Je me souviens – 2/2 (en consultant des dossiers rangés dans des tiroirs)

 

(Un carton de vernissage) – Je me souviens de Pablo Genovés, de ses montages photographiques terriblement beaux :

http://www.rtve.es/alacarta/videos/atencion-obras/atencion-obras-repo-20150118-genoves/2955479/

Pablo Genovés

Un photomontage de Pablo Genovés (Madrid, 1959) 

 

(Un carton de vernissage) – Je me souviens de soirées chez Jean Bazaine, dans sa maison de Clamart, au début des années 1980. J’y ai rencontré des personnalités diverses, des peintres de l’École de Paris dont Alfred Manessier et Jean Le Moal. J’y ai rencontré André Dumont, son ami, qui s’était présenté aux présidentielles 1974, et dont j’avais lu le livre-programme « L’utopie ou la mort » avec une ferveur religieuse, je dois le dire. Je me souviens du beau visage de Marie-Hélène Dasté. Je me souviens qu’il me parlait volontiers de ses amis Jean Tardieu, André Frénaud, Tal Coat, Marc Chagall et tant d’autres. Je me souviens qu’il roulait ses cigarettes avec du papier ZIG-ZAG gommé bleu « Le Zouave ». Je revois l’atelier de la rue Pierre Brossolette, la verrière contre laquelle foisonnait un jardin d’une bdensité sous-marine. Je me souviens de la pièce où ses aquarelles séchaient sur des fils à linge, du caillou décoré par Joan Miró, du lampadaire conçu par Diego Giacometti, des numéros de la revue « Derrière le miroir » posés sur la table basse du salon, du verre de whisky qu’il me servait et que je n’osais refuser. Je me souviens…t Mais il me faudrait un livre pour répertorier les « Je me souviens » que le nom Bazaine suscite en moi.

(Dans une enveloppe, des documents divers de la DDR) – Je me souviens d’un été tiède, à Berlin, dans la cour de la Humboldtuniversität, sous un ciel bleu faïence — un ciel Luca della Robbia — parcouru de nuages lents et massifs. Je me souviens d’un marché dans la cour, des planches sur tréteaux avec présentation de livres et de papiers pas si anciens. Des documents de la Deutsche Demokratische Republik amenèrent nombre de « Je me souviens » qu’il me faudrait formuler ici.

(Une carte postale) – Je me souviens que c’est par « La Muse endormie » que je découvris l’œuvre de Constantin Brâncuși. J’étais petit garçon, en compagnie de ma mère, dans je ne sais plus quel musée. De fait, cette sculpture restera pour moi la plus belle sculpture de cet artiste et je ne peux la voir sans penser à ma mère qui me la commenta.  

(Une photographie de ma mère) – Je me souviens qu’elle se faisait photographier au Studio Harcourt puis chez D. Apers, 117 rue de Rennes. Le nom Apers suffit lui aussi à me dire ma mère.

(Une carte postale) – Je me souviens d’un été à Comillas. D’un ciel frais et immense parcouru de puissantes formations nuageuses. Je me souviens de l’appartement avec lumière traversante, du balcon où, à l’aide de livres aux pages jaunies dégotés chez un bouquiniste anarchiste de Córdoba, je me mis à étudier la vie d’Emma Goldman. Lorsque je levais les yeux de ces pages, je détaillais El Capricho de Gaudí, l’imposante Universidad Pontificia et, surtout, un ciel parcouru de puissantes formations nuageuses.

(Des cartes postales en héliogravure) – Je me souviens d’un été à Munich, de mon émerveillement d’adolescent devant les artistes du groupe Der Blaue Reiter. Presque toutes mes impressions de cet été à Munich restent concentrées sur des compositions puissamment colorées et au graphisme vigoureux, en particulier celles de Gabriele Münter — un émerveillement.

(Des cartes postales) – En contemplant ces cartes postales d’Helgoland imprimées en héliogravure, je pense à l’amie allemande, au salon de Delmenhorst, chez ses parents. Corina ressemblait à Mademoiselle Fiocre — le buste de Carpeaux. Sur le mur du salon, à côté de la baie vitrée, dans un cadre en bois clair, leur voilier cap sur Helgoland. Ce seul nom — Helgoland — me replace dans des heures heureuses, dans la belle maison blanche à colombages de Delmenhorst, Tiergartenstraße, peu avant la mort d’un père qu’elle aimait tant. Je me souviens que la baie vitrée du salon donnait sur un bois aux feuillages lumineux. Je me souviens d’une marche en compagnie de l’amie allemande, le long du Delme ; puis, le lendemain, le long de l’Elbe, à Altona.

(Une carte postale) – Je me souviens intensément de cette tête (attribuée à Scopas), la plus émouvante de toute la statuaire grecque : la tête d’Hygie (Ὑγίεια), fille d’Escupale. Ce visage serait parfaitement classique sans cette étrange et délicate dissymétrie de l’arête nasale. Et si cette tête m’est chère entre toutes, c’est précisément pour cette dissymétrie.

(Une carte postale) – Souvenir d’une visite dans l’un des plus beaux musées de Grèce, Olympie. Je me souviens tout particulièrement d’une collection de casques de type corinthien, l’un des objets les plus parfaits de la Grèce antique, un objet d’autant plus beau qu’il était utile, un chef-d’œuvre de design.

Casques corinthiens du musée d'Olympie

Des casques de type corinthien au musée d’Olympie

 

(Des cartes postales) – Je me souviens d’une visite au château de Combourg. Je me souviens d’avoir déambulé dans cette énorme construction avec en tête la formidable  ambiance des « Mémoires d’outre-tombe », la première partie surtout.

(Une coupure de presse) – Je me souviens d’une nuit passée dans le Terminal 4 de Barajas (Madrid), l’une des plus belles architectures modernes du monde réalisée par Richard Rogers. J’attendais mon avion pour Bombay et j’ai passé une partie de la nuit à parcourir cette merveille afin d’en comprendre la conception.

(Des cartes postales et des coupures de presse) – Je me souviens d’heures ivres à la National Library of Ireland et plus particulièrement de mon émerveillement devant le « Book of Ballymote » et les Ogham characters. Je me souviens de marches dans le Kerry, en été, sous des pluies tièdes. Je me souviens d’un autre émerveillement, devant le Gallarus Oratory. Émerveillement toujours et en tout lieu : devant une tablette d’argile saturée de caractères cunéiformes ou devant un muret en pierre sèche comme on en voit  des îles d’Aran aux causses du Quercy.

Gallus Oratory

Gallarus Oratory (VIIe-VIIIe siècle), péninsule de Dingle (County Kerry).

 

(Une plaquette) – Je me souviens d’un été londonien, parcouru de vastes souffles frais et de masses nuageuses en constante recomposition, avec des pluies tièdes. Je me souviens d’un séjour à Chiswick et du parc à quelques pas où, allongé sur la pelouse, j’observais le ciel. Je me souviens de Chiswick House avec une précision particulière car ce palais néo-palladien répondait à cet idéal de simplicité et de symétrie qui ne m’a jamais quitté. Entre Andrea Palladio et Ludwig Mies van der Rohe mon cœur balance…

(Des cartes postales) – C’est par ces cartes postales retrouvées dans un inventaire après décès que j’ai su que ma mère, petit fille, avait séjourné à Villers-sur-Mer, au moins au cours de deux étés. L’une d’elles montre une vue aérienne de cette commune normande, avec une croix à l’encre sur le toit d’une maison. C’est là qu’elle séjourna, dans une pension de famille, ainsi qu’elle le précise au verso. 1938 ; elle avait six ans. J’ai pensé à Georges Perec en découvrant ces documents dans le fouillis d’une commode, dans la lumière tamisée d’un grand appartement à l’abandon depuis une quinzaine d’années. Villers-sur-Mer, l’un des lieux de ma mère.

(Un marque-pages) – Je me souviens de la Librairie Galigniani, rue de Rivoli, the first english bookshop established on the continent. Je me souviens du parquet qui grinçait par endroits. Je me souviens quand j’y achetais des livres de Virginia Wolf dont le style m’enivrait au moins aussi sûrement que le meilleur porto. « Galigniani : libraire à Paris depuis 1801 » :

http://archives.lesechos.fr/archives/2007/SerieLimitee/00057-009-SLI.htm

(Trois photographies) – L’émerveillement me prit aussi devant le gisant de Bernhard Bleeker, « Der Schlafende Krieger » au Gefallenenehrenmal München. J’ai alors pensé au « Dormeur du val » de Rimbaud, le poème qui, enfant, m’avait le plus impressionné : « Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme / Sourirait un enfant malade, il fait un somme / Nature, berce-le chaudement : il a froid. » Et, de fait, j’ai pensé que ce soldat allemand n’était pas mort mais qu’il dormait, tout simplement. Aucun monument aux morts ne m’a plus ému. Il y a chez Bernhard Bleeker une solidité qui évoque Käthe Kollwitz (dont l’un des fils fut tué en 1914) mais aussi Ernst Barlach, auteur de monuments aux morts de la Première Guerre mondiale.

B. Bleeker

« Der Schlafende Krieger »  de Bernhard Bleeker (1881-1968)

http://www.bsb-1874.de/ziele/gefallenenehrenmalmuenchen

 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in JE ME SOUVIENS | Tagged , , , , , | Leave a comment

Je me souviens – 1/2 (en consultant des dossiers rangés dans des tiroirs)

 

(Un ticket d’entrée) – Je me souviens de La Fura dels Baus et de son spectacle « XXX », une adaptation de « La philosophie dans le boudoir » du Marquis de Sade.

(Le Petit Journal des Grandes Expositions) – Je me souviens avec une précision particulière de cette exposition, « La Peinture allemande à l’époque du romantisme » à l’Orangerie des Tuileries. Je me souviens des peintures de Karl Blechen, des compositions de petites dimensions, des paysages au style spontané. Je me souviens de « Galgenberg » dont une reproduction en carte postale figura longtemps sur un mur de ma chambre.

(Des photographies) – Je me souviens que mes grands-parents et mes arrières-grands parents se faisaient photographier chez Pierre Petit – 31, place Cadet puis 122, rue Lafayette.

(Un ticket d’entrée) – Je me souviens de l’atelier de Gustave Moreau, rue de La Rochefoucauld, à deux pas de l’église de la Sainte-Trinité. Curieusement, je me souviens plus de l’odeur et de la tonalité des planchers ainsi que de l’escalier en colimaçon que des peintures que j’y ai vues.

 

Atelier de Gustave Moreau à ParisUne vue de l’atelier de Gustave Moreau avec son bel escalier en colimaçon

 

(Des feuillets jaunis avec paroles de chants royalistes)  – Je me souviens de la commode de la chambre rose, chez Tante G., à Milly-la-Forêt, de la chaleureuse odeur de bois et de vieux papier qui en sortait. Sous une pile de Point de vue – Images du monde, ces chants.

(Un ticket de métro de 1ère classe poinçonné) – Je me souviens des poinçonneurs. Petit garçon, je prenais le métro pour me rendre chez le dentiste, rue Anatole de La Forge (à deux pas de l’Étoile), et je tenais ma mère par la main, fermement, avec la crainte — mais c’est terreur qu’il me faudrait écrire — de la perdre. Je me souviens des rames Sprague-Thomson qui ferraillaient et sentaient l’huile chaude. La voiture de 1ère Classe était d’un beau rouge et celles de 2ème Classe d’un beau vert.

(Un autocollant avec symbole du Groupe Stern, Lehi) – Je me souviens d’une manifestation contre Dieudonné, place de la Bastille, un jour froid et pluvieux de janvier 2014. Je revois la silhouette souriante d’Arno Klarsfeld dans la foule des manifestants, celle de son père, Serge, au micro sur une tribune, et les drapeaux jaunes de la L.D.J. Je me souviens de reproches murmurés ici et là à l’encontre du C.R.I.F., accusé de gueuletonner bien au chaud sous les lambris plutôt que de se joindre à la manif’.

 

 Manifestation anti-DieudonnéLa manifestation anti-Dieudonné de janvier 2014, place de la Bastille. On reconnaît les drapeaux de la Ligue de Défense Juive (L.D.J.)

 

(Un ticket d’entrée de cinéma) – Je me souviens d’être allé voir « La Bataille d’Angleterre » sur un écran panoramique, aux Champs-Élysées. Il me semble que c’était au George V. Je revois une salle immense, très haute, à deux niveaux et tapissée d’une moquette bleu nuit. Je suppose que cette salle a elle aussi été morcelée pour mieux répondre aux critères de rentabilité.

(Une plaquette, « The Shakespeare Book ») – Je me souviens d’une visite à la maison natale de Shakespeare. Curieusement, j’ai un souvenir précis de Stratford-upon-Avon et un souvenir moins précis de sa maison natale.

(Une carte de la Librairie Espagnole de Paris) – Je me souviens du 72 de la rue de Seine et de conversations passionnées avec Antonio Soriano : la littérature espagnole mais aussi La Nueve (9ème Compagnie du Régiment de Marche du Tchad) de la Division Leclerc dont il connaissait chaque survivant, à commencer par son chef, le capitaine Raymond Dronne. Alors que j’écris ces lignes, l’envie me prend de serrer dans mes bras cet homme de la vieille Espagne aujourd’hui décédé, ce vieux Républicain généreux. Ci-joint, un article sur cette librairie mythique et son fondateur. La librairie est à l’angle :

http://memorias.faceef.fr/les-lieux/vie-culturelle/editions-librairies-et/article/la-librairie-espagnole

(Une coupure de presse) – Je me souviens de l’impression très particulière que me laissa la lecture du livre de Werner Herzog, « Le Chemin des glaces », un carnet tenu au cours de marches souvent éprouvantes, de Munich à Paris, du 23 novembre au 14 décembre 1974. C’est un livre magique dont l’ambiance me replaça dans « Le Miroir » (зеркало) d’Andreï Tarkovski mais aussi dans des romans d’apprentissage, le Bildungsroman, un genre né en Allemagne au XVIIIe. Je me souviens qu’il fit ce voyage afin d’intercéder en pèlerin auprès de Dieu pour qu’il guérisse Lotte Eisner mourante. Trente ans après, ce livre que j’ai lu dans mon adolescence figure toujours parmi mes livres de chevet. Ci-joint, un très beau lien INA.fr avec Werner Herzog (né en 1942) et Lotte Eisner (1896-1983). Ce livre au réalisme-fantastique  — ce livre halluciné — y est évoqué :

http://www.ina.fr/video/CPB8205417202

(Une coupure de presse) – Je me souviens que des scènes de « Lawrence of Arabia » de David Lean ont été tournées en 1962, du côté d’Almería. Je me revois arpenter ces espaces, guidé par d’anciens figurants, la soixantaine, des Gitans qui avaient tenu des rôles de soldats turcs. Je me souviens plus particulièrement de la Rambla del río Alías, à Carboneras, où Eddie Fowlie fit construire le village d’Aqaba, un immense décors. Il était arrivé en 1961 à Carboneras, à la recherche d’extérieurs pour ce film et il vécut là jusqu’à sa mort, en 2011. Écoutons-le commenter la charge sur la plage d’Algarrobico :

https://www.youtube.com/watch?v=s2HahJ_8eDE

 

 Décors pour Lawrence d'Arabie à CarbonerasLes décors d’Aqaba levés dans la Rambla del río Alías (Carboneras, Almería), devant la Playa de Algarrobicos. Deux cents ouvriers y travaillèrent pendant trois mois.  

 

(Une coupure de presse) – Parmi les marqueurs les plus sûrs d’une époque, les voitures — et  généralement tout ce qui roule — mais aussi la mode et le mobilier ! La coupure de presse en question est consacrée à Jean Prouvé. De fait, je ne puis penser « Années 1950 » sans penser d’abord « Jean Prouvé ». Mais le design années 1950 c’est aussi :

http://www.myhomedesign.fr/blog/histoire-du-design-les-annees-50/

(Deux coupures de presse) – Ces deux coupures se répondent car j’ai appris la mort la mort du chanteur Nino Ferrer et du mathématicien André Weil par la presse, dans la grande maison du Béarn, au cours de l’été 1998. André Weil mort le 6 août, Nino Ferrer mort le 12 août. Je me souviens de merveilleuses chansons, à commencer par « Le Sud », bien sûr. Je me souviens que c’est précisément dans cette grande maison que j’ai lu au cours d’un mois d’août ce merveilleux petit livre, « Chez les Weil : André et Simone » de Sylvie Weil, la fille d’André Weil. Je me souviens que je l’ai lu enfoncé dans un fauteuil-club, dans l’entrée-salon, alors que la chaleur étouffait une campagne trop riche en chlorophylle. Sur un mur, un grand tableau peint par un parent à La Baule, alors qu’il n’y avait dans la baie que quelques rares constructions.

(Des coupures de presse) – Je me souviens de la construction du Grand Louvre. Des fenêtres de l’École (des Beaux-Arts), quai Malaquais, j’ai suivi toutes les étapes de ces travaux pharaoniques. Je me souviens que des amis de l’École se glissaient à la nuit tombée pour dessiner et peindre toute une ménagerie sur les palissades en bois qui protégeaient le chantier : une faune volontiers lubrique, avec zizis en érection, courses-poursuites, accouplements scabreux et bariolés. C’était une longue frise frénétique avec sa ménagerie exotique. Un académicien qui avait coutume de passer devant pour se rendre sous la Coupole écrivit un article furibond dans un quotidien national — Le Monde ? — où il dénonçait la prolifération de phallus poilus… ce qui provoqua l’hilarité de ces artistes clandestins et leurs amis.

 

Palissade du Grand Louvre, LutzUne vue de la palissade du chantier du Grand Louvre. Je reconnais la griffe de l’ami Lutz Weinmann, de Munich, alors graffiteur frénétique. 

 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in JE ME SOUVIENS | Tagged , , , , , , , | Leave a comment

Carnet 21

 

Israël est cerné par un océan de violence. L’État islamique (EI) est généralement admiré dans le monde arabo-musulman, noyau historique de l’islam, noyau en phase d’effondrement. L’État islamique bénéficie de larges sympathies dans de nombreux pays, en Égypte notamment où les islamistes n’ont pas dit leur dernier mot ; ils attendent leur heure. Ce pays est une véritable bombe, notamment démographique. Il est porté à bout de bras par les États-Unis qui équipent sa puissante armée (un État dans l’État) et sans laquelle le pays aurait basculé dans l’escarcelle des Frères musulmans. Il suffit de consulter une carte pour comprendre que l’Égypte est un pays charnière dans le monde arabe, entre Maghreb et Machrek, un pays dont la population approche les quatre-vingt dix millions d’habitants.

L’État islamique bénéficie de larges sympathies dans l’ensemble du monde arabe, y compris dans les populations immigrées. Après l’effacement des grandes idéologies totalitaires nées chez nous, communisme, nazisme et fascisme, l’islam vient combler un vide. Il suscite nombre de conversions et personne n’ignore que les convertis sont particulièrement zélés… Ils veulent faire leurs preuves et en remontrer aux adeptes de longue date. La simplicité doctrinale de l’islam est son principal atout. Il est particulièrement approprié à l’ère des masses. Sa rusticité est par ailleurs garante de sa solidité, de sa pérennité.

Je souris un peu tristement lorsque j’entends des amis juifs et israéliens pointer du doigt l’Iran en désignant ce pays comme le plus grand danger. Je comprends leur peur et je ne prétends pas être plus clairvoyant qu’eux. Pourtant, je ne puis taire qu’une alliance même occasionnelle avec les Arabes, plus particulièrement les Saoudiens, ne pourra qu’être catastrophique pour Israël sur le moyen/long terme. Par ailleurs, la Turquie s’islamise. La laïcité imposée par Mustafa Kemal Atatürk (dont l’armée a été la garante pendant près d’un siècle) est à l’agonie. L’arrivée au pouvoir de Recep Erdogan, en 2003, sera considérée par les historiens comme une date clé dans l’histoire du Moyen-Orient. Ce dirigeant turc a non seulement islamisé l’armée, méthodiquement et discrètement, il a favorisé (activement et passivement, principalement pour cause de question kurde) la collaboration entre des groupes armés islamistes dans tout le Moyen-Orient, puis il a fermé les yeux sur leurs agissements. Et l’Arabie Saoudite, et ces émirats, que valent-ils ? Ils éprouvent une profonde sympathie pour le djihad en Irak et en Syrie qu’ils soutiennent financièrement. Les monstres engendrent des monstres pires qu’eux et ainsi de suite.

 

Enterrement d'un soldat druze

Des Druzes à l’enterrement de l’un des leurs, Ihad Khatib de l’IDF, poignardé le 10 février 2010 à un checkpoint.

 

Que reste-t-il à Israël ? La collaboration avec les Turcs est terminée : Recep Erdogan n’est pas un interlocuteur fiable mais un rusé au service de l’islamisation. Une collaboration sérieuse avec les Arabes est impossible même si elle semble éloigner sur le court terme la menace iranienne. L’Arabe est animé d’une haine latente d’Israël, je dis bien Israël. Le Juif soumis — le dhimmi — entre dans son économie mentale, dans son petit monde d’encagé. Le monde arabe est en phase de dévastation. II aimerait reprendre le leadership du monde musulman et une possibilité s’offre à lui : l’État islamique qui en peu de temps et avec une étonnante facilité a conquis de vastes territoires en Irak et en Syrie. Bien des Arabo-musulmans espèrent retrouver un peu de prestige par les voies de la guerre et de la conquête. Il y a tant de siècles qu’ils n’ont rien donné. Et dans le monde qui se dessine, l’avenir de l’Arabo-musulman est sombre, bien sombre. L’immense Chine assure sa domination économique et les Chinois n’aiment pas être dérangés dans leurs affaires par des éructations de propagande et des radotages de forcenés. Peut-on leur en vouloir ? Il y a l’Inde aussi, et sa religion majoritaire — l’hindouisme — non prosélyte, l’Inde qui considère Israël avec un intérêt grandissant, un intérêt qui ne me surprend nullement. La menace pakistanaise explique en partie cette attitude. Le Pakistan est un monstre, et un monstre nucléaire, un pays au sunnisme particulièrement dur, un pays sans lequel les Taliban ne seraient presque rien. Il n’est pas loin ce jour où le Pakistan sera désigné comme un pays plus dangereux que l’Iran. Et ce jour, je l’attends.

La Jordanie constitue encore un îlot de relative stabilité, mais pour combien de temps ?  Seule la monarchie tient encore le pays. Le peuple jordanien, majoritairement arabe, ne peut qu’être hostile à Israël et espérer dans un avenir plus ou moins proche en découdre avec l’État hébreu et rejeter les Juifs à la mer. A moins que…

Les chrétiens arabes sont avant tout des Arabes, hostiles donc à Israël bien que d’une manière probablement moins aiguë. Dans la région, Israël n’a pour alliés effectifs ou potentiels que des non-Arabes. Il est vrai que je force la note : il existe chez les Arabes une minorité qui sert Israël et qui considère avec ferveur et loyauté l’État d’Israël. Sa religion la distingue pourtant du reste des Arabes. Elle a pris la forme que nous lui connaissons avec l’Iranien Hamza ibn Ali ibn Ahmad, avec le culte d’al-Hakim, sixième calife fatimide. Étrange ! Les Kurdes, alliés discrets d’Israël, sont sunnites mais cousins des Iraniens par les Mèdes. Les Druzes sont arabes mais iraniens par leur religion. Et je pourrais évoquer les Bahaïstes, un fidèle soutien d’Israël dont le fondateur est iranien.

Les préposés à l’antiracisme vont me traiter de raciste, eux qui s’efforcent d’apparaître comme les détenteurs de valeurs essentielles, alors qu’ils ne cherchent qu’à se donner de l’importance en distribuant bons et mauvais points pour assurer leur confort. Je ne suis pas anti-arabe puisque je soutiens les Druzes, des Arabes mais dont le socle culturel est iranien. Je ne suis pas même islamophobe, pour reprendre la terminologie de cette chiourme, puisque je ne cesse de défendre le peuple kurde et de faire part de mon espoir d’un Grand Kurdistan. Les Kurdes sont musulmans, et sunnites, mais ils sont kurdes avant tout.

L’Iran ! C’est de ce côté qu’il faut soulever le voile de la nuit musulmane, une nuit de plus en plus profonde. Mes conversations avec de nombreux Iraniens, en Iran, m’ont confirmé dans ce qui n’était qu’une intuition : les Iraniens ne sont pas antisémites même si le pouvoir aboie à l’occasion et appelle à la destruction d’Israël. Je ne me permettrai en aucun cas de remettre en question l’angoisse existentielle d’Israël ; des paroles d’une extrême gravité ont été prononcées ; elles ne peuvent être oubliées. Je souhaite de toutes mes forces un Israël fort, capable d’en imposer à tous ses ennemis, je n’ai jamais varié sur cette question. Mais je ne suis pas certain que l’Iran — que le pouvoir iranien — s’intéresse tant à Israël. L’Iran cherche sa place dans une région du monde à feu à sang où l’islam dévore ses propres entrailles, où les clans affrontent les clans, où les tribus affrontent les tribus, où les ethnies affrontent les ethnies, où… L’Iran cherche sa place et il suffit d’étudier l’histoire récente de ce pays pour mieux comprendre les axes de sa politique. L’Iran souffre d’un sentiment d’encerclement et d’isolement qui ne relève en rien de la paranoïa. Chiite dans un monde essentiellement sunnite, non-arabe dans un monde essentiellement arabe, avec une population multi-ethnique, avec des poussées centrifuges (pensons notamment au Baluchistan), l’Iran a de quoi être sur ses gardes. Par ailleurs, n’oublions jamais que l’Iran attire des convoitises avec ses réserves de gaz et de pétrole parmi les plus importantes du monde. L’Iran est bien décidé à défendre son indépendance et son intégrité, à ce pas sombrer à son tour dans le chaos où se trouvent nombre de pays arabes. Pour comprendre l’Iran d’aujourd’hui, son extrême méfiance et son jeu complexe sur l’échiquier international, il ne faut pas s’arrêter à l’ayatollah Khomeini et à la Révolution islamique de 1979, il faut étudier la figure d’un grand Iranien, Mohammad Mossadegh (1882-1967), Premier ministre du shah de 1951 à 1953 :

http://www.herodote.net/19_aout_1953-evenement-19530819.php

http://www.mohammadmossadegh.com/biography/

 

 Mohamed MossadeghMohammad Mossadegh, alors Premier ministre du shah, au New York City hospital. 

 

J’exprime une fois encore ma conviction selon  laquelle c’est de l’Iran que poindra la lumière dans la nuit musulmane. J’en suis arrivé à me répéter que ce vaste pays héritier d’un immense passé pré-islamique, producteur d’une variété considérable de concepts religieux et philosophiques, tracera d’authentiques perspectives.

N’oubliez jamais que si les Arabes peuvent admettre des Juifs chez eux, en tant que dhimmis, ils ne peuvent en aucun cas tolérer un État juif sur un territoire qu’ils considèrent comme soustrait au Dar al-Islam, territoire qu’il leur faut reconquérir d’une manière ou d’une autre, un territoire Dar al-Harb donc. Par ailleurs, les Juifs leur ont fait subir de formidables défaites, dont celle de 1967. Le ressentiment est inlassablement cultivé dans les sociétés arabes, même chez les Jordaniens qui montrent patte blanche, mais jusqu’à quand ? Que des dhimmis puissent constituer un État souverain et les tenir en respect ne peut entrer dans leur petite mécanique mentale.

Les Iraniens (les Perses) qui n’ont jamais été en guerre contre les Juifs, qui n’ont jamais massacré les Juifs et qui ont écrit quelques pages lumineuses dans l’histoire millénaire du peuple juif, les Iraniens ne trimbalent aucun ressentiment envers les Juifs. Il est vrai (et je me répète) qu’ils pourraient avoir la tentation d’instrumentaliser les Arabes contre Israël, pour faire diversion et augmenter leur prestige auprès des masses arabes…

 

Olivier Ypsilantis 

Posted in ACTUALITÉ | Tagged , , , | Leave a comment

La philosophie d’Isaac Abravanel

 

J’ai élaboré l’article suivant à partir de notes prises au cours de la lecture de ‟Isaac Abravanel conseiller des princes et philosophes” de Roland Goetschel. Je mets en lien une notice qui rend brièvement compte de ses travaux :

http://judaisme.sdv.fr/perso/goetsch/

De ces notes de lecture, je ne rapporterai que celles relatives au chapitre IV, ‟Abravanel philosophe”. Ce livre (publié chez Albin Michel, Paris, 1996, dans la collection ‟Présences du judaïsme”) est structuré en six chapitres respectivement intitulés : ‟Abravanel et les siens dans la péninsule ibérique”, ‟Abravanel en Italie”, ‟Le commentateur de la Bible”, ‟Abravanel philosophe”, ‟Histoire, culture et politique”, ‟Le messianisme”. Je signale qu’il existe de nombreux documents mis en ligne concernant ce grand séfarade, parmi lesquels d’admirables conférences d’Adin Steinsaltz.

Notes de lecture. L’une des questions fondamentales posées par Isaac Abravanel (1437-1508) est : Comment concilier l’unité de Dieu et la multiplicité de ses attributs ? Pour Isaac Abravanel, on ne peut appréhender de Dieu que des sefirot (ספירות) élevés. Les sefirot ne sont en aucun cas des réalités substantielles capables de changer la nature de Dieu et d’y introduire la multiplicité. Ce sont des modalités qui se rapportent à Lui selon ses actions. On se souvient que lorsque Moïse demande à Dieu de lui faire connaître ‟ses voies” (après la faute du Veau d’or), il obtient satisfaction ; mais quand il Lui demande de connaître Sa gloire, il lui est répondu que la Face — l’essence — de Dieu ne lui est pas accessible.

Grenada GrenadinesUn timbre de la série Grenada Grenadines, émis en 1992 pour le Ve Centenaire de la découverte de l’Amérique.

 

Abravanel doit sa vision de l’Univers à l’astronomie de Ptolémée et à la cosmologie d’Aristote, une vision qui suppose que l’Univers est sphérique (fini) et géocentrique, avec sphères emboîtées les unes dans les autres. Par exemple, la huitième sphère est celle des étoiles fixes et la neuvième celle du mouvement diurne tandis que la plus proche de la Terre est celle de la Lune. Ces sphères sont mues par des intellects séparés que Maïmonide identifie avec les Anges. Isaac Abravanel qui se déclare incompétent en cosmologie prend à la lettre les vues de ses prédécesseurs, dont Maïmonide. Le plus haut des intellects émane de Dieu et meut la neuvième sphère qui englobe toutes les autres. Alors que pour Avicenne et Maïmonide le nombre des intelligences (et des sphères) est de dix, pour Isaac Abravanel leur nombre est incalculable comme l’est celui des Anges auxquels elles sont subordonnées. Isaac Abravanel distingue trois catégories d’Anges : les intellects séparés (ils meuvent les corps célestes), les ‟anges de miséricorde” (par lesquels Dieu dispense sa miséricorde), les ‟anges de la mort” (instruments de châtiment), soit une réintroduction de la démonologie écartée par Maïmonide.

Le monde des astres est lui aussi envisagé selon un ordre hiérarchique. Notre bas monde s’organise lui aussi en niveaux : la matière inanimée, le végétatif, l’animal, le rationnel. Tout est constitué d’une matière et d’une forme ; et ce qui est forme à un certain niveau devient matière pour le niveau supérieur : ainsi le végétal est forme par rapport au minéral et matière par rapport à l’animal. L’homme est la plus haute des formes.

 

Cercle

 

Pour Isaac Abravanel, la création du monde s’est faite ex nihilo. Il juge que tout ce que rapporte la Genèse n’est en aucun cas le produit d’une spéculation intellectuelle mais celui d’une révélation faite à Moïse. Cette croyance entraîne l’adhésion aux autres récits de la Bible et aux préceptes de la Torah. A l’inverse, la croyance en l’éternité du monde rend impossible toute idée de miracle, de récompense ou de sanction. Isaac Abravanel s’en prend à un certain nombre de penseurs qui interprètent le récit de la Création dans un sens aristotélicien. Il s’en prend également à Rabbi Nissim et Hasdaï Cresca qui s’efforcent de concilier éternité du monde et croyance au miracle, en la récompense ou en la sanction, en posant que le monde ne procède pas de Dieu par voie de nécessité (voir Aristote) mais qu’il procède de la volonté divine. A ceux qui font remarquer que Maïmonide n’a pas inclus la croyance en la création du monde parmi ses treize principes, Isaac Abravanel avance le quatrième de ces principes : ‟L’Unique est éternel en vérité et tout ce qui est en dehors de Lui ne l’est pas”, ce qui implique que tout ce qui n’est pas Lui est créé, inscrit dans le temps. Isaac Abravanel s’oppose vigoureusement au compromis qui s’efforce de concilier l’éternité du monde avec le dessein d’une volonté divine. L’existence d’une matière dépourvue de forme depuis l’éternité n’est pas envisageable car seule la forme porte l’existence. Le monde d’en haut et le monde d’en bas ne peuvent emprunter la même matière. S’il n’existait qu’une seule matière, le monde d’en haut devrait admettre en lui le périssable et la corruption. Une matière préexistante et éternelle pose des problèmes logiquement insolubles. A ces problèmes s’ajoute le refus de l’éternité de la matière pour des motifs théologiques car, enfin, cette thèse ne conduit-elle pas à affirmer l’existence de deux divinités ? Ne conduit-elle pas au dualisme ou au manichéisme ? Isaac  Abravanel qui réfute l’argumentation d’Aristote en faveur de la thèse de l’éternité du monde doit cependant reconnaître qu’il n’y a pas de démonstration apodictique d’une création temporelle de l’Univers. Aussi s’appuie-t-il sur quatre principes venus de la tradition : Dieu a créé le monde par son libre choix — en toute conscience —, fort de Sa volonté, volonté qui procède de Sa connaissance. Le choix procède de la connaissance, la volonté est entraînée par l’intellect. Et si l’on parle de nécessité pour caractériser l’activité de Dieu, on signifie que, conformément à Sa perfection, l’action qu’Il a conçue selon Sa volonté doit être telle qu’Il l’a conçue. Selon la tradition, Dieu n’est pas seulement créateur du monde, il en maintient le mouvement et l’existence.

Le monde a été créé, il est également appelé à disparaître et à tous ses niveaux. Isaac Abravanel trouve des clés de lecture du temps, notamment en reprenant certaines vues soutenues par des kabbalistes de Gérone. Concernant la finalité de notre monde, Isaac Abravanel signale que Dieu étant parfait, Il ne poursuit aucune œuvre extérieure à Sa propre volonté, aucune. La question ‟Pourquoi Dieu a-t-il créé le monde ?” est vaine puisque toutes les œuvres de Dieu convergent dans leur intégralité vers Dieu lui-même. Si le monde avait été éternel et incréé, la transcendance du Créateur par rapport au créé n’aurait pas été connue ; les créatures n’auraient pu Le reconnaître comme leur cause et admettre que tout dépende de Sa volonté. L’homme est la finalité de l’ensemble du monde inférieur ; et l’homme élève ce monde vers Dieu lorsqu’il parvient à saisir la perfection du Créateur et à répondre à Ses préceptes.

 

Sierra Leone AbravanelUn timbre de la série Sierra Leone, émis en 1992 pour le Ve Centenaire de la découverte de l’Amérique. 

 

Selon Isaac Abravanel, Dieu réunit toutes les perfections. La science de Dieu ne vient pas des choses ; elle est inaltérable ; elle a précédé les choses et les a établies telles qu’elles sont. La connaissance de Dieu n’est pas fondée sur le sensible, contrairement à celle de l’homme. Dieu saisit les étants à partir de son propre être.

Isaac Abravanel constate que nombre de penseurs ont identifié la liberté du choix avec la possibilité de se déterminer par rapport au bien et au mal. De fait, le choix peut se porter sur l’un ou l’autre mais sans que la volonté ne sache si l’objet du choix est bon ou mauvais ; le choix véritable s’exerce entre la voie de la raison et celle du désir. Isaac Abravanel fonde la possibilité de l’action libre sur la distinction entre intellect théorique et intellect pratique. Il pose comme principe que certaines actions de l’homme peuvent être mises en œuvre par l’intellect théorique, comme les actions qui relèvent de la sphère du religieux. Ainsi les actions de l’homme peuvent-elles procéder de la raison qui lui est intrinsèque, des conceptions et des pratiques religieuses mais aussi de leur transgression. L’influence astrale elle-même n’entame pas la liberté de l’homme ; et si influence il y a, elle n’est pas contraignante, elle est une disposition conférée au nouveau-né. Une fois encore, le dernier mot revient à la raison. L’Écriture affirme clairement le libre-arbitre : ‟Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur… Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance…” (Dt 30, 15 et 19). Récompenses et châtiments dépendent de Dieu ; mais repentir et pénitence peuvent écarter la sanction.

Pour Isaac Abravanel, l’âme rationnelle est une réalité spirituelle distincte de la matière. Les âmes humaines ne sont pas créées avec les corps ; elles ont été crées lors de la Création, selon un nombre déterminé, en fonction du nombre d’hommes à venir. L’âme rationnelle est, entre toutes les parties de l’âme, celle qui ne saurait être anéantie. Sa survie individuelle correspond au mérite de chacun, contrairement à ce qu’affirment Averroès et ses partisans. La survie de l’âme a comme préalable l’étude de la Torah et l’observance des préceptes. Elle est saisie du divin plutôt que simple connaissance spéculative.

Isaac Abravanel ne rejette pas catégoriquement la croyance en la transmigration des âmes qui a plusieurs fins possibles : accorder à l’âme méritante une perfection supplémentaire ; accorder une autre chance à l’âme antérieurement pécheresse et la sanctionner de ses péchés afin qu’elle ne soit pas punie plus durement dans l’au-delà. Concernant la transmigration dans le corps des animaux, Isaac Abravanel distingue une fois encore le plausible du certain, les certitudes de l’intellect de l’héritage de la tradition.

Isaac Abravanel conçoit les miracles comme une intervention directe de Dieu dans l’histoire des hommes, avec rupture des lois de la nature. Rappelons que la possibilité du miracle tient à la création ex nihilo ; admettre l’éternité du monde revient à nier toute possibilité de miracle — étant entendu que le plus grand miracle est celui de la Création.

Pour Isaac Abravanel (qui s’appuie sur les Écritures) le miracle est toujours une réponse à une initiative humaine : le Déluge, la maladie qui frappe la maison de Pharaon ou les premiers miracles de Moïse (destinés à convaincre les Israélites de sa mission). Les miracles se situent toujours au niveau du particulier. Par ailleurs, Abravanel souligne que la grandeur d’un prophète n’est pas en rapport avec l’amplitude des miracles qu’il suscite mais avec les exigences de la situation donnée.

Isaac Abravanel envisage la prophétie comme participant du miracle, comme manifestation divine à l’égard de l’homme. Une fois encore, il s’oppose à Maïmonide. Pour Isaac Abravanel la prophétie n’a rien à voir avec l’acquisition de la science : elle a touché de simples bergers. Il nie également que cet état corresponde à la plus haute perfection de la faculté imaginative. Moïse ne s’est pas exprimé à coup de paraboles et d’énigmes, étant entendu que les visions des prophètes ne procèdent pas de leur imaginaire mais du don gracieux de Dieu. D’après l’Écriture, la prophétie apparaît comme une révélation immédiate ou médiate qui s’adresse tantôt à la raison tantôt à l’imagination.

Isaac Abravanel qui s’oppose à Maïmonide sur de nombreuses questions s’efforce de restituer à la prophétie le caractère d’un événement miraculeux. Maïmonide quant à lui s’efforçait de l’intégrer autant que possible dans les limites du naturalisme et du rationalisme. Isaac Abravanel s’accorde avec Maïmonide sur un point : les conditions à exiger du prophète, soit la pureté des mœurs, la retenue par rapport à la débauche et au goût du pouvoir.

 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in Isaac ABRAVANEL | Tagged , | Leave a comment

Des « Je me souviens » israéliens

 

Tous les Goliaths venus des pyramides, 

Reculeront devant l’étoile de David. 

(Extrait de la chanson de Serge Gainsbourg, « Le sable et le soldat »)

 

____________

 

Quelques « Je me souviens » consignés ci-dessous reprennent plus ou moins des souvenirs dispersés sur ce blog. 

Je me souviens des arbres de Tel Aviv, cette métropole née du sable. Je me souviens d’arbres puissants aux ombres généreuses. Je me souviens que le KKL (Jewish National Fund) fondé en 1901 a planté des centaines de millions d’arbres dans un pays désertique. Je me souviens que six millions d’entre eux ont été plantés autour de Jérusalem en souvenir des victimes de la Shoah.

 Boulevard Rotschild à Tel AvivSur Rotschild Boulevard, Tel Aviv.

 

Je me souviens d’une belle endormie dans un autocar, entre Tel Aviv et Jérusalem, fille de Tsahal en treillis, cheveux défaits, épais et noirs, teint mat, nez aquilin, traits purs.

Je me souviens du mouvement qui s’espaçait et qui annonçait le shabbat.

Je me souviens d’Avraham Stern, de la chambre où il fut assassiné, chambre à présent encastrée dans le Lehi Museum et qui se contemple derrière une vitre.

Je me souviens d’un hiver dans le Golan, au kibboutz Ein Zivan (עֵין זִיוָן), juste après l’intervention israélienne au Liban-Sud, de juin à septembre 1982.

Je me souviens des petits matins sur l’immense base de l’IDF de Mishmar HaNegev (מִשְׁמַר הַנֶּגֶב), de la fragile fraîcheur de la nuit qui s’estompait, du tchi-tchi de l’arrosage automatique — comment rendre ce bruit ? — sur le rectangle de gazon devant notre baraquement, un rectangle de gazon dans un espace de poussière et à perte de vue. Un mirage ?

Je me souviens du bonheur de la douche après des heures de sueur et de poussière.

Je me souviens de marches dans les quartiers de Florentine et Montefiore, à Tel Aviv, qui me replaçaient tant par la vue que par l’odorat à Athènes. (Ainsi pourrais-je dériver et placer des « Je me souviens » en aparté dans cette suite, ajouter des compartiments aux tiroirs de l’armoire du souvenir.)

Je me souviens que le sigle NIS désigne le New Israeli Shekel. Je me souviens que le symbole du NIS —  ₪ — est constitué des lettres שׂ et ח entremêlées.

 

 1 sheqel

L’élégante pièce de un shekel (codée ILS dans la norme ISO 4217)

 

Je me souviens de Juives en bikini et d’Arabes en niqab ou hijab (plus fréquent), sur la plage de Jaffa.

Et puisqu’il est question de Jaffa, je me souviens qu’après le siège de la ville en 1799, les troupes de Napoléon exécutèrent quelque trois mille prisonniers ottomans. Je me souviens également de « Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa », une peinture d’Antoine-Jean Gros que j’ai maintes fois détaillée au Musée du Louvre.

Je me souviens de la bibliothèque de David Ben Gourion.

Je me souviens quand il ne fallait pas quitter l’asphalte dans le Golan, par crainte des mines.

Je me souviens des roquettes du Hamas à Tel Aviv et Ashkelon. Je me souviens d’impacts très blancs et très denses dans le ciel bleu — des roquettes interceptées par Iron Dome (כיפת ברזל). A ce propos, je me souviens que lorsqu’une alerte retentissait, j’hésitais à me mettre à l’abri. En effet, certains couraient tandis que d’autres poursuivaient tranquillement leur promenade, sur Charles Clore Park par exemple.

 

epa03472311 An Israeli Iron Dome interceptor anti-missile system blasts apart a missile fired from the Gaza Strip by Palestinian militants as it approaches Sderot, southern Israel, 15 November 2012.  Reports state that World leaders expressed concern of the escalation, with UN Secretary-General Ban ki-Moon in a telephone conversation with Iraeli Prime Minister Benjamin Netanyahu urging a 'measured' response to the recurring Palestinian rocket and mortar attacks from Gaza, 'so as not to provoke a new cycle of bloodshed that could have, dangerous spillover effects in the region.'  EPA/JIM HOLLANDER

Un projectile tiré de Gaza et intercepté par Iron Dome

 

Je me souviens des travaux dans les bananeraies du kibboutz Magal, près de la Green Line. Je me souviens que les régimes de bananes (encore verts) tombaient durement sur mes épaules après le coup de machette. J’avais fini par placer des serviettes éponge entre mon treillis et mes épaules. Celui qui maniait la machette était un Juif de Cuba et nous ne cessions de plaisanter en espagnol. Je me souviens que Magal (מַגָּל) signifie faucille.

Je me souviens d’un bouquiniste (aujourd’hui fermé) sur Dizengoff Str. J’y ai passé une journée alors que pluies et vents balayaient Tel Aviv. Je me souviens tout particulièrement de ces boîtes à chaussures dans lesquelles s’empilaient des cartes postales dans un parfait désordre qui me firent voyager dans l’espace et dans le temps, et formidablement, leur recto autant que leur verso — lorsque je parvenais à le déchiffrer.

Je me souviens de shabbat au Beit Oded, à Jaffa, du verre de jus de raisin que nous partagions pour le kiddouch (קידוש), tout alcool étant strictement interdit à l’armée.

Je me souviens de certains projets de Zvi Hecker, notamment pour le Palmach Museum.

Je me souviens de marches dans les nuits de Tel Aviv au cours desquelles je me suis souvenu de marches dans les nuits d’Athènes.

Je me souviens quand les Israéliens détruisirent le réacteur nucléaire « Osirak » au cours de Operation Opera — ou Operation Babylon.

Je me souviens que je suis venu à l’alphabet hébreu par la lettre צ Elle figurait sur mon uniforme et sur les petites armoires métalliques des chambrées.  צה”ל  (l’acronyme Tsahal).

Je me souviens du front de mer à Tel Aviv. J’observais le va-et-vient mais plus encore les nuages et le ressac ; et je pensais à l’Atlantique, à des vacances de l’enfance.

Je me souviens, à Tel Aviv, de constructions de Style International dans un état déplorable et aujourd’hui restaurées.

Je me souviens du glaive et de la branche d’olivier.

 

 IDF

Le symbole de Tsahal (ou IDF, Israel Defence Forces)

 

Je me souviens de la Central Bus Station de Tel Aviv, une gigantesque construction dans laquelle je me suis souvent perdu.

Je me souviens de l’attentat du Delphinarium, sur le front de mer à Tel Aviv, le 1er juin 2001.

Je me souviens que le Sar-El a été fondé par le général Aaron Davidi, au cours de l’Opération ‟Paix en Galilée”, en été 1982.

Je me souviens du béret marron de la Brigade Golani, du béret vert pomme de la Brigade Nahal, du béret noir du Corps blindé mécanisé…

Je me souviens de Nachum Gutman, en particulier de certaines de ses œuvres qui montrent les débuts de Tel Aviv.

Je me souviens d’averses sur Tel Aviv comparables à celles de l’Atlantique. Je trouvais refuge dans un café-bar proche du front de mer. Mon regard allait des impacts de la pluie sur l’asphalte aux pages jaunies de livres dégotés chez un bouquiniste de la ville.

Je me souviens de certaines particularités morphologiques de l’lDF. Le F-16I « Sufa », avec sa protubérance dorsale (l’avionique) et ses protubérances latérales (les réservoirs supplémentaires) ; le Merkava (מרכבה), sa tourelle fluide et le chain netting placé à l’arrière de la tourelle ; le filet de camouflage que les fantassins placent sur leur casque, le mitznefet (מִצְנֶפֶת).

 Breach Bang Clear Modern Mitzfenet from AgiliateLe mitznefet

 

Une fois encore, je me souviens des petits-matins dans le Néguev, lorsque les ombres de la nuit s’attardaient ici et là et que le silence du désert m’enveloppait encore.

Je me souviens de saluts au drapeau et de la Hatikva (התקווה). Je me souviens de Barbra Streisand chantant la Hatikva :

https://www.youtube.com/watch?v=8uPHaioopKM

Je me souviens d’Enrico Macias chantant cet hymne national :

https://www.youtube.com/watch?v=PtIF8B3T-Jg

Je me souviens d’un petit café sur Allenby Street. J’y lisais et observais le va-et-vient des passants. Ainsi, je me souviens du dos bruni d’une passante (elle me fit penser à Odile), de la démarche d’une autre, du profil de la serveuse…

Je me souviens que le sigle du Sar-El est constitué de six cœurs entrecroisés qui dessinent une étoile de David.

Je me souviens des sirènes et d’un peuple qui s’immobilise — 27 du mois de Nissan.

 

Israelis stand outside their cars as a siren marking the annual Holocaust remembrance day sounds in Tel Aviv, Israel, Monday, April 16, 2007. Sirens sounded across Israel on Monday morning, bringing life to a standstill as millions of Israelis observed a moment of silence to honor the memory of the victims of the Holocaust. (AP Photo/Ariel Schalit)

Israelis stand outside their cars as a siren marking the annual Holocaust remembrance day sounds in Tel Aviv, Israel, Monday, April 16, 2007. Sirens sounded across Israel on Monday morning, bringing life to a standstill as millions of Israelis observed a moment of silence to honor the memory of the victims of the Holocaust. (AP Photo/Ariel Schalit)

 

Je me souviens de « Tamara », le kiosque à jus de fruits à l’angle de Dizengoff Street et de Ben Gurion Boulevard, à Tel Aviv.

Je me souviens de Reuven Rubin (voir son musée à Tel Aviv, à quelques pas de la maison de Bialik), de ses compositions qui dépeignent Jérusalem et ses environs ainsi que la Galilée des années 1920. Il est de ces témoins qui, comme Nahum Gutman, me permettent de prendre la mesure du temps.

Je me souviens de Serge Gainsbourg chantant « Le sable et le soldat » :

https://www.youtube.com/watch?v=VX2-PdYcOqs

Je me souviens d’Israël, du Golan au Néguev, de ce peuple si particulier et si parfaitement universel, de ce peuple rude et amical, petit et immense, se chamaillant mais uni… Et tandis que j’écris, mon regard passe sur une étagère où sont alignés de la terre de Gush Etzion (גּוּשׁ עֶצְיוֹן), du sable du Néguev et de la plage de Tel Aviv, des cailloux de Jérusalem…

Souviens-toi ! Zakhor !

 

Olivier Ypsilantis 

 

 

Posted in JE ME SOUVIENS | Leave a comment

« Auschwitz » de Pascal Croci, une bande dessinée.

 

J’ai dégoté « Auschwitz » de Pascal Croci, il y a quelques années, chez un bouquiniste de Córdoba. J’en ai la version espagnole. L’original a été publié en français, chez Emmanuel Proust Éditions. Le documentaire de Claude Lanzmann, « Shoah », l’avait décidé à entreprendre ce délicat travail : faire une BD sur le thème d’Auschwitz-Birkenau.

 Pascal CrociPascal Croci

 

C’est la BD « Auschwitz » qui fait connaître Pascal Croci (né en 1961) d’un large public. Cet album a reçu le Prix Jeunesse de l’Assemblée nationale et a été traduit dans une dizaine de langues.  Le traitement apporté au dessin est de type réaliste ; il diffère donc de « Maus » d’Art Spiegelman.

Lors d’une exposition de dessins de déportés, en 1993, à la mairie du XIe arrondissement, à Paris, Pascal Croci rencontre une survivante d’Auschwitz, ce qui l’amène à fréquenter l’Association pour la Fondation Mémoire d’Auschwitz (A.F.M.A.). Son projet d’une BD sur ce camp rencontre réticences et silences jusqu’à ce qu’il montre ses premiers dessins. La glace est rompue et des survivants commencent à lui apporter leurs témoignages.

Les faits rapportés dans « Auschwitz » de Pascal Croci sont réels. Par exemple, l’évasion de Kazik correspond à ce que relate Rudolf Vbra dans « Shoah ». Ils se déroulent dans un périmètre précis : le camp des familles (le camp des Tchèques), les baraquements B2B, B2A, B2C et le camp des femmes, de l’autre côté de la voie ferrée.

Ci-joint, un lien sur le camp des familles, un camp dans le camp, le camp des Juifs tchèques :

http://www.radio.cz/fr/rubrique/histoire/le-camp-des-familles

Le couple Kazik – Cessia est imaginaire et le vrai Kazik n’est pas celui de la BD. Son nom est un hommage au principal témoin de Pascal Croci : Kazimierz Kac, déporté à Auschwitz à l’âge de quarante-et-un ans. Le Kazik de la BD est une synthèse élaborée à partir de divers témoignages. Cessia est le nom de la femme de Kazimierz Kac. L’un et l’autre furent déportés ensemble et séparés dès leur arrivée à Auschwitz.

Une préoccupation centrale de Pascal Croci, éviter tout voyeurisme. Et ainsi qu’il le précise, le noir et blanc rend mieux l’ambiance froide et humide des lieux, bien mieux que ne le ferait la couleur. Aucun détail n’apparaît au-delà des réseaux de barbelés, rien que des brumes froides. L’auteur reconnaît ne pas avoir été strictement fidèle à certains détails, comme les armes des SS ; mais, dit-il, une arme sert à tuer, quelle qu’en soit la forme.

Cet album suscita peu de réactions chez les anciens déportés, au point que l’auteur en fut presque contrarié. Il y eut bien quelques remarques de détail, sur la tenue vestimentaire du Häftlingue par exemple, mais rien de plus. En effet, ce dernier ne portait pas un calot mais une sorte de grossier béret, comme une tarte, qui lui donnait un air franchement ridicule. Autre détail, les gardiens SS ne portaient le casque que durant les alertes.

Cet album s’ouvre et se ferme sur une séquence : Kazik et Cessia en Bosnie-Herzégovine, en 1993. Auschwitz est donc conçu comme un flashback. Le couple a survécu au KZ, l’un et l’autre se souviennent. Le 26 octobre 1993, ils sont exécutés dans la cour d’une caserne de Tuzla, dans le nord de la Bosnie-Herzégovine. Dernière image de l’album, en pleine page, les deux corps, mains liées, dans leur sang, devant un mur criblé d’impacts de balles.

Le vrai Kazik (Kazimierz Kac) est né à Lodz, en 1903. Marié à Cessia, en 1928. Le couple a une fille, en 1929. La famille est déportée à Auschwitz où l’enfant est aussitôt gazée. Cessia meurt au Struthof, deux jours avant la libération du camp. Kazik est le seul survivant.

Les principales sources d’inspiration de Pascal Croci pour cet album :

« Les mannequins nus » de Christian Bernadac. L’idée de la poupée (centrale dans cet album) lui est venue de ce livre.

« L’Album d’Auschwitz » découvert par Lili Meier (née Jacob), une rescapée. Ci-joint, un lien mis en ligne par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah :

http://www.fondationshoah.org/FMS/Auschwitz-l-histoire-de-deux

Des peintures et dessins de David Olère. Ci-joint, un très riche lien mis en ligne par Sonderkommando.info :

http://www.sonderkommando.info/index.php/sonderkommandos/les-temoignages/lart/david-olere

« Shoah », le documentaire (1985) de Claude Lanzmann.

« De Nuremberg à Nuremberg », le documentaire (1989) de Frédéric Rossif et Philippe Meyer. Ci-joint, l’intégralité de ce documentaire en trois parties :

http://www.dailymotion.com/video/xwdv05_de-nuremberg-a-nuremberg-1-de-3-partie-1-de-2_news

http://www.dailymotion.com/video/xwe0at_de-nuremberg-a-nuremberg-2-de-3-partie-2-de-2_news

http://www.dailymotion.com/video/xwezin_de-nuremberg-a-nuremberg-3-de-3-partie-1-de-2_tech

« La liste de Schindler » (1993) de Steven Spielberg.

Le numéro spécial de L’Histoire, « Auschwitz. La Solution finale », collection n°3 octobre 1998 :

http://www.histoire.presse.fr/collections/auschwitz

Le Centre de Documentation Juive Contemporaine (C.D.J.C.), 17 rue Geoffroy l’Asnier, 75004, Paris.

A Remerciements figurent dans l’album les noms suivants : Kazimierz Kac, Charles et Michèle Baron, Maurice Minkowski, Renée Eskenazi, Henri Wolff, Henri Borlant, Maryvonne Legret-Garet, Maria Ciszewski, Rosy et Yourek Ciszewski, Maryvonne Braunschweig, Jacques Altman, Thérèse Stiland, Moszek Stiland.

Auschwitz en bande dessinée

Une page de l’album « Auschwitz » de Pascal Croci

 

_____________________ 

 

Cet article me donne l’occasion d’évoquer l’un des plus extraordinaires artistes d’Auschwitz, Mieczysław Kościelniak (1912-1993). Ci-joint, des pages biographiques (activer les six liens, en haut à gauche) :

http://mieczyslawkoscielniak.com/index-e.php

 

 Dessin de Mieczysław KościelniakUn dessin de Mieczysław Kościelniak

 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in SHOAH | Tagged , , , , , | Leave a comment

Carnet 20

 

‟Il (Emmanuel Levinas) répondit qu’il ne savait pas si la résurrection de l’État d’Israël représentait une étape dans le processus global de rédemption mais qu’il voyait dans l’existence de cet État une dimension de rédemption individuelle. L’indépendance politique ayant rendu aux juifs une fierté et, surtout, le goût d’étudier, de rendre à nouveau leurs écrits porteurs de vie pour la société. Or seule l’étude permet de découvrir, ou de redécouvrir, le lien intrinsèque entre justice et ritualisme et, dès lors, de rompre avec les prestiges d’une politique de la pure immanence.

Telle serait donc ‟l’heure du chef-d’œuvre”, celle de la possibilité de réaliser une politique attentive à la justice sans pour autant donner congé à l’orientation vers la transcendance qui commande cette justice. Or, pour un juif, cette orientation demande de savoir appliquer aux grands livres du judaïsme, ‟non pas une pensée émue, mais une pensée exigeante”, la seule capable de nouer un véritable dialogue avec la civilisation occidentale, si toutefois celle-ci y consent. Ce qui n’est pas certain puisque cette civilisation, qui se dit parfois ‟judéo-chrétienne” pour mieux occulter sa source hébraïque, ou pour mieux prétendre l’avoir une fois pour toutes dépassée, repousse avec violence l’idée que le judaïsme soit une pensée vivante. Les thèses de Hegel, et de tant d’autres philosophes, anciens et modernes, soulignent ainsi le caractère caduc du judaïsme et, au mieux, sa ‟relève” par le christianisme et la philosophie. L’idée que la Torah, lue à la lumière de la tradition orale d’Israël et transmise dans un langage compréhensible au grand nombre, puisse constituer une source du sensé indispensable à l’humain comme tel, et pas seulement à la singularité obstinée d’un peuple, suscitant l’agacement, voire le mépris et parfois même la haine. Sur le plan politique, la renaissance de l’État d’Israël, sur une terre si contestée, n’échappe pas non plus à la condamnation, condamnation qui n’a, à l’évidence, rien à voir avec des désaccords éventuels sur les lignes et les choix politiques menés par tel ou tel gouvernement de ce pays. Comme si le peuple juif n’avait pas droit à une présence politique dans l’histoire.” Catherine Chalier, ‟L’utopie de l’humain” (Chez Albin Michel, collection ‟Présences du Judaïsme”).

 

Emmanuel LevinasEmmanuel Levinas (1906-1995)

 

Ce qui se passe aujourd’hui en Irak m’évoque une ‟vieille histoire”, un peu oubliée. Il y a quelques décennies, le Commandant Ahmed Shah Massoud ne cessait d’alerter l’Occident sur le danger que représentaient les Taliban, en vain. Il fut assassiné le 9 septembre 2001 et le World Trade Center fut détruit le surlendemain. Ces deux attentats sont liés ; l’un ne s’explique pas sans l’autre. Aujourd’hui, les Kurdes tiennent en Irak le rôle qu’avaient tenu en Afghanistan le Commandant Ahmed Shah Massoud et ses hommes de la vallée du Pandjchir. Les Kurdes sont l’un des pivots des immenses bouleversements en cours dans le Proche-Orient et le Moyen-Orient. Les Occidentaux l’ont enfin compris. Ils sont toutefois emberlificotés avec des pays qui soutiennent les pires tendances de l’Islam et qui sont leurs principaux fournisseurs en pétrole.

 

Commandant MassoudCommandant Ahmed Shah Massoud (1953-2001)

 

Il y a de nombreuses femmes dans les rangs des Peshmerga, ce n’est pas un détail :

https://www.youtube.com/watch?v=Ac_PMMIUvCM

Un peuple qui accorde aux femmes un statut de combattant et les respecte comme tel n’est pas n’importe quel peuple. Au-delà de l’armement vieillot que montrent ces images, une culture se lit en filigrane :

http://www.jerusalemplus.com/1er-allie-disrael-au-m-o-le-kurdistan-independant/

On a démoli l’Irak, démoli ses structures politiques, économiques et sociales en vue de tout remodeler de loin, artificiellement, suivant des plans concoctés par des apprentis sorciers. Je ne suis pas un ami de Saddam Hussein mais, je le répète, que reste-t-il à un pays de tradition musulmane lorsqu’on détruit ses structures étatiques ? Il reste l’islam… Nous ressemblons décidément de plus en plus à Mickey apprenti sorcier : les balais se multiplient à chaque coup et se dressent devant celui qui les frappe, comme dans ‟Walt Disney’s Fantasia movie. The Sorcerer’s Apprentice.”

Pour l’heure, il me semble que nous assistons à l’effondrement de l’islam ou, plus exactement, à l’effondrement de son noyau historique — le monde arabe —, effondrement gravitationnel, une image que je reprends souvent : ce phénomène astrophysique a été observé et peut être encore observé dans l’histoire des sociétés humaines.

Je le redis, l’islam est un monolithe mais parcouru de longues et profondes fractures. Et dans ces fractures, je vois des éclats de lumière. La pensée de Rabbi Isaac Louria (sa merveilleuse théorie des « Vases brisés ») a activé certaines de mes intuitions. N’y aurait-il pas dans l’islam des éclats de lumière — rien que des éclats mais des éclats tout de même ?

 

KurdistanVerra-t-on le début d’un Grand Kurdistan avec la partie syrienne et la partie irakienne, en attendant le gros morceau, la partie turque ? Quant à la partie iranienne, rien ne presse. L’attaque contre le monde turc et arabe est prioritaire.  

 

‟Le Coran c’est la Samaritaine ; on y trouve tout et son contraire” me disait un ami. Je me fais souvent cette réflexion. Mais je n’insisterai pas. Il me semble qu’au point où nous en sommes, le seul moyen de ne pas se laisser envahir par une rage destructrice est de se recentrer sur des individus mais aussi des peuples. C’est ce que fait Douglas Kear Murray, un homme à la parole dérangeante et incisive, le contraire du démagogue:

– L’individu pourrait avoir pour nom Ahmed Shah Massoud, le Commandant Massoud, celui qui s’efforça d’attirer l’attention du monde sur le danger que représentaient les Taliban. Personne n’a mieux parlé de lui que son ami Christophe de Ponfilly. Écoutez-le :

http://www.dailymotion.com/video/x9e2r7_ahmad-shah-massoud-entretien-avec-c_news

– Le peuple pourrait avoir pour nom les Kurdes, des musulmans (mais des Kurdes avant tout), un peuple en première ligne dans la lutte contre l’EI, un peuple qu’il faut aider massivement comme il aurait fallu aider le Commandant Massoud, assassiné deux jours avant les attentats contre les Twin Towers. Le Commandant Massoud et les Kurdes — des Musulmans — m’empêchent de désespérer de l’islam.

Les manifestations contre Israël mobilisent dans les rues de France des dizaines de milliers de manifestants tandis que la manifestation contre l’État islamique en a mobilisé à peine une centaine. Rien d’étonnant. La haine militante contre Israël repose sur une hostilité partagée à des degrés divers par le plus grand nombre — la majorité silencieuse. Il faut le dire et le redire, cette hostilité militante ne pourrait prospérer si elle ne bénéficiait d’un climat qui la favorise. Cette hostilité a une généalogie aux racines très profondes.

Et les équivalences vont bon train. On connaissait Nakba / Shoah, Gaza / Auschwitz. J’ai récemment appris que ceux qui aident Israël pratiquent le djihadisme israélien. Cette volonté de tout brouiller par des glissements, des interversions et autres figures de style n’annonce rien de bon. Elle prépare les esprits à l’esclavage puisque tout ce vaut, s’équivaut, s’annule et que…  l’esclavage c’est la liberté !

Je crois au plus profond de moi-même en une amitié retrouvée entre Israël et l’Iran. Et je ne fais part que d’une intuition ; je ne lis pas dans les boules de cristal. Les Kurdes, discrets alliés d’Israël, sont musulmans mais… cousins des Perses par les Mèdes. Les Druzes sont en Israël les meilleurs alliés du pays, bien présents au plus haut niveau de Tsahal et dans ses unités combattantes. Les Druzes sont arabes mais… leur religion procède de l’Iran. Et les bahaïstes ? Ils ont leur siège à Haifa et eux aussi procèdent de l’Iran. Je le redis, l’avenir du monde tient à l’amitié retrouvée entre Perses et Hébreux.

 
 Fondateur du Bahaïsme

Mīrzā Ḥusayn-ʿAlī Nūrī (1817-1892), fondateur du bahaïsme.

 

Je ne parle qu’en mon nom. D’une manière générale, il est préférable de s’abstenir de toucher au socle de l’Autre (par la caricature et autres moqueries), sous peine de recevoir tout l’édifice sur la tête, bêtement. Par exemple, on peut se moquer de l’Église, de telle ou telle de ses pratiques, de tel ou tel de ses membres tout en respectant Jésus-Christ, que l’on soit croyant ou non. Dans un autre ordre d’idée, on peut critiquer et sans concession tel ou tel rabbin pour ses idées sans jamais tourner en dérision la magen David. De même, on peut tourner en dérision tel ou tel grand seigneur sans cracher sur les armories et la devise de sa famille. J’ai toujours souffert de voir se moquer d’un nom aussi ‟ridicule” soit-il. On ne se moque jamais d’un nom car il entre dans la composition du socle de l’individu. A ce propos, la déshumanisation de l’homme ne commence-t-elle pas par la suppression de son nom.

Le monde musulman est immense. Et au sein de ce monde, les tentatives d’interprétations du  Coran n’ont pas manquées. Il est vrai qu’elles ont souvent été punies, et durement. Ces tentatives sont toujours à l’œuvre. Je le répète inlassablement, le monde musulman n’est pas un monolithe. Plus exactement, c’est un monolithe parcouru de profondes fractures.

L’Iran souffre d’un sentiment d’encerclement, un sentiment qui est à la base de tous les paroxysmes. Mettez fin à ce sentiment (ne me demandez pas comment !) et une porte immense s’ouvre, et pour eux et pour nous.

La moquerie et la critique doivent de préférence être opérées de l’intérieur, par les intéressés : que des Juifs se moquent des Juifs, des Musulmans des Musulmans, des Chrétiens des Chrétiens et ainsi de suite. Les plus profondes (et fécondes) critiques de l’Islam viennent des Musulmans eux-mêmes, des Musulmans qui méritent un respect tout particulier car, ce faisant, ils risquent leur vie. L’humour juif est un régal d’abord parce qu’il est réflexif : des Juifs se moquent des Juifs. Lorsque des non-Juifs se moquent des Juifs, on a généralement droit à de la grossièreté.

 

Olivier Ypsilantis 

 

Posted in ACTUALITÉ | Tagged , , , , , , | Leave a comment

La France et les Juifs, la France et Israël.  

 

On n’est plus vraiment antisémite dans la vieille Europe, en France particulièrement. Tout au moins hésite-t-on à s’affirmer comme tel. L’antisionisme quant à lui est devenu une marque de respectabilité ; il s’avère même être un passe-droit. Il positionne dans le camp de la Vérité et de la Justice ceux et celles qui le professent. Il permet aux voix d’affluer à l’heure du vote. Et l’Union Européenne a le nez sur Israël, comme s’il s’agissait de surveiller un délinquant multirécidiviste.

Je sais depuis longtemps que l’antisémitisme et l’antisionisme ont beaucoup à voir l’un avec l’autre, qu’ils couchent volontiers ensemble pour former à l’occasion des figures élaborées dignes du Kâmasûtra…

 

Dry Bones, nouvel antisémitisme

 

L’Europe est de plus en plus entortillée avec le monde arabe et pour diverses raisons. Historiques d’abord, avec les empires coloniaux, mais aussi pour cause de pétrole, ce maudit pétrole dans lequel nous ne cessons de patauger et qui suscite maintes violences politiques — et écologiques — et depuis trop longtemps. Nous devrions en être sortis. Par exemple, la voiture électrique devrait être partout depuis au moins vingt ans. Mais rien, ou presque ! Les États et leurs gouvernements (toutes tendances politiques confondues) ne sont guère pressés de tourner la page, considérant les sommes considérables qu’ils perçoivent par le biais de la TIPP (Taxe intérieure de consommation sur les produits pétroliers), rebaptisée TICPE, une taxe qui, en France, rapporte de vingt à vingt-cinq milliards d’euros par an. Par ailleurs, on le sait depuis longtemps, le pétrole est une arme de chantage massive qui influe sur les politiques étrangères des États européens. Israël se retrouve bien malgré lui au centre de ce chantage. Le sionisme est dénoncé avec d’autant plus de spontanéité et de virulence que le vieux fond antisémite européen est une force toujours prête à se manifester, par la parole et par l’écrit, sur un mode volontiers allusif, l’antisémitisme restant encore — et pour combien de temps ? — un délit passible de sanctions pénales.

 

Dans un article intitulé « L’antisémitisme d’État plane sur l’Europe », Jean-Pierre Bensimon pointe deux mythes accusatoires :

1 – Premier mythe accusatoire : Celui de l’illégalité de la présence israélienne au-delà des lignes de 1967, la fameuse Ligne verte. Jean-Pierre Bensimon écrit : « La présence israélienne est légale, l’activité d’implantations est légale, les rares ‟démolitions de maisons” sont légales, les constructions sont légales. L’Europe n’est-elle pas signataire et garante des accords d’Oslo II de 1995 qui octroient à Israël les droits de pleine administration de la zone C des anciennes Judée et Samarie ? L’Europe n’est-elle pas engagée par les stipulations du mandat de la SDN de 1922, confirmées par l’article 80 de la charte de l’ONU ? » A ce propos, c’est toute une terminologie qu’il faudrait proscrire, par exemple « Territoires occupés ». Territoires occupés ? A ce que je sache, la Cisjordanie (désignation bancale) n’est pas un État constitué mais un territoire pour lequel on accepte le principe de droits concurrents, ainsi que le rappelle Jean-Pierre Bensimon, un territoire qu’Israël s’est montré prêt à partager, et à plusieurs reprises, et dès sa création, un partage que le yishouv envisagea avant même la création de l’État d’Israël. Mais les postures morales n’ont que faire de la vérité historique qui vient tout compliquer. Restons dans le simplisme, c’est si reposant.

2 – Second mythe accusatoire : « La grave situation humanitaire » dans la Bande de Gaza. Rappelons à tout hasard que les Israéliens ont plié bagages en 2005, il y a dix ans donc, et sous l’impulsion de « l’horrible » Ariel Sharon. Dans ce territoire de 360 km2, le niveau de vie est l’un des plus élevés du monde arabe, hormis celui dont jouissent les rentiers du pétrole, dont l’Arabie saoudite et le Qatar, grands amis de l’Occident et propagateurs des tendances les plus « sympathiques » de l’islam. Par ailleurs, des crétins, fort nombreux, de plus en plus nombreux, se plaisent à faire jouer ensemble Gaza et Auschwitz.

 

Dry Bones, Europe 2014

 

L’antisionisme en France a une histoire vieille de plusieurs décennies. Pas de législation antisémite (le régime de Vichy n’est plus qu’une « vieille histoire ») mais un antisionisme plus ou moins aimable et traîne-partout que partagent nombre de responsables politiques et de citoyens de diverses obédiences. L’antisionisme est un liant. Il est vrai qu’entre nos populations arabo-musulmanes à forte croissance démographique, nos fournisseurs en pétrole et acheteurs de produits à très forte valeur ajoutée, on ne peut qu’adopter le profil bas. La haine d’Israël, haine qui va de l’allusion doucereuse à la dénonciation ouverte, est l’un des signes de notre abaissement, un abaissement à peine éprouvé comme tel tant l’antisionisme confère la respectabilité dans des groupes sociaux très variés, du haut en bas de l’échelle sociale, chez les De-souche et chez les Chance-pour-la-France.

L’égalité juridique est importante, elle est loin d’être suffisante. C’est une pellicule qui peut à tout moment craquer. Il faut lire et relire l’opuscule de Léon Pinsker, « Auto-émancipation. Avertissement d’un Juif russe à ses frères » auquel j’ai consacré un article sur ce blog même. Cet écrit (l’un des écrits fondateurs du sionisme) est d’une implacable lucidité. Écrit à la fin du XIXe siècle, il reste aussi pertinent en ce début de XXIe siècle.

Nombre d’ingrédients entrent dans la ratatouille antisémite, des ingrédients millénaires et séculaires (l’accusation de déicide en est un, et pas des moindres) avec notamment Voltaire pourtant placé au cœur des Lumières. Dans son bel article intitulé « Les Juifs et la Nation en France : le divorce », Jean-Pierre Bensimon signale que c’est en France « que sont nées toutes les variantes idéologiques de l’antisémitisme moderne. » Précisons à ce propos que « la gauche » — au moins autant que « la droite » — a généreusement contribué à cette production. L’antisémitisme n’est en aucun cas une spécificité de « la droite ». Il faut être inculte ou malhonnête pour ne pas le savoir ou ne pas vouloir l’admettre.

Les indignations européennes (et françaises plus particulièrement) sont sélectives. C’est probablement la raison pour laquelle le livre de Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! », a connu un tel succès. Les groupies étaient chauds avant même sa parution. Les toutous remuaient la queue ; ils attendaient leur susucre.

Ainsi donc, les responsables arabes, majoritairement rentiers du pétrole, exercent leur chantage auprès des Européens, avec Israël placé au centre de ce chantage. Et tout le monde y trouve son compte. Tous se reniflent et se reconnaissent…

Et quand je pense qu’une partie de mes impôts sert à financer la corruption de l’appareil politique palestinien et favorise le terrorisme ! Car il faut le dire, ainsi que le signale Michael Theuler qui fut président de la Commission de contrôle budgétaire de l’Union européenne : « L’Autorité palestinienne consacre une part importante de son budget à payer les salaires des prisonniers palestiniens condamnés pour des infractions liées au terrorisme. » Mais, chut !

 Dry Bones, beach

 

Dans l’article : « Les Juifs et la Nation en France : le divorce », Jean-Pierre Bensimon signale très justement que « Mitterrand restera comme le maître inégalé de l’art d’instrumentaliser les Juifs pour réaliser ses desseins », une remarque qu’il développe dans un autre article : « Fric-frac autour de l’antisémitisme. » Nous subissons encore les effets de ce tour de passe-passe mitterrandien qui permet aux badernes socialistes de  bénéficier encore de leurs rentes morales et de s’accrocher au pouvoir comme des morpions à un pubis — on me pardonnera cet écart de langage. Pour ces badernes, le Mal se loge nécessairement à droite et à l’extrême-droite, chez les fascistes, les fachos, les fafs. Les fascistes ne sont pas mes amis, ces badernes ne le sont pas non plus. Leur prétention à donner des leçons et leur paresse mentale sont un désastre. Le rusé Mitterrand, vieux routard, véritable tout-terrain, a su flatter cette paresse en plaçant plus de coussins sur leur sofa et en leur faisant enfiler des pantoufles dont ils ne sont plus jamais sortis. C’est « la martingale gagnante de François Mitterrand », pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Bensimon.

Ainsi que je l’ai montré dans une série de deux articles intitulés « Un climat délétère » et dans une autre série de neuf articles intitulés « L’antisémitisme à gauche – Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours » (recension d’une étude de Michel Dreyfus), l’antisémitisme ne se limite pas à un groupe néo-nazi. Il est vrai qu’il faut commencer par s’entendre sur le mot « antisémite » car il recouvre des réalités très diverses. Il va du simple préjugé silencieux à l’acte violent voire meurtrier. Ces divers degrés ne sont pourtant pas radicalement séparés les uns des autres. Les actes criminels contre les Juifs de France sont devenus exclusivement le fait de jeunes musulmans, de Français « issus de la diversité » — la belle expression ! Ces actes ont été toutefois en partie favorisés par une ambiance générale foncièrement antisioniste. Le seul nom « Israël » suffit à susciter des réactions qui vont du silence glacé à l’injure, voire aux coups, en passant par le sous-entendu. Cette ambiance est perceptible au sein de populations françaises extraordinairement diverses, des De-souche en passant par les Chance-pour-la-France, le tout chapeauté par un appareil d’État, ses gouvernements successifs, et une classe politique diversement de-gauche et de-droite. Dans cette basse-cour, quelques femmes et quelques hommes de courage s’efforcent de faire entendre leur voix ; mais elles sont à peine audibles au milieu les caquetages, piaulements, glouglous, coincoins et j’en passe.

Ce n’est plus vraiment du côté des « fachos » ou de la base sociale du FN que se trouve le combustible de l’antisémitisme. Mais la martingale de François Mitterrand destinée à entraver ses adversaires fonctionne encore plutôt bien. Il est vrai que l’inculture historique est à présent telle que l’on peut sans peine faire avaler au citoyen que l’antisémitisme est une spécificité de l’extrême-droite, voire de la droite. Les de-gauche de France peuvent encore goûter au confort de leurs pantoufles avachies et de leur sofa, bien qu’ici et là des ressorts menacent de crever la tapisserie…

Dry Bones, antisémitisme

 

 Olivier Ypsilantis 

 

Posted in ANTIJUDAÏSME-ANTISÉMITISME-ANTISIONISME | Tagged , , | 1 Comment

Je me souviens, ou quelques temps d’une promenade en Histoire.

 

Je me souviens qu’Alexandre le Grand portait la tête légèrement inclinée vers la gauche pour cause de rétrécissement congénital de muscles du cou.

Je me souviens que les meilleurs frondeurs d’Alexandre étaient des Rhodiens ; ses meilleurs archers, des Crétois ; ses meilleurs cavaliers, des Thessaliens…

Je me souviens des bornes de la Voie de la Liberté – 1944, de grosses bornes en ciment sur lesquelles figurait en bas-relief une torche à la flamme ondoyante brandie au-dessus des flots.

 Borne de la voie de la LibertéLes bornes de la Voie de la Liberté vont de Sainte-Mère-Église (Km 0) et d’Utah Beach (Km 00) à Bastogne ; elles commémorent l’avancée de la IIIe Armée du général Patton.  

Je me souviens que, dans la nuit qui précéda la bataille d’Arbèles (ou Gaugamèles), il y eut une éclipse, que la lune qui venait de se lever, pleine et brillante, devint rouge sang avant de s’obscurcir, ce qui épouvanta les soldats d’Alexandre, prêts à retraverser le Tigre. Je me souviens que les mages égyptiens qui connaissaient ce phénomène s’efforcèrent de rassurer les soldats et qu’Aristandre de Telmessos, devin officiel du roi, profita de l’occasion pour galvaniser les Grecs en leur déclarant que le Soleil (grec) avalerait la Lune (perse). Je me souviens que, juste avant cette bataille, un aigle passa au-dessus d’Alexandre. Le jeune roi et son armée furent alors convaincus que la victoire était à eux.

Je me souviens que César obtint la capitulation d’Uxellodunum en empêchant les assiégés gaulois de descendre puiser l’eau à la rivière ; puis en interdisant l’accès d’une source au pied de l’oppidum ; enfin, en détournant la source par une captation souterraine. Voyant la source tarie, les Gaulois se crurent abandonnés des dieux et se rendirent.

Je me souviens que Hitler s’identifiait à Frédéric II, alors que les armées soviétiques encerclaient Berlin. Il était persuadé que la mort de Roosevelt, le 12 avril 1945, lui permettrait de retourner la situation, exactement comme la mort d’Élisabeth Ire de Russie avait permis à Frédéric II de gagner la guerre de Sept Ans.

Je me souviens de George L. Mosse et du concept de « brutalisation » (brutalization).

Je me souviens que lorsque les Rangers parvinrent au sommet de la Pointe du Hoc, ils constatèrent que les canons de 155 mm (considérés comme les plus dangereux de tout le secteur de débarquement américain) qui n’avaient pas été détruits par les bombardiers avaient été déplacés et remplacés par des poteaux télégraphiques recouverts de filets de camouflage pour faire illusion.

 Bombardiers à la Pointe du HocBombardiers US, retour de mission au-dessus de la Pointe du Hoc.

http://videos.tf1.fr/jt-13h/2009/la-pointe-du-hoc-lieu-emblematique-du-debarquement-4433546.html

 

Je me souviens qu’au cours du IIe concile de Latran (1139), présidé par le pape Innocent II, l’usage de l’arc et de l’arbalète furent prohibés dans les guerres entre Chrétiens car considérés comme trop meurtriers.

Je me souviens du peuple Moriori des îles Chatham et de la « loi de Nunuku ». Et vous, vous souvenez-vous de ce peuple ?

http://history-nz.org/french/fremoriori.html

Je me souviens du roi Christian X du Danemark. Il ne porta pas l’étoile jaune, comme le dit la légende, mais il menaça d’être le premier citoyen du royaume à la porter si les Juifs de son pays étaient arrêtés. Ci-joint, un émouvant reportage montre le roi se promenant dans Copenhague au cours de l’occupation de son royaume par les Allemands :

https://www.youtube.com/watch?v=DuTtxvDWiqU

Je me souviens que le prototype de la guillotine a été fabriqué par un facteur de clavecins, Tobias Schmidt, un Allemand installé à Paris.

Je me souviens qu’en 1942, Leclerc se fit bricoler un képi — le képi dit « de Koufra » — à partir d’une chéchia de tirailleur sénégalais, avec deux étoiles récupérées sur l’uniforme d’un officier italien fait prisonnier lors de la conquête du désert libyen.

Képi du Général Leclerc

Le képi dit « de Koufra » 

 

Je me souviens qu’avant d’être chef des camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, Rudolph Höss pensait sérieusement à devenir prêtre. A ce propos, je me souviens que Miroslav Filipović, frère franciscain défroqué, fut commandant du camp de Jasenovac et tua de sa propre main nombre de détenus, ce que ne fit pas Rudolf Höss.

Je me souviens que les Allemands rendirent hommage à l’héroïque résistance des élèves-officiers de réserve de l’École d’Application de la Cavalerie, à Saumur. Ils refusèrent de garder prisonniers de si valeureux adversaires, les autorisant même à franchir la ligne de démarcation et à passer en zone libre ; ils la franchirent devant des Allemands figés au garde-à-vous qui leur rendirent les honneurs militaires.

Je me souviens des maux du cardinal de Richelieu :

http://cardinalderichelieu.forumactif.com/t206-les-maladies-du-cardinal

Je me souviens que je découvris le nom « Garibaldi » par ce boulevard parisien du XVe arrondissement où habitait Tante Birgit, une grand-tante suédoise. Garibaldi, ce nom me parut d’abord étrange, alambiqué. A ce propos, je me souviens qu’un bisaïeul sauva une bonne douzaine de Garibaldiens venus soutenir les Français et faits prisonniers au cours de la guerre franco-prussienne de 1870. Considérés comme des francs-tireurs, ils devaient être fusillés le lendemain, à l’aube. Dans la nuit, cet ancêtre, solide gaillard, aidé de son cocher, neutralisa la garde et délivra les Garibaldiens ligotés dans une grange. Recherché, il vécut quelque temps caché dans une grotte de la forêt de Fontainebleau, ravitaillé par des habitants. A ce propos, je me souviens qu’un grand-oncle, un marin grec, sauva l’équipage d’un navire de guerre de la Chine nationaliste pris dans la tempête, quelque part en mer de Chine méridionale.

Je me souviens qu’il y avait chez ma grand-tante une profusion de marque-pages dans ses livres et sur son bureau. Je me souviens tout particulièrement de l’un d’eux. Il épousait la mise en perspective de la puissante et aérodynamique locomotive « Commodore Vanderbilt ».

Je me souviens de l’ignoble Volksgerichtshof.  Écoutez les aboiements de Roland Freisler, formé à l’école bolchévique après avoir été fait prisonnier au cours de la Grande Guerre. Ci-joint un extrait de son « talent » au cours du procès d’Ulrich Wilhelm Schwerin von Schwanenfeld qui sera pendu, avec d’autres conjurés de l’attentat du 20 juillet 1944, à la prison de Berlin-Plötzensee. Ulrich Wilhelm Schwerin von Schwanenfeld avait jugé dès 1935 qu’il fallait tuer Hitler. Qu’il ne soit jamais oublié !

https://www.youtube.com/watch?v=0sV7QpRwRP0

Ulrich-Wilhelm Graf von Schwerin von SchwanenfeldUlrich Wilhelm Graf Schwerin von Schwanenfeld (1902-1944). Que sa mémoire soit honorée !

 

Je me souviens de Herbert et Marianne Baum, et du Baum Gruppe.

Je me souviens de Basile II dit le Bulgaroctone. Je me souviens que cet empereur de Byzance voulait mettre un frein aux visées expansionnistes bulgares. Aussi après avoir capturé les quelque quatorze mille hommes qui composaient l’armée bulgare, il leur fit crever les yeux mais fit éborgner un homme sur cent afin qu’ils puissent être guidés jusqu’à leur tsar, Samuel 1er. Ce dernier mourut d’une crise cardiaque à la vue de ce spectacle.

Je me souviens de la tactique d’Épaminondas le thébain à la bataille de Leuctres, en Boétie.

Plan de la  bataille de Leuctres Plan de la bataille de Leuctres (371 av. J.-C.)

 

Je me souviens d’une journée passée dans la baie de Navarin et du plaisir que j’eus par la suite à détailler les ravages causés à la flotte turque en 1827 par les trois puissances.

Je me souviens de la Venganza catalana, un temps de l’histoire que je découvris chez un bouquiniste alors, qu’étudiant à Barcelona, je furetais du côté des Ramblas. La Venganza catalana, soit la vengeance des Almogávares suite à l’assassinat de Roger de Flor et d’une centaine de ses proches par les Byzantins inquiets de leurs prétentions. La Grèce ravagée… A ce propos, je me souviens qu’un ami anglais nous servait ostensiblement du Roger de Flor, un cava. Je ne puis voir ce nom sans penser à lui, à sa maison andalouse, à la vue de sa terrasse sur le bleu de la Méditerranée et sur cette aride Sierra Almagrera où Hannibal extrayait l’argent destiné à payer ses mercenaires.

Je me souviens de Moshe Dayan devant le Mur des Lamentations, avec son œillère, son casque à mentonnière avec filet de camouflage.

J’étais enfant. Je me souviens des montagnes d’ordures dans les rues de Paris, en mai 68, suite à la grève générale des éboueurs. Je me souviens que l’armée participa à leur enlèvement. Je me souviens de Plus d’essence et de files d’attente considérables devant les stations-service. Je me souviens de « Sois jeune et tais-toi », de « Nous sommes tous des juifs allemands » (je ne compris l’allusion que bien après), de « La lutte continue » avec un poing sortant d’une cheminée d’usine.

Mai 68, poubelles dans ParisParis, mai 68.

 

Je me souviens du champ de bataille de Chéronée. Je me souviens du lion colossal à côté duquel fut découvert un ossuaire, les restes de soldats thébains tombés au cours de cette bataille contre Philippe II de Macédoine, en 338 avant J.-C. Je me souviens d’avoir  visité ce même jour, un jour de printemps frais et parfumé, le champ de bataille des Thermopyles. J’avais découvert, enfant, ce haut fait de l’histoire grecque par le film de Rudolph Maté, « The 300 Spartans », avec Richard Egan dans le rôle de Léonidas.

 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in JE ME SOUVIENS | Tagged , , , , , , , | Leave a comment

Et Jésus ? – 3/3 

 

‟Au bout du compte, on n’a jamais considéré dans le Talmud que c’était là un événement (il s’agit de Jésus) important. C’est un peu comme si vous connaissiez quelqu’un de votre entourage que vous voyez vivre tous les jours et dont vous découvrez soudain qu’il fait les gros titres des journaux. Il faut bien dire que la plupart des choses qui ont pu faire impression dans le discours de Jésus n’étaient pas neuves pour les Juifs. Il y a très peu d’idées qui figurent dans les Évangiles et qui ne figuraient pas dans les textes juifs. Même le « Tu aimeras ton ennemi » de Matthieu, vous le retrouvez dans les Proverbes… J’ai toujours dit que la bonne nouvelle des Évangiles n’a pas laissé d’empreinte sur les Juifs pour la bonne raison qu’il n’y avait là rien d’inconnu pour eux.” 

Adin Steinsaltz

 

QumranLa grotte n° 4 dans laquelle furent retrouvés de nombreux manuscrits dits « de la mer Morte »

 

Pour Daniel Schwartz, Joseph Klausmer est un phénomène historique, un grand nom de l’Université et un grand sioniste. Il était un précurseur et ses travaux ont suscité de l’hostilité tant de la part de Chrétiens que de Juifs. Aujourd’hui, certaines tensions (toujours sous-jacentes) se sont néanmoins apaisées. Le principal reproche que Daniel Schwartz adresse à Joseph Klausner touche à sa méthode d’investigation. Il juge par ailleurs qu’il lui a manqué des pièces essentielles, livrées par la découverte des manuscrits de la mer Morte, une découverte qui rendit plus ou moins obsolète tout ce qui la précédait. Par ailleurs, Joseph Klausner est volontiers considéré comme un touche-à-tout, extraordinairement doué, captivant, mais un touche-à-tout. Daniel Schwartz écrit : ‟Et comme la recherche sur le christianisme est un domaine professionnel qui couvre une matière très vaste et constamment renouvelée, on ne peut pas se fier à des dilettantes.”

Mais qu’a donc permis la découverte de ces manuscrits ? Tout d’abord de réduire la distance entre Jésus et Paul, Paul supposé avoir commis un ‟rapt” sur le christianisme. Ces manuscrits ont montré que l’on pouvait trouver en Israël, en hébreu, et avant la période de Jésus, des tendances proches de celles des Juifs de la diaspora (à laquelle appartenait Paul), notamment chez les Juifs d’Alexandrie, imprégnés de culture grecque.

Suite à ses recherches sur les rouleaux de la mer Morte, Daniel Schwartz accorde une place de première importance à Jean-Baptiste, dont Jésus fut un disciple avant de se faire plus politique. Il va reconsidérer Jésus non pas d’un point de vue national mais individuel et universel. ‟Le champ national n’a pas marché, alors le coup de génie des premiers chrétiens consiste à réinvestir l’enseignement de Jésus dans un champ à la fois personnel et plus universel.” Daniel Schwartz tend à rattacher Jean-Baptiste aux Esséniens et Jésus aux Zélotes, ‟des gens qui agissaient contre le pouvoir romain à partir de motivations religieuses et nationales, sans faire tellement la différence.”

Le Talmud, cet océan, ne fait que huit fois allusion à Jésus qui est présenté de manière contradictoire, de l’éloge à la satire. A aucun moment on ne trouve l’expression d’une haine ou d’une quelconque hostilité. Ce n’est qu’au IIe siècle que les rabbins haussent le ton afin de répondre aux attaques antijudaïques des Pères de l’Église.

Jésus, un hassid ? Shmuel Safraï a pris appui sur le contexte talmudique pour faire un portrait inédit de Jésus. Critiquant l’approche de Joseph Klausner qu’il juge trop politique et pas assez enracinée dans les textes, il dit se sentir plus proche de David Flusser qui, comme lui, considère que Jésus appartenait au monde des rabbins (des Pharisiens) par la naissance, l’éducation et sa connaissance de la Torah.

Mais le monde pharisien n’est pas homogène. Depuis le Ier siècle avant J.-C., il existe à l’intérieur de la mouvance pharisien un courant dit hassidique, ancêtre du mouvement de  même nom du XVIIIe siècle mais sensiblement différent. Le courant hassidique se distingue des Pharisiens par leur interprétation de certains points de halakha et par leur mode de vie. Shmuel Safraï prend appui sur les indices suivants pour défendre la thèse selon laquelle Jésus aurait été un hassid : 1. Les rares références talmudiques aux hassidim sont généralement localisées en Galilée. 2. L’expression ‟père”, fréquente dans les Évangiles pour évoquer Dieu, n’est pas absente de la littérature talmudique, des prières et de la Bible ; toutefois, elle n’est explicite que chez les hassidim, sous une forme intime et directe. 3. Les récits qui ont trait aux hassidim parlent de guérison des malades, de chasse aux mauvais esprits, d’action sur les éléments de la nature… Concernant les malades, c’est toujours à la demande de la famille des éprouvés que les hassidim exercent leurs talents de guérisseur. 4. Les hassidim célèbrent la pauvreté comme une vertu, comme une voie d’accès au monde à venir. 5. L’étude de la Torah est centrale dans l’enseignement pharisien tandis qu’elle est absente des paroles de Jésus qui témoignent pourtant d’une connaissance approfondie en la matière. Mais le hassidisme donne la préférence à l’action, contrairement aux Pharisiens qui prônent un équilibre entre l’action et l’étude. 6. La tradition juive (y compris celle du Talmud) prescrit qu’il ne faut pas se fier aux miracles. Tel n’est pas le cas pour le Jésus des Évangiles et les hassidism des écrits talmudiques. Jésus hassid n’est qu’une hypothèse. Shmuel Safraï se contente de prendre note de ressemblances. Il a une profonde sympathie pour Jésus, un homme habité par l’amour d’Israël, un maître parmi d’autres maîtres juifs. Dommage qu’il ait été récupéré par des non-Juifs…

 

Qumran, vue panoramiqueUne vue panoramique de Qumran

 

Dans une conférence donnée à des cercles d’étudiants juifs à Prague et intitulée ‟Le Renouveau du judaïsme” (il s’agit de la dernière conférence d’un cycle de trois conférences données en 1909, 1910 et 1911), Martin Buber déclare : ‟Ne pourrions-nous pas dire à ceux qui nous proposent aujourd’hui un rapprochement avec le christianisme : ce qui au sein du christianisme est créateur n’est pas le christianisme mais le judaïsme ?”, une belle proposition à laquelle j’acquiesce et que je me fais depuis bien des années. Martin Buber remet en question l’idée de Rédemption réalisée. La Rédemption n’est pas réalisée, elle sera réalisée. Sa réalisation bouche en quelque sorte l’horizon et ôte au temps son dynamisme, le ferme sur lui-même. Il déclare dans ‟Écoute Israël” : ‟Telle est notre foi, la foi d’Israël : la Rédemption du monde est l’accomplissement de la Création. Celui qui voit en Jésus le messie qui a accompli l’histoire, celui qui l’élève à une place si haute, cesse d’être l’un de nous et s’il prétend contester notre foi en la Rédemption, alors nos chemins se séparent”. Et Martin Buber dans un livre fondamental, ‟Deux types de foi”, écrit que la foi du judaïsme et la foi du christianisme, essentiellement différentes, se retrouveront quand la race humaine ne sera plus exilée dans des ‟religions” mais rassemblée dans le Royaume de Dieu.

Emmanuel Lévinas a beaucoup réfléchi sur le christianisme et sur les relations entre le judaïsme et le christianisme. Il n’a cessé de nuancer ses positions avec une immense délicatesse. Mais il est un point sur lequel il n’a jamais varié, le refus de l’Incarnation et autres aspects du christianisme à jamais étrangers au judaïsme.

Salomon Malka rapporte en fin d’ouvrage, une interview réalisée au domicile de David Ben Gourion. Interrogé sur les relations entre le judaïsme et le christianisme, David Ben Gourion déclare : ‟En ce qui concerne Jésus, il figure sur la même ligne que les Prophètes d’Israël. Vous n’avez rien dans sa doctrine qui ne soit conforme à la Torah d’Israël, en dehors d’une ou deux choses. Ce sont ses disciples qui ont faussé sa doctrine. L’idée d’incarnation divine est tout entière étrangère au judaïsme. Dieu n’a pas d’image corporelle. Il ne peut pas avoir un enfant de chair et de sang. C’est vrai, Jésus s’est décrit comme un fils de Dieu, mais il entendait donner à cette expression le sens qu’on lui donnait dans l’antique tradition juive selon laquelle tout homme est fils de Dieu. Notre vraie querelle est avec Paul. C’est lui qui a provoqué les premiers dégâts. Et savez-vous pourquoi ? Il a été le premier Juif assimilé.”

Il a été le premier Juif assimilé

Je conclurai cette suite d’articles par ces mots de David Ben Gourion : ‟Je pense comme Franz Rosenzweig qu’il y a une grande fraternité possible avec le christianisme. Mais le seul rapprochement imaginable se situe dans la dimension proprement religieuse. Or Franz Rosenzweig a un double accès au christianisme, il entend l’aborder sur les plans religieux et historique. C’est là qu’il exagère. Pour lui, l’existence historique à laquelle s’est ouvert le christianisme prolonge la mission prophétique qui est le propre du judaïsme. Cela l’a rendu incapable de penser la vie juive comme participant pleinement à l’Histoire.”

Dans son livre ‟Les Premiers Israéliens”, Tom Seguev rapporte le récit d’une rencontre qui s’est tenue en 1949 et voulue par le premier chef du gouvernement israélien, David Ben Gourion, qui avait tenu à réunir un symposium d’intellectuels israéliens pour réfléchir sur l’identité juive. Afin de modérer les ardeurs d’un interlocuteur qui déclarait : ‟Le temps du Messie est venu…”, David Ben Gourion répliqua : ‟La grandeur du Messie est qu’on ne connaît pas son adresse, qu’on ne peut pas le joindre et que personne ne sait dans quel type de voiture il roule, ni même s’il en conduit une, s’il voyage à dos d’âne ou encore sur les ailes d’un aigle. La seule utilité du Messie est qu’il ne vienne pas, car l’attente du Messie est plus importante que le Messie lui-même, et le peuple juif vit dans cette attente, dans sa croyance en lui. Sans cela, le peuple juif n’existerait pas.”

Car l’attente du Messie est plus importante que le Messie lui-même…

Et pour donner une prolongation à cette suite d’articles, j’ai choisi de mettre en lien la présentation « Jésus – Lecture de l’Évangile selon Luc » par son auteur, Raphaël Draï, une somme monumentale en deux volumes :

http://www.akadem.org/magazine/2014-2015/une-lecture-juive-de-l-evangile-avec-raphael-drai-09-12-2014-65583_4556.php

 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in Jésus | Tagged , , , , , , , | Leave a comment