Adriano de Sousa Lopes, peintre portugais.

 

Lorsque je suis venu au Portugal, il y a deux ans, j’ai découvert un grand artiste dont j’ignorais jusqu’au nom, Adriano de Sousa Lopes (1879-1944). Il en va ainsi à chacun de mes séjours à l’étranger : j’y découvre un artiste (ou des artistes) considéré comme majeur dans son pays et presqu’inconnu hors de son pays. J’ai pris la mesure de ce phénomène dans les années 1980, notamment en Grèce et en Roumanie, un phénomène qui avec le développement d’Internet s’est atténué. La Grèce avec Yannis Tsarouchis (Γιάννης Τσαρούχης, 1910-1989) et la Roumanie avec Ștefan Luchian (1868-1916), pour ne citer qu’eux.

J’ai découvert l’œuvre d’Adriano de Sousa Lopes au Museu Nacional de Arte Contemporânea do Chiado (MNAC), à Lisbonne. Certaines de ses compositions m’ont d’emblée subjugué, peintures mais aussi esquisses préparatoires, avec pour thème principal des pêcheurs qui se préparent pour la pêche ou en reviennent, tirant sur la grève d’énormes barques comme on en voit encore au Portugal, avec leurs proues très relevées, courbes et colorées. Le dynamisme et la puissance que me suggérèrent ces esquisses me firent aussitôt penser à celles du Catalan José María Sert, son contemporain (1874-1945), au point qu’hormis la thématique il m’aurait été difficile de distinguer l’un de l’autre.

 

« A blusa azul » (1927), huile sur toile.

 

Quelques notes biographiques sur cet artiste portugais, entre XIXe siècle et XXe siècle, entre France et Portugal :

La formation artistique d’Adriano de Sousa Lopes se fait entre Lisbonne et Paris. Sa première période peut être qualifiée de littéraire dans la mesure où il choisit ses thèmes dans la littérature. Ainsi le tableau intitulé « Engano de alma ledo e cego » s’inspire-t-il d’un vers de « Os Lusíadas » de Luís de Camões, avec allusion à Inês de Castro. Son amitié avec Afonso Lopes Vieira confirme cette inclinaison littéraire. Afonso Lopes Vieira, figure centrale du néo-romantisme lusitanien, est un cousin et il appartient à sa génération. Il est lui aussi originaire de Leiria. Il restera son ami toute sa vie.

Adriano de Sousa Lopes a vingt-quatre ans lorsqu’il arrive à Paris, en juillet 1903. Il est admis à l’École Nationale et Spéciale des Beaux-Arts où il fréquente l’atelier de Fernand Cormon, peintre académique spécialisé dans la peinture d’histoire. Il s’inscrit parallèlement à l’Académie Julian. Son premier envoi important à Lisbonne, « O caçador de águias », est inspiré d’un poème de Leconte de Lisle. L’influence de l’impressionnisme s’y devine déjà, ce qui est une première dans la peinture portugaise. Cette fragmentation de la touche – cette gestuelle de la touche – ira en s’accentuant. Des peintures de Monet de la période londonienne, vues à la galerie Durand-Ruel, vont avoir une influence déterminante sur son œuvre.

« O caçador de águias » ne reçoit pas un accueil franchement chaleureux. Adriano de Sousa Lopes entreprend alors une œuvre plus ambitieuse, une composition à partir du sonnet d’Antero de Quental, « O Palácio da Ventura », une peinture d’histoire. Une fois encore, le traitement franchement impressionniste n’aurait pas été du goût de l’Academia. Autre peinture littéraire, « As Ondinas », inspirée de Heinrich Heine. Les œuvres qui suivent, en particulier « Ala dos Namorados », continuent à explorer les propositions de l’impressionnisme, propositions qu’il applique au genre le plus « noble », la peinture d’histoire. En 1910, année où il ferme le cycle des peintures littéraires, Adriano de Sousa Lopes peint une toile qui fait référence à un vers d’un sonnet de Luís de Camões : « E sabei que, segundo o amor que tiverdes, Tereis o entendimento de meus versos. »

L’influence impressionniste qui se confirme au cours de son séjour à Paris va l’éloigner progressivement de la peinture d’histoire et l’amener au paysage mais aussi au portrait (voir le portrait de Fernand Cormon, au crayon, ou celui de l’acteur Alexis Ghasne, à l’eau-forte). Il multiplie les peintures de chevalet, sur le motif, relève des états du ciel, de la mer, des ambiances urbaines – voir ses compositions faites à Venise. Il peint des scènes d’intérieur où figure volontiers son modèle favori, Hermine Landry. Certaines de ses compositions, des pochades presque, ont une liberté qui évoque Monticelli (1824-1886), un peintre trop oublié, considéré comme un petit-maître alors qu’il devrait figurer parmi les plus grands et d’abord parce qu’il peut être considéré comme le précurseur de nombreux artistes, dont les Impressionnistes qu’il précède d’une génération. Adriano de Sousa Lopes multiplie les tableaux sur le motif au cours de ses voyages, notamment à Venise (années 1907-08) et à Bruges (1909).

Adriano de Sousa Lopes est surtout connu comme artiste officiel, avec rang de capitaine (par décret-loi du 27 août 1917), au Serviço Artístico do CEP (Corpo Expedicionário Português). Il passe un peu plus d’un an sur le front, période au cours de laquelle il réalise plus de deux cents œuvres : dessins, peintures à l’huile et aquarelles sans oublier quatorze gravures à l’eau-forte. Certaines œuvres de cette période, des peintures à l’huile de grandes dimensions, sont exposées au Museu Militar de Lisboa, dans des salles spécialement conçues pour les recevoir. Au cours de ces mois passés sur le front, il bénéficie d’une grande liberté de mouvement tout en disposant d’un atelier installé dans le secteur tenu par le CEP. Engagé volontaire, il a proposé au ministre de la Guerre, Norton de Matos, de « documentar artisticamente » la participation portugaise à cette guerre. Il ne se limite pas à son atelier et au secteur portugais (dans les Flandres), il veut rendre compte des destructions causées par l’artillerie ennemie, de la vie des soldats en première ligne, ce qu’il n’était pas tenu de faire. L’énergie qu’il met au travail, son talent et son sang-froid lui gagnent le respect de tous.

 

« Costa da Caparica »

 

Sur le terrain, il emploie surtout le fusain (lápis de carvão), moins souvent le graphite et l’encre de Chine. Il travaille sur des carnets et des feuilles volantes qu’il place sur une planche. Adriano de Sousa Lopes dispose d’une ordonnance pour l’aider à transporter son matériel d’artiste. Tous les témoignages concordent : il veut rendre compte de la violence de cette guerre et pour ce faire, il n’hésite pas à se rendre en première ligne.

Après la guerre, il travaille à Paris, à de grandes compositions historiques à caractère romantique pour le Museu Militar de Lisboa, à partir de dessins réalisés sur le motif. Deux de ses projets ne pourront être menés à bien : un album regroupant les militaires portugais illustres et les épisodes glorieux du CEP ainsi qu’un « grande álbum de luxo » regroupant ses gravures (soit quatorze gravures à l’eau-forte auxquelles il travailla jusqu’en 1912), avec tirages originaux, suivi d’une édition avec reproductions à héliogravure, plus modeste donc mais avec un plus grand nombre d’exemplaires. Cette suite de gravures réalisées à partir de croquis pris sur le vif constitue probablement le meilleur de son œuvre et un témoignage de première importance sur l’engagement portugais au cours de la Grande Guerre, engagement trop peu connu.

Lorsque j’ai visité le Museu Nacional de Arte Contemporânea do Chiado (MNAC), il y a deux ans (j’ignorais alors jusqu’au nom d’Adriano de Sousa Lopes), un portrait m’a longuement retenu : « A blusa azul » (1927). Il me semble que le modèle en est sa femme, Marguerite (Guite), qui fut son modèle favori, un visage au caractère marqué. Dans « A blusa azul », les tonalités se répondent délicieusement : le bleu profond de la robe se retrouve dans les yeux et, en plus léger, sur les paupières ; l’ocre roux ardent se distribue sur la chevelure, sur un long collier et sur les lignes imprimées de la robe, sans oublier les lèvres, en adouci. Le modèle se tient de face, sur un fond neutre gris pâle où les mouvements du pinceau peuvent être détaillés. Des gants blancs lui montent jusqu’aux coudes, des gants blancs chargés de nuances qui reprennent en atténué la plupart des nuances de l’ensemble. Cette composition suggère un formidable plaisir de peindre.

 

« Veneza – Sol posto sobre a laguna » (1907), huile sur bois.

 

En détaillant des portraits de Marguerite, j’ai pensé comme malgré moi : « Égyptienne » et « Sphinx » ; et j’ai découvert non sans plaisir, en manière de confirmation, l’une de ses gravures à l’eau-forte, de 1917, avec cette femme pour modèle, une gravure intitulée : « Cabeça de rapariga egípcia ». Marguerite de Sousa Lopes, née Gros, était la fille d’un officier de la Garde Républicaine et la sœur de Renée, la femme de Moïse Kisling. Adriano de Sousa Lopes et Moïse Kisling étaient donc beaux-frères.

En aparté. Démobilisé après l’armistice de juin 1940, Moïse Kisling se rend dans le Sud de la France. Condamné à mort par le Troisième Reich dès 1938 pour ses activités antinazies, et risquant sa vie car juif, Moïse Kisling décide de quitter la France sans tarder et il embarque à Marseille, en septembre 1940, pour le Portugal. Il y séjournera six mois, chez Adriano de Sousa Lopes, à Lisbonne et à Nazaré. Début 1941, il gagne les États-Unis où il résidera, principalement à New York, jusqu’à son retour en France en octobre 1946.

Les peintures et plus encore les dessins de pêcheurs au travail, essentiellement occupés à mettre à l’eau ou à sortir de l’eau leurs embarcations, ne peuvent, redisons-le, qu’évoquer dans leur dynamique titanesque les compositions de José María Sert célébrant l’épopée du peuple basque, compositions monumentales visibles au Museo San Telmo, à San Sebastián. Adriano de Sousa Lopes a peint et dessiné ces œuvres le long du littoral portugais, à Aveiro (Furadouro), Nazaré, Caparica et dans la lagune d’Aveiro.

 

« A Rendição no Inverno de 1917 » (1918), huile sur toile.

 

En décembre 1940, Adriano de Sousa Lopes soumet des projets de fresques destinées à la Assembleia da República et, l’année suivante, il commence à y travailler. Il meurt d’une crise cardiaque le 21 avril 1944. Domingos Rebelo et Joaquim Rebocho vont poursuivre ce grand projet. Adriano de Sousa Lopes n’avait terminé que l’un des panneaux, celui qui met en scène l’Infante D. Henrique, dans la baie de Lagos, donnant à ses capitaines ses dernières instructions. Au cours de l’année 1939, à Nazaré, Adriano de Sousa Lopes avait dessiné et peint des pêcheurs qui serviront de modèles aux navigateurs pour ces fresques où s’affirme un nationalisme portugais, notamment par la figure du Navigateur et l’épopée maritime, mais aussi par le romantisme de Luís de Camões, l’Empire portugais, le messianisme sebastianiste. Adriano de Sousa Lopes y célèbre une histoire mondiale et maritime à partir d’épisodes significatifs comme la prise de Ceuta, tout premier pas vers la conquête des voies maritimes et la formation de l’Empire portugais. Ce cycle monumental célèbre ceux qui ouvrirent ces voies : l’Infante D. Henrique, Diogo Cão, Bartolomeu Dias, Pedro Álvares Cabral, Afonso de Albuquerque et, bien sûr, Vasco de Gama, célébration de la geste portugaise sur un mode lyrique et héroïque, entre guerre et travail. Il montre par exemple Afonso de Albuquerque qui, avec la prise de Malaca, porte l’Empire portugais jusqu’en Extrême-Orient. Il montre aussi des paysans occupés à labourer (os cavadores). Adriano de Sousa Lopes fut un humaniste ; il raconta la vie des grands et des humbles avec une même ferveur : les grands explorateurs et les paysans, les généraux et les simples soldats qu’il allait dessiner dans la boue des tranchées, en première ligne.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Je me souviens qu’ils se souvenaient…

 

En Header, plaque conçue par Christophe Verdon, en hommage à Georges Perec, place Saint-Sulpice, à Paris. Elle a été conçue en souvenir du roman en lipogramme de Georges Perec (écrit en 1968), soit environ trois cents pages qui ne montrent pas une seule fois la lettre e, la plus utilisée en français. 

Écrit le 12 octobre 2016 (Día de la Fiesta Nacional de España et Día de la Hispanidad), jour où Christophe Colomb aperçut pour la première fois l’Amérique ; mais c’est aussi Yom Kippour ! Et, une fois encore, il est possible que des « Je me souviens » de cette série reprennent sous une forme plus ou moins différente des « Je me souviens » dispersés dans d’autres articles publiés sur ce blog.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de « On n’est pas des imbéciles, / On a même de l’instruction, / Au lycée papa / Au lycée papa / Au lycée Papillon. »

Je me souviens que mon père se souvenait de « Le Pape est mort, un nouveau Pape est appelé à régner. / Araignée ! quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ? »

 

Georges Perec (1936-1982)

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait que l’une des premières décisions que prit de Gaulle à son arrivée au pouvoir fut de supprimer la ceinture des vestes d’uniforme.

Je me souviens que mon père se souvenait que de Gaulle ne quittait jamais une pièce de l’Élysée sans éteindre lui-même la lumière. A ce propos, je me souviens qu’il nous engageait à prendre exemple sur le général qu’il n’aimait guère par ailleurs.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait du scandale des « Ballets roses ».

Je me souviens que mon père se souvenait lui aussi de ce scandale qu’il évoqua un jour, à demi-mot, avec un ami. J’étais enfant et je tendis l’oreille sans rien comprendre ; mais je n’allais pas oublier ce nom, André Le Troquer.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’un pion qui s’appelait Flack comme « la D.C.A. allemande ».

Je me souviens que mon père se souvenait d’un camarade de classe qui s’appelait Lacroix et d’un professeur de gymnastique ne cessait de l’appeler Javel Lacroix (de fait, dans ce cas, le nom s’écrit La Croix), en prenant une intonation franchement dépréciative qui offusquait mon père.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de s’être cassé le bras et d’avoir fait dédicacer le plâtre par toute la classe.

Je me souviens que mon père que guettait la péritonite se souvenait de s’être fait opérer d’urgence, chez sa mère (sur la table du salon ou de la cuisine, je ne sais plus), par Jean Judet, un cousin. A ce propos, je me souviens de mon père lisant « Chirurgien de père en fils ».

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de l’attentat du Petit-Clamart.

Je me souviens que mon père se souvenait de cet attentat et qu’il regrettait secrètement — me semble-t-il — qu’il n’ait pas réussi. Je me souviens qu’il s’efforça — mais comment ? — de sauver Bastien-Thiry du peloton d’exécution.

 

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de la plaisanterie que l’on faisait sur le nom (Yvon) Coudé du Foresto, plaisanterie qu’il n’arrivait pas à comprendre.

Je me souviens que ma grand-tante s’en souvenait et qu’elle me fit découvrir cette plaisanterie que je compris aussitôt. Il est vrai que je devais être alors plus âgé que Georges Perec ; et je ne la trouvai pas si « bancale », pour reprendre le mot dont Georges Perec fait usage dans « Je me souviens », en 97.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de Marina Vlady.

Je me souviens que ma mère se souvenait également d’elle. Je l’entendis plusieurs fois prononcer ce nom que je compris longtemps ainsi : Marine Avlady.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait du « quarteron » des généraux : Salan, Jouhaud (que Georges Perec orthographie Jouhaux), Challe et Zeller.

Je me souviens que mon père s’en souvenait fort bien et qu’il n’était pas dénué de sympathie à leur égard.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de « Gaston y a l’téléfon qui son’ ».

Je me souviens que mon père s’en souvenait puisqu’il lui arrivait de fredonner cette chanson de Nino Ferrer au volant.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de Pierre Clostermann et du Commandant Mouchotte.

Je me souviens que mon père se souvenait de ces deux as de l’aviation mais aussi d’Edmond Marin la Meslée. C’est d’ailleurs lui qui me fit découvrir ce pilote, as des as de la chasse française au cours de la campagne de France de mai-juin 1940.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait des troisièmes classes dans les trains.

Je me souviens que mon père se souvenait lui aussi de ces troisièmes classes ainsi que des Trains de Plaisir qui dans les années 1930 emmenaient les congés payés vers les plages de Normandie. Je me souviens que c’est lui qui me fit découvrir cette expression. Je crus d’abord qu’il s’agissait d’une sorte de lupanar sur rail. C’est également dans sa bouche que j’entendis pour la première fois immeubles de rapport ; je crus que sa mère était tenancière de maisons closes…

 

  

Je me souviens que Georges Perec se souvenait des ballets du « Marquis de Cuevas ».

Je me souviens que ma mère se souvenait de ces ballets et qu’elle avait assisté à certains de ses spectacles.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’avoir fait son service militaire dans les parachutistes à Pau, de janvier 1958 à décembre 1959.

Je me souviens que mon père se souvenait d’avoir fait son service militaire dans un régiment de l’arme blindée dont la devise était Il le boute dehors, devise ornée d’une hure de sanglier.

 

Je me souviens que Georges Perec rapporte trois souvenirs d’école qu’il détaille dans « W ou le souvenir d’enfance. Le premier : dans la cave de l’école, il essaye des masques à gaz (l’odeur écœurante du caoutchouc).

Je me souviens que ma mère se souvenait de cet essayage. Je me souviens que les alertes ne lui déplaisaient pas : elles plaçaient des parenthèses dans la monotonie de l’emploi du temps et des programmes scolaires.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de l’ancienne gare Montparnasse.

Je me souviens que mon père se souvenait de cette gare. Il habitait à peu de distance, rue de Fleurus. Je me souviens qu’il se souvenait des pavés en bois du quartier — du boulevard du Montparnasse me semble-t-il — et des paysannes qui arrivées directement de Bretagne pissaient accroupies sur le trottoir, cachées par leurs larges pantalons fendus.

 

La gare Montparnasse telle que l’ont connue Georges Perec et mon père.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’une photographie faite par Photofeder, boulevard de Belleville, dans le XIe arrondissement, photographie qui le montrait dans les bras de sa mère.

Je me souviens que mon père se souvenait du nom et de l’adresse du photographe de son enfance, Monsieur Dangereux, rue aux Ours, dans le IIIe arrondissement. A ce propos, je me souviens que mon père se souvenait aussi du nom de son dentiste qui le soignait enfant, Monsieur Bourreau — qui ne s’écrivait peut-être pas de la sorte.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de s’être réfugié dans un village durant l’Exode et qu’il était très aimé des soldats allemands. Ils jouaient avec lui et « l’un d’eux passait son temps à me promener sur ses épaules ».

Je me souviens que ma mère se souvenait des Allemands qui occupaient la maison de ses parents. Ils emmenaient souvent son petit frère à leur mess ; il en revenait avec des victuailles devenues introuvables.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de Villard-de-Lans, dans le massif du Vercors, où il séjourna durant la guerre, et de la villa Les Frimas.

Je me souviens que mon père se souvenait de Flée, dans la Sarthe, où il séjourna durant la guerre, et de la villa La Charmoie.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait du roman-feuilleton « Le Tour du monde d’un petit parisien », « un gros volume broché réunissant de nombreux fascicules dont chacun avait une couverture illustrée » et qu’il le dévorait, couché à plat ventre sur son lit.

Je me souviens que mon père se souvenait d’avoir dévoré, couché à plat ventre sur son lit, les albums de « Bicot ». Il se souvenait plus particulièrement de « Bicot et Suzy » et de « Bicot et les Ran-Tan-Plan ».

 

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’un gros dictionnaire Larousse en deux volumes chez sa tante Berthe et que c’est peut-être chez elle qu’il apprit à aimer les dictionnaires.

Je me souviens que mon père se souvenait que son grand-père n’hésitait pas à quitter la table au cours d’un repas pour aller chercher une réponse à une question dans son encyclopédie Larousse en plusieurs volumes. Mon père se souvenait de leur couverture rouge, rigide et gaufrée.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’être né en 1936, le 7 mars.

Je me souviens que dans le chapitre VI de « W ou le souvenir d’enfance », Georges Perec rapporte ce qui s’est passé le jour de sa naissance (par exemple : en Pologne, interdiction de l’abattage des animaux selon le rite talmudique ; ou, lancé de boules puantes, durant le cours de Gaston Jèze, à la Faculté de droit de Paris).

Je me souviens que mon père se souvenait d’être né en 1930, le 8 août (le lendemain Betty Boop fit son apparition dans les Fleischer Studios, avec le court métrage « Dizzy Dishes) et que ma mère se souvenait d’être née en 1932, le 4 août (4 août, on pense bien sûr abolition des privilèges).

 

Olivier Ypsilantis

 

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L’armée d’Israël, un demi-siècle de clandestinité – 2/2

 

1933. L’arrivée de Hitler au pouvoir précipite le départ de nombreux Juifs allemands. 1935. David Ben Gourion cumule pouvoirs politique et militaire en prenant la direction conjointe de l’Histadrout et de la Haganah. 1936, révolte arabe, la plus importante, activée par le grand mufti de Jérusalem. Par ailleurs, un officier irakien, Faouzi al-Kaouji, à la tête d’une bande armée, s’installe en Samarie et lance des raids contre les kibboutzim et les convois britanniques. Il s’en prend même à l’oléoduc qui va des champs pétrolifères d’Irak au port de Haïfa. Malgré les renforts importants dépêchés sur place, les Britanniques ne parviennent pas à venir à bout de l’insurrection, contrairement à la Haganah qui se montre efficace, bien plus efficace qu’en 1929. Du coup, les Britanniques sollicitent les dirigeants du Yishouv pour qu’ils mettent sur pied une police supplétive : la Jewish Settlement Police. Trois mille Juifs sont ainsi enrôlés, ce qui servira grandement la Haganah.

A la même époque sont constitués les Special Night Squads de Orde Charles Wingate dont Moshé Dayan ne tarde pas à devenir le bras droit. Mais ils sont dissouts après quelques mois ; en effet, les Britanniques craignent que cette force d’élite qui va de succès en succès ne devienne vite incontrôlable.

Juillet 1937, les Britanniques publient un premier plan de partage de la Palestine (The Peel Commission). Il est rejeté par tous. Ci-joint, un lien intitulé « British Palestine Mandate: The Peel Commission (July 1937) » :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/the-peel-commission

 

 

Vladimir Jabotinsky crée l’Irgoun afin de combattre à outrance Arabes et Britanniques. David Ben Gourion réagit et crée les FOSH (Field Companies), avec pour chef Ytzhak Sadeh, ce qui permet à la Haganah de lancer ses premières opérations réellement offensives. Ci-joint, un lien sur ce grand monsieur, Ytzhak Sadeh (1890-1952) :

http://www.giga.co.il/hatavor/esadeh.htm

David Ben Gourion réorganise l’institution qui gagne en efficacité. Son armement augmente sensiblement et elle peut à présent compter sur deux mille combattants permanents et sur treize mille « réservistes » à temps partiel.

Les Britanniques proposent un deuxième plan de partage (The Woodhead Commission) qui est lui aussi rejeté par tous. Ci-joint, un excellent lien interactif sur ce plan de partage :

http://ecf.org.il/issues/issue/247

La révolte arabe cesse au cours de l’été 1939 et sous l’effet de trois facteurs. Les Arabes de Palestine sont économiquement à bout de souffle. Les Britanniques et la Haganah ont abattu la plupart des responsables de cette révolte, laissant malheureusement s’échapper le funeste grand mufti de Jérusalem. Enfin, le gouvernement britannique publie un Livre blanc qui limite de manière drastique l’immigration juive en Palestine où vivent 500 000 Juifs et 700 000 Arabes. Les Britanniques ordonnent le désarmement de toutes les milices. David Ben Gourion joue la carte du dialogue vis-à-vis de la puissance mandataire. Il dissout les FOSH et limite les activités de la Haganah.

La Deuxième Guerre mondiale va bouleverser les rapports entre les Juifs, les Arabes et les Britanniques en Palestine. Bousculés par les troupes germano-italiennes et par les nationalismes arabes, en Irak et en Égypte, les Britanniques cherchent un appui auprès de la communauté juive de Palestine. Début 1941, les Britanniques libèrent les détenus juifs et donnent leur accord au projet de David Ben Gourion de créer d’une force militaire juive destinée à combattre les forces de l’Axe au cas où les Britanniques seraient contraints d’abandonner la Palestine. Ainsi naît le Palmach, soit quatre cents combattants articulés en six compagnies, sous les ordres de Yitzhak Sadeh, des combattants à l’esprit commando hérité des Special Night Squads et des FOSH. Des instructeurs britanniques entraînent les volontaires juifs ; certains sont enrôlés dans le N° 51 Middle East Commando, d’autres suivent un entraînement à la Royal Air Force. La Haganah pourra ainsi compter sur quelques dizaines de pilotes.

Avril 1941. La situation s’aggrave avec la révolte du gouvernement irakien pronazi. Par ailleurs, le gouvernement de Vichy autorise le transfert d’avions allemands vers le Levant et la Syrie. Les Britanniques pénètrent en Irak (avril-mai 1941) puis entrent dans Beyrouth et Damas (juin-juillet 1941). Dans cette seconde campagne, les unités juives sont engagées. Après la défaite de l’Afrika Korps à El-Alamein (novembre 1942), les Britanniques font marche arrière et les combattants juifs doivent rejoindre la clandestinité, une fois encore. Ce n’est qu’à la fin 1944 que les Britanniques acceptent la proposition de David Ben Gourion de créer une Brigade juive indépendante. En février 1945, elle est intégrée à la VIIIe Armée britannique qui combat en Italie. 22 mars 1945, création de la Ligue arabe. La Palestine est à présent cernée par des États arabes indépendants. 1er octobre 1945, le gouvernement britannique oppose une fin de non-recevoir à la demande des organisations sionistes visant à autoriser l’immigration de rescapés de la Shoah en Palestine. David Ben Gourion lui-même ne parvient pas à infléchir la détermination de la puissance mandataire qui se fonde sur les conclusions du Livre blanc de 1939. En effet, les Britanniques affaiblis par la guerre redoutent de susciter une nouvelle révolte arabe.

Les sionistes les plus radicaux du Yishouv décident de relancer la lutte armée contre les Britanniques. David Ben Gourion accepte une alliance de circonstance avec eux tout en leur faisant savoir qu’il reste le patron. Menahem Begin qui succède à Vladimir Jabotinsky à la tête de l’Irgoun prône le combat à outrance contre Britanniques et Arabes. Abraham Stern fonde le LEHI, plus radical encore. Les Britanniques finissent par l’abattre. Il est aussitôt remplacé par Ytzhak Shamir. 6 novembre 1944, le Lehi abat Lord Moyne, haut-commissaire britannique en Égypte. Dans la nuit du 31 octobre 1945, des combattants juifs font sauter en de multiples points les voies de chemin de fer, coulent des patrouilleurs et sabotent la raffinerie de Haïfa. Les Britanniques décrètent la loi martiale sur toute la Palestine et envoient de très importants renforts. De son côté, David Ben Gourion s’efforce d’unifier la résistance. S’il parvient à placer le Palmach sous le contrôle de la Haganah, il n’en va pas de même avec l’Irgoun et le Lehi. 17 juin 1945, tous les ponts frontaliers sont dynamités par le Palmach qui, ainsi, isole la Palestine des États limitrophes. 29 juin, début de l’opération « Agatha », soit une vaste opération de ratissage menée par les Britanniques. 22 juillet, l’Irgoun organise un attentat particulièrement meurtrier contre le King David Hotel, à Jérusalem. David Ben Gourion le condamne et rompt son alliance avec l’Irgoun et le Lehi. Huit jours plus tard, début de l’opération « Shark », une autre opération de ratissage à l’échelle du pays. Il s’agit de mettre la main sur les responsables de l’Irgoun et du Lehi, en particulier Menahem Begin qui revendique l’attentat du King David Hotel. En représailles à cette opération, plusieurs responsables britanniques sont abattus. Le cycle attentats/représailles s’installe. Les Britanniques pendent des dizaines de prisonniers juifs reconnus coupables d’attentats, faisant ainsi des « martyrs ». L’opinion publique britannique est lasse, dégoûtée même, d’autant plus que les reportages photographiques montrant des rescapés de la Shoah entassés à bord de rafiots et refoulés s’affichent en première page des journaux et revues.

Février 1947. Découragé, le gouvernement britannique saisit l’ONU du problème de la Palestine. David Ben Gourion sait qu’il vient de remporter une manche essentielle et qu’il lui faut à présent convaincre la communauté internationale de soutenir la création de l’État juif. 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations unies adopte le plan de partage de la Palestine (Résolution 181) avec ses trois zones distinctes, un plan accepté par l’Organisation sioniste mondiale mais rejeté par les États arabes et les responsables des communautés musulmanes de Palestine. Le gouvernement britannique s’engage par ailleurs à rapatrier toutes ses troupes avant le 15 mai 1948.

 

Plan de partage de la Palestine du 29 novembre 1947

 

Au milieu des années 1930, deux aéroclubs sont constitués en Palestine par des membres du Yishouv. En 1936, lors de la révolte arabe, leurs quelques avions de tourisme permettent de surveiller les mouvements des feddayin. Puis la Haganah soutient la mise en place d’une compagnie aérienne civile nommée « Aviron ». Ses cinq avions de transport léger ravitaillent les kibboutzim isolés et rapportent d’Europe d’importantes quantités d’armes. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, près de deux mille cinq cents femmes et hommes ont acquis une expérience technique au sein de la RAF. Quelques-uns ont été formés comme pilotes de transport, d’autres, moins nombreux encore, comme pilotes de chasse. Décembre 1947, David Ben Gourion profite du désengagement des Britanniques pour créer le Sherout Avir (« Branche aérienne ») qui regroupe des moyens jusqu’alors éparpillés : les aéroclubs, la compagnie « Aviron » et le personnel formé. Cette branche aérienne de la Haganah basée à Lod dispose de huit appareils de transport et de liaison. Elle va acquérir sans tarder une vingtaine d’autres appareils de ce type. Mais il manque les avions de chasse. David Ben Gourion envoie plusieurs missions via le Rechesh (« Acquisition ») pour fouiller les surplus de la Deuxième Guerre mondiale. L’une d’elles parvient à convaincre le gouvernement tchécoslovaque de lui vendre une vingtaine de chasseurs Avia S-199 (une version du Messerschmitt Bf 109). Un centre d’entrainement secret est établi à Alicia, non loin de Rome, pour former des pilotes juifs sur ces avions, des avions qui devront être livrés démontés par voie aérienne dès mai 1948. Le Rechesh rachète quatre chasseurs-bombardiers Beaufighter dans des conditions rocambolesques. Par ailleurs, l’Agence juive s’efforce de recruter des pilotes mercenaires prêts à soutenir la cause juive en Palestine. Au sujet de la difficile naissance de l’armée de l’air israélienne, je conseille le livre du colonel Benjamin Kagan, « Combat secret pour Israël », un livre passionnant entre tous.

En 1943, créé par le Palmach, le Palyam, embryon des forces navales israéliennes constituées pour accueillir les immigrants débarqués clandestinement sur le littoral palestinien. Décembre 1947, le Palyam est officiellement reconnu comme branche navale de la Haganah sous le commandement de Hehman Shulman. Les officiers et les équipages ont été sommairement formés, pour la plupart dans la Royal Navy au cours de la Deuxième Guerre mondiale, très peu ayant toutefois servi à bord de navires de guerre. Dans un premier temps, le Palyam ne dispose d’aucun navire, il ne fait que contrôler les navires affrétés pour des missions de transport clandestines d’armes et d’immigrants.

 

Une officier de la Haganah s’entraînant au maniement du pistolet-mitrailleur Sten au cours de la guerre israélo-arabe de 1948 (ou guerre d’Indépendance).

 

David Ben Gourion cherche très vite à élargir les missions du Palyam. C’est ainsi qu’est racheté un vieux brise-glaces américain qui se voit équipé de deux canons de 20 mm et de quelques mitrailleuses. Rebaptisé « Eilat », il sert de patrouilleur côtier. Via le Rechesh, le Canada cède gracieusement au Yishouv deux vieilles frégates, et plusieurs vedettes rapides sont achetées dans les ports méditerranéens. Début 1948, la Haganah dispose de moyens terrestres mais aussi aériens et navals qui vont sortir de la clandestinité pour affronter les feddayin et les armées arabes qui refusent le plan de partage avalisé par les Nations unies.

 

Olivier Ypsilantis

 

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L’armée d’Israël, un demi-siècle de clandestinité – 1/2

 

Milieu XIXe siècle, la conscience sioniste se structure avec l’aide des rabbins et de philosophes juifs. La terre d’origine est alors sous domination ottomane, domination dont les Grecs se sont libérés en 1830. Considérant qu’il y a des résistances théologiques à la création d’une armée juive de libération parmi les membres particulièrement pieux de certaines communautés juives, ces intellectuels ne vont pas se risquer sur le terrain de la Torah ; ils vont s’en remettre à l’histoire juive.

Sous l’impulsion de Moses Hess, de Léo Pinsker (auquel j’ai consacré un article sur ce blog) et, surtout, de Nathan Birnbaum, un mouvement laïque de libération du peuple juif se structure en Europe centrale. A cette même époque, des populations musulmanes non-arabes sont chassées de diverses régions et s’installent en Palestine. Parmi elles, des Tcherkesses et des Circassiens, des minorités qui sauront collaborer avec les Juifs face aux masses arabes. Fuyant les pogroms de 1881-1882 dans l’Empire tsariste arrivent les premiers immigrants juifs. Ils s’installent avec un projet de Constitution incluant une clause les autorisant explicitement à posséder des armes pour se défendre.

Plutôt que de rejoindre les quelques milliers de Juifs de cette province ottomane (regroupés à Jérusalem, Jaffa, Haïfa, Safed et Tibériade), la grande majorité de ces immigrants préfèrent se tenir à l’écart des villes où se concentre la présence ottomane et fonder leurs propres colonies agricoles.

1896, Theodor Herzl publie « L’État des Juifs – Recherche d’une solution moderne de la question juive », socle du sionisme politique, avec demande de reconnaissance officielle et internationale du Yishouv. 1897, premier congrès sioniste à Bâle. Ces deux événements et de nouveaux pogroms en Russie, au début du XXe siècle, incitent toujours plus de Juifs à partir pour la Palestine. Dans un même temps, l’Organisation sioniste mondiale rachète de plus en plus de terres afin d’y installer des Juifs de la diaspora.

 

Des membres du Hashomer, à Kfar, en Galilée.

 

1909, fondation de Tel Aviv et création des premiers kibboutzim. Les Juifs des implantations agricoles créent l’Hashomer (« le Gardien ») afin de se protéger des nombreux pillards. Ce sont des fermiers montés et armés qui se déplacent sans cesse d’une installation à une autre, une organisation clandestine et particulièrement élitiste d’à peine cent membres, ouverte au recrutement féminin, selon le souhait de son chef, Israël Shohet, guidé par l’importance de la femme combattante dans l’histoire juive. Cette interprétation fera jurisprudence. L’Hashomer est d’abord actif au nord de la Palestine puis il étend graduellement sa zone.

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale met fin au projet de son chef de faire de l’Hashomer une organisation nationale agissant au nom de toute la communauté, y compris les Juifs des villes. Les responsables des communautés juives étant d’origine russe, ils deviennent suspects aux yeux des Ottomans, la Russie étant en guerre contre eux, et doivent pour la plupart s’exiler. L’Hashomer se trouve privé de ses chefs. Israël Shohet, bientôt rejoint par d’autres responsables (dont Vladimir Jabotinsky, Eliyahou Golomb et Joseph Trumpeldor), s’efforce de convaincre les Alliés de soutenir les quelque 55 000 Juifs qui vivent en Palestine. Ayant pris la mesure de l’affaiblissement de l’Empire ottoman, ces responsables sionistes décident de jouer la carte de l’indépendance du Yishouv en commençant par donner des gages aux Alliés.

En 1915, Vladimir Jabotinsky, Eliyahou Golomb et Joseph Trumpeldor parviennent à convaincre les Britanniques de mettre sur pied une unité constituée de Juifs réfugiés en Égypte, ce qui donnera le corps des « muletiers de Sion ». Ci-joint, un lien trouvé sur l’excellent blog Vu de Jérusalem, intitulé « Gallipoli 1915 : la Légion juive, première armée juive depuis l’Antiquité », et signé Pierre Itshak Lurçat :

http://vudejerusalem.20minutes-blogs.fr/archive/2014/02/21/la-creation-de-la-legion-juive-premiere-armee-juive-depuis-l-892747.html

Fin 1917, le gouvernement britannique valide le projet sioniste avec la déclaration Balfour. Ce geste est dicté par la préparation d’une vaste offensive arabe conduite par Lawrence d’Arabie contre les Ottomans, et pour laquelle la collaboration de la population juive de Palestine est ardemment souhaitée. La déclaration Balfour laisse néanmoins une ambiguïté de taille quant à l’indépendance du Yishouv.

Les Britanniques mettent sur pied une Légion juive formée de trois bataillons (38th, 39th, 40th Royal Fusiliers), en intégrant des vétérans du corps des « muletiers de Sion » mais aussi en recrutant des Juifs établis en Grande-Bretagne. Début 1918, la Légion juive conduite par le général Allenby est engagée en Palestine. Seuls le 38th et le 39th Royal Fusiliers sont engagés contre l’Ottoman et participent à la libération du Yishouv. Dès l’armistice, la Légion juive est démobilisée en Palestine où un certain nombre de ses combattants d’origine britannique choisissent de s’installer.

 

11 décembre 1917, le général Edmund Allenby victorieux à Jérusalem. Il est descendu de sa monture et y pénètre à pied par respect pour la Ville Sainte.

 

Période transitoire. Les Britanniques mettent en place une administration militaire chargée d’occuper la Palestine en attendant que son statut soit défini par les traités internationaux. La guerre civile russe pousse nombre de Juifs à fuir pour la Palestine, augmentant ainsi la population du Yishouv, ce qui inquiète de plus en plus les Arabes. La population de la Palestine compte alors 600 000 Arabes, 80 000 Juifs et 60 000 Druzes.

Les membres de l’Hashomer rentrés d’exil comprennent qu’il leur faut complétement repenser la défense du Yishouv. Le discours nationaliste des Jeunes-Turcs n’est pas sans effet sur la population arabe. A l’automne 1919 ont lieu les premiers affrontements entre communautés juive et arabe, avec escarmouches tout au long des mois suivants. Le 1er mars 1920, Joseph Trumpeldor est tué. L’Hashomer est dissout sans tarder et la Haganah (« la Défense ») prend sa relève en juin 1920. Elle est confiée à Joseph Hecht, jeune vétéran de la Légion juive. La Haganah est une organisation encore clandestine mais, contrairement à l’Hashomer, elle vise un recrutement aussi large que possible, dans la logique des milices clandestines populaires alors nombreuses dans le monde. Dans son comité directeur de cinq personnes, Lévi Eshkol (futur Premier ministre d’Israël) et Eliyahou Golomb, directeur de son antenne stratégique. Quelques semaines plus tard, la création de la centrale syndicale de l’Histadrout donne à la communauté juive l’ébauche d’un gouvernement clandestin. David Ben Gourion va s’imposer comme l’un des pères fondateurs d’Israël en dirigeant le Yishouv dans la clandestinité pendant plus d’un quart de siècle via l’Histadrout, une organisation qui servira de paravent aux activités en tout genre de la Haganah qui à partir du noyau réduit des vétérans de l’Hashomer s’étoffe grâce à l’arrivée de volontaires.

1921, la Haganah fait ses premières armes en s’opposant à des émeutes arabes parties de Jaffa et qui menacent Tel Aviv. Des émissaires juifs se rendent en Europe pour y acheter de l’armement léger qui est acheminé en Palestine où il est caché. Le 24 avril 1922, la S.D.N. confie aux Britanniques un mandat qui les autorise à gérer la Palestine au nom de la communauté internationale. Les Britanniques en profitent pour honorer les engagements pris en 1916 par Lawrence d’Arabie et scindent la Palestine (British mandate), accordant la Transjordanie à la dynastie hachémite, avec le Jourdain comme ligne de partage.

Le premier haut-commissaire britannique, Herbert Samuel, arrive peu après en Palestine où il lance un vaste programme de développement des infrastructures et favorise l’immigration juive, ce qui inquiète la population arabe. En cette période relativement calme et prospère, le Yishouv renforce ses moyens d’autodéfense. Joseph Hecht est remplacé par Eliyahou Golomb à la tête de la Haganah qui densifie son implantation dans le Yishouv mais qui manque d’armes et de cadres permanents correctement formés. Par ailleurs, elle a de plus en plus de difficulté à concilier l’accroissement rapide de ses effectifs et l’impératif de clandestinité.

 

Hébron, massacre de Juifs par des Arabes, le 24 août 1929.

 

Herbert Samuel est rappelé à Londres. Vladimir Jabotinsky crée un mouvement sioniste « nationaliste » dissident, le Betar qui draine de jeunes Juifs venus d’Europe. Août 1929, soulèvement d’une partie de la population arabe inquiète de la continuelle augmentation démographique du Yishouv. Hadj Amin al-Husseini en prend la tête et attise les violences. La garnison britannique est débordée. La Haganah doit assurer seule la défense du Yishouv, ce qu’elle fait mais sans grande efficacité. La population juive fuit Hébron. Des renforts britanniques ramènent le calme. Bilan de ces violences : 113 Juifs et 116 Arabes tués. La Haganah tire des leçons de ce demi-échec et se choisit un nouveau responsable, Saül Avigour. Les Britanniques qui sont conscients de l’intérêt stratégique de la Palestine (proximité du canal de Suez, axe de passage Irak/Égypte) renforcent leurs garnisons et tolèrent de moins en moins la présence de milices armées, tant juives qu’arabes. En conséquence, la Haganah organise des stages de formation pour ses membres, en France, en Belgique, dans les Pays Baltes et dans l’Italie fasciste, Mussolini faisant flèche de tout bois pour affaiblir les Britanniques en Méditerranée.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Quelques notes sur les marionnettes portugaises

 

J’ai pris l’essentiel de ces notes en visitant le Museu da Marioneta à Lisbonne, l’un des plus intéressants musées de la ville.

Les Bonecos de Santo Aleixo (des marionetas de varãoRod Puppets), des marionnettes de petites dimensions (entre vingt et quarante centimètres de hauteur) dont le corps est constitué de bois et de liège (cortiça). Le Portugal est le plus grand producteur de liège au monde, et le chêne-liège (sobreiro) pousse essentiellement dans cette région de l’Alentejo dont sont originaires les Bonecos de Santo Aleixo. Ces marionnettes sont maniées par le haut, individuellement ou en groupe, à l’aide de baguettes (varas). Parmi les héritiers de cette tradition, Manuel Jaleca et, son dernier héritier, António Talhinhas (1909-2001) qui commença à travailler avec Manuel Jaleca, alors propriétaire des Bonecos de Santo Aleixo qui pourraient avoir comme ancêtres les marionnettes flamandes (de beaucoup plus grandes dimensions, des títeres de varão également), manipulées de la même manière.

 

Deux Bonecos de Santo Aleixo

 

Il existe un document de 1798 dans lequel un prêtre de Vila Viçosa ordonne que soient brûlées des marionnettes (títeres) « a que chamavam de Santo Aleixo, e em que figurava desonesta e vielmente um Padre Chanca ». La marionnette sait volontiers se convertir en un instrument de critique politique et sociale.

Les textes destinés à ces bonecos sont réélaborés par un certain Nepomucena qui suite à une rixe qui fait un mort s’enfuit et devient bonecreiro (ou titeriteiro). C’est par son mariage avec une fille de Nepomucena que Manuel Jaleca intègre la compagnie et finit par prendre la suite de son beau-père. En 1940, Manuel Jaleca fait la connaissance d’António Talhinhas qui, impressionné par ses talent de chanteur, d’improvisateur et par sa mémoire en fait son auxiliaire. António Talhinhas finit par acheter les marionnettes et le répertoire de Manuel Jaleca qui devient son employé. Secondé par ce dernier et, plus tard, par ses deux filles, António Talhinhas maintient les Bonecos en activité au cours des décades 1940, 1950 et 1960, en multipliant les représentations dans toute la région de l’Alentejo. Au cours de l’été 1967, les Bonecos de Santo Aleixo sont présentés à Lisbonne et commencent à être connus d’un plus large public. Mais avec le mariage des deux filles, la compagnie s’affaiblit et, en 1974, António Talhinhas décide de laisser le métier.

Un reportage télévisé sur les Bonecos de Santo Aleixo, avec cette musique très particulière, très enjouée, qu’accompagnent la guitare portugaise et le heurt rythmé des marionnettes en bois sur le bois de la scène :

https://www.youtube.com/watch?v=PI2cLVqXFh8

https://www.youtube.com/watch?v=e2DB_GsVTr4

Ces marionnettes de l’Alentejo sont actionnées sur une sorte de retable (retábulo) reproduisant une scène (palco) en miniature, avec rideaux en textile, décors en carton peint et lampe à huile à deux becs pour l’éclairage (uma candeia de azeite de dois bicos). Une particularité (à quoi tient-elle ?) : la scène est séparée de la salle et des spectateurs par deux cadres en bois sur lesquels est tendue à intervalles réguliers de la ficelle qui constitue comme de fins barreaux (uma rede dupla de cordéis, colocada verticalmente entre os bonecos e o público).

Teatro Dom Roberto. S.A. Marionetas / Teatro e Bonecos. Dom Roberto, le plus occidental des héritiers de la tradition de Pulcinella, une tradition introduite au Portugal par les marionnettistes itinérants italiens et français au XVIIe siècle. Les personnages de ce théâtre n’ayant pas un type physique déterminé, le terme « Roberto » est devenu au Portugal un terme générique qui désigne toutes les marionnettes à gant (fantoche de luva). Ces marionnettes se distinguent de toutes les autres car ses personnages s’expriment avec une voix de « palheta », un instrument que le marionnettiste se place dans la bouche afin d’amplifier et distordre le son de sa voix. Ci-joint, un aspect de ce petit instrument utilisé par les bonecreiros :

http://teatroemarionetas.blogspot.pt/2012/10/a-palheta.html

Un grand bonecreiro, Cesário Cruz Nunes, né en 1925, à Lisbonne. C’est en 1946, alors qu’il assiste à un spectacle donné par António Dias que naît sa vocation et qu’il commence à fabriquer ses propres Robertos avant de faire des représentations dans les rues de Lisbonne. Invité par António Dias qui veut travailler avec lui, il continue à fabriquer d’autres Robertos. Il a été actif de 1946 à 1952 mais on en sait peu sur sa vie. Il existe une intéressante entrevue réalisée par Lúcia Serralheiro, à Caldas de Rainha, en mars 1990, dans laquelle il explique comment il est devenu titiritero, plus précisément robertiero.

 

Un Roberto de Cesário Cruz Nunes

 

Henrique Delgado (1938-1971) est la référence pour l’histoire du Teatro de Marionetas au Portugal. Sans ses recherches, des connaissances fondamentales auraient été perdues et l’étude de la marionnette portugaise n’offrirait pas une telle richesse. Il a poussé ses recherches essentiellement à la fin des années 1960 et au début des années 1970, une époque de transition au cours de laquelle les bonecreiros traditionnels étaient en voie de disparition. Au cours de cette période, il a parcouru le Portugal afin de rencontrer tous les marionetistas, de les interviewer et de faire connaître leur art à un public plus large. Ses articles sont passionnants pour ceux qui lisent le portugais (il me semble qu’ils n’ont pas été traduits), comme ceux qu’il a dédiés à Robert Rosado, à Joaquim Pinto et aux Bonecos de Santo Aleixo, des études publiées dans des revues et des journaux d’alors, principalement dans la revue Plateia (à la section Bonifrates). Bref, la liste des publications de ce chercheur sur les marionnettes et les marionnettistes de son pays est considérable, y compris sur des marionnettistes étrangers qui ont travaillé au Portugal, comme Philippe Genty. Il les a interviewés et, par ailleurs, a entretenu une correspondance avec les plus grands marionnettistes du monde ainsi qu’avec les meilleurs spécialistes de cet art, comme Alexis R. Philpott ou George V. Speaight. Nombre de ses écrits ont été divulgués dans des publications étrangères, ce qui a permis de mieux faire connaître le théâtre de marionnettes portugais, alors très peu connu hors du pays.

Pour ceux qui veulent en savoir plus sur l’œuvre de Henrique Delgado et qui maitrisent le portugais, je conseille l’étude de Rute Ribeiro, « Henrique Delgado – Contributos para a história da marioneta em Portugal ».

 

Henrique Delgado (1938-1971), surnommé « O cientista das marionetas »

 

Henrique Delgado a également travaillé avec Henrique Trindade à la production de spectacles pour le Teatro Robertoscope de la Casa do Pessoal da Companhia das Águas de Lisboa. Scénarios mais aussi fabrication de marionnettes et de décors. Henrique Delgado fondera par la suite sa propre compagnie, le Teatro Lilipute.

Le Teatro de Mestre Gil de Augusto de Santa-Rita (1888-1956), fondé en 1943. Son répertoire est essentiellement composé de pièces de Luís de Oliveira Guimarães, dont « Grande Parada ». Il compte quelques pièces d’Augusto de Santa-Rita et d’Alfonso Lopes Vieira. Júlio de Sousa en confectionnait les marionnettes. Le Teatro de Mestre Gil est au Portugal le premier théâtre de marionnettes à caractère littéraire.

Le Teatro de Branca-Flor a été fondé par l’écrivain Lília da Fonseca. Première représentation en 1962, avec la pièce intitulée « A menina da gruta e a sua varinha ». Parmi les pièces les plus connues de son répertoire, « Festa na aldeia » et « O passarinho poeta ». Sur une grande affiche publiée à l’occasion de ses vingt ans (1962-1982), on peut lire : Ontem e hoje um teatro de fantoches em Portugal para a criança. Lília da Fonseca (1906-1991), une femme pas assez connue, tôt engagée contre le régime de Salazar. Dans son combat social, elle se préoccupe d’abord des enfants, les plus défavorisés, et c’est dans ce contexte qu’il faut envisager ses initiatives pédagogiques, en particulier son théâtre de marionnettes.

Les Marionetas de S. Lourenço (argile, bois, tissu) de Helena Vaz et José Alberto Gil, avec la participation du ténor Fernando Serafim. Première représentation de la compagnie en mai 1973, sous le nom de Companhia de Ópera Buffa, (opéra-comique ou opéra-bouffe). Cette compagnie met en scène une virulence et une truculence destinées à être le vecteur d’interrogations sociales. En 1974, la compagnie change de nom pour celui de Marionetas de S. Lourenço e o Diabo – Teatro de Ópera. Il s’agit d’une véritable équipe pouvant intégrer jusqu’à une dizaine de personnes (chanteurs, manipulateurs, techniciens, un créateur de marionnettes et un directeur) avec, selon la représentation, de deux à cinq musiciens. Parmi ses représentations, « D. Quixote » et « Salomé ». Cette compagnie est active au Portugal mais aussi à l’étranger, notamment à l’occasion de festivals. Au Portugal même l’une de ses caractéristiques est l’itinérance, avec cette roulotte tirée par un cheval et transportant le matériel pour les représentations, comme aux époques du théâtre ambulant. Les textes mis en scène appartiennent à la littérature portugaise classique, des textes volontiers inspirés par la culture populaire et qui, ainsi, reviennent à leurs origines, dans un mélange harmonieux et savoureux d’érudition et de populaire. Dans ce répertoire, des pièces d’António José da Silva Coutinho (1705-1739), « o Judeu », dramaturge (brésilien) majeur des lettres portugaises, assassiné par l’Inquisition et sur lequel j’écrirai un article à partir d’une compilation d’articles portugais.

 

Une marionnette de Helena Vaz de la compagnie São Lourenço et, en lien, une très belle suite de ses créations que précèdent divers Robertos :

http://www.titeresante.es/2013/06/el-museu-da-marioneta-de-lisboa/

 

Un excellent article synthétique mis en ligne par World Encyclopedia of Puppetry Arts qu’enrichit une riche bibliographie (où domine le nom de Henrique Delgado) :

https://wepa.unima.org/en/portugal/

Le Teatro Dom Roberto présente « O Barbeiro » :

https://www.youtube.com/watch?v=mQ4gBkrezyU

Le Teatro Roberto présente « Rosa e os três namorados » :

https://www.youtube.com/watch?v=W6s5U-_bfZg

Le Teatro Roberto présente « O caçador » :

https://www.youtube.com/watch?v=CY_-6yUrZ04

Le site officiel du Museu da Marioneta, à Lisbonne, avec nombreuses rubriques à consulter (cliquer à gauche de l’écran) :

http://www.museudamarioneta.pt/pt/coleccoes/marionetas/portugal/teatro-de-mestre-gil/

Olivier Ypsilantis

 

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Deux cataclysmes

 

Seul cataclysme véritablement mondial : la déglaciation, un phénomène qui s’inscrit dans la durée avec des temps d’accélération. Il convient d’insister sur ce point car le mot cataclysme évoque trop souvent un phénomène aussi brutal que ponctuel, comme une explosion thermonucléaire ou la chute d’un astéroïde (voir l’extinction des dinosaures), par exemple. Or, le plus formidable des cataclysmes vécus par l’homme doit être envisagé dans la durée, sur plusieurs siècles. La déglaciation est la catastrophe majeure survenue au cours de ces vingt mille dernières années. Il faut lire et relire « L’homme et les déluges » (chez Hayez Éditeur, 1986) d’André et Denise Capart, un couple de scientifiques belges.

 

 

Un rivage toujours changeant pour cause de déglaciation empêcha les populations, et sur de très nombreuses générations, de se fixer sur les rivages océaniques. Le Pléniglaciaire (contemporain du Paléolithique supérieur) soit des masses glaciaires d’un volume avoisinant les 75 000 000 km3 (26 000 000 km3 aujourd’hui). Remontée générale des eaux de 110 mètres ; voir l’étude de la terrasse sous-marine à – 110 mètres qui se retrouve sur le pourtour de tous les continents.

Entre – 17 000 et – 15 000, premier réchauffement avec remontée du niveau des eaux et exode des populations du littoral. Vers – 13 500, alors que le niveau des eaux a monté de 30 mètres, première débâcle, probablement sur moins d’un siècle, avec augmentation du niveau des eaux de 20 mètres en quelques années, un phénomène jamais revu. Des cataclysmes lents, non pas de feu mais d’eau, des cataclysmes qui à l’ouest donneront les îles Britanniques (voir la réduction du Doggerland) et qui à l’est feront d’un lac d’eau douce la mer Noire en l’ouvrant à la mer Égée puis à la mer Méditerranée et qui redessineront le tracé des côtes, une fois encore. Un écoulement plus au moins accéléré par les grands fleuves, le Dniepr surtout, mais aussi la Volga et le Don.

Il est un temps de ce cataclysme qui glace d’effroi – et sans jeu de mots. Brièvement. Le glacier scandinave devient de plus en plus instable, avec une base qui se réchauffe (chaleur géothermique), entraînant la formation de poches d’eau de plus en plus nombreuses et volumineuses en contact avec l’assise rocheuse du glacier. 800 000 km3 de glace sont prêts à se détacher ; et survient vers – 6 700 la bipartition du glacier fenno-scandien et le décollement de la calotte glaciaire.

Selon les glaciologues, 200 000 km3 de glace restèrent accrochés, 200 000 km3 partirent vers l’ouest, ouvrant le passage avec la Manche, tandis que 400 000 km3 partirent vers l’est, dans le lac Baltique, un raz-de-marée d’eau, de glace et de rocs de plusieurs centaines de mètres de hauteur. Pays Baltes submergés, inversion du sens des cours d’eau, barrière de Minsk écrasée, une vague de cauchemar (encore constituée de 80 000 km3) qui finit par s’engouffrer dans la vallée du Dniepr pour déboucher dans la mer Noire après avoir anéanti tous les obstacles en Ukraine. En peu de temps, le niveau de la mer Noire monta. Noé pourrait avoir été le témoin de ce phénomène cataclysmique. Il aurait été poussé par les eaux et déposé en haut d’une montagne – le mont Ararat ? Le niveau de cette mer aurait augmenté d’une soixantaine de mètres en quelques mois avant de continuer à monter, plus lentement, jusqu’à se déverser dans la Méditerranée, reliant ainsi mer Noire et mer Égée « par deux détroits qui dressent une barrière symbolique mais définitive entre l’Asie mineure et le monde balkanique » écrivent André et Denise Capart dans « L’homme et les déluges ».

Et me vient un souvenir de Samothrace où je m’étais rendu à la fin d’un été, souvenir d’un orage immense qui me surprit alors que je montais vers son sommet qui culmine à environ 1 600 mètres. Une odeur d’herbe jaunie soudain mouillée m’enivra et dans le flash des éclairs, les arbres m’apparurent comme autant de giclures d’encre sur une terre lumineuse et dorée – le chaume. J’apprendrai bien après que cette île sur laquelle je m’étais rendu, attiré par son seul nom, Samothrace, la Victoire qui n’avait cessé de m’accueillir au Louvre, en haut de l’escalier monumental Daru, j’apprendrai donc que cette île proche de l’Hellespont avait été sensiblement plus grande, ce que suggère Diodore de Sicile qui avait pris note de ce que rapportaient ses habitants selon lesquels la plaine de Samothrace avaient été recouverte par les eaux d’un lac (le Pont-Euxin, soit la mer Noire) qui grossissait, alimenté par des fleuves.

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L’éruption volcanique de Santorin, soit le quasi-anéantissement d’une civilisation à son apogée : la civilisation minoenne. Mais tout d’abord, Santorin me fait revenir deux souvenirs : « La Fresque du Printemps » (aujourd’hui au Musée national archéologique d’Athènes) dont j’avais décoré à la fresque la chambre de notre premier domicile parisien, en réorganisant l’espace de cette composition à partir d’éléments d’origine, soit les oiseaux et les fleurs ; l’autre souvenir : ma grand-mère crétoise dans sa chambre, entourée de posters de Santorin et m’évoquant Santorin, son plus beau souvenir grec.

 

Une vue aérienne de l’île de Santorin

 

La civilisation minoenne c’est aussi Arthur Evans, l’inventeur de Cnossos (le palais de Minos, roi légendaire) en 1900. Cnossos, un palais de plus en plus enserré dans la banlieue d’Héraklion. La découverte de Cnossos fut suivie de celle d’autres palais (des complexes) en Crète même. La découverte de cette civilisation – car il s’agit bien d’une civilisation – ne tarda pas à intriguer les archéologues car, enfin, pourquoi s’était-elle effondrée de la sorte (vers 1500 / 1400 av. J.-C. avant de disparaître sans laisser de trace vers 1200 av. J.-C.) ?

En 1909, un archéologue britannique, K. J. Frost, associe sur le mode intuitif la Crète et l’Atlantide, notamment à partir d’un texte de Platon. Cette intuition ne suscite aucun intérêt. En 1932, Spiridon Marinatos découvre une fosse remplie de pierres ponces, en fouillant ce qui avait été le port de Cnossos. Rappelons que la civilisation minoenne avait été essentiellement maritime, qu’elle tirait sa force et sa sécurité de la maîtrise de la mer. Cette découverte conduira tout naturellement à l’hypothèse selon laquelle le nord de l’île avait été submergé par un tsunami qui avait placé cette civilisation au bord de l’anéantissement.

La découverte du Carbone 14 dans les années 1950 va permettre de dater avec précision l’éruption volcanique de Santorin, une île connue depuis 1860 pour la richesse de ses vestiges archéologiques mis à jour par hasard, dans les nombreuses et vastes carrières de pierres ponces sur l’île de Théravia, l’une des cinq îles de l’archipel de Santorin, un archipel des Cyclades. Ces découvertes archéologiques n’alertèrent bizarrement par le monde scientifique d’alors. Tout de même, des vestiges enfouis sous une trentaine de mètres d’éjections volcaniques !

Fin années 1930, Spiridon Marinatos, archéologue intuitif, suppose un rapport de cause à effet entre le quasi-anéantissement de la civilisation minoenne (dont les principaux points d’appui étaient la Crète mais aussi plusieurs îles des Cyclades, à commencer par Santorin) et l’éruption de Santorin. Toutes les découvertes faites dans diverses disciplines dont la vulcanologie confirmeront cette intuition. Avant l’explosion finale, l’île de Santorin avait un diamètre d’une douzaine de kilomètres et son sommet culminait à environ mille mètres.

Explosion finale vers 1500 avant J.-C., non sans de nombreux signes précurseurs qui donnèrent aux habitants le temps d’évacuer les lieux – on n’a par exemple retrouvé aucun squelette au cours des fouilles. Cette explosion reste l’une des plus formidables de mémoire d’homme. Environ 60 km3 de matériaux sont expulsés d’un coup avant l’effondrement du volcan sur lui-même suivi d’un tsunami de quelque deux cents mètres de hauteur, une vague chargée de matériaux volcaniques qui balaye toute la côte nord-ouest de la Crète.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Amie des Juifs / Ami des Juifs

 

Il existe quelques discrets témoignages sur la catégorie Amie des Juifs / Ami des Juifs, soit ces non-Juives et ces non-Juifs qui dès le 7 juin 1942 (date à partir de laquelle les Juifs sont dans l’obligation de porter l’étoile jaune) arborent cette étoile (de leur fabrication) en y ajoutant des inscriptions fantaisistes en réaction à l’infamie de la huitième ordonnance du 29 mai 1942. Ainsi, un certain Henri Muratet, dans un rapport de police du 8 juin 1942 : Faisons conduire au dépôt le nommé Muratet Henri, né le 24 octobre 1903 à Sauveterre, Aveyron, architecte demeurant 14 boulevard Barbès, à Paris 18ème. Le nommé Muratet a été arrêté le 7 juin courant à 11h35 devant le numéro 45 rue Clignancourt alors qu’il portait l’étoile jaune de David sur laquelle était inscrit le mot AUVERGNAT.

 

 Françoise Siefridt à sa sortie de Drancy. Elle porte encore le bandeau sur lequel il est précisé « Amie des Juifs ». Ci-joint, un lien AJPN :

http://www.ajpn.org/auteur-Francoise-Siefridt-7226.html

  

Le 7 juin 1942, Françoise Siefridt est arrêtée sur le boulevard Saint-Michel, à Paris ; elle arbore une étoile jaune de sa fabrication avec inscription fantaisiste, Papou en l’occurrence. Elle a dix-neuf ans, elle est catholique, membre de la J.E.C. (Jeunesse étudiante chrétienne), et elle est étudiante en hypokhâgne au lycée Fénelon. Internée avec une vingtaine de non-Juifs ayant eu la même idée, spontanément, sans se concerter, tous doivent porter au-dessus de leur étoile jaune un bandeau réglementaire de vingt centimètres sur quatre et pourvu de la mention Ami des Juifs ou Amie des Juifs.

Au cours de ses trois mois de détention (de juin à août 1942), au dépôt du commissariat du 5ème arrondissement, au camp des Tourelles (une ancienne caserne située 141 boulevard Mortier, Paris 20ème) puis au camp de Drancy, Françoise Siefridt tient un journal sur un cahier d’écolier, journal qui a été publié par les Éditions Robert Laffont, en 2010, sous le titre « J’ai voulu porter l’étoile jaune ». Ce livre est pourvu d’une préface de Jacques Duquesne et d’une postface de Cédric Gruat qui avait publié en 2005, avec Cécile Leblanc, aux Éditions Tirésias (collection Ces oubliés de l’histoire), « Amis des Juifs », sous-titré « Les résistants aux étoiles ».

Cédric Gruat, historien né en 1973, a travaillé comme documentaliste au Mémorial de la Shoah – Centre de Documentation Juive Contemporaine (C.D.J.C.). Il y a découvert des documents peu connus, notamment une liste de vingt non-Juifs internés en juin 1942 au camp des Tourelles et à celui de Drancy pour « port d’un insigne fantaisiste parodiant l’étoile des Juifs ». Des recherches complémentaires aux Archives de la Préfecture de Police de Paris lui ont permis de recueillir les noms de trente-six autres non-Juifs arrêtés entre le 6 et le 10 juin 1942 pour le même motif, un geste qui revenait à tourner en dérision la législation antisémite. D’autres Amis des Juifs furent arrêtés en province. On suppose par ailleurs qu’ils auraient été quelques centaines à se livrer à cet acte spontané tout en échappant à la surveillance des autorités, tant françaises qu’allemandes, en zone occupée.

 

Quelques insignes fantaisistes portés par les Amis des Juifs

 

Le port de l’étoile jaune a provoqué nombre de réactions de sympathie dans la population française, et rien de mieux pour s’en convaincre que de lire les rapports du SD à ce sujet. Ces réactions de sympathie se sont traduites de bien des façons, plus ou moins discrètes, des gestes individuels, spontanés, de petits gestes du quotidien : des sourires, des mots de réconfort, une place cédée dans les transports en commun, etc. Ceux qui décidèrent d’arborer une étoile jaune franchissaient le pas, et on ne peut qu’évoquer leur courage. Tous auraient pu être déportés et finir comme ceux dont ils étaient les amis : Drancy était l’antichambre d’Auschwitz.

Les Amis des Juifs viennent de milieux sociaux fort divers ; et on y trouve des femmes et des hommes d’âges divers. Les recherches à leur sujet laissent entendre que leur acte est spontané, individuel et ponctuel, que les Résistants (affiliés à un réseau et obéissant à des consignes) y sont minoritaires. Il est vrai que pour certains, minoritaires encore, ce geste va marquer leur entrée dans la Résistance.

Le plus intéressant document d’époque à ce sujet, le plus complet, est assurément le Journal tenu par Françoise Siefridt, du 7 juin 1942 (date de son arrestation) au 31 août de la même année (date à laquelle elle est libérée du camp de Drancy), soit quatre-vingt-six jours de détention. Signalons que presque tous les Amis des Juifs furent arrêtés en 1942, entre le 7 et le 10 juin, et relâchés entre le 30 août et le 1er septembre.

Cet écrit est un très précieux témoignage sur ce qui pourrait être qualifié de « fait divers » dans l’immensité de la Seconde Guerre mondiale. Son caractère factuel et sa pudeur confirment sa valeur. Pas de grands mots ou de considérations morales. Et ce « fait divers » est très peu connu du grand public, et pas si connu des historiens spécialistes de cette époque. J’en ai pris connaissance en lisant le livre d’André Kaspi, « Les Juifs pendant l’Occupation », paru en 1991. La préface de Jacques Duquesne (elle dépasse en longueur, et de loin, les pages écrites par Françoise Siefridt) n’est pas dénuée de qualités mais accuse une certaine lourdeur. Plus généralement, une préface qui dépasse en volume le texte qu’elle introduit pose déjà problème. On pourrait même y voir un manque de modestie (prendre prétexte de pour faire étalage de sa science) ou, plus simplement, de courtoisie. Mais ceci est une autre histoire. La postface de Cécric Gruat est quant à elle concise et discrète.

Amie des Juifs, Solange de Lipkowski (née en 1922) s’est confectionnée une étoile jaune sur laquelle elle a écrit bouddhiste. Elle témoigne : « Je me suis promenée avec, dans les rues de Paris. Ce qui me faisait très plaisir, c’est que quand je croisais des jeunes portant cette étoile et qu’ils me voyaient avec mon étoile, je surprenais de la joie dans leur regard et je me sentais réconfortée dans ma décision ». Étudiante en philosophie à l’École alsacienne, elle est arrêtée le 10 juin 1942, durement sermonnée et relâchée car âgée de moins de dix-huit ans. Tout au long de sa vie, elle se demandera si son geste n’avait pas attiré l’attention des Allemands sur sa famille et, ainsi, n’avait pas facilité l’arrestation de son père, mort en 1944 à Buchenwald.

Extrait du Journal de Françoise Siefridt : « Nous voilà à Drancy (…) Nous descendons. Des Juifs transportent nos paquets et nous accueillent chaleureusement. Le camp nous apparaît comme un entassement prodigieux de Juifs. A travers une fenêtre, j’aperçois un jeune homme à lunettes. Il a une allure d’étudiant. Il me montre au-dessus de son étoile un bandeau blanc sur sa poitrine. C’est un Ami des Juifs lui aussi. Nous nous faisons des signes qui veulent dire que nous sommes amis, puisqu’enfermés pour la même raison ».

Parmi les Amis des Juifs, Michel Reyssat, à peine plus âgé de dix-huit ans, arrêté le 9 juin 1942 à Paris pour avoir porté une étoile jaune fantaisiste avec l’inscription SWING. Alors qu’il sort de l’écrit du baccalauréat, Jean Vaillon (il habite à Dijon) se met une étoile jaune fantaisiste avec l’inscription ZAZOU. Il passera trois mois à Crépey, dans un camp forestier, près de Bligny-sur-Ouche.

Dans un précédent article j’ai évoqué le cas tragi-comique de ce médecin de Besançon, Maurice Baique, qui écrit au préfet du Doubs pour solliciter l’autorisation et l’honneur de porter l’étoile jaune. Sa lettre est transmise aux autorités allemandes qui l’arrêtent et l’envoient se faire examiner par un médecin allemand. Maurice Baigue est finalement reconduit chez lui.

Ci-joint, une présentation du livre de Cédric Gruat et de Cécile Leblanc, « Amis des Juifs – Les résistants aux étoiles » :

http://www.fondationresistance.org/pages/rech_doc/amis-des-juifs-les-resistants-aux-etoiles_cr_lecture54.htm

Ci-joint, un compte-rendu du livre de Françoise Siefridt, « J’ai voulu porter l’étoile jaune », de Michel Sender :

http://melisender.over-blog.com/article-j-ai-voulu-porter-l-etoile-jaune-de-francoise-siefridt-43525068.html

Un documentaire de 52 mn (2006), « Les Amis des Juifs » de Bernard Debord et Cédric Gruat est téléchargeable en ligne.

Olivier Ypsilantis

 

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L’Iran, pays d’avenir.

 

« D’après la tradition juive, Israël a traversé quatre grandes civilisations : la babylonienne, la perse, la grecque et voici que s’achève celle de Rome. Un ultime affrontement se prépare entre Rome – la civilisation occidentale – et l’islam dont l’Occident devrait triompher. Ensuite, il y aurait place pour une conception messianique de l’universel », Léon Askénazi à Jean-Christophe Ploquin, le 29 décembre 1993.  

« L’Iran nous provoque pour que nous ripostions, mais nous ne nous laisserons pas entraîner dans ce piège », Ehud Olmert (Guysen Israël News, 23 janvier 2006).

 

Toutes les caricatures présentées dans cet article ainsi que le header sont du dessinateur de presse algérien Ali Dilem, né en 1967, de parents kabyles. Ci-joint, un lien extraordinairement riche où sont consultables des centaines de ses caricatures :

http://information.tv5monde.com/dilem?page=1

 

Je vais me répéter, mais qu’importe. Et je me répèterai radicalement. Le monde arabe est à l’agonie, infiniment clochardisé. La culture arabe qui a donné quelques beaux fruits (il y maintenant près d’un millénaire) n’est plus rien qu’un rameau desséché qui attend le fer pour élagage. Du Maroc à l’Irak, le désert gagne, métaphoriquement, avec des populations qui n’ont guère que l’islam à se mettre sous la dent. Les pays arabes ne valent que par les minorités qui les peuplent, des minorités de plus en plus menacées, de moins en moins importantes. Lorsqu’elles auront quitté l’aire arabe, cette aire retournera au désert.

Le monde arabe est vaste par sa superficie et ses populations, mais son espace mental est extraordinairement confiné. Ce vaste monde qui a expérimenté un « printemps » (une vaste gabegie) est infiniment pourri par un monstre qu’il va falloir asphyxier sans tarder. Ce monstre a plusieurs têtes, et la plus monstrueuse de ses têtes est l’Arabie saoudite. Il faut observer, nommer l’ennemi et cesser de tergiverser. Il faut cesser d’aller de reculade en reculade et sous divers prétextes, tous diversement fallacieux. Mais savons-nous encore nommer, nommer l’ennemi ?

Rappel historique. Après les attentats de septembre 2001, Donald Trump a le mérite de désigner l’Arabie saoudite comme ennemi numéro un, tandis que Hillary Clinton se perd en éloges sur ce pays qu’elle voit comme un élément de paix et de stabilité dans le monde (?!). Au cours de sa campagne électorale, Donald Trump menace d’interdite toute importation de pétrole en provenance d’Arabie saoudite si ce pays n’intensifie pas sa lutte contre l’organisation État islamique. Quelques mois après son élection, revirement. Pour sa première visite officielle à l’étranger, Donald Trump se rend à Ryad où il dénonce l’Iran et rend public un contrat d’armement de 110 000 millions de dollars auquel pourraient faire suite d’autres contrats d’une valeur totale de plus du double, des contrats destinés, selon certaines sources, à constituer la base d’un Arab NATO.

 

 

Ce revirement a trois raisons bien connues et une quatrième un peu moins connue. Première raison. Les États-Unis ont diversifié leurs sources d’approvisionnement en pétrole et ont considérablement augmenté leur production domestique grâce au gaz de schiste. Il n’empêche qu’ils exportent encore quotidiennement un million de barils en provenance d’Arabie saoudite. Deuxième raison. En retour, l’Arabie saoudite achète pour des sommes colossales de l’armement dernier cri aux États-Unis. Troisième raison. Les États-Unis et l’Arabie saoudite ont un ennemi commun : l’Iran, et chacun pour des raisons particulières. Quatrième raison. Les États-Unis sont infiltrés par des groupes de pression à la solde de divers rentiers arabes du pétrole, à commencer par les Saoudiens qui depuis des années ont pris soin d’assurer leurs arrières grâce à un puissant réseau constitué de think thanks, de centres d’études, de cabinets d’avocats, de consultants en relations publiques, de conseillers, de lobbystes divers et variés. Ce faisant, les Saoudiens espèrent ne pas tomber en disgrâce auprès des États-Unis, ce qui signifierait tout simplement leur mort.

On sait que quinze des dix-neuf terroristes impliqués dans les attentats du 11-S étaient saoudiens, que l’équipe était dirigée par un Saoudien, Osama Ben Laden. Mais George W. Bush se hâta de ranger dans un tiroir les informations compromettantes quant au rôle tenu par l’Arabie saoudite pour mieux pointer d’un doigt accusateur l’Irak de Saddam Hussein et assener un gros mensonge pour justifier sa guerre, les weapons of mass destruction (WMD). Bien que n’étant membre d’aucun service secret, bien que ne bénéficiant d’aucune information confidentielle, j’ai très vite flairé la supercherie, et je n’ai pas été le seul.

Je n’ai pas grande sympathie pour Barack H. Obama, je n’en ai même probablement aucune, mais je m’adresse aux thuriféraires de George W. Bush qui accusent Barack H. Obama d’avoir favorisé l’Iran en oubliant les mensonges et les arrangements de George W. Bush. On peut préférer Charybde à Scylla ou Scylla à Charybde, mais il va falloir m’expliquer pourquoi et sans tortiller. Pour ma part, je n’oublie pas que Barack H. Obama (que je n’ai jamais considéré comme un grand président) a explicitement dénoncé le petit jeu saoudien au cours de son mandat, et à plusieurs reprises. Je lui reconnais au moins ce mérite, le seul probablement. Relisez ou réécoutez l’intervention de Joe Biden, alors Vice President of the United States, le 2 octobre 2014, à la Havard University, Joe Biden qui, probablement sous la pression de lobbies à la solde des Saoudiens, revint sur ses déclarations et présenta ses excuses deux jours après pour… avoir dit la vérité… Voir l’article de Carol Giacomo, « Joe Biden apologizes for telling the truth », un article paru dans The New York Times du 6 octobre 2014.

 

 

Je veux bien que l’on se mette à brailler suite à l’accord de juillet 2015 sur le nucléaire iranien et que l’on accuse Barak H. Obama de faire le jeu des mollahs et du terrorisme, mais si c’est pour mieux copuler avec ceux qui soutiennent partout dans le monde les tendances les plus radicales du sunnisme et qui répandent la vérole…

Je m’efforce de reconnaître leurs mérites à tous, y compris à ceux qui a priori n’ont pas ma sympathie ; parmi eux, Barak H. Obama qui a eu le mérite de déclarer ouvertement que l’Arabie saoudite soutenait le terrorisme. Voir par exemple l’article publié dans le mensuel The Atlantic d’avril 2016. Trois mois plus tard, l’Administration déclassifiait un chapitre du rapport d’enquête parlementaire de 2002 sur les attentats du 11-S, rapport dans lequel l’Arabie saoudite était explicitement accusée d’avoir participé au financement de ces attentats, etc., etc. Il y a donc bien des dénonciateurs de l’Arabie saoudite (pour ne citer que cette monarchie pétrolière, car il y a d’autres États suppôts du terrorisme et de l’islamisation du monde), et aux plus hauts niveaux du pouvoir, qui désignent ce pays comme appui financier et logistique du terrorisme international. Mais il y a aussi des lobbies diversement favorisés par les Saoudiens, un ramassis où l’on trouve un peu de tout et qui transcende les partis politiques puisque s’y côtoient des démocrates mais aussi des néo-conservateurs, des « colombes » mais aussi des « faucons », et ainsi de suite. Ce ramassis veille au grain, notamment en empêchant tout rapprochement avec la Russie et ses principaux alliés dans la région, soit l’Iran et le régime de Baschar al-Assad. S’en prendre à la Russie, et sous divers prétextes, s’inscrit dans une manœuvre plus vaste, planétaire : éviter tout rapprochement entre l’Europe et la Russie (l’un de mes vœux les plus chers), un rapprochement qui donnerait pourtant au monde une stabilité nouvelle. Il est vrai que cette perspective a de quoi inquiéter les États-Unis qui assisteraient à l’émergence d’une puissance économique, politique et militaire capable de les devancer. Et je tiens à préciser que je ne suis animé par aucun anti-américanisme, mes lecteurs le savent.

 

 

Ce sont à coup sûr ces lobbies qui ont concocté ce qui n’est probablement qu’une rumeur (à vérifier), à savoir que Donald Trump n’est qu’une marionnette dont les fils sont tirés par Moscou. Voir la saga du Trump-Russia scandal dont on attend impatiemment le prochain épisode. Quoi qu’il en soit, Donald Trump fut amené pour contrer la menace à se rabattre sur son aile droite et les faucons, aussi anti-russes qu’anti-iraniens. Cette situation est favorable aux Saoudiens et autres rentiers du pétrole, comme le Qatar ou les Émirats arabes unis. A ce propos, il suffit d’étudier certains canaux de financement pour mieux comprendre une certaine agitation médiatique. Entre The Brookings Institution et le Center for American Progress (CAP), entre la majorette – ou le micheton – de l’Arabie saoudite, David Ignatius, en pamoisons devant le prince saoudien Mohamed Bin Salman, MBS, ce produit de marketing, mon cœur balance. Et il me faudrait évoquer l’inénarrable Anthony Cordesman du Center for Strategic and International Studies (CSIS) et tant d’autres grouillots.

Je vais donc me répéter. Je ne suis en rien un ami des mollahs et du régime de Téhéran, mais je suis un ami du peuple iranien. Je sais que l’opposition iranienne, riche et diverse, finira par l’emporter, avec cette opposition intérieure mais aussi en exil et dans laquelle figure le prince Reza Pahlavi. Je sais de toutes mes fibres que le Printemps iranien sera un vrai printemps, rien à voir avec les « Printemps arabes », stupide expression mise en vogue par des bobos et des gogos.

L’entente avec l’Iran – une entente qui ne doit certes pas se faire à n’importe quel prix – découvrira des espaces autrement plus vastes que celui que découvrent nos compromissions avec l’Arabie saoudite, ce cancer qui bloque progressivement nos voies respiratoires, ce cancer qui déprime nos sociétés. L’actuel régime iranien passera, restera le peuple iranien, la femme iranienne qui malgré ce régime détestable a une présence, un regard et un port qui en imposent. L’Iran, c’est une histoire immense qui m’indique une direction, un espoir. Ce grand changement pourrait aussi se produire par un effondrement interne du régime des mollahs, comme le signale Edward Luttwak (historien et ancien membre du Conseil de sécurité de la présidence Reagan) dans une entrevue publiée par Le Point (du 7 janvier 2018) et intitulée « La faillite de l’Iran est inévitable » :

http://www.lepoint.fr/monde/edward-luttwak-la-faillite-de-l-iran-est-inevitable-07-01-2018-2184578_24.php

 

 

PS : Mes remarques ne visent en rien à discréditer Donald Trump pour lequel j’ai de l’estime, je l’avoue. Son discours à Davos du 26 janvier 2017 m’a confirmé dans son jugement. Je l’ai apprécié dans tous ses points, j’ai apprécié qu’il évoque une immigration sélective et s’en prenne au regroupement familial. Donald Trump est un engin de combat qui fait un large usage de ses pots fumigènes et de leurres en tous genres. Ils ne sont pas nombreux à l’avoir compris et presque tous s’épuisent contre un homme inatteignable qui tranquillement ajuste ses coups et fait mouche. Du grand art.

Olivier Ypsilantis

 

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Walther von Seydlitz-Kurzbach – 2/2

A propos du header : il me semble que le général Walther von Seydlitz-Kurzbach est le quatrième en partant de la gauche.

 

Le NKFD ne sera jamais qu’un fantoche. Derrière le comité de façade (Walther von Seydlitz-Kurzbach en est le vice-président), installé au camp de Luvano, se tient un Shadow Committee, installé à Moscou, que dirigent les agents soviétiques de l’Institut 99 (émanation du Komintern) et les émigrés communistes allemands, Wilhelm Pieck et Walter Ulbricht. Sous pression, le BDO se démène et ses interventions sont relayées par un puissant appareil de propagande.

Le NKFD (appelé aussi « Comité Seydlitz » ou « Armée Seydlitz ») se ramifie dans l’Europe occupée, aux États-Unis et dans de nombreux pays d’Amérique latine. Staline a créé un leurre (à savoir que si Hitler est éliminé, l’Union soviétique pourrait conclure la paix avec un gouvernement national allemand issu du NKFD) et tous s’y sont laissés prendre. Les Américains et les Britanniques craignant d’être doublés se mettent à encourager la création d’organisations d’opposants allemands en exil sur le modèle du NKFD. Ainsi le KFDW (Komitee Freies Deutschland für den Westen) voit-il le jour à Londres, fin 1943. Les autorités britanniques ne sont guère convaincues de l’utilité d’une collaboration avec des officiers de la Wehrmacht ; néanmoins, ils envisagent la création d’une Ligue d’officiers allemands sur le modèle du BDO de Walther von Seydlitz-Kurzbach afin de ne pas se faire couper l’herbe sous le pied, pourrait-on dire. Quoi qu’il en soit, cette initiative rencontre peu de succès.

 

Des membres du NKFD, en 1943. On reconnaît le général Walther von Seydlitz-Kurzbach au centre. Le deuxième en partant de la gauche est le lieutenant Heinrich Graf von Einsiedel (1921-2007), arrière-petit-fils d’Otto von Bismarck.

 

Les nazis s’inquiètent de cette propagande soutenue par les Soviétiques, propagande dont le NKFD/BDO est le vecteur. Le 26 avril 1944, ils condamnent Walther von Seydlitz-Kurzbach à mort par contumace. Suite à l’attentat du 20 juillet 1944, ils amalgament à plaisir le NKFD et le groupe Stauffenberg/Beck. On sait que Claus von Stauffenberg était pourtant hostile au BDO. Walther von Seydlitz-Kurzbach restera une cible privilégiée des dirigeants nazis, et plus encore que Paulus après son ralliement aux Soviétiques en août 1944.

Début 1945, les Soviétiques ne cessent d’enfoncer les lignes allemandes. Staline n’a plus besoin du BDO et de Walther von Seydlitz-Kurzbach. Il garde toutefois en main les communistes du NKFD, une réserve de cadres pour l’Allemagne de l’après-guerre. On retrouvera certains de ses responsables aux plus hauts postes de la RDA ; parmi eux, Wilhelm Pieck et Walter Ulbricht.

Le 30 octobre 1945, la dissolution du NKFD est approuvée. Le 2 novembre 1945, dernière session plénière du NKFD/BDO. Walther von Seydlitz-Kurzbach est accablé. Il comprend qu’il a été roulé dans la farine par les Soviétiques, sans avoir probablement aidé en rien son pays dans sa lutte contre le nazisme.

Les Soviétiques montent un dossier contre lui. Dans un contexte de guerre froide, on assiste entre 1949 et 1950 à une recrudescence de procès et de condamnations qui, certes, touchent d’authentiques criminels mais aussi des « voleurs de bottes fourrées ». Ainsi, le 17 mars 1950, cent trente-six officiers de la Wehrmacht sont mis en accusation. Cinquante-et-un d’entre eux sont inculpés pour crimes de guerre, les autres, dont Walther von Seydlitz-Kurzbach, sont accusés d’être « réactionnaires et revanchards ». Le 20 mai 1950, la 12. Infanterie-Division est accusée de vols et de rapines (dont des bottes fourrées) et d’avoir employé de la main-d’œuvre forcée. Le 23 mai 1950, Walther von Seydlitz-Kurzbach est incarcéré et doit assurer lui-même sa défense. Le 8 juillet 1950, il est condamné à mort par le tribunal militaire, une sentence commuée en vingt-cinq années de travaux forcés. Il a soixante-deux ans. Le 19 août 1950, il est transféré dans un wagon à bestiaux au goulag où il est détenu avec des droits communs.

 

 

Walther von Seydlitz-Kurzbach considère très tôt, et bien avant que la situation militaire ne tourne en défaveur de l’Allemagne – j’insiste –, que le Führer n’a pas respecté les engagements pris envers le pays, le peuple et l’armée et, en conséquence, il s’estime dégagé du serment exigé par ce dernier tout en restant fidèle au serment fait à la nation allemande : « Cette guerre était la guerre d’un criminel et c’est pourquoi elle était devenue le crime de notre nation tout entière ». En 1955, lorsqu’il revient en Allemagne, en RFA, Walther von Seydlitz-Kurzbach n’est pas le bienvenu. On n’est pas sorti de la guerre froide et il est volontiers perçu comme un agent du communisme. A sa propre demande, la justice annule la condamnation à mort prononcée par les nazis, mais la Bundeswehr refuse de lui restituer son grade et ses droits à la retraite. Il décède le 28 avril 1976, seul et oublié. Le 23 avril 1996, Walther von Seydlitz-Kurzbach est réhabilité en tant que « victime politique du régime totalitaire stalinien » par le procureur général de la Fédération de Russie. Mais, dans la mémoire collective internationale, et plus particulièrement allemande, la résistance du général Walther von Seydlitz-Kurzbach est quasi inexistante, contrairement à celle du colonel Claus von Stauffenberg.

L’article nécrologique annonçant son décès dans The New York Times (May 6, 1976) est sobre, laconiqu. Son ton d’une légèrement embarrassante laisse entendre qu’il n’aurait été qu’un opportuniste de haute volée :

Gen. Walther von Seydlitz-Kurzbach, a controversial German Army officer who, as second in command at the Battle of Stalingrad in World War II, urged retreat in defiance of Hitler’s orders, died in Bremen on April 28, it was disclosed yesterday. He was 87 years old.

General von Seydlitz-Kurzbach could probably be labelled an opportunistic changeling by most standards.

He joined the Nazi Party as an early supporter of Hitler, using his secret membership to give the future dictator vital strategic information as early as 1931.

After his capture at Stalingrad, he became president of the Free Germany Committee in Moscow, formed by the Russians to conduct antiNazi propaganda.

And after the war, he refused to cooperate with the Communists in the Soviet occupation zone in Germany.

General von Seydlitz-Kurzbach finally wound up spending five years of a 25year prison term following his war crimes conviction in 1955, then went to West Germany. There, he was formally accused of high treason, but the charges were later dropped. He died in obscurity.

 

Pourquoi me suis-je intéressé à cet homme ? D’abord parce qu’il est oublié et que j’ai plaisir à m’intéresser aux oubliés. Mais aussi parce qu’il entre dans ma perception de l’homme tragique, écrasé par l’Histoire ; dans ce cas, pris entre nazisme et communisme, entre totalitarisme et démocratie (IIIe Reich contre Occidentaux et Staline, Staline s’étant alors rangé, par opportunisme, du côté des démocraties qu’il haïssait), entre Est et Ouest. Je place ce général allemand à côté d’autres hommes tragiques, d’autres hommes des marges, parmi lesquels Stolypine (auquel j’ai consacré un article sur ce blog), mais aussi Miguel Primo de Rivera (auquel je consacrerai un article sur ce même blog). Comprenne qui voudra.

Olivier Ypsilantis

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Walther von Seydlitz-Kurzbach – 1/2

 

« L’essentiel est que des hommes, dans les conditions les plus difficiles, aient eu le courage de dire non au tyran et aient agi finalement au grand jour, même s’il leur a fallu pour cela risquer leur vie et passer pour traîtres à la patrie. Il fallait porter témoignage face au monde et à l’Histoire » écrit Gilbert Merlio dans « Les résistances allemandes à Hitler ».

 

Ces lignes sur Walther von Seydlitz-Kurzbach s’appuient sur l’excellente synthèse de Madame Claude Becquet-Lavoinne, « Itinéraire du général Walther Seydlitz-Kurzbach (1888-1976) : un officier allemand face au totalitarisme », présentation d’une thèse de doctorat en Histoire contemporaine, soutenue en 2009, à l’Université de Rouen. Cette synthèse a été publiée dans « Seconde Guerre mondiale : réactions et résistances » (Revue trimestrielle d’histoire, PUF, avril 2005, n°218).

 

 Walther von Seydlitz-Kurzbach (1888-1976)

  

Walther von Seydlitz-Kurzbach naît en 1888 à Eppendorf-Hamburg, fils du général Alexander von Seydlitz-Kurzbach, descendant d’une prestigieuse lignée de militaires prussiens. En 1908, il entre à l’armée comme lieutenant. Tout au long de la Grande Guerre, il est sur le front, à l’Est puis à l’Ouest. En 1918, il est capitaine. Deux de ses frères ont été tués au combat. Suite à l’armistice, il juge que « poursuivre les combats aurait été dénué de sens et criminel ». Il est toutefois outré par le Diktat de Versailles – on le comprend – qui rabaisse l’Allemagne, la met au banc de l’Europe, et dans lequel il voit les germes d’une prochaine guerre. Toutefois, son indignation face à ce Diktat ne l’empêche pas de juger que le Reich doit œuvrer pour la paix européenne plutôt que d’exiger une révision du traité.

Walther von Seydlitz-Kurzbach est maintenu dans la Reichwehr. Il se montre soucieux du respect de la légalité – comme tous les officiers de la Reichwehr, il a prêté serment à la République de Weimar. En 1925, alors qu’il est en poste à Schwerin (Mecklembourg-Poméranie), il se lie d’amitié avec Hans Oster. Tous deux servent sous les ordres du colonel Werner von Fritsch. Ci-joint, deux liens Jewish Virtual Library sur Hans Oster et Werner von Fritsch :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/werner-von-fritsch

http://www.jewishvirtuallibrary.org/hans-oster

En 1929, Walther von Seydlitz-Kurzbach est muté à Berlin où il travaille dans les services de l’armement du ministère de la Reichwehr et côtoie notamment les généraux Ludwig Beck et Friedrich Fromm (tous deux impliqués dans l’attentat du 20 juillet 1944 et exécutés). Comme de nombreux Allemands, Walther von Seydlitz-Kurzbach commence par voir dans l’accession de Hitler au pouvoir, en 1933, « une restauration de la souveraineté de l’Allemagne » ainsi qu’il l’écrit dans son livre « Stalingrad. Konflikt und Konsequenz. Erinnerungen ». Il ne savait pas encore que la plèbe nazie allait aussi broyer une bonne partie de l’aristocratie allemande, à commencer par les meilleurs de ses membres.

Dès avril 1933, Walther von Seydlitz-Kurzbach est pris par l’inquiétude face aux agissements du régime et, en conséquence, il quitte volontairement Berlin pour une paisible garnison, à Verden an der Aller, en Basse-Saxe. Il juge dangereuse la politique de Hitler, en particulier sa politique d’annexion. Dès septembre 1939, il considère que cette guerre est inepte. Nommé général le 1er décembre 1939, il reçoit le commandement d’une prestigieuse unité, la 12. Infanterie-Division. Deux fois décoré pour sa conduite au front, il est reçu par Hitler. Walther von Seydlitz-Kurzbach l’informe personnellement de la souffrance des troupes prises dans l’hiver russe. Il confiera avoir été ébranlé par l’indifférence du Führer. En février 1942, il défend le général comte Hans von Sponeck qui a reculé, transgressant ainsi l’ordre direct du Führer (Führerbefehl). Ignorant tout des arcanes juridiques, incapable de mener sa défense avec efficacité, il voit son ami condamné à une lourde peine de prison puis fusillé sur ordre de Himmler. Probablement dégoûté, il refuse le poste de chef du personnel de l’armée de terre, une planque, et demande à repartir sur le front. En mars-avril 1942, il rompt l’encerclement à Demjansk, au sud de Leningrad, où sont pris au piège cent mille hommes.

Walther von Seydlitz-Kurzbach est un militaire professionnel, un soldat, en aucun cas un politique. Il travaille autant qu’il le peut à la réorganisation militaire et à la mis en place d’une armée de métier. De part ses origines sociales (la fine fleur de l’aristocratie prussienne), son éthique personnelle (un héritage prussien) et son âge (il a quarante-cinq ans en 1933, lorsque Hitler devient chancelier), il se tient à distance du nazisme. Ses relations tendent à le rapprocher des opposants au régime hitlérien. Parmi ses relations, le colonel Hans Oster de l’Abwehr, le général Günther von Kluge et le colonel Georg Thomas qui, avec le colonel Hans Oster, s’emploie à rapprocher l’opposition nationale-conservatrice de Carl Friedrich Goerdeler et l’opposition militaire du général Ludwig Beck.

Le 8 mai 1942, il prend le commandement du LIe corps et rejoint la VIe armée. Il permet à la Wehrmacht de réussir sa dernière grande bataille d’encerclement. Le 3 septembre 1942, le LIe corps entre dans Stalingrad. L’opération Uranus encercle la VIe armée. Walther von Seydlitz-Kurzbach décide de percer, y compris contre l’avis du haut-commandement. Mais Friedrich Paulus ne veut aller à l’encontre de la volonté de Hitler. Walther von Seydlitz-Kurzbach, dans le mémorandum qu’il adresse à l’état-major général, le 25 novembre 1942, s’élève contre des ordres qui ne peuvent que mener à l’anéantissement d’une armée de deux cent mille hommes, et en appelle à la tradition militaire ancestrale qui ordonne au commandant de suivre sa conscience. Il remet en cause l’autorité de Hitler et le dogme nazi qui l’identifie à la patrie. Il s’en remet non pas au Führer mais au peuple allemand. Il repousse ce commandement sans conscience, cet écrasement du soldat allemand qui n’a rien à voir avec l’honneur militaire. « Aucun des généraux de l’Est n’est allé aussi loin dans la revendication d’une responsabilité morale et politique », écrit Madame Claude Becquet-Lavoinne.

 

Ludwig Beck (1880-1944)

 

Walther von Seydlitz-Kurzbach est fait prisonnier par les Soviétiques. Il juge que toute l’Allemagne va connaître le sort de la VIe armée à Stalingrad et s’interroge sur les moyens d’aider son pays en s’opposant au nazisme alors qu’il est derrière des fils de fer barbelé. Alors, collaborer avec les Soviétiques pour une « autre Allemagne » ? On sait que dès le début de la guerre germano-soviétique, Staline avait encouragé la direction du KPD (Kommunistische Partei Deutschlands) à organiser la résistance au nazisme à partir de l’Union soviétique. Depuis 1941, les communistes allemands s’intéressent aux prisonniers de guerre allemands. En mai 1942, le CAA (Comité antifasciste allemand) est créé au camp de Yelabuga. Dans le Kessel de Stalingrad, Walter Ulbricht et ses collaborateurs sont chargés de déstabiliser les hommes de la VIe armée. Confronté à l’anéantissement progressif de cette armée, Walther von Seydlitz-Kurzbach décide d’agir de sa propre initiative, selon sa conscience. Le CAA peine à convaincre. En juin 1943, Wilhelm Pieck, à la tête d’une délégation, se rend au camp de Suzdal afin d’associer des généraux prisonniers à la lutte contre le nazisme. Piètres résultats.

Toutefois, le 12 juillet 1943, vingt-cinq officiers subalternes et treize émigrés communistes fondent officiellement le NKFD (Nationalkomitee Freies Deutschland) au camp de Krasnogorsk. Piètres résultats, une fois encore. Beria charge alors les services spéciaux et le général du NKVD, Nikolaï D. Melnikov, d’obtenir l’adhésion du maréchal Paulus et de généraux. Refus du maréchal Paulus. Walther von Seydlitz-Kurzbach est approché. Dans son livre, il rapporte que son souci était d’éviter que l’Allemagne entière ne devienne un autre Stalingrad, ce qu’elle deviendrait si Hitler, « un criminel, le dictateur le plus fou et le plus amoral jamais vu depuis des siècles », restait au pouvoir. Et il conclut : « Ma seule préoccupation était de savoir quelle confiance je pouvais accorder aux Soviétiques. Je me basais sur de la collaboration instituée par la Reichswehr alors ; les Soviétiques avaient joué le jeu ».

 

 

 

Les 11 et 12 septembre 1943 est créé le BDO (Bund Deutscher Offiziere) au camp de Luvno, avec près d’une centaine d’officiers présidés par Walther von Seydlitz-Kurzbach. Beria désapprouve toutefois l’idée d’une « Armée de libération allemande », inspirée d’autres groupes de combat étrangers engagés aux côtés des Soviétiques, comme le régiment Normandie-Niémen. En mai 1944, Walther von Seydlitz-Kurzbach propose qu’une division parachutiste allemande saute sur Berlin, ce qui selon lui aurait pour effet d’engager les groupes de résistance intérieurs et de donner le signal d’un soulèvement populaire. Walther von Seydlitz-Kurzbach avait probablement à l’esprit les guerres d’Indépendance de 1813, guerres où l’un de ses parents, Florian Friedrich Anton von Seydlitz (1777-1832), avait eu un rôle de déclencheur.

(à suivre)

 Olivier Ypsilantis   

 

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