Jacob Kaplan – 5/6

 

Alors que nous étions réunis en foule (lors d’une cérémonie à la mémoire des déportés, à Drancy, en 1947), nous associant aux prières faites par les rabbins et les officiants, on entendit des cris véhéments de protestation et d’indignation. Un missionnaire, protestant je crois, s’était mis à distribuer à ces pères, à ces mères, à ces enfants pleurant leurs morts, des brochures les incitant à renier la foi de leurs disparus et à devenir chrétiens. (Jacob Kaplan dans un entretien avec Pierre Pierrard)

 

L'affaire FinalyGermain Latour est avocat. Son étude sur l’affaire Finaly a été publiée aux Éditions Fayard en 2006.

 

Dans l’après-guerre, des théologiens prennent le titre de ‟nouveaux théologiens” (catholiques) et développent une interprétation tout simplement effroyable qui revient à acquitter les criminels de toute responsabilité (à en faire de simples pions de la Providence) et à donner une justification théologique aux souffrances du peuple juif. 1946, Daniel-Rops publie ‟Jésus et son temps” (un livre qui connaît un succès de vente inégalé) dans lequel il se montre d’une rare violence envers les Pharisiens. Par ailleurs, il présente Ponce Pilate comme un joujou entre les mains du Sanhédrin. Jules Isaac qui est alors occupé à la rédaction de ‟Jésus et Israël” est terrifié par les propos de Daniel-Rops à qui il écrit ; il ne recevra jamais de réponse. Jacob Kaplan ne prend pas part à ce débat. Trente ans plus tard, il expliquera que ces théories donnaient une signification théologique chrétienne à la Shoah. Le monde protestant n’est pas épargné par ce type de justification ; voir à ce sujet l’article de Jean Bosc, ‟Le Mystère d’Israël” dans l’hebdomadaire Réforme. Jacob Kaplan réagit à cette interprétation scélérate. Il se bat également contre les tentatives prosélytes. Dans un sermon, il déclare : ‟Encore si Israël était un peuple de religion inférieure (…) j’aurais compris le zèle de ces convertisseurs. Mais qu’ont-ils donc à nous offrir de grand, de beau, de noble que nous n’ayons déjà, bien plus, qui n’ait été pris de notre religion (…) ?”. Le problème des conversions au christianisme constitue l’une des principales préoccupations des dirigeants de la communauté juive de l’après-guerre. Jacob Kaplan tente d’endiguer la désertion massive des Juifs vers le christianisme. Des convertis vont être instrumentalisés par les prosélytes, tel le grand rabbin Israël Zolli. Ci-joint, un lien de Noémie Grynberg intitulé ‟Le rabbin qui croyait au Christ” :

http://www.noemiegrynberg.com/pages/articles-les-mieux-notes/le-rabbin-qui-croyait-au-christ.html

Parmi les prises de position à ce sujet, l’impossibilité d’appartenir à la fois au judaïsme et à une autre religion notamment chrétienne ; voir le cas du futur cardinal Lustiger. Dans une allocution de 1955, Jacob Kaplan tente de raisonner ceux qui pensent se mettre à l’abri en apostasiant. Par ailleurs, il apporte son soutien à l’historien Jules Isaac qui mène un combat pour une réforme de l’enseignement du catéchisme — l’enseignement du mépris. Il rédige un mémoire en dix-huit points intitulé ‟L’antisémitisme chrétien et les moyens de le combattre par le redressement de l’enseignement chrétien”. L’action de Jacob Kaplan va conduire aux ‟Dix points de Seelisberg” (du nom de cette ville de Suisse où se tient la réunion du 30 juillet 1947). Ci-joint, ces dix points présentés par Akadem :

http://www.akadem.org/medias/documents/Seelisberg-Doc2.pdf

Ces dix points (dont le maître-d’œuvre est Jules Isaac) vont être à l’origine d’un profond changement dans l’attitude de l’Église vis-à-vis de la Synagogue et du peule juif. Ils préparent Vatican II. Par ailleurs, la conférence de Seelisberg va être à l’origine de l’Amitié judéo-chrétienne, en France. Elle va également soulever la responsabilité de l’enseignement chrétien dans la Shoah.

Juillet 1948, une deuxième conférence inter-confessionnelle a lieu à Fribourg ; elle invite à réfléchir à l’application des dix points de Seelisberg. Entre ces deux conférences, l’État d’Israël a été créé. Les participants chrétiens à ces conférences publient leur soutien moral au nouvel État. Survient l’affaire Finaly dans laquelle Jacob Kaplan va tenir un rôle de première importance. Cette affaire va permettre au grand rabbin de s’imposer comme le leader spirituel de la communauté juive de France. Ci-joint, un lien de Catherine Poujol intitulé ‟Le grand rabbin Jacob Kaplan et l’affaire Finaly : guide, porte-parole et négociateur de la communauté juive” :

http://www.cairn.info/revue-archives-juives-2004-2-page-32.htm

L’intervention de Jacob Kaplan va éviter une fracture qui sait irréparable entre Juifs et Chrétiens. Un combat judiciaire privé va être porté sur la place publique, notamment suite à la publication d’un article de Wladimir Rabi intitulé ‟L’affaire Finaly met en jeu l’honneur de l’Église”. A cette publication s’ajoute la plaidoirie de Maître Maurice Garçon, l’un des plus prestigieux avocats d’alors, une plaidoirie en faveur de la famille Finaly, contre le jugement de Mlle Brun, une plaidoirie qui va bouleverser les juges et l’opinion publique. Jacob Kaplan suit l’affaire attentivement et depuis le début. Il a très vite le sentiment que l’Église catholique consent plus ou moins implicitement au rapt des entants Finaly et que l’ordre de Notre-Dame-de-Sion a en tête de les convertir. Comme l’affaire Dreyfus, l’affaire Finaly divise la France en deux camps.

La rencontre entre le père Chaillet et Jacob Kaplan va faire avancer l’affaire, une affaire qui traîne et qui joue avec les nerfs de beaucoup. Jacob Kapaln déclare devant les fidèles : ‟Nous ne laisserons pas l’affaire Finaly se transformer en affaire Mortara”. De fait, la non résolution de cette affaire laisse planer un danger, elle crée un précédent : qu’un nourrisson juif confié à une nurse chrétienne soit baptisé et que l’Église invoque ses droits pour opérer un rapt religieux.

L’affaire traîne. La communauté juive est nerveuse, et à raison. Certains de ses membres en viennent à accuser Jacob Kaplan d’avoir traité avec l’Église et se s’être fait rouler dans la farine lors de l’accord passé en février 1953 avec le père Chaillet. Jacob Kaplan publie au nom du rabbinat français un communiqué sans appel contre les responsables de l’Église catholique française. Parallèlement, il fait savoir que sa colère épargne des individus tels que le père Chaillet, le cardinal Gerlier et Germaine Ribière. Ci-joint des liens sur ces trois personnalités :

Le père Pierre Chaillet :

http://www.fondationresistance.org/pages/rech_doc/pierre-chaillet_portrait8.htm

Le cardinal Pierre-Marie Gerlier :

http://www.ajpn.org/juste-Pierre-Marie-Gerlier-1246.html

Germaine Ribière :

http://www.yadvashem-france.org/les-justes-parmi-les-nations/les-justes-de-france/dossier-367/

Selon Jacob Kaplan, l’une des clés de cette affaire tient au fait que l’Église a dévié de sa doctrine traditionnelle selon laquelle un enfant juif baptisé dans le christianisme, même sans l’accord de ses parents, ne peut être rendu à sa famille naturelle. Au sein de la communauté juive, nombreux sont ceux qui reprochent à Jacob Kaplan d’avoir négocié avec le représentant des ravisseurs — l’Église. C’est notamment le cas de Moïse Keller qui, comme Maître Maurice Garçon, juge que l’on ne doit la restitution des enfants qu’à la décision de justice du 23 juin 1953. Jacob Kaplan quant à lui ne croit pas à l’efficacité du pouvoir judiciaire français ; aussi adopte-t-il une attitude pragmatique permettant aux catholiques de revenir sur leur erreur sans avoir à se désavouer publiquement. Que vaudrait une victoire judiciaire sans le retour des deux enfants retenus en Espagne, supposément jusqu’à leur majorité ? Quoi qu’il en soit, la restitution des enfants Finaly baptisés par l’Église marque une rupture avec l’affaire Mortara et constitue une première dans l’histoire des rapports entre les Juifs et l’Église. Après avoir tergiversé, l’Amitié judéo-chrétienne publie une déclaration sans équivoque qui dénonce des baptêmes immoraux, rétablissant ainsi des relations détériorées entre Juifs et Chrétiens de France.

L’heureux dénouement de l’affaire Finaly ne met pas fin aux critiques dénonçant la stratégie adoptée par le rabbinat, plus particulièrement par Jacob Kaplan. Mais celui-ci refuse de se laisser aller à la vengeance judiciaire car, au-delà de l’affaire Finaly, il a en tête de renforcer le judaïsme de France.

Avec l’affaire Finaly, l’antisémitisme peut volontiers se cacher derrière l’antisionisme — voir les attaques à l’encontre du ‟sioniste (Moïse) Keller”. Certains en viennent à accuser les Juifs d’être responsables de l’antisémitisme par leur engagement contre l’Église. Des catholiques se déclarent même victimes d’un racisme juif. Cette affaire permet de suivre le lien plus ou moins subtil de l’antijudaïsme, à l’antisémitisme, à l’antisionisme enfin.

Le dialogue inter-religieux n’est pas interrompu pour autant. Jules Isaac en est l’un des principaux initiateurs. Après une rencontre décevante avec Pie XII, en octobre 1949, Jules Isaac s’entretient en juin 1960 avec son successeur, Jean XXIII, ce qui prépare un processus d’ouverture qui se poursuivra tout au long des travaux du concile Vatican II, d’octobre 1962 à octobre 1965. A noter, la reculade de la troisième à la deuxième session car la dénonciation fondamentale par l’Église de l’accusation de déicide est supprimée. A noter également la mauvaise volonté des patriarches orientaux tout au long de ce processus. Jacob Kaplan reconnaît la valeur de Vatican II tout en regrettant que le texte original ait été modifié dans Nostra Aetate. Il juge qu’il faudra encore beaucoup de temps pour que les consciences et les cœurs des Chrétiens se transforment.

 

Guerre des Six JoursGuerre des Six Jours (5-10 juin 1967). Des soldats israéliens devant Jérusalem.

 

Olivier Ypsilantis

(à suivre) 

 

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Jacob Kaplan – 4/6 

 

La voiture n’arrivant toujours pas, les doriotistes décident d’aller à pied à la Gestapo. Nous formons deux groupes. Le chef marche avec moi. J’engage la conversation. Je lui parle de mes titres militaires, de mes décorations, et m’étonne que lui, Français, livre aux Allemands un ancien combattant français. Il me répond d’une manière évasive. A un certain moment, il ouvre son veston, je ne sais pourquoi ; il porte un revolver et aussi un médaillon de piété. Je lui dis alors : « Vous êtes un homme religieux et pourtant, vous qui savez que je suis un père de cinq enfants, vous me conduisez à la Gestapo. » Il aurait pu m’enjoindre de me taire, il ne le fait pas, il ne répond pas. (Jacob Kaplan dans un entretien avec Pierre Pierrard)

 

Le grand rabbin de France, Isaïe Schwartz, passe en Suisse. Tout en rappelant qu’‟un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort”, David Shapira reste réservé quant à cette décision. Suite au départ d’Isaïe Schwartz, Jacob Kaplan se retrouve grand rabbin de France par intérim, le 19 janvier 1944.

La question du sionisme se pose à présent à plus d’un Juif. Léon Meiss et Isaïe Schwartz ne veulent pas entendre parler d’un État juif, contrairement à Jacob Kaplan qui de ce point de vue représente un courant minoritaire parmi les responsables de la communauté juive. Les réunions entre ces derniers vont jeter les bases d’un Conseil représentatif de toutes les tendances idéologiques au sein de la communauté, le CRJF (Conseil représentatif des Juifs de France) qui deviendra le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France). La création du CRJF marque un tournant du judaïsme français : il n’est plus représenté par un seul organe exclusivement responsable des questions relatives au culte.

 

Grand Rabbin Isaïe SchwartzDe gauche à droite : l’aumônier Justin Schuhl, le grand rabbin Abraham Deutsch et le grand rabbin Isaïe Schwartz.

 

Dans ses sermons, Jacob Kaplan n’envisage jamais les épreuves comme une punition divine mais comme des peines proportionnées à la grandeur morale d’Israël. Dans ‟Les Temps d’épreuve”, il réaffirme que le peuple juif est soumis à un test de fidélité à son Créateur et qu’il n’est en aucun cas victime d’un châtiment divin.

La synagogue de Lyon est fermée suite à une descente de la Gestapo. Jacob Kaplan et sa famille se sont installés à Bourg-en-Bresse. Ses enfants se font appeler ‟Capellan”. Le 1er août 1944, Jacob Kaplan est arrêté par des miliciens. Son arrestation est minutieusement rapportée par Pierre Pierrard dans ‟Le Grand Rabbin Kaplan” sous-titré ‟Justice pour la foi juive”. Dès le lendemain, Jacob Kaplan qui a réussi à prendre le large entre dans la clandestinité. La Libération approchant, ces doriotistes ont probablement préféré laisser filer un grand rabbin dans l’espoir qu’il intercède en leur faveur.

A la Libération, environ un tiers du rabbinat de France et un quart de la communauté juive de France ont été assassinés. Jacob Kaplan appelle les survivants à développer leur spiritualité juive ; mais la communauté juive préfère pousser de côté sa judéité en commençant par changer ses noms de famille. 85% des changements de noms entre 1803 et 1957 se font après 1945. Ces changements s’accompagnent de conversions et d’un déclin des pratiques religieuses, bref d’une volonté de couper tout lien avec une origine source de tant de souffrance.

Début novembre 1944, Jacob Kaplan est de retour dans la synagogue de la rue de la Victoire ; puis il se rend aux États-Unis pour une session du Congrès juif mondial où doit être traité entre autres questions la reconstruction du judaïsme en France. La délégation française obtient de quoi restaurer une vingtaine de synagogues.

 

VI – Reconstruction du judaïsme français (1945-1967)   

Quatre problèmes demandent des solutions urgentes : 1 – S’occuper des rares survivants des camps nazis, des personnes ne pouvant ou ne voulant pas retourner dans leur pays d’origine, des Juifs parisiens (environ vingt mille personnes) qui avaient dû fuir la capitale  et qui retrouvaient leurs logements occupés. 2 – S’occuper des enfants orphelins ou bien placés dans des familles chrétiennes et parfois victimes de pressions en vue de leur conversion. 3 – Obtenir la restitution des biens spoliés par l’aryanisation. Reconstituer le corps rabbinique. Remettre en fonctionnement les synagogues profanées. 4 – Renforcer l’élite intellectuelle d’un judaïsme qui avait été un modèle pour les Juifs du monde entier.

Jacob Kaplan affronte les intellectuels chrétiens qui s’évertuent à expliquer la malédiction d’Israël par sa non-reconnaissance de Jésus le Messie et sa condamnation à mort. La conférence de Seelisberg, en 1947, à laquelle il participe va initier des changements au sein de l’Église.

Une œuvre immense attend la communauté juive : récupérer les enfants cachés et placés dans des familles et des institutions chrétiennes et les ramener dans l’héritage de leur peuple. Rappelons qu’en France, 11 600 enfants ont été assassinés et que 72 400 ont été sauvés. Par ailleurs, Jacob Kaplan met fin de manière catégorique aux accusations de collaboration lancées à l’encontre de l’UGIF, notamment en zone non-occupée. Dans une oraison funèbre, il rend honneur à Raymond-Raoul Lambert. Il s’agit pour lui d’éviter les règlements de compte dans une communauté dévastée. Jacob Kaplan réitère sa confiance en la France dont il lie le destin à celui du peuple juif, compte tenu que pour lui Vichy n’a été qu’un accident de l’histoire du pays.

Sous l’Occupation, des Juifs se sont convertis mais d’autres se sont aperçus qu’ils ignoraient tout du judaïsme ; aussi se mirent-ils à en étudier les fondements spirituels et idéologiques.

Juste après la guerre, l’antisémitisme se manifeste encore. Il est notamment le fait de ces Français qui ont profité des lois d’aryanisation. En avril-mai 1945, Paris voit des manifestations antijuives.

Jacob Kaplan affronte le problème de l’assimilation (des conversions) et de la difficulté qu’éprouvent les Juifs à s’affirmer comme juifs après la Shoah. Seul l’effort en direction de la jeunesse paraît susceptible d’assurer la pérennité du monde juif. Quoi qu’il en soit, la baisse de la pratique juive se confirmera dans les années 1950, jusqu’à l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord dans les années 1960. Dans l’immédiat après-guerre, la désaffection pour la Synagogue est préoccupante. La plus prestigieuse et la plus vaste synagogue de France, celle de la rue de la Victoire où officie Jacob Kaplan, est presque vide pour les offices du shabbat. A cette désaffection s’ajoute le manque de postulants à la fonction de rabbin.

Jacob Kaplan n’est pas dupe. L’émancipation n’est pas automatiquement synonyme d’assimilation. L’intégration s’est accomplie au détriment du judaïsme. Ne serait-il pas possible d’envisager un scénario qui permette la fusion de l’émancipation et des valeurs d’Israël ? Mais ce n’est pas l’émancipation qui a échoué ; les Juifs ont provoqué son échec par l’ignorance de leur propre culture.

Au lendemain de la guerre, Jacob Kaplan doit affronter et combattre l’antisémitisme, à commencer par l’antisémitisme chrétien et ses résurgences. En mars 1950, dans une causerie radiophonique, Jacob Kaplan dénonce une représentation du ‟Marchand de Venise” de Shakespeare et son adaptation à l’opéra, un véritable appel à la haine. Au début des années 1950, des mouvements néo-nazis se manifestent. A Paris, en 1955, a lieu une curieuse affaire qui réactive le ‟miracle des Billettes” et l’histoire du juif Jonathan. La diffusion des préjugés antisémites n’est pas le seul fait de l’enseignement chrétien, il est véhiculé à l’occasion par l’enseignement officiel, laïque donc. Par exemple, dans un ouvrage scolaire traitant d’‟Esther” de Racine, il est précisé en note : ‟L’auteur a passé sous silence le hideux massacre des dix fils d’Haman et des ennemis des Juifs qui dura quinze jours selon la Bible”. Jacob Kaplan écrit aux auteurs en leur précisant qu’il n’est aucunement fait référence à ce massacre dans la Bible et que, par ailleurs, il leur aurait fallu évoquer les massacres de populations juives par les Croisés. Laurent Michard et André Lagarde tiendront compte de la remarque du grand rabbin. Toujours concernant l’antisémitisme, fin 1959 – début 1960, plusieurs pays connaissent ‟l’épidémie des croix gammées”, soit plus de deux mille croix gammées griffonnées sur des murs.

A la rentrée 1948, l’école Yabné inaugure sa première classe, répondant ainsi à l’un des vœux les plus chers de Jacob Kaplan, soit la création d’une école destinée à ‟recréer l’âme juive traumatisée par les souffrances qu’elle avait endurées”. En 1965, des bâtiments rattachés à cette école seront inaugurés sur l’emplacement de l’ancienne école Gustave-de-Rothschild. Cette école qui est appelée à former le noyau des dirigeants communautaires s’inscrit dans la mouvance du courant sioniste-religieux et soutient les réalisations de l’État d’Israël.

La mort du grand rabbin de Paris, Julien Weill, place Jacob Kaplan à un poste de première importance. Six mois après, il est nommé grand rabbin de Paris le 8/9 novembre 1950 et il est intronisé le 9 janvier 1951. Le 21 juillet 1952, le grand rabbin de France Isaïe Schwartz décède. Ci-joint, une notice biographique sur le grand rabbin Julien Weill :

http://judaisme.sdv.fr/histoire/rabbins/julienw.htm

Jacob Kaplan se retrouve au centre de l’affaire Finaly. Son intervention en permet un dénouement heureux et elle renforce les relations entre Juifs et Chrétiens, notamment en annulant le précédent de l’affaire Mortara (1858). Ci-joint, un lien sur cette affaire, ‟Le grand rabbin Jacob Kaplan et l’affaire Finaly : guide, porte-parole et négociateur de la communauté juive” par Catherine Poujol :

http://www.cairn.info/revue-archives-juives-2004-2-page-32.htm

Le 15 mars 1955, Jacob Kaplan est intronisé grand rabbin de France dans la synagogue de la rue de la Victoire. Le nouveau grand rabbin donne la priorité à l’éducation juive de la jeune génération. De fait, il y a urgence avec moins de cinq cents élèves inscrits au cours d’instruction religieuse pour une communauté d’environ deux cent mille membres. En avril 1962, il est le premier grand rabbin de France promu au grade de Commandeur de la Légion d’honneur. En avril 1967, il est élu membre titulaire de l’Académie des Sciences morales et politiques.

 

VII – L’arrivée des premiers Juifs d’Afrique du Nord 

1960. Jacob Kaplan et les dirigeants communautaires commencent à envisager l’immigration massive des Juifs d’Algérie. Il pressent déjà que cette communauté va revitaliser un judaïsme français quelque peu anémié. Après le référendum de janvier 1961 sur l’autodétermination de l’Algérie, des tendances du FLN appellent les Juifs à rester dans le pays après son indépendance tandis qu’une autre les juge coupables entre tous d’avoir opté en 1870 pour la nationalité française se séparant ainsi du reste de la population, musulmane. Enfin, le soutien que les Juifs d’Algérie apportèrent aux Français, en 1954, ne plaide pas en leur faveur auprès du FLN.

Dans la nuit du 30 au 31 août 1961, Jacob Kaplan échappe de justesse à un attentat de l’OAS. L’arrivée massive de réfugiés mobilise les rabbins de France et les dirigeants communautaires qui se préoccupent en priorité des besoins liés au culte et à l’éducation juive des enfants afin de préserver l’identité de toute une génération. En 1963, dépassé par les évènements, Georges Wormser, président du Consistoire central, démissionne. Il est remplacé par Louis Kahn. Cette même année, Edmond Fleg et Jules Isaac décèdent. Ci-joint, deux notices biographiques sur ces deux grandes figures du judaïsme français :

http://www.veroniquechemla.info/2010/02/edmond-fleg-1874-1963-chantre-sioniste.html

http://judaisme.sdv.fr/perso/jisaac/jisaac.htm

Ces décès marquent la fin d’une période du judaïsme français qui, avec l’arrivée massive des Juifs d’Afrique du Nord, se fait plus extraverti parce que composé d’individus qui n’ont jamais eu à affronter un dilemme identitaire, national ou religieux.

Jacob Kaplan nomme personnellement quarante rabbins pour faire face à l’afflux de cent cinquante mille Juifs. Ces rabbins n’ont pas suivi le séminaire rabbinique de la rue Vauquelin, une décision révolutionnaire en désaccord avec le règlement interne du Consistoire. L’immigration des Juifs de Tunisie et du Maroc avait stimulé le judaïsme français et celle des Juifs d’Algérie confirme cette tendance. De nombreuses synagogues et centres communautaires s’ouvrent, d’autres sont reconstruits. Jacob Kaplan s’implique dans la collecte de fonds communautaires au point d’interrompre le sermon solennel de Yom Kippour afin de lancer un appel aux dons. Il est vrai qu’il y a urgence.

  

Synagogue de la rue de la VictoireIntérieur de la synagogue de la rue de la Victoire (1834-1895) par Alfred-Philibert Aldrophe. Commencée en 1867, terminée en 1874, ouverte au public l’année suivante. 

 

Olivier Ypsilantis

(à suivre)

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Jacob Kaplan – 3/6

 

Je n’y suis pas resté (à Vichy) toute la guerre puisque j’en fus expulsé en juin 1942 avec défense de résider dans les départements de l’Allier et du Puy-de-Dôme. Je m’établis à Villeurbanne, tout près de Lyon, où se trouvait le siège du grand rabbinat et du Consistoire central de France. J’eus alors à exercer mes fonctions dans la communauté juive lyonnaise. (Jacob Kaplan dans un entretien avec Pierre Pierrard)

 

En septembre 1937, Jacob Kaplan lance un appel public pour soutenir financièrement le Centre de documentation et de vigilance (CDV). Ce Centre créé en septembre 1936 dans le but de lutter contre l’antisémitisme rassemble toutes les publications antijuives afin de les analyser et mettre en place une réaction appropriée. En octobre 1937, Jacob Kaplan demande au Centre de documentation et de vigilance son appui pour publier une anthologie de textes favorables aux Juifs et au judaïsme, émanant d’auteurs français et non-juifs. Le Centre de documentation et de vigilance lui donne une réponse favorable et devient partenaire de ‟Témoignages sur Israël dans la littérature française”, l’une des plus belles initiatives de Jacob Kaplan destinée à combattre l’antisémitisme.

 

Grande Synagogue de la Victoire à ParisFaçade de la grande synagogue de la rue de la Victoire (1875), Paris, IXe arrondissement. 

 

C’est en 1937 que Jacob Kaplan rédige son premier ouvrage littéraire, ‟Le judaïsme et la justice sociale”, une brochure d’une trentaine de pages. Il y développe l’idée du messianisme comme réalisation de la justice sociale. En 1938, la législation et l’ambiance antisémite s’aggravent en Europe. Le 12 janvier 1938, une manifestation géante contre la législation discriminatoire à l’encontre des Juifs de Roumanie est organisée par Bernard Lecache sous l’appellation de rassemblement mondial contre le racisme et l’antisémitisme. Bernard Lecache y invite Jacob Kaplan, alors même qu’il l’avait accusé d’être un allié de Hitler. Le 23 juillet 1938, Jacob Kaplan assiste au deuxième congrès du Rassemblement mondial contre le racisme et l’antisémitisme mais sans prendre la parole. Après la Nuit de cristal, Jacob Kaplan implore les nations afin qu’elles ouvrent leurs frontières et arrachent les Juifs à la mort.

Face aux périls qui menacent les Juifs, la Lica se rapproche de ceux qu’elle avait dénoncés : le Consistoire et les autorités officielles du judaïsme français accusés de ne pas en faire assez pour combattre l’antisémitisme ; en juin 1938, elle se rapproche du Centre de documentation et de vigilance. Ci-joint, un lien sur Bernard Lecache, le fondateur de la Lica (qui deviendra Licra) :

http://chsprod.hypotheses.org/bernard-lecache

Au mois de mai 1939 a lieu à Douaumont, en présence de Jacob Kaplan et d’organisations de jeunesse juives, une manifestation destinée à raviver le souvenir de l’Union sacrée.

Quelques mois avant la déclaration de guerre, Isaïe Schwartz, grand rabbin de Strasbourg, est nommé grand rabbin de France (titre qui remplace celui de grand rabbin du Consistoire central) suite au décès d’Israël Lévi. Ci-joint, un lien Akadem intitulé ‟Le grand rabbin de France Isaïe Schwartz” :

http://www.akadem.org/medias/documents/–rabbinIsaie-Schwartz_2.pdf

1939. Le rabbinat français s’engage de plain-pied dans les affaires internes et politiques du mouvement sioniste. Voir l’appel du rabbinat français à voter pour le mouvement Mizrahi. Ci-joint, un lien Akadem intitulé ‟Le parti Mizrahi et le sionisme politique” :

http://www.akadem.org/medias/documents/Mizrahi.pdf

Cette même année, Jacob Kaplan travaille à un petit livre (qui sera publié au début de l’année 1940), ‟Racisme et judaïsme”, un condensé de causeries et de conférences diffusées dans le cadre des émissions radiophoniques de la Voix d’Israël sur Radio-Paris.

 

V – Les années 1939-1944

La communauté juive s’efforce de préserver l’Union sacrée. A Paris, près de trente mille Juifs étrangers se pressent dans les bureaux d’enrôlement. D’anciens combattants juifs insistent pour repartir au front malgré leur âge. Jacob Kaplan, père de cinq enfants et âgé de quarante-cinq ans accepte la fonction d’aumônier militaire. En juin 1940, il est rattaché à la IIIe armée stationnée à Metz. Après s’être occupé de blessés et afin de ne pas tomber aux mains de l’ennemi, il rejoint Isaïe Schwartz dont il est l’auxiliaire. Le grand rabbin doit suivre le gouvernement dans la France non envahie afin de garder le contact avec lui et de remplir librement ses fonctions. Dès la fin juillet, Jacob Kaplan comprenant ce qui se trame contre les Juifs s’efforce de réconforter sa communauté par des sermons au ton apologétique envers Israël. Par ailleurs, il affirme sa confiance dans la destinée du peuple juif. Il déclare que c’est la grandeur morale d’Israël qui est la cause de sa persécution. Ce faisant, il s’écarte de l’argumentation du judaïsme traditionnel qui envisage les persécutions comme des châtiments pour les fautes commises par Israël. Jacob Kaplan estime qu’Israël est attaqué pour ce à quoi il aspire, pour l’idéologie biblique et le message monothéiste. C’est parce qu’Israël est porteur du message divin qu’il est persécuté.

Jacob Kaplan arrive à Vichy où il seconde le grand rabbin de la ville, Jacques Kahn. Avec la défaite, la communauté juive de la ville a considérablement augmenté.

Mars 1941, création du Commissariat général aux questions juives. Août 1941, création de l’UGIF (Union générale des israélites de France), un organisme représentatif unique des Juifs de France, un Judenrat dont le but ultime est la création d’un ghetto moral puis physique. Soulignons que nombre de dirigeants juifs sont victimes de la cordialité de façade que Vichy leur témoigne. Ainsi Jacques Helbronner a-t-il l’impression de bénéficier d’un appui considérable dans la capitale de l’État français.

Dans un sermon prononcé à l’occasion de la fête de Pâques 1941, Jacob Kaplan évoque le sens de la souffrance. Le peuple juif a été placé dans des ‟creusets de fer”. C’est un peuple d’une trempe particulière, à l’épreuve du temps, de l’adversité et de la mort : ‟Israélites, mes frères, vous êtes faits du même métal que vos ancêtres”.

14 mai 1941. Premières arrestations massives de Juifs étrangers sous prétexte d’‟une vérification de routine”. Dans la zone libre, la politique antisémite du gouvernement de Vichy se précise. Isaïe Schwartz multiplie les démarches au plus haut niveau, notamment après la projection du film de Veit Harlan, ‟Le Juif Süss”, dans des villes de la zone non-occupée. Juin 1941, second statut des Juifs (le premier remonte à octobre 1940). Il est décidé d’expulser les Juifs de Vichy, capitale de l’État français, puis du département de l’Allier. Dans ce second statut, l’article 8 est débattu par les membres du Consistoire. Selon cet article, se voient relevés de certaines interdictions affectant l’ensemble de la communauté juive les Juifs ayant rendu des services exceptionnels à l’État français et dont la famille est établie en France depuis au moins cinq générations, famille ayant elle-même rendu des services exceptionnels à l’État. Les autorités juives repoussent unanimement une procédure qui exclut l’immense majorité des Juifs français. En juillet 1941, Jacob Kaplan écrit à Xavier Vallat un lettre dans laquelle il s’efforce de tourner l’antisémitisme en ridicule, il rappelle les origines juives des fondateurs du christianisme et l’ancienneté du judaïsme par rapport aux autres religions monothéistes, puis il cite un certain nombre de penseurs français opposés à l’antisémitisme. Ce courrier va être diffusé dans le monde juif jusqu’en Afrique du Nord. Une délégation d’anciens combattants conduits par le général Boris se rend à l’improviste chez Xavier Vallat. Loin d’aller dans son sens et de lui quémander une demande de dispense, ils lui reprochent sa politique antisémite. Xavier Vallat, catholique et ancien combattant, fait face à d’anciens combattants juifs, dont deux très grands blessés. Cette réunion qu’il n’a pas eu le temps de préparer le surprend : ‟Il est bon de noter que Monsieur Vallat n’a pas cherché à faire reporter sur les autorités d’occupation le poids de mesures antisémites dont il revendique au contraire la mise au point. Nous saurons en tenir compte dans l’avenir”.

 

Synagogue de Lyon Façade de la grande synagogue de Lyon (1863-1864), 13 quai Tilsitt.      

 

La situation des Juifs ne cesse d’empirer, et dans les deux zones. Fin 1941 est créé en zone sud l’UGIF (loi du 28 novembre 1941). Les tensions entre cet organisme et le Consistoire sont nombreuses. 1942, début de la mise en œuvre de la Solution finale. La création de l’UGIF oblige le rabbinat à se réorganiser en centralisant l’ensemble des activités sociales de la communauté. L’Aumônerie générale est créée afin d’éviter que la Commission centrale des œuvres ne disparaisse ou ne soit reprise en main par UGIF. En mai 1942, Pierre Laval mène secrètement d’atroces négociations avec l’Occupant. Le 4 juillet, le Conseil des ministres de Vichy donne son aval à la déportation des Juifs étrangers internés en zone non-occupée vers la zone occupée, y compris les enfants de moins de seize ans. Juillet 1942, Jacob Kaplan est sommé de quitter Vichy. Il part pour Lyon. Au cours de l’été 1942, arrestations et déportations s’intensifient également en zone non-occupée. Les rabbins se font aumôniers des camps et accomplissent une tâche considérable en s’efforçant de soulager les détenus, de les soustraire à la déportation et d’aider les enfants livrés à eux-mêmes. Le Consistoire s’active sur le terrain politique, notamment en intercédant auprès des dignitaires religieux susceptibles d’exercer une influence morale sur le gouvernement de Vichy. A cet effet, Jacob Kaplan demande audience au cardinal Gerlier, primat des Gaules. Jacob Kaplan qui a pu entrevoir un convoi de déportés, le 11 août 1942, en gare de Lyon-Perrache réalise que ces déportés sont destinés à l’extermination. Il rencontre également le père Gillet, supérieur français des Dominicains. Une deuxième rencontre avec ce dernier s’avère décevante : il lui fait savoir que personne ne peut plus rien en raison des ordres reçus. Le Consistoire central se bat pour l’honneur et pour l’histoire ! Les illusions se sont évaporées. Les responsables de la communauté juive de France sachant ce qui attend les déportés concentrent leurs efforts sur les enfants abandonnés ou cachés dans des familles.

Dans un sermon, Jacob Kaplan déclare : ‟Mais ces souffrances que l’on nous inflige, savez-vous ce qu’elles représentent ? La rançon de ce que nous sommes. Le plus pitoyable, le plus misérable de nos coreligionnaires, le plus humble d’entre eux, porte en lui l’idée religieuse la plus sublime, celle d’Abraham, de Moïse et des Prophètes”.

11 novembre 1942, la zone non-occupée est envahie. A présent, les Juifs de France vont y partager le sort des Juifs de nationalité étrangère. La mention JUIF est tamponnée sur les papiers d’identité ce qui va grandement faciliter les arrestations par les polices française et allemande, notamment à Marseille, entre le 22 et le 27 janvier 1943. A partir du 1er février 1943, il suffit d’être juif pour être en état d’arrestation.

Après l’irruption de la Gestapo dans les bureaux de l’UGIF, une dernière illusion s’évanouit : l’appartenance à un organisme officiel ne garantit plus aucune protection. En 1943, ni la nationalité ni l’âge ni la condition physique ni la situation familiale ne font obstacle à la déportation. Voir les arrestations d’André Baur, de Raymond-Raoul Lambert, de Jacques Helbronner et de leurs familles ; tous furent gazés. Dans un sermon prononcé à l’occasion de la Pâque, Jacob Kaplan s’interroge sur le sens de la souffrance juive : pourquoi est-ce qu’un Juif souffre pour le seul motif qu’il est membre de la communauté d’Israël ?

Olivier Ypsilantis

(à suivre)

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Jacob Kaplan – 2/6

 

Le Grand Rabbin de France, Isaïe Schwartz, dont j’étais devenu l’auxiliaire, me chargea d’aller rendre publiquement hommage à l’archiprêtre Flory pour avoir, en 1917 — on ne l’avait pas su plus tôt — sauvé trois rouleaux de la Loi durant un violent bombardement, à Seppois-le-Bas, où il était aumônier militaire. Sans se soucier du danger auquel il s’exposait, il s’était rendu à la synagogue pour retirer les trois Thora qui s’y trouvaient, et les mettre en lieu sûr. (Jacob Kaplan dans un entretien avec Pierre Pierrard)

 

Jacob Kaplan et sa femmeJacob Kaplan à Mulhouse en compagnie de sa femme, Fanny, peu après son mariage.

 

III – Les batailles livrées au nom de l’Union sacrée (1929-1934)

En mars 1929, Jacob Kaplan est nommé rabbin de la synagogue Notre-Dame-de-Nazareth. La période 1929-1934 est marquée par la montée de l’antisémitisme et le rapprochement de la communauté juive et ses représentants avec le mouvement sioniste. Au cours de cette période, le nombre de Juifs en France passe de 150 000 en 1919 à 300 000 en 1939. Les deux-tiers d’entre eux ne sont pas des ‟Français de souche”. Cette population essentiellement urbaine se divise en deux groupes : ceux de nationalité française et ceux qui parlent essentiellement le yiddish. Le premier groupe est peu attaché à la Synagogue et se retrouve dans des institutions comme le Consistoire central de France ou l’Alliance israélite universelle, sans oublier l’Union libérale israélite de France. Les Juifs immigrés ne peuvent s’accommoder du faste des synagogues consistoriales. Par ailleurs, ils lisent la presse en yiddish. Le judaïsme de France, à Paris plus particulièrement, est riche en nuances.

Dès le début de sa vie de rabbin parisien, Jacob Kaplan expose l’un de ses leitmotivs : le judaïsme souffre d’injustice et de dédain car il est mal connu. Il convient donc de l’étudier pour qu’il soit respecté comme il le mérite.

Une bonne partie du chapitre III est consacrée aux relations entre la communauté juive et les Croix-de-feu, ces derniers étant accusés par la Lica (Ligue internationale contre l’antisémitisme) d’être des antisémites, une accusation qui perdurera. L’idéologie de cette ligue nationaliste est ancrée dans l’Union sacrée, ce qui explique ses initiatives de commémorations dans des lieux de culte où sont professées les trois principales religions de France, catholicisme, protestantisme et judaïsme. Rappelons que le mouvement des Croix-de-feu compte dès sa création de nombreux Juifs, dont le grand rabbin Maurice Eisenbeth. Le colonel de La Roque, farouche partisan de l’Union sacrée considère que l’antisémitisme est un facteur de division et d’affaiblissement du pays, surtout face à l’Allemagne. Parmi les Juifs membres des Croix-de-feu, l’avocat et ancien combattant Edmond Bloch rejoint le mouvement en 1930. Il participe au 6 février 1934 et fonde en juin de la même année, en compagnie d’autres Juifs, l’Union patriotique des Français israélites, très proche des Croix-de-feu.

David Shapira écrit : ‟La confrontation entre la ligue et certains éléments juifs éclata lors des représentations de L’Affaire Dreyfus en février 1931. Ne voyant pas, dans un premier temps, l’intérêt de participer aux manifestations de rues, la ligue fut tenue de prendre position et revendiqua, avec les membres de l’Action française, le retrait de la pièce. Dès lors, la Lica accusa les Croix-de-feu d’antisémitisme. Pour prouver sa bonne foi, la ligue proposa un meeting le 1er avril, salle Wagram, et invita dreyfusards et anti-dreyfusards à venir s’expliquer dans le cadre d’une réunion publique. La Lica refusa d’y participer, déclarant qu’il s’agissait là d’un véritable guet-apens dressé contre les dreyfusards. C’est donc bien la Lica qui présentait la ligue des Croix-de-feu comme antisémite.” Cette image persiste jusqu’à aujourd’hui. Suite à cette affaire du théâtre de l’Ambigu, le colonel de La Roque expliqua son point de vue en matière de racisme. Sa philosophie sur cette question ne changea pas jusqu’à sa mort : ‟Nous ne devons jamais exclure de la communauté nationale quelque catégorie que ce soit de Français. Quand nous étions au feu, nous avons vu nos camarades de toutes confessions et de toutes origines se conduire les uns vis-à-vis des autres comme des frères”. Précisons que L’Affaire Dreyfus est à l’origine une pièce de théâtre écrite par deux auteurs allemands, Hans J. Rehfisch et Wilhelm Herzog, sympathisants du capitaine accusé de trahison. Elle suscita des manifestations des Camelots du roi qui exigeaient son retrait immédiat et s’opposèrent violemment en février, mars et avril 1931 dans les rues de Paris aux membres de la Lica, partisans de sa représentation. Les Croix-de-feu qui étaient restés plutôt neutres dans cette affaire finirent par rejoindre les autres ligues d’extrême-droite pour en demander l’interdiction. Elle sera retirée de l’affiche en avril 1931.

En 1932, alors que la crise économique et le chômage pèsent sur le pays, les Croix-de-feu multiplient au nom de l’Union sacrée les manifestations commémoratives inter-religieuses.

 

IV – De l’affaire Stavisky à la guerre (1934-1939)

L’affaire Stavisky commence par un fait divers révélé le 22 décembre 1933. On connaît la suite. Cette affaire est du pain béni pour l’Action française : il se trouve que l’escroc est juif et… étranger. Les manifestations de rues se multiplient en janvier 1934. Les Croix-de-feu y participent. Elles culminent le 6 février de la même année. Jacob Kaplan suit de très près (ses archives personnelles le prouvent) la participation des Croix-de-feu à cette manifestation qui manque de renverser la IIIe République que le Consistoire israélite soutient depuis 1870. De nombreux historiens s’accordent pour dire que la retenue des Croix-de-feu et de leur chef permit à la IIIe République de ne pas succomber. Léon Blum écrit : ‟L’Assemblée aurait été envahie par l’insurrection si la colonne des Croix-de-feu sur la place du Palais-Bourbon ne s’était pas arrêtée devant le mince barrage de la rue de Bourgogne, dans des conditions qui n’ont jamais été éclaircies”. L’Action française se perd en propos ironiques sur cette ‟belle troupe conduite par son chef sur une voie de garage”. Le lendemain, Jacob Kaplan est invité à participer à un important rassemblement à l’appel du général de Castelnau (1851-1944), un ami des Juifs qui s’était rangé sans tarder du côté des dreyfusards. Président de la Fédération nationale catholique jusqu’à sa mort, il saura maintenir son organisation à l’écart de toute xénophobie et s’opposera à la politique de Collaboration. L’objet de ce rassemblement est de protester contre la suppression des causeries religieuses au poste national de Radio-Paris. La salle Wagram est archi-comble. Catholiques, protestants et israélites sont au coude à coude ‟pour réclamer l’Union sacrée et la liberté religieuse”. En mars 1934, Jacob Kaplan reçoit deux femmes de la bonne société qui tiennent à lui faire part de la création d’une section féminine au sein des Croix-de-feu destinée à propager les idées de la ligue. Rappelons que le colonel de La Roque avait placé parmi ses premières revendications le droit de vote pour les femmes. Ces femmes invitent Jacob Kaplan à prendre la parole au nom du culte israélite pour soutenir cette section féminine des Croix-de-feu. Son intervention enthousiaste en faveur de la ligue va lui être reprochée, et notamment cette parole : ‟… car tout en n’ayant pas l’honneur d’être inscrit à votre groupement, je ne puis m’empêcher de me considérer de tout cœur comme l’un des vôtres”. Les Croix-de-feu lui expriment leur gratitude mais une partie de la communauté juive de gauche (à commencer par la Lica) juge ses paroles déplacées.

Le colonel de La Rocque réagit sans tarder à l’accusation d’antisémitisme, insistant sur le fait qu’il ne saurait trouver place chez les Croix-de-feu. Il évoque la liste d’articles publiés dans Le Flambeau (organe hebdomadaire des Croix-de-feu) qui rendent compte de la cérémonie d’inauguration du monument aux Volontaires juifs à Carency et condamnent les persécutions nazies. On reproche au Consistoire d’avoir fait fi de sa neutralité politique en acceptant des Croix-de-feu à la synagogue de la rue de la Victoire, un reproche fondé ; mais compte tenu des circonstances, comment repousser un allié à l’heure où le camp des antisémites ne cesse de se renforcer ? Lorsqu’une minorité est menacée, n’est-il pas normal qu’elle cherche obstinément des sympathies ?

1934. L’Union patriotique des Français israélites est fondée en réaction à la poussée antisémite qui fait suite à l’affaire Stavisky. Cette association anti-bolchévique (et anti-Lica) désigne l’immigration juive comme responsable de cette poussée. Son fondateur, Edmond Bloch, juge que l’antisémitisme est une importation allemande destinée à diviser — et donc affaiblir — la France, car selon lui les Français ne peuvent être antisémites. Son refus d’accepter les Juifs immigrés (y compris les anciens combattants), son refus d’admettre l’existence d’un antisémitisme français et son rapprochement avec l’extrême-droite ne cessent de réduire le nombre de ses adhérents ; d’un maximum de mille cinq cents, ils ne seront plus qu’un groupuscule en 1939. Le Consistoire qui soutenait l’Union patriotique des Français israélites finit par s’en détacher.

En juin 1935, dans une allocution en mémoire des soldats juifs tombés au front, Jacob Kaplan développe la thèse selon laquelle l’antisémitisme est un produit importé en France. Il déclare : ‟L’antisémitisme, mes frères, est une campagne anti-française et c’est à ce titre que je la flétris dans la synagogue”. Puis il déclare que le nazisme est une menace pour toutes les religions monothéistes, à commencer par le judaïsme, et pour la civilisation. Et il insiste, une fois encore, sur la valeur de l’Union sacrée.

Du 15 au 20 juin 1935, à Paris, se déroule la conférence mondiale des anciens combattants juifs destinée à lutter contre l’antisémitisme et le nazisme. Trois grands thèmes y sont exposés : la défense de l’honneur juif, la sécurité juive et le Foyer national juif. Cette conférence est l’événement juif par excellence des années 1930. Dans le cadre de cette rencontre, Jacob Kaplan préside un service religieux dans la synagogue de la rue de la Victoire, en hommage aux Israélites morts pour la France. En étudiant la vie de la communauté juive de France, on comprend que pour certains Juifs la lutte contre le fascisme et le nazisme ne passe pas nécessairement par une adhésion politique au Front populaire. La Lica s’acharne sur le colonel de La Roque et ses Croix-de-feu. Tout ce qui n’est pas à gauche est automatiquement taxé de fascisme ou de nazisme. De ce point de vue, les choses ont peu changé en France. La Lica et ses alliés ne font aucune différence entre les ligues d’extrême-droite. Pour le Consistoire (représentant du judaïsme officiel) les Croix-de-feu restent un allié potentiel : les Croix-de-feu ont condamné à maintes reprises l’antisémitisme et n’ont pas renversé la IIIe République, le 6 février 1934. Le 14 juin 1936, les Croix-de-feu se retrouvent dans la synagogue de la rue de la Victoire avec des militants de la Lica. L’allocution fédératrice de Jacob Kaplan évite tout incident.

Certes, il y a des antisémites chez les Croix-de-feu (mais aussi à gauche, voir le livre de Michel Dreyfus, ‟L’antisémitisme à gauche” dont j’ai fait un compte-rendu sur ce blog même), mais la ligue en tant que telle s’élève contre l’antisémitisme. Raymond-Raoul Lambert, rédacteur en chef de L’Univers israélite, tente de raisonner le fondateur de la Lica, Bernard Lecache, en vain.

La ligue des Croix-de-feu est officiellement dissoute par décret du Front populaire cinq jours après la cérémonie du 14 juin 1936. Elle se reconstitue en parti politique le 10 juillet 1936 sous le nom de Parti social français. Jacob Kaplan refuse de participer à une réunion (prévue le 25 janvier 1937) organisée par Edmond Bloch, fondateur de l’Union patriotique des Français israélites, plus soucieuse de dénoncer le matérialisme bolchévique que de dénoncer l’antisémitisme nazi.

En 1994, à l’occasion du décès de Jacob Kaplan, Gilles de La Rocque, le fils du colonel, démontrera avec finesse que son père n’avait cessé de condamner l’antisémitisme, tandis qu’un article du quotidien Le Monde faisait allusion aux Croix-de-feu ‟connus pour leur antisémitisme”, sur ce ton sirupeux qui le caractérise. Ainsi va le monde…

1937. Le Front populaire est à l’agonie. Jacob Kaplan prend parti pour le mouvement sioniste. En 1923, le rabbinat de France avait commencé à s’intéresser au sionisme. Les émeutes de 1929 avaient renforcé la solidarité entre les sionistes de France et le yishouv. L’arrivée de Hitler au pouvoir, en 1933, avait remis en question les bienfaits de l’émancipation. Le 2 avril 1937, Jacob Kaplan prononce un sermon qui sera cité dans tous les ouvrages traitant des relations entre la communauté juive de France et le sionisme. Ce sermon va marquer les Juifs de France et les associations sionistes. Ci-joint, un lien Akadem relatif à ce sermon intitulé ‟Plaidoyer pour un Foyer national juif” :

http://www.akadem.org/medias/documents/–sermon-sionisme_12.pdf

 

Jacob Kaplan, grand rabbin de France

 

Olivier Ypsilantis

(à suivre)

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Jacob Kaplan – 1/6

 

Lorsque nous avions à creuser des tranchées, je n’étais évidemment pas très habile, tandis qu’ils étaient particulièrement expérimentés. Ils avaient le sentiment que, lorsque je travaillais avec eux, je les gênais plus que je ne les aidais ; aussi me proposèrent-ils de ne plus m’occuper de creuser des tranchées, mais, tous les matins, d’aller à l’arrière chercher le café. (Jacob Kaplan dans un entretien avec Pierre Pierrard)

 

Place Jacob Kaplan, Paris 9°

 

I – Au commencement… (1895-1922)

Les parents de Josep Kaplan sont originaires de Lituanie. Jacob Kaplan, lui, est un enfant de Paris, du Marais. Il commence sa scolarité à l’école communale laïque de la rue des Hospitalières-Saint-Gervais. Le père, Benjamin, a une ambition bien arrêtée : faire de son fils aîné, Jacob, un rabbin. Étrange ambition à une époque de déjudaïsation, en France tout au moins. Mais c’est précisément cette désaffection qui pousse le père à ‟consacrer” l’un de ses fils au rabbinat.

Jacob Kaplan est scolarisé au Talmud Torah (fondé en 1853, dans le Ve arrondissement) qui prépare au séminaire rabbinique, séminaire qu’il intègre en 1913, après l’obtention du baccalauréat, pour des études de cinq années. La Grande Guerre, c’est ‟l’Union sacrée” à laquelle les Juifs participent pleinement. Jacob Kaplan est mobilisé. Il a dix neuf ans. Il est affecté au 128e RI puis à un régiment de marche, le 411e. Cette guerre permet au jeune Jacob d’entrer en contact avec des non-Juifs et des milieux sociaux distincts de l’élite intellectuelle parisienne, comme ces mineurs du Nord, nombreux dans son régiment. Il écrit que l’expression ‟fraternité des tranchées” n’est en rien exagérée. Elle éloigne les Juifs de l’ambiance qui prévalait lors de l’affaire Dreyfus. La Grande Guerre accélère l’intégration des Juifs de France et fortifie le sentiment d’identification aux valeurs républicaines. Les sermons des rabbins diffèrent alors peu dans leur contenu patriotique de ceux des clergés catholique et protestant. Au cours de cette guerre, les synagogues sont de plus en plus fréquentées, surtout par les femmes, leurs époux étant mobilisés. Il faut lire les sermons du grand rabbin de Paris, Jacques-Henri Dreyfus, ainsi que la presse juive française d’alors pour prendre la mesure du sentiment patriotique partagé par l’ensemble de la population. Le rappel incessant de la Révolution française, notamment dans la communauté juive, confirme ce sentiment d’appartenance à la nation.

Le Consistoire central, principale institution communautaire du judaïsme en France, adopte des mesures strictes afin d’obliger ses employés à remplir leurs obligations militaires. Il s’efforce de contenir voire de supprimer l’usage du yiddish, langue proche de l’allemand.

La famille Rothschild, pour ne citer qu’elle, va aider le Consistoire central en veillant à ce que le judaïsme soit représenté dans toutes les manifestations nationales, un effort couronné de succès puisqu’en mai 1916 Raymond Poincaré assistera à un office dans la synagogue de la rue de la Victoire. En 1915, le Consistoire central, en coopération avec le ministère de la Guerre, renforce les effectifs de l’aumônerie militaire. Dès août 1914, dix-huit rabbins avaient été désignés par le grand rabbin de France, Alfred Lévy. Mais avec quelque quarante mille Israélites mobilisés, le nombre des aumôniers militaires israélites doit être augmenté. A cet effet, le grand rabbin adresse un courrier au soldat Jacob Kaplan qui se trouve alors dans les tranchées de Champagne, un courrier qui lui propose un poste d’aumônier militaire (avec rang de capitaine) à bord d’un navire-hôpital, entre les Dardanelles et la France. Afin de ne pas abandonner ses camarades, Jacob Kaplan donne une fin de non-recevoir, ce qu’il ne révélera qu’en juin 1954.

Je passe sur les actes de courage de Jacob Kaplan promu sous-officier, des actes qui lui valent une citation à l’ordre du régiment puis la croix de guerre qui lui est remise à Verdun, sur la cote 304 ravagée. Le 411e est cité à l’ordre de l’armée. Le nom Jacob Kaplan figurera dans le Livre d’or des défenseurs de Verdun. Je passe également sur les actions auxquelles le régiment de Jacob Kaplan s’est trouve engagé en première ligne jusqu’au jour de l’armistice.

Jacob Kaplan quitte l’armée en octobre 1919 avec le grade d’adjudant. Le mois suivant, il obtient sa licence de lettres, section philosophie, à la Sorbonne. En décembre 1921, il obtient son diplôme rabbinique. L’Union sacrée avait fait taire l’antisémitisme mais avec la fin de la guerre celui-ci subit des mutations. Il s’en prend aux Juifs restés à l’arrière ainsi qu’aux Juifs immigrés, à commencer par les Juifs ottomans et les Juifs russes parlant le yiddish, cette langue étant assimilée à l’allemand. L’antisémitisme qui s’était mis en sourdine au cours de la Grande Guerre va élaborer dès les années 1920 de nouvelles accusations, non seulement en direction des Juifs immigrés mais aussi des Juifs de souche.

 

II – La découverte des réalités communautaires (1922-1929)

Jacob Kaplan commence sa carrière de rabbin consistorial à Mulhouse où la communauté juive comprend alors quelque cinq cents familles. Il remplace le rabbin Félix Blum, un fervent patriote. Les états de service sous les drapeaux du jeune Jacob Kaplan sont déterminants dans cette nomination. Jacob Kaplan va s’imposer par ce qui caractérise le mieux sa personnalité, soit un subtil dosage de fermeté, d’audace et de diplomatie.

En 1925, il épouse Fanny Dichter. Ses premiers articles, publiés dans L’Univers israélite  permettent de circonscrire les thèmes qui le préoccupent alors : le patriotisme, l’éducation juive de la jeunesse, la confrontation idéologique entre judaïsme libéral et judaïsme orthodoxe, son opposition au parti autonome alsacien. En 1926, il n’hésite pas à comparer l’héroïsme des Maccabées à celui des poilus, le sacrifice d’Isaac au comportement des soldats français morts au combat. Et il n’est pas le seul parmi les autorités rabbiniques à tracer un parallèle entre la tradition juive et l’histoire nationale. Je ne rapporterai pas ici la longue polémique conduite par Jacob Kaplan contre le judaïsme libéral en dépit de l’accord historique signé en 1924 entre celui-ci (voir l’Union Libérale Israélite de France) et le Consistoire de Paris, un accord qui permet de suivre l’effritement du respect des lois juives essentielles de 1912 à 1924 et de découvrir la personnalité du rabbin Louis-Germain Lévy. Ci-joint, un lien Akadem intitulé ‟Un judaïsme réformé et novateur” :

http://www.akadem.org/medias/documents/–ULIF-2.pdf

Et un lien Cairn.info (signé Catherine Poujol) intitulé ‟Les débuts de l’Union libérale israélite (1895-1939). Le pari de moderniser le judaïsme français” :

http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=AJ_402_0065

Par cette attaque contre le judaïsme libéral, Jacob Kaplan chercha-t-il à donner une explication à la désaffection des Juifs de France pour la Synagogue ? Louis-Germain Lévy lui répondit non sans pertinence. La désaffection pour la Synagogue n’était-elle pas à rechercher en amont, au début du XIXe siècle, avec la Haskalah ? Avec du recul, on peut simplement dire que ces deux rabbins avaient chacun tort et raison, à la fois. Mais il est intéressant de constater que leur polémique reste d’actualité, avec notamment cette affaire relative à la circoncision.

En juillet 1927, Jacob Kaplan publie un article novateur avec le projet de concilier laïcité de l’éducation et nécessité de fonder des écoles juives. Jacob Kaplan ne veut en aucun cas porter atteinte à la sacro-sainte laïcité. Il se heurte à la complexité du particularisme juif qu’il s’efforce de contourner de deux manières : il rappelle l’absolue loyauté à la République et les valeurs du judaïsme qui considère les hommes comme des frères et qui prêche la tolérance la plus large. Et à cet effet, Jacob Kaplan rappelle sa propre expérience sans pour autant éviter la question : comment revitaliser le judaïsme en évitant la ghettoïsation ?

Des personnalités du judaïsme alsacien (dont Jacob Kaplan qui écrit sous couvert d’anonymat) dénoncent les tentatives des groupements autonomes alsaciens, dont le Parti autonomiste alsacien-lorrain, et affirment le loyalisme les Juifs d’Alsace-Lorraine envers la nation française.

Enfin, notons le soutien inconditionnel de Jacob Kaplan au mouvement des Éclaireurs Israélites de France dont il avait aidé l’un des groupes locaux à s’implanter à Mulhouse, au cours de l’été 1928. Outre les qualités propres au scoutisme en général, les Éclaireurs Israélites lui semblent être une réponse à la déjudaïsation progressive des Juifs de France et à l’assimilation : le particularisme juif peut trouver sa place dans un mouvement fondé sur des valeurs universelles.

Ci-joint, ‟Un homme de dialogue et de rassemblement. Jacob Kaplan, un rabbin témoin du XXe siècle” (durée 54 mn), présenté par David Shapira (auteur du livre qui a suscité cette suite d’articles) sur Akadem :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/les-chefs-spirituels/jacob-kaplan/jacob-kaplan-un-rabbin-temoin-du-xxe-siecle-15-02-2007-6867_113.php

Une biographie du grand rabbin Jacob Kaplan (1895-1994), présentée par son fils Francis Kaplan :

http://judaisme.sdv.fr/histoire/rabbins/kaplan/biog.htm

Un article d’Alain Granat intitulé ‟Jacob Kaplan, un rabbin dans l’enfer de Verdun” :

http://www.jewpop.com/religion-et-politique/jacob-kaplan-un-rabbin-dans-lenfer-de-verdun/

‟Notice sur la vie et les travaux de Jacob Kaplan” par Alain Besançon, par ailleurs auteur de la préface du livre de David Shapira (publié chez Albin Michel dans la collection ‟Présences du judaïsme” grand format) :

http://judaisme.sdv.fr/histoire/rabbins/kaplan/index.htm#notice

 

Louis-Germain LévyLe rabbin Louis-Germain Lévy (1870-1946), premier rabbin de l’Union Libérale Israélite de France, entre 1907 et 1946. 

 (à suivre)

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Judéophobie dans un grand lycée français de l’Étranger – 5/5

 

En mars 2009, Patricia organise un dernier voyage à Auschwitz dans le cadre du Lycée français.

Plus récemment. La situation de Patricia au Lycée français reste extrêmement difficile. Les signes d’hostilité à son égard sont manifestes et à différents niveaux. Ceux qui se veulent ‟tolérants” aimeraient que l’on ‟passe l’éponge”, une bonne fois pour toutes, et sans s’embarrasser de la moindre explication. Je suis particulièrement frappée par cette attitude qui consiste à ne pas vouloir analyser ni même nommer ce qui s’est passé. Par ailleurs, les personnes qui ont initié cette campagne de diffamation entretiennent efficacement les mensonges du passé.

Deux événements significatifs de cet état d’esprit :

1 – Mars 2013, soit cinq ans après le début de l’affaire. Une conférence organisée au théâtre du Lycée par Patricia avec le département d’italien se heurte à ce qui ressemble bien à une tentative de sabotage. Cette conférence qui fait intervenir l’historien Fausto Ciuffi a pour sujet l’œuvre d’Edith Bruck ; elle s’adresse à plus de cent cinquante élèves italianistes de premières et terminales. Peu avant ladite conférence, on découvre que la réservation faite de longue date a mystérieusement disparu pour faire place à un spectacle de mime organisé par la documentaliste du Lycée dans le cadre très officiel du mois de la francophonie. Ce spectacle n’a été annoncé dans aucun des bulletins d’information du Lycée, chose qui n’est jamais arrivée étant donné la densité de l’information, relayée par de multiples canaux au sein de cet établissement. Les tentatives de Monsieur le Proviseur destinées à faire la lumière sur ces ‟dysfonctionnements” se heurteront à la volonté des Services Culturels bien décidés à ignorer la gravité des faits.

 

Olivier : Quelle a été l’explication officiellement retenue pour expliquer ces ‟dysfonctionnements” ? Par ailleurs, quel a été le rôle de cette mystérieuse documentaliste ? 

Yvette : Il n’y a eu aucune explication officielle. Le dernier courrier que nous avons adressé au Proviseur fait apparaître que, compte tenu des protections dont dispose le système informatique, la disparition d’une programmation ne peut être le fait du hasard ou d’une fausse manœuvre. Cela exigeait au minimum la complicité d’un agent de service. Mais les Services Culturels s’opposeront à ce qu’une enquête soit menée par le Proviseur pour établir les responsabilités…

Ta question concernant la documentaliste me semble plus que pertinente car son rôle est essentiel dans toute cette affaire. Cette personne dont j’ignore l’idéologie de jeunesse est documentaliste depuis près de quarante ans dans ce Lycée. Malgré sa médiocrité intellectuelle, elle a acquis peu à peu une compétence dans ce domaine qui la fait apparaître auprès d’un certain nombre de personnes comme un véritable guide de la pensée « progressiste ». Non seulement elle conseille des lectures mais elle exerce aussi un contrôle permanent sur l’idéologie des uns et des autres. Son lieu de travail est « la plaque tournante » d’où partent la plupart des rumeurs. Elle dispose dans la salle des professeurs d’un panneau d’affichage pour parler, sous couvert de Culture, de personnages « significatifs » tels que Stéphane Hessel ou Alain Badiou parmi tant d’autres… Dans ce qu’elle considère comme « son » Centre de Documentation et d’Information (CDI), on peut trouver, en bonne place, la plupart des ouvrages sur le conflit palestinien écrits pas des Israéliens pacifistes qui dénoncent les horreurs de « l’occupation ». Écrivains et poètes palestiniens occupent aussi une place de choix. En revanche, certains auteurs constituent sa bête noire, André Glucksmann, Pierre-André Taguieff, Alain Finkielkraut, etc. A l’égard de ces auteurs maudits et des sujets qu’ils traitent, elle éprouve une haine profonde et irrationnelle. Lorsqu’elle est contrainte de commander certains ouvrages, les mystères du rangement sur les étagères rendent ces livres peu visibles pour un lecteur ordinaire. Certains professeurs l’admirent (car elle semble tout savoir sur tout), d’autres la craignent, d’autres enfin ont renoncé à utiliser le CDI pour éviter de la rencontrer. Une anecdote parmi tant d’autres la définit assez bien. Lors d’une discussion avec moi au sujet d’un livre de Pierre-André Taguieff qu’elle refusait de commander, elle s’est exclamée sur un ton menaçant : ‟Fais attention à ce que tu dis dans tes cours parce qu’on me le rapporte !” (sic). Il est vrai qu’elle n’ignore pratiquement rien de ce qui se passe dans l’établissement. Elle interroge habilement les élèves et les invite à faire des commentaires sur leurs professeurs, commentaires qu’elle se charge ensuite de faire circuler. Elle parcourt la salle des professeurs l’air toujours très affairé, attentive à qui parle avec qui. Elle pérore avec autorité devant les membres de sa cour qui, à leur tour, véhiculent jugements et mots d’ordre. Les autres documentalistes de l’établissement font profil bas pour éviter d’être pris à partie. Lorsqu’elle partira à la retraite, son ex-collègue Henriette (qui avait le mauvais goût d’être juive !) laissera un témoignage de ce qu’avait été son quotidien auprès de cette personne. (document 11) :

Document 11

 

13 - Henriette, la documentaliste, janvier 2006Henriette (aujourd’hui décédée)

 

A l’aide de « son » tableau d’affichage, cette documentaliste influence d’une façon ou d’une autre les choix idéologiques de presque tout le monde. Pendant de nombreuses années, elle affichera que le 27 janvier on commémore « L’Holocauste des Républicains espagnols » (sic). Rappelée à l’ordre, elle parle maintenant de « La Journée des Génocides », en évitant soigneusement de mentionner le mot Shoah. Parmi ses admirateurs (souvent des femmes) qui la prennent pour une intellectuelle de choc, il y a beaucoup de frustrés, de jaloux et autres pathologies. La collègue B. qui a affiché une lettre diffamatoire contre Patricia en est un exemple.

J’ai souvent pensé que cette salle des professeurs constituerait un terrain d’études de choix non seulement pour un sociologue mais aussi pour un psychiatre !

2 - Septembre-octobre 2013. Le nouveau représentant du Sgen au Lycée (arrivé l’année précédente, il me remplace lors de mon départ à la retraite) décide contre l’avis des autres membres de la section d’évincer brutalement Patricia de la liste des candidats aux élections du Conseil d’établissement.

Patricia est membre du Sgen depuis 2008 et ce syndicat l’avait alors ouvertement soutenue. En effet, non seulement le Sgen avait publié un article élogieux sur le travail de Patricia, « 10 ans d’enseignement de la Shoah » mais il avait aussi invité ses adhérents à lire l’article de Luc Rosenzweig, ‟Snes, syndicat-voyou”, sous-titré ‟Les dérives sectaires d’une vénérable institution” (publié sur le site d’Elizabeth Lévy, Causeur, le 18 janvier 2010). En lien, cet article :

http://www.causeur.fr/snes-syndicat-voyou-3618.html

Cet épisode d’exclusion constitue la dernière victoire des ennemis de Patricia et montre l’efficacité de la diffamation.

 

Olivier : En fin de compte, Yvette, quel était le but ultime de toute cette affaire ?

Yvette : Au départ, j’ai cru naïvement qu’il s’agissait de malentendus et d’ignorance. Avec le temps je comprends mieux ce que cette affaire met au grand jour.

— D’une part, elle révèle qu’il y a une volonté, hélas majoritaire, de nier la spécificité de la Shoah en la noyant dans la multiplicité des massacres de masse antérieurs ou postérieurs. Le tort de Patricia fut justement de ne pas travailler dans ce sens. En la mettant à l’écart, les choses rentrent dans l’ordre, si je puis dire, et le discours dominant triomphe….

— D’autre part, et c’est peut-être ce qui me marque le plus, j’ai perdu mes dernières illusions rousseauistes sur la nature humaine. Sans une formation morale de base, les hommes se conduisent comme des girouettes et des moutons capables de tout. Les comportements de masse qu’Hannah Arendt décrivait dans « Les origines du totalitarisme »  constituent l’un des dangers du monde d’aujourd’hui. L’individu incapable d’assumer le risque de penser se réfugie dans les slogans qui, en lui apportant un vernis de pensée, le rassurent et l’unissent au groupe protecteur. Dans les années 1960-1970 où triomphait la sociologie type Bourdieu, on parlait de manipulation, ce qui supposait que l’individu lambda était innocent, victime de forces mystérieuses et maléfiques. Il n’en est rien, je ne suis « manipulée » qu’avec mon consentement ; mais il est tellement facile de refuser de savoir et de se laisser conduire par le groupe !

J’ai tenté d’enseigner à mes élèves, dans le cadre de mon enseignement, que l’exercice de la liberté était souvent difficile mais toujours possible. Il est navrant qu’une grande partie de mes collègues — des éducateurs — n’ait jamais réfléchi à la question…

Mais personne n’évoquera avec plus de rigueur le sens profond de ce qui s’est passé que l’historien Georges  Bensoussan :

 

14 -Georges BensoussanDepuis 2008, l’affaire du Lycée français de … illustre, en condensé, les maux de la société française. Patricia y est professeur d’italien. Militante d’une mémoire politique de la Shoah (précisons d’emblée en dépit de l’obscénité de cette notation que Patricia n’est pas juive), elle a tôt compris la césure politique que fut le génocide des années 1941-1945.

La cabale organisée contre elle dit d’abord le tropisme de tant d’intellectuels « progressistes » à propos desquels George Orwell assurait que « pour être antifasciste,  la gauche n’est pas anti totalitaire ». Pour son enseignement méthodique de la Shoah à travers certains cours de langue italienne, Patricia a été victime depuis 2008  d’une campagne de dénigrement,  d’entraves apportées à l’exercice de son métier et de rumeurs incessantes nourries sur son compte. Ce qui s’est passé là, sur fond parfois d’un antisémitisme impossible à dire, a pris comme toujours aujourd’hui  le visage d’une passion anti israélienne.

C’est pourquoi le Lycée français de …, tel un microcosme, nous dit le malaise de la société française de ce début de siècle.  Les « demi-savants » qui ont stigmatisé Patricia au nom de leur détestation du « sionisme », ces persécuteurs anonymes, ne sont pas seulement incapables de concevoir la guerre qui les laminera demain, ils illustrent aussi la défaite d’une partie de ces élites intellectuelles françaises pour lesquelles toute réflexion politique autour de la Shoah  « légitimerait » l’État d’Israël.

Ils viennent, pour beaucoup, de cette ultra-gauche française dont l’Education nationale est riche, et qui a trouvé dans l’antisionisme et la réprobation d’Israël la nouvelle cause rédemptrice de notre temps. Leur raisonnement, tout juste sorti de l’enfance et qui partage le monde entre bons et méchants, entre justes et injustes,  comprend difficilement que la force peut aussi être du côté de la justice, et que le nombre de victimes ne rend pas une cause juste pour autant (cf. le récent conflit Hamas-Israël, été 2014). Sinon l’Allemagne nazie, avec deux millions de civils massacrés dans les bombardements alliés, aurait mené le combat le plus juste du monde.

L’obsession anti israélienne d’une partie du corps professoral du Lycée français de … a tendu à isoler Patricia en contestant son enseignement de la Shoah. Cette obsession dit d’abord, en creux, cette culpabilité occidentale liée à la Shoah muée en agressivité. Elle interroge en second lieu la place de l’Etat d’Israël dans la démonologie contemporaine, promu État colonialiste, raciste voire quasiment indigne d’exister, mauvais objet dont le rejet permet à tous d’aller bien.

Elle questionne enfin moins l’antisémitisme que le tropisme totalitaire d’un grand nombre d’intellectuels comme l’a montré l’histoire longue du XXème siècle, l’attrait de leurs devanciers pour l’URSS de Staline, la Chine de Mao, voire le Cambodge de Pol Pot sans que jamais on ait demandé à ces intellectuels-là de rendre compte de leurs dérives.

La passion anti-israélienne de ces grégaires, cette passion bête des « cultivés », finit par ne plus entendre en quoi Treblinka a ouvert un nouvel âge de l’espèce humaine. Chez eux, le contraste est frappant entre leur passion idéologique et leur faible niveau de connaissance historique. J’en fus moi-même le témoin au Lycée français de …, en mars 2011, alors qu’à l’invitation des autorités académiques j’y donnais une conférence sur la «portée politique du judéocide». A la fin de mon exposé, mon sujet m’a conduit à évoquer l’Etat d’Israël, les racines historiques du sionisme comme le conflit en cours. Présents au fond de la salle, aucun des contradicteurs de Patricia n’osa ni m’interpeller, ni me questionner et moins encore contredire mon propos.  

Leur doxa anti israélienne participe de ce  mouvement passionnel que la raison ne peut pas endiguer. Seulement lui revient-il de le décrypter. De montrer comment il fonctionne et à quel besoin il répond : celui de croire, d’adhérer et au besoin de haïr ensemble. En 1762, dans une longue lettre adressée à l’archevêque de Paris Christophe de Beaumont, Rousseau écrivait : « En entassant des imputations contradictoires, la calomnie se découvre elle-même : mais la malignité est aveugle ; et la passion ne raisonne pas. »

 

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Judéophobie dans un grand lycée français de l’Étranger – 4/5

 

Olivier : Quelqu’un a-t-il réagi à cette condamnation du Conseiller Culturel adjoint et à ces manigances du Snes ? 

Patricia : A l’intérieur du Lycée, quelques-uns publiquement (Yvette, par exemple) et d’autres plus discrètement m’ont apporté leur soutien.

A l’extérieur du Lycée, j’ai eu l’appui de nombreuses personnes avec qui je travaillais habituellement et qui sont intervenues à différents niveaux. L’historien Jean-François Forges a décidé d’écrire dans un premier temps au Conseiller Culturel adjoint et au Secrétaire général du Snes en France et puis à S., le responsable national. Malgré ses relances, il n’a jamais reçu de réponse. Ces courriers qui exposent avec rigueur le déroulement des faits posent aussi des questions pertinentes malheureusement restées sans réponse. (documents 6, 7, 8 et 9) :

Document 6

Document 7

Document 8

Document 9

3 – Les représentants du Snes feront échouer à plusieurs reprises tous les efforts du proviseur visant à faire cesser ce déferlement de haine.

 

Olivier : Ce syndicat doit vraiment être tout puissant. La Direction du Lycée est-elle à ce point impuissante?

Yvette : Effectivement, il était et est tout puissant. Il protège systématiquement ses adhérents ou sympathisants face à la Direction. Les menaces de grève constituent la meilleure forme d’intimidation. En France, le recteur de l’Académie peut déplacer un enseignant qui a commis une faute grave. A l’étranger, cela signifie que le professeur doit quitter le pays où il a une vie familiale la plupart du temps ; c’est donc impossible ! Parallèlement, ce même syndicat très présent dans les diverses Commissions Paritaires abandonne à leur sort ceux qui n’obéissent pas aux mots d’ordre.

Ce syndicat fera surgir de nombreuses pétitions « spontanées » qui circuleront pour exiger que la Direction « rétablisse une bonne ambiance en salle des professeurs » ! Et ceux qui réclament cela sont les mêmes qui ont pourri l’ambiance…

4 – Un récit mensonger (il n’a vraiment plus rien à voir avec ce qui est arrivé) circule dans d’autres Lycées français du pays.

 

Olivier : C’est une petite affaire stalinienne. As-tu un document qui atteste de ce récit mensonger ? 

Patricia : Oui Olivier, le hasard a voulu qu’un ami historien rencontre au cours d’un stage sur la Shoah, pendant les vacances d’été 2009, un enseignant d’un autre Lycée français du pays. Je te donne un extrait du mail que m’a adressé cet historien le 1er septembre 2009 :

… Je reviens de notre université d’été en Pologne, il y avait là un professeur d’Histoire/Géographie du Lycée français de ….. Il avait eu vent des conflits dans ton établissement, surtout via tes antagonistes (je ne sais pas comment les appeler ?) : la rumeur parlait de « sionisme », ça doit être aussi dangereux que la grippe porcine…

Voilà comment avec humour cet historien nous révèle les vrais  motifs de cette affaire fabriquée, tissée, mensonge après mensonge, calomnie après calomnie, et qui dépasse largement les frontières de notre établissement. Nous sommes loin des allégations de « liberté pédagogique » et autres inventions. Précisons tout de même que je n’ai jamais parlé d’Israël avec les élèves, je n’en dirai pas autant de tous les professeurs…

Pas plus tard qu’en janvier 2014, alors que l’affaire Dieudonné agitait la société française, le Snes a affiché un communiqué émanant du bureau de Paris appelant au BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions contre Israël), contrevenant ainsi à la loi interdisant le BDS. Un seul collègue renonçant à une attitude passive face aux décisions du Snes demanda courageusement le retrait du texte affiché (document 10) :

Document 10 

10 - Livre de Georges BensoussanTu vas voir à quel point la pression est  forte. Après 2009, je décidai de ne plus organiser de voyage ou d’activités sur la Shoah au Lycée. Je ne reprendrai qu’en 2013 mais seulement dans mon département, l’italien (Cf. Conférence sur Edith Bruck de mars 2013).

En 2011, un de mes collègues qui avait l’habitude de m’accompagner a décidé d’organiser un voyage à Auschwitz, voyage financé par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah (FMS). A son retour, le compte rendu du voyage porte sur… Nagasaki, au prétexte qu’il a rencontré un survivant de Nagasaki dans l’auberge où il se trouvait avec les élèves et que celui-ci a accepté de leur raconter son histoire. La première phrase de ce compte-rendu est hautement significative : «…Nous étions à Auschwitz pour étudier ce lieu symbole de la Shoah et le hasard nous a fait rencontrer une autre page tragique de l’histoire de l’humanité : la bombe atomique. ». A partir de là, plus un mot sur les objectifs premiers du voyage… c’est-à-dire l’histoire de la Shoah et du camp d’Auschwitz.

Le même professeur a ensuite emmené ses élèves à Rivesaltes. Il est difficile pour un professeur d’histoire de ne pas évoquer la présence des Juifs dans ce camp mais les documents officiels du Lycée annonçant ce voyage ne parlent que des Républicains espagnols. Bien que cet enseignant ait été formé à l’enseignement de l’histoire de la Shoah aux frais de la FMS et de Yad Vashem pendant des années, il s’est peu à peu rapproché opportunément de ceux qui ne voulaient pas entendre parler de la Shoah.

Je peux te donner un autre exemple des pratiques staliniennes du Snes. En janvier 2010, Luc Rosenzweig qui a eu vent de l’affaire et en a compris les ressorts publie l’article ‟Snes, syndicat voyou” sur le site du journal Causeur. Vychinski, à l’instar du reste de la clique, est très irrité mais personne ne me dit rien, je ne fais que subir portes claquées au nez et visages courroucés. Peu après la publication de cet article, les principaux responsables locaux du Snes se rendent chez l’ambassadeur pour lui demander d’intervenir.

 

Olivier : Contre la liberté d’expression du journaliste ? 

Patricia : Bien sûr, l’ambassadeur n’a pas cédé à ces injonctions mais cela en dit long sur le rôle que s’attribue le Snes comme groupe de pression.

On retrouve cette manie d’exiger des sanctions à l’Institution, suite au compte rendu d’une conférence sur la Shoah qui s’était très mal passée en mai 2010, compte rendu publié par Primo Info et rédigé par Yvette et moi. Il est alors rappelé aux membres du Snes que la liberté d’expression est un droit. Petite précision : les dirigeants du Snes n’ont jamais informé leurs affiliés de ces diverses démarches « diplomatiques ».

Après un congé maladie pour cause d’anxiété, Patricia s’adresse à des avocats qui rappellent par courrier aux principaux intéressés que la diffamation constitue un délit ! Ces courriers contraignent l’Ambassade de France à reconnaître la gravité de l’‟affaire du Lycée”. Mais tous ses efforts de conciliation échouent face aux représentants du Snes.

 

Olivier : Les représentants du Snes peuvent donc faire fi non seulement de la Direction du Lycée mais aussi de l’Ambassade de France ! Peux-tu m’apporter des précisions sur ce moment de l’affaire ?

Patricia : En mai 2008, l’ambassade décide de réagir, alertée de la gravité de la situation par les avocats mais aussi par les courriers de diverses personnalités françaises inquiètes de la situation. Yvette et moi sommes reçues par un haut fonctionnaire de l’Ambassade. Celui-ci se dit choqué par les propos tenus par Z. devant des élèves et émet un jugement sévère. Il promet un communiqué clair dont il adresse les différentes versions aussi bien au Snes qu’à moi. Mais peu à peu, sous la pression du Snes, nous assistons à son progressif désengagement et à l’abandon de ses objectifs premiers qui étaient d’insister sur l’importance de l’enseignement de la Shoah. En juillet, le personnel du Lycée recevra un communiqué tiède, ambigu et non signé, qui ne fera qu’envenimer la situation.

Revenons au courrier des avocats adressé aux signataires de la lettre diffamatoire que B. a publiée. Trois des signataires se sont rendus compte de leur erreur et ont accepté d’écrire un courrier d’excuse qui, à la demande des avocats, devait être affiché sur le même panneau où le texte diffamatoire de B. avait trouvé asile pendant plus de trois semaines. Leur lettre d’excuse a été arrachée systématiquement du tableau par une ou des mains anonymes et nous finîmes par décider qu’il était inutile de lutter. Il faut préciser que les trois personnes qui se sont excusées ne sont pas membres du Snes… Les autres signataires, membres du Snes, exhortés au quotidien par la documentaliste et Vychinski refuseront de s’excuser. Signalons au passage le courage de Vychinski qui ayant griffonné sa signature sur la lettre ouverte de B. n’aura jamais l’honnêteté de le reconnaître et incitera les sept autres signataires à tenir tête.

Année scolaire 2008-2009. Dès la rentrée, la campagne de diffamation s’adresse aux nouveaux professeurs.

 

11 - Livre d'Edith Bruck

Olivier : Quelle a été la réaction de ces nouveaux professeurs auprès de Patricia  — et auprès de toi ? 

Yvette : J’ai été personnellement témoin à de nombreuses reprises de l’attitude de ces nouveaux professeurs à l’égard de Patricia : ils ne la saluent pas et refusent de s’adresser à elle même lorsqu’ils sont collègues dans une même classe. A mon égard, ils ont un comportement standard et sont capables de venir échanger avec moi quelques mots au sujet d’un élève tout en ignorant Patricia assise à côté de moi ! On peut compter sur les doigts de la main ceux qui ont un comportement  normal.

Le nouveau proviseur a d’abord du mal à prendre la mesure de ce qui se passe. Lorsqu’il comprend les enjeux et fait l’expérience des pratiques du Snes, il manifeste fermement sa volonté de ne pas céder face à des coteries hostiles à l’enseignement de la Shoah. En mai 2010, alors qu’il assiste à une conférence sur la Shoah, il se montre particulièrement choqué par les attitudes judéophobes d’un certain nombre d’enseignants et d’élèves.

Une mission d’inspection donne lieu à un rapport très partial qui ne fait que jeter de l’huile sur le feu. On y trouve notamment cette phrase bien ambiguë : ‟Il n’y a pas d’antisémitisme collectif dans ce lycée”.

 

Olivier : Sans insister, comment se manifestèrent ces attitudes antisémites… pardon, judéophobes de ces individus ? Par ailleurs, en quoi ce rapport était-il partial ? 

Yvette : Lors de la conférence, plusieurs professeurs dont l’obligation était d’encadrer les élèves manifestèrent ostensiblement leur désintérêt. Certains d’entre eux n’avaient même pas dit à leurs élèves quel était le sujet de la conférence ! Liberté pédagogique, une fois de plus ? Les élèves livrés à eux-mêmes firent beaucoup de chahut et, dans le meilleur des cas, ils profitèrent de la conférence pour faire autre chose. Quant aux questions finales plus que tendancieuses, le conférencier stupéfait nous confiera à la fin de la conférence que « même à la Courneuve, il n’avait jamais vu ça  ».

L’inspectrice venue enquêter se présente comme  « ouverte à tous »  et elle se voit assaillie de nombreux « témoignages spontanés ». Apparemment, tout le monde a quelque chose à lui dire ! Lorsque je la rencontre, elle manifeste à plusieurs reprises son étonnement voire sa désapprobation parce que des enseignants d’italien ou de philosophie travaillent sur la Shoah. Pour elle, cela concerne exclusivement les professeurs d’histoire… Je ne sais s’il faut parler d’incompétence ou de préjugés dans sa façon de sélectionner et d’évaluer ce qui lui sera rapporté. Son rapport ne nous sera jamais communiqué dans son intégralité. Cette phrase que j’ai citée, « Il n’y a pas d’antisémitisme collectif au Lycée français », semble à la fois répondre à une accusation… qui n’a jamais été formulée tout en reconnaissant à travers la dénégation qu’il existe de l’antisémitisme et qu’elle l’a constaté — sans pour autant prendre la peine de le dénoncer…

Patricia : Un fait qui pourrait sembler anodin est à signaler. Après avoir rédigé son rapport, l’Inspectrice générale a demandé au Crif un rendez-vous avec Richard Prasquier, sachant que ce dernier m’avait apporté son soutien depuis le début de l’affaire. J’ai appris postérieurement qu’au cours de cet entretien, elle s’était permise de l’enjoindre sur un ton comminatoire de me faire savoir que je ne devais pas verser dans le communautarisme… Étrange façon d’interpréter les faits ! On voit bien là l’état d’esprit de cette inspectrice et sa « neutralité ».

 12 - Primo Levi

Primo Levi (1919-1987)

 

(à suivre)

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Judéophobie dans un grand lycée français de l’étranger – 3/5

 

7 - Henri BorlantOlivier : Je connais mal le Snes. Pourrais-tu m’en faire un portrait-robot, si je puis dire ? Quel est sa spécificité, son positionnement par rapport aux autres syndicats d’enseignants ? Comment se manifeste sa présence au sein du Lycée et son hostilité à l’enseignement de la Shoah ? 

Yvette : Le Snes est le syndicat majoritaire dans l’enseignement secondaire, proche de la CGT. Il appartient à la toute puissante FSU (Fédération Syndicale Unitaire), terreur de tous les ministres de l’Éducation. Ses responsables sympathisent avec les partis de gauche et surtout d’extrême-gauche. Comme c’est un syndicat tout puissant, de nombreux enseignants (quelle que soit leur idéologie politique) paient leur cotisation pour être informés et appuyés dans leurs rapports avec l’administration. Les représentants du Snes sont très actifs dans les différentes commissions et, bien qu’ils établissent une claire différence entre leurs adhérents et « les autres », ils prétendent être la seule et unique voix des enseignants. Leur intransigeance est très appréciée par les enseignants les plus timorés face à la direction. Deux autres syndicats plus portés à la négociation, dont le Sgen (qui appartient à la CFDT et dont j’ai été membre), peinent à faire entendre un autre discours.

L’ambiance Lycée français à l’Étranger est bien difficile à expliquer à des non-initiés. Les enseignants français sont souvent assez isolés dans le pays d’accueil ; aussi partagent-ils la plupart de leurs loisirs avec d’autres membres du lycée. Une fois encore, l’emprise du syndicat dominant est immense. Un collègue en désaccord avec le Snes me confiera : « Si tu n’es pas d’accord avec eux, tu n’as plus de vie sociale…. » Tous les membres du Snes ne sont pas forcément hostiles à l’enseignement de la Shoah, ils peuvent être simplement indifférents, par ignorance le plus souvent. Mais ils sont tous antisionistes à des degrés divers sans être capables la plupart de temps de définir le terme sioniste ! L’hostilité militante de certains (professeurs d’histoire souvent ou documentalistes) prend des formes variées suivant leurs possibilités d’action sur les élèves et les collègues. Grosso modo, il s’agit de noyer la Shoah dans l’ensemble des « génocides » et de dénoncer sans cesse « le martyre des Palestiniens ». Ce discours est extrêmement efficace car il prétend s’appuyer sur le savoir incontestable des enseignants.

Ces enseignants membres du Snes vont intervenir auprès du proviseur pour dénoncer la violation de liberté pédagogique et, à cet effet, ils vont demander des sanctions administratives contre Patricia.

 

Olivier : Liberté pédagogique ? Des sanctions ? 

Yvette : Dès le début, les propos de Z. ont été occultés. ON a dit que cette malheureuse collègue avait été insultée car elle avait refusé d’aller à la conférence, choisissant de  poursuivre son cours. Lui reprocher cela, c’était remettre en question la liberté pédagogique sacro sainte de l’enseignant * qui l’autorisait, bien évidemment à emmener ou non ses élèves à une conférence qui n’était pas obligatoire. Dans cette logique mensongère, Z. devenait la victime et la Direction de l’Établissement devait la protéger en sanctionnant la coupable, c’est à dire Patricia…

* (Liberté pédagogique : alors que les enseignants sont sans cesse assaillis par des instructions pédagogico-administratives plus que contraignantes, il est intéressant de savoir qu’en théorie ils sont parfaitement libres de conduire leur enseignement comme ils l’entendent !)

Une campagne d’insinuation et de diffamation est organisée de bouche à oreille. Elle vise à isoler Patricia avant de la pousser hors du Lycée. Cette campagne conduira à sa marginalisation presque totale en un temps record. Personne ne cherchera à comprendre ce qui s’est passé, y compris des collègues avec lesquels Patricia entretenait des relations cordiales.

 

Olivier : J’ai lu beaucoup de livres sur les techniques staliniennes de propagande et d’intimidation ; je dois dire que tout ce que m’a rapporté Patricia à ce sujet me fait sérieusement penser aux méthodes staliniennes. Et je pèse mes mots. Comment cette marginalisation s’est-elle manifestée ? Le Snes était-il seul à la manœuvre ? 

8 - Guide d'AuschwitzYvette : Il n’est pas très facile de répondre à ta question, vu que je n’étais pas dans le secret… Cependant, la mise en œuvre de cette marginalisation suppose une grande ténacité, une très bonne maîtrise des rouages administratifs et des structures pour communiquer avec les personnels (pas seulement avec les enseignants). J’ai le souvenir d’un immense consensus contre Patricia qui agglutinait à la fois des professeurs clairement situés à gauche et des enseignants d’idéologie opposée ; je pense en particulier à certains nostalgiques du franquisme… Bref, une espèce d’union sacrée cimentée par ce que Pierre-André Taguieff appelle la judéophobie ! J’ignore ce qui permettait à « l’information » de circuler avec tant d’efficacité mais je pense qu’on donnait à chacun de « bonnes » raisons de s’indigner contre Patricia et ceux qui lui avaient manifesté leur appui.

Cette « indignation vertueuse » prenait des formes variées selon les personnes : discrètes (ignorer la personne), ostensibles (regarder d’un air dégoûté une personne qu’on a exclue de toute concertation pédagogique) ou franchement agressives (claquer la porte au nez,  bousculer et glisser des courriers anonymes dans le casier). Sans parler de ces groupes qui chuchotaient à voix basse en signalant du regard et du doigt une personne forcément coupable de quelque chose…

Une semaine plus tard, scandalisée par la tournure que prend l’affaire, j’affiche un courrier de soutien à ceux et celles qui travaillent sur l’enseignement de la Shoah, car il me semble évident que c’est là que se situent les véritables enjeux. Il s’agit pour moi d’ouvrir un débat pour mettre fin à une hostilité que je juge irrationnelle. Je suis bien naïve ! De nombreux collègues cessent alors (ou cesseront) de m’adresser la parole. Personne ne veut évoquer le sujet ! Un professeur de philosophie affiche une ‟lettre ouverte” qui, sur un ton paternaliste, me reproche ce courrier. Son contenu prétentieux en dit long sur l’ignorance et l’état d’esprit des enseignants, y compris les plus diplômés. Il écrira par exemple : « Quant à la Shoah, elle est aujourd’hui placée au centre d’un dispositif de pouvoir… elle n’appartient ni aux vainqueurs ni aux vaincus… ». Nous échangeons des courriers aigres-doux qui apparemment ne susciteront chez nos collègues aucune réflexion approfondie. 

 

Olivier : J’aimerais prendre connaissance de ce courrier paternaliste et de ces échanges de courriers. Mais peut-être préfères-tu rester discrète.  

Yvette : Ces courriers ont été affichés, ils sont donc publics (documents 1, 2 et 3) :

Document 1 

Document 2

Document 3

Peu après ces échanges, B., une collègue d’anglais, affiche un texte diffamatoire dans lequel elle exige que Patricia présente ses excuses à Z. Dans cet écrit mensonger, la coupable est présentée comme une victime ! Huit enseignants du Lycée signent cette lettre de soutien à ‟la victime” (document 4) :

Document 4

 

Olivier : Aucun indice ne t’a laissé penser qu’ils allaient agir de la sorte ? Mais je n’insisterai pas. J’ai connu ce genre de situation. On discute amicalement avec les uns et les autres jusqu’à ce qu’on en vienne à Israël et au sionisme… Étrange n’est-ce pas ? 

Yvette : Effectivement, d’autant plus que la conférence portait sur les assassinats commis par les nazis en Ukraine et que Israël n’a jamais été mentionné. Quant à la collègue B., auteur du texte diffamatoire, que dire d’elle sinon son insignifiance… ? Son insignifiance mais aussi la constance de sa haine envers ce que Patricia symbolise pour elle…  

Le Snes qui a pris parti sans hésitation contre Patricia — sans jamais entrer en contact avec elle — multiplie ses interventions :

1- Il affiche un communiqué standard condamnant l’antisémitisme (document 5) :

Document 5 

 

Olivier : Un communiqué standard ?

Yvette : Tout le monde dans les milieux dits progressistes se dit antiraciste et le discours convenu consiste à dire qu’un antiraciste ne peut être accusé d’antisémitisme. CQFD.

2 – Il structure ce harcèlement collectif en organisant réunions et pétitions. Les objectifs sont martelés : obtenir des sanctions contre Patricia ou bien sa démission ‟volontaire”.  Un haut responsable du Snes intervient auprès du Conseiller Culturel adjoint afin d’obtenir une condamnation officielle de Patricia. Il parvient à ses fins.

 

Olivier : Comment y parvient-il ?

Patricia : Pendant que la documentaliste, Vychinski et leurs disciples font campagne dans tout le lycée, le grand manitou du Snes pour notre pays, S., multiplie ses démarches en haut lieu, tout cela à mon insu et sans jamais entrer en contact avec moi. C’est sa façon d’exercer « son sens des responsabilités » et de pratiquer le fameux « dialogue », comme aime à le dire ce syndicat. Il affiche en salle des professeurs des communiqués permettant de penser qu’il cherche l’apaisement et, dans le même temps, demande ma tête au Conseiller Culturel adjoint. Ils ont des relations étroites et s’échangent des faveurs… La République est généreuse… Tout fonctionne à merveille dans « la transparence », autre vocable particulièrement affectionné par le Snes.

Cette campagne de diffamation est relayée par les principaux syndicats locaux qui ont beaucoup d’affinités avec le Snes, les uns et les autres se rendant mutuellement service… Elle touche ainsi les différentes catégories de personnel de l’établissement. Il est intéressant de noter que de manière générale les rares non-syndiqués du Lycée se sont tenus à l’écart de cette affaire et qu’ils ont conservé avec moi des relations tout à fait cordiales. Certains m’ont même apporté leur soutien et leur réconfort à plusieurs reprises.

Revenons sur ma « démission volontaire » et les méthodes utilisées pour y parvenir. Il faut bien insister sur la façon dont la campagne — la croisade pourrait-on dire — a été menée par la documentaliste (nous y reviendrons), ses complices et les dirigeants du Snes. Cela m’a été rapporté par une jeune collègue qui n’a jamais accepté ce qui s’était tramé : il s’agissait de bouter hors de la salle des professeurs un individu dont la moralité et la santé mentale étaient dangereuses pour le groupe. A ceux qui avaient quelques sursauts de conscience, on rétorquait que je n’avais pas besoin de travailler puisque mon mari gagnait bien sa vie… Remarquons le caractère progressiste de cet argument ! Parmi ceux qui m’adressaient encore la parole et se voulaient « conciliateurs », j’ai gardé le souvenir d’une collègue qui, en 2009, m’avait demandé si j’avais l’intention d’afficher quelque chose sur la Shoah le 27 janvier (Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste), précisant qu’elle trouverait cela indécent, étant donné la façon dont l’État d’Israël s’était comporté pendant l’opération Plomb durci…

La pression sous forme de rumeurs permanentes ne devait jamais se relâcher pour parvenir à me faire « craquer ». Ces rumeurs se nourrissaient de ce qui se passait réellement dans le Lycée. Par exemple, en mai 2014, j’ai été accusée d’avoir été l’auteur d’une lettre anonyme apparemment abjecte qu’ont reçue trois professeurs de lettres suite à des querelles intestines. Mais ce qui était considéré comme une faute impardonnable de ma part, c’était d’avoir créé une mauvaise ambiance dans ce lycée !

La bonne conscience de tous ceux qui me harcelaient était totale ! Il est bon de rappeler que le Snes avait par le passé « fermé les yeux » sur certains agissements tout à fait répréhensibles dont certains enseignants s’étaient rendus coupables et il n’avait pas jugé opportun de mener une campagne visant à les isoler au lycée C’est ce qu’on appelle le corporatisme à géométrie variable.

(à suivre)

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Judéophobie dans un grand lycée français de l’étranger – 2/5

 

Olivier : Avant toute question concernant l’‟affaire du Lycée”, j’aimerais savoir, Yvette, ce qui t’a poussé à prendre la défense de ta collègue Patricia.

Yvette : Avant janvier 2008, j’avais des relations cordiales avec Patricia tout en gardant  mes distances car il n’est pas dans mes habitudes de mêler mes collègues de travail à ma vie privée. J’ai toujours établi une sorte de ‟cordon sanitaire”, ce qui n’est pas une mauvaise chose, me semble-t-il… Je me suis peu à peu rapprochée d’elle quand j’ai pris  connaissance de son travail de mémoire que j’ai apprécié. C’est dire combien son activité dédiée à la mémoire de la Shoah est discrète voire confidentielle. Elle travaillait alors avec deux collègues professeurs d’histoire dont l’opportunisme m’inspirait peu confiance. La suite me donnera malheureusement raison.

Je souhaite parler le moins possible de moi dans ce récit. Simplement, et pour répondre à ta question, mon intérêt pour la Shoah est inséparable de mes très nombreuses discussions avec mon mari qui s’y intéresse depuis longtemps et qui a une connaissance approfondie de la Seconde Guerre mondiale. Par ailleurs, en tant que professeur de philosophie, j’accorde une grande importance aux problèmes d’éthique, à Kant en particulier, des questions qui me conduisent à étudier la Shoah et comment « des hommes ordinaires » ont pu la rendre possible.

Patricia me fait part des propos de Z. devant ses élèves. Je suis bien sûr choquée mais pas vraiment étonnée, compte tenu de l’ambiance que je perçois au quotidien dans et hors du lycée. Les jours suivants, j’assisterai stupéfaite à la mise à l’écart systématique de Patricia. Presque tout le monde y participe. Je constate que les personnes qui semblaient favorables à l’enseignement de la Shoah restent étrangement discrètes… Je comprends alors que ce qui se joue concerne le sujet sur lequel travaille Patricia et non l’incident lui-même. D’où le courrier public que j’écrirai peu après. Mon amitié avec Patricia va se resserrer ; elle a besoin d’un appui que je vais m’efforcer de lui procurer. Mon expérience politique et syndicale me permet aussi de comprendre (et quelquefois de déjouer) les procédés mis en œuvre par ses  ennemis.

 

Olivier : Pourrais-tu évoquer brièvement ton passé politique ou, du moins, idéologique ? 

Yvette : Comment me situer politiquement en quelques mots ? J’ai été membre actif de l’Unef avant mai 68 et j’ai milité dans un groupe d’extrême-gauche. Mais j’ai rapidement découvert que le militantisme exigeait obéissance aveugle et déni de la vérité. J’ai aussi découvert la place qu’occupent dans cette militance les problèmes personnels et la recherche du pouvoir. Je suis donc une ex-gauchiste profondément désabusée et de plus en plus informée (les deux choses vont ensemble). Et je suis particulièrement allergique à toute attitude dogmatique et à tout discours démagogique fondé sur la mauvaise foi ou l’ignorance. Par exemple, j’ai compris depuis longtemps ce qui se cache derrière le fameux « antisionisme » de gauche ou de droite. Ma défense de l’existence de l’État d’Israël est sans faille, ce qui n’exclut pas une attitude critique à l’égard de sa politique. Comme tu le sais bien, ce type de position n’aide pas à se faire des amis !

 

Olivier : Et toi, Patricia, comment en es-tu venue à t’engager de la sorte ? Ta lecture de Primo Levi (dans l’original) a été déterminante, me semble-t-il…  

3 - Se questo è un uomo

Patricia : Je crois qu’en effet la lecture de Primo Levi en italien a été un élément déterminant dans mon cheminement. Comment ne pas être assailli de doutes, de questions, d’inquiétude après un tel récit qui est bien plus qu’un témoignage. Primo Levi nous transmet ses interrogations sur le mal et nous incite à nous impliquer dans sa réflexion sur ce que signifie être un homme (Cf. Le poème en exergue à ‟Si c’est un homme” repris dans le recueil de poèmes ‟A une heure incertaine” sous le titre ‟Shemà”).

A partir de ce moment, je me suis sentie concernée et j’ai pensé qu’il était de mon devoir de transmettre quelque chose de l’enseignement de Primo Levi aux élèves. Mais j’ai compris aussi que je ne pouvais pas me lancer dans ce travail sans en savoir davantage sur l’histoire de la Shoah et le
monde juif.

A commencé alors la période des lectures, des voyages sur les lieux de mémoire en Europe, des stages de formation dans les musées et mémoriaux, au cours desquels je découvrais non seulement l’ampleur du génocide des Juifs mais aussi la richesse de la culture juive, son rayonnement en Europe et la perte irrémédiable que représente pour notre civilisation l’assassinat de six millions d’hommes, de femmes et d’enfants juifs, six millions de victimes innocentes.

J’ai fait des rencontres décisives, aussi bien avec des historiens qu’avec des témoins parmi lesquels Ida Grinspan, Henri Borlant, Shlomo Venezia. Comme tous ceux qui ont accompli le même parcours que le mien et qui ont une meilleure connaissance factuelle, je me suis aperçue que la Shoah demeure un événement difficile à appréhender, à accepter même.

 

4 - Schlomo VeneziaShlomo Venezia (1923-2012)

 

Et pourtant, en dépit de sa centralité, ce génocide spécifique basé sur un racisme tout aussi spécifique — l’antisémitisme — est aujourd’hui susceptible d’être relativisé, minimisé, utilisé. Je ne parle pas du négationnisme qui est le fait de groupes restreints en Europe et qui est plus facile à identifier.

Combien de fois n’ai-je entendu en salle des professeurs : « Parler de la Shoah ne sert qu’à justifier l’État d’Israël » ou bien encore « Je n’utilise jamais le mot Shoah qui est un mot hébreu et qui renvoie à l’entité sioniste, l’État d’Israël, un état criminel ». Quel parti pris ! Quelle ignorance ! Quelle méconnaissance de l’histoire du sionisme — des sionismes devrais-je dire, le mot se décline au pluriel — et de l’histoire de l’État d’Israël !

Tu devrais mettre les points sur les i, cher Olivier, nous faire un exposé synthétique sur les sionismes et ce que veut dire être antisioniste, ce credo qui tient lieu de bonne conscience aux foules incultes.

L’antisionisme militant agit comme un rouleau compresseur dans toutes les couches de la société. L’éducation nationale n’est pas épargnée et cela se reflète entre autres dans l’élaboration des manuels scolaires où l’histoire de la Shoah est relativisée au prix d’erreurs historiques. Jean-François Forges a écrit dernièrement un long article particulièrement intéressant sur ce thème.

Parler de la Shoah est donc une entreprise difficile, je ne suis pas la seule à en avoir fait l’expérience. Je me souviens des larmes d’Annie, du découragement de Marc, tous deux enseignants en France, rencontrés au cours d’un stage à Yad Layeled (Maison des Combattants des Ghettos dans le Nord d’Israël) qui vivaient au quotidien l’opposition militante des professeurs à l’enseignement de la Shoah dans leur lycée respectif. Marc a été pris à partie et molesté en salle des professeurs pour son engagement en faveur de l’enseignement de la Shoah.

On voudrait nous faire oublier que les six millions de victimes juives de la Shoah étaient aussi des citoyens européens et que cette histoire fait partie intégrante de notre culture comme le rappelle notre Constitution européenne.

 

5 - Ida GrinspanIda Grinspan (née en 1929). Ci-joint une vidéo de 26 mn où elle témoigne de sa déportation à Auschwitz : https://www.youtube.com/watch?v=z3R3ZFGsBqE

 

18 mars 2014. Yvette m’adresse la chronologie de l’ ‟affaire du Lycée” rédigée par ses soins et qui structurera cette suite d’articles sur ce blog. Une couleur ocre lui a été choisie afin de faciliter au lecteur la compréhension de cette affaire.

Patricia qui travaille sur l’histoire de la Shoah organise au Lycée, presque chaque année depuis 2000, un voyage sur des lieux de mémoire avec conférence dispensée par un historien ou rencontre avec des témoins. Cette activité très discrète implique une ou deux classes et quelques professeurs.

Mercredi 30 janvier 2008. Une conférence du Père Patrick Desbois sur les Einsatzgruppen est prévue à 15 heures, au théâtre du Lycée, pour les classes de Premières. Une enseignante (nous la nommerons Z.) justifie son refus d’y assister en déclarant devant ses élèves sur un ton très ironique : ‟J’ai décidé de faire des maths. De toute façon, je trouve que la Shoah, ça suffit ! Vous en avez suffisamment entendu parler ; on vous en parle depuis que vous êtes petits. Et ne vous inquiétez pas, l’année prochaine ILS recommenceront”.

Avant la conférence du Père Patrick Desbois, Patricia rencontre fortuitement Z. et lui reproche ses propos rapportés par des élèves.

Juste avant la conférence du Père Patrick Desbois, Z. qui commente à une collègue sa rencontre avec Patricia est approchée par un groupe d’enseignants idéologiquement très antisionistes et que ce travail rigoureux sur la Shoah irrite. Ils sont tous membres actifs du Snes, un syndicat très puissant dans le Lycée. Se gardant bien d’expliquer à cette femme frivole la gravité des propos qu’elle a tenus en public, ils profitent de l’incident et de la confusion pour « régler son compte » à Patricia dont l’activité les dérange.

 

6 - Père Patrick DesboisPère Patrick Desbois (né en 1955). Ci-joint une vidéo de 8 mn intitulée « Simone Veil et le Père Desbois en mission » : https://www.youtube.com/watch?v=9_AG4VXb9VE

 

Olivier : Y a-t-il eu des réactions d’élèves et de parents d’élèves ?

Patricia : Il s’agissait d’élèves âgés de 16 à 18 ans, sérieux et bien élevés, qui ne posaient aucun problème en cours. Ils ont été très choqués des propos tenus par Z. mais aussi de son refus de les emmener à la conférence qui était, il faut bien le dire, quelque chose d’exceptionnel sachant que les travaux de recherche de Patrick Desbois, uniques en Europe, ne lui laissent guère le temps de parler dans les lycées. Il est malgré tout rassurant que des adolescents aient été choqués par les discours de Z. tandis que des adultes, éducateurs de surcroît, les approuvaient ou les occultaient pour protéger Z. de prétendues sanctions administratives. Alors que l’on demandait des sanctions contre moi, la documentaliste et son « acolyte » répandaient en salle des professeurs le bruit mensonger qu’ils m’avaient vue sortir du bureau du proviseur après la conférence (?!). On commença dès le premier jour à réécrire le déroulement de l’affaire.

Pendant la conférence, le cours de maths dispensé par Z. a bien eu lieu pour cette classe de Première S. A l’issue du cours, Z. à qui j’avais fait part du trouble profond des élèves, a convoqué la seule élève juive de la classe en présence des délégués pour essayer de minimiser ses propos… Étonnant non ? Car l’on dira ensuite qu’elle n’a rien dit ! A partir de ce moment, des contradictions et des incohérences de toutes sortes vont surgir dans le récit « officiel » ; mais je ne pouvais rien dire, l’opération de « verrouillage » de la salle des professeurs avait déjà commencé et je ne fus pas mise au courant de ce qui s’était dit ;  je le saurai par bribes, plus tard. V. (nous l’appellerons Vychinski mais précisons que toute ressemblance avec le célèbre personnage stalinien est purement fortuite), un membre important de la section Snes, a eu un rôle déterminant dans la fabrication du récit mensonger et dans sa diffusion : il martelait que j’avais violé la liberté pédagogique de Z., que je demandais des sanctions contre elle, que je mentais, que j’étais folle et qu’il ne fallait pas m’adresser la parole. Il convoqua des réunions et fit signer des pétitions ; je possède la copie de certains mails adressés aux membres de la section Snes.

Vychinski est piloté par la documentaliste et il est secondé dans sa tâche par quelques individus zélés, heureux de montrer qu’ils font allégeance au Snes. En effet, se mettre sous l’aile protectrice du Snes au Lycée signifie bénéficier d’un appui infaillible face à l’administration et/ou de certaines faveurs en cas de besoin. D’où l’attitude compréhensible de certains enseignants, honnêtes intellectuellement mais qui, par crainte (justifiée) de représailles envers leurs enfants ou eux-mêmes, ne m’adressent la parole qu’à l’abri des regards… Le corporatisme joue un rôle important dans cette histoire, une espèce de ciment  qui unit les diverses personnalités  et permet de niveler les consciences et les idées.

Après la conférence :

1º Certains élèves ont rédigé un témoignage malgré les pressions exercées par le professeur principal qui s’employait à dresser la liste de ceux qui l’avaient signé et les menaçait de représailles sur les notes. Apprenant l’existence de ce témoignage, Vychinski affirma avec violence qu’il était illégal et n’avait aucune valeur…

2º Une mère d’élève a appelé la direction à plusieurs reprises pour demander à ce que Z. s’excuse en classe pour ce qu’elle avait dit sur la Shoah, puis elle a adressé un courrier à la Direction dont elle m’a envoyé copie. La Direction terrorisée par le Snes n’a pas réagi. Z. qui se sentait protégée par le responsable Snes s’est même permise d’exiger des sanctions contre moi dans le bureau du Proviseur, lequel lui a répondu très fermement qu’elle n’avait rien à exiger. Certains ont voulu croire à des conflits « relationnels » entre ces collègues et moi. Or, Vychinski était arrivé récemment au Lycée et ne me connaissait pas, comme d’ailleurs la plupart de ceux qui m’ont attaquée. J’ai toujours fait preuve de bienveillance à l’égard des enfants du grand responsable Snes et j’entretenais des relations cordiales avec les parents jusqu’à ce jour. Un autre membre particulièrement actif de la section avait même accepté, l’année précédente, que je donne bénévolement à sa fille  des cours  particuliers de rattrapage.

(à suivre)

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Judéophobie dans un grand lycée français de l’étranger – 1/5

Une lettre de Richard Prasquier, Président d’Honneur du Crif : 

1 - Richard PrasquierJe connais Patricia depuis une quinzaine d’années. Nous nous étions rencontrés en Pologne à l’occasion d’un voyage organisé sur les différents camps nazis d’extermination des Juifs. Voyage particulièrement éprouvant mais dont on sortait transformé. Treblinka, Sobibor, Belzec : dans ces trois camps qui ne sont pas des camps, mais des usines d’extermination, entre 1,5 et 2 millions d’êtres humains – principalement des Juifs et aussi des Tsiganes – ont été gazés. Hommes, femmes, enfants… Et les meurtriers sont de la même humanité que nous, eux qui avaient pourtant décidé que les Juifs n’étaient pas de vrais êtres humains.

Ces questions-là nous taraudaient tous. Patricia a continué d’y réfléchir et a fait participer ses élèves à cette réflexion, notamment par des voyages réguliers en Pologne. Exemplaire a été son engagement dans le combat de la mémoire de la Shoah, combat qui pose des questions terribles : non pas tant la question du pourquoi à laquelle Primo Levi fait répondre (“Ici, il n’y a pas de pourquoi….”) mais celle du “Qu’aurais-je fait ?”. 

Mais ce combat n’est pas du goût de tous.

Il est en France un homme politique célèbre qui a dit que ce qui s’était passé dans les chambres à gaz était un détail de l’histoire de la guerre. Je suis sûr que dans une immense majorité les professeurs du lycée de Patricia n’ont pas voté pour le parti que cet homme a créé, je suis même sûr qu’ils le honnissent ; mais malheureusement, ils pensent de la même façon que lui. 

A savoir que les faits sont moins importants que l’idéologie qu’on veut faire prévaloir. 

Cette idéologie chez beaucoup de membres du Snes, syndicat dominant qui peut détruire les carrières et que le politique ne veut en général pas affronter, s’organise sur une vision binaire du monde : il y a les oppresseurs et les opprimés, il faut donc aider les opprimés. Les opprimés emblématiques sont les Palestiniens, leurs oppresseurs  sont des sionistes. Il ne faut en aucun cas soutenir des sionistes. On n’est pas antisémite (bien sûr…) puisque par définition on se situe dans le camp du Bien. Mais on ne peut pas soutenir des sionistes. Or, cette insistance sur la Shoah aide les sionistes. Il faut donc la rejeter, en mettant l’accent sur les crimes des sionistes qui valent bien ceux des nazis. CQFD…

Pensez à Belzec, 600 000 morts, pas de révolte,  pas de survivants (pour être précis deux sonderkommandos juifs évadés, morts peu après la fin de la guerre…) ; et essayez de trouver parmi les pires des crimes attribués (le plus souvent faussement) aux sionistes quelque chose qui s’en rapproche de loin, de très loin… Vous ne trouverez pas. Il n’importe, le combat mémoriel politiquement correct se situe dans cette dénonciation-là et rien ne doit l’en détourner.

J’avais été invité à prendre la parole à l’Institut français, en janvier 2006. Je n’étais pas à l’époque Président du Crif mais Président du Comité français de Yad Vashem. Je me souviens avoir parlé de la Shoah et puis tout naturellement d’Israël, du terrorisme et de la nécessité du mur de séparation. C’est alors que des professeurs du Lycée français ont quitté la salle ostensiblement en signe de protestation. Pensez-donc : Yad Vashem, un Mémorial sioniste…!

J’exprime à Patricia toute mon admiration pour le travail qu’elle a effectué remarquablement pendant tant d’années dans des conditions malheureusement indignes de ce que devrait être une Éducation Nationale au service de la vérité, et je souhaite que ces pages servent à  faire comprendre le harcèlement professionnel injuste, impitoyable et impuni qui a été le sien pendant tant d’années, un harcèlement qui ne concerne pas qu’elle, probablement.

 

Un mot d’Olivier Ypsilantis, août 2014 :

Je n’ai vécu que le déclenchement de l’ ‟affaire du Lycée”. C’était en janvier 2006, des murmures s’étaient élevés d’un groupe d’enseignants qui assistaient à une conférence de Richard Prasquier ; ce dernier justifiait la construction du Mur de séparation entre Israël et les territoires palestiniens. J’étais assis à côté du Professeur Marcello Pezzetti et ces protestations nous firent serrer les poings. Cet incident me permit de prendre (une fois de plus) la mesure de l’animosité envers Israël. Je parle d’Israël alors qu’il devrait être question de la Shoah ; je vais y venir. Cette animosité reste pour moi un sujet d’étonnement et d’étude. 

Il y a les antisionistes militants, les fébriles ; mais en toile de fond se tiennent les antisionistes mous, les pantouflards — le gros de la troupe —, qui appartiennent à des catégories socio-culturelles et socio-économiques fort variées. L’antisionisme est un liant. A ce propos, n’est-il pas étonnant que des citoyens qui ne se préoccupent que de leur pouvoir d’achat et de leurs points retraite se montrent si préoccupés par Israël ? Pourquoi ce pays hautement complexe suscite-t-il un tel verbiage ? L’ignare qui généralement sait se taire est soudainement atteint de psittacisme au seul nom Israël. Pourquoi ? Israël, pays au destin incomparable et qui invite à une inlassable réflexion fait se lever des hordes d’ennemis grégaires qui prennent des postures ‟morales”.  

Pourquoi l’antisionisme attire-t-il les foules ? Pourquoi Israël cristallise-t-il le ressentiment voire la haine d’un si grand nombre ? J’ai une réponse, probablement partielle. L’antisionisme peut être envisagé comme une paire de pantoufles incomparablement confortables. Il suffit de les essayer pour ne plus vouloir les quitter. La dénonciation d’Israël procure un infini confort. Elle permet par exemple d’évacuer la Shoah, cette histoire européenne. Le pantouflard : ‟Les Juifs ont été assassinés certes — nous ne sommes ni des révisionnistes ni des négationnistes — mais, à présent, ce sont eux qui assassinent. Les assassinés se sont convertis en assassins”. Et le pantouflard retourne à sa somnolence après avoir émis cette profonde ‟pensée”. L’antisionisme s’inscrit le plus souvent dans la grégarité. L’antisionisme, c’est la rumination, la stabulation, la chaleur du troupeau.  

Je vis presque quotidiennement cette bêtise que pointe Georges Bensoussan : ‟Leur raisonnement, tout juste sorti de l’enfance et qui partage le monde entre bons et méchants, entre justes et injustes, comprend difficilement que la force peut être du côté de la justice et que le nombre de victimes ne rend pas une cause juste pour autant”. En juillet 2014, après le déclenchement de l’Opération Protective Edge, je savais qu’au bout de quarante-huit heures, l’opinion publique en viendrait à juger que la réponse d’Israël était disproportionnée. L’opinion publique regardait les compteurs : trop de Palestiniens tués, pas assez de Juifs tués — pardon, d’Israéliens —, donc réponse disproportionnée…

Il y a peu, sur mon blog, un intervenant est venu me chanter les louanges des combattants du Ghetto de Varsovie avec des trémolos pour mieux m’assener que sa détestation de Tsahal était proportionnelle à son admiration pour ces combattants. Le Juif faible, déguenillé et ne disposant que d’un armement de fortune face aux troupes de Ferdinand von Sammern-Frankenegg puis de Jürgen Stroop est exalté. Mais le Juif fort qui défend son pays retrouvé, Israël, attire la vindicte. Cette attitude a une généalogie précise, je n’insisterai pas. 

Comment être antisioniste sans être antisémite ? Il suffit d’un petit tour de passe-passe : on fustige Israël et le sionisme tout en exaltant ‟les Juifs” et les Palestiniens, — ‟le peuple en danger”  (?!) —, victimes d’Israël comme ‟les Juifs” ont été victimes des nazis, comme Nakba et Shoah vont main dans la main. Cette entreprise de manipulation et ces inversions sont fort prisées en Europe car elles permettent de pratiquer une sorte d’annulation de la Shoah, de débarbouiller les consciences, d’habiller de frais les mémoires et de confirmer le moelleux des pantoufles. Ce n’est pas par hasard qu’ils sont si nombreux en Europe à fouiner du côté d’Israël sans jamais se donner la peine d’étudier l’histoire de ce pays, particulièrement complexe et stimulante. On se penche les yeux embués sur ‟le peuple en danger” (?!) tout en se désintéressant ou en ne s’intéressant que très épisodiquement aux peuples véritablement en danger. Les Palestiniens n’intéressent que dans la mesure où ce sont les Juifs qui les ‟oppriment”.  

La dénonciation d’Israël et des ‟crimes du sionisme” offrent à l’Europe la possibilité de jouer avec/sur les sentiments du monde arabo-musulman, tant chez lui qu’auprès des populations immigrées. Désigner Israël comme source de tous les maux permet aux États arabes (pour ne citer qu’eux) de détourner les colères de leurs populations, un procédé bien connu des historiens. Ces États ont trouvé le point faible de l’Occident. Toutes les conditions sont ainsi réunies ‟pour que l’Europe régresse vers une zone très trouble de ses penchants passionnels les plus archaïques”, ainsi que l’écrit Shmuel Trigano. 

Joseph Klausner avait dit à un célèbre écrivain : ‟Sois en minorité, ne suis jamais la masse”. Être sioniste, aimer Israël de tout son cœur, c’est répondre radicalement à cette invitation qui constituait en quelque sorte son testament politique. Les raisons de mon sionisme sont multiples mais cette raison en est une : être en minorité et ne pas avoir à supporter l’odeur du troupeau. Etiam si omnes, ego non.  

 

4 mars 2014, une amie, Yvette, professeur de philosophie, m’envoie le courrier suivant. Yvette est une collègue de Patricia, professeur d’italien :

Cher Olivier, 

En lisant les commentaires que suscite la triste affaire Dieudonné, je ne peux m’empêcher de faire des rapprochements avec des événements que j’ai vécus dans mon lycée, il y a déjà plus de six ans, et dont je t’avais alors parlé. 

Si l’affaire Dieudonné dans ses diverses manifestations reflète le délabrement intellectuel et moral de la société française, je crois que ce dont j’ai été témoin dans ce Lycée français à l’étranger m’a donné un avant-goût de cette infamie. En effet, ce grand lycée — où la majorité des enseignants sont peu intégrés dans le pays d’accueil — fonctionne en circuit fermé. A ce titre, il constitue un microcosme de la réalité française. D’une certaine manière, on y retrouve au quotidien des caractéristiques de la France profonde dans toute sa médiocrité. L’affaire dont je vais te parler est simple, a priori. 

A l’occasion d’une conférence sur la Shoah, une enseignante tient devant ses élèves des propos ironiques et méprisants sur l’enseignement de la Shoah. Une autre enseignante lui en fera le reproche, en privé. Cette dernière sera mise à l’écart par ses collègues et sera victime d’une campagne de diffamation d’une extrême violence, activement conduite par le syndicat majoritaire dans cet établissement. Par ailleurs, la passivité de l’institution scolaire empêchera de mettre fin à ce harcèlement et de rétablir la vérité. A ce jour, les conséquences de ces malveillances persistent et sous diverses formes. Étant moi-même intervenue par la parole et l’écrit, je pourrais t’apporter plus d’informations si tu souhaitais approfondir cette triste histoire qui, en quelque sorte, a un caractère exemplaire. 

J’ajoute que cette affaire concerne une personne dont tu connais bien l’engagement et les valeurs. Je pense que tu devrais la contacter directement. En effet, elle te parlera de ce qu’elle a vécu et tu pourras constater les mécanismes mis en œuvre, les complicités et les lâchetés qui ont permis l’impunité des coupables et la déformation des faits.

 

10 mars 2014, réponse de Patricia au courrier d’Olivier : 

Cher Olivier,

Merci de ton intérêt pour ce que je nommerai  l’ ‟affaire du Lycée”. Je suis bien sûr disposée à répondre à toutes tes questions. 

Tu connais cette affaire dans ses grandes lignes et ton courrier me laisse penser que tu as compris les motivations de ceux qui l’ont montée de toutes pièces.  

La propagande acharnée de plusieurs membres du Snes sous la houlette de la documentaliste du Lycée français (une campagne qui commença dès le 30 janvier 2008) continue à distiller son venin et à produire ses effets sur les nouveaux venus. Cette affaire m’a épuisée, elle a également été pour moi une source de nombreux questionnements même si aujourd’hui, par la force de l‘habitude, je suis devenue plus spectatrice qu’actrice des nombreuses marques de rejet qui constituent mon lot quotidien. J’observe et mes conclusions ne m’inclinent guère à l’optimisme, crois-moi. Je retrouve les mécanismes si efficaces du stalinisme et évolue dans un univers kafkaïen… Dans cette affaire, le plus inquiétant est cette masse qui ne veut rien savoir — surtout ne pas se compliquer la vie ! — et se laisse guider par des mots d’ordre, les yeux fermés. Et ne parlons pas de la lâcheté de l’Institution qui, comme à son habitude, veut éviter le scandale et est prête à tout pour que rien ne se sache.

 

2 - Edith BruckEdith Bruck (née en 1932)

 

L’année dernière, j’ai vraiment compris que la Shoah suscitait une haine passionnelle, avec cette tentative de sabotage évitée in extremis d’une conférence (le 7 mars 2013) sur Edith Bruck. Tout comme Richard Prasquier et quelques autres proches, la question de savoir « Qu’aurais-je fait ? » reste et restera sans réponse pour moi ; en revanche, mon interrogation sur la capacité de la masse à se laisser manipuler a trouvé un embryon de réponse. Grâce à ce qui est arrivé au lycée, j’ai compris comment des dictatures peuvent asseoir leur pouvoir sur les masses. Les ingrédients sont toujours les mêmes, propagande savamment menée, mensonges, renversement et distorsion systématique des faits, instauration de la terreur, contrôle permanent, complicité active ou passive des uns, lâcheté des autres. Ainsi, une collègue me disait dernièrement que chaque fois qu’elle venait me parler on lui en faisait le reproche. J’ai aussi vérifié ce que les études historiques rappellent fréquemment, à savoir que le degré de résistance des gens aux réflexes grégaires ne dépend absolument pas de leur degré de formation académique. Malgré mon inquiétude et mon découragement, je suis heureuse de pouvoir compter sur quelques amis qui partagent mes sentiments et ont à cœur de rétablir la vérité.      

 (à suivre)

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