Du côté de Granada

 

1er mai.  Alors que je contemple le paysage de la terrasse un air me revient : « C’est une maison bleue adossée à la colline… » de Maxime Le Forestier. Mais cette maison n’est pas adossée à la colline, elle y est encastrée ; c’est une casa-cueva, comme il y en a tant dans les environs de Guadix, province de Granada. C’est une maison blanche encastrée dans la colline, une colline d’argile pur que l’érosion a sculptée comme elle a sculpté ce paysage, et à perte de vue. Je détaille les travaux de l’érosion, du ciselage. Dans les vallées frémissent de hautes peupleraies. Il y a donc de l’eau dans ce désert, beaucoup d’eau, car le peuplier est avec le saule-pleureur l’arbre des cours d’eau. Le soleil couchant embrase doucement ces terres diversement ocres et rosit les dernières neiges de la Sierra Nevada.

 

Casas cuevas à GuadixUn quartier de casas-cuevas, du côté de Guadix.

 

Lorsque je suis venu ici, il y a quatre mois, un paysan m’a offert des sacs de coings (membrillos) dont nous avons tiré une pâte épaisse, chaude, dorée et lumineuse. L’homme est fait pour ces terres et ces terres sont faites pour l’homme, avec ces casas-cuevas et leur température résolument stable (18°C), des intérieurs tièdes en hiver, frais en été. Les casas-cuevas et leurs pièces avec voûtes en berceau (bóvedas de cañón), comme dans les églises, les monastères et les palais. Le temps est lourd, l’orage menace, la température dépasse les 30°C. Je rentre dans la casa-cueva et la fraîcheur m’enveloppe dès le seuil, une fraîcheur d’église, une fraîcheur divine.

Dans les patios du village prospèrent le figuier, le grenadier et la vigne avec ses treilles (parras) diversement aménagées et jusque sur les balcons et les terrasses. Je m’engage dans une ruelle partiellement troglodytique. Sous un énorme figuier, une famille s’est installée autour d’une longue table avec, posée en son centre, une paella dorée dont le diamètre doit approcher le mètre. Je pense « paradis terrestre » et aussitôt mon regard rencontre le nom de la rue, Calle Paraíso

Retour dans la maison blanche encastrée dans la colline. La vaisselle s’orne d’entrelacs végétaux peints à la main, des entrelacs bleus où prospère la grenade et où parfois vient se percher un oiseau. Je suis les entrelacs, leurs pleins et leurs déliés, toute une gestuelle du pinceau. Sur la table en bois sombre, devant la lumière roux-doré du soir, un repas simple est préparé, avec olives de Sevilla, amandes grillées, morceaux de manchego, tortilla agrémentée d’oignons et d’asperges sauvages. J’élève la carafe de vin dans le soleil couchant et je pense à l’ambre de Mazovie. Les nourritures doivent être simples ; sitôt qu’elles se compliquent, elles portent préjudice à l’organisme. Idem avec l’alcool. Les alcools fermentés sont de loin préférables aux alcools distillés. En Espagne, je commande le vin du village, de la terre que je puis voir de l’endroit où je vais boire, un vin tiré du tonneau, dans la fraîcheur d’une bodega. La beauté et la santé résident dans la simplicité. Je suis toujours plus effrayé par la quantité d’ingrédients qui entrent dans la composition de nombre de produits vendus dans les commerces. Cette complexité est bien la marque d’une dégénérescence, d’un cancer qui prolifère dans le tissu même des sociétés. La simplicité doit également inspirer l’architecture et l’urbanisme.

2 mai.  Tôt le matin, dans la lumière naissante. Les iris sauvages, presque luminescents. L’iris sauvage, la plus belle fleurs de nos régions, une fleurs qui me transporte dans le vieux jardin de l’enfance où je détaillais ses pétales comme que détaillais les bandes circulaires et concentriques des cendriers en onyx du salon.

 

Céramique de Grenade La belle céramique de Granada, comme on en trouve encore dans les commerces.

 

Les puissants travaux de l’érosion, à perte de vue, dans une lumière bleutée et voilée. A quelques pas de la terrasse, le jet d’un peuplier (álamo), un petit marronnier (castaño) et deux néfliers (nispero).

Je reprends la lecture de « Desde mi celda » de Gustavo Adolfo Bécquer, le poète mort de tuberculose à trente-quatre ans. Une fois encore, en lisant ces pages, je me vois boire à la source, une source fraîche et pure. C’est l’un des plus beaux livres de la littérature espagnole, un livre écrit par un homme qui donne au mot « romantique » sa tonalité la plus pure. Graena et Baños de Graena sont partiellement troglodytiques, encastrés dans l’argile. L’argile et la Bible. Le vin et la Bible. La grenade et le puissant symbolisme qui se rattache à ce fruit. Le vin chez les Chrétiens, le vin chez les Juifs, le vin chez les Grecs, avec cette peinture sur vase belle entre toutes, Dionysos en bateau, une peinture de 550-525 av. J.-C. qui orne l’intérieur d’une coupe exposée au Staatliche Antikensammlungen München. Aux sept grappes de raisin répondent sept dauphins bondissant. Le mât sert aussi de tuteur à un cep de vigne. Dionysos est allongé de tout son long dans l’embarcation et il boit. Deux binômes se répondent, [navire – lit de banquet], [mât – vigne]. J’aurais beaucoup à dire sur cette composition sans bordure où le ciel et la mer ne sont pas délimités, sur Dionysos enfin.

Je poursuis la lecture de Gustavo Adolfo Bécquer, la troisième lettre (« La carta tercera »). Le lit-on encore ? Le comprend-on encore ? Dans cette lettre, l’enfant de Sevilla, le fils du Betis — du Guadalquivir — célèbre les arbres, ces arbres qui prospèrent le long des cours d’eau, à commencer par les peupliers, si présents dans les environs de Guadix. Il y a peu, je contemplais les arbres, à Cieza, au bord du Segura, les peupliers blancs (Populus alba) surtout, ces arbres aux feuilles dont le verso est argenté, plus argenté que celui des feuilles d’olivier. Gustavo Adolfo Bécquer, l’homme qui ne cesse de rêver le temps et ses effets, et de la manière la plus intime, les effets du temps sur sa sépulture : « … para leer mi nombre, ya borroso por la acción de la humedad y los años, sería preciso descorrer un cortinaje de verdura. »

La Peza, village de la province de Granada. On sait que chaque localité d’Espagne a sa fête. Celle de La Peza a trait à la Guerra de la Independencia, année 1810 (15 avril). Elle s’inspire d’un fait rapporté par Pedro Antonio de Alarcón (1833-1891) dans « El carbonero alcalde. Episodio de la guerra de la Independencia ».

Ci-joint, un aperçu de cette reconstitution historique jouée librement par des habitants de La Peza, en 2013 (23 août) :

https://www.youtube.com/watch?v=t5jknOE15Vg

Et pour les hispanophones, l’intégralité du récit de Pedro Antonio de Alarcón :

http://www.biblioteca.org.ar/libros/130620.pdf

 
Eglise de La PezaLa Peza, (province de Granada), le porche de l’église paroissiale, Nuestra Señora de La Anunciación. 
 

Olivier Ypsilantis

 

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Des regards sur l’Espagne ; quelques photographes.

 

Heinrich Kühn — José Gutiérrez ‟Filuco” 

La photographie intitulée ‟Escena familiar” (ou ‟Familia campesina”) et datée de 1905 a longtemps été exclusivement attribuée à José Gutiérrez, surnommé ‟Filuco”. On sait à présent que cette image est également l’œuvre de Heinrich Kühn.

Ci-joint, une suite de dix photographies de José Gutiérrez à télécharger. Elles ont été mises en ligne par Biblioteca digital de Castilla y León. On y verra essentiellement des monuments de Zamora :

http://bibliotecadigital.jcyl.es/i18n/consulta/busqueda_referencia.cmd?campo=idautor&idValor=39597

Heinrich Kühn se rattache au mouvement pictorialiste international, un mouvement qui s’employa à faire reconnaître la photographie comme un art à part entière, capable de rivaliser avec la peinture d’alors. Deux autres noms essentiels se rattachent à ce mouvement, Alfred Stieglitz et Edward Steichen. Certaines photographies de Heinrich Kühn prises en plongée me ramènent avec une extraordinaire précision vers des souvenirs de juillet, avec ma mère assise sur un banc curviligne, placé sur un carré de gravier, sous un dais de marronniers. De fait, je ne puis rencontrer ce nom, ‟Heinrich Kühn”, sans penser à ma mère, en été, à Cesson, sous le dais de marronniers.

Ci-joint, un lien intitulé ‟Heinrich Kühn and the Development of Color Autochromes” :

https://www.youtube.com/watch?v=tVJ_tmgqfF4

 

José María Díaz Casariego 

 Guerre du Rif, 1921Une position espagnole photographiée dans le Rif (Maroc), en 1921.

 

José María Díaz Casariego est un grand du photo-journalisme (periodismo fotográfico) en Espagne. Il est notamment l’auteur d’une série de photographies prises en compagnie de son collège Alfonso Sánchez Portela, série dans laquelle apparaît le chef rifain Abd el-Krim.

José María Díaz Casariego est un important témoin de la Guerre Civile d’Espagne, son  témoignage est pourtant resté occulté durant plus d’un demi-siècle. A la fin de la Guerre Civile, il est condamné à mort puis gracié : il a eu la chance de rencontrer au Maroc des officiers, futurs vainqueurs de la Guerre Civile de 1936-1939, parmi lesquels le général Franco. Il ne peut toutefois reprendre son métier et travaille comme employé à l’Hemeroteca Municipal de Madrid, au service des microfilms. Le pouvoir franquiste a détruit une bonne partie de sa production ; ce qu’il en reste se rapporte essentiellement à la guerre du Rif (1921-1926).  

L’Espagne a compté — et compte encore — nombre de grands photographes. De fait, je ne cesse d’en découvrir, notamment en consultant revues et journaux espagnols. Certains d’entre eux ont été durablement oubliés pour cause de guerre civile et de répression. Mais depuis quelques années, il me semble que la mémoire est interrogée avec des moyens renouvelés. Des noms ont été sortis de l’oubli, parmi lesquels : Luis Marín, Pepe Campúa, Alfonso Sánchez García (plus connu sous le simple nom de ‟Alfonso”) et José María Díaz Casariego. Je dois le dire, ces photographes oubliés et redécouverts participent à mes plus belles surprises lorsque je consulte la presse espagnole.

Ci-joint, un riche documentaire ‟Héroes sin armas, los otros reporteros de la Guerra Civil”, dirigé par Ana Pérez de la Fuente et Marta Arribas. Luis Marín, Pepe Campúa, Alfonso Sánchez García et José María Díaz Casariego, quatre figures sauvées d’un relatif oubli :

http://hastalosmegapixeles.com/tag/jose-maria-diaz-casariego/

Ci-joint, un lien rend brièvement compte de ces quatre vies dédiées à la photographie :

http://www.abc.es/20100422/cultura-arte/heroes-guerra-civil-201004221342.html

Ci-joint, enfin, un article où passent ces quatre témoins essentiels de la Guerre Civile d’Espagne, quatre témoins longtemps oubliés : José María Díaz Casariego, Luis Marín, Pepe Campúa et ‟Alfonso” (Alfonso Sánchez García), bien moins connus que ces autres témoins : Robert Capa, Gerda Taro, ‟Chim” (David Seymour) et Agustí Centelles :

http://www.lavanguardia.com/cultura/20100504/53920008550/salen-a-la-luz-fotografias-ineditas-de-la-guerra-civil.html

 

Oriol Maspons

Je ne vais pas dresser l’inventaire de cette œuvre imposante. Simplement, Oriol Maspons Casades (1928-2013) m’évoque des femmes en bikini sur des plages d’Espagne, dans ces années du franquisme finissant — les années du destape. Le meilleur de sa production, ses photographies prises à Ibiza (Eivissa) avec le premier bikini (dans les années 1950, me semble-t-il) puis les hippies au cours de la décennie suivante. Bref, cet artiste est un modeste représentant — mais un représentant — de l’immense mémoire espagnole et, à ce titre, il m’est cher.

Ci-joint, une entrevue de 2013 réalisée dans l’atelier du photographe :

http://vimeo.com/73687704

 

Manuel Ferrol

 Emigrants espagnols en partance pour l'Argentine en 1957

La plus célèbre et la plus émouvante photographie de Manuel Ferrol

 

Dans ma mémoire, le nom de Manuel Ferrol reste indéfectiblement lié à une image qui s’inscrit dans un reportage commandé par l’Instituto Español de Emigración créé dans les années 1950. Cette image montre un enfant dans le port de La Coruña, en 1957, un enfant qui pleure, appuyé contre son père qui pleure pareillement. Ils s’apprêtent à partir pour l’Argentine ; ils vont laisser derrière eux le reste de la famille. Leurs larmes se répondent. Aucune photographie ne m’émeut plus ; je ne puis la regarder sans avoir moi aussi les larmes aux yeux. Il y a peu, j’ai appris que le photographe a surpris ce père et ce fils le 27 novembre 1957, alors que le transatlantique Juan de Garay s’apprêtait à lever l’ancre. Le père et le fils ont été identifiés : Xan Calo et Xurxo Calo, originaires de Fisterra (La Coruña, Galicia). Une ombre au tableau : les protagonistes de cette célèbre image se sont imaginés que le photographe avait fait fortune grâce à elle ; aussi se mirent-ils en tête de réclamer leur dû ; et ils exprimèrent leur mécontentement au cours d’une émission télévisée de la TVG (Televisión de Galicia), à la fin des années 1980.

Ci-joint, une suite intitulée ‟Masters of Photography – Manuel Ferrol” :

https://www.youtube.com/watch?v=gxXNCIbzFs8

 

Juan López

J’ai découvert l’œuvre de Juan López au Centro cultural Las Claras de Murcia, à l’occasion d’une rétrospective de son œuvre organisée pour le centenaire de sa naissance. Environ cent vingt photographies superbement tirées en grands et très grands formats montrent des lieux de Murcia et ses environs entre 1939 et 1965. Juan López est considéré comme la référence du photo-reportage dans la région de Murcia. Pour celui qui connaît cette ville et sa province, cette exposition est tout simplement passionnante. Le visiteur commence par prendre la mesure du changement dans une ville qui de gros village dans les années 1950 s’est faite agglomération urbaine d’environ sept cent mille habitants dans les années 1990-2000, une croissance exceptionnelle qui a engendré, on s’en doute, des bouleversements considérables dans la structure urbaine. Enfin, le visiteur s’attache à la composition des photographies : ce sont bien des photographies de maître.

Juan López a été journaliste, notamment à La Verdad. Il ouvrit un commerce Calle de González Adalid avant de déménager Calle Trapería où il resta plus de quarante ans, jusqu’à sa retraite, en 1985. Foto López a longtemps été une référence.

Ci-joint, une suite de ses photographies commentées :

https://www.youtube.com/watch?v=GapwQWbpzK8

 

Olivier Ypsilantis

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« La Palangana » et ses six jeunes photographes 

 

Je suis toujours plus émerveillé par la richesse de la création photographique en Espagne, et jusqu’à nos jours. Il me semble que la redécouverte des photographes espagnols s’est accélérée au cours de ces dernières vingt années. Il n’est pas rare que la presse (tant nationale que régionale, revues et journaux) rende compte d’une œuvre oubliée ou très peu connue, à l’occasion d’une exposition dans une galerie ou un musée, de Madrid ou de Barcelone, mais aussi de villes de moindre importance. Dans une presse qui ne rend plus compte que d’affaires de corruption et de faits divers sordides, ces articles offrent quelques instants de grâce. J’y découvre des noms qui m’étaient inconnus, ce qui stimule ma curiosité et m’incite à des recherches sur Internet qui à l’occasion donnent un article, comme celui-ci. Il a aussi ces photographes très connus (des noms généralement liés à la Guerre Civile espagnole) dont une partie de l’œuvre réapparaît après avoir été durablement cachée et oubliée. Le cas le plus célèbre est celui de la maleta mexicana et ses quelque quatre mille négatifs qui se rattachent à ces trois noms emblématiques : Robert Capa, David Seymour (« Chim ») et Gerda Taro. Autre découverte d’importance, cet ensemble de quelque mille trois cents photographies prises par Bartomeu Boix et son fils Francesc, connu pour ses témoignages sur le camp de Mathausen, le camp des Spanischen. Je le redis, l’Espagne, pays de poètes, d’écrivains, de peintres, de saints, de théologiens et de conquérants, est aussi un pays de photographes.

L’article ci-joint m’a été inspiré par un article paru dans la revue XL Semanal. J’ai en tête d’autres articles sur les photographes espagnols, à commencer par l’extraordinaire élan créateur qu’a suscité la Agrupación Fotográfica de Almería (AFAL). Lorsque j’habitais dans cette province andalouse, dans les années 1990, j’ai pu voir dans le beau cloître de la Escuela de Arte de Almería nombre de magnifiques expositions de photographies argentiques, en noir et blanc, organisées par le Centro Andaluz de la Fotografía, dépendant de la Junta de Andalucía. Un thème souvent travaillé, le Parque natural Cabo de Gata-Níjar.       

http://www.juntadeandalucia.es/cultura/caac/programa/afal00/frame.htm

La Palangana est le nom familier que se donne un groupe d’amis photographes, plus connu sous la dénomination Escuela de Madrid. Palangana (ou palancana) signifie « cuvette ». Ce groupe est fondé par de jeunes photographes appartenant à la Real Sociedad Fotográfica de Madrid mécontents des critères qui pèsent sur cette association. Nous sommes en 1957. L’Espagne commence à s’ouvrir et à se moderniser, notamment suite au Mutual Defense Assistance Act (1953) signé avec les États-Unis. Bien que La Real Sociedad Fotográfica de Madrid ait favorisé la créativité dans le pays, certains de ses membres prennent leur distance et proposent une autre orientation, soit le rejet du pictorialisme pour le néo-réalisme présent aux États-Unis et dans certains pays d’Europe. Ce groupe désireux de renouveler le langage photographique finit par se recentrer sur six noms : Francisco Ontañón, Rubio Camín, Leonardo Cantero, Francisco Gómez, Gabriel Cualladó et Ramón Masats. L’appellation La Palangana est choisie à partir d’une photographie de Francisco Ontañón où dans une cuvette flottent les six portraits des six membres.

 

 La Palangana« La Palangana » de Francisco Ontañón, la cuvette aux six portraits.

 

En 1963, le groupe des six amis se dissout mais reçoit de nouveaux collaborateurs comme Juan Dolcet, Fernando Gordillo et Gerardo Vielba. Au cours des années 1960, il se fait connaître comme Escuela de Madrid.

Cette dynamique venue de la Real Sociedad Fotográfica et de la Escuela de Madrid est stimulée par la circulation de revues étrangères comme Photography Annual mais aussi Life (qui reproduit « The Family of Men » d’Edward Steichen présenté au MoMA de New York), Vogue, Domus, Esquire, Twen, des livres de Walter Evans, Irving Penn, Henri Cartier-Bresson, Richard Avedon et William Eugène Smith pour ne citer qu’eux. A ces publications internationales s’ajoutent des publications nationales comme Arte Fotográfico ainsi que la création du I Trofeo Luis Navarro (décerné au II Salón Nacional de Fotografía Moderna de la Agrupació Fotogràfica de Catalunya), le I Salón de Fotografía Actual organisé par Joaquín Rubio Camín, etc. Ces jeunes artistes aidés par la Junta Directiva de la Real Sociedad Fotográfica vont revitaliser la création photographique et lui faire prendre l’air. Il s’agit pour eux de s’extraire d’un certain académisme (le pictorialisme) propagé par les Salons et d’ouvrir les yeux sur la réalité quotidienne. Ces artistes non-conformistes ne sont pas tracassés par un régime pourtant tatillon ; d’abord parce qu’ils touchent un public très réduit et qu’ils se présentent comme des amateurs face à la photographie « artistique » défendue par les réseaux commerciaux. La Real Sociedad Fotográfica aide ces jeunes madrilènes à revitaliser la photographie espagnole de l’après-guerre. La Escuela de Madrid est à l’origine d’une production photographique sociale et/ou documentaire considérée comme humaniste, avec influence venue du Neorealismo (italiano) dans le style Toni Del Tin ou Luigi Comencini.

Ci-après une brève présentation de ces six photographes espagnols. Dans l’ordre, Ramón Masats, Leonardo Cantero, Paco Gómez Martínez, Joaquín Rubio Camín, Gabriel Cualladó, Francisco Ontañón :

 

Ramón Masats (1931). Son premier reportage date de 1953, avec pour thème Las Ramblas de Barcelona. En 1957, quelques années après Henri Cartier-Bresson, il fait un reportage sur les fêtes de la San Fermín (à Pamplona, Navarra), los sanfermines, un reportage emblématique, un tópico ; mais écoutez ce photographe qui dit aimer les tópicos, les taureaux, l’Église, etc. :

http://www.xatakafoto.com/fotografos/ramon-masats-palabras-mayores-de-la-fotografia-espanola

Il me semble que sa photographie la plus célèbre est ce séminariste gardien de but qui arrête le ballon dans un élan digne d’Iker Casillas ou de Gianluigi Buffon ; ce séminariste en soutane s’élance à l’horizontale au-dessus d’un sol en terre battue !

 

Leonardo Cantero (1907-1995) est l’un de ces nombreux photographes espagnols quelque peu oubliés. Cependant il est vrai que depuis quelques années la presse multiplie les articles à leur sujet et des éditeurs défendent leur œuvre ; La Fábrica Editorial vient de publier un livre intitulé ‟La Palangana” et une monographie sur Leonardo Cantero :

http://www.rtve.es/alacarta/videos/la-fabrica-cultura-en-movimiento/fabrica-leonardo-cantero-cercano-tierra/1052220/

La monographie (la première consacrée à cet artiste) est agrémentée de cinquante-neuf photographies qui traitent généralement de la vie rurale, de la terre et des visages. La première exposition monographique de Leonardo Cantero eut lieu en 2008 au Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía :

http://www.museoreinasofia.es/exposiciones/leonardo-cantero-dehesa-hoyo

 

Paco Gómez Martínez (1918-1998). Ci-joint une belle suite de ses photographies mises en ligne par La Fábrica Editorial :

http://video.es.msn.com/watch/video/paco-gomez-la-fotografia-de-la-diferencia/18yhiy8f5

J’ai une tendresse particulière pour cette œuvre, son silence. Nombre de ses photographies tendent vers le conceptuel, mais un conceptuel tendre, un conceptuel en clin d’œil, loin de l’intellectualisme que cette tendance affiche généralement. La série ci-dessus m’évoque les villages blancs aux ombres géométriques de Carlos Pérez Siquier (1930) et Chema Madoz (1958), un autre artiste qui s’adonne au conceptuel tendre, en clin d’œil.

 

Paco GomezPaco Gómez Martínez, « Tramvia al passeig d’Extremadura », 1959. 

 

Joaquín Rubio Camín (1929-2007) l’Asturien fut peintre, sculpteur, designer et photographe. La richesse de son œuvre sculptée est comparable à celle des Basques Eduardo Chillida (1924-2002) et Jorge Oteiza (1908-2003). Ces trois œuvres ont un air de famille prononcé. Je connaissais bien ses sculptures mais ce n’est que très récemment que j’ai découvert ses photographies.

 

Gabriel Cualladó (1925-2003) vit jusqu’à l’âge de seize ans dans son village natal, Massanassa, province de Valencia. En 1941, il se rend à Madrid pour travailler chez son oncle Gabriel qui dirige une société de transport ; il en prend la direction en 1949. En 1956, il intègre la Real Sociedad Fotográfica avant de rejoindre « La Palangana ». Gabriel Cualladó est membre de la Asociación fotográfica de Almería (AFAL), un groupe à l’origine d’une revue essentielle dans l’Espagne des années 1950-1960, une revue qui rend compte de la créativité de jeunes photographes espagnols originaires d’un pays encore replié sur lui-même, une revue qui par ailleurs divulgue l’œuvre de grands photographes étrangers, parmi lesquels : Henri Cartier-Bresson, William Klein, Robert Frank, Otto Steinert.

Ci-joint, « Un diálogo con Gabriel Cualladó » conduit à d’autres liens :

http://fotocolectania.wordpress.com/2013/06/18/un-dialogo-con-gabriel-cuallado/

Gabriel Cualladó a décrit le quotidien des Espagnols durant un demi-siècle. Parmi ses reportages, le Rastro de Madrid. Le qualificatif qui revient le plus souvent à son sujet est humanista — en opposition à costumbrista. Les enfants sont très présents dans ce quotidien où le petit Espagnol jouait dans la rue.

 

Francisco Ontañón (1930-2008). En feuilletant des revues espagnoles, il m’est arrivé de rencontrer des photographies d’enfants mis en situation. C’est par elles que j’en suis venu à étudier l’œuvre de ce Catalan, né dans un milieu ouvrier et resté orphelin pour cause de Guerre Civile.

Ci-joint, une magnifique suite intitulée « Más que niños » avec pour thème les enfants — l’enfance — dans l’Espagne des années 1950-1960. Elle rend compte d’une exposition dans une galerie de Segovia, fin 2012 :

http://www.galeriartesonado.es/exposiciones/22_F._Ontanon_catalogo_reducido_para_web.pdf

On notera dans cette série le tópico (voir Ramón Masats) de la religion, si présent en Espagne. Je ne connais pas de plus beau témoignage photographique sur l’enfance, l’enfance dans la banalité du quotidien, banalité qui se fait beauté sous l’effet de ce regard, de cette attention. L’enfance ! Mais j’allais oublier Edouard Boubat !

 

 Francisco Ontañon, Seat 600Francisco Ontañón, « Vivir en Madrid. Casa de Campo », 1967. On reconnaît l’emblématique Seiscientos (SEAT 600)

 

 Olivier Ypsilantis

 

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Diego et Carlos González Ragel

 

J’ai découvert l’œuvre de Diego González Ragel et de son frère Carlos il y a peu et fortuitement, en feuilletant une revue espagnole dans un café. On apprend bien peu de choses dans les revues grand public ; pourtant, il arrive qu’un article ou que des images retiennent notre attention et que nous nous mettions en tête d’en savoir plus. C’est ce qui m’est arrivé avec ces deux frères, ces deux artistes. Des photographies du vieux Madrid et de la vieille Espagne m’ont sauté à la vue et le nom de leur auteur m’était inconnu : Diego González Ragel…

 

Diego González Ragel, Ecole d'Equitaction MilitaireDes cavaliers à l’entraînement, Escuela de Equitación Militar sur la Cortadura (faille) de la Zarzuela, en 1927. 

 

 Cavalier

Et leur entraîneur (le capitaine José Álvarez de las Asturias-Bohórquez y Pérez de Guzmán, marquis de los Trujillos) dans cette même faille de silice et d’argile de quinze à vingt de mètres de hauteur qui recevra le nom de ‟Gran Trujillos”. Le célèbre commandant de Montergon qui assistait à l’exercice avec d’autres officiers étrangers jugea impossible cet exercice final. Mais tous les cavaliers s’élancèrent à la suite de leur capitaine et tous tombèrent de leur monture, à l’exception du capitaine. L’année suivante, en 1928 donc, l’exercice se répéta devant le roi Alfonso XIII. 

 

L’Espagne est un pays de poètes, d’écrivains, de peintres, de sculpteurs, d’architectes, de saints et de théologiens. Les scientifiques et les philosophes y occupent une place plus modeste. Mais les noms de José Ortega y Gasset pour la philosophie, de Santiago Ramón y Cajal et de Severo Ochoa y Albornoz pour la science suffisent à en imposer. L’Espagne est très richement représentée dans un autre domaine, la photographie. Je ne cesse de découvrir au gré de revues de magnifiques photographes parfois tout juste tirés de l’oubli, comme Diego González Ragel dont il va être question. Le nombre et la qualité de ces photographes sont stupéfiants, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui. Ceux d’hier m’entraînent dans une mémoire que je guette et dont je relève les traces entre le clavier et l’écran.

 

Diego González Ragel (Jerez de la Frontera, 1893 – Madrid, 1951) a travaillé à Madrid durant trente-cinq ans après un séjour à Buenos Aires en 1913-1915. Il a commencé par se faire connaître comme photographe spécialisé dans les concours hippiques, les courses automobiles et les scènes de chasse. Diego González Lozano (1860-1923), son père, était lui aussi photographe et avait une solide réputation à Jerez de la Frontera.

Homme sociable, Diego González Ragel développe un vaste réseau de relations avec des proches du roi Alfonso XIII, du peintre Joaquín Sorolla y Bastida et du sculpteur Mariano Benlliure. Il se fait connaître par un reportage de seize photographies, ‟Descensos de Jinetes de la Escuela de Equitación” (1927). La revue Blanco y Negro publie l’intégralité de ce reportage qui sera repris par des revues étrangères. Il est également l’auteur de photographies d’architecture et de portraits, notamment de la famille Sorolla, d’Andrés Segovia le guitariste, du cervantista Francesco Rodríguez Marín, de membres de sa propre famille ainsi que d’autoportraits.

Au cours de la Guerre Civile d’Espagne, il fonde avec d’autres photographes la Unión de Reporteros Gráficos de Guerra et travaille pour la revue antifasciste ‟Ferrobellum : Órgano de la Central Metalúrgica”. Puis il est nommé photographe personnel de José Riquelme y Lopez-Bago (1880-1972) par le ministère de la Défense. Il restera à son service tout au long du conflit. Ci-joint, une notice biographique sur ce général républicain :

http://melillaizquierda.blogspot.com.es/2012/08/general-jose-riquelme-el-africanista.html

En 1936, il est chargé d’un travail hautement confidentiel — et c’est la part la plus sensationnelle et médiatisée de sa vie de photographe : photographier toute la documentation se rapportant à ‟el oro de Moscú”. Selon un parent, un fonctionnaire du Centro Oficial de Contratación de la Moneda, Manuel Arburúa, lui demande de photographier les documents attestant du transfert de l’or et de l’argent du Banco de España à destination de Moscou face à la chute imminente de Madrid. Diego González Ragel cache chez lui les trente-et-un clichés originaux qui en dépit de plusieurs fouilles ne seront jamais retrouvés. Il envoie ces photographies compromettantes à l’Ambassade d’Argentine en 1937. Une fois la guerre terminée, il communique ces clichés au Ministerio de Hacienda, ce qui permettra à l’Espagne de Franco de récupérer une partie de l’argent.  Et ce qui explique que ce photographe, un Républicain, bénéficie de la bienveillance du régime et obtienne un poste de fonctionnaire dans l’Espagne franquiste, avec l’appui de Franco en personne. Ainsi sera-t-il photographe officiel du Banco de España en 1941 à sa mort, en 1951.

Diego González Ragel tomba dans l’oubli, un oubli dont l’a tiré son petit-fils, Carlos González Ximénez, et son arrière-petite-fille, María Santoyo. Diego González Ragel n’a jamais exposé de son vivant et nombre de ses photographies ont été détruites pendant et après la Guerre Civile, en grande partie par le photographe lui-même (notamment ses photographies relatives à la Guerre Civile) afin de ne pas s’attirer les foudres du régime franquiste.

Le Museo de la Ciudad (Madrid) a exposé plus d’un millier d’images de Diego González Ragel, du 16 mars au 30 mai 2010, avec l’arrière-petite-fille du photographe, María Santoyo, comme commissaire de l’exposition. Diego González Ragel a travaillé pour les principales publications nationales de l’époque, parmi lesquelles : Mundo Gráfico, Heraldo Deportivo, La Esfera, ABC, Blanco y Negro, Revista Cinegética Ilustrada, Stadium ainsi que pour des publications étrangères, parmi lesquelles : Sport im Bild, Le Sport Universel, The Ilustrated London News.

Ci-joint, une magnifique série de photographies de Diego González Ragel sur le Madrid d’antan (années 1920, 1930 et 1940) :

https://www.flickr.com/photos/archivoragel/sets/72157610368362221/

Dans une autre série apparaissent notamment quelques documents relatifs à la famille Sorolla (dont le fils du peintre, Joaquín Sorolla García, un ami de Diego González Ragel) et aux parties les plus protégées du Banco de España :

http://blacknuba.wordpress.com/2013/04/18/diego-gonzalez-ragel-y-el-oro-de-moscu/

 

Carlos González Ragel (Jerez de la Frontera, 1899 – Ciempozuelos, 1969) est l’auteur d’une œuvre à peine plus connue que celle de son frère Diego. A seize ans, il part rejoindre son frère à Madrid où il s’immerge dans l’ambiance bohème et donne libre cours à son inclinaison pour l’alcool. A vingt-trois ans, suite au décès du père, il est de retour dans sa ville natale où il entreprend des études à la Escuela de Artes y Oficios, études qu’il interrompt vite, las de l’académisme de l’institution. Il restera un autodidacte, en marge des courants artistiques de son époque, comme José Luis Gutiérrez Solana (1886-1945) qui finira par être reconnu comme le meilleur chroniqueur graphique de l’Espagne d’alors.

 

Carlos Gonzalez Ragel, tonneau

Sur un tonneau de Jerez, la marque de l’artiste. « Este mójate da vida » peut-on lire, soit « Ce mouille-toi (trempe-tes-lèvres : Mójate los labios) donne vie ». Cette tradition de signer un tonneau est encore bien présente en Espagne, à Bodegas Campos de Córdoba, par exemple, où le visiteur peut voir parmi tant de signatures celles de la Duquesa de Alba ou des Principes de Asturias, aujourd’hui roi et reine d’Espagne. 

 

A Jerez de la Frontera, Carlos González Ragel travaille comme photographe et expose à l’Ateneo de la ville. Son œuvre de photographe est grandement appréciée. Avec son frère Javier, il reprend le studio de photographe du père mais une mauvaise gestion les conduit à mettre la clé sous la porte sans tarder. Carlos peint impulsivement sur des supports improvisés : enveloppes, boîtes à chaussures, éventails, meubles, etc. Comme José Luis Gutiérrez Solana son contemporain, Carlos González Ragel est un narrateur essentiel de la culture populaire de son époque. Il se fait une spécialité de la esqueletomaquia, soit des compositions où le squelette apparaît comme en radiographie tout en laissant le modèle parfaitement identifiable.

Sa première exposition a lieu à Madrid, en 1931, au Museo de Arte Moderno. Parmi les œuvres présentées, de nombreuses esqueletomaquias de célébrités de l’époque, parmi lesquelles Alfonso XIII, Jacinto Benevente y Martínez, prix Nobel de Littérature 1922, Andrés Torres Segovia le guitariste, le comte de Romanones. L’exposition reçoit un accueil enthousiaste des meilleurs critiques et écrivains. Il est vrai que la thématique de l’artiste s’inscrit dans une forte tradition espagnole dont l’un des plus célèbres représentants est Juan de Valdés Leal et ses Vanitas. Considérant son succès, la ville de Jerez de la Frontera organise sans tarder une autre exposition qui intègre les œuvres exposées à Madrid. Carlos González Ragel jouit d’une grande considération dans sa ville, une considération qui va peu à peu s’étioler pour cause de conduite extravagante et d’alcoolisme. Ses amis et sa famille (en particulier son épouse, Amalia Montero Revilla) s’efforcent de l’aider, notamment en épongeant ses nombreuses dettes.

Carlos González Ragel réalise de magnifiques étiquettes pour des bodegas de vins et de liqueurs avant d’être hospitalisé en 1936, suite à une crise de delirium tremens. Peu après, le couple déménage à Sevilla. L’état de l’artiste ne s’améliore pas et il est une fois encore hospitalisé. Suit une période plus apaisée. Le couple loue une petite maison de campagne dans les environs de Jerez de la Frontera, une maison qu’ils surnomment Villa Esqueletomaquia. Dans l’impossibilité financière de meubler la maison, Carlos González Ragel peint sur les murs ce qu’il y manque : tables, chaises, téléphone, etc.

On raconte que lorsqu’il était invité à une fête, il se mettait dans un coin, silencieux, et observait fixement tel(le) ou tel(le) invité(e), provoquant à l’occasion leur gêne. Si on l’interrogeait sur son comportement, il n’hésitait pas à expliquer qu’il s’efforçait d’appréhender la structure de leur squelette, la mandibule par exemple. Il ne craignait pas de faire des esqueletomaquias des puissants. Il en fit une de Franco (vers 1936-37) sous le titre ‟El loco del Estrecho”.

Troisième exposition, en 1937, à Sevilla. Aux œuvres précédemment exposées s’ajoutent des esqueletomaquias de personnages célèbres ainsi que des scènes de guerre  réalisées à l’aquarelle. Quatrième exposition, en 1941, à Jerez de la Frontera, où figurent les esqueletomaquias exposées à Sevilla auxquelles s’ajoutent des natures-mortes (bodegones). Cinquième exposition, en 1942, à Madrid. Sixième et dernière exposition, en 1955, à Jerez de la Frontera, où figurent soixante-quatre œuvres. Sa palette s’est obscurcie, avec des noirs, des gris, des bruns, des bleus mêlés de noirs, de gris et de rouges. Les formes sont diffuses, solitaires, statufiées. Les hommes et les animaux (à noter la présence récurrente d’oiseaux noirs) sont repliés sur eux-mêmes, exsangues, moribonds, lorsqu’ils ne sont pas morts. Devant ces œuvres (visibles au Museo del Hospital Psiquiátrico San Juan de Dios de Ciempozuelos), on ne peut que penser à la dernière période de Goya, à ses Pinturas negras.

1957-1969, Carlos González Ragel séjourne au Sanatorio San José de Ciempozuelos de Madrid. Il connaît un certain apaisement au cours de ce long séjour : il n’a pas à se préoccuper du lendemain et ainsi peut-il se dédier pleinement à son art. Le personnel de l’établissement lui témoigne de la sollicitude et les autres malades le respectent. Des membres de sa famille et des amis lui fournissent le matériel nécessaire à l’exercice de son art. La thématique de ces années (dessins et peintures) : Don Quijote, portraits de Goya, esqueletomaquias de Van Gogh, scènes religieuses (dont un ‟Cristo de los locos”), figures féminines (dont ‟Mujer envuelta de llamas”), interprétations du test de Rorschach, esqueletomaquias de patients, scènes de tauromachie (dont ‟Manolete”).

Parmi les artistes qui l’ont influencé, commençons par citer Goya, le Goya des années 1819-1823 — voir les quatorze fresques de la Quinta del Sordo —, mais aussi El Greco. Parmi ses contemporains, citons Ignacio Zuloaga (1870-1945) et plus encore José Luis Gutiérrez Solana, José Gutiérrez Solana et l’expresionismo tenebroso. Citons également José Guadalupe Posada (1852-1913), graveur et illustrateur mexicain particulièrement prolifique, surtout connu pour ses calaveras.

 

Los GabrielesUne composition de Carlos González Ragel, interprétée en céramique et visible dans la bodega « Los Gabrieles », à Madrid (calle Echegaray, 17). Cette représentation est presque complète. La signature de l’artiste est visible sur le tonneau (C. G. Ragel) sous les trois lettres R.I.P. (Requiescat in pace), un clin d’œil de l’artiste au monde… Un squelette sort de sa niche (funéraire) et lui sert un verre, du jerez, reconnaissable à la couleur du vin et à la forme de la bouteille.

 

 Olivier Ypsilantis

 

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Elliott Erwitt, photographe

 

Faire rire les gens est un grand exploit. Mais faire rire et pleurer en même temps, comme le fait si bien Chaplin, est le plus grand de tous les exploits. Sans le rechercher à tout prix, j’avoue que c’est le but suprême auquel j’aspire.

Certains disent que mes photographies sont tristes, d’autres qu’elles sont drôles. Drôle, triste, n’est-ce pas la même chose ? Ensemble, ces deux états forment la réalité.

Tout est sérieux, rien ne l’est.

(Elliott Erwitt)

 

Parmi les photographes chez lesquels je reviens avec un plaisir jamais démenti — et même toujours augmenté —, Elliott Erwitt. De tous les photographes dont l’œuvre m’est familière, Elliott Erwitt est celui qui amène le plus sûrement un sourire sur mes lèvres, un sourire qui traduit un plaisir intérieur né d’un amusement, d’une intelligence des situations. Elliott Erwitt est le maître du « calembour visuel » ; l’expression est de Françoise Ayxendri, dans son introduction à la belle monographie consacrée au photographe et publiée aux Éditions Nathan : « Elliott Erwitt – Photographie 1946-1988 ». Nombre de ses photographies sont un régal. Elles offrent à l’œil et à l’esprit ce vertige doux et prononcé que confère la saveur. Régal, saveur, Elliott Erwitt.

Elliott Erwitt est un photographe d’une extraordinaire tendresse. Il dénonce mais par glissements, en se gardant de toute véhémence — de tout pathos — et de toute méchanceté. Ses images sont saisies dans des situations ordinaires, dans le quotidien le plus immédiat. Le secret de son art ? Il confie :  « La photo n’est autre qu’un état d’oisiveté et de contemplation intenses qui aboutit à un bon cliché noir et blanc ».

Elliott Erwitt naît à Paris en 1928, de parents russes. Il ne passe que deux mois en France avant de se rendre à Milan avec ses parents où il reste jusqu’à l’âge de dix ans. Chassé par le fascisme, il part avec sa mère pour les États-Unis, deux jours avant la déclaration de la guerre. Il ne séjourne qu’un an à New York avant de se rendre en Californie avec son père. A douze ans, il se met à la photographie. A quinze ans, il quitte la maison paternelle. A l’armée, avec son Leica, il photographie des camarades de chambrée flemmardant et   gagne un concours organisé par Life Magazine avec son projet « Bed and Boredom ». L’une des photographies de cette série lui vaut un prix de 1 500 dollars, une somme importante. Alors qu’il est basé à Orléans, il se rend tous les week-ends à Paris où il prend des photographies pour Life Magazine avant de taper à la porte du 125 de la rue du Faubourg Saint-Honoré où est installé le premier bureau de l’agence Magnum. Il écrit : « J’ai quitté la Californie où il ne se passait rien. A New York, Edward Steichen m’a trouvé mon premier travail. J’ai aussi rencontré Robert Capa : il dirigeait une petite agence dont je n’avais jamais entendu parler. Je partais à l’armée et il m’a dit d’aller le voir à Paris. Je lui ai montré des images que j’avais faites pour des magazines pendant mon service militaire. A ma sortie de l’armée en 1953, l’Agence Magnum de Robert Capa s’était transformée en une équipe d’élite prestigieuse. J’ai ôté mon uniforme et signé avec Magnum vingt minutes après ».

Une photographie de Henri Cartier-Bresson intitulée « Quai Saint-Bernard » le confirme dans ses recherches. Il affirme n’avoir jamais rien vu de tel : « Il suffisait de savoir regarder les choses. » Une photographie d’Eugène Atget, « Joueur d’orgue » (1898-99), s’inscrit également dans la galerie de ses photographies de formation.

 
Henri Cartier Bresson

Henri Cartier-Bresson, « Quai Saint-Bernard » (1932)    

 

Le nom « Elliott Erwitt » conduit d’emblée aux chiens, des chiens vus à hauteur de chien. De fait, c’est en répertoriant ses planches-contact qu’Elliott Erwitt constate que le thème des chiens ne cesse de revenir ; et il décide de poursuivre. La première de ses photographies canines date de 1947. Lorsque que le New York Times lui commande une série sur les chaussures de femmes, il répond à cette commande mais déterminé à se placer du point de vue du chien. Elliott Erwitt aboie volontiers afin de provoquer les réactions de la gente canine et les saisir sur pellicule. Il doit fort bien aboyer puisqu’il confie : « Un jour, dans une rue de Kyoto, une femme marchait devant moi avec un chien que je trouvais intéressant. J’ai aboyé pour voir. La dame s’est retournée et a donné un coup de pied à son chien. Nos aboiements devaient se ressembler ! »

Les commandes commerciales lui donnent l’occasion de voyager, loin des obligations familiales, de vivifier son regard, de voir ce qui l’entoure avec un fresh eye. Elliott Erwitt évite toute complication technique. Il recherche l’émotion et l’ironie douce, cette ironie qui amène le sourire. Il écrit : « J’utilise un objectif 50 mm, parfois un 90 mm. Je travaille à courte distance et avec un seul film à la fois, de la Tri X, sinon je m’y perds. Les grands angles, les télé-objectifs, les filtres dégradés et autres artifices ne servent qu’à donner de l’intérêt à ce qui n’en a pas. Le résultat obtenu n’a plus rien à voir avec l’observation. » C’est aussi ce qui me rend ce photographe si cher : ce refus des complications techniques, cette limitation des moyens qui, on le sait, stimule l’esprit d’à-propos, ne contrarie pas l’observation et ne cherche pas à suppléer à des manques. Les complications techniques ne sont trop souvent que cache-misère.

Elliott Erwitt ne fait pas vraiment figure de photographe engagé (encore un trait de caractère qui me le rend proche) ; il n’empêche qu’avec son ironie douce-amère et son esprit d’à-propos il a donné l’une des images parmi les plus fortes sur l’ineptie de la ségrégation raciale, avec ces lavabos séparés.

 USA. North Carolina. 1950.   Contact email: New York : photography@magnumphotos.com Paris : magnum@magnumphotos.fr London : magnum@magnumphotos.co.uk Tokyo : tokyo@magnumphotos.co.jp Contact phones: New York : +1 212 929 6000 Paris: + 33 1 53 42 50 00 London: + 44 20 7490 1771 Tokyo: + 81 3 3219 0771 Image URL: http://www.magnumphotos.com/Archive/C.aspx?VP3=ViewBox_VPage&IID=2S5RYDZQNUL5&CT=Image&IT=ZoomImage01_VForm

Elliott Erwitt, « White / Colored », North Carolina, années 1950.

 

Elliott Erwitt aime les aphorismes, les boutades (la saveur du paradoxe) et les farces. Parmi ses aphorismes : « La photographie, c’est la synthèse d’une situation. L’instant où tout s’assemble. L’idéal insaisissable. » Il juge que la photographie doit être aussi et d’abord le témoignage d’une générosité, que le sens visuel est aussi et d’abord une question de cœur. Et je pourrais en revenir à cette photographie parmi ses préférées, celle d’Eugène Atget ci-dessus évoquée.

Elliott Erwitt est l’auteur de nombreux scoops parmi lesquels celui de 1957, où, à Moscou, il parvient à photographier des missiles au cours du défilé du quarantième anniversaire de la Révolution d’Octobre. Life lui achète le reportage qui devient un scoop mondial. Et souvenons-nous du « Kitchen Debate » et de cette photographie utilisée par Richard Nixon au cours de sa campagne électorale de 1960.

Mais j’y pense ! Sur un mur de ma chambre d’adolescent une photographie d’Elliott Erwitt a longtemps figuré ; je l’ai d’emblée intitulée « Le baiser rétrovisé » ; et je n’ai su que bien après qui était l’auteur de cette image emblématique.

Elliott Erwitt, un photographe tendre et amusé, un photographe spirituel entre tous, un frère en quelque sorte.

 

Elliott Erwitt, California 1955Elliott Erwitt, « Le baiser rétrovisé », Santa Monica, California, 1955.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Carnet 22

 

Au sujet de la résolution française portant sur la reconnaissance d’un État de Palestine. Je ne vis plus en France depuis longtemps ; mais je suis français et, aujourd’hui, je suis honteux de l’être. Comment la France ose-t-elle ainsi fourrer son nez dans les affaires d’Israël, un État non moins souverain que lui ? J’ai honte et je suis en colère. La France a décidé de pratiquer la démagogie dans l’espoir de préserver sa tranquillité ; or, la démagogie est la mère de toutes les catastrophes. Croyant s’épargner la tempête, la France sème le vent…

 

DB, Eurabia

 

Ci-joint, un lien de Jean-Pierre Bensimon, un homme particulièrement stimulant en cette période d’avachissement, un homme dont j’apprécie les analyses :

http://www.europe-israel.org/2014/12/letat-de-palestine-pour-les-nuls-par-jean-pierre-bensimon/

Jean-Pierre Bensimon a raison de souligner que cette résolution discutée le 28 novembre 2014 à l’Assemblée nationale puis le 11 décembre suivant au Sénat — une résolution « symbolique » — est sous-tendue par des manœuvres électorales dans lesquelles se trouve pris l’ensemble de la classe politique française, un cloaque qui dépasse largement le bon vieux clivage gauche-droite. Il est vrai que pour l’heure les socialistes sont à la manœuvre… Ils ont besoin de gibier électoral et quoi de mieux pour rameuter le gibier
arabo-musulman que d’offrir aux « humiliés » une humiliation d’Israël. Jean-Pierre Bensimon a mille fois raison d’écrire qu’outre le déficit abyssal de la dette publique dans l’Hexagone, s’ajoute un déficit non moins abyssal des connaissances sur les réalités du Proche-Orient. Madame Élisabeth Gigou dit se sentir (voir son blog) presqu’aussi marocaine que française parce qu’elle pédalait devant l’Atlas en se rendant à son lycée. Les bouffées lyriques de cette brave fille ne peuvent toutefois suppléer à son manque de connaissance sur la question palestinienne. Sait-elle (et je m’adresse également à ses compères) que les Arabes de Palestine — je ne dis pas « les Palestiniens » — sont les premiers à repousser la reconnaissance d’un « État palestinien », puisque cette reconnaissance implique de leur part la reconnaissance de l’État d’Israël. Or, considérant la force de l’ochlocratie dans le monde musulman (arabo-musulman plus particulièrement), personne ne se risquera à franchir ce pas, car le franchir représenterait un grand danger, y compris pour les plus puissants. Souvenez-vous d’Anour el-Sadate et des accords de Camp David, d’Abdallah 1er de Jordanie et de son pacte avec Golda Meir. Ils furent désignés comme traîtres et assassinés ; et leurs assassins furent (et restent) des héros dans le monde arabo-musulman. L’ochlocratie est le socle de l’islam ; il lui permet de perdurer et de se fortifier.

http://www.jpost.com/Edition-française/Moyen-Orient/Israël-3-Iran-383420

L’article en lien ci-dessus (publié dans The Jerusalem Post du 12 février 2014) a été écrit par un jeune chercheur du Centre Ezri d’études pour l’Iran et le Golfe persique de l’université de Haïfa. On peut y lire : « En tant qu’Israéliens originaires d’Iran, nous pensons que le problème entre les deux pays se situe à l’échelon gouvernemental et non pas au niveau des nations. Les Israéliens aiment les Iraniens. Les Iraniens aiment les Israéliens. Nous avons bénéficié d’une solide amitié historique pendant des milliers d’années. Ce n’est que très récemment que nous sommes devenus ennemis. Il y aura de nouveau la paix très bientôt, j’espère. »

Je le redis, toutes mes conversations avec des Iraniens d’Iran et de l’exil m’ont conduit à ce constat : il y a une sympathie iranienne pour Israël et les Juifs. Tandis que les propos des Arabes sont tous marqués par le ressentiment ou la colère envers Israël et les Juifs. Une fois encore, je ne rapporte que ce que j’entends au cours de mes conversations, loin du battage médiatique. Hier encore, un Iranien : « Je me lie d’amitié avec les Juifs parce qu’ils ont beaucoup à m’apprendre. Ils viennent de partout et ont accumulé une expérience unique parmi les peuples ». Et un Arabe du Maroc : « Les Juifs sont d’une puissance diabolique. Il faut les arrêter avant qu’ils ne soumettent le monde entier à leur pouvoir. » Des considérations de ce genre, tant iraniennes qu’arabes, j’en ai relevées de quoi faire un livre. C’est l’une des raisons de mon iranophilie, un sentiment qui s’est construit dans l’étude, le voyage et de nombreuses conversations. Je ne suis pas un ami du régime de Téhéran mais je sais que c’est avec l’Iran qu’Israël pourra renouer des relations fécondes et stables, et en aucun cas avec les pays arabes, y compris la Jordanie. S’allier aux Saoudiens et autres Bédouins pour affaiblir l’Iran, la belle affaire !

Que cherche l’Europe en sortant comme par enchantement le Hamas de la liste des organisations terroristes par le biais de sa Cour de justice ? J’étais en Israël au moment des attaques répétées du Hamas, Volontaire dans Tsahal. La couardise de l’Europe me laissa pantois. Ce n’était certes pas la première fois que je prenais note de cette couardise, mais l’empressement avec lequel la vieille Europe se désolidarisait ainsi de ce pays m’inquiéta. Comment expliquer une telle attitude ? Les raisons en sont multiples ; mais il en est une qui m’apparait plus nettement, une raison relativement nouvelle, une raison atrocement démagogique et qui risque de coûter très cher à l’Europe : la peur, une peur diffuse mais qui se précise de jour en jour, la peur de l’islam, d’une certaine population immigrée, de ce djihadisme qui frappe un peu partout et sous des formes extraordinairement diverses. La vieille Europe (France en tête) espère éloigner la menace et calmer ses peurs en « vendant » Israël — État souverain. Je ne dis pas que la « question palestinienne » doive en rester là, mais en tant que non-israélien, j’ai l’humilité de ne pas donner des leçons de bonne conduite à un pays souverain qui vit une situation extraordinairement complexe, des leçons que ne se privent pas de donner des meutes de citoyens venus d’horizons socio-culturels les plus divers et qui ne se sont jamais donné la peine d’étudier l’histoire de ce pays et de la région, des citoyens qui ne se préoccupent guère que de leurs analyses médicales et de leur pouvoir d’achat, des citoyens qui touchés par je ne sais quelle grâce se prennent de passion pour ces Arabes dénommés abusivement « Palestiniens ». S’ils se préoccupaient avec une même ferveur de tous les peuples véritablement en danger (je vous en épargne la liste), je me tairais. Mais non ! Ce sont les « Palestiniens » qui les préoccupent. Je sais que si ce n’étaient pas les Israéliens — les Juifs d’Israël — qui « opprimaient », ces citoyens ne prêteraient pas la moindre attention au Gazaouis et autres « Palestiniens », pas la moindre !

J’ai réussi à faire réfléchir quelques citoyens en les convaincant qu’une partie de leurs impôts passaient par des canaux divers, à commencer par l’UNRNWA (The United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East), pour finir dans les poches des dirigeants palestiniens dont la corruption n’est plus à démontrer. Le Hamas  s’est lancé dans la guerre, au cours de l’été 2014, pour mieux cacher son incapacité à verser leur salaire aux quelque quarante mille employés de la bande de Gaza. Ce fut l’une des raisons de cette course en avant…

 

Dry Bones, the sate

 

Meïr Ben-Hayoun écrit : « Le conflit que nous (Israéliens) avons avec les Arabes est responsable du djihadisme global parce que sous la pression des nations occidentales, dont la France, nous avons abdiqué devant le terrorisme arafatien lors des maudits Accords d’Oslo. Il faut rappeler qu’Israel était considéré comme le combattant ultime contre le terrorisme arabe. Si Israël fait des compromis et plie, qui ne plierait pas?Consécutivement à ceci et constatant que le terrorisme arabe paye, l’islamisme s’est engouffré dans la brèche pour empoissonner la vie du monde entier. C’est peu après les Accords d’Oslo que le terrorisme global islamique est apparu sur le devant de la scène internationale. Auparavant, il était limité et circonscrit.

En ne laissant pas Israël combattre le terrorisme arabe lors de la première Intifada, en nous imposant au forceps une « solution » pour ce peuple vil dit « palestinien », le monde occidental a donné naissance et nourri le serpent nazislamiste ; il ne sait plus comment s’en défaire. C’est la justice immanente. » Je me permets de faire un copier-coller de cette analyse car elle coïncide avec celle que j’ai faite après la déclaration du Premier ministre Manuel Valls qui vient d’affirmer, aujourd’hui 9 février 2014, que le conflit israélo-palestinien est l’une des causes du phénomène djihadiste.

 Olivier Ypsilantis

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Je me souviens – 2/2 (en consultant des dossiers rangés dans des tiroirs)

 

(Un carton de vernissage) – Je me souviens de Pablo Genovés, de ses montages photographiques terriblement beaux :

http://www.rtve.es/alacarta/videos/atencion-obras/atencion-obras-repo-20150118-genoves/2955479/

Pablo Genovés

Un photomontage de Pablo Genovés (Madrid, 1959) 

 

(Un carton de vernissage) – Je me souviens de soirées chez Jean Bazaine, dans sa maison de Clamart, au début des années 1980. J’y ai rencontré des personnalités diverses, des peintres de l’École de Paris dont Alfred Manessier et Jean Le Moal. J’y ai rencontré André Dumont, son ami, qui s’était présenté aux présidentielles 1974, et dont j’avais lu le livre-programme « L’utopie ou la mort » avec une ferveur religieuse, je dois le dire. Je me souviens du beau visage de Marie-Hélène Dasté. Je me souviens qu’il me parlait volontiers de ses amis Jean Tardieu, André Frénaud, Tal Coat, Marc Chagall et tant d’autres. Je me souviens qu’il roulait ses cigarettes avec du papier ZIG-ZAG gommé bleu « Le Zouave ». Je revois l’atelier de la rue Pierre Brossolette, la verrière contre laquelle foisonnait un jardin d’une densité sous-marine. Je me souviens de la pièce où ses aquarelles séchaient sur des fils à linge, du caillou décoré par Joan Miró, du lampadaire conçu par Diego Giacometti, des numéros de la revue « Derrière le miroir » posés sur la table basse du salon, du verre de whisky qu’il me servait et que je n’osais refuser. Je me souviens…t Mais il me faudrait un livre pour répertorier les « Je me souviens » que le nom Bazaine suscite en moi.

(Dans une enveloppe, des documents divers de la DDR) – Je me souviens d’un été tiède, à Berlin, dans la cour de la Humboldtuniversität, sous un ciel bleu faïence — un ciel Luca della Robbia — parcouru de nuages lents et massifs. Je me souviens d’un marché dans la cour, des planches sur tréteaux avec présentation de livres et de papiers pas si anciens. Des documents de la Deutsche Demokratische Republik amenèrent nombre de « Je me souviens » qu’il me faudrait formuler ici.

(Une carte postale) – Je me souviens que c’est par « La Muse endormie » que je découvris l’œuvre de Constantin Brâncuși. J’étais petit garçon, en compagnie de ma mère, dans je ne sais plus quel musée. De fait, cette sculpture restera pour moi la plus belle sculpture de cet artiste et je ne peux la voir sans penser à ma mère qui me la commenta.  

(Une photographie de ma mère) – Je me souviens qu’elle se faisait photographier au Studio Harcourt puis chez D. Apers, 117 rue de Rennes. Le nom Apers suffit lui aussi à me dire ma mère.

(Une carte postale) – Je me souviens d’un été à Comillas. D’un ciel frais et immense parcouru de puissantes formations nuageuses. Je me souviens de l’appartement avec lumière traversante, du balcon où, à l’aide de livres aux pages jaunies dégotés chez un bouquiniste anarchiste de Córdoba, je me mis à étudier la vie d’Emma Goldman. Lorsque je levais les yeux de ces pages, je détaillais El Capricho de Gaudí, l’imposante Universidad Pontificia et, surtout, un ciel parcouru de puissantes formations nuageuses.

(Des cartes postales en héliogravure) – Je me souviens d’un été à Munich, de mon émerveillement d’adolescent devant les artistes du groupe Der Blaue Reiter. Presque toutes mes impressions de cet été à Munich restent concentrées sur des compositions puissamment colorées et au graphisme vigoureux, en particulier celles de Gabriele Münter — un émerveillement.

(Des cartes postales) – En contemplant ces cartes postales d’Helgoland imprimées en héliogravure, je pense à l’amie allemande, au salon de Delmenhorst, chez ses parents. Corina ressemblait à Mademoiselle Fiocre — le buste de Carpeaux. Sur le mur du salon, à côté de la baie vitrée, dans un cadre en bois clair, leur voilier cap sur Helgoland. Ce seul nom — Helgoland — me replace dans des heures heureuses, dans la belle maison blanche à colombages de Delmenhorst, Tiergartenstraße, peu avant la mort d’un père qu’elle aimait tant. Je me souviens que la baie vitrée du salon donnait sur un bois aux feuillages lumineux. Je me souviens d’une marche en compagnie de l’amie allemande, le long du Delme ; puis, le lendemain, le long de l’Elbe, à Altona.

(Une carte postale) – Je me souviens intensément de cette tête (attribuée à Scopas), la plus émouvante de toute la statuaire grecque : la tête d’Hygie (Ὑγίεια), fille d’Escupale. Ce visage serait parfaitement classique sans cette étrange et délicate dissymétrie de l’arête nasale. Et si cette tête m’est chère entre toutes, c’est précisément pour cette dissymétrie.

(Une carte postale) – Souvenir d’une visite dans l’un des plus beaux musées de Grèce, Olympie. Je me souviens tout particulièrement d’une collection de casques de type corinthien, l’un des objets les plus parfaits de la Grèce antique, un objet d’autant plus beau qu’il était utile, un chef-d’œuvre de design.

Casques corinthiens du musée d'Olympie

Des casques de type corinthien au musée d’Olympie

 

(Des cartes postales) – Je me souviens d’une visite au château de Combourg. Je me souviens d’avoir déambulé dans cette énorme construction avec en tête la formidable  ambiance des « Mémoires d’outre-tombe », la première partie surtout.

(Une coupure de presse) – Je me souviens d’une nuit passée dans le Terminal 4 de Barajas (Madrid), l’une des plus belles architectures modernes du monde réalisée par Richard Rogers. J’attendais mon avion pour Bombay et j’ai passé une partie de la nuit à parcourir cette merveille afin d’en comprendre la conception.

(Des cartes postales et des coupures de presse) – Je me souviens d’heures ivres à la National Library of Ireland et plus particulièrement de mon émerveillement devant le « Book of Ballymote » et les Ogham characters. Je me souviens de marches dans le Kerry, en été, sous des pluies tièdes. Je me souviens d’un autre émerveillement, devant le Gallarus Oratory. Émerveillement toujours et en tout lieu : devant une tablette d’argile saturée de caractères cunéiformes ou devant un muret en pierre sèche comme on en voit  des îles d’Aran aux causses du Quercy.

Gallus Oratory

Gallarus Oratory (VIIe-VIIIe siècle), péninsule de Dingle (County Kerry).

 

(Une plaquette) – Je me souviens d’un été londonien, parcouru de vastes souffles frais et de masses nuageuses en constante recomposition, avec des pluies tièdes. Je me souviens d’un séjour à Chiswick et du parc à quelques pas où, allongé sur la pelouse, j’observais le ciel. Je me souviens de Chiswick House avec une précision particulière car ce palais néo-palladien répondait à cet idéal de simplicité et de symétrie qui ne m’a jamais quitté. Entre Andrea Palladio et Ludwig Mies van der Rohe mon cœur balance…

(Des cartes postales) – C’est par ces cartes postales retrouvées dans un inventaire après décès que j’ai su que ma mère, petit fille, avait séjourné à Villers-sur-Mer, au moins au cours de deux étés. L’une d’elles montre une vue aérienne de cette commune normande, avec une croix à l’encre sur le toit d’une maison. C’est là qu’elle séjourna, dans une pension de famille, ainsi qu’elle le précise au verso. 1938 ; elle avait six ans. J’ai pensé à Georges Perec en découvrant ces documents dans le fouillis d’une commode, dans la lumière tamisée d’un grand appartement à l’abandon depuis une quinzaine d’années. Villers-sur-Mer, l’un des lieux de ma mère.

(Un marque-pages) – Je me souviens de la Librairie Galigniani, rue de Rivoli, the first english bookshop established on the continent. Je me souviens du parquet qui grinçait par endroits. Je me souviens quand j’y achetais des livres de Virginia Wolf dont le style m’enivrait au moins aussi sûrement que le meilleur porto. « Galigniani : libraire à Paris depuis 1801 » :

http://archives.lesechos.fr/archives/2007/SerieLimitee/00057-009-SLI.htm

(Trois photographies) – L’émerveillement me prit aussi devant le gisant de Bernhard Bleeker, « Der Schlafende Krieger » au Gefallenenehrenmal München. J’ai alors pensé au « Dormeur du val » de Rimbaud, le poème qui, enfant, m’avait le plus impressionné : « Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme / Sourirait un enfant malade, il fait un somme / Nature, berce-le chaudement : il a froid. » Et, de fait, j’ai pensé que ce soldat allemand n’était pas mort mais qu’il dormait, tout simplement. Aucun monument aux morts ne m’a plus ému. Il y a chez Bernhard Bleeker une solidité qui évoque Käthe Kollwitz (dont l’un des fils fut tué en 1914) mais aussi Ernst Barlach, auteur de monuments aux morts de la Première Guerre mondiale.

B. Bleeker

« Der Schlafende Krieger »  de Bernhard Bleeker (1881-1968)

http://www.bsb-1874.de/ziele/gefallenenehrenmalmuenchen

 

Olivier Ypsilantis

 

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Je me souviens – 1/2 (en consultant des dossiers rangés dans des tiroirs)

 

(Un ticket d’entrée) – Je me souviens de La Fura dels Baus et de son spectacle « XXX », une adaptation de « La philosophie dans le boudoir » du Marquis de Sade.

(Le Petit Journal des Grandes Expositions) – Je me souviens avec une précision particulière de cette exposition, « La Peinture allemande à l’époque du romantisme » à l’Orangerie des Tuileries. Je me souviens des peintures de Karl Blechen, des compositions de petites dimensions, des paysages au style spontané. Je me souviens de « Galgenberg » dont une reproduction en carte postale figura longtemps sur un mur de ma chambre.

(Des photographies) – Je me souviens que mes grands-parents et mes arrières-grands parents se faisaient photographier chez Pierre Petit – 31, place Cadet puis 122, rue Lafayette.

(Un ticket d’entrée) – Je me souviens de l’atelier de Gustave Moreau, rue de La Rochefoucauld, à deux pas de l’église de la Sainte-Trinité. Curieusement, je me souviens plus de l’odeur et de la tonalité des planchers ainsi que de l’escalier en colimaçon que des peintures que j’y ai vues.

 

Atelier de Gustave Moreau à ParisUne vue de l’atelier de Gustave Moreau avec son bel escalier en colimaçon

 

(Des feuillets jaunis avec paroles de chants royalistes)  – Je me souviens de la commode de la chambre rose, chez Tante G., à Milly-la-Forêt, de la chaleureuse odeur de bois et de vieux papier qui en sortait. Sous une pile de Point de vue – Images du monde, ces chants.

(Un ticket de métro de 1ère classe poinçonné) – Je me souviens des poinçonneurs. Petit garçon, je prenais le métro pour me rendre chez le dentiste, rue Anatole de La Forge (à deux pas de l’Étoile), et je tenais ma mère par la main, fermement, avec la crainte — mais c’est terreur qu’il me faudrait écrire — de la perdre. Je me souviens des rames Sprague-Thomson qui ferraillaient et sentaient l’huile chaude. La voiture de 1ère Classe était d’un beau rouge et celles de 2ème Classe d’un beau vert.

(Un autocollant avec symbole du Groupe Stern, Lehi) – Je me souviens d’une manifestation contre Dieudonné, place de la Bastille, un jour froid et pluvieux de janvier 2014. Je revois la silhouette souriante d’Arno Klarsfeld dans la foule des manifestants, celle de son père, Serge, au micro sur une tribune, et les drapeaux jaunes de la L.D.J. Je me souviens de reproches murmurés ici et là à l’encontre du C.R.I.F., accusé de gueuletonner bien au chaud sous les lambris plutôt que de se joindre à la manif’.

 

 Manifestation anti-DieudonnéLa manifestation anti-Dieudonné de janvier 2014, place de la Bastille. On reconnaît les drapeaux de la Ligue de Défense Juive (L.D.J.)

 

(Un ticket d’entrée de cinéma) – Je me souviens d’être allé voir « La Bataille d’Angleterre » sur un écran panoramique, aux Champs-Élysées. Il me semble que c’était au George V. Je revois une salle immense, très haute, à deux niveaux et tapissée d’une moquette bleu nuit. Je suppose que cette salle a elle aussi été morcelée pour mieux répondre aux critères de rentabilité.

(Une plaquette, « The Shakespeare Book ») – Je me souviens d’une visite à la maison natale de Shakespeare. Curieusement, j’ai un souvenir précis de Stratford-upon-Avon et un souvenir moins précis de sa maison natale.

(Une carte de la Librairie Espagnole de Paris) – Je me souviens du 72 de la rue de Seine et de conversations passionnées avec Antonio Soriano : la littérature espagnole mais aussi La Nueve (9ème Compagnie du Régiment de Marche du Tchad) de la Division Leclerc dont il connaissait chaque survivant, à commencer par son chef, le capitaine Raymond Dronne. Alors que j’écris ces lignes, l’envie me prend de serrer dans mes bras cet homme de la vieille Espagne aujourd’hui décédé, ce vieux Républicain généreux. Ci-joint, un article sur cette librairie mythique et son fondateur. La librairie est à l’angle :

http://memorias.faceef.fr/les-lieux/vie-culturelle/editions-librairies-et/article/la-librairie-espagnole

(Une coupure de presse) – Je me souviens de l’impression très particulière que me laissa la lecture du livre de Werner Herzog, « Le Chemin des glaces », un carnet tenu au cours de marches souvent éprouvantes, de Munich à Paris, du 23 novembre au 14 décembre 1974. C’est un livre magique dont l’ambiance me replaça dans « Le Miroir » (зеркало) d’Andreï Tarkovski mais aussi dans des romans d’apprentissage, le Bildungsroman, un genre né en Allemagne au XVIIIe. Je me souviens qu’il fit ce voyage afin d’intercéder en pèlerin auprès de Dieu pour qu’il guérisse Lotte Eisner mourante. Trente ans après, ce livre que j’ai lu dans mon adolescence figure toujours parmi mes livres de chevet. Ci-joint, un très beau lien INA.fr avec Werner Herzog (né en 1942) et Lotte Eisner (1896-1983). Ce livre au réalisme-fantastique  — ce livre halluciné — y est évoqué :

http://www.ina.fr/video/CPB8205417202

(Une coupure de presse) – Je me souviens que des scènes de « Lawrence of Arabia » de David Lean ont été tournées en 1962, du côté d’Almería. Je me revois arpenter ces espaces, guidé par d’anciens figurants, la soixantaine, des Gitans qui avaient tenu des rôles de soldats turcs. Je me souviens plus particulièrement de la Rambla del río Alías, à Carboneras, où Eddie Fowlie fit construire le village d’Aqaba, un immense décors. Il était arrivé en 1961 à Carboneras, à la recherche d’extérieurs pour ce film et il vécut là jusqu’à sa mort, en 2011. Écoutons-le commenter la charge sur la plage d’Algarrobico :

https://www.youtube.com/watch?v=s2HahJ_8eDE

 

 Décors pour Lawrence d'Arabie à CarbonerasLes décors d’Aqaba levés dans la Rambla del río Alías (Carboneras, Almería), devant la Playa de Algarrobicos. Deux cents ouvriers y travaillèrent pendant trois mois.  

 

(Une coupure de presse) – Parmi les marqueurs les plus sûrs d’une époque, les voitures — et  généralement tout ce qui roule — mais aussi la mode et le mobilier ! La coupure de presse en question est consacrée à Jean Prouvé. De fait, je ne puis penser « Années 1950 » sans penser d’abord « Jean Prouvé ». Mais le design années 1950 c’est aussi :

http://www.myhomedesign.fr/blog/histoire-du-design-les-annees-50/

(Deux coupures de presse) – Ces deux coupures se répondent car j’ai appris la mort la mort du chanteur Nino Ferrer et du mathématicien André Weil par la presse, dans la grande maison du Béarn, au cours de l’été 1998. André Weil mort le 6 août, Nino Ferrer mort le 12 août. Je me souviens de merveilleuses chansons, à commencer par « Le Sud », bien sûr. Je me souviens que c’est précisément dans cette grande maison que j’ai lu au cours d’un mois d’août ce merveilleux petit livre, « Chez les Weil : André et Simone » de Sylvie Weil, la fille d’André Weil. Je me souviens que je l’ai lu enfoncé dans un fauteuil-club, dans l’entrée-salon, alors que la chaleur étouffait une campagne trop riche en chlorophylle. Sur un mur, un grand tableau peint par un parent à La Baule, alors qu’il n’y avait dans la baie que quelques rares constructions.

(Des coupures de presse) – Je me souviens de la construction du Grand Louvre. Des fenêtres de l’École (des Beaux-Arts), quai Malaquais, j’ai suivi toutes les étapes de ces travaux pharaoniques. Je me souviens que des amis de l’École se glissaient à la nuit tombée pour dessiner et peindre toute une ménagerie sur les palissades en bois qui protégeaient le chantier : une faune volontiers lubrique, avec zizis en érection, courses-poursuites, accouplements scabreux et bariolés. C’était une longue frise frénétique avec sa ménagerie exotique. Un académicien qui avait coutume de passer devant pour se rendre sous la Coupole écrivit un article furibond dans un quotidien national — Le Monde ? — où il dénonçait la prolifération de phallus poilus… ce qui provoqua l’hilarité de ces artistes clandestins et leurs amis.

 

Palissade du Grand Louvre, LutzUne vue de la palissade du chantier du Grand Louvre. Je reconnais la griffe de l’ami Lutz Weinmann, de Munich, alors graffiteur frénétique. 

 

Olivier Ypsilantis

 

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Carnet 21

 

Israël est cerné par un océan de violence. L’État islamique (EI) est généralement admiré dans le monde arabo-musulman, noyau historique de l’islam, noyau en phase d’effondrement. L’État islamique bénéficie de larges sympathies dans de nombreux pays, en Égypte notamment où les islamistes n’ont pas dit leur dernier mot ; ils attendent leur heure. Ce pays est une véritable bombe, notamment démographique. Il est porté à bout de bras par les États-Unis qui équipent sa puissante armée (un État dans l’État) et sans laquelle le pays aurait basculé dans l’escarcelle des Frères musulmans. Il suffit de consulter une carte pour comprendre que l’Égypte est un pays charnière dans le monde arabe, entre Maghreb et Machrek, un pays dont la population approche les quatre-vingt dix millions d’habitants.

L’État islamique bénéficie de larges sympathies dans l’ensemble du monde arabe, y compris dans les populations immigrées. Après l’effacement des grandes idéologies totalitaires nées chez nous, communisme, nazisme et fascisme, l’islam vient combler un vide. Il suscite nombre de conversions et personne n’ignore que les convertis sont particulièrement zélés… Ils veulent faire leurs preuves et en remontrer aux adeptes de longue date. La simplicité doctrinale de l’islam est son principal atout. Il est particulièrement approprié à l’ère des masses. Sa rusticité est par ailleurs garante de sa solidité, de sa pérennité.

Je souris un peu tristement lorsque j’entends des amis juifs et israéliens pointer du doigt l’Iran en désignant ce pays comme le plus grand danger. Je comprends leur peur et je ne prétends pas être plus clairvoyant qu’eux. Pourtant, je ne puis taire qu’une alliance même occasionnelle avec les Arabes, plus particulièrement les Saoudiens, ne pourra qu’être catastrophique pour Israël sur le moyen/long terme. Par ailleurs, la Turquie s’islamise. La laïcité imposée par Mustafa Kemal Atatürk (dont l’armée a été la garante pendant près d’un siècle) est à l’agonie. L’arrivée au pouvoir de Recep Erdogan, en 2003, sera considérée par les historiens comme une date clé dans l’histoire du Moyen-Orient. Ce dirigeant turc a non seulement islamisé l’armée, méthodiquement et discrètement, il a favorisé (activement et passivement, principalement pour cause de question kurde) la collaboration entre des groupes armés islamistes dans tout le Moyen-Orient, puis il a fermé les yeux sur leurs agissements. Et l’Arabie Saoudite, et ces émirats, que valent-ils ? Ils éprouvent une profonde sympathie pour le djihad en Irak et en Syrie qu’ils soutiennent financièrement. Les monstres engendrent des monstres pires qu’eux et ainsi de suite.

 

Enterrement d'un soldat druze

Des Druzes à l’enterrement de l’un des leurs, Ihad Khatib de l’IDF, poignardé le 10 février 2010 à un checkpoint.

 

Que reste-t-il à Israël ? La collaboration avec les Turcs est terminée : Recep Erdogan n’est pas un interlocuteur fiable mais un rusé au service de l’islamisation. Une collaboration sérieuse avec les Arabes est impossible même si elle semble éloigner sur le court terme la menace iranienne. L’Arabe est animé d’une haine latente d’Israël, je dis bien Israël. Le Juif soumis — le dhimmi — entre dans son économie mentale, dans son petit monde d’encagé. Le monde arabe est en phase de dévastation. II aimerait reprendre le leadership du monde musulman et une possibilité s’offre à lui : l’État islamique qui en peu de temps et avec une étonnante facilité a conquis de vastes territoires en Irak et en Syrie. Bien des Arabo-musulmans espèrent retrouver un peu de prestige par les voies de la guerre et de la conquête. Il y a tant de siècles qu’ils n’ont rien donné. Et dans le monde qui se dessine, l’avenir de l’Arabo-musulman est sombre, bien sombre. L’immense Chine assure sa domination économique et les Chinois n’aiment pas être dérangés dans leurs affaires par des éructations de propagande et des radotages de forcenés. Peut-on leur en vouloir ? Il y a l’Inde aussi, et sa religion majoritaire — l’hindouisme — non prosélyte, l’Inde qui considère Israël avec un intérêt grandissant, un intérêt qui ne me surprend nullement. La menace pakistanaise explique en partie cette attitude. Le Pakistan est un monstre, et un monstre nucléaire, un pays au sunnisme particulièrement dur, un pays sans lequel les Taliban ne seraient presque rien. Il n’est pas loin ce jour où le Pakistan sera désigné comme un pays plus dangereux que l’Iran. Et ce jour, je l’attends.

La Jordanie constitue encore un îlot de relative stabilité, mais pour combien de temps ?  Seule la monarchie tient encore le pays. Le peuple jordanien, majoritairement arabe, ne peut qu’être hostile à Israël et espérer dans un avenir plus ou moins proche en découdre avec l’État hébreu et rejeter les Juifs à la mer. A moins que…

Les chrétiens arabes sont avant tout des Arabes, hostiles donc à Israël bien que d’une manière probablement moins aiguë. Dans la région, Israël n’a pour alliés effectifs ou potentiels que des non-Arabes. Il est vrai que je force la note : il existe chez les Arabes une minorité qui sert Israël et qui considère avec ferveur et loyauté l’État d’Israël. Sa religion la distingue pourtant du reste des Arabes. Elle a pris la forme que nous lui connaissons avec l’Iranien Hamza ibn Ali ibn Ahmad, avec le culte d’al-Hakim, sixième calife fatimide. Étrange ! Les Kurdes, alliés discrets d’Israël, sont sunnites mais cousins des Iraniens par les Mèdes. Les Druzes sont arabes mais iraniens par leur religion. Et je pourrais évoquer les Bahaïstes, un fidèle soutien d’Israël dont le fondateur est iranien.

Les préposés à l’antiracisme vont me traiter de raciste, eux qui s’efforcent d’apparaître comme les détenteurs de valeurs essentielles, alors qu’ils ne cherchent qu’à se donner de l’importance en distribuant bons et mauvais points pour assurer leur confort. Je ne suis pas anti-arabe puisque je soutiens les Druzes, des Arabes mais dont le socle culturel est iranien. Je ne suis pas même islamophobe, pour reprendre la terminologie de cette chiourme, puisque je ne cesse de défendre le peuple kurde et de faire part de mon espoir d’un Grand Kurdistan. Les Kurdes sont musulmans, et sunnites, mais ils sont kurdes avant tout.

L’Iran ! C’est de ce côté qu’il faut soulever le voile de la nuit musulmane, une nuit de plus en plus profonde. Mes conversations avec de nombreux Iraniens, en Iran, m’ont confirmé dans ce qui n’était qu’une intuition : les Iraniens ne sont pas antisémites même si le pouvoir aboie à l’occasion et appelle à la destruction d’Israël. Je ne me permettrai en aucun cas de remettre en question l’angoisse existentielle d’Israël ; des paroles d’une extrême gravité ont été prononcées ; elles ne peuvent être oubliées. Je souhaite de toutes mes forces un Israël fort, capable d’en imposer à tous ses ennemis, je n’ai jamais varié sur cette question. Mais je ne suis pas certain que l’Iran — que le pouvoir iranien — s’intéresse tant à Israël. L’Iran cherche sa place dans une région du monde à feu à sang où l’islam dévore ses propres entrailles, où les clans affrontent les clans, où les tribus affrontent les tribus, où les ethnies affrontent les ethnies, où… L’Iran cherche sa place et il suffit d’étudier l’histoire récente de ce pays pour mieux comprendre les axes de sa politique. L’Iran souffre d’un sentiment d’encerclement et d’isolement qui ne relève en rien de la paranoïa. Chiite dans un monde essentiellement sunnite, non-arabe dans un monde essentiellement arabe, avec une population multi-ethnique, avec des poussées centrifuges (pensons notamment au Baluchistan), l’Iran a de quoi être sur ses gardes. Par ailleurs, n’oublions jamais que l’Iran attire des convoitises avec ses réserves de gaz et de pétrole parmi les plus importantes du monde. L’Iran est bien décidé à défendre son indépendance et son intégrité, à ce pas sombrer à son tour dans le chaos où se trouvent nombre de pays arabes. Pour comprendre l’Iran d’aujourd’hui, son extrême méfiance et son jeu complexe sur l’échiquier international, il ne faut pas s’arrêter à l’ayatollah Khomeini et à la Révolution islamique de 1979, il faut étudier la figure d’un grand Iranien, Mohammad Mossadegh (1882-1967), Premier ministre du shah de 1951 à 1953 :

http://www.herodote.net/19_aout_1953-evenement-19530819.php

http://www.mohammadmossadegh.com/biography/

 

 Mohamed MossadeghMohammad Mossadegh, alors Premier ministre du shah, au New York City hospital. 

 

J’exprime une fois encore ma conviction selon  laquelle c’est de l’Iran que poindra la lumière dans la nuit musulmane. J’en suis arrivé à me répéter que ce vaste pays héritier d’un immense passé pré-islamique, producteur d’une variété considérable de concepts religieux et philosophiques, tracera d’authentiques perspectives.

N’oubliez jamais que si les Arabes peuvent admettre des Juifs chez eux, en tant que dhimmis, ils ne peuvent en aucun cas tolérer un État juif sur un territoire qu’ils considèrent comme soustrait au Dar al-Islam, territoire qu’il leur faut reconquérir d’une manière ou d’une autre, un territoire Dar al-Harb donc. Par ailleurs, les Juifs leur ont fait subir de formidables défaites, dont celle de 1967. Le ressentiment est inlassablement cultivé dans les sociétés arabes, même chez les Jordaniens qui montrent patte blanche, mais jusqu’à quand ? Que des dhimmis puissent constituer un État souverain et les tenir en respect ne peut entrer dans leur petite mécanique mentale.

Les Iraniens (les Perses) qui n’ont jamais été en guerre contre les Juifs, qui n’ont jamais massacré les Juifs et qui ont écrit quelques pages lumineuses dans l’histoire millénaire du peuple juif, les Iraniens ne trimbalent aucun ressentiment envers les Juifs. Il est vrai (et je me répète) qu’ils pourraient avoir la tentation d’instrumentaliser les Arabes contre Israël, pour faire diversion et augmenter leur prestige auprès des masses arabes…

 

Olivier Ypsilantis 

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La philosophie d’Isaac Abravanel

 

J’ai élaboré l’article suivant à partir de notes prises au cours de la lecture de ‟Isaac Abravanel conseiller des princes et philosophes” de Roland Goetschel. Je mets en lien une notice qui rend brièvement compte de ses travaux :

http://judaisme.sdv.fr/perso/goetsch/

De ces notes de lecture, je ne rapporterai que celles relatives au chapitre IV, ‟Abravanel philosophe”. Ce livre (publié chez Albin Michel, Paris, 1996, dans la collection ‟Présences du judaïsme”) est structuré en six chapitres respectivement intitulés : ‟Abravanel et les siens dans la péninsule ibérique”, ‟Abravanel en Italie”, ‟Le commentateur de la Bible”, ‟Abravanel philosophe”, ‟Histoire, culture et politique”, ‟Le messianisme”. Je signale qu’il existe de nombreux documents mis en ligne concernant ce grand séfarade, parmi lesquels d’admirables conférences d’Adin Steinsaltz.

Notes de lecture. L’une des questions fondamentales posées par Isaac Abravanel (1437-1508) est : Comment concilier l’unité de Dieu et la multiplicité de ses attributs ? Pour Isaac Abravanel, on ne peut appréhender de Dieu que des sefirot (ספירות) élevés. Les sefirot ne sont en aucun cas des réalités substantielles capables de changer la nature de Dieu et d’y introduire la multiplicité. Ce sont des modalités qui se rapportent à Lui selon ses actions. On se souvient que lorsque Moïse demande à Dieu de lui faire connaître ‟ses voies” (après la faute du Veau d’or), il obtient satisfaction ; mais quand il Lui demande de connaître Sa gloire, il lui est répondu que la Face — l’essence — de Dieu ne lui est pas accessible.

Grenada GrenadinesUn timbre de la série Grenada Grenadines, émis en 1992 pour le Ve Centenaire de la découverte de l’Amérique.

 

Abravanel doit sa vision de l’Univers à l’astronomie de Ptolémée et à la cosmologie d’Aristote, une vision qui suppose que l’Univers est sphérique (fini) et géocentrique, avec sphères emboîtées les unes dans les autres. Par exemple, la huitième sphère est celle des étoiles fixes et la neuvième celle du mouvement diurne tandis que la plus proche de la Terre est celle de la Lune. Ces sphères sont mues par des intellects séparés que Maïmonide identifie avec les Anges. Isaac Abravanel qui se déclare incompétent en cosmologie prend à la lettre les vues de ses prédécesseurs, dont Maïmonide. Le plus haut des intellects émane de Dieu et meut la neuvième sphère qui englobe toutes les autres. Alors que pour Avicenne et Maïmonide le nombre des intelligences (et des sphères) est de dix, pour Isaac Abravanel leur nombre est incalculable comme l’est celui des Anges auxquels elles sont subordonnées. Isaac Abravanel distingue trois catégories d’Anges : les intellects séparés (ils meuvent les corps célestes), les ‟anges de miséricorde” (par lesquels Dieu dispense sa miséricorde), les ‟anges de la mort” (instruments de châtiment), soit une réintroduction de la démonologie écartée par Maïmonide.

Le monde des astres est lui aussi envisagé selon un ordre hiérarchique. Notre bas monde s’organise lui aussi en niveaux : la matière inanimée, le végétatif, l’animal, le rationnel. Tout est constitué d’une matière et d’une forme ; et ce qui est forme à un certain niveau devient matière pour le niveau supérieur : ainsi le végétal est forme par rapport au minéral et matière par rapport à l’animal. L’homme est la plus haute des formes.

 

Cercle

 

Pour Isaac Abravanel, la création du monde s’est faite ex nihilo. Il juge que tout ce que rapporte la Genèse n’est en aucun cas le produit d’une spéculation intellectuelle mais celui d’une révélation faite à Moïse. Cette croyance entraîne l’adhésion aux autres récits de la Bible et aux préceptes de la Torah. A l’inverse, la croyance en l’éternité du monde rend impossible toute idée de miracle, de récompense ou de sanction. Isaac Abravanel s’en prend à un certain nombre de penseurs qui interprètent le récit de la Création dans un sens aristotélicien. Il s’en prend également à Rabbi Nissim et Hasdaï Cresca qui s’efforcent de concilier éternité du monde et croyance au miracle, en la récompense ou en la sanction, en posant que le monde ne procède pas de Dieu par voie de nécessité (voir Aristote) mais qu’il procède de la volonté divine. A ceux qui font remarquer que Maïmonide n’a pas inclus la croyance en la création du monde parmi ses treize principes, Isaac Abravanel avance le quatrième de ces principes : ‟L’Unique est éternel en vérité et tout ce qui est en dehors de Lui ne l’est pas”, ce qui implique que tout ce qui n’est pas Lui est créé, inscrit dans le temps. Isaac Abravanel s’oppose vigoureusement au compromis qui s’efforce de concilier l’éternité du monde avec le dessein d’une volonté divine. L’existence d’une matière dépourvue de forme depuis l’éternité n’est pas envisageable car seule la forme porte l’existence. Le monde d’en haut et le monde d’en bas ne peuvent emprunter la même matière. S’il n’existait qu’une seule matière, le monde d’en haut devrait admettre en lui le périssable et la corruption. Une matière préexistante et éternelle pose des problèmes logiquement insolubles. A ces problèmes s’ajoute le refus de l’éternité de la matière pour des motifs théologiques car, enfin, cette thèse ne conduit-elle pas à affirmer l’existence de deux divinités ? Ne conduit-elle pas au dualisme ou au manichéisme ? Isaac  Abravanel qui réfute l’argumentation d’Aristote en faveur de la thèse de l’éternité du monde doit cependant reconnaître qu’il n’y a pas de démonstration apodictique d’une création temporelle de l’Univers. Aussi s’appuie-t-il sur quatre principes venus de la tradition : Dieu a créé le monde par son libre choix — en toute conscience —, fort de Sa volonté, volonté qui procède de Sa connaissance. Le choix procède de la connaissance, la volonté est entraînée par l’intellect. Et si l’on parle de nécessité pour caractériser l’activité de Dieu, on signifie que, conformément à Sa perfection, l’action qu’Il a conçue selon Sa volonté doit être telle qu’Il l’a conçue. Selon la tradition, Dieu n’est pas seulement créateur du monde, il en maintient le mouvement et l’existence.

Le monde a été créé, il est également appelé à disparaître et à tous ses niveaux. Isaac Abravanel trouve des clés de lecture du temps, notamment en reprenant certaines vues soutenues par des kabbalistes de Gérone. Concernant la finalité de notre monde, Isaac Abravanel signale que Dieu étant parfait, Il ne poursuit aucune œuvre extérieure à Sa propre volonté, aucune. La question ‟Pourquoi Dieu a-t-il créé le monde ?” est vaine puisque toutes les œuvres de Dieu convergent dans leur intégralité vers Dieu lui-même. Si le monde avait été éternel et incréé, la transcendance du Créateur par rapport au créé n’aurait pas été connue ; les créatures n’auraient pu Le reconnaître comme leur cause et admettre que tout dépende de Sa volonté. L’homme est la finalité de l’ensemble du monde inférieur ; et l’homme élève ce monde vers Dieu lorsqu’il parvient à saisir la perfection du Créateur et à répondre à Ses préceptes.

 

Sierra Leone AbravanelUn timbre de la série Sierra Leone, émis en 1992 pour le Ve Centenaire de la découverte de l’Amérique. 

 

Selon Isaac Abravanel, Dieu réunit toutes les perfections. La science de Dieu ne vient pas des choses ; elle est inaltérable ; elle a précédé les choses et les a établies telles qu’elles sont. La connaissance de Dieu n’est pas fondée sur le sensible, contrairement à celle de l’homme. Dieu saisit les étants à partir de son propre être.

Isaac Abravanel constate que nombre de penseurs ont identifié la liberté du choix avec la possibilité de se déterminer par rapport au bien et au mal. De fait, le choix peut se porter sur l’un ou l’autre mais sans que la volonté ne sache si l’objet du choix est bon ou mauvais ; le choix véritable s’exerce entre la voie de la raison et celle du désir. Isaac Abravanel fonde la possibilité de l’action libre sur la distinction entre intellect théorique et intellect pratique. Il pose comme principe que certaines actions de l’homme peuvent être mises en œuvre par l’intellect théorique, comme les actions qui relèvent de la sphère du religieux. Ainsi les actions de l’homme peuvent-elles procéder de la raison qui lui est intrinsèque, des conceptions et des pratiques religieuses mais aussi de leur transgression. L’influence astrale elle-même n’entame pas la liberté de l’homme ; et si influence il y a, elle n’est pas contraignante, elle est une disposition conférée au nouveau-né. Une fois encore, le dernier mot revient à la raison. L’Écriture affirme clairement le libre-arbitre : ‟Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur… Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance…” (Dt 30, 15 et 19). Récompenses et châtiments dépendent de Dieu ; mais repentir et pénitence peuvent écarter la sanction.

Pour Isaac Abravanel, l’âme rationnelle est une réalité spirituelle distincte de la matière. Les âmes humaines ne sont pas créées avec les corps ; elles ont été crées lors de la Création, selon un nombre déterminé, en fonction du nombre d’hommes à venir. L’âme rationnelle est, entre toutes les parties de l’âme, celle qui ne saurait être anéantie. Sa survie individuelle correspond au mérite de chacun, contrairement à ce qu’affirment Averroès et ses partisans. La survie de l’âme a comme préalable l’étude de la Torah et l’observance des préceptes. Elle est saisie du divin plutôt que simple connaissance spéculative.

Isaac Abravanel ne rejette pas catégoriquement la croyance en la transmigration des âmes qui a plusieurs fins possibles : accorder à l’âme méritante une perfection supplémentaire ; accorder une autre chance à l’âme antérieurement pécheresse et la sanctionner de ses péchés afin qu’elle ne soit pas punie plus durement dans l’au-delà. Concernant la transmigration dans le corps des animaux, Isaac Abravanel distingue une fois encore le plausible du certain, les certitudes de l’intellect de l’héritage de la tradition.

Isaac Abravanel conçoit les miracles comme une intervention directe de Dieu dans l’histoire des hommes, avec rupture des lois de la nature. Rappelons que la possibilité du miracle tient à la création ex nihilo ; admettre l’éternité du monde revient à nier toute possibilité de miracle — étant entendu que le plus grand miracle est celui de la Création.

Pour Isaac Abravanel (qui s’appuie sur les Écritures) le miracle est toujours une réponse à une initiative humaine : le Déluge, la maladie qui frappe la maison de Pharaon ou les premiers miracles de Moïse (destinés à convaincre les Israélites de sa mission). Les miracles se situent toujours au niveau du particulier. Par ailleurs, Abravanel souligne que la grandeur d’un prophète n’est pas en rapport avec l’amplitude des miracles qu’il suscite mais avec les exigences de la situation donnée.

Isaac Abravanel envisage la prophétie comme participant du miracle, comme manifestation divine à l’égard de l’homme. Une fois encore, il s’oppose à Maïmonide. Pour Isaac Abravanel la prophétie n’a rien à voir avec l’acquisition de la science : elle a touché de simples bergers. Il nie également que cet état corresponde à la plus haute perfection de la faculté imaginative. Moïse ne s’est pas exprimé à coup de paraboles et d’énigmes, étant entendu que les visions des prophètes ne procèdent pas de leur imaginaire mais du don gracieux de Dieu. D’après l’Écriture, la prophétie apparaît comme une révélation immédiate ou médiate qui s’adresse tantôt à la raison tantôt à l’imagination.

Isaac Abravanel qui s’oppose à Maïmonide sur de nombreuses questions s’efforce de restituer à la prophétie le caractère d’un événement miraculeux. Maïmonide quant à lui s’efforçait de l’intégrer autant que possible dans les limites du naturalisme et du rationalisme. Isaac Abravanel s’accorde avec Maïmonide sur un point : les conditions à exiger du prophète, soit la pureté des mœurs, la retenue par rapport à la débauche et au goût du pouvoir.

 

Olivier Ypsilantis

 

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