Antisionisme et Antisémitisme ou la canaille en ménage

 

Tout est fait pour présenter Israël comme coupable, et la sémantique utilisée par l’AFP et reprise par les médias depuis des décennies a développé une culture de haine anti-israélienne qui sert de terreau à l’antisémitisme. Des prêcheurs musulmans invitent au nom du Coran et sans retenue à tuer des Juifs ; des foules fanatisées issues d’un drôle de « Printemps arabe » hurlent « Mort aux Juif ». Ces dérives ont abouti à formater dans notre pays des Mohamed Mérah et des Youssouf Fofana. Élément d’une déclaration éditée dans Le Figaro du 15 mai 2012 par Mouvement Siona (siona2@wanafoo.fr)

La populace des rues ou celle des salons, c’est tout un. La canaille reste la canaille et l’antisémitisme est l’opinion de la canaille, Christian Matthias Theodor Mommsen (1817-1903).

 

L’antisionisme est devenu l’une des formes les plus dangereuses – les plus pernicieuses – de l’antisémitisme avec cette dé-légitimation, diffamation et démonisation d’Israël. On avance entre l’accusation massive et le sous-entendu le plus doucereux, entre les pets coraniques et les vesses de l’AFP.

Je me hâte de préciser que j’évite d’établir une stricte corrélation entre l’antisionisme et l’antisémitisme, sans jamais m’empêcher de faire remarquer que les stéréotypes manipulés par l’un et l’autre ont un sacré air de famille.

L’antisionisme offre bien des nuances, comme le sionisme. L’antisionisme n’est pas automatiquement un avatar de l’antisémitisme, ce qui ne l’empêche pas d’en être un, souvent, très souvent. Et bien sûr, il n’est pas question ici du désaveu que des Juifs ou des non-Juifs peuvent faire de tel ou tel gouvernement israélien. On peut néanmoins déplorer cette tendance générale à bavarder au sujet d’Israël sans rien ou presque rien en connaître.

En Europe, l’antisionisme tend à toujours plus mêler ses eaux à celles de l’antisémitisme, un antisémitisme pur et dur, style années 1930, avec le BDS (Boycott, Divestment, Sanctions) en figure de proue qui m’évoque (on m’en excusera) le boycott que les Nazis mirent en place à partir de 1933. Par ailleurs, il faut prendre la mesure du matraquage systématique que subit Israël, du bullying (à ce propos, relisez les paroles de la chanson de Bob Dylan, Neighborhood Bully), notamment dans les organisations internationales, aux Nations Unies par exemple où les États arabes ne cessent de pointer Israël d’un doigt accusateur dans le but d’en faire un paria. Je pourrais déverser ici des tombereaux d’exemples à l’appui de ce que je viens d’écrire. L’un d’eux : à la Conférence mondiale de Durban contre le racisme (31 août – 7 septembre 2001), placée sous les auspices des Nations Unies, le sionisme a été déclaré génocidaire (genocidal) et pratiquant le nettoyage ethnique (ethnic cleansing) sur les Palestiniens. On connaît la rengaine. Elle trouve toujours plus d’oreilles attentives. Elle fait de plus en plus d’adeptes. Les méthodes, arguments et techniques de démonisation du sionisme se diversifient et s’affinent. Ils utilisent volontiers ceux de l’antisémitisme tout en s’employant à le dissimuler. Ils montrent partout leur redoutable efficacité, dans la rue et dans les salons, à la soupe populaire et dans les dîners mondains. La populace des rues et celle des salons – la canaille dans tous les cas – communient dans la détestation d’Israël.

La canaille s’autorise tous les rapprochements. Elle affectionne le signe = Tout le monde connaît le fameux Sionisme = Nazisme, ce qui laisse supposer qu’il faut combattre l’un comme on a combattu l’autre. Israël est le seul État sur la planète Terre qui suscite une telle réprobation, tant de la part d’esprits frustres que distingués.

Les Arabo-musulmans sont devenus les principaux propagateurs des « Protocoles des Sages de Sion », le livre le plus édité (avec le Coran) dans le monde arabe. Cette croyance selon laquelle « le Juif » gouverne le monde (Jews rule the world) est ancrée chez tous les Arabo-musulmans que j’ai pu interroger, je dis bien tous. Il doit pourtant bien y avoir quelques exceptions. A leur décharge, il faut avoir un mental et un moral d’acier pour ne pas se laisser broyer par l’ochlocratie, un mot qui suffit à définir les sociétés arabo-musulmanes.

Je vais me répéter, mais qu’importe ! « Les Protocoles des Sages de Sion » a été élaboré chez nous, en Europe. Il est Made in Europe. L’islam l’a récupéré. Nous échangeons nos saloperies. D’infections sexuellement transmissibles (IST) en maladies sexuellement transmissibles (MST), nous ne ressemblons plus à rien.

L’antisionisme est le point de contact le plus stable entre des individus qui par ailleurs n’ont rien à voir les uns avec les autres. Alain Soral et Dieudonné l’ont parfaitement compris, d’où leur succès. Les nazis l’avaient eux aussi compris avec l’antisémitisme, envisagé comme le plus formidable des liants, capable d’entraîner au coude-à-coude et au pas cadencé des masses considérables. Certes, le succès du nazisme à des causes diverses, mais l’antisémitisme n’entre pas pour rien dans ce succès. L’antisionisme est bien « the lowest common denominator », comme l’est l’antisémitisme, un point de contact entre une Europe chrétienne ou post-chrétienne et l’islam, entre les élites (il faudrait mettre ce mot entre guillemets) et les masses, entre les générations, entre les maîtres et les esclaves, entre…

« Anti-Zionism is much more than an exotic collection of radical chic slogans that survived the debacle of the late-1960s counterculture. It has become an “exterminationist”, pseudo-redemptive ideology reconstructed in the Middle East and re-exported back to Europe with devastating effects ». C’est sur ces mots que Robert Wistrich terminait en 2004 l’une de ses interventions. Nous sommes en 2017 et son constat se confirme toujours plus.

Une vérité historique bizarrement occultée : le départ des Juifs des pays arabes (soit près d’un million d’individus), installés là depuis des générations, des siècles, parfois avant l’arrivée de l’islam et, dans certains de ces pays, avant même l’arrivée des Arabes. Les violences en tout genre exercées contre les communautés juives de ces pays ne sont pas le seul fait de l’islam en tant que tel, mais aussi du nationalisme arabe, fébrile dans les années 1930 et 1940, nationalisme en partie activé par l’Allemagne nazie, et réactivé différemment par la création de l’État d’Israël en 1948.

Dès 1951-1952, Israël annonça auprès de la commission des Nations Unies pour la Palestine que s’il y avait des exigences de réparations pour les biens palestiniens perdus en 1948, il y devait en être de même pour les biens des Juifs expulsés des pays arabes.

Il y a bien un négationnisme envers les populations juives chassées des pays arabes. Il n’y en a que pour les Palestiniens, avec ce narratif qui séduit presque tout de monde. Le monde arabe reste dans le déni et les Occidentaux préfèrent s’installer dans un silence complice afin de ne pas affronter la susceptibilité des Musulmans en général et des Arabo-musulmans en particulier.

En 2008, le Congrès américain adopte une résolution demandant à ce que la question des Juifs expulsés des pays arabes soit traitée simultanément et indissociablement de celle des réfugiés palestiniens dans toutes les négociations à venir. Cette sage résolution ne doit pas nous faire oublier que les Palestiniens sont partis pour faits de guerre en 1948-1949, suite à l’attaque d’armées arabes coalisées lancées sur toutes les frontières d’Israël, mais aussi sur les injonctions répétées de leurs « frères » arabes. Ils n’ont pas été contraints au départ suite à une oppression méthodique, comme l’ont été les Juifs des pays arabes, avec cette législation antisémite digne en tous points de celle des années 1930-1940 dans l’Allemagne nazie.

En 2012, la Knesset adopte un texte de loi selon lequel aucun accord de paix ne sera signé avec un pays arabe à moins de compensations pour les réfugiés juifs originaires du pays arabe concerné. On ne saurait mieux faire.

Le mantra d’Edward Saïd (qui répète à l’envi que les Palestiniens sont « the victims of the victims ») repose et se propage sur des oublis, celui des presqu’un million de Juifs diversement chassés des pays arabes mais aussi de ces responsables arabes qui refusèrent le plan de partage de 1947 et qui se mirent à gémir dans l’espoir d’y revenir après avoir initié une guerre (celle de 1948-1949) qu’ils avaient perdue. Ne pas oublier par ailleurs que de 1948 à 1967, la Judée-Samarie (Cisjordanie) appartenait à la Jordanie et la bande de Gaza à l’Égypte. Les revendications des Arabes de Palestine (dénomination que je préfère à celle de Palestiniens) n’ont aucune antériorité historique. Que certains désirent la création d’un État palestinien est une autre affaire, mais qu’ils œuvrent sans manier le mensonge, l’oubli volontaire et l’approximation.

Olivier Ypsilantis

 

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En lisant « Cartas de Inglaterra » d’Eça de Queirós.

 

Le Portugais José Maria Eça de Queirós (s’écrit aussi Queiroz) est surtout connu pour « Os Maias » (1888). Mais c’est d’un petit écrit moins connu dont il va être question ici, un recueil de douze chroniques écrit en Angleterre, alors qu’Eça de Queirós était en poste au consulat portugais de Newcastle puis de Bristol à partir de 1874, chroniques qu’il envoya périodiquement à la presse portugaise à partir de 1877. Dans ce petit recueil simplement intitulé « Cartas de Inglaterra », j’ai choisi de m’arrêter sur la chronique VI, intitulée « Israelismo ».

 

Eça de Queirós (1845-1900)

 

Cette chronique s’ouvre sur ces mots (je traduis du portugais, le lecteur trouvera des variantes à mes traductions) : « Les deux grandes “sensations” (“sensações”) du mois sont incontestablement la publication du nouveau roman de Lord Beaconsfield, “Endymion”, et l’agitation en Allemagne contre les Juifs ». Dans cette chronique, Eça de Queirós appelle Benjamin Disraeli uniquement par son titre, ce qu’il commence à faire dans la chronique VIII, « Lorde Beaconsfield », pour en venir à « Benjamin Disraeli » ou, tout simplement, « Disraeli ».

Dans cette chronique VI, l’auteur rapporte que les événements en Allemagne sont suivis avec une grande attention en Angleterre où la communauté juive (Eça de Queirós fait indifféremment usage des mots « Judeus » et « Israelitas ») est nombreuse et influente, comme elle l’est en Allemagne. Ils influent sur l’opinion par les organes de presse qu’ils possèdent (dont l’un des plus importants, le Daily Telegraph). Au sommet des Juifs influents, Benjamin Disraeli. Eça de Queirós note que si l’Angleterre est encore loin de sombrer dans la haine et la persécution, le développement d’un État israélite au sein d’un État chrétien (« o desenvolvimento firme deste Estado israelita, dentro do Estado cristão ») commence à irriter les Anglais. Aussi, ce qui se passe en Allemagne (je rappelle que ces chroniques ont été écrites dans les années 1870-80) ne soulève pas d’indignation dans la presse anglaise.

Eça de Queirós poursuit que sous des apparences civilisées, constitutionnelles, on ne va pas tarder à assister à des autodafés (un mot d’origine portugaise) au cours desquels on jettera au feu les écrits des rabbins et les rabbins eux-mêmes. Il rapporte l’attitude ambiguë du gouvernement allemand lorsqu’il déclare qu’il ne sera pas à l’origine d’éventuelles persécutions (contre les Juifs) mais qui n’a pas un mot pour condamner ce mouvement antisémite (« movimento anti-semítico »), il est vrai largement favorisé par lui-même. Bref, en l’occurrence, ce gouvernement se comporte comme Ponce-Pilate : il se lave les mains…

Le problème que peut générer une telle situation est que chaque bon Allemand discipliné, toujours selon Eça de Queirós, va s’engouffrer dans la brèche ménagée par une certaine ambiguïté cultivée par les plus hautes instances de l’État. Ces instances ne propagent pas la haine anti-juive ; elles la portent silencieusement en elles, dans leurs cœurs chrétiens… – em seus corações cristiaõs… Et cette ambiguïté est porteuse de terribles menaces. Les violences ont même commencé ; et il cite le cas de ces freluquets, dignes en cela des frères dominicains, qui, à Leipzig, ont expulsé sans ménagement les Juifs des brasseries, « les privant ainsi du droit individuel le plus précieux et sacré pour l’Allemand : le droit à la bière ! »

Eça de Queirós reconnaît que pour les autorités d’alors, Jésus était un homme qui appelait à la révolte, au renversement de l’ancien monde ; et il fût traité comme tel. Les conservateurs d’alors étaient logiques avec eux-mêmes comme ils le sont aujourd’hui à Berlin, Saint-Pétersbourg ou Vienne. Eça de Queirós en vient à se déplacer dans le temps, avec projection dans le futur pour revenir dans un passé qui reste un futur par rapport à son présent. Ainsi, avec son ironie fine qui est l’une de ses marques, fait-il remarquer que les tracasseries que les conservateurs font subir aux Messies socialistes finiront par coûter cher, car « tout grand réformateur social se transforme peu à peu en Dieu : Zoroastre, Confucius, Mahomet et Jésus en sont des exemples ! Les formes supérieures de pensée ont une tendance fatale à se faire future loi révélée ; et toute philosophie devient religion dans ses vieux jours ». Bref, on va des Saints Pères (Santos Padres) de l’Église catholique aux Saints Pères de la Révolution, les Messies socialistes. Et il cite Proudhon, Bakounine et Marx. Il pourrait en citer d’autres.

Eça de Queirós se transporte dans le XXVIIIe siècle et imagine un Australien ou un Néo-Zélandais qui se rend à Paris ou Londres, devenu des sites archéologiques comme en montrent les gravures de Piranèse, sites archéologiques comparables à Palmyre ou Babylone. Il en vient à se dire que ces voyageurs, logiquement, détesteront nos descendants qui ont puni Bakounine et Félix Pyat (amusant de trouver ce nom quelque peu oublié sous la plume de ce romancier portugais), comme les Allemands de son époque (je rappelle que nous sommes dans le dernier quart du XIXe siècle) détestent ceux qui ont tué Jésus – qui sont accusés d’avoir tué Jésus. « Et comme toute religion a une période de fureur exterminatrice, nos pauvres descendants seront persécutés, deviendront race maudite et mourront dans les supplices… » Et il termine ce paragraphe par une expression en français dans le texte : « C’est raide ! »

 

Épreuve corrigée de « Adão e Eva no Paraíso » d’Eça de Queirós

 

Et il en revient plus précisément au sujet qui l’occupe : l’Allemagne d’alors, l’Allemagne de Bismarck. Certes, ce n’est pas la passion religieuse qui est à l’œuvre mais tout un mécanisme juridique qui s’efforce de rester « civilisé », de respecter les formes constitutionnelles. Bref, les Juifs se voient menacés « avec ces pétitions qui affluent de partout, demandant au Gouvernement que l’accession à la propriété soit interdite aux Juifs et que tout emploi public leur soit refusé, et autres extravagances gothiques ! » Le motif de cette colère est connu et Eça de Queirós le rappelle : la prospérité croissante de la communauté juive (il donne le nombre de 400 000), en concurrence avec la bourgeoisie allemande non-juive, de la haute finance au petit commerce, du banquier des Grands au petit usurier.

Mais, en milieu de chronique, le ton change. On passe d’une analyse plutôt fine aux préjugés les plus épais, au radotage populacier. La douche froide ! Eça de Queirós commence par donner raison à la colère allemande. « Mais si la richesse du Juif l’irrite, l’étalage que fait le Juif de ses richesses le rend fou furieux. Et, sur ce point, je dois dire que l’Allemand a raison ». Pensez-donc ! On était habitué au Juif famélique, en haillons et rasant les murs, le regard inquiet, et voilà qu’il est non seulement riche mais qu’il ne cache pas sa richesse ! Bref, on « pète un boulon ».

Eça de Queirós commet de graves erreurs – où le préjugé tient lieu de « connaissance ». Il déclare notamment que le succès des Juifs (o filho de Israel), leur emprise sur la haute finance et le petit commerce ainsi que sur les professions libérales, contraint le fils de l’Allemagne (o filho de Germânia) à émigrer vers l’Amérique à la recherche de pain – à busca de pão. Cette déclaration est odieuse parce que fausse – et elle se pose comme un fait vérifié. L’auteur a-t-il étudié l’émigration juive vers les États-Unis d’Amérique et l’arrivée en si grand nombre de Juifs ashkénazes débarqués à New York, en cette fin de XIXe siècle ? La misère juive était alors immense, certes moins marquée en Allemagne qu’en Pologne ou qu’en Russie. Dans l’immensité des accusations lancées contre des Juifs, je n’avais pas encore rencontré celle dont il vient d’être question. Et elle est proférée par un romancier de premier plan.

Cet homme capable d’observations fines et d’analyses pertinentes se met à patauger de plus en plus lourdement. Le Juif enrichi est un gros : O judeu hoje é um gordo. Et il est devenu arrogant, bruyant, ostentatoire, grossier, etc. Bref, ces parvenus (mot en français dans le texte) font offense à la sobriété des autres. Admettons que l’auteur ait eu l’occasion de rencontrer quelques Juifs de la sorte, ou même un seul, le vieux fond antisémite a alors été remué, il est remonté à la surface. Par ailleurs, combien de non-Juifs pourraient correspondre à la description qu’il nous sert ?

 

Buste d’Eça de Queirós, avenue Charles de Gaulle à Neuilly-sur-Seine, ville où décéda l’écrivain portugais le 16 août 1900, une sculpture d’António Teixeira Lopes.

 

Eça de Queirós nous sert d’autres saletés. Il en vient à la conspiration, à un plan scrupuleusement suivi par les Juifs, formidablement organisés et disciplinés, les Juifs qui s’emparent lentamente et surdamente des deux grandes forces qui régissent la société : la Bourse et la Presse ; et ainsi se placent-ils dans une position inattaquable : ils (les Juifs) expulsent les Allemands (entendez les non-Juifs, les Juifs d’Allemagne n’étant pas vraiment considérés comme des Allemands) des professions libérales, les humiliant par leur ostentation et, injure suprême, « par la voix de leurs journaux, (ils) leur dictent ce qu’ils doivent faire, ce qu’ils doivent penser ». Nous sommes précipités dans des préjugés dévastateurs, comparables par leur virulence à ceux que propageront au tout début du XXe siècle « Les Protocoles des Sages de Sion ».

Comment concevoir que l’un des romanciers les plus importants de son époque, fin observateur et fin analyste, ait pu se laisser aller à de tels ragots ? Mais ce n’est pas tout. Il commet une autre erreur, non moins grossière, une erreur probablement activée par un préjugé fort répandu. Il juge que le monde juif, y compris en Allemagne, est terriblement fermé sur lui-même, inaccessible et impénétrable (je reprends très précisément ses mots), entouré des formidables murailles du temple de Salomon. Certes, ces murailles ont été rasées mais elles se dressent, intactes, dans le cœur et l’esprit de chaque Juif. Et je ne vous traduis pas le passage relatif à ce que je viens d’écrire afin de ne pas surcharger le présent article.

Eça de Queirós fait-il l’âne pour avoir du son ou bien est-il à ce point mal informé ? Les Juifs d’Allemagne étaient alors les plus assimilés de tout le monde juif. Les conversions (principalement au luthérianisme, mais aussi au catholicisme) s’étaient multipliées, et les mariages mixtes allaient bon train.  Parmi les conversions les plus connues, les parents de Karl Marx.

Et non content de nous assener des approximations, Eça de Queirós poursuit : « Le Juif est le plus fort, le Juif triomphe. Le devoir de l’Allemand serait d’exercer sa musculature, d’aiguiser son intellect, de s’efforcer d’aller de l’avant pour être à son tour le plus fort. Mais il ne le fait pas et au lieu de cela, il se tourne misérablement, en couard, vers le Gouvernement, réclamant à grand renfort de pétitions que le Juif soit privé de droits civils, car le Juif est riche, car le Juif est fort ». Eça de Queirós est décédé en 1900 ; il aurait eu cent ans en 1945. Le passage que je viens de traduire est terrifiant pour celui qui est né après la Shoah. Ce qu’Eça de Queirós ne pouvait prévoir, c’est que les Juifs allaient précisément être garrotés juridiquement avant que les nazis et leurs complices n’exercent leurs muscles contre eux.

Je lis cette chronique VI, « Israelismo », et j’en viens à me dire qu’il me faudrait la lire au second degré, que je fais probablement fausse route, qu’il ironise et que je me suis pris les pieds dans le tapis. Mais enfin, il y a bien un basculement en milieu d’article, un article pourtant prometteur ; et ce basculement est clairement énoncé. Il écrit : « Mais si la richesse du Juif l’irrite, l’ostentation qu’il fait de sa richesse le rend fou furieux. Et sur ce point, je dois dire que l’Allemand a raison – E, neste ponto, devo dizer que o alemão tem razão. »

 

Benjamin Disraeli (1804-1881)

 

Cette chronique se termine sur un éloge de la politique de Bismarck quant aux Juifs. Le chancelier poursuit d’une manière raisonnable (em proporções civilizadas) ce que l’Église et des seigneurs faisaient afin de canaliser les mécontentements du peuple. Il canalise les mécontentements de la classe moyenne, le peuple ayant lui l’espérance socialiste. Ne pouvant se lancer dans une guerre (un excellent dérivatif), Bismarck pointe du doigt le Juif riche. Il ne cache pas la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ mais il dénonce avant tout les richesses des Juifs et le pouvoir de la Synagogue.

Et Eça de Queirós en revient à Lord Beaconsfield (Benjamin Disraeli), à son dernier roman, « Endymion », un roman risible mais fort bien payé puisque l’éditeur Longman avait versé à son auteur cinquenta e quatro contos de réis, une somme particulièrement importante pour une œuvre de fiction.

Eça de Queirós termine cet article en s’adressant aux jeunes écrivains : « Soyez prudents, jeunes hommes, n’entrez pas dans la carrière littéraire, ne publiez pas un poème ou un roman sans avoir pris la précaution d’avoir été durant quelques années Premier ministre d’Angleterre ». Il se croit probablement spirituel, il ne l’est pas. Et que Disraeli ait été un piètre romancier est une autre affaire. D’autres piètres romanciers ont gagné beaucoup d’argent en publiant de piètres romans, et ils n’étaient pas Premiers ministres d’Angleterre… et ils n’étaient pas juifs…

Olivier Ypsilantis

 

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Quelques notes de lecture, en lisant Bertrand Russell

 

“The purpose of this book is to trace the opposition and interaction of two main causes of change in the Nineteenth century: the belief in freedom which was common to Liberals and Radicals, and the necessity for organization which arose through industrial and scientific technique”, Bertrand Russell.

 

Bertrand Russell (1872-1970)

 

Lu « Histoire des idées au XIXème siècle. Liberté et organisation » (« Freedom and Organisation, 1814-1914 », publié en 1934) de Bertrand Russell pour qui les causes principales de la transformation politique un siècle durant (de 1814 à 1914) ont été de trois sortes : 1. Technique économique. 2. Théorique politique. 3. Individus marquants. Dans ce livre imposant, l’auteur accorde une place des plus importantes aux individus (marquants) tout en se gardant de tomber dans l’excès, soit accorder trop d’importance à ces individus comme le font Thomas Carlyle et ses disciples.

Il n’empêche, l’individu peut influer, et grandement, sur l’histoire. Et, à titre d’exemple, Bertrand Russell cite Otto von Bismarck en déclarant que s’il était mort en bas âge, l’histoire de l’Europe aurait été fort différente. Même remarque pour la technique économique, cause principale du changement au XIXème siècle : elle n’aurait pas transformé à ce point le monde sans certains inventeurs qui, certes, ne suffisent à expliquer toutes les transformations et toute l’évolution de la technique économique sur la période considérée.

Il y a aussi des causes massives à ces transformations, à cette évolution, des causes qui dépassent les individus aussi remarquables soient-ils. La croyance en la nationalité (la technique économique n’explique pas la division de l’humanité en nations) et la défense de la démocratie par des groupes d’hommes influents entrent pour beaucoup dans ces transformations, dans cette évolution – et elles ne peuvent être imputées exclusivement à des causes économiques.

Après avoir posé ces trois causes principales, Bertrand Russell s’emploie à les surveiller afin qu’elles restent à leur place respective, afin que l’une d’entre elles ne se précipite pas sur les autres pour les pousser de côté. Et il n’en reste pas là. Ces causes qu’il campe solidement et qu’il garde à l’œil, il les inscrit dans un espace chaotique en posant sans ambages le principe de hasard, à savoir que des faits a priori négligeables eurent (et auront) accidentellement des conséquences majeures. Bertrand Russell a d’ailleurs choisi comme exergue général à son étude ces mots de Milton : « Le Chaos siège en arbitre / Et son jugement ne fait qu’envenimer la querelle / Qui assure son règne ; au-dessous de lui, / La chance est juge suprême ». Du Chaos à la Chance. « La Grande Guerre fut rendue probable, mais non inévitable, par des causes importantes ». Fut rendue probable, mais non inévitable… On peut bien sûr étendre cette remarque à la Deuxième Guerre mondiale, et à tout événement historique. Cette dernière est inexplicable sans la Grande Guerre qui n’explique pourtant pas tout : il n’y a pas relation linéaire de cause à effet. Et à mon tour de (me) poser la question que (se) pose Bertrand Russell avec l’exemple d’Otto von Bismarck, à savoir le rôle de l’individu (marquant) dans l’histoire : et si Adolf Hitler était mort en bas âge ? Adolf Hitler n’explique pas tout, ne suffit pas à expliquer la Deuxième Guerre mondiale, il n’en reste pas moins que s’il était mort en bas âge, l’histoire de l’Europe (et du monde) aurait été fort différente – et ce partant ma propre histoire.

La Grande Guerre fut rendue probable mais non inévitable jusqu’au dernier moment ; elle aurait pu être différée par des événements mineurs ; et si elle avait été différée, les forces tendant vers la paix l’auraient peut-être emporté.

Qu’on se le dise, l’histoire n’est pas (encore) une science ; et elle ne peut avoir une apparence scientifique que par des falsifications et des omissions. On peut analyser les effets des causes principales en toute conscience, c’est-à-dire sans jamais perdre de vue que des causes mineures – infimes même – ont fait que des causes principales sont devenues ce qu’elles sont.

 

Un manuscrit de Bertrand Russell, « How to become a philosopher »

 

Bertrand Russell procède avec modestie et détermination – une qualité britannique –, et sur un mode empirique, avec toute la densité et l’authenticité que sait véhiculer ce mot. L’histoire n’est pas une science, il n’empêche… Une claire conscience des spécificités de cette discipline permet d’envisager un espace (aire/ère) immense et d’éviter embûches et traquenards que sont falsifications et omissions qui commencent par emprisonner celui qui les pratique. Simplement : « Le but de ce livre est d’étudier l’opposition et l’interaction des causes principales des transformations au XIXe siècle : la foi en la Liberté, commune aux Libéraux et aux Radicaux, et la nécessité d’une Organisation venant de la technique industrielle et scientifique. »

Ce qui rend ce livre passionnant, c’est l’attention et l’importance (mesurée) accordées à des petites choses relatives à des individus, à leur intimité, comme le bras atrophié du Kaiser ou les rapports de John (Stuart) Mill avec son père. Cette attention soutenue aux détails biographiques, tendance notable chez Bertrand Russell, l’est également chez les biographes et des historiens britanniques. La conclusion à ce grand livre s’ouvre sur ces mots : « Le XIXe siècle fut mené à sa fin désastreuse par un conflit entre la technique industrielle et la théorie politique ». Bertrand Russell l’annonce d’emblée, le XIXe siècle ne correspond pas (bêtement) à 1800-1900 mais à 1814-1914, soit la chute de l’Empire français et le début de la Première Guerre mondiale. Le XIXe siècle s’est poursuivi au-delà du 31 décembre 1899, à minuit, il s’est poursuivi jusqu’au premier jour de cette guerre.

Les changements politiques du XIXe siècle tiennent à deux systèmes de pensée : le libéralisme et le radicalisme. Outre ses réussites et ses échecs ou, disons, ses points forts et ses points faibles, « ce qu’il y eut de plus efficace dans le credo libéral fut le principe de nationalité ». Les libéraux posent que chaque pays doit être absolument libre et ne tolérer aucune intervention extérieure. Le principe de nationalité provoque l’unification de l’Allemagne et de l’Italie avant de pénétrer dans les Balkans où, d’une manière incontrôlée, il devient le principe de nationalisme. De chaque pays doit, on en vient à mon pays doit ; et ainsi passe-t-on du libéralisme à l’impérialisme.

Le deuxième système de pensée qui domine le XIXe siècle, le radicalisme. Contrairement au libéralisme, il est inspiré par des considérations économiques, essentiellement par l’industrie naissante. Les radicaux sont des individualistes et ils ne portent aucun intérêt aux nations. Ils croient au libre-échange, à la libre-concurrence, à l’initiative individuelle (dans les limites du Code Pénal), en la propriété mais acquise par un effort personnel. Leur philosophie convient à la première génération de capitalistes industriels. Leurs philosophes appliquent à toutes les institutions existantes le principe d’utilité – et ce n’est pas le moindre de leurs mérites ; ainsi refusent-ils ce qui n’a de raison d’être que purement historique, ce qui permet de passer par-dessus bord des préjugés comme ceux qui activent la persécution religieuse ou qui justifient l’antisémitisme institutionnalisé. Les radicaux sont des gens raisonnables et méthodiques qui estiment par exemple que l’intérêt personnel est le mobile principal de l’action individuelle et que le bonheur général est le but du législateur. Leurs idées sont largement partagées par les socialistes qui toutefois envisagent le monde plutôt du point de vue du salarié que du point de vue de l’employeur.

 

Un manuscrit de Bertrand Russell, « How to become a logician »

 

Le grand échec du XIXe siècle est de n’avoir pu créer d’organisation internationale. « En acceptant des socialistes l’organisation nationale et des libéraux la liberté internationale, le monde s’est mis dans une situation où l’existence même de la civilisation est menacée », étant entendu qu’« une anarchie complète est encore plus dangereuse entre des nations qu’entre des individus à l’intérieur d’une nation ». La création d’État nationaux et d’organisations économiques en quelque sorte livrés à eux-mêmes – non structurés par une vision, une philosophie – rendit le désordre international plus dangereux que jamais. « Les libéraux, tout comme les radicaux, ne parviennent pas à saisir le rôle joué par l’organisation, dans un monde dirigé par la technique scientifique. Et, à cause de ce point faible, malgré un grand développement de la richesse, de l’intelligence et du bonheur, le siècle qu’ils essayèrent de guider a abouti au désastre. »

Le développement des monopoles nationalistes (à commencer par ceux du fer et de l’acier) fut beaucoup plus agissant dans la politique internationale qu’on ne l’imagine ou qu’on ne l’admet généralement.

« Ce n’est point par des sentiments pacifistes, mais par une organisation économique du monde que l’humanité civilisée sera sauvée du suicide collectif ». Organisation soit ; et, tout d’abord, une maîtrise internationale du flux des capitaux et des matières premières. Cette remarque de 1934 n’a rien perdu de sa pertinence en 2018.

Remarque personnelle. La mondialisation est un phénomène toujours plus accéléré ; il n’est en rien nouveau. Dès l’âge du bronze, les hommes se sont mis à bouger en tous sens à la recherche de cuivre et d’étain – on en revient à l’importance des métaux. La mondialisation a même commencé depuis que l’homme s’est mis à la bipédie. Mais si la mondialisation nous dirige vers une organisation économique universelle, ne nous dirige-t-elle pas dans un même temps, et en symétrie, vers un désordre international toujours plus grand, vers des dangers aux possibilités décuplées ?

Olivier Ypsilantis

 

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En lisant « Lettre à ma mère » (Lettera alla madre) d’Edith Bruck – 3/3

 

La souffrance n’ennoblit pas l’homme, vraiment pas, la foi non plus, que ce soit la tienne, celle des chrétiens ou des musulmans, je n’y crois pas, maman. Et ne me dis pas que je n’ai rien compris, que je suis une pauvre malheureuse chancelante dans les ténèbres, que la vie terrestre ne compte pas, qu’elle n’est qu’un bref passage, une chose insignifiante en comparaison avec l’éternité.

 

La fille sollicite la mère, la tire par la manche, la convie dans son présent, l’y installe même de force et s’efforce de deviner ses réactions. Comment se comporterait-elle avec cette fille qu’elle rudoyait lorsqu’elle ne l’ignorait pas ? Que dirait cette mère si croyante dans la maison de cette fille où se trouvent une menorah mais aussi du lard fumé ? La mère la plaindrait de ne pas avoir d’enfants (ces dons du Ciel selon elle), la fille lui répondrait qu’elle écrit des livres : « Les livres sont faits de sang et de chair, maman. Les miens, en particulier, ne sont pas des œuvres de l’esprit ».

Edith Bruck est physique, extrêmement physique, et elle n’hésite pas à rendre compte de phénomènes physiologiques, en réaction peut-être à la foi désincarnée de sa mère – et je pourrais en revenir à l’espiègle Sylvie Weil qui chahute sa tante, « La Sainte ». Edith Bruck nous dit que lorsqu’elle écrit, elle oublie tout le reste, les mille petites choses que le quotidien nous engage à accomplir : « J’écris. Je fume. Je me retiens aussi de faire pipi ». Nous avons là l’une des marques d’Edith Bruck. Elle écrit aussi : « Je me demande si tu sais ce qu’est l’orgasme, maman. Ça fait oublier le monde. Ça te donne des instants d’absence totale. Ça te soulève de terre. C’est un envol, maman. C’est peut-être Dieu ».

 

La famille Steinschreiber en 1943. Edith est au premier rang, à gauche. Derrière elle, sa mère. Tous seront déportés.

 

Elle poursuit son questionnement et c’est un feu roulant. Jamais elle ne cherche à se mettre à l’abri, à se protéger de lui ; et c’est aussi et d’abord pourquoi nous l’aimons et la lisons avec un tel entrain.

Être de courage comme l’était son ami Primo Levi dont elle interroge le suicide, Edith Bruck se demande ce qu’elle aurait dit d’Auschwitz à ses enfants. Suivent des questions essentielles. Par exemple, dire à un enfant qu’on avait voulu tuer sa mère simplement parce qu’elle était juive – et qu’on voulait tuer tous les Juifs – n’était-ce pas l’amener à se demander quelle faute les Juifs ont commise ? Et ainsi de suite. Elle imagine sa mère à Auschwitz si elle avait échappé à la sélection : aurais-tu courbé la tête, toi la tigresse, la lionne ? Et ne pas courber la tête revenait à signer son arrêt de mort.

Ce livre est truffé de constats implacables, comme : » Si tout le monde avait ta foi, il n’y aurait aucun progrès possible sur terre et le pauvre accepterait sa pauvreté sans une plainte, évangéliquement ou hébraïquement ». Puis elle se justifie : « Tu es une morte sacrée, une martyre intouchable, c’est vrai, mais c’est vrai aussi que tu es ma mère. Et, à ma mère, j’ai le droit de tout dire. Je le dois même ». Vouloir comprendre, c’est vouloir saisir. Edith Bruck développe des techniques d’attaque. Le mot attaque peut sonner faux dans ce cas et pourtant. La mère est devenue cette proie sans laquelle la fille ne peut pas vivre. La fille s’est faite prédatrice malgré elle.

Je devrais m’arrêter d’écrire. Dix pages déjà. Mais ce livre m’entraîne, avec ce mouvement incessant, ces rafales d’interrogations où toute réponse est immédiatement pulvérisée pour laisser place à d’autres interrogations, elles aussi immédiatement pulvérisées et ainsi de suite. Mais ce questionnement repose sur un socle, un socle de souffrance, la souffrance qui n’ennoblit pas ainsi qu’elle le dit dans cette lettre à sa mère, mais qui lui « a permis de connaître l’homme une fois pour toutes y compris les Juifs, maman ».

Elle dresse un catalogue de ses griefs contre sa mère, cette mère qui n’aura cessé de lui donner des ordres et de la gronder, de la menacer même, sans toutefois la battre comme le faisaient tant d’autres parents, et jusqu’à laisser leurs enfants borgnes ou estropiés. « C’étaient tes paroles qui me faisaient mal, j’aurais préféré une gifle, des coups de bâtons, que tu me tires les cheveux ». Mais elle se reprend aussitôt et lui déclare qu’elle n’a pas été une si mauvaise mère. Elle la comprend mais elle n’oublie pas, comme elle n’oublie pas ce qu’a fait l’Allemagne, surtout lorsqu’elle se rend en Allemagne, ainsi qu’elle l’écrit dans la deuxième partie de ce livre, intitulée « Traces ». Elle pardonne l’attitude de sa mère en la mettant sur le compte de la pauvreté. A ce propos, des membres de sa famille lui ont reproché d’avoir révélé l’extrême pauvreté de sa famille.

La pauvreté et la dureté de son enfance ont participé à sa survie à Auschwitz, et elle remercie sa mère. Redisons-le, Edit Bruck est décidée à envisager son passé sous tous les angles, sans trêve. Pour elle il ne s’agit pas de poser la caméra sur un trépied et de filmer. Elle parcourt son passé à la manière d’un reporter de guerre, caméra au poing, dans des suites d’élans et de prostrations. A Auschwitz, note-t-elle, les jeunes bourgeoises tombaient les premières. Dans ce questionnement, elle pardonne ; et ce questionnement est raisonnement – la question envisagée sous autant d’angles que possible. Pas de haine chez Edith Bruck, mais de la rage, une rage venue d’un sentiment d’impuissance. Sa franchise coule d’elle-même, comme l’eau d’une cascade. Cette franchise peut choquer, et elle m’a choqué, notamment en lisant ce qui suit : « Votre martyre n’a même pas permis de rendre le monde meilleur, ni de créer une nation plus juste ». Fait-elle allusion à Israël ? Il est vrai qu’elle y a fait une expérience malheureuse et qu’elle a quitté ce pays à la recherche d’un autre pays. Je n’ai pas à la juger mais certains de ses propos sur Israël me semblent injustes. A ce propos, j’aimerais beaucoup parler d’Israël avec elle. Je me retrouverais peut-être comme devant cet ami né en 1908, Juif rescapé d’Auschwitz, et qui aurait pu être mon grand-père, un homme très marqué par son éducation bundiste. Nous nous disputions au sujet d’Israël. J’étais bien plus sioniste que lui et lorsqu’il critiquait ce pays, je retenais ma colère. Lorsqu’il lança devant son poste de télévision, en 2006 (année de sa mort et année de la guerre contre le Hezbollah au Liban), que Tsahal se comportait comme les nazis, je me suis retenu par respect mais j’aurais pu lui lancer ce propos de la mère d’Edith Bruck : « Quand un Juif est crétin, il est vraiment crétin ». Pourtant, j’ai souvent pensé que si j’avais renchéri, il se serait repris et m’aurait regardé avec méfiance, qu’il agissait ainsi pour me provoquer. Je me suis contenté de dire qu’Israël avait de droit de se défendre et que je ne me permettrais pas de le juger aussi durement. Le lendemain, il me regarda avec une intensité particulière et se montra encore plus aimable qu’à l’ordinaire.

Edith Bruck accumule les griefs contre sa mère ; mais elle sait les chasser et se reprendre. « Il suffisait que tu t’aperçoives que j’existais pour que je ne sois plus jalouse du Dieu auquel tu étais dévouée tout entière. Tu avais davantage parlé avec Lui en un seul jour qu’avec moi pendant toute ma vie ». Une fois encore, elle excuse la dureté de cette mère par la pauvreté et le manque de tout : les aliments, le bois de chauffage, les vêtements, avec ce père si peu présent que l’on attendait comme le Messie mais qui revenait les mains vides, ce père silencieux, toujours accablé, incapable de faire du mal à une mouche et que sa femme réprimandait volontiers comme on réprimande un enfant et pour lequel Edith éprouvait de l’affection et de la pitié.

Edith Bruck en vient à imaginer les reproches que lui adresserait sa mère si elle la lisait : écrire plutôt que faire un travail honnête ; écrire, un acte de vanité ; et puis écrire des choses qui devraient rester en famille, entre quatre murs ! Mais, se demande-t-elle dans cet exercice de trituration qui pourrait ne jamais cesser, n’est-ce pas parce que ma mère ne m’a jamais écoutée que j’écris ? Si tu m’avais écoutée, peut-être n’aurais-je jamais écrit…

Ce livre est aussi – et d’abord – une tentative de faire la paix avec la mère, mais sans jamais renoncer à un questionnement douloureux, sous peine de rendre ce livre inepte, avorté. De fait, la présence d’Edith Bruck est formidable ; elle s’impose avec autant de douceur que d’autorité. Elle convoque son lecteur, le fait asseoir avant de l’entraîner vers des sommets et dans des vallées et à un rythme soutenu. J’écris ces pages comme si cette main qui tient le stylographe ne m’appartenait pas, une sensation nullement désagréable, agréable même.

Ce livre est un livre de réconciliation, d’appel à la réconciliation. Prends-moi dans tes bras, maman ! Je ne suis pas une ingrate même si je ne respecte pas le rite, ce respect du rite qui selon toi fait un bon Juif. Ne me fais pas culpabiliser. Écoute-moi ! Je cherche le livre de prières. Si tu veux, je te récite le kaddish, ici, chez moi. « Ne me dis pas que c’est interdit. Qu’il faut une synagogue. Et dix hommes ensemble. Sinon ça n’a pas de valeur. (…) Ne viens pas me dire que ma voix de fille qui t’invoque depuis quarante-quatre ans vaut moins que la voix de dix hommes étrangers qui ne t’ont pas aimée, connue, qui n’ont éprouvé aucun sentiment pour toi ». Assieds-toi à côté de moi ; nous sommes l’une et l’autre fatiguées. Pour une fois, c’est toi qui vas m’obéir. Parlons plus fort, je veux que Lui aussi entende mon kaddish. Et cette lettre à la mère se termine sur le début du kaddish, sa transcription suivie de sa traduction en italien. Edith Bruck qui n’a cessé de se débattre avec les caractères hébreux (ainsi qu’elle le confie dans ce livre) a préféré s’en tenir à une simple transcription.

Ci-joint, « Poeti in gara II con Edith Bruck e Franco Loi » de la chaîne de télévision italienne Rai 1, diffusé en décembre 1989, d’une durée de dix minutes environ. Edith Bruck intervient à la cinquième minute :

https://www.youtube.com/watch?v=U_e8vIRwdz4

 

Une photographie d’Edith Bruck prise chez elle, à Rome, par Patricia Amardeil, le 17 février 2015.

Olivier Ypsilantis

 

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En lisant « Lettre à ma mère » (Lettera alla madre) d’Edith Bruck – 2/3

 

Tu n’en verras jamais le bout avec moi, n’est-ce pas ? Tu veux que je sois comme tu veux toi, à ta mesure, je dois me renier pour te plaire ou tu me renies. Retrouvons-nous à mi-chemin. Ne me juge pas. Confie à Dieu tout ce qui me concerne. Et nous deux, faisons la paix. Laissons-le décider, Lui, si je suis une bonne Juive ou pas. Je ne fais que répéter ce que tu m’as répété toute la vie, laisse-moi entre les mains de Dieu et bénis-moi, absous-moi telle que je suis, sans me faire prier ou me repentir, et de quoi ? Mes péchés sont ridicules, ils représentent une perte de temps pour Dieu qui a assez à faire entre juger, sélectionner, indiquer la droite ou la gauche.

Edith Bruck travaille à la manière d’une photographe passionnée : elle multiplie les éclairages et les angles de prise de vue. Elle soumet son modèle à des suites de questions qui bien que trépidantes donnent une sensation de calme, de très grand calme, comme le feraient des fondus enchaînés. Elle s’inclut dans ses questions et sans trêve. Edith Bruck n’est pas de celles qui se dérobent ; et si sa mère est bien le sujet de ce livre, Edith Bruck l’est aussi et au moins autant. Elle se blesse à ses propres questions. Il n’y a pas d’accusée et d’accusatrice ou, plus exactement, elle ne cesse d’intervertir les rôles. Dans « Lettre au père » (Brief an den Vater), écrit en novembre 1919, Franz Kafka se place dans le rôle de l’accusé, rôle dont il ne sort pas, ce qui permet, l’air de rien, un formidable renversement qui fait apparaître le père comme véritablement écrasant, insupportable au sens propre du mot. Rien de tel avec Edith Bruck. Elle repousse sa mère pour mieux la serrer dans ses bras, elle la serre dans ses bras pour mieux la repousser et ainsi de suite afin de permettre la distance qui aide le regard, afin de ne pas laisser la tendresse tout envahir et rendre muet ; car il s’agit de ne pas rester muet et d’écrire, de pratiquer un exercice de tendresse mais aussi de lucidité, de tendresse lucide, de lucidité tendre.  

 

De retour dans son village natal en Hongrie, pour le tournage d’un film sur sa vie

 

Je lis ce livre lentement, un peu chaque soir. Ce livre doit être lu lentement tant les points de vue (les angles de prise de vue) varient. On ne peut passer trop vite d’un point de vue à un autre sous peine de les confondre tous et de ne plus rien en distinguer.

Comment écrire à propos de ce livre ? C’est autrement plus compliqué qu’écrire à propos de « Lettre au père » de Franz Kafka, un écrit qui a suscité une vaste exégèse. Franz Kafka adopte une position relativement statique : le haut du corps est en mouvement mais les jambes restent immobiles comme celles d’une statue de marbre. Edith Bruck quant à elle ne cesse d’aller d’un point à un autre. Elle monte, elle descend, ce qu’enregistrent ses fréquences respiratoire et cardiaque.

L’écriture d’Edith Bruck rend compte de son corps de femme et à différents âges. Elle le fait sans cette fausse pudeur qui à force d’euphémismes et de périphrases conduit au ridicule voire à l’obscène. Elle nomme simplement, frontalement. Et j’y pense, c’est probablement pour ne jamais avoir à regarder de biais mais toujours frontalement qu’elle multiplie les points de vue.

Avec son ami Primo Levi, Edith Bruck parle volontiers de sa mère, cette mère si pauvrement vêtue mais belle. Alors qu’elle lui montre une photographie, Primo Levi lui dit : « Elle est belle, ta mère ». Edith Bruck ajoute : « Il me regarda comme pour me dire que moi aussi j’étais belle, comme toi ». Et, plus loin, ces questions à la mère : Savais-tu que tu étais belle ? T’es-tu jamais regardée dans une glace, par vanité ? Edith Bruck a fouillé dans les affaires (misérables) de sa mère, comme le font toutes les filles, et elle y a dégoté une petite boîte en carton contenant « ta poudre qui était là depuis des années » et qu’elle vit comme une « relique de ta féminité enfouie ». Elle interroge cette féminité d’une femme juive religieuse et misérable, mère d’une famille nombreuse et fatiguée par les tâches ménagères ; et elle interroge sa propre féminité avec la franchise de Sylvie Weil, la nièce de Simone Weil, qui évoque sa tante sans jamais s’en laisser compter. Malgré les immenses différences qui séparent la famille Weil et la famille Steinschreiber, je note une subtile similitude de ton entre ces deux femmes qui revendiquent leur féminité, l’une face à sa tante, l’autre face à sa mère.

Edith interroge sa mère mais aussi le reste de sa famille (et de sa belle-famille), à commencer par Golda, celle qui l’a aidée à survivre, celle qu’elle a aidée à survivre – le tandem pour la survie, Edith-Golda. La mère s’appelle Sara, ce que l’on apprend fortuitement. Edith, la fille, en revient toujours à cette question lancinante, la foi de sa mère. « Tandis que l’Europe brûlait, et nous avec l’Europe, l’Amérique avait fermé ses portes, toi tu attendais le miracle, tu croyais au miracle comme les chrétiens ». Par l’écriture, Edith Bruck crée une formidable proximité, elle la crée dans un mouvement ininterrompu, tantôt lent tantôt brusque. De fait, j’ai très rarement éprouvé à ce point la présence d’une absence, ce qui suffit à me rendre ce livre infiniment précieux. Cette femme humble, liquidée avec des millions d’autres dans les chambres à gaz, vit formidablement dans ces pages.

« Qui sait à quoi tu as pu penser, en dehors d’une prière rapide, avant que le gaz t’ôte ton dernier souffle ? Oh, ce que je donnerais pour le savoir ! Comme j’aimerais que tu me dises que je me trompe, que tu as toujours eu raison, que j’ai tort de ne pas croire à la baguette magique de Dieu qui, s’il existe, doit être une espèce de Mengele du ciel ! » Mengele ! Ce nom revient dans ces pages. L’attention de Mengele s’était portée sur Edith. Celle qui avait été sélectionnée juste avant elle s’était précipitée vers les barbelés pour en finir. « Elle a bien fait, il valait mieux une bonne décharge que d’être mis en pièces sans anesthésie ». Edith réussira toutefois à échapper à Mengele. Après cette implacable déclaration à sa mère, elle se reprend : « Je te fais mal. Je le sais. Ça me fait mal aussi de dire ces choses-là ». Et le livre va ainsi, avec, toujours, cette volonté de comprendre la mère, de percer le blindage de sa foi – mais il s’avère impénétrable. Cette volonté libère une énergie formidable, comme une charge creuse ; et, malgré tout, reste la douceur, une douceur qui n’épargne rien.

C’est ainsi. La foi de la mère la fascine, l’horripile, la fait enrager ; elle s’épuise contre un mur de béton. Les enfants ne devaient pas élever la voix contre les parents et s’ils le faisaient, ils étaient vertement réprimandés, une gifle à l’occasion ; et pourtant : « Comme tous les parents juifs, vous étiez tout à fait raisonnables en comparaison des paysans catholiques ou protestants qui battaient leurs enfants comme plâtre, allant jusqu’à les laisser borgnes ou boiteux (…). Le Juif était le contraire du paysan, c’était peut-être la raison pour laquelle nous étions peu aimés. Bien que dans la même misère, nous étions les meilleurs même dans le pire, nous voulions tout apprendre, en savoir plus ».

La religion d’Edith Bruck, c’est l’écriture ; elle le dit explicitement dans ce livre qui ne cesse de s’adresser à sa mère, une mère à la fois misérable et formidable, une mère qu’elle attire à elle et qu’elle repousse, qu’elle veut faire revivre et qu’elle veut oublier. « A Pâque, je ne voulais même pas voir le pain azyme, parce que c’était toi qui était dans cette fine feuille croquante. Maintenant il me faut le pain azyme pour Pâque mais je le mange avec du pain levé, du jambon, maman ! J’irai en enfer, non ? » Et cette femme tendre, infiniment tendre, mais fermement décidée à ne s’épargner aucune question, sait être espiègle, impertinente même, afin d’espérer bouger les lignes et bousculer ceux qui se sont installés dans des réponses.

La description qu’elle fait de la rencontre du Grand Rabbin et du Pape (Jean-Paul II alors) est un morceau d’anthologie – mais il y en a tant dans ce livre ! Elle brosse des portraits amusés de ces deux autorités religieuses. Ainsi, nous dit-elle, c’est deux-là ont beaucoup ri ensemble, comme si rien ne s’était passé entre Juifs et Chrétiens. Bref, le Grand Rabbin et le Pape auraient pu s’échanger leur tenue et leur religion. Tous semblaient contents avec ce pape VRP, un jour avec Kurt Waldheim, un jour avec le général Pinochet, un jour avec un rabbin lui aussi ouvert à tout.

Et toujours, ce dialogue qu’elle s’efforce d’établir avec la mère, cette mère qu’elle fait revivre, cette mère qui s’efforce de faire taire cette fille décidément bien impertinente.

Edith n’a pas été battue, elle a simplement manqué de tendresse, d’attentions, de ces petits gestes dont nous avons tous besoin, y compris nos cousins les mammifères. Mais, insiste-t-elle, la pauvreté ne les favorise pas.

Ce livre adressé à la mère est aussi une galerie de portraits, parmi lesquels celui du père, de son mari, le poète et metteur en scène Nelo Risi, de sa belle-mère, de survivants du Lager, de son frère Edy, de neveux, de Golda et bien d’autres, des portraits sans concession mais où la tendresse prévaut toujours, une tendresse qui n’a rien de sucré, une tendresse volontiers amère comme l’est souvent, me semble-t-il, la tendresse juive.

Elle revient dans son village natal, Tiszakarád, pour le tournage d’un film sur sa vie. La misérable maison familiale est en ruine et elle sera démolie après le tournage. Elle évoque ce village sale et boueux où sont arrivés la machine à laver, le tracteur, l’électricité, la radio et la télévision. Les jeunes ne s’y souviennent plus de rien, d’elle, de sa famille, de leur maison. Ils ne savent pas où se trouvait la synagogue qui a été détruite, « ils se fichent pas mal du cimetière juif plein d’orties, de merde et d’immondices » et sur la pierre tombale de sa grand-mère maternelle, Edith a trouvé un vieux pot de chambre renversé.

Ce petit livre est un grand livre sur la mémoire. Le sujet en est limité, mais il est envisagé de points de vue tellement variés qu’on en a le souffle coupé.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis     

 

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En lisant « Lettre à ma mère » (Lettera alla madre) d’Edith Bruck – 1/3

 

En lien, des photographies de tombes prises dans le cimetière juif du village natal d’Edith Bruck, Tiszakarád, en Hongrie. J’ai choisi l’une de ces photographies pour la placer en Header. Edith Bruck décrit ce cimetière dans « Lettera alla madre » : 

http://varhegyi-family.net/Gabor/Hungary/Tombstones_Karad/index.html

 

« Reste immobile, reste immobile », tu me rudoyais de temps à autre et au lieu de me mettre à pleurer, je me mettais à rire en te disant que cette étoile me plaisait, que finalement j’étais moi-même, qu’on ne me dirait plus que moi je ne ressemblais pas à une Juive. Plus personne ne douterait de ce que j’étais, je me sentais légitimée.

 

Je viens de recevoir le troisième livre d’Edith Bruck traduit de l’italien au français par Patricia Amardeil. Comme les deux premiers, il est édité aux Éditions Kimé sous la direction de Philippe Mesnard. Le titre général, « Lettre à ma mère » (Lettera alla madre), reprend le titre du premier récit ; le second s’intitule « Traces ».

Patricia Amardeil m’a confié qu’Edith Bruck avait un attachement particulier pour ce livre, publié en 1988.

Le lecteur pourra lire en guise de complément les trois articles que j’ai consacrés sur ce blog même à Edith Bruck, soit : « Edith Bruck dans la Revue d’histoire de la Shoah », « En lisant “Qui t’aime ainsi” (Chi ti ama così) d’Edith Bruck » (en deux parties), « Signora Auschwitz – N°. 11152 (En lisant Edith Bruck) » (en deux parties).

 

En couverture de ce recueil de poèmes d’Edith Bruck, elle, petite fille, en 1942, peu de temps avant sa déportation vers Auschwitz, en 1944, à l’âge de douze ans.

 

Avant de rendre compte du présent livre, quelques détails biographiques. Edith Bruck (Steinschreiber) est née en 1932, dans un village hongrois proche de la frontière ukrainienne. Elle est la dernière de six enfants d’une famille très pauvre. Elle connaît les privations et l’hostilité particulière dont les Juifs ont à souffrir. Mi-avril 1944, lors de la Pâque juive (elle a douze ans), elle est internée dans un ghetto puis déportée. Elle va connaître plusieurs camps dont le premier, Auschwitz. Mi-avril 1945, elle est libérée à Bergen-Belsen. Ses parents ont péri ainsi que l’un de ses frères. Elle revient en Hongrie où elle ne se sent pas accueillie et elle erre à la recherche d’un pays où s’installer. C’est la Tchécoslovaquie (où habite l’une de ses sœurs) puis Israël où elle arrive fin 1948. Elle ne s’adapte pas. En 1954, elle est à Rome d’où elle cherche à gagner l’Argentine où vit l’une de ses sœurs. Elle n’y parvient pas et décide de rester en Italie où elle a été dignement accueillie. En 1957, elle rencontre le poète et metteur en scène Nelo Risi qu’elle épouse quelques années plus tard. En 1959, elle renoue avec l’écriture – elle avait consigné des notes autobiographiques dans un cahier, mais elle avait dû s’en défaire pour passer la frontière tchécoslovaque afin de cacher sa nationalité. Ce premier livre paraîtra sous le titre « Qui t’aime ainsi » (Chi ti ama così). Elle fait toutes sortes de métiers et fréquente les milieux intellectuels et artistiques italiens. Parmi ces rencontres, Primo Levi qu’elle croise sur un plateau de tournage pour un téléfilm. Son œuvre compte aujourd’hui de nombreux romans et recueils de poèmes. Edith Bruck a collaboré à des revues et quotidiens, à la réalisation d’œuvres théâtrales, radiophoniques et télévisées. Elle a traduit des poètes hongrois en italien.

Edith Bruck fuit le sentimentalisme et elle a un ton volontiers rude. Il est d’abord destiné à protéger une grande sensibilité, à mieux l’aider à encaisser les coups, à commencer par ceux de la mémoire, car c’est bien d’elle qu’ils viennent d’abord.

« Lettre à la mère » (Lettera alla madre)… On pense immanquablement à « Lettre au père » (Brief an den Vater) de Franz Kafka. Pourquoi ne pas écrire une petite étude comparée ? Étudier la différence de tonalité entre l’une et l’autre.

On écrit aux défunts pour s’efforcer de réduire l’éloignement. On pense à l’occasion y parvenir, le temps de l’écriture tout au moins car après… Dans le cas d’Edith Bruck, l’éloignement (elle l’annonce dès les premières lignes) a été causé par la foi de sa mère, une foi de charbonnier dirait-on, une foi contre laquelle la fille glisse comme le long d’une paroi verticale et parfaitement lisse. Edith Bruck confie même manquer d’imagination vis-à-vis de la foi – et c’est vrai, je n’y avais pas pensé, la foi suppose de l’imagination, avec ces histoires d’Enfer, de Paradis, de Justice divine, etc.

Edith Bruck est directe, frontale, et c’est l’un des traits les plus marqués de son caractère. Rien d’oblique chez elle. Il ne s’agit pas de vouloir plaire ou déplaire, mais d’être soi-même et jusqu’aux tréfonds. Pas de fausse pudeur, parce qu’il faut commencer par nommer – sinon, à quoi bon ? Je connais peu d’écrivains aussi directs. Elle s’adresse ainsi à sa mère : « Nous ne nous sommes pas choisies, c’est le hasard qui nous a faites mère et fille, et parce que tu étais ma mère, je t’ai aimée et je t’aimerai toujours, comme dans les fables ». Tout est dit ou, tout au moins, le cadre est posé, ses dimensions précisées. Edith Bruck procède avec tendresse et autorité, l’une et l’autre se contiennent. Tu dois m’écouter dit-elle à sa mère ; et, à présent, tu n’as plus d’excuse : tu dois m’écouter, je vais te prendre par la main et je saurai t’écouter, soit : « Je te laisserai dire ce que je sais déjà… » Je cherche la paix et non la dispute, c’est pourquoi je ne te laisserai pas dire : « Par la volonté de Dieu ».

Elle nous rappelle tout de go ce qu’elle est, une femme et physiologiquement, elle nous le rappelle sans euphémisme, sans circonlocution. 28 mai 1944, elle est chargée dans un wagon, avec ses parents, le « seul voyage que nous avons fait ensemble ». Elle a ses règles pour la première fois. « Il n’y avait même pas un bout de papier pour essuyer ce sang qui coulait sur mes jambes nues (…). Tu as déchiré une bande de ta combinaison de coton et papa, le col noir qu’il portait en signe de deuil ».

La mère d’Edith Bruck n’échappe pas à la sélection ; elle est gazée dès son arrivée à Auschwitz. Edith reste seule avec sa sœur, Golda. Elles vont faire équipe pour la survie. Et, dans cette lutte, elles vont s’adapter et formidablement. Seul vaut ce qui peut aider à la survie. Porter des morts vers les fosses vaut mieux que de porter des poutres ou des pierres car ces morts squelettiques sont bien moins lourds… Constat sans détour. Edith Bruck nous livre à sa manière un mode d’emploi de survie. Elle survit dominée par la peur et la faim, ce qui fait que très vite elle ne pleure plus sa mère : les larmes sont inutiles à la survie, elles lui sont même préjudiciables. Seule compte Golda avec qui elle fait tandem dans cette lutte qui consiste d’abord à se surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à ne jamais relâcher son attention. Elle pose des questions frontales et implacables : Sa mère aurait-elle survécu si elle n’avait pas été gazée dès son arrivée au camp ? Et si elle avait survécu, Golda n’aurait-elle pas pensé plus à sa mère qu’à sa sœur qui, de ce fait, n’aurait peut-être pas survécu ? Elle en vient à se dire qu’elle, Edith, aurait peut-être perdu sa vie pour la sienne. « Je suis vraiment contente que tu n’aies pas été avec nous, maman, te voir mourir à petit feu m’aurait anéantie ». Ainsi envisage-t-elle tous les cas de figure et les soumet-elle à une sorte de calcul de probabilité : les chances de survie.

Et elle en revient à ce grand mystère contre lequel elle se casse la tête : la foi de sa mère. Elle s’efforce de la mettre en situation, dans l’univers concentrationnaire : la prière ne nous aurait pas aidées car elle nous aurait distraites alors qu’il fallait rester en alerte pour ne pas se faire remarquer, éviter les coups et surprendre parmi les déchets des épluchures. « Avec toi à nos côtés, nous serions mortes mille fois. Il aurait suffi de réciter un Shemà et ouste, dans l’autre monde. Tu aurais même été capable de te mettre à brailler pour avoir une bougie le vendredi soir… » Et ainsi de suite. L’amour pour sa mère n’empêche pas l’exercice de la plus grande lucidité, une lucidité qui refuse d’abdiquer la moindre part d’elle-même. L’amour stimule la lucidité et ces pages en sont la preuve.

La lecture d’Edith Bruck peut être qualifiée de décapante : avec elle, on gratte et on nettoie pour arriver au matériau brut. Et elle poursuit son exercice d’amour et de lucidité ; elle se demande ce qu’elles auraient fait, elle et sa sœur, si leur mère était morte à côté d’elles, dans un camp. Peut-être auraient-elles caché son cadavre afin de toucher sa ration ; peut-être l’auraient-elles dévêtu afin de mieux se couvrir, peut-être auraient-elles… C’est ainsi. On remercie ce regard qui au nom de la lucidité et de la tendresse refuse tout faux-fuyant, toute dérobade. Ce qui doit être dit doit être dit, et simplement, sans effet de style. Il ne s’agit pas de vouloir plaire ou déplaire, séduire ou choquer. C’est aussi pourquoi Edith Bruck nous est si précieuse.

Thème récurrent. La foi de sa mère rend Edith Bruck perplexe et elle affirme sa distance vis-à-vis de cette statue du commandeur. Mais elle perçoit néanmoins que, sous ce visage impénétrable et incompréhensible, quelque chose s’adresse à elle et la guide : « A toi je dois mon comportement, le nôtre, aux racines morales que tu nous as transmises par le sang. Avec tes commandements ».

Edith Bruck multiplie les points de vue, à la manière d’un cinéaste. A ce propos, je n’ai pas été surpris d’apprendre qu’elle avait travaillé pour le cinéma et la télévision. Dans ce livre, elle multiplie les va-et-vient dans l’espace et dans le temps et passe d’un cas de figure à un autre, comme le suivant : si j’avais eu des enfants « j’aurais été trop mère, j’aurais trop aimé mes enfants… » Et elle ajoute qu’au sujet du Lager elle « leur en aurait trop dit ou pas assez, trop tard ou trop tôt. Être un parent survivant n’est pas facile et ce n’est pas facile non plus d’être des enfants marqués par l’expérience des parents ». Le lecteur est pris dans une dynamique discrète et constante : Edith Bruck saisit son lecteur par la main et l’entraîne. Cette femme est un bloc de tendresse, de tendresse lucide, impitoyable.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

 

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 Quelques souvenirs grecs

 

Deux jours sur l’île de Milos, Cyclades. Je suis venu pour la Vénus ; je sais qu’elle est au Louvre ; mais ce seul nom, Milos, me laissait présager une beauté particulière. Il est vrai que la Vénus de Milos ne figure pas dans ma galerie intime des beautés. Si je m’en tiens à la Grèce, combien je lui préfère certaines kórai de l’Acropole, à commencer par la 674, surnommée « la korè aux yeux en amande » ; et je préfère le visage du type de l’Aphrodite de Cnide à celui de cette Vénus.

De fait, ces deux jours passés à Milos, sous un soleil accablant, m’ont été plutôt pénibles. Il est vrai que j’aurais pu me placer du point de vue du géologue, interroger la formidable mémoire géologique de cette île afin d’oublier mes désagréments, légers somme toute. Mais les mines (généralement à ciel ouvert) ont tellement éventré cette île que j’en suis reparti avec un sentiment de désastre. Outre ces éventrements, des installations minières parfois considérables à l’abandon. Cette île volcanique recèle une multitude de matériaux utilisés par l’industrie et dans les domaines les plus variés. Ces immenses carrières à ciel ouvert offrent une palette de coloris d’une indicible beauté – la beauté des tonalités minérales, plus profondes et plus sérieuses que les tonalités végétales. Parmi les richesses que recèle Milos : le soufre, la pierre ponce, la bentonite (l’un des plus grands gisements au monde s’y trouve), la perlite, la baryte, le manganèse, le kaolin, etc., avec roches volcaniques mais aussi sédimentaires et métamorphiques.

 

Vestiges d’une installation minière à Milos, sur une ancienne mine de soufre.

 

J’ai découvert nombre de ces richesses minérales sur place, car je n’en savais rien ; je ne savais rien de Milos, hormis sa Vénus et l’obsidienne, un sujet que j’avais étudié avec grand intérêt, le mot obsidienne exerçant sur moi, et peut-être depuis l’enfance, une sorte de fascination, par sa sonorité même, comme mandragore, sans que je m’explique pourquoi. L’obsidienne, les civilisations précolombiennes aussi.

L’obsidienne fut la première richesse de l’île. Outre son utilisation locale elle l’exporta, notamment vers le Péloponnèse, la Crète, Chypre et même l’Égypte. L’étude des « routes de l’obsidienne » est riche d’enseignement pour les préhistoriens, l’obsidienne se révélant un véritable traceur archéométrique.

Avant la découverte des métaux, cette roche volcanique vitreuse riche en silice – de fait une lave acide vitrifiée, un verre naturel – était particulièrement prisée pour la fabrication d’armes (poignards, pointes de lances ou de flèches, etc.) et d’outils (burins, racloirs, etc.).

Mais le plus émouvant souvenir que je conserve de cette île sont ces tombes de soldats français (morts de maladie ou des suites de leurs blessures au cours de la guerre de Crimée, 1853-1856), à l’abandon, envahies par des hautes herbes, des buissons et des arbustes, avec vue sur l’immense baie d’Adamas, l’un des plus beaux mouillages de la Méditerranée. La si fragile mémoire humaine dans le témoignage d’un paroxysme géologique…

 

Une merveille de la nature, le Chios Mastiha. Ci-joint, un beau reportage sur ce produit divin :

https://www.youtube.com/watch?v=A392VVyL9EM

 

Les façades en sgraffito (xista) de maisons de l’île de Chios. Et le mastiha de Chios, un exsudat résineux secrété par l’arbre à mastic (Pistacia Lentiscus var. Chia) qui tombe goutte à goutte d’incisions fines et peu profondes faites sur le tronc et les branches. C’est un produit magnifique, un don des dieux, vraiment. Ses composants se comptent par centaines, une richesse qui explique probablement la diversité de ses usages. Dès l’Antiquité le mastiha de Chios fut utilisé à des fins thérapeutiques. Il est par ailleurs la première gomme à mâcher connue comme telle dans le monde. Je ne puis oublier son goût si particulier, comme je ne puis oublier celui de la retsina tirée du tonneau. La retsina est un vin blanc (ou rosé léger) à base de deux cépages dans lequel de la résine de pin est rajoutée au cours de la fermentation, ce qui a entre autres effets de stabiliser le vin et de mieux l’aider à affronter la chaleur. Mais surtout, elle lui donne un goût très particulier qui reste inséparable de la Grèce. Ce vin au tonneau a tendance à disparaître, me semble-t-il. Dommage. Son goût me jette dans les bras de tant de souvenirs. C’était le vin du peuple grec ; mais les peuples disparaissent peu à peu au profit des masses…

 

Je la préfère au tonneau, mais enfin…

 

Athènes, aux abords du marché central, dans ce qui fut le quartier turc, avec ce parfum de pistache, si discret et si pénétrant. La pistache d’Égine ! Égine, une île du golfe Saronique, à peu de distance d’Athènes et du Pirée. La pistache, son parfum que la nuit semblait exalter, un parfum lui aussi chargé de souvenirs. Et ce vert extraordinairement tendre qui se retrouve dans les palais vénitiens, en compagnie de vieux roses et de gris lumineux, des gris comme on en voit sur le costume du comte Robert de Montesquiou tel que l’a peint Giovanni Boldini. Les pistaches d’Egine ! La pistache me fait aussi revenir vers des souvenirs iraniens, des zones désertiques de l’Asie centrale. Pistache, un mot qui conduit vers le latin avant de remonter vers le grec et le perse. Les pistaches de la région de Kerman ! Je me souviens de manteaux d’eau étendus dans l’aridité iranienne. J’empruntai des allées détrempées en suivant le tracé de petits canaux d’irrigation qui débordaient de partout. Un glouglou ici et là.

  

Autre merveille grecque, la pistache d’Egine.

 

J’ai longtemps cru que les pistaches d’Egide (elles sont parmi les plus réputées au monde avec les iraniennes) remontaient à l’Antiquité, que Périclès et Thémistocle en avaient sur leur table. Mais les premières cultures de pistachiers sur cette île ne remontent pas au-delà du XIXe siècle. Et ce n’est que dans les années 1950-1960 que la production augmenta sensiblement après que les paysans eurent remplacé leurs vignes ravagées (le phylloxéra) par des pistachiers.

Des souvenirs de nuits athéniennes où, dans la VW 181 Kübelwagen, décapotée et pare-brise rabattu, nous ne parvenions pas vraiment à dégriser après des soirées bien arrosées (la retsina et l’ouzo), avec ce parfum de pistache et de jasmin. Quelques mois auparavant, au printemps, en Épire, c’est le parfum des fleurs (elles étaient partout sur le bord des routes) qui réactivait les petits verres d’ouzo pris à l’occasion dans des tavernes de villages.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Pour faire suite à « Israël et l’Iran, de futurs alliés »

 

Hannah de Jérusalem qui tient le blog Boker Tov Yerushalayim vient de me signaler l’intervention suivante (en anglais, durée env. 20 mn) de la Dr. Thamar E. Gindin, une Israélienne : « Strategic Challenges in Saudi Arabia, Iran, and the Gulf ». Je remercie Hannah et demande aux anglophones d’écouter très attentivement cette Israélienne. Je ne la connaissais pas et découvre non sans plaisir que ce qu’elle dit dans l’intervention qui suit est proche, très proche, de ce que je ne cesse de dire de mon côté depuis des années et dans de nombreux articles :

https://www.google.com/url?hl=fr&q=https://www.youtube.com/watch?v%3DopLkDtgaeBU&source=gmail&ust=1527616573612000&usg=AFQjCNHZOr12mK8-Oaak76lnBT6Udpm4tg

(Dr. Thamar E. Gindin is an Iranist, a bridge-builder, an eye-opener. She hopes to be Israel’s first cultural attaché in free Iran. In the meantime, she builds bridges between the nations of Iran and Israel. She does it through spreading knowledge and opening people’s eyes to the fact that we are much more alike than they might think. She spreads the knowledge through books, press interviews and lectures, as well as through her Hebrew blog and podcasts. Dr. Thamar E. Gindin is core faculty member in the programme for Middle Eastern Studies in Shalem College of Liberal Arts, and a research fellow in Erzi Center for Iran & Persian Gulf Studies in University of Haifa.)

 

Femmes iraniennes au Luristan

 

Cette intervention est intéressante et pour diverses raisons. Tout d’abord, et j’insiste, ses propos me confirment dans nombre d’observations que j’ai pu faire. Cette Israélienne se tient hors du tintamarre médiatique qui finit immanquablement par nous plonger dans l’abattement. Il faut au moins un peu de recul pour espérer commencer à appréhender le sujet envisagé. Cette intervention appelle bien des prolongements. La Dr. Thamar E. Gandin nous parle de l’Iran mais de l’intérieur, en soulignant que le peuple et le régime ne font pas corps, qu’une majorité d’Iraniens aimerait en finir avec ce régime qui s’efforce de survivre en surfant sur la menace extérieure afin d’inciter le peuple à taire ses mécontentements et à l’appuyer, une technique de diversion employée tant par les dictatures et les régimes autoritaires que par les démocraties, dans ce dernier cas d’une manière plus ponctuelle et moins catégorique, encore que…

 

Laleh Saddigh (née en 1977 à Téhéran), une pilote automobile très célébrée en Iran. Ci-joint, un interview où cette sportive de haut niveau, par ailleurs très belle femme, parle de son métier dans un bel anglais à la télévision indienne (RSTV) :

https://www.youtube.com/watch?v=UJQIUALIJUg

 

Un détail. Tout en écoutant la Dr. Thamar E. Gindin, j’en suis venu à m’interroger sur ce qui était accroché à cette chaînette passée autour de son cou et caché par le pupitre de l’oratrice. Je me suis dit qu’il devait s’agir du Faravahar, l’un des symboles du zoroastrisme, ce que j’ai pu vérifier à partir de photographies d’elle mises en ligne. Ce symbole est important et pour plusieurs raisons : tout d’abord parce qu’il est probablement le symbole le plus évocateur de l’immense passé préislamique du pays, antérieur donc à l’invasion arabe. On notera au passage (et la Dr. Thamar E. Gindin le rappelle) que presque tout ce que l’islam a donné d’important est le fait de la Perse. Et pourquoi ? Parce que les Perses disposaient de cet immense passé préislamique, d’une très vaste réserve de pensée, de religions et d’écoles philosophiques. Rien à voir avec les Arabes qui, jaloux des Juifs, voulurent eux aussi avoir leur livre et ne mirent au point qu’un ersatz. Mais écoutez cette Israélienne !

 

Olivier Ypsilantis

 

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Israël et l’Iran, de futurs alliés

 

Au général Bahram Aryana et à l’Organisation des Preux Chevaliers d’Iran, les Azadegan.

 

La situation est confuse. Je vais m’efforcer de canaliser le magma d’idées qui bouillonne en moi, en commençant par m’éloigner au moins de quelques pas du volcan médiatique.

Mais tout d’abord, je veux jouer franc-jeu, et je dois donc parler le moi, brièvement. Je suis irrémédiablement sioniste. Je suis même partisan de l’intégration de la Judée-Samarie (seule désignation dont je fais usage, pas question de « Cisjordanie » ou de « Territoires occupés ») et de la Bande de Gaza à Israël, avec activation du Elon Peace Plan. Je me prends même à espérer l’intégration du Sinaï à Israël. Je suis donc un partisan du Grand Israël (une désignation qui recouvre diverses visions, certaines bibliques – voir la Genèse), un Israël pas si grand puis qu’on en reviendrait aux conquêtes de la guerre des Six Jours, de juin 1967, soit un Israël d’environ 100 000 km2, soit plus ou moins la superficie d’un petit pays comme le Portugal. Je me permets ces précisions car les antisionistes, pris par leurs fièvres, voient Israël presqu’aussi vaste que l’Empire achéménide ou sassanide alors qu’il fait deux fois le département de la Gironde, le plus grand département de la France métropolitaine il est vrai.

 

Carte ethnique de l’Iran

 

Il y a plus. Je ne suis pas juif et je n’appartiens pas au courant du christianisme évangélique qui envisage la restauration d’Israël comme le prélude au retour de Jésus-Christ de l’Apocalypse, en accord avec une certaine lecture de la Bible. Je respecte leur croyance, je respecte leur (précieux) rapport à Israël (Israël n’a pas tant d’amis) mais je m’en distancie car je préfère m’efforcer d’envisager le judaïsme et l’histoire du peuple juif en eux-mêmes. Je ne sais si j’y parviens mais je m’y efforce.

Enfin, et pour tout dire, j’ai travaillé en Israël, dans des kibboutzim puis en tant que Volontaire de Tsahal où j’espère revenir dès que possible. Ces périodes chez Tsahal m’ont permis de mieux apprécier l’originalité de cette armée de défense et ses qualités non seulement techniques mais aussi humaines, qualités que je me suis efforcé de rendre sensibles dans une série d’articles sur ce blog même (dans Catégories, à L’Armée d’Israël), articles qu’enrichissent de nombreuses vidéos.

Lorsque Daesh était actif en Irak et en Syrie, il y a peu, il n’était guère question d’Israël. Mais on savait que sitôt les djihadistes liquidés et leurs fiefs réduits, Israël reviendrait au premier plan. Il était à l’occasion question de la destruction d’un convoi d’armes auquel les Iraniens étaient généralement mêlés, avec leurs supplétifs du Hezbollah. A présent, les pièces ont bougé sur l’échiquier. Iraniens et Israéliens sont en première ligne et face à face, avec leurs alliances – ce qui n’a rien de définitif dans cet Orient où, plus que partout ailleurs, l’ami d’aujourd’hui peut se faire l’ennemi de demain et inversement.

Le « croissant chiite » se précise, de l’Iran au Liban. Ce croissant ne correspond pas à des Protocoles élaborés par des Sages iraniens dans un lieu secret ; il est le résultat d’opportunités venues de la Guerre du Golfe (1990-1991) puis de la destruction de l’Irak de Saddam Hussein en 2003, l’Irak avec lequel l’Iran avait été en guerre de 1980 à 1988.

Que se passe-t-il à présent ? L’Iran se retrouve aux portes d’Israël, ce qui est intolérable. Il faut couper ce tentacule. L’Iran inquiète aussi nombre d’Arabes sunnites, Arabie saoudite en tête. Et, ainsi, ces Arabes fondateurs de l’islam qui par ailleurs haïssent et méprisent les Juifs depuis toujours se retrouvent-ils à leurs côtés ; et ils y resteront aussi longtemps que persistera ce danger pour mieux trahir Israël, ce qu’Israël sait.

L’Iran est pris dans une dynamique par la force des choses. Tout d’abord, ainsi que je l’ai esquissé, les chaos irakien et syrien ne sont pas le fait de l’Iran qui a en quelque sorte pris le train en marche. A présent, il veut tirer des bénéfices de son engagement, ce dont on doit l’empêcher mais ce qu’on doit comprendre. Cet engagement est soutenu par plusieurs données :

Le régime de Téhéran n’est pas monolithique (le pouvoir iranien est complexe et divers) et il est traversé de tensions. Les radicaux ont tendance à l’emporter par la fuite en avant, vieille méthode qui n’est pas spécifiquement iranienne. Cette course en avant avec rhétorique guerrière et exhibition de muscles permet par ailleurs de mieux museler les oppositions au régime et de donner l’impression d’une puissante unité.

Il faut avoir au moins un peu étudié l’histoire de ce pays, en particulier son histoire tout au long du XXe siècle, pour comprendre qu’il souffre d’un même sentiment d’encerclement qu’Israël, et que ce sentiment est dans les deux cas parfaitement justifié. J’ai évoqué cette question dans des articles que j’ai consacrés à l’Iran sur ce blog. Je ne vais donc pas y revenir. Je rappelle aussi qu’à cette sensation d’encerclement (force centripète) s’ajoute le fait que si l’Iran est un pays homogène par la religion, il est multi-ethnique, fragile, menacé d’éclatement (force centrifuge). Ses zones fragiles se situent sur sa périphérie, notamment avec le Kurdistan et, plus encore, avec le Sistan-Baloutchistan, majoritairement sunnite. Ces données essentielles sont trop souvent négligées, ce qui n’aide pas à la compréhension du dossier iranien.

Autre point important, très important, et je vais me répéter. Ce que je perçois au centre des récentes manœuvres iraniennes : une volonté de fédérer le monde musulman (Chiites et Sunnites confondus) en attaquant Israël et en lui causant autant de dommages et de pertes que possible. Les Iraniens – le peuple iranien – me semblent autrement moins travaillés par la haine d’Israël et des Juifs que ne le sont les Arabo-musulmans. Mais le régime iranien est très conscient de cette donnée : détruire Israël serait pour lui le moyen absolu de soumettre tout le monde musulman, les Sunnites en particulier qui, n’en doutons pas, s’empresseraient alors de prêter allégeance aux nouveaux maîtres. Les Arabes aiment avoir des maîtres, ils les respectent. L’islam se réconcilierait – pour un temps – sur les ruines de l’État juif, il se réconcilierait sous la férule des « héros chiites ». Ce scénario ne se produira pas mais des dirigeants iraniens le rêvent afin d’espérer prendre la tête de l’islam et se couronner d’un incomparable prestige.

Ce scénario ne se produira pas. Israël vivra et le peuple iranien mettra fin à ce régime issu de la Révolution islamique de 1979. Patience. Lorsque l’amitié entre Israël et l’Iran sera rendue possible, elle sera durable car ces deux peuples ont beaucoup à voir l’un avec l’autre. Rien de tel avec les Arabes dont l’horizon mental est plus limité. Et n’oublions pas. Ce sont ces derniers qui ont mordu les Perses et leur ont transmis la rage : l’islam. Les Perses ont adopté le chiisme (issu du monde arabe mais ultra-minoritaire dans ce monde) pour se démarquer de la majorité sunnite – des envahisseurs arabes. Le général Bahram Aryana propose plusieurs mesures antirabique – antirabique – dans son livre, « Pour une éthique iranienne » (première formulation idéologique en termes clairs du nationalisme iranien), que j’ai présenté en deux parties sur ce blog :

http://zakhor-online.com/?p=9485

http://zakhor-online.com/?p=9500

 

 

P.S. J’ai écrit ce texte il y a au moins deux semaines et, depuis, les événements se sont précipités. Israël a mené de multiples attaques aériennes contre les installations iraniennes en Syrie, coupant ou, plus exactement, écrasant ce tentacule qui menace Israël. J’ai applaudi et applaudirai encore. Le régime iranien doit comprendre qu’Israël, ce si petit pays, ne menace personne, n’a aucune visée hégémonique, que son armée est une armée de défense mais qu’elle frappera tous ceux qui l’attaquent, que ce soit directement ou en sous-main. Comme l’Égypte de Nasser, l’Iran s’est approché un peu trop près d’Israël. A présent, l’Iran sait que Qui s’y frotte s’y pique.

Le régime iranien va donc réfléchir, et d’autant plus que les Iraniens sont moins manipulables que les Arabes. Ce régime ne va pas indéfiniment cacher ses incompétences, sa corruption et ses violences contre le peuple en agitant le Juif et Israël. Je suis certain qu’une coopération féconde entre les Iraniens et les Israéliens adviendra, et dans un avenir pas si lointain. Cette certitude n’est pas naïve ; c’est pourquoi je souhaite un Israël puissant et préparé, capable de décourager l’ennemi sans tarder. Je sais que la paix au Proche-Orient et au Moyen-Orient n’est possible qu’avec un Israël fort, très fort.

L’Iran et Israël sont les pays de cette vaste région les plus aptes à coopérer, et d’abord parce qu’ils souffrent d’un sentiment d’isolement et d’encerclement, sentiment parfaitement justifié dans les deux cas, j’insiste.

Les Arabes se rapprochent d’Israël car poussés par la peur. Il n’y a pas d’autre raison à ce rapprochement. Israël le sait, bien sûr ; et, dans cette partie d’échecs, il est raisonnable de ne pas négliger cette pièce ; il est raisonnable de ne pas négliger cette pièce sans jamais perdre de vue que l’Arabe est élevé dans le mépris voire la haine des Juifs et d’Israël – Georges Bensoussan ne force pas la note lorsqu’il déclare que l’Arabe tète l’antisémitisme avec le lait de sa mère.

L’Arabe a répandu l’islam, une maladie qui a touché de nombreux peuples et qui continue à se répandre. Il ne peut être un allié d’Israël que par opportunisme, par calcul ; il ne l’est qu’à contrecœur. Les Israéliens se bouchent le nez pour endurer une telle alliance. Mais force est de reconnaître que, pour une fois, les pays arabes n’ont pas soutenu les ridicules mises en scène palestiniennes le long de la frontière de Gaza et dans le Golan ; ils l’ont fait par calcul, certes, mais ils l’ont fait. Soyons cependant sans illusion : sitôt le danger iranien écarté, ils reviendront à leur infâme radotage, relayé par nos médias de masse. Combien de citoyens – et pas nécessairement musulmans, loin s’en faut – jugent que le monde irait mieux si Israël n’existait pas, si le sionisme était banni de la Terre, combien ? On jugera mes propos outranciers et tendancieux ; je n’ai jamais cherché à être tendance, je n’ai jamais cherché à plaire ou à déplaire. Mes préoccupations sont ailleurs.

 

Maya Neyestani (né en 1973 à Téhéran). Ce dessin transcrit très exactement ce que j’éprouve depuis des années. Et je conseille la lecture de son album autobiographique, « Une métamorphose iranienne » :

http://www.bodoi.info/mana-neyestani-raconte-sa-fuite-kafkaienne-diran/

 

Olivier Ypsilantis

 

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Franz Kafka, notes retrouvées – H/H

 

Parmi les très nombreux livres relatifs à Franz Kafka, je conseille l’essai d’Elias Canetti, « L’autre procès – Lettres de Kafka à Felice » (Der andere Proses – Kafkas Briefe an Felice), un petit livre véritablement fascinant, comme le sont les écrits de Franz Kafka et comme le sont (très) rarement les écrits sur Franz Kafka. Cet essai s’ouvre sur ces lignes : « Les voici publiées, ces lettres d’un martyre qui dura cinq ans, en un volume de sept cent cinquante pages ; le nom de la fiancée, durant des années discrètement indiqué par un F. suivi d’un point, tout comme K., en sorte que, pendant très longtemps, l’on n’a même pas su quel il pouvait être… »

Autre livre passionnant et bourré de détails biographiques (un effort de contextualisation comparable celui de Klaus Wagenbach), « Franz Kafka, une vie d’écrivain » (Franz Kafka: Ein Schriftstellerleben) de Joachim Unseld (né en 1953), un livre qui met l’accent sur les rapports entre la vie privée de Franz Kafka et son activité d’écrivain, les institutions de la vie littéraire – en particulier ses éditeurs. Nous sommes redevables à Klaus Wagenbach de la richesse du matériel relatif aux années de jeunesse (1883-1912). Concernant les années postérieures, le matériel est plus pauvre. Nous en devons la description la plus complète à Hartmut Binder.

Dans la nuit du 14 au 15 mars 1939, Max Brod quitte Prague pour la Palestine. Dans ses bagages, les manuscrits écrits de la main de Franz Kafka. Voir ensuite le parcours suivi par ces manuscrits.

 

Dora Diamant (1898-1952)

 

Septembre 1921, Franz Kafka qui n’est venu que quelques jours à Berlin décide de quitter Prague pour toujours et de vivre dans la capitale allemande, avec Dora Diamant (s’orthographie aussi Dymant). Il juge que c’est la plus importante décision de sa vie. Mais elle se révèle désastreuse. Il va être lui aussi entraîné dans le maëlstrom de l’hyperinflation, dans une catastrophe économique qui s’empare de l’Allemagne. Les très modestes droits d’auteur qu’il peut attendre de Kurt Wolff sont mécaniquement augmentés du fait que la couronne tchèque reste une monnaie stable en ce début des années 1920. Cette donnée a incité Franz Kafka, toujours inquiet de l’état de ses ressources matérielles, à quitter Prague pour Berlin. Il écrit : « Ce qui a finalement influencé ma décision, c’est l’espoir qu’avec ma pension je pourrais vivre plus facilement en Allemagne qu’à Prague ». A Berlin, il cherche à calmer une angoisse existentielle et à simplifier l’aspect matériel de son existence, en commençant par augmenter ses revenus grâce au taux de change. Dora est frugale et peu intellectuelle, contrairement à Milena, Dora de quinze ans plus jeune que lui et qui l’admire. Il semble s’être décidé à pousser de côté des questions fondamentales de la vie à deux. Mais l’inflation emporte tout et Franz Kafka n’est pas épargné, lui qui espérait vivre de l’écriture et s’assurer un peu de sécurité matérielle. Presque au lendemain de son arrivée à Berlin, le mécanisme de l’inflation (qu’il ne s’est jamais vraiment donné la peine d’étudier) s’affole et les avantages présumés de la vie à Berlin se font leur contraire. En quelques semaines, le loyer de leur modeste logement (déjà trop cher) est multiplié par six et il leur faut en chercher un autre. Augmentation plus vertigineuse encore des produits alimentaires, des vêtements et des combustibles, alors qu’on entre dans l’hiver – et les hivers berlinois sont rudes.

Franz et Dora s’efforcent de « joindre les deux bouts » mais lorsque sa modeste pension prend deux semaines de retard, Franz doit demander un peu d’argent à sa sœur, Ottla. On imagine ce qu’une telle décision dut lui coûter. Il s’efforce par ailleurs de rassurer ses parents et de leur cacher son degré de pauvreté. Il doit également subvenir aux besoins de Dora, alors privée de tout moyen de subsistance. Franz reste calme et consulte le calendrier (avec ses sentences quotidiennes) accroché à un mur de la cuisine et dont il est question dans sa correspondance et dans les souvenirs de Dora. Sa logeuse lui reproche de dépenser trop d’électricité. Il achète une lampe à pétrole pour continuer à écrire jusque tard dans la nuit. Et il fait un portrait précis de sa peu aimable logeuse dans « Une petite femme », écrit en octobre 1923. Qu’écrivit-il par ailleurs, au cours de ce séjour berlinois ? Hormis ce portrait et le fragment du « Terrier », on ne le saura probablement jamais. Dora a peut-être brûlé l’essentiel de ses manuscrits, et à la demande expresse de Franz. D’autres manuscrits de cette même période ont été saisis par la Gestapo. J’écris que Dora a peut-être brûlé des manuscrits de Kafka, car j’ai lu bien des choses contradictoires à ce sujet : il n’est pas rare que certains (véhéments à l’occasion) réfutent ce qui pour d’autres est un fait acquis. Dans une lettre à Martin Buber, Max Brod écrit en date du 25 janvier 1927 que dans la dernière année de sa vie, Franz Kafka pria Dora Dymant de brûler vingt gros cahiers : « Il était au lit et regardait les manuscrits qui brûlaient. »

Ces mois éprouvants passés à Berlin stimulent pourtant l’énergie de Franz Kafka et avivent ses espoirs, parmi lesquels, le plus important peut-être, celui de pouvoir se passer de sa pension et vivre de la littérature. Mais Berlin va porter un coup fatal à cet espoir. De fait, Franz Kafka tombe toujours plus dans la dépendance, cette dépendance qui le révulse, suscite une sensation d’étouffement qui n’est probablement pas étrangère à sa maladie. Malgré tout, ses lettres ont un ton presque gai, désinvolte à l’occasion. Dans une lettre à Ottla, il écrit : « Les prix grimpent comme les écureuils chez vous, hier j’en ai presque eu le vertige. »

 

Un mot de Franz Kafka à son éditeur.

 

Franz Kafka prend peur à Berlin, une ville en état d’urgence ; aussi vit-il dans la banlieue, à Steglitz, plus calme, une banlieue qu’il ne quitte que très rarement pour Berlin. Il doit se ménager, considérant sa santé devenue déplorable. Il sort rarement de chez lui, les sorties occasionnant généralement des dépenses. Les prix poursuivent leur hausse vertigineuse. Hiver. Dora et Franz ne peuvent plus chauffer leur logement, et Franz finit par tomber malade. Vers Noël, il doit garder le lit pendant un mois. Il ne se remettra jamais vraiment. L’argent manque pour le chauffage mais aussi pour de la nourriture saine et un minimum de soins médicaux. Il ne consulte qu’une seule fois un médecin, lors d’une grave rechute. Le 1er février 1924, ils sont chassés de leur logement « en qualité de pauvres étrangers insolvables ». Dora parvient à en trouver un autre. L’état de santé de Franz se détériore rapidement. Lorsque son oncle Siegfried Löwy – le médecin de campagne –, envoyé par sa famille arrive à Berlin, fin février 1924, il est épouvanté par l’état de son neveu. Il finit par le convaincre de la nécessité d’un séjour dans un sanatorium. Accablé, songeant aux frais, Franz Kafka écrit dans une lettre : « Comme cela est difficile et quelles sommes effrayantes ne vais-je pas devoir extorquer aux autres pour moi ». C’est pourquoi il conclut le 7 mars 1924 un contrat avec la maison d’édition Die Schmiede. Depuis le début de sa grave maladie pulmonaire, il avait catégoriquement refusé de publier, mais les problèmes financiers le forcent à céder. Cette concession s’accompagne dans un même temps de la destruction d’un grand nombre de manuscrits. Le contact avec cette maison d’édition s’est fait grâce à Ernst Weiss que Franz Kafka admire beaucoup, pour ses qualités d’écrivain mais aussi parce qu’il mène une vie d’écrivain libre.

Franz Kafka est de retour à Prague, dans l’appartement de ses parents. La sollicitude dont il est entouré ne l’empêche pas d’éprouver de l’accablement : une fois encore sa volonté d’indépendance se voit frustrée. Son voyage pour Davos, dans un sanatorium, est ajourné. Il reste à Prague où Dora ne l’a pas suivi : il ne veut pas la mêler à son passé praguois. Il écrit sa dernière œuvre, « Joséphine, la cantatrice », un récit qu’il achève en avril 1924. C’est alors qu’il ressent pour la première fois une brûlure à la gorge. Une laryngite tuberculeuse est diagnostiquée. Il est trop tard pour l’opérer. A la demande de Dora Dymant et de Robert Klopstock, il est transféré dans un sanatorium non loin de Vienne, près de Klosterneuburg. Il y décède le 3 juin 1924. Il est inhumé le 11 juin.

Hiver 1922-1923, Franz Kafka souffre d’accès de fièvre et d’insomnies. Le printemps lui redonne toutefois des forces. En mars 1923, dans une lettre à Ottla, il évoque un projet d’immigration en Palestine. Au cours de sa maladie, il a surtout lu des auteurs juifs, sionistes, ce qui a confirmé son « sentiment d’appartenance à un peuple ». Il faut lire ses lettres à Milena pour prendre la mesure de son sionisme. Ce projet d’immigration est activé par un antisémitisme qui se manifeste toujours plus ouvertement, à Prague, mais aussi par l’espoir d’un climat plus favorable à sa santé. Ses études d’hébreu, intenses au cours du premier semestre 1923, montrent que son intention est sérieuse. Mais au mois de juillet, à Müritz, au bord de la Baltique, il fait la connaissance de Dora Diamant (elle vit alors à Berlin) et il renonce aussitôt au projet palestinien, dont la réalisation était prévue pour le mois d’octobre suivant. Pourquoi ce brusque renoncement ? Les possibilités que lui offre Berlin (par rapport à Prague) ajournent l’urgence de cette immigration. Ce rêve d’un départ pour un espace libérateur, il l’avait eu avec l’Amérique. Par ailleurs, il s’était fait à l’idée que toute relation suivie avec une femme lui était fermée et qu’il lui fallait s’engager fermement dans la solitude. La rencontre avec Dora Diamant non seulement ajourne le projet palestinien mais réactive ces autres mythes qui n’ont cessé de le tarauder : le mariage et la famille, lieu de tous ses espoirs. De plus Berlin représente pour lui un espace de liberté, un antidote à Prague, moins exotique que l’Amérique ou la Palestine, certes, mais néanmoins non dénué d’efficacité. Dans une lettre à Milena, il écrit (sans mentionner Dora) à la fin du mois de septembre 1923 : « Je me suis mis à envisager la possibilité de m’installer à Berlin. Elle n’était pas beaucoup plus grande à ce moment-là que nos chances pour la Palestine, mais elle a grandi par la suite. Vivre seul à Berlin c’était chose impossible à tous égards, évidemment ; et pas seulement à Berlin ; n’importe où. Sur ce point aussi j’ai trouvé à Müritz une aide prodigieuse dans son genre. »

Berlin a toujours attiré Franz Kafka. Il la voyait comme une ville capable de le débarrasser de la vieille enveloppe qui à Prague l’enserrait. Prague fut pour lui la ville de la dépendance et du célibat persistant. Il se souvenait du projet Felice Bauer, fiançailles douloureuses, deux fois rompues, mais qui le firent tendre vers l’indépendance et la fondation d’une famille. Berlin, ville fatidique aussi, contre laquelle il n’aura cessé de se briser. En juillet 1914, il décide de vivre à Berlin de sa plume – sans la moindre pension versée par son employeur. Le jour même prévu pour son départ, éclate la Première Guerre mondiale. Trois ans plus tard, il déclare à Kurt Wolff qu’il quitte son poste pour se marier et peut-être vivre à Berlin, et c’est alors que les premiers symptômes de sa maladie se déclarent. Juillet 1923, Berlin encore, avec un fol espoir. Ce n’est plus le Berlin de 1914 et de 1917 où il espérait vivre de ses travaux littéraires, mais Berlin lieu de vie commune avec une femme, Berlin comme remède contre Prague… Toujours soucieux d’apporter de l’aide à son ami, Max Brod voyait Berlin comme une solution pour Franz Kafka. On peut penser que la rencontre avec Dora Dymant fut le catalyseur – par ses récits enthousiastes Max Brod avait préparé le terrain. Le 24 septembre, Franz Kafka part pour Berlin et s’installe à Steglitz avec Dora. Max Brod qui lui rend visite rapporte que son ami est heureux et qu’il s’est remis à écrire avec plaisir.

« Franz Kafka », un nom qui fait revenir tant de souvenirs et avec une précision souvent douloureuse. Pourquoi ma mémoire se fait-elle si précise lorsque je pense à lui ? Je pourrais sans peine travailler à d’autres articles, nombreux, où passe sa silhouette. Mais, à présent, ma facilité à écrire ainsi me devient suspecte.

 

Olivier Ypsilantis

 

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