Notes sur l’art – Le Cahier gris – IV / X

 

En header, une composition de 1930 de Max Radler. 

 

Lu « Vers une architecture » de Le Corbusier, un livre d’une belle densité, bourré de croquis et de photographies avec réflexions surprenantes à chaque page. Le Corbusier, un immense producteur d’idées et un observateur infatigable — des idées nées de l’observation, les meilleures des idées. Et c’est d’abord pour cette raison qu’il intéresse encore. Il a cette remarque simple à laquelle le profane mais aussi nombre d’architectes patentés ne pensent pas : « Le plan procède du dedans au dehors ; l’extérieur est le résultat d’un intérieur ». Or, nombre d’architectes trop soucieux d’en imposer et de vouloir séduire les pouvoirs et les passants semblent procéder à l’inverse. Et je pense en particulier à cet immense ensemble de Ricardo Bofill, Antigone, à Montpellier. Ce n’est rien qu’un immense écran derrière lequel les habitants doivent se débrouiller. J’ai pensé au Palais du Parlement de Bucarest devant cet ensemble lui aussi néo-classique. Mais Ricardo Bofill ne travaillait pas pour une dictature à ce que je sache…

Le Corbusier (dans « Vers une architecture ») : « Ce qui distingue un beau visage, c’est la qualité des traits et une valeur toute particulière des rapports qui les unissent. Le type du visage appartient à tout individu : nez, bouche, front, etc., ainsi qu’une proportion moyenne entre ces éléments. Il y a des millions de visages construits sur ces types essentiels ; pourtant tous sont différents : variation de qualité des traits et variation des rapports qui les unissent. On dit qu’un visage est beau lorsque la précision du modelage et la disposition des traits révèlent des proportions qu’on sent harmonieuses parce qu’elles provoquent au fond de nous, par delà nos sens, une résonance, sorte de table d’harmonie qui se met à vibrer. Trace d’absolu indéfinissable préexistant au fond de notre être ». Remplaçons millions par milliards et la remarque augmente en pertinence. A partir d’un modèle simple basé sur une proportion moyenne entre des éléments peu nombreux on parvient — mais qui est ce on ? Dieu ? — à engendrer des milliards de variations nettement différenciées malgré quelques airs de famille et la gémellité. J’ai souvent fait part de mon étonnement — de mon émerveillement — à ce sujet. Et je ne cesserai d’en faire part.

Avec l’iconographie qui accompagne « Vers une architecture », le lecteur voyage dans l’espace et plus encore dans le temps — à ce propos, le vrai voyage (le dépaysement) s’effectue plus dans le temps que dans l’espace. Le Corbusier va du Parthénon aux transbordeurs à charbon sur le Rhin, de la Rome antique aux usines Fiat à Turin, de Paestum et du Parthénon à la Delage Grand-Sport 1921 et autres automobiles d’alors. Le Corbusier : « Le Parthénon est un produit de sélection appliquée à un standard établi ». Mais qu’est-ce qu’établir un standard ? « Établir un standard, c’est épuiser toutes les possibilités pratiques et raisonnables, déduire un type reconnu conforme aux fonctions, à rendement maximum, à emploi minimum de moyens, main-d’œuvre et matière, mots, formes, couleurs, sons ». Et l’automobile qui « est un objet à fonction simple (rouler) et à fins complexes (confort, résistance, aspect) » (et je pourrais poursuivre l’énumération de ces fins complexes), l’automobile donc « a mis la grande industrie dans la nécessité impérieuse de standardiser ». Le Corbusier glorifie les silos et les élévateurs à blé d’Amérique du Nord, une architecture faite de « grandes formes primaires que la lumière révèle bien ; l’image nous en est nette et tangible, sans ambiguïté. C’est pour cela que ce sont de belles formes, les plus belles formes ». L’architecture égyptienne, grecque et romaine répondent à ces critères de beauté, contrairement à l’architecture gothique qui « n’est pas très belle » puisqu’elle ne procède pas de grandes formes primaires. Les célébrations de Le Corbusier sont aussi celles du Precisionism, un mouvement des années 1920, aux États-Unis, et de ses principaux représentants, Charles Demuth et Charles Sheeler. En opposition à ce que dit Le Corbusier au sujet des cathédrales, ces mots de Sir Walter Armstrong (il fut directeur de la National Gallery of Ireland) : « La cathédrale est comme un arbre où tout se subdivise harmonieusement, depuis le tronc et les racines jusqu’à la dernière feuille du plus petit rameau. »

 

Charles Sheeler

Une peinture de Charles Sheeler (1883-1965) réalisée en 1931

 

Le Corbusier. Ses magnifiques réflexions au sujet des avions, des paquebots, des automobiles… En légende d’une photographie qui montre la poupe du paquebot  transatlantique RMS Aquitania, il note : « A MM. les Architectes : Une villa sur les dunes de Normandie, conçue comme ces navires, serait plus seyante que les grands ‟toits normands” si vieux, si vieux ! Mais on pourrait prétendre que ceci n’est point du style maritime ! » Et ces villas de style normand, avec simili-colombages (en ciment) encombrent le littoral français. Pire, la France est restée adepte du style néo-rustique qui vérole ses paysages. J’ai pu prendre la mesure de cette vérole au cours de marches dans le Bordelais, dans ces espaces qui évoquent l’Ombrie par la douceur de la lumière et les courbes du relief. Le Parthénon, « la machine à émouvoir ». La machine, il n’y a pas de plus bel éloge sous la plume de Le Corbusier. L’état d’esprit dorique et l’état d’esprit corinthien (les corbeilles d’acanthes) : « Un fait moral crée un gouffre entre eux. »

 

Visite de la chapelle royale de Dreux. Une curiosité, avec cette petite construction installée dans l’angle rentrant formé par le déambulatoire et la chapelle de la Vierge, une construction extérieure donc à l’ensemble. Mais pourquoi ? En 1876 fut inhumée Hélène de Mecklembourg-Schwerin, princesse de Mecklembourg-Schwerin puis, par son mariage, duchesse d’Orléans et princesse royale, une protestante luthérienne. Il s’agit donc d’un arrangement destiné à contourner un obstacle canonique. Une baie ouverte dans le mur permet à la défunte (un magnifique gisant) de tendre une main à son époux, le prince royal Ferdinand-Philippe d’Orléans. Le gisant de l’épouse est de Henri Chapu ; celui de l’époux est de Pierre Loison.

 

On dit que les Anglais ne sont que des hommes d’affaires — la City — et des commerçants, ce qui est déjà bien. Mais ils ne manquent pas de scientifiques, de romanciers, de poètes et d’artistes en tous genres. On oublie que l’Angleterre n’a pas fait que subir des influences et qu’après les avoir absorbées elle a influencé à son tour le Continent. Par exemple, l’impressionnisme, cette école réputée comme spécifiquement française, et connue dans le monde entier, est inexplicable sans l’influence anglaise.

En Angleterre, le passage du cintre à l’ogive n’a pas été aussi rapide et logique qu’en France. Il n’empêche que c’est l’Angleterre (avec la cathédrale de Durham) qui possède la plus vieille construction de style ogival. Durham ou l’apogée de l’architecture anglo-normande. En une génération (entre la fin du XIe siècle et le début du XIIe siècle) le pays se couvre de cathédrales et d’églises, avant la France donc où l’effort est plus tardif pour cause de guerres incessantes et jusqu’à Philippe-Auguste. Ainsi le clergé français trouva-t-il ses modèles dans les chefs-d’œuvres de l’architecture ogivale disséminés en Angleterre. Les cathédrales de France doivent beaucoup à l’Angleterre, un fait trop souvent oublié voire simplement méconnu. Ce que dit Viollet-le-Duc de la cathédrale de Lincoln, l’exemple le plus imposant de la forme anglaise de la première période gothique ogivale. Certes, les formes de l’art (dont les principes de l’architecture gothique) ont été généralement suivies avec plus de rigueur en France qu’en Angleterre ; la France n’a pas pour autant toujours eu le mérite de la spontanéité ; elle a reçu des influences extérieures, anglaises plus précisément.

Angleterre. Architecture gothique primitive (ou premier style ogival) / Architecture gothique ornée (ou second style ogival) / Architecture perpendiculaire (ou troisième style gothique). Style perpendiculaire : les lignes verticales se mêlent aux courbes du décors et s’imposent toujours plus. Autres caractéristiques de ce style : les larmiers carrés au-dessus des portes, l’arche à quatre centres, les nervures qui s’affinent jusqu’à ressembler à des roseaux, l’allongement des bases de colonnes et de piliers, l’abandon presque complet des motifs végétaux dans la sculpture des chapiteaux. C’est un style essentiellement anglais. L’une des plus belles productions de ce style, la plus belle même, la chapelle de King’s College, à Cambridge. Autre caractéristique de ce style, encore : son refus des surfaces planes, ce qui amène volontiers les architectes à aplatir l’arc de la voûte afin de diminuer l’espace entre lui et les verticales (spandrel) entre lesquelles il se déploie. La voûte dite « en éventail » (fan vault) répond à cette même préoccupation, avec ces cônes inversés recouverts d’un fin réseau de nervures qui métamorphosent les tas de charges pyramidaux des XIIIe et XIVe siècles. Ce principe n’est pas seulement appliqué aux cathédrales (voir la nef de la cathédrale de Winchester) mais aussi à des constructions moins imposantes comme le merveilleux cloître de la cathédrale de Gloucester, la chapelle Beauchamp à Warwick ou l’école de théologie à Oxford.

 

King's College ChapelKing’s College Chapel, Cambridge (1446-1515)

 

En détaillant « Bahnunterführung » (« Le pont de chemin de fer »), une peinture à l’huile sur bois (1932) de Max Radler, j’éprouve un bien-être comparable à celui que j’éprouve devant nombre de compositions de Louis Vivin, avec cette quiétude que rien, vraiment rien, ne semble pouvoir entamer.

 

Les admirables dessins de Rudolf Dischinger. Il a très peu peint. Sa peinture la plus connue, « Grammophon » (1930), une huile sur aggloméré. Sa froideur, son détachement. Contemplation pure. Pas de critique sociale. Marre de cette critique ! Apolitisme radical. Marre de la politisation ! Je pense aux peintures de l’Américain Richard Estes, pareillement froides, pareillement détachées.

 

Christian Schad, une froideur digne de Raphaël qu’il admirait, une froideur qui se retrouve dans « Selbstbildnis mit Modell » (1927), l’un des tableaux les plus reproduits de la Neue Sachlichkeit. Pas de critique sociale chez Christian Schad (assez rare pour mériter d’être signalé). Il ne peint pas les membres d’une classe sociale, les exploiteurs ou les exploités mais des individus perdus en eux-mêmes et ne se souciant en rien — mais vraiment en rien — du regard de l’autre. C’est aussi pour cette raison — outre ses magnifiques qualités de peintre — que je l’apprécie. Rêverie devant « Sonja », une huile sur toile de 1928.

 

Passé cette journée de l’hiver 1983 à retourner cette pensée de Hermann Ungar qui aveugle comme du métal au sortir du cubilot : « La mort de ceux qui n’ont pas réussi rayonne parfois de l’éclat de la victoire », une remarque qui m’a mis les larmes aux yeux, probablement pour éviter l’aveuglement. Souvenez-vous de Michel Strogoff (Deuxième partie. Chapitre XV).

 

Le petit livre de souvenirs de Georges Papazoff sur Pascin : « Pascin !… Pascin !… C’est moi… » Le suicide de Pascin est décrit avec une précision qui se retrouve dans le compte-rendu que Georges Papazoff fait de la mort accidentelle de Derain dans « Derain mon copain ».

 

Le futurisme a été probablement trop conscient, et dès le départ, de sa force et de ses possibilités, d’où son rapide essoufflement. C’est en architecture qu’il a donné le meilleur de lui-même, qu’il a été véritablement novateur. Et je pense en particulier aux puissantes esquisses d’Antonio Sant’Elia.

 

Sant'Elia

Des esquisses d’Antonio Sant’Elia (1888-1916)

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes sur l’art – Le Cahier gris – III / X

 

En header, un Blot drawing (probablement de 1788) d’Alexander Cozens.  

 

Dans « Art baroque en Amérique latine », Géo-Charles (Charles Louis Prosper Guyot) se demande comment Charles Baudelaire qui admirait le style des « églises jésuitiques » aurait réagi « devant l’extravagante et cependant mystique et douloureuse splendeur des temples baroques de l’Amérique latine ». L’admiration du poète aurait été à coup sûr à son comble. Ce texte d’une vingtaine de pages est à la fois exalté et précis, très précis. C’est un texte inspiré.

 

En lisant  « ABC de la peinture » de Paul Sérusier, je lis : « L’hexagone étoilé comprend deux triangles équilatéraux dont les sommets opposés figurent la lutte des deux principes, qui est la vie. On l’appelle le sceau de Salomon. »

 

La terrible sensation d’oppression (comme une extrême difficulté à respirer) que j’éprouve devant nombre de sculptures de Lipchitz et plus encore d’Ipoustégy.

 

Mon bonheur à lire les écrits théoriques de Klee et de Kandinsky, des ouvrages qui bien que théoriques — ou parce que théoriques — sont les vecteurs de profondes rêveries.

 

Zadkine au 100 rue d’Assas, en 1928. Son atelier de la rue Rousselet, à Paris, lui avait donné des inquiétudes. Il était si encombré et le plancher menaçait de céder sous le poids des sculptures, menaçait d’écraser une famille qui comprenait deux enfants. Il déménage pour mettre fin à ses inquiétudes : « C’était la fin d’un hiver. J’ai couru voir si cet atelier était encore à louer ; il l’était. J’ai couru aussitôt chez le notaire, ai payé le premier terme d’avance puis, en une semaine, ai transporté sur une voiture à bras, aidé par mon marchand de charbon, tout mon pauvre avoir, toutes mes pierres et tous mes bois. J’ai passé alors une bonne nuit. »

 

Exposition « Les Réalismes – 1919-1939 » du 10 mai au 30 juin 1981, au Centre Georges Pompidou. L’organisation d’une telle exposition suppose un immense travail. Un catalogue encyclopédique l’appuie, avec onze pays d’Europe et huit champs d’activités représentés (peinture, dessin, sculpture, architecture, graphisme, objets industriels, littérature, photographie). C’est une exposition aux dimensions de supermarché, d’hypermarché même. J’y retrouve nombre de familiers et fais quelques découvertes. Mon plaisir à retrouver les Precisionists, à commencer par Charles Sheeler et Charles Demuth, mais aussi Stanley Spencer et ses magnifiques dessins dont celui de Hilda Spencer (née Carline), son épouse, un portrait au crayon de 1931, digne de la Renaissance italienne.

 

Stanley Spencer

Stanley Spencer (1891-1959) – 1931, « Portrait of Hilda Spencer » (National Galleries of Scotland, Edinburgh)

 

J’aime le Centre Georges Pompidou ; je l’aime depuis le début. Il est vrai que je l’aurais préféré à la campagne, avec tout autour de vastes espaces gazonnés et arborés.

 

Tout cet art conceptuel, toutes ces tendances diverses et variées m’apparaissent à présent comme autant d’amusements, du divertissement au sens particulièrement négatif que Schopenhauer prête au mot. Je vois toute cette production artistique contemporaine  comme autant de produits de consommation, des produits auxquels je goûte volontiers avec appétit mais dont je m’éloigne sans trop tarder pour me reposer chez les aquarellistes anglais ou les maîtres flamands qui interrogent inlassablement et modestement les états du ciel. Aujourd’hui, par exemple, je suis allé me reposer au Louvre, devant des R. P. Bonington, des Pierre-Henri de Valenciennes et des peintures de l’école de Barbizon. Puis, en fin de journée, j’ai feuilleté les extraordinaires dessins d’Alexander Cozens. Ce qu’il dit des taches (blots) en citant Léonard de Vinci qui invitait à considérer avec attention les vieux murs afin d’y déchiffrer diverses choses : nuages, paysages, grotesques, etc.

 

8 juin 1982. Chez M., rue du Printemps. Conversation jusqu’à une heure avancée de la nuit sur la littérature allemande. Évocation de souvenirs. M’offre une petite monographie sur un sculpteur allemand que je ne connais pas, Renée Sintenis (1888-1965). De fait, je la connaissais sans le savoir, par un portrait photographique (beau visage androgyne particulièrement sculptural) de 1925 de Frieda Reiss. Sintenis, à l’origine Saint-Denis, famille d’origine huguenote. Son adorable bestiaire avec animaux de petites dimensions qui firent son succès. Je détaille le beau visage de cette femme, visage qui m’intrigue car il m’évoque un autre visage, mais lequel ? D’un coup, le rapprochement se fait (alors que je me lave les mains), Renée Sintenis ressemble à Anna Akhmatova avec ce nez très particulier et la forme générale du visage. Des visages sculpturaux (le plus beau des compliments).

 

Toute cette production dont je me gave par goût de l’étude, un goût auquel il me faudrait mettre des limites. Cette curiosité omnivore ne va-t-elle finir par provoquer en moi une sérieuse indigestion avec vomissements consécutifs ? L’omnivorisme (je ne sais si le mot existe) n’est pas recommandable, car préjudiciable à la santé. Hier, une amie de l’atelier de gravure m’a appelé « Monsieur Référence » (suite à une longue conversation sur l’art), des mots qu’elle a accompagnés d’un beau sourire ; mais, en y repensant, ne m’aurait-elle pas adressé une amicale mise en garde ?

 

Parmi les écrits amoureux (écrits amoureusement) sur l’art, les pages d’Anatole Jakovsky sur les peintres naïfs et celles de Michel Thévoz sur les artistes de l’Art Brut (je n’ose écrire « artistes bruts »), une tendance que m’a fait découvrir Pierre-Alexis G. de K. Il est vrai que les pages du Suisse, universitaire et responsable de la Collection de l’Art Brut (Lausanne) sont plus détachées, plus universitaires ; mais sous ce détachement on sent courir une passion.

 

Si je dois construire une maison, elle sera de tendance palladienne ou fortement inspirée des enseignements de Ludwig Mies van der Rohe.

 

Je connais bien l’œuvre d’Egon Schiele mais je ne connaissais pas son visage jusqu’à hier soir. Un beau visage aux traits réguliers avec un air d’enfant. Autre beau visage découvert il y a peu, celui du poète Alexandre Blok. Leur vie amoureuse a pourtant été fort triste. Étrange, les laiderons (je parle des hommes) sont souvent plus actifs auprès des femmes que les beaux hommes. Pourquoi ? Ces premiers ont probablement besoin de suppléer à leur manque de grâce par des boniments (les laiderons baratinent les femmes, je l’ai remarqué) tandis que les autres attendent que les femmes viennent à eux et se font volontiers prier lorsqu’ils ne les éconduisent pas, un jeu amusant mais qui a ses limites. J’étais enfant et je me souviens que mon grand-père (grand admirateur d’Albert Dubout) avait fait remarquer à l’un de ses amis que les laiderons étaient souvent en ménage avec des femmes plutôt belles, les gros avec des minces, les grands avec des petites et inversement… Je n’ai jamais oublié cette remarque d’autant plus pertinente qu’il mesurait 1m95 et que sa femme ne dépassait guère les 1m60. Lorsqu’il faisait un pas, elle devait en faire deux-trois, ce qui nous amusait.

 

Alexandre Blok

Le  puissant visage d’Alexandre Blok (1880-1921)

 

De tous les artistes de l’expressionnisme allemand, c’est Max Beckman qui m’apparaît comme le plus grand, avec ses compositions d’une solidité à toute épreuve, avec ce trait « impeccable, implacable » (tant dans ses peintures que ses gravures) pour reprendre le jugement de Pierre-Alexis G. de K., un jugement qu’il formula peu avant sa mort et qui me confirma dans le mien. A présent, je ne peux voir une œuvre de Max Beckman sans revoir la silhouette filiforme de l’ami traverser la cour de l’École.

Ma tendresse pour l’œuvre de Gabriele Münter. Elle ne suivit pas son ami Kandinsky sur les voies de l’abstraction ; elle suivit Jawlensky, moins intellectuel que Kandinsky ou Klee, peu sensible à leurs théories (voir leurs écrits) qui le trouvaient silencieux.

Les merveilleuse gravures d’Emil Nolde (eaux-fortes ou xylogravures). Les plus belles ont pour thème les ports et les bateaux. Je ne connais pas de graveur qui traite avec plus de pertinence et d’énergie les mouvements de l’eau, de la vapeur (qui sort des cheminées des bateaux) et des nuages. Je m’efforce de ne pas oublier ses leçons lorsque je travaille sur ces thèmes.

L’érotisme discret et élégant d’Otto Müller, le calme d’Otto Müller. Comparez ses œuvres à celles des autres artistes de « Die Brücke », Ernst Ludwig Kirchner, Erich Heckel, Max Pechstein et Karl Schmidt-Rottluff dont le trait dessine volontiers des échardes, des éclats coupants. Au cours de ses années de formation, Otto Müller passe dans l’atelier de Franz von Stuck avant de se brouiller avec lui et de s’en retourner à Dresde. Le soutien que lui apporte un parent éloigné, Gerhart Hauptmann. L’idée qu’Otto Müller a des origines tziganes (par sa mère) s’installe sans qu’on sache comment, sans preuve. Cette idée doit le flatter car il ne s’y oppose pas. Il rencontre les membres du « Die Brücke » en 1910 mais, contrairement à eux, il ne subit pas l’influence des Fauves français. Pour ses peintures, il utilise des émulsions de glu (et non de l’huile) comme liant, ce qui explique la tonalité mate, si caractéristique de ses compositions. Autre particularité, il utilise le jute comme support. Sa fascination pour les peintures égyptiennes. Aujourd’hui, j’ai travaillé à une série de six petites linogravures inspirées de peintures d’Otto Müller.

 

Extraordinaire Eugène Fromentin. Il n’a écrit qu’un seul roman, mais ce roman est un chef-d’œuvre de la littérature française, un classique comme « Le Lys dans la vallée » ou comme « La Chartreuse de Parme ». Ses pages sur l’art, « Les Maîtres d’autrefois : Belgique, Hollande », méritent de prendre place à côté des « Écrits sur l’art » de Baudelaire. Ses récits de voyages, « Un été dans le Sahara » et « Une année dans le Sahel » sont eux aussi des chefs-d’œuvres du genre. Et Eugène Fromentin a été un excellent peintre. Eugène Fromentin (cet écrivain-peintre ou ce peintre-écrivain, je ne sais somment dire) reste un phénomène discret mais un phénomène.

 

Découvert dans une petite monographie un art très étrange qui m’était inconnu, les bronzes de Sardaigne ou bronze des « nuraghes ». Ceux qui sont photographiés dans ces pages appartiennent au Musée national archéologique de Cagliari, capitale de l’île. Johann Joachim Winckelmann aurait signalé ces bronzes qui mesurent entre dix et vingt-quatre centimètres. La classification due à Giovanni Lilliu. La civilisation des « nuraghes » (VIIIe siècle av. J.-C.) aurait été contemporaine de la civilisation homérique. Elle aurait été peu à peu étouffée par l’expansion phénicienne et plus encore punique.

 

Des portraits intimes de Toulouse-Lautrec avec « Notre oncle Lautrec » de la comtesse Attems (née Mary Tapié de Ceyleran) et « Autour de Toulouse-Lautrec » de Paul Leclerq, deux petits livres publiés chez Pierre Cailler, deux petits livres qui regorgent d’anecdotes savoureuses bien que d’une tonalité fort différente. Par exemple, Paul Leclerq rapporte ce qui suit : « ‟Dans la symphonie des odeurs humaines, l’odeur aigrelette du nombril tient la place du triangle dans un orchestre”, me déclara Lautrec en sortant d’une foule. Faisant allusion à sa petite taille, levant un doigt, il ajouta : ‟Et je m’y connais” ». Et ainsi de suite. le livre de la comtesse parente du peintre évite ce genre d’anecdotes. Il n’en contient pas moins de précieux renseignements, par exemple sur les origines d’une des plus anciennes familles d’Europe, sur ces accidents qui firent du peintre une sorte en nain, probablement par consanguinité, avec ses os « de verre ».

 

Toulouse-Lautrec

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes sur l’art – Le Cahier gris – II / X

 

En header, une épée en bronze du Luristan avec en lien les détails de cette magnifique arme : http://www.worldmuseumofman.org/display.php?item=688

 

Lu dans le train Paris-Hamburg (10 juin 1983) « L’atelier d’Alberto Giacometti » de Jean Genet (Ed. L’Arbalète). La riche iconographie, soit trente-trois photographies en noir et blanc d’Ernst Scheidegger qui dans le lien suivant évoque Alberto Giacometti qu’il a observé pendant plus de vingt ans :

https://www.youtube.com/watch?v=GUAn7rEQ4aU

Mon plaisir à lire dans les trains, dans les compartiments des trains, tandis que le paysage défile. Mes plus beaux souvenirs seront ferroviaires. L’Europe de l’autre côté du Rideau de fer, parcourue en tous sens, souvent lentement, en Roumanie surtout, avec ces trains affreusement déglingués qui rendaient la lecture si difficile, avec ces secousses qui me faisaient croire à des déraillements. Mais pour l’heure le train roule vers l’Allemagne, vers l’amie hanséatique. Il fait chaud et elle ne m’accueillera pas sur le quai de la Hamburg Hauptbahnhof avec ses lainages parfumés.

Lu « Un portrait par Giacometti » de James Lord, compte-rendu d’une interaction peu commune entre un artiste et son modèle au cours de dix-huit séances de pose (entre le 12 septembre et le 1er octobre 1964). C’est un document très précieux. Je n’en connais pas d’autres dans ce genre. Mais regardez :

https://www.youtube.com/watch?v=I7Jpy4mAZXg

Parmi les objets d’art qui passent dans mes rêveries, les bronzes du Luristan trouvés sur les rebords du plateau iranien qui regarde la Mésopotamie où s’était établi un peuple de cavaliers d’origine cimmérienne venu du sud de la Russie. Ces bronzes datent du VIIIe-VIIe siècle av. J.-C. Il me faut tirer parti de ce répertoire (de cet alphabet) et l’inscrire dans un espace inédit — pour des linogravures. Éléments de ce répertoire, des divinités iraniennes (protovédiques) avec vocabulaire ornemental emprunté à l’Elam, à Babylone, à l’Assyrie, à l’Urartu, avec dominante zoomorphe originaire des steppes. Ces systèmes antithétiques faits de figures adossées ou affrontées. Urartu, région du lac de Van, centre d’un royaume qui prospéra entre le IXe et le VIIe siècle av. J.-C.

 

Bronze du Luristan

Un bronze du Luristan

 

Lucas Cranach l’Ancien, maître de l’érotisme ? Probablement. Voir ses Vénus. Leur délicieuse ambiguité. « L’érotisme de l’ambiguité » (ou « Érotisme et ambiguité »), titre pour un prochain article ?

Apollinaire écrivait en 1913 : « Moi, je n’ai pas la crainte de l’Art et je n’ai aucun préjugé touchant la matière des peintres » et il ajoutait : « Les mosaïstes peignent avec des marbres ou des bois de couleurs. On a mentionné un peintre italien qui peignait avec des matières fécales ; sous la Révolution française, quelqu’un peignit avec du sang. On peut peindre avec ce qu’on voudra, avec des pipes, des timbres-poste, des cartes postales, ou à jouer, des candélabres, des morceaux de toile cirée, des faux cols ». On ne peut que penser à Enrico Baj (1924-2003) en lisant ces mots. Enrico Baj et ses collages, ses impertinences envers les insignes du pouvoir et les œuvres sacro-saintes, comme « Guernica » de Picasso. Et — respect ! — Enrico Baj est satrape au titre d’Imperator Analogico du Collège de Pataphysique de Milan.

Artiste chez les intellectuels, intellectuel chez les artistes, toujours entre ateliers et bibliothèques, entre bibliothèques et ateliers. Toujours un livre en poche, m’isolant à l’occasion dans un coin d’atelier pour lire ou prendre des notes. Je n’envisage le dessin et la gravure qu’intégrés au livre. Mon relatif dégout pour ces ateliers d’artistes avec débauche de matériel et de matériaux. Que mon atelier tienne dans une petite valise, un atelier toujours prêt à plier bagage. Je n’aurai pas d’atelier après l’École. Je dessinerai comme j’écris, dans des salles d’attente, sur le rebord d’une table, dans une cuisine ou un salon, dans des cafés, en marchant, ici et là. Et je préférerai la linogravure à la taille douce puisqu’elle permet le tirage à la main. Je refuserai l’atelier inamovible ou, tout au moins, l’atelier qui nécessite une entreprise de déménagement. Si j’étais musicien, je jouerais du violon ou, mieux, de la flûte et en aucun cas du piano — droit ou, pire, à queue.

Ce couple que j’ai tant observé, Acis et Galatée, dans la niche centrale de la Fontaine Médicis (jardin du Luxembourg), un couple en pierre que surprend un Polyphème en bronze. C’est l’un des lieux parisiens que je préfère. J’y lis et prépare volontiers les examens, été comme hiver. Mais pourquoi ce lieu, précisément ? Serait-ce pour la proximité de ce beau couple enlacé ou pour celle de la Librairie José Corti (11, rue de Médicis) qui me conduit au « Rivage des Syrtes » et à Vanessa, à jamais associée à une amie d’enfance atlantique, la blonde Blandine ?

Dans l’atelier du quai Malaquais, Pierre Courtin me parle de Clovis Trouille ; et je lui parle de Pierre Molinier dont j’ai découvert il y a peu les somptueux photomontages — réalisés essentiellement à partir de son propre corps. Voir le court métrage que lui a consacré Raymond Borde (lui aussi un proche d’André Breton) en 1964. Ce n’est pas tant l’érotisme de Pierre Molinier qui m’attire que sa célébration du noir et blanc.

Cette Jeanne d’Arc qui m’a toujours paru terriblement empotée, bien visible dans Paris, en proue, devant l’église Saint-Augustin. Combien je lui préfère celle d’Emmanuel Frémiet, sur la place des Pyramides. Emmanuel Frémiet, l’auteur de cette sage et noble Jeanne d’Arc est aussi l’auteur d’une étrange sculpture qui met en scène un gorille enlevant une femme…

Je me souviens, enfant, avoir été fasciné (le mot n’est pas trop fort) par l’hippogriffe qui porte Angélique et Roger. Antoine-Louis Bayre ! Aujourd’hui encore, je ne puis regarder ce groupe sans me retrouver immergé dans cette impression d’enfance.

 

Bayre

Antoine-Louis Barye « Roger et Angélique montés sur l’hippogriffe » 

 

On oublie trop souvent que Kurt Schwitters a pratiqué la peinture naturaliste tout au long de sa vie et que cette production (quatre mille tableaux selon son fils) équivaut en quantité à celle de ses collages et assemblages divers. Ils sont nombreux à mépriser cette part de son œuvre considérée comme « bourgeoise ». Ce sont des conformistes qui s’ignorent, soumis au mot d’ordre du jour et que la dénomination « avant-garde » suffit à mettre en transes. Ce sont eux qui cachent les merveilleux portraits de Malevitch qu’ils considèrent  comme autant de marques de soumission (?) au régime stalinien.

Les peintures figuratives de Kurt Schwitters ont été probablement influencées par Carl Bantzer, l’un de ses professeurs et un admirateur de Frans Hals. Parmi les plus belles compositions figuratives de Kurt Schwitters, les paysages peints en Norvège dans les années 1930, des œuvres qui s’inscrivent dans la tradition romantique avec ces paysagistes norvégiens souvent formés en Allemagne, à Dresde surtout, avec Johan Christian Dahl et Mathias Stoltenberg pour ne citer qu’eux.

Kurt Schwitters citoyen allemand est interné dix-sept mois au camp de Hutchinson Square, à Douglas, dans l’île de Man, un camp où se côtoient de nombreux intellectuels. Ses tarifs dans le camp : 5 £ pour un portrait en buste incluant les mains ; 4 £ pour un buste ; 3 £ pour le visage seul.

Étudié l’Actionnisme viennois (Wiener Aktionismus, 1960-1971) avec Günter Brus, Hermann Nitsch et Otto Muehl. Que Paris et New York semblent sages en comparaison ! Mon malaise bien physique devant nombre de ses photographies. La vue du sang (même s’il est suggéré) me fait souvent tomber en syncope. De tous les Actionnistes viennois, c’est Rudolf Schwarzkogler (mort à l’âge de vingt-huit ans, défenestré) qui m’émeut le plus. Pourquoi ? Probablement pour sa discrétion : il évitait le public ; et l’Actionnisme pouvait difficilement se passer du public. Par ailleurs, ni ses tableaux des débuts, ni les photographies prises au cours de ses actions, ni les dessins et textes conceptuels élaborés au cours de ses dernières années n’ont été exposés de son vivant. Le calme de Rudolf Schwarzkogler, plus franchement conceptuel que les autres Actionnistes. Parmi ses sources d’inspiration, Yves Klein et Piero Manzoni. Sa première action date du 6 février 1965 et a pour titre « Hochzeit » (Mariage). Voir détails. Le thème du poisson ne cesse de revenir. A ce propos, j’ai découvert l’œuvre de cet artiste par une photographie prise au cours de sa troisième Action, avec ce poisson suspendu le long de la colonne vertébrale d’un modèle nu — lui probablement. En dehors de sa première Action qui se déroule devant un public très réduit, les autres ne sollicitent qu’un photographe, avec photographies exclusivement en noir et blanc. Ses inquiétudes me sont proches. Et, une fois encore, j’apprécie sa discrétion ainsi que son raffinement et son souci de beauté formelle.

Ci-joint, un lien intitulé « 1065 Selbstverstümmelung (1065 Self-Mutilation) », tourné en 1965 :

https://www.youtube.com/watch?v=649YQnVSndI

Parmi mes découvertes de jeunesse, à Munich, Franz von Stuck (1863-1928), avec une visite à la Villa Stuck, intégralement conçue par l’artiste, depuis les plans jusqu’à la décoration murale et au mobilier. Une œuvre d’art totale. Franz von Stuck concevait également les cadres de ses tableaux, avec à l’occasion le titre gravé dans le bois du cadre, comme Die Sünde. Ainsi, la peinture et son cadre constituaient-ils un tout organique en harmonie avec la décoration intérieure. Franz von Stuck m’attira d’autant plus sûrement dans son ambiance — étouffante à bien y réfléchir — que j’étais alors imbibé d’August Strindberg et de Stanisław Przybyszewski.

 

Villa StuckVilla Stuck (1898) à Munich 

 

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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Notes sur l’art – Le Cahier gris – I / X

 

En header, Palais de Knossos (Crète), fresque des Dauphins, dans le mégiront. 

 

Au cours de rangements, j’ai retrouvé un cahier à couverture grise avec, intercalées, des feuilles volantes, le tout saturé de notes sur l’art prises au cours de mes années d’études, au cours de voyages, de lectures, de conversations, dans des musées et des galeries. Je les ai reconsidérées, avec corrections, nombreux retraits et quelques ajouts — les liens Internet en particulier. Je les ai réorganisées dans cette suite d’articles tout en protégeant  leur caractère de notes, une certaine spontanéité, un certain désordre, marques d’une curiosité que j’aimerais parfois apprivoiser.

 

______________________

 

Léon Zack, sa timide silhouette dans un espace haut de plafond. Son sourire qui semble s’adresser non seulement à moi, son interlocuteur, mais à tout ce qui se tient derrière moi, à tout ce qui nous entoure. Sa silhouette fine et spirituelle m’évoque celle de Marc Chagall ; mais Léon Zack a un regard et un sourire plus dilués. La douceur de ses compositions, des caresses prolongées. Étudier l’influence de son frère aîné, le philosophe Simon Franck, sur son œuvre. Arrivé à Paris au début des années 1920, Léon Zack se tient à l’écart du cubisme, tendance alors dominante ; et le géométrisme qu’il s’impose au début des années 1950 ne lui convenant pas, il s’en défait pour revenir à son lyrisme fait de transparences liquides. Le lendemain, longue conversation avec Bernard Allain, maître verrier. Il m’évoque sa collaboration avec Léon Zack et les vitraux de l’église Notre-Dame-des-Pauvres, à Issy-les-Moulineaux, ainsi que ceux de l’église Saint-Séverin, à Paris (vitraux de Jean Bazaine), et de la chapelle du Rosaire, à Vence, une totalité (dont les vitraux) conçue par Henri Matisse.

Ci-joint un lien très complet sur l’église Notre-Dame-des-Pauvres :

http://insitu.revues.org/5427

Un autre lien sur la chapelle du Rosaire :

http://www.vence.fr/la-chapelle-du-rosaire-chef-d

Et, surprise au cours d’une recherche Internet ! J’ignorais vraiment tout de l’église de Carsac, en Dordogne, où Léon Zack (converti au christianisme 1941) a réalisé un chemin de croix avec sa fille Irène :

http://lepetitrenaudon.blogspot.com.es/2012/09/leon-zack-histoires-de-mariage.html

La monographie qui lui est consacrée dans Le Musée de Poche porte les signatures de Pierre Courthion, Bernard Dorival et Jean Grenier.

L’œuvre considérable et multiforme (illustrations, décors et costumes pour le théâtre, cartons pour la tapisserie, interventions multiples dans le domaine de l’art sacré avec chemins de Croix, vitraux, autels, etc.) de cet artiste discret.

 

5 décembre 1986, entre Corfou et Brindisi, lu « Mycenaean Civilization » de Konstantinos Kontorlis. Riche iconographie qui confirme le caractère didactique de l’ouvrage. Il y est essentiellement question de Mycènes et de Tirynthe mais aussi de Pylos (en Messénie). La Messénie, une région peu connue de la Grèce que j’explorerai dans les années 1990. Pylos et le royaume de Nestor. Plus que grec, je me sens crétois, avec ces fresques et ces peintures sur vases dont je m’inspire pour décorer les murs de mes domiciles, et ceux d’amis. La chambre du petit appartement de la rue Lacordaire que j’ai décoré à la fresque  (acrylique) en m’inspirant de la fresque du Printemps découverte à Θήρα (Santorin) par S. Marinatos et visible au Musée national archéologique d’Athènes. Le jeu merveilleux entre les ailes des hirondelles et les pétales des lys. S’enivrer de variations.

Fresque du Printemps

Un détail de la fresque du Printemps (env. 1500 BC)

 

Consulté des photographies prises par l’arrière-grand-oncle, Henry Concert, ingénieur des Travaux Publics de l’État, né en 1861, parti à la retraite en 1921. Certaines de ses photographies enrichiront un magnifique recueil, publié à Paris, en 2005, par les Éditions Kallimages, sous le titre « Mykonos et Délos à l’aube du XXe siècle ». Ci-joint, un lien sur cette magnifique maison d’édition, un lien interactif avec possibilité de feuilleter des ouvrages édités :

http://www.kallimages.com

Ma surprise (et mon plaisir) en découvrant que le nom de cet arrière-grand-oncle est étroitement associé à celui de Jean Hatzfeld avec lequel il a travaillé, notamment sur l’île de Délos. « Histoire de la Grèce ancienne » (publié chez Payot, en 1926) de Jean Hatzfeld fut ma première lecture sérieuse sur l’histoire de la Grèce antique.

A propos du recueil de photographies « Mykonos et Délos à l’aube du XXe siècle » : « Au début du XXe siècle, une équipe de l’École française d’Athènes participe aux fouilles sur l’île de Délos ; parmi eux, Henry Convert, Jean Hatzfeld et leur collègue grec Dimitri Stavropoullos. Il arrive que la rudesse du vent ou les caprices de la mer interrompent le labeur ; les chercheurs mettent ce repos forcé à profit pour photographier les sites auxquels ils consacrent leur travail et les découvertes qu’ils y font, l’île voisine de Mykonos — leur base de repli, pleine de vie tandis que Délos est alors abandonnée des hommes — et, entre les deux, l’îlot aride de Tragonisi où une cavité marine abrite une colonie de phoques. »

Henry Convert avait fait partie de la Mission française des Travaux Publics envoyée à la demande du gouvernement grec pour construire un chemin de fer dans le Péloponnèse, mission supprimée puis rétablie en 1890. Henry Convert est alors mis à la disposition du Ministère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts « pour assister le Directeur de l’École archéologique d’Athènes dans les travaux de fouilles à Delphes ». Ces fouilles lui doivent presque tout : le tracé et l’organisation du réseau Decauville, le plan cadastral pour l’expropriation de Kastri, le recrutement et la surveillance journalière des ouvriers, la gestion comptable, certains relevés, les prises de vue photographique et leur développement sur place. Me procurer la correspondance Henry Convert / Jean-Théophile Homolle ainsi que la correspondance Albert Tournaire / Jean-Théophile Homolle. Le dévouement de Henry Convert à ses missions, loin des salons et de leurs intrigues. Henry Convert fut également actif à Éleusis (en octobre 1864), à Stratos d’Arcarnanie (la même année), à Trézène (en 1897) et, surtout, à Délos, de manière intermittente entre 1892 et 1909 puisqu’il dût regagner la France entre 1898 et 1903. A son retour en Grèce, il se consacra à l’île de Délos (l’un des sites les plus denses et les plus fascinants du pays) avec la ferveur qui avait été la sienne à Delphes. Son mariage avec une femme issue d’une très ancienne famille grecque.

Delphes

Delphes vers 1900

 

Chez Gibert Joseph, boulevard Saint-Michel, des livres de Pierre Cailler, éditeur à Genève (dans la Collection Écrits et documents de peintres), vendus pour presque rien. Ils ont été imprimés pour la plupart dans les années 1950 et sont neufs (non coupés). Je  pars lesté de deux sacs de ces livres avec un sentiment partagé : une bonne affaire reste une bonne affaire, mais est-il possible que de tels trésors de bibliophilie soient presque jetés sur le trottoir ? Sur le chemin du retour, arrêt dans le jardin du Luxembourg où j’observe la chute des feuilles, détaille le monument-fontaine à Eugène Delacroix (de Jean Dalou), en particulier les courbes de La Gloire que soulève Le Temps sous les applaudissements du Génie des Arts, et feuillette « Métamorphose de l’Artiste » d’André Masson, des aphorismes ou presque, un journal aussi. Les examens approchent et je suis comme paralysé. J’aimerais être nuage.

 

J. H. Füssli et le fétichisme (?) de la coiffure. Voir ses coiffures extraordinairement élaborées et volumineuses. Son influence sur la peinture anglaise notamment par ses « Conférences sur la peinture » (au nombre de douze) données à la Royal Academy entre 1801 et 1823, des conférences qui s’apparentent aux écrits de maîtres de la Renaissance : voir « Commentaires » de Lorenzo Ghiberti ou « Traité de la peinture » de Leon Battista Alberti.

 « Les thèmes moraux » auxquels J. H. Füssli accorde une large place, une particularité de la peinture anglaise avec, en figure de proue, William Hogarth et sa série « Marriage A-la-mode » :

http://www.tate.org.uk/whats-on/tate-britain/exhibition/hogarth/hogarth-hogarths-modern-moral-series/hogarth-hogarths-2

Fétichisme de la coiffure (?) chez Pisanello, un fétichisme plus discret qu’avec J. H. Füssli. Voir certains de ses profils féminins, des dessins, des peintures ou des médailles. Les fronts très bombés, une impression probablement due à l’implantation très en retrait des cheveux.

 

El Lissitsky, une élégance ascétique.

 

Alberto Giacometti et la rue d’Alesia (dans le XIVe arrondissement, Paris), la célèbre photographie d’Henri Carrier-Bresson prise en 1961. L’artiste traverse sous l’averse, l’imperméable remonté sur la tête. Il emprunte un passage vraiment clouté.

 

Conversation avec Yankel à La Charrette, rue des Beaux-Arts. Je l’interroge plus sur son passé africain (Yankel y fut géologue) que sur son œuvre, ce qui semble lui convenir et, surtout, ce qui me convient car sans m’être antipathique son œuvre ne m’enthousiasme guère. L’homme Yankel est extraordinairement sympathique mais combien je préfère le classicisme de son père, Mikhaïl Kikoïne. Yankel (Jakob Kikoïne) est né en 1920. Il a quatre-vingt quinze ans donc. Je ne l’ai pas revu depuis le début des années 1980. Mais écoutez-le (nous sommes en juillet 2012) ! Ce film d’un peu moins d’une demi-heure est magnifique. Précis et sincère, il rend compte de l’ambiance parisienne d’alors et de la vie des artistes (Juifs ashkénazes en particulier) dans une ville qui fut à un moment de son histoire le centre mondial de la création artistique et des plus belles rencontres. Je le redis, ce témoignage est une merveille de la mémoire ; et il me replace devant un homme extraordinairement sympathique :

https://vimeo.com/108106440

 

Mes gravures à la pointe-sèche que le chef d’atelier compare aux dessins de Seurat. Mais dans le cas de ses dessins, le « pointillisme » est rendu automatiquement par frottement du crayon sur le papier, par la structure du papier ainsi révélée.

 

Lucio Fontana, presque rien, un truc simple et, pourtant, un érotisme qui étreint — la pertinence du suggéré.

Spatial Concept 'Waiting' 1960 Lucio Fontana 1899-1968 Purchased 1964 http://www.tate.org.uk/art/work/T00694

Spatial Concept ‘Waiting’ 1960 Lucio Fontana 1899-1968 Purchased 1964 http://www.tate.org.uk/art/work/T00694

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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A propos du Kurdistan

 

Autre espoir, le Kurdistan, le Grand Kurdistan. Les Kurdes sont bien présents au Parlement turc (trente sièges) et dans une centaine de municipalités turques ; en Irak, ils s’acheminent vers l’indépendance ; en Syrie aussi où ils disposent déjà de trois régions autonomes. Le Kurdistan autonome est en Irak une zone de calme et de prospérité. La femme y est très présente. Elle a les cheveux libres, elle est enseignante, femme d’affaires, médecin, informaticienne et… combattante. Les légendes kurdes sont nombreuses à mettre en scène des femmes guerrières. Et personne n’a oublié qu’avant la colonisation anglaise de l’Irak, Halabja était gouverné par une femme, Adela Khanum, surnommée la « Princesse des Braves ». Vous souvenez-vous ? Ci-joint, un article daté de mars 1998, écrit par le Dr. Kendal Nezan, physicien nucléaire et Président de l’Institut kurde de Paris (106, rue La Fayette, dans le Xe arrondissement) :

http://www.institutkurde.org/info/quand-notre-ami-saddam-gazait-ses-kurdes-1149172517.html

Le Kurdistan est un refuge pour les persécutés d’Irak, dont les Chrétiens de toutes obédiences et les Yézidis soumis à un traitement particulièrement dur par l’engeance islamiste. Les Kurdes sont d’abord des kurdes ; ils sont musulmans mais aussi assyro-chaldéens, chrétiens syriaques, sabéens, alévis, zoroastriens et j’en oublie. C’est un peuple multi-confessionnel et toujours sans État. Les Juifs kurdes quant à eux ont tous quitté le berceau historique de ce peuple pour des destinations diverses dont Israël. Ci-joint, un article à caractère didactique, excellente invitation à en savoir plus sur ce peuple qui partage une même culture tout en pratiquant des religions fort diverses :

http://www.jolpress.com/irak-ei-kurdistan-kurdes-un-peuple-de-multiples-religions-relire-article-828353.html

 Kurdistan, densité de population

 

Ankara devra penser sérieusement la question kurde et autrement qu’avec des armes. Verrai-je ou mes enfants verront-ils la création d’un Grand Kurdistan. Englobera-t-il aussi la région de Diyarbakir, dans le sud-est de la Turquie, une région à majorité kurde ? Je l’espère. La Turquie a peur. Il est vrai que l’islamiste en costume cravate Erdogan s’est pris des pelles. Il n’a cessé d’échouer en politique internationale ; toutes ses manigances se sont retournées contre lui ; et ce n’est probablement pas fini. Les Kurdes de Syrie entretiennent d’excellentes relations avec les Chrétiens et les Alaouites ne leur sont pas hostiles. Une situation de statu quo s’est instaurée entre les Kurdes de Syrie et Bachar el-Assad. Les djihadistes quant à eux ne rêvent que de leur trancher la gorge. Un Kurdistan syrien, le « Rojava », est né du chaos, en novembre 2013. Il regroupe trois régions échelonnées le long des frontières turque et irakienne. Cette proclamation d’autonomie unilatérale résulte d’une alliance entre le PKK et les partis kurdes modérés. Et le Kurdistan syrien est lui aussi riche en pétrole !

Permettez-moi de faire preuve d’optimisme, d’un optimisme non pas béat mais construit et actif. L’Iran s’achemine vers une démocratisation. Il est dommage que les mass médias ne rendent pas mieux compte de la complexité du pouvoir iranien et des tensions qui le parcourent. Cette démocratisation conduira à un rapprochement avec les Kurdes extérieurs au Kurdistan iranien. Les Kurdes et les Perses (qui constituent le noyau historique de l’actuel Iran) sont cousins germains par les Mèdes. Pourquoi ne pas imaginer un grand arc démocratique et non-arabe qui couvrirait l’ensemble de l’Iran et les provinces autonomes du Kurdistan irakien et syrien en attendant le Grand Kurdistan, un grand arc plutôt favorable à Israël et aux nombreuses minorités de la région dont les Yézidis (leurs racines spirituelles plongent dans l’antique perse) et les Chrétiens ?

De l’immense conflit entre sunnites et chiites devrait jaillir des parcelles de lumière. Le noyau sunnite de l’islam doit être attaqué par tous les moyens. Il faut tendre vers son éclatement par des moyens aussi discrets et divers que possible. Ne subsistera alors que l’(les) islam(s) des marges, le(s) seul(s) islam(s) digne(s) de considération. Le baha’isme et l’ismaélisme (voir le mutazilisme) se rattachent à cet (ces) islam(s), un (des) islam(s) qui se rattache(nt) plus ou moins clairement au chiisme. Je le répète : tant qu’on n’aura pas commencé à opérer une distinction entre ces deux principales branches de l’islam, on restera paralysé comme devant un monstre. Le monolithe est fracturé depuis longtemps et les fractures se multiplient et s’élargissent. Observons cet effondrement en cours, l’esprit armé ; et nous ramasserons des parcelles de lumière.

Il existe des plans de redécoupage du Proche-Orient et du Moyen-Orient, parmi lesquels le Plan Yinon (je l’évoque volontiers), surtout connu des partisans de la Théorie de la Conspiration (juive ou sioniste en l’occurrence), des individus (des foules) qui limitent leur réflexion par peur de la réflexion et qui tournent autour de leur piquet.

Le Plan Yinon ? J’en apprécie certaines parties, d’autres me trouvent réticent. Par exemple, j’apprécie la création d’un Free Kurdistan qui entamerait copieusement les actuels territoires de la Syrie, de l’Irak et de la Turquie. J’apprécie également la réduction du Pakistan à une sorte de couloir, grâce à la création d’un Free Baluchistan ; par contre, laissons du temps à l’Iran, un pays appelé à de grands changements. La réduction de la profondeur stratégique du Pakistan, profondeur déjà faible, permettrait à l’Inde de faire peser encore plus lourdement la menace nucléaire sur ce pays sunnite et de mieux pousser ses pions au Cachemire, tout au moins dans la partie de facto contrôlée par le Pakistan depuis la première Guerre indo-pakistanaise (1947).

Et puisqu’il est question des Kurdes et du Kurdistan, je mets en lien un article dense et didactique intitulé « Un aperçu de l’histoire des Kurdes », un article mis en ligne par l’Institut kurde de Paris et signé par le Dr. Kendal Nezan :

http://www.institutkurde.org/institut/qui_sont_les_kurdes.php

Un dernier mot à propos de mes rêveries géopolitiques. Et que le lecteur accorde au mot rêverie le sens qui en la circonstance lui semble le plus approprié. Je me permets simplement de dire qu’elles ne procèdent pas d’une humeur passagère. Je me sens comme visité par une impression qui se précise à mesure que je l’observe ; et j’en prends note. L’Europe et la Russie doivent s’arrimer l’une à l’autre. Il me semble que l’Europe avance avec des radars et des sonars détraqués. Nous n’avons rien à gagner à nous mêler des histoires des Russes, rien, vraiment rien ! Cette stupide histoire au sujet de l’Ukraine et des « Mistral » est révélatrice des vues européennes, françaises en particulier. Short-sighted dirait l’anglais et peut-être même narrow-minded. C’est par un puissant arrimage à la Russie (sans oublier l’Ukraine-Crimée et la Biélorussie) que l’Europe deviendra ce qu’elle doit devenir. La Russie a besoin de nous comme nous avons besoin d’elle. Je ne vais pas énumérer les avantages que nous retirerions d’une telle alliance. Pensons simplement à une indépendance énergétique qui nous aiderait à nous dépêtrer du monde arabe. Les États-Unis feront tout pour éviter un tel rapprochement qui suffirait à faire de l’Europe-Russie la première puissance mondiale, dotée d’un espace qui irait de l’Atlantique au Pacifique.

 Carte Europe-RussieL’Europe telle que je la conçois à quelques « détails » près : y inclure l’Ukraine-Crimée et la Biélorussie et en  supprimer la Turquie. L’Europe doit pousser vers l’est et non vers le sud. Mais quel nom donner à cette Europe que je souhaite ? Eurussie ? Il faut oublier l’axe méditerranéen et cette stupide Alliance des Civilisations telle que l’a envisagée José Luis Rodríguez Zapatero, plus connu sous le pseudonyme de « Bambi ». 

 

Olivier Ypsilantis

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Quelques documents visuels et auditifs parmi mes favoris 

 

J’ai choisi de rassembler ici quelques documents, certaines tragiques, d’autres comiques, d’autres tragicomiques. Ils ont tous un point commun : je les visionne toujours avec un même plaisir :

1 – Le plaisir jamais démenti que j’ai à suivre les évolutions des avions, du décollage à l’atterrissage. A-380, A440M, Canadair CL-415… Avions à hélices ou avions à réaction, sans oublier les hélicoptères. Ci-joint des F-15C au Mach Loop, un paysage fortement vallonné du Pays de Galles qui sert aux entraînements à basse altitude :

https://www.youtube.com/watch?v=JultKcPcKjk

 F-15Un F-15 à l’entraînement, au Mach Loop (Wales) 

 

Des pilotes admirables à bord d’avions-navires aux lignes spécifiques :

http://www.dailymotion.com/video/x14t7ty_quatre-avions-francais-engages-sur-les-feux-de-forets-au-portugal_news

Beauté des catapultages et des appontages :

http://www.dailymotion.com/video/x73l84_rafale-marine_news

 

2 – La frégate de lutte anti-sous-marine Latouche-Tréville dans la tempête. On jugera non seulement de la pertinence des prises de vue mais aussi de celle du rapport entre la musique et l’image, une pertinence qui ne peut qu’évoquer la collaboration Sergio Leone –  Ennio Morricone mais aussi Vangelis. Il sera question d’eux à la fin de cet article :

http://www.dailymotion.com/video/xpw93t_fregate-latouche-treville-en-pleine-tempete_creation

En visionnant cette frégate dans la tempête, j’ai pensé à l’escorteur d’escadre Jauréguiberry, au film de Pierre Schoendoerffer, « Le crabe tambour », l’un des films préférés de mon père, un film qui rejoignait certaines de ses préoccupations militaires :

http://www.dailymotion.com/video/x3317s_le-crabe-tambour-1_shortfilms

Les remorqueurs de haute mer me remettent en mémoire l’admiration — la vénération — d’un cousin, navigateur en solitaire autour du monde par les trois caps. Il évoquait leur puissance et leur dévouement avec les larmes aux yeux. Je le comprends. Ci-joint, l’Abeille Bourbon, en souvenir de ce cousin qui demanda à ce que ses cendres soient dispersées au large de l’île de Groix. Il m’écrivit dans une lettre, deux ans avant sa mort : « Tu peux évoquer ton admiration pour l’Abeille Liberté ainsi que pour tous les remorqueurs de haute mer. J’éprouve le même sentiment que toi. Ce sont des navires magnifiques avec des équipages hors du commun, de véritables marins prêts à prendre la mer par tous les temps, pour des missions souvent dramatiques. Si tu as l’occasion de voir le film de Hervé Hamon dont le titre est « Chasseurs de tempêtes », regarde-le ! Tu l’aimeras comme je  l’ai aimé. Magnifique ! Je t’embrasse » :

https://www.youtube.com/watch?v=kTKokuV5uwg

Abeille FlandresL’Abeille Flandres, autre remorqueur de haute mer, en opération de sauvetage dans le passage du Fromveur (entre l’archipel de Molène et l’île d’Ouessant) par Jean Guichard dont je mets en lien le site officiel, avec ses splendides photographies de phares : 

http://www.jean-guichard.com

  

3 – De tous les grands événements de la Seconde Guerre mondiale, le débarquement de Normandie — D-Day — reste celui qui me fascine le plus, avec cette formidable attente face au vide, au silence. Cette fascination répond à celle que j’ai éprouvée en lisant  « Le Désert des Tartares » de Dino Buzzati ainsi que « Un balcon en forêt » de Julien Gracq. L’attente ! :

https://www.youtube.com/watch?v=rS24mmOtAlc

 

4 – Une scène particulièrement subtile et complexe, très cérébrale, le meilleur des Marx Brothers : « The Mirror Scene », extrait de « Duck Soup » :

https://www.youtube.com/watch?v=j5lU52aWTJo

 

5 – Jerry Lewis as a typewriter, ses merveilleuses facéties que ma chère grand-mère me fit découvrir dans les salles obscures de Paris lorsque j’étais enfant. Une fois encore, on prendra note de la parfaite synchronisation entre le son et l’image, synchronisation qui se retrouve dans les dessins animés de Tex Avery, l’un des plus grands créateurs de tous les temps :

http://www.dailymotion.com/video/x1mxmia_jerry-lewis-as-typewriter_fun

Et une version plus ancienne de Jerry Lewis as a typewriter, résolument délirante, toujours avec « The Typewriter song » de Leroy Anderson :

https://www.youtube.com/watch?v=GQM-0kaxgmE 

Jerry LewisJerry Lewis as a typewriter dans « Who’s Minding the Store » (1963) de Frank Tashlin. 

 

6 – Darry Cowl l’impertinent et Jean Levebvre l’ahuri en hommes de loi. Deux bègues, une cascade de trouvailles. A écouter et à réécouter :

https://www.youtube.com/watch?v=OmZEb56_pmk

Autre sketch où le langage est malmené mais différemment : « Le Proverbe », un one man show de Gérard Jugnot. Le langage méthodiquement dévoré par une force externe — ou interne. Drôle et inquiétant :

https://www.youtube.com/watch?v=QBEKQh6OqKs

Eddie Izzard s’interroge sur les langues et leur enseignement. Il faut écouter ses parodies de la Bible (l’Arche de Noé ou les lettres de saint Paul, par exemple) ou des Grecs anciens :

https://www.youtube.com/watch?v=1hJQsvoY6VU

Le langage ? Il y a ce passage émouvant et d’une belle densité extrait de « Dance with Wolves » de Kevin Costner (voir le roman de Michael Blake), un film intelligent et donc beau :

https://www.youtube.com/watch?v=KwCrUPz9Rgs

 

7 – Un sermon chrétien, et prononcé en chaire s’il-vous-plaît :

http://www.dailymotion.com/video/x19e56_notre-dame-des-courants-d-air_fun

 

8 – Benny Hill, ses gaudrioles et ses galipettes. Son humour à la saveur joliment british, avec ce petit côté vase grec, Satyres et Nymphes. Courses-poursuites volontiers en accéléré, accompagnées du Benny Hill Theme (does make everything funny) de Boots Randolph, non moins entêtant que le Pink Panther Theme de Henry Mancini. Une fois encore, la parfaite adéquation de l’image et du son :

https://www.youtube.com/watch?v=hJC4HvpWewM

 Benny HillLorsque rien ne va plus, je visionne Benny Hill… et lis Ralph Waldo Emerson.

 

Et une saveur « Monthy Python », toujours avec Benny Hill :

https://www.youtube.com/watch?v=ylfZfZD6kSw

Monthy Pithon ! Je pourrais envahir cet article de liens relatifs au sujet. Mais écoutez simplement « Always look on the bright side of life », just to get the flavor :

https://www.youtube.com/watch?v=VOAtCOsNuVM

 

9 – Visionnez « The Exam » avec Mr. Bean (Rowan Atkinson) :

https://www.youtube.com/watch?v=98V9cEYe6-A

Visionnez cette scène du « Gendarme se marie », avec le maréchal des logis-chef Cruchot (Luis de Funès), et comparez :

https://www.youtube.com/watch?v=hdBujrrrUOU

 

10 – Et puisque cette suite se veut comique mais aussi tragique, j’en viens à l’un des plus beaux films de Romy Schneider (un film peu connu, probablement oublié), un film où cette femme d’une beauté parfaite est encore plus belle que dans ses autres films : « Le Train » de Pierre Granier-Deferre, tiré du roman de Georges Simenon. Romy Schneider avait une relation très personnelle avec le peuple juif et Israël, ce que j’ai appris tardivement et ce qui explique probablement aussi pourquoi cette femme a occupé d’emblée une telle place dans mon cœur :

http://club.doctissimo.fr/2698741/videos-preferees-505351/video/schneider-trintignant-train-20820263.html

 

11 – L’une des plus belles ouvertures de films, celle de Michel Legrand pour « The Go-Between » de Joseph Losey, d’après le roman de L. P. Hartley :

https://www.youtube.com/watch?v=7BD1rAzJgzI

Et l’un des plus beaux trailers d’un film beau entre tous, « A Summer of ’42 » de Robert Mulligan, avec soundtrack de Michel Legrand — encore lui —, d’après un scénario de Herman Raucher. Et il est vrai que in everyone’s life there’s « A Summer of ’42… »  

http://www.dailymotion.com/video/x198ln9_summer-42-un-ete-42-french-subtiles-sous-titres-francais_shortfilms

 Jennifer O'Neill

Jennifer O’Neill dans « A Summer of ’42 »

 

12 – L’intelligence en action, calme, courtoise, mais constituée en rigoureux dispositifs de combat… Écoutez Raphaël Draï sur Akadem :

http://www.akadem.org/magazine/2014-2015/une-lecture-juive-de-l-evangile-avec-raphael-drai-09-12-2014-65583_4556.php

 

13 – Je vous propose cinq ivresses musicales :

Brian Boru’s March. Une légende rapporte que le roi irlandais Brian Bóruma mac Cennétig (941-1014) fut porté en terre sur cet air :

https://www.youtube.com/watch?v=dCu1UulgzPA

Henryk Mikołaj Górecki, Symphony No. 3, Op. 36 — « Sorrowful Songs ». Une lenteur majestueuse, infiniment majestueuse qui conduit à un authentique tsunami avec cette voix de soprano :

https://www.youtube.com/watch?v=v_pn_cVqGJQ&list=RDv_pn_cVqGJQ#t=2774

Un extrait de la Symphonie No. 3 en ut mineur, Op. 78 de Camille Saint-Saëns. Où la puissance symphonique est appuyée par les grands orgues :

https://www.youtube.com/watch?v=4_9J32lV81Q

Johnny Cash, « Ghost Riders in the Sky », un appel aux grands espaces, aux chevauchées, à la respiration à pleins poumons. La country music ! :

https://www.youtube.com/watch?v=SmxB2BwVufA

Cet air qui me met les larmes aux yeux, « Ain’t Got No, I Got Life » de Nina Simone, une version de 1968. La plainte et sa litanie puis changement de rythme avec tout ce que j’ai, moi qui n’ai rien : « Got my hair, got my head / Got my brains, got my ears / Got my eyes, got my nose / Got my mouth, I got my smile / I got my tongue, got my chin / Got my neck, got my boobs / Got my heart, got my soul / Got my back, I got my sex… »

https://www.youtube.com/watch?v=L5jI9I03q8E

 

14 – La touche érotique dans cet extrait de « Banditsky Peterburg » (Бандитский Петербург), une série télévisée russe avec Olesya Sudzilovskaya. Pertinence de la suggestion sans laquelle il n’y aurait pas d’érotisme, et beauté de cette actrice que confirme la beauté de la langue russe qui passe sur ses lèvres — et inversement :

https://www.youtube.com/watch?v=lcSbsz_T_pI

Deux séquences magistrales — mais c’est tout le film qu’il me faudrait faire figurer ici, en lien, un film plein à craquer de subtilités, de sous-entendus, de trouvailles : « The Graduate » de Mike Nichols. Être à chaque instant de sa vie Benjamin face à Mrs. Robinson, Dustin Hoffman face à Anne Bancroft… Pas mal non ? Et ces airs de Simon & Garfunkel qui enjambent les générations ! :

https://www.youtube.com/watch?v=-3lKbMBab18

https://www.youtube.com/watch?v=WbIpbjiw_Zs

 Anne Bancroft

Anne Bancroft (1931-2005), l’irrésistible Mrs. Robinson. 

 

15 – Vangelis, un Grec né à Volos, autre musicien en prise avec l’image. Les films qu’il accompagne semblent procéder de sa musique même. Vangelis est un créateur d’images, comme l’ont été nombre de musiciens russes, de Tchaïkovski à Moussorgski et de Prokofiev à Chostakovitch pour ne citer qu’eux. Et je pourrais en venir à Wagner.  Vangelis, une dimension épique. Pensez à « Chariots of Fire », « Conquest of Paradise » ou « Alexander » :

https://www.youtube.com/watch?v=EJgrzJlHXT4&list=RDEJgrzJlHXT4#t=74

Et parmi les grands créateurs de musiques épiques et cinématographiques, n’oublions pas l’Écossais Dougie MacLean, à commencer par « The Gael » (« The Last of the Mohicans » de Daniel Day-Lewis). Ci-joint une interprétation proposée par The Royal Scots Dragoon Guards :

https://www.youtube.com/watch?v=U89Qtbnk-Q4

Parmi les génies universels, Tex Avery mais aussi Sergio Leone et Ennio Morricone. Et je me retiens pour ne pas saturer cet article de liens relatifs à ces créateurs. Ci-joint, Clint Eastwood (cet autre géant) dans « Et pour quelques dollars de plus », le duel final, dans ce paysage où j’ai vécu une dizaine d’années, avec cet endroit précis où je faisais volontiers halte, le cercle du dernier duel :

https://www.youtube.com/watch?v=0JPnR7C8mZQ

Clint EastwoodClint Eastwood dans « Et pour quelques dollars de plus » (1965). Ce film est le deuxième volet d’une trilogie avec « Pour une poignée de dollars » (1964) et « Le Bon, la Brute et le Truand » (1966).  

 Olivier Ypsilantis

 

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La civilisation arabe est en voie de disparition

 

« Dans le monde arabe, au lieu de créer un avenir, nous sommes face à un projet absolu : épouser la religion. L’Europe commence à régresser aussi. Ne serait-ce parce que la politique occidentale soutient l’obscurantisme incarné par le Wahhabisme. L’institution politique en Occident ne cherche plus la culture, la lumière, l’avenir, le progrès. Elle cherche l’argent », écrit Adonis dans « Violence et Islam », un livre écrit en collaboration avec son amie, la psychanalyste franco-marocaine Houria Abdelouahed.

 

Adonis devant sa bibliothèque

Adonis (Ali Ahmed Saïd Esber), né en 1930, au nord de la Syrie, dans une famille alaouite. Photographié ici dans son appartement parisien.

 

Cet article est en partie le produit de la traduction et de l’adaptation d’une entrevue entre Adonis (Ali Ahmed Saïd Esber), poète syro-libanais, et la journaliste Jacinta Cremades. L’entrevue en question a été publiée dans la revue « El Cultural » (du 26 février 2016), supplément culturel du grand quotidien espagnol « El Mundo ». Elle a eu lieu dans le domicile parisien du poète à l’occasion de la parution de son essai « Violence et Islam » en espagnol (« Violencia e Islam » chez Ariel, 2016), une suite d’entretiens avec Houria Abdelouahed.

Ci-joint, la traduction et l’adaptation de l’article en question :

Jacinta Cremades – Nous ne pouvons commencer cette entrevue sans évoquer en priorité le « Printemps Arabe » auquel vous dédiez un chapitre de votre essai, chapitre au titre révélateur : « Un Printemps sans hirondelles ». Pourquoi cet échec ?

Adonis – Une révolution au sein d’une société arabe, société qui se fonde essentiellement sur des traditions religieuses, doit avoir un projet, ce que le « Printemps arabe » n’a jamais eu. Sans séparation entre d’une part le religieux, d’autre part le politique, le culturel et le social, la révolution ne pouvait qu’être frustrée. Par ailleurs, une (authentique) révolution doit se faire indépendamment des influences extérieures. Elle doit par ailleurs supposer plus de liberté et d’humanité face aux régimes qu’elle dénonce et combat. C’est pourquoi les « révolutions arabes » n’ont jamais été des révolutions.

Jacinta Cremades – Pensez-vous que la société arabe saura se re-concevoir, se ré-élaborer ?

Adonis – Bien sûr ! L’Occident l’a fait, la France par exemple ; alors, pourquoi pas les Arabes ? Si on parvient à séparer religion et politique tout est possible. L’essentiel c’est l’homme et non la religion, les traditions, le passé. Être homme, c’est œuvrer pour le futur de l’humanité et non pas s’efforcer de recréer le passé, comme le font aujourd’hui les pays arabes.

Jacinta Cremades – Approuvez-vous ce processus de démocratisation venu d’Occident et plus particulièrement des États-Unis ?

Adonis – A ce que je sache, ce processus n’est pas général. Par exemple, où est le projet de démocratisation en Arabie Saoudite ? Et au Qatar ? Il faut commencer par démocratiser l’Arabie Saoudite ; et des démocraties seront alors possibles en Syrie, en Libye et dans les autres pays arabes. Mais l’Occident n’a aucune intention de démocratiser les pays arabes, contrairement à ce que répète sa propagande. L’Occident protège ses intérêts, capitaux, fourniture en matières premières, pétrole et gaz.

Jacinta Cremades –  Existe-t-il au sein de l’islam des mouvements intellectuels ou politiques qui travaillent dans cette direction ?

Adonis – Oui, mais ils ont été marginalisés. Et je pense à l’écrivain Haytham Manna (1). Lui et son groupe, des opposants syriens de l’intérieur, ont été ignorés durant des décennies avant d’être reconnus par les Occidentaux. Depuis le début, ils se battaient pourtant pour la laïcité, contre la coercition et pour la liberté de femmes.

Jacinta Cremades – Que signifie pour vous laïcité ?

Adonis – La laïcité telle que je l’entends n’exclut pas nécessairement la religion. Un gouvernement laïque doit respecter le droit de l’homme à une religion, à sa relation avec l’au-delà, l’inconnu, l’amour. Je m’élève contre toute religion institutionnalisée et imposée par un État à la société. Je prie souvent. La religion est une question personnelle, comme l’amour.

 

Houria ABDELHOUAHEDHouria Abdelouahed avec, en lien, une notice biographique :

http://www.ep.univ-paris-diderot.fr/recherche/crpms/membres-du-crpms/directeurs-de-recherche/houri-abdelouahed/

 

Jacinta Cremades – Y-a-t-il urgence à réinterpréter le Coran ? Et comment pourrait s’opérer cette nouvelle lecture du Coran ?

Adonis – Elle se fera par la séparation entre le politique et le religieux. Le Coran doit être envisagé comme inscrit dans l’histoire et non comme un absolu qui lui échappe. Le travail accompli par le christianisme et le judaïsme doit être accompli par l’islam. Pourquoi ne le pourrait-il pas ? Les textes sacrés comme les grands textes de la littérature doivent être interprétés sous une multitude d’angles, sous un angle toujours changeant. Prenez l’exemple de El Quijote ! Le texte en soi est une abstraction ; il ne prend vie que par la lecture qu’en font les uns et les autres. Le problème du Coran, c’est qu’il subit la lecture qu’en font les wahhabites, l’Arabie Saoudite qui finance des mosquées un peu partout dans le monde, en France notamment.

Dans « Violence et Islam », Adonis juge qu’il faut appliquer une lecture psychanalytique au Coran, une vision capable d’ouvrir ce livre au futur. Il juge qu’il a manqué à l’islam un Freud capable de réinterpréter ce livre, comme il a réinterprété le judaïsme et, plus généralement, le monothéisme dans « L’homme Moïse et la religion monothéiste » (« Der Mann Moses und die monotheistische Religion »), son dernier livre. Adonis précise que  « Violence et Islam » est le premier livre dans lequel on évoque à la fois islam et psychologie.  Ainsi qu’ils l’annoncent dans l’introduction, Adonis et Houria Abdelouahed promettent un second tome auquel ils travaillent déjà et qui traitera de la violence métaphysique car, ainsi que le déclare Adonis, la violence ne sévit pas seulement sur  terre mais aussi au ciel, tant au paradis qu’en enfer.

Adonis – L’Occident est très présent dans le monde arabe. Il fait partie intégrante de l’imaginaire arabe, que ce soit d’une manière positive ou négative. Il faut par ailleurs étudier la politique occidentale pour comprendre le monde arabe. Par exemple, comment est-il possible que l’Occident détruise un pays entier comme le Yémen pour en finir avec une poignée de dissidents ? Faut-il bombarder toute la Syrie pour en finir avec Bachar al-Assad ? Faut-il bombarder ainsi la Libye pour venir à bout d’un dictateur mis en place par ceux qui l’attaquent ?

Jacinta Cremades – L’étude des orientalistes pourrait-elle aider les Occidentaux à y voir plus clair ?

Adonis – Malheureusement, la lecture occidentale du Coran est elle aussi liée à une série d’intérêts. Il y a eu de grands orientalistes comme Louis Massignon, Henry Corbin ou Jacques Berque, pour ne citer qu’eux. Ils ont aidé à une meilleure compréhension et donc à un rapprochement. Mais aujourd’hui, je ne vois personne qui travaille à une ré-interprétation du Coran. Ce que nous nommons l’orientalisme est à présent lié à des intérêts politiques ; on ne peut donc espérer un minimum de rigueur.

Jacinta Cremades – Pensez-vous que le concept de liberté soit aujourd’hui exclusivement occidental ?

Adonis – Au sein de l’islam, il n’y a pas de questionnement possible. Tout est à prendre ou tout est à laisser. Et les interrogations sur la liberté sexuelle ou de pensée ne sont pas acceptées. Le Christ a pu être invoqué comme symbole de liberté. Rien de tel chez nous ; et pas question de remettre en question le moindre détail de la vie du Prophète.

 

 La Prière et l'Epée

Un livre à lire et à relire

 

Jacinta Cremades – Lorsque vous évoquez la « disparition de la civilisation arabe », qu’entendez-vous ?

Adonis – Il s’agit d’une disparition par manque de présence intellectuelle, par manque de créativité. Les Arabes sont très nombreux, ils sont physiquement très présents, ils ont de l’argent et occupent un espace stratégique. Mais ce n’est pas ce qui fait l’histoire. Leur participation à la création d’un monde meilleur est nulle. Exister c’est créer. L’essentiel pour une civilisation quelle qu’elle soit, c’est sa collaboration avec les autres. De ce point de vue, il n’y a plus de civilisation arabe.

Jacinta Cremades – Vous avez vécu une partie de votre vie à Beyrouth. Que vous évoque cette ville ?

Adonis – Beyrouth est une ville extraordinaire. Il y a des villes qui n’existent plus en dépit du nombre de leurs habitants : Le Caire, Alep ou Damas, par exemple. Par contre, Beyrouth est une ville-projet, une ville d’ouverture. On la crée et on la recrée indéfiniment, comme un poème. Et c’est ce que j’aime.

 

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Pour les hispanistes, un article qui résume les vues d’Adonis sur la question. Il est intitulé « Diez razones por las que el Islam debe y va a desaparecer » :

http://www.elconfidencial.com/cultura/2016-03-01/10-razones-por-las-que-el-islam-debe-y-va-a-desaparecer-segun-adonis_1159327/

 

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Au cours d’une entrevue avec le quotidien Die Welt, en février 2016, Adonis déclare que la société arabe « se construit sur un système totalitaire. La religion dicte tout : comment marcher, comment aller aux toilettes, comment s’aimer… ». Il n’exagère pas. Les prédicateurs musulmans ont volontiers le nez dans la culotte des dames ou sur leurs serviettes hygiéniques, dans les lits des couples, sur et dans le trou du cul des uns !

Dans cette entrevue, Adonis en vient sans tarder à l’une de ses bêtes noires (qui est aussi la mienne), l’Arabie Saoudite, la tête du monstre, un monstre qui ne serait rien, ou presque, sans nous les Occidentaux, à commencer par les États-Unis. Et il pose une question que je me pose depuis longtemps : « Pourquoi l’Occident s’exprime-t-il si peu sur l’Arabie Saoudite ? » Adonis qui est interdit de séjour dans ce pays juge que le Coran est « un texte extrêmement violent », un texte dont la radicalité (lecture exclusivement littérale) est essentiellement imposée par ce pays. Mais écoutez-le :

https://www.youtube.com/watch?v=jQ08NAjWxsg

Seul point de ce discours avec lequel je prends mes distances : affirmer que Daesh a été créé par les Américains me semble relever de la théorie de la conspiration. Il est certain que la base idéologique de Daesh est le wahhabisme, que l’Arabie Saoudite est emberlificotée avec les États-Unis et plus généralement avec l’Occident pour cause de pétrole, que… Il n’empêche qu’Adonis emprunte en la circonstance un raccourci qui me semble… un peu court.

Adonis qui se bat pour la laïcité dans l’espace public et politique ne cesse de dénoncer la condition de la femme en terre d’islam où celle-ci, incarnation du désir (du désordre), est soumise et encadrée par le texte sacré. Il ajoute que la femme est tellement normalisée — et l’homme en conséquence — que des mots tels que « misogynie », « sexisme » et « machisme » n’existent pas dans la langue arabe.

Il déclare : « Avec l’islam, la poésie a donc dû se séparer de la pensée, et le poète n’a plus eu que le droit de dire ses émotions. Dès lors, les Arabes ne peuvent pas imaginer un poète qui soit aussi un penseur, parce qu’ils n’ont pas l’habitude de lire une poésie qui soit en même temps une pensée ». Et il ajoute qu’il n’y a pas de penseurs musulmans qui puissent évoquer de près ou de loin Emmanuel Levinas, philosophe juif et croyant.

Son invitation pressante : distinguer « profondément et essentiellement la pratique religieuse individuelle de la dimension collective et sociale », se libérer du dogme wahhabite, prédominant, afin de se soustraire à la coercition du pouvoir politique et ses violences.

Que « Violence et Islam » ait été élaboré par un dialogue avec une psychanalyste n’est pas un hasard. Adonis juge que l’islam doit s’extraire de sa fixité en faisant appel à l’analyse psychanalytique qui est invitation au mouvement. Ainsi pourrait-on commencer à séparer le politique du religieux car « tant que la religion va de pair avec le pouvoir, tant que la religion musulmane est institutionnalisée, c’est-à-dire dans la sphère publique, aucun progrès ne sera possible ». Il estime que l’islam offre un champ considérable à la psychanalyse car la pensée magique, la légende et la superstition dominent cette culture. « Les musulmans sont hantés par les légendes qui sont considérées comme des vérités absolues. Nulle place pour la pensée scientifique. L’islam est par définition anti-psychanalytique car la psychanalyse ouvre des horizons nouveaux pour la réflexion et la pensée. »

 

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(1) Un lien sur l’opposant syrien Haytham Manna, intitulé « Haytham Manna, président de l’opposition démocratique laïque syrienne » :

http://www.madaniya.info/2015/12/13/haytham-manna-president-de-l-opposition-democratique-laique-syrienne/

 

Haytham Manna representative of the National Coordination Committee for Democratic Change, one of Syria's two main opposition groups, arrives for a meeting with Greece's foreign minister Stavros Dimas in Athens, on Thursday, March 8, 2012. Dimas and Syrian opposition representatives met to discuss a peaceful end to the country's year-long uprising. (AP Photo/Thanassis Stavrakis)

Haytham Manna representative of the National Coordination Committee for Democratic Change, one of Syria’s two main opposition groups, arrives for a meeting with Greece’s foreign minister Stavros Dimas in Athens, on Thursday, March 8, 2012. Dimas and Syrian opposition representatives met to discuss a peaceful end to the country’s year-long uprising. (AP Photo/Thanassis Stavrakis)

Haytham Manna, un grand monsieur trop ignoré (né en 1951)

 

Olivier Ypsilantis

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2/2 – A propos du livre de Jean-Claude Milner, « Les penchants criminels de l’Europe démocratique »

 

Au chapitre 4 du livre en question, Jean-Claude Milner pose une remarque qui rejoint d’une certaine manière ce que j’ai écrit dans plusieurs articles, à savoir que la Shoah est l’un des constituants, et non des moindres, des fondations de l’Europe. La Shoah, soit un sentiment de culpabilité plus ou moins diffus dont l’Europe aimerait définitivement se débarrasser — j’ai écrit quelque part qu’une odeur de mort montait des fondations (de la cave) de la maison Europe. Ce constat explique que le Vieux Continent s’emploie à enfermer Israël dans « les frontières d’Auschwitz », une expression de Shmuel Trigano qui constitue le titre de l’un de ses livres dont je recommande la lecture : « Les frontières d’Auschwitz : Les ravages du devoir de mémoire ».

Mais j’en reviens à la proposition de Jean-Caude Milner qui, à sa manière, rejoint la mienne : l’Europe veut oublier, tourner la page. Il évoque « une véritable axiomatique européenne », soit un refus de l’histoire européenne (voir l’enseignement scolaire) destiné à préparer le processus d’unification. « Cette axiomatique est dans le cerveau de tous les décideurs européens » ajoute-t-il.

De Gaulle et Adenauer

Charles de Gaulle et Konrad Adenauer

 

Mais je vais cesser de rendre compte de ce livre et j’invite mes lecteurs à le lire. Simplement, je n’acquiesce pas à toutes ses propositions ; pourtant certaines d’entre elles confirment des impressions que je porte depuis des années. Il s’agit d’enterrer la Shoah et, pour ce faire, rien de mieux que de tourner le dos à l’histoire. L’Europe a commencé par soutenir Israël car après la Shoah il lui fallait faire preuve d’un peu de gentillesse, tout de même ! Mais sitôt qu’Israël s’est montré un peu trop fort — à son goût —, sitôt que le Juif ne fut plus cet individu toléré, faible et courbé, mais un combattant triomphant, l’Europe s’en trouva fort perturbée et commença à ergoter et à chicaner. Israël triomphant, le Juif combattant et sur l’offensive, voilà qui bouscula les petits schémas mentaux de l’Europe. Mais vous connaissez la suite ; on en arriva tout naturellement à Nakba =  Shoah, à Gaza = Auschwitz, j’en passe et des meilleurs. Et on en arrive tout naturellement, aujourd’hui, à vouloir effacer Israël, au moins symboliquement, en changeant une certaine toponymie, vieux procédé qui a montré toute son efficacité.

Je ne suis pas Jean-Claude Milner sur un certain nombre de points. Par exemple, je le redis, j’éprouve quelque difficulté à suivre son recyclage lacanien, d’abord parce que je connais mal Jacques Lacan, mais aussi — et surtout — parce qu’un certain systématisme appliqué non plus aux individus mais à l’histoire m’inquiète. On s’efforce d’y voir un peu clair, et d’un coup, sorte de deus ex machina, on échappe à cette complexité en poussant en avant des schémas psychanalytiques. On se protège derrière eux comme un soldat derrière un parapet. Qu’on se protège, soit ! Mais prétendre avoir une vision claire —globale — du champ de bataille est une autre affaire. Je ne suis pas de ceux qui dénoncent la psychanalyse, une discipline féconde et utile, je dénonce un certain systématisme et des prétentions qui frisent le ridicule.  

Dans une entrevue avec Cyril Veken, Marc Darmon et Jean-Jacques Tyszler, Jean-Claude Milner avance de nombreuses propositions qui méritent notre attention. Il déclare notamment que « le thème fondamental de l’Europe, ce qui la justifie, c’est de considérer que son ciment ce doit être la paix ». Mais il fait aussitôt remarquer que cet espace qui se veut espace de la paix a été rendu possible par une guerre, et la plus destructrice de l’histoire de l’humanité. Toute une dialectique va alors s’affairer à la construction de l’Europe de la paix, initiée par la rencontre Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. Cette volonté politique de paix, parfaitement justifiable en soi, a toutefois, peu à peu, mécaniquement et insidieusement pourrait-on dire, permis la structuration d’une « stratégie d’extrême oubli » et je n’insisterai pas sur les références psychanalytiques auxquelles Jean-Claude Milner revient si volontiers. Il énumère les phases de cette construction — de cet oubli — en se centrant sur le couple franco-allemand, Valéry Giscard d’Estaing / Helmut Schmidt puis François Mitterrand / Helmut Kohl pour en arriver à la phase pax europæ (très différente du modèle américain de la paix) au cours de laquelle l’Europe se pose en « instituteur du monde » — et à ce propos, il me semble qu’aucun pays ne se pose plus en instituteur du monde que la France. C’est « l’expansionnisme de la paix ». « La pax europæ étant l’extension de la paix par une paix qui précède toujours la paix elle-même, alors que la pax americana, c’est la guerre qui précède la paix ». L’Europe quant à elle promeut la paix du haut de son estrade d’institutrice, par la parole.

Une partie du discours de Jean-Claude Milner m’intéresse aussi parce qu’elle rejoint ce que je crois observer depuis quelque temps. Autrement dit, en le lisant, il arrive que je me sente moins seul, notamment lorsqu’il est question d’Israël en regard de l’Europe et plus généralement des Juifs. L’Europe se veut illimitée par son message dit de paix et par une extension quasi-illimitée : pourquoi ne pas accueillir la Turquie et les pays de l’autre rive de la Méditerranée ? Or, et je cite Jean-Claude Milner, « aujourd’hui, l’Europe, globalement, considère que l’État d’Israël en particulier, que l’affirmation juive de façon plus large, est une figure de limite et que par voie de conséquence elle est structurellement en position d’obstacle à l’égard de ce mouvement d’illimitation qui est maintenant celui où l’Europe s’est engagée ». La société moderne dont l’Europe se veut le parangon est illimitée de par sa structure ; elle peut — et doit — tout accueillir et personne ne doit et n’a le droit de lui échapper. Or, le Juif est ce noyau qui en tant que tel impose des limites, énonce une irréductibilité que l’auteur explique par l’étude (opposée à la culture qui est le produit d’une imprégnation, l’étude textuelle qui s’est substituée chez une majorité de Juifs à l’étude rabbinique, à l’étude de la Thora orale) et par la quadriplicité homme/femme, parents/enfant. Personne n’ignore que le nom juif fonctionne encore (il n’est bien sûr pas le seul) par cet entrelacement entre l’étude et la quadriplicité. Or, la société moderne se veut illimitée et l’Europe se veut solution aux problèmes, le « problème juif » en particulier. L’Europe s’est heurtée au « problème juif » et s’y heurte encore dans une certaine mesure par le biais d’Israël. Le sioniste apparaît comme un obstacle à sa volonté d’illimité. Israël s’efforce de rétablir des frontières alors que l’Europe tend de diverses manières à leur effacement. Et j’en viens à ce passage de « Au nom de l’Autre – Réflexions sur l’antisémitisme qui vient  » (1) où Alain Finkielkraut pointe précisément dans la même direction que Jean-Claude Milner : « Loin de mettre en cause l’inquiétante étrangeté des Juifs, on leur en veut de nous rejoindre au moment où nous nous quittons, on se désole de leur assimilation à contretemps et du chassé-croisé qui les fait tomber dans l’idolâtrie et la sanctification du Lieu quand le monde éclairé se convertit en masse au transfrontiérisme et à l’errance ; on n’accuse pas ces nomades invétérés de conspirer au déracinement de l’Europe, on déplore que ces tard-venus de l’autochtonie aient régressé au stade où étaient les Européens avant que le remords ne ronge leur ego et ne les contraigne à placer les principes universels au-dessus des souverainetés territoriales ».

« Elle (l’Europe) considère qu’elle est vouée à s’étendre sans limites, et que, comme elle, l’islam est voué à s’étendre sans limites », écrit Jean-Claude Milner. Elle, l’Europe, par la paix ; lui, l’islam, par le djihad, l’islam avec lequel l’Europe espère passer un gentleman’s agreement afin de « mettre en équivalence ces deux expansions, qui sont supposées légitimes l’une et l’autre », afin de réunir les deux moitiés de l’humanité — exit l’expansion américaine jugée va-t-en-guerre et illégitime. Ce gentleman’s agreement est porté et structuré par des idéologies qui s’activent au nom du progressisme. Mais problème, d’où l’agitation de la « question palestinienne ». Le problème ? Israël qui fait obstacle à l’Europe dans son expansion (pacifique) en direction des pays arabes de la Méditerranée et à l’expansion de l’islam pensé comme une religion progressiste car religion des pauvres, des opprimés, des laissés-pour-compte, etc., etc. D’où la position clé et charnière dans laquelle ces idéologues européens placent les Palestiniens : le signifiant palestinien fait passer le signifiant arabo-musulman au signifiant progressiste, il permet de mettre en équivalence paix et djihad. « En effet, l’Intifada est pensée comme un djihad dans le monde arabo-musulman et comme une demande de paix dans le monde européen. »

Une fois encore, je ne souscris pas à toutes les propositions et constructions de Jean-Claude Milner ; il n’empêche que certaines, assez nombreuses, sont étonnantes et ouvrent des perspectives de réflexion devant lesquelles je m’arrête volontiers et durablement.

 

Cartoons and ExtremismJésus dans les bras de sa mère récupéré pour les besoins de la cause palestinienne, une cause qui remue volontiers entre autres mythes celui du Juif déicide, mythe qui ne laisse pas indifférents certains Chrétiens.

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(1) J’ai lu ce petit livre d’Alain Finkielkraut, « Au nom de l’Autre », sous-titré « Réflexions sur l’antisémitisme qui vient », il y a quelques années, à Montréal, après l’avoir dégoté chez un bouquiniste du Plateau-Mont-Royal. La lecture du livre de Jean-Claude Milner m’a replacé dans ce livre d’Alain Finkielkraut. Je note un air de famille entre ces deux ouvrages qui semblent dialoguer discrètement entre eux. Alain Finkielkraut y écrit : « L’Europe post-criminelle est, pour le dire avec les mots de Camus, un ‟juge-pénitent” qui tire toute sa fierté de sa repentance et qui ne cesse de s’avoir à l’œil. ‟Plus jamais moi !” promet l’Europe, et elle se tue à la tâche ».

 

Olivier Ypsilantis

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1/2 – A propos du livre de Jean-Claude Milner, « Les penchants criminels de l’Europe démocratique »

 

Il y a peu une amie m’a signalé un livre et une entrevue. Le livre, « Les penchants criminels de l’Europe démocratique » ; l’entrevue conduite par Alain Finkielkraut se déroule entre Jean-Claude Milner et Élizabeth de Fontenay. Ce que dit et ce qu’écrit Jean-Claude Milner me retiennent d’autant plus qu’un certain nombre de ses propositions (de temps d’une démonstration) rejoignent ce que j’éprouve depuis des années, des impressions qui ne cessent de gagner en intensité. Il est certain que le systématisme de Jean-Claude Milner ne m’entraîne pas nécessairement tout entier avec lui. De ce point de vue, je me rapproche d’Élizabeth de Fontenay, question de tempérament probablement. Je reconnais la richesse de ses propositions, je suis sensible à leur caractère hautement stimulant mais je ne puis lui emboîter le pas sans partir à des moments donnés, et assez volontiers, sur les côtés. Il n’empêche, des impressions se trouvent précisées et confirmées.

 

Jean-Claude MilnerJean-Claude Milner (né en 1941)

 

Comment situer ce vote de la France (pour ne citer que ce pays) en faveur d’une résolution du Conseil exécutif de l’UNESCO ? On se souvient qu’il y a quelques années, Alain Juppé s’était déclaré choqué par la désignation « État juif », sous le prétexte qu’il n’y avait pas que des Juifs en Israël… Dans cette même « logique », on en est venu à ce vote encouragé par un certain ministre, Jean-Marc Ayrault. L’extraordinaire aplomb de ces fonctionnaires est porté par une ambiance générale, a priori hostile à Israël. Ils vont dans le sens du courant car c’est là qu’ils pêchent leurs voix ; et cette hostilité aussi insidieuse que massive (l’hostilité des masses) est flattée par les appareils d’État pour des raisons que j’ai exposées dans divers articles. Ainsi la boucle est-elle bouclée et ça tourne sur des flonflons.

Les Juifs ont été un « problème » ; et ils ont été nombreux ceux qui ont préconisé leurs solutions pour le « résoudre ». Parmi eux, les nazis (voir la Endlösung der Judenfrage) et, sur un tout autre registre, Stanislas de Clermont-Tonnerre. La « question juive » ? Étrange et  terrible dénomination sur laquelle Jean-Claude Milner apporte un éclaircissement original en définissant ce schéma central : couple [problème / solution] avec, en symétrie, [question / réponse], un schéma qui a servi de cadre au dispositif social et politique européen du XVIIIe siècle à nos jours. La société pose des « problèmes », la politique apporte des « solutions ». Pour les sociétés européennes, les Juifs sont l’un de ces problèmes, central et récurrent à bien y penser. Car tout en étant porteurs d’universalité, les Juifs sont également porteurs d’un noyau qui se veut irréductible et spécifique. Mais a-t-on pensé que c’est précisément cette irréductibilité et cette spécificité qui les font porteurs d’universalité ? Quelques-uns le savent. Beaucoup l’ignorent ou ne veulent pas le savoir.

Cette irréductibilité juive s’est transposée à Israël, pays universel et extraordinairement singulier. C’est le village gaulois face à l’immense Empire romain, aux légions romaines, aux camps retranchés d’Aquarium, de Babaorum, de Laudanum et de Petibonum. Les Juifs comme problème — qui en conséquence appelle une solution. Israël comme problème — qui en conséquence appelle une solution. Le monde ne tournerait-il pas en rond et assez furieusement ?

Faut-il donc en conclure que cette volonté d’effacement de la limite, que ce « fantasme européen », avec effacement des frontières, conduit à l’avènement d’une nouvelle religion : l’antijudaïsme ? Il est vrai que cette nouvelle religion qui s’affirme de plus en plus était annoncée par les religions à vocation universelle (le christianisme et l’islam) qui au cours des siècles se sont heurtées à la particularité d’un judaïsme non-prosélyte.

Je ne bois pas d’un trait tout ce que dit l’ex-maoïste Jean-Claude Milner. Par ailleurs, sa référence constante à Jacques Lacan et à ses structures m’agace a priori, d’abord parce que je connais mal ce psychanalyste mais aussi parce que l’application de la psychanalyse à l’étude de l’histoire et des sociétés ne me satisfait pas pour des raisons que je n’exposerai pas ici afin de garder à cet article un minimum de cohérence. Simplement, il me semble que l’appel aux structures psychanalytiques (et peu m’importe l’école et son maître) pour ce type d’étude relève d’un systématisme qui rassure probablement celui qui en fait usage — les œillères rassurent — mais qui fait hausser les épaules à d’autres. On peut apprécier la beauté formelle de certaines constructions sans pour autant la brandir et l’assener à tout propos.

La démocratie est un mode de gestion sociale auquel rien ne doit échapper. Le fou lui-même ne doit pas être exclu ; il doit être inclus dans la société, géré par elle. Pour Jean-Claude Milner, cette modalité universaliste (qui ne connaît que la règle générale) de la politique procède de l’héritage de la politique d’Aristote par l’Église qui étend le syllogisme à tout individu sans exception. Voir en particulier le message de saint Paul : tous les hommes ont pêché en un seul, tous les hommes seront sauvés en un seul, d’Adam à Jésus.

La démocratie qui est supposée être le règne de tous n’est que le règne de la majorité.  Afin de justifier ce fait, les théoriciens ne cessent de théoriser, avec contrat social et autres usines à gaz. Il s’agit par le biais de manœuvres diverses de ligoter et d’empaqueter tous sans exception dans la majorité. C’est ainsi, il faut respecter ce bricolage, ses modalités, ses rites, ses institutions, etc., en un mot ses contraintes. La majorité, c’est tout le monde sans exception. Et je passe sur les considérations lacaniennes de Jean-Louis Milner qui, en la circonstance, me semblent infatuées d’elles-mêmes. A ce propos, je dois dire que je perçois la psychanalyse appliquée à l’histoire comme un soliloque, un emplâtre sur jambe de bois.

Les Juifs, ces irréductibles, posent problème. Le Siècle dit des Lumières (car ce siècle eut sa part d’ombre), promoteur de la démocratie moderne, avec la Révolution française en pointe, sépara culture et religion, cette dernière étant reléguée à la sphère privée. On en vint à la très célèbre — trop célèbre — déclaration de Stanislas de Clermont-Tonnerre : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ». La Révolution française a voulu régler « le problème juif » et lui apporter « une solution définitive » qui n’a bien sûr rien à voir avec la Endlösung der Judenfrage. L’Aufklärung eut une approche du « problème » quelque peu différente puisqu’il intégra le religieux au culturel, une particularité qui explique que l’Allemagne, aujourd’hui encore, produise les plus remarquables théologiens chrétiens. Voir notamment Joseph Ratzinger (Benoît XVI).

La modernité exige l’effacement des particularités et des particularismes. Pour Jean-Claude Milner, le nazisme marque d’une certaine manière le triomphe de la modernité, une modernité préparée par la Première Guerre mondiale et la mobilisation totale au mépris de tous les droits individuels. L’individu est broyé, au sens propre comme au sens figuré ; il ne subsiste que les masses, malléables et mobilisables. Cette toute-puissance des masses va de pair avec celle de la technique. Le nazisme et la modernité se présentent comme un rejet radical des limites. Ernst Jünger ne s’y est pas trompé. Il faut relire « Sur les falaises de marbre » (« Auf den Marmorklippen ») avec le Grand Forestier comme personnage principal (Adolf Hitler) qui ne cesse de déraciner.

Les nazis ont mis au service de la « question juive » un système de mort (industriel) où la productivité devait primer. Tuer un maximum dans un minimum de temps. Les hommes des Einsatzgruppen flanchaient à l’occasion, alcoolisme et même suicide étaient assez fréquents. Il s’agissait de ménager les nerfs des bourreaux afin de ne pas porter préjudice au rendement.

Mais relisez l’intégralité du discours du Reichsfürher SS Heninrich Himmler à Posen, prononcé le 4 octobre 1943 devant des officiers supérieurs de la SS, et dont je rapporte le passage suivant : « La plupart d’entre vous savent ce que c’est que de voir un monceau de cent cadavres, ou de cinq cents, ou de mille. Être passés par là, et en même temps, sous réserve des exceptions dues à la faiblesse humaine, être restés corrects, voilà ce qui nous a endurcis. C’est là une page de gloire de notre histoire, une page non écrite et qui ne sera jamais écrite ». Il faut lire l’intégralité de ce discours pour affronter dans toute son ampleur la mentalité nazie. Cette déclaration est terrifiante entre toutes. On commence par éluder la question centrale, l’ampleur de la tâche et l’efficacité exigée, car enfin liquider l’ensemble des Juifs d’Europe suppose une organisation gigantesque que Raul Hilberg détaille dans « La Destruction des Juifs d’Europe ». Pensons simplement aux convois ferroviaires. On élude donc la volonté radicale d’efficacité pour en venir à la correction : exterminer correctement (les nazis prisent le langage allusif, la discrétion encore, le secret…), soit exterminer efficacement. Korrekt soit Effizient et inversement. On met en avant sa Korrektheit dans une entreprise particulièrement éprouvante pour… les bourreaux qui espèrent être respectés voire admirés. A propos de cette discrétion — le secret exigé —, on se souvient que les membres des Sonderkommandos étaient des Geheimnisträger, des porteurs de secret isolés du reste des déportés et régulièrement liquidés afin de mieux protéger le secret.

 

Caricature GazaJean-Claude Milner écrit dans son livre « Les penchants criminels de l’Europe démocratique » : « Il est opportun que le contretemps cesse. Le premier devoir des Juifs ce n’est pas comme l’imaginait Theodor Herzl de délivrer l’Europe des Juifs. Le premier devoir des Juifs, c’est de se délivrer de l’Europe », l’Europe qui apprécie ce genre de propagande (voir le dessin ci-dessus) dans la mesure où elle la soulage de la Shoah puisque Shoah = Nakba et Auschwitz = Gaza. Et ne parlons pas des négationnistes. 

 

Nous sommes entrés dans l’ère des masses toujours plus massives. La modernité exige l’effacement des particularités et des particularismes, dont le judaïsme et Israël, ces noyaux irréductibles. Il est « normal » qu’Alain Juppé se soit dit choqué par la désignation « État juif », il est lui aussi la voix des masses toujours plus massives.

L’Europe se veut illimitée par son message dit de paix — l’Europe, à commencer par la France qui se veut institutrice du monde — et par une extension quasi-illimitée : pourquoi ne pas accueillir la Turquie et les pays de l’autre rive de la Méditerranée ? Or, et je cite Jean-Claude Milner, « aujourd’hui, l’Europe, globalement, considère que l’État d’Israël en particulier, que l’affirmation juive de façon plus large, est une figure de limite et que par voie de conséquence elle est structurellement en position d’obstacle à l’égard de ce mouvement d’illimitation qui est maintenant celui où l’Europe s’est engagée ». La société moderne (dont l’Europe se veut le parangon) est de par sa structure illimitée, elle peut et doit tout accueillir, et personne ne doit et n’a le droit de lui échapper. Or, le Juif est ce noyau qui en tant que tel impose des limites, énonce une irréductibilité, le Juif et Israël.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Arbèles (1er octobre 331 av. J.-C.)

 

 Bataille de Gaugamèles 1

Arbèles (1er octobre 331 av. J.-C.)

 

Le lecteur trouvera ci-joint une présentation très simplifiée de la bataille d’Arbèles, une bataille que j’ai choisi d’évoquer pour une raison très simple : elle exerce sur moi une véritable fascination, comme tout le personnage d’Alexandre le Grand ; elle est aussi celle que j’ai étudiée avec le plus d’attention.

Arbèles, c’est l’estocade donnée par les Macédoniens d’Alexandre aux Perses de Darius III. Cette bataille consacre la supériorité d’une armée d’élite sur une armée de masse, d’une armée homogène sur une armée hétérogène. Elle consacre la phalange, un nouveau concept tactique qui régira non seulement nombre de batailles de l’Antiquité mais aussi des époques modernes, des Confédérés (suisses) au Tercio (espagnol) qui domineront durablement les champs de bataille d’Europe. Ils descendent en ligne directe de la phalange macédonienne.

L’idée d’armer des hommes de la sarisse (une lance de près de six mètres de long) et de  les constituer en phalanges revient au père d’Alexandre, Philippe II. La phalange, soit 4096 hoplites disposés suivant des files d’une profondeur de seize hommes qui portent un bouclier rond suspendu au cou. Leur sarisse est tenue de telle manière que du sixième rang qu’elle dépasse d’un mètre les hoplites placés en première ligne. Cet ensemble hérissé évolue selon la tactique tournante conçue par Épaminondas (Ἐπαμεινώνδας), l’un des tacticiens les plus novateurs de l’Antiquité. Parmi ses concepts inédits : concentrer ses meilleurs éléments sur une aile afin d’en finir avec l’attaque frontale et favoriser l’attaque latérale.

Pour parer à ce danger, la phalange macédonienne va protéger ses flancs avec des peltastes thraces flanqués d’archers crétois, eux-mêmes flanqués de frondeurs rhodiens, etc. Philippe II accorde également une grande attention à la cavalerie dont l’escadron constitue la base. Il est commandé par un ilarque et est divisé en quatre tétrarchies, chacune comprenant quarante-neuf hommes commandés par un tétrarche. Au combat, la cavalerie s’articule suivant une idée de Philippe II qui, une fois encore, s’inspire d’Épaminondas : elle dessine un triangle dont la base est formée de treize cavaliers, dont trois sous-officiers — deux placés aux angles et un placé au milieu. A la pointe de ce triangle, l’officier, l’ilarque. La fine fleur de la cavalerie : l’aristocratie, les hétaïroi (ἑταῖροι) ou « Compagnons », soit quatre escadrons. L’entraînement de l’ensemble de l’armée est poussé au maximum. Il est en partie assuré par les moyens financiers dont dispose Philippe II, grâce notamment aux mines d’or du Pangée.

 

 Bataille de Gaugamèles 2

 

Je vais m’efforcer d’être bref en commençant par ne pas m’attarder sur la mise au pas des cités grecques à Chéronée où Alexandre qui commande la cavalerie écrase les Thébains et les Athéniens et s’affirme définitivement comme un grand soldat. Suite à cette victoire, Philippe II convoque à Corinthe les cités grecques (hormis Sparte) et les regroupe en une fédération, la Ligue de Corinthe. Il est acclamé chef suprême (ἡγεμών) pour la libération de l’Asie grecque. La mansuétude dont il fait preuve envers les vaincus explique en grande partie l’enthousiasme des cités grecques. Ainsi, plutôt que d’appliquer l’impitoyable loi du vainqueur, Philippe II libère les deux mille captifs athéniens à la condition qu’Athènes abandonne ses possessions en Chalcidique et en Thrace et renonce à sa ligue maritime. Au cour de l’été 336 av. J.-C., Philippe II est assassiné. Son fils Alexandre prend le pouvoir.

Je passe également sur la composition des deux armées qui vont s’affronter à Arbèles. Simplement : les Grecs alignent environ quarante mille fantassins et sept mille cavaliers ; les Perses (dont le nombre a souvent été exagéré) alignent environ deux cent mille fantassins et quarante mille cavaliers (dont les redoutables cavaliers bactriens et scythes), soit respectivement un rapport de un à cinq pour l’infanterie et de un à presque six pour la cavalerie, une nette infériorité numérique que les Grecs compensent par la discipline, la cohésion, l’entraînement mais aussi par un équipement très supérieur à celui des Perses.

Au printemps 334 av. J.-C., l’armée grecque franchit l’Hellespont. Elle s’aventure dans une expédition qui va durer onze années au cours desquelles Alexandre restaurera à son profit l’empire qu’avaient constitué Cyrus le Grand et Darius Ier. Victoires grecques, au Granique puis à Issos. L’armée grecque avance toujours plus vers l’est, dans un pays dévasté. En effet, sur les conseils d’officiers mercenaires grecs, Darius a ordonné que soit appliquée la politique de la terre brûlée. L’armée grecque avance vers le Tigre, vers le lieu-dit de Gaugamèles, à quelques kilomètres du village d’Arbèles où Darius a installé son quartier général. Darius et ses généraux ont choisi cette immense plaine pour affronter Alexandre afin de permette à l’ensemble de leur cavalerie de se déployer. Ils ont fait niveler et nettoyer le terrain pour faciliter les mouvements de leurs troupes dont celui des chars à faux considérés par Darius comme son arme suprême.

Avant de faire passer le Tigre à son armée, Alexandre la met au repos durant quatre jours. Les Perses ont négligé de surveiller ce fleuve au gué profond et au courant très rapide. Le passage est pénible, et de nombreuses parts de butin sont perdues. Le découragement gagne les rangs grecs ; mais l’aigle qui survolait l’armée reparaît et avec lui l’allant et la détermination qui se propagent à toute l’armée. Lorsqu’une troupe de cavaliers perses contre-attaque, il est trop tard. Les Grecs ont pris pied sur la rive est du Tigre. Alexandre veut passer à l’attaque sans tarder. Parménion (Παρμενίων), le vieux général qui a servi Philippe II, lui conseille la prudence. Alexandre met l’avis de Parménion en délibération ; l’avis de ce dernier est retenu.

On établit un camp fortifié. Alexandre parcourt le terrain du futur champ de bataille et l’étudie en tacticien. Il sait par un transfuge grec que Darius n’envisage pas l’offensive ; il attend Alexandre dans la plaine de Gaugamèles. La nuit tombe et… la pleine lune qui vient de se lever se met à pâlir, devient rouge sang avant de s’obscurcir. C’est une éclipse. L’épouvante gagne les rangs grecs, la sédition menace. Les hommes veulent retraverser le Tigre. Alexandre convoque les chefs de l’armée et les devins, à commencer par Aristandre, son devin officiel. Des mages égyptiens qui connaissent de longue date ce phénomène s’efforcent de l’expliquer ; et pour mieux se faire comprendre de soldats parfaitement ignorants de la question, ils déclarent que le soleil et la lune s’affrontent périodiquement. Aristandre ajoute aussitôt que le soleil est l’emblème des Grecs (Apollon) et la lune celui des Perses et que, considérant ce qui se passe, on peut affirmer que « le soleil grec avalera la lune perse… » On propage la nouvelle, l’armée se rassure. Les Perses ne sont pas moins effrayés que les Grecs. On les rassure en faisant circuler ce slogan en une vingtaine de langues : « Ne craignez rien, vous êtes quinze contre un ».

Alexandre se retire sous sa tente. Parménion le rejoint pour un ultime entretien. Il signale au jeune roi que si à la bataille d’Issos (1er novembre 333 av. J.-C.) les défilés cachaient l’immensité de l’armée perse, il n’en serait pas de même à Gaugamèles. Toute l’armée ennemi apparaissant au premier coup d’œil plongerait dans l’angoisse jusqu’aux plus valeureux. Aussi lui conseille-t-il d’attaquer de nuit, un avis qu’Alexandre repousse catégoriquement, jugeant que la victoire ne peut lui revenir de la sorte : ce serait une victoire volée.

 

Bataille de Gaugamèles 3

 

Tôt le lendemain la marche d’approche commence. Alors qu’il est à un peu plus de cinq  mille mètres des Perses et que son armée commence à descendre les pentes des collines, Alexandre lui fait faire halte, l’organise et, accompagné de l’infanterie légère et de la cavalerie des Compagnons, il procède à une reconnaissance exhaustive du terrain sur lequel il va opérer. A son retour, il convoque ses généraux et leur rappelle que de cette bataille dépend le sort de l’Asie, contrairement à d’autres batailles qu’ils ont eu à livrer.

Les Grecs qui se sont entourés de protections se reposent. Les Perses quant à eux restent éveillés toute la nuit, en formation de combat. Ils ne se sont entourés d’aucune protection et redoutent une attaque nocturne. C’est l’un des points qui expliquent la victoire grecque : l’armée de Darius va combattre après une nuit d’insomnie et d’anxiété.

Le soleil commence à se lever sur la plaine de Gaugamèles. Face à l’immense armée perse, Alexandre a un moment d’hésitation : il sait qu’en cas de défaite toute retraite est impossible dans ce pays sans ressources. La brume s’est dissipée et l’aigle paraît au-dessus d’Alexandre et son armée. Une clameur immense s’élève de l’armée grecque. Aristandre parcourt les lignes tout en désignant l’aigle. Les soldats grecs trépignent. Alexandre leur donne l’ordre de rester sur les hauteurs. Il a revêtu une cuirasse, précaution rare chez lui. Ses hommes remarquent son calme et y lisent le présage de la victoire. Son armée risquant l’encerclement (considérant la disproportion numérique entre Grecs et Perses), Alexandre pense son ordre de bataille de manière à opposer un front continu. Ainsi les troupes placées à l’arrière sont-elles constituées d’infanterie légère susceptible de se déplacer rapidement et dans toutes les directions. Il garde plusieurs corps en réserve afin de pouvoir les engager là où nécessaire. Les bagages et les prisonniers sont laissés sous la garde d’un petit contingent de Thraces, dans l’enceinte du camp. Alexandre prend le commandement de l’aile droite, Parménion celui de l’aile gauche. Quant aux chars à faux que Darius considère comme son arme suprême, Alexandre a demandé à ses soldats qu’ils ouvrent leurs rangs pour les laisser passer puis les neutraliser sans peine.

Afin de ne pas surcharger le présent article et lui garder une certaine fluidité, je passe sur l’ordre de bataille des belligérants. Pour les passionnés, je signale qu’Arrien (Ἀρριανός) en donne une description dans « L’Anabase » (ἀνάϐασις ou « Expédition d’Alexandre »), au  Livre III, chapitre II. Arrien était surnommé le nouveau Xénophon, ce qui reste un gage de sérieux. Concernant l’ordre de bataille perse, précisons simplement que Darius et les Perses de sa suite sont encadrés et protégés par des mercenaires grecs qui font ainsi face à la phalange, eux seuls étant jugés capables de l’affronter avec quelque chance de succès.

Alors qu’Alexandre commence à chevaucher contre l’ennemi, un déserteur perse l’avertit que Darius a fait poser des chausse-trappes aux endroits où la cavalerie grecque risque de charger. Après délibération avec ses généraux, il part en oblique vers l’aile gauche perse. Alexandre appuie donc sur sa droite. Les Perses qui voient le danger s’efforcent d’envelopper ce mouvement. Darius est inquiet ; il craint qu’Alexandre ne s’engage sur un terrain qui n’a pas été nivelé et nettoyé et sur lequel ses chars à faux ne pourront s’élancer. Afin d’empêcher ce débordement sur sa gauche, Darius lance sa cavalerie scythe et bactrienne, ce qui met Alexandre sur la défensive, Alexandre qui dans l’espoir de reprendre l’initiative ordonne à sa cavalerie mercenaire de charger — nous sommes toujours sur l’aile droite grecque, l’aile gauche perse donc. La contre-attaque d’Alexandre échoue, cette unité ne disposant que de quatre cents cavaliers. Il parvient toutefois à stabiliser la situation en engageant des éclaireurs (πρόδρομοι) et la cavalerie péonienne flanqués par une infanterie constituée de mercenaires vétérans. Bessus, le satrape de Bactriane (le futur assassin de Darius), jette dans la mêlée (nous sommes toujours sur l’aide gauche perse, l’aile droite grecque donc) le reste de la cavalerie bactrienne, soit environ huit mille hommes. Les Grecs qui se trouvent en forte infériorité numérique ont de lourdes pertes. Pourtant, leurs escadrons vont parvenir à disloquer les formations des Scythes et des Bactriens.

Darius envoie ses chars à faux placés sur son aile gauche, une cinquantaine. Inefficacité totale. Ils sont criblés de traits avant d’atteindre les rangs grecs. Ceux qui ont réussi à passer voient les rangs grecs s’ouvrir et leur livrer passage ; ils sont immédiatement neutralisés. Darius décide d’engager sa droite pour contourner la gauche de l’adversaire. Pendant ce temps, Alexandre ordonne aux éclaireurs de charger l’ennemi qui chevauche sur son flanc droit tandis qu’il poursuit sa chevauchée en colonne le long de l’aile gauche perse. Les Scythes, les Bactiens et autres unités de l’aile gauche perse sont étrillés. La cavalerie perse se porte à leur secours mais ce faisant elle ouvre des brèches. Alexandre qui chevauche parallèlement au front perse remarque la faute. Il s’arrête, fait adopter la formation en coin et se rue dans l’une d’elles, en oblique. La phalange et le reste de la cavalerie chargent alors de front. La phalange est l’enclume, Alexandre et ses cavaliers sont le marteau. Ce mouvement de la cavalerie conduit par Alexandre est protégé par les peltastes qui courent derrière les cavaliers, sur leur droite, et qui par leurs tirs de harcèlement (javelots, flèches, jets de frondes) gênent la réaction perse.

Darius est isolé. Un javelot le manque de peu et tue son cocher. Effrayé, Darius abandonne son char et enfourche un cheval, suivi par quelques fidèles. Une clameur s’élève. Les Perses croient que leur souverain a été tué. Débandade de la cavalerie perse sur l’aile gauche perse. Mais au centre grec, une brèche s’est formée, ce qu’expliquent la vitesse à laquelle manœuvrent les unités grecques mais aussi la formation en coin de  l’aile droite grecque. Dans cette brèche s’engouffre un régiment de cavalerie indienne et perse provenant du centre perse en voie de désintégration. Il pousse jusqu’à l’emplacement où se trouvent les bêtes de somme, les prisonniers et les bagages. Les troupes constituant le corps de réserve placé en seconde ligne font volte-face, tombent sur l’arrière des intrus, les massacrent ou les mettent en déroute.

Pendant ce temps, l’aile gauche grecque placée sous le commandement de Parménion se défend contre une attaque frontale et une tentative d’encerclement. Ce dernier envoie des cavaliers pour demander de l’aide à Alexandre lancé à la poursuite de Darius. Informé de la situation, Alexandre hésite puis fait volte-face et avec la cavalerie des Compagnons il galope vers l’aile droite perse. Enivrée par une victoire à présent presque certaine, la cavalerie des Compagnons arrive en désordre face à des escadrons rangés en profondeur et qui comptent parmi les meilleurs éléments de l’armée perse. La mêlée est indescriptible. Les Compagnons perdent une soixantaine des leurs. Mais, une fois encore, les Perses sont défaits et la nouvelle de la fuite de Darius se propageant, la défaite devient déroute. Les troupes de Parménion poursuivent les Perses, s’emparent du camp, des bagages et des éléphants. Et Alexandre se lance à nouveau à la poursuite de Darius.

Arrien a probablement exagéré les pertes des Perses lorsqu’il évoque trois cent mille tués. Elles n’en ont pas moins été considérables : quatre-vingt mille tués et cent cinquante mille blessés et prisonniers pour quatre mille tués et blessés côté grec où les Compagnons ont encaissé le plus gros choc. Le sort de l’Empire achéménide est scellé. Darius sera assassiné en juin (ou juillet) 330 av. J.-C., Alexandre entrera triomphalement à Babylone, Suse et Persépolis. A Ecbatane, il sera salué comme Grand Roi et demi-dieu, l’Empire achéménide se reformera autour de sa personne. Il mourra à l’âge de trente-trois ans, victime du parasite de la malaria. Mais est-il bien mort de la malaria ?

La vidéo ci-jointe développe des points succinctement exposés ci-dessus. Malgré son côté péplum dans certaines de ses parties, c’est un documentaire exhaustif et d’une grande justesse où s’expriment un certains nombre d’experts militaires, un documentaire fascinant (durée env. 47 mn), riche en détails :

https://www.youtube.com/watch?v=1NYmiZvZocM

Le lien suivant propose une analyse très fouillée du film d’Oliver Stone, « Alexander » :

http://www.peplums.info/pep23.07.htm

Alexandre Le Grand

Colin Farrell dans « Alexander » d’Oliver Stone (2004) 

 

 Olivier Ypsilantis

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