Franz Kafka, notes retrouvées – H/H

 

Parmi les très nombreux livres relatifs à Franz Kafka, je conseille l’essai d’Elias Canetti, « L’autre procès – Lettres de Kafka à Felice » (Der andere Proses – Kafkas Briefe an Felice), un petit livre véritablement fascinant, comme le sont les écrits de Franz Kafka et comme le sont (très) rarement les écrits sur Franz Kafka. Cet essai s’ouvre sur ces lignes : « Les voici publiées, ces lettres d’un martyre qui dura cinq ans, en un volume de sept cent cinquante pages ; le nom de la fiancée, durant des années discrètement indiqué par un F. suivi d’un point, tout comme K., en sorte que, pendant très longtemps, l’on n’a même pas su quel il pouvait être… »

Autre livre passionnant et bourré de détails biographiques (un effort de contextualisation comparable celui de Klaus Wagenbach), « Franz Kafka, une vie d’écrivain » (Franz Kafka: Ein Schriftstellerleben) de Joachim Unseld (né en 1953), un livre qui met l’accent sur les rapports entre la vie privée de Franz Kafka et son activité d’écrivain, les institutions de la vie littéraire – en particulier ses éditeurs. Nous sommes redevables à Klaus Wagenbach de la richesse du matériel relatif aux années de jeunesse (1883-1912). Concernant les années postérieures, le matériel est plus pauvre. Nous en devons la description la plus complète à Hartmut Binder.

Dans la nuit du 14 au 15 mars 1939, Max Brod quitte Prague pour la Palestine. Dans ses bagages, les manuscrits écrits de la main de Franz Kafka. Voir ensuite le parcours suivi par ces manuscrits.

 

Dora Diamant (1898-1952)

 

Septembre 1921, Franz Kafka qui n’est venu que quelques jours à Berlin décide de quitter Prague pour toujours et de vivre dans la capitale allemande, avec Dora Diamant (s’orthographie aussi Dymant). Il juge que c’est la plus importante décision de sa vie. Mais elle se révèle désastreuse. Il va être lui aussi entraîné dans le maëlstrom de l’hyperinflation, dans une catastrophe économique qui s’empare de l’Allemagne. Les très modestes droits d’auteur qu’il peut attendre de Kurt Wolff sont mécaniquement augmentés du fait que la couronne tchèque reste une monnaie stable en ce début des années 1920. Cette donnée a incité Franz Kafka, toujours inquiet de l’état de ses ressources matérielles, à quitter Prague pour Berlin. Il écrit : « Ce qui a finalement influencé ma décision, c’est l’espoir qu’avec ma pension je pourrais vivre plus facilement en Allemagne qu’à Prague ». A Berlin, il cherche à calmer une angoisse existentielle et à simplifier l’aspect matériel de son existence, en commençant par augmenter ses revenus grâce au taux de change. Dora est frugale et peu intellectuelle, contrairement à Milena, Dora de quinze ans plus jeune que lui et qui l’admire. Il semble s’être décidé à pousser de côté des questions fondamentales de la vie à deux. Mais l’inflation emporte tout et Franz Kafka n’est pas épargné, lui qui espérait vivre de l’écriture et s’assurer un peu de sécurité matérielle. Presque au lendemain de son arrivée à Berlin, le mécanisme de l’inflation (qu’il ne s’est jamais vraiment donné la peine d’étudier) s’affole et les avantages présumés de la vie à Berlin se font leur contraire. En quelques semaines, le loyer de leur modeste logement (déjà trop cher) est multiplié par six et il leur faut en chercher un autre. Augmentation plus vertigineuse encore des produits alimentaires, des vêtements et des combustibles, alors qu’on entre dans l’hiver – et les hivers berlinois sont rudes.

Franz et Dora s’efforcent de « joindre les deux bouts » mais lorsque sa modeste pension prend deux semaines de retard, Franz doit demander un peu d’argent à sa sœur, Ottla. On imagine ce qu’une telle décision dut lui coûter. Il s’efforce par ailleurs de rassurer ses parents et de leur cacher son degré de pauvreté. Il doit également subvenir aux besoins de Dora, alors privée de tout moyen de subsistance. Franz reste calme et consulte le calendrier (avec ses sentences quotidiennes) accroché à un mur de la cuisine et dont il est question dans sa correspondance et dans les souvenirs de Dora. Sa logeuse lui reproche de dépenser trop d’électricité. Il achète une lampe à pétrole pour continuer à écrire jusque tard dans la nuit. Et il fait un portrait précis de sa peu aimable logeuse dans « Une petite femme », écrit en octobre 1923. Qu’écrivit-il par ailleurs, au cours de ce séjour berlinois ? Hormis ce portrait et le fragment du « Terrier », on ne le saura probablement jamais. Dora a peut-être brûlé l’essentiel de ses manuscrits, et à la demande expresse de Franz. D’autres manuscrits de cette même période ont été saisis par la Gestapo. J’écris que Dora a peut-être brûlé des manuscrits de Kafka, car j’ai lu bien des choses contradictoires à ce sujet : il n’est pas rare que certains (véhéments à l’occasion) réfutent ce qui pour d’autres est un fait acquis. Dans une lettre à Martin Buber, Max Brod écrit en date du 25 janvier 1927 que dans la dernière année de sa vie, Franz Kafka pria Dora Dymant de brûler vingt gros cahiers : « Il était au lit et regardait les manuscrits qui brûlaient. »

Ces mois éprouvants passés à Berlin stimulent pourtant l’énergie de Franz Kafka et avivent ses espoirs, parmi lesquels, le plus important peut-être, celui de pouvoir se passer de sa pension et vivre de la littérature. Mais Berlin va porter un coup fatal à cet espoir. De fait, Franz Kafka tombe toujours plus dans la dépendance, cette dépendance qui le révulse, suscite une sensation d’étouffement qui n’est probablement pas étrangère à sa maladie. Malgré tout, ses lettres ont un ton presque gai, désinvolte à l’occasion. Dans une lettre à Ottla, il écrit : « Les prix grimpent comme les écureuils chez vous, hier j’en ai presque eu le vertige. »

 

Un mot de Franz Kafka à son éditeur.

 

Franz Kafka prend peur à Berlin, une ville en état d’urgence ; aussi vit-il dans la banlieue, à Steglitz, plus calme, une banlieue qu’il ne quitte que très rarement pour Berlin. Il doit se ménager, considérant sa santé devenue déplorable. Il sort rarement de chez lui, les sorties occasionnant généralement des dépenses. Les prix poursuivent leur hausse vertigineuse. Hiver. Dora et Franz ne peuvent plus chauffer leur logement, et Franz finit par tomber malade. Vers Noël, il doit garder le lit pendant un mois. Il ne se remettra jamais vraiment. L’argent manque pour le chauffage mais aussi pour de la nourriture saine et un minimum de soins médicaux. Il ne consulte qu’une seule fois un médecin, lors d’une grave rechute. Le 1er février 1924, ils sont chassés de leur logement « en qualité de pauvres étrangers insolvables ». Dora parvient à en trouver un autre. L’état de santé de Franz se détériore rapidement. Lorsque son oncle Siegfried Löwy – le médecin de campagne –, envoyé par sa famille arrive à Berlin, fin février 1924, il est épouvanté par l’état de son neveu. Il finit par le convaincre de la nécessité d’un séjour dans un sanatorium. Accablé, songeant aux frais, Franz Kafka écrit dans une lettre : « Comme cela est difficile et quelles sommes effrayantes ne vais-je pas devoir extorquer aux autres pour moi ». C’est pourquoi il conclut le 7 mars 1924 un contrat avec la maison d’édition Die Schmiede. Depuis le début de sa grave maladie pulmonaire, il avait catégoriquement refusé de publier, mais les problèmes financiers le forcent à céder. Cette concession s’accompagne dans un même temps de la destruction d’un grand nombre de manuscrits. Le contact avec cette maison d’édition s’est fait grâce à Ernst Weiss que Franz Kafka admire beaucoup, pour ses qualités d’écrivain mais aussi parce qu’il mène une vie d’écrivain libre.

Franz Kafka est de retour à Prague, dans l’appartement de ses parents. La sollicitude dont il est entouré ne l’empêche pas d’éprouver de l’accablement : une fois encore sa volonté d’indépendance se voit frustrée. Son voyage pour Davos, dans un sanatorium, est ajourné. Il reste à Prague où Dora ne l’a pas suivi : il ne veut pas la mêler à son passé praguois. Il écrit sa dernière œuvre, « Joséphine, la cantatrice », un récit qu’il achève en avril 1924. C’est alors qu’il ressent pour la première fois une brûlure à la gorge. Une laryngite tuberculeuse est diagnostiquée. Il est trop tard pour l’opérer. A la demande de Dora Dymant et de Robert Klopstock, il est transféré dans un sanatorium non loin de Vienne, près de Klosterneuburg. Il y décède le 3 juin 1924. Il est inhumé le 11 juin.

Hiver 1922-1923, Franz Kafka souffre d’accès de fièvre et d’insomnies. Le printemps lui redonne toutefois des forces. En mars 1923, dans une lettre à Ottla, il évoque un projet d’immigration en Palestine. Au cours de sa maladie, il a surtout lu des auteurs juifs, sionistes, ce qui a confirmé son « sentiment d’appartenance à un peuple ». Il faut lire ses lettres à Milena pour prendre la mesure de son sionisme. Ce projet d’immigration est activé par un antisémitisme qui se manifeste toujours plus ouvertement, à Prague, mais aussi par l’espoir d’un climat plus favorable à sa santé. Ses études d’hébreu, intenses au cours du premier semestre 1923, montrent que son intention est sérieuse. Mais au mois de juillet, à Müritz, au bord de la Baltique, il fait la connaissance de Dora Diamant (elle vit alors à Berlin) et il renonce aussitôt au projet palestinien, dont la réalisation était prévue pour le mois d’octobre suivant. Pourquoi ce brusque renoncement ? Les possibilités que lui offre Berlin (par rapport à Prague) ajournent l’urgence de cette immigration. Ce rêve d’un départ pour un espace libérateur, il l’avait eu avec l’Amérique. Par ailleurs, il s’était fait à l’idée que toute relation suivie avec une femme lui était fermée et qu’il lui fallait s’engager fermement dans la solitude. La rencontre avec Dora Diamant non seulement ajourne le projet palestinien mais réactive ces autres mythes qui n’ont cessé de le tarauder : le mariage et la famille, lieu de tous ses espoirs. De plus Berlin représente pour lui un espace de liberté, un antidote à Prague, moins exotique que l’Amérique ou la Palestine, certes, mais néanmoins non dénué d’efficacité. Dans une lettre à Milena, il écrit (sans mentionner Dora) à la fin du mois de septembre 1923 : « Je me suis mis à envisager la possibilité de m’installer à Berlin. Elle n’était pas beaucoup plus grande à ce moment-là que nos chances pour la Palestine, mais elle a grandi par la suite. Vivre seul à Berlin c’était chose impossible à tous égards, évidemment ; et pas seulement à Berlin ; n’importe où. Sur ce point aussi j’ai trouvé à Müritz une aide prodigieuse dans son genre. »

Berlin a toujours attiré Franz Kafka. Il la voyait comme une ville capable de le débarrasser de la vieille enveloppe qui à Prague l’enserrait. Prague fut pour lui la ville de la dépendance et du célibat persistant. Il se souvenait du projet Felice Bauer, fiançailles douloureuses, deux fois rompues, mais qui le firent tendre vers l’indépendance et la fondation d’une famille. Berlin, ville fatidique aussi, contre laquelle il n’aura cessé de se briser. En juillet 1914, il décide de vivre à Berlin de sa plume – sans la moindre pension versée par son employeur. Le jour même prévu pour son départ, éclate la Première Guerre mondiale. Trois ans plus tard, il déclare à Kurt Wolff qu’il quitte son poste pour se marier et peut-être vivre à Berlin, et c’est alors que les premiers symptômes de sa maladie se déclarent. Juillet 1923, Berlin encore, avec un fol espoir. Ce n’est plus le Berlin de 1914 et de 1917 où il espérait vivre de ses travaux littéraires, mais Berlin lieu de vie commune avec une femme, Berlin comme remède contre Prague… Toujours soucieux d’apporter de l’aide à son ami, Max Brod voyait Berlin comme une solution pour Franz Kafka. On peut penser que la rencontre avec Dora Dymant fut le catalyseur – par ses récits enthousiastes Max Brod avait préparé le terrain. Le 24 septembre, Franz Kafka part pour Berlin et s’installe à Steglitz avec Dora. Max Brod qui lui rend visite rapporte que son ami est heureux et qu’il s’est remis à écrire avec plaisir.

« Franz Kafka », un nom qui fait revenir tant de souvenirs et avec une précision souvent douloureuse. Pourquoi ma mémoire se fait-elle si précise lorsque je pense à lui ? Je pourrais sans peine travailler à d’autres articles, nombreux, où passe sa silhouette. Mais, à présent, ma facilité à écrire ainsi me devient suspecte.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Franz Kafka, notes retrouvées – G/H

 

Mon approche de Franz Kafka : entre Maurice Blanchot, une formidable décontextualisation (voir « De Kafka à Kafka ») et Klaus Wagenbach, une formidable contextualisation. Adolescent, je penchais plutôt vers Maurice Blanchot. A présent, je penche franchement vers Klaus Wagenbach. Par fatigue ? Pas si sûr. Ma fascination pour Maurice Blanchot n’en reste pas moins marquée ; et il me suffit d’ouvrir ce livre pour que le vertige –  oui, le vertige – me reprenne. Je vous donne à lire le premier paragraphe de « La lecture de Kafka » (1943), deuxième texte de ce recueil, pour vous laisser pressentir ce que peut être un certain vertige : « Kafka a peut-être voulu détruire son œuvre parce qu’elle lui semblait condamnée à accroître le malentendu universel. Quand on observe le désordre dans lequel nous est livrée cette œuvre, ce qu’on nous en fait connaître, ce qu’on en dissimule, la lumière partiale qu’on jette sur tel ou tel fragment, l’éparpillement de textes eux-mêmes déjà inachevés et qu’on divise toujours plus, qu’on réduit en poussière, comme s’il s’agissait de reliques dont la vertu serait indivisible, quand on voit cette œuvre plutôt silencieuse envahie par le bavardage des commentaires, ces livres impubliables devenus la matière de publications infinies, cette création intemporelle changée en une glose de l’histoire, on en vient à se demander si Kafka lui-même avait prévu un tel désastre dans un pareil triomphe. Son désir a peut-être été de disparaître, discrètement, comme une énigme qui veut échapper au regard. Mais cette discrétion l’a livré au public, ce secret l’a rendu glorieux. Maintenant, l’énigme s’étale partout, elle est le grand jour, elle est sa propre mise en scène. Que faire ? »

Ottla (Ottilie) Kafka, née en 1892, la plus jeune des trois sœurs de Franz Kafka (né en 1883). Commence à travailler à la boutique de son père, Hermann, dès sa sortie de l’école communale. Alors qu’elle approche de la vingtaine, elle parvient à exercer le métier de son choix : elle travaille dans une exploitation agricole puis étudie dans une école d’agriculture. Peu avant la Première Guerre mondiale, elle fait la connaissance de Josef David (1891-1962), un Tchèque chrétien qu’elle épouse en 1920 contre l’avis de sa famille et de son milieu. Le couple a deux filles : Věra (née en 1921) et Helene (née en 1923). Sous le nazisme, Ottla demande le divorce afin de ne pas nuire à la carrière de son mari, un juriste ; mais ce faisant, elle se met encore plus en danger considérant la législation nazie. Déportée à Theresienstadt, elle se porte volontaire pour accompagner un transport d’enfants vers Auschwitz, début octobre 1943. Elle n’en reviendra pas. La photographie d’elle que je préfère sans m’expliquer vraiment pourquoi : une photographie prise à Zürau, au cours de l’hiver 1917-1918. La publication des lettres de Franz Kafka à sa sœur Ottla entreprise par Hartmut Binder et Klaus Wagenbach. Les conseils de Franz à Ottla, son attention quant à l’éducation de ses deux nièces, Věra et Helene, et l’aide apportée par Ottla à Franz.

 

Franz Kafka et Ottla (troisième à partie de la gauche) dans les environs de Zürau, en 1917.

 

Franz Kafka part en congé pour Paris en 1901 avec Max et Otto Brod ; mais il doit écourter son séjour pour cause de crise de furonculose.

Max Brod : « Kafka et moi-même, nous partagions la curieuse conviction que pour pénétrer pleinement le sens d’un paysage il fallait avoir établi avec lui un contact presque physique en se plongeant dans ses eaux vives. Par la suite nous sillonnâmes ainsi la Suisse, pratiquant nos qualités de nageurs dans tous les lacs où c’était possible ». Cette conviction, je l’ai et la pratique volontiers ; aussi ai-je souri en lisant ces mots de Max Brod.

Après être entré à l’agence pragoise de la compagnie d’assurance de Trieste, Assicurazioni Generali, Franz Kafka se met à l’étude de l’italien à l’automne 1907.

Promenade favorite de Franz et Ottla, le parc Chotek, Chotkovy Sady (aménagé entre 1826 et 1834), tout proche de la vieille ville de Prague.

Le logement occupé par Franz Kafka, du 26 novembre 1916 à la fin du mois d’août de l’année suivante, Alchimistengasse 22.

Zürau, près de Saaz, au nord-ouest de la Bohême, où Ottla administre le domaine de son beau-frère Karl Hermann (le mari de sa sœur Elli) alors sous les drapeaux. Soutenue par Franz, Ottla parvient après des mois de discussion avec son père à quitter le magasin tenu par ce dernier pour se consacrer à l’agriculture.

Quelle a été la somme des destructions opérées par Franz Kafka, et éventuellement par d’autres sur ses injonctions – des lettres à ses correspondants ? On sait que la correspondance de Franz Kafka occupe en volume, grosso modo, la moitié de la totalité de ses écrits. D’après ce qu’il en reste, on en déduit que Franz Kafka n’a presque rien écrit au cours des deux années avant novembre 1916. Par contre, les mois où il travailla dans son logement de l’Alchimistengasse comptent parmi les plus productifs de sa vie d’écrivain. Ainsi, de décembre 1916 à avril 1917, de nombreux écrits voient le jour, parmi lesquels presque toutes les nouvelles contenues dans « Un médecin de campagne » (Ein Landarzt).

Après avoir donné congé de son logement au palais Schönborn (où il occupe un deux pièces), Franz Kafka s’installe chez ses parents, sur l’Altstädter Ring. C’est à ce logement au palais Schönborn qu’il attribue ses crachements de sang mais aussi à « l’effort surhumain que m’imposait ma volonté de me marier » (voir la fiancée Felice Bauer). Il y aurait un long article à écrire sur les logements de Franz Kafka et ses rapports avec eux. N’oublions pas qu’il vécut chez ses parents au-delà de ses trente ans.

Max Brod rapporte n’avoir vu pleurer son ami qu’une fois, après la seconde rupture (définitive) avec la fiancée Felice Bauer. Franz Kafka se rendit au bureau de Max Brod et « assis à côté de moi sur le tabouret réservé aux postulants, aux pensionnés, aux accusés ; c’est là qu’il pleurait… » L’unique raison de la rupture avec Felice Bauer, à en croire ce qu’il aurait confié à Max Brod : « Parvenir à la connaissance des choses dernières, le Juif d’Occident n’y est pas parvenu et c’est pourquoi il n’a pas le droit de se marier ». Il y a probablement d’autres raisons, enveloppées dans cette dernière. A chaque lecteur de s’efforcer de les délinéer sans jamais se prendre au sérieux.

Franz Kafka jardinier à Zürau. Dans une lettre du 27 avril 1918 d’Ottla à Josef David, son futur mari (elle l’épousera à l’été 1920), on peut lire : « Je me sens bien dans ce jardin. Aujourd’hui j’ai travaillé avec mon frère d’une heure à huit heures du soir. Il faisait presque nuit. Nous avons planté des légumes ». Au cours de l’été suivant, Franz Kafka aide à des travaux de jardinage à Troja, un faubourg de Prague. Il avait pris goût à cette activité.

Franz Kafka ne datait pas la plupart de ses lettres, ce qui n’a pas facilité le travail des éditeurs qui ont dû procéder par déduction lorsque que l’enveloppe n’en était pas conservée, avec un cachet de la poste lisible. La très abondante correspondance de Franz Kafka s’adresse à un nombre limité de personnes qui ne vont guère augmenter avec les années. Cette correspondance devait prendre beaucoup de son temps car outre le nombre de ses lettres, certaines étaient fort longues et pouvaient se faire textes littéraires à part entière, des débuts de récits par exemple. Il faut lire l’introduction de Marthe Robert à « Correspondance 1902-1924 » (NRF Gallimard). Marthe Robert est une sorte de bathyscaphe qui éclaire par moments et par endroits les portions d’un monde retiré et abyssal : Franz Kafka. Ce qu’elle dit de la fonction de la correspondance chez cet écrivain, notamment en regard de la fiancée – Felice (Bauer) – est particulièrement remarquable.

Dans « Lettres à Ottla » (j’en possède l’édition NRF Gallimard), une chronologie (page 228 à page 243) particulièrement intéressante et détaillée met l’accent sur les correspondants de Franz Kafka. Dans « Correspondance 1902-1924 » (j’en possède l’édition NRF Gallimard), « Extraits des feuillets de conversation » (page 559 à page 567). Lorsque la maladie (laryngite tuberculeuse) se fut déclarée, on recommanda au malade d’éviter de parler, recommandation qu’il respecta. Avec ceux qui le veillèrent jusqu’à la fin, outre le personnel, Dora Diamant et Robert Klopstock, il communiqua en griffonnant sur des morceaux de papier. Ces papiers étaient en possession de Robert Klopstock et l’édition en question en a publié une petite partie. Quelques-uns de ces feuillets de conversations : « Vous n’avez jamais entendu parler de Schweninger, le médecin de Bismarck ? Il était placé entre la médecine classique et une médecine naturelle entièrement trouvée par ses propres moyens, un grand homme, sa tâche auprès de Bismarck était très difficile parce que ce dernier était un formidable mangeur et buveur » ; « Un peu d’eau, ces pilules restent fichées dans la muqueuse comme des éclats de verre » ; « Mettez-moi un instant la main sur le front pour me donner du courage. »

 

Gustav Janouch dont les « Conversations avec Kafka » constituent un livre précieux entre tous dans l’immense littérature relative à Franz Kafka. 

 

Parmi les livres les plus émouvants – les plus vrais– sur Franz Kafka (loin de toute construction érudite, avec interprétations généralement imbues d’elles-mêmes) : « Conversations avec Kafka » de Gustav Janouch. Une première édition allemande de ces notes prises par Gustav Janouch (1903-1968), alors lycéen (il a dix-sept ans), est publiée en 1951, en Allemagne. Clara Malraux en fait une traduction publiée sous le titre « Kafka m’a dit » chez Calmann-Lévy, en 1952. Toutefois, l’amie de Gustav Janouch chargée de dactylographier le manuscrit original opère une sélection (on peut se demander pourquoi et, surtout, selon quels critères ?) et reporte à peine la moitié du document. Ce n’est qu’à la fin de sa vie que Gustav Janouch reconsidère l’intégralité de ses notes et peut ainsi compléter cette première publication. J’ai devant moi l’édition intégrale du compte-rendu de ces rencontres, publiée par Les Lettres Nouvelles / Maurice Nadeau, une traduction de la deuxième édition allemande de 1968 (année de la mort de Gustav Janouch) menée par Bernard Lortholary qui est également l’auteur de l’introduction et des notes. Ce livre précieux entre tous a certes ses limites : Franz Kafka y parle à peine de ses livres, un sujet que Gustav Janouch n’aborde pas. Mais ces limites font la force de ce livre et confirment son authenticité. Gustav Janouch évoque l’homme tel qu’il l’a connu et il n’a pas retouché ses notes. De plus, il n’a pas lu les œuvres posthumes de Franz Kafka, se déclarant incapable de les appréhender. Dans ces pages, Franz Kafka n’est prétexte à aucun discours et, de ce fait, sa présence est formidable. Si je n’avais qu’un livre sur Franz Kafka à conseiller, un seul livre, je conseillerais ce livre et sans la moindre hésitation.

Bernard Lortholary termine ainsi son introduction à l’édition complète de « Conversations avec Kafka » que j’ai devant moi : « Avec ses limites, ses lacunes et ses faiblesses, ce témoignage est irremplaçable sur une période où le “Journal” s’interrompt, où l’œuvre piétine, où la maladie s’aggrave rapidement et où les lettres à Milena, si bouleversantes qu’elles soient, ne jettent dans les ténèbres qu’un éclairage nécessairement partiel, voire partial. A la lecture de la première version – incomplète – de ces conversations, la vérité des propos et de l’image de Kafka a frappé d’étonnement aussi bien l’ami de toujours, Max Brod, que la compagne des derniers mois, Dora Dymant. Aujourd’hui, dans cette édition augmentée, le lecteur trouve ou retrouve nombre d’informations capitales et de confirmations précieuses, d’ailleurs considérées et utilisées comme telles par des interprètes notoires, depuis Klaus Wagenbach (ainsi, par exemple, sur les rapports entre Allemands, Juifs et Tchèques ; sur les relations avec les anarchistes ; sur le sionisme, etc.) jusqu’à Deleuze et Guattari  (sur le désir et l’écriture, sur les dessins, sur le conflit œdipien comme “comédie”, etc.). On y trouvera de surcroît quantité d’échantillons quotidiens de l’esthétique de Kafka, de ce qu’il faut bien appeler sa morale, et aussi de son humour. »

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis 

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Franz Kafka, notes retrouvées – F/H

 

Parmi mes plus belles lectures sur Franz Kafka, l’étude de Klaus Wagenbach, « Franz Kafka. Années de jeunesse (1883-1912) », un ouvrage gorgé de détails biographiques qui, à l’occasion, relèvent du travail de détective (à la manière des biographes britanniques), un ouvrage qui s’oppose à la décontextualisation dont sont friands les intellectuels français – décontextualiser, comme c’est chic ! Klaus Wagenbach a travaillé à cette étude entre 1951 et 1957, fruit d’une recherche systématique relative au milieu pragois de Franz Kafka. La seule biographie de Franz Kafka en ces années était celle de Max Brod. Elle ne fait pas mention des éléments biographiques (rares et épars) des années envisagées par Klaus Wagenbach.

Franz Kafka (1883-1912) ; 1912, année décisive selon ses propres appréciations. Voir la nuit du 22 au 23 septembre 1912. « Le verdict » ou l’émergence d’un nouveau style, un style resserré, implacablement logique et ascétique pourrait-on dire.

En annexe au livre de Klaus Wagenbach en question, la liste des livres de la bibliothèque personnelle de Franz Kafka, liste présentée par ordre alphabétique des auteurs, liste (incomplète) établie dix ans après la mort de Franz Kafka. Le nombre des livres de cette liste s’élève à environ deux cent cinquante titres ; il ne s’agit donc pas d’une bibliothèque considérable. On peut y noter la présence d’assez nombreux livres sur la religion.

Le Nouveau cimetière juif de Prague (Nový židovský hřbitov), un cimetière situé dans le quartier de Žižkov et d’une superficie d’environ dix hectares. La tombe de Franz Kafka (je viens de trouver la réponse à ma question) est l’œuvre de Leopold Ehrmann (1886-1951), auteur de diverses réalisations pour les communautés juives de la région, en particulier des synagogues. Il part pour les États-Unis en 1940, avec sa femme, et s’installe à Chicago. Leopold Ehrmann est également l’auteur d’un immeuble d’habitation construit en 1937-1938 (sur Lodecká 3, Prague) en collaboration avec František Zelenka, mort en déportation.

 

La tombe de Franz Kafka au Nouveau cimetière juif de Prague (Nový židovský hřbitov)

 

Un témoignage sur l’oncle Philipp, qui s’orthographie aussi Filip (frère du père de Franz Kafka), témoignage d’une nièce : « Philipp était facile à vivre, toujours gai, il portait toujours des souliers vernis, une fleur blanche à la boutonnière, il racontait volontiers des histoires (pas toujours convenables), il savait et aimait vivre. Contrairement à son frère Hermann, il s’entendait bien avec les enfants ». Les témoignages de cette nièce, Mme Bergmann, alors la seule survivante des vieilles générations, sont d’autant plus précieux qu’au moment où elles les a livrés, elle ne connaissait ni la « Lettre au père », ni le « Journal ».

Le livre de Klaus Wagenbach est riche en précisions établies à partir de recherches dans des bibliothèques mais aussi grâce à des conversations et des correspondances ainsi qu’à des témoignages écrits à la demande de l’auteur. Voir ces pages du chapitre II, « Au lycée. 1893-1901 », qui fourmillent de détails sur la scolarité de Franz Kafka.

Ma méfiance envers l’interprétation psychanalytique appliquée à Franz Kafka est relative. Je ne dénonce pas la psychanalyse en tant que telle, je ne fais que dénoncer la prétention de certaines interprétations – de certains auteurs – qui déclarent tout de go (ou laissent sous-entendre) ne rien laisser passer au travers des mailles de leurs filets. Il ne s’agit en aucun cas de nier la fécondité des propositions de la psychanalyse mais de limiter certaines prétentions comme ivres d’elles-mêmes et de leur jargon spécialisé. Klaus Wagenbach : « On trouve une description grosso modo du caractère de Kafka dans l’essai “Deuil et mélancolie” de Sigmund Freud. Voir également Carl Gustav Jung, “La signification du père dans le destin de l’individu” ». Une remarque qui va dans mon sens (une mise en garde) : par exemple, il ne faut pas pousser jusqu’au délire le double sens de nombreux noms propres chez Franz Kafka, comme le fait Norbert Fürst – voir « Die offenen Geheimtüren Franz Kafkas Fünf Allegorien ».

Les relations de Franz Kafka avec les anarchistes. Trouver des documents (témoignages) à  ce sujet. Klaus Wagenbach écrit : « Les sources concernant les relations de Kafka avec les anarchistes ne sont pas nombreuses, mais sûres et indépendantes les unes des autres. Le document le plus important est le compte-rendu de Michal Mareš » ; on le trouvera à la fin du livre « Franz Kafka. Années de jeunesse (1883-1912) ». Voir la biographie de (Josef) Michal Mareš (1893-1971).

Berta Fanta (1865-1918) et son salon, le plus célèbre de Prague avant la Première Guerre mondiale, un salon situé dans l’appartement juste au-dessus de la pharmacie de son mari, Max Fanta. Else Fanta, la fille de Berta et de Max, épousera Hugo Bergmann, l’ami de Franz Kafka, qui fréquenta également ce salon. Quelle fut l’influence de ce salon sur Franz Kafka ? On ne le sait avec certitude. On y parlait essentiellement de sciences naturelles et de physique (parmi les habitués, Albert Einstein qui enseignait à Prague) ainsi que de philosophie et de deux sciences nouvelles : la théorie de la relativité et la psychanalyse. Franz Kafka était peu doué pour la physique et encore moins pour les mathématiques, aussi certaines conférences dispensées dans ce salon durent le laisser indifférent.

 

Hugo Bergmann (1883-1975)

 

Adolf Gottwald, l’un des professeurs de Franz Kafka au lycée. Adolf Gottwald avait cette particularité de n’attacher que peu d’importance aux devoirs et d’exiger la plus grande attention pendant les cours, des cours qui se faisaient à l’occasion conférences avec digressions philosophiques. Ces conférences eurent une grande influence sur Franz Kafka qui, vers la fin de ses études secondaires, devint avec Oskar Pollak un adepte passionné du darwinisme. Redisons-le, Franz Kafka était peu doué pour la physique et encore moins pour les mathématiques ; il n’empêche qu’avant même d’écrire ses principaux ouvrages, il avait acquis une connaissance plutôt ample et profonde d’une époque scientifique en pleine formation.

C’est probablement chez Berta Fanta que les questions religieuses commencent à le préoccuper. Les divergences confessionnelles au sein de la famille Fanta lui rendent sensible l’insécurité engendrée par un complet détachement de la foi juive. Max Fanta est un adepte de l’islam tandis que sa femme, Berta, après avoir goûté à diverses croyances cède au goût du jour : le spiritisme et, plus encore, la théosophie. En 1911, Rudolf Steiner donne une série de conférences chez Berta Fanta. Il est à l’origine de la première communauté théosophique. Franz Kafka n’échappe pas à la séduction exercée par ce conférencier, bien que les notes rapportées dans le « Journal » tendent vers le scepticisme, un scepticisme de plus en plus affirmé. Ce timide intérêt pour la théosophie représente chez Franz Kafka une tentative destinée à combler un vide, vide que confirme la pratique religieuse de sa famille et de son entourage : un judaïsme privé de base solide, un judaïsme desséché.

La connexion de Franz Kafka avec un judaïsme vivant va s’opérer en mai 1910, à Prague, au cours d’une représentation donnée par une troupe d’acteurs yiddish, une connexion qui va aller en s’affirmant et sous l’influence de son ami Max Brod. Jusqu’alors, les rapports de Franz Kafka au judaïsme avaient été indolents, déprimés même, des rapports communs aux Juifs émancipés de Prague. Ainsi Franz Kafka qualifia-t-il la bar mitzvah de « ridicule effort de mémoire » et les heures passées à la synagogue « d’infiniment ennuyeuses » et ainsi de suite. Vers la fin de ses études secondaires, le judaïsme de Franz Kafka est au plus bas. Par ailleurs, le sionisme qui intrigue et attire nombre de ses contemporains le laisse indifférent lorsqu’il ne provoque pas sa moquerie. De fait, Franz Kafka fuit un judaïsme protocolaire et comme plongé dans du formol pourrait-on dire sans forcer la note. Quant au sionisme naissant, il sent encore l’académisme et la ratiocination. Lui aussi manque de vigueur, bien que…

C’est donc par la troupe de Yitzhak Löwy que Franz Kafka va irriguer un terrain desséché, le terrain de ces Juifs occidentaux qui « en bons sujets font, sans s’inquiéter, ce qui leur est dicté ». En octobre 1911, la troupe de Yitzhak Löwy est de retour à Prague où elle donne des représentations au cours des mois qui suivent. Franz Kafka y assiste et en rend compte sur plus de cent pages dans son « Journal ». Il comprend à peine le yiddish, il n’en est pas moins profondément ému par le jeu des acteurs. Il comprend qu’il est juif et « sans curiosité du monde chrétien ». Il veut étudier la littérature yiddish mais avant tout l’histoire juive. Il lit « Histoire des Juifs » (Geschichte der Juden von den ältesten Zeiten bis auf die Gegenwart) de Heinrich Graetz puis « Histoire de la littérature judéo-allemande » de Meir Pines qui porte un jugement négatif sur la Haskalah, son intellectualisme, son éloignement du peuple. « Pour le peuple, le nom de maskil gardera toujours un sous-entendu d’ironie » écrit Meir Pines, une appréciation qui rejoint celle de Franz Kafka. Vers la fin de l’année 1917, dans une lettre à Max Brod, il écrit que les contes hassidiques sont « les seuls éléments juifs où, indépendamment de mon état d’esprit, je me sens toujours chez moi, alors que dans tout le reste, je me laisse embarquer… » La relation entre Yitzhak Löwy et Franz Kafka mériterait un article à part, notamment à partir de sa correspondance, des nombreuses pages du « Journal » ayant trait à cette troupe d’acteurs yiddish, sans oublier cet article qui rapporte des souvenirs de Yitzhak Löwy (destinés à une revue sous le titre, « Du théâtre juif ») auquel Franz Kafka travaille à Zürau, en 1917-1918. Peu après le départ de cette troupe, Franz Kafka assiste pour la première fois aux réunions organisées par le club sioniste Bar Kochba.

Alors que Max Brod devient sioniste, Franz Kafka, et jusqu’au début 1914, reste indifférent au sionisme sous toutes ses formes, ce qui jette un froid entre les deux amis. Pourtant, en 1912, on peut déjà noter l’intérêt soutenu qu’il porte aux implantations juives en Palestine et au mouvement HeHalutz. En mai 1912, il suit avec intérêt une conférence donnée par David Trietsch, ainsi qu’il le rapporte dans son « Journal ». Il ne perdra plus cet intérêt pour le sionisme, un intérêt qui ira en s’affirmant jusqu’à sa mort. L’austérité des pionniers socialistes (essentiellement issus d’Europe orientale et de Russie) le séduit. Il apprécie cette vie simple, au contact de la nature. Son sionisme ne va guère au-delà. Il manque de bases théoriques et il n’envisage guère la communauté. C’est par Yitzhak Löwy et sa troupe que Franz Kafka se penche pour la première fois et avec émotion vers le judaïsme et qu’il s’interroge.

La communauté ! Dans une nouvelle intitulée « Dans notre synagogue » (1922), le narrateur, membre de la communauté juive, rapporte qu’un mammifère plus ou moins de la taille d’une martre vit dans la synagogue ; c’est un animal étrange mais très doux et craintif qui se tient à l’écart des hommes (ils ne lui prêtent plus la moindre attention depuis longtemps) et qui a plaisir à se trouver du côté des femmes qui fréquentent ce lieu, des femmes qui ont des rapports ambigus avec ce petit animal. Mais lisez ce texte dans son intégralité :

http://zork.net/~patty/oldkafka/ksynagogue.html

Bien qu’écrit par un universitaire, l’étude de Michael Löwy intitulée «”Devant la Loi” : le judaïsme subversif de Franz Kafka » (consultable en ligne) a un ton fort juste et non dénué de délicatesse.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Franz Kafka, notes retrouvées – E/H

 

Dans « Seul, comme Franz Kafka » de Marthe Robert, on peut lire dans une note en bas de page : « Contrairement à ce qu’il pourrait laisser croire, Franz Kafka n’était nullement un rond-de-cuir inoccupé, payé à rêvasser et à s’ennuyer. Son poste à la Arbeiter-Unfall-Versicherungs-Anstalt, à demi-nationalisée, comportait de grosses responsabilités. Ses chefs le tenaient pour un collaborateur éminent, et à en juger par ses articles techniques (…), il joignait à ses qualités de juriste d’étonnantes connaissances en mécanique (indispensables pour apprécier le degré de sécurité présenté par certains types de machines). »

Sur les douze volumes qui constituent l’édition complète de Franz Kafka en allemand : cinq volumes, œuvres d’imagination (romans et nouvelles) ; un volume, carnets intimes et fragments littéraires mêlés ; six volumes, « Journal » et correspondance.

A propos de la langue parlée chez ses parents. La mère, Julie, parlait un allemand influencé par le jargon commercial mais aussi par le yiddish. Le père, Hermann, dont la langue maternelle était le tchèque, parlait un allemand fort composite. C’est ce que nous apprenons par une lettre à Ottla, mais Franz Kafka se reprend aussitôt en ajoutant, « (…) pour autant du moins que moi, un demi-Allemand, je sois en mesure d’en juger ». Ainsi, l’auteur d’une prose (allemande) aussi coupante et aiguë que transparente se définit comme « un demi-Allemand », et auprès de sa propre sœur ! Sa suspicion envers le langage, accusé de faire perdurer le mensonge. Crever l’écran du langage pour parvenir à la langue ; il ne s’agit alors plus de faire des phrases pour dénoncer les mots comme véhicules de l’imposture mais de dénoncer les mots de l’intérieur, en les prenant au mot, tout simplement…

Lors de son passage à Paris, au Musée Carnavalet, Franz Kafka s’arrête devant « Le lever de Voltaire à Ferney ». Selon Max Brod, ce qui l’a retenu c’est la spontanéité de l’inspiration – il la connaîtra au moins au cours de l’année 1912, avec notamment « Le Verdict », écrit d’une traite en une nuit. Le tableau de Jean Huber montre Voltaire au saut du lit, en équilibre sur une jambe, enfilant son pantalon et accompagnant sa parole d’un geste de la main, parole que recueille son secrétaire assis devant lui et placé au premier plan de la composition.

La mère de Franz Kafka, Julie Kafka née Löwy (1856-1934)

 

Le respect de Franz Kafka pour les métiers manuels. Ses essais de jardinage et de menuiserie. « Écrire comme forme de la prière » note Franz Kafka dans son « Journal » à l’automne 1920. Aurait-il accepté de gagner sa vie grâce à ses écrits ? Ne se rattacherait-il pas sur ce point à la pensée juive traditionnelle selon laquelle le talmudiste doit exercer un métier (manuel de préférence) pour suppléer à ses besoins et en aucun cas tirer des revenus de son enseignement, soit faire de l’argent avec la Torah ?

Échapper à Prague ! C’est à Berlin qu’il aura vraiment eu le sentiment d’échapper à « la petite mère ». Dès 1902, il demande à l’oncle Alfred, l’oncle de Madrid, de l’aider à s’échapper. Il écrit à Max Brod, dans une lettre datée de la mi-août 1907 : « Mon oncle devrait nous procurer un poste en Espagne, ou bien nous irons en Amérique du Sud, ou aux Açores, à Madère ». Lorsqu’il entre aux Assicurazioni Generali, dont le siège est à Trieste, c’est avec l’espoir d’être envoyé dans cette ville, dans un bureau, ou « d’aller m’asseoir moi-même un jour dans les fauteuils de pays très lointains, de voir par une fenêtre de bureau des champs de canne à sucre ou des cimetières musulmans », ainsi qu’il l’écrit dans une lettre à Hedwig Weiler, début octobre 1907.

Trop de freudisme (peut-être) dans certains écrits de Marthe Robert sur Franz Kafka. Une remarque telle que : « Vu sous l’angle de la théorie analytique, le cas de Kafka est si classique qu’on en ferait aisément un exemplaire de manuel » me semble plutôt désinvolte. Franz Kafka, un cas d’école ? Une considération dégotée dans un bric-à-brac.

« Seul, comme Franz Kafka » s’ouvre sur ces lignes : « C’est l’une des singularités les plus remarquables de l’œuvre de Kafka qu’elle semble tourner autour des grands thèmes de la pensée et de la littérature juives – l’Exil, la Faute, l’Expiation, ou si l’on veut en termes plus modernes, la culpabilité liée au déracinement et à la persécution – sans mettre un seul Juif en scène ni même que le mot “juif” y soit jamais prononcé. Sans doute reconnaît-on çà et là dans les romans et les récits quelques noms juifs bien typiques – Raban Blumfeld, Block, ou à la rigueur, Samsa, bien que les Samsa de Bohême puissent également être chrétiens – mais à ces rares exceptions près, les personnages de Kafka n’ont pas de patronymes révélateurs de leur appartenance ethnique… »

Ce que l’on oublie trop souvent c’est que Franz Kafka dont l’écriture est si ascétique fut influencé, et fortement, par une revue d’esthètes, Kunstwart, qui promouvait une littérature maniérée et old fashioned. Cette influence est sensible dans les fragments de « Description d’un combat » et, plus encore, dans les lettres de jeunesse. Ce style orné ne disparaîtra vraiment qu’avec « Le Verdict ».

Le prénom « Franz » que Hermann donne à son fils est une marque de loyalisme envers François-Joseph 1er (Franz Joseph I), empereur d’Autriche, roi de Hongrie, protecteur légal des Juifs.

Que dire des rapports de Franz Kafka au sionisme ? Il en est très peu question dans ses écrits personnels. Et l’inventaire de sa bibliothèque (publié par Klaus Wagenbach), incomplet il est vrai, ne permet pas d’en savoir plus à ce sujet. En septembre 1913, il assiste au 11ème Congrès sioniste à Vienne où il s’est rendu pour un congrès professionnel en compagnie de son supérieur. Ce séjour dans la capitale autrichienne l’ennui au plus haut point, comme l’ennui ce Congrès sioniste au cours duquel il prend des notes destinées à Felice Bauer. Une lettre à Max Brod datée du 16 septembre 1913 confirme ce sentiment d’inutilité que lui a causé ce congrès – mais aussi ce séjour à Vienne. Son attitude vis-à-vis du sionisme va changer au cours et après la Première Guerre mondiale, sous la pression des événements, avec la recrudescence de l’antisémitisme. C’est un changement lent et nullement linéaire qui s’opère en lui, avec atermoiements et regards en arrière. A en croire la lettre à Felice Bauer datée du 1er septembre 1916, Franz Kafka n’est pas sioniste à cette date. Quelques mois plus tard, il commence toutefois à apprendre l’hébreu. A-t-il déjà en tête de partir pour la Palestine ?

1917 est l’année où la maladie commence à s’installer en lui. C’est aussi l’année de la Déclaration Balfour. Malade, Franz Kafka est obligé de quitter Prague tandis que le projet du Retour s’affirme. Toujours discret au sujet du sionisme, Franz Kafka y aurait-il seulement prêté attention s’il avait été en bonne santé ? Rien ne permet de répondre à cette question. On peut simplement noter qu’il ne devient pas sioniste militant, sa santé fragile ne l’y autorise pas et, surtout, le militantisme n’entre pas dans son tempérament. Quoi qu’il en soit, il poursuit son étude de l’hébreu, seul ou à l’aide de leçons privées, notamment avec Puah Ben-Tovim. Ses cahiers de 1918 contiennent plus d’exercices d’hébreu que d’écrits littéraires.

 

Brouillon d’une lettre de Franz Kafka à Puah Ben-Tovim (1903-1991), début été 1923.

 

Au cours de l’année 1918, il s’intéresse intensément à la culture juive et fréquente notamment l’École supérieure de judaïsme scientifique où il éprouve un grand bien-être. C’est alors qu’il évoque (ouvertement) le projet de s’installer en Palestine, avec Dora Dymant : elle travaillera comme cuisinière et lui comme serveur, dans le même établissement.

Son ami Hugo Bergmann l’invite à le rejoindre à Jérusalem. Il tergiverse, évoque son affaiblissement. Mais ce n’est pas la seule raison. A la femme de Hugo Bergmann, Else, qui s’apprête à venir le chercher pour l’emmener, il écrira, en juillet 1923, que s’il partait pour la Palestine il se trouverait « spirituellement parlant » comme un cassier voyageant en Amérique après avoir détourné de grosses sommes, « et en voyageant avec vous, je n’aurais fait qu’aggraver la criminalité spirituelle du cas. Non, je n’aurais pas eu le droit de partir ainsi, même si je l’avais pu ». Une fois encore, nous sommes confrontés à ses scrupules, l’infinité de ses scrupules qui contribuent à sa terrible pureté – et qui en procèdent.

Brisé le projet sioniste. Un jour de janvier 1922, il dresse la liste de ses projets mort-nés ou morts en bas âge : piano, violon, langues, études germaniques, antisionisme, sionisme, hébreu, jardinage, menuiserie, littérature, tentatives de mariage, appartement personnel. Faut-il lire cet inventaire de l’inachevé dans un ordre d’importance croissant ou décroissant ? Ou bien faut-il le considérer dans le désordre, tous ces inachèvements ayant la même importance ? Pour Marthe Robert, dans cet inventaire, les derniers sont évidemment les plus graves. Je n’en suis pas si sûr.

J’en reviens à Franz Kafka et au rire, au fou rire même ; on sait qu’il lui arrivait fréquemment de déclencher le fou rire de ses amis lorsqu’il leur lisait des passages de ses écrits. Pourquoi n’ai-je jamais ri en lisant Franz Kafka ? Pourquoi ai-je été abasourdi d’apprendre qu’il pouvait faire rire ainsi ? J’ai une réponse (probablement partielle) à cette question : entre lui et nous, il y a la Shoah. Franz Kafka a-t-il fait rire un seul de ses lecteurs après la Shoah ?

Et j’en reviens au livre de Pietro Citati dont le titre original est « Kafka. Un ano della vita di Franz Kafka ». Le livre commence plutôt bien et le lecteur s’y engage avec un certain entrain qu’il commence à perdre vers la fin du premier chapitre. Il y a d’abord comme une présence physique de Franz Kafka, ce qui incite le lecteur à remercier l’auteur. Par exemple, Pietro Citati nous rappelle que Franz Kafka arrivait toujours en retard – ce qui me parut surprenant. Il arrivait en courant, souriant d’un air embarrassé. Il expliquait qu’il aimait beaucoup attendre : l’attente posait un repère défini, une direction vers laquelle se laisser porter en se contentant de regarder sa montre de temps en temps, calmement, et de faire des aller-retour histoire de se dégourdir les jambes, et toujours calmement. Le temps de l’attente était un temps structuré et, pour une fois, il n’avait aucun effort à faire pour qu’il en soit ainsi : il se laissait porter par l’attente, il se reposait en elle comme sur son divan. Alors, pourquoi ne pas faire attendre les autres ? Pourquoi leur refuser le plaisir d’attendre ?

Franz Kafka avait toujours une mise soignée mais jamais vraiment élégante, une mise austère. Durant une longue période, il ne porta qu’une tenue, une même tenue été comme hiver. Alors que tous s’emmitouflaient, il passait dans des vêtements légers. Et même en hiver, il dormait la fenêtre ouverte.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Franz Kafka, notes retrouvées – D/H

 

En feuilletant La somme iconographique de Klaus Wagenbach – avec quelques ajouts récents :

Avoir voyagé à Prague avant la disparition du Rideau de Fer m’aura permis de mieux éprouver la Prague de Franz Kafka. L’Europe de l’Est était en noir en blanc comme les photographies qui montrent Franz Kafka, à Prague et ailleurs. Aujourd’hui, lorsque je feuillette cette somme iconographique, je reviens sans effort dans mes souvenirs de Prague.

Franz Kafka fit une partie de sa scolarité au dernier étage du palais Kinsky (de 1893 à 1901) ; et sur une partie du rez-de-chaussée, son père, Hermann, ouvrit un magasin en 1912.

Premier amour, 1905, dans l’établissement hydrothérapique du Dr Ludwig Schweinburg, à Zuckmantel. Impossible de retrouver le nom de ce premier amour.

1911, l’affaire de la fabrique d’amiante de son beau-frère, Karl Hermann, qui, l’année précédente, a épousé sa sœur, Elli (Gabriele). Cette affaire lui fait envisager le suicide. A étudier.

Franz Kafka fait du canoë. Franz Kafka naturiste. Franz Kafka horticulteur – en 1913, il suit un stage d’horticulture à l’Institut de Pomologie de Troja, non loin de Prague. Franz Kafka en voyage en Hongrie avec sa sœur Elli. Franz Kafka au palais Schönborn, etc. S’efforcer de le mettre en situation à l’aide de ses écrits (son Journal et sa Correspondance seront de ce point de vue particulièrement précieux) et des témoignages de ceux qui l’ont connu et de ceux qui l’ont étudié – et j’en reviens à Klaus Wagenbach.

Cadeau de Michel Hecht pour mes vingt-deux ans, « Conversations avec Kafka » (Gespräche mit Kafka) de Gustave Janouch : « A mon cher ami, Olivier, ces conversations avec Franz Kafka, notre grand frère à tous ». De fait, cette remarque ne devait jamais me quitter : Franz Kafka, notre grand frère à tous.

Le milieu social des parents de Franz Kafka, brièvement. La mère, Julie, née Löwy, est issue d’un milieu social très supérieur à celui de son mari, Hermann. Le père de Hermann, Jakob, est boucher dans le village de Wossek, en Bohême méridionale. Hermann grandit avec ses cinq frères et sœurs dans une modeste maison : « Il nous fallait tous dormir dans la même pièce ». Le grand-père maternel de Franz Kafka, Jakob Löwy, est drapier et brasseur. C’est une famille de notable qui jouit d’une confortable fortune. C’est avec le côté de la grand-mère maternelle que Franz Kafka se sent le plus d’affinités. Précision : Jakob Löwy a quatre enfants d’une première femme, Esther Porias (outre la mère de Franz Kafka, trois fils : Alfred, Richard et Josef) ; après la mort prématurée de cette dernière, il a de sa deuxième femme, Julie Heller, deux enfants (Rudolf et Siegfried).

 

Une vue du ghetto de Prague prise en 1898

 

Franz Kafka a entretenu d’excellentes relations avec la plupart de ses oncles, à commencer par l’oncle Siegfried (médecin de campagne) et l’oncle Alfred (directeur d’une compagnie de chemins de fer à Madrid qui se rendait fréquemment à Prague). La lignée de cette grand-mère maternelle est riche en talmudistes, savants, médecins, célibataires et « originaux », au vu de la société d’alors.

Dans cette somme iconographique (page 86), une photographie de l’oncle Alfred (Löwy), madrilène et célibataire. Il porte de nombreuses décorations, au cou, sur la poitrine, en écharpe, des médailles et des plaques. L’oncle Rudolf, célibataire, comptable dans une brasserie, converti au catholicisme. Hermann Kafka comparait volontiers son fils à cet oncle, une manière de se moquer de lui. L’oncle Richard tenait un magasin de confection à Prague.

Triesch, une petite agglomération de Moravie où vivait l’oncle Alfred. Une photographie de groupe prise chez ce dernier, le 12 juillet 1914. Debout derrière le sofa, cinq hommes ; le deuxième à partir de la gauche est l’oncle Siegfried. Sur le sofa, quatre femmes se tiennent serrées. Deuxième à partir de la gauche, Ottla, la plus volumineuse. A sa droite Trude, à sa gauche Martha, les filles de l’oncle Richard. Trude est très belle et j’ai détaillé son visage plus d’une fois à la loupe. Page 84, un portrait du frère aîné du père de Franz Kafka, Filip, commerçant aisé, considéré dans la famille comme un joyeux luron amateur de plaisanteries grivoises. Trois de ses fils ont émigré en Amérique.

A partir de 1893, l’ancien ghetto de Prague est presque totalement démoli – « assaini » – au cours des deux décennies suivantes. Franz Kafka confiera à Gustav Janouch : « Notre cœur continue à ignorer l’assainissement accompli. La vieille ville juive malsaine qui est en nous a beaucoup plus de réalité que la ville neuve et hygiénique qui nous entoure. »

La famille était volontiers prétexte à voyages : Filip, le frère aîné de son père (des membres de cette famille transparaissent dans « Le disparu »), vivait à Kolín ; Heinrich, autre frère de son père, vivait à Leitmeritz ; Anna et Julie (des sœurs de son père) vivaient à Strakonitz ; l’oncle Siegfried vivait à Triesch. Franz Kafka a également rendu visite à Josef Löwy, frère de sa mère, épicier à Paris ; mais il n’est pas allé voir Alfred, « l’oncle de Madrid », à Madrid.

J’ai d’emblée imaginé Franz Kafka claquemuré dans le centre de Prague avant d’apprendre (d’abord par Klaus Wagenbach) que pour son époque, et considérant sa situation de « provincial », il avait beaucoup voyagé. La liste de ses déplacements est longue. Par ailleurs, il suivait de près les progrès de la technique : le téléphone, le parlographe, le cinématographe, le métropolitain, l’automobile. En 1909, il interrompt ses vacances pour assister à un « meeting aérien » (expression pompeuse quand on voit les engins d’alors), près de Brescia, du 5 au 13 septembre. Son article, « Die Aeroplane in Brescia », paru dans la presse, est le premier consacré aux avions dans la littérature allemande.

Grâce à l’intervention de l’oncle Alfred, Franz Kafka entre à la filiale praguoise Assicurazioni Generali (il y travaille d’octobre 1907 à juillet 1908) ; mais considérant les conditions de travail (les horaires en particulier), il ne tarde pas à chercher un autre emploi qu’il finit par trouver à la Compagnie d’assurances ouvrières contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême, grâce au père de son camarade de lycée, le Dr Otto Přibram. Il y entre en 1908, année où Robert Marschner est nommé directeur, un directeur bien décidé à redonner de la vigueur à une compagnie anémiée. Franz Kafka y restera jusqu’à sa retraite, en 1922. Il occupe un bureau au dernier étage (Na Poříčí 7). Il est aussitôt reconnu comme un rédacteur remarquable et un juriste non moins remarquable. Il est notamment chargé de rédiger des textes de propagande et de vulgarisation pour la compagnie, comme par exemple l’assurance obligatoire dans les métiers du bâtiment ou l’assurance automobile. Il est également chargé de contrôler les usines de quatre districts en Bohême septentrionale : Friedland, Rumburk, Reichenberg (le plus important de ces districts) et Gablonz. J’ai donc appris grâce au travail de Klaus Wagenbach que Franz Kafka n’était pas confiné dans un bureau, comme l’un de ces Messieurs les ronds-de-cuir. Il faisait de fréquentes tournées d’inspection et, de ce fait, il connaissait les conditions de travail en usine. A ce propos, il n’est pas exagéré d’affirmer qu’il fut le seul écrivain de la bourgeoise d’alors à avoir de telles connaissances. Le secteur dont il avait la responsabilité était devenu le centre industriel le plus important de la monarchie danubienne grâce à l’esprit d’entreprise d’un grand propriétaire terrien, le comte Clam-Gallas. Voir le palais Clam-Gallas (début XVIIIe, Prague), avec ses deux paires d’Hercules sculptées par Matyáš Bernard Braun et qui flanquent son entrée. Le château de cet aristocrate, à Friedland où Franz Kafka se rendait fréquemment, fut l’un des modèles pour « Le Château ».

 

Une vue du ghetto de Prague avant assainissement

 

Dans le « Journal », en date du 6 juillet 1916, on peut lire : « Jamais encore je n’ai été intime avec une femme, sauf à Zuckmantel. Puis une autre fois avec la Suissesse à Riva. La première était une femme et j’étais ignorant, la deuxième était une enfant et j’étais dans le plus profond désarroi ». On ne sait qui sont la femme de Zuckmantel et la Suissesse de Riva. L’interprétation psychanalytique de Marthe Robert dans « Seul, comme Franz Kafka » ; intéressante, du grand classique freudien. L’interprétation freudienne tourne fort joliment sur elle-même.

Parmi les idées erronées qui se sont formées en moi, à mon insu, alors que je lisais Franz Kafka, celle selon laquelle il ne riait jamais et qu’il était incapable de rire. Or il riait et faisait rire, et en lisant ses textes. Je n’ai pas immédiatement perçu la dimension comique chez Franz Kafka. Je l’ai perçue au cours des années de maturité et avec l’aide de quelques-uns.

L’année 1912, une année exceptionnellement féconde pour Franz Kafka. C’est en 1912 qu’il voyage à Weimar et fait un séjour de trois semaines au Jungborn. Sa vie durant il suivra les prescriptions alimentaires dispensées par cet établissement. La période de fécondité inhabituelle (quelques semaines) qui fait suite à la rédaction (en une nuit) du « Verdict », avec les centaines de lettres à la fiancée, Felice Bauer, dans les mois qui suivent, une activité épistolaire si soutenue qu’elle repousse l’activité strictement littéraire. Franz Kafka y voit une alternative – un compromis – entre écrire et vivre, une alternative dans laquelle il s’efforce de se conforter en s’adonnant par ailleurs à des travaux de jardinage.

Son « Journal », avec inclusions de petits textes en prose et d’ébauches de récits, est l’écrit de Franz Kafka auquel je reviens le plus souvent, avec sa correspondance.

Ce dessin (à l’encre me semble-t-il) que fit Friedrich (Bedřich) Feigl (1884-1965) de Franz Kafka au cours d’une lecture privée. Il est assis dans un fauteuil dont le dossier et les bras forment une seule courbe, un livre ouvert sur les genoux. Le meilleur de Friedrich Feigl, le noir et blanc, dessins et estampes.

Les dernières années. Franz Kafka poursuit ses études d’hébreu à Zürau. Fiançailles avec Julie Wohryzek, fille d’un cordonnier praguois. Le père s’oppose fermement à ce projet, ce qui déclenche la « Lettre au père », écrite en novembre 1919, lors d’un second séjour à la Pension Strüdl, près de Liboch, sur l’Elbe. L’amitié avec Milena Jesenská, avec Robert Klopstock, avec Dora Dymant. Trop de choses à dire.

Une lettre de Julie Kafka à Franz et Ottla, à Zürau, en date du 23 janvier 1918, avec en-tête Hermann Kafka Prag I., Altstadterring N.°16 Palais Kinsky – Galanteriewaren en Gros, et le choucas posé sur une branche.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Franz Kafka, notes retrouvées – C/H

 

Franz Kafka, né un 3 juillet, mort un 3 juin.

Les photographies de Prague de Jan Parik (né en 1936). La pertinence du noir et blanc encore. L’omniprésence (suggérée) de Franz Kafka dans ses photographies.

Le « Journal » proprement dit, soit treize cahiers in-quarto.

Selon Max Brod, Franz Kafka a commencé à dessiner au cours de ses études supérieures, dans les marges de ses cours polycopiés. Le « Journal » et les cahiers bleus in-octavo (1916-1918) sont souvent agrémentés de petits dessins. En 1921, Gustav Janouch le trouve dans son bureau, à la Compagnie d’assurances pour les accidents du travail dans le royaume de Bohême en train de dessiner. Franz Kafka est un écrivain extraordinairement visuel, ce qui est particulièrement visible dans son « Journal ».

Il y a dans le « Journal » de Franz Kafka des phrases isolées d’une banalité magique qui produisent sur moi un effet proche de celui des peintures du réalisme magique (Magister Realismus), une désignation élaborée par Franz Roh dans son ouvrage majeur paru en 1925, « Nach-Expressionismus, Magischer Realismus. Probleme der neuesten europäischen Malerei », le réalisme magique dans ses tendances internationales. A ce propos, j’ai dans ma bibliothèque un petit livre de Franz Kafka, « Le Pont », aux Éditions Gallimard, collection Enfantimages, avec illustrations de Henri Galeron. Magischer Realismus… Ce court texte commence ainsi : « J’étais dur et froid, j’étais un pont, un pont jeté sur un ravin. Les orteils plantés d’un côté, les mains s’agrippant de l’autre, je m’étais encastré fermement dans l’argile gluante. »

Parmi ces phrases d’une banalité magique, et un peu au hasard (je dois malheureusement me contenter d’une traduction, de Marthe Robert il est vrai) : « La famille était réunie pour le dîner. A travers les fenêtres sans rideaux, on pouvait voir la nuit tropicale », « Dans la forêt sombre, dans le sol détrempé, je ne retrouvais mon chemin que grâce au blanc de son faux-col », « Le bruit du balai qu’on passe sur le tapis dans la chambre d’à-côté est perçu par l’oreille comme celui d’une traîne qui bouge par saccades ». Il existe d’assez nombreuses notations dans le « Journal » qui rendent compte d’une existence de l’autre côté de la cloison.

 

Max Brod (1884-1968)

 

On n’insistera jamais assez sur l’aspect puissamment pictural de l’écriture de Franz Kafka, que révèle tout particulièrement son « Journal », un aspect plus marqué encore dans la partie intitulée « Notes de voyage », soit : « Journal d’un voyage à Friedland et Reichenberg » / « Lugano, Paris, Erlenbach » / « Voyage de Weimar à Jungborn (28 juin – 29 juillet 1912) », page 567 à page 654 des Éditions Bernard Grasset, achevé d’imprimer avril 1977. A propos de ces notes, Max Brod écrit à la fin de sa postface (rédigée à Tel Aviv en 1950) : « Elles rapportent des événements et des choses vécues, dans un style pragmatique qui ne constitue pas un point de départ pour des travaux ultérieurs et qui est celui d’un touriste. Il est vrai que ce touriste est Franz Kafka et que sa manière de voir, si elle est absolument naturelle, reste cependant symbolique et s’écarte de façon mystérieuse de tous les usages. »

L’attention de Franz Kafka aux rêves a (évidemment) attiré les Surréalistes, à commencer par André Breton qui s’était rendu à Prague en 1935, à l’invitation des Surréalistes tchèques Karel Teige et Vítězslav Nezval. A ce propos, j’ai lu il y a peu un délicieux petit livre de ce dernier, « Rue Gît-le-Cœur », où il retrace son séjour à Paris.

Parmi les traducteurs de Franz Kafka, Bruno Schulz avec « Le Procès » (traduction de l’allemand au polonais).

Les premiers livres de Franz Kafka que j’ai lus : « La Métamorphose » puis « La colonie pénitentiaire » puis « Lettre au père » puis « Journal » puis une partie de sa correspondance. Pour ce qui est de mes autres lectures de Franz Kafka, je pourrais les citer toutes mais dans le désordre, sans jamais parvenir à rétablir un ordre chronologique. Il est vrai que je suis tellement revenu sur certains de ses écrits que cet ordre s’est embrouillé. Quant aux écrits sur Franz Kafka, Klaus Wagenbach (son premier écrit sur Franz Kafka date de 1958) aura été mon premier guide ; puis sont arrivés Marthe Robert, Max Brod, Maurice Blanchot et Alexandre Vialatte, pour ne citer qu’eux.

Outre les trois sœurs de Franz Kafka, le comédien Isaac Löwy est mort en déportation ainsi que Milena Jesenská, non-juive, morte à Ravensbrück.  Klaus Wagenbach a bien montré qu’en regard de Franz Kafka les historiens ne pourront ignorer la Shoah. Klaus Wagenbach a par ailleurs pris parti aux débats politiques dans la R.F.A., en particulier sur la question du terrorisme, héritier du nazisme, en partie au moins. Lire de Klaus Wagenbach, « La Fraction Armée Rouge et la Nouvelle Gauche » dans Les Temps Modernes (N° 396-397, juillet-août 1979, p. 273-287).

Georges Bataille, dans son article « Kafka et le communisme » écrit : « Encore une fois, loin d’être déplacée, l’hostilité des communistes est nécessaire à l’élémentaire compréhension de Kafka ». L’activité efficace « élevée à la rigueur d’un système fondé en raison, que le communisme veut être, donne théoriquement la solution de tous les problèmes ». L’attitude du communisme vis-à-vis de Franz Kafka peut nous aider à mieux comprendre Franz Kafka, à l’envisager en creux. Il faut méditer cet article paru dans Critique (N°41, octobre 1950, p. 35-36).

15 août 1952, mort de Dora Dymant à Londres. Elle avait consacré sa vie à la défense de la littérature et de la culture yiddish. Alors qu’elle était déjà malade, elle avait commencé à rédiger des notes sur Franz Kafka. Marthe Robert qui la connaissait personnellement traduira une partie de ces notes (inédites) dans la revue juive Evidences (N° 28, 1952, p. 41-42).

 

Recto-verso de l’enveloppe d’une des très nombreuses lettres de Franz Kafka à Felice Bauer

 

Parmi les très nombreux livres consacrés à Franz Kafka, un livre au ton extraordinaire, une sympathie, « L’Autre procès : lettres de Kafka à Felice » d’Elias Canetti. Rien à voir avec le tintamarre monocorde de Pietro Citati. Ce livre m’a profondément marqué, en partie parce qu’il confirmait certaines de mes impressions de lecteur, avec cette volonté sous-jacente et implacable qu’eut Franz Kafka de se soustraire à toutes les formes de pouvoir, une volonté qui se traduit avec une netteté augmentée dans les récits dont les personnages sont des animaux. Dans ce livre d’Elias Canetti, il est question de la Chine et de Franz Kafka, de Franz Kafka comme écrivain chinois pour ces histoires d’insectes. « Depuis le XVIIIe siècle, la littérature européenne a souvent emprunté ses thèmes à cette littérature. Et pourtant, le seul écrivain chinois de nature que possède l’Occident, c’est Kafka. Dans une annotation qui pourrait émaner d’un texte taoïste, il a personnellement résumé ce que “le petit” représente pour lui : “Deux possibilités : se faire infiniment petit ou l’être. La seconde serait accompli, donc l’inaction ; la première, le commencement, donc l’action” ». Pour le grand connaisseur de la littérature extrême-orientale Arthur Waley, Franz Kafka est le seul prosateur de langue allemande qu’il lût avec entrain. Arthur Waley évoquait volontiers le taoïsme « naturel » de Franz Kafka.

Le livre de Jean-Michel Rey, « Quelqu’un danse. Les noms de F. Kafka » (publié aux Presses Universitaires de Lille), s’ouvre sur six pages d’exergues. On y trouve le nom d’Otto Weininger : « Les choucas, corbeaux et autres oiseaux noirs ne se rencontrent pas dans les endroits découverts et lumineux ». Une importance particulière est accordée au texte de Franz Kafka intitulé « Discours sur la langue yiddish ». C’est un livre plein de richesses mais le long duquel on finit par peiner avec cette écriture universitaire années 1980 qui complique tout comme à plaisir, à moins qu’elle ne s’emberlificote en elle-même par manque d’élan.

Lu le beau livre d’un traducteur de Franz Kafka (un traducteur mais aussi un merveilleux écrivain, principalement avec ses chroniques), Alexandre Vialatte, le véritable introducteur de Franz Kafka en France. Ce petit livre porte un titre sobre et émouvant : « Mon Kafka ». Il réunit l’intégralité des essais et des articles qu’il a consacrés à Franz Kafka. Dans sa « Note de l’éditeur », Jean-Claude Zylberstein remercie Pierre Vialatte, le fils d’Alexandre Vialatte, de lui avoir permis de compléter, par l’adjonction de sept chroniques consacrées à Franz Kafka (publiées dans deux autres recueils), « Kafka ou l’Innocence diabolique ». Il le remercie également d’avoir consenti à utiliser un nouveau titre, « Mon Kafka ». Dans l’avant-propos à l’édition que j’ai entre les mains, Pierre Vialatte et son collaborateur François Béal exposent scrupuleusement la manière dont ils ont procédé à la structuration de ce livre. A sa mort, en 1971, Alexandre Vialatte laissait des montagnes de papiers (des articles publiés souvent sous pseudonymes et des manuscrits). Je n’ose imaginer le travail qui incomba à ceux qui s’employèrent à y mettre de l’ordre. Ses « Chroniques » par exemple ont connu de nombreuses éditions remaniées. Après la mort de sa femme, Hélène, Alexandre Vialatte maintint une vaste correspondance et poursuivit la rédaction de ses chroniques mais aussi de romans qu’il ne prit plus la peine d’envoyer aux éditeurs et dont il empila les manuscrits dans des boîtes en carton lorsqu’il ne les perdait pas. Alexandre Vialatte, mon émotion en lisant « Battling le ténébreux », l’un de mes livres de chevet d’adolescent.

Dans « Mon Kafka » on peut lire : « Ses textes sont toujours sous-tendus par l’angoisse, supervisés par l’ironie et présentés minutieusement avec une objectivité de compte-rendu, de procès-verbal qui ne permet plus de distinguer si l’angoisse n’est pas du sadisme et qui donne à l’humour le ton du pince-sans-rire, alors que Kafka au contraire éprouve tout, et l’angoisse et l’humour, avec une violence sans mélange et que le fond de ses rapports avec les personnages est une tendresse comme celui de ses rapports avec les hommes est un amour. Mais son art, dans lequel il pousse le souci de l’anonymat jusqu’à la froideur scientifique, lui donne l’air de n’étudier ses personnages que comme des hannetons d’Australie et de les présenter au lecteur piqués sur des bouchons de liège. Il en résulte une impression unique, quelque chose de cruel et de réjouissant dans une atmosphère puérile, le plaisir de l’enfant qui admire un papillon ou qui décortique des sauterelles. Il est caractéristique que les produits de l’art de Kafka, si savants, pourtant, si subtils, si nuancés, si exhaustifs, s’impriment surtout visuellement dans la mémoire (…) sous forme de dessin d’enfant, avec des éléments linéaires, des teintes plates, des angles aigus, des perspectives déformées, quelque chose de simpliste et de clair qui est le contraire, disons, de la peinture à l’huile ». Ces lignes m’apparaissent comme remarquables dans la mesure où elles précisent ce que j’ai éprouvé dès ma première lecture de Franz Kafka, « La métamorphose », à savoir que Franz Kafka est un écrivain terriblement visuel, le plus visuel des écrivains. C’est aussi pourquoi des artistes me font immanquablement penser à Franz Kafka. J’ai cité Alfred Kubin, je pourrais également citer Paul Klee, son humour sous-jacent et à double-fond (avec notamment l’une de ses œuvres les plus célèbres, « Revolution des Viaductes », 1937). Alexandre Vialatte a raison de préciser que l’écriture de Franz Kafka est « le contraire, disons, de la peinture à l’huile ». Je  l’ai d’emblée éprouvé comme un écrivain visuel, terriblement visuel, et comme un graveur plus qu’un peintre, un graveur en taille directe (pointe sèche et burin) mais aussi à l’eau-forte (l’acide dans lequel la plaque est immergée).

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Franz Kafka, notes retrouvées – B/H

 

(Notes éparses écrites sur une feuille volante quadrillée, d’une écriture serrée et sans aucun paragraphe). Me procurer des écrits sur l’art d’Oskar Pollak (né en 1883), surtout connu pour avoir été l’un des amis de Franz Kafka qu’il avait rencontré à l’Altstädter Gymnasium de Prague. Ses nombreuses études sur la Renaissance et le Baroque. Se porte volontaire ; est tué sur le front austro-italien, le 11 juin 1915, à Isonzo. A la rentrée 1902, Franz Kafka fait la connaissance de Max Brod (1884-1968) qui lui fera rencontrer Oskar Baum (1883-1941) et Felix Weltsch (1884-1964). Engagé le 30 juillet à la Compagnie d’assurances contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême (fondée en 1899). Son travail : s’occuper principalement de l’information juridique des entreprises, des mesures de protection contre les accidents, des protestations des industriels contre « le degré de risque » qui leur est attribué.

Contrairement à une idée reçue (tout au moins, contrairement à une idée que j’ai d’abord eue), Franz Kafka ne restait pas enfermé dans un bureau entre des piles de dossiers, il se déplaçait. Homme de bureau, il fut aussi un homme de terrain. Il s’efforçait d’expliquer le bien-fondé du principe de l’assurance obligatoire auquel s’opposaient les organisations représentant le patronat.

Lire « Discours sur la langue yiddish » prononcé par Franz Kafka, le 18 février 1912, à la salle des fêtes de la Maison communale juive de Prague. La nuit du 22 au 23 septembre 1912, une nuit au cours de laquelle Franz Kafka écrit d’un jet « Le Verdict », une puissance d’écriture qu’il ne retrouvera jamais. C’est entre 1912 et 1914, au cours de deux périodes distinctes, qu’il écrit ses textes majeurs. Voir « La Métamorphose », « A la colonie pénitentiaire » (publiés de son vivant) et deux romans, « Le Disparu » (deviendra « L’Amérique ») et « Le Procès », laissés inachevés et publiés après sa mort. Seules les années 1917 et 1922 seront aussi fécondes.

 

Klaus Wagenbach (né en 1930, à Berlin), une photographie de 1975.

 

Ma première lecture de Franz Kafka, « La Métamorphose ». Ma première lecture sur Franz Kafka, la petite étude de Klaus Wagenbach aux Éditions du Seuil, collection « Écrivains de toujours » (1975). Dans cette collection, Kafka est en n.° 81, juste après Hegel, n.° 80, juste avant Freud, n.° 82. En couverture, une belle photographie de Yan Parik montre des silhouettes de Prague, dans une atmosphère bleutée et brumeuse, comme à l’opéra. Lorsque je feuillette ce livre, je me vois reconduit dans des impressions très particulières, indéfinissables, comme me reste indéfinissable le pouvoir d’attraction qu’exerce sur moi Franz Kafka ; et c’est bien ainsi. Dans ce petit livre richement illustré, des images m’ont retenu plus que d’autres.

Parmi ces images : des silhouettes de Prague où domine celle de Notre-Dame du Týn, la plus griffue de toutes, ce qui explique que ces mots de Franz Kafka aient été placés en légende : « Prague ne nous lâchera pas. Cette petite mère a des griffes ». Une fois encore, le sens propre et le sens figuré s’emboîtent chez Franz Kafka comme des mécanismes de haute précision, d’où, probablement, l’une des raisons du pouvoir d’attraction qu’il exerce, et comme malgré lui. Les tours de Notre-Dame du Týn évoquent immanquablement de trident de Poséidon, mais dans une version très élaborée, destinée à ne laisser aucune chance à ceux qu’elle atteint. Autres images  contenues dans cette petite étude de Klaus Wagenbach : 1. Des schémas d’arbres cylindriques sur les dégauchisseuses (un système que recommande Franz Kafka pour des raisons de sécurité). 2. Le dernier portrait de lui où plus que jamais ressort son aspect oiseau – choucas. 3. L’un des flirts de Franz Kafka, Margarethe Kirchner, fille des gardiens de la maison de Goethe à Weimar. Il l’a rencontrée en juillet 1912, un mois donc avant sa rencontre avec Felice Bauer. Une photographie de médiocre qualité les montre au fond du jardin de la maison de Goethe, devisant sur un banc. Franz Kafka est en costume cravate et il me semble qu’il est assis sur un accoudoir de ce banc. Ils ont l’air bien sages, avec leurs mains croisées sur les jambes.

Lu le livre de Pietro Citati (né en 1930), « Un anno della vita di Franz Kafka », qui vient d’être traduit de l’italien au français. Certes, on le lit avec élan : Pietro Citati est un conteur de grand talent ; mais le livre refermé, on a le sentiment d’avoir été trimbalé, avec cette frénésie à chaque page, ce ton dont la modulation est pauvre. C’est un tintamarre permanent, avec averse d’adjectifs, le plus souvent au superlatif absolu. J’ai repoussé ce livre avec agacement. Et puis que vaut un auteur qui écrit indifféremment sur Goethe, Tolstoï et Alexandre le Grand ? Ses sujets ne sont que des sujets – les sujets de sa majesté l’auteur –, autant de prétextes à effectuer des numéros de virtuose et à faire sonner les cuivres.

L’une des possibles sources de la fascination que Franz Kafka exerce sur moi : quelque chose d’extraordinaire, au sens le plus strict du mot « extraordinaire » – extra-ordinaire –, se glisse dans l’ordinaire, le quotidien. Et cette fascination est d’autant plus soutenue que j’ignore presque toujours comment sa vie et son œuvre passent l’une en l’autre. Son « Journal » est par excellence mon livre de chevet sans que je comprenne vraiment pourquoi. J’en possède l’édition Bernard Grasset, achevé d’imprimer avril 1977 avec, en couverture, une photographie tronquée qui m’a longtemps intrigué. J’en ai découvert l’intégralité dans la somme iconographique de Klaus Wagenbach, en page 51 : Franz Kafka a la main posée sur la tête d’un chien ; à côté de ce dernier se tient la serveuse Hansi Julie Szokoll, selon une précision apportée par Max Brod. Le mot « serveuse «  est pudique.

J’aimerais écrire un livre (ou plutôt une série d’articles) sur mes lectures de ce « Journal », avec glissements de plans (sens propre et sens figuré), superpositions et enveloppements…

Felice Bauer (1887-1960) la Berlinoise. Elle a vingt-cinq ans lorsqu’elle rencontre Franz Kafka, le 13 août 1912, à Prague, chez Max Brod. Elle occupe alors une poste important chez Carl Lindström AG, une société qui fabrique des dictaphones et des « parlographes ». Ils évoquent un projet de voyage en Palestine. Sa première lettre à Felice date du 20 septembre 1912. Je possède l’édition NRF Gallimard des « Lettres à Felice » (Vol. I, du 20 septembre 1912 au 2 mai 1913 / Vol. II, du 3 mai 1913 au 16 octobre 1917). L’énigmatique Grete Bloch (née en 1892, morte en déportation), une figure aussi discrète qu’importante dans la vie de Franz Kafka, une figure qui m’intrigue comme m’intriguent tous les intermédiaires.

Dans la nuit du 9 au 10 août 1917, Franz Kafka crache du sang pour la première fois ; au cours de la nuit suivante, il en crache en abondance. Il ne connaît pas encore la nature exacte de son mal qui au début du mois de septembre suivant est diagnostiqué. Il avait commencé à l’attribuer à ses démêlés avec Felice Bauer, avec laquelle il rompra définitivement en décembre 1917.

L’une des photographies de Franz Kafka que je préfère : il est en compagnie de sa sœur préférée, Ottla, à Zürau. Ils se tiennent souriants, en manteaux longs et sombres, mains dans les poches, sur le seuil d’une maison. Septembre 1917, Franz Kafka quitte Prague pour un long congé, soit huit mois qu’il passera à Zürau (un village de Bohême) où Ottla gère une ferme. Ci-joint, une étude de Robert Kahn, « Déclasser les “Aphorismes de Zürau” » :

http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?declasser-les-aphorismes-de-zurau.html

 

 Ottla (Ottilie) Kafka (1892-1943) et son époux Josef David en 1920.

 

Un amour de Franz Kafka moins connu que d’autres (Felice Bauer, Dora Dymant ou Milena Jesenská) : Julie Wohryzek (1891-Auschwitz 1944).

Sa tombe au nouveau cimetière juif, à Prague. Je m’y suis rendu il y a trois ans, un été. Il faisait chaud et dans cet espace envahi par la végétation, avec de hauts arbres aux frondaisons resserrées, je goûtai une fraîcheur de cave. A l’entrée, le gardien m’avait prêté une kippa. Qui est l’auteur de cette stèle qui orne sa tombe, une stèle faite dans un matériau d’une terrible matérialité que fait toutefois oublier la forme – comme une aiguille de cristal de roche à six facettes ? De bas en haut, en lettres de bronze : Julie Kafka (1856-1934), Hermann Kafka (1854-1931), Dr. Franz Kafka (1883-1924). Le Dr. (Doctor)  pourrait prêter à sourire.

Hans Fronius l’Autrichien (1903-1988), l’un des plus pertinents illustrateurs de Franz Kafka. Son maître et ami, Alfred Kubin, autre artiste dont l’univers est frère de celui de Franz Kafka. J’ai découvert Hans Fronius par une petite gravure sur bois montrant Franz Kafka, un portrait que je n’aime guère contrairement à nombre d’œuvres de ce grand artiste, particulièrement ses œuvres en noir et blanc, ses estampes.

L’été 1906 à Triesch, chez son oncle, le Dr. Siegfried Löwy, médecin de campagne. En octobre de la même année, il entre à la compagnie Assicurazioni Generali pour une courte période.

Son intérêt pour l’anarchisme (Kropotkine en particulier) et le naturisme. Le mélange de respect et d’ironie qu’il manifeste envers les diverses spécificités du naturisme. Des photographies d’un camp naturiste dans la somme iconographique de Klaus Wagenbach, page 124 à page 127. Voir Jungborn (Fontaine de Jouvence) dans le Harz, un vaste établissement fondé par Adolf Just, où Franz Kafka passa trois semaines en juillet 1912. Parmi ces photographies, deux nudistes, des hommes d’âge mûr en couvre-chefs wilhelminiens – dont un casque à pointe. A Jungborn, Franz Kafka travaille à son premier roman, « Le Disparu » (ou « L’Amérique »). Il écrit à Max Brod : « Ne critique pas la sociabilité ! Je suis venu ici également pour rencontrer des gens… Quelle vie mené-je à Prague ! Ce désir de contact humain que je ressens et qui se transforme en angoisse dès qu’il est exaucé ne trouve son compte que pendant les vacances. »

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

 

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Franz Kafka, notes retrouvées – A/H

 

En souvenir de Michel Hecht récemment décédé, en souvenir de nos longues conversations (souvent tard dans la nuit) sur Franz Kafka dont il me parlait comme on parle d’un ami, d’un frère.

 

Ces pages sont constituées de notes retrouvées (des notes années 1980 et 1990 pour l’essentiel) et retravaillées – avec nombreux retraits et quelques ajouts. Mes notes sur Franz Kafka pourraient à elles seules constituer un livre assez épais. Je les ai enregistrées dans la mémoire informatique et relues. Peut-être les publierais-je. J’ai malgré moi tellement désincarné Franz Kafka (influencé par une certaine critique qui, si elle n’est pas dénuée de qualité, ne peut se suffire à elle-même comme elle le laisse entendre trop souvent) que je me suis raccroché par la suite à maints détails de sa vie, très aidé par Klaus Wagenbach. J’ai par exemple appris que Franz Kafka voyageait et échappait assez régulièrement à « la petite mère » (Prague), à ses griffes, qu’il n’était pas confiné dans son bureau de juriste, qu’il se rendait fréquemment sur le terrain (des usines de Bohême septentrionale), qu’il savait rire et, surtout, provoquer le rire, qu’il séduisait les femmes sans jamais chercher à les séduire. Peut-être ai-je pris Franz Kafka trop au sérieux – ou pas assez au sérieux…

J’ai longtemps cru que je n’échapperais pas à Franz Kafka. Souvenez-vous, il écrit quelque part : « Prague ne nous lâchera pas, la petite mère a des griffes ». J’ai longtemps cru que je n’échapperais pas à Franz Kafka… Je ne sais si Franz Kafka a des griffes, mais j’ai longtemps cru que je ne lui échapperais pas… Et d’abord parce qu’il est tellement Prague et que Prague est tellement lui. Ce processus d’identification est pour ma part particulièrement marqué : j’ai visité Prague avant la chute du Rideau de Fer qui séparait l’Europe en deux ; et Prague était alors noir et blanc, comme ces photographies qui montrent Franz Kafka à Prague et qui, entre autres photographies, ont été réunies par Klaus Wagenbach dans une somme publiée chez Belfond.

Dans un petit texte, Elie Wiesel place Franz Kafka dans la lignée spirituelle du hassidisme. Il constate qu’un certain nombre de ses paraboles rappellent les contes de Rabbi Nachman de Brazlav (1772-1810). Outre une similitude d’ambiance, des similitudes biographiques (à détailler). Dans cette similitude d’ambiance ou, disons, spirituelle, le rire, le rire qui est en bonne place dans l’œuvre de l’un et de l’autre ; le rire hassidisme de Rabbi Nachman porte loin ; le rire de Franz Kafka est contenu mais non moins considérable. Franz Kafka riait, et à l‘occasion riait aux éclats, surtout lorsqu’il lisait ses écrits. On a même affirmé que le but premier de Franz Kafka était de faire rire. Je ne sais ; mais j’imagine volontiers une collaboration Franz Kafka / Buster Keaton, entre autres collaborations.

 

Franz Kafka (1883-1924) en 1906

 

Autre communauté d’ambiance : Franz Kafka et Jiří Kolář, ses Froissages de Prague.

Le marxisme n’aime pas l’humour ni l’angoisse et encore moins l’humour angoissé qu’il voit comme une sape bourrée d’explosifs, creusée sous son enceinte fortifiée, et susceptible d’ouvrir une brèche ; aussi l’œuvre de Franz Kafka n’est-elle jamais entrée dans les bonnes grâces des régimes qui se réclamaient du marxisme.

Les trois sœurs de Franz Kafka ont été assassinées par les nazis.  On peut dire sans ironie que les seuls membres de la famille Kafka qui ont échappé aux nazis sont ceux qui sont morts avant qu’ils ne viennent au pouvoir, soit : le père, Hermann, mort en 1931 ; la mère, Julie, morte en 1934 ; Franz, mort en 1924 ; sans oublier les deux petits frères : Georg, né en 1885, mort à quinze mois ; Heinrich, né en 1887, mort à six mois.

Franz Kafka naît et grandit dans une Europe où les États-nations ne dominent pas et où les « nationalités » cohabitent bon gré mal gré au sein d’États dynastiques où l’identité de chacun ne va pas de soi et doit se déterminer selon un processus tortueux et stratifié. La Grande Guerre fait voler en éclats ce panorama. Franz Kafka naît juif dans le royaume de Bohême dont les habitants sont encore sujets de l’Empereur d’Autriche-Hongrie. Stimulée par l’Émancipation (1848-1867), une partie de la population juive se lance dans la compétition sociale, quitte à écorner la tradition, voire à la mettre au placard. A ce sujet, l’histoire des parents de Franz Kafka est éloquente. Parmi les instruments de la promotion sociale, la langue allemande dont le Juif ne peut faire l’économie s’il veut gravir les échelons. C’est pourquoi de l’école primaire à l’Université de Prague, Franz Kafka ne fréquente que des établissements allemands.

En 1900, les Allemands ne représentent que 7 % de la population de Prague ; et au sein de cette population, les Juifs sont majoritaires. Pour reprendre la remarque de Marthe Robert, ils sont plus « germanisés » qu’« assimilés ». Par ailleurs, dans le quotidien, les Juifs préfèrent faire usage du tchèque. Cette double culture explique l’influence notable de la communauté juive de Prague sur la vie intellectuelle et culturelle de la ville. Les Juifs « germanisés » se trouvent potentiellement doublement menacés par les Tchèques, majoritaires, qui, entre autres revendications, veulent faire prévaloir les droits de leur « nation », notamment dans le domaine linguistique face à Vienne et aux Allemands de Bohême. La singularité de Franz Kafka s’inscrit dans une singularité historique – ses trois « nationalités ».

L’immense pouvoir d’attraction qu’exerce la Russie – l’espace russe – sur Franz Kafka. Et, de fait, peu de ses écrits m’ont autant fasciné (captivé dans une ambiance) que ce court récit : « Souvenir du chemin de fer de Kalda » que je me suis employé à illustrer à la pointe sèche à partir de croquis faits dans la grande plaine de Hongrie (l’Alföld), au début des années 1980. L’ambiance noir et blanc se voyait confirmée par le régime socialiste. A ce propos imagine-t-on d’illustrer Franz Kafka autrement qu’en noir et blanc ? Son illustrateur le plus ambitieux est à ma connaissance Louis Mittelberg (pseudonyme, Tim) qui a accompagné son œuvre complète (Cercle du livre précieux, édition critique établie sous la direction de Marthe Robert et publiée en huit volumes de 1960 à 1965), avec des dessins tracés d’un trait nerveux, gracile presque, et douloureusement embrouillé. Et qui de mieux approprié pour illustrer l’œuvre de Franz Kafka qu’Alfred Kubin, du noir en blanc encore ?

Une vue du palais Kinsky, avec, à droite, le magasin du père, Herman Kafka.

 

Franz Kafka docteur en droit. A l’automne 1907, il devient employé dans une compagnie d’assurances sociales, la Compagnie (semi-étatisée) d’assurances contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême. Il ne changera plus de profession et d’employeur. Retraite anticipée en 1922, soit deux ans avant sa mort. J’ai lu tant de choses au sujet de ses rapports avec son travail d’employé, tant de choses contradictoires, beaucoup écrites sur un ton péremptoire voire pathétique. A ce propos, où sont ses écrits professionnels ? Dispersés, égarés, en (grande) partie détruits ? On rapporte que dans les dernières années de sa vie, Franz Kafka a fait part à Milena Jesenská et à Max Brod de sa profonde répugnance à se soustraire à son travail d’assureur et de juriste, y compris pour des raisons de santé. Maurice Blanchot a montré Franz Kafka écartelé entre sa vocation d’écrivain (une vocation bien définie dès les années le lycée) et tout ce qui la contrariait – une remarque probablement pertinente pour les débuts, moins pour les années qui suivirent.

Franz Kafka a vécu chez ses parents jusqu’en 1914 ; il avait la trentaine passée. Et j’ai pensé à lui, par des voies indirectes (il s’agit d’un essai féministe), en lisant le petit livre de Virginia Woolf, « A Room of One’s Own », écrit en 1928. Je suis certain que Franz Kafka aurait souri en le lisant – un sourire de reconnaissance.

Voir l’épisode de l’usine d’amiante achetée par l’un de ses parents par alliance, en décembre 1911, usine où Franz Kafka doit représenter son père, Hermann, et s’occuper de la structure juridique de l’entreprise. Franz Kafka qui travaille par ailleurs à la Compagnie d’assurances contre les accidents du travail pour le royaume de Bohême voit son temps d’écriture menacé et pense même au suicide. Ci-joint, un lien où il est question de cette usine, dans une note en bas de page. J’ignorais certains détails de cette affaire rapportés par Reiner Stach, notamment quant à cette recapitalisation faite à l’instigation de Franz Kafka :

http://oeuvresouvertes.net/spip.php?article3283

Un élément central (et discret) dans la vie de Franz Kafka, un fait minime en regard de l’Histoire : sa rencontre avec une petite troupe de comédiens juifs de Varsovie et dirigée par Isaac Löwy, à l’automne 1911. Cette rencontre active chez Franz Kafka un questionnement aussi vaste que profond sur le judaïsme, un questionnement qui ne le quittera plus. Cette rencontre l’incite à préciser l’idée qu’il a de sa vocation d’écrivain et sa place dans l’Histoire. Lui, le Juif dont les parents ont en quelque sorte mis le judaïsme au placard afin de ne pas porter préjudice à leur promotion sociale et qui s’en tiennent à un judaïsme formaliste. Franz Kafka donc se découvre à la charnière de deux manières de vivre le judaïsme, celle de l’Est (de l’Europe orientale) et celle de l’Ouest (de l’Europe centrale), mais aussi à la charnière de la littérature allemande (Franz Kafka écrit en allemand) et les littératures « mineures », juive de Varsovie et tchèque, des littératures en prise avec le peuple, son authenticité et sa vitalité.

De Kavka à Kafka, le choucas. Le texte mis en lien, « Kafka et le nom impropre » est riche en détails d’une belle acuité :

http://journals.openedition.org/germanica/1801

Dans ce texte, on lit notamment : Franz Kafka « s’appelle Amschel en hébreu, ce qui signifie merle en allemand, mais lui rappelle surtout le souvenir d’un aïeul mort prématurément » ainsi qu’il le note dans son Journal. « Enfin, le nom Kafka est lié à un troisième réseau associatif : en tchèque, kavka signifie le choucas, le corbeau, la corneille. C’est l’emblème choisi par Hermann Kafka pour son magasin, mais surtout un symbole de morbidité pour Franz, qui associe toujours le cri des choucas aux ruines. Il écrit ainsi dans le Journal de 1910 : « J’aurais dû être ce petit habitant des ruines qui prête l’oreille aux cris des choucas ». Notons par ailleurs que Franz Kafka a une tête d’oiseau (dans certaines photographies plus que dans d’autres), ce qu’a exprimé le caricaturiste David Levine avec ses fins réseaux de traits densément et diversement entrecroisés. Voir la somme iconographique de Klaus Wagenbach, publiée chez Pierre Belfond en 1983. En page 36 de cette somme, l’emblème commercial du magasin du père : un choucas. On peut y détailler une version avec l’oiseau perché sur une branche de chêne (un arbre dont la symbolique se rattache au Mouvement national-allemand) et une version politiquement plus neutre où les feuilles de chênes ont été remplacées. Il est curieux de constater qu’en français choucas partage phonétiquement une syllabe avec Kafka, que leur dernière syllabe se répondent.

A propos de choucas, il y a dans l’œuvre de Franz Kafka une immense présence (à caractère volontiers symbolique) des animaux : des souris (voir son dernier récit, écrit alors que la tuberculose va l’emporter, « Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris ») et des rats (je pourrais en revenir au récit « Souvenir du chemin de fer de Kadla », en passant par les insectes (voir notamment « La Métamorphose »), etc.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Carnet des Açores (São Miguel) – 3/3

 

29 mars. Dégoût. Difficulté à lire et à observer ce qui m’entoure, à me laisser porter par ces rêveries géologiques auxquelles invitent les Açores. Peut-être me faudrait-il trouver une voie de sortie à ce dégoût – à cette stérilité – en mettant en rapport l’histoire géologique (la formation de ces îles, par exemple) et l’histoire humaine dans laquelle s’inscrit l’assassinat de Mireille Knoll.

Dans le jour naissant. Le jardin que borde le haut mur noir du cimetière de Mosteiros. La tasse de chá preto et ce livre qui conserve des Lost Beauties (of the English Language). Stightle : to confirm, to strengthen. « To stightle the people, / Preaching and praying », Piers Ploughman. Stodge : to stuff too full. Straight-fingered : one whose fingers will not crook to seize or hold dishonest gains ; thoroughly honest.

Le centre de Ponta Delgada, du blanc que rehausse un délicat graphisme noir. Noir et blanc des façades mais aussi du pavage. Il arrive que le noir domine dans le graphisme du pavage. La synagogue et le musée (rua do Brum n.° 16) sont fermés. Ci-joint, une visite guidée avec l’historien José de Almeida Mello :

https://www.youtube.com/watch?v=q6xoO5uattU

Discussion avec un homme, la trentaine. Je veux lui parler en portugais, il veut me parler en anglais, un problème auquel je suis souvent confronté au Portugal : le Portugais qui pratique une langue étrangère (presque toujours l’anglais ou le français) tient à la pratiquer. Je les comprends et leur réponds non sans plaisir ; mais j’aimerais tout de même avoir plus souvent l’occasion de pratiquer le portugais, de ne pas me contenter de le lire et de l’écouter. J’évoque (en anglais donc) mon plaisir à écouter le portugais des Açores qui me semble plus clair que celui de Lisbonne, moins syncopé. Mon appréciation semble lui faire plaisir. Je poursuis en lui faisant part de mon plaisir à me laisser bercer par le portugais du Brésil. Il réagit assez vivement : « Les Brésiliens appauvrissent notre langue. Ils ne cessent d’exiger des simplifications en déclarant que notre portugais est trop compliqué. Alors, ils le simplifient et, ce faisant, l’appauvrissent, tant au niveau grammatical que syntaxique et lexical ». Je ne sais que lui répondre, n’ayant pas une connaissance suffisante de la question. J’insiste toutefois sur la beauté de la tonalité du portugais du Brésil, ce à quoi il acquiesce spontanément.

J’observe les structures géologiques du Pico das Camarinhas – Ponta da Ferraria. A peu de distance, au large, l’épisode du 13 juin 1811 que j’ai décrit plus haut. Alors que je marche sur cette lave qui crisse sous mes pas, je bascule dans le souvenir d’un hiver à Berlin-Est, de ses trottoirs enneigés sur lesquels les riverains répandaient du mâchefer à grandes pelletées. C’est ainsi, le voyage multiplie les pistes du souvenir. Ainsi donc, le 29 mars 2018, sur une île des Açores, me suis-je retrouvé d’un coup, vertigineusement, transporté dans un jour d’hiver début années 1980, à Berlin-Est.

 

Ponta Delgada. Igreja do Convento dos Jesuitas, São Sebastião.

 

30 mars. Spurge : froth ; to emit froth. Staddle : the stain left on metal after the rust is removed. Smirl : a mischievous or roguish trick. Sloach : to drink heavily. Slodder : slippery, tenacious ; adhesive mud or slush.

Mosteiros. La mer a grondé toute la nuit ; c’était plutôt un grondement qu’un froissement. Au petit-matin, les ilhéus entre lesquels l’écume bouillonne. Pourquoi ne pas vivre ici, loin des continents et de leurs masses humaines en constante augmentation, de ces mégapoles qui pourraient doubler le nombre de leurs habitants en une génération ? Le nombre est le cauchemar, le nombre a raison de la notion d’homme. Ne reste que la masse qui appelle l’écrasement à coups de… masse. Peut-on encore œuvrer à un nouvel humanisme ? Il est probablement trop tard. Les Juifs ont éprouvé très tôt l’horreur de la masse ; c’est pourquoi ils l’ont mise en mouvement pour en faire un peuple (voir l’Exode). A développer.

J’apprends que la France et les États-Unis se sont mis en tête d’aider les Kurdes, une information saisie à l’arraché qu’il me faudra vérifier. Mieux vaut tard que jamais même si cette réaction (jusqu’au ira-t-elle ?) est bien tardive, coupablement tardive. Aider les Kurdes, briser les reins de la Turquie et favoriser un démembrement de ce pays en attribuant une bonne part de cet espace aux Kurdes. Le Grand Kurdistan doit devenir une réalité. Erdoğan ne cesse de se prendre les pieds dans le tapis, et depuis le début, depuis son soutien aux Frères Musulmans en Égypte. Il est possible que le sultan titubant mène son pays au gouffre, à la guerre. Il me semble être pris par le vertige de la fuite en avant comme d’autres sont pris par la boisson. La Turquie doit être expulsée de l’OTAN avec repositionnement sur le Kurdistan, à partir du Rojava, noyau du futur Grand Kurdistan. Quant à l’Europe, elle doit définitivement tuer toute espérance turque d’une intégration à l’Europe. Le Grand Kurdistan que je vois comme un allié d’Israël, une terre d’accueil pour les Chrétiens d’Orient, les Musulmans des marges  (dont les Alaouites), les Yézidis et autres minorités persécutées ou tout simplement en danger, un espace démocratique où la femme affirmerait sa présence, une terre de paix puissamment armée, comme doit l’être toute terre de paix, comme l’est Israël, terre de paix, terre d’un peuple en armes. Tels sont les espoirs qui me viennent dans ce petit café de Mosteiros, à la pointe ouest de l’île de São Miguel. Par sa porte grande ouverte entrent les souffles frais de l’océan. Dans son encadrement, je vois du pavé gris sous un ciel gris, un platane à quatre branches maîtresses noueuses et taillées de près, une colline qui témoigne du passé volcanique de l’île. Dans ce tableau aux tonalités grises, une chaise de café en plastique blanc ; sa présence formidable : toute cette composition ne semble avoir été conçue que pour la mettre en valeur.

Marche dans Rua do Castelo, une longue rue rectiligne et perpendiculaire à l’océan. Elle débouche sur la Ponta do Castelo, un chaos de roches noires où subsistent de très discrets vestiges du Castelo Nossa Senhora da Conceição. Les eaux crémeuses, meringuées par endroits, avec des surfaces lissées par ce remuement, des surfaces aux tonalités d’opale. La variété des images saintes (constituées de carreaux de céramique) scellées dans les façades : N. S. da Conceição, Nossa Senhora da Fatima, S. João (un enfant à auréole serre un agneau dans ses bras), Anjo da Guarda (un ange étend ses mains sur la tête d’un petit garçon qui joue au cerceau et d’une petite fille qui joue à la balle), N. S. da Paz, Sta Filomena (son ancre) et, à côté de cette image, ces mots : Deus abençoe esta casa. Le cheval et le cavalier rouges de CTT (Correios, Telégrafos e Telefones), Cuidado com o cão, des boîtes aux lettres en pierre volcanique sur lesquelles sont sculptées en relief ces sept lettres CORREIO. Casa da Avó.

 

L’église de  Mosteiros, Nossa Senhora da Conceição. Les églises des Açores sont à l’occasion décorées de lignes lumineuses qui soulignent leurs volumes et sont d’un bel effet dans la nuit.  

 

Marche le long d’une côte écumeuse avec rafales de vent tiède. Halte dans un café. J’écoute les consommateurs. Une fois encore, l’accent des Açores (qui varie légèrement d’une île à une autre, m’a-t-on dit) me semble plus ouvert que celui de Lisbonne et, plus généralement, que celui du Portugal continental. Tout en regardant la pluie tomber, je me souviens de ces soirées en Irlande, du côté de Wexford, de cette musique qui passait directement dans mon sang, de ces langues d’écume qui se devinaient dans la nuit, derrière les vitres contre lesquelles battait l’averse. Je relis la belle introduction à « Lost Beauties of the English Language », des pages enivrantes, avec ces riches propositions. Il y est par exemple question du nombre considérable de mots d’origine française dans le Scottish vernacular. « Some of these (words) are among the most racy and characteristic differences between the English and the Scotch ». Et l’auteur donne de nombreux exemples à l’appui de cette remarque, parmi lesquels : to fash one’s self (se fâcher), ashet (assiette), awmrie (armoire), brulzie (a fight or dispute from s’embrouiller), dool (deuil), spaule (épaule). La liste des mots du Scoto-Saxon et du Old English directement issus du Dutch, une autre longue liste.

Alors que j’écoute des airs de country music, me prennent des rêveries géopolitiques, certaines animées par une violence extrême (que je ne refuse pas) : démembrement de la Turquie (avec expulsion des Turcs de Chypre), création d’un Grand Kurdistan, écrasement du monde arabe, anéantissement de l’Arabie Saoudite, du Qatar, du Koweit, fondation d’un État kabyle, intégration de la Judée-Samarie à Israël, affaiblissement radical du Pakistan, etc. ; de l’éclatement de certains pays à des alliances mondiales, à commencer par l’alliance Russie-Europe – l’Eurussie.

31 mars. Averses. Dans l’introduction a « Lost Beauties of the English Language », l’auteur affirme que l’écossais est bien plus conservateur – a far more conservative language ; et afin d’étayer cette affirmation, il signale que plus de deux mille quatre cents mots de Shakespeare sont devenus difficilement compréhensibles pour ses concitoyens (Shakespeare is becoming obsolete to his countrymen), au point que son éditeur Howard Staunton a jugé nécessaire de répertorier ces mots dans un glossaire afin d’aider ses lecteurs.

Marche le long du cratère de Sete Cidades à partir du Miradouro das Cumeeiras (Fregesuia do Pilar da Bretanha), marche dans un chemin diversement creux où le vent s’engouffre par moments avec une telle violence qu’il me faut avancer fortement penché. Mes tympans deviennent douloureux. Les nuages montent vite le long de ces parois vertigineuses et verdoyantes (qui délimitent par endroits la caldeira) avant de passer au-dessus de leur crête. Sur certaines portions, à l’intérieur de cette immense circonférence, des glissements de terrain ont ménagé des espaces verdoyants où s’inscrivent des pâturages ainsi que les quadrilatères de jardins potagers. Le vert soutenu de ces pâturages me déplaît et je porte mon regard sur les espaces aux tonalités de moorland. C’est ainsi, je préfère des touffes de sparte (esparto) dans un paysage semi-aride à l’exubérance des floraisons tropicales. Je préfère les verts ascétiques de la toundra aux verts gras du bocage normand.

 

Vue du Miradouro das Cumeeiras (Sete Cidades)

 

A la nuit tombée ; le bruissement marin, la pleine lune et le ciel marbré. Je feuillette le recueil de Charles Mackay, un hommage au caractère puissant de la langue anglaise et plus particulièrement au Scottish (au Scoto-Saxon). Il répertorie les sources « of the superior euphony of the Scoto-Saxon ». L’une d’elles « is the single diminutive in ie, and the double diminutive in kie, which may be applied to any noun in the language ». Exemple : bird, birdie, birdikie. Certes, l’anglais admet les diminutifs mais dans une moindre mesure et d’une manière moins harmonieuse. « Endeavour to translate into modern English the diminutives “feetie” and “greetie”, and the superiority of the Scottish or old English for poetical purposes will be obvious. »

1er avril. Forefighter, a champion. Il s’agit d’un de ces très rares mots relatifs à l’histoire militaire qui subsista quelque temps dans le Saxon-English language après la conquête normande. Même les mots « war » et « peace » procèdent du Norman French language qui repoussa « Krieg » et « Friede ». Dans cette introduction militante à « Lost Beauties of the English Language », l’auteur évoque Chaucer ; Chaucer « was a neologist » ; il participa à l’enrichissement de l’anglais, notamment par l’introduction du Norman-French language, essentiellement destiné à l’aristocratie. Certes, « the stream of Norman-French runs pure and bright » mais les neuf dixièmes de ces élégants gallicismes ne sont guère en faveur parmi les écrivains anglais des générations suivantes. On pourrait toutefois citer les poèmes des débuts de Milton. Mais, précise Charles Mackay, si nous voulons goûter à la vigueur de l’anglais, il nous faut chercher plus du côté de Piers Ploughman que de Chaucer.

2 avril. Départ Ponta Delgada pour Lisbonne. Bien visible dans la nuit, les langues d’écume. Pluie très fine (drizzle) qui révèle sa densité dans le halo des réverbères.

A bord d’un Boeing 737-800. J’ai toujours quitté les îles avec tristesse. Je poursuis la lecture de Charles Mackay qui déplore certaines pertes de l’anglais. Parmi celles qu’il juge les plus graves, des preterites et des past participles de verbes toujours en usage, « and of many good English verbs in all their tenses » abandonnés à l’usage des peuples du Nord de l’Angleterre et de l’Ecosse et que la littérature (à l’exception de quelques rares poètes et écrivains, parmi lesquels Robert Burns et Sir Walter Scott) a méprisés.

Olivier Ypsilantis    

 

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Carnet des Açores (São Miguel) – 2/3   

 

Partout des hortensias ; mais taillés de près, ils ne sont que bouts de bois. Tant mieux ! Je n’aime pas les hortensias, j’en ai trop vus dans les cimetières. D’une manière générale, je préfère les plantes aux fleurs. Elles sont plus sobres et plus architecturées. Ce goût me vient probablement de ma mère qui disposait des plantes chez elle, et jamais de fleurs.

A propos de cimetières : cette proximité – de l’autre côté du mur – ne m’est aucunement désagréable. Je m’y suis même promené, hier, à la nuit tombée. La gentillesse des habitants de cette île est telle que je ne puis imaginer que leurs morts reviennent inquiéter les vivants.

Les vapeurs très blanches d’une centrale géothermique (elle fournit en électricité Ribera Grande). Des vaches partout, dans des pâturages d’un vert phosphorescent. Plantations de thé et d’ananas. Ne pas dire abacaxi comme je le dis mais ananás. Ce matin, un commerçant m’a repris gentiment mais fermement en m’expliquant que la saveur et la richesse en jus de o abacaxi sont bien supérieures à o ananás.

 

Une île verdoyante… A Ilha Verde…

 

Quelques mots goûtés lors d’une halte. Kime : a silly fellow. Looth : shelter, a sheltered place. Mirk, Murk : dark, gloomy, un mot essentiellement utilisé par des écrivains écossais et, à l’occasion, par Shakespeare, Spencer et Milton. Un exemple avec Spencer’s Fairy Queen : « Then to her iron waggon she betakes, / And with her bears the foul, well-favoured witch, / Through mirksome air her ready way she makes. »

Longue conversation avec un retraité de la marine marchande, soixante-quinze ans. Il commence par m’énumérer les pays qu’il a visités et ses principales escales. Son portugais me semble plus clair que celui de Lisbonne. Nous devisons, assis sur un muret en pierre sèche, devant l’océan. Il me désigne des collines couvertes de verts pâturages, couvertes d’ananas lorsqu’il était enfant et où il travaillait avec son père. Je l’écoute et me répète que ma facilité à le comprendre tient probablement au fait que nous sommes sur la route du Brésil.

Dans un village voisin, assis devant un muret en pierre sèche, je me perds dans la contemplation des falaises puis du muret – sa structure – et du va-et-vient des lézards. L’extraordinaire beauté de ces petits animaux si discrets, beauté de leur morphologie mais aussi de la si délicate palette de leur camouflage.

Lagoa das Furnas. Des vues qui auraient inspiré les maîtres de la peinture chinoise. L’odeur soufrée des fumeroles. Água muito quente. Des bouillonnements par endroits, comme des casseroles sur un fourneau. Une zone grise, stérile, avec, par endroits, des traces jaunâtres, du soufre. Dans une cavité, un bouillonnement plus puissant avec grand remuement boueux. On pense aux origines. Des alvéoles sont prévues pour la cuisson d’aliments destinés à des restaurants. Caldeira das Furnas, volcanisme secondaire avec notamment ces campos fumarólicos et ce nascente de águas termais. Par endroits, un bruit de soufflerie venu de la terre. Dans le village de Furnas, des plantations d’ignames richement irriguées. En l’église Nossa Senhora da Alegria. Fraîcheur et silence sépulcral. Toutes les statues et tous les crucifix sont empaquetés dans des étoffes mauves en attendant la Résurrection. Alors que je marche dans Furnas, des souvenirs me viennent, activés tant par l’odorat que par la vue. L’odorat avec cette odeur de ciboulette qui me fait revenir à Milly-la-Forêt, dans une maison de famille ; la vue avec cette maison et son jardin qui me font revenir dans la petite ville thermale de Salies-de-Béarn. C’est ainsi, le voyage multiplie les rapports dans l’espace et le temps. Marche autour du Lagoa Congro.

 

En marchant sur la crête de la caldeira de Sete Cidades

 

27 mars. Lag : the extreme end, and also a verb, to remain behind, at the very end or last. « The lag end of my life », Shakespeare, Henry IV. « The senators of Athens with the common lag of people », Shakespeare, Timon of Athens. Smirl : a mischievous or roguish trick. Sloom : to sleep heavily and soundly ; distinguished from slumber, to sleep lightly. Yex, Yox, Yoxen : to cough, higgouch.

Pris par des rêveries géologiques. Mouvements tectoniques. Les fosses qui se creusent tout en se remplissant de lave et desquelles finissent par s’édifier des chaînes de montagnes immergées d’où émergent à l’occasion des îles. Le Mid-Atlantic Ridge (de l’Arctique à l’Antarctique) rencontre le Indian Ocean Ridge. Le long de cette faille, l’Islande (la plus grande île née de la croûte océane), les Açores, Ascension, Saint Helena et Tristan da Cunha. Les Açores, soit la rencontre en T de trois plaques tectoniques : les plaques nord-américaine, africaine et eurasienne. Ce point de rencontre se situe entre le groupe ouest et le groupe central de l’archipel des Açores, entre Flores (l’une des deux îles du groupe ouest) et Faial (l’une des cinq îles du groupe central). Flores et Corvo, les îles du Grupo Ocidental, s’élèvent de la plaque nord-américaine. Les cinq îles du Grupo Central s’élèvent d’un centre diffus (spreading centre), le Tercera Rift, qui s’est formé il y a quelque trente-six millions d’années. Quant aux deux îles du Grupo Oriental (dont São Miguel), on ne parvient pas à déterminer avec exactitude si elles s’élèvent de la plaque africaine, eurasienne ou d’une Azorean microplate.

L’île de São Miguel, la plus grande des neuf îles, s’est formée par étapes. D’abord sa partie Est, la plus élevée, avec le Pico da Vara, puis sa partie Ouest, avec Sete Cidades. São Miguel fut donc à l’origine constitué de deux îles. L’activité volcanique modifie encore ce vaste archipel. Ainsi, en 1811, à peu de distance de São Miguel, une petite île se forma en quelques semaines. Une frégate anglaise qui croisait au large, le HMS Sabrina, l’aborda. Son commandant, le capitaine James Tillard, planta le drapeau de l’Union Jack sur une île encore fumante qu’il baptisa Sabrina. Peine perdue. Un autre navire britannique de passage quelques mois plus tard ne put retrouver l’île ; elle avait disparue sous les eaux. Plus récemment, en 1957, une éruption sur la côte ouest de l’île de Faial lui ajouta deux kilomètres carrés.

 

28 mars. Flurch : a great abundance. « Flush of money » seems to be a corruption of a « flurch of money ». Whang : a large cut or slice ; whence whanger, one who takes a large cut, slice, or piece. Whelm : to turn. « Overwhelm » is still current, but « whelm » is nearly obsolete. « Till billows gape and gales blowhard, / And whelm him o’er », Robert Burns, To a Mountain Daisy ».  

Le plus ancien traité entre deux pays, The Treaty of Eternal Friendship (1373) ou Treaty of Windsor entre Edward III et D. João I.

Les ananas des Açores, les meilleurs du monde probablement. Ils remplacèrent les oranges vers 1850. Ils sont cultivés sous serres. Principales zones de plantation, à Fajã de Baixo, près de Ponta Delgada, Lagoa et Vila Franca do Campo. C’est une culture complexe, me semble-t-il (voir détails), qui risque de disparaître progressivement. Il n’est pas certain que les glasshouses soient remplacés lorsqu’ils devront l’être. Fajã : une étendue côtière plane, ménagée par une coulée de lave ou un glissement de terrain.

 

Lagoa do Fogo, le lac de São Miguel que je préfère, pour sa sobriété probablement. Ses abords de moorland par endroits.

 

Le commerce des oranges a dominé au XIXème siècle dans plusieurs îles des Açores, une exportation essentiellement destinée à l’Angleterre, un luxe alors et seulement accessible entre novembre et mai. Aux époques victoriennes, c’est à Noël que la demande en oranges (et en citrons) était la plus forte. « Buy my fresh St Michael’s » pouvait-on entendre dans les rues de Londres. C’est à la fin des guerres napoléoniennes que l’exportation d’oranges des Açores prit de l’ampleur. Ainsi, vers le milieu du XIXème siècle, des centaines d’embarcations faisaient la navette entre les Açores et l’Angleterre, essentiellement avec des topsail schooners, des bateaux rapides indispensables pour transporter une denrée fragile. Au cours de l’année 1854, soixante millions d’oranges et quinze millions de citrons furent débarqués rien qu’à Londres, de soixante-dix embarcations. La flotte des topsail schooners commença à décroître dans les années 1860 avec les bateaux à vapeur, surtout quand les installations portuaires de Ponta Delgada purent les accueillir (vers 1870). Et pour finir, dans les années 1880, une maladie ravagea les orangers des Açores.

Marche dans Mosteiros, au soleil couchant. Des souffles frais ne cessent d’envelopper le marcheur dans des gestes plus ou moins prolongés. Des rafales de vent comme au ralenti, parfois. On se salue. Le maillage du pavé s’affirme en ces heures de lumière franchement transversale. Je pense à ces textes laissés en chantier sur mon bureau de Lisbonne. Face à l’océan et ses puissants remuements, Kafka et Prague – une certaine ambiance – me deviennent improbables ; et je me demande si je retrouverai l’énergie qui m’a porté au cours de l’élaboration de ces textes. Mais pourquoi m’inquiéter ? Je me sens toujours guidé lorsque j’écris sur Kafka, toujours !

J’apprends qu’un meurtre a été commis à Paris, une femme âgée, juive, assassinée par son voisin musulman. Quel est donc ce pays où l’on assassine des femmes âgées ? Quel est donc ce pays où l’on assassine des Juifs ? La France que j’ai quitté il y a vingt-cinq ans m’inquiète de plus en plus. Je ne tiens plus à lui que par la langue – ce qui est probablement l’essentiel –, mais quelque chose s’est brisé en moi depuis des années, un manque de confiance, une inquiétude. Les médias de France vont probablement sauter d’un euphémisme à un autre afin de masquer une fois encore le caractère antisémite de ce crime, de le masquer aux masses toujours prêtes à se laisser berner afin de protéger leur confort de lâche. La masse est molle, toujours, molle et malléable, et les médias de masse s’y entendent à ce sujet. Les médias de masse sont une émanation des masses, ils protègent leur confort, leur avachissement, le bon fonctionnement de leur transit intestinal – et il est considérable –, la profondeur de leur sommeil de brute. Jusqu’à quand refusera-t-on de nommer ? Ce pays, la France, m’inquiète décidément de plus en plus, et j’aimerais répondre à cette inquiétude autrement que par le départ et diverses mises en mouvement. Il reste l’écriture, certes, l’écriture comme arme de combat et de dénonciation – mais jusqu’à quel point ?

 

Mireille Knoll, née en 1932, assassinée le 23 mars 2018. Elle s’était réfugiée au Portugal pour échapper aux nazis.

 

Cette femme s’appelait Mireille Knoll. Ce que j’apprends par le blog Boker Tov Yerushalayim : « Mireille Knoll a pu échapper à la Rafle du Vel’ d’Hiv’  grâce au passeport brésilien de sa maman en 1942 ; elle a succombé en 2018 face à la haine et la barbarie d’un islamiste, poignardée à onze reprises, dans l’appartement familial, avenue Philippe Auguste, Paris, 11ème arrondissement ». On y ajoute : « C’est la même barbarie qui tue des enfants juifs à Toulouse, égorge un prêtre dans son église à Saint-Étienne-du-Rouvray ou un officier de gendarmerie à Trèbes » :

https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2018/03/27/mireille-knoll-1932-2018/

Cet article simplement intitulé « Mireille Knoll, 1932-2018 » reprend un message sur Facebook, message de Monsieur Meyer Habib. Dans le fil de réflexions qui fait suite à cet article, Boker Tov Yerushalayim signale un commentaire du Figaro, une liste (non exhaustive) des agressions les plus graves commises contre les Juifs, liste que scandent : « J’habite un pays où… » et « Parce que juifs (juives)… ». Une liste à lire et à poursuivre…

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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