La France vendue aux Arabes

 

La gauche a une vieille tradition antisémite, je dis bien antisémite. Que le lecteur se reporte au livre de Michel Dreyfus et au compte-rendu en neuf parties que j’en ai fait sur ce blog même sous le titre : « En lisant ‟L’antisémitisme à gauche – Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours” de Michel Dreyfus ».

Michel Onfray écrit : « J’aimerais qu’on arrête, à gauche, d’être sur une position islamophile qui suppose un antisémitisme forcené. Il y a une tradition, à gauche, qui fait qu’on est islamophile par antisémitisme. Il y a dans l’histoire de la gauche, depuis la création d’Israël, une complaisance pour les gens qui veulent en finir avec Israël. »

Ainsi que je l’ai noté à plusieurs reprises, il y eut d’abord une sympathie de la gauche pour Israël, sympathie activée et soutenue par l’U.R.S.S. qui voyait dans la création de cet État un excellent moyen de contrarier les visées anglo-saxonnes. Mais l’U.R.S.S. déchanta vite et, à partir de 1956, favorisa l’antisémitisme, dans le monde arabe principalement, tout en s’en prenant aux Juifs soviétiques ainsi qu’aux Juifs du bloc soviétique. Cette orientation permit à l’ensemble de la gauche de suivre un mot d’ordre généralement implicite et d’autant mieux accepté qu’il lui permettait de vivre sans complexe son antisémitisme. Les effets de cette politique se font toujours sentir puisque nombre de braves citoyens pensent plus ou moins ouvertement qu’Israël est la principale source de l’instabilité au Moyen-Orient voire dans le monde, ce qui suppose logiquement que, pour eux, la disparition de l’État d’Israël permettrait à la région et au monde de connaître enfin la tranquillité…

 

 Prix du pétrole de 1880 à 2011

 

Au risque de me répéter, j’en reviens à l’état de la France, aujourd’hui. On ne peut le comprendre sans un retour dans l’histoire. Pointer du doigt une certaine immigration ne suffit pas. Il faut revenir au Général de Gaulle, au quai d’Orsay et à l’AFP., à 1967, avec la guerre des Six-Jours et l’écrasante victoire des armées d’Israël contre une coalition égyptienne, jordanienne et syrienne. Cette victoire mit à mal l’image du Juif faible, ne survivant que par la grâce de ses protecteurs. Le Général et bien d’autres avec lui « pétèrent un boulon » ; on me pardonnera cette expression argotique mais, en la circonstance, je n’en vois pas de mieux appropriée. Il ne s’agit pas de traiter le Général d’antisémite ; à Londres, il était entouré de Juifs, des Français Libres. Il n’empêche que c’est lui qui a initié la politique antisioniste de la France. Le Général plaçait l’intérêt de la France au-dessus de tout, comment lui en vouloir ? On peut même l’en féliciter. Mais il se trouve que la politique arabe de la France, censée coïncider avec les intérêts essentiels du pays, aurait au fil des décennies d’incalculables conséquences. La France voulait assurer son indépendance énergétique mais aussi s’attirer les bonnes grâces de l’ensemble des pays arabo-musulmans qui pesaient (et pèsent toujours) d’un poids considérable à l’O.N.U. et, ainsi, devenir un acteur incontournable de la diplomatie mondiale, entre les deux géants d’alors, les U.S.A. et l’U.R.S.S. Une fois encore, il ne s’agit pas de refaire l’histoire ni même de vitupérer le Général de Gaulle mais d’analyser quelques-unes des causes de la situation actuelle. Les minauderies de Sarkozy envers le Qatar ont une généalogie.

On fit ses calculs : les pays arabes pesaient bien plus lourd qu’Israël ; et puis la démographie était du côté des Arabo-musulmans. Car, enfin, le « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur » disposait d’un territoire équivalent à deux départements français et sa population n’était en millions qu’à un chiffre tandis que celle des pays arabes était à trois. On se souvient : en octobre 1973, la guerre de Kippour déclenche le premier choc pétrolier ; le prix du pétrole produit dans le Golfe Persique est multiplié par quatre en quelques semaines. Nessim Robert Cohen-Tanugi écrit dans un article intitulé « Comment en est-on arrivé là ? » (titre qui reprend une récente question de François Hollande) rappelle ce qui suit : « Après la guerre de Kippour, le monde arabe utilisa sans fard le langage du chantage au pétrole. Les Européens, et les Français en tête, multiplièrent de nombreuses réunions et conférences, dont celle, par exemple, du 10 juin 1975, quand une délégation de la CEE rencontra la Ligue arabe et l’OLP, où le porte-parole, M. Dajani, jouait cartes sur table : les accords économiques avec l’Europe dépendront de l’alignement européen sur la politique arabe concernant Israël. Depuis, ce principe est resté parfaitement observé, tel le soutien en janvier de la motion de l’Autorité palestinienne exigeant le retrait d’Israël aux prétendues et imaginaires frontières de 1967, incluant le mur des Lamentations ». L’Europe, France en tête, n’a cessé de faire du zèle, gouvernements de gauche et de droite confondus. Véritables bras armés de l’État dans la dénégation d’Israël, le quai d’Orsay (que j’ai qualifié de «somptueux repaire antisioniste ») et l’AFP dont les mercenaires distillent suivant des techniques directement inspirées du stalinisme des commérages sur Israël, notamment en se livrant un trafic lexical. J’ai pris la mesure de cet insidieux travail chez nombre d’individus pas vraiment méchants, pas vraiment antisémites (une accusation à manier avec prudence) mais doucettement travaillés par les appareils médiatiques, jour après jour, mois après mois, année après année… Ce constat est, je dois le dire, absolument déprimant.

Fort de l’arme du pétrole, les Arabes ont déversé leur rancœur chez nous. L’histoire de la région est réécrite au profit de ce sentiment qui ne connaît pas la raison. La France fait le dos rond, non seulement parce qu’il lui faut ménager les producteurs de pétrole et des masses considérables mais aussi parce que toutes ces dénonciations d’Israël permettent de montrer que les victimes d’hier sont devenues des bourreaux, ce qui soulage l’Europe, aire de la Shoah. Dans les relations de la France (et de l’Europe) avec Israël, le souvenir de la Shoah pèse autant que le pétrole et la démographie.

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Ci-joint l’article de Jacques Tarnero, « Il y a en France deux catégories d’anti-juifs », article qui propose une profondeur historique et prolonge ce que je viens d’écrire :

http://www.huffingtonpost.fr/jacques-tarnero/moussa-coulibaly-antisemite-fascisme-islamiste_b_6642940.html

Ci-joint, un article de Brice Couturier, « L’ensemble des médias français est brutalement ou discrètement hostile à Israël » :

http://www.skardanelli.com/2015/02/lensemble-des-medias-francais-est.html

Ci-joint, un exposé implacable de Bat Ye’or (Gisèle Littman-Orebi) :

http://www.europe-israel.org/2015/02/effrayant-attentats-islamistes-en-europe-lanalyse-de-bat-yeor/

Et, enfin, une note d’espoir, une très bonne nouvelle, l’ère du pétrole arabe touche à sa fin :

http://www.europe-israel.org/2015/01/bonne-nouvelle-lere-du-petrole-arabe-touche-a-sa-fin/

 

Olivier Ypsilantis

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La France m’inquiète,  avec sa gauche « petite-bourgeoise »

 

On pensera que par ce titre, je force la note. Il n’en est rien. J’exprime un sentiment que m’ont transmis mes antennes ; et je crois en elles. La France m’inquiète, je le redis. La France m’inquiète car les mots y sont à présent chargés d’une terrible ambiguité ; ils sont de plus en plus imprécis. Or, cette imprécision et cette ambiguité brouillent la communication. Des mots essentiels sont devenus des fourre-tout ; ils contribuent à une incompréhension grandissante et une violence latente.

 

L'Antisémitisme de gauche par Michel DreyfusUn livre dont j’ai fait une présentation en neuf parties sur ce blog même.

 

La gauche est en partie responsable de cet état de chose. Et loin de moi l’idée de régler des comptes à tout-va. La gauche a commencé par faire un usage massif du mot « raciste » afin de rallier à elle toutes les bonnes âmes. La gauche — il ne sera question dans cet article que de la gauche française — a subrepticement dérobé à l’Église ses pouvoirs, l’air de rien. Je ne dis pas qu’il s’agit d’un calcul. Je ne suis pas un adepte de la Théorie du Complot que je combats autant que je le peux : elle est destinée aux esprits paresseux, aux adeptes de la sieste éternelle. La chose s’est probablement faite à son insu. La gauche française telle que je l’ai connue s’est présentée comme gardienne de la morale, détentrice du Vrai et de la Justice, la question de la Vérité étant inséparable de celle de la Justice. La gauche française s’est vue dotée de rentes morales considérables.

Cette gauche si diverse a vu passer dans ses rangs des femmes et des hommes de courage, il serait injuste de le nier. Mais ces femmes et ces hommes sont morts avant ma naissance car j’ai plutôt connu des opportunistes, des paresseux ou des profiteurs. Il suffisait — et il suffit encore — de se dire de gauche pour se voir placé sur le trône du Beau-Bien-Vrai d’où pérorer et distribuer bons et mauvais points. La France subit ces gommeux depuis des décennies. Mais quand vont-ils enfin prendre leur retraite ?

Ces forces molles étouffent toute expression dans le pays. Ces prébendés refusent de nommer car ils ne veulent en aucun cas que leur tranquillité soit troublée. Il s’agit d’émousser tout tranchant ou toute pointe et d’engluer tout mouvement. Ces forces sévissent depuis trop longtemps dans un pays que j’ai quitté, en partie pour échapper à leur emprise, à l’ambiance résolument déprimante qu’elles y ont instaurée.

Ne pas vouloir nommer par manque de courage — par crainte de voir son confort entamé — prépare la catastrophe de demain. Il faut relire ce que dit Georges Bensoussan, auteur des « Territoires perdus de la République » dans un récent interview (postérieur aux attentats du 11 janvier 2015) avec le journaliste Régis Soubrouillard. A la question : « De nombreux témoignages rapportent que des chefs d’établissements préfèrent composer pour ne pas avoir d’ennui. Est-ce un constat que vous faisiez déjà en 2002 ? », Georges Bensoussan répond : « Le constat était déjà frappant à l’époque entre ce qui remontait au ministère de l’Éducation nationale, rue de Grenelle, et ce que les professeurs racontaient du terrain. Nous avions le sentiment en les écoutant que les incidents étaient plus nombreux qu’on ne le disait et pas limités au seul département de la Seine-Saint-Denis. Le ministère, lui, continuait à parler d’incidents isolés. Les concordances étaient trop nombreuses pour que cela ne soit que le fait du hasard. Faire remonter les incidents jusqu’à la rue de Grenelle, c’est pour un chef d’établissement prendre le risque d’être mal noté et mal perçu. Bref, c’est mettre dans la balance son plan de carrière (…). Ce système encourage le silence et le mensonge (…). On compose donc avec la nourriture Halal par exemple (le porc à la cantine), les horaires de piscine, les tenues pour l’éducation physique etc. Mais plus on compose, plus la laïcité recule et plus on donne l’impression d’une République molle. L’offensive islamiste se nourrit de notre faiblesse, c’est-à-dire de cette lâcheté, en dehors même du mensonge de quelques intellectuels qui furent de véritables « chiens de garde » (au sens de Paul Nizan en 1926), des spécialistes du déni et de l’anathème. » A bon entendeur, salut ! Donc, entre les prébendés dispensateurs de leçons de morale et le carriérisme petit-bourgeois, on s’achemine lentement vers un horizon d’une atterrante médiocrité.

Ces petits-bourgeois savent-ils que selon le rapport Obin de 2004 (il y a plus de dix ans !), il n’y avait plus un seul enfant juif dans certaines écoles publiques du 93 ? Mais suivant la logique des prébendés de la gauche, ce rapport ne peut qu’émaner de « racistes » (l’un de ces mots fourre-tout) ou d’« islamophobes » (un néologisme copieusement servi),  puisqu’il dérange leurs mécanismes mentaux et porte préjudice à leur tranquillité. Georges Bensoussan termine son interview en demandant à ce qu’on invite plus souvent sur les plateaux de télévision le géographe Christophe Guilluy ou la démographe Michèle Tribalat, pour ne citer qu’eux. Il invite à réfléchir sur les analyses politiques de Malika Sorel-Sutter ou de Pierre-André Taguieff plutôt que d’inviter ceux et celles qui nous servent le ronron du camp du Bien.

Les partisans du Beau-Bien-Vrai et les petits-bourgeois fonctionnarisés ne veulent rien comprendre, ils éludent tout ce qui risque de perturber leur confort tant physique que mental. Le constat est affreux. Ils ne pensent qu’à prendre la pose. Ils jugent que la vérité est dangereuse, c’est pourquoi ils sont si néfastes. Ils passeront certes mais ils occupent le devant de la scène médiatique en France depuis une quarantaine d’années. On les croit à l’agonie, on guette leur dernier souffle ; mais ces vieilles carnes sont résistantes et bavardes, si bavardes…

Le courage et la lucidité ne sont pas à rechercher du côté de cette gauche si contente d’elle-même, si « tolérante », mais ailleurs, notamment du côté de ces intellectuels du Maghreb qui, eux, risquent leur confort voire leur vie. Parmi eux : Kamel Daoud, Boualem Sansal, Mohamed Kacimi, Fethi Benslama, Abdelwahab Meddeb, Abdennour Bidar.

 

Abdenour BidarAbdennour Bidar (né en 1971)

 

 Olivier Ypsilantis

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Marianne Cohn (1922-1944) – Fragments biographiques désordonnés ramassés dans l’atelier du souvenir.

 

A Marianne Cohn (1922-1944) / A mon oncle Jacques (1921-1991) 

 

« Ce que je sais de toi tient dans le creux d’une main. Deux dates. Un poème. De rares photographies. La conviction que tu n’es pas morte pour rien ». Bruno Doucey dans « Si tu parles, Marianne » :

http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2014/10/bruno-doucey-si-tu-parles-marianne.html

Ceux qui me lisent savent que Marianne Cohn tient une place très particulière dans ma mémoire et dans celle de ma famille. A partir d’une longue enquête, j’ai décidé, en matière d’hommage, de rapporter quelques fragments de sa vie et de celle de sa famille, des fragments détachés de cette enquête. Certains peuvent être trouvés sur Internet, d’autres en sont pour l’heure absents. J’ai tenu à conserver un certain désordre — ainsi que le suggère le titre —, le désordre fécond du souvenir… J’ai par ailleurs tenu à truffer ces pages de liens afin de construire un labyrinthe dans lequel le lecteur se perdra, je l’espère.

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Je me souviens qu’ils se sont rencontrés au Sans Souci, un salon de thé à Montauban, (aujourd’hui Le Flamand), à quelques mètres de la cathédrale. Elle travaillait à la Maison de Moissac ; il s’était engagé au 3e Régiment de Hussards, à Montauban. L’un et l’autre n’allaient pas tarder à entrer dans la clandestinité, elle dans le Mouvement de la jeunesse sioniste (M.J.S.), lui dans l’Organisation de résistance de l’Armée (O.R.A.). Ci-joint deux liens, respectivement sur la Résistance juive (et plus particulièrement sur le M.J.S.) et l’O.R.A. :

http://www.aloumim.org.il/histoire/resistance-juive.html

http://rha.revues.org/5712

 

Marianne Cohn, pavé du souvenirL’un des nombreux pavés (en métal) du souvenir incrustés dans le pavé de Berlin

 

Ci-joint, un lien intitulé « J’avais oublié – La Maison des Justes de Moissac » (2006), extrait du film de Nicolas Ribowski (durée totale 52 mn). Il y est question du livre de Catherine Lewertowski, « Morts ou juifs. La maison de Moissac » où passe la figure de Marianne Cohn :

https://www.youtube.com/watch?v=oDALkva2rnE

Alfred Cohn (1892-1954), père de Marianne Cohn, un ami d’école de Walter Benjamin. Dans la correspondance de Walter Benjamin figurent de nombreuses lettres de l’un à l’autre.

Walter Benjamin a dédicacé son livre « Goethes Wahlverwandtschaften » à Jula Cohn, la sœur de son ami Alfred dont il était amoureux. Jula Cohn, sculpteur née en 1894, à Berlin, fut un temps proche du cercle de Stefan George.

Un lien émouvant concernant les carnets de notes de Walter Benjamin, édité à l’occasion de l’exposition Walter Benjamin Archives qui a eu lieu au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (du 12 octobre 2011 au 5 février 2012) :

http://walterbenjaminarchives.mahj.org/visite-parcours-06.php

Et, ci-joint, l’intégralité du parcours de cette exposition. On retrouvera Alfred Cohn dans « Très tendres quartiers / Carnets de notes » :

http://www.veroniquechemla.info/2012/01/walter-benjamin-archives.html

A Barcelona, on trouve un Jardín Walter Benjamín. Barcelona a occupé une place importante dans la vie de la famille Cohn. J’y reviendrai. Et j’y pense : à Yad Vashem, un jardin porte le nom de cette Résistante. Ces deux jardins ont été inaugurés au début des années 1980.

 

Plaque Marianne Cohn à Yad VashemPlaque commémorative en hommage à Marianne Cohn, à Yad Vashem. Sous le texte hébreu, on peut lire : « Ce jardin, créé par ses amis et compagnons de lutte, est dédié à la mémoire de Marianne Cohn (1922-1944), héroïne de la Résistance juive en France. »

 

Lorsque COHN est devenu COLIN, lorsque le H a donné LI. Variations sur le prénom également : MARIANNE est devenue MARIE (voir le registre d’écrou du Pax à Annemasse) ; et mon oncle Jacques l’a connue sous le prénom ARIANE.

Marianne, croix de guerre avec étoile d’argent à titre posthume. Jacques, officier de la Légion d’honneur, officier de l’ordre national du Mérite, médaille militaire, croix de guerre avec palmes.

Comment peut-on évoquer Marianne Cohn (1922-1944) sans évoquer Mila Racine (1921-1945) ! Ci-joint, un article sur quatre Résistances juives dont Mila Racine et Marianne Cohn. Il est intitulé « L’oubli des femmes dans l’historiographie de la Résistance » et signé Rita Thalmann :

http://www.cbl-grenoble.org/6-cbl-grenoble-7-action-15-page-0.html

Comment peut-on évoquer Mila Racine sans évoquer son frère, Emmanuel Racine ! Dès 1942, avec sa sœur Mila et Georges Loinger, Emmanuel Racine organise un réseau clandestin dont la mission est de faire passer en Suisse des enfants juifs. Des centaines de ces enfants doivent la vie à ce réseau.

Il semblerait que ce soit au cours de sa première arrestation que Marianne Cohn ait composé le poème « Je trahirai demain ». Elle fut d’abord arrêtée en 1943 avec Jacques Klausner, incarcérée à Nice et relâchée au bout de trois mois, faute de preuves. Ci-joint, les paroles de ce poème :

http://www.reseau-canope.fr/poetes-en-resistance/poetes/marianne-cohn/je-trahirai-demain/

Une crèche de Tel Aviv porte le nom de Mila Racine, grâce aux efforts de son frère Emmanuel, établi en Israël, et de la Fédération française de la W.I.Z.O. (Women’s International Zionist Organization).

Marianne Cohn dans le livre de Frida Wattenberg : « Organisation juive de combat. France 1940-1945. Résistance / sauvetage. »

Marianne Cohn c’est aussi le nom d’une école maternelle publique et d’une rue, à Annemasse (Haute-Savoie). Et à Tempelhof (Berlin), il y a une Marianne-Cohn-Schule.

 

École Marianne Cohn à AnnemasseLa façade de l’école maternelle publique « Marianne Cohn », à Annemasse.

 

 Marianne-Cohn-Schule, BerlinLa façade de la Marianne-Cohn-Schule, à Berlin-Tempelhof.

 

J’ai appris il y a peu que Lisa, la soeur cadette de Marianne (née en 1924), est décédée à Paris en 1996 et qu’elle s’appelait Madame Lisa Souris.

Je me souviens de Jean Deffaugt, maire d’Annenasse, Juste parmi les Nations. Ci-joint, un article mis en ligne par le Comité Français pour Yad Vashem :

http://www.yadvashem-france.org/les-justes-parmi-les-nations/les-justes-de-france/dossier-178/

A Ville-la-Grand (Haute-Savoie), au lieu-dit La Rape : le Monument au charnier, rue Claude Debussy ; et la Stèle du charnier, rue Maurice Ravel.

Les circonstances mystérieuses de la mort de Marianne Cohn. A-t-elle été tuée par arme à feu ou bien battue à mort, à coups de bottes et de pelles ? A-t-elle été violée ? Et qui sont ses assassins ? Il est généralement question de la SS Polizei. Mais dans le lien ci-dessous (mis en ligne par le Simon Wiesenthal Center), il est question de Miliciens, de Français donc… Alors ? Les soldats allemands qui posent sur les deux photographies placées côte-à-côte posent-ils avec Marianne Cohn ? :

http://www.honestly-concerned.org/Temporary/Handzettel_SWC.pdf

Marianne Cohn et Rolande Birgy des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes (J.O.C.). Rolande Birgy, Juste parmi les Nations :

http://www.yadvashem-france.org/les-justes-parmi-les-nations/les-justes-de-france/dossier-2613/

A Moissac, dans le Tarn-et-Garonne, les parents (Alfred et Margarete) ainsi que leur deuxième fille, Lisa, habitaient au 5 quai Ducos tandis que Marianne était pensionnaire à la Maison de Moissac, 18 quai du Port. Les parents et leur deuxième fille ont également séjourné à l’Hôtel Napoléon, à Moissac, avant de s’installer au 5 quai Ducos.

Présentation de AP 42 Fonds Moissac de la Bibliothèque de l’Alliance israélite universelle. Concernant Marianne Cohn, voir Boîte 1 en C :

http://aiu.asso.fr/bibli/index.php?option=com_content&view=article&id=242:ap-w-13-fonds-moissac&catid=24&Itemid=4

Une lettre inédite d’Alfred Cohn, datée du 2 juillet 1941 et adressée à Monsieur le Préfet du Tarn-et-Garonne :

Monsieur le Préfet,

Je me permets de vous prier de bien vouloir me faire parvenir le questionnaire à remplir pour le recensement des juifs.

Il s’agit de ma famille de quatre personnes :

ALFRED COHN né le 1.7.1892 à Berlin

MARGUERITE COHN née Radt le 29.1.1891 à Berlin et mes deux filles :  

MARIANNE COHN née le 17.9.1922 à Mannheim faisant partie de la Colonie des Éclaireurs israélites à Moissac

et LISA COHN née le 19.4.1924 à Mannheim.

Agréez, Monsieur le Préfet, l’expression de mon plus profond respect.

Alfred Cohn

Le 9 de 1922 (année de naissance de Marianne Cohn) est surchargé ; on devine un 8 sous le 9.

 

Walter BenjaminWalter Benjamin (1892-1940), un intime de la famille Cohn. C’est la photographie de Walter Benjamin que je préfère (elle est signée Gisèle Freund), avec cette mise en situation à la Bibliothèque nationale de France. Ci-joint, un extrait de « Rencontres avec Walter Benjamin » de Gisèle Freund : 

http://walterbenjaminarchives.mahj.org/abecedaire-15-Bibliotheque-nationale.php

 

A la Maison de Moissac, Lisa Cohn fut apprentie relieuse.

La Feuille de Témoignage (A Page of Testimony) de Yad Vashem relative à Marianne Cohn a été établie par John Henry Richter, résidant à 1103 South University, Ann Arbor, Michigan, le 27 octobre 1977. Relationship to deceased : Alfred Cohn, 2nd cousin of my father. Sur un autre document, il est précisé que la mère d’Alfred Cohn s’appelait Martha Richter.

Parmi les nombreux domiciles de la famille Cohn après son départ de Berlin, en 1933 : 29 carrer d’Homer, à Barcelone ; et 45 rue Fessart, à Boulogne-sur-Seine.

Un lien contenant des détails que je n’ai trouvés nulle part ailleurs, notamment l’adresse berlinoise de la famille Cohn ainsi que des précisions sur leur séjour à Barcelona. Ce lien a été mis en ligne par Stolpersteine in Berlin (voir ces pavés métalliques encastrés dans le pavé berlinois comme le montre l’image en début d’article)  ;

http://www.stolpersteine-berlin.de/en/biografie/1269

Dans un document émanant du Ministère de la Défense nationale et de la Guerre, établi au nom de « Cohn Alfred » par l’intéressé, on donne les précisions suivantes à Signalement, Taille : 1 m 69 cm ; Cheveux : gris ; Sourcils : noirs ; Yeux : brun ; Signes particuliers : cicatrices d’estomac.

Une lettre inédite de Marguerite Cohn, datée (jour et mois illisibles) de 1941 et adressée à  Monsieur le Commandant du Camp de Gurs :

Monsieur le Commandant, 

En me référant à ma lettre du 10 avril à laquelle étaient ajoutés les certificats médicaux, la garantie de ressources et le certificat d’hébergement, j’ai l’honneur de vous redemander de bien vouloir accélérer la libération de mon mari Monsieur Alfred Cohn, îlot H, baraque 11. 

Je viens d’apprendre par la Préfecture de Montauban que aussi bien Monsieur le Préfet des Basses-Pyrénées que Monsieur le Préfet du Tarn-et-Garonne ont bien voulu donner leur avis favorable à la libération de mon mari.

Comme, d’autre part, toutes les conditions de libération sont ainsi remplies et que, d’autre part, chaque jour de retard peut signifier une aggravation fatale de l’état de santé de mon mari, je vous prie instamment, Monsieur le Commandant, de bien vouloir libérer mon mari ou de lui donner immédiatement un congé de maladie.

Veuillez croire, Monsieur le Commandant, à l’assurance de mon plus profond respect. 

Madame Marguerite Cohn  

 

Camp de Gurs

 

Grete Radt qui épousera Alfred Cohn avait été fiancée à Walter Benjamin. Jula Cohn (la sœur d’Alfred Cohn) qui avait été fiancée à Walter Benjamin épousera Fritz Radt, le frère de Grete Radt. L’imbroglio sentimental entre la famille Cohn et Walter Benjamin est d’une extrême densité.

Une vidéo, retour sur les lieux  à Annemasse (Haute-Savoie), à la frontière franco-suisse :

http://api.dmcloud.net/player/pubpage/4f3d114d94a6f66945000325/538ed203947399508925cc06/69bd27a5e3f442648862f321fe417b07

Marianne Cohn et la Maison de Moissac, un article en trois parties sur ce blog même :

http://zakhor-online.com/?p=2305

http://zakhor-online.com/?p=2323

http://zakhor-online.com/?p=2342

Où passe Marianne Cohn, avec Mozaika, à Barcelona. « Verbannung. El exilio judeoalemán en Barcelona (1933-1945) » :

http://www.mozaika.es/verbannung/

Marianne Cohn et Simon Levitte à la Maison de Moissac :

http://www.juifs-en-resistance.memorialdelashoah.org/la-resistance-juive/les-mouvements/les-eclaireurs-israélites-de-france.htm

Marianne Cohn et les Éclaireurs israélites de France (E.I.F.) :

http://www.memoire-viretuelle.fr/wp-content/uploads/2011/08/La-6ème-de-lEIF.pdf

Marianne Cohn et le 27 avenue de Ségur, à Paris, siège des Éclaireurs israélites de France (E.I.F.).

Parmi les foulards des groupes E.E.I.F. (Éclaireurs Éclaireuses Israélites de France) en 33, le groupe Marianne Cohn Saint-Mandé, dans le Val-de-Marne :

https://www.wikeipedia.fr/wiki/wiki/Les_foulards_des_groupes_EEIF

Marianne Cohn et mon oncle en la cathédrale de Montauban, écoutant le sermon de Mgr Théas, évêque de Montauban. C’est au cours d’un sermon de ce prélat dénonçant l’antisémitisme qu’elle lui révéla ses origines juives. Ci-joint, l’un des dix films réalisés dans le cadre de l’exposition itinérante « Sauver les enfants, 1938-1945 » :

https://www.youtube.com/watch?v=Ts42ahiLirE

Et ces dix films présentés par l’Œuvre de Secours aux Enfants (O.S.E.) :

http://www.ose-france.org/exposition-sauver-les-enfants/

 

 Cathédrale de MontaubanNef de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption, Montauban, 

 

Marianne Cohn et Akadem (le campus numérique juif), en compagnie d’autres figures de la Résistance juive dont Ernest Lambert, à côté duquel elle repose au cimetière du Grand Sablon à Grenoble :

http://www.akadem.org/medias/documents/–Les-figures-resistance-juive.pdf

Sur des photocopies de documents qui m’ont été transmis par divers centres d’archives figure le nom de David Donoff. Il s’était porté garant auprès des autorités, notamment en leur fournissant des certificats d’hébergement pour Alfred Cohn, alors interné au camp de Gurs et, ainsi, aider à sa libération  :

http://jewishtraces.org/david-donoff/

Deux des plus proches compagnons d’armes de l’oncle Jacques : Alain Raphaël et Étienne Bloch, fils de l’historien Marc Bloch :

http://m.defense.gouv.fr/terre/dossiers/se-souvenir/paris-aout-1944-liberateur-a-dix-huit-ans

http://www.ihtp.cnrs.fr/biblio_arch/bloch/presentation_bloch.html

 

Alain RaphaëlAlain Raphaël (né en 1925) : « « Je faisais partie du 501 (le 501e régiment de chars de combat) où je m’étais engagé en 1943, en Afrique du Nord. J’avais alors dix-sept ans et j’ai triché sur mon âge, après avoir passé huit mois de prison en Espagne. J’y étais entré clandestinement, en 1942, avec la volonté absolue de m’engager chez de Gaulle. »

 

De nombreux fragments biographiques traînent encore dans l’atelier du souvenir. Je les ramasserai une prochaine fois.

 

Olivier Ypsilantis

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Varlam CHALAMOV

 

Varlam Chalamov… Ce nom en amène immédiatement un autre, Kolyma. Mais il ne sera pas question de ce camp dans cet article.

 

 Varlam ChalamovVarlam Chalamov (1907-1982)

 

Varlam Chalamov était le fils d’un prêtre de l’Église orthodoxe, Tikhon Chalamov. Il se déclarait dépourvu de tout sentiment religieux mais la question de la Foi occupe une place centrale dans son œuvre. Le père eut une immense influence sur son fils qui se souvient : ‟Mon père me promenait par la main dans la ville et s’efforçait comme il pouvait de m’enseigner le bien. Ainsi, nous restions longtemps devant la synagogue et mon père m’expliquait que les gens avaient différentes façons de croire en Dieu et qu’il n’y avait pas de plus grande honte pour un individu que d’être antisémite”. Dans d’autres écrits, Varlam Chalamov rapporte d’autres faits concernant son père qui, au cours de la Révolution de 1905, lors d’un sermon dans la cathédrale de Vologda, avait condamné les violences contre les Juifs et prononcé l’office des morts pour Mikhail Gertsenshtein, membre de la Douma, assassiné par les Cent-Noirs. Tikhon Chalamov sera envoyé dans une autre église non tant parce qu’il avait dit l’office des morts pour un mécréant, mais parce qu’il avait critiqué une Église qui s’éloignait de sa mission et avait dit regretter la dissolution de la Douma. Tikhon Chalamov partageait les idées d’Alexandre Vvedenski, l’un des leaders de l’‟Union du renouveau de l’Église” qui sera l’idéologue des Rénovateurs des années 1920.

Dans l’un de ses livres, Varlam Chalamov évoque Alexandre Vvedenski et les Rénovateurs comme un mouvement destiné à en finir avec la dépendance de l’Église envers l’État. Alexandre Vvedenski multipliait les conférences dans toute la Russie pour exposer le programme des Rénovateurs. Il attirait des foules considérables et considérait le Christ comme un révolutionnaire d’une immense envergure qui était venu tirer le glaive. Au début des années 1920, Alexandre Vvedenski et les dirigeants des Rénovateurs considéraient que la révolution d’Octobre avait libéré l’Église du joug de l’État, de l’autocratie des seigneurs, ce qui permettrait à celle-ci de s’engager dans le perfectionnement spirituel.

En février 1922, au cours d’une famine dans la région de la Volga, Alexandre Vvedenski et ses partisans appelèrent à ‟transformer l’or et les pierres des églises en pain”. Les Rénovateurs pensaient : ‟Le communisme c’est l’Évangile écrit en caractères athées”. Varlam et son père eurent des désaccords mais Tikhon resta une puissante autorité morale et spirituelle pour son fils, un modèle de vie.

Pour Tikhon Chalamov, ainsi que le rapporte son fils, l’avenir de la Russie était entre les mains du clergé qui représentait un quart de la population russe. Le sacrement de confession donnait à l’Église un rôle potentiellement considérable, avec d’incomparables possibilités d’actions. Tout le monde se confessant, du tsar au plus misérable moujik, l’Église pouvait agir en connaissance de cause, guidée par tant de confessions. A cette connaissance du peuple et de sa psychologie s’ajoutait le fait que cette intelligentsia religieuse libérait les roturiers de l’alternative peuple/intelligentsia, puisque l’intelligentsia religieuse était le peuple même, le clergé séculier et non les ascètes et les starets des monastères. Le clergé séculier, marié, avec famille, était la force capable de sortir la Russie de son immobilisme et de la guider vers plus de justice.

La position de Tikhon Chalamov ne coïncide pas avec la vision athée des générations de révolutionnaires russes du XIXe et XXe siècles. Il assigne à l’Église russe un rôle vivant dans la révolution à condition que des réformes révolutionnaires commencent par transformer cette Église, d’abord par une rupture avec l’État  puis par l’activité sociale au sein du peuple et la défense des exploités. Le prêtre est serviteur du culte mais aussi instituteur, médecin ou avocat. La réforme que Tikhon Chalamov a en tête doit s’appuyer sur une démocratie élargie de la vie paroissiale avec élection des prêtres par des laïcs, renouant ainsi avec le christianisme des premiers temps. Bien que les conditions d’une telle réforme fussent réunies après la chute de l’autocratie tsariste, celle-ci n’aboutit pas.

Que se serait-il passé si Staline ne s’était pas emparé progressivement du pouvoir ? Je ne sais. Ce qui est certain, ainsi que le rapporte Varlam Chalamov, c’est que jusqu’en 1925 les débats philosophiques, métaphysiques et religieux allaient bon train avant que l’appareil d’État ne vienne intriguer et s’employer à dresser les Réformateurs les uns contre les autres, une technique qui allait permettre à Staline d’affermir son pouvoir. Dans les années 1930, Staline se rapprocha des partisans du patriarche Tikhon tout en exigeant leur soumission. L’accord fut pleinement effectif au cours de la Grande guerre patriotique (juin 1941 – mai 1945). En 1946, toutes les églises rattachées aux Réformateurs furent remises au patriarche de Moscou.

Tikhon Chalamov a probablement construit sa philosophie dans son pays natal où exerçaient son père ainsi que le frère de celui-ci. Les Komis ont influencé Tikhon Chalamov. La région des Komis ne connaissait pas le servage ; par ailleurs, les monastères n’étaient pas propriétaires de la terre. Jusqu’aux années 1860, le clergé séculier tenait une position centrale. Le prêtre n’était pas seulement responsable du culte, il tenait les registres paroissiaux, enseignait dans les écoles, contrôlait les activités sociales, culturelles, caritatives et autres. La fonction sacerdotale se transmettait de père en fils, avec l’assentiment de la paroisse, une pratique abolie en 1867, avec quelques exceptions. Ainsi, dans la paroisse de Votcha, les Klotchkov furent remplacés par les Chalamov.

Chez les Komis Zyrianes, le clergé était exclusivement à la charge des paroissiens ; il ne recevait aucun émolument de l’État. Il était par ailleurs tenu d’enseigner à l’école primaire et gratuitement. Nikolaï Chalamov, le grand-père de Varlam, avait ouvert une école à Votcha, avec ses propres deniers. Ce clergé faisait preuve d’esprit d’initiative dans le domaine social. Par exemple, il organisa un réseau de sociétés de tempérance. Dès son plus jeune âge, Varlam Chalamov put observer les particularités de la vie religieuse des Komis Zyrianes, autant de particularités qui ont façonné sa vision du monde, une vision qu’il rapporte dans ‟La Quatrième Vologda” et qui nous aide à mieux comprendre la mission de son père, Tikhon, sur l’île de Kodiak. Ce dernier ne s’intéressa pas seulement à la vie pastorale mais aussi à la vie sociale et à l’enseignement.

Varlam Chalamov a modifié certains éléments relatifs à la biographie de membres de sa famille afin de bien montrer que c’est la tradition populaire du clergé chez les Komis, et non les monastères et l’archevêché, qui sont à l’origine de la vision du monde qu’avaient son père, son grand-père et le frère de ce dernier. Autre particularité de l’orthodoxie chez les Komis, le syncrétisme religieux avec des survivances de croyances pré-chrétiennes, notamment ce culte rendu à saint Florus et saint Laurus, défenseurs des animaux sauvages et domestiques.

Le frère de Tikhon Chalamov, Procope, qui hérita de la paroisse de son père, Nikolaï, écrit que Stéphane de Perm (1), qui se dédiait à des missions chez les Komis Zyrianes, était ‟défenseur, protecteur des Zyrianes près des princes et des boyards de Moscou, et généreux dispensateur du pain aux Zyrianes dans les dures années de la famine”. Toujours selon le témoignage de Procope, les messes étaient lues en langue zyriane dans les monastères fondés par Stéphane de Perm, une tradition à laquelle mettront fin les décrets de Catherine II, en 1764.

La particularité zyriane procède du bas-clergé. Elle nourrira le mouvement des Rénovateurs qui s’exprimera peu après la révolution d’Octobre (1917). Cette tradition peu connue est importante pour mieux comprendre l’œuvre de Varlam Chalamov, en particulier ses écrits autobiographiques.

 

KomisFamille de Komis de la région de Perm, Russie arctique.

 

(1) Évangélisateur des Komis Zyrianes, il élabora un alphabet particulier et traduisit des textes liturgiques en komi zyriane)

Olivier Ypsilantis

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Entre judéité et germanité 

 

Cet article provient essentiellement de notes prises au cours d’une relecture de la somme  en deux volumes (Éditions Jean-Claude Lattès, 1996 et 1998) de Maurice-Ruben Hayoun intitulée « Les Lumières de Cordoue à Berlin – Une histoire intellectuelle du judaïsme ». La partie qui a suscité ces notes correspond au début du premier volet de la Quatrième partie du tome II, « Entre la judéité et la germanité ». Maurice-Ruben Hayoun, auteur d’une œuvre considérable, a publié de nombreux titres dans la collection Que sais-je ? des Presses Universitaires de France. Parme ses titres pour cette collection : « Léo Baeck, l’essence du judaïsme », « La science du judaïsme » ou « La littérature rabbinique ». La clarté, l’érudition et la modestie de cet auteur me le rendent particulièrement cher.

Il existe de très nombreux vidéos en ligne (notamment sur Akadem, le Campus numérique juif) où Maurice-Ruben Hayoun s’exprime sur des sujets très divers. Son blog, Vu de la place Victor Hugo, peut être consulté :

http://mrhayoun.blog.tdg.ch

J’ai un plaisir particulier à l’écouter analyser la pensée judéo-allemande moderne (à partir de l’Aufklärung et de Moses Mendelssohn).

 

 Heinrich HeineHeinrich Heine (1797-1856)

 

Au XIXe siècle, c’est dans l’ère culturelle germanique que le judaïsme européen atteint son apogée, un fait qui pose la question des relations entre judéité et germanité. Le Wissenschaftzirkel (Cercle scientifique) avait disparu sans laisser de traces. Le Kulturverein (Association culturelle) avait été un échec total. Et Maurice-Ruben Hayoun cite en passant le livre de Hugo Bieber, « Heinrich Heine : Bekenntnis zum Judentum (confessio judaïsa) » qui regroupe la plupart des textes de Heinrich Heine relatifs aux Juifs et au judaïsme. Mais Maurice-Ruben Hayoun n’insiste pas et passe à un autre sujet après avoir écrit à raison : « Il est aussi difficile de déterminer les idées juives de Heine que ses véritables idées politiques tant il a varié suivant les circonstances ». Il remet les choses à leur place en soulignant que Moses Mendelssohn n’a pas agi au sein du judaïsme comme Luther au sein du protestantisme et que sur ce point Heinrich Heine prenait ses désirs pour des réalités.

En 1912, la revue pangermaniste Der Kunstwart publie trois textes importants. Parmi ces textes, celui de Moritz Goldstein intitulé « Parnasse judéo-allemand », écrit par un jeune juif de la bourgeoisie qui rend compte du malaise provoqué par la coexistence des Juifs et des Allemands dans l’Allemagne impériale, une intuition historique qui précède celle de Léo Baeck. Ci-joint, l’intégralité de « Deutsch-jüdisher Parnass » :

https://archive.org/details/MoritzGoldsteinDeutschJudischerParnass1912

Ferdinand Avenarius (1856-1923), le rédacteur en chef de la revue, est heureux de constater qu’un Juif allemand puisse être conscient de ce divorce entre judéité et germanité. Il laisse donc s’exprimer Moritz Goldstein puis son contradicteur, Ernst Lissauer, partisan déclaré de l’assimilation. Puis il prend la plume pour faire une synthèse des quelque cent lettres reçues à la suite de la publication de cette controverse. Précisons que c’est le refus de la presse tant nationale que régionale qui a incité cette revue pangermaniste à promouvoir un tel débat. Il explique de la sorte la cause de ce malaise que personne ne s’aventure alors à nommer dans la crainte de se voir traiter de trouble-fête. L’auteur de ce texte dérangeant donne l’explication suivante à ce malaise entre Juifs et Allemands : les Juifs isolés dans leurs ghettos ont vu les murs tomber sous les coups de l’Aufklärung. Leur soif d’apprendre après un tel enfermement était immense ; et ils ne tardèrent pas à dépasser leurs professeurs, à se faire professeurs puis créateurs et promoteurs de la culture européenne. Et les postes traditionnellement tenus par les Allemands passèrent aux Juifs : avocats, professeurs, médecins, hauts fonctionnaires, directeurs de grandes entreprises et de journaux nationaux. Ainsi que le signale Moritz Goldstein, les Chrétiens se retrouvèrent sur la défensive et ils se mirent de nouveau à traiter les Juifs comme des étrangers et comme un danger. L’auteur passe à l’étape suivante en déclarant que les Juifs influents nient ces faits. Il ajoute qu’on peut varier sur les dispositions à prendre pour remédier à ce déséquilibre mais que nier ce constat équivaut à un suicide pour la communauté juive. On évoque très peu Moritz Goldstein, probablement parce qu’il dérange. Pourtant, par son analyse aiguë et sans concession, par son refus de toute démagogie, il reste un éclaireur. Fort des déclarations de Richard Wagner sur les Juifs, en particulier lorsqu’il déclare que ces derniers sont plus attirés par l’apparence des choses que par leur essence, Moritz Goldstein se demande si la culture chrétienne peut se concilier avec une quelconque identité juive. Il souligne discrètement ce fait : l’antisémitisme ne se limite pas à quelques fanatiques. Il dénonce le livre de Houston S. Chamberlain, « Les Fondements du XIXe siècle » (« Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts »), un livre réfutable à chaque ligne mais dont la haine qui l’anime est irréfutable. Moritz Goldstein pose aussi cette question : comment un homme comme Schopenhauer a-t-il pu vouer aux Juifs une haine aussi tenace ?

Moritz Goldstein (1880-1977) affirme que la plus profonde racine de l’antisémitisme est dans le christianisme, un christianisme ayant perdu de son prestige, ce qui conduisit à déclarer que l’évangélisation de l’Europe correspondait à un enjuivement détestable ; et les Juifs se trouvèrent chargés de tous les maux dont souffrait l’Europe. Moritz Goldstein somme tous les Juifs de réagir sous peine d’être toujours plus maltraités. Si le succès des Juifs est à l’occasion célébré par les non-Juifs, quelque chose sonne faux dans tous les cas. Alors, que faire ? Chercher à se légitimer ? Faire la sourde oreille ? Non ! Le Westjude ne doit faire ni l’autruche ni faire preuve de naïveté. Et Moritz Goldstein écrit : « La judéité est ce qu’un Juif a de mieux » et il invite « à créer les conditions pour que se développe, en toute liberté, une spécificité nationale juive », ce qui suppose un territoire propre : « Et voici ce que donnent les idées modernes de la spécificité nationale appliquée aux Juifs : pour le peuple il faut le sionisme, et pour l’art il faut la renaissance de la langue et de la poésie hébraïques ».

Ernst Lissauer (1882-1937) prend le contre-pied des thèses défendues par Moritz Goldstein qu’il traite avec condescendance. Il déclare que les Juifs ne forment pas un peuple depuis qu’ils ont quitté le ghetto. Toujours selon lui, il leur manque à présent une langue commune, des mœurs communes et des lois communes. Il déclare que les Juifs se trouvent à une étape intermédiaire et, considérant que le facteur religieux ne cesse de perdre en importance, qu’ils doivent embrasser par conviction la religion officielle (catholicisme ou protestantisme) et que, par cette assimilation, la question juive serait réglée. Il considère que l’essence juive est fugitive et qu’elle peut être gommée, que les Juifs doivent se diluer jusqu’à disparaître en tant que tels dans la société allemande. Si le Juif n’émigre pas, il doit s’employer de toutes ses forces à devenir allemand et s’en tenir à cette ligne, insensible aux sarcasmes des sionistes et des antisémites.

Maurice-Ruben Hayoun prend du recul et nous replace à la fin du XIXe siècle afin de mieux comprendre la polémique entre Ernst Lissauer et Moritz Goldstein dans une revue pangermaniste. Il écrit : « L’esprit nouveau était là et menaçait de tout emporter : il semblait que le Juif ne pourrait s’intégrer dans la culture européenne qu’au prix de son identité juive. On avait émancipé les Juifs avec le secret espoir qu’ils finiraient par s’assimiler, c’est-à-dire qu’ils finiraient par s’émanciper du judaïsme ». Bref, en cette fin de siècle, le judaïsme apparaissait comme un corps épuisé qui ne survivait qu’artificiellement. Il faut notamment relire les écrits d’Emmanuel Kant et de Johann Gottlieb Fichte à ce sujet. Ce courant assimilationniste trouva en Ernst Lissauer (…) son idéologue patenté » conclut Maurice-Ruben Hayoun.

Ci-joint, un lien féroce intitulé « Ernst Lissauer, poète juif belliciste, et les contradictions de Stefan Zweig » :

http://fritz-haber.over-blog.com/article-ernst-lissauer-poete-juif-belliciste-et-les-contradictions-de-zweig-121318935.html

Ci-joint, un extraordinaire lien mis en ligne par Leo Baeck Institute (Center for Jewish History), à New York, et intitulé « Guide to the Papers of the Ernst Lissauer (1882-1937), 1722-1967 » où le lecteur pourra avoir accès à la totalité de ses écrits :

http://digifindingaids.cjh.org/?pID=121527

Maurice-Ruben Hayoun écrit : « Ce qui frappe le plus dans la contribution de Ferdinand Avenarius qui mettait un point final à la controverse autour de la judéité et de la germanité, c’est qu’un pangermaniste donnait raison aux sionistes tout en ignorant superbement les thèses des partisans de l’assimilation, c’est-à-dire de la disparition des Juifs au sein de l’ethnie allemande ». Les lecteurs du Der Kunstwart et à leur suite Ferdinand Avenarius ne prêtent guère attention à Ernst Lissauer. C’est la thèse de Moritz Goldstein qui retient le directeur de ladite revue. Ce dernier souligne que son appartenance à la droite nationaliste, Deutschnational, ne signifie aucunement l’adhésion à des thèses antisémites. Ferdinand Avenarius arrive au même constat que Moritz Goldstein, l’antisémitisme en tant que tel gagne du terrain. Et je passe sur son analyse de ce mal, analyse qui ne manque pas de pertinence, sans concession, éloignée de toute démagogie. Cet Allemand non-juif est l’un des plus lucides de son temps sur cette question. Il arrive à cette conclusion que mépriser un judaïsme conscient de lui-même est aussi étonnant que stupide. Il déclare que seule une authentique culture juive peut contribuer efficacement à la culture universelle. Il affirme que plus les valeurs juives préserveront leur pureté originelle plus elles seront reconnues. Mais lisez Ferdinand Avenarius !

 

 Ferdinand AvenariusFerdinand Avenarius (1856-1923)

 

Olivier Ypsilantis

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Je me souviens (des objets) 

 

Un tapis iranien et des soldats de plomb : 

Je me souviens du tapis iranien, chez ma grand-mère, dans l’entrée. Je m’en souviens avec une précision toute particulière : c’est dans ses entrelacs, qu’enfant, je faisais manœuvrer mes soldats de plomb, des soldats avec lesquels mon père avait joué, enfant. J’aimais tout particulièrement les spahis et leurs capes (en plomb elles aussi) qui tombaient en lourds plis sur la croupe de chevaux aux robes variées.

 

Une boîte en carton :

Lorsque mon oncle me fit cadeau de cette boîte en carton, je ne compris pas vraiment. Et lorsque je lui demandai ce que c’était, il eut une expression d’agacement et se contenta de me dire : « J’y tiens. Prends-en soin ». Je lui en fis la promesse sans oser insister et rangeai la boîte dans un tiroir de mon bureau ; elle me servit à classer des coupures de presse. Un soir, tard, alors que tous dormaient, je sortis la boîte et la posai sur mon bureau, sous la lampe, bien décidé à en percer le mystère. Elle était solide et patinée par le temps, avec le nom et le prénom de mon oncle manuscrits en lettres capitales sur son couvercle. Alors que je la retournai en tous sens, je surpris un fragment d’étiquette collé sur l’une de ses faces extérieures. J’en déchiffrai quelques lettres que je  tapai aussitôt sur le clavier de mon ordinateur, avant de me mettre sur Google en mode Images. Je ne tardai pas à comprendre… Cette boîte avait contenu les perfusions qui avaient sauvé la vie de mon oncle, après sa terrible blessure du 20 novembre 1944, alors qu’il servait une mitrailleuse hors-tourelle, tuant et blessant par dizaines des Gebirgsjäger embusqués dans des conifères, en lisière de forêt, devant la Vor-Vogesen-Stellung. Selon les témoignages d’habitants des environs, il pleuvait du sang des arbres. L’image ci-dessous est celle qui m’a permis d’identifier la boîte : Standard Army and Navy Package of Normal Human Plasma Dried. Cette boîte est probablement celle qui a été utilisée au 9th Evacuation Hospital de Lunéville. C’est là que le chirurgien américain Paul C. Samson  pratiqua l’une des premières opérations à cœur ouvert de l’histoire. Peu après, j’éluciderai un autre mystère en découvrant le nom de celle que ce blessé avait aimée, Marianne Cohn, assassinée le 8 juillet 1944, à Ville-la-Grande.

 

Package plasma

Paul C. SamsonPaul C. Samson M.D. (1905-1982)

 

Un masque à gaz :

Dans l’appartement de ma grand-mère, après son décès. Je me souviens d’un placard oublié, un vaste placard dans une chambre qui avait longtemps servi de débarras. Je me souviens de l’odeur qui en sortit lorsque je l’ouvris et qui m’emporta cinquante ans en arrière, dans les années 1939-1940, des années que je n’ai pas connues mais qui me collent à la peau, si je puis dire. Sur le mur peint en gris-vert, un alignement de trois masques à gaz accrochés à des clous — les masques de ses trois enfants. Celui du milieu était donc celui de ma mère. Elle avait sept ans lorsque la guerre fut déclarée. Je suis resté longtemps assis devant ce placard oublié qu’éclairait une faible lumière. Après quelque hésitation, je me suis décidé à emporter le masque à gaz de ma mère. J’ai peu repensé à ce placard et à l’étrange impression qui me prit jusqu’à ce qu’un ami m’envoie  le lien suivant :

http://www.pariszigzag.fr/visite-insolite-paris/lappartement-de-lespace-temps

 

Un cheval en bois, une toque de Davy Crockett, un casque US M1, etc. :

Je me souviens qu’il y avait sur la cheminée de la chambre de mes parents, à Cesson, un petit cheval en bois noir décoré de motifs floraux multicolores, un cheval de Dalécarlie que mes parents, jeunes mariés, avaient rapporté d’un voyage dans les régions boréales de Suède et de Norvège, en 1957. Ce cheval est à la Suède ce que le coq de Barcelos est au Portugal ; mais surtout, il reste l’un des emblèmes des mois de juillet de mon enfance à Cesson, avec la toque de Davy Crockett de mon cousin, le casque US M1 de mon oncle, le Journal de Spirou, le Journal Tintin et leurs héros respectifs, les cartes postales de Barberousse et d’Albert Dubout que m’envoyaient mes grands-parents et que ma mère avait disposées dans ma chambre, sur le trumeau de la cheminée. Autres emblèmes de ces mois d’été à Cesson, les livres de la Bibliothèque Verte pour Jules Vernes et de la Bibliothèque Rose pour la Comtesse de Ségur — je fus jusqu’à dix-douze ans un fervent lecteur de cette dame.

 

Des plaques d’identité militaires (dog tags) :

Je me souviens d’un jour gris soyeux, tiède et humide, à Hué. Je me souviens de la Sông Hương, la Rivière des Parfums. Il m’avait invité à entrer dans son commerce de brocante militaire. J’avais hésité avant de me décider. Son visage intelligent et son bon anglais étaient une promesse de conversation. Sitôt dans son antre, la curiosité me prit. Après tout, j’avais autour de moi un fouillis qui témoignait lui aussi de l’histoire de son pays, le Vietnam. Mon regard ne tarda pas à être attiré par une petite boîte en plastique dans laquelle je reconnus des dog tags, autant de témoignages particulièrement émouvants puisqu’ils portaient chacun un nom. Je suis ressorti avec dix plaques, huit de soldats américains et deux de soldats sud-vietnamiens, les noms de ces derniers étant non pas emboutis dans le métal mais gravés en pointillé, manuellement. Sur les huit plaques américaines, je relève les religions suivantes : Moravian, Greek Orthodox, Jewish, Presbyterian, Roman Catholic, Church of Christ, Methodist, Assembly of God.

Cinq ans plus tard, j’ai retrouvé mon marchand avec ses dog tags accrochés aux motifs de la grille d’un jardin public d’où j’ai contemplé la Sông Hương :

http://triciaannemitchell.com/2012/01/20/amelangeofdogtagsmedalsforsaleinavietnamesemarket/

Il est tard. Je caresse chacune de ces plaques et m’efforce de revenir corps et âme dans ce jour gris soyeux, tiède et humide, à Hué, l’un des plus beaux temps d’un voyage de plusieurs milliers de kilomètres en Asie du Sud-Est.

 

Des boîtes à poudre Houbigant :

Je les ai trouvées dans le grenier d’une maison de famille, après la mort de ma grand-mère, la Grecque. En les ouvrant, je l’ai revue. Dans la gamme, elle choisissait généralement le ton Rachel soleil. Il m’est difficile de parler d’elle. Elle m’a toujours donné l’impression d’être exilée sous le ciel gris de Paris. Elle aimait le tango, le tennis, les romans à l’eau de rose. Mais surtout, elle aimait rire ; c’est probablement pourquoi je ne l’oublierai pas, bien qu’elle me soit toujours demeurée mystérieuse, ainsi exilée sous le ciel gris de Paris.

 Boîte Houbigant

Un morceau de brique : 

Dans l’une des boîtes à poudre Houbigant, un morceau de brique venu d’un temple de Mỹ Sơn. Il faisait chaud, une chaleur humide, très humide. C’est peut-être là, dans ce sanctuaire enchâssé dans la forêt, que j’ai le plus éprouvé ce qu’avait été cette guerre. Tout en déambulant parmi ces temples ciselés, je ne tardai pas à remarquer que maintes traces, par leur brutalité, n’étaient pas l’œuvre du temps. Ces briques ciselées étaient par endroits déchiquetées. Puis je remarquai dans le terrain des bouleversements qui ne s’inscrivaient pas dans cette nature, des trous trop ronds, des entonnoirs certes adoucis par l’érosion et la végétation mais qui détonnaient. Je commençai à comprendre. J’appris que l’opinion s’était émue et que Nixon avait ordonné à ses troupes de respecter cet ensemble unique qui avait été la capitale politique et religieuse du royaume de Champâ et dans lequel l’homme avait œuvré sans discontinuer du IVe siècle au XIIIe siècle.

Ci-joint, un lien UNESCO sur ce vaste ensemble dont les racines spirituelles plongent dans l’hindouisme indien :

http://whc.unesco.org/fr/list/949

 

Un pavé de Lisbonne : 

Lisbonne, l’une de mes villes bien-aimées. J’ai ramassé ce petit pavé il y a quelques années, du côté de la Praça Marquês de Pombal. Le petit pavé clair est l’emblème non seulement de la capitale portugaise mais de tout le Portugal. Je n’oublierai jamais ce voyage vers le Portugal, un passage de la frontière, au Nord, pour m’engager dans la vallée du Douro, vers Oporto. Côté espagnol, l’asphalte ; côté portugais, le pavé, ce petit pavé clair. Des ouvriers réparaient la chaussée, patiemment. Ils réajustaient ces pavés ou couvraient des manques. D’un coup, alors qu’aucune frontière naturelle n’était visible, je basculai dans un autre monde. La frontière entre Espagne et Portugal est étonnante entre toutes. Aucun poste-frontière ne la matérialise et pourtant… Outre l’asphalte et le pavé : côté espagnol, le garçon de café (camarero) déborde d’énergie et le café est bruyant ; côté portugais, le garçon (garçom) travaille au ralenti — relativement à l’Espagnol — et le café est silencieux.

Le pavé portugais est comme un filet partout lancé sur les trottoirs et les rues, ce qui va plutôt bien à ce peuple de marins, découvreurs de toutes les routes maritimes du monde, routes qu’emprunteront à leur suite d’autres peuples d’Europe.

 

Des fauteuils et des chaises Empire : 

Je les revois dans le salon de mes grands-parents. Lorsque nous y prenions place, il n’était pas rare que mon oncle en vienne à évoquer Talleyrand qui y aurait lui aussi pris place. En effet, le « Renard octogénaire » avait l’habitude de faire halte au château de Jeurre lorsqu’il se rendait à Valençay ou en revenait. Mais puisque ces chaises et fauteuils viennent de la chambre de la comtesse Mollien, je préfère oublier le « Diable boiteux » pour l’épouse du comte Mollien, ministre du Trésor public, de 1806 à la chute de l’Empire puis durant les Cent Jours. Cette femme particulièrement distinguée, dame d’honneur de la reine Marie-Amélie de Bourbon-Siciles, était par ailleurs une artiste respectable chez laquelle se devine l’influence de son maître, Ingres, notamment dans ses petits portraits de profil au crayon ou à l’eau-forte.

 

Une boîte à gâteaux : 

C’est une boîte à gâteaux métallique Biscuits Petit Beurre Félix Potin. Ma grand-tante y rangeait langues de chat et cigarettes russes. Elle était « dévoreuse de livres » à la « mémoire d’éléphant », des expressions que nous utilisons volontiers lorsque nous l’évoquons. J’aimais séjourner chez elle et l’interroger. Elle me parlait des premiers avions et des premières voitures, d’une France qui n’était autre que celle de « La Comédie humaine ». Le soir, lorsqu’elle montait dans sa chambre, j’ouvrais les grands placards du salon bourrés de livres et je lisais, passant de la campagne de Norvège à la vie de António de Oliveira Salazar, de Madame Récamier aux « Mémoires » de Raoul Salan… J’aimais séjourner chez elle. Elle fut ma Tante Léonie.

 

Petit beurre Felix Potin

 

Un morceau du Berliner Mauer : 

Un été à Berlin, tiédeur et souffles frais, promenades à vélo. Berlin ! Étrange ville au centre ravagé mais dont les faubourgs ont été relativement préservés. Je revois la Kastanien Allee dans le quartier de Prenzlauer Berg, le pavé de ce quartier (bien plus gros que le pavé portugais), des pavés de tailles diverses en granit sombre. Le pavé de Berlin témoigne du passé d’une ville dont les parties verticales ont été en grande partie détruites, toujours plus détruites en allant vers le centre, le centre et ses vastes espaces aujourd’hui ouverts sur le ciel. Berlin et ses jardins publics où les enfants jouent nus dans un sable doux et lumineux, le sable du Brandebourg, cette région que Theodor Fontane m’a fait aimer, avec « Wanderungen durch die Mark Brandenburg », région où j’ai marché avec des jambes infatigables. Pourquoi ce calme et cette beauté alors que la mort et la destruction avaient été partout ? Les lieux ont-ils une mémoire ? Cette question battait à mon front  comme elle avait battu à mon front lorsque je marchais en compagnie de l’amie allemande dans Hambourg, Hamburg, Operation Gomorrha, Feuersturm

Le lien ci-après rend compte de la bataille de Berlin (16 avril 1945 – 2 mai 1945), toujours plus violente à mesure que les troupes soviétiques convergent vers les organes du pouvoir nazi, la Neue Reichskanzlei et le Führerbunker en particulier :

https://www.youtube.com/watch?v=HGCzHwCwQOw

Le document ci-joint est particulièrement précieux. Il s’intitule « La Bataille d’Allemagne, le dernier sursaut et Berlin » et s’inscrit dans la série Grandes Batailles de Daniel Costelle et Henri de Turenne, des classiques à présent :

https://www.youtube.com/watch?v=sDttdKp5TDQ

 Olivier Ypsilantis 

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En lisant « Salomon Munk, sa vie et ses œuvres »  de Moïse Schwab – 3/3

 

V – 1859-1867

En 1859, Salomon Munk termine la publication de ses « Mélanges de philosophie » par l’impression d’un second fascicule. En 1861, il fait paraître le tome II ; et, en 1865, le tome III de son « Guide des égarés ». Pour mener à bien ce dernier travail (la table des matières surtout), il reçoit l’aide du futur grand rabbin Zadoc Kahn. Parmi ceux qui l’aident avec diligence, l’auteur de la présente monographie, Moïse Schwab. Rappelons que l’immensité de ses travaux ne l’empêche pas d’être très présent à l’Académie et de répondre scrupuleusement à bien des questions, en particulier celles de François Guizot.

 

Père-Lachaise, Tombe de Moïse SchwabLa sépulture de Moïse Schwab (1839-1918) au cimetière du Père-Lachaise.

 


Le 24 décembre 1864, par décret impérial, Salomon Munk est nommé au Collège de France où il remplace Ernest Renan, empêché de faire son cours d’hébreu suite à la parution de son livre, « Vie de Jésus ». Ci-joint, un document intitulé « Le scandale de la ‟Vie de Jésus” de Renan » de Perrine Simon-Nahum :

http://www.cairn.info/revue-mil-neuf-cent-2007-1-page-61.htm

Salomon Munk ouvre son cours le 1er février 1865. Dans une revue, il publie un avertissement dont je cite quelques passages : « L’objet du cours, son nom le dit, c’est un cours de langue hébraïque, chaldaïque et syriaque, par conséquent un simple cours de grammaire, consacré pour ainsi dire à l’enseignement matériel de ces langues, abstraction faite du parti que voudront en tirer les auditeurs pour leurs études respectives, soit sacrées soit profanes (…). Un seul genre d’exégèse sera absolument exclu de nos leçons, c’est l’exégèse dogmatique ou théologique. Les plus illustres docteurs de l’Église et de la Synagogue s’accordent à reconnaître que certains passages de l’Écriture, certains discours des prophètes ont un double sens : un sens simple, historique, rationnel, et un sens allégorique, typique ou dogmatique. Il y a par conséquent deux espèces d’exégèse, l’une basée sur la raison et sur les études philologiques et historiques, l’autre basée sur la foi et sur une antique tradition. Les deux exégèses courent parallèlement ensemble, sans se toucher ni s’exclure l’une l’autre (…). Ici, dans cette chaire uniquement consacrée aux études philologiques et historiques, nous n’aurons à nous occuper que du sens simple et historique. L’exégèse dogmatique doit être entièrement abandonnée aux chaires de théologie et d’Écriture sainte, établies pour les différentes communions religieuses ».

A la demande du ministre de l’Instruction publique, il rédige le « Rapport sur les progrès des études sémitiques en France », de 1840 à 1866 (à l’exception de l’arabe), et il examine en autant de paragraphes les rubriques suivantes : hébreu et rabbinique, phénicien, araméen et syriaque, himyarite et éthiopien, assyrien.

Salomon Munk décède le 5 février 1867. Et je cède la parole à son secrétaire, Moïse Schwab : « Le 5 février 1867, au soir, quelques heures après être descendu de sa chaire du Collège de France, eut lieu chez lui une séance du Consistoire central israélite. Au cours de cette séance, il parla davantage et avec plus de gaieté que d’habitude. Mais à peine ses collègues avaient-ils quitté la maison que Salomon Munk fut atteint d’une attaque d’apoplexie qui l’emporta dans la nuit même, au bout de quelques heures d’agonie ». Presque deux ans après sa mort, l’un de ses collègues, Edouard Laboulaye déclara : « Il savait tout ; mais il y avait encore quelque chose de plus admirable en lui que l’érudition ; c’était la sérénité de son esprit et la bonté de son cœur. »

 

VI – L’œuvre de Salomon Munk

Dans l’immensité de son érudition et de ses nombreuses publications dispersées en mémoires, notes, articles, deux ouvrages ressortent : « Palestine. Description géographique, historique, et archéologique » et, plus encore, « Guide des égarés ».

Moïse Schwab rapporte en fin d’ouvrage des propos très synthétiques au sujet de Maïmonide, propos que j’aimerais citer dans leur intégralité mais leur longueur m’en empêche.

Précisons que jusqu’à la traduction que fit Salomon Munk du « Guide des égarés », on ne pouvait lire cet ouvrage que dans deux traductions, l’une hébraïque, par l’un des élèves de Maïmonide, Juda ibn-Tibbon ; l’autre latine, par Johann Buxtorf, d’après la traduction de Juda ibn-Tibbon. Moïse Schwab écrit : « On conçoit aisément que la découverte de l’original en langue arabe ait éveillé chez Salomon Munk le désir de publier une édition digne de l’ouvrage lui-même, et à la hauteur de la science moderne. Il était attiré d’une façon irrésistible à cette tâche par la nature du sujet, par la célébrité de l’auteur, par l’honneur qui devait en résulter pour la science et la littérature juives ». Pendant une vingtaine d’années, il rassemble les matériaux de ce travail, notamment en se rendant à Oxford. A peine ces préparatifs terminés, il perd la vue et se met néanmoins au travail. Au trois volumes de texte et de traduction parus, Salomon Munk projette d’ajouter un quatrième avec biographie de Maïmonide et exposé de son système, sous le titre « Prolégomènes ».

Salomon Munk est philologue, il est aussi philosophe. Il s’intéresse à ces savants juifs du Moyen-Âge qui ont puisé certaines de leurs connaissances dans les écoles arabes, qui pour la plupart ont adopté la langue arabe et qui ont réuni l’étude de la philosophie, aristotélique ou néo-platonicienne, à celle de la Bible et ses commentateurs, une démarche qui eut une forte influence sur les écoles scolastiques de l’Europe. Salomon Munk découvre l’un de ces traités qui fit grand bruit dans les écoles européennes, « Fons vitæ », un traité attribué à un philosophe arabe du nom bizarre d’Avicebron. Salomon Munk s’aperçoit qu’il s’agit du Juif Salomon ibn Gabirol. Le manuscrit original est perdu mais Salomon Munk a retrouvé la traduction hébraïque, faite par Shem Tov ibn-Falaquera, qu’il a publiée. Une fois encore, le lecteur pourra se reporter à mes deux articles publiés sur ce blog même et mis en lien dans la deuxième partie de cet article.

Je cite le passage d’un compte-rendu d’Adolphe Franck afin de souligner la particularité de cette découverte : « Le nom d’Avicebron était célèbre au Moyen-Âge, et particulièrement au XIIIe siècle, parmi les maîtres de la scolastique, dans les universités chrétiennes. On savait que c’était celui d’un philosophe étranger au christianisme, arabe ou juif. La plupart le croyaient arabe, et cette opinion a prévalu chez les écrivains de la scolastique et les écrivains modernes de la philosophie. On citait de lui un livre appelé « Source de vie », où les doctrines d’Aristote étaient abandonnées ou dénaturées. Quelques fragments, en très petit nombre, reproduits dans les écrits d’Albert le Grand, de saint Thomas, de Guillaume d’Auvergne, voilà tout ce que l’on connaissait de ce traité fameux. Mais ces lambeaux épars ne pouvaient suppléer à l’œuvre entière, à l’œuvre originale, nécessairement défigurée par le latin barbare du Moyen-Âge. Cette œuvre existait-elle encore ? En quelle langue a-t-elle été écrite ? Quel système contient ou contenait-elle exactement, et enfin quel en est l’auteur ? Quel est cet Avicebron dont peut-être le nom même nous est arrivé défiguré ? A quelle époque, à quelle nation, à quelle croyance appartient-il, et à quelle source a-t-il emprunté les idées qu’on lui attribue ? Toutes ces questions, regardées jusqu’aujourd’hui comme insolubles, ont reçu de Salomon Munk une réponse précise, certaine, telle qu’on pouvait l’attendre de sa rare érudition et de sa critique pénétrante.  »

Ci-joint, un lien intitulé « Adolphe Franck (1810-1893) » :

http://judaisme.sdv.fr/perso/franck/index.htm

Ci-joint, un lien incontournable mis en ligne par la Bibliothèque nationale de France (data.bnf.fr) :

http://data.bnf.fr/11917230/salomon_munk/

Ci-joint, un lien intitulé « The Debate Between Salomon Munk and Heinrich Ritter on Medieval Jewish and Arabic History of Philosophy » de Chiara Adorisio :

http://www.academia.edu/6167268/THE_DEBATE_BETWEEN_SALOMON_MUNK_AND_HEINRICH_RITTER_ON_MEDIEVAL_JEWISH_AND_ARABIC_HISTORY_OF_PHILOSOPHY

Ci-joint, un lien intitulé « Réflexions sur le culte des anciens Hébreux, dans ses rapports avec les autres cultes de l’Antiquité ; pour servir d’introduction au Lévitique et à plusieurs chapitres des Nombres » de Salomon Munk :

https://books.google.fr/books?id=335AAAAAcAAJ&pg=PA1&lpg=PA1&dq=salomon+munk&source=bl&ots=qUjIzu7bOR&sig=c-j3oJWXwniclboykL-NSSz1HzA&hl=fr&sa=X&ei=Wf-vVK6-NseuUcyugqgG&ved=0CF8Q6AEwCDge#v=onepage&q=salomon%20munk&f=false

 

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Salomon Munk, sa vie et ses œuvres »  de Moïse Schwab – 2/3

 

Suite III – 1840-1841

Des lettres à sa mère contiennent d’intéressants détails sur son voyage en Syrie. Dans une lettre du 16 août 1840 envoyée d’Alexandrie, on peut lire ces mots éloquents : « En général, les Juifs d’ici sont placés dans un état infime de développement intellectuel ; même l’érudition rabbinique s’y rencontre rarement. Les femmes sont sans instruction, et ne savent pas même lire les prières. Le rabbin, un homme très savant et plein d’esprit, avec lequel je me suis lié, m’a fait lui-même un portrait fort triste de l’état intellectuel de sa communauté. C’est la conséquence de l’oppression et du mépris qui pèsent sur nos coréligionnaires de l’Orient ; pour les relever, l’impulsion doit venir d’Europe ». Dans une lettre du 6 septembre 1840 envoyée à sa mère d’Alexandrie, il rapporte la libération des prisonniers tout en regrettant qu’il n’y ait pas de procès en bonne et due forme, procès que le Consul de France, Ulysse de Ratti-Menton, voulait empêcher. Il ajoute : « Les agents français sont maintenant très puissants, car le Pacha attend d’eux une aide » et « Tout homme impartial reconnaîtra que nos ennemis ont craint l’enquête ». Dans une lettre adressée à Albert Cohn, Salomon Munk regrette que l’on ne parvienne pas à une procédure juridique régulière, ce qui le prive d’être utile en tant que traducteur et, ainsi, de rendre quelque service. Et puisqu’il se trouve à la solde du Comité (institué par le Consistoire central pour défendre les Juifs de Damas), il exprime son malaise et espère rentrer le plus tôt possible à Paris pour reprendre son travail s’il ne peut se rendre plus utile, notamment en rédigeant des documents en arabe ou en traduisant des documents juridiques en hébreu ou en arabe. Il demande à ce que ses scrupules soient transmis au Comité. Il se plaint par ailleurs de ne pouvoir mettre à profit son séjour à Alexandrie en tant qu’orientaliste ; il déplore par ailleurs l’état de la communauté juive, sans aucune ressemblance avec celle de l’Antiquité.

Au cours de ce voyage, Salomon Munk achète des manuscrits (arabes et hébreux) avec les deniers de l’État et pour l’État. Le livre de Moïse Schwab en dresse la liste complète, soit trente-six ouvrages formant quatre-huit volumes de tout format.

 

 Tommaso et AmarahPortrait du père Tommaso et de son domestique Ibrahim Amarah

 

L’affaire de Damas a une conséquence heureuse et indirecte, celle de rapprocher les Juifs d’Europe de ceux d’Orient et de faire sentir à ces derniers combien il leur faut sortir du triste état dans lequel ils se trouvent, notamment en ouvrant des écoles. A cet effet, Salomon Munk s’adresse à eux en hébreu et en arabe. Il décrit la brillante situation de leurs ancêtres dans le pays et l’état d’abaissement dans lequel ils se trouvent à présent, un abaissement lié au manque d’éducation. Suite à cet appel, les Juifs du Caire fondent une école de garçons et une école de filles, appelées « Écoles Crémieux ». En dépit de l’opposition de quelques rabbins, Salomon Munk obtient qu’on y admette les enfants de la communauté caraïte. Sur le chemin du retour, il s’arrête au Caire qu’il préfère à Alexandrie, trop européenne. Dans une lettre à sa mère, datée du 2 octobre 1840, il dit regretter de ne pouvoir se rendre au mont Sinaï et à Jérusalem. Et il rappelle que c’est au Caire que Maïmonide a exercé la médecine. Il écrit dans cette même lettre : « Malheureusement, maintenant, les Juifs d’ici n’ont qu’une éducation médiocre. Nous avons utilisé notre séjour ici pour fonder une école, où, en dehors de l’hébreu et de l’arabe, on enseignera le français, l’italien, l’arithmétique, la géographie ». Dans une lettre du 4 novembre 1840, à sa mère, et toujours sur le chemin du retour, il rapporte avoir fondé une école à Trieste avec Adolphe Crémieux. « C’est un bon commencement, établi pour la civilisation des Juifs, et j’espère que notre voyage n’aura pas été inutile pour eux. Si la guerre n’avait pas éclaté maintenant en Orient, nous aurions essayé d’instituer des établissements analogues à Alexandrie, peut-être aussi en Syrie ». De passage à Rome, il déplore dans une lettre à sa mère, datée du 26 novembre 1840, l’état misérable dans lequel vivent les Juifs. Je cite cette lettre dans sa quasi intégralité tant elle est remarquable : « Une triste vue est offerte par le ghetto, ou quartier juif. Nos coréligionnaires vivent là sous l’oppression la plus lourde. Ils sont exilés dans l’une des parties les plus misérables de la ville, et qui, d’après sa situation, fait partie de l’ancienne Rome. Là, on leur a assigné un petit nombre de rues sales, auxquelles on arrive par diverses portes, closes la nuit. La plupart d’entre les Juifs se livrent au petit commerce ; peu d’entre eux peuvent apprendre désormais des professions. Par suite de l’oppression, une grande ignorance règne chez eux, et c’est seulement par besoin qu’ils ont quelques médecins. Près du quartier juif, on voit l’arc de triomphe sous lequel Titus fit son entrée à Rome, en revenant après la destruction de Jérusalem ; on voit figurer sur cet arc plusieurs des vases du Temple, comme par exemple le chandelier d’or et la table des pains de proposition. D’ordinaire, les Juifs font un détour pour n’avoir pas à passer sous cet arc de triomphe. Pourtant, tout à l’entour, on voit la vieille Rome en ruines, transformée en monceaux, morte, tandis que le judaïsme subsiste encore et subsistera toujours. Comme une sorte de réplique à l’orgueil des magnifiques palais, la simple grande synagogue porte à l’entrée, sur un carreau noir, ces mots (Ps., 137,5) : « Si je t’oublie, Jérusalem, j’oublierai ma main droite. » Pour moi, tout cela est plus intéressant et plus édifiant que tout l’éclat dont brille ici le christianisme, qui dans toute l’Italie est un vrai paganisme ».

Le 26 octobre 1841, Salomon Munk épouse Fanny Reishoffer. De leur mariage naîtront quatre enfants : un fils, Louis, mort jeune, et trois filles Alice, Régina et Camille.

 

IV – 1842-1858

Outre son emploi de conservateur, Salomon Munk donne des cours afin d’arrondir ses fins de mois et travaille à de nombreuses publications. Il participe à un recueil intitulé « Dictionnaire des sciences philosophiques », sous la direction d’Adolphe Franck. Moïse Schwab écrit : « A partir de ce moment, notre orientaliste semble moins éparpiller les produits de sa plume, opérer une sorte de concentration de ses écrits, préludant ainsi aux mémoires plus développés que de simples articles, qu’il va donner au Journal asiatique. » Il a en tête de publier le grand ouvrage de Maïmonide. Entre temps, il rédige en 1842 un mémoire intitulé : « Notice sur Joseph ben Yehouda, disciple de Maïmonide ». Cette même année, il prépare la publication (traduction française accompagnée de notes) d’un manuscrit qui contient une description de l’Inde par le célèbre astronome Aboul Rihân El-Birouni. Ce projet qui n’eut pas de suite attira l’attention du monde scientifique, notamment celle de l’astronome Jean-Baptiste Biot.

En 1844, Salomon Munk perd sa chère mère. La même année, il est nommé secrétaire du Consistoire central des Israélites de France, une fonction qui l’oblige à prendre sur son temps d’étude mais qui lui assure des revenus plus stables qu’à la Bibliothèque royale. Bref, entre ces deux activités qui lui rapportent à peine la moitié du nécessaire et qui s’ajoutent aux leçons et aux travaux particuliers, son emploi du temps est plus que chargé.

L’éditeur Firmin-Didot le sollicite pour un volume destiné à l’une de ses collections, l’Univers pittoresque. C’est le premier ouvrage d’ensemble qui porte le nom de Salomon Munk. Son titre : «  Palestine. Description géographique, historique et archéologique ». Ci-joint, l’intégralité de ce livre :

https://archive.org/details/palestine00unkngoog

Entre temps, il délaisse l’histoire et la philosophie pour revenir à ses travaux de linguistique. Ainsi, dans le Journal asiatique de 1846, il examine la « Grammaire hébraïque raisonnée et comparée » du grand rabbin Salomon Wolf Klein. Ci-joint, un lien sur ce grand rabbin de Colmar et du Haut-Rhin :

http://judaisme.sdv.fr/histoire/rabbins/sklein.htm

En 1846, Salomon Munk découvre que le néoplatonicien arabe évoqué dans la philosophie scolastique sous le nom de Avicebron (ou Avicebrol) n’est autre que le poète juif Salomon Ibn Gabirol. J’ai évoqué cette grande figure sur ce blog même dans un article en deux parties. Le nom de Salomon Munk est évoqué dans la première partie :

http://zakhor-online.com/?p=7770

http://zakhor-online.com/?p=7782

Salomon Munk publie des biographies de rabbins français du XIIIe siècle dans l’Histoire littéraire de la France : Iehiel de Paris, Nathan l’Official et son fils Joseph, Isaac de Corbeil, Moïse de Coucy. En 1847, il donne pour le Journal asiatique une interprétation de l’inscription phénicienne de Marseille. Et il trouve le temps de dispenser gratuitement des cours d’éducation religieuse à des enfants. On sait par ailleurs qu’il s’efforce d’aider qui le demande soit en entreprenant des démarches soit en faisant l’aumône malgré ses faibles revenus.

Sa vue s’est fatiguée. En 1848, il ne travaille qu’avec un œil avant d’être frappé par une amaurose totale. Et pourtant : « Avec l’aide d’un secrétaire qui lui fait la lecture, qui écrit sous sa dictée, il reprend la série des travaux les plus étonnants qu’un aveugle ait entrepris » écrit Moïse Schwab. Au cours des années qui avaient vu les première atteintes du mal, il avait écrit une série d’articles publiés dans le Journal asiatique sur l’histoire de la formation de la grammaire hébraïque : « Notice sur Aboúl walid Merwân Ibn-Djanah et sur quelques autres grammairiens hébreux du Xe et du XIe siècle, suivie de l’introduction du Kitab-el-Luma d’Ibn-Djanah en arabe, avec une traduction française ». Cette notice souligne l’influence qu’a eu l’étude de la grammaire arabe dans la formation de la grammaire hébraïque. Cet écrit est récompensé par le prix Volney de l’Institut de France.

Salomon Munk donne une interprétation de l’inscription sur le sarcophage d’Eschmoun-Ezer du Louvre, une inscription particulièrement intéressante pour diverses raisons, notamment par les éclaircissements qu’elle apporte sur la construction de la phrase phénicienne et sur son intime parenté avec la langue hébraïque. Rappelons que ces travaux sont menés par un homme aveugle qui se fait lire les transcriptions.

Le premier volume de son édition de Maïmonide paraît en avril 1856 et la première partie des « Mélanges de philosophie juive et arabe » en mars 1857. Par ailleurs, il exerce et exercera jusqu’à sa mort la fonction de secrétaire du Consistoire central des Israélites de France. Rappelons que le Consistoire central sert d’intermédiaire entre le Gouvernement et les autres consistoires, pour la direction du culte.

Cette monographie enrichie de nombreuses lettres a un double mérite. Elle met en lumière l’immense contribution d’un savant mais aussi son caractère, son humanité, sa modestie. Un exemple : « Ainsi, en 1858, le ministre de l’Instruction publique apprend par hasard, et non sans étonnement, que le véritable auteur du catalogue des manuscrits hébreux de la grande Bibliothèque de France, celui qui a sacrifié sa vue à la science, pour s’être donné à elle avec passion et une ardeur de pionnier, n’était pas même décoré de l’Ordre de la Légion d’honneur : il le nomme chevalier le 13 août de cette année. Encore fallait-il que quelqu’un le signalât au ministre : ce « quelqu’un » a été le colonel Cerfbeer, président du Consistoire central. » Le 3 décembre 1858, Salomon Munk est nommé membre de l’Académie des inscriptions et des belles-lettres.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Salomon Munk, sa vie et ses œuvres »  de Moïse Schwab – 1/3

 

A Alexandre K. qui a eu l’amabilité de me transmettre ce document sur son ancêtre, un fac-similé de « Salomon Munk, sa vie et ses œuvres » de Moïse Schwab, édité à Paris, chez Ernest Leroux libraire, en 1900.

 

Tout d’abord, un lien sur l’auteur de cette monographie, Moïse Schwab (1839-1918), qui fut le secrétaire de Salomon Munk, un lien mis en ligne par Jewish Encyclopedia :

http://www.jewishencyclopedia.com/articles/13335-schwab-moise

 

 Salomon MunkSalomon Munk (1803-1867), professeur au Collège de France.

 

I – 1803-1831

Salomon Munk naît en 1803, à Gross-Glogau, en Silésie, une ville où les Juifs résident depuis six cents ans et sans interruption — je rappelle que je travaille sur un texte publié en 1900. L’acte officiel de sa naissance indique 1805, une erreur probablement due au fait que les registres d’état-civil ne sont pas encore tenus avec rigueur. Son père, Lippmann Samuel Munk, est fonctionnaire public de la communauté. Sans être riche, il bénéficie d’un traitement officiel et suffisant pout élever ses enfants, un fils Salomon et deux filles, Caroline et Charlotte ; un fils et une fille sont morts en bas âge. Le père meurt alors que Salomon a à peine huit ans. Il a pourtant eu le temps de lui transmettre de solides connaissances dont celle de l’hébreu. Sa veuve, Malka, se dévoue à l’éducation de ses enfants. De nombreuses lettres écrites par Salomon Munk à sa mère témoignent de l’affection et de la reconnaissance du savant pour cette mère si dévouée.

Fort de l’éducation reçue de son père, en hébreu notamment, Salomon Munk suit le cours supérieur de Talmud à l’école rabbinique de sa ville natale. A l’âge de sa majorité religieuse (quatorze ans), il est élevé aux fonctions de lecteur de la Torah auprès d’une société de bienfaisance, à Gross-Glogau. A dix-sept ans, ses connaissances sont telles qu’il pourrait prétendre au poste de rabbin. Il commence à apprendre le français.

Il se rend à Berlin où il est remarqué par Eduard Gans, Leopold Zunz et E. W. Zumpt. Elève au Joachimsthaler Gymnasium, il obtient l’Abiturientenexamen après deux années de scolarité. En 1824, il s’inscrit à l’Université de Berlin mais il ne tarde pas à comprendre qu’en tant que juif, il ne pourra pas accéder à une carrière publique en Prusse. Il décide alors d’émigrer pour la France, à Paris, avant même d’obtenir un diplôme universitaire. Afin de réaliser ce projet de voyage, il trouve un précieux appui en la personne du poète Michael Beer, fils de banquier, qui lui paye ses frais, le recommande et se dit prêt à payer ses études pour qu’il décroche le titre de docteur. En 1827, il se met donc en route pour Paris et fait une halte d’un semestre à Bonn, attiré par la réputation de Georg Freytag auprès duquel il étudie l’arabe. Début 1828, il arrive à Paris. Avec de solides  connaissances en hébreu ancien et moderne, en chaldaïque et en syriaque, il va compléter ses études linguistiques en étudiant simultanément au collège de France : l’arabe, le sanscrit et le persan. Et dans son coin, il apprend l’hindoustani, une langue composée d’arabe et de persan. Il vit en donnant des cours particuliers et en fournissant des articles à des revues.

Salomon Munk passe au peigne fin les manuscrit orientaux. Ses recherches fournissent des notes à des érudits tant français qu’étrangers. Dans une lettre datée du 21 novembre 1832, au Ministre de l’Instruction publique, il souligne le désordre du catalogue des manuscrits hébreux, rabbiniques, chaldéens et syriaques. Il écrit notamment : « Non seulement on ne trouve dans le catalogue imprimé que des notions très incomplètes, et souvent entièrement fausses, sur les manuscrits orientaux de l’ancien fonds du Roi ; mais on n’y trouve aucun renseignement sur les collections dont la Bibliothèque s’est enrichie plus tard, je veux parler de celle de Saint-Germain-des-Prés, de la Sorbonne et de l’Oratoire, dont la dernière surtout renferme un grand nombre de livres scientifiques, traduits de l’arabe en hébreu ». Et il invite le ministre en question à ordonner un travail de classement sur cette masse de manuscrits réunis à la Bibliothèque du Roi, une tâche qu’il se propose d’accomplir.

 

II – 1832-1839

Après s’être lié d’amitié avec Samuel Cahen, traducteur de la Bible, il contribue à cette publication en lui donnant dès 1832 un mémoire intitulé : « Examen de plusieurs critiques du premier volume de la Bible». Ci-joint, ladite traduction avec le texte de Salomon Munk (soit dix-sept pages) :

https://books.google.fr/books?id=qwo2AAAAMAAJ&pg=PR4&lpg=PR4&dq=Examen+de+plusieurs+critiques+du+premier+volume+de+la+Bible+S.+Cahen&source=bl&ots=JpRicJId2Z&sig=A1SLZXCK3hvzm4s0t_BeOhTaR1A&hl=fr&sa=X&ei=vrWrVMTmH4OtU-G5gZgP&ved=0CCEQ6AEwAA#v=onepage&q=Examen%20de%20plusieurs%20critiques%20du%20premier%20volume%20de%20la%20Bible%20S.%20Cahen&f=false

Ernest Renan loue ce travail en précisant que c’est à un Israélite que nous devons la plus éloquente apologie de la méthode rationaliste.

Salomon Munk se met à rédiger des articles pour le Dictionnaire de la conversation, pour l’Encyclopédie des gens du monde ou pour l’Encyclopédie nouvelle, consolidant ainsi sa situation littéraire. Dans une lettre datée du 28 mars 1834 à sa sœur Charlotte, il écrit : « Puisque jusqu’à présent les circonstances ne me sont pas assez favorables pour exécuter de grandes entreprises littéraires projetées, je cherche provisoirement à me faire connaître dans des recueils périodiques, par de menus écrits ».

Michael Beer son bienfaiteur décède en 1833, à Munich. Par volonté testamentaire, le défunt lègue à son ami la somme de mille reichstaler en or, soit environ quatre mille francs de l’époque. On apprendra indirectement que Salomon Munk avait refusé cet héritage pour des raisons diverses. L’une d’elles se détache des autres. Il écrit à sa sœur, le 9 juin 1833 : « Les bienfaits dont m’a gratifié feu Michael Beer m’ont pesé lourdement, surtout parce qu’il m’a été enlevé avant que j’ai eu la satisfaction de lui témoigner ma reconnaissance d’une façon quelconque. Par le refus auquel je me suis décidé, je sens cette charge un peu allégée : de cette façon, j’ai eu l’occasion de donner à la famille Beer une preuve manifeste de mes véritables sentiments ». Salomon Munk va conserver un lien d’amitié avec le frère de Michael Beer, le compositeur Giacomo Meyerbeer.

En tant que juif, Salomon Munk trouve à Paris une ambiance plutôt favorable. Il n’en reste pas moins inquiet du sort des Juifs de Prusse. Dans une lettre à sa mère, le 20 octobre 1833, il écrit : « Quel contraste il y a ici avec le prosélytisme cauteleux de la Prusse ! Combien la France est différente ! En dehors des églises et de la synagogue, on ne songe plus aux distinctions de religion ».

Salomon Munk continue à publier des articles, un peu épars. Son intérêt ne va pas tarder à se fixer sur Moïse Maïmonide, le second Moïse. Pour étudier le « Guide des égarés », il remontera à la source et se mettra à l’étude du texte arabe à partir des manuscrits partiels trouvés à la Bibliothèque royale de Paris. En attendant d’en publier le texte intégral, de le traduire et de l’annoter, il en donne un spécimen approprié au second mémoire qu’il fournit à la traduction de la Bible de Samuel Cahen. Salomon Munk va œuvrer sans discontinuer à l’étude des écrits de Maïmonide. Et puisque Aristote est sans cesse présent dans le « Guide des égarés », Salomon Munk l’étudie avant de publier le résultat de ses recherches. Voir son article intitulé « Aristote » dans la France littéraire de novembre 1834. Bref, Samuel Munk a un but précis (but qui ne cesse de sourdre dans la Bible de Samuel Cahen) : étayer ses travaux relatifs au « Guide des égarés ». A cet effet, il se rend à Oxford afin de copier les textes arabes. Il donne au Journal asiatique un premier mémoire intitulé « Essai d’une traduction française des séances de Hariri », puis il abandonne son projet de publier un choix des séances de Hariri. Ses articles du Temps peuvent être répartis en trois séries : A – Littérature biblique. B – Littérature persane. C – Littérature sanscrite, outre des articles de bibliographie ou de critique littéraire.

En 1838, Salomon Munk qui est en France depuis dix ans est nommé à la Bibliothèque royale, à titre provisoire. Ce n’est que bien plus tard qu’il passera par les grades de surnuméraire puis de sous-bibliothécaire et sera naturalisé, en 1844. Il est aussitôt chargé de rédiger le catalogue des manuscrits bouddhiques et védiques, un travail auquel il s’adonnera pendant plus de dix ans, d’une manière quasi ininterrompue et jusqu’à ce que sa vue ne lui permettre plus d’avancer dans cette tâche. Son travail est également important dans la publication de documents tirés des manuscrits hébreux.

 

III – 1840-1841

Cette période de la vie de Salomon Munk est grandement occupée par le drame de Damas dont je mets en lien deux historiques :

http://www.akadem.org/medias/documents/3_Pourim_Rhodes.pdf

http://www.cairn.info/revue-archives-juives-2001-1-page-114.htm

Salomon Munk commence ainsi une lettre à sa mère, datée du 31 mai 1840 : « Ce qui préoccupe maintenant les Juifs d’ici, ce sont les tristes événements de Damas, où le Consul français a joué un rôle misérable. Sous tout autre ministère, cet homme serait déjà révoqué et appelé à rendre des comptes ; malheureusement, il y a maintenant à la tête un de ces politiciens sans foi (Adolphe Thiers), qui bavarde très libéralement, mais qui manque de sens moral pour la vérité et la justice ». En fin de lettre, il précise : « En tout cas, c’est un complot de Chrétiens, où les Mahométans ont servi d’instrument sans le savoir ». A la demande de l’avocat Adolphe Crémieux, Salomon Munk l’accompagne afin de lui servir d’interprète et de traducteur pour soutenir la défense des Juifs au cours de leur procès. Les accompagnent Sir Moses Montefiore, « un des Juifs les plus riches et les plus considérables de la communauté de Londres » et d’autres personnalités dont des notables de la communauté juive de Livourne.

Une parenthèse. Ce livre publié en 1900 contient de nombreuses lettres de Salomon Munk, des lettres qui accompagnent cette monographie et lui donnent vie. Outre les précisions qu’elles nous apportent, elles dessinent un portrait moral de l’homme. On comprend qu’à ses magnifiques qualités intellectuelles s’ajoutent de magnifiques qualités morales. Et pour en rendre compte, je laisse la parole à son secrétaire, Moïse Schwab : « Il faudrait avoir vu avec quelle affabilité toujours égale à elle-même il recevait tous ceux qui faisaient appel à sa bonne volonté, s’agit-il d’affaire pécuniaire ou scientifique : pour l’une ou l’autre, il ouvrait avec une égale bienveillance son cœur et sa main. Sa bourse ne suffisait-elle pas complètement, ou bien était-elle déjà vide ? Il en appelait alors au cœur des riches, quelque pénibles à son infirmité que fussent de pareilles démarches. Il se montrait tout aussi obligeant s’il s’agissait de renseignements littéraires, indiquant la place et la page à consulter, afin d’épargner ainsi de la façon la plus obligeante le temps de chacun. Il répondait aux questions posées avec le même soin et la même précision que s’il se fût agi de ses propres travaux. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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En lisant « La Terre sainte au temps des Kabbalistes, 1492-1592 » de Gérard Nahon – 3/3

 

VI – Les kabbalistes.

Les origines du Zohar sont controversées par la critique moderne. Mais à Safed, le Zohar conserve son statut de livre composé sous l’inspiration divine, par Rabbi Siméon bar Yohai, sur la terre d’Israël. Gérard Nahon écrit : ‟On tenait pour évident que le manuscrit avait été porté en Espagne par les vents favorables au XIIIe siècle : Moïse de Léon l’aurait simplement recopié. Après l’expulsion d’Espagne, le Zohar rentrait dans son territoire originel”.

Des cercles kabbalistiques étaient implantés à Jérusalem et Safed bien avant l’impression du Zohar ; mais Safed occupa d’emblée le premier rang dans les études kabbalistiques. A ce propos, souvenons-nous de David ben Salomon Ibn Avi Zimra, de Salomon ben Moïse Alqabets et de son disciple, Moïse ben Jacob Cordovero, maître et collègue d’Isaac Luria Ashkenazi.

 

 Tombe de Moïse CordoveroLa sépulture de Rabbi Moïse ben Jacob Cordovero (1522-1570) à Safed.

 

Où chercher le secret kabbalistique de Safed ? En Italie, d’une certaine manière, puisque c’est dans ce pays qu’est imprimé le Zohar (d’abord à Mantoue et Crémone, entre 1558 et 1560, puis à Venise, en 1563) qui ainsi se fait connaître à tout un peuple. Gérard Nahon s’empresse d’ajouter : ‟A la vérité, on étudiait à Safed le Zohar dans des manuscrits anciens ou récents, manuscrits dont les premières éditions italiennes n’avaient pas eu communication”. Les échanges entre Venise et la Terre sainte sont intenses : des volumes imprimés arrivent à Safed et des manuscrits en repartent pour impression à Venise. La kabbale de Safed se meut sur plusieurs registres, un registre savant (sur l’émanation et l’élévation de l’âme notamment) mais aussi populaire, registre dont les maîtres ne se démarquent pas, comme le thème du gilgul ou transmission des âmes.

Isaac Luria (probablement le nom le plus prestigieux qui se rattache à Safed) n’a guère écrit, hormis un commentaire sur une section du Zohar et des hymnes liturgiques. Ses doctrines sont transmises oralement et par écrit par ses disciples, à commencer par Haïm Vital Calabrese dans son Ets Hayyim (‟Arbre de vie”). La Kabbale de Safed qui met l’accent sur la Rédemption repose sur une théorie de la Création. Voir la rétractation de la présence divine (Shekhina), le tsimtsum et la réparation (tiqqu). Voir également la métempsycose (gilgul), avec l’exil de l’âme, point central de cette doctrine.

Gershom Scholem juge que l’extraordinaire succès de la Kabbale dite ‟lourianique” résulte du traumatisme infligé au peuple juif et à la pensée juive par l’expulsion d’Espagne, avec le messianisme placé au cœur de la Kabbale. Moshe Idel remet cette thèse en question. Selon lui, la richesse de la Kabbale de Safed s’explique d’abord par la concentration de rabbins d’origines diverses : espagnole mais aussi algérienne et marocaine, détenteurs d’autres traditions ésotériques et de manuscrits kabbalistiques. Par ailleurs, l’essor économique de Safed au XVIe siècle permet l’acquisition d’un nombre important de manuscrits et d’imprimés du Zohar, ce qui a pour effet de stimuler l’étude. Autre thème primordial de la Kabbale de Safed, l’exil. A l’exil d’Espagne s’ajoute probablement un autre exil : l’exil en Palestine même, dans sa réalité quotidienne, avec le statut de dhimmi réglé par le pacte d’Omar. Entre autres discriminations, celle qui touche au système fiscal ; et passons sur les vexations diverses et variées et le rapt d’enfants juifs en vue de leur conversion à l’islam.

 

VII – L’espace intériorisé : le livre.

Les Juifs étaient arrivés d’Espagne et du Portugal avec la plus riche littérature hébraïque jamais produite. Ils avaient été les pionniers de l’imprimerie dans ces pays et leur métier bénéficiait dans le monde juif d’un statut sacré. Les frères David et Samuel Ibn Nahmias (qui avaient quitté Valencia en 1492 pour Naples) arrivent à Istanbul avec leur matériel typographique et élaborent sur du papier importé de Venise le premier livre imprimé en Orient, le code classique de la loi juive, ‟Les Quatre Colonnes” de Jacob ben Asher. Nous sommes le 13 décembre 1493 (4 tevet 5254). Quatre mois plus tard, ils publient un Pentateuque avec commentaires de Rachi et sections prophétiques commentées par David Qimhi. En 1506, ils publient le ‟Livre du sacrifice de la pâque” d’Isaac ben Juda Abravanel. Jusqu’à la parution en 1727 du dictionnaire turc d’Ibrahim Müteferika, les imprimeurs hébraïques sont les seuls imprimeurs non seulement de tout l’Empire ottoman mais aussi de toute l’Asie. En effet, la puissante corporation des copistes d’Istanbul a obtenu qu’il soit interdit d’imprimer en caractères arabes des livres susceptibles de tarir la demande de manuscrits. Les imprimeurs juifs doivent toutefois affronter la concurrence de leurs homologues chrétiens d’Italie qui produisent des volumes hébraïques d’une qualité inégalée. Par ailleurs, les imprimeurs d’Istanbul sont tributaires de Venise pour l’importation de papier. Le livre imprimé est fort coûteux et les librairies de Jérusalem et de Safed réalisent d’importants bénéfices avec les particuliers, les synagogues, les écoles, les yeshivot. La part du livre à l’exportation représente une part importante du commerce de Safed. Des rabbins cachent en lieu sûr leurs manuscrits afin de réserver leurs leçons kabbalistiques à leurs proches. Certains manuscrits valent une fortune, comme ceux de Moïse Cordovero. Des auteurs rêvent de se faire imprimer à Venise, une aventure coûteuse et périlleuse qu’entreprend soit l’auteur en personne soit un fondé de pouvoir. Gérard Nahon écrit : ‟Un catalogue complet des livres hébraïques composés dans le pays d’Israël au XVIe siècle comprendrait plusieurs centaines de titres, mais il ne couvrirait qu’une part infime d’une production littéraire restée manuscrite plusieurs siècles durant”.

Le pionnier de l’imprimerie en terre d’Israël est Éliézer ben Isaac Ashkenazi. Il commence à imprimer à Lublin, avec des associés, entre 1557 et 1573. Il arrive à Constantinople en 1573 et à Safed en 1576. Le 17 mai 1577, il imprime le premier livre en terre d’Israël, (‟Bonne Leçon”, d’après Prov. IV : 2). Son auteur, Yom Tov ben Moïse Sahalon, est natif de Safed et il n’a que dix-huit ans. Disciple d’Israël ben Moïse Najjara, il reçoit en 1620 la semikha rétablie par Jacob Bérab. Dans les années suivantes, cinq volumes sortent des presses d’Éliézer ben Isaac Ashkenazi. En 1579, une révolte des Arabes contre le pacha de Damas met Safed au bord de la ruine. L’imprimerie ne recommence à fonctionner qu’en 1587 et Éliézer ben Isaac Ashkenazi publie coup sur coup trois ouvrages parmi lesquels deux d’Israël ben Moïse Najjara dont les poèmes sont sur toutes les lèvres. Au cours de l’été 1587, une épidémie ravage la ville. Éliézer ben Isaac Ashkenazi y perd-il la vie ? Les auteurs de Safed doivent reprendre les voyages au long cours dans l’espoir de se faire imprimer. Leurs destinations favorites : Constantinople, Salonique mais surtout Venise. Ce n’est qu’en 1832 que les presses hébraïques se remettent à fonctionner en terre d’Israël, à Safed, avec l’imprimeur Israël Haï ben Abraham Bak. Il imprime quatre volumes avant de partir pour Jérusalem où il fonde la première imprimerie de la Ville sainte.

 

VIII – Le rayonnement de la Terre sainte dans la diaspora.

Le canal de plus emprunté pour véhiculer les leçons kabbalistiques de Safed est l’Italie. C’est le kabbaliste égyptien Israël Sarog qui après s’être installé à Venise propage dans ce pays les doctrines d’Isaac Luria Ashkenazi, surnommé Ari. Dans le cercle qu’il anime, on trouve Menahem Azaria de Fano, Isaac Fano, Aaron Berakhia ben Moïse. C’est avec Mardochée ben Juda Dato que la nouvelle Kabbale quitte le cénacle des initiés et délaisse l’hébreu, une étape décisive sur la voie de la vulgarisation.

Parmi ceux qui vont appuyer la diffusion de la Kabbale et du mythe d’Ari : Élie ben Moïse de Vidas et Éleazar ben Moïse Azikri de Safed. Une hagiographie d’Isaac Luria Ashkenazi et trois lettres écrites à Safed entre 1602 et 1609 à un correspondant de Cracovie, Salomon Shelumiel Dresnitz, auront une part prépondérante dans la propagation de la légende d’Isaac Luria Ashkenazi. Les imprimés ne sont que l’un des véhicules de la Kabbale de Safed dans la diaspora. Des manuscrits jalousement gardés, prêtés avec parcimonie mais promptement reproduits par de très nombreux scribes, à Jérusalem, en Italie et en Allemagne du Sud, participent à cette expansion.

Le déclin économique de l’Empire ottoman et de Safed vers la fin du XVIe siècle accélère la diffusion de la Kabbale. Disettes, épidémies, razzias, auxquelles s’ajoute concurrence des tissus et des vêtement vénitiens et anglais, font que les Juifs commencent à quitter une ville en faillite après la ruine de son activité principale, l’industrie lainière. Par ailleurs, l’immigration juive en provenance d’Espagne et du Portugal s’essouffle. Seul Jérusalem conserve une population juive significative grâce à une économie plus diversifiée.

En 1583, la famine oblige Safed à envoyer des émissaires vers les grandes communautés de la diaspora afin de solliciter leur aide. En 1594, avec l’épidémie, Safed envoie d’autres émissaires parmi lesquels de prestigieux rabbins dont Moïse ben Haïm Alsheikh, le prédicateur le plus écouté de la ville. La communauté juive de Venise répond à l’appel. Ces émissaires qui œuvrent pour leur communauté en détresse ne perdent pas de vue leurs objectifs personnels : ils mettent à profit ces voyages longs et périlleux pour avancer leurs projets éditoriaux. Poussés sur les routes du monde, les émissaires de Safed  répandent son enseignement et sa doctrine dans la diaspora, des Pays-Bas à la Pologne, dans les communautés séfarades et ashkénazes. Des coutumes instaurées à Safed (et  à Jérusalem), au XVIe siècle, dans une atmosphère d’attente messianique, se répandent dans une bonne partie de l’Europe. Gérard Nahon conclut : ‟En fait il n’est pas aujourd’hui un seul livre de prières hébraïques qui ne soit tributaire de l’inspiration, des leçons et des doctrines de Safed.”

Olivier Ypsilantis

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