Et l’Iran ?

 

Je viens de lire l’article suivant sur JForum.fr (le portail juif francophone). Il est intitulé ‟L’Iran chiite et l’État islamique sunnite : enjeux et dangers” et signé Michael Segall :

http://www.jforum.fr/forum/international/article/l-iran-chiite-et-l-etat-islamique

Je vais me répéter mais qu’importe ! L’article de Michael Segall me replonge dans l’une de mes principales préoccupations, l’Iran. L’auteur dresse un bilan : les ‟Printemps arabes” n’ont pas donné les belles floraisons que les gogos occidentaux, narines dilatées, espéraient humer. Ceux qui me lisent savent que je me suis immédiatement moqué de cette désignation — ‟Printemps arabes”. Et je ne suis pas d’un naturel désabusé, l’enthousiasme est plutôt dans mon caractère. Mon dédain pour les ‟Printemps arabes” a tenu à ma défiance envers les sociétés arabes, je dis bien les sociétés arabes et non les Arabes en tant qu’individus. Arturo Pérez-Reverte appelle idiotas profesionales ceux qui ont cru en ces ‟Printemps” invitant leurs lecteurs ou auditeurs à les suivre gaiement dans cette croyance. Il n’a pas tort. Je ne tiens pas l’Arabe pour inférieur ou plus mauvais qu’un Chinois, qu’un Caucasien ou qu’un Balte pour ne citer qu’eux. Je partage sans réticence le sentiment de Vladimir Jabotinsky (si décrié par ceux qui ne se sont jamais donné la peine de l’étudier), à savoir que tout individu est roi, que chaque individu est un ‟roi” égal à son prochain. Mais lisez Vladimir Jabotinsky !

Je me demande encore dans quel tripot a été concocté l’expression ‟Printemps arabes”. Elle m’est apparue d’emblée comme une farce, un gag de potaches.

Michael Segall écrit : ‟Aujourd’hui, comme hier, l’Iran et la Turquie se disputent l’hégémonie de la région tout en voulant détruire l’union de la nation arabe”. C’est vrai mais l’auteur ne dit pas que l’appétit de ces deux anciens empires a été tout naturellement excité pas l’intervention américaine en Irak et l’annihilation politique et militaire du régime de Saddam Hussein. Que reste-t-il dans un pays arabe lorsque sa structure étatique et, disons-le, laïque (voir le baasisme) est détruite ? Il ne reste que l’islam sous sa forme la plus simple, la plus violente. Je n’insisterai pas.

J’ai tenté d’exposer dans un certain nombre d’articles, sur ce blog même, mon iranophilie, une inclinaison qui ne sous-entend aucune sympathie pour le régime issu de la Révolution islamique de 1979, je le répète. Je suis persophile / iranophile et sioniste, ce qui me cause parfois des frayeurs : j’ai alors la sensation de longer un gouffre.

 

Dry Bones-QuizDry Bones (Yaakov Kirschen) pour The Jerusalem Post

 

De nombreuses conversations, lectures, voyages m’ont confirmé dans ce qui suit : c’est avec l’Iran qu’il nous faut jouer, sans naïveté bien sûr. L’islam est un danger majeur avec ces mouvances djihadistes qui s’activent de la Syrie et de l’Irak à l’Afrique noire. Pour commencer à agir et ne pas rester paralysé devant l’énormité de la chose, il faut porter son attention sur les fractures plus ou moins marquées qui parcourent ce monolithe : l’islam est un monolithe en morceaux ; l’islam est un et plusieurs. Principale fracture, l’antagonisme Chiisme / Sunnisme que sous-tend plus ou moins l’antagonisme Perses / Arabes. J’écris plus ou moins car les Arabes chiites sont nombreux, dans le Sud de l’Irak surtout ; ils ne représentent toutefois qu’un très faible pourcentage du monde arabe. A noter également la présence d’une communauté arabe en Iran (communauté majoritairement chiite) qui constitue moins de 3 % de la population du pays. L’Iran est un pays multi-ethnique, on ne le dit pas assez, d’où sa relative fragilité et son angoisse existentielle en tant que pays, une angoisse qui a d’autres explications que j’ai exposées dans un certain nombre d’articles.

Considérer l’islam comme un tout, c’est être à la fois dans le vrai et le faux. On pourrait étendre cette remarque au christianisme avec cette grande fracture Catholiques / Protestants, l’une des crises majeures — et peut-être la crise majeure — au sein du monde chrétien. Je le redis, l’antagonisme endémique entre Perses et Arabes est l’une des clés du futur et nous devons, nous Occidentaux, savoir jouer plus finement en commençant par nous extraire de notre vision à très court terme. Pourquoi sommes-nous si nerveux face aux Iraniens et (généralement) si complaisants face aux Arabes. Miser sur l’ami bête au détriment de l’ennemi intelligent peut s’avérer un bien mauvais choix sur le moyen-long terme, j’insiste. Car enfin, nous nous sommes acoquinés avec les Qataris, les Saoudiens et autres encagés mentaux. Une fois encore, je me place exclusivement à un niveau collectif : les sociétés arabes et non l’Arabe en tant qu’individu.

Je vais probablement choquer nombre de mes lecteurs, à commence par les Juifs d’Israël et de la diaspora. Qu’ils sachent que mon propos n’est pas de les choquer, j’ai mieux à faire. Je m’efforce simplement d’exprimer avec autant d’exactitude que possible des impressions et des intuitions. J’ai depuis longtemps, et de plus en plus, la conviction que l’Iran n’a jamais constitué et ne constitue pas le principal danger pour l’Occident et Israël. On s’effraye à l’idée d’un Iran nucléaire alors que le Pakistan (pays au sunnisme radical), pays hautement dangereux et instable, est une puissance nucléaire qui lance des tentacules en Afghanistan et fait face à l’Inde avec laquelle le contentieux territorial au sujet du Cachemire pourrait revenir occuper le devant de la scène.

On ne comprendra rien à l’Iran si on pense ce pays comme étant guidé par un groupe d’illuminés qui attendent la venue du douzième Iman — le Mahdî. A ce propos, le système de gouvernement iranien est plutôt complexe et il convient de l’étudier sans parti-pris afin de mieux comprendre ce qui agite ce pays. J’estime que nous avons affaire à des dirigeants rationnels qui poussent leurs pions avec circonspection et qui s’avèrent d’excellents joueurs, reconnaissons-le, d’où l’inquiétude qui nous étreint. Mais il y a plus. Le peuple iranien n’a pas d’animosité envers le peuple juif. Les déclarations intempestives et les provocations récurrentes du pouvoir iranien ne doivent pas occulter ce fait ; elles relèvent plus de tensions internes au pouvoir que d’une haine partagée par la population. Je comprends toutefois l’angoisse d’Israël que je souhaite aussi solide et armé que possible face à l’Iran. Dans les sociétés arabo-musulmanes, il n’en va pas de même : tous les Arabes que j’ai pu interroger au sujet d’Israël et des ‟Juifs en général” sont unanimes dans leur ressentiment. Ils l’expriment avec plus ou moins de virulence mais il est bien présent au cœur de leur système mental. Je ne suis pas arrivé à ce constat à la légère et je poursuis mon enquête. Ainsi que je l’ai signalé, la théorie de la conspiration est appréciée chez les Arabes sous la forme des ‟Protocoles des sages de Sion” (et dérivés) et chez les Iraniens sous celle des ‟Memoirs of Mr. Hempher, The British Spy to the Middle East” ou ‟Confessions of a British Spy”. Dans ce cas, c’est un agent britannique, Mr. Hempher, et le wahhabisme qui sont sur la sellette.

Je repense à mon arrivée au Ben Gurion International Airport, au contrôle de police en pleine Operation Protective Edge, à mon visa Islamic Republic of Iran, au peu d’intérêt (pour ne pas dire, au total désintérêt) que lui prêta la police. Serions-nous devenu entièrement soumis à un système médiatique simplement soucieux de prospérer à nos dépends, comme le tic ? Au cours de mes conversations en Iran que j’amenais volontiers sur Israël, je n’ai jamais entendu de propos antisémites et très rarement anti-israéliens, ces derniers relevant avant tout de l’inquiétude : se voir attaqué et rayé de la carte par Israël. Le djihadisme est le principal souci des Iraniens, non seulement du pouvoir à Téhéran mais aussi des Iraniens de la rue, ceux avec lesquels j’ai eu la chance de pouvoir parler, des jeunes surtout. Cette hantise du djihadisme s’explique en partie par la multi-ethnicité du pays, un pays par ailleurs relativement homogène du point de vue religieux : chiite à près de 90 % et duodécimain (voir les douze Imams) pour l’essentiel. Le djihadisme est sunnite et il montre aujourd’hui toute sa hideur. Je suis prêt à affirmer que le djihadisme que l’Iran se propose à présent de combattre à nos côtés n’est pas une manœuvre pour mieux encercler Israël mais qu’il correspond à la volonté de s’extraire d’une peur existentielle, une peur liée à l’histoire et à la composition du pays, une peur qui ne peut être comprise aussi longtemps qu’on s’en tient à quelques idées simplistes (volontiers véhiculées par les médias) au sujet d’un pays particulièrement complexe. Il est vrai que le danger de voir les Iraniens (intellectuellement plus doués) instrumentaliser les Arabes est réel, je l’ai dit et je le redis.

L’Iran et Israël seront amenés à coopérer, j’en suis convaincu. Le temps joue en faveur de ce rapprochement. L’histoire nous donne des pistes. Aujourd’hui, des événements pourraient accélérer ce processus ; l’actuel régime n’est pas l’horizon ultime de l’Iran. L’étude et l’observation me laissent entrevoir une entente à la base. Les Kurdes, ces descendants des Mèdes, proches cousins des Perses, des musulmans sunnites mais des Kurdes avant tout, des hommes d’abord soucieux de défendre leurs frontières, ont noué de nombreuses alliances avec Israël. Un temps interrompu, le dialogue entre l’Iran et Israël connaîtra d’autres temps. Ces deux pays entourés par un chaos arabe de sang et de flammes, chaos qui n’en est qu’à ses débuts, auront besoin d’allier leur intelligence. Je fais ici part d’un espoir.

Le géopolitologue Alexandre Del Valle rend compte du récit, ‟Iran-Israël : Jeux de guerre” dans l’article ci-joint, un article qu’il termine sur ces mots : ‟Dans son incroyable récit, Ramin Parham forme le vœu qu’une fois passé ce que Clausewitz appelait « le brouillard de la guerre », Israël et Iran reviendront à leur « histoire longue et heureuse », mots de Shimon Pérès de mars 2014, dans ce que Ramin Parham appelle Téhéran-Jérusalem : L’axe du futur ! On le dira utopiste. Mais il est froid comme n’importe quel réaliste et cite Richelieu, un ecclésiaste et fin connaisseur des guerres de religion : « La politique, disait le Cardinal, consiste à rendre possible ce qui est nécessaire »”. Rendre possible ce qui est nécessaire… :

http://www.europe-israel.org/2014/10/iran-israel-jeux-de-guerre-le-roman-despionnage-ou-tout-est-vrai-par-alexandre-del-valle/

 Olivier Ypsilantis

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Abba Kovner, héros juif, héros d’Israël.

 

Comme Avraham Stern*, Abba Kovner (1918-1987) a été un organisateur et un intellectuel. Lui aussi a commandé une organisation clandestine, à Vilna (également connu sous les noms de Wilno et Vilnius), avant de fonder le réseau “Breha”. Il a par ailleurs laissé une œuvre écrite, importante dans la vie culturelle israélienne.

* Ci-joint, l’article publié sur ce blog, ‟Avraham Stern, dit «Yair» (1907-1942)” :    http://zakhor-online.com/?p=4881

Abba Kovner est né à Sébastopol. Enfant, il part avec sa famille pour Vilnius, en Lituanie, où il va suivre une scolarité en hébreu, à l’académie hébraïque. Très jeune, il s’inscrit à l’Ha-Shomer ha Tzair. Ci-joint, un article sur ce mouvement de jeunesse sioniste fondé en 1913 :

http://www.hashomer-hatzair.org/pages/english.aspx

 

Abba KovnerL’écrivain yiddish Shmerke Kaczerginski et Abba Kovner à Vilnius

 

A Vilnius, alors capitale de la République socialiste soviétique de Lituanie, Abba Kovner intègre en septembre 1939 un mouvement de résistance anti-soviétique. Mais c’est à partir de juin 1941, avec l’occupation allemande, qu’Abba Kovner entame la période la plus dramatique de sa vie : il se cache avec quelques amis dans un couvent dominicain des environs de Vilnius avant de rejoindre le ghetto de Vilnius où il prend la mesure des méthodes nazies. C’est là qu’il répand l’idée d’une révolte, qu’il structure une force de résistance et se place à la tête d’un groupe de partisans réfugiés dans les forêts de Vilnius.

Lorsque l’Opération Barbarossa est déclenchée, 80 000 Juifs vivent dans la capitale. La Lituanie va connaître le premier mass killing de Juifs dans le cadre de la Solution finale (Endlösung der Judenfrage). Au cours de l’occupation allemande, 95% des Juifs de Lituanie seront exterminés, soit environ 254 000 Juifs. Le 21 janvier 1942 se tient une importante réunion chez Joseph Glazman. Y participent les représentants de différents groupes : Abba Kovner (Ha-Shomer ha Tzair), Joseph Glazman (Betar), Yitzhak Wittenberg et Chyena Borowska (Parti communiste), Nissan Reznik (Ha-No’ar ha Ziyyoni). C’est aussi la première fois que les Juifs prennent les armes pour se défendre. Les groupes de résistance s’unissent pour former le Fareinikte Partisaner Organizatzie (F.P.O.). Le F.P.O. est placé sous les ordres d’une équipe constituée par Abba Kovner, Joseph Glazman et Yitzhak Wittenberg, auxquels s’ajouteront Abraham Chwojnik (Bund) et Nissan Reznik. Tous les mouvements juifs du ghetto de Vilnius sont ainsi représentés.

En juillet 1943, après l’arrestation de Yitzhak Wittenberg, Abba Kovner est placé à la tête du F.P.O. avec pour nom de guerre ‟Uri”. Dans la vidéo ci-jointe, Abba Kovner évoque au cours du procès d’Adolf Eichmann l’arrestation de son chef (27e session, le 4 mai 1961) :

 https://www.youtube.com/watch?v=SBLN6X5kxC4

Alors que le ghetto est en passe d’être liquidé, Abba Kovner organise l’évacuation des combattants vers les bois. Dans les bois de Rodniky, il se place à la tête des combattants juifs survivants. Après la Libération, il sera actif au sein du mouvement ‟Breha” et de l’‟East Europe Survivors Brigade”, une organisation sioniste qui appelle les Juifs à s’unir, au vu de ce qu’ils viennent de subir et des menaces qui s’annoncent. En juillet 1945, Abba Kovner arrive en Italie, à la base de la ‟Ertez Israel Brigade” où il fait un discours sur la destruction des Juifs d’Europe et leur résistance au nazisme au cours de la guerre. Peu après, il se rend en Israël pour y trouver des appuis en vue d’organiser des actions punitives contre les responsables de la Shoah. De retour en Europe, il est arrêté et renvoyé en Israël où il ne tarde pas à être libéré.

En 1946, il s’installe en Israël, au kibboutz Ein ha-Horesh. Officier au cours de la Guerre d’Indépendance (1948-1949), il est responsable des activités culturelles au sein de la Givati Brigade. La guerre terminée, il consacre l’essentiel de son temps à écrire. Outre des poèmes (il aurait écrit son premier poème en 1945, alors qu’il était interné en Égypte), son œuvre compte des écrits relatant la Shoah et les luttes du peuple juif au cours de cette période ainsi qu’une trilogie en prose sur la Guerre d’Indépendance (1948-1949). Pour ceux qui voudraient en savoir plus à ce sujet, le lien ci-joint évoque d’une manière critique et précise le livre de Dina Porat, ‟The Fall of a Sparrow: The Life and Times of Abba Kovner” :

http://www.h-net.org/reviews/showrev.php?id=29738

On ne peut évoquer Abba Kovner sans évoquer Vitka Kempner Kovner (1920-2012). Ci-joint un riche lien mis en ligne par Jewish Women’s Archive :

http://jwa.org/encyclopedia/article/kempner-kovner-vitka

J’en viens à la partie la plus spectaculaire de la vie d’Abba Kover, à ses actions liées à la chasse aux nazis et à la vengeance. Abba Kovner et d’autres justiciers, les Nokmim (‟Les Vengeurs” en hébreu), décident de passer à l’action face à l’immensité d’un crime resté impuni, pas assez puni du moins. Durant plusieurs années et sur plusieurs continents, des Juifs font traquer et abattre des centaines d’ex-nazis. Les Procès de Nuremberg ne leur avaient pas suffi. Des millions d’Allemands ayant participé plus ou moins directement à la Shoah vivaient encore ; parmi eux, d’anciens membres de la Gestapo et de la SS. Quatre ans après la défaite de l’Allemagne, bien peu d’entre eux avaient été arrêtés. De guerre lasse, les Alliés avaient décidé qu’il ne valait plus la peine de faire tant d’effort et de dépenser tant d’argent à les traquer.

En 1945, Abba Kovner est à la tête des Nokmim (ou Nakam Group), des Juifs aux sensibilités très diverses allant du communisme au judaïsme orthodoxe mais tous bien décidés à venger leur peuple. Certains n’étaient pas des survivants de la Shoah, beaucoup avaient été membres de la Jewish Brigade (une section de la British Army composée de volontaires juifs originaires du Royaume-Uni, de Palestine mais aussi de l’Empire britannique) et ils souhaitaient apporter leur expérience militaire au groupe. L’historien David Cesarani estime que les plus efficaces des Nokmim étaient ces membres de la Jewish Brigade car ils bénéficiaient notamment du privilège de pouvoir se déplacer librement dans l’Europe d’après-guerre. Le territoire de chasse des Nokmim s’étendit à l’Espagne, à l’Amérique du Sud et au Canada (voir le cas Alexander Laak, responsable de la mort de milliers de Juifs dans le camp estonien de Jägala, probablement poussé au suicide, chez lui, dans la banlieue de Winnipeg, en 1960). Par ailleurs, les Nokmim surveillèrent de prêt le Réseau Odessa.

Au cours de la première phase des opérations, les Nokmim traquent les nazis un à un. Déguisés en MP (Military Police), ils procèdent à de fausses arrestations. L’interpellé finit généralement pendu chez lui de manière à faire croire à un suicide. D’autres sont victimes d’accidents de la route après le sabotage de leurs voitures. D’autres encore sont étranglés. Les Nokmim vont même jusqu’à injecter du kérosène à un agent de la Gestapo hospitalisé. These guys were not messing around. Ils voyagent beaucoup en Amérique du Sud…

Mais Abba Kovner n’est pas satisfait de cette méthode à faible rendement. Il faut que la vengeance s’exerce massivement. Six millions de Juifs ont été assassinés ; il faut assassiner six millions d’Allemands ! Abba Kovner et ses camarades établissent un plan (le Plan A) visant à empoisonner l’approvisionnement en eau de München, Berlin, Weimar, Nürnberg et Hamburg. Ainsi les Nokmim inspectent-ils les stations d’épuration et en étudient-ils le fonctionnement. Pendant que ses hommes échafaudent leur plan, Abba Kovner se rend en Israël et demande de l’aide à celui qui deviendra le premier président de l’État d’Israël, Chaim Weizmann (un chimiste de réputation mondiale) qui, dit-on, aurait aidé Abba Kovner à se fournir en poison. Rien ne prouve cependant que ce dernier ait révélé son dessein. On rapporte par ailleurs que Chaim Weizmann aurait approuvé le Plan B et repoussé le Plan A jugé arbitraire. Quoi qu’il en soit, des leaders juifs horrifiés par ce projet ont probablement averti les autorités mandataires car, lors de son retour en Europe, en bateau, Abba Kovner est arrêté. Le Plan A, soit l’empoisonnement massif de populations allemandes, a été déjoué, les dirigeants sionistes jugeant qu’il ne pouvait que porter préjudice au projet sioniste. Reste le Plan B.

Dotés d’un nouveau responsable, les Nokmim décident d’infiltrer le camp de détenus d’ex-SS allemands, le Stalag 13 de Nürnberg. Lorsqu’ils apprennent qu’une boulangerie fournit ce camp en pain, l’un des plus jeunes membres, Arye Distel, se fait boulanger. Fin avril 1946, le groupe passe à l’action et enduit trois mille pains d’arsenic. Le 20 avril, un article du New York Times mentionne l’empoissonnement de 1 900 détenus allemands sans mentionner le nombre exact de décès. On a évoqué plus de 1 000 décès, il semblerait qu’il y en ait eu 300 : bien moins que ce qu’espéraient les Nokmim ! Au cours des années 1950, les Nokmim poursuivent leur œuvre de vengeance sporadiquement avant de se séparer.

Ci-joint, un article de Jonathan Freedland pour The Guardian (26 juillet 2008), ‟Revenge”, rend compte de ces vengeances, très peu connues. Plusieurs livres retracent l’histoire de ces Nokmim. Les plus substantiels semblent être ‟The Avengers” de Rich Cohen, et ‟Forged in Fury” de Michaels Elkins, sans oublier les souvenirs d’un ancien membre du groupe, ‟From the Wings” de Joseph Harmatz :

http://www.theguardian.com/world/2008/jul/26/second.world.war

Ci-joint, un lien sur Joseph Harmatz, article de Jonathan Freedland pour The Observer (15 mars 1998) :

https://groups.google.com/forum/#!topic/alt.lawyers/oScgQBsVeKM

 

 Abba Kovner au procès Eichmann en 1961Abba Kovner, au procès d’Adolf Eichmann 

 Olivier Ypsilantis 

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Θεόφιλος Χατζημιχαήλ – Theophilos, peintre grec. 

 

 Le peintre grec TheophilosLe peintre dans une tenue qu’il affectionnait, genre klephtes (κλέφτες). Je n’ai pu identifier la femme qui se tient à sa droite — sa mère peut-être ?  

 

Je ne puis penser à la Grèce sans penser à Theophilos (1873-1934). Je l’ai découvert lors d’une visite à la Pinacothèque nationale d’Athènes, par des enseignes peintes sur fer et sur bois, notamment pour des cafés (Καφενεῖον), une forme d’expression prisée chez les artistes populaires grecs et qui leur permettait par ailleurs de retirer quelque subside.

Theophilos est né à Mytilène, la principale agglomération de Lesbos. Son père est cordonnier et son grand-père maternel peintre d’icônes. Alors qu’il est encore très jeune, il part pour Smyrne, à peu de distance de son île natale. Là, il est employé comme concierge au consulat de Grèce et commence à peindre sur des thèmes principalement inspirés de la Grèce antique et de Byzance. 1897, début de la guerre gréco-turque, une guerre initiée à l’appel des Crétois soulevés contre le sultan. La Grèce ouvre les hostilités en Thessalie et envoie un détachement occuper la Crète. Mais les Grecs sont battus à deux reprises en Épire. L’intervention des grandes puissances impose un traité à Istanbul, le 4 décembre, traité qui évite l’écrasement de la Grèce.

Theophilos part pour Volos. Il passera trente ans en Thessalie (de 1897 à 1927), trente ans au cours desquels il peindra beaucoup et sur des supports très divers, murs et huisseries, dans des tavernes, des boulangeries, des moulins et des pressoirs, ainsi que chez des particuliers. La production de Theophilos frappe par son abondance mais il faut savoir qu’une part importante de son œuvre a été perdue ou détruite. Il peint pour presque rien, un repas, quelques verres d’ouzo. En 1912, sa situation matérielle s’améliore un peu, grâce à Yannis Kontos, un riche propriétaire terrien. Theophilos travaille chez celui-ci et couvre de fresques les murs de sa maison, à Anakasia (dans les environs de Volos, ville natale de Giorgio de Chirico). Cette maison deviendra le Theophilos Museum, en 1981. Les fresques peintes dans cette demeure sont principalement inspirées de la Guerre d’Indépendance de 1821 et de la mythologie grecque.

J’ai visité ce musée en compagnie de mes parents, un jour de brumes humides. Je revois ma mère chercher dans les rues de Volos, photographie en main, la belle demeure néoclassique de ses ancêtres. On lui fit comprendre que le tremblement de terre de 1955 l’avait détruite. En 1953, un tremblement de terre avait effacé à Céphalonie d’autres traces de la mémoire familiale, une mémoire venue de Crète et de Byzance.

En 1927, Theophilos est de retour à Lesbos, son île natale. On a dit qu’il supportait de plus en plus mal les railleries : il se promenait volontiers dans des tenues extravagantes, par exemple en tsolia (voir la tenue des Evzones), avec un sabre passé dans la ceinture. Sur la place principale d’Anakasia, le voyageur remarquera un buste en bronze de Theophilos. Il est déguisé en Alexandre le Grand, un personnage qu’il représente volontiers dans ses compositions. Il lui arrivait de se déguiser ainsi pour le carnaval ou des représentations théâtrales. On rapporte qu’un geste malveillant l’aurait décidé à revenir à Lesbos : alors qu’il travaillait à une fresque dans une taverne, perché sur une échelle, quelqu’un se serait amusé à l’en faire tomber.

Peu après son retour à Lesbos, Theophilos est remarqué par l’éditeur et critique d’art Tériade, lui aussi né dans cette île, en 1897. Le nom, Tériade, en amène un autre, Christian Zervos, un Grec de Paris, né à Céphalonie et fondateur de la revue Cahiers d’art. Tériade va donc contribuer à faire connaître son compatriote, tant en Grèce qu’à l’étranger. Il lui fournit tout ce dont il a besoin pour peindre et envoie sa production à Paris. C’est à cette époque que l’artiste réoriente sa thématique, qu’il délaisse ses thèmes historiques et mythologiques pour des scènes de la vie quotidienne.

Theophilos est retrouvé mort dans sa chambre, le 24 mars 1934, probablement victime d’une intoxication alimentaire. Un an plus tard, Tériade organise une rétrospective de son œuvre à Paris. Elle suscite nombre d’articles et de commentaires. En 1961, une autre rétrospective a lieu au Louvre ; un futur prix Nobel de littérature, Elytis, témoigne de son admiration pour l’artiste. En 1964, toujours grâce à Tériade, s’ouvre à Lesbos le Theophilos Museum. Plus de quatre-vingts œuvres y sont présentées, des œuvres de la dernière période provenant de la collection privée de Tériade qui en avait fait don à Mytilène.

Les œuvres de Theophilos atteindront des prix véritablement astronomiques. Theophilos a été grandement admiré, à commencer par ses compatriotes, Séféris et Elytis, respectivement prix Nobel de littérature 1963 et 1979, qui l’ont célébré. Je ne savais presque rien de lui avant de découvrir certaines de ses enseignes à la Pinacothèque nationale d’Athènes puis une fresque dans une taverne des environs de Volos. On a comparé un peu hâtivement Theophilos au Douanier Rousseau mais il suffit de s’attacher à la thématique et au traitement pour que cette comparaison s’évanouisse. Le Douanier Rousseau ne cesse de lisser sa peinture jusqu’à effacer toute trace de l’outil et le contour de chaque élément est soigneusement délimité. Rien de tel avec Theophilos où la trace du pinceau est bien visible, tant dans le dessin (les contours) que la couleur. La palette de Theophilos est mate, celle du Douanier Rousseau est laquée, comparativement tout au moins. Ils ont cependant un point commun : la densité de la composition avec cette hésitation entre la deuxième et la troisième dimension qui dans l’art moderne caractérise la peinture dite ‟naïve”. Les compositions du Français et du Grec sont saturées d’éléments divers qui donnent un aspect foisonnant à leurs espaces.

Cette différence dans le traitement tient aussi à la vie particulière de ces deux artistes. Apollinaire dresse un portrait du Douanier Rousseau dans ‟Les soirées de Paris”. Il allait au Jardin des Plantes ou au Jardin d’Acclimatation pour peindre ses forêts tropicales ou équatoriales, tranquillement. Il peignait avec discipline, seul, dans son atelier, devant son chevalet. Theophilos n’a jamais eu d’atelier. Il peignait dans des lieux publics (des Καφενεῖον le plus souvent) où chez des particuliers. Il ne jouissait pas de la tranquillité du Douanier Rousseau. Il avait toujours plus ou moins quelqu’un dans son dos. Il lui fallait aller vite et il peignait probablement vite : de fait, je vois son pinceau virevolter, pris dans une discrète gestuelle. Ah, j’allais oublier ! On s’est moqué d’eux, diversement. Apollinaire l’écrit : ‟Peu d’artistes ont été plus moqués durant leur vie que le Douanier. Mais l’artiste demeurait serein car il jugeait que les plus malveillants à son égard étaient en quelque sorte obligés de témoigner de son œuvre. Le Douanier avait conscience de sa force.” Theophilos eut-il conscience de sa force ? On se moqua beaucoup de lui, mais davantage pour son comportement et sa dégaine que pour son œuvre ; c’est tout au moins ce qui est rapporté. Par ailleurs, Theophilos n’a fréquenté aucun cénacle.

 

 Theofilos, scène de guerreUne scène de guerre entre soldats grecs et soldats turcs. 

 

Theophilos reste l’une de mes plus belles découvertes en Grèce — et oublions pour un  temps la Grèce antique. Combien d’heures ai-je passé à goûter ses compositions, à les détailler ?  Elles en imposent autant dans les petits que dans les grands formats. En effet, cette œuvre narrative a autant d’allure sur un mur que dans un livre. Je me souviens de cette fresque peinte dans un Καφενεῖον de Makrinitsa (Μακρινίτσα), un village dans le Pélion, et des verres de retsina  (ρητινίτης οίνος) qui confirmèrent mon émerveillement devant ce travail. Les compositions de Theophilos s’accordent parfaitement avec le livre et elles accompagnent merveilleusement la typographie grecque, suprêmement élégante. Ci-joint, une suite de photographies prises par un couple de voyageurs anglais ; les deux premières de la série m’intéressent particulièrement, avec l’enseigne au nom du peintre et la reproduction de la peinture murale du Καφενεῖον de Μακρινίτσα :

http://ariadnefromgreece.blogspot.com.es/2012/05/weekend-to-volos-pelion-part-d.html

Ci-joint, une vidéo retrace la vie de Theophilos. Elle s’intitule ‟Theofilos – The Odyssey of a Greek Painter” (durée environ 48 mn, en grec sous-titré en anglais) :

https://www.youtube.com/watch?v=VaDCG7tAAbk

 

  La cueillette des olives par TheophilosLa récolte des olives.

 

Enfin, ci-joint, une belle suite iconographique qui montre certaines de ses œuvres ainsi que des portraits photographiques de l’artiste :

https://www.youtube.com/watch?v=JHHou-uBgVE

  Olivier Ypsilantis

 

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Des regards allemands sur la Shoah

 

Il existait, d’une certaine manière, un véritable tourisme photographique chez les soldats allemands dans les ghettos, et nous devons à leur curiosité un certain nombre de photographies. Ces photographies cependant sont loin d’être de simples cartes postales ; elles se situent entre la photographie de reportage et la photographie de famille. Empreintes d’émotions, elles mettent en évidence différents jeux de regards révélant selon les cas une confrontation, un échange, la volonté d’humiliation, l’hostilité et l’effarement. 

Mais au-delà de cette relation trouble mais flagrante entre soldats dominants et Juifs dominés, un double regard s’établit lié à la contradiction entre les scènes de vie et l’imminence de la mort. Comme pour les photographes juifs, l’ambivalence est donc au cœur des photographies des soldats allemands. (Extrait d’un texte mis en ligne par Mémorial de la Shoah et intitulé ‟Regards sur les ghettos – Des regards ambigus”)

 

Walter Genewein. 

En 1987, environ quatre cents diapositives furent découvertes à Vienne, chez un bouquiniste, avec pour thème le ghetto de Łódź (Litzmannstadt Ghetto). Leur auteur, Walter Genewein, un citoyen autrichien au service des nazis comme chef-comptable, à l’intérieur de ce ghetto même. Il demanda à témoigner de la vie du ghetto, de le montrer comme une compagnie prospère et bien organisée. Cet ensemble d’images a servi de base à Dariusz Jabłoński pour son film ‟Photographer”. La réalité du ghetto telle que la montre Walter Genewein est constamment mise en regard avec une autre réalité, celle qu’a vécue le docteur Arnold Mostowicz.

Ci-joint, un extraordinaire fonds d’images (soit 297 photographies) déposé au Yad Vashem Photo Archive, le ghetto de Łódź. Précisons que les photographies de Walter Genewein ont été prises avec un Movex 12 volé à un Juif du ghetto :

http://collections.yadvashem.org/photosarchive/en-us/6464349-container.html

Ci-joint, un article de The Telegraph publié à l’occasion du décès du docteur Arnold Mostowicz, l’un des rares survivants du ghetto de Łódź.

http://www.telegraph.co.uk/news/obituaries/1384098/Arnold-Mostowicz.html

Ci-joint, un lien en deux parties avec Arnold Mostowicz (en polonais sous-titré en anglais) intitulé ‟Fotoamator / Photographer – 1 of 2 A story about Lodz Ghetto” et ‟Fotoamator / Photographer – 2 of 2 A story about Lodz Ghetto”. Il s’agit de deux extraits du film de Dariusz Jabłoński, ‟Fotoamator” ou ‟Photographer” (durée 52 mn) :

https://www.youtube.com/watch?v=QvUdffAhFH4

https://www.youtube.com/watch?v=fzMPBrNOx4I

Afin d’inscrire les liens ci-dessus dans un contexte précis et une profondeur historique, je joins un lien mis en ligne par Yad Vashem, ‟La singularité du ghetto de Łódź” par le Pr. Israel Gutman :

http://www.yadvashem.org/yv/en/education/languages/french/lesson_plans/ghetto_lodz_gutman.asp

 

Willy Georg.

 Willy Georg, ghetto de Varsovie 1941Une habitante du ghetto de Varsovie, été 1941.

 

Les photographies du soldat de la Wehrmacht Willy Georg sur le ghetto de Varsovie n’ont pas la complaisance de celles de Walter Genewein sur le ghetto de Łódź. Il est vrai que visuellement ces deux ghettos différaient même si leurs occupants étaient tous destinés à l’extermination.

Une sélection de photographies de Willy Georg a été rassemblée dans un livre intitulé ‟In the Warsaw Ghetto: Summer 1941” sous-titré “Photographs by Willy Georg with passages from Warsaw Ghetto Diaries”.

Photographe professionnel, né en 1911 et originaire de Münster, Willy Georg est opérateur-radio dans la Wehrmacht. Basé à Varsovie, il pénètre avec l’autorisation de son supérieur dans le ghetto de la ville au mois de juin 1941 et il y photographie avec une réelle empathie de nombreuses scènes de rue. Appréhendé par la police allemande qui lui confisque son Leica et la pellicule qu’il renferme – photographier les ghettos sans autorisation est alors interdit aux soldats allemands –, Willy Georg parvient néanmoins à dissimuler quatre pellicules. Ce n’est qu’au début des années 1990 que son fils fait don de ces précieux clichés à Rafael F. Scharf qui en publie une sélection dans ‟In the Warsaw Ghetto: Summer 1941” paru en 1995.

Ci-joint un lien mis en ligne par Mémorial de la Shoah, ‟Regards sur les ghettos – Des regards ambigus”. On y trouvera notamment des photographies prises par Willy Georg :

http://regards-ghettos.memorialdelashoah.org/regards/desregardsambigus.html

 

Heinrich Jöst.

J’ai publié sur ce blog l’article intitulé ‟Heinrich Jöst et Willy Georg deux soldats allemands dans le ghetto de Varsovie” :

http://zakhor-online.com/?p=4418

J’ai également publié sur ce blog un article intitulé ‟Joe J. Heydecker, un soldat allemand dans le ghetto de Varsovie. Février – mars 1941” :  

http://zakhor-online.com/?p=2043

 

Hugo Jaeger.

J’évoque Hugo Jaeger dans ‟Carnet 7” publié sur ce blog :

http://zakhor-online.com/?p=5514

Hugo Jaeger fut l’un des photographes personnels d’Adolf Hitler. A ce titre, il peut être rapproché de Heinrich Hoffmann, plus connu en partie parce que c’est dans son atelier, à Munich, qu’Adolf Hitler rencontra son assistante Eva Braun. Hugo Jaeger photographia Adolf Hitler de 1936 à 1945. Alors que la défaite de l’Allemagne approchait, Hugo Jaeger cacha ses photographies. Le lien suivant rend compte de leur histoire et de leur publication dans le magazine Life :

http://life.time.com/history/adolf-hitler-at-50-color-photos-from-a-despots-birthday-april-1939/#1

Les photographies de Hugo Jaeger laissent une étrange impression. Elles sont à mon sens les plus dérangeantes. Celles de Walter Genewein ou de Heinrich Jöst sont claires à leur manière ; l’un montre un ghetto très particulier et qui paraît ‟normal”, celui de Łódź ; l’autre montre l’épuisement et la mort par inanition sur les trottoirs, dans le ghetto de Varsovie.

Hugo Jaeger avait commencé à photographier Adolf Hitler à l’occasion de cérémonies officielles ; il l’avait également photographié dans l’intimité. Il rendit compte de l’invasion de la Pologne en 1939. Puis, à Kutno, dans le ghetto non loin de Łódź, il photographia des Juifs, dont une jeune femme, probablement la plus reproduite de ses photographies. Elle est belle, elle sourit ; on ne peut l’oublier ; elle reste l’une des images les plus présentes (tout au moins dans ma mémoire) de cette période de destructions et de massacres. Il y a comme une relation d’égalité entre le photographe et son modèle, une relation inhabituelle en la circonstance. Le modèle est célébré dans sa vie, dans sa vitalité au point qu’on en vient à oublier les circonstances avant de se reprendre. Mais qu’éprouvaient donc les modèles (en particulier cette jeune femme si belle) devant ce photographe et, surtout, qu’éprouvait ce photographe devant ses modèles ? Ces questions resteront sans réponse. Il ne reste que ces portraits devant lesquels s’interroger sans fin.

 

Heinrich Moepken.

On sait peu de choses au sujet de Heinrich Moepken, un policier allemand en poste en Pologne. Lui sont néanmoins attribués des clichés retrouvés dans un album de trente-deux pages documentant le sort des Juifs de Szydlowiec (une ville située dans le district de Kielce, en Pologne), la vie quotidienne dans le ghetto et sa liquidation en septembre 1942, suivie du pillage par la population locale. Ci-joint, six photographies mises en ligne par Mémorial de la Shoah :

http://regards-ghettos.memorialdelashoah.org/photographes/moepken.html

 

Max Kirnberger.  

 Max Kirnberger, ghetto de Rzeszów 1940Dans le ghetto de Rzeszów, 1940.

 

La notice biographique concernant Max Kirnberger a été établie par Mémorial de la Shoah, dans ‟Regards sur les ghettos” : ‟Né en 1902 en Bavière, Max Kirnberger exerce avant-guerre les fonctions de professeur dans une école pour malentendants à Straubing et il se passionne pour la photographie en amateur. Officier de la Wehrmacht pendant la guerre, il se rend entre 1939 et 1941 à Lublin, Zamosc, Izbica Lubelska et Rzeszow afin d’y prendre à titre personnel, avec son propre appareil, de nombreux clichés en couleurs de la population juive, avant de quitter le front pour raisons médicales en 1942. Max Kirnberger meurt en 1983 et c’est sa fille qui confie au Deutsches Historisches Museum, à Berlin, ses quatre cent quatre-vingt-dix négatifs datant de la période 1937-1941 – parmi lesquels soixante-dix relatifs au ghetto de Lublin.”

Bref rappel historique concernant le ghetto de Lublin. Au début de la Deuxième Guerre mondiale, 200 000 Juifs vivent à Lublin. Les Allemands investissent la ville en septembre 1939. En mars 1941, ils ordonnent la création d’un ghetto dans le quartier juif de la ville (la population juive de Lublin représente alors environ un tiers de la population totale). Dans ce ghetto vivent 34 149 individus. Il est clôturé fin 1941. Dès lors sévissent la famine et les épidémies qui réduisent peu à peu cette population. 1942, les Juifs de Dublin sont les premiers à être envoyés dans les camps d’extermination, notamment à Belzec. Une partie de ceux qui restent sont transférés dans un faubourg industriel de Lublin, Majdan Tatarski, transformé en ghetto, pour y être astreints au travail forcé. Une autre partie est déportée vers le camp de Majdanek (dans la proche banlieue de Lublin).

Je remets en lien ce récapitulatif, le catalogue édité par Mémorial de la Shoah, ‟Regards sur les ghettos” :

http://regards-ghettos.memorialdelashoah.org/regards/desregardsambigus.html

 

Olivier Ypsilantis

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L’antisémitisme stalinien

 

En 1881-1882, après l’assassinat de Nicolas II par les anarchistes de la Narodnaïa Voliales, les pogroms se multiplient dans l’Empire des tsars. Ils reprennent à partir de 1903 et accompagnent, en réaction, le mouvement révolutionnaire de 1905-1906. En 1903 à Kichinev, une publication ultra-nationaliste, ‟Le Bessarabien”, distille sa prose antisémite en jouant sur quelques thèmes grossiers : l’avidité des Juifs, avidité d’argent et de pouvoir, et le meurtre rituel. A Kichinev, un tract anonyme appelle au meurtre (des Juifs), la veille de Pâques, les Juifs étant accusés d’avoir torturé et assassiné Jésus-Christ puis de s’être adonnés au meurtre de Chrétiens à des fins rituelles et de comploter contre le tsar. Ce tract appelle explicitement aux pires violences, il appelle à renouveler les pogroms d’Odessa, en particulier celui de 1881. Cet appel trouve un certain écho dans une population rurale qui a intégré le lumpenproletariat avant de connaître le chômage, suite à la crise économique qui touche l’industrie russe dès 1900. Le progrom d’avril 1903 à Kichinev a pour effet d’accélérer l’émigration juive vers l’Amérique et d’augmenter les effectifs des organisations juives, en particulier le Bund. L’activité des Centuries noires est appuyée par un antisémitisme d’État dont Theodore Herzl a pris la mesure au cours d’une rencontre, en août 1903, avec le ministre de l’Intérieur V. K. von Plehve et le Premier ministre Serge de Witte, pourtant considéré comme un libéral.

Les révolutions de Février puis d’Octobre 1917 font le ménage dans la lourde législation antisémite qui s’est accumulée en strates depuis des décennies. On peut tracer un lien entre Lénine et Staline (voir ce que dit Alexandre Borchtchagovski des conceptions assimilationnistes de Lénine et ses conséquences) ; il n’empêche que dans les premières années qui suivent la Révolution, la culture, juive en particulier, s’exprime avec une liberté inconnue jusqu’alors. L’antisémitisme populaire est dénoncé par le pouvoir ce qui n’empêche pas ce qui suit :

http://www.alliancefr.com/actualite/antisemitisme/memoire/expo6.html

Hâtons-nous de préciser que l’appareil soviétique en construction a un besoin urgent de cadres. Les Juifs constituent une population plutôt citadine qui sympathise majoritairement avec une révolution s’annonçant émancipatrice. Aussi vont-ils être bien représentés dans cet appareil, surtout aux niveaux inférieurs et moyens.

 

Pogrom de KichinevPogrom de Kichinev (1903)

 

Mais petit à petit, insidieusement, cette bureaucratie passe sous l’influence de Staline qui utilise à l’occasion des réflexes antisémites séculaires tout en se gardant d’être  trop explicite : l’antisémitisme est plus ou moins explicitement jugé par le pouvoir comme réactionnaire, comme une infamie du temps des tsars. On va donc pousser de côté les accusations de crime rituel et de complot dans le genre ‟Protocoles des sages de Sion” pour d’autres accusations comme le cosmopolitisme et l’espionnage pour le compte de l’Amérique et du sionisme…

En février 1942, Beria forme un Comité antifasciste juif. Ce Comité présidé par l’acteur et metteur en scène Solomon Mikhoels est destiné à faire de la propagande antifasciste dans les pays occidentaux et à collecter des fonds dans les milieux juifs. Précisons que les projets de ce Comité avaient été élaborés par deux responsables du Bund polonais, Henryk Ehrlich et Victor Alter qui, une fois ces projets établis, furent arrêtés en décembre 1941 et fusillés sans procès.

Solomon Mikhoels revient de sa grande tournée en Occident avec l’idée d’établir une république juive en Crimée, un nouveau Birobidjan, un Birobidjan viable, une manière de récompenser les Juifs soviétiques pour leur participation à l’effort de guerre et de reconnaître par ailleurs les immenses souffrances du peuple juif. Staline que ce projet inquiète joue néanmoins le jeu, jugeant qu’il dispose d’un atout supplémentaire dans ses tractations avec les Occidentaux, d’autant plus que les Américains, membres du Joint Commitee, ont immédiatement fait savoir qu’ils financeraient le projet. Nombre de  dirigeants du Comité antifasciste juif croient en la sincérité de Staline mais certains d’entre eux sont hostiles à ce projet, comme le poète Peretz Markich qui le considère comme une provocation, ni plus ni moins.

Au lendemain de la guerre, face à tant de bouleversements et de destructions qui risquent de porter préjudice à sa toute-puissance, Staline accentue la répression et envisage de  recycler le vieil antisémitisme, histoire de faire diversion… Mais comme il ne veut en aucun cas apparaître comme un antisémite, il va emprunter des voies détournées. Le 13 janvier 1948, Solomon Mikhoels est assassiné à Minsk : une voiture l’écrase « accidentellement ». On se souvient que, plus récemment, ce type d’assassinat était courant dans la Roumanie du Conducător. Staline s’empresse de faire embaumer le corps de l’assassiné (par celui qui avait embaumé Lénine, Boris Zbarsky), de faire publier un article élogieux dans la Pravda et d’organiser des funérailles solennelles. Dans l’intelligentsia, on n’est pas dupe et le bruit court qu’il s’agit non pas d’un accident mais bien d’un assassinat. Staline contre-attaque, sournoisement, comme à son habitude : il fait attribuer environ un quart des prix Staline à des Juifs et fait donner le nom de Solomon Mikhoels au Théâtre juif. Par ailleurs, il soutient ouvertement la création de l’État d’Israël dans le but (caché) d’évincer les Anglo-Saxons du Proche-Orient. De plus, il confie à Viktor Abamoukov la mise au point d’un dossier sur le ‟nationalisme juif”. En mars 1948, ce dernier remet à Staline une note sur l’activité d’un ‟réseau clandestin nationaliste juif en URSS”. En mars 1948, nouvelle note accusatrice en direction du Comité antifasciste juif. Par décision du Conseil des ministres (de Staline), il est demandé à la Sécurité d’État de ‟dissoudre immédiatement le Comité antifasciste juif”. La répression ne se fait pas attendre et une cinquantaine de dirigeants sont emprisonnés. Mais l’instruction patauge et les chefs d’accusation sont tellement lamentables que Staline lui-même les repousse. La copie est à revoir. Staline s’énerve ; il s’énerve d’autant plus que l’antisémitisme n’est pas compatible avec la tradition dont il se réclame ; il lui faudra biaiser…

Je passe sur les manigances de Staline. Rappelons simplement qu’en octobre 1951, il fait arrêter une bonne demi-douzaine de cadres juifs de la Sécurité d’État. Ils sont accusés d’avoir mis sur pied une organisation terroriste sioniste destinée à prendre le contrôle de la Sécurité d’État… En février 1952, Staline nomme à la Sécurité d’État Mikhaïl Rioumine, un antisémite déclaré qui lui semble être l’homme de la situation pour mener à terme l’affaire du Comité antifasciste juif et… préparer le ‟complot des blouses blanches”. Mais le travail de celui-ci est si mal ficelé qu’il faut tout reprendre.

En mars 1952, l’instruction est bouclée et, le mois suivant, Staline reçoit l’acte d’accusation. Le procès (à huis clos) des membres dirigeants du Comité antifasciste juif s’achève en juillet 1952. Sur les quatorze accusés présents (l’un d’eux est mort en prison en cours d’instruction), treize sont condamnés à mort et fusillés à l’exception de Lina Stern, condamnée à cinq ans d’emprisonnement puis à un bannissement en Asie centrale. On chuchote que ses travaux visant à ralentir le vieillissement sont en bonne voie et que Staline espère en profiter. Ci-joint, deux liens sur cette femme hors du commun :

http://jwa.org/encyclopedia/article/stern-shtern-lina-solomonova

http://rms.medhyg.ch/numero-194-page-593.htm

Le 22 novembre 1952 s’ouvre à Prague le procès qui annonce celui des ‟blouses blanches”. Ce procès met en scène quatorze dirigeants du Parti communiste tchécoslovaque dont son secrétaire général, Rudolf Slánský. Onze d’entre eux sont juifs, une spécificité soulignée dans l’acte d’accusation. Onze accusés sont condamnés à mort et trois (dont Arthur London) à la réclusion à perpétuité. Les Juifs vont tenir en 1952 le rôle dévolu aux trotskystes en 1937. La chasse aux Juifs est cependant plus délicate après le nazisme et leur défaite, une défaite à laquelle les Soviétiques ont largement contribué. Staline va donc faire voter au bureau du Præsidium du Comité central du Parti communiste une résolution ‟sur la situation dans le ministère de la Sécurité d’État et sur le sabotage dans le système des soins”. Staline manœuvre. Il convoque une réunion mais n’y assiste pas et se fait porter absent sur le procès verbal signé Le bureau du Præsidium du Comité central du Parti Communiste d’Union Soviétique.

 

 Rudolf SlánskýRudolf Slánský (1901-1952)

 

Le 13 janvier 1953, la Pravda publie un article de presse dont l’importance est masquée par la place discrète qu’il occupe dans la mise en page. Il est question de l’‟arrestation d’un groupe de médecins saboteurs (…) qui cherchaient, en leur administrant des traitements nocifs, à abréger la vie des hauts responsables de l’Union soviétique”. Ils sont accusés d’avoir assassiné Andreï Djanov et de préparer le meurtre de chefs militaires soviétiques dont cinq sont expressément nommés, histoire de rendre l’affaire plus crédible. Le communiqué cite neuf noms de médecins dont six Juifs. Il dénonce au passage deux autres Juifs : Solomon Mikhoels (exécuté cinq ans plus tôt, jour pour jour) et Boris Chimeliovitch, médecin en chef de l’Armé rouge et l’un des responsables du Comité antifasciste juif, fusillé avec ses collaborateurs le 12 août 1952. Une fois encore, et contrairement à ce qui a été dit, le nom de Staline n’apparaît nulle part dans le communiqué de l’agence Tass.

Dans ce communiqué, cinq des neuf accusés seraient ‟liés à l’organisation nationaliste juive bourgeoise internationale Joint, créée par les services d’espionnage américains”,  trois autres seraient depuis longtemps des membres des services de renseignements britanniques sionistes. Un médecin a été curieusement oublié ! Une question se pose toutefois : Staline a-t-il envisagé et commencé à planifier la déportation des Juifs, un projet gigantesque, la population juive soviétique s’élevant alors à environ trois millions d’individus ? Pour l’heure, et à ma connaissance, on ne peut que s’en tenir à des suppositions. Staline a-t-il voulu réinstaller tous les Juifs dans le Birobidjan, l’Altaï, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan ? Rien n’est moins sûr. L’opération était autrement plus délicate que la déportation d’Allemands soviétiques durant la guerre contre les nazis ou que celle des peuples caucasiens dont le sort importait peu aux Alliés. Peut-être a-t-il envisagé la déportation d’une partie de la population juive du pays après le procès des ‟blouses blanches”. Mais aurait-il mis ce projet à exécution ?

***

L’antisémitisme stalinien était honteux de lui-même ; il biaisait, il se travestissait. Un exemple parmi d’autres : en 1948, une sourde campagne antisémite est initiée en URSS mais elle se cache afin de ne jamais apparaître comme telle. Elle commence par un meurtre masqué en accident, celui de Solomon Mikhoels. En novembre de la même année, une répression multiforme s’abat sur le Comité antifasciste juif. Il faut savoir que les plombs du ‟Livre noir” (relatant les atrocités nazies contre les Juifs sur le territoire soviétique occupé) ont été saisis, qu’aucune décision n’a été rendue publique et que les arrestations se sont faites en catimini.

Permettez-moi de rapporter un cas de cet antisémitisme honteux de lui-même, propre au régime stalinien. La campagne antisémite orchestrée par Staline visa aussi l’un des hauts lieux de la culture juive (yiddish plus précisément) : le théâtre juif d’État de Moscou, installé dans cette ville depuis 1920. Pour mettre fin à son activité, le pouvoir déclara tout bonnement que ce théâtre vivait essentiellement des subventions de l’État, qu’il ne pouvait s’autofinancer et qu’en conséquence… L’auteur de la note qui se veut très précise signala par ailleurs que les difficultés de cette institution tenaient à sa faible fréquentation. Je passe sur les autres arguments non moins fantaisistes. Mais Staline prit son temps ; une fois encore, il ne voulait pas apparaître comme un antisémite. L’auteur de la note s’était bien gardé de mentionner que la chute de la fréquentation du théâtre juif avait des raisons précises : le 28 décembre 1948, son directeur avait été arrêté ; Veniamine Zouskine avait succédé à Solomon Mikhoels et il était membre de la direction du Comité juif antifasciste. La troupe voyant disparaître les principaux auteurs yiddish était désemparée ; les acteurs se demandaient ‟A qui le tour ?” et les spectateurs eux-mêmes trouvaient risquée la fréquentation de ce théâtre. Staline étouffa ainsi lentement et insidieusement le théâtre juif d’État de Moscou dont la fermeture officielle fut décrétée en décembre 1949.

Ci-joint, un lien en trois parties (et en anglais) sur Solomon Mikhoels (1890-1948) :

https://www.youtube.com/watch?v=u7OQVLbziE0

https://www.youtube.com/watch?v=_dcy2u6EkzI

https://www.youtube.com/watch?v=o7ZX9oI2Szw

Ci-joint, un article du Huffington Post signé Nicolas Werth sur les derniers jours de Staline :

http://www.huffingtonpost.fr/nicolas-werth/mort-de-staline_b_2809404.html

 

Salomon Mikhoels Solomon Mikhoels (1890-1948)

http://www.kinoglaz.fr/u_fiche_person.php?lang=fr&num=5236

 

Olivier Ypsilantis

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Des « Je me  souviens » en photographie, encore.

 

Je me souviens de Bernard Plossu, l’un des photographes avec lequel je me sens le plus chez moi. Bernard Plossu et la route…

Bernard Plossu, Oklahoma 1980Bernard Plossu, ‟Route” (Oklahoma, 1983)

 

Je me souviens de la gare de Bombay ; je me souviens des corbeaux de la gare de Bombay ; je me souviens de la gare de Bombay vue par Sebastião Salgado.

Je me souviens que de tous ses modèles, c’est Virginia Woolf que Gisèle Freund préférait.

Je me souviens de Frank Horvat et de son projet Horvatland.

Je me souviens de Lewis W. Hine et du child labor aux États-Unis, au début du XXe siècle :

http://www.historyplace.com/unitedstates/childlabor/

Je me souviens de Sophie Calle, de ses travaux sur la mémoire qui m’évoquent ceux de Christian Boltanski ou Daniel Spoerri. Les propositions de Sophie Calle répondent à celles de Georges Perec. Je me souviens plus particulièrement de la série intitulée ‟L’Hôtel” où, après avoir obtenu une place de femme de chambre dans un hôtel vénitien, Sophie Calle photographia des traces du passage des clients. 

Je me souviens d’Estella Warren photographiée par Jean-Paul Goude pour l’Eau d’Eden de Cacharel ; je me souviens de cette femme habillée de roses.

Je me souviens de La Isleta del Moro (Almería) photographiée par Carlos Pérez Siquier.

Perez SiquierLa Isleta del Moro dans les années 1970. Je l’ai connue ainsi. A la fin des années 1990, les espaces entre les habitations on été goudronnés…

 

Je me souviens de ce portrait du Che célèbre entre tous d’Alberto Korda.

Je me souviens du Belleville et du Ménilmontant de Willy Ronis pour avoir feuilleté maintes fois les recueils de ses photographies.

Je me souviens de Sabine Weiss découverte au Centre Beaubourg par une carte postale sur laquelle on devinait une Citroën 2CV derrière une vitre emperlée par l’averse.

Je me souviens de Pierre et Gilles, de mon agacement qui peu à peu fit place à une certaine tendresse.

Je me souviens de Sophie Ristelhueber, de son attention aux marques laissées par la guerre, dans les espaces urbains ou naturels, en particulier ses photographies prises au début des années 1980, à Beyrouth, puis celles prises d’hélicoptère, au début des années 1990, dans le désert d’Irak, après la guerre du Golfe.

Sophie RistelhueberSophie Ristelhueber, ‟Eleven Blowups N° 1”, 2006.

 

Je me souviens d’heures émerveillées passées à Toulouse, dans la Galerie du Château d’eau. Je me souviens que dans cette galerie belles entre toutes j’ai découvert l’œuvre de Pierre de Feynol. Ci-joint, une promenade avec un artiste qui invite au rêve :

http://www.pierredefenoyl.fr/photographies.php?lang=fr&idCategorie=1&w=2

Je me souviens d’arrangements de Spencer Tunick, un artiste juif qui a réussi ce tour de force : après la Shoah, ne pas rendre insupportables des rassemblements considérables d’êtres humains nus, les organiser en éléments d’une architecture monumentale, d’un urbanisme, d’un paysage architecturé (un vignoble par exemple).

Je me souviens d’André Kertez, en particulier de ses nombreuses distorsions qui évoquent volontiers des sculptures de Hans Arp, de Henry Moore ou des peintures de la période néo-classique de Picasso.

Je me souviens d’un autre photographe attentif aux traces, Brassaï, ses graffitis.

Graffiti de BrasaïUn graffiti parmi tant d’autres, photographié par Brassaï.

 

Je me souviens de Richard Avedon. Ce nom fait automatiquement surgir dans les mémoires une élégante, Dovima, entre deux éléphants.

Parmi toutes les photographies de Picasso qui traînent dans ma mémoire, je me souviens plus particulièrement de celle de Robert Capa montrant l’artiste sur la plage de Golfe-Juan en compagnie de Françoise Gilot. Picasso tient un parasol au-dessus de sa femme coiffée d’un chapeau à large  bord.

Je me souviens de l’œil émerveillé du Japonais Keiichi Tahara devant la lumière de Paris dont il photographia amoureusement le ciel à travers des vasistas et des fenêtres.

Keiichi TaharaUne vue de Paris de la série ‟Fenêtres” (1974-1980) par Keiichi Tahara. 

 

Je me souviens de l’atelier d’Alberto Giacometti photographié par Daniel Frasnay.

Je me souviens que Werner Bishof s’est tué dans un accident de voiture, au Pérou, en mai 1954, quelques jours avant que ne soit tué Robert Capa, près de Hanoï.

Je me souviens d’une extraordinaire découverte, au jardin botanique de Cordoue : Pilar Pequeño. J’ai alors pensé à Josef Sudek et à Karl Blossfelt. Le silence de Pilar Pequeño ! L’attention de Pilar Pequeño !

Je me souviens de Horst Fass. Je ne peux penser à la guerre du Vietnam sans avoir une pensée pour lui.

Je me souviens d’Alexey Titarenko, de sa technique des poses longues et des mouvements calculés destinés à introduire un flou fantomatique. De la douceur de l’estompe émane une sourde et lourde inquiétude que j’avais éprouvée confusément lors de marches en hiver à Saint-Pétersbourg.

Alexey TitarenkoAlexey Titarenko, de la série ‟Saint-Pétersbourg”

Olivier Ypsilantis

 

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Des « Je me souviens » en art

 

Je me souviens de mon trouble lorsque j’ai découvert dans une encyclopédie, chez ma grand-mère, une reproduction du visage de Sainte Thérèse en extase de Bernini. Je me suis alors demandé ce qui pouvait bien provoquer une telle extase… J’avais tout de même affaire à une sainte…

Je me souviens qu’en passant devant les anges du Ponte Sant’Angelo, à Rome, j’ai intensément pensé à Rainer Maria Rilke. Rainer Maria Rilke et les anges…

Je me souviens d’une envie de passer mes mains sur les seins de Modestia d’Antonio Corradini.

0563B_ 012Modestia (milieu XVIIIe siècle) d’Antonio Corradini, Cappella San Severo, Napoli.  

 

Je me souviens de Spencer Tunick, un artiste qui a su présenter des rassemblements considérables de corps nus sans que ne viennent des souvenirs d’épouvante mais plutôt un étonnement soutenu par une sensation de bien-être.

Je me souviens de tant d’heures émerveillées au Musée national d’Athènes. Je ne cessais de penser : ‟Je suis ici chez moi !” De la grande statuaire aux fragments de vases, des statuettes des Cyclades aux Kouros, des poulpes minoens aux scènes à figures noires ou à figures rouges peintes sur vases…

Je me souviens que ma mère préférait le roman au gothique et, pour la Grèce, la période archaïque à la période classique. Ainsi, ai-je retrouvé dans ses affaires des images de Vierges romanes d’Auvergne et de Catalogne à côté de l’Héra de Samos et d’un Kouros visible au Musé national d’Athènes.

Je me souviens des galets peints du mésolithique du Mas-d’Azil. De toutes les productions de la préhistoire ce sont celles qui m’émeuvent le plus. Pourquoi ?

Galets peints du Mas-d'AzilQuelques galets peints du Mas-d’Azil.

 

Je me souviens des rhytons d’Amlach, plus particulièrement des bœufs à bosse, de l’émerveillement qui m’a saisi lorsqu’enfant j’en ai découvert des exemplaires dans une monographie.

Je me souviens de l’octagon d’Ely cathedral, au dessus de la croisée du transept, de ces huit volumes coniques curvilignes et nervurés, en pierre, qui soutiennent une lanterne en bois couverte d’une voûte en étoile. J’ai éprouvé un même ravissement devant les coupoles de Guarino Guarini, à Turin.

Guarino Guarini de l’église San LorenzoLa coupole de Guarino Guarini en l’église San Lorenzo, à Turin.

 

Je me souviens des chaises Directoire, chez ma grand-tante, un style que j’ai d’emblée aimé pour son influence grecque plus affirmée que dans le style Louis XVI dont il poursuit les formes tout en les simplifiant. Et j’y pense, le mobilier Directoire et la céramique Wedgwood vont particulièrement bien ensemble.

Je me souviens de mon plaisir devant certaines œuvres de Joseph Kosuth, un plaisir  cérébral, probablement le plus durable des plaisirs. Je me souviens plus particulièrement de ‟One and Three Chairs”, une œuvre des années 1960 où se dessine toute sa démarche avec ces interrogations sur la nature de l’art.

Je me souviens de ‟Spiral Jetty” de Robert Smithson. Et, de fait, lorsque j’entends ‟Land art”, c’est l’œuvre qui me vient d’emblée. Pourquoi ?

Spiral Jetty by Robert Smithson‟Spiral jetty” de Robert Smithson, vue aérienne.

 

Je me souviens de mon trouble devant certaines œuvres de Gina Pane.

Je me souviens qu’enfant j’avais découpé des reproductions de peintures de Jean Delville, le symboliste belge, pour en orner les murs de ma chambre.

Je me souviens de rêveries dans le salon de ma grand-tante devant des estampes de Hiroshige, devant quelques stations des ‟Cinquante-trois stations du Tokaido” et devant l’un des ‟Cent aspects de la lune” de Yoshitoshi. Je me souviens aussi de portraits d’acteurs de Sharaku, dans l’escalier aux marches qui grinçaient ; j’avais l’impression qu’ils me suivaient du regard et me reprochaient quelque chose, l’un d’eux particulièrement.

Je me souviens de Félix Nussbaum, de cet autoportrait au passeport frappé de huit grosses lettres rouges : JUIF-JOOD.

Je me souviens de Michael Heizer et de ses œuvres trop grandes pour entrer dans un musée.

Michael Heizer, ‟Levitated Mass”Michael Heizer, ‟Levitated Mass”, Los Angeles County Museum of Art.

 

Je me souviens de ces heures tardives où, enfant, je quittais mon lit sur la pointe des pieds pour descendre feuilleter des livres d’art, dans la bibliothèque du salon.

Je me souviens que Sam Francis est venu à la peinture au cours d’un long séjour à l’hôpital, après que son avion se soit écrasé au cours d’un entraînement.

Je me souviens de mon plaisir à suivre la gestuelle de certains peintres, parmi lesquels : Hans Hartung, Georges Mathieu et Gérard Schneider.

Je me souviens de Marina Abramović, une artiste aussi émouvante que Gina Pane.

Je me souviens de certaines petites culottes de John Kacere. Et pour ceux qui n’en connaissent aucune :

http://www.youtube.com/watch?v=uUBeu8aJnhA

Je me souviens que Paul Klee peignit des camouflages pour avions au cours de la Première Guerre mondiale.

Je me souviens de certains monochromes bleutés de Jacques Monory, en particulier de ‟Meurtre N° 10”, une composition de grandes dimensions dans laquelle est placé un miroir avec impacts de balles.

Je me souviens que Winston S. Churchill était peintre à ses heures et qu’il est l’auteur d’un livre intitulé ‟Painting as a Pastime”.

Winston Churchill painting at his easel February, cigar clamped firmly in his mouth. Photograph: Bettmann/CorbisWinston S. Churchill, artiste-peintre.

 

 Olivier Ypsilantis 

 

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« Je me souviens », une promenade en art.

 

Je me souviens d’études pour chaises de Gerrit Rietveld. Elles ne manquent pas de caractère ces chaises qui proscrivent la courbe ; mais si elles flattent l’œil, il me semble qu’elles ne flattent pas le dos…

Je me souviens de Dante Gabriele Rossetti, de ses variations à partir de deux modèles :  Elizabeth Siddal et Jane Burden.

Jane BurdenJane Burden (1839-1914), Pre-Raphaelite Muse de la Pre-Raphaelite Brotherhood (PRB).
 

Je me souviens d’une communauté d’ambiance entre les estampes d’Odilon Redon (les lithographies surtout) et les dessins d’Alfred Kubin. Je ne sais pourquoi mais c’est ‟The Gambler” (le N°. 5 de la série ‟Dans le rêve”) qui reste le plus précis dans ma mémoire, avec cet homme qui porte un énorme dé sur ses épaules tel Atlas portant le monde. Je me souviens que la face 6 est tournée vers nous, un carré lumineux dans un paysage crépusculaire.

Je me souviens de ce truc génial de Simon Hantaï, un truc qui ne se limite pas à un truc : le pliage et ses vibratos.

Je me souviens de mon plaisir à me promener chez Dina Vierny dans les compositions de Louis Vivin.

Je me souviens que Georges Perec a écrit un texte de présentation à des photographies de Cuchi White, ‟L’œil ébloui”, un livre sur le trompe-l’œil. A propos de trompe-l’oeil, vous souvenez-vous de Julian Beever ?

Je me souviens d’heures passées dans des cathédrales et des églises de campagne à suivre des courbes de pierre. J’étais peu à peu pris par une ivresse comparable à celle que donne la musique.

Une fois encore, je reviens par le souvenir à Saint-Philibert de Tournus que ma mère aimait tant et où nous ne manquions jamais de faire halte sur la route des vacances. Je me souviens de la fraîcheur de cet édifice du XIe-XIIe siècle qui nous reposait de la chaleur de la route. Je me souviens de hautes colonnes appareillées sans le moindre ornement et supportant des berceaux transversaux. Je me souviens qu’en quelques mots et quelques gestes ma mère me rendait sensible et inoubliable la beauté de l’ensemble.

Je me souviens de la sacristie de la Cartuja de Granada, de cet espace meringué où j’ai toujours eu l’envie de passer un doigt gourmand pour le porter à ma bouche.

Je me souviens d’avoir pressenti un air de famille entre des projets d’Étienne-Louis Boullée et des projets d’Albert Speer. Rien d’étonnant : le totalitarisme a nidifié dans le siècle des Lumières et plus particulièrement dans la Révolution française…

Etienne-Louis Boullée, façade d'Assemblée NationaleLe Palais national, un projet d’Étienne-Louis Boullée de 1792.

 

Je me souviens d’avoir découvert avec émerveillement les tours de Marina City (Chicago) de Bertrand Goldberg par une carte postale que mes parents m’avaient envoyée des États-Unis. J’étais enfant et ces tours venaient d’être construites.

Je me souviens du Palais de la Porte Dorée et du Musée des Arts africains et océaniens, des visites qui comptent parmi mes plus beaux souvenirs parisiens. Je me souviens des sculptures en fougères arborescentes d’Ambrym, des épées garnies de dents de requins des îles Gilbert, des peintures des aborigènes d’Australie, des sculptures du Moyen Sepik, tant de merveilles qui m’offrirent des voyages au long-cours…

Je me souviens des troublantes propositions de Gina Pane.

Je me souviens d’avoir déposé un caillou sur les tombes de Martha et de Max Liebermann, à Berlin, au Jüdisher Friedhof de Prenzlauer Berg. Je me souviens que Martha Liebermann s’est suicidée en 1943 afin d’éviter la déportation.

Je me souviens d’avoir eu envie de me baigner dans certaines peintures d’Arnold Böcklin, de m’ébattre en compagnie de ses créatures marines, joueuses et rieuses, issues de la mythologie grecque.

Parmi les artistes du Bauhaus — le Bauhaus, une tension vers un art total, un art qui envisage tous les aspects de la vie quotidienne —, je me souviens des services de Marianne Brandt, en particulier de sa petite théière devenue la plus emblématique de ses créations.

Je me souviens de l’attention de Freud au tableau d’Ingres qui met Œdipe en scène.

Je me souviens d’Anna Risi et d’Anselm Feuerbach. Odile, ma femme, lui ressemble.

Anselm Feuerbach, NannaAnna Risi, ‟Nanna”, le modèle romain de 1861 à 1865.

 

Je me souviens des rochers sculptés de Rothéneuf. Je me souviens d’avoir découvert le Grand Œuvre de l’abbé Fouré chez une grand-tante, par des cartes postales rangées dans une boîte à chaussures.

Je me souviens que lors de sa visite à Paris, Hitler admira ‟La Danse” de Carpeaux, ce haut-relief au fronton de l’Opéra.

Je me souviens de l’installation de la sculpture d’Olivier Brice, place du Caire, dans le Sentier. Je me souviens de cet artiste quelque peu oublié qui parlait de la mort sans effroi, de la mort par effacement lent, de la sérénité des gisants, de la mémoire des musées et de leurs réserves.

Je me souviens du livre de Henrich Wölfflin, ‟Renaissance et Baroque” (‟Renaissance und Barock”), un livre véritablement enivrant par sa puissance synthétique.

Je me souviens que ma mère avait une affection particulière pour un petit livre à couverture verte, rigide et entoilée, intitulé ‟Apollo” et sous-titré ‟Histoire générale des arts plastiques” de Salomon Reinach. L’auteur y avait rassemblé vingt-cinq leçons dispensées à l’École du Louvre. Je ne puis voir ce livre sans penser à elle.

Je me souviens des impertinences d’Enrico Baj.

Enrico Baj dans son atelierEnrico Baj (1924-2003) dans son atelier.

 

Quelques éléments pour une promenade en art

 Je ne connais aucun photomontage plus pertinent que ceux de John Heartfield. En regard de sa production, celle des Surréalistes, grands amateurs de la technique du collage (une technique comparable au photomontage), paraît bien convenue, artificielle. Elle vieillit d’ailleurs plutôt mal tandis que celle de John Heartfield n’a pas pris une ride.

BLUT UND EISEN de John HeartfieldL’un des plus célèbres photomontages de John Heartfield (1891-1968) : Der alte Wahl-spruch im ‟neuen” Reich : BLUT UND EISEN.

 

Une amusante remarque de Kenneth Clarke dans ‟The Nude”, avec cette petite étude comparée entre la Vénus de Giorgione et la Vénus du Titien. On sait que celle de Giorgione est moins charnelle, pour ses yeux fermés d’abord. Mais Kenneth Clarke nous livre une autre observation qui selon lui confirme la différence : le triangle formé par la pointe des seins et la base du cou de la Vénus du Titien tend vers l’équilatéral tandis que chez sa sœur, ce triangle est franchement isocèle avec une base très resserrée.

Comme des jouets merveilleux : ces sculptures (en bois peint) de la Nouvelle-Irlande du nord, des sculptures qui s’intègrent à un système complexe de cérémonies appelé malanggan.

Les plus beaux Soulages, des peintures des années 1950, je les ai vus dans des musées d’Allemagne.

Le repos : avec Pierre Tal-Coat, Geneviève Asse, Jean Degottex, Josef Šíma, Mark Rothko.

Avec l’art minoen — fresques ou peintures sur vases — je suis enfin chez moi.

Octopus Vase (Marine Style), c. 1500 B. C.Octopus Vase (Marine Style) à découvrir parmi d’autres sur le lien http://ferrebeekeeper.wordpress.com/2011/04/15/the-octopus-motif-in-ancient-greek-ceramics/

 

Je me souviens des sérigraphies d’Ernest Pignon-Ernest dans les rues de Paris. Je me souviens surtout de son Rimbaud, des affiches que l’artiste collait lui-même après un patient repérage. Je me souviens qu’il colla des affiches de gisants sur les marches du métro Charonne…

Le plaisir que j’avais au cours de mes séjours anglais à pratiquer le rubbing of brasses and incised slabs, les jours de pluie surtout. Ce plaisir m’a repris au Val Camonica.

Giuseppe Sanmartino et Antonio Corradini, encore. La puissance de la suggestion !

Jean Starobinski termine ainsi son essai, ‟Portrait de l’artiste en saltimbanque” : ‟Quand l’ordre social se dissout, la présence du clown s’atténue sur la scène ou sur la toile ; mais le clown descend alors dans la rue : c’est chacun de nous. Il n’y a plus de limites, donc plus de franchissement. Subsiste la dérision.” Il faut lire Jean Starobinski.

Ce penchant de l’Anglais pour la miniature (un penchant que je compare à celui des Chinois et des Japonais) est déjà sensible dans l’enluminure anglo-saxonne. Il se traduira dans les doll houses et les portraits en miniature, un art activé par la venue de Hans Holbein le Jeune à la cour de Henry VIII. Le plus célèbre de ces miniaturistes, Nicholas Hilliard, se présentait ouvertement comme un imitateur de Hans Holbein le Jeune.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Le carnet bleu – Israël, été 2014 – 6/6

 

Suite 3 août. Dans The Jerusalem Post (fondé en 1932 par Gershon Agron), je lis : ‟Hamas will be more dangerous and harder to contain in the next war. It is already developing drones that could target Dimona, the Israeli nuclear reactor and the Kirya, the Israeli Pentagon. We already have evidence that Hamas planned a major ground operation to terrorize and kill thousands of Israeli  civilians. Then only question is, will they coordinate with Iran, Isis, or Hezbollah ?” (Il s’agit du Point 3 d’un excellent article en onze points d’Eric R. Mandel intitulé : ‟Lessons to learn before the next war”). Tout d’abord, il n’est pas certain que le Hamas se relève des coups infligés. Ceux qui le finançaient ont pris leurs distances. Par ailleurs, et j’espère ne pas être un gros naïf, je ne crois pas que l’Iran et son allié, le Hezbollah, soient encore enclins à se commettre avec le Hamas ; l’un et l’autre ont mieux à faire, une remarque qui ne suppose en rien qu’Israël doive baisser la garde. Au Point 8 de cet article, on peut lire : ‟Europe has become a leader in delegitimizing Israel and boycotting its goods”. Les raisons de cette politique sont diverses. L’une d’elles et pas des moindres : calmer une population musulmane de plus en plus remuante pour espérer s’acheter un peu de tranquillité en commençant par pointer un doigt accusateur en direction d’Israël, un procédé démagogique devenu monnaie courante. Le dernier point de cet article évoque ces nouveaux partenaires d’Israël, des géants parmi lesquels : la Chine, l’Inde, la Corée (du Sud), la Russie, le Japon ;  j’évoque volontiers ces relations stratégiques devant des amis Juifs qui se laissent aller au découragement.

 

Gershon AgronGershon Agron (1894-1959).

 

Hier, samedi 2 août, quatre-vingt-quatre projectiles (roquettes et obus de mortiers) ont été tirés sur Israël. Iron Dome en a intercepté six. La veille, soixante de ces projectiles avaient été tirés sur le pays et neuf avaient été interceptés. Depuis le début de la guerre, 3 112 projectiles ont été tirés depuis Gaza, 105 ont touché des zones habitées et 560 ont été abattus par Iron Dome. Quelque 4 500 cibles terroristes ont été détruites par Tsahal.

Le Qatar, un sale petit pays qu’il faudrait éradiquer, un pays plus sournois que l’Arabie Saoudite. Le Qatar, principal banquier du terrorisme international, par ailleurs gros investisseur en Europe, principalement en France. Les États-Unis d’Obama semblent encourager cet État terroriste à se poser en intermédiaire entre Israël et le Hamas, alors que Doha est le grand argentier de ce mouvement islamiste, le Hamas, mais aussi d’al-Qaida, de l’État islamique (EI), d’al-Nusra et des Frères musulmans ; et la liste n’est pas exhaustive. Par ailleurs, Doha diffuse tranquillement leur idéologie via Al Jazeera. Le Qatar est un pays extraordinairement dangereux qui derrière une vitrine immaculée et ultra-moderne — de quoi séduire les Occidentaux — se livre aux pires manigances. Le Qatar s’est mis dans la politique turque avec Erdogan, cet autre pourvoyeur du Hamas. Le Qatar profite de la décomposition de la Syrie et de l’Irak, il manœuvre même chez les Saoudiens et dans les États du Golfe, en Égypte, en Jordanie, en Cisjordanie ainsi qu’en Afrique noire où il soutient des groupes djihadistes. Le Qatar est le pivot de l’axe sunnite. Le Qatar a accueilli des individus tels que Youssef al-Qaradâwî qui glorifie Hitler, justifie les attaques-suicides contre les Juifs. Cet individu a même été l’un des mentors de l’émir du Qatar. Mais chut ! Non seulement ce pays investit massivement en Europe mais il passe des contrats colossaux avec les États-Unis qui doivent y installer une gigantesque base militaire. Quel merdier ! Ci-joint, un article intitulé ‟Les Américains transfèrent leurs bases au Qatar” :

http://www1.rfi.fr/actufr/articles/040/article_21630.asp

 

Le financement du Hamas provient aussi de la bande de Gaza elle-même. Le Hamas y lève des impôts sur toutes les transactions commerciales et financières ainsi que sur les importations. Il siphonne par ailleurs l’aide humanitaire internationale de l’UNRWA et autres organisations dans le genre, l’UNRWA qu’il faudrait surveiller de plus près : ce n’est pas la première fois que ses établissements sont utilisés pour entreposer du matériel belliqueux. N’y aurait-il pas complicité entre l’UNRWA et le Hamas ? Ou, plus probable, l’UNRWA ne serait-il qu’une marionnette du Hamas ? Les Palestiniens, ces enfants gâtés de l’humanitaire, ces rentiers de l’humanitaire…

Je m’étais promis de ne pas évoquer le secrétaire d’État John Kerry, un benêt made in USA, une gueule d’empeigne. A ce propos, n’avez-vous pas remarqué qu’il ressemble à une chaussure, avec ce menton en galoche ? Cet homme est d’une bêtise dévastatrice, une bêtise proche de celle de Jimmy Carter. Il faut lire son schéma de cessez-le-feu envoyé au gouvernement israélien, le 25 juillet.

L’une des plus fines et des plus courageuse analystes politiques, Caroline B. Glick, appelle à une plus grande vigilance à l’égard du Qatar et de la Turquie d’Erdogan, deux États qui financent le terrorisme et avec lesquels les États-Unis entretiennent des relations stratégiques. De retour en Europe, je me garderai autant que possible de parler d’Israël et de cette guerre en cours. J’écrirai mais je me garderai de parler. Trop d’ignorance entoure ce pays, une ignorance prétentieuse, bavarde, affreusement bavarde, une ignorance qui tient lieu de ‟connaissance”.

Il est 17 h, les sirènes sonnent l’alerte. Je me plaque contre une façade de Yishkon St. n° 6, sous un balcon. Le plus dangereux sont les débris des roquettes touchées qui retombent. Trois détonations. La deuxième est particulièrement forte et fait trembler le mur contre lequel je suis appuyé. Puis le mouvement général reprend sans le moindre commentaire, comme s’il ne s’était rien passé.

4 août. Lecture de la presse en attendant mon vol. Le Qatar est une pieuvre à laquelle il faudrait couper les tentacules avant de lui écraser la tête. Même l’Arabie Saoudite dont je souhaite annihilation joue la prudence et dénonce le djihadisme. Elle a peur de l’enfant qu’elle a contribué à mettre au monde. Ces bons vieux rentiers du pétrole sentent que leur tranquillité pourrait avoir une fin.

Un point qui n’est pas assez évoqué, curieusement : l’engagement du Hezbollah aux côtés de Bachar al-Assad, contre le djihadisme. Cet engagement ajoute à l’affaiblissement du monde arabe occupé à se déchirer. Pendant ce temps, ce fer de lance se détourne durablement d’Israël. C’est tellement vrai que certains partisans de la théorie de la conspiration (juive en l’occurrence) vont jusqu’à déclarer qu’Israël a manigancé tout ce qui arrive. Il est vrai qu’Oded Yinon se frotterait les mains s’il revenait parmi nous…

Dernier cappuccino sur Allenby St. Des masses nuageuse passent sur Tel Aviv. 8 h, il fait déjà chaud, une chaleur humide, tropicale. Dans The Jerusalem Post du jour, ce titre : ‟Protests held across France against Israel in Gaza”, un article dans lequel je lis : ‟Among the participants were two famous Jews: the comic Guy Bedos and the Trotskyist Alain Krivine…” Guy Bedos n’est pas juif à ce que je sache ! Si les Juifs eux-mêmes se mettent à prendre des non-Juifs pour des Juifs, on ne va plus s’y retrouver… Très inquiétant, j’apprends que l’État islamique a infligé une importante défaite aux combattants kurdes et qu’il a par ailleurs pris le contrôle du plus gros barrage d’Irak, à Mossoul, ainsi que d’un champ pétrolifère — il en contrôle à présent quatre — et de trois villes. Il faut aider massivement les Kurdes et les aider à former un grand État sans pour autant remuer la partie iranienne, pour des raisons que j’évoquerai dans un prochain article.

 

Sur Allenby StreetSur Allenby St. 

 

Tel Aviv-Paris avec transit à Wien. Wien, le soleil se lève en bout de piste, tangent à l’horizon. Décollage. Je poursuis la lecture du quotidien The Jerusalem Post, avec cet article : ‟Obama shielding Hamas barbarians at our gates”. Je ne sais à quel jeu se livre Obama. Je ne parviens pas à le voir comme un être maléfique, un agent de l’islam comme ne cesse de le présenter Guy Millière avec lequel je partage un certain nombre de points de vue. Je vois Obama comme un homme falot, sans vision politique, balloté. On se souviendra de ses dents blanches, bien rangées, de sa démarche élastique, de sa silhouette élégante, de ses costumes bien taillés. On se souviendra surtout de lui comme du premier président noir de l’histoire des États-Unis ; la belle affaire ! Ce qui m’intéresse, à ce niveau, c’est l’ampleur et la profondeur de la vision (politique) et non la couleur de la peau ou des cravates du President of the United States of America. J’en reviens à l’article en question, signé Isi Leibler ; il souligne la piètre prestation d’Obama sur la guerre en cours à Gaza, un Obama demandant un cessez-le-feu immédiat avec levée du blocus. Par ailleurs, l’administration américaine parasite et complique les manœuvres diplomatiques en cours en invitant la Turquie (une Turquie islamisée par Erdogan qui tient des propos ouvertement antisémites) et le Qatar (banquier du terrorisme international) à jouer les médiateurs, court-circuitant ainsi les efforts de l’Égypte. Obama est-il un dangereux idiot, dénué de toute vision politique ou bien un ami des Frères Musulmans ? Je penche pour la première hypothèse.

Isi Leibler écrit : ‟The Egyptians and other moderate Arabs states maintain that since his initial Cairo speech in 2009, President Obama has emerged as a supporter of the Muslim Brotherhood — the creator of Hamas — and which they regard, justifiably, as an Islamic fundamentalist terrorist organization. They consider the undermining of the Egyptian cease-fire proposals and the turning toward Qatar and Turkey — supporters of the Muslim Brotherhood and Hamas — as another example of the US betraying its allies and engaging its ennemies. This was reflected in Kerry’s initial Qatar/Turkey-sponsored cease-fire proposal, unanimously rejected by the Israeli cabinet, which could have been written by Hamas”.

Les journaux  rappellent un centenaire :  4 août 1914 – 4 août 2014…

Je crois les Iraniens trop intelligents pour être antisémites. Il existe cependant un danger avec ce pays, et pas des moindres : que l’Iran instrumentalisme le monde arabe, le fédère sous sa houlette de diverses manières, comme il l’a fait avec le Hezbollah. Pour l’heure cette organisation est terriblement occupée à combattre le djihadisme aux côtés du régime syrien. Israël se voit durablement soulagé sur sa frontière nord.

Cette guerre de Gaza est aussi l’une de conséquences d’un glissement géopolitique majeur au Proche-Orient et Moyen-Orient. La tension entre Arabes sunnites et Israéliens n’occupe plus le devant de la scène ; elle n’a pas disparu mais elle est éclipsée par la tension entre l’Iran, le ‟Vatican du chiisme”, et les États arabes sunnites, une tension qui n’en est qu’à ses débuts. Les destructions et le nombre de victimes vont être gigantesques. Des États tels que l’Égypte, l’Arabie Saoudite et la Jordanie tendent à se rapprocher d’Israël sur la question du Hamas et des Frères Musulmans. Israël ne doit pas négliger leurs bons offices (les ennemis de mes ennemis sont mes amis) sans jamais perdre de vue que l’Arabe est versatile, que la trahison est dans ses mœurs et qu’il faut toujours lui faire sentir qu’il n’est pas le plus fort, qu’il n’est pas le maître. Walter Russell Mead évoque ‟this strange new band of brothers”. Il écrit : ‟The Saudis and their Egyptians allies also hate and fear Hezbollah; from an Israeli point of view a successful war against Hamas could be the first step in cooperative action against Hezbollah and, beyond it, Iran”. A suivre.

Olivier Ypsilantis

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Le carnet bleu – Israël, été 2014 – 5/6

 

Suite 1er août. Peu de monde au Beth Oded. Le shabbat est réduit à sa plus simple expression. Le kiddush est récité par un lieutenant en tenue de combat, fusil d’assaut à l’épaule. Partage du pain et du vin (de fait, du jus de raisin, l’alcool étant strictement interdit à l’armée). Parmi les participants à ce shabbat, un Tchèque d’une carrure exceptionnelle flanqué de son ami, un Slovaque tout fluet. Je pense à Astérix et Obelix.

Avant de m’endormir, poursuivi la lecture d’Eric Newby, aussi passionnant lorsqu’il évoque un voyage dans un pays lointain que lorsqu’il évoque son expérience d’employé d’un grand magasin — question de style. Et toujours cet humour anglais, attentif à son sujet (l’humour est l’une des formes les plus achevées de l’attention) et détaché de lui-même, élégant : ‟It was not so much the idea of buying stockings that I minded, although without legs in them it was difficult to imagine anything more boring than these deflated by-products of lumps of coal. It was simply that I had never seen a man selling stockings in a department store and I did not fancy being a pioneer in this field”. La pincée d’auto-dérision si british.

2 août. Jour de shabbat. 6 h. Les sirènes me tirent de mon sommeil. Il était pourtant question d’une trêve de soixante-douze heures. J’hésite à me lever ; mais étant allongé devant une large fenêtre, je préfère gagner le fond de la chambre. Je tends l’oreille. Tout à coup, en observant ces murs peints et nus et ce ciel d’un gris léger et uni, je me revois dans le petit-jour vietnamien. Comme je les ai aimés ces petits-jours, dans le centre surtout, à Hué. Les brumes vietnamiennes, douces, féminines. Hué ! L’humidité distillée, tiède, accueillante, lunaire, sous-marine. Ne suis-je pas né sous le signe de la Lune et de l’eau ? Il m’a fallu beaucoup de temps pour aimer le Soleil. J’ai longtemps préféré les gris voilés d’Eugène Carrière au bleu pur de Giotto.

 

Iron DomeIron Dome en action et une vidéo qui montre ce que je décris à plusieurs reprises au cours de ce voyage. 

 

Au petit-déjeuner, dans le réfectoire. Un soldat s’est fait tatouer à chaque coude une grosse étoile à cinq branches fortement soulignées. Je remarque qu’il n’est pas rare de rencontrer de jeunes Juifs et Juives tatoués, à Tel Aviv surtout ; la Torah n’aime pourtant pas le tatouage.

Un soldat de Tsahal, le lieutenant Hadar Goldin, aurait été kidnappé par le Hamas, une heure après le cessez-le-feu. Toutefois, le Hamas déclare que l’officier a été tué au combat. Un soldat capturé (le cauchemar d’Israël) peut signifier la libération de centaines de Palestiniens, parmi lesquels nombre d’assassins ; on se souvient du soldat Gilad Shalit. L’Égypte participe activement au blocus. Le Hamas est en proie à de grandes difficultés financières ; il est aux abois, particulièrement dangereux, et il joue son va-tout.

Dans Aurora (Todo sobre Israel y judaísmo en español), une publication version papier mais aussi digitale, un titre auquel j’acquiesce : ‟El silencio de la Unión Europea sobre Hamas es ensordecedor” : ‟La representación de la Unión Europea (UE) en Israel emitió un comunicado lamentando el quiebre del alto el fuego de 72 horas; pero muy significativamente se abstuvo de mencionar el ataque de Hamas cerca de Rafah, a menos dos horas de haber entrado en vigor la tregua”. Ainsi va l’Europe…

11 h 30, dans un café à l’angle d’Allenby St. et Hamelkh George V St. La circulation espacée pour cause de shabbat. Je repense à l’impression de ce matin où je me suis vu au Vietnam. Ces fulgurances, ces fractures dans l’espace-temps sont l’une des principales richesses du voyage. La fulgurance de ce matin a été suscitée par la mise en rapport de la tonalité des murs et du ciel. Alors que je guettais les détonations, j’étais dans les brumes tièdes de Hué. Passent un sherout (taxi collectif) au nez jaune et une belle femme brunie ; son dos à la musculature fine et nerveuse ; je pense à Odile. Un air de reggae me fait dériver et je me souviens de fêtes d’étudiants, d’une amie, sa coupe blonde au carré qui lui battait les joues, des joues qui rosissaient dans la danse. A présent, le moindre air de musique m’enivre après ces jours ascétiques passés dans les ateliers de Tsahal. Sur le sac d’une passante, je lis I ♥︎ TLV. Sur une colonne Morris, huit lettres roses en police  d’écriture bâton LADY GAGA. Passe un routard barbu, la soixantaine, sac à dos. Il porte à l’épaule un solide bâton auquel est accroché un drapeau israélien. Sur une immense affiche en proue, une femme en soutien-gorge et slip roses : Aerie for American Eagle Outfitters. Je détaille le Magen David Square, un carrefour à six branches — d’où son nom. On y trouve deux constructions particulièrement intéressantes : l’une conçue par Solomon Liaskovsky et Yaakov Bornstein (International Style) influencés par Erich Mendelsohn ; l’autre conçue par Josef Tischler (Eclectic Style).

Contrairement à certains, je ne vois pas Obama comme un suppôt de l’islam. Une telle opinion sent la théorie de la conspiration, théorie dont je me garde autant que possible. Je le vois comme un président plutôt médiocre, un peu paumé. Il va passer, il sera oublié. On se souviendra simplement de son élégante silhouette et de sa démarche souple. Mais j’allais oublier : on se souviendra d’abord qu’il aura été le premier président noir de l’histoire de son pays, rien de bien important avec un peu de recul.

L’opinion publique s’émeut, elle fait ses petits comptes : il y a trop de Palestiniens tués et pas assez d’Israéliens tués. Elle n’a plus que ce mot à la bouche : ‟disproportionnée” (réaction disproportionnée). L’opinion publique qui pense ainsi faire preuve de décence est indécente et stupide. L’opinion publique, cette pâte si molle prétend tout étouffer sous sa mollesse. Elle a oublié dès le deuxième jour des opérations à Gaza que l’agresseur n’était pas Israël mais le Hamas. Cette chose molle, triturée à souhait et dont le regard est incapable de se porter dans la profondeur historique (un regard sans mémoire) a tôt fait de juger qu’un Juif qui tue, même en cas de légitime défense, est plus coupable qu’un Arabe qui tue, qu’un Musulman qui tue. Il est vrai que chez ces derniers tuer peut être un acte machinal et même encouragé par son idéologie — sa religion. Pour ma part, le fait que des Juifs tuent (voir l’assassinat du jeune Palestinien, Muhammad Abu Khdeir) comme viennent de le faire ces jeunes Juifs en réponse à l’assassinat de trois des leurs, m’accable particulièrement car, outre l’atrocité absolue de leur acte, ces Juifs se mettent au niveau des Musulmans et, ainsi que le signale Adin Steinsaltz, ils accentuent le danger qui pèse sur tous les autres Juifs, tant en Israël qu’en diaspora. C’est le concept halachique du Din Rodef. Je me permets d’ajouter que pour l’opinion publique, le Juif fort — l’Israélien — est insupportable car son image entre en conflit avec celle du Juif faible, soumis, une figure centrale dans l’économie mentale musulmane, et chrétienne dans une certaine mesure.

L’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi souhaite l’anéantissement du Hamas ; aussi, plus l’action israélienne se prolonge plus le régime égyptien a des raisons de se réjouir. Il tire les marrons du feu, et on ne saurait lui reprocher, d’autant plus que sa collaboration avec Israël est parfaite, une collaboration sans laquelle Israël ne pourrait espérer affaiblir sérieusement le Hamas.

3 août. Devant la Méditerranée, en compagnie d’Eric Newby dont je savoure chaque phrase comme : ‟Steam comes wreathing up through grilles in the road like incense from a host of subterranean temples, and from other grilles comes the rumbling of trains on the Broadway Subway which runs all night”, une phrase puissamment picturale qui pourrait inspirer un peintre de l’hyperréalisme comme Richard Estes ou du surréalisme comme Magritte. J’aime la structure du chapitre 27, ‟A Walk on Broadway”, le compte-rendu de  cette journée suit des indications horaires, de 4 a.m. à 11.45 a.m.

8 h 30 – 10 h, Museum of the Etzel, quelques notes. Un panneau fort complexe, un organigramme : Etzel Command Structure. Une carte : Partition Border according to General Assembly of the United Nations Resolution. Nov. 29,1947. Au lendemain de cette résolution, les Arabes se révoltent ; s’en suivent grèves et violences. Les combats menés par les unités d’Etzel dans le ‟Triangle” (Mont Ephraim) et les cinq villages arabes conquis sans une perte côté juif et de lourdes pertes côté arabe. Les combats à Rosh Ha’Ayin (à la source de la rivière Yarkon). L’attaque des villages arabes de Yahudiya et Wilhelma. Deir Yassin (9 avril 1948), un tournant dans la Guerre d’Indépendance. La détermination et l’excellence des combattants du Etzel et du Lehi répandent la panique parmi les populations arabes qui, dans bien des cas, préfèrent fuir. Afin de sécuriser Tel Aviv, la conquête de Jaffa (alors la plus importante ville de Palestine avec ses 80 000 habitants) commence le 25 avril 1948 et se termine trois jours plus tard. L’appui décisif de la garnison britannique (soit 4 500 hommes). Une carte de la conquête de Jaffa. La conquête du village de Malha (14-15 juillet 1948). Les accords passés entre la Hagana et le Etzel juste avant le départ des Britanniques, le 14 mai 1948. The Diaspora Headquarters of the Etzel (situé à Paris), chargé du recrutement dans la diaspora. Sa reconnaissance de-facto par le gouvernement français, en mai 1948. Le 22 septembre 1948, le Etzel est dissout à Jérusalem et ses troupes sont incorporées à l’I.D.F. Dans ce petit musée situé en bord de mer, à quelques pas de Jaffa, un espace est consacré à l’Altalena avec notamment quelques reliques : deux rames d’un canot de sauvetage, une bouée de sauvetage sur laquelle on peut lire Altalena Panama et surtout le drapeau de l’Altalena récupéré in extremis par un membre de l’équipage, Iphtah Stein (1922-1992). Un autre espace est consacré à l’histoire du shofar avec cette interdiction faite aux Juifs (suite aux émeutes de 1929) de sonner le shofar devant le Kotel. De nombreux Juifs furent outrés par la décision de la puissance mandataire. Des membres du Betar suivis par des membres du Etzel violèrent l’interdit et continuèrent à le faire les années suivantes. Ci-joint, une video intitulée ‟Echoes of a Shofar 1948” (durée env. 10 mn) :

http://lubavitch.com/video/2029688/Echoes-of-a-Shofar-1948.html

 

Le lieutenant Hadar Goldin de la Givati Brigade a été tué au combat. Il n’était donc pas otage du Hamas. Cette guerre commencée le 8 juillet devrait se poursuivre. A ce jour, plus de trente tunnels et des douzaines de puits d’accès (shafts) ont été ou sont sur le point d’être détruits. Israël sait qu’il ne peut accorder une once de confiance au Hamas qui met à profit chaque trêve pour multiplier ses traîtrises. Il faut saigner la chose à mort.

 

Des soldats de TsahalDes soldats de Tsahal. J’ai également travaillé à la restauration du type de casque porté par le deuxième soldat en partant de la gauche, un casque de tankiste qui permet de loger des écouteurs.

 

The Jerusalem Post du jour, ce titre en première page : ‟IDF to redeploy as Gaza Operation continues”, sous-titre : ‟Netanyahu: We’ll pursue our objectives with full force — restoring quiet and destroying the terrorist infrastructure”. Autres titres : ‟Hamas confirms, then denies abduction of soldier”, sous-titre : ‟Fate of Sec.-Lt. Hadar Goldin, 23, from Kfar Saba, is unclear” ; ‟Army begins withdrawing ground forces from Gaza”, sous-titre : ‟Tunnels nearly all destroyed. 63 soldiers, 800 terrorists killed since start of operation” ;   ‟Military eradicates Hamas’s crown jewel”, sous-titre : ‟Terrorists spent 5 years building cross-border tunnel network, army destroyed in 2 weeks”. Le Hamas se lamente, le soutien arabe lui fait défaut. Trop occupé à creuser ses tunnels et galeries, il n’a pas senti le vent tourner… Il n’y a guère que dans nos bonnes villes d’Europe que l’Arabo-musulman braille, appuyé par une gauche petite-bourgeoise orpheline du prolétariat, des braillements généreusement retransmis par les mass-medias. Le monde arabo-musulman est en phase d’effondrement. Il faut s’en séparer à tous les niveaux tout en protégeant et en accueillant les minorités qu’il menace, parmi lesquelles les Chrétiens, les Yazidis, les Kurdes et autres Musulmans. Cessons de lui acheter notre pétrole, cessons de l’accueillir, n’hésitons pas à lui assener des représailles en tous genres sitôt qu’il nous cherche des noises. Il ne connaît que la force et se courbe devant elle. Soyons des maîtres ! Et si à l’occasion nous lui tendons la main, que ce soit sans naïveté, avec une arme dans l’autre.

Les alertes se sont espacées à Tel Aviv. Passent des hélicoptères de l’armée, parallèlement à la côte, vers Gaza ou de retour de Gaza. Marche dans les quartiers sud de Tel Aviv, proches de Jaffa donc, Montefiore et Florentine. J’y surprends des odeurs et des postures qui m’évoquent l’Athènes de ma jeunesse, avec ces entrepôts désordonnés où certains s’affairent et d’autres somnolent, avec ses petits restaurants bon marché… Une fois encore, je me dis qu’il me faudrait réécrire l’histoire de Franz Biberkopf (voir ‟Berlin Alexanderplatz” d’Alfred Döblin) mais ici, à Tel Aviv.

Olivier Ypsilantis

 

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