler, de l’empêcher qu’elle ne joue des coudes afin d’occuper à tout prix et à tout propos le devant de la scène. Cet art se déclare las d’un certain comportement, tout simplement, et il entend le contrôler.

 

 

La deshumanización del arte est très explicitement exposée par cette piquante remarque de Picasso lorsqu’il propose de remplacer le « trompe l’œil » par le « trompe l’esprit », ainsi que par cette autre remarque de Rainer Maria Rilke qui déclare au sujet des fruits des natures-mortes de Cézanne qu’ils ne semblent pas comestibles dans la mesure où ils ont été sortis de l’espace et du temps. Par cette métaphore, Rainer Maria Rilke rend d’un coup sensible (compréhensible) la notion de l’art pour l’art qui conduit à la deshumanización del arte. C’est la praxis (πρᾱξις) face à la poiesis (ποίησις) ainsi que les définit Aristote.

La deshumanización del arte représente un effort de l’art sur lui-même afin d’échapper aux conventions, à l’identification esthétique / éthique, à la dévotion à une cause qu’elle soit bourgeoise ou révolutionnaire. Et précisons que ce n’est pas parce qu’une formule mathématique ne véhicule ni sentiment ni passion qu’elle doit être qualifiée d’inhumaine. La métaphore est centrale dans cet art d’avant-garde : la réalité n’est pas niée, sous aucun prétexte, elle est simplement envisagée sous un angle différent, débarrassée des oripeaux du politically correct, qu’il s’agisse une fois encore des certitudes bourgeoises ou révolutionnaires.

Il n’est pas question de claquer la porte à la tradition, mais de la reconsidérer. Personne n’ignore que l’anti-traditionalisme pur et dur a tôt fait de s’adonner à des puérilités avant de se figer dans la pose, et sur un piédestal de préférence… L’austérité prônée par l’avant-garde telle que la perçoit José Ortega y Gasset tient aussi de l’entreprise de désencombrement : on jette au feu tout un bric-à-brac bourgeois d’un raffinement somptuaire devenu funèbre. De ce point de vue le texte d’Adolf Loos « Ornement et Crime » (« Ornament und Verbrechen ») est emblématique.

José Ortega y Gasset accorde une grande attention à la métaphore. Certes, elle a toujours tenu un rôle central dans la création artistique, y compris au XIXe siècle, mais elle n’était que décorative, elle n’était qu’épiderme, à l’exception du symbolisme (un précurseur de l’avant-garde). La métaphore s’oppose au réalisme et, en ce sens, elle est au cœur de l’avant-garde, elle est l’un de ses carburants et l’un de ses outils – l’une de ses armes. La deshumanización del arte n’est en rien celle de l’homme. La rage de Francis Bacon (et auparavant des Expressionnistes allemands) face à ses modèles est volonté radicale de se porter au-delà de leur épiderme, de leur apparence, volonté de les étreindre et probablement de les aimer…

 

 

José Ortega y Gasset répertorie les procédés de l’avant-garde avant de nous amener à cette conclusion : la deshumanización del arte est purification et ce phénomène est cyclique, ce qui laisse sous-entendre que l’avant-garde a été active cycliquement tout au long de l’histoire. A ce propos, on pourrait travailler à une passionnante étude de l’Histoire de l’Art qui s’attacherait à délinéer les avant-gardes sur des siècles, voire des millénaires. On pourrait par exemple s’attacher à l’étude de l’iconoclastie dans les sociétés chrétiennes, l’iconoclastie ou le refus des images pour représenter le sacré, une vérité au-delà du sensible. L’iconoclastie contre l’idolâtrie ? Le caché contre l’apparent ?

Cet écrit de José Ortega y Gasset, probablement l’un de ses plus connus, accuse une certaine fatigue dans les dernières pages. L’auteur semble dépassé par son sujet, effrayé même. Mais qu’importe ! Ce livre reste un document de grande valeur, par le concept qu’il véhicule et qui le véhicule : la deshumanización del arte. Pour ma part, il ne me déplairait pas d’écrire quelques pages, de prolonger ce livre en m’appuyant sur le concept de Liquid Modernity élaboré par Zygmunt Bauman…

 

Olivier Ypsilantis

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En relisant « La deshumanización del arte » de José Ortega y Gasset – 1/2

 

Le livre le plus connu de José Ortega y Gasset, « La rebelión de las masas » (publié en 1929), reste un livre actuel, il est même de plus en plus actuel. Certains des axes de réflexion – des observations – qu’il contient et développe peuvent encore aider ceux qui cherchent à s’y retrouver. « La deshumanización del arte » est probablement moins connu bien que…

 

L’édition dans laquelle j’ai étudié cet écrit.

 

Ce livre rend compte de la transformation de l’art mais aussi de la philosophie au cours de deux générations, l’une née vers 1860, l’autre vers 1880, avec volonté marquée de délinéer un nouveau monde formel – un nouvel espace – et quelque soit la forme d’expression. Parmi les représentants de ces deux générations citons respectivement, pour la peinture : Van Gogh et Gauguin / Picasso ; pour la musique : Debussy / Stravinsky ; pour la philosophie : Husserl, Bergson / Ortega y Gasset, Heidegger, Wittgenstein. Tous promeuvent un rejet du positivisme dominant dans la seconde moitié du XIXe siècle.

L’impressionnisme peut être considéré comme l’ultime manifestation de ce monde positiviste, y compris dans son avatar, le pointillisme, qui y intègre l’optique scientifique. La guerre de 14-18 va activer ce processus, ce que José Ortega y Gasset ne mentionne pas dans son livre. Franz Marc (tué à Verdun le 4 mars 1916) a laissé un carnet de trente-six dessins faits en première ligne, des dessins éclatés comme ceux de Fernand Léger. Franz Marc, ainsi que nombre d’artistes allemands de sa génération, inclinait aussi vers la philosophie (la théorie). A ce propos, ses notations prises au cours de cette période sont particulièrement intéressantes pour ceux qui veulent étudier les avant-gardes artistiques dans leur aspect théorique. Franz Marc notait donc que cette guerre totale avait fait exploser le monde des apparences et qu’il fallait l’optimisme d’un entêté pour s’en tenir au monde d’avant.

José Ortega y Gasset écrivit ce livre en 1925. Le chambardement, et dans tous les domaines de la création, n’était donc pas un phénomène nouveau. Il aborda pourtant la question qu’il se proposait d’étudier avec inquiétude. Les artistes qui en étaient les auteurs appartenaient à sa génération. Pour ce faire, il manquait donc de recul ; mais il savait qu’étudier une question dans sa jeunesse voire dans son enfance était certes ardu mais pouvait être fécond. Mais surtout, il ne disposait pas d’une méthodologie définie pour aborder la question. Il regrettait la mort de Jean-Marie Guyau (1854-1888) dont il aurait espéré des éclaircissements quant à l’évolution artistique (histoire de l’art) envisagée d’un point de vue sociologique.

Eduard Meyer et Jacob Burckhardt avaient étudié les œuvres d’art à partir de leurs effets (ce qu’éprouve celui qui les reçoit), mais José Ortega y Gasset envisage la relation avec l’œuvre d’art d’un point de vue strictement sociologique, et il n’est pas totalement démuni avec son écrit de 1921 sur Debussy (voir « Musicalia »). Il constate que les œuvres d’avant-garde sont mal accueillies par le grand public qui, confronté à elles, crie au scandale lorsqu’il n’est pas indifférent. Stravinsky a poursuivi les recherches de Debussy et on sait qu’à l’occasion du « Sacre du Printemps », au Théâtre des Champs-Élysées, le 27 mars 1913, le scandale fut grand. Mais pourquoi une telle incompréhension ? José Ortega y Gasset (se) pose la question. Les œuvres d’avant-garde sont rendues plus difficiles d’accès non par leur degré de complexité mais par leur caractère insolite. Car, enfin, la musique de Debussy est-elle plus complexe que celle de Beethoven, par exemple ? Poser la question revient à y répondre.

 

 

Pour la bourgeoisie de la deuxième moitié du XIXe siècle, le positivisme et son équivalent en art, le réalisme, étaient un catéchisme, un ensemble d’habitudes dans lequel elle baignait et prospérait. Pour illustrer sa démonstration, José Ortega y Gasset choisit la « Symphonie N°7 » de Beethoven et, en contrepoint, « L’après-midi d’un Faune » de Debussy. Pour ce penseur espagnol, la musique romantique (et l’art romantique en général) flatte le sens commun, à l’inverse de la musique de Debussy et celle de ses disciples qui, fuyant le sentimentalisme, s’emploient à la purifier, « eliminando de su interior cuanto no sea puramente estético ». Ainsi repoussent-ils les « sentimientos primarios » qui produisent une beauté sans substance : du kitsch. José Ortega y Gasset distingue deux publics : le grand public, porteur des « sentimientos primarios », et un public réduit, très réduit, porteur des « sentimientos secundarios ».

Le grand public représente l’art d’hier tandis que le public réduit, très réduit, représente l’art d’aujourd’hui. Et José Ortega y Gasset enfonce le clou : l’art qui se préoccupe avant tout des réactions (feuilleton, pornographie, effets spéciaux) est inférieur à l’art qui exige recherche et contemplation. La beauté exige et ne peut se contenter de « las cosquillas y el alcohol » (des chatouilles et de l’alcool).

Lorsqu’il écrit « Musicalia », en 1921, José Ortega y Gasset déclare que l’art contemporain est impopulaire. En 1925, avec « La deshumanización del arte », il maintient ce jugement mais s’efforce de l’expliquer. « Los sentimientos secundarios » divisent tout simplement le public entre ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas. « Los sentimientos primarios » quant à eux divisent le public entre ceux qui comprennent (une minorité) et ceux qui ne comprennent pas et qui de ce fait s’énervent et à l’occasion se scandalisent. Cette dichotomie ne correspond pas à l’antérieure ; et c’est un point central pour comprendre l’approche de José Ortega y Gasset, une approche qui opère par l’extérieur, par la sociologie. José Ortega y Gasset affirme que depuis la Révolution française le peuple prétend être toute la société ; et que depuis ce temps les artistes s’efforcent d’accompagner cette volonté et de la flatter, d’où le réalisme et le romantisme, soit jouir des choses sans se laisser affecter par elles, d’où la multiplication des effets, d’où l’accent mis sur la virtuosité.

 

 

 

José Ortega y Gasset observe que l’avant-garde ne cherche pas à être intelligible pour tous, contrairement à l’artiste du XIXe siècle qui cherchait à séduire le plus grand nombre à défaut de tous, une séduction qui passait nécessairement par une imitation de la réalité, imitation qui supposait du métier, avec ses effets et ses trucs auxquels le spectateur se laissait prendre non sans complaisance.

José Ortega y Gasset admet les limites de l’art pour l’art, néanmoins il constate que l’art d’avant-garde tend vers une purification, soit un allègement graduel des ingrédients humains qui conditionnent la production du XIXe siècle, ingrédients romantiques et naturalistes. Cette nouvelle tendance qui ne se soucie pas de plaire (ou de déplaire) réduit inéluctablement et considérablement son public. En ce début XXe siècle, l’art s’est lassé de l’hyper-addiction aux émotions et au descriptif réaliste qui avait marqué l’art du siècle précédent. Le positivisme en philosophie et l’impressionnisme en peinture (et en musique) finissent par être jugés superficiels, une enveloppe (un épiderme) qui faut perforer afin d’étudier les choses de l’intérieur. Van Gogh et sa génération commencent par refuser cette superficialité qui conduit à la vulgarité, tant esthétique que morale. Convertir le coup d’œil en instance suprême n’est pas la mission de l’art – à moins qu’il ne se veuille somptuaire.

Dans « La deshumanización del arte », José Ortega y Gasset se présente comme observateur impartial, son regard se veut scientifique. La deshumanización del arte, titre étrange, inquiétant, et qui peut prêter à confusion ; avant de le lire, je me demandais ce que pouvait cacher ce mot : deshumanización. J’ai enfin compris qu’il désignait tout d’abord une volonté affirmée de stylisation, d’épuration, une volonté qui n’est en rien refus du monde, mais refus de l’imitation du monde. C’est l’implosion et l’explosion des formes avec le Cubisme et Die Brücke, avec le Futurisme et Der Blaue Reiter, etc. Rien à voir avec un mépris du monde, bien au contraire : il s’agit de l’appréhender avec une conviction nouvelle, de percer les apparences, de passer sous l’enveloppe des choses. Ces artistes occupés à « déshumaniser » l’art reconnaissent les mérites de l’impressionnisme. Ils savent (même s’ils ne le disent pas toujours explicitement) qu’il a ouvert des voies, mais ils veulent se porter au-delà du monde scintillant des apparences et des émotions. La deshumanización del arte est saut hors d’un monde dominé par les sensations pour un monde d’abstractions, un monde qui ne procède pas du monde des Idées (voir Platon) mais plutôt de ce fond occulte et indéterminé qu’Anaximandre nomme apeiron (ἄπειρον).

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Dorothy Sheridan et “The Mass Observation”

 

En Header, l’une des quatre cents photographies prises par Humphrey Spender à Bolton et Blackpool à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

A Christian Boltanski et Daniel Spoerri, deux artistes qui ne cessent d’interroger la mémoire et qui pour cette raison – entre autres raisons – me sont particulièrement chers. Et, bien sûr, à Georges Perec.

 

Les travaux de Dorothy Sheridan ne sont guère connus, me semble-t-il. Et pourtant. Ce nom est inséparable du Mass Observation (MO). Le MO est intimement lié à la mémoire, à une mémoire intime et modeste – une mémoire qui n’est pas, comme trop souvent, celle des célébrités et des sommités, une mémoire qui répond à une préoccupation que j’ai eu très tôt : que chaque femme et que chaque homme laissent une trace écrite (manuscrite ou digitale) ou sonore/visuelle au cours de leur passage sur terre. Bref, que chaque être humain participe même très modestement à un immense centre de la mémoire, et quel que soit le support de leur mémoire. Mass Observation: Recording everyday life in Britain.

 

 

 

Mass Observation ? Bref historique. Les archives du MO (transférées en 1970) proviennent de la University of Sussex. Elles avaient été entreposées dans le sous-sol des bureaux du MO Ltd, à Londres, et constituées au cours d’une période comprise entre 1937 et 1949, année de son enregistrement en tant que compagnie et année d’une plus large ouverture à la recherche, au mainstream market research. Lorsque cette masse de documents fut envoyée à la University of Sussex, elle incluait du matériel plus tardif des années 1950 ainsi que quelques journaux (diaries) des années 1960. L’ensemble arriva dans un désordre indescriptible et, pire, dans un piète état.

Tom Harrisson fut invité à mettre de l’ordre dans cette masse afin de la convertir en outil de recherche. Le MO avait besoin de publicité et d’investissements afin de survivre matériellement (travaux de restauration et de nettoyage) et d’acquérir une respectabilité : être consulté, notamment par des chercheurs. Tom Harrisson se montra excellent quant à la publicité et aux investissements, moins efficace quant à la conservation et au classement. Dorothy Sheridan écrit : « Indeed his very presence among the papers seemed to increase the degree of dissaray ».

Entre 1970 et 1974, Tom Harrisson embaucha des employés qui commencèrent à trier l’ensemble des documents. Les choses auraient pu aller plus vite mais sa formidable énergie l’amena à se disperser. A partir des matériaux collectés, il entreprit la rédaction d’un livre qui sera publié en 1976, « Living Through the Blitz » ; il entreprit également la rédaction d’une autobiographie, d’une étude sur la signification de la royauté dans la culture anglaise, et d’un livre à partir des Worktown project papers, autant de projets auxquels sa mort accidentelle mettra fin, en janvier 1976.

En 1974, Dorothy Sheridan commença à travailler à temps partiel avec Tom Harrisson. En 1975, grâce aux efforts de ce dernier et selon ses vœux, un charitable trust fut fondé, supervisé par la University of Sussex. A sa mort, Dorothy Sheridan prit sa suite.

 

Quelques menus du Mass Observation Archive

 

Environ un cinquième de la masse du MO était constitué d’écrits personnels de volontaires ayant joué le jeu du MO, avec journaux intimes, réponses à des questionnaires (du MO) détaillés ou à des « directives ». Un ensemble de trois mille documents dactylographiés correspondait à des comptes rendus des activités du MO, du début de la Seconde Guerre mondiale à 1950. Tous les sujets spécifiques au temps de guerre étaient abordés : plans d’évacuation, rationnement, conscription, alertes, propagande, etc. L’essentiel des archives du MO était constitué de boîtes contenant des observations, des interviews, des questionnaires, des enquêtes, des comptes rendus descriptifs de personnes et de lieux, ainsi que des imprimés (fascicules, brochures, affiches et affichettes, éphémérides, etc.). Les papiers provenant du Worktown project constituaient à eux seuls soixante-quatre caisses, avec pour thèmes principaux : la politique, la religion et les loisirs, un ensemble auquel s’ajoutaient quatre cents photographies prises par Humphrey Spender à Bolton et Blackpool à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Depuis 1970, les MO Archive ont presque doublé de volume, ce qu’explique en partie les petites donations constituées de journaux intimes et autres documents à caractère personnel ainsi que l’envoi d’autres types de documents mais ayant un lien avec le MO, lien thématique ou historique sur une période retenue par le MO. L’augmentation des archives s’explique toutefois essentiellement par la réactivation du Mass Observation Project par des volontaires. Ainsi, depuis 1981 (j’écris cet article à partir de l’appendice de Dorothy Sheridan, rédigé en 2009 et inséré dans « Wartime Women – A Mass Observation Anthology, 1937-45 »), trois mille cinq cents personnes ont participé à ce projet. Lorsque Dorothy Sheridan rédigea cet appendice, le projet avait toujours de la vigueur et plus de cinq cents volontaires étaient en contact régulier avec le MO par courrier papier et courrier électronique.

 

Fiona Courage cherchant dans la Mass Observation Archive, en 2011.

 

Trois fois par an, un courrier était envoyé, une invitation – appelée « directive » dans les débuts du MO – à écrire sur deux ou trois sujets, soit des événements concernant le pays (comme la guerre des Falklands), des questions politiques ou sociales, soit des affaires privées avec souvenirs en tout genre. Ce projet était financé par les fees et les royalties provenant des publications élaborées à partir des archives du MO et par des partenaires, des chercheurs.

Le MO est à l’origine de nombreuses publications en tout genre – voir certaines illustrations accompagnant le présent article. Leur liste est trop longue pour être rapportée ici. A ce sujet, consultez : www.massobs.org.uk

Les MO Archive font à présent parti des University’s Special Collections et sont ouvertes au public.

Un mot à propos du livre que j’ai entre les mains, « Wartime Women », sous-titré « A Mass Observation Anthology 1937-45 ». L’auteur a commencé à travailler à ce livre en 1989, une année riche en événements commémoratifs : 1939-1989, quarantième anniversaire du début de la Seconde Guerre mondiale… On s’efforça de recréer l’ambiance de ces années, avec tenues vestimentaires, scènes de rue, intérieurs de domiciles et de commerces, bruit des Air Raid Sirens suivi de « All Clear », Vera Lynn chantant « We’ll meet again » et tant d’autres détails emblématiques d’une époque donnée – le day-to-day life

L’esprit d’aventure, le courage et l’art de la guerre (warfare) étaient généralement considérés comme un domaine exclusivement masculin. Toutefois, l’émergence d’un renouveau féministe, dans les années 1970 et 1980, contribua à décaler un certain angle de vision, à souligner le rôle actif des femmes dans cet immense conflit qui par ailleurs accéléra les changements sociaux par le biais des bouleversements économiques que supposa la guerre totale, avec une industrie de guerre tournant à un régime de plus en plus frénétique : toujours plus de fusils, de mitrailleuses et de canons, toujours plus de chars, d’avions et de navires, et toujours plus de balles, d’obus et de bombes pour alimenter cet arsenal. Les femmes devaient par ailleurs s’occuper de leurs enfants et travailler aux champs (labourage et récolte) abandonnés par les hommes.

 

 

Dorothy Sheridan écrit : « By putting this anthology together, I want to offer more than yet another pot-pourri of wartime anecdotes. I hope it will suggest other, more radical, interpretations of women’s experience ». Cette anthologie recueille des documents écrits au jour le jour par un groupe réduit de personnes qui espéraient non pas la notoriété mais que leurs modestes comptes rendus puissent à l’occasion être utiles. Cette anthologie, « Wartime Women », rend également compte, en filigrane, d’un projet activé par le MO, d’une entreprise originale dédiée à la mémoire. A propos de cette anthologie, Dorothy Sheridan écrit encore : « This book is therefore also about Mass Observation and about a particular group of women who, in responding to its apeal, took the task of writing about their lives. »

Dorothy Sheridan est l’auteur de quatre ouvrages élaborés à partir du MO Archive : « Speak for Yourself: A Mass Observation Anthology », « Mass Observation at the Movies », « Writing Ourselves: Mass Observation and Literary Practices » et « Wartime Women: A Mass Observation Anthology 1937-45 ».

 

 

Il existe de très nombreux liens par ailleurs excellents sur le Mass Observation. J’en ai choisi quelques-uns et invite le lecteur à poursuivre, à se promener dans l’aire/ère de la mémoire, à l’aide de ces nombreuses traces inscrites dans le Mass Observation Archive mais aussi à l’aide de ses nombreuses publications.

Probablement le livre le plus complet sur le sujet : « Worktown: The Astonishing Story of the Project that launched Mass Observation » :

http://www.massobs.org.uk/about/news/99-work-town-the-astonishing-story-of-the-project-that-launched-mass-observation

Mass Observation Online : This resource offers revolutionary access to one of the most important archives for the study of Social History in the modern era. Explore original manuscript and typescript papers created and collected by the Mass Observation organisation, as well as printed publications, photographs and interactive features :

http://www.massobservation.amdigital.co.uk

Mass Observation, 1937-1950s avec schéma de la structure de cette entité (Personal writing & Topic collections) et liens interactifs qui proposent une vue d’ensemble fort précise du contenu de ces archives :

http://www.massobs.org.uk/mass-observation-1937-1950s

Mass Observation on show (par BBC News). Mass Observation propose aussi de nombreuses et émouvantes photographies de la vie du peuple britannique au quotidien sur plusieurs décennies (MO – Mass Observation – Recording everyday life in Britain) :

http://www.bbc.com/news/in-pictures-23578168

Olivier Ypsilantis

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En feuilletant des revues espagnoles

 

En Header, un vue du champ de bataille de Corbera d’Ebre (Catalogne), Guerre Civile d’Espagne (25 juillet – 17 novembre 1938), laissé en l’état pour le souvenir, comme Belchite (Aragon). Ci-joint, des vues du Pueblo Vell :

http://abandonadosalsilencio.blogspot.com.es/2016/04/corbera-debre-el-poble-vell.html

 

Antonio López Osés. Un photographe dont j’ignorais jusqu’au nom, Antonio López Osés (1928-1999), originaire de Logroño (La Rioja). Sa ville (son thème de prédilection) lui rend hommage. Sa veuve, Encarna Ruiz, gère le fonds de son mari, soit environ quarante mille négatifs.

 

La photographie de Guillermo Fernández López Zúñiga avec Gerda Taro

 

Guillermo Fernández López Zúñiga. Autre photographe, plus connu : Guillermo Fernández López Zúñiga (1909-2005). En 2010, la Asociación Española de Cine et Imagen Científicos (ASECIC) reçoit une boîte métallique pour bobine de film de 70 mm que l’oxydation rend difficile à ouvrir. Il s’agit d’un don de la famille du photographe, fondateur de cette association. Surprise ! Cette boîte contient près de trois mille cinq cents négatifs de la Guerre Civile d’Espagne, un aspect peu connu de son œuvre de photographe.

Parmi ces négatifs, un portrait de Gerda Taro pris trois semaines avant sa mort, une photographie volontiers attribuée à Robert Capa et qui montre la jeune femme prenant une photographie. Le soleil l’éclaire de côté. Ses cheveux courts, clairs et bouclés. Son chemisier clair à manches courtes. A-t-elle été prise par Guillermo Fernández López Zúñiga ? La question peut être posée car il n’est pas rare que dans les archives des photographes de ces années, des photographies prises par des collègues se soient glissées. Quoiqu’il en soit, cette découverte est précieuse et pour diverses raisons. L’une d’elles : c’est le premier négatif connu de cette photographie très reproduite et suivant des cadrages divers, souvent rognés. Peu d’informations à son sujet : elle aurait été prise en juillet 1937, non “en el frente de Guadalajara” mais à Valencia où Gerda Taro couvrait le Congreso Internacional de Escritores para la Defensa de la Cultura. A ce propos, une photographie de Guillermo Fernández López Zúñiga montre le poète Miguel Hernández à la sortie de ce congrès.

La question de la paternité (ou de la maternité) des photographies de la Guerre Civile d’Espagne est complexe. Par exemple, il est parfois difficile (et pour des raisons trop longues à expliquer ici) de démêler Gerda Taro, Robert Capa et David Seymour les uns des autres. Ainsi, dans les archives d’Agustí Centelles, il pourrait y avoir des photographies de Pablo Luís Torrents et d’Antonio Góncer Rodríguez (Gonsanhi). Guillermo Fernández López Zúñiga a également photographié le camp d’Argelès-sur-Mer ; il y fut interné et y installa un labo-photo de fortune en bénéficiant de la complaisance de gendarmes préposés à la garde du camp dont il faisait à l’occasion le portrait.

Guillermo Fernández López Zúñiga est surtout connu pour avoir été le pionnier du cinéma scientifique en Espagne. Il est toujours resté fort discret sur ses images prises au cours de la Guerre Civile de 1936-1939. Des proches pensent qu’il ne voulait en aucun cas compromettre ceux et celles que son objectif avait fixés. Après son exil en France (1939-1947) puis en Argentine (1948-1957), il revient en Espagne où il travaille à la Unión Industrial Cinematográfica (UNINCI) avant de fonder la Asociación Española de Cine Científico, en 1966, qui deviendra la Asociación Española de Cine e Imagen Científicos (ASECIC). Ci-joint, pour les hispanophones, un reportage sur cette découverte (la boîte métallique pour bobine de film de 70 mm) présentée par TVE :

https://www.youtube.com/watch?v=vq9It32W2QA

 

L’exil espagnol à Londres. Un aspect peu évoqué de l’exil espagnol : l’exil des Espagnols en Angleterre. Le travail infatigable du GEXEL (Grupo de Estudios del Exilio Literario, rattaché à la Universidad Autónoma de Barcelona) et de son fondateur, Manuel Aznar Soler, un travail relayé par quatre éditeurs (dont le GEXEL) et qui a donné la Biblioteca del Exilio, soit une cinquantaine de libres publiés et autant en projet. En 2008, Manuel Aznar Soler fait connaître à un plus large public le Boletín de la Asociación de Intelectuales Españoles (Mexico, 1956-1961, soit quatorze numéros). En 2016, Francisca Montiel étudie et édite le Boletín del Instituto Español (Londres, 1947-1950, soit douze numéros). Esteban Salazar Chapela qui est à l’initiative de cette publication fut aussi son collaborateur le plus assidu. Ont collaboré au Boletín del Instituto Español les plus importants hispanistes britanniques d’alors aux côtés d’exilés espagnols, parmi lesquels Luis Cernuda. En 1946, le régime de Franco fonde un Instituto Español (à Eaton Square) à peu de distance de l’autre Instituto Español (fondé par la République à Princes Gate), qui fermera ses portes au cours de l’été 1950. Esteban Salazar Chapela décède à Londres en 1965.

 

Ramón Salas Larrazábal (1916-1993), militaire et historien

 

Parution de “De Madrid al Ebro” de Jorge M. Reverte et Mario Martínez Zauner. Jorge M. Reverte est l’auteur d’un (excellent) essai intitulé “El arte de matar” qui traite des stratégies et des tactiques élaborées par les camps adverses au cours de la Guerre Civile d’Espagne. “De Madrid al Ebro” peut être lu comme un prolongement à cet essai. Ce livre riche en précisions strictement ordonnées va du siège de Madrid à la bataille la plus vaste et la plus meurtrière de cette guerre, la bataille de l’Ebre. Il y a quelques années, Ramón Salas Larrazábal (un historien et un militaire) avait fait remarquer que les officiers espagnols étaient de bons commandants (des chefs de bataillons) mais de mauvais généraux ; autrement dit, de bons tacticiens mais de mauvais stratèges. Dans le livre “De Madrid al Ebro”, les auteurs multiplient les exemples destinés à appuyer cette appréciation, qu’il s’agisse de Francisco Franco, generalísimo del Ejército nacional, ou de Vicente Rojo, jefe del Estado Mayor Central del Ejército Popular de la República. L’un et l’autre étaient des tacticiens, en aucun cas des stratèges. L’un et l’autre ne pensaient qu’à la batalla decisiva. Ainsi se limitaient-ils à un secteur sans jamais envisager l’ensemble des fronts sur le territoire national. On a souvent dit, et on dit encore, que Franco a fait durer la guerre à dessein, pour mieux organiser l’occupation des territoires conquis, à commencer par la répression. Les auteurs du présent ouvrage jugent (et ils ne sont pas les seuls) qu’il s’agit d’une affirmation destinée à maquiller l’échec des Nationalistes devant Madrid. Autrement dit, Francisco Franco ne laissa en aucun cas la guerre traîner par calcul, il ne put aller plus vite en besogne simplement parce qu’il avait en face de lui une armée capable de lui résister et de contrarier ses offensives, comme le fit le général José Miaja à Madrid en 1936 puis à Valencia en 1938, une armée par ailleurs capable d’organiser des offensives de grande envergure comme celle de l’Ebre, en Catalogne. Mais l’erreur fatale du tandem Juan Negrín / Vicente Rojo fut d’avoir privilégié la batalla decisiva à la “defensa elástica y los hostigamientos parciales”.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Un intellectuel espagnol engagé pour Israël, Gabriel Albiac.

 

Ci-joint, la traduction de la première partie de l’article intitulé : « Las raíces de Israel » (« Les racines d’Israël »), un texte qui s’insère dans « Otros mundos », une anthologie d’essais de Gabriel Albiac publiée par la maison d’édition Páginas de Espuma, Madrid, 2002. La deuxième partie de cet article est plus historique, plus factuelle. Je propose donc une traduction de cette première partie où Gabriel Albiac met les points sur les i, avec précisions sémantiques et redéfinition de certains mots, à commencer par sionisme qui dans bien des têtes (elles se contentent de répéter ce que distillent ou assènent les médias de masse) se confond avec fascisme. Ci-joint donc l’intégralité de « Las raíces de Israel » de Gabriel Albiac dans sa version originale :

https://www.clublibertaddigital.com/ilustracion-liberal/62/las-raices-de-israel-gabriel-albiac.html

 

Gabriel Albiac (né en 1950, à Utiel, dans la Comunidad valenciana)

Quelques précisions biographiques : Gabriel Albiac est professeur de philosophie depuis 1974 à la Universidad Complutense de Madrid (UCM), l’une des plus prestigieuses universités d’Espagne et du monde latino-américain. Ce philosophe enseignant collabore intensément avec les médias : presse écrite, radio et télévision. Chroniqueur à l’ABC et auteur de nombreux articles dans la presse espagnole (dite « de droite », volontiers pro-israélienne), Gabriel Albiac proclame sa ferveur pour le judaïsme, le monde séfarade (les expulsés d’Espagne et du Portugal) et l’État d’Israël. Il attribue cette ferveur à sa lecture de Spinoza. Je passe sur ses prix et récompenses pour ne signaler que le prix Samuel Toledano (reçu en 2013) et le prix Samuel Hadas de Amistad España-Israel, reçu en 2012, à l’occasion du 25ème anniversaire de la reconnaissance d’Israël par l’Espagne, en 1985 donc. Rappelons que Samuel Hadas (1931-2010) fut le premier ambassadeur d’Israël en Espagne. Quant à Samuel Toledano (1929-1996), il a puissamment œuvré tout au long de sa vie à la reconnaissance de la communauté séfarade et de l’État d’Israël par les autorités espagnoles.

Ci-joint, une visite guidée de la bibliothèque de Gabriel Albiac par Gabriel Albiac et sous les auspices de Libertad Digital, un centre le liberté en Espagne qui, comme tout centre de liberté, a cette spécificité : la défense d’Israël. Vous ne comprenez pas le castillan ? Qu’importe ! Laissez-vous guider durant une dizaine de minutes par la belle énergie espagnole :

https://www.youtube.com/watch?v=HXPk7rvU174

Concernant Libertad Digital, je considère après plus de vingt ans passés dans ce pays que ce site constitue le fer de lance de la défense d’Israël (de la liberté donc) en Espagne. Je conseille aux hispanophones et plus simplement à ceux qui « se débrouillent » en espagnol de consulter ce vaste site avant d’entrer par exemple cette clé sur le moteur de recherche : « Libertad Digital Israel ».

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Donc, la traduction de la première partie de l’article en lien ci-dessus :

Ainsi qu’il en est de tout mot qui s’inscrit dans l’aire passionnelle de la rhétorique politique, le mot sioniste a fini par devenir presque impossible à appréhender. S’efforcer de rétablir son contenu en termes apodictiques est à présent une tâche quasi impossible et, pire, inaudible.

Pour le locuteur moyen de la fin du XXème siècle, sionisme et antisionisme constituent le couple d’opposés conceptuels par lequel s’appréhende le conflit arabo-israélien. Dans les traditions de gauche les plus conventionnelles, sionisme est généralement employé comme synonyme ou variante d’impérialisme. Avec les plus radicales et grossières de ces traditions, on a même pu évoquer – sous l’influence du jargon de l’OLP – le « fascisme sioniste » (…).

Nous allons tenter de rétablir la signification historique de ce mot. Le sionisme est une idéologie politique née dans le monde laïc juif européen – et plutôt socialiste –, à la fin du XIXème siècle, sous l’effet d’une poussée antisémite dont l’affaire Dreyfus est emblématique. Le cycle du sionisme se termine définitivement avec la création d’un État juif en Palestine. Le sionisme réalise ainsi son programme essentiel. Après 1948, l’utilisation du mot sionisme devient métaphorique ; il ne désigne plus aucun mouvement social ou politique précis.

Commençons par rappeler deux caractéristiques de ce mouvement, formellement établi à Bâle, en 1897, avant de suivre son itinéraire avec la fondation de l’État d’Israël.

Mais en premier lieu, revenons-en à certains usages dévoyés du langage. Il est fréquent de constater dans l’opinion publique une assimilation spontanée entre sionisme et intégrisme religieux : un cliché (un tópico) confortable qui met dans un même sac orthodoxie rabbinique et sionisme radical, un cliché confortable mais erroné, tant du point de vue historique que religieux. Cette confusion entre sionisme et tradition rabbinique est discordante. Cette identification entre les orthodoxies religieuses et les expansionnismes territoriaux n’a de sens que dans les traditions religieuses qui pratiquent le prosélytisme (qui prend appui sur l’hypothèse d’un salut universel), une norme éthique primordiale. C’était le cas de la tradition chrétienne, il n’y a pas si longtemps, lorsqu’elle prenait au sérieux sa dogmatique, et c’est à présent le cas de l’islam, avec encore plus de détermination. Tandis que pour le judaïsme orthodoxe, le prosélytisme est une perversion théologique. L’élection divine du peuple est métaphysiquement et théologiquement incompatible avec la conversion comme pratique de masse. Ainsi convient-il d’appeler les choses par leur nom ; et de conserver un minimum de mémoire historique. Le sionisme n’est pas né dans des milieux rabbiniques et orthodoxes. Il a été essentiellement le fait du judaïsme laïc et de ses tendances les plus affirmées, très mêlées au socialisme naissant – le cas de Moses Hess ou de Israël Zangwill sont assez significatifs – depuis la fin du XIXème siècle. Son objectif politique défini par son grand configurateur doctrinaire, Theodor Herzl dans « L’État juif » (1896) comme projet d’édification d’un État juif dans la Palestine ottomane, heurta de front la majorité du rabbinat de la diaspora qui vit là une substitution du religieux par le laïc.

Jusqu’à aujourd’hui, en Israël même, les secteurs les plus littéralistes du judaïsme d’observance messianiste refusent la légitimité d’un État conçu sans aucune référence à une transcendance. Pour un orthodoxe, le Livre est transparent : le Règne ne peut advenir aussi longtemps qu’il n’y a pas de Messie ; toute tentative pour hâter Sa venue revient à blasphémer l’œuvre divine ; et c’est précisément ce que fait le sionisme qui édifie un État (juif) laïc.

Les importantes concessions faites à ce rabbinat orthodoxe par David Ben Gourion après la formation de l’État d’Israël ne parviendront jamais à effacer complétement cette tension essentielle et insurpassable.

L’échec de la Haskala, ce mouvement d’assimilationniste qui s’efforça, d’abord en Allemagne puis en Russie, de favoriser la pleine intégration du judaïsme en Europe et les pogroms de 1819 et 1881 sont les présupposés immédiats de l’émergence du mouvement de Theodor Herzl en faveur du retour à Sion que le Premier Congrès Sioniste proclama en 1897 à Bâle.

 

Theodor Herzl (1860-1904)

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Ces lignes pertinentes de Gabriel Albiac, homme d’intelligence et de bonne volonté, appellent des prolongements. Mais pour l’heure, je préfère m’en tenir là après avoir signalé ce philosophe important dans le monde espagnol, un philosophe au parcours atypique et courageux. Il y a d’autres intellectuels espagnols et hispanophones engagés dans la défense d’Israël et de la culture juive, parmi lesquels Adolfo García Ortega auquel j’ai consacré un article sur ce blog. Ils ne constituent pas le gros de la troupe, mais c’est ainsi partout, en France notamment où ils sont si nombreux à prendre une pose pro-palestinienne. Sait-on jamais… Le courage n’est pas une caractéristique des intellectuels français, pays sur-étatisé où les organes de l’appareil d’État envahissent et étouffent les consciences.

Ainsi que je l’ai précisé, Gabriel Albiac travaille beaucoup avec les médias, du quotidien ABC en passant par la radio et la télévision. Les vidéos qui le montrent s’exprimer sur des questions diverses, en particulier Israël, pays qu’il admire et défend, sont assez nombreuses. J’ai choisi de mettre en lien une longue entrevue en castillan (80 mn), à la Casa Sefarad Israel (calle Mayor 69, Madrid), intitulée « Sefarad Convivencia : diálogo con Gabriel Albiac » :

https://www.youtube.com/watch?v=LUtDUqRbriE

L’article suivant mis en lien est intitulé « Quand l’étincelle juive d’un milliardaire américain devient un flambeau de Yom HaAtsmaout » et signé Amanda Borschel-Dan. Il met l’accent sur la laïcité des fondateurs d’Israël et il peut être lu comme un prolongement à ce qu’écrit Gabriel Albiac. Dans cet article donc, on peut notamment lire : « Et si je vous demandais de me nommer les héros du peuple juif d’avant la haskala, vous pourrez nommer Maïmonide, Rachi, quatre ou cinq, peut-être même six noms. C’est très peu pour des milliers d’années. Mais ces trois cents dernières années, le nombre de Juifs qui ont accompli de grandes choses est extraordinaire. C’est à couper le souffle, tant de choses ont été faites, c’est à se demander comment ! Comment a-t-on pu en faire tant en trois cents ans ? C’est un phénomène notable et je pense l’une des choses les plus tristes de l’instruction juive, c’est que jusqu’à maintenant nous avons ignoré ces trois cents dernières années dans notre éducation juive traditionnelle. Et Israël, dans un sens, est un exemple de réussite laïc extraordinaire (c’est moi qui souligne). Israël est le plus grand miracle du XXe siècle. Pas à cause des religieux, mais grâce aux accomplissements laïcs ». J’ai souvent pensé à ce phénomène. La lecture et la traduction de cet article de Gabriel Albiac m’ont remis en tête cette interrogation, le rapport extraordinaire entre la haskala et la fécondité juive :

http://dovkravi.blogspot.com.es/2017/06/quand-letincelle-juive-dun-milliardaire.html#more

 

Olivier Ypsilantis

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Gustave Le Bon, observateur des foules

 

« L’importance sociale d’une idée n’a d’autre mesure réelle que la puissance qu’elle exerce sur les âmes. Son degré de vérité ou d’erreur ne présente d’intérêt qu’au point de vue philosophique », Gustave Le Bon.

 « Assurances contre les accidents, création de maisons ouvrières, retraites, hygiène, éducation, crédit agricole, développement de la mutualité, organisation de la prévoyance, etc., sont des preuves évidentes de la sollicitude générale. Ce n’est pas là du socialisme, c’est du devoir social, chose bien différente », Gustave Le Bon.

 

 

Gustave Le Bon (1841-1931)

 

Je me souviens d’avoir découvert Gustave Le Bon dans la bibliothèque d’une grand-tante par un titre qui m’intrigua : « Psychologie des foules » (publié en 1895). Je devais avoir quinze ou seize ans et il pleuvait à verse. Je me suis calé dans une méridienne (je pourrais la décrire) et j’ai commencé par ouvrir ce livre un peu au hasard, subjugué, avant d’en faire une lecture méthodique. Je me souviens de la couverture vert très pâle de ce livre, le plus connu d’un écrivain malheureusement trop oublié. L’édition que j’avais entre les mains était celle de la Librairie Félix Alcan (108, boulevard Saint-Germain, Paris, VIe arrondissement), l’édition de 1905.

Cet article m’a été en partie inspiré par la lecture de la thèse d’histoire des idées politiques de Gustave Le Bon parue en 1986, aux Presses Universitaires de France (P.U.F.) et signée Catherine Rouvier, docteur d’État en Droit public et en Sciences politiques de l’Université Paris II (Panthéon-Assas), ancienne élève de Sciences Po Paris et professeur à l’Université de Paris XI (Orsay).

Gustave Le Bon m’a d’emblée fasciné. Il a observé cette manie latine (française en particulier) de vouloir « faire le bonheur des peuples malgré eux », une dénonciation basée sur l’observation de la politique de colonisation, française plus particulièrement. Il pose la question : Comment la métropole s’y prend-elle ? Réponse : En expédiant « des légions de fonctionnaires » ; et, goguenard, il enfonce le clou : « C’est à peu près d’ailleurs notre seul article d’exportation sérieux ! »

Gustave Le Bon (un homme à lire et à relire car politically incorrect) notait il y a environ un siècle que nous, Européens, sous-estimons la puissance de la religion en Asie. Lisez bien, il écrit : « Les institutions politiques des Orientaux, qu’il s’agisse des Arabes ou des Hindous, dérivent uniquement de leurs croyances religieuses… Il n’y a pas de code civil en Orient, il n’y a que des codes religieux ; une nouveauté quelconque n’y est acceptée qu’à la condition d’être le résultat de prescriptions théologiques ». A bon entendeur, salut ! Et pour finir, une prophétie du même qui ne se voulait en rien prophète (et cette considération à plus de cent ans) : « Loin de disparaître, leur influence (des mahométans) grandit chaque jour ». Une différence, et de taille, entre Arabes et Hindous. Les Arabo-musulmans cherchent à convertir le monde entier, tandis que les Hindous restent entre eux. On naît hindou, on ne le devient pas.

L’islam et le socialisme ont des points communs, jusqu’à un certain point il est vrai… Il s’agit de deux religions de masse, de deux religions massifiantes, massificatrices.

Gustave Le Bon et le socialisme, on y vient… Mais, tout d’abord, entendons-nous. Gustave Le Bon n’est ni anti-républicain, ni anti-démocrate comme certains le laissent entendre ; il est anti-socialiste comme l’est tout homme épris de liberté. Dans l’un de ses ouvrages, « Psychologie du socialisme », moins connu que « Psychologie des foules », il décrit ainsi le socialisme et dès les premières pages : « Le pays ne serait plus qu’une sorte d’immense couvent soumis à une sévère discipline maintenue par une armée de fonctionnaires ». Un couvent ? Pour Gustave Le Bon, le socialisme est un étatisme mais aussi… une religion.

Le socialisme est bien une religion : il est beaucoup plus « une croyance à forme religieuse » qu’une doctrine. Le socialisme est venu tout naturellement prendre la place de religions anémiées. Il est « venu à l’instant précis où le pouvoir des vieilles divinités a considérablement pâli ». Mais s’il y a religion, il y a dogme. Oui, nous dit Gustave Le Bon, mais les dogmes (la doctrine) ne se structurent et ne s’imposent vraiment que lorsque la croyance (à forme religieuse) a triomphé ; et après on bidouille, en s’efforçant de « mettre d’accord les principes formulés par ses fondateurs avec les faits nouveaux qui les contredisent trop nettement », à la manière d’un théologien. Le dogme est incertain aussi longtemps qu’il n’a pas triomphé. Et on en revient à la psychologie des foules. Les foules ne s’attardent pas sur les discussions des théoriciens, les foules ne coupent pas les cheveux en quatre (l’anglais a cette belle expression : to dance on the head of a pin).

La véritable influence du socialisme et de ses dogmes se fait non par les théories (il est capable d’en pondre au moins autant qu’une poule pond des œufs), et leurs arguments économiques qui n’intéressent que quelques spécialistes, le socialisme est véritablement fort quand « il reste dans le domaine des affirmations, des rêveries et des promesses ». Ce qui était vrai il y a un siècle et plus l’est encore, même si le bavardage de la technicité s’est immiscé un peu partout. Bref, peu importe la part de vérité ou d’erreur, quand « une croyance est fixée dans les âmes, son absurdité n’apparaît plus, la raison ne l’atteint plus. »

Parmi les modifications sociales essentielles qu’entraîne la mise en œuvre du socialisme, l’emprise grandissante de l’étatisme, le socialisme reposant sur un égalitarisme qui ne peut être maintenu que par la coercition. La France s’y prête tout particulièrement, forte d’une tradition historique qui remonte bien avant la Révolution de 1789 ; et le tempérament latin (sur lequel l’auteur revient volontiers) aide aussi à la propagation du socialisme.

L’égalité, c’est le triomphe de la collectivité sur l’individu, c’est la mainmise du collectivisme sur l’individualisme, deux principes en lutte perpétuelle qui animent les sociétés humaines depuis toujours.

J’ai toujours haussé les épaules en apercevant la trilogie Liberté-Égalité-Fraternité au fronton des bâtiments officiels. Je dois porter Walden en moi. Je ne suis pas un défenseur de l’Ancien Régime ; mais le Nouveau Régime ne m’a jamais enthousiasmé. Il récupère les tares de l’Ancien ; il en corrige certes quelques-unes mais il en rajoute d’autres. Le constat est consternant : on tourne en rond ! Le plus ridicule dans cette trilogie est bien Fraternité, comme si elle se décrétait ! Et la Liberté, se décrète-t-elle ? Personne ne s’entend sur ce mot fourre-tout. C’est un véritable dialogue de sourd. L’Égalité, oui : on s’efforce de couper tout ce qui dépasse ; mais comme l’écrit Catherine Rouvier : « De cette société où ont été abolis les privilèges, les rangs et les communautés surgissent, comme de leur bois de jeunes loups affamés depuis longtemps, les ambitieux, les forts, les énergiques, les actifs de tout poil et de toute origine, bien décidés dans ce désert social à se tailler la part du lion et à restaurer à leur profit titres et privilèges ».

 

 

En citant de la sorte Catherine Rouvier, je ne cherche pas à défendre à tout prix l’Ancien Régime et à peindre un monde noir et blanc, noir pour la Révolution, blanc pour ce qui l’a précédé ; mais je refuse de basculer dans l’inverse, blanc pour la Révolution, noir pour ce qui l’a précédé. Je ne suis pas un contempteur radical de la Révolution française, en aucun cas ; je ne suis pas non plus l’une de ses groupies, en aucun cas. Trop à dire à ce sujet. Il est vrai que de nombreux contempteurs de la Révolution française me sont antipathiques ; mais étant imperméable à tout dogme (tant religieux que laïc), je n’ai aucune peine à reconnaître le bien-fondé d’un certain nombre de leurs jugements. Je préfère lire Edmund Burke que tout ce salmigondis chié par les théologiens révolutionnaires, à commencer par Saint-Just. Quant aux groupies révolutionnaires, leurs transes me répugnent et leur absence d’esprit critique me déprime lorsqu’elle ne me met pas en colère. Un mot à ce sujet : on oublie que parmi ces jeunes loups que la Révolution française fit sortir de leur bois figurent d’assez nombreux cadets de familles aristocratiques que le droit d’aînesse avait privés de moyens de subsistance, des cadets tentés par l’aventure car n’ayant rien ou presque rien à perdre. La Révolution française est aussi (et d’abord) l’histoire d’une lutte interne et complexe au sein des vieilles classes dirigeantes, de la noblesse et de ses complexités que pourrait symboliser la mort d’un roi voté par un cousin, premier prince du sang, Louis-Philippe d’Orléans, duc de Montpensier, duc de Chartres puis duc d’Orléans, devenu Philippe Égalité…

Dans une société libre, l’égalité est impossible. Certes, il peut y avoir l’égalité devant la loi, ce qui n’est pas si mal, ce qui est même très bien, ce qui est essentiel ; mais cette égalité sur le papier — cette égalité codifiée — est vite contournée, et diversement, par les forts, tandis que les faibles n’ont pour toute liberté que celle de rester faibles. Car dans une société la vraie liberté est économique, matérielle, c’est ainsi ; et cette liberté engendre des inégalités qui ne peuvent être corrigées qu’autoritairement, par intervention étatique, avec redistribution. C’est alors que l’État s’impose et s’enfle. Nous avons l’État français, gorgé comme une tique. Mais, redisons-le, le volume particulier qu’a cet État n’est pas exclusivement le fait de la Révolution française qui n’a fait qu’accélérer un processus. Gustave Le Bon observe très justement que si la France est prédestinée au socialisme, c’est parce que le socialisme n’est autre chose que « l’expression ultime de l’idée monarchique dont la Révolution n’a été qu’une phase accélératrice ». Le socialisme c’est la monarchie dite « absolue » du XVIe siècle, mais en pire… Dans un cas, le bon peuple est soumis au bon vouloir du prince ; dans l’autre, il est ligoté comme Gulliver par les Lilliputiens. Et dans ce cas, il ne s’agit pas d’une métaphore du krach de 1720 mais de l’individu immobilisé dans un maillage de lois, de décrets, d’arrêtés, de circulaires, de chartes, de règlements, de codes, et j’en passe…

Certes, le socialisme est en principe soumis à l’élection ; je dis bien en principe car l’histoire a montré qu’il sait s’installer et se maintenir par la force la plus brutale. Le socialisme est donc en principe soumis à l’élection, à des mandats temporaires, mais il est tout-puissant, et sournoisement, avec cet énorme appareil administratif. En France aujourd’hui, aucun parti politique, des partis les plus à droite aux partis les plus à gauche, en passant par le centre droit, le centre gauche et le centre du centre, aucun parti politique ne lutte pour moins d’État, aucun.

 

Olivier Ypsilantis

 

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