Charles-Henri Sanson, le bourreau.

 

A Charlotte Corday et à Cécile Renault qui comme Charlotte Corday « avait puisé la résolution dans la haine de la tyrannie, peut-être aussi dans l’horreur des exécutions quotidiennes » ainsi que l’écrit Charles-Henri Sanson dans ses Mémoires. A Fanny Kaplan aussi, à toutes ces femmes qui abattirent ou tentèrent d’abattre des assassins de masse.

 

Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée,

Tu semblais t’avancer sur le char d’hyménée.

Ton front resta paisible, et ton regard serein.

Calme sur l’échafaud, tu  méprisas la rage

D’un peuple abject, servile, et fécond en outrage,

Et qui se croit alors et libre et souverain.

 

(André Chénier, “Ode à Marie-Anne Charlotte Corday”, 1793)

 

 

Charles-Henri Sanson, Sanson… On pense aussitôt et malgré soi Samson, ce héro de la Bible qui tirait sa force de sa chevelure, avant d’en revenir au condamné à la guillotine auquel on dégage la nuque afin de ne pas contrarier le couperet…

Henri-Clément Sanson (1799-1889) est le dernier des Sanson à avoir été au service de la guillotine. Il est mort l’année du premier centenaire de la Révolution française. Il occupa sa retraite à reconsidérer les carnets dans lesquels ses ancêtres avaient pris des notes relatives à leur vie professionnelle. De la masse d’écrits laissée par cette dynastie de bourreaux, les Éditions de l’Instant (Collection Griffures) ont extrait les écrits de Charles-Henri Sanson (1739-1806), le grand-père de Henri-Clément, et les ont publiés à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, un témoignage alors introuvable en librairie depuis le milieu du XIXe siècle.

Parmi les « clients » de Charles-Henri Sanson, Louis XVI et Marie-Antoinette mais aussi Charlotte Corday, une femme pour laquelle j’éprouve depuis longtemps affection et admiration qui se sont confirmées à la lecture des notes prises par son bourreau. Les pages qu’il lui consacre sont ainsi présentées par son petit-fils : « J’ai dit, dans le volume précédent, que Charles-Henri Sanson avait, pendant une certaine période de la crise révolutionnaire, tenu un journal quotidien non seulement des exécutions auxquelles il présidait, mais de ses impressions personnelles. Ce journal ne devint régulier que vers la fin de brumaire 1793 ; mais il nous a laissé sur la mort de Charlotte Corday une note plus circonstanciée, plus étendue que ne le sont celles qui ont servi de base au récit du dénouement des procès de la première phase de la Révolution ». Charles-Henri Sanson écrit dans ses pages sur Charlotte Corday (j’en cite quelques lignes) : « Depuis le chevalier de La Barre, je n’avais pas rencontré tant de courage pour mourir ». Et il note que la foule considérable qui criait sa colère face à celle qui avait tué Marat se taisait peu à peu, à mesure que la charrette où se tenait la condamnée avançait vers l’échafaud. Le bourreau qui se tenait lui aussi dans la charrette écrit encore : « Moi-même, à chaque instant, je me détournais pour la regarder, et plus je la regardais plus j’avais envie de la voir. Ce n’était pourtant pas à cause de sa beauté, si grande qu’elle fût ; mais il me semblait impossible qu’elle restât jusqu’à la fin aussi douce, aussi courageuse que je la voyais ; je voulais m’assurer qu’elle aurait sa faiblesse comme les autres ; mais je ne sais pas pourquoi, chaque fois que je tournais mes yeux sur elle, je tremblais qu’elle n’eût défailli ». Mais elle ne défaillira pas, à aucun moment. Il y a chez Charlotte Corday une douceur et un courage qui la rapprochent d’Inge Scholl, guillotinée elle aussi pour s’être opposée à un autre monstre, le nazisme. L’infâme Tribunal révolutionnaire et le non moins infâme Tribunal du peuple (Volksgerichtshof) furent déroutés par ces femmes. André Chénier ne force pas la note lorsque dans son « Ode à Marie-Anne-Charlotte-Corday », il écrit :

 

C’est lui qui dut pâlir ; et tes juges sinistres,

Et notre affreux sénat, et ses affreux ministres,

Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui,

Ta douceur, ton langage et simple et magnanime,

Leur apprit qu’en effet, tout puissant qu’est le crime,

Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.

 

 

Charlotte Corday (1768-1793) par Joseph Nicolas Robert Fleury (1797-1890), Musée Bonnat, Bayonne.

 

Cher André Chénier, guillotiné lui aussi, le 25 juillet 1794. Charlotte Corday l’avait été l’année précédente, le 17 juillet, Charlotte Corday, descendante en ligne directe de Pierre Corneille.

https://hal.inria.fr/file/index/docid/150007/filename/SUPERNA.pdf

De 1688 à 1792, les Sanson coupent bien peu de têtes, la décapitation étant depuis l’ère des licteurs l’un des privilèges de la noblesse. Ils écartèlent, pendent, marquent au fer rouge, flagellent… Et ils mènent une existence en marge de la société. La société qui offre à l’un de ses membres le statut de vengeur, s’efforçant ainsi de mettre fin à l’escalade de la vendetta, tient son bourreau à l’écart, lui interdit de choisir librement son épouse et d’autoriser à ses fils une autre profession que la sienne, d’où cette dynastie de bourreaux, les Sanson ; bourreaux de père en fils…

Henri-Clément, dans la suite de six volumes qu’il consacre à l’histoire de sa famille, sous le titre « Sept générations d’exécuteurs, 1688-1847 », rapporte que le premier bourreau de la dynastie des Sanson le serait devenu en épousant la fille du bourreau de Dieppe. Cette saga volontiers romancée, publiée en 1862 et 1863, s’appuie sur un document essentiel et des plus sérieux, le journal scrupuleusement tenu par son grand-père, Charles-Henri, durant la Révolution française.

Le sérieux de cet écrit a été mis en doute pour une raison précise : en 1829 et 1830 paraissaient deux livres attribués aux Sanson. L’un, « Mémoires de l’exécuteur des hautes œuvres pour servir à l’histoire de Paris pendant le règne de la Terreur », œuvre de Vincent Lombard de Langres, n’est qu’un fatras sur la Révolution française, un dialogue entre le bourreau et son fils où les ragots se bousculent. L’autre, « Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française », est non moins apocryphe mais présente un certain intérêt puisque Balzac y a collaboré. Il avait rencontré Henri, le fils et l’aide de Charles-Henri Sanson.

 

Cécile Renault (1774-1794) qui tenta d’assassiner Robespierre, médaillon d’après un dessin de Pajou fils.

 

La vie du petit-fils de Charles-Henri Sanson, Henri-Clément, est un véritable roman. Je n’entrerai pas dans les détails car là n’est pas le sujet du présent article. Simplement, et pour en revenir au journal tenu par Charles-Henri durant la Révolution française, Henri-Clément, bourreau passionné de littérature et d’art, par ailleurs accablé de dettes après avoir perdu de fortes sommes au jeu (il alla jusqu’à vendre sa guillotine pour en rembourser une partie), se retire à la campagne avec sa vaste bibliothèque et les archives de sa famille après que les créanciers se soient saisis de sa maison et que sa femme l’ait quitté. Là, il se met à déchiffrer les registres que ses ancêtres devaient tenir. Et l’idée lui vient d’écrire leur histoire, un travail qui lui prendra plusieurs années et qui donnera six bons volumes in-8°. Lorsqu’il propose son travail à l’éditeur Paul-Valentin Dupray de la Mahérie, celui-ci le donne à réécrire à un journaliste, un certain d’Olbreuse. Toutefois, ni Henri-Clément ni son nègre n’osèrent retoucher le texte laissé par Charles-Henri. Henri-Clément lui reconnaît, ainsi qu’il l’écrit, « une importance historique qui ne me permettait point d’y toucher. »

(La Révolution française dévore tout, enfants et vieillards. Et elle ne s’en prend pas qu’à « la haute », contrairement à une idée reçue ; les domestiques, les journaliers, les paysans étaient eux aussi raccourcis par le rasoir national.)

Il faut lire le Journal de Charles-Henri Sanson, ce bourreau étant un personnage central de la Révolution française. Henri-Clément écrit à son propos : « Ces notes sont brèves, concises, comme devait l’être alors le bilan de la guillotine ; la main lasse de tuer garde à peine encore la force d’écrire, et la conscience muette n’ose s’interroger ». Le rasoir national ne dédaigne aucune nuque. Ainsi, le 23 frimaire (An II), Charles-Henri Sanson note, laconique : « Hier une fille publique, ce matin un ci-devant grand seigneur, le ci-devant duc du Châtelet ». Belle égalité. A ce propos, Charles-Henri Sanson note, le 26 frimaire (An II) : « Il n’est pas rare, depuis le commencement de ce régime, que le dévouement des domestiques leur fasse partager le sort de leurs maîtres : c’est une véritable égalité ». Il me semble qu’il n’y a aucune ironie dans cette remarque. 3 nivôse (An II) : « Il paraît que Collot d’Herbois, en mission à Lyon, a destitué la guillotine qui a le tort de n’en tuer qu’un à la fois, et qu’il faut mitrailler les condamnés ». En période révolutionnaire, l’industrialisation de la mort est une préoccupation majeure. Le passage de la production artisanale à la production industrielle de cadavres pose certains problèmes ; et puis il faut se débarrasser des cadavres… 22 pluviôse (An II) : « Collot d’Herbois avait destitué la guillotine, qui n’était pas assez expéditive à son gré, il avait supplicié par le canon, et ainsi il en mettait à mort plus de deux cents par journée ». Jean-Baptiste Carrier qui ne parvenait plus à se débarrasser des cadavres des fusillés décida de passer aux noyades massives à l’aide de la « baignoire nationale » (l’image est de ce dernier) qui remplaça à l’occasion les fusillades et le « rasoir national ». Il existe une excellente étude au sujet de cette personnalité de la Révolution française, « Carrier et la Terreur nantaise » de Jean-Joël Brégeon. Dans le compte-rendu de cette étude, on peut lire : « Contrairement à la légende noire qui l’a ainsi dépeint, il n’a rien d’un être sanguinaire et monstrueux doublé d’un obsédé sexuel. » L’assassin de masse est généralement quelqu’un de korrekt…

Le 2 pluviôse (An II), alors que le peuple se met à danser la carmagnole autour de l’arbre de la Liberté mais aussi autour de la guillotine « sans souci des cadavres que nous emportions », Charles-Henri Sanson écrit : « Il me semble que le juge qui a prononcé, que le serviteur de la justice qui a frappé, commettent un sacrilège en célébrant comme une fête la mort, même d’un coupable. »

Afin de vous rendre sensible l’aspect théâtre de Grand-Guignol de la Révolution française, je vous livre un autre passage des Mémoires de Charles-Henri Sanson. Il écrit le 13 ventôse (An II) : « On a envoyé deux charrettes à la guillotine aujourd’hui ; presque tous les condamnés étaient des laboureurs. Nous avons eu un accident bien regrettable. Comme il ne restait plus qu’un condamné à supplicier, mon garçon Henri, qui était aux paniers, m’ayant appelé, j’étais à lui. Larivière, qui était au déclic, a oublié de relever le couteau, de sorte que, lorsqu’on a basculé le condamné Laroque, son visage a porté sur le fer tout sanglant. Il a poussé un cri horrible. J’ai couru, fait redresser la bascule et relever le couteau. Le condamné tremblait dans les sangles que c’était une épouvante. »

En date du 18 prairial (An II), on peut lire : « Les jours se suivent et se ressemblent. Encore vingt-et-un condamnés aujourd’hui. Il y en a qui prétendent qu’on se familiarise avec le sang ; lorsque ce sang est celui de nos semblables, cela n’est pas vrai. Je ne parle pas de moi, mais de mes aides, que j’observe depuis qu’on nous fait guillotiner de pleines charrettes d’hommes et de femmes. Deux sont avec moi depuis douze ans, quatre sont d’anciens bouchers, il y en est au moins deux qui ne valent pas la corde qui servirait à les pendre et de tous ceux-là il n’y en a pas un seul dont le visage, lorsque la besogne est finie, ressemble au visage qu’il avait avant qu’elle commençât. Le public n’y voit rien ; moi, je m’aperçois que leur cœur vacille et quelquefois leurs jambes. Quand tout est terminé, lorsque sur l’échafaud ils ne voient plus que des cadavres, ils se regardent les uns les autres comme étonnés, comme inquiets. Ils ne se rendent certainement pas compte de ce qu’ils éprouvent mais les plus bavards sont devenus muets ; ce n’est que lorsqu’ils ont bu leur eau-de-vie qu’ils recouvrent leur aplomb. »

Le 6 messidor (An II), une longue journée épouvantable (je n’arrive plus à compter les victimes) dont il rend compte sur quatre pages. On peut lire entre autres horreurs : « Elles étaient vingt-trois femmes dans la charrette, de divers âges et de diverses conditions, toutes égales de désespoir, par la terreur, par l’horreur de leur destinée ». Les Mémoires de Charles-Henri Sanson s’interrompent le 9 messidor (An II) « sans qu’il ait déterminé les raisons qui le décidaient à le suspendre » écrit son petit-fils. Il lui semble que son grand-père a été probablement pris par le dégoût « de ceux qui commandaient et de lui-même qui obéissaient ». Et Clément-Henri Sanson conclut : « Avec de telles pensées, sous l’influence du mal auquel il était en proie, on comprend qu’il ne soit plus décidé à évoquer, dans le silence et dans la solitude du soir, les fantômes qu’avait faits, le matin, le couteau de la guillotine. »

Olivier Ypsilantis

 

Posted in HISTOIRE | Tagged , , , , , , | 5 Comments

 La question juive portugaise

 

Parmi les Juifs qui fuient l’Espagne pour cause de persécutions, un certain nombre choisissent le Portugal, pays voisin, sans frontière naturelle, très aisément accessible. En 1492, année de l’édit d’expulsion (décret de l’Alhambra), le Portugal reste une terre d’accueil. Ce pays n’avait pas eu de Vincente Ferrer, un prédicateur qui, dès 1391, avait commencé à porter gravement préjudice aux communautés juives d’Espagne. A ce propos, nombreux sont ceux qui s’imaginent que les Juifs d’Espagne ont quitté le pays massivement, en 1492, alors que ce processus avait été initié presqu’un siècle auparavant avec, il est vrai, des périodes de répit.

Ci-joint, un article sur ce prédicateur dominicain, véritable terreur des Juifs – mais aussi des Chrétiens. Il est intitulé « Saint Vincent Ferrier, prêcheur de l’Apocalypse » :

https://bibliothequedecombat.wordpress.com/2013/10/30/saint-vincent-ferrier-precheur-de-lapocalypse/

 

La synagogue de Porto, Kadoorie Mekor Haim à Porto, inaugurée en 1938.

 

En 1492, le roi João II accorde le droit de résidence permanent à de riches familles juives moyennant le paiement d’une certaine somme – j’en ignore le montant. Des artisans considérés comme utiles, voire indispensables, se voient également accordés ce privilège. Quant à la grande majorité des Juifs, ils obtiennent un permis de séjour de huit mois avant de devoir embarquer et quitter définitivement le royaume. Les embarcations n’étant pas disponibles, nombre de Juifs ne peuvent quitter le pays à temps. Leur vie devient pénible, de plus en plus pénible, au cours des dernières années du règne de João II particulièrement. Je passe sur les tracasseries qu’ils doivent subir. Que l’on sache simplement que de nombreux enfants juifs sont arrachés à leurs familles et envoyés sur l’île de São Tomé pour y être élevés dans la religion chrétienne.

Avec l’accession au trône de Manuel I, la condition des Juifs s’améliore. Par exemple, le roi met fin à la condition d’esclave à laquelle avaient été condamnés par João II les Juifs dont le royaume estimait pouvoir se passer et qui n’avaient pu embarquer avant le délai de huit mois.

Le mariage de Manuel I avec la fille des Rois catholiques, l’infante Isabel de Aragón, va compliquer la situation des Juifs, de tous les Juifs présents dans le royaume du Portugal. En effet, les Rois catholiques profitent de cette union pour faire pression sur la monarchie portugaise afin qu’elle expulse les Juifs du pays comme ils l’avaient fait en 1492, en Espagne. Manuel I finit par céder et signe l’édit d’expulsion le 5 décembre 1496, à contrecœur car les Juifs sont un atout de première importance dans un pays privé de classe moyenne.

Ainsi en vient-on à envisager une conversion massive et forcée des Juifs du royaume, en 1497, une procédure qui explique l’importance du crypto-judaïsme au Portugal, d’autant plus que les Juifs d’Espagne qui ont fui au Portugal l’ont fait par fidélité au judaïsme. Ceux qui subissent cette apostasie forcée et massive reçoivent l’assurance que leurs pratiques religieuses ne feront l’objet d’aucune enquête durant vingt ans. Nombre de Juifs embarqueront dès que possible afin de fuir l’apostasie, jusqu’à ce que Manuel I s’en inquiète et, en 1499, interdise aux Juifs de quitter le pays.

Au cours du XVIe siècle, des mesures sont prises afin d’obliger les Cristãos-novos à rester dans le pays. Ces derniers finissent par prospérer, notamment dans les secteurs de l’économie et de l’administration, provoquant le ressentiment des Cristãos-velhos. La violence anti-juive connaît un paroxysme, à Lisbonne, en 1506. En 1507, le départ des Juifs est autorisé et ils sont des milliers à embarquer avant que l’autorisation ne soit suspendue.

Le crypto-judaïsme inquiète les autorités qui songent à mettre en place l’Inquisition. Dès 1516, la Couronne portugaise effectue des démarches à cet effet. Bien représentés dans l’économie et l’administration, les Cristãos-novos parviennent à entraver le processus en faisant appel à la papauté. Mais la Couronne n’en démord pas et la papauté finit par autoriser la création d’une Inquisition, en 1535. Elle est établie pour une période de trois ans. Les Cristãos-novos parviennent toutefois à en ralentir le fonctionnement, jusqu’en 1547, année à partir de laquelle plus rien ne parvient à la contrarier.

Par l’Inquisition, Espagnols et Portugais obéissent aux mêmes motivations. Toutefois les Juifs sont indispensables au Portugal, qui en a conscience. En Espagne, il existe une classe de Cristãos-novos depuis 1391 ; et ils remplissent les mêmes fonctions sociales que les Juifs. Ils sont bien insérés dans l’économie du pays, ce qui permet de faire passer au second plan d’éventuels problèmes d’orthodoxie religieuse. Le Portugal décide donc de retenir les Juifs et de les convertir massivement afin de parvenir à l’uniformité religieuse.

Le crypto-judaïsme (appelé aussi marranisme) est un phénomène assez complexe. En Espagne comme au Portugal, on distingue trois groupes : les convertis sincères qui deviennent de pieux chrétiens. A ce propos, un certain nombre de religieux et de saints espagnols ont des origines juives ; parmi eux, les deux plus hautes figures du mysticisme espagnol : Santa Teresa de Ávila et San Juan de la Cruz. N’oublions pas l’étrange cas de Salomon ha-Levi, grand-rabbin de Burgos devenu évêque de cette même ville sous le nom de Pablo de Santa María, et celui de ses deux fils, Alfonso de Cartagena et Gonzalo de Santa María, deux grands intellectuels de l’Église devenus eux aussi évêques :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/pablo-de-santa-maria

D’autres se contentent d’une adhésion purement formelle au christianisme. Pour d’autres enfin, les plus nombreux, au Portugal tout au moins, au cours des premières décennies consécutives à la conversion, la fidélité à la foi des ancêtres est primordiale. Au fil du temps, le crypto-judaïsme va favoriser un comportement, une pratique et un système de croyances originaux du fait de sa rupture forcée avec le judaïsme normatif, rabbinique, l’oubli de l’hébreu et l’extrême difficulté voire l’impossibilité de respecter la plupart des prescriptions religieuses, considérant l’hostilité ambiante vécue au quotidien.

Seul l’Ancien Testament maintient ces Cristãos-novos en contact avec la source juive. Ainsi élaborent-ils à partir du Livre leurs rites, leur liturgie et leur credo. Le crypto-judaïsme se transmettant exclusivement d’individu à individu et au sein de la famille, il finit pas élaborer une subculture spécifique qui lui assurera une exceptionnelle longévité due en grande partie à ses capacités d’adaptation. Le courant messianique y trouvera une ambiance favorable, notamment au XVIe siècle. Voir David Reubeni (ou Reuveni) et le marrane Diego Pires (Salomon Molho). David Reubeni, une histoire plutôt fascinante que je me suis promis d’étudier. Ci-joint, un lien biographique (en anglais) mis en ligne par Jewish Virtual Library :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/reuveni-david

Un autre lien (en espagnol) mis en ligne par Sfarad.es – Portal del judaísmo en España :

http://www.sfarad.es/david-reubeni-primer-sionista-historia/

L’Inquisition, tant en Espagne qu’au Portugal, s’acharne tout particulièrement sur les Cristãos-novos. Certains sont « hérétiques » (accusés de judaïser), d’autres non moins observants que les Cristãos-velhos avouent sous la torture et par peur du bûcher tout ce qu’on veut leur faire avouer. La pression de l’Inquisition sur les Cristãos-novos a entre autres effets celui de confirmer les Crypto-juifs dans leur identité particulière au sein du vaste groupe des Cristãos-novos et de favoriser leur perpétuation. L’identité des Cristãos-novos dans leur ensemble est si marquée, notamment au Portugal, qu’ils sont aussi appelés Homens da nação et perçus comme une nation dans la nation.

Les Cristãos-novos du Portugal ne tardèrent pas à quitter un pays toujours plus intolérant et à se disperser dans toute l’Europe et au-delà, mais de préférence en Espagne, le Portugal et l’Espagne formant un même pays de 1580 à 1640 (sous les règnes respectifs de Felipe II, Felipe III et Felipe IV). Parmi les Cristãos-novos portugais se rendant en Espagne, des descendants des expulsés d’Espagne et dans une proportion importante. Ainsi le marranisme qui en Espagne tendait à s’effacer se trouva réactivé par le marranisme portugais, donnant du travail à une Inquisition qui commençait à s’assoupir, préoccupant l’Église et la Couronne et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in La question juive portugaise | Tagged | Leave a comment

De l’antijudaïsme, de l’antisémitisme et de l’antisionisme

 

Au printemps 2002, un faux antijuif, un de plus, est généreusement diffusé en France par divers canaux, à commencer par le Parti des musulmans de France. On y mixte « sionisme », « racisme », « fascisme » et même « nazisme ». La pitance ne déplaît pas. Certains citoyens se pourlèchent les babines. Ce faux a pour titre « Le Manifeste (Judéo-Nazi) d’Ariel Sharon », un faux qui prétend mettre en lumière « les origines du génocide actuel des Palestiniens » (sous-titre de ce document). Il y est notamment question d’une prétendue « profession de foi nazie » du général Ariel Sharon qui « résume l’idéologie sioniste ». Son auteur, Mondher Sfar, marxiste tunisien installé en France, antisioniste et négationniste, collaborateur de la « Revue d’histoire révisionniste » fondée par Henri Roques.

Définition du mot « judéophobie » par Pierre-André Taguieff : une mixture d’hostilité, d’aversion et de haine à l’encontre des Juifs, alimentée par des fantasmes et structurée par des légendes et des rumeurs, ce qui permet d’élaborer « le Juif » comme l’ennemi absolu. L’antisémitisme raciste du XIXe siècle n’est qu’une forme particulière et plutôt récente parmi les multiples formes de la haine du Juif. La « nouvelle judéophobie » est une configuration antijuive, post-antisémite, apparue après la guerre des Six Jours (été 1967). Il ne s’agit pas d’une définition « raciale » (les « Sémites ») ; elle n’en est pas moins redoutable que l’antisémitisme historique.

L’alliance entre les milieux islamistes et l’extrême-droite. Voir certains slogans du Groupe Union Défense (G.U.D.) et certaines prises de position publiques de Jean-Marie Le Pen en faveur du monde arabo-musulman. Souvenons-nous de Ahmed Rami, de la station Radio Islam puis du site Internet Radio Islam. Souvenons-nous aussi de Robert Faurisson et de ses disciples anarchistes et trotskystes regroupés autour de « La Vieille Taupe ».

Wikipedia nous apprend que : « “La Vieille Taupe” est à l’origine une librairie d’ultra-gauche dirigée par un collectif militant du même nom, ouverte à Paris en septembre 1965. Cette librairie a fermé ses portes en 1972. Le nom a ensuite été utilisé, à partir de 1979, pour une maison d’édition négationniste, dirigée par un ancien de la librairie ». De cette mixture se dégage une odeur pestilentielle.

 

 

Négationnisme et antisionisme inconditionnels forment une entité. Voir « Les mythes fondateurs de la politique israélienne » de Roger Garaudy, un torche-cul initialement publié par « La Vieille Taupe ». Observez toute cette faune généralement de gauche et d’extrême-gauche, avec une pincée d’extrême-droite, qui s’émeut au sujet de la Palestine et des Palestiniens et qui soutient d’une manière plus ou moins visible les manifestations pro-palestiniennes. Dans cette faune des cloaques, des représentants du P.C.F., de la L.C.R., de la C.N.T., des militants anti-mondialisation (style A.T.T.A.C.) et antiracistes (style M.R.A.P.) et j’en passe, en compagnie d’organisations franco-palestiniennes et d’islamistes divers. Ces « antiracistes » et « antifascistes » braillent, sûrs d’eux-mêmes, incapables de percevoir l’effrayante contradiction : « Mort à Israël ! » et « Mort aux Juifs ! », le Juif non pas « racial » mais « sioniste », d’où leur bonne conscience et le sentiment qu’ils valent mieux que ceux qu’ils dénoncent, « fascistes » et « nazis », une bonne conscience qui leur permet de passer à l’étape suivante et d’accuser les « Juifs sionistes » (et les « sionistes » en général) de racisme. Cette accusation est enveloppée dans de la sucrerie à base d’idées sublimes et de nobles sentiments. On désigne « les victimes » (les Palestiniens) et « les bourreaux » (les Israéliens), on les départage suivant une ligne tracée sans reprise. On se met bien entendu du côté « des victimes » (il s’agit d’abord d’œuvrer l’air de rien à sa propre promotion dans l’ordre du Vrai – du Beau – du Bien), puis on enchaîne les slogans. L’instrumentalisation de l’humanisme et de l’antiracisme à des fins antijuives est au cœur de la nouvelle judéophobie. Le père José Bové, cet antimondialiste, a attribué, au printemps 2002, les violences antijuives en France aux services secrets israéliens. Ben voyons. L’individu en question a osé dire : « Il faut se demander à qui profite le crime. Je dénonce tous les actes visant des lieux de culte. Mais je crois que le gouvernement israélien et ses services secrets ont intérêt à créer une certaine psychose, à faire croire qu’un climat antisémite s’est installé en France, pour mieux détourner les regards ». Parvenu à ce degré d’ignominie, il ne sert à rien d’argumenter : un bon coup de poing en pleine gueule s’impose, à moins que l’on ne préfère une gifle retentissante.

_______________________

« Nuremberg ou la Terre promise » de Maurice Bardèche, suivi du « Mensonge d’Ulysse » de Paul Rassinier : le négationnisme fourbit ses armes.

_______________________

Que des dhimmis fondent un État, Israël, et sur des terres qui avaient été musulmanes à un moment de leur histoire, voilà qui perturbait fortement les circuits mentaux des Arabo-musulmans. Ainsi, le refus de l’existence d’Israël devint-il partie constitutive de l’identité arabe. La destruction de l’État juif devint « la condition ontologique de la survie arabe » selon les mots de Georges Bensoussan. L’antisionisme arabe (pour ne citer que lui) graille dans les dépôts d’ordures ; à son menu gastronomique, des infamies concoctées chez les Chrétiens avec, notamment, l’accusation de meurtre rituel (voir « Le Talmud, les Juifs et les sacrifices humains » publié par un journal égyptien). Bien d’autres écrits de cet acabit circulent dans le monde arabe et plus généralement musulman où l’antisionisme cède volontiers la place à de l’antisémitisme pur et dur dans le style de l’hebdomadaire « Der Sürmer » de Julius Streicher, la plus ordurière publication nazie. Le monde musulman a réactivé un ragot d’abord propagé dans le monde chrétien. A ce propos, je rappelle volontiers que l’antisémitisme est une maladie très contagieuse ; on en a ici un excellent exemple.

Du mépris des Juifs à la haine d’Israël qui transmue ce mépris en volonté meurtrière. Cet antisémitisme a été activé par des spécialistes nazis, parmi lesquels, en figure de proue, Johann von Leers, converti à l’islam et responsable de la propagande antisémite dans l’Égypte de Nasser. Dans les années 1950, nombreux sont les spécialistes nazis de la Shoah qui offrent leurs « compétences » à ce pays. Le discours antisémite est ravaudé et nettoyé afin de paraître plus présentable : il se fait antisionisme.  Le sionisme devient ainsi le parangon du Mal en politique. L’État d’Israël est jugé colonial et raciste ; et, de la sorte, en le combattant, se trouve-t-on automatiquement, sans même y penser, dans le camp du Bien, au côté de l’Opprimé par excellence : le Palestinien ! Des citoyens d’obédiences très diverses graillent dans ces dépôts d’ordures.

_______________________

Le discours des auteurs de l’Antiquité est souvent hostile aux Juifs. Quelques-uns d’entre eux leur sont favorables, comme Théophraste, disciple d’Aristote, qui voit les Juifs comme une race de philosophes. Cette hostilité anti-judaïque est activée par une méconnaissance de la culture juive et ses pratiques, et d’abord sur la nature du dieu des Juifs. Des auteurs par ailleurs très sérieux se perdent en ragots sur les Juifs, ce qui est d’autant plus surprenant que les Juifs vivent partout dans l’Empire romain, notamment dans les grandes villes, à commencer par Rome. Parmi les nombreux racontars, ceux de Plutarque qui déclare que le dieu des Juifs est Bacchus en se fondant sur de supposées ressemblances entre les rites des Juifs et ceux dédiés à Bacchus. D’autres, comme l’historien Démocrite, s’embarrassent encore moins. Ce dernier déclare que les Juifs adorent une tête d’âne en or et que tous les sept ans ils capturent un étranger et l’immolent en le découpant en petits morceaux. On voit que l’accusation de crime rituel a été concoctée bien des siècles avant l’affaire Guillaume de Norwich, en 1144. Cette accusation va se propager des terres chrétiennes aux terres d’islam.

 

Gravure relative au prétendu crime rituel du petit Simon de Trente (1475).

 

Cette accusation de crime rituel est propagée par Apion que Flavius Josèphe s’emploie à réfuter. Le thème de l’âne se retrouve dans l’antijudaïsme d’alors. Il existe un célèbre graffito anti-chrétien à Rome qui montre un crucifié à tête d’âne, une représentation probablement héritée de l’antijudaïsme, les premiers Chrétiens étant considérés comme membres d’une secte juive et les Juifs étant supposés adorer un dieu à tête d’âne. De fait, les Grecs et les Romains sont perturbés par le caractère immatériel du dieu des Juifs. Au temps des grandes révoltes contre la domination étrangère (entre le IIe siècle av. J.-C. et le IIe siècle ap. J.-C.), les Juifs se montrent intraitables sur la question de la représentation. Il existe plusieurs récits à ce sujet. On sait par exemple que lorsque Hérode fit placer un aigle d’or sur la porte du Temple, de très violentes émeutes s’en suivirent.

Tacite quant à lui mêle informations fiables et ragots. Juvénal rapporte que Moïse a enseigné aux Juifs de ne jamais indiquer son chemin à un étranger. Mais d’où viennent donc ces racontars ? Maurice Sartre, professeur d’histoire ancienne à l’université de Tours, signale une tradition égyptienne selon laquelle Grecs et Romains auraient puisé. Voir « Histoire de l’Égypte » du prêtre égyptien Manéthon, écrit en grec, au IIIe siècle av. J.-C.

Comment expliquer que des esprits par ailleurs critiques se soient laissés aller à de tels ragots ? Les raisons sont probablement multiples et diverses. L’une d’elles paraît assez claire : la reprise en main, en Judée, entre l’époque maccabéenne et celle de Bar-Kokhba (soit entre 167/164 av. J.-C. et 132/135 ap. J.-C.), de la communauté juive par des responsables rigoristes inquiets de son hellénisation. Il leur fallait marquer la différence afin de s’opposer à l’assimilation.

Olivier Ypsilantis

 

Posted in ANTIJUDAÏSME-ANTISÉMITISME-ANTISIONISME | Tagged , , , , , , , | 2 Comments

La bataille d’Issos

 

J’ai écrit sur ce blog un article dédié la bataille d’Arbèles (ou Gaugamèles), intitulé « Arbèles (1eroctobre 331 av. J.-C.) ». Je propose à présent un compte-rendu d’une bataille non moins extraordinaire, l’une des plus grandes batailles de l’Antiquité, connue du grand public par cette mosaïque trouvée à Pompéi et exposée au Museo archeologico nazionale di Napoli, une mosaïque hellénistique datée du IIe siècle av. J.-C., mais aussi par la peinture d’Albrecht Altdorfer réalisée en 1528-1529 et exposée à la Alte Pinakothek, München.

La bataille d’Issos (333 av. J.-C.) est l’une des trois batailles majeures livrées par Alexandre le Grand pour la conquête de l’Asie. Elle se place entre Le Granique (mai 334 av. J.-C.) et Arbèles. Issos est situé dans la plaine d’Adana, dans l’actuelle Turquie.

Au printemps 334 av. J.-C., Alexandre et son armée quittent la capitale de la Macédoine, Pella, pour une expédition de onze années en Asie. Alexandre laisse l’un de ses généraux, fidèles entre tous, Antipater, comme régent de la Macédoine. L’armée qu’il conduit n’est pas considérable : vingt mille fantassins, quatre mille cavaliers, sept mille archers et à peine neuf cents auxiliaires. L’armée perse comprend cinquante mille mercenaires (parmi lesquels de nombreux Grecs), trente mille Immortels (qui constituent la garde personnelle de Darius III) ainsi que des contingents constitués de divers peuples des montagnes. Les principales villes de l’Empire achéménide sont puissamment fortifiées et Darius III dispose d’un trésor illimité pour maintenir la cohésion de son immense empire, tandis que le trésor dont dispose Alexandre, à Pella, est presqu’épuisé. Darius III a par ailleurs sous ses ordres près de quatre cents embarcations, ce qui lui permet de contrôler les côtes d’Asie mineure.

L’Empire achéménide connaît une phase de paix et de postérité lorsqu’Alexandre l’attaque. Darius III a succédé à Artaxerxés III, Artaxerxés III qui avait passé quinze années à rétablir l’intégrité territoriale de l’Empire dans une suite d’actions qui avait culminé par le contrôle de l’Égypte et qui s’apprêtait à soumettre les Grecs, avec l’appui de partis anti-macédoniens dans certaines cités, avant de finir assassiné.

 

 

Arrivés en Asie Mineure, les Macédoniens espèrent pouvoir compter sur l’appui des cités grecques d’Asie Mineure sous domination perse. Mais ces cités économiquement prospères, en partie grâce à l’administration perse, observent non sans inquiétude l’arrivée des armées « libératrices ». Alexandre commence donc par rencontrer une forte résistance dès son entrée en Asie Mineure, notamment à Milet et à Halicarnasse. Toutefois, sa première grande victoire sur les Perses, au Granique, va lui permettre d’asseoir son prestige auprès des Grecs d’Asie Mineure. Et tout en poursuivant son avance, Alexandre va s’employer à assurer ses arrières en commençant par s’attirer la sympathie des peuples des régions qu’il soumet. Plutôt que d’avancer massivement, il divise ses forces : il confie à Parménion le gros de ses troupes tandis qu’il descend vers le sud, en longeant la côte d’Asie Mineure ; et à Gordion, il fait sa jonction avec Parménion. Il y séjourne (la durée de ce séjour reste très imprécise), ce qui permet à Darius III d’augmenter considérablement son armée.

Mais les Perses vont commettre une grave erreur. Tandis que Darius III attend des renforts à Babylone, Alexandre avance dans le Sud ; il longe les hautes terres arides du Capadocce en plein mois d’août. Entre Darius et Alexandre, les monts Taurus, seulement franchissables par un long défilé encaissé et sinueux. Alexandre s’y engage, inquiet. Une fois encore, la chance est de son côté. Le satrape perse de Cilicie, Arsamès, qui garde les portes de ce défilé, en retire le gros de ses forces afin d’attaquer l’arrière-garde macédonienne. En vain. Armasès met alors en pratique la politique de la terre brûlée. Alexandre qui est sorti de ce défilé envoie Parménion pour le devancer, ce qui lui permet de mettre la main sur Tarse avant que la ville ne soit détruite. Alexandre y entre début septembre 333 av. J.-C. Épuisée par la traversée des monts Taurus, son armée se repose dans les eaux fraîches et claires du Cydnus. Alexandre qui s’y baigne est pris d’un malaise et est retiré de l’eau à moitié inconscient. Une pneumonie est diagnostiquée. Les médecins ne savent que faire. Pourtant, en quelques jours, Alexandre est sur pied et se présente à son armée. Il décide de rester une ou deux semaines à Tarse pour y refaire ses forces et il envoie Parménion surveiller Darius III. Alexandre met à profit ce séjour pour frapper son propre monnayage à partir du trésor de Tarse. Il sait qu’il lui faut se comporter comme l’Achéménide et, ainsi, être considéré comme son continuateur et asseoir son pouvoir dans cet Empire qu’il veut soumettre.

Alexandre poursuit son avance en Cilicie et fait halte dans plusieurs villes à la recherche d’appuis, une opération de charme, en quelque sorte, menée en quelques jours à peine. Il quitte Tarse pour se porter à la rencontre de Parménion à Castabala. Ce dernier lui confirme que Darius va établir son campement à l’est des Portes de Syrie. Parménion conseille à Alexandre de positionner ses forces à Issos et d’y attendre l’armée perse. L’espace y étant plus réduit, cette dernière, plus nombreuse, ne pourra s’y déployer et  l’encercler. Par ailleurs, à partir d’Issos, Alexandre pourrait anticiper les actions des Perses et quelque soit le passage choisi par ces derniers. Mais Alexandre juge que si Darius décide de faire mouvement, ce sera en direction des Portes de Syrie, plus proches et où la vaste plaine de Syrie constitue un champ de bataille approprié pour son armée supérieure en nombre, un champ de bataille où opérer de larges mouvements d’encerclement.

Alexandre quitte Issos et se dirige vers le sud, vers Myriandrus où il établit un campement face à un passage ; mais l’ennemi n’y paraît pas. Darius n’attendait que cela pour pénétrer dans la vaste plaine par un autre passage, au nord, et sans encombre. Ainsi s’est-il placé sur les arrières d’Alexandre qui n’a d’autres choix que l’attaquer. Et en cas de défaite, ce dernier ne pourra battre en retraite vers la Macédoine. Darius se porte rapidement de Castabala à Issos avant de s’arrêter le long de la rive nord du Pinarus où il dispose ses forces sur la défensive. Ainsi, comme au Granique, une rivière sépare les deux armées. Il est vrai que dans ce cas bien peu d’eau coule. Le lit de cette rivière n’en constitue pas moins un élément tactique d’importance.

Alexandre est donc contraint au combat, avec cet ennemi positionné sur ses arrières. Alexandre a-t-il regretté de ne pas avoir suivi les conseils de Parménion ? Personne ne le saura jamais. S’il les avait suivis, il occuperait à présent la position qu’occupe Darius. Mais il doit faire demi-tour, imposer une rude marche à ses soldats, puis les disposer en ordre de bataille et les engager sans même leur accorder un peu de repos. Et pourtant…

Les Perses campent sur leurs positions, probablement satisfaits d’avoir gagné la première manche. Il ne leur reste plus qu’à attendre Alexandre sans bouger. L’historien peut se poser la question sans pouvoir toutefois y répondre : Alexandre aurait-il remporté la victoire s’il avait occupé la position qu’occupe Darius, s’il avait été sur la défensive, dans l’attente d’un ennemi supérieur en nombre ? En dépit de la fatigue, les troupes d’Alexandre ont bon moral ; l’optimisme du jeune roi est contagieux.

En fin de journée, Alexandre arrive sur la rive sud du Pinarus. Tout en continuant à avancer, son infanterie se dispose en ligne à mesure que le terrain le lui permet, avec bataillons d’infanterie côte-à-côte. Il prend soin de laisser son aile gauche collée à la Méditerranée tout en s’étirant sur sa droite jusqu’aux premières hauteurs. Puis il fait avancer la cavalerie, placée pour l’essentiel sous son commandement, sur son aile droite et confie son aile gauche à Parménion. Le point faible des Perses est leur infanterie tandis que l’infanterie macédonienne est la meilleure du monde, une véritable mécanique qui enfonce tout.

Conscient de l’inefficacité de son infanterie face aux phalanges macédoniennes, Darius la fait reculer en deuxième position et place devant elle les Immortels, des Iraniens ; et il se place en personne juste derrière eux. Sur ses flancs, en appui, environ dix mille mercenaires grecs et deux grandes unités d’infanterie légère perse. Alors que la bataille est sur le point de s’engager, Darius qui a retenu la leçon du Granique veut à tout prix éviter une attaque sur ses flancs. Ainsi fait-il faire mouvement à sa cavalerie qu’il positionne devant Parménion, sur l’aile gauche des Macédoniens ; puis il positionne deux grandes formations sur les contreforts de la montagne, sur l’aile droite des Macédoniens, l’une d’elle légèrement derrière ces derniers. Ainsi Darius espère-t-il bloquer toute attaque tant sur sa gauche (où Alexandre est supposé attaquer pour le déborder) que sur sa droite. Alexandre réagit immédiatement. Il renforce son aile gauche avec notamment de la cavalerie qu’il prend soin de cacher derrière des carrés de la phalange. Les forces perses positionnées dans les hauteurs hésitent à attaquer. Alexandre prend l’initiative et les met en déroute. Il laisse environ trois cents cavaliers surveiller leur retraite et fait revenir ses forces engagées de ce côté afin de les repositionner et, ainsi, éviter l’encerclement. Alors que les Macédoniens sont à portée des archers perses, Alexandre fait arrêter son armée et laisse l’initiative aux Perses. Mais ces derniers n’attaquent pas et Darius se tient toujours derrière ses Immortels.

La nuit va tomber ; Alexandre décide de passer à l’attaque. Il mène la charge sur son aile droite ; mais le centre constitué par les carrés de la phalange reste bloqué le long du lit de la rivière et perd contact avec la cavalerie, sur sa droite. Une dangereuse ouverture se forme dans le dispositif macédonien et Alexandre ne peut la colmater tant qu’il n’a pas écrasé l’aile gauche de Darius et, ainsi, écarté tout risque d’encerclement. Il n’a pas le choix. Cette ouverture n’échappe pas aux mercenaires grecs au service de Darius qui attaquent dans le but d’encercler l’ennemi, à commencer par la phalange. C’est l’un des moments cruciaux de cette bataille. Les Macédoniens perdent cent vingt officiers mais plutôt que de venir en aide à son centre, Alexandre juge préférable d’engager sa cavalerie contre l’aile droite des Perses qu’il a commencé à envelopper et où se trouvent les Immortel et Darius. Tuer ou capturer Darius reviendrait à porter un coup décisif à l’Empire achéménide. Oxathrès, frère de Darius et commandant des Immortels, résiste avec l’énergie du désespoir. Darius est pris dans un indescriptible chaos. Sa garde est bousculée, décimée. Épouvanté, il finit par perdre le contrôle de lui-même et oubliant le protocole, il saisit les rênes de son attelage et s’enfuit.

 

 

L’aile gauche et le centre de l’armée d’Alexandre sont menacés. Comme à Gaugamèles, Alexandre renonce d’abord à poursuivre le Darius et met en mouvement son aile droite, attaque les mercenaires grecs sur leur flanc gauche et les oblige à reculer et  à refranchir le Pinarus. Lorsque la cavalerie lourde de Nabarzane comprend la situation et apprend que Darius s’est enfui, elle s’enfuit à son tour.

Après avoir stabilisé la situation, Alexandre se met à poursuivre Darius ; mais ce dernier a pris une sérieuse avance après avoir abandonné son attelage pour un cheval. Par ailleurs, la débandade de l’armée perse rend difficile une telle poursuite. A la tombée de la nuit, et après avoir parcouru une quarantaine de kilomètres, Alexandre s’arrête. Il a néanmoins capturé la mère, l’épouse et les fils de Darius qu’il traite avec les honneurs dus à leur rang.

La victoire d’Issos ouvre à Alexandre la voie vers la Palestine et l’Égypte. Il s’y dirigera l’année suivante, après avoir pris le contrôle de toute la côte phénicienne. La ville d’Alexandrie sera fondée en 332 av. J.-C. pour commémorer cette victoire majeure. Alexandre réorganise sans tarder une armée de cinquante mille hommes avant de s’emparer de toutes les terres entre le Tigre et l’Euphrate. Darius va lui aussi réorganiser une armée, bien plus nombreuse que celle d’Alexandre. Le grand affrontement aura lieu à Gaugamèles, dans l’actuel Irak, une défaite définitive pour Darius.

Les conquêtes d’Alexandre sont jalonnées de multiples combats. Mais dans ses immenses conquêtes, quatre batailles ressortent : Le Granique, Issos, Gaugamèles et Hydaspes (326 av. J.-C.) qui fait suite à la chute de l’Empire achéménide, une bataille contre Porus l’Indien qui exerce sa souveraineté sur un territoire compris entre le Jhelum et le Chenab, soit l’actuel Pakistan. C’est au cours de cette bataille que la cavalerie macédonienne affrontera les éléphants de guerre.

Ci-joint, une vidéo en trois parties consacrée à la bataille d’Issos (Battle of Issus) :

https://www.youtube.com/watch?v=PoKAdLcrrMo

https://www.youtube.com/watch?v=4V40XmFQYZo

https://www.youtube.com/watch?v=0Fc2ls5glKA

Olivier Ypsilantis

 

Posted in HISTOIRE | Tagged , | Leave a comment

La philosophie juive – 2/2

 

Autre philosophe juif, un contemporain de Gabirol, Bahya ibn Paqûda de Saragosse, auteur d’un des livres les plus populaires dans le monde juif médiéval, « Les Devoirs du cœur », traduit par André Chouraqui :

http://www.akadem.org/medias/documents/Bahyia-Doc1.pdf

Ce livre offre une présentation systématique de l’éthique juive. Comme son titre l’indique, il invite à la dévotion mais aussi à l’étude de la philosophie et des sciences naturelles et autres disciplines afférentes, autant d’études qui ne peuvent qu’augmenter l’admiration de l’homme pour son Créateur et la Création dans laquelle s’inscrivent tous les hommes. Bahya ibn Paqûda est le premier philosophe juif pour lequel la pensée philosophique, plus qu’une apologétique, est un devoir religieux mais aussi intellectuel et un commandement divin.

Judah Halevi s’emploie à démontrer l’excellence du judaïsme par rapport au christianisme et à l’islam avec « un livre d’arguments et de démonstrations en aide à la foi dépréciée », un livre rédigé sous la forme d’un dialogue entre un érudit juif et le roi des Khazars. Judah Halevi est le premier à distinguer la philosophie de la Révélation, « entre le Dieu d’Aristote et le Dieu d’Abraham ». Il insiste sur la vérité de la Révélation, non pas limitée à un individu, avec sa charge de subjectivisme voire d’illusion, mais s’adressant à tout un peuple, Israël sur le mont Sinaï. Pour Judah Halevi, cette révélation – la Révélation – est le fondement et la source de toute connaissance religieuse et elle garantit la suprématie de la foi d’Israël.

 

Une épreuve extraite du « Diwan » annotée de la main de Judah Halevi

 

Ainsi Israël est-il le peuple de la Révélation et de la prophétie. Cette élection se retrouve dans la nature, d’où les règnes : minéral, végétal, animal, humain. Dans le règne humain, certains individus sont doués d’une faculté divine, l’esprit prophétique, une faculté placée par Dieu en Adam, Sa création, transmise par une descendance ininterrompue et choisie jusqu’aux fils de Jacob avant de passer à toute la communauté d’Israël. En vertu de ces facultés héréditaires, Israël a été élu par Dieu pout être le Peuple de la Prophétie. Tous les Juifs, au moins potentiellement, devinrent porteurs de cet esprit, un esprit terriblement variable selon les circonstances et le milieu ambiant, d’où l’importance de la Torah (à commencer par les commandements rituels) et de la Terre Sainte.

Les commandements de la Torah (à commencer par les commandements rituels) sont considérés par Judah Halevi comme des sacrements qui canalisent les énergies spirituelles et activent l’esprit prophétique. La Terre Sainte a elle aussi une qualité sacramentelle et offre un environnement physique favorable à cet esprit. L’association Torah / Terre Sainte fortifie chacun de ses termes. Ajoutons-y l’hébreu, une langue qui par sa structure même et sa force expressive est le plus sûr moyen d’entrer en contact avec l’esprit prophétique. Cette vision nationaliste n’est pas enfermée en elle-même. Israël, peuple élu, est, nous dit Judah Halevi, le cœur des nations. Israël est plus sensible aux afflictions et aux souffrances du monde et, en même temps, il procure à l’humanité civilisée son énergie morale et spirituelle. Toutes les nations possèdent cet esprit prophétique mais à un degré moindre. Lorsqu’adviendra le règne messianique, elles atteindront le degré atteint par Israël.

Cette défense de la foi d’Israël, comme de la foi en général, se vit fragilisée par le progrès des études physiques chez les Arabes au XIe siècle, ce qui conduisit à l’abandon graduel de la spiritualité néo-platonicienne en faveur du rationalisme aristotélicien qui imposait la conception d’un Univers éternel et incréé où l’action de la Providence ne pouvait avoir la moindre incidence sur la Nature et l’Histoire.

Abraham ibn Daud relève le défi avec « La Foi exaltée », première tentative faite par un philosophe juif pour harmoniser l’aristotélisme et le judaïsme. Son postulat est qu’il n’y a pas de conflit entre religion et philosophie. Il part de l’argument le plus direct d’Aristote, basé sur la théorie de la nature du mouvement (voir détails). Il envisage Dieu comme Celui qui met en mouvement. Par ailleurs, il développe la notion d’existence nécessaire élaborée par Avicenne et Al-Farabi (voir détails). Cette tentative d’interpréter le judaïsme sur un mode aristotélicien préparait le chemin à Maïmonide.

Je passe sur la présentation qu’Isidore Epstein fait de Maïmonide pour en venir brièvement à son influence. Le « Guide des égarés » fut traduit du vivant de son auteur et ainsi exerça-t-il également une immense influence sur le monde juif non-arabophone. Par ailleurs, une traduction en latin influença le monde chrétien latin au Moyen-Âge, en particulier Saint Thomas d’Aquin. Dans les communautés juives, ce livre fut adopté par les classes cultivées comme le texte philosophique par excellence.

Au XIIIe et XIVe siècle, l’œuvre de Maïmonide est controversée, tant sur le plan religieux que philosophique. Parmi ses principaux détracteurs, Levi ben Gerson, le seul Juif aristotélicien qui puisse être comparé à Maïmonide en termes de capacité spéculative. Levi ben Gerson commence par affirmer que Dieu n’est pas l’Absolu inconnaissable des néo-platoniciens mais la Pensée la plus élevée, d’où, selon lui, la possibilité de concevoir que Dieu ait des attributs positifs sans porter atteinte à l’unité divine. Par ailleurs, il s’oppose radicalement à Maïmonide sur la doctrine de la Création puisqu’il plaide en faveur d’un Univers incréé qu’il met en rapport avec l’Unité de Dieu : Dieu n’a pas créé la matière – indépendante de Lui –, Il a donné forme à la matière, à l’informe.

 

Ceci pourrait être un autographe de Maïmonide (Genizah Fragments. Cambridge University Library)

 

Autre critique de Maïmonide en la personne de Hasdai Crescas qui vécut dans une Espagne où l’aristotélisme dominait la pensée religieuse-philosophique juive. C’est lui qui va desserrer l’étreinte qui menace d’étouffer la spécificité de la pensée juive. Ainsi, dans « Lumière de l’Éternel » attaque-t-il Aristote sans ménager Maïmonide. Dans une suite d’arguments à caractère analytique, il démontre l’existence d’une série infinie de causes qui démolissent la structure des vingt-six propositions sur lesquelles Maïmonide appuie ses preuves de l’existence de Dieu. Afin de prouver Son existence, il en revient à l’idée de nécessaire existence, de l’Univers envisagé non comme une nécessité naturelle de cause à effet mais comme le produit de la volonté de Dieu dont le plus haut attribut est l’Amour et dont la Création est la manifestation même de Son amour. Ainsi la création ex nihilo est-elle la marque de la volonté de Dieu et de Son amour, libres de toute influence extérieure.

De la sorte, Hasdai Crescas s’efforce de concilier le judaïsme et la théorie aristotélicienne de l’Univers. Cette conception de la Création comme acte nécessaire de l’Amour divin l’amène à placer la volonté et l’émotion au-dessus de la connaissance intellectuelle et de la pure raison, s’opposant ainsi à Maïmonide dans sa relation de l’homme à Dieu. Cette préséance donnée à l’Amour sur l’Intellect prépare son ample critique de Maïmonide qui ne distingue pas entre doctrines (fondamentales) et croyances (qui bien qu’obligatoires sont secondaires). Hasdai Crescas classe les dogmes du judaïsme en trois catégories : Principes fondamentaux, ceux dont le judaïsme ne peut faire l’économie sous peine de disparaître ; Vraies croyances, dont la négation conduit à l’hérésie mais ne porte pas de coup décisif au judaïsme ; Opinions, qui bien qu’appartenant au corpus du judaïsme sont laissées à l’appréciation de chacun.

Dans les Principes fondamentaux, Hasdai Crescas inclut l’Amour de Dieu, totalement absent du credo de Maïmonide. Par ailleurs, la résurrection (et la vie éternelle) et la rétribution, fondamentales pour Maïmonide, sont envisagées par Hasdai Crescas comme simples « croyances ». Simples croyances également, et contrairement à Maïmonide, l’éternité de la Torah, la suprématie de Moïse comme prophète, la venue du Messie, l’efficacité de la prière et de la pénitence (sur ce dernier point, on pourrait voir une réaction face aux Chrétiens). Dans les Opinions, on retiendra sur le plan intellectuel : 1. Un moteur premier. 2. L’impossibilité d’appréhender l’essence divine ; sur le plan des superstitions : 1. La localisation précise du Paradis et de l’Enfer. 2. Les démons. 3. Les talismans et les amulettes. Le déterminisme que suppose la Volonté divine n’étouffe pas le libre-arbitre que Hasdai Crescas classe parmi les Principes fondamentaux (à détailler).

Après Hasdai Crescas et son disciple Joseph Albo, la philosophie juive va connaître un long déclin. Joseph Albo est l’auteur d’un traité d’une grande clarté intitulé « Livre des Principes ». Face aux attaques de plus en plus systématiques de l’Église, il expose les beautés du judaïsme. (Il me faudra lui consacrer un article à part).

Isidore Epstein accorde dans ce chapitre une place très réduite à Isaac Abravanel. Je n’en rendrai donc pas compte, tout en me permettant de signaler l’article que j’ai consacré à ce philosophe sur ce blog même, sous le titre : « La philosophie d’Isaac Abravanel » :

http://zakhor-online.com/?p=9202

Le cycle de la philosophie juive médiévale ouvert par Saadia se referme avec Joseph Albo. A partir d’alors, il y eut un certain nombre de philosophes juifs (parmi lesquels Spinoza, dont la philosophie est enracinée dans l’héritage judaïque) mais il n’y eut pas à proprement parler de philosophie juive. La répression conduite par l’Église et l’expulsion des Juifs d’Espagne eurent raison des possibilités qu’offrait cette philosophie.

 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in La philosophie juive | Tagged , , , , , , | Leave a comment

La philosophie juive – 1/2

 

Cet article s’appuie sur la traduction portugaise de « Judaism: A Historical Presentation » (chez Penguin Books Ltd., 1959), « Judaísmo » (chez Editoria Ulisseia, 1959), du rabbin Isidore Epstein (traduction de l’anglais au portugais d’Álvaro Cabral), plus précisément sur le chapitre XVIII intitulé « Filosofia judaica ». J’ai choisi de m’arrêter sur ce chapitre pour une raison simple : nombreux sont les spécialistes, Juifs et non-Juifs, qui se posent la question (nullement malveillante) : il existe des philosophes juifs mais existe-t-il une philosophie juive ?

Rabbi Dr. Isidore Epstein (1894-1962), surtout connu pour avoir été le maître d’œuvre de la première traduction intégrale et publication en anglais du Talmud de Babylone (Soncino Hebrew/English Babylonian Talmud).

 

Isidore Epstein ouvre ce chapitre en déclarant qu’il n’existe pas de philosophie juive au sens strict du mot, la philosophie faisant appel à la raison et à l’expérience alors que le judaïsme fait appel à la révélation et à la tradition. Pourtant, les arguments qui procèdent de la raison et de l’expérience ne sont pas rares dans la Bible. Ainsi l’esprit de curiosité et le scepticisme, caractéristiques de la démarche philosophique, sont perceptibles dans la Bible, en particulier dans l’Ecclésiaste.  Cette inclinaison au rationalisme permit aux Sages d’Israël d’atteindre une conception spirituelle de Dieu en dépit des traces d’anthropomorphisme, nombreuses dans le Livre. Ces Sages arrivèrent d’eux-mêmes à la conclusion selon laquelle ces anthropomorphismes étaient de simples procédés destinés à impressionner l’homme et à le rendre plus attentif au discours biblique. J’ai découvert il y a peu ce commentaire de l’Ecclésiaste par Frédéric Schiffter. Je l’ai trouvé sympathique, à la fois léger et aigu :

https://www.youtube.com/watch?v=iCXk4aNZjWo

Cette tendance anti-anthropomorphique est déjà à l’œuvre dans les Tikkun soferim attribués à Esdras. On note une même tendance dans les traductions araméennes de la Bible (Targumim) mais aussi dans les traductions grecques. Et, précise Isidore Epstein, ces traducteurs n’étaient que des traducteurs et non des philosophes influencés par la philosophie grecque.

C’est le rationalisme qui a conduit les Talmudistes à élaborer à partir de la Bible la philosophie du judaïsme. A ce propos, on ne peut nier l’influence des idées grecques sur le judaïsme talmudique primitif ; mais si elles furent admises, c’est aussi parce qu’elles étaient considérées comme inhérentes au judaïsme (à détailler).

Vers le IIe siècle avant J.-C., au contact des Grecs, la pensée philosophique se répandit chez les Juifs d’Alexandrie. Premier produit de cette influence, Le Livre des Connaissances qui dénonce l’idolâtrie, les mœurs et les coutumes du paganisme, exalte la sagesse, le monothéisme et la foi en un Dieu personnel. L’influence grecque sur l’auteur est claire (à détailler).

Le principal représentant de la philosophie juive à Alexandrie est Philon. C’est lui qui se fixe comme tâche de concilier la théologie scripturale du judaïsme et la philosophie grecque. L’essentiel de son œuvre volumineuse est constitué de commentaires des Écritures hébraïques, une recherche qui, espère-t-il, lui permettra d’y trouver toutes les idées recueillies chez les Grecs, spécialement chez Platon. Pour ce faire, Philon utilise la méthode d’interprétation allégorique, étant entendu que tous les matériaux charriés par les Écritures hébraïques sont sujets à allégories. Il ne nie pas l’historicité des événements rapportés ou le caractère impératif des lois d’Israël. Il laisse simplement entendre que ce qui est rapporté dans la Bible n’est pas destiné à servir à l’homme de guide au quotidien mais à l’inviter vers les hauteurs de la pensée philosophique. La plus importante contribution philosophique de Philon à l’histoire de la pensée philosophico-religieuse est le concept de Logos (traduit en portugais par palavra), une notion grecque qu’il amplifie jusqu’à en faire une personne, « le second Dieu » ou « le fils de Dieu », un instrument de Dieu par lequel Celui-ci se révèle. Le Logos est inférieur à Dieu (rien à voir avec « le Verbe s’est fait chair » des Chrétiens) mais il est le point de passage obligé vers Lui. Selon Philon, Dieu est sans attribut, sans défaut ou qualité. Il est pur être dont on ne peut rien dire. Il est unité statique à jamais inaltérable et pur intellect (immatériel donc). Ainsi Philon parvient-il à concilier son inclinaison franchement platonicienne avec le Dieu de la Bible, Dieu à la fois inatteignable et indicible mais ayant partie liée avec l’homme et le monde – Ses créations.

 

La traduction portugaise de « Judaism: A Historical Presentation » (chez Penguin Books Ltd., 1959), « Judaísmo » (chez Editoria Ulisseia, 1959), du rabbin Isidore Epstein (traduction de l’anglais au portugais d’Álvaro Cabral)

 

Mais la notion de Logos est radicalement étrangère au judaïsme. Le Dieu de la Bible est un Dieu vivant. Il fait appel à des intermédiaires pour qu’ils accomplissent Sa volonté – Il n’est en aucune manière inactif. Faire du Logos un deuxième Dieu (un Dieu secondaire) porte atteinte au rigoureux monothéisme juif. Par ailleurs, la méthode allégorique qui réduit les Écritures hébraïques à un traité de métaphysique grecque n’est pas acceptable pour le judaïsme. Certes, le talmudiste fait à l’occasion appel à l’allégorie mais sans jamais réduire la Bible à un guide de contemplation extatique. Philon allégorise jusqu’aux parties narratives de la Bible, poussant ainsi de côté leurs significations historique et nationale relatives au peuple juif. Tout ceci explique le peu d’influence de Philon sur la pensée juive et sa grande influence sur les Pères de l’Église qui trouvèrent là nombre de matériaux pour élaborer cette synthèse pensée juive / pensée chrétienne qui donnera la théologie chrétienne. Ce n’est qu’au Xe siècle, avec l’introduction de la pensée grecque dans le monde musulman, que s’affirme une philosophie juive et elle ne sera pas sans conséquence sur la pensée religieuse juive. De nombreux penseurs juifs participent à ce mouvement. Nous ne retiendrons dans les lignes qui suivent que ceux qui ont eu une influence majeure sur le judaïsme.

Commençons avec Saadia. Il est très influencé par une école de théologie musulmane qui envisage la raison comme moyen de parvenir à la connaissance théologique. Pour Saadia, tout conflit entre révélation et raison est inconcevable étant donné que l’une et l’autre tirent leur origine de Dieu et que l’une ne peut se passer de l’autre pour avancer dans le chemin vers la vérité. Par ailleurs, Saadia examine à la lumière de la raison les vérités révélées du judaïsme. Tout en exposant ses propres vues, il combat ce qui s’y oppose. Par exemple, il rejette la doctrine de cette école de théologie qui refuse le rapport raisonnable de cause à effet (loi naturelle) et qui ne voit comme cause de toute chose que la volonté de Dieu. Par ailleurs, en accord avec ces théologiens musulmans, Saadia considère la Création comme la preuve la plus patente de l’existence de Dieu. Il ouvre l’exposé de son système philosophique en affirmant que le monde a été créé ex nihilo et dans le temps, ce qui lui donne la possibilité d’affirmer l’existence d’un Créateur éternel, omniscient, omnipotent et un (s’opposant ainsi à la Trinité des Chrétiens et au Dualisme des Perses), pur esprit dénué de tout attribut et propriété physique. En conséquence, les passages de la Bible qui contrarient cette vision philosophique du Divin doivent être envisagés sur le mode figuré.

L’homme est au sommet de la Création, objet des attentions de Dieu qui lui a fait don de la Torah. Ainsi, en obéissant à ses commandements, l’homme s’améliore et se rapproche de Lui. Les commandements de la Torah se divisent en deux catégories : les uns s’adressent à la raison (morale), les autres à la révélation (rituel) ; ils se complètent mutuellement. La Torah est éternelle et immuable et elle est liée à l’éternité du peuple juif qui est ce qu’il est en vertu de sa Torah. La Torah n’est en aucun cas séparée de la vie ; elle ne cherche en rien à détourner l’homme du monde au profit de l’adoration exclusive de Dieu, en aucun cas. Afin de permettre aux hommes de se conformer à la Loi, Dieu les a dotés d’une âme et du libre-arbitre, de la capacité de distinguer le Bien et le Mal, en accord avec les normes de la Torah.

L’âme est une fine substance spirituelle, indestructible et immortelle. Elle est liée au corps avec lequel elle forme une unité naturelle dont les éléments seront un jour réunis – la résurrection des morts. Cette doctrine de la résurrection ne peut être ni prouvée ni réfutée par des arguments philosophiques. Elle s’appuie en partie sur la raison et, surtout, elle est en conformité avec la loi naturelle. Il n’est pas question de métempsychose ou de réincarnation des âmes (transmigration). Cette doctrine (tout comme celle du rôle messianique d’Israël) ne peut être réfutée par des arguments.

A partir de Saadia, la philosophie juive va s’épanouir essentiellement en Espagne. Solomon ibn Gabirol est le premier de ses représentants. Il s’intéresse principalement à la relation de Dieu au monde à l’aide de théories néo-platoniciennes de l’émanation (voir Plotin), une voie ouverte par Philon. Il s’en distancie toutefois sur deux points importants : 1 – Il introduit la notion de volonté divine comme intermédiaire entre Dieu et les émanations. 2 – Il voit la matière comme l’une des premières émanations alors que les néo-platoniciens l’envisagent comme la dernière (voir la forme qui modèle la matière et qui est envisagée comme attribut de l’essence). La source première est incorruptible. Elle est Être un et elle est inconnaissable. C’est de Sa volonté qu’est née l’âme du monde faite de matière et de formes universelles qui se sont toujours plus diversifiées sans jamais cesser de tenir les unes aux autres par leur origine commune – matière et forme universelles.

Ce concept de volonté de Dieu placée entre Dieu et le monde permet à Gabirol d’être en accord avec la doctrine biblique de la Création (comme acte intentionnel de Dieu) et, par ailleurs, de mitiger le panthéisme et l’impersonnalisme du néo-platonisme. De plus, cette vision d’une volonté de Dieu agissant sur une matière universelle (d’où procèdent les êtres, corporels et spirituels) laisse sous-entendre un dynamisme universel entraîné par la Volonté divine vers la spiritualisation de la matière. A ce propos, tout en traduisant et en adaptant ces pages d’Isidore Epstein, je me souviens de lectures de Bergson, et cette question me vient : Gabirol n’aurait-il pas influencé Henri Bergson d’une manière ou d’une autre avec, notamment, cette idée d’une spiritualisation progressive de la matière ?

Autre spécificité de la pensée de Gabirol : à aucun moment il ne s’efforce d’harmoniser foi juive et philosophie chrétienne. Toutefois, il se garde de citer la Bible ou le Talmud, sa principale préoccupation philosophique étant de procéder en toute indépendance. Cette attitude explique que son œuvre n’est eu dans un premier temps aucun écho dans le monde juif. Contrairement à d’autres écrits juifs de première importance, l’œuvre de Gabirol dut attendre près de deux siècles avant d’être traduite (de l’arabe à l’hébreu), par Shem Tob ibn Falaquera, et il ne s’agissait que de morceaux choisis. Il semblerait que cette traduction n’ait pas eu que très peu de lecteurs ; et ce fut grâce à la découverte faite par Salomon Munk à la Bibliothèque nationale, à Paris, en 1845, d’un manuscrit de la traduction de Falaquera que l’œuvre et la personne même de Gabirol commencèrent à être connues.

C’est dans le monde chrétien que Gabirol sera le plus lu, avec cette traduction complète et en latin sous le titre « Fons vitæ », mais sous un nom corrompu : Avicebron. Les hommes d’Église supposèrent probablement que l’auteur était un chrétien néo-platonicien et ils l’étudièrent avec une grande application. L’influence de ce penseur juif sera décisive sur la scolastique chrétienne. Elle le sera également au XIIIe siècle pour la structuration de la Kabbale : la volonté de Dieu agissant à l’aide d’intermédiaires afin d’élaborer le monde ainsi que la spiritualisation progressive de la matière sont les préoccupations fondamentales de la Kabbale. Gabirol avait écrit des poèmes religieux avant de travailler à son œuvre principale. Certains seront intégrés à la liturgie synagogale.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

Posted in La philosophie juive | Tagged , , , , , , , | 1 Comment

L’armée au Portugal comme outil de changement de l’ordre politique (1820-1974) – 2/2

 

Ce qui devait constituer une suite de cinq articles (correspondants aux cinq chapitres de cette étude) se réduit à deux articles par crainte de lasser le lecteur. Le premier article (déjà publié) présente le premier chapitre, «O Pronunciamento liberal « de Santo Ovídio », ce second article présente d’une manière plus succincte les quatre autres chapitres, soit respectivement : « O Pronunciamento “regenerador” », « A Insurreição armada republicana », « A Revolta militar “de Braga” » et « A Revolta militar “dos Capitães” ».

 

« O Exército e a Ruptura da Ordem Política em Portugal (1820-1974) », du lieutenant-colonel Abílio Pires Lousada, un livre d’une belle rigueur inconnu du public français.

 

O Pronunciamento “regenerador”

A propos de la Proclamação da Regeneração. Le pronunciamiento de 1851 clôture sept décennies de décadence politique, économique et sociale au Portugal. Il reprend en main une armée divisée, gagnée par l’esprit de parti et tiraillée par des fractions qui l’utilisent dans l’espoir de parvenir à leurs fins, d’où cette suite incessante de désordres. Le pronunciamiento de 1851 va contribuer à renforcer l’assise constitutionnelle du pays et l’engager dans une entreprise de modernisation. Il est le fait d’un moment particulier de l’histoire du pays et de la personnalité politique et militaire la plus prestigieuse du moment au Portugal, le Maréchal Duc de Saldanha.

Ce pronunciamiento s’inscrit dans une volonté de réorganisation et de stabilité qu’ont nombre de pays européens suite aux bouleversements engendrés par les guerres napoléoniennes. A l’intérieur du pays, le blocage constitutionnel et le heurt entre deux personnalités, Costa Cabral et le Maréchal Duc de Saldanha, décide ce dernier à passer à l’action sans jamais se réclamer d’une idéologie et en s’appuyant sur les forces armées, supposées unifier le pays et le mettre en mouvement. Ce pronunciamiento est surpris par l’attitude de la hiérarchie militaire à Lisbonne. En effet, cette dernière ne se décide pas à agir spontanément contre Costa Cabral, ce qu’elle avait fait à Porto. Toutefois, face au ralliement du Nord du pays (avec notamment Porto et Braga) au Maréchal Duc de Saldanha qui se place à la tête des opérations, le gouvernement installé à Lisbonne préfère éviter la confrontation.

Il faudra toutefois cinq années pour asseoir l’« Ordem Regeneradora », avec un système politique réduit à deux partis soutenant une vision centriste de la Constitution et de l’organisation sociale. Ce système va jouer avec l’alternance (rotatividade) envisagée comme garante de stabilité politique, tout en s’appuyant sur les élites traditionnelles et en favorisant une certaine liberté d’expression – et pour reprendre une image de l’auteur : le verbe va remplacer les éperons dans l’argumentaire politique (mas o verbo substituiu asesporas como argumento político).

 

A Insurreição armada republicana

5 octobre 1910, insurrection armée appuyée par le Partido Republicano et la Maçonaria, une insurrection éminemment politique tant au niveau international que national. Au niveau international avec l’Ultimatum britannique qui rend le Partido Republicano crédible comme alternative à la Monarchie, très discréditée car jugée incapable de défendre les intérêts coloniaux portugais. Rappelons que cet Ultimatum a été suscité par le projet « Mapa Cor-de-Rosa », soit l’union de l’Angola et du Mozambique, un projet à l’origine d’une crise diplomatique particulièrement grave entre Britanniques et Portugais. Au niveau national, le système d’alternance des partis au gouvernement (governo rotativo) et le manque d’expérience de ces partis quant à la pratique parlementaire génèrent une instabilité politique, ce qui rend la Couronne relativement démunie, notamment quant à la politique africaine. L’assassinat du roi Carlos I et de son héritier, Luis Felipe à Lisbonne, le 1er  février 1908, lui porte un rude coup.

Face à une telle situation, le corps des officiers adopte une attitude plutôt passive et désabusée envers le gouvernement du royaume et les chamailleries constantes entre monarchistes et républicains. De plus, l’armée est parcourue de tensions internes, corporatistes même, du fait de l’existence de deux armées (une armée métropolitaine et une armée coloniale), de deux types d’officiers (ceux de la Escola de Guerra et ceux de la Escola Central de Sargentos), sans oublier les « africanistas ».

L’insurrection du 5 octobre 1910 rend compte de cette dichotomie au sein de l’armée. Contrairement à l’insurrection de Porto du 31 janvier 1891 (Insurreição dos Sargentos, premier mouvement dont le but est l’instauration de la République), l’insurrection du 5 octobre 1910 n’a lieu qu’à Lisbonne. Elle a été préparée par le Partido Republicano et la Maçonaria. Sur le terrain, elle est conduite par des officiers de marine et, en moins grand nombre, par des officiers de l’armée de terre. La participation des civils est importante (et elle sera décisive), avec parmi eux de nombreux Carbonários. La réaction des forces gouvernementales est dans l’ensemble faible. La 1ère République portugaise vivra seize ans. Elle sera volontiers dénommée Reino dos Pronunciamentos.

 

 A Revolta militar “de Braga” 

Le 28 mai 1926 marque un summum dans les difficiles relations entre la République et l’Armée, relations qui se compliquent du fait de la Première Guerre mondiale et des régimes dictatoriaux qui s’installent en Europe tout au long des années 1920. Suite à l’engagement portugais dans la Première Guerre mondiale, un engagement désastreux pour le pays, le pouvoir politique et le pouvoir militaire ne cessent de s’accuser mutuellement pour en venir volontiers à la question coloniale : l’Armée ne se gêne pas pour accuser le Gouvernement d’avoir dilapidé dans cette guerre des moyens militaires et financiers qui auraient pu être engagés dans les possessions africaines.

Au cours des années 1920, la République s’emploie à contrôler l’Armée en recrutant un grand nombre d’oficiais milicianos (ne faisant pas partie des cadres permanents) tout en surveillant les oficiais do quadro permanente. Par ailleurs, elle veut en finir avec son conservatisme et le remplacer par un idéal « démocratique ». La Guarda Nacional Republicana (G.N.R.) est consacrée  gardienne du régime. Ainsi la République s’aliène-t-elle l’Armée.

Le 28 mai 1926, une révolte exclusivement militaire éclate à Braga ; elle se conclut le 11 juillet de la même année à Lisbonne. De fait, alors que Gomes da Costa s’emploie à contrôler le Nord du pays, à Lisbonne le Gouvernement est remplacé et le président de la République démissionne ; lui succède le général Óscar Carmona. Les objectifs de ce coup d’État : la régénération de la Nation (Regenaraçâo da Nação) et la fin de l’ère des partis (soit la fin de l’ère parlementaire) comme condition sine qua non pour assurer la stabilité de l’État et le développement de la Nation. Dans cette dictature militaire, plus que gardienne de l’État, l’Armée représente l’État. Elle deviendra le « fléau de la balance » (fiel da balança) de l’Estado Novo.

Au cours des premières années qui font suite au coup d’État du 28 mai 1926, la dictature se montre incapable d’en finir avec l’instabilité sociale et d’améliorer les finances du pays, ce qui porte préjudice à sa réputation. Les violences se succèdent, comme à Porto et Lisbonne en février 1927, faisant de nombreuses victimes. Le ministre des Finances Sinel de Cordes se montre incapable de redresser la situation du pays ; aussi le général Óscar Carmona fait-il appel aux compétences d’un professeur. Le 27 avril 1928, Oliveira Salazar devient ministre des Finances avant d’être nommé quatre ans plus tard président du Conseil. Le Portugal s’achemine vers l’Estado Novo qui sera officialisé par la Constitution de 1933.

 

A Revolta militar “dos Capitães” 

Tout comme le 28 mai 1926, le 25 avril 1974 est une révolte militaire. Il s’agit d’une action parfaitement planifiée, soudaine et dont les résultats parlent d’eux-mêmes. Les causes militaires et politiques du 25 avril tiennent en grande partie à la guerre menée par l’Estado Novo dans ses colonies, à la Guerra do Ultramar. Par cette guerre, l’Estado Novo se trouve isolé sur la scène internationale où l’opinion est favorable à l’autodétermination des peuples. Il se trouve également isolé au Portugal même par les actions de partis et de mouvements clandestins, ce qui provoque un choc à caractère corporatiste au sein de l’Armée mais aussi entre l’Armée et le Gouvernement, choc dû à une augmentation du nombre des officiers ne faisant pas partie des cadres permanents (oficiais milicianos) et à leur insertion dans les cadres permanents. Enfin, l’incapacité des politiciens à se dépêtrer des guerres coloniales pousse les officiers à en finir avec le régime. Dans ce coup de force, les officiers intermédiaires de l’Armée de terre ont un rôle décisif, tant au niveau de la planification que de l’action, tandis que l’Armée de l’air et la Marine gardent une neutralité bienveillante. La planification et l’action sont pensées au niveau national. Les unités du M.F.A. (Movimento das Forças Armadas) convergent vers la capitale. La résistance des forces fidèles au régime est symbolique. Le peuple ne descend dans la rue qu’après qu’elle soit occupée par l’armée et il se met à converger vers les points névralgiques, agissant ainsi en faveur du M.F.A. et donnant à cette Revolta Militar un aspect révolutionnaire.

Programme du M.F.A. : fin de la Guerra de Ultramar et politique des trois D, soit : Descolonização – Democratização – Desenvolvimento. La décolonisation est aussitôt engagée. La démocratisation attendra dix-huit mois, jusqu’à ce que le Processo Revolucionário qui a fait suite au 25 avril 1974 soit achevé, le 25 novembre 1975. Le développement du pays se fera au cours des années 1980.

Olivier Ypsilantis

 

Posted in HISTOIRE | Tagged , , , , , , | Leave a comment

L’armée au Portugal comme outil de changement de l’ordre politique (1820-1974) – 1/2

 

J’ai devant moi un essai, « O Exército e a Ruptura da Ordem Política em Portugal (1820-1974) » du lieutenant-colonel Abílio Pires Lousada (né en 1966), professeur d’histoire militaire et auteur de nombreuses publications spécialisées. Cet essai très dense et d’une belle rigueur propose cinq moments de l’histoire du Portugal, entre 1820 et 1974, au cours desquels l’armée eut un rôle crucial et réorienta l’histoire du pays. Le dernier moment est connu de tous : la Révolution des Œillets (Revolução dos Cravos), 25 avril 1974. Je vais rendre compte de ces cinq moments. A ma connaissance, cet essai particulièrement intéressant n’a été publié qu’en portugais.

 

A droite, l’auteur de « O Exército e a Ruptura da Ordem Política em Portugal (1820-1974) », le lieutenant-colonel Abílio Pires Lousada.

 

O Pronunciamento liberal « de Santo Ovídio »

24 août 1820, pronunciamiento conduit par des officiers de haut rang et sans la moindre participation populaire. Il atteint Lisbonne et y entraîne quelques unités de l’armée. Le 15 septembre de la même année, la participation de la population permet enfin l’instauration du libéralisme et du constitutionnalisme dans le pays.

Au début du XIXe siècle le Portugal cesse de compter parmi les grandes puissances européennes. La politique étrangère du pays se met à la remorque des Britanniques, ce qui permet au Portugal de se tenir à l’écart des conflits européens aussi longtemps que ne sont pas menacées la souveraineté de la Péninsule (ibérique) et celle de l’Empire (portugais), souveraineté que le pays ne pourra pas toujours garantir. La fragilité portugaise sera mise à profit tant par les Français que les Britanniques au cours des guerres napoléoniennes.

La dépendance politique et militaire du Portugal vis-à-vis des Britanniques s’est confirmée tout au long du XVIIIe siècle (voir la guerre de succession d’Espagne, 1701-1713, et la guerre de Sept Ans, 1756-1763), sans oublier la dépendance économique, une dépendance formalisée par le traité de Methuen (1703). Le Portugal reste néanmoins un pays qui compte sur le plan géopolitique mais aussi commercial, avec ses possessions sur les côtes orientale et occidentale d’Afrique et, plus encore, avec le Brésil, le Brésil qui a été à l’origine de la séparation du Portugal et de l’Espagne, en 1640, et qui a donné au Portugal les moyens de protéger son indépendance grâce à l’appui de certaines puissances.

La subtile politique de neutralité du Portugal vis-à-vis des affaires européennes est mise à rude épreuve, notamment avec la Révolution française de 1789 puis avec l’Empire français. Le Portugal se trouve alors pris dans la lutte entre l’Angleterre et la France et a les plus grandes difficultés à définir une stratégie entre une puissance continentale (la France) et une puissance maritime (l’Angleterre). Choisir le camp de la France (où se trouve l’Espagne) suppose un conflit maritime avec l’Angleterre, un conflit susceptible d’entraîner la perte de ses possessions d’outremer, essentielles pour l’économie du royaume. Choisir le camp de l’Angleterre suppose l’invasion par voies terrestres du royaume par les Français et les Espagnols avec, pour ces derniers, la possibilité de réaliser un rêve récurrent, l’union ibérique, autrement dit l’annexion du Portugal par l’Espagne. Le Blocus continental rend intenable la neutralité du Portugal qui finit par se ranger aux cotés des Anglais, ce qui provoque l’invasion du pays.

En 1815, au traité de Vienne, le Portugal est en ruine. La fuite de la Cour (avec Dona Maria I et Dom João) au Brésil, de 1807 à 1821, va avoir de sérieuses conséquences, notamment en permettant aux Anglais vainqueurs de s’installer dans le pays et d’investir l’État et l’Armée. William Carr Beresford devient le véritable maître du Portugal. Par ailleurs, le Brésil se détache progressivement de la métropole. Cette situation augmente le mécontentement au Portugal, mécontentement soutenu par les sympathisants des idées libérales venues de France et qu’active la répression menée par William Carr Beresford en 1817.

En 1820, le Portugal vit donc une crise à la fois politique, idéologique, économique et militaire, un mécontentement en partie activé par la préférence donnée aux officiers anglais quant à l’avancement et à l’attribution des plus hauts rangs.

Le pronunciamiento en Espagne, à Cadiz, en mars 1820 (qui impose un régime constitutionnel à l’Espagne de Fernando VII), n’est pas étranger au pronunciamiento « de Santo Ovídio ». Je ne vais pas rapporter ici l’histoire de l’armée portugaise, même en résumé, à partir de la Restauração, milieu XVIe siècle donc, et le rôle tenu par Federico Armando de Schomberg ; je me contenterai d’insister sur le rôle tenu par cet autre Prussien, Guilherme de Schaumburg-Lippe, qui va restructurer en profondeur l’armée portugaise. Sous son impulsion, cette institution gagne en autonomie, l’administration militaire se consolide et les militaires s’affirment tant du point de vue social que corporatiste. La discipline, la cohésion et l’efficacité gagnent et l’armée imprime sa marque dans le tissu social et institutionnel du pays. Il est vrai qu’après le départ de Guilherme de Schaumburg-Lippe, le laxisme et l’indiscipline se réinstallent. Il suffit d’étudier l’échec de la Campanha do Rossilhão (1793-1795) et le désastre de la Guerra das Laranjas (1801) pour s’en convaincre.

L’imminence de l’offensive napoléonienne incite Miguel Pereira de Forjaz  (Presidente do Conselho de Regência) à réorganiser l’armée. Mais le temps presse et Junot se dirige vers le Portugal. Les troupes françaises vont être repoussées à trois reprises grâce à William Carr Beresford et Arthur Wellesley. La guerre terminée, dans un pays dévasté et désorganisé (avec des souverains exilés au Brésil), reste l’armée. William Carr Beresford la modernise et la professionnalise en la coulant dans le moule britannique. Je passe sur les détails de cette réorganisation qui implique la militarisation du pays, un processus contraire aux traditions du pays et qui va provoquer un sourd mécontentement dont vont profiter les défenseurs des idées libérales réunis secrètement dans les Loges maçonniques de Lisbonne et Porto, la maçonnerie ayant été proscrite suite aux invasions françaises et au régime de William Carr Beresford. Il faut toutefois reconnaître que sous l’impulsion de ce dernier, l’armée portugaise devient un outil professionnel au service de l’État : elle se met à dépendre du gouvernement et non plus du monarque. Par ailleurs, les exigences de la guerre activent sa professionnalisation, lui conférant le statu de « phare » de la société et faisant passer au second plan le pouvoir des gouverneurs civils. Les postes-clés étant occupés par des officiers anglais, le mécontentement s’installe chez les officiers portugais. Ce climat de mécontentement est jugé favorable par les libéraux des Loges maçonniques. Au mécontentement des officiers s’ajoute celui de la bourgeoisie pénalisée par la baisse des échanges commerciaux avec le Brésil. L’absence des souverains ajoute à la désorganisation, à la perte des repères. Le mécontentement corporatiste au sein de l’armée prend une teinte de plus en plus nationaliste et politique, un mécontentement qui est à l’origine de la conspiration de 1817 conduite par des officiers libéraux liés à la maçonnerie. Les conspirateurs sont unis dans une association dénommée « Supremo Conselho Regenerador de Portugal, Brasil e Algarves ». Ils sont appuyés par le très respecté général Gomes Freire de Andrade qui a commandé la Legião Portuguesa au service de Napoléon. Investi Grand-Maître en 1816, ce dernier bénéficie de l’appui des libéraux espagnols. La brutalité de la répression (le général Gomes Freire de Andrade est pendu en 1817 et un certain nombre de ses compagnons sont exécutés – voir les Mártires do Campo de Santana) augmente le ressentiment de nombreux officiers portugais et active les sentiments antibritanniques.

De la conspiration militaire à la conspiration civile. Le 3 janvier 1818 se constitue à Porto une organisation secrète à caractère libéral, le « Sinédrio », dont de nombreux membres appartiennent à la Maçonnerie. Le « Sinédrio » comprend qu’il lui faut obtenir l’appui de l’armée. Par ailleurs, les officiers ennemis du régime en place comprennent, suite à l’échec de la conspiration de 1817, qu’il leur faut dépasser les revendications corporatistes pour espérer en finir avec William Carr Beresford. De fait, à partir du milieu de l’année 1820, suite à des contacts entre le « Sinédrio » et des officiers de Porto, de nombreux officiers supérieurs de cette ville mais aussi d’autres villes du Nord intègrent cette organisation secrète.

Les objectifs des conspirateurs s’amplifient : déclarer illégitime le Conselho de Regência, évincer William Carr Beresford du commandement de l’armée, mettre fin à l’influence anglaise dans le pays, exiger le retour du roi afin qu’il soutienne la déclaration d’une Constitution et l’élection d’un gouvernement représentatif, autant d’objectifs qui ne peuvent que satisfaire, implicitement, les revendications corporatistes des officiers portugais. D’une manière plus générale, si ce pronunciamiento réussit, on suppose qu’il mettra fin à une double dépendance coloniale, tant par rapport aux Britanniques qu’au Brésil.

Profitant de l’absence de William Carr Beresford, et après avoir invité les officiers anglais à la passivité (nombre d’entre eux choisissent de rentrer au pays), le pronunciamiento de Porto a lieu le 24 août 1820. Les notables de la ville se réunissent pour constituer une Junta Provisional en attendant l’élaboration d’une Constitution ; ils réaffirment par ailleurs leur attachement à Dom João VI et réclament son retour afin d’en finir avec le Governo de Regência. Notons cette contradiction : la Regência a l’approbation de Dom João VI qui par ailleurs ignore ce qui se trame au Portugal, et en son nom. Cette bizarrerie a fait dire à un historien qu’il s’agissait plus d’un mouvement régénérateur (movimento regenerador) que révolutionnaire. Ce mouvement initié à Porto ne tarde pas à s’étendre à nombre de localités du Nord du pays avant de gagner le Sud. La nouvelle parvient à Lisbonne le 26 août. Le gouvernement s’efforce d’enrayer sa propagation. Mais la Junta Provisional, bien organisée, pousse ses pions et les mutineries se multiplient dans les rangs des troupes sur lesquelles compte la Regência.

Coimbra est abandonné par les forces du gouvernement et le 15 septembre les forces de la Junta del Norte y entrent. Ces dernières s’étoffent et le maréchal Gaspar Teixeira est placé à leur tête. Le 17 septembre, alors qu’elles vont faire mouvement vers Lisbonne, elles apprennent que des unités stationnées dans la capitale sont prêtes à négocier avec les pronunciados de Porto.

A Lisbonne, le pouvoir interdit la traditionnelle parade militaire à l’occasion du 15 septembre (anniversaire de la victoire sur les Français), dans la crainte de désordres. Le Regimento de Infanteria 16 s’oppose à cette décision et défile, rejoint par le Regimento de Infanteria 4. Le peuple qui assiste à cette parade les acclame et exige le départ du Gouvernement. Les forces gouvernementales sont désemparées. La mutinerie gagne, acclamée par le peuple de plus en plus nombreux. Les femmes retirent les fleurs qui ornent leurs chevelures et les offrent aux soldats et officiers qui, enthousiastes, les placent sur leurs armes et leurs couvre-chefs. Des fleurs sont également jetées des balcons. La troupe les ramasse et en orne ses baïonnettes. Le 17 septembre, sous la pression de la rue, est constitué un Governo Provisório. Le 5 octobre, les troupes de la Junta de Porto entrent dans la capitale. A Alcobaça, le 27 du même mois, est constitué un pouvoir unique pour tout le pays. Ainsi le Governo Provisório de Lisboa et la Junta Provisional do Porto sont-ils remplacés par la Junta Provisória do Supremo Governo do Reino et par la Junta Provisória Preparatória das Cortes. Le pays n’en reste pas moins coupé en deux, entre Libéraux et Conservateurs, ce qui va conduire à la Martinhada  (11 novembre 1820) et à la Contra-Martinhada (18 novembre 1820). Cette coupure va favoriser une instabilité interne et paralyser le pays durant trente ans, une instabilité à laquelle ne suffiront pas à mettre fin le retour de Dom João VI, en 1821, et la Constitution, en 1822.   

La Martinhada est un mouvement initié par des officiers au sommet de la hiérarchie et destiné rendre à l’élite conservatrice un rôle qu’elle a perdu, notamment au sein du Gouvernement. La Contra-Martinhada est un mouvement initié par des officiers progressistes et destiné à remettre le pouvoir aux civils. Ainsi en arrivera-t-on à une confrontation entre libéraux et absolutistes à la tête desquels se placeront respectivement les fils de Dom João VI, Dom Pedro et Dom Miguel.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

 

Posted in HISTOIRE | Tagged , , | Leave a comment

Quelques mots à propos de la Révolution française

 

La Révolution française ? Je l’ai toujours envisagée avec une certaine défiance. Je n’éprouve à son égard aucune dévotion et je porte un regard désabusé sur ses groupies. Je n’en suis pas pour autant un contempteur radical. Elle a eu du bon ; par exemple, elle a indéniablement contribué à améliorer la condition des Juifs mais… en refusant tout aux Juifs en tant que nation et en leur accordant tout en tant qu’individu, selon la célèbre formule de Stanislas de Clermont-Tonnerre, un propos terriblement ambigu si on le considère rétrospectivement. Mais il est vrai qu’il faut d’abord le comprendre dans son contexte, bien différent de celui d’aujourd’hui. Écrire l’histoire après coup est bien trop facile ; c’est pourquoi, si on s’y risque, il faut pratiquer cet exercice avec une parfaite modestie. Pourtant, il n’en est pas moins instructif dans la mesure où il permet de prendre conscience, et d’une manière souvent aiguë, douloureuse, de l’écart entre l’image qu’on se faisait alors de l’avenir – style « les lendemains qui chantent » – et ce qu’a donné l’avenir. L’avenir n’est jamais ressemblant.

 

 

J’ai toujours envisagé la Révolution française non sans méfiance, non sans défiance. Ses groupies me font sourire lorsqu’ils ne m’irritent pas. Cette défiance tient à diverses raisons. L’une d’elles domine : je me méfie des idées, surtout de celles qui se prétendent nouvelles. Je les étudie à la manière d’un entomologiste : je les retourne en tous sens avant de les remettre dans leur boîte et leur tiroir.

La Révolution française est née d’idées, des idées avec lesquelles la haute société a joué, par ennui – une manière de se distraire, probablement. Certes, ce désir de concilier la royauté et la Révolution sous la forme d’une monarchie constitutionnelle peut paraître fort louable, après coup. C’est ce qu’espérait La Fayette, pour ne citer que lui. Mais une fois l’attelage excité, il est risqué de monter dans la diligence ; si on y parvient, on court le risque de verser à tout moment. Le parcours politique de Stanislas de Clermont-Tonnerre est de ce point de vue éloquent. Ce partisan d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise (voir les Monarchiens) finit massacré par la populace, le 10 août 1792. La Fayette qui cherche la fortune politique dans les incertitudes de l’heure parvient à se ménager une place dans la diligence qui roule à tombeau ouvert. Il y retrouve Mirabeau, son rival. Tous deux cherchent à freiner la diligence mais rien n’y fait ; et la vitesse ne cesse d’augmenter. Ils comprennent probablement que la monarchie qu’ils ont contribué à ébranler va les ensevelir sous ses ruines. On sait que La Fayette parviendra à s’enfuir, après avoir été déclaré traître à la nation, et que Mirabeau mourra dans son lit, que sa dépouille aura même les honneurs du Panthéon dont elle sera toutefois vite déménagée.

Le roi lui-même avait pensé pouvoir sauver la royauté – et sa tête – en s’appuyant sur les plus modérés des dirigeants révolutionnaires. Pendant ce temps, la branche cadette conduite par Louis-Philippe d’Orléans, duc de Chartres puis duc d’Orléans, Philippe l’Égalité après 1792, faisait ses calculs pour un trône vacant. Il finira sur l’échafaud l’année suivante. On intriguait mais, surtout, on jouait avec les idées – les Idées ! –, ces choses qui peuvent être si terriblement meurtrières et dévastatrices. Les autres monarchies n’ont pas compris ce qui se passait. Elles n’ont pas compris que la Révolution ne s’en prenait pas vraiment à Louis XVI et à la reine mais à un principe ; et qu’au nom de ce principe elles étaient à terme directement menacées, qu’elles seraient entraînées dans la guerre révolutionnaire. Elles regardèrent la France s’enfoncer dans une violence toujours augmentée et qui n’allait pas tarder à franchir ses frontières pour gagner toute l’Europe. La Sainte Alliance ne prit forme qu’une vingtaine d’années plus tard, bien trop tard.

 

 

Le 20 avril 1792, Louis XVI, impuissant, laisse l’Assemblée législative déclarer la guerre à François Ier, roi de Hongrie et de Bohême, accusé de protéger les « Français rebelles ». L’humanité initie l’ère des guerres idéologiques, les plus dévastatrices et les plus meurtrières car conduites au nom d’Idées, ce dont rend compte la déclaration du Girondin Armand Gensonné (qui lui aussi finira sur l’échafaud) à l’Assemblée nationale : « L’Assemblée nationale déclare que la nation française, fidèle aux principes consacrés par sa Constitution, de n’entreprendre aucune guerre en vue de faire des conquêtes, et de n’employer jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple, ne prend les armes que pour la défense de la liberté et de son indépendance ; que la guerre qu’elle est obligée de soutenir n’est point une guerre de nation à nation, mais la juste défense d’un peuple libre contre l’injuste agression d’un roi ». On entre bien dans une guerre non pas entre États mais entre idéologies, soit la guerre révolutionnaire.

Dans un premier temps, il n’y a pas de résistance doctrinale à la Révolution française, il n’y a pas de pensée contre-révolutionnaire d’envergure, rien que des tâtonnements. On défend des intérêts en faveur de l’ordre existant mais sans l’appui d’une philosophie politique. Le roi est déjà plus ou moins écarté et on se demande qui de la Noblesse ou du Tiers état se saisira des rênes du pouvoir. Le premier orateur « de droite » – ou, disons, contre-révolutionnaire – à l’Assemblée constituante est l’abbé Maury. On pensera ce que l’on veut du bonhomme ; pour tout dire je ne me sens pas de son bord et certaines de ses considérations me heurtent frontalement mais j’apprécie au moins la suivante, à savoir que les principaux adversaires de la liberté sont les démocrates car la toute-puissance de la majorité est la négation de la liberté individuelle.

Edmund Burke, un homme pas assez lu, comme ne sont pas assez lus les vrais anticonformistes, ceux qui ne sont le produit d’aucune mode et que les masses boudent voire invectivent car elles n’ont jamais fait que soutenir l’anticonformisme à la mode, soit le pire des conformismes. La pensée contre-révolutionnaire ne commence à se structurer qu’après l’ébranlement du système monarchique ; mais il est vrai que dans l’histoire les contours n’apparaissent que lorsqu’ils sont attaqués.

 

 

Edmund Burke est un penseur passionnant, tout au moins me passionne-t-il depuis que j’ai lu son ouvrage principal, « Réflexions sur la Révolution en France » (Reflections on the Revolution in France), dans une traduction française puis dans l’original. Edmund Burke insiste sur l’importance du préjugé, un mot qui sous sa plume s’apparente au Volksgeist de Johann Gottfried von Herder, soit « l’esprit populaire ». Il l’oppose à ces Idées sorties du chapeau d’un magicien comme la « déesse Raison », suivie du « dieu Progrès » et des « prêtresses de la Philosophie ». Mais, tout d’abord, entendons-nous à propos du préjugé (prejudice) tel que le conçoit Edmund Burke dans le lien suivant où on lira : Prejudice is not to be confused with merely arbitrary opinion. Rather, by prejudice Edmund Burke meant the “untaught feelings” and “mass of predispositions” supplied by the collective wisdom of a people :

http://www.firstprinciplesjournal.com/print.aspx?article=554&loc=b&type=cbtp

Selon Edmund Burke, le préjugé n’est pas étranger à la raison – il est étranger à la Raison, cette déesse en carton-pâte bricolée dans un fond de cour en une nuit et imposée dès le lendemain au peuple. Le préjugé ou, plus exactement, les préjugés sont un ensemble raisonnable qui s’est constitué au cours des générations. Les préjugés sont les éléments constitutifs de l’empirisme organisateur. On retrouve-là l’esprit anglais.

Pour bien comprendre Edmund Burke, il faut donc commencer à soustraire le mot prejudice au sens péjoratif que lui ont donné Voltaire et les Encyclopédistes, il faut le faire au nom de la connaissance. Que l’on préfère Voltaire à Edmund Burke est une autre affaire – je ne suis pas ici pour distribuer ma propagande. Edmund Burke montre par ailleurs que ce qui est naturel est le produit d’une longue maturation. En conséquence, le naturel n’est pas (l’) universel mais (le) particulier. (A ce propos, je me permets une parenthèse. C’est le particulier qui conduit à l’universel et le nourrit, qui fait que l’universel est autre chose qu’une coquille vide que parcourent des courants d’air. Si le peuple juif est le peuple  universel par excellence, c’est d’abord parce qu’il est le peuple particulier par excellence, un peuple infiniment héritier, le peuple de la mémoire et qui invite à la mémoire, à se souvenir, à ne pas oublier. C’est aussi pourquoi je l’interroge. C’est aussi pourquoi ce blog a pour nom « Zakhor », Zakhor et Shamor…)

Mais je me suis égaré et j’en reviens à Edmund Burke. Il donne un exemple à l’appui du préjugé tel qu’il l’entend : la Constitution britannique est excellente parce qu’elle procède de la tradition britannique et, de ce fait, elle n’est excellente que pour ceux qui se rattachent à cette tradition. Edmund Burke dénonce l’esprit de géométrie en politique et ses effets néfastes ; et pour illustrer son propos, il s’en prend aux jardins à la française, à leurs géométries, et il vante la supériorité des jardins à l’anglaise qui respectent la nature et ne font pas table rase…

Edmund Burke ne s’attarde pas aux manifestations de la Révolution française, à ses fêtes sanglantes ; il pénètre à l’intérieur de cette machinerie et en observe les mouvements. C’est Edmund Burke qui va permettre l’émergence et la structuration de la pensée contre-révolutionnaire. Idée fondamentale contenue dans « Réflexions sur la Révolution en France » : une Constitution ne se fabrique pas ; elle ne vaut que si elle s’est élaborée dans la durée (des siècles) et les contingences. Or, la Révolution française est une révolution doctrinale et de dogme théorique, avec l’Idée placée au zénith.

 

 

Autre idée fondamentale contenue dans cet ouvrage d’Edmund Burke : le pouvoir a été conçu par la sagesse humaine afin de répondre aux besoins des hommes ; parmi ces besoins, le plus urgent, restreindre suffisamment les passions. De ce fait, la contrainte comme la liberté figurent au nom des droits de l’homme. Cet équilibre entre la contrainte et la liberté ne peut être assumé par des institutions dépersonnalisées. L’idéologie démocratique de la Révolution française a été activée par une philosophie mécanique, une philosophie – de fait, une idéologie – contraire à l’extrême complexité de la vie humaine, complexité que l’idéologie veut simplifier dramatiquement et à grand renfort de discours truffés de slogans. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la DDHC, a priori sympathique, n’est qu’un raisonnement a priori, un raisonnement qui n’a aucune prise sur la masse énorme et complexe des passions et des intérêts humains qu’active la vie sociale.

Fort de ce constat, Edmund Burke dessine les deux qualités d’une vraie politique, le penchant à conserver et le talent à améliorer. Et il se moque en passant de l’Assemblée nationale qui ne juge pas que le temps soit un moyen nécessaire et qui se fait gloire d’accomplir en quelques mois le travail de siècles. L’artisan manipule avec délicatesse et prudence les matériaux dont il dispose. Les idéologues (et parmi eux les têtes de la Révolution française, les premiers vrais idéologues de l’Histoire) quant à eux manipulent les hommes et les sociétés avec rudesse et sans la moindre précaution. Ils font fi de la complexité, de l’extrême complexité de la vie sociale. L’homme n’est plus Ein mensch mais Ein stück, simple matériau à la disposition de l’Idée, d’une idéologie.

Il y a plus de démocratie chez les contre-révolutionnaires (parmi lesquels Edmund Burke) qui s’efforcent de tirer avantage de la banque générale et du capital des nations et des siècles (on en revient à la valeur du prejudice) que chez les démocrates modernes qui jouent au poker avec cette banque et ce capital. Le mot démocrate est un mot atrocement fourre-tout comme l’est socialiste.      

Ci-joint, « Regard d’Edmund Burke sur la Révolution française » de René-Jean Dupuy :

https://www.persee.fr/doc/irlan_0183-973x_1998_num_23_2_1459

Ci-joint, « La bataille de l’émancipation » de Michel Winock (où il est notamment question de l’abbé Maury) :

http://www.lhistoire.fr/la-bataille-de-lémancipation

Olivier Ypsilantis

 

Posted in HISTOIRE | Tagged , , , , , , | Leave a comment

25 avril 2018, à Lisbonne.

 

 

25 avril 2018. 44èmeanniversaire de la Revolução dos Cravos. Sur l’axe principal de Lisbonne, Avenida da Liberdade. Posté sur un trottoir, un Bravia Chaimite (Viatura Blindada de Transporte de Pessoa, VBTP-200). Si j’insiste ainsi sur la désignation de ce véhicule de fabrication portugaise (fortement inspiré du Cadillac Gage Commando, CGC M706), c’est parce qu’il reste l’un des symboles du 25 de Abril. C’est notamment à bord de l’un de ces véhicules que le chef du Gouvernement, de 1968 à 1974, Marcello Caetano, fut extirpé du Quartel do Carmo pour l’aéroport de Lisbonne et l’exil, au Brésil, un exil dont il ne reviendra jamais.

Sur ce Bravia Chaimite, écrit à la peinture blanche sur sa porte arrière, Associação 25 Abril. J’étais venu là pour observer la foule portugaise célébrant son équipe, vainqueur du Championnat d’Europe de football, de l’Euro-2016. La célébration fut très discrète – très portugaise –, contrairement aux célébrations espagnoles.

 

En tête du défilé du 25 avril (2018), un symbole du 25 avril (1974)

 

14h45. On commence à bloquer les rues latérales. L’avenue est aux piétons. Le va-et-vient s’accentue. Un Sikh vend des œillets rouges que lui achètent des touristes et des Portugais pour se les mettre à la boutonnière, dans le col ou le décolleté, ou les tenir à la main, tout simplement. Parmi ceux qui portent un œillet, beaucoup n’étaient pas nés le 25 avril 1974. Ceux qui ont participé à cet événement, en tant que soldats du M.F.A. (Movimento das Forças Armadas) ou qui en ont été témoins en tant que civils semblent porter l’œillet avec plus d’émotion, une émotion contenue, très portugaise. On prend des selfies qui seront envoyés un peu partout dans le monde, un monde décidément de plus en plus liquide comme le signalait le défunt Zygmunt Bauman. Je reconnais en tête d’un groupe l’ex-ministre des Finances de Grèce, Yannis Varoufakis.

Et parmi ceux qui ont vécu le 25 avril 1974, combien de vétérans des guerres coloniales, Angola, Guinée-Bissau, Mozambique, de 1961 à 1974 ? De plus en plus d’œillets et un va-et-vient de plus en plus dense. Un vent délicieusement frais souffle de côté. Je détaille la structure du pavage, ce pavage portugais qui à l’ère de l’asphalte reste l’objet de bien des attentions. Allez parler de pavé à un Espagnol ; il haussera les épaules et traitera le Portugais de fada. Le défilé commence tandis que le va-et-vient s’écarte. Un pépé dégingandé à la démarche hésitante descend l’avenue. Je le vois perdu dans ses rêves. Il agite dans une main un petit drapeau rouge avec, en lettres dorées, le marteau et la faucille et le sigle PCP (Partido Comunista Português). Dans l’autre main, il tient un œillet aussi rouge que son drapeau. Il est coiffé d’un béret militaire. J’aimerais interroger la mémoire de cet homme.

Deux jeunes femmes asiatiques descendent l’avenue. Elles ont placé l’œillet au-dessus de l’oreille, à la mode andalouse. Pourquoi pas ? J’ai là une image simple et particulièrement éloquente de la light and liquid, softward-based modernity. Et tout en observant ce mouvement en ce lieu précis, je me vois entraîné dans une « Tentative d’épuisement d’un lieu » à la manière de Georges Perec. Je suis Avenida da Liberdade, à Lisbonne, en avril 2018 ; il était place Saint-Sulpice, à Paris, en octobre 1974.

J’étais hier au restaurant de l’hôtel Tivoli, sur cette même avenue, avec des serveurs patauds. Je me suis revu à Moscou, avec ce faux luxe – mais le luxe n’est-il pas toujours faux ? –, ces maladresses. J’observai avec amusement. Je voyageai dans l’espace et dans le temps et me revis adolescent, à Moscou, en septembre 1973. Septembre 1973 ! J’y pense ! Ce n’était que quelques mois avant la Revolução dos Cravos. De jeunes européens passent ; que leur évoque la Revolução dos Cravos ? De jeunes asiatiques passent ; que leur évoque la Revolução dos Cravos ? La mémoire fragile et néanmoins tenace… La mémoire tenace et néanmoins fragile…

Le défilé commence, ouvert par le Bravia Chaimite. Une certaine émotion autour de ce blindé léger, des vétérans probablement. Son équipage est grisonnant lorsqu’il n’est pas chauve. Des revendications en tout genre. Au milieu de drapeaux portugais de dimensions variées, un drapeau de l’E.R.C. (Esquerra Republicana de Catalunya). Suit une foule et ses revendications. Partout on brandit des téléphones ; je suis probablement le seul à noircir du papier. Des ballons (le plus gros de tous, celui du Bloco de Esquerda), des drapeaux : les rouges de la Juventude Comunista Portuguesa (J.C.P.), les jaunes de la Juventude Socialista et bien d’autres. Des dénonciations et des réclamations sectorielles : policiers, médecins, etc. Un slogan très Mai 68 : O curaçao bate a esquerda (Le cœur bat à gauche). C’est à la fois poétique et imbécile.

 

Parmi ceux qui défilent, en ce 25 avril 2018, Yanis Varoufakis  (Γιάννης Βαρουφάκης)

 

On réclame la paix, en Syrie notamment. Qui oserait réclamer la guerre, plus de guerre ? Viennent les inévitables drapeaux palestiniens – les nouveaux Damnés de la Terre –, les écologistes, les antifascistes, on dénonce le sexisme, la violence contre les femmes, l’austérité, la spéculation immobilière, la vivisection, on réclame de vieillir avec dignité, pour la solidarité avec les immigrants, pour le Sahara Libre (un groupe particulièrement réduit), Os valores de Abril no futuro de Portugal, Por uma política patriótica e de esquerda, puis grand mouvement et percussions avec un groupe brésilien ; et on entend la belle chanson de Zeca Afonso, « Grândola, Vila Morena », deuxième signal choisi par le M.F.A. pour déclencher la révolution (le premier étant « E Despois do Adeus » de Paulo de Carvalho) :

https://www.youtube.com/watch?v=-vTekv8MusY

Journée portes ouvertes à la Assembleia da República (Palácio de São Bento). Une partie des bâtiments remonte à 1598, année qui vit le début de la construction du monastère bénédictin sous la direction de l’architecte Baltazar Álvares. Jusqu’en 1833, ce monastère fut propriété des Monges Negros de Tibães. Il était connu sous le nom de Mosteiro de São Bento da Saúde (car placé sous le patronage de Nossa Senhora da Saúde). Par décret de D. Pedro IV, le monastère fut transformé en Palácio das Cortes, une transformation supervisée par l’architecte Possidónio da Silva. Au XXe siècle, l’ensemble connut ses plus importants changements, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Sa façade principale fut dotée d’une avancée surmontée d’un fronton à l’antique, des travaux terminés en 1938.

 

Assembleia da República (Palácio de São Bento)

 

En ce 25 avril, j’ai donc revisité cet immense ensemble et j’ai pris quelques notes. Atrium, un buste de Luís de Camões offert par le Gouvernement de Macao à la Assembleia da República. Dans le grand escalier, deux triptyques de Mestre Martins Barata. L’un d’eux met en scène les Cortes de Leiria où, en 1254, le roi se réunit avec les représentants du peuple. Hémicycle du Sénat, très bel ensemble (voir détails). Le Portugal a connu un système parlementaire à deux chambres (sistema bicameral) ; il sera supprimé par la Constitution de 1976 et remplacé par un système parlementaire à une chambre (sistema monocameral) ; de ce fait, la Sala do Senado connaîtra d’autres affectations. Salão Nobre, une très belle salle, tant par ses proportions que par sa décoration. Elle s’élève sur l’emplacement du chœur de l’église du Monastère (Mosteiro) de São Bento da Saúde et fut achevée en 1941. Les murs sont décorés d’immenses peintures a tempera commencées par Adriano de Sousa Lopes (un artiste auquel j’ai consacré un long article sur ce blog) et poursuivies après son décès par Domingos Rebelo et Joaquim Rebocho. Ces compositions célèbrent l’épopée portugaise avec l’Infante D. Henrique, Vasco de Gama, la prise de Ceuta, Diogo Cão à l’embouchure du fleuve Congo, Bartolomeu Dias qui passe le Cabo das Tormentas puis celui de Boa Esperança, Pedro Álvares Cabral qui débarque à Vera Cruz (Brésil), Afonso de Albuquerque qui prend Malacca. Dans la Sala das Sessões (soit l’Assemblée Nationale), parmi les éléments les plus remarquables de sa décoration, une représentation des Cortes Gerais Constituintes de 1821 qui met en scène l’intervention de Manuel Fernandes Tomás – précisons que cette assemblée a élaboré la première Constitution portugaise, la Constitução de 1822. Jardim Interior, un jardin organisé à la française, en stricte symétrie, et qui a dû tenir compte d’une très forte déclivité – rien d’étonnant à Lisbonne. Dans sa partie haute, la résidence officielle du Premier ministre. Et, précisément, le Premier ministre, António Costa, se tient devant cette résidence où il prononce un discours, une présentation des traditions portugaises – musique et gastronomie. Juste à côté, le Bravia Chaimite « Bula », le véhicule du capitaine Salgueiro Maia qui partit à son bord de la Escola Prática de Cavalaria (EPC) de  Santarém pour Lisbonne, dans la nuit du 24 au 25 avril 1974. C’est ce même véhicule qui conduira Marcello Caetano du Quartel do Carmo à l’aéroport. Des photographies du 25 avril. Sur l’une d’elles, des soldats couchés en position de tir sur la passerelle de l’ascenseur de Santa Justa. Sur une autre, un M-47 Patton positionné devant les Armazéns do Chiado. Autre véhicule blindé très présent dans les rues de Lisbonne en ce jour, un symbole lui aussi, le Panhard EBR – très présent aussi, comme le Panhard AML 60, dans les guerres menées par le Portugal au Mozambique, en Angola et en Guinée portugaise (deviendra Guinée-Bissau), Guerra do Ultramar pour les uns, Guerra do Libertação pour les autres.

 

Le chef du gouvernement portugais, António Costa devant le Bravia Chaimite « Bula »

 

Un excellent reportage intitulé « 25 minutos de uma Revolução » :

https://www.youtube.com/watch?v=YmpDVh0Ymjo

Une fiction documentaire, « A Hora da Liberdade », émise en 1999 par Sociedade Independente de Comunicação (S.I.C.) :

https://www.youtube.com/watch?v=GuNJ0sAoRtA

Olivier Ypsilantis

 

Posted in VOYAGES | Tagged , , , , , , | Leave a comment