Une semaine à Setúbal (Portugal) – 1/3

 

27 juin 2018. Commencé la lecture du petit livre de Mário de Sá-Carneiro, « Loucura » (publié en 1912), soit neuf courts chapitres. Cet écrit évoque un suicide, celui d’un personnage fictif, le sculpteur Raúl Vilar. Mário de Sá-Carneiro se suicidera le 26 avril 1916, dans un hôtel, 29 rue Victor Massé, Paris, IXe arrondissement.

Je lis ce petit livre lentement. J’en savoure chaque chapitre, chaque paragraphe, chaque phrase, chaque mot enfin. Une fois encore, le mot nenhum (proche de l’espagnol, ningún) se détache de la page et s’impose comme un patronyme mystérieux, patronyme d’un souverain ou d’une famille cachée parce que traquée… Saudade, entre Mário de Sá-Carneiro et Florbela Espanca…

 Le Mercado do Livramento (1930)

 

Mais enfin, pourquoi ce mot s’impose-t-il de la sorte ? J’ai pensé qu’il pourrait s’agir de l’homophonie inconsciemment perçue de « Nenhum » et « Nussbaum », Felix Nussbaum dont un certain autoportrait me revient souvent, à l’improviste et dans tous ses détails. Claude Lévi-Strauss percevait une homophonie entre « Brésil » et « grésiller », une homophonie qui « plus que toute expérience acquise, explique qu’aujourd’hui encore je pense d’abord au Brésil comme à un parfum brûlé ». Lorsque le mot nenhum se décline au féminin (nenhuma), il ne s’impose pas et file dans le courant de la phrase.

Revu ce film essentiel (prémonitoire) : « La Ville sans Juifs » (Die Stadt ohne Juden), 1924, de Hans Karl Breslauer, un film muet. Ce film prémonitoire en regard du nazisme (qui en 1924 n’en est qu’à ses débuts) risque de se vérifier une fois encore dans nombre de villes d’Europe, avec la poussée musulmane, arabo-musulmane plus particulièrement.

 

28 juin. La fenêtre de la chambre donne sur la petite place devant l’église Nossa Senhora da Graça. A l’intérieur de ladite église, l’or doux des retables riches de leurs colonnes salomoniques. La nef et les bas-côtés sont recouverts d’une voûte en bois et en plein-cintre décorée de peintures, notamment dans la nef, qui montrent des balustrades avec bouquets placés à intervalles réguliers. Mais le plus étonnant sont ces colonnes de style toscan qui bordent la nef, des colonnes couvertes de motifs décoratifs peints au XVIIIe siècle, des entrelacs floraux dont la palette met l’eau à la bouche. Cette église reconstruite dans la seconde moitié du XVIe siècle est flanquée en symétrie de deux clochers robustes qui délimitent une baie serlienne, soit un groupement de trois baies : une baie centrale couverte d’un arc en plein cintre et deux baies latérales couvertes d’un linteau. Un ensemble trapu, sobre et harmonieux. Beau contraste entre la pierre sombre et les parties blanches fraîchement repeintes.

Partout des habitations à l’abandon. Des fiches industrielles d’où émergent des cheminées en briques. Une vie lente par rapport à la proche Lisbonne. Avec ces commerces désuets, je me vois dans les années 1960-1970.

 

L’église Nossa Senhora da Graça sur laquelle donne la fenêtre de ma chambre.

 

Rêverie spatio-temporelle. Les vitesses de récession étaient dans l’Univers plus grandes qu’aujourd’hui. Les forces de gravitation n’ont cessé de ralentir le mouvement d’expansion. La récession n’ayant jamais cessé, on peut en déduire que les nébuleuses étaient en contact les unes avec les autres, simultanément, il y a quatre milliards et cinq cent millions d’années, soit l’âge de l’Univers depuis qu’il est en expansion. Avant l’expansion, toute la matière de l’Univers devait être constituée d’une substance unique homogène, extraordinairement dense, le « fluide nucléaire », soit l’état le plus concentré de la matière. Un centimètre cube de « fluide nucléaire » pèse deux cent cinquante millions de tonnes. En tenant compte de cette densité l’Univers tel que nous le supposons aurait été contenu dans une sphère de deux cent vingt millions de kilomètres de rayon seulement, soit plus ou moins le rayon de l’orbite de Mars.

Dans le port de pêche de Setúbal, de nombreux bateaux en bois comme on n’en voit plus dans nombre de pays d’Europe. Quelques noms : « Jovem do Sado », « Vontade de Deus », « Virgem Bõa », «  Timon & Pumba », « Deus é poderoso ». L’immense presqu’île de Tróia tend à faire de l’estuaire du Sado une lagune. Des installations industrielles à perte de vue, chose plutôt rare dans les environs de Lisbonne où prospèrent les friches industrielles, comme à Barreiro. Étrange pays, surtout pour l’Espagnol que je suis devenu, à mon insu. Une légère tristesse partout, sur l’épiderme des façades mais aussi dans les attitudes et les regards.

J’en reviens à cette (hypothétique) sphère originelle. L’abbé Georges Lemaître fut le premier à l’imaginer. Comme un atome géant, un œuf dont l’Univers serait sorti, sorti d’un atome radioactivement instable qui aurait explosé spontanément au moment de sa formation, une explosion à l’origine de tout l’Univers. Mais comment cet atome primitif fait de « fluide nucléaire » en est-il venu à être ? Une hypothèse parmi d’autres : celle d’un Univers s’effondrant sur lui-même et en un même endroit, un effondrement qui se serait arrêté au maximum possible de densité de la matière : le « fluide nucléaire » dont l’élasticité aurait arrêté la contraction de l’Univers avant de le refaire se dilater. Mais alors, d’où venait le précédant Univers qui s’était lui aussi dilaté ? Peut-être d’un Univers en expansion et dont l’expansion aurait été arrêtée par la gravitation, l’amenant ainsi à se contracter puis à s’effondrer sur lui-même. Schéma d’un Univers oscillant, en diastole-systole. Question déterminante pour l’avenir de l’Univers : quelle quantité de matière contient-il ? Est-elle en quantité suffisante pour arrêter son expansion (théorie de l’Univers oscillant) ou bien en quantité insuffisante, ce qui permettrait à l’Univers de se dilater à jamais ?

 

29 juin. Setúbal est bordé sur un côté par les hauteurs du parc d’Arrábida, un vaste parc qui s’étend jusqu’à Sesimbra. Le centre de la ville s’articule le long de la très large avenue Luísa Todi (Luísa Rosa de Aguiar, 1753-1833), une célèbre cantatrice d’opéra dont j’ignorais jusqu’au nom avant de venir ici. Je détaille sur une carte l’extraordinaire découpe de l’estuaire du Sado, non moins extraordinaire que celle de l’estuaire du Tejo.

Le très beau marché central de Setúbal, le Mercado do Livramento montre la richesse de cette région, avec les produits de la mer et de la terre, une richesse que célèbre un immense panneau d’azulejos, au fond du marché et sur toute sa largeur, avec les travaux des pêcheurs d’un côté et des agriculteurs de l’autre, travaux où la femme est bien présente. Au centre de cette suite d’images, une vue générale de Setúbal. Apaixone-se pelo mercado de Setúbal dit une affiche. Pour ma part, c’est déjà fait.

 

La maison de Bocage

 

Sur les plaques d’égout, Águas do Sado saneamento avec la silhouette d’un dauphin bondissant. En l’église de São Sebastião, splendeur et décrépitude. Une forte odeur de sardine grillée dans les rues de la ville.

Visite de la maison natale de Bocage (Manuel Maria Barbosa du Bocage, 1765-1805). Longue conversation avec la responsable du musée, notamment au sujet de l’immense fonds photographique d’Américo Ribeiro, la mémoire de Setúbal, une mémoire humaine d’une densité particulière. Dans la soirée, pluie fine.

 

30 juin. Tôt le matin, le pavé mouillé. Setúbal reste encore relativement épargné par le tourisme international – mais pour combien de temps ? –, à cette nourriture internationale et aux valises à roulettes qui font beaucoup de bruit sur le pavé de Lisbonne. Des bruits espacés, clairs. Le frottement d’un balai passé avec énergie. Je détaille sur une carte la découpe des côtes du Portugal (une découpe en dentelle entre Aveiro et Ovar) puis le tracé de la frontière entre le Portugal et l’Espagne. Il est intéressant d’observer que d’importants et nombreux segments de cette frontière sont délimités par un cours d’eau, du rio Minho, au Nord, au rio Guadiana, au Sud. Le Douro qui débouche à Porto délimite un important segment de frontière, au Nord du pays. Si je remonte son cours, cette rivière prend une direction nord-est avant de s’enfoncer dans l’Espagne, un peu au-dessus de Miranda do Douro. Le rio Tejo qui débouche à Lisbonne forme l’un des côtés de cette pointe qui s’enfonce dans le Portugal. Le rio Guadiana marque un segment de frontière tout au sud du Portugal avant de se perdre dans le Portugal puis marquer un autre segment de frontière. Et je ne fais que citer les quatre rivières principales. Je pourrais en venir à leurs affluents, comme le rio Chança (affluent du Guadiana) ou le rio Sever (affluent du Tejo) qui forme l’autre côté de cette pointe qui s’enfonce dans le Portugal.

Je feuillette le Jormal Municipal (N° 67). J’y apprends que Setúbal a subi le 28 février 1969 un tremblement de terre (terramoto) de 7,9 sur l’échelle de Richter. Parmi les édifices endommagés, le Palácio Feu Guião auquel une pleine page est consacrée, avec, en tête d’article, une photographie d’Américo Ribeiro qui montre l’édifice alors converti en Centro de Bem Estar dos Reformados de Setúbal ainsi que l’indique un panneau accroché à un balcon, un centre qui fonctionna jusqu’en avril 1974. L’état de dégradation du palais s’y laisse deviner.

Marche dans Setúbal. Praça du Bocage. A. M. M. du Bocage admiradores seus portuguezes e brazileiros MDCCCLXXI. La statue du poète est placée sur une haute colonne cannelée à chapiteau corinthien, une statue de Pedro Carlos dos Reis. Le monument a été inauguré le 21 décembre 1871 (le poète est mort un 21 décembre).

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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Une semaine à Madère (Madeira) – 3/3

 

Le village de Santana. Même en cette basse saison, des touristes y traînent leurs guêtres, comme partout ailleurs sur l’île de Madère. C’est ainsi, le tourisme est devenu la plus formidable des activités et une source essentielle de revenus pour nombre de pays. Les vols low cost, Internet, les packages, Airnbn et j’en passe, permettent à des masses de plus en plus considérables de se déplacer. On ne peut qu’en prendre note et regretter la disparition de celui qui voyage au seul profit de celui qui se déplace.

Santana, un village sans grand caractère, comme tous les villages de l’île qui ne sont que dispersion pavillonnaire. Seul le centre le Funchal mérite qu’on s’attarde – et on s’y attarde d’autant plus que les autres agglomérations ne présentent guère d’intérêt. Des maisons traditionnelles, mais aménagées de manière gnangnan avec petits commerces de souvenirs pour pépés et mémés. Ces maisons (appelées casinhas de Santana) sont emblématiques de l’île. Triangulaires (un triangle fortement isocèle) avec un toit en chaume (colmo) qui descend presque jusqu’au sol. Cette construction possède sur toute sa partie haute un grenier (sótão). La partie basse s’organise en deux pièces, dans le sens de la largeur, la partie située à l’arrière de la maison étant sensiblement plus réduite. A noter que la façade est perpendiculaire tandis que le chevet forme une pente donnant ainsi à l’ensemble considéré de côté un aspect trapézoïdal. On pense que ce type d’habitation était répandu sur toute l’île, une habitation presqu’entièrement végétale (bois pour la structure et chaume pour le revêtement). Ces maisons mériteraient un article à part, un article à caractère ethnographique qui ne peut être écrit que par un spécialiste, ce que je ne suis pas. Les lusophones trouveront quelques liens sur Internet.

 

Une maison traditionnelle, à Santana.

 

Entre Faial et Funchal, mon premier vrai dépaysement à Madère, avec des souvenirs Extrême-Orient activés par un paysage digne des grands maîtres de la peinture chinoise, avec des brumes qui confirment la perspective – l’espace. A mon dos, le bleu de la mer et la silhouette de l’île de Porto Santo. La peinture chinoise, toutes mes rêveries me portent vers elle. Qu’ai-je à voir avec ces anatomies diversement contorsionnées qui saturent les salles du Prado ? Qu’ai-je à voir avec ces Vierges extatiques et ces Christ suppliciés qui emplissent l’espace ? Je suis ce minuscule personnage idéogrammatique qui contemple ces montagnes et ces brumes.

Descente vers Funchal et arrêt à Monte. Partout des petits galets noirs posés sur chant entre les joints desquels prospère de la mousse bien verte. L’escalier aux marches très basses et arrondies qui conduit à l’église. L’église, une fois encore ces merveilleux plafonds en bois peint, dans ce cas à dominante bleu lunaire dans le chœur, ocre rouge dans la nef. Et cette imitation de tenture sur le mur entre le chœur et la nef qui confirme la théâtralité de la liturgie, catholique en l’occurrence – et je ne mets dans le mot « théâtralité » aucune connotation péjorative. Une chapelle latérale (à gauche en entrant), avec un imposant cercueil métallique, entouré de couronnes et de rubans aux couleurs de la Hongrie et de l’Autriche. J’apprends qu’y repose Karl I von Habsburg, empereur d’Autriche et roi de Hongrie, l’époux de Zita, décédée en 1989. Brièvement. En 1918, le couple prend le chemin de l’exil, Suisse puis Madère où il arrive le 19 novembre 1921 et où Karl I décède le 1er avril 1922. Il est donc inhumé dans l’église où je me tiens, Nossa Senhora do Monte, et est béatifié par Jean-Paul II le 3 octobre 2004. Cette église a été reconstruite après le tremblement de terre de décembre 1818. Du parvis, une vue immense sur l’océan. Sur le côté, une statue en bronze et en pied, grandeur nature, de cet empereur exilé.

Retour dans l’appartement et lecture du chapitre IV du voyage d’Andersen. Il y relate des impressions de Setúbal, non loin de Lisbonne. L’estuaire du Sado n’est pas moins splendide que celui du Tejo.

 

16 janvier. Vers Curral das Freiras, l’une des hauteurs qui dominent Funchal. Une pluie légère, par moments. Des masses nuageuses argentées et dorées. L’amphithéâtre naturel dans lequel s’inscrit Funchal. Santo António. Dans une échappée de brume, l’océan et l’île de Porto Santo. Le parvis de l’église est précédé, une fois encore, de ce que les Grecs du Dodécanèse appellent « krokalia ». Dans un petit jardin public, le buste en bronze d’un historien local, Padre Fernando Augusto da Silva (1863-1949). Un cirque nuageux de cumulus étincelants devant lequel passent, rapides, de la charpie de brumes argentées. Eira do Serrado et son miradouro avec vue à couper le souffle – breathtaking. La ligne d’horizon toujours invisible. Sur l’océan, les nuages placent des géographies très découpées, Grèce ou Danemark ?

 

Le village de Curral das Freiras

 

Curral das Freiras, un village auquel on accède par un tunnel d’une longueur d’environ deux kilomètres. Discussion avec un homme, la cinquantaine. Je surprends un accent inhabituel, légèrement sud-américain. Il me confirme qu’il est originaire de Madère mais qu’il a passé une quinzaine d’années au Venezuela. Curral das Freiras est entouré de parois volcaniques vertigineuses. Déjeuné d’une soupe à base de châtaignes, un régal, l’une des spécialités locales. Je m’étonne, interroge la serveuse : où sont les châtaigniers ? Nous sortons sur la terrasse d’où elle me désigne quelques-uns de ces arbres, assez dispersés, tout en me précisant que les autres, plus nombreux, sont à notre dos, plus haut. Cette soupe est aussi un régal pour l’œil, avec des haricots rouges et des pommes de terre qui donnent un camaïeu ocre rouge / ocre jaune.

Retour à Funchal. Je commence à souffrir de claustrophobie sur cette île malgré les échappées ; et que d’encombrement ! Le mouvement est sans cesse contrarié par tant de dénivelés et on se prend à espérer des espaces tels que la steppe russe ou la pampa d’Argentine. Lecture du chapitre IV du voyage d’Andersen. D’Aveiro à Coimbra. Belle description de l’estuaire du Tejo, des étudiants de Coimbra et de cette ville universitaire.

 

17 janvier. Funchal. Toujours ce plaisir à détailler certaines architectures du centre-ville. Casa-Museu Frederico de Freitas appelée aussi Casa da Calçada, une demeure qui a été remodelée et amplifiée depuis le XVIIe siècle, notamment au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. En 1941, cette demeure est louée à Frederico de Freitas (1894-1978), avocat, notaire et collectionneur. Il y vivra une quarantaine d’années, réunissant la collection que l’on peut voir aujourd’hui, une collection cédée à la Região Autónoma da Madeira à sa mort. La Casa-Museu est inaugurée en 1988, complétée en 1999, avec la Casa dos Azulejos, la partie la plus intéressante de cet ensemble ; car si ces meubles et ces objets d’art religieux (dont de beaux petits ivoires de l’art indo-portugais) sont dignes d’attention, ce sont bien ces azulejos qui occupent un vaste espace et sur plusieurs niveaux qui m’ont le plus retenu. Certains proviennent de l’île de Madère et du Portugal continental, d’autres d’Espagne, des Pays-Bas, d’Angleterre et de pays plus lointains comme la Chine ou l’Iran. C’est la plus riche collection d’azulejos que j’ai vue à ce jour. J’aime particulièrement ceux d’Espagne avec cette influence musulmane. Le motif complet s’inscrit sur un carreau ou sur un nombre limité de carreaux (généralement quatre carreaux), avec répétition de la composition sur des surfaces parfois considérables, contrairement à l’azulejos portugais le plus populaire, à savoir une composition (où domine invariablement le bleu) figurative (généralement des scènes inspirées de la Bible) découpée en carreaux.

Dans une salle attenante à cette Casa-Museu, une surprise, une petite exposition temporaire intitulée : » Jósef Piłsudski, um homen de Estado da Polonia e da Europa ». Je m’étonne : pourquoi une exposition sur cet homme, ici ? Une question vite satisfaite puisque j’apprends que Jósef Piłsudski (1867-1935) a séjourné à Madère de décembre 1930 à mars 1931, et qu’un monument (un buste en bronze) a été érigé en son honneur à Funchal, rua Dr. António José de Almeida, 9. Il me vient d’un coup que cet homme pourrait entrer dans ce projet d’un essai que j’ai toujours en tête sur l’homme tragique dans l’histoire. Ainsi Jósef Piłsudski pourrait figurer à côté de Miguel Primo de Rivera et de Stolypine, des hommes autoritaires (mais nullement sanguinaires), des despotes éclairés du XXe siècle qui s’efforcèrent d’aider leur pays sans jamais penser à leur propre prestige ou à un quelconque avantage personnel. Jósef Piłsudski, l’homme qui reconstruisit une Pologne indépendante et qui s’efforça de constituer une Europe centrale forte, avec jeux d’alliances destinés à contrebalancer les puissances russe et allemande. Un homme à ne pas oublier, un homme à étudier. Une photographie le montre en compagnie d’Óscar Carmona. L’exposition est organisée par le Jósef Piłsudski Museum de Sulejówek.

 

Casa-Museu Frederico de Freitas

 

Marche dans Funchal. Arrêt dans ce qui fut probablement le premier grand magasin de la ville et qui n’a guère changé, le Bazar do Povo (le Bazar du Peuple, rua Bettencourt, à côté de la cathédrale), fondé en 1883 par Henrique Augusto Rodrigues. A l’intérieur du magasin, une grande photographie en noir et blanc en montre l’extérieur qui n’a guère changé. A l’un de ses angles, on pouvait lire sur un côté : Stationery – Printing – Book Binding – Indian Rubber Stamps ; et de l’autre côté, en symétrie : Papelaria – Tipografia – Encadernação – Carimbos de Borracha.

Lecture du sixième et dernier chapitre du voyage d’Andersen. Il évoque une chaleur insupportable à Lisbonne. Revient à Bordeaux par l’océan à bord du « Navarro ». Tempête. Une angoisse qu’il finit par oublier face à la splendeur des éléments déchaînés.

 

18 janvier. Vers la pointe Est de l’île, cette pointe qui se termine en une sorte d’appendice fragmenté. Les formidables travaux destinés à prolonger la piste d’aviation et lui faire franchir un large et profond ravin. Une forêt de colonnes. Machico, Canical, zone industrielle, panneaux solaires et éoliennes. Beaucoup de touristes, un vaste parking sans une place disponible, déprimant. Je me concentre sur les jeux de la lumière, la découpe de la côte et de Santo Porto et ses îlots. Retour vers l’aéroport. Des tunnels et encore des tunnels. Attente. J’emporte un peu de sable et un galet qui témoignent de l’origine volcanique de Madère. Le galet me servira de presse-papier. Par la baie vitrée, je détaille une fois encore l’île de Porto Santo et ses îlots. Un avion de la compagnie Binter relie Madère à Porto Santo. Décollage à bord d’un Airbus, même modèle qu’à l’aller. Nous traversons une épaisse couche de nuages. Pluie légère à Lisbonne. J’aime la pluie à Lisbonne, une pluie océane qui ne replace dans de beaux souvenirs.

Olivier Ypsilantis

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Une semaine à Madère (Madeira) – 2/3

 

En voiture sur la route intérieure qui conduit à l’une des parties hautes de l’île. Passons par Fonte da Pedra, Remal, Pico das Urzes (urze : bruyère), et marchons dans le secteur de Paúl da Serra (altitude, 1500 mètres). La végétation me fait revenir à l’île d’Yeu, à des vacances estivales. Abondance d’ajonc (tojo), une plante peu aimable mais qui offre de belles floraisons jaune d’or, comme le genêt. Un paysage essentiel, un paysage de moorlands, râpé par les vents. Les poussées volcaniques et les travaux de l’érosion. Le feu et l’eau. Dans la lumière crépusculaire, très oblique, ce relief se fait draperie et m’évoque les maîtres de la Renaissance, le sfumato de Leonard de Vinci plus particulièrement. Une impression des Açores me revient, avec cette ligne d’horizon mer-ciel diluée par les brumes, ce qui rend les hauteurs plus inquiétantes : l’île semble s’être détachée du globe terrestre et flotter dans l’espace intersidéral. Retour vers Funchal. Le parc éolien, Serra d’Água où nous étions ce matin.

 

14 janvier. Tôt le matin. A pied vers le centre-ville de Funchal. Au loin, la silhouette estompée de Porto Santo et de deux de ses îlots (ilhéus). Nombreux retraités, majoritairement anglais et allemands. Végétation luxuriante par endroits (devant les hôtels), ce qui me replace dans les cartes postales que m’envoyait ma grand-mère. Le bruit des tondeuses à gazon et, plus discret, des systèmes d’arrosage. Quelques architectures intéressantes, notamment avec ces retraits gradués et réguliers d’un étage à l’autre, avec ces encorbellements diversement agencés. Des courbes parfois. Des balcons aérodynamiques. De vastes piscines d’eau de mer en bord de mer. Quelques rares baigneurs. Une discrète influence anglaise avec ces cottages bichonnés et très fleuris. Des quintas qui furent isolées dans la verdure, aujourd’hui cernées par d’imposants hôtels.

La baie de Funchal et les faubourgs qui montent à l’assaut des hauteurs – ou en dévalent. Les zones touristiques se répandent à présent partout sur la planète, un phénomène activé par Internet, ce formidable outil qui décuple la consommation ; et le voyage n’est plus qu’un produit de consommation parmi d’autres. J’écris « voyage » alors qu’il me faudrait écrire « déplacement ». On ne voyage plus, on se déplace.

Un alignement de belles villas Art Déco. Mais leur vue sur la mer a été barrée par une haute rangée d’immeubles tandis qu’une rangée d’immeubles encore plus hauts se dresse à leur dos. J’ai une vision de la rue Bialik, à Tel Aviv, une rue bordée de maisons dans ce style, une rue qui conduit à l’ancien hôtel de ville de Tel Aviv, avec le bureau de Meir Dizengoff – comme la passerelle d’un navire. Parque Santa Catarina, un jardin à l’anglaise, discrètement exotique – relativement à l’Angleterre, bien qu’un certain exotisme s’y dise aussi, aux îles Scilly notamment, et pour cause de Gulf Stream. De ce parc, je détaille la silhouette de l’île de Porto Santo. Dans un coin, une statue en bronze de Cristovão Colombo, assis et qui contemple les lointains. A ce propos, on peut visiter sur l’île de Porto Santo la Casa Colombo où séjourna le découvreur de l’Amérique.

 

Praça do Município, Funchal

 

Funchal. Centre-ville. Banco de Portugal, un bel édifice blanc rehaussé de pierre volcanique d’un gris diversement foncé. Devant, une imposante statue de João Gonçalves Zarco, navigateur et explorateur rattaché à la Maison de Infante D. Henrique. C’est lui qui explora l’île de Porto Santo, en 1418, et celle de Madère l’année suivante, île dont il organisa le développement au nom de l’Infante, à partir de Funchal, devenant le premier capitaine du Donatário de Funchal et jusqu’à sa mort. La cathédrale. Techo artesonado dans le style mudéjar, comme on en voit du côté de Teruel avec notamment la cathédrale (techumbre de la catedral). Cette toiture détermine la légèreté de l’architecture, ce qui explique la finesse inhabituelle des colonnes qui supportent l’ensemble. Les techos artesonados des transepts m’évoquent les plus beaux spécimens d’Espagne. L’ensemble est rigoureux et sobre. Il n’aurait pas déplu à Pieter Jansz Saenredam.

Funchal. Certains éléments architecturaux me mettent l’eau à la bouche. Un très vaste ensemble Estilo Estado Novo (ou Português Suave, années 1940-1950), Escola Secundaria Francisco Franco. Quelqu’un qui ne connaît pas le sculpteur, même prénom et même nom, croira à une (mauvaise) plaisanterie, à commencer par le touriste espagnol. J’ai découvert le sculpteur Francisco Franco (de fait, Francisco Franco de Sousa) lorsque je suis arrivé à Lisbonne. Il est notamment l’auteur du colossal Cristo Rei qui se dresse à Almada, à côté du Ponte 25 de Abril, mais aussi d’œuvres plus discrètes que j’ai pu voir au Museo Nacional de Arte Contemporânea do Chiado (MNAC) avec notamment le buste du peintre Manuel Jardim. A l’angle de ce vaste ensemble, un petit musée Henrique et Manuel Franco que précède une rotonde aux charmantes proportions, blanche rehaussée de pierres de lave grisâtres et rougeâtres. Henrique (1883-1960) et Francisco (1885-1955), deux frères. La peinture de Henrique m’était inconnue. Métier solide où se lisent ici et là quelques influences, dont celle de Gauguin dans des paysages dont le traitement tend vers un relatif cloisonnisme. Un très bel autoportrait gravé (1920). Avec certains portraits à la touche large et virevoltante, on pense à Sorolla ou à Zörn, ce qui semble bien être une manière d’époque. De très belles gravures sur bois de Francisco, ce qui me confirme dans cette observation faite il y a longtemps du rapport entre gravure sur bois (ou linogravure) et sculpture, la technique de la taille d’épargne s’apparentant au bas-relief. A ce propos, un certain nombre de sculpteurs ont réalisé de très belles gravures à la taille d’épargne, à commencer par le Norvégien Gustav Vigeland ainsi que j’ai pu le constater au Vigeland-Museet, à Oslo. Un portrait de Diego de Macedo qui, par son traitement, m’évoque l’expressionnisme allemand, plus particulièrement un autoportrait d’Erich Heckel. Des études pour statues monumentales, parmi lesquelles Salazar, D. Dinis et D. João III. Des photographies montrent l’inauguration du monument à João Gonçalves Zarco, à Funchal, devant le Banco do Portugal, en 1934.

 

Le petit musée Henrique et Francisco Franco, Funchal

 

Mercado dos Lavradores, architecte Edmundo Taveres, inauguré en 1940. Cette construction est somme toute plutôt médiocre, proportions et matériau. Par ailleurs, ce n’est qu’un attrape-touristes ; les habitants de l’île y sont absents, hormis les vendeurs. Rien à voir avec le Mercado do Livramento de Setúbal, pur style Art Déco et presqu’exclusivement fréquenté par les habitants de cette ville. Certes, la palette de ces alignements de pigments qui sèchent et de ces fruits déshydratés est somptueuse, mais on sent les petits arrangements destinés à captiver les touristes et à leur faire payer un prix inhabituel.

Elles sont étranges ces journées – trop rares – où l’on se retrouve parfaitement disponible, tous les sens en éveil à griffonner dans la flânerie des notes paresseuses, notes qui seront revues et corrigées entre le clavier et l’écran.

Hospicio da Princeza Dona Maria Amelia, une construction harmonieuse que précèdent un beau jardin et des allées constituées de petits galets noirs posés sur chant dont l’orientation détermine de discrètes compositions géométriques faites de courbes qui s’entrecroisent diversement.

Le soir, lecture du chapitre III du récit de voyage d’Andersen au Portugal. Ce qu’il voit à Lisbonne ne correspond pas aux informations qu’il a pu glaner, des informations périmées, vieilles de trente ans – et ils étaient encore nombreux à garder le souvenir de ce qu’avait été cette capitale. Andersen vante la propreté et le confort des maisons et de l’espace public. Il décrit les liaisons entre les parties hautes et les parties basses de la ville à l’aide de ponts, ce qui le conduit vers Gênes et Edinburgh. Il évoque Luís de Camões non sans émotion (ses tribulations, sa mort dans le dénuement) avant d’en venir au développement de la littérature (la portugaise et toute littérature) qui naît de la poésie populaire. Luís de Camões et Gil Vicente restèrent proches de cette poésie. La poésie de Luís de Camões fut sans tarder imitée par des verbeux avant que d’autres poètes ne se ressourcent à l’élément populaire, vivifiant, des poètes tels qu’António Ferreira (auteur de « Tragédia de Inês de Castro ») et Bocage ainsi que Alexandre Herculano et Almeida Garrett.

 

Hospicio da Princeza Dona Maria Amelia, Funchal.

 

Internet achève de réduire formidablement les distances et en accéléré. En 1866, Andersen notait que le chemin de fer rapprochait le Portugal et le Danemark et que le télégraphe faisait de l’Amérique une voisine, séparée de nous par quelques secondes. Où il est question, en fin de chapitre, des deux fils de D. João VI, D. Pedro et D. Miguel, un imbroglio au cœur de l’histoire du Portugal (et du Brésil) d’alors. Cet imbroglio qu’Andersen brosse sur deux-trois pages s’apparente au Roi lion avec d’un côté le royaume du Roi lion, de l’autre celui de l’oncle Scar, l’affrontement de la Lumière et des Ténèbres. Ne forcerait-il pas quelque peu la note pour les besoins de la composition ?

 

15 janvier. Camacha. Brumes fraîches. L’église fin XVIIIe siècle et son beau plafond à trois pans avec trois fois trois scènes peintes en médaillon. La chapelle latérale et ses riches colonnettes salomoniques. Je détaille les lointains, la silhouettes de ces îles qui appartiennent à l’archipel de Madère, les jeux de la lumière et ces rayons qui percent les nuages et s’organisent en éventail, comme dans l’architecture du Baroque. Il me faudrait revenir à la linogravure et à la pointe-sèche pour transcrire ces impressions, ce tumulte organisé d’eau et de lumière, un thème qui devrait accompagner une prochaine exposition à Lisbonne. Puis les graphismes s’estompent pour laisser place à de larges à-plats diversement nacrés.

Vers Porto da Cruz. Je retrouve des hortensias comme il y en a tant aux Açores. Cette fleur n’est plutôt désagréable. Elle n’a aucun parfum et m’évoque invariablement soit la maison de retraite soit le cimetière. D’un miradouro, je contemple le panorama, en contrebas et, d’un coup, dans un vertige, je perds le sens de l’espace et des proportions et ne vois plus qu’une vaste maquette, avec ces routes qui sinuent et disparaissent un peu partout dans des tunnels pour réapparaître.

Porto da Cruz – Praia da Alagoa. Unique en Europe, une distillerie de rhum dont la machinerie fonctionne encore à la vapeur. La canne à sucre (en provenance de Sicile) fut introduite sur l’île en 1425 par l’Infante D. Henrique. Madère fut aux XVe et XVIe siècles le producteur de sucre (ouro branco) le plus réputé au monde. Superficie de l’île, 741 km2 avec seulement 172 hectares de canne à sucre, des parcelles très morcelées, parfois minuscules, ce qui ne facilite pas la récolte. Je détaille l’installation. Mais le rhum me dégoûte, comme tous les alcools distillés.

Le cimetière de Faial, joliment planté, comme un jardin botanique. Une fois encore les sépultures sont discrètement marquées, un modèle qui devrait être partout suivi.

  (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Une semaine à Madère (Madeira) – 1/3

 

12 janvier 2019. Départ Lisbonne pour l’île de Madère (Madeira) à bord d’un Airbus A-319-320. Le mot du commandant de bord. Mon plaisir jamais démenti à écouter du bel anglais, cette langue si précise qui en quelques mots nous dit ce que d’autres langues nous disent mais en plus de mots. Durée de vol, environ 1 h 30. Dans la salle d’embarquement, j’ai pu constater, une fois encore, que j’étais le seul à faire usage de papier et d’un stylographe et à lire un livre, un vrai, pas un e-book. Ce disant, je ne prétends à aucune supériorité ; simplement, je me sens un peu seul, ce qui tout compte fait m’amuse.

Madère… Ce nom m’a longtemps fait rêver comme Almería a fait rêver Francis Jammes – voir son poème « La vallée d’Almería ». Ce nom m’a longtemps fait rêver avec ces cartes postales envoyées par ma grand-mère et ses descriptions enthousiastes. Elle s’y était rendue il y a une cinquantaine d’années. J’étais alors enfant et à l’écouter et à la lire, je ne savais pas que ce nom allait me suggérer tant de belles choses pendant tant d’années. Je n’y trouverai (presque) rien de ces rêveries ; mais il est vrai que dans les années 1960, l’île devait être bien peu construite ; rien à voir avec ce qui m’attendait. Madère, une Região Autónoma, comme les Açores.

Décollage. L’océan aveuglant. L’estuaire du Tejo, l’un des plus beaux d’Europe. Le Ponte du 25 de Abril, l’immense courbe de la côte de Caparica et ses plages. Nous survolons la rive nord du Tejo puis l’océan pour atteindre un île distance d’un peu moins de mille kilomètres des côtes portugaises. J’emporte avec moi les notes de voyage que Hans Christian Andersen a rapportées de son séjour au Portugal, un petit livre traduit du danois au portugais par Silvia Duarte sous le titre « Uma visita em Portugal em 1866 ». Une bonne partie de ce livre est par ailleurs constituée de notes établies par la traductrice. Quelques images agrémentent l’ensemble, dont un dessin d’Andersen représentant l’aqueduc de Águas Livres. Les écrits de voyages d’Andersen constituent une part non négligeable de ses écrits. Peu de gens savent que cet écrivain danois qui a exploré de nombreuses formes de l’écrit fut l’un des plus grands voyageurs de son temps, à une époque où tout voyage demeurait une rude épreuve, et malgré les débuts de la vapeur, en particulier du chemin de fer. Andersen a effectué une trentaine de voyages qui l’ont conduit dans vingt-cinq pays. De fait, ses récits de voyages constituent le meilleur de son œuvre avec ses célèbres contes. Et c’est à l’étranger qu’il est d’abord reconnu (ses voyages y ont probablement aidé), dans des pays tels que l’Angleterre, l’Allemagne et la France où il rencontre les meilleurs esprits de son temps parmi lesquels il se fait de nombreux amis.

 

Lisbonne vue des airs

 

Andersen part de Bordeaux pour le Portugal. Il hésite d’abord à prendre le bateau (la traversée peut être dangereuse dans le golfe de Gascogne) et finit par opter pour le chemin de fer. Il passe la frontière par la côte basque avant de se diriger vers Burgos puis Madrid.

Par des hublots de l’Airbus, et à perte de vue, des nuages, comme des moutons serrés les uns contre les autres. L’hôtesse de l’air, une Portugaise, teint mat, cheveux bien tirés en une forte queue de cheval. Un très léger strabisme lui donne un air rêveur.

Andersen ne se plait pas en Espagne. Ses impressions sont relativement tristes et ne rejoignent pas celles de son précédant voyage dans ce pays, en 1863. Il déplore la saleté et les manières rudes. Il va jusqu’à écrire que les tableaux incomparables de Murillo et Velázquez ne parviennent pas à le réconforter.

Le commandant de bord annonce 20°C à Madère. L’avion survole une île de l’archipel, Porto Santo, un peu plus de cinq mille habitants, Porto Santo et ses îlots inhabités. L’île est distante d’environ soixante-quinze kilomètres de Funchal. Un ferry relie les deux îles. Durée de la traversée, deux heures et quinze minutes. Madère enfin qu’annonce cet appendice, un cordon qui s’étire à l’est d’une île à la forme par ailleurs plutôt massive.

La ligne ferroviaire de Madrid à la frontière portugaise étant inachevée, Andersen se rend jusqu’à Badajoz en diligence, soit trois nuits et deux jours avec très peu de haltes, environ soixante heures, comprimé dans une diligence où se tiennent par ailleurs le cocher et un jeune médecin de Lisbonne, d’agréable compagnie, avec lequel il peut s’entretenir en français, deux passagers serrés contre des colis postaux. La meseta plongée dans le silence, sans autre lumière que celle d’une lune énorme. Une maison parfois, celle d’un garde chargé de surveiller la route et de protéger les voyageurs. Il entre au Portugal par Badajoz et se montre plutôt élogieux envers cette ville frontière, contrairement à Madrid qui lui laisse un triste souvenir. Les ruines romaines de Mérida ne parviennent à l’émouvoir tant la fatigue l’accable. Lorsqu’il passe d’Espagne au Portugal, il a l’impression de passer du Moyen Âge au temps présent, avec ces maisons bien tenues, une nature soignée, un pays équipé des commodités les plus récentes, ce qu’il attribue à l’influence anglaise.

L’aéroport de Madère a été récemment baptisé « Cristiano Ronaldo », un nom inscrit très discrètement au fronton d’un aéroport par ailleurs modeste. Dans l’aéroport, présentation de l’une des principales attractions touristiques de l’île, les carreiros do Monte. Ci-joint, le départ de ces traineaux très particuliers :

https://www.youtube.com/watch?v=NHEKIzVD_jk

Dans ce qui ressemble à des luges (en osier), les habitants de Monte (un village dans les hauteurs de la capitale de l’île, Funchal) désireux de se rendre rapidement à Funchal montaient à bord de ce moyen de locomotion plutôt efficace dirigé par deux hommes : deux kilomètres en fort dénivelé effectués en dix minutes, avec des pointes de trente kilomètres à l’heure.

 

13 janvier. De l’aéroport à Funchal. Des tunnels et encore des tunnels. La conduite sur cette île demande une attention particulière. Nombreux démarrages en côte. Embrayage et freins sans cesse sollicités et indications plutôt hasardeuses. L’habitat est terriblement dispersé, sans aucun urbanisme – il est vrai qu’avec de tels dénivelés… Les habitations semblent avoir été larguées du ciel et être restées là où elles sont tombées. Dans les zones basses de ce versant, les bananiers occupent tout l’espace restant. Il y en a même sous les ponts routiers.

 

Aéroport de Funchal (Madère)

 

Arrêt dans un café de Serra d’Água. Longue conversation au comptoir avec un homme au visage franc et au regard clair. Il a passé une vingtaine d’années en Angleterre et se livre à une analyse poussée de la différence de caractère, et de comportement (à partir de sa propre expérience), entre l’Anglais et le Portugais, analyse qui confirme la mienne et qui n’est pas nécessairement à l’avantage du Portugais, contrairement à ce que des lecteurs pourront supposer. Je le questionne sur les activités économiques de l’île, des questions auxquelles il répond en me livrant nombre de détails fort intéressants et que je me promets d’approfondir.

Les bananiers ne prospèrent que sur la côte sud ; ils disparaissent sans tarder sitôt que l’on quitte le versant le plus ensoleillé. De nombreux massifs de roseaux (juncos), particulièrement hauts et dont la tige sert volontiers à des propriétaires de jardins désireux d’y placer des tuteurs. Le petit cimetière de Serra d’Água. Il semblerait que l’inhumation se fasse à même la terre, dans un cercueil certes mais sans toute cette maçonnerie que suppose un caveau. Une simple plaque légèrement inclinée pour faciliter la lecture est placée au chevet de la sépulture, avec prénom et nom, dates de naissance et de mort et, toujours, médaillon en porcelaine du (de la) défunt(e). Dans la rue principale du village, alignés, des bâtiments modernes et d’une architecture plutôt agréable qui constituent un ensemble plutôt imposant (en regard du village) : Junta de Freguesia, Centro de Saúde, Casa do Povo, Segurança social.

São Vicente sur la côte nord. Habitat soigné et lieu touristique (mais rien sur cette île n’échappe au tourisme). Une fois encore, je note l’importance des établissements à caractère social. L’intérieur de l’église est féérique ; et au visuel s’ajoute un parfum qui enveloppe et dont on s’efforce de deviner les composants : un produit d’entretien citronné ? de la cire ? de l’ambre ? Les fresques qui saturent les murs et le plafond (en bois) me reconduisent vers certaines images de contes pour enfants. La douceur des dorures dans une lumière atténuée. J’ai rarement éprouvé un bien-être aussi complet dans une église. Des draperies en trompe-l’œil ajoutent au merveilleux de l’ensemble. L’église m’apparaît comme un théâtre, un merveilleux théâtre où pourraient surgir des marionnettes ; elles interpelleraient les enfants et, sous un air rigolard, leur transmettraient une idée du Bien et du Mal, du Bon et du Méchant, avec récompense et punition. Je dilate les narines ; l’olfactif agit sur le visuel, confirme la ligne et la couleur et leur donne un vibrato très particulier. Du sacré au sucré. Je surprends un mouvement dans la crèche ; un chat s’y promène à pas circonspects, probablement soucieux de n’en rien déranger. Le cimetière et ses tombes sans ces horribles dalles comme on en voit en France, destinées à on ne sait quoi : à empêcher les morts de venir tourmenter les vivants ? à les empêcher de ressusciter ? Très peu de croix, une fois encore, ce qui est plutôt reposant.

 

Intérieur de l’église de São Vicente

 

São Vincente. Marche vers le rivage. Un cours d’eau discret, Ribeira Grande, coule vers l’océan. Des falaises de vertige entourent le panorama. Une puissance géologique – cosmique donc – qui écrase et exalte simultanément. Les strates de lave se lisent plus ou moins nettement ; le manteau végétal les laisse généralement deviner lorsque des éboulements ne les découvrent pas. Les taxis sont d’un beau jaune qu’orne sur toute leur longueur une double ligne épaisse bleu ciel. Ces taxis mettent une belle touche dans le paysage urbain (et de plus ils sont aussi propres que s’ils sortaient d’une chaîne de montage), tout comme les taxis de Lisbonne, noirs à toits verts.

Vers Porto Moniz. Des tunnels encore et encore. Les travaux de l’homme sur cette île sont aussi discrets que considérables. Porto Moniz. Des restaurants occupés par des touristes. Nous fuyons, achetons des figues, des amandes, un litre d’eau et nous nous installons sur un banc public, au soleil devant l’église, une belle petite église dont la voûte en bois est couverte de rinceaux peints sur fond bleu marial.

Il faut le redire, la conduite dans cette île est particulièrement éprouvante pour le conducteur mais aussi pour son véhicule et malgré toutes les précautions. Retour vers Funchal par l’intérieur.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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En relisant le « Journal » de Franz Kafka – 2/2

 

« Deux tâches au seuil de la vie : rétrécir votre cercle de plus en plus, et constamment vous assurer que vous ne vous êtes pas caché vous-même quelque part en dehors du cercle. » Franz Kafka dans « Notes et aphorismes » 

 

Aucun écrit ne m’a placé dans un tel état, comme une syncope au cours de laquelle le monde se ramasse formidablement, comme si je me retrouvais dans un élément de matière à peine préservé d’un effondrement gravitationnel, comme si je perdais du sang suite à une blessure nette, faite au scalpel ; et je pourrais à ce sujet multiplier les images afin de rendre sensible ce fait unique à ma connaissance dans l’histoire de la littérature, à savoir que la lecture de Franz Kafka est vécue physiquement, qu’elle n’est pas sans effet sur les rythmes du corps. Comment expliquer ce fait ? Il tient au moins en partie à cette fusion du sens propre et du sens figuré, sensation qui serait pour ma part plus aiguë si je lisais Franz Kafka dans l’original, ce qui me permettrait de saisir le jeu des analogies son/images et des homonymies – quand on sait par exemple que Schloss signifie « clé » et « château » ; Prozess, « procès » et « processus » ; Bau, « construction » et terrier », etc. Fusion du sens propre et du sens figuré, par exemple : « Il nous est permis de prendre dans notre propre main la volonté, ce fouet, et de la brandir au-dessus de notre tête. »

Si je devais traduire les écrits de Franz Kafka picturalement, je ne ferais en aucun cas usage de la peinture mais de la gravure, et de la gravure en taille-douce : précision chirurgicale et intimisme. Franz Kafka ne peut que se traduire dans un format qu’accepte un livre de format courant – qui tient dans la poche. Franz Kafka a été illustré par un certain nombre d’artistes, et avec plus ou moins de pertinence, parmi lesquels Louis Mitelberg (Tim) et Hans Fronius, les meilleurs à mon sens. Un autre artiste (il passe à plusieurs reprises dans le « Journal ») aurait pu accompagner magnifiquement ses écrits, Alfred Kubin. Parmi les sculpteurs, Jean Robert Ipoustéguy et Wolf Vostell, ses bétonnages en particulier.

 

Hans Fronius, « Kafka Mappe »

 

L’écriture de Franz Kafka, une puissance visuelle que suggèrent des notes comme : « Dans la forêt sombre, dans le sol détrempé, je ne retrouvais mon chemin que grâce au blanc de son faux-col ». « Transition dénuée d’art entre la peau du crâne chauve de mon chef et les rides délicates de son front. Une faiblesse manifeste de la nature, très facile à imiter, des billets de banque ne pourraient pas se permettre d’être faits de cette manière ». Une fois encore, ce glissement de plan provoque chez le lecteur une légère syncope, un étourdissement qui s’estompe imperceptiblement mais qui revient tel quel sitôt qu’il relit Franz Kafka.

Franz Kafka ne s’est jamais rendu en Russie dont les penseurs, y compris les grands anarchistes, le fascinaient, et pourtant, dans son « Journal », un passage m’a retenu entre tous, une rêverie rapportée avec une économie de moyens qui tend vers le minimalisme : quelques traits et tout est là : « Infini pouvoir d’attraction de la Russie. Mieux que la troïka de Gogol, ce qui permet de le saisir est l’image d’un grand fleuve étendant à perte de vue ses eaux jaunes qui envoient des vagues partout, des vagues hautes, mais sans excès. Sur les rives, des landes sauvages et désolées, des brins d’herbe brisés. Rien ne peut saisir cela, tout l’efface au contraire. »

La fonction de la plainte : « Je n’ai plus assez de force pour faire une phrase. Si encore il s’agissait de mots, s’il suffisait de jeter un mot sur le papier et qu’on pût s’en détourner, dans la calme certitude d’avoir entièrement empli ce mot avec soi-même. » Où l’on retrouve la remarque de Marthe Robert longuement rapportée ci-dessus, avec ce rapport si particulier à la langue maternelle. Mais, surtout, la plainte accomplit une fonction essentielle dans son œuvre – et il y aurait un formidable article à écrire à ce propos –, la plainte est moteur et carburant. Notons ce (fécond) paradoxe : lorsqu’il écrit : « Je n’ai plus assez de force pour faire une phrase », il a déjà écrit une phrase… Et cette phrase entraîne les autres, naturellement, comme par inertie.

Autre formidable article à écrire (à partir de l’ensemble de ses écrits, en commençant par le « Journal » dans lequel se reflète cet ensemble, y compris la correspondance, un ensemble qui s’y reflète comme dans un miroir brisé dont certains morceaux auraient été jetés fort loin) : la traduction de sensations psychiques par le physique : rythme cardiaque, pulmonaire, oppression en un point du corps, etc. Redisons-le, les plans fusionnent chez Franz Kafka : sens propre/sens figuré mais aussi psychique/physique. Fusion des plans, par exemple : « Amélioration, parce que j’ai lu August Strindberg. Je ne le lis pas pour le lire, mais pour me blottir contre sa poitrine. Il me tient comme un enfant sur son bras gauche. J’y suis assis comme un homme sur une statue. Dix fois, je suis en danger de glisser, mais à la onzième tentative, je tiens bon, j’ai de l’assurance et une vaste perspective ». « L’espace d’un instant, je me suis senti revêtu d’une cuirasse ». « Qu’est-ce que tu es ? Misérable, voilà ce que je suis. J’ai deux planchettes vissées sur les tempes ». Et cette note qui provoque invariablement en moi une syncope légère : le 16 novembre 1911, il reprend ce qui suit d’un carnet tenu à l’époque où il préparait ses examens de droit : « Ce soir, après avoir passé la journée à étudier depuis six heures du matin, je remarquai que, depuis quelques instants, ma main gauche embrassait les doigts de ma main droite, par pitié ». Autre remarque de même tonalité : « J’ai senti sur mon corps avant de m’endormir le poids de mes poings au bout de mes bras légers. »

 

Hans Fronius, « Franz Kafka »

 

Il serait amusant (mais inutile) de se livrer à une entreprise taxinomique de ce document en le découpant en morceaux que l’on classerait dans des tiroirs prévus à cet effet. Par exemple, un tiroir (et il serait bien rempli) qui recueillerait ses plaintes essentiellement liées à son incapacité ou à son extrême difficulté à écrire.

Veille et sommeil (les rêves) glissent sur un même plan, comme deux patineurs sur un miroir de glace. Il y a le demi-sommeil aussi, état particulièrement fécond : « Les deux L. La petite institutrice diabolique, que j’ai vue également dans un demi-sommeil, elle dansait à folle allure – c’était une danse du genre cosaque, mais exécutée en l’air –, montait et descendait au-dessus de pavés de brique raboteux et légèrement inclinés, posés là comme des taches brun foncé dans la lumière du crépuscule. »

Glissement de plans, veille/sommeil auquel s’ajoute comme une synesthésie (deux sens s’associent) : « Avant-hier, la jeune fille dans la chambre voisine. J’étais étendu sur le canapé et j’entendais sa voix dans un état de demi-sommeil. Elle me faisait l’effet d’être habillée d’une façon particulièrement solide, non seulement par ses vêtements, mais par la chambre voisine tout entière, seules ses épaules que j’avais vues quand elle prenait son bain, des épaules modelées, nues, rondes, puissantes et sombres, tenaient tête à ses vêtements. Un instant, il me sembla qu’elle dégageait de la vapeur et que cette vapeur emplissait la chambre. Puis je la vis debout, vêtue d’un corsage gris cendre dont le bas s’écartait tellement du corps qu’on pouvait pour ainsi dire s’asseoir dessus à califourchon ». Précision hallucinée, glissements divers de plans spatiaux et temporels (mais que vient donc faire ici cette maîtresse de maison ?) qui suscitent une ineptie, comme dans le rêve ou de demi-sommeil (états auxquels Franz Kafka revient volontiers) : « Les lueurs et les ombres projetées sur les murs et au plafond par la lumière électrique venant de la rue et du pont sont confuses, en partie décomposées, elles se recouvrent et retiennent difficilement l’attention. Cela tient simplement à ce que, tandis qu’on posait la lampe à arc dans la rue et qu’on installait cette chambre, aucune maîtresse de maison n’a tenu compte de l’aspect que prendrait ma chambre, vue du canapé à cette heure-ci sans son éclairage propre ». Mais c’est toute la partie du 4 octobre 1911 au soir qu’il me faudrait citer ; elle commence ainsi : « Vers le soir, sur le canapé, dans l’obscurité de ma chambre ». Plans rabattus et brisés avec géométries toujours changeantes, il y aurait un article à écrire sur ces passages hautement picturaux du « Journal » qui évoquent l’Expressionnisme allemand (peintures, estampes mais aussi décors de cinéma), ce qui n’est en rien étonnant, ils sont nés à la même époque. État d’éveil ou de sommeil, de demi-sommeil : « Le couple juif qui logeait à côté de moi. Des gens jeunes, tous deux timides et modestes, elle avec un grand nez crochu et un corps élancé, lui louchant légèrement, trapu et large, toussait un peu la nuit. Ils marchaient souvent l’un derrière l’autre. Je jette un coup d’œil sur le lit en désordre en passant devant leur chambre » ? Mais c’est presque tout le « Journal » que je pourrais citer à ce propos, car presque tout semble s’être formé dans la boutique obscure – allusion au recueil de cent-vingt-quatre rêves notés par Georges Perec entre 1968 et 1972.

 

Hans Fronius, « Der Prozess »

 

Et ce qui suit lui a-t-il été dicté, implicitement ou explicitement par un rêve : « On lui a découpé dans le derrière de la tête un morceau de crâne affectant la forme d’un segment. Avec le soleil, le monde entier regarde à l’intérieur. Cela le rend nerveux, le distrait de son travail et il se fâche de devoir, lui précisément, être exclu du spectacle » ?  La notation suivante, bien moins folle, très sage même, semble elle aussi procéder du rêve : « Petite jeune fille, dix-huit ans, son nez, sa forme de tête, cheveux blonds, je l’ai vue hâtivement de profil, elle sortait de l’église. » Et puis il y a ces banalités inquiétantes. Il écrit le 16 février 1922 : « L’histoire de la crevasse dans le glacier. » Serait-il la crevasse ? Ou le glacier ? Ou les deux à la fois ? Ces questions ne sont nullement hors de propos. Souvenez-vous de cette très courte nouvelle intitulée « Le Pont ». Elle commence ainsi : « J’étais dur et froid, j’étais un pont, un pont jeté sur un ravin. Les orteils plantés d’un côté, les mains s’agrippant de l’autre, je m’étais encastré dans l’argile gluante. »

Il y a aussi ces fulgurances consignées en aphorismes, particulièrement en 1917 et 1918, lorsqu’il séjourne à Zürau, village de Bohême, chez sa sœur Ottla, des aphorismes qui ont été publiés en français sous le titre « Les aphorismes de Zürau ». Dans le « Journal », des aphorismes émaillent cette multitude de fragments, des aphorismes à caractère moral qui évoquent les grands moralistes français du XVIIIe siècle, ainsi, par exemple : « Les parents qui attendent de la reconnaissance de leur enfants (il y en a même qui l’exigent) sont comme ces usuriers qui risquent volontiers le capital pour toucher les intérêts ».

Parmi tant de notations sur plus de six cent cinquante pages, l’une d’elles m’a d’emblée fasciné sans que je m’explique pourquoi, ce qui a pour effet de maintenir la fascination intacte ; le 25 mars 1912, il écrit donc : « Le bruit du balai qu’on passe sur le tapis dans la chambre d’à côté est perçu par l’oreille comme celui d’une traîne qui bouge par saccades. »

Et pour prolonger cet article, un court métrage intitulé « Neighbors » (1920) de Buster Keaton, écrit en collaboration avec Edward F. Cline. Je vois toujours plus Buster Keaton comme un frère de Franz Kafka ; et je pourrais faire suivre ce lien de bien d’autres liens montrant l’homme au canotier :

https://www.youtube.com/watch?v=moghrrGuhTo

Olivier Ypsilantis

 

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En relisant le « Journal » de Franz Kafka – 1/2

 

« Vous n’avez pas besoin de quitter votre chambre. Restez assis à votre table et écoutez. N’écoutez même pas : simplement, attendez. N’attendez même pas : soyez tout à fait tranquille et solitaire. Le monde s’offrira librement à vous pour être démasqué ; il n’a pas le choix, il roulera en extase à vos pieds. » Franz Kafka dans « Notes et aphorismes » 

 

Il y a peu, j’ai refeuilleté le « Journal » de Franz Kafka, un document que j’ai lu et relu méthodiquement avant de le feuilleter et de le refeuilleter. J’en possède l’édition Bernard Grasset, avec traduction de Marthe Robert. Ces derniers jours, ce livre est donc revenu à mon chevet.

J’ai commencé par refeuilleter « Notes de voyage » ; elles sont placées en fin d’un volume de plus de six cent cinquante pages. L’atmosphère y est moins « étouffante » (mot qui n’est en l’occurrence que très partiellement approprié pour rendre compte d’une atmosphère unique vers laquelle je reviens sans cesse) car ces pages sont plus descriptives et, surtout, l’emprise de Prague, se relâche pour un temps, quelques jours ici et là.

L’acuité descriptive est suraiguë. De fait, Franz Kafka écrivain (par ailleurs un excellent dessinateur qui n’a pas assez dessiné, et ce n’est pas un reproche) trouve son équivalent visuel bien plus en gravure qu’en peinture. Franz Kafka est un graveur en taille-douce, eau-forte, pointe-sèche et burin. Je l’imagine penché sur la plaque de cuivre, observant de ses yeux d’oiseau de nuit le parcours du burin dans le cuivre ou de la pointe-sèche sur le vernis protecteur.

Ainsi que je l’ai écrit dans un précédent article, Franz Kafka a volontiers été considéré de son vivant comme un auteur comique, une dimension que je n’ai jamais éprouvée spontanément et que je me suis efforcé d’appréhender par l’étude. C’est qu’entre le rire que suscitaient ses écrits (qui lui-même riait volontiers lorsqu’il se lisait en public) et ceux de ma génération il y a la Shoah…

 

Alfred Kubin, « Einschleicher I »

 

Pourtant, en reprenant ce si étrange document – le « Journal » –, de nombreuses séquences comiques (pas si comiques) me reviennent, du noir et du blanc et du muet, généralement. Le premier à se présenter lorsque je relis Franz Kafka est Buster Keaton, l’homme au regard extatique, ahuri suite à des événements sur lesquels il n’a pas la moindre prise mais dont il est parfois à l’origine, bien malgré lui ; Buster Keaton le muet, avec son petit chapeau légèrement sur le côté. A ce propos, le portrait photographique de Franz Kafka que je préfère est celui qui le montre avec un chapeau melon légèrement porté de côté, très Charlie Chaplin, une photographie qui figure sur la couverture de l’édition du « Journal » revenue à mon chevet. Ainsi que je l’ai précisé dans un précédent article, il s’agit d’un morceau d’image. On distingue un chien sur la tête duquel Franz Kafka pose une main, ce qui a pour effet de rabattre l’une des oreilles (fortement triangulaires) d’un chien de taille respectable. Ce que cette image ne montre pas, c’est la femme qui se tient à côté du chien, la serveuse Hansi Julie Szokoll (une précision apportée par Max Brod), une femme à la mise plutôt stricte, avec permanente et empilement de boucles surmonté d’un chapeau vaguement cylindrique.

J’y reviens. Franz Kafka est œil. Il est écrivain mais aussi graveur, photographe et cinématographe tant les passages qui désignent un équivalent graphique sont nombreux, comme ces descriptions ferroviaires qui me disent Honoré Daumier. Voir la description des passagers de son compartiment, en 1911, au tout début d’un voyage à Friedland et Reichenberg. Le « Journal » de Franz Kafka offre des portraits d’un réalisme halluciné – comme des rêves avec tentatives de gommer les fêlures ou de recoller les morceaux. Ainsi, dans ces notes de voyage, peut-on lire : « Un Juif de Reichenberg, dans mon compartiment, se fait remarquer par de petites exclamations au sujet des express, qui ne sont express qu’à en croire les tarifs. Pendant ce temps, un voyageur maigre – exactement ce qu’on appelle un écervelé – avale en hâte du jambon, du pain et deux saucisses dont il gratte la peau jusqu’à la rendre transparente, pour jeter finalement les restes et les papiers sous la banquette, derrière le tuyau de chauffage. Tourné vers moi, il a lu d’un bout à l’autre deux journaux du soir, tout en mangeant avec cette hâte et cette fougue inutiles qui me sont si sympathiques et que je m’efforce en vain d’imiter. Oreilles écartées, nez relativement aplati. S’essuie les cheveux et le visage avec ses mains grasses mais sans se salir, ce qui ne m’est pas permis non plus. » Les portraits de la sorte sont nombreux dans cet épais document, les portraits de femmes en particulier. Franz Kafka aimait la compagnie des femmes et il ne savait pas que les femmes l’aimaient… Autre hallucination descriptive, au début du « Journal », année 1911 : « Il y a deux jours. L’une d’elles, une Juive au visage étroit, ou plutôt avec un visage qui se perd dans un menton étroit, mais est secoué dans le sens de la largeur par une coiffure aux ondulations souples. » Autre passage puissamment pictural parmi tant d’autres : « Les flammes qui s’épanouissaient tout autour d’un creuset posé dans la rue devant un immeuble en construction et qui s’élevaient en prenant la forme de fougères. »

 

Alfred Kubin, « Der Krieg »

 

La fascination – le mot n’est pas trop fort, croyez-moi – qu’exerce sur moi (et sur tant d’autres) l’écriture de Franz Kafka tient à une retenue particulière ; pas de superlatifs, pas d’effets spéciaux, rien que de la banalité qui par ce regard très particulier se fait très particulière. Franz Kafka est conscient de cette (douloureuse) particularité. Il la protège car si elle le laisse nu, elle est par ailleurs son seul bien – voir ses réticences au mariage, une défense particulièrement élaborée dont rend en partie compte sa volumineuse correspondance avec la fiancée, Felice Bauer. Et cet homme qui ne cesse de se juger avec la plus extrême dureté juge qu’il se laisse aller au compromis, qu’il n’a pas la force d’accepter sa singularité et de la vivre jusque dans ses ultimes conséquences, comme Gustave Flaubert et Søren Kierkegaard (qu’il admire précisément pour cette raison) ont vécu la leur. Franz Kafka défend sa singularité mais il n’en retire que désarroi. Il se voit cisaillé, tronçonné étant entendu qu’il juge que le monde est implacablement dans le vrai et que lui – cette singularité – a tort et qu’il porte préjudice à l’unité humaine. C’est aussi pourquoi sa volonté de s’engager dans une communauté définie ne cesse de sourdre. Lorsqu’il entreprend la rédaction de son journal, avec des notes qu’il espère quotidiennes, il pense pouvoir établir un pont entre lui – cette singularité – et le monde, tache effrayante à bien y penser.

Cette sensation d’étrangeté aussi subtile que tenace qui me saisit lorsque je lis Franz Kafka, à quoi tient-elle ? Je me suis longtemps posé la question sans chercher à y répondre par peur de mettre fin à une sorte d’envoûtement. J’ai enfin compris que cette sensation s’expliquait d’abord par les rapports de l’écrivain à sa langue d’écrivain, l’allemand en l’occurrence. Contrairement à d’autres écrivains, juifs et non-juifs, Franz Kafka sait qu’il ne peut mettre fin au malaise engendré par sa singularité. Il sait que l’usage de la langue allemande ne pourra y remédier. Sa langue maternelle n’est en rien maternelle et il se regarde comme « l’invité de la langue allemande » pour reprendre l’expression employée par son ami Max Brod. C’est pourquoi chez Franz Kafka le sens propre et le sens figuré fusionnent et évoluent sur une même surface, ce que le lecteur éprouve physiquement – et j’en reviens à cette sensation d’envoûtement qui est aussi état de syncope. Ce rapport à la langue n’est pas spécifique à Franz Kafka ; il concerne d’autres écrivains praguois comme Rainer Maria Rilke et Franz Werfel. L’allemand dont hérite Franz Kafka est pauvre ; il est la langue du groupe restreint auquel il se rattache. C’est un allemand qui tourne en quelque sorte sur lui-même, coupé de la source vivante, vivifiante, populaire, de ce qui fait le sang et les nerfs d’une langue. C’est une langue sous globe, mais aussi plongée dans un bocal de formol. Par sa fixité même cette langue ne peut que susciter une sensation d’étrangeté et d’inquiétude pour celui dont c’est la langue. Les moyens limités qu’elle propose obligent celui qui en fait usage à des efforts particuliers, éreintants comme l’escalade ou la spéléologie. Cet allemand se trouve par ailleurs « corrompu » par deux autres langues, le bohémien et le yiddish.

Rainer Maria Rilke et Franz Kafka acceptent ce dénuement de la langue ; ils s’en saisissent et œuvrent à partir de lui. Cette sensation d’étouffement que ne cesse d’éprouver Franz Kafka à Prague tient en partie à cette donnée. Il s’efforcera d’y échapper, toujours hésitant. Berlin lui offrira une relative sensation de liberté, de respiration plus ample, et malgré la dureté des temps.

 

Alfred Kubin, « Die Todesstunde »

 

L’ambiance de ces pages (et de toute son œuvre, en particulier sa correspondance qui occupe un volume important dans l’ensemble de ses écrits, ce qu’il en reste, car on sait qu’il a détruit de très nombreux manuscrits, y compris de son journal) est incomparable, et de fait je ne vois aucun équivalent dans la littérature mondiale – et je ne les lis pas dans l’original ! Cette ambiance si particulière tient d’abord au fait que sa langue n’est pas vraiment sa langue, qu’il lui faut la gagner, que sa langue maternelle n’est en rien maternelle, qu’il lui faut tirer chaque mot du vide, soulever le globe sous lequel ils se tiennent, pétrifiés.

A la fin de son introduction, Marthe Robert écrit, et permettez-moi de la citer assez longuement tant la singularité du style de Franz Kafka y est délinée avec une précision chirurgicale : « Faute de pouvoir se résigner à l’impureté ou à la rigidité livresque que son éloignement de tout parler populaire rendait presque inévitable, Franz Kafka a pris la pauvreté au mot. Il exclut délibérément de sa prose les néologismes et les archaïsmes, les formations de mots composés qui, en allemand, sollicitent si aisément l’écrivain, et jusqu’aux légères déviations de sens que le poète peut imposer à l’histoire de sa langue ; résolu à ne pas s’emparer de force de ce qui lui manque, il renonce à user de la puissance effective d’une langue qui, dans son fond, ne répond pas à son sentiment juif et en exprime mal les nuances. Non seulement il n’invente rien, mais il contraint le mot à rentrer dans sa pauvreté primitive ; c’est au fond du dénuement qu’il lui refait un corps, qu’il lui restitue son ambiguïté première. S’il n’apporte rien qui élargisse le domaine propre de l’allemand, il creuse la langue jusqu’aux profondeurs où elle retrouve un pouvoir de communication oublié. Creusé et rajeuni par un continuel dépouillement, le mot peut alors agir au sein d’une phrase qui, elle, épouse toutes les nuances, toutes les courbes de la pensée. Car ce que Franz Kafka doit refuser au vocabulaire, il l’accorde à la phrase : longue, mouvante, oscillant sans cesse entre des pôles contradictoires, coupée d’incidences et de mots restrictifs, la phrase seule est riche, d’une richesse que l’ascétisme le plus exigeant peut accepter. Car, s’il a reconnu dans ses tendances ascétiques un trait suspect de sa singularité, il les a pourtant laissé gouverner sa création littéraire, dont il voulait faire un instrument parfait, capable de soulever le monde dans le vrai, le pur, l’immuable. Si la perfection de l’instrument a été atteinte, on peut dire qu’elle a été gagnée sur la confusion, sur tout ce qui, éphémère ou impur, devait le plus sûrement la rendre inaccessible. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Issac Deutscher analyse la question de la bureaucratie – 2/2

 

Conférence III – Dans « Les Origines du christianisme », Karl Kautsky soutient l’idée que dans une société moderne la classe ouvrière est suffisamment préparée pour activer la chute du capitalisme tout en empêchant qu’une bureaucratie ne se place au-dessus d’elle. Dans divers écrits, Friedrich Engels va dans le même sens lorsqu’il analyse la possibilité d’un socialisme sans bureaucratie grâce à l’appropriation des moyens de production par le prolétariat qui, ainsi, cesse d’être prolétariat et supprime par là même les antagonismes de classes. L’État était nécessaire, comme instrument d’oppression au service des classes dirigeantes ; avec le socialisme et un État véritablement représentatif de l’ensemble de la société ce dernier devient de ce fait inutile. Par ailleurs, l’efficacité des forces de production moderne, l’abondance et la surabondance de biens rendent inutile de maintenir dans l’oppression les hommes et le travail. Autrement dit, une société sans classe dominante limiterait la bureaucratie à la production et l’administration des choses. Pour reprendre une image de Trotski, le bâton du policier ne servirait qu’à régler la circulation et en aucun cas à frapper le gréviste ou le chômeur – administration des choses et non des hommes.

 

Karl Kautsky (1884-1938)

 

Isaac Deutscher signale les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels sur la Commune de Paris et les précautions prises par cette dernière pour protéger la révolution socialiste de la bureaucratie. Peu avant la révolution d’Octobre, Lénine exprima sa conception de l’État dans une formule restée célèbre : « Le cuisinier doit apprendre à diriger l’État ». Mais compte-tenu de ce qui suivit, on ne peut que s’interroger sur le peu de cas que les représentants du marxisme classique firent du phénomène bureaucratie. Deux raisons peuvent expliquer ce désintérêt. La première – Les fondateurs de l’école marxiste ne se sont jamais posés la question de savoir quelle société engendrerait la révolution socialiste. Leur analyse de la révolution restait abstraite, sans contenu précis, à l’instar de Karl Marx dans « Le Capital » qui analyse le capitalisme en général, le capitalisme en soi, et non un système capitaliste spécifique dont les exemples ne manquaient pourtant pas. La deuxième – Ils ne surent concevoir la révolution à venir autrement qu’à partir de la plus importante des révolutions qu’ils aient expérimentée de leur vivant, celle de 1848, soit un processus en chaîne. De ce point de vue, l’idée de révolution permanente n’est en rien propre à Trotski.

Le marxisme contient une ambiguïté quant à sa relation à l’État. D’une part, il rejoint l’anarchisme, à savoir qu’une révolution est frustrée si elle ne se défait pas de l’État. D’autre part, la révolution socialiste nécessite un État pour atteindre son premier objectif, soit la dictature du prolétariat – un nouvel appareil d’État. La révolution russe bouscula tous les postulats élaborés par les marxistes classiques. Elle ne répondit pas au modèle attendu de 1848 et resta limitée à elle-même. Elle survint dans un pays où le prolétariat représentait une infime minorité qui en tant que classe sociale se désintégra au cours de la Grande Guerre, de la Révolution et de la Guerre Civile. Le pays était par ailleurs arriéré, misérable – rien à voir avec l’abondance de biens envisagée comme l’une des conditions préalables à la révolution socialiste. Dans un premier temps, il ne s’agissait donc pas pour le gouvernement révolutionnaire d’édifier le socialisme mais de poser les premières préconditions à même de favoriser une vie civilisée et moderne.  Mais l’état des lieux ne pouvait que favoriser l’emprise de la bureaucratie. Suite à l’épuisement de toutes les classes sociales, de haut en bas et de bas en haut de l’échelle sociale, seul le Parti bolchévique (son appareil bureaucratique) représentait une force constituée au début des années 1920, une force qui imposera son autorité à toute la société russe. Le vieux clivage possédants / non-possédants s’effacera au profit d’un autre clivage non moins nocif, non moins corrosif, le clivage dirigeants / dirigés. Le prélude fut aussitôt suivi de l’épilogue et l’État post-révolutionnaire se fit plus puissant que jamais. Il n’y eut alors plus aucun contre-pouvoir à la bureaucratie, contrairement à ce qui pouvait s’observer dans le système capitaliste. La violence bureaucratique tourna à l’orgie et aucune classe sociale ne fut épargnée.

En résumé, il semblerait que les théoriciens marxistes classiques du XIXe siècle aient eu tendance à juxtaposer certains moments du passage à venir du capitalisme au socialisme, plus particulièrement la révolution et le socialisme, alors que ces deux derniers ne pouvaient être envisagés qu’insérés dans une phase de transition particulièrement prolongée et complexe. Karl Marx et Friedrich Engels ont eu le pressentiment de cette tension entre travailleurs et fonctionnaires. Ils ont pressenti qu’à l’heure de la société d’abondance (point de passage obligé vers le socialisme) le partage équitable des richesses poserait problème, que la bureaucratie et, dans une certaine mesure, les travailleurs qualifiés se rangeraient du côté des privilégiés.

 

Un trio célèbre entre tous, de gauche à droite : Marx, Engels, Lénine.

 

Le fonctionnement de l’économie nationale passa aux organisateurs (aux bureaucrates), avec le transfert des moyens de production du privé vers le public. Cette nouvelle société ne s’est pas développée à partir d’un fond propre mais à partir du capitalisme dont elle porte la marque. La terminologie des actuels dirigeants russes n’est que pseudo-marxiste. La tension entre bureaucrate et travailleur est enracinée dans le clivage travail intellectuel / travail manuel. La leçon de la Commune de Paris a été oubliée, cette leçon que Karl Marx considérait comme une garantie contre le retour de la bureaucratie, une leçon rappelée par Lénine peu avant la Révolution d’Octobre lorsqu’il affirmait qu’un fonctionnaire, et quelque soit l’importance de sa fonction, ne devait pas gagner plus qu’un ouvrier. Cet argument en contredisait toutefois un autre selon lequel il était utopique d’espérer dans un premier temps une distribution équitable des richesses, la société portant encore le poids des « lois bourgeoises ». Par ailleurs, dans un pays comme la Russie, comment pouvait-on espérer une juste répartition des richesses alors que la lutte pour la survie s’imposait à tous ?

Une partie de la théorie marxiste quant à la disparition de l’État s’appuie sur une vision équilibrée entre une organisation centralisée et une tendance universelle à la décentralisation, la décentralisation supposant une société hautement développée. Cette conception se heurta, et radicalement, au cas russe.

On peut admettre que le travailleur et le bureaucrate œuvrent main dans la main à l’avènement de la société socialiste, sans jamais perdre de vue que dans l’authentique société socialiste (post-capitaliste) la classe ouvrière importe plus que la classe des bureaucrates. L’équilibre dynamique entre bureaucrates et ouvriers sera contrebalancé par l’État et le contrôle exercé par les masses sur l’État, ce qui par ailleurs assurera le nécessaire équilibre entre centralisation et décentralisation. Mais, une fois encore, le cas russe contredit et radicalement ce postulat. Dans ce cas, le fléau de la balance penche implacablement du côté de la bureaucratie. Les événements de Hongrie et de Pologne de 1956 doivent être envisagés comme des réactions contre ce déséquilibre.

Quel est l’avenir des relations entre travailleurs et bureaucrates ? Quel est l’avenir de cette bureaucratie qui après la révolution d’Octobre s’est constituée en minorité privilégiée ? Il est un fait des plus importants et volontiers caché : l’inégalité entre travailleurs et bureaucrates dans la Russie d’aujourd’hui (je rappelle une fois encore que cette conférence a été prononcée au début des années 1960) est une inégalité de consommation, avec avantages divers, une inégalité révoltante certes ; mais le bureaucrate n’est pas propriétaire des moyens de production ; il ne constitue pas une classe sociale au sens marxiste du terme. La bureaucratie soviétique domine la société politiquement, économiquement et culturellement, et d’une manière plus imposante que ne le fait n’importe quelle classe bourgeoise dans une société capitaliste. Elle est toutefois plus fragile, moins assurée. Sous Staline, la bureaucratie, principalement dans ses hautes sphères, a été régulièrement décapitée. La bureaucratie soviétique n’a de fait jamais pu se constituer en classe, avec son identité sociale, économique et psychologique. Elle sait par ailleurs qu’elle n’existe que grâce à l’abolition de la propriété privée, tant industrielle que financière, que grâce à la victoire des travailleurs sur l’ancien régime, ce que les bureaucrates sont sans cesse invités à rappeler dans leurs discours et écrits. En dépit de leurs privilèges, ils sont sur leurs gardes, ils savent que leur position est particulièrement ambiguë, instable.

La bureaucratie qui se voulait libératrice s’est faite oppressive, avec privilèges accordés à ses membres, ce qui crée en son sein des tensions. Les plus lucides savent que leur mode de vie repose sur une contradiction fondamentale qui ouvre en quelque sorte une fosse profonde sous leurs pieds. Cette tension entre la bureaucratie et la classe ouvrière ne peut être atténuée que par une augmentation sensible de la richesse nationale que favorisera l’amélioration de l’éducation pour tous. Ne subsistera alors qu’une différence de fonction et non de statut social.

Isaac Deutscher espère une société où l’opposition entre activité intellectuelle et activité manuelle se résorbera de la même manière que l’opposition entre dirigeants et dirigés. Ainsi pourra-t-on constater que si la bureaucratie a servi de timide prélude à la société de classes, elle aura également conduit cette société à un brutal épilogue.

Olivier Ypsilantis

 

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Isaac Deutscher analyse la question de la bureaucratie – 1/2

 

Il y a peu, une plaquette à couverture orange a attiré mon regard dans le fouillis d’un bouquiniste de Lisbonne, Publicações Escorpião, Porto, setembro 1973. Son titre, « As raízes da burocracia », soit la version portugaise abrégée d’une série de trois conférences prononcées au début des années 1960 par Isaac Deutscher à l’occasion d’un séminaire destiné aux diplômés de la London School of Economics. Je m’efface une fois encore devant mon sujet et propose une traduction-adaptation à partir d’un texte portugais lui-même traduit et adapté de l’original anglais ; autrement dit, les opinions ici exprimées n’engagent que leur auteur.

Le texte original de ces trois conférences, « Roots of Bureaucracy » :

https://www.marxists.org/archive/deutscher/1960/bureaucracy.htm

Conférence I – La bureaucratie est un phénomène massif qui touche aussi bien les sociétés capitalistes (le managerial system tendant à se substituer toujours plus au capitalisme) que socialistes, avec le bloc soviétique, à commencer par l’U.R.S.S. Après avoir pris note de ce phénomène, Isaac Deutscher va s’efforcer d’élaborer une théorie de la bureaucratie plus complète et satisfaisante que les clichés à la mode.

La question bureaucratique est aussi vieille que la civilisation. Il est vrai qu’elle a été envisagée de manières très diverses selon les époques. Avec la question bureaucratique, plus ou moins parallèle à celle de l’État, converge l’essentiel des relations entre l’homme et la société, entre l’homme et l’homme. Bureaucratie, un mot qui à lui seul suggère quelque chose d’impersonnel et hostile et qui domine les hommes. Les bureaucrates sont perçus comme des êtres sans âme, des pièces d’une machine. A l’aliénation de l’homme par l’État et ses représentants – la bureaucratie – s’ajoute, dans l’économie de marché, celle de l’homme par les produits de son propre travail, la marchandise et l’argent, deux types d’aliénation étroitement connectés.

 

Isaac Deutscher (1907-1967)

 

Il est difficile de se porter au-delà des simples apparences quant à la question des relations entre la société et l’État, entre l’appareil qui gère la vie d’une communauté et ladite communauté ; et cette difficulté consiste en ce que l’apparence n’est pas qu’apparence, qu’elle contient une part de réalité. Le fétichisme de l’État et de la marchandise est pour ainsi dire « inscrit » dans le fonctionnement même de l’État et du marché. La société est à la fois étrangère à l’État et inséparable de lui. L’État opprime la société tout en la protégeant – et sans lui, elle ne pourrait vivre. Cette profonde complexité des relations entre la société et l’État se reflète de manière claire, aveuglante même, dans le langage dont nous faisons quotidiennement usage. Quand nous disons « ils » (ou « eux ») en parlant des bureaucrates, nous exprimons un sentiment d’impuissance, de séparation d’avec l’État, tout en sachant que sans l’État il n’y aurait pas de vie sociale et pas d’histoire. La difficulté à distinguer l’apparence de la réalité quant à la bureaucratie tient au fait que la bureaucratie assume certaines fonctions dont la nécessité paraît évidente mais en assume d’autres qui peuvent paraître superflues, au moins en théorie. Cet aspect contradictoire porte la contradiction sur les plans philosophique, historique et sociologique.

Si nous mettons de côté les appréciations intermédiaires, nous pouvons en retenir deux radicalement opposées : la bureaucratique et l’anarchique. La vision bureaucratique a eu ses grands penseurs. Les plus grands d’entre eux, Friedrich Hegel et Max Weber.

La vieille Prusse a été le paradis de la bureaucratie et ce n’est pas un hasard si ses grands défenseurs viennent de Prusse. Les deux hommes ci-dessus nommés ont été chacun à leur manière les métaphysiciens de la bureaucratie prussienne ; autrement dit, ils ont projeté une histoire particulière dans l’histoire du monde. Pour Friedrich Hegel, l’État et la bureaucratie sont le reflet et la matérialisation de l’idée morale laquelle est le reflet et la matérialisation de la raison suprême, de la Weltgeist, la matérialisation de Dieu dans l’histoire. Max Weber peut être considéré comme le petit-fils de Friedrich Hegel, Max Weber qui d’une manière quelque peu inquiétante est devenu le guide d’une grande partie de la sociologie occidentale (je rappelle que ces conférences ont été prononcées au début des années 1960). Certes, personne n’a étudié avec autant de minutie le phénomène bureaucratique que Max Weber qui, pour autant, n’a pas su mettre en lumière sa signification globale. Et c’est l’un des défauts de cette vieille école allemande dite historique, capable de consacrer des montagnes de volumes à un sujet donné, de rapporter mille détails, tout en oubliant le plus souvent la ligne générale de l’évolution du sujet considéré.

La vision anarchiste (de la bureaucratie et de l’État) et ses plus éminents représentants, Proudhon, Bakounine et Kropotkine. A bien y regarder, cette vision anarchiste représente la révolte intellectuelle de la vieille France et de la vieille Russie contre leurs bureaucraties, une révolte qui se propose de dresser la liste des vices de la bureaucratie. L’État et la bureaucratie apparaissent comme les usurpateurs de l’histoire, comme l’incarnation de tous les maux dont souffre la société humaine, des maux qui ne peuvent être guéris que par la destruction de l’État et de la bureaucratie.

De fait, l’une et l’autre de ces visions – de ces analyses – contiennent une part de vérité dans la mesure où, en pratique, l’État et la bureaucratie ont été le Dr. Jekyll et Mr. Hyde de la civilisation, qu’ils en expriment les vices et les vertus. L’État et la bureaucratie caractérisent cette dualité propre à notre civilisation, à savoir que tout effet positif engendre un effet négatif.

 

Une édition espagnole du texte d’Isaac Deutscher

 

L’origine de la bureaucratie remonte aux débuts de notre civilisation ; elle est peut-être même plus ancienne dans la mesure où elle remonte à cette période située entre la tribu communiste primitive et la société civilisée, en ce point où la communauté primitive se divise entre dirigeants et dirigées. A partir du moment où la tribu commence à comprendre que la division du travail augmente le pouvoir des hommes sur la nature, nous pouvons entrevoir les débuts de la bureaucratie et d’une société de classes. Division du travail, soit dans un premier temps la séparation activité intellectuelle / activité manuelle, cerveau / muscle, une division dont procèdent toutes les autres divisions sociales, et les classes sociales. La division fondamentale au sein des sociétés à l’aube de la civilisation ne s’est pas faite entre administrateurs et administrés mais entre possédants et non-possédants, les administrateurs étant le plus souvent inféodés aux classes possédantes. Grosso modo, on pourrait classifier les relations entre la bureaucratie et les principales classes sociales en : égyptio-chinois, romano-byzantin et ses dérivés (la hiérarchie dans l’Église catholique romaine), la bureaucratie capitaliste en Europe occidentale, et la post-capitaliste (bloc soviétique et l’U.R.S.S.). Concernant ces trois premiers types, l’administrateur était subordonné au propriétaire au point qu’à Athènes, à Rome et en Égypte, c’est parmi les esclaves qu’on recrutait généralement les bureaucrates. A Athènes, la première police fut recrutée parmi les esclaves étant entendu qu’il était indigne qu’un homme libre prive de liberté un autre homme libre. Aux époques féodales, la hiérarchie sociale était pour ainsi dire « inscrite » dans l’ordre féodal, ce qui permettait de faire l’économie d’un appareil bureaucratique spécifique destiné à la gestion des affaires publiques ou à l’encadrement des masses de non-possédants. Plus tard, la bureaucratie acquerra un statut plus respectable et cherchera à se placer au-dessus des classes possédantes puis de toutes les classes, ce à quoi elle parviendra en grande partie.

C’est avec l’émergence du capitalisme que la séparation entre l’appareil d’État et les autres classes sociales s’impose. La bureaucratie se hiérarchise de manière stricte avec l’avènement de la bourgeoisie comme classe dominante, une hiérarchie destinée à masquer l’inégalité sous une égalité de principe. Le niveau de complexité toujours augmenté de la vie sociale exige au sein de la bureaucratie des experts toujours plus qualifiés, capables de maîtriser une machinerie dont le fonctionnement est incompréhensible vu de l’extérieur. De fait, on se croirait revenu dans cette Égypte où les prêtres faisaient accroire au peuple qu’eux seuls pouvaient mener à bon terme l’activité humaine grâce aux directives que leur transmettaient les dieux.

Friedrich Engels (que cite assez longuement Isaac Deutscher) note que l’État s’impose à la société de l’intérieur, lorsqu’elle parvient à un certain degré de développement, et que le rôle majeur (mais caché) de l’État est de lisser les antagonismes entre classes sociales et d’éviter qu’elles ne se sautent à la gorge et ne s’entredéchirent dans une lutte stérile.

Conférence II – Quels sont les facteurs qui favorisent la suprématie politique de la bureaucratie sur la société ? Pourquoi aucune révolution n’a-t-elle réussi à en finir avec le pouvoir de la bureaucratie qui renaît de ses cendres tel Phénix ? Nous avons suivi la naissance et le développement de la bureaucratie à partir de la société de classes et des divisions fondamentales au sein d’une société donnée : possesseurs d’esclaves et esclaves, possesseurs de serfs et serfs, propriétaires et non-propriétaires. Mais c’est avec le capitalisme que la bureaucratie va s’imposer comme groupe social distinct et pour diverses raisons économiques et sociales. L’économie de marché, l’économie monétaire et la division toujours plus poussée du travail, dont le capitalisme est le produit, vont favoriser l’expansion de la bureaucratie. Le percepteur d’impôts, et jusqu’au XVIIIe siècle, était une sorte d’entrepreneur ou le serviteur d’un suzerain ou de l’un de ses auxiliaires. L’apparition de la bureaucratie en tant que groupe distinct ne fut rendue possible que grâce à l’expansion de l’économie monétaire qui permit de rétribuer tous les employés de l’État en monnaie. Mais, surtout, la croissance de la bureaucratie fut stimulée par la disparition des particularismes féodaux et par l’extension d’un marché à l’échelle nationale. Au-delà des transformations économiques, il nous faut aborder la question des structures socio-politiques qui confirmeront l’importance politique de la bureaucratie.

Il est curieux de constater que l’Angleterre, pionnier du capitalisme, a eu la bureaucratie la moins lourde de tous les pays capitalistes alors que l’Allemagne qui n’est entrée pleinement dans le capitalisme que dans le dernier quart du XIX siècle a été le plus bureaucratique des pays capitalistes. De fait, on peut observer que le pouvoir politique de la bureaucratie en régime capitaliste a toujours été inversement proportionnel à la maturité, à la vigueur et aux capacités d’autodétermination des strates constitutives d’une société bourgeoise donnée. Par ailleurs, lorsque dans ces sociétés bourgeoises les plus développées les luttes sociales s’engagent dans une sorte d’impasse, la direction politique passe presqu’automatiquement à la bureaucratie qui se fait non seulement appareil régulateur du fonctionnement de l’État mais aussi appareil qui impose sa volonté politique à l’ensemble de la société.

A l’origine de la bureaucratie, la monarchie absolue garante d’un équilibre précaire entre un féodalisme finissant et un capitalisme naissant, arbitre de deux camps antagonistes. Plus la paralysie consécutive à cet antagonisme était marquée plus important devenait le rôle de l’appareil bureaucratique monarchique. Et nous en revenons à l’Angleterre (et les États-Unis) qui fut le pays capitaliste le moins bureaucratique précisément parce que ces antagonismes fusionnèrent assez tôt. En effet, les grandes familles de l’aristocratie anglaise assumèrent certaines fonctions habituellement réservées à la bureaucratie.

La Russie offre un cas à part. Le poids considérable de l’État et de la bureaucratie s’explique par le faible poids des féodaux et de la bourgeoisie. Leur incapacité à diriger les affaires de l’État fit que ce dernier, tel un démiurge, se mit à structurer l’ensemble de la société. Ainsi la bureaucratie devint non seulement un arbitre mais un instrument de contrôle et de manipulation de l’ensemble de la société.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Le Kidon, bras armé du Mossad.

 

L’État d’Israël a fait un usage assez fréquent de l’expression élimination ciblée – ou « traitement négatif ». Il ne s’agit en aucun cas de « terrorisme d’État », contrairement à ce que prétendent de nombreux médias et les contempteurs d’Israël. Il s’agit soit d’un contresens volontaire et cultivé (tout est bon pour dénoncer Israël), soit d’un contresens involontaire – l’ignorance au sujet d’Israël est immense comme l’est le bavardage au sujet de ce pays. Une élimination ciblée est techniquement à l’opposé d’une action terroriste. Est-il besoin d’insister ? D’un côté, il s’agit de faire le maximum de victimes (innocentes) ; de l’autre, il s’agit d’éliminer une cible (pas vraiment innocente) en prenant garde à ne pas faire de victimes collatérales.

Des opérations d’élimination ont eu lieu avant la création de l’État d’Israël. On pourra à ce propos lire l’article que j’ai consacré à Abba Kovner sur ce blog même, article intitulé : « Abba Kovner, héros juif, héros d’Israël » :

http://zakhor-online.com/?p=8281

Je pourrais également en revenir au Lehi (ou Groupe Stern) ; je me contenterai de mettre une fois encore un lien à l’intérieur de ce blog même, lien intitulé : « Avraham Stern, dit “Yair” (1907-1942) » :

http://zakhor-online.com/?p=4881

Le premier chef de gouvernement de l’État d’Israël commença par condamner les éliminations ciblées pour des raisons morales, ce qui ne l’empêcha pas d’autoriser en 1956 la première de ces éliminations avec, pour victime, Mustafa Hafi, responsable des services secrets égyptiens dans la bande de Gaza. 1961, opération Damoclès destinée à frapper les scientifiques allemands qui avaient travaillé à Peenemünde et étaient passés au service du gouvernement égyptien. L’opération tourna court et suscita un tollé international. Le gouvernement de la RFA trouva une solution diplomatique et offrit à ces scientifiques de revenir en Allemagne en leur proposant de nouveaux emplois.

 

Golda Meir (1898-1978)

 

L’assassinat de onze athlètes israéliens lors des Jeux olympiques de Munich, en 1972, va confirmer la pratique de l’élimination ciblée. Golda Meir, alors Premier ministre, décrète l’exécution des terroristes engagés dans ce massacre et crée à cet effet le Comité X qu’elle préside, une cellule ultra-secrète chargée de désigner les terroristes à abattre et autoriser leur liquidation. Ce type d’opération avait été conduit par la sayeret Matkal. Le Mossad prend la relève, au début des années 1970, via son unité spéciale, le Kidon (la baïonnette). Il s’agit d’éliminer des cibles qui ne peuvent être traitées à l’aide de drones ou de missiles. Le Kidon, soit une soixantaine de combattants – les kidonim – dont une dizaine de femmes. Elles et ils ont entre vingt et trente ans et sont issu(e)s des forces spéciales. Leur identité est tenue secrète et le turnover est rapide. Je passe sur leur entraînement et leur mode opératoire pour en venir à leurs principales opérations.

La plus emblématique de ces opérations reste la traque et l’élimination des assassins palestiniens, membres de Septembre noir, responsables de la mort des onze athlètes israéliens. De fait, il ne s’agit pas dans ce cas de contrer une menace mais de venger. L’opération Colère de Dieu est donc confiée au Kidon. Une liste de tous les responsables de l’OLP de Septembre noir vivant en Europe est dressée. Au cours des dix mois qui suivent, au moins neuf individus liés au terrorisme palestinien sont éliminés. Cette opération se termine à Paris, en 1992, avec l’élimination d’Atef Bseiso, l’un des dirigeants du service de renseignements de l’OLP. 1978, le leader d’une fraction du Front populaire pour la libération de la Palestine, Wadith Haddad, est éliminé au moyen de dentifrice empoisonné. 1988, Khalid al-Wazir, l’un des fondateurs du Fatah et l’un des principaux adjoints de Yasser Arafat, est éliminé en Tunisie, suite à une opération particulièrement élaborée réalisée conjointement avec la sayeret Matkal. Israël ne reconnaîtra cette opération qu’en 2012. 1991, Salah Khalaf, chef du renseignement de l’OLP et commandant en second du Fatah, est éliminé. 1995, c’est au tour de Fathi Shiqaqi, l’un des responsables du Djihad islamique palestinien, d’être abattu. Autres victimes du Kidon, Ahmed Jibril, chef de l’aile militaire du FPLP-CG, en 2002 ; Izz al-Din Sheikh Khalid, de la branche militaire du Hamas, en 2004 ; Mahmoud al-Majzoub, l’un des responsables du Djihad islamique palestinien, en 2006 ; Hisham Faiz Abu Libda, coordinateur des chefs opérationnels du Hamas à Gaza et en Cisjordanie, en 2008. Opération particulièrement médiatisée, celle du 19 janvier 2010, à Dubaï, avec élimination de Mahmoud al-Mabhouh, responsable du Hamas chargé de l’approvisionnement en armes du mouvement, une mort qui a d’abord semblé naturelle. C’est une opération particulièrement réussie (contrairement à certaines allégations des médias) car, outre l’élimination d’un terroriste, l’absence de preuves rendait difficile la désignation du coupable. L’inquiétude suscitée était d’autant plus grande qu’aucune preuve formelle ne permettait de désigner le Mossad comme responsable, tout en laissant entendre qu’aucun terroriste n’était hors de sa portée…

 

Symbole distinctif du Mossad

 

Les terroristes ne sont pas les seules cibles de ces opérations d’élimination. Le Kidon a également pour mission l’élimination des responsables des programmes d’armement des États ennemis d’Israël, des scientifiques à leur service et des vendeurs d’armes internationaux, dès lors qu’ils aident les adversaires d’Israël à fabriquer ou acquérir des armes nucléaires ou chimiques ainsi que des missiles à longue portée. Les Israéliens ont en la matière une sensibilité à fleur de peau, ils redoutent une nouvelle Shoah. D’aucuns jugeront irraisonnées leurs réactions à ce sujet ; pour ma part, je refuse de juger les Israéliens sur cette question. Je sais simplement qu’Israël compte de nombreux ennemis, parmi lesquels certains se sont jurés d’anéantir ce pays. Et les plus dangereux ne sont pas nécessairement ceux qui font le plus de bruit… Il est vrai que cette politique d’élimination ciblée suscite nombre de réprobations et contribue à aggraver l’isolement diplomatique du pays. Mais qu’importe : quoi qu’il fasse, Israël a été, est et sera toujours vilipendé ; alors, autant poursuivre une politique qui contrarie les plans des ennemis de l’État hébreu et les maintient dans la crainte.

Parmi les premières victimes de ce type d’élimination, le responsable du programme d’armes nucléaires en Irak, Yehia el-Mashad, en 1980, en France. Le Kidon serait également responsable de la liquidation à Bruxelles, en 1990, du Canadien Gerald Bull qui travaillait pour l’Irak au projet d’un supercanon (Projet Babylone). En 2002, le général Anatoly Kuntsevich qui avait vendu des agents chimiques militaires aux Syriens trouve la mort à bord d’un avion entre Damas et Moscou, une mort restée mystérieuse. En 2008, la sayeret 13 liquide le général Muhammad Suleimane, responsable du programme nucléaire syrien, un personnage peu connu mais dont la disparition compromet sérieusement les ambitions nucléaires du pays. Le démantèlement du réseau libanais d’Ali al-Jarrah travaillant pour Israël entraîne la liquidation du général Abdul Abbas, haut gradé des services secrets syriens, en 2008.

Le Mossad cherche aussi à contrarier l’approvisionnement de ses ennemis en matériel de guerre de haute technologie. On se souvient du détournement du cargo Artic Sea, battant pavillon maltais, en août 2009, et qui transportait une cargaison de missiles de croisière X-55 russes à destination de l’Iran.

 

Symbole distinctif de la sayeret Matkal

 

A partir des années 1990, le Kidon multiplie les opérations contre le Hezbollah. Abbas al-Moussaoui, chef du parti chiite libanais, est abattu par un hélicoptère en février 1992, suite à des renseignements recueillis par le Mossad. Puis c’est au tour d’Imad Mughniyeh, l’une des cibles les plus difficiles que le Mossad ait eu à traiter, un terroriste qui défrayait la chronique depuis plus d’un quart de siècle. Je passe sur son parcours. Simplement, à partir de 1982 il est impliqué dans de nombreux actes terroristes d’une ampleur particulière. Ainsi est-il soupçonné d’avoir participé à la première attaque-suicide dirigée contre le quartier général des forces israéliennes à Tyr, le 11 novembre 1982 ; bilan, 141 tués. 18 avril 1983, une voiture piégée explose devant l’ambassade américaine à Beyrouth ; bilan, 64 tués. 23 octobre de la même année, à Beyrouth, 58 soldats français et 241 soldats américains sont tués dans des attentats-suicide. Imad Mughniyeh participe par ailleurs à de nombreux enlèvements, dont celui de William Buckley, chef de station de la CIA à Beyrouth, en mars 1984. Il décédera sous la torture. 1985, Imad Mughniyeh dirige personnellement le détournement du vol TWA 847 Paris-Athènes au cours duquel l’Américain Robert Stehem est assassiné. Peut-être est-il impliqué dans les attentats à Paris en 1985-1986. 17 mars 1992, il dirige l’attentat contre l’ambassade d’Israël en Argentine (bilan, 29 morts et 220 blessés) puis le 18 juillet 1994, c’est au tour de l’Association mutuelle argentino-israélienne d’être visée à Buenos Aires (bilan, 86 morts et 220 blessés). Les 27 et 28 juillet de cette même année, sa responsabilité semble avérée dans les attaques, à Londres, contre l’ambassade d’Israël et le siège d’organisations juives. 1995, attentat en Arabie Saoudite dans lequel meurent sept personnes dont cinq Américains. 1996, attentat contre les tours d’Al-Khobar, près de Dahran, où dix-neuf militaires américains périssent. 1998, il participe à l’organisation des attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie ; bilan, 223 morts dont une vingtaine d’Américains. 2000, attaque-suicide contre l’USS Cole au Yémen ; bilan, 17 morts. Peut-être a-­t-il participé aux attentats du 11 septembre 2001.

Le nom d’Imad Mughniyeh est bien moins connu que celui d’Oussama Ben Laden (qui admirait ce premier) ; il a pourtant été au cœur de toutes les opérations anti-israéliennes et anti-occidentales puisqu’il dirigea la branche renseignement des actions clandestines du Hezbollah. A de titre, il fut chargé des opérations extérieures du mouvement chiite libanais et œuvra en très étroite collaboration avec le ministère du Renseignement et de la sécurité nationale iranien. Il s’appuyait sur les structures clandestines hautement professionnelles du Hezbollah implantées sur presque tous les continents. Sitôt que l’ordre lui en était donné, il pouvait déclencher des opérations terroristes massives en n’importe quel point du globe. Autant dire qu’il était l’homme le plus recherché par les services spéciaux occidentaux. Jamais depuis le responsable des attentats de Munich, Ali Hassan Salameh, un homme n’avait pu échapper aussi longtemps aux services américains et israéliens. Je passe sur les détails de la traque et les renseignements recueillis tant auprès d’un informateur du réseau d’Ali al-Jarrah, d’un officier des Pasdaran, Ali Moussa Daqduq, que d’anciens agents de la Stasi. Le visage d’Imad Mughniyeh finit par être connu des agents du Mossad, notamment grâce aux dossiers de la Stasi. Ses jours sont comptés. Il est liquidé le 12 février 2008, devant le Centre culturel iranien de Damas. Un véhicule piégé par les kidonim explose à sa hauteur. Le Mossad vient de réussir sa plus belle opération depuis trente ans.

 

Abdel Wael Zwaiter, première victime de l’opération Colère de Dieu, le 16 octobre 1972.

 

Fin 2013, un autre cadre important du Hezbollah est liquidé, Hassan al-Lakiss qui jusqu’en 2010 avait géré les projets technologiques du Hezbollah avant de rejoindre le département des opérations extérieures du Hezbollah.

Le Mossad s’est vu attribuer un grand nombre d’assassinats ciblés. Pourtant, dans la plupart des cas, il est très difficile d’affirmer s’il en est vraiment responsable, ce qui ajoute à la crainte qu’il inspire et confirme son aura. On peut toutefois supposer que ces opérations ne sont pas si fréquentes compte tenu de leur coût et de leur complexité. L’assassinat des athlètes israéliens, en 1972, a marqué un tournant pour le Mossad et sa branche chargée des éliminations et des kidnappings. Les opérations spéciales du Mossad ont pris toujours plus le pas sur le renseignement, une tendance qui s’est confirmée au cours des années 1980 et 1990. Il s’agissait de frapper les responsables des groupes armés installés à l’étranger d’où ils planifiaient des attentats contre Israël et des Juifs de l’étranger. Ces opérations ont considérablement augmenté sous Meïr Dagan, directeur du Mossad de 2002 à 2011, des opérations principalement dirigées contre l’Iran et son programme nucléaire. Soulignons que Meïr Dagan était fortement opposé à toute frappe militaire contre l’Iran et qu’il était convaincu que les opérations secrètes parviendraient en bonne partie à régler le problème.

L’efficacité du Kidon a une contrepartie négative pour Israël. En effet, les assassinats ciblés ont permis d’éliminer la plupart des recruteurs, formateurs et planificateurs des opérations suicides ainsi que des apprentis commandos, ce qui a donné le champ libre à des isolés peu aguerris mais capables de passer à l’action sans en référer à une hiérarchie, celle du Hamas par exemple. On peut juger qu’il est préférable d’infiltrer les centres de décision de l’ennemi dans le but de devancer ses plans et les contrecarrer ; c’est tout au moins le diagnostic de Seymour Hersch. Certains Israéliens considèrent que parmi les individus liquidés certains auraient pu devenir des interlocuteurs écoutés des Palestiniens, comme Abou Jihad, des interlocuteurs qui auraient contribué à mettre fin ou, tout au moins, à faire baisser en intensité le conflit entre Israéliens et Palestiniens. Ce genre de regret est respectable mais il est vrai qu’avec des « si » on peut mettre Paris en bouteille…

Lorsqu’ils échouent, ces assassinats sélectifs ont des conséquences particulièrement négatives pour Israël. Souvenons-nous de l’opération manquée contre Khaled Mechaal, chef du bureau politique du Hamas, à Amman, en 1997, qui obligea Israël à relâcher le chef du Hamas, Ahmed Yassine, qui, sitôt libéré, s’employa à organiser des attentats meurtriers en Israël jusqu’à son élimination en 2004. Lui succéda Khaled Mechaal, auréolé d’un prestige de quasi-martyr suite à cette tentative d’assassinat et qui s’empressa d’établir des liens étroits avec l’Iran, ce que le Sunnite fondamentaliste Ahmed Yassine n’aurait jamais accepté. La liquidation en février 1992 d’Abbas al-Moussaoui, secrétaire général du Hezbollah libanais, se révéla catastrophique : un mois après, une bombe explosa dans l’ambassade d’Israël à Buenos Aires tuant vingt-neuf Israéliens ainsi que des employés argentins. Abbas al-Moussaoui fut remplacé à la tête du Hezbollah par Hassan Nasrallah ; et sous sa direction, le Hezbollah devint une redoutable force de combat qui s’assura le contrôle du Sud-Liban et représenta une menace majeure pour tout le nord d’Israël. Le Hezbollah put tenir Tsahal en échec au cours de la seconde guerre du Liban, été 2006, un succès qui fit de Hassan Nasrallah un acteur incontournable de la vie politique du Liban.

Olivier Ypsilantis

 

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Gil Vicente et les Juifs – 2/2

 

L’expulsion des Juifs du Portugal ne se fait pas sans hésitations. La royauté portugaise cherche des compromis (voir détails), jusqu’en 1506, date à laquelle des incidents rendent cette politique intenable. Le premier a lieu en l’église São Domingos, de Lisbonne. Un homme considéré comme un Cristão-novo est assassiné pour avoir émis des doutes sur un supposé miracle. S’en suivent trois jours de violences au cours desquels un certain nombre de Juifs ou supposés tels sont assassinées. Le nombre des victimes varie d’un article à un autre. Certains évoquent quelques centaines de victimes, d’autres vont jusqu’à deux mille.

Cette même année, peu avant ces violences, Gil Vicente fait une prédication à D. Leonor, l’épouse de D. João II, où il condamne l’emploi de la violence dans l’entreprise de conversion des Juifs, la gente de nação. Cette prédication n’est pas dénuée d’ambiguïté dans la mesure où le Juif est considéré comme inférieur au Chrétien dans la foi. Aucun homme n’étant au-dessus de son époque, Gil Vicente a une vision du Juif propre à la sienne. Mais (je me permets cette question), ce faisant, n’aurait-il pas manœuvré pour parer à une situation d’urgence et mieux convaincre une reine très catholique (catolicíssima) d’épargner les Juifs de toute violence ? Il est vrai que vouloir convertir (même par la douceur) est déjà une violence. Mais efforçons-nous de nous remplacer dans le contexte d’alors.

D. Manuel I commence par des accommodements avec pardons généraux (perdões gerais) par lesquels il s’efforce d’établir une égalité de droit entre Cristãos-novos et Cristãos-velhos, ce qui ne l’empêche pas en 1515 de demander par l’intermédiaire de son ambassadeur à Rome la permission d’instituer dans son royaume l’Inquisition sur le modèle espagnol. Cette volonté satisfait en particulier le bas-clergé qui voit les Cristãos-novos comme un groupe social susceptible de remettre en question son emprise sur le peuple.

 

D. Manuel I

 

Ce n’est pas un hasard si dans un discours de 1536 adressé aux moines, Gil Vicente centre son discours sur le savoir et l’ignorance, et sur l’inconvénient de répandre la panique dans le peuple, d’activer l’ignorance en commençant par mélanger à plaisir les choses divines et les choses naturelles. Et il s’en prend plus particulièrement aux Dominicains dans leur comportement envers les Cristãos-novos considérés comme plus dangereux que les Juifs eux-mêmes dans la mesure où, ayant acquis par la conversion l’égalité civile, ils peuvent exercer sans contrainte leurs qualités particulières, notamment dans le maniement de l’argent et à tous les niveaux. La haute-noblesse qui avait contracté des alliances avec des Cristãos-novos richement dotés se mit elle aussi à se sentir menacée par ces derniers en tant que groupe supposément efficacement organisé et disposant d’un plan de conquête.

C’est dans ce contexte que la crise économique des années 1530 vient activer l’inquiétude et l’envie à l’égard des Cristãos-novos. Les projets de rapine (conduits tant par l’État que par l’Église) via l’Inquisition sur les richesses juives font leur chemin, d’où l’insistance de D. João III (fils et successeur de D. Manuel I) auprès du Pape afin qu’il lui permette d’organiser l’Inquisition sur le modèle espagnol.

En 1524, D. João III confirme néanmoins la législation antidiscriminatoire envers les Juifs. Mais l’année suivante, durant les Cortes de Torres Novas, le malaise à l’égard des Cristãos-novos se fait de plus en plus fort et flirte avec l’antisémitisme. A partir de 1527, D. João III multiplie les démarches auprès du Pape afin d’obtenir une bulle autorisant l’Inquisition. En 1531, ce dernier en rédige une première mais les conditions requises pour son bon fonctionnement ne satisfont pas les intérêts de la Couronne, et elle est mise de côté. Des tribunaux populaires commencent néanmoins à fonctionner. Suite à de tortueuses négociations entre la Papauté et la Couronne, l’Inquisition est instaurée dans tout le pays le 23 mai 1536.

La lettre de Gil Vicente au roi ainsi que son discours aux moines de Santarém doivent être envisagés dans un contexte d’antisémitisme toujours plus affirmé, avec tractations royales auprès du Pape. Gil Vicente s’oppose donc à un courant de plus en plus fort visant à instaurer l’Inquisition, courant qui entraîne le roi, la noblesse, le clergé et, plus encore, le peuple. Mais, redisons-le, aucun homme n’étant supérieur à son époque, la défense des Juifs conduite par Gil Vicente est empreinte d’ambiguïté – l’ambiguïté de la chrétienté envers les Juifs.

Gil Vicente vit du mécénat royal et qui gravite dans les sphères du pouvoir ne peut que divulguer l’idéologie de ses mécènes tout en s’efforçant à l’occasion de faire passer avec la plus grande diplomatie ses vues personnelles, en particulier l’usage de la persuasion et de la patience plutôt que celui de la force. En 1506, ses mécènes, avec D. Manuel I, jouent en douceur ; mais à partir de 1531, avec D. João III, ils décident discrètement, voire secrètement, d’en appeler aux méthodes de l’Inquisition.

Gil Vicente – et c’est là sa grandeur –  a compris que le discours des moines de Santarém pourrait avoir des effets terribles sur une population inquiète, voire angoissée, mais que la violence ainsi déchaînée risquait aussi d’ébranler l’ordre social. Ainsi, en invitant à la retenue envers les Cristãos-novos, nullement responsables de ces tremblements de terre dévastateurs, Gil Vicente cherche-t-il aussi, et peut-être même d’abord, à protéger la paix sociale et donc les intérêts de la Couronne.

Dans deux écrits non-fictionnels, « Sermão à Rainha D. Leonor » (1506) et « Carta de 1531 », son relatif appel à la tolérance envers les Juifs (car il s’agit tout de même de parvenir à les convertir, en prenant le temps qu’il faut et sans jamais exercer envers eux la moindre violence) et les Cristãos-novos traduit une inquiétude profonde, inquiétude qui le pousse à réagir sans tarder afin de s’opposer aux moines de Santarém qui, par leurs paroles, pourraient ébranler l’ordre social. Aussi insiste-t-il pour remplacer la ira Dei par la fúria dos elementos. La lettre en question contient par ailleurs une allusion aux « auto da fé ». Les historiens de l’Inquisition au Portugal savent que des auto da fé populaires – « spontanés » – ont eu lieu avant l’instauration officielle de l’Inquisition dans le pays, en 1536.

Gil Vicente est proche du pouvoir ; il n’ignore pas que tôt ou tard le Tribunal do Santo Ofício sera officiellement instauré au Portugal, après tractations entre le Pape et le Roi. Il sait également que si ce dernier a poussé de côté la bulle papale autorisant l’Inquisition, c’est uniquement parce qu’elle ne satisfait pas ses intérêts.

Dans « Auto da Lusitânia », l’un de ses autos les plus complexes, Gil Vicente décrit une famille juive avec une franche sympathie, avec relation entre Juifs et Chrétiens genre conte de fées. On peut supposer que cette œuvre lui a été inspirée par un climat anti-juif et anti-cristão-novo de plus en plus lourd, par son inquiétude conséquente, par l’ombre de l’Inquisition qui approchait. Ces deux écrits, « Auto da Lusitânia » et « Carta de 1531 », doivent être envisagés comme des tentatives pour éloigner la violence et considérer la « question juive » avec calme et patience.

Olivier Ypsilantis

 

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