Notes de lecture (économie) – 11/14 

 

Tableau XXIV – Une excellente présentation (comme d’habitude) de Marc Touati, intitulée « Les marchés financiers redeviennent fous : pourquoi et jusqu’à quand ? » :

https://www.youtube.com/watch?v=4dmL-H4Tjdw

 

Tableau XXV – Les aides que les États d’Europe accordent à leurs peuples sont financées par de la fausse monnaie. Ce phénomène ne concerne pas que l’Europe. Il y a plus de vingt ans qu’a été conçu le Quantitative easing (QE) avec des taux d’intérêt proches de zéro, à zéro, voire négatifs ! Fausse monnaie parce que la vraie monnaie donne des droits à investir et/ou consommer, des droits qui ont pour fondements la création en cours ou à venir de richesses, soit de biens et/ou de services destinés à satisfaire les besoins que transmet le marché. La qualité d’une monnaie tient donc à ses contreparties effectives. Mais que dire lorsque les contreparties sont faites de créances soutenues par les banques centrales dans le but de financer sans fin les dépenses et les dettes publiques ? Les remboursements se feront dans un avenir hypothétique, s’ils se font, les États s’installent dans des déficits structurels et font ce qu’ils veulent, ou presque, des facilités qui leur sont accordées.

Les keynésiens nagent en l’occurrence dans le bonheur car ils jugent que l’expansion de la masse monétaire a un impact positif sur l’économie réelle (création d’emplois, nouveaux marchés, etc.). On nous serine qu’il y a urgence, qu’il faut parer au plus pressé. Pourquoi pas ? Mais on nous sert du Keynes en entrée, plat principal et dessert. On en a au petit-déjeuner, au déjeuner et au dîner. On est tout gonflé de keynésianisme.

 

 

La monnaie émise par les banques centrales devrait avoir toutes les raisons de nous inquiéter ; c’est de la monnaie fiduciaire, de la fiat money, une monnaie qui procède de la seule volonté du pouvoir politique, de l’État, une monnaie régalienne en quelque sorte. L’histoire devrait pourtant nous avertir du danger de cette facilité. Mais à présent, dans nos chères démocraties, l’essentiel pour le pouvoir est de conforter sa clientèle électorale. De plus, les pouvoirs publics nous serinent que cette dette sert à financer des investissements sous l’égide d’élites, autrement dit, qu’ils œuvrent pour le meilleur et pour chacun d’entre nous, sans oublier les futures générations.

Le clientélisme a des effets dévastateurs sur le moyen/long terme, il provoque des tsunamis sur l’économie. Le crédit toutes vannes ouvertes conduit à des erreurs structurelles irrémédiables. La déperdition est gigantesque, l’argent se répand partout comme de l’eau non canalisée. Le résultat est piètre, le gaspillage considérable. Dans un tel système, la rentabilité n’entre pas en ligne de compte, les profits n’ont plus aucune signification et les prix relatifs pas davantage. On est poussé par une vague suscitée par un mouvement venu des profondeurs, tellurique ; et on finit dans un enchevêtrement boueux et chaotique.

Les membres de l’École autrichienne d’économie ont compris l’importance de la masse monétaire, à commencer par son origine qui est aussi sa destination. La fiat money est de la mauvaise monnaie, soit de la monnaie imposée. Carl Menger désignait la bonne monnaie comme celle qui procède de la pratique sociale, de la confiance dont jouit un moyen de paiement donné au sein d’une communauté. Friedrich Hayek a plaidé pour une monnaie choisie contre une monnaie imposée, cette monnaie créée par les États et leurs banques centrales. Verra-t-on ce jour où la monnaie sera privatisée, un choix qu’avait exposé Friedrich Hayek en 1968 ?

 

Tableau XXVI – Friedrich Hayek, celui qui ne cessa de combattre les idées constructivistes. Qu’est-ce que le constructivisme ? Le constructivisme peut être présenté très brièvement comme une prétention (qui peut être criminelle) à croire que l’on peut édifier un ordre par sa seule volonté, en rejetant les conventions et les ordres existants. La dénonciation du constructivisme occupa la deuxième partie de sa vie.

L’anti-constructivisme de Friedrich Hayek prend appui sur sa conception conséquentialiste – voir le Rule-Utilitarianism. Son rationalisme évolutionniste (en opposition au rationalisme constructiviste) peut être présenté ainsi : l’homme ne naît pas sage, rationnel et bon, il a dû apprendre à le devenir. Ce n’est pas notre intelligence qui a créé notre morale, mais plutôt les interactions humaines régies par notre morale qui ont rendu possibles le développement de la raison et des capacités qui lui sont associées. L’homme est devenu intelligent parce qu’il y avait pour lui une tradition – celle qui se tient entre l’instinct et la raison – à partir de laquelle apprendre.

Le rationalisme (évolutionniste) de Friedrich Hayek s’efforce d’appréhender des phénomènes complexes et multiséculaires qui ne cessent de se modifier et de s’amplifier à mesure qu’agissent les interactions humaines. Il pense que les conceptions qui permettent aux hommes d’appréhender le monde procèdent de trois strates qui se sont constituées au cours de l’évolution culturelle, soit respectivement : Instinct / Tradition / Raison. En conséquence, l’homme serait inapte à susciter un ordre civilisationnel par le seul pouvoir de sa raison. A l’inverse, il repousse avec une même détermination cet ordre que défendent certains sociobiologistes, un ordre qui ne dépendrait que des acquis naturels et génétiques de l’homme. A ce propos, on peut en revenir à cette remarque de Montaigne : « Les lois de la conscience que nous disons naître de la nature, naissent de la coutume. »

Friedrich Hayek est également connu pour ses observations relatives aux manipulations monétaires exercées par les organismes étatiques, manipulations qui modifient les structures productives de l’économie, entraînent des distorsions qui ne se réajustent que lorsque ces manipulations cessent, par peur de l’inflation ou d’un éclatement de la bulle.

 

 

Afin d’en finir avec les bulles et les graves conséquences qu’elles peuvent occasionner lorsqu’elles éclatent, conséquences économiques et donc sociales, Friedrich Hayek propose, dans un contexte où l’État gère la monnaie, le retour à l’étalon-or. Il mettra en garde contre le projet d’une monnaie commune européenne.

Friedrich Hayek est également connu pour ses recherches sur l’impossibilité du calcul économique dans les régimes collectivistes considérant la suppression du système des prix qui, malgré ses imperfections, est un indicateur pour les agents économiques. Ainsi le profit peut-il être envisagé comme un signal pour les entrepreneurs, un signal qui leur permet d’orienter le type et la quantité de leur production. Ludwig von Mises remarquait qu’en supprimant le système des prix, les systèmes planificateurs ne pouvaient plus planifier, d’où les pénuries et les files d’attente, caractéristiques de la planification centralisée et étatique.

Friedrich Hayek fut un adversaire déterminé de John Maynard Keynes, un économiste dont l’enseignement est très en vogue puisqu’il inspire nos États en ces temps de pandémie, nos États et leurs plans de sauvetage et de relance. Friedrich Hayek quant à lui préconisait la non-intervention de l’État, acteur de la crise, incapable de réajuster ce qu’il avait contribué à distordre.

Je rejoins pleinement Friedrich Hayek qui juge que la socialisation de l’économie et l’intervention massive de l’État sur le marché conduisent lentement mais sûrement à l’effacement des libertés individuelles. Ayn Rand signale que la différence entre un État Providence et un État totalitaire n’est qu’une question de temps. Ainsi Friedrich Hayek affirme-t-il que c’est moins l’« esprit allemand » que l’autoritarisme socialiste qui sous-tend cette idéologie qui a conduit au nazisme, une appréciation que je partage au moins en partie, car il entre bien d’autres ingrédients dans la composition du brouet nazi.

Friedrich Hayek est un fervent partisan de la Rule of Law (l’état de droit), un concept juridique, philosophique et politique qui implique la prééminence du droit sur le pouvoir politique dans un État donné, ainsi que l’obéissance de tous, gouvernants et gouvernés, à la loi. Cet état de droit est le vecteur d’un ordre politique libéral. L’état de droit – ou le règne du droit – est constitué de l’ensemble des règles de juste conduite que les hommes ont organisées au cours des générations. Ce sont des contraintes minimales qui respectent le principe de réciprocité et qui ne souffrent pas la moindre exception sous peine de ne plus rien signifier et de se caricaturer elles-mêmes. Ce sont elles qui ont permis à un ordre étendu de s’organiser. Ces contraintes n’ont pas été imposées arbitrairement, d’un coup, elles se sont structurées lentement, au fil des générations, par tâtonnements.

C’est aussi pourquoi Friedrich Hayek fait remarquer que si nous devions appliquer autant de règles à nos sociétés que celles que s’appliquaient les sociétés tribales et primitives, elles finiraient par s’effondrer. Il s’en suit, toujours selon Friedrich Hayek, que le socialisme prépare le retour du tribalisme et du primitivisme car il impose une surcharge de règles aux individus au nom de ceci et de cela, à commencer par la justice sociale, justice qui ne peut respecter le principe de réciprocité – sans lequel il n’y a tout simplement pas de justice. Par ailleurs, l’ordre étendu voire global (ou un ordre d’économie de marché) nécessite impérativement le principe de contrainte minimale. Le socialisme est bien une forme de tribalisme et de primitivisme par le carcan qu’il impose aux sociétés, carcan dont les dirigeants de ces sociétés savent se préserver et profiter à leur seul avantage.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 10/14

 

Tableau XXII – La théorie du cycle économique a été pleinement élaborée et formulée par Ludwig von Mises dans cette publication monumentale (publiée en 1912) et qui reste à ce jour le livre de référence sur la question : « The Theory of Money and Credit » où il rend compte des dangers de la manipulation de la masse monétaire qui entraîne inflation mais aussi distorsion des prix.

Ludwig von Mises a donc élaboré et formulé sa théorie du cycle économique au cours des années 1920, théorie qui est passée au monde anglo-saxon grâce à un autre membre de l’École d’économie autrichienne, Friedrich A. von Hayek, avec : « Monetary Theory and the Trade Cycle » et « Prices and Production ».

La théorie élaborée par Ludwig von Mises (théorie toujours très active, voire toujours plus active) peut se résumer de la manière suivante :

Sans l’expansion du crédit bancaire, l’offre et la demande ont tendance à s’équilibrer dans un contexte de prix libres, ce qui a pour effet principal d’éviter ces cycles perturbateurs. Mais lorsque l’État s’en mêle, se mêle d’économie (discipline à laquelle il n’entend rien et qui dans tous les cas devrait échapper à son périmètre), tout est distordu. Il stimule l’expansion du crédit bancaire par sa banque centrale, créant un passif qui s’étend à toutes les banques commerciales du pays. Le crédit augmente et avec lui la masse monétaire. Cette expansion de la monnaie (scripturale) finit par provoquer de l’inflation. Mais il y a plus, signale Ludwig von Mises : l’expansion du crédit bancaire abaisse (artificiellement) le taux d’intérêt, l’abaisse en-dessous de son niveau sur le marché libre.

 

 

Sur le marché libre, le taux d’intérêt est exclusivement déterminé par les préférences temporelles de chaque individu, chaque individu étant un élément de l’économie de marché. La définition que donne Wikibéral de la préférence temporelle est la suivante : « La préférence temporelle est la mesure de la préférence subjective (voir définition) qu’une personne peut avoir pour des biens (ou services) immédiats plutôt que pour des biens (ou services) ultérieurs. Entrent en ligne de compte également : le temps nécessaire pour les acquérir, leur durée d’usage, la quantité future, etc. Toutes choses égales par ailleurs, le présent est toujours préféré au futur. Avec une faible préférence temporelle, on tend à épargner, à investir, à former du capital et à produire. Avec une préférence temporelle élevée, on tend à consommer et à vivre au jour le jour en cherchant des satisfactions immédiates. »

Les préférences temporelles des uns et des autres déterminent donc la mesure dans laquelle les uns et les autres vont épargner et investir relativement à leur consommation. Si le degré de préférence pour le présent chute en faveur du futur, on aura tendance à moins consommer pour épargner et investir ; et, parallèlement, le taux d’intérêt baissera. La croissance économique est en grande partie stimulée par ce phénomène qui privilégie l’épargne et l’investissement plutôt que la consommation, phénomène qui par ailleurs fait baisser le taux d’intérêt comme nous l’avons dit. C’est aussi pourquoi ces hommes de l’appareil d’État qui en France incitent éperdument à « relancer la croissance par la consommation » sont soit des crétins soit des menteurs. Je penche pour la seconde hypothèse. « Relancer la croissance par la consommation », le mantra d’une classe politique crétinisée par l’étatisme et l’étatisation, classe politique qui s’emploie par ailleurs à infantiliser les citoyens.

La baisse des taux d’intérêt est plutôt une bonne chose dans le contexte que nous venons d’évoquer, une baisse liée à des préférences temporelles et à un surplus d’épargne. Mais lorsque l’État s’en mêle, il en va autrement, l’État qui favorise l’expansion du crédit via sa banque centrale. Je n’entrerai pas dans le détail de ce mécanisme. Lisez Ludwig von Mises si vous n’avez rien lu de lui. Le lire est un plaisir en ces temps de confinement et d’interventions étatiques aussi diverses que variées.

Ludwig von Mises pointe donc du doigt les effets néfastes de l’expansion du crédit par l’État via sa banque centrale. La dépression (employons ce mot de préférence à tous les euphémismes que l’on nous sert) doit venir ; autant que ce soit le plus tôt possible afin d’amoindrir sa brutalité ; et il est préférable de l’affronter sans tarder plutôt que de s’installer dans une maladie chronique. Pour ce faire, l’État ne doit pas prêter de l’argent aux entreprises en difficulté et ainsi retarder d’une manière ou d’une autre le processus de réajustement. Il ne doit pas encourager la consommation (voir Bruno Le Maire pour lequel la relance économique de la France tient d’abord aux économies que les Français ont accumulées durant le confinement, économies qu’ils sont invités à dépenser massivement et sans tarder), il ne doit pas augmenter ses dépenses – surtout pas ! –, il ne doit pas… Il faudrait établir une liste de ce que l’État doit se garder de faire. Ce dont l’économie a besoin, ce n’est pas d’exciter le consommateur et de le pousser vers les centres commerciaux ou les achats en ligne, elle a besoin de plus d’épargne.

Selon Ludwig von Mises, ce que l’État devrait faire en cette période de dépression : RIEN, et nous ne regretterons rien ! Qu’il reste au lit, dorme aussi longtemps que possible et se garde de mettre ses mains dans le marché. Par son action, il ne fait que retarder un processus d’ajustement, un ajustement d’autant moins douloureux qu’il se fera sans tarder, redisons-le. La prescription du docteur Ludwig von Mises est contraire à celle du docteur John Maynard Keynes. Mais aujourd’hui on se jette dans les bras de ce dernier.

Avec le bon outil d’une théorie du cycle économique, Ludwig von Mises a été l’un des rares économistes à pressentir la crise de 1929. Friedrich A. von Hayek a véhiculé son analyse vers l’Angleterre où une nouvelle génération d’économistes a commencé à adopter dans les années 1930 sa théorie afin d’analyser cette crise, à en tirer leurs conclusions et à promouvoir une politique strictement libérale. Malheureusement, les économistes des générations suivantes s’en sont remis à John Maynard Keynes après publication de « The General Theory of EmploymentInterest, and Money » en 1936.

La théorie de Ludwig von Mises n’a pas été réfutée, elle a été tout simplement oubliée. Espérons que cet oubli ne soit pas définitif. Et quelque chose me dit que les Keynésiens ne vont pas tarder à battre en retraite après que les effets d’une masse monétaire en constante expansion (Quantitative easing) et de taux d’intérêt maintenus artificiellement très bas (quand ils ne sont pas négatifs) seront enfin évalués. Bref, je souhaite que l’hilarité des partisans de John Maynard Keynes fasse place au sérieux des partisans de Ludwig von Mises, au sérieux de sa théorie du cycle économique. Ces derniers ne sont pas des rabat-joie, ils aimeraient que la fête continue, mais ils avertissent que le plancher sur lequel on danse est en train de céder. Il faut relire et méditer Ludwig von Mises, surtout par ces temps de pandémie et de confinement.

 

Tableau XXIII – “The case for individual freedom rests largely upon the recognition of the inevitable and universal ignorance of all of us concerning a great many of the factors on which the achievements of our ends and welfare depend.” Friedrich A. von Hayek

“He will therefore have to use what knowledge he can achieve, not to shape the results as the craftsman shapes his handiwork, but rather to cultivate a growth by providing the appropriate environment, in the manner in which the gardener does this for his plants.” Friedrich A. von Hayek.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 9/14

 

Tableau XVIII – On va donc accuser les banques d’être les responsables de ces cycles (voir Tableau XVII dans le précédent article) – les banques qui sont un élément essentiel de l’économie de marché –, ce qui revient à s’en prendre à l’économie de marché. Cette accusation est malvenue ; elle relève soit d’une mauvaise observation soit d’un parti-pris idéologique. Jamais les banques ne pourraient accroître le crédit après concertation entre elles si le gouvernement ne les y encourageait d’une manière ou d’une autre. Si les banques étaient véritablement concurrentielles, toute expansion du crédit par une banque accumulerait sans tarder des dettes de cette banque chez ses concurrentes qui réagiraient. De fait, les banques ne peuvent mener une politique d’expansion du crédit en s’entendant entre elles que sous le parapluie d’une banque centrale, une banque étatique qui prend le contrôle du système bancaire à l’aide de diverses mesures.

Il est vrai que les banques ne se plaignent pas de cette banque étatique qui leur permet d’augmenter considérablement le crédit sur le long terme, et donc leurs profits respectifs. La banque centrale encourage les banques à augmenter leur passif et donc leur profit. De ce survol, on peut conclure que le cycle économique n’est pas provoqué par des défaillances de l’économie de marché mais bien par l’intervention de l’État dans cette économie, l’État qui décidément, et une fois encore, devrait strictement s’en tenir à ses fonctions régaliennes.

 

Tableau XIX – Depuis la crise de 2007-2008 et jusqu’à l’actuelle pandémie, l’économie est entrée dans une phase exceptionnellement longue et soutenue de croissance, une croissance financée par une augmentation considérable de l’endettement. Si l’on s’en tient aux prévisions cycliques, on peut avancer l’hypothèse suivante (une hypothèse forte) :

Après la surchauffe boursière et la survalorisation des marchés (tant publics que privés) de 2020, 2021 devrait voir une correction marquée sans être vraiment sévère et un ralentissement économique, ralentissement qui dans le système de capitalisme d’État que nous connaissons devrait avoir de lourdes conséquences. Ce ralentissement provoquera des difficultés budgétaires qui feront monter sans tarder les taux obligataires, une situation difficilement tenable pour des États déjà très lourdement endettés. Ces États ne pourront faire fonctionner aussi aisément la cavalerie. La cavalerie est un processus financier par lequel de nouveaux emprunts servent à rembourser les emprunts antérieurs. Ce système fonctionne aussi longtemps que l’emprunteur parvient à lever un nouvel emprunt.

 

Minsky Moment

 

Le système chavirera à un moment ou à un autre. Les agents au sens large pourraient alors se tourner vers les actifs privés, comme des affamés sur une gamelle pleine. C’est généralement quand la confiance envers le secteur public s’effrite que l’inflation se réveille et plutôt férocement, le système s’affranchissant de la pression déflationniste. L’inflation (de pénurie) contraindrait le système à remonter les taux. C’est ainsi, quand la dette est trop élevée par rapport à la solvabilité, les taux connaissent une correction et le système entre en crise. Un État tel que l’État français, considérant son niveau d’endettement, souffrirait terriblement même d’une légère hausse des taux, à moins d’une intervention de la Banque centrale européenne, intervention qui ne ferait que repousser le problème tout en l’augmentant.

La hausse des taux d’intérêt place le système face à une possible crise des dettes publiques. Au cours de la seconde moitié de l’année 2021, le scénario pourrait être le suivant (une hypothèse forte) :

Correction d’une bonne part des actifs privés suite au probable ralentissement économique, ralentissement lié pour l’essentiel aux difficultés budgétaires et aux risques qu’elles font courir à la France et à l’Europe. Ces difficultés achèvent d’ébranler la confiance envers le secteur public, ce qui conduit à une hausse des taux et à une contraction de l’économie dans les pays où plus de la moitié du P.I.B. tient aux dépenses publiques. Ces dépenses devraient être de plus de 58 % du P.I.B. pour la France ! La perte de confiance dans les actifs publics conduira à un repli vers les actifs privés ; s’y ajoutera l’inflation de pénurie puis une hausse générale des taux, hausse qui poussera tout le système dans un terrible cercle vicieux, de fait un maëlstrom. La remontée des taux signifiera quasiment un arrêt de mort pour le système, arrêt de mort que les banques centrales s’efforceront probablement de différer en commençant par rétablir la confiance à grands coups de figures de rhétorique avec abondance de sophismes. Et on repartira pour plus de dette jusqu’au « moment Minsky », autrement dit lorsque les investisseurs perclus de dettes se mettront à vendre massivement leurs actifs afin de satisfaire leur besoin de liquidité, ce qui conduira à une baisse du prix de ces actifs et à un assèchement des liquidités.

L’éclatement de cette gigantesque bulle pourra être éventuellement repoussé mais jusqu’à un certain point, et je défie quiconque de prévoir ce moment. On ne peut que s’essayer à des hypothèses, faibles ou fortes, sans jamais se prendre pour un devin. Cet exercice permet simplement d’augmenter et d’affiner ses connaissances en économie, cette discipline qui peut être pratiquée par des non-spécialistes – j’en suis un.

 

Tableau XX – « C’est ce qui est arrivé. La chimère du jour est d’enrichir toutes les classes aux dépens les unes des autres ; c’est de généraliser la spoliation sous prétexte de l’organiser. Or, la spoliation légale peut s’exercer d’une multitude infinie de manières ; de là une multitude infinie de plans d’organisation : tarifs, protection, primes, subventions, encouragements, impôt progressif, instruction gratuite, Droit au travail, Droit au profit, Droit au salaire, Droit à l’assistance, Droit aux instruments de travail, gratuité du crédit, etc. Et c’est l’ensemble de tous ces plans, en ce qu’ils ont de commun, la spoliation légale, qui prend le nom de Socialisme. » Frédéric Bastiat.  

 

Tableau XXI – Les économistes libéraux ne cessent de répéter (à raison) que l’État n’est pas l’économie, qu’il n’est pas un agent de l’économie. Dans ce domaine, ses interventions sont non seulement illégitimes, elles sont inefficaces. L’intervention de l’État a un coût qui serait justifié s’il améliorait par exemple la situation des pauvres ; mais il n’en est rien. Il appauvrit les riches sans enrichir les pauvres. La solidarité forcée favorise l’égoïsme, tue l’esprit d’entraide, décourage la générosité privée, accable la spontanéité du cœur. L’État décourage. Il n’est qu’un estomac de super-prédateur qui cherche des proies en tous sens.

L’État ne produit rien, il prélève et dépense. Il prélève une part conséquente de la richesse créée par des Français pour la redistribuer à d’autres Français, inefficacement, en saisissant au passage une part conséquente du butin. Et il confirme le proverbe : L’appétit vient en mangeant.

Suite à cette pandémie, et quitte à me faire traiter de tous les noms, je me permets d’affirmer que l’intervention de l’État n’était en rien nécessaire pour soutenir l’économie. Cette intervention ne fait qu’augmenter le déficit public et, bientôt, les impôts. Certes, dans le très court terme on pense avoir évité le pire ; mais ce pire évité aujourd’hui n’est que du pire à venir. Le poids et le périmètre de l’État doivent être urgemment réduits ; autrement dit, son appétit – ses dépenses – doit être progressivement diminué pour le bien de tous, sauf pour les rongeurs qui se sont logés dans le fromage État. Mais ils finiront eux aussi par mieux se porter ; un peu d’exercice et moins de goinfrerie leur seront bénéfiques. La pompe fiscale et la pompe à emprunt fonctionnent à plein régime. Il faut freiner cette machine qui se dirige – qui nous dirige –  vers un gouffre.

L’interventionnisme étatique doit cesser dans l’économie. Il dérange plutôt qu’il n’arrange. Ce faisant il réduira son poids sur les entreprises et les rendra plus compétitives. Il faut que l’État se recentre sur ses fonctions régaliennes qu’il assume avec toujours plus de difficultés pour cause de dispersion. Oui, il est impératif que l’État se recentre, qu’il supprime les monopoles, ces machins qui finissent par succomber sous leur propre poids après avoir étouffé tout ce qui les entoure, il est impératif qu’il cesse de décourager la concurrence tout en multipliant les distorsions dans le marché, qu’il laisse le processus de destruction créatrice opérer, qu’il laisse les individus et les entreprises libres de leurs succès et de leurs échecs, et ainsi de suite.

L’économie n’est pas une branche de l’État ou, mieux, une émanation de l’État. L’économie c’est chaque individu en tant qu’investisseur, producteur et consommateur. Je me souviens à ce propos que notre professeur d’économie (ce professeur auquel je dédie cette suite de textes, comme je lui ai dédié la précédente suite) nous disait qu’une mère de famille qui fait un gâteau participe à la vie économique d’un pays d’une manière non moins négligeable et respectable qu’un maçon qui construit une maison, qu’un entrepreneur qui prend telle ou telle décision, et ainsi de suite. Je n’ai jamais oublié ce propos, c’était dans les années 1970. L’économie est la somme de nos choix, faire un gâteau est un choix parmi bien d’autres et ce choix en entraîne d’autres. Le recentrage de l’économie sur l’individu fait par Carl Menger et l’École d’économie autrichienne me fait souvent revenir au propos de ce cher professeur.

L’État a besoin des individus pour exister, l’inverse n’est pas si évident. Dans tous les cas, nous n’avons pas besoin de l’État tel que nous le connaissons. Il nous faut reconquérir le champ des idées. Les idées libérales doivent être beaucoup plus enseignées, en France surtout où elles sont systématiquement poussées dans un débarras et conspuées lorsqu’elles s’avisent d’en sortir ne serait-ce que le bout de leur nez.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 8/14

 

“On the free market, it is a happy fact that the maximization of the wealth of one person or group redounds to the benefit of all; but in the political realm, the realm of the State, a maximization of income and wealth can only accrue parasitically to the State and its rulers at the expense of the rest of society.” Murray Rothbard.

 

Tableau XVII – Les schémas des keynésiens sont mal arrangés, rudimentaires, et pourtant on ne cesse d’y revenir, et avec cette pandémie plus que jamais. On s’en gave, on s’enfle de keynésianisme. Leurs schémas à l’égard des cycles économiques sont d’une très néfaste naïveté. Quand en sortirons-nous ? Nous sommes embourbés.

S’il y a inflation, jugent-ils, alors la cause en est une trop forte demande. Le gouvernement – l’État –, qui ne perd jamais une occasion de se gonfler de son importance et de distribuer bons et mauvais points, intervient par une augmentation de la taxation qui force les gens à dépenser moins. S’il y a récession, ils jugent que les dépenses des particuliers ont été insuffisantes ; le gouvernement décide alors d’augmenter ses propres dépenses, généralement par le déficit. L’idée s’est installée que l’augmentation des dépenses engagées par le gouvernement est une bonne chose pour tous et celui qui exprime des doutes à ce sujet (je suis l’un d’eux) se sent aujourd’hui bien isolé. Des publications conservatrices se sont mises à soutenir cette politique, à juger que toute coupe budgétaire est mauvaise, qu’une monnaie forte est mauvaise. Bref, l’économie est considérée comme une aveugle que l’État et ses gouvernements successifs doivent guider fermement afin de lui éviter l’abîme de la dépression d’un côté, l’abîme de l’inflation de l’autre. Les partisans du libéralisme économique sont traités de « libéraux », ce qui dans bien des têtes diversement keynésianisées et socialisantes n’est guère plus flatteur que d’être traité de « fasciste » ou de « populiste ».

L’économie est envisagée comme le malade et l’État comme le médecin. Quand cessera cette comédie ? Quand inversera-t-on les rôles ?

 

John Maynard Keynes (1883-1946)

 

Quelles sont les causes de ces dépressions qui reviennent périodiquement et à un rythme toujours plus soutenu ? Les cycles économiques sont-ils inscrits dans l’ADN des économies libérales ? Une planification plus ou moins autoritaire peut-elle stabiliser l’économie et lui éviter les précipices ? Je pourrais multiplier les questions à ce sujet.

Aujourd’hui, l’attitude courante vis-à-vis du cycle économique est influencée par Karl Marx, Karl Marx qui avait observé qu’avant la révolution industrielle il n’y avait pas de dilatations et de contractions récurrentes. L’émergence de ce cycle correspondant plus ou moins à la révolution industrielle, Karl Marx en conclut tout naturellement qu’il était inhérent à l’économie de marché. Toutes les écoles de pensée économique étaient au moins d’accord sur un point : ces cycles économiques étaient inhérents à l’économie de marché libre. Karl Marx jugeait que ce cycle serait de plus en plus violent et finirait par exaspérer les masses qui réduiraient le système en cendres. Les économistes modernes pour leur part se mirent à penser que l’État et ses gouvernements successifs parviendraient à force d’intervenir à stabiliser ce cycle (infernal).

Donc, l’économie de marché est responsable de tous les maux et on ne peut espérer en tirer quelque avantage qu’en la mettant sous tutelle…

La « théorie économique générale » nous apprend pourtant que l’offre et la demande tendent toujours vers l’équilibre et qu’en conséquence les prix et les facteurs qui favorisent la production tendent invariablement vers un point d’équilibre. Malgré tous les aléas, il n’y a rien dans la théorie générale qui puisse expliquer les phases régulières et récurrentes de dilatation / contraction du cycle économique. Les explications à ce sujet restent parcellaires et sans lien les unes avec les autres. Or, l’économie qui est aussi la vie ne peut en aucun cas être morcelée. A l’instar d’une théorie, elle doit offrir une amplitude soit un continuum, mot applicable à de nombreuses disciplines, dont l’économie, discipline ouverte à d’autres disciplines, et j’insiste, à commencer par la philosophie. Si Marc Touati m’intéresse, c’est d’abord parce qu’il donne vie aux graphiques et aux chiffres qu’il manie. Il ne se tient pas devant eux comme un adorateur devant une idole, il les place dans un flux qui est celui de la vie. Ses talents d’élocution font le reste.

On oublie un peu trop facilement que l’économie de marché est une économie de profits et de pertes dans laquelle le « flair » des entrepreneurs peut être évalué à partir de leurs profits et/ou de leurs pertes. L’économie de marché possède une sorte de système intégré qui expulse ceux qui manquent de ce fameux « flair ». C’est aussi pourquoi ces injections massives de liquidité ont entre autres effets pervers celui de favoriser la survie d’entreprises qui auraient dû disparaître, comme ces entreprises zombies dont le nombre a sensiblement augmenté depuis que « l’argent est gratuit ». L’économie de marché possède un système intégré de sélection naturelle ; que les pouvoirs publics ne se mêlent pas d’en perturber le fonctionnement.

Mais comment expliquer que les entreprises les mieux dirigées soient elles aussi massivement soumises à des pertes sévères et que toute l’économie entre en récession ? La baisse de la demande ne peut suffire à expliquer ce phénomène. Il faut aller chercher plus en profondeur. De fait, il existe une théorie des cycles économiques, une théorie qui a une longue tradition mais qui semble bien négligée aujourd’hui. Cette théorie débute avec David Hume, un philosophe mais aussi un économiste, et David Ricardo. Ces deux observateurs ont noté qu’au milieu du XVIIIe siècle un autre système s’était développé à côté du système industriel : le système bancaire, un système capable de gonfler la masse de crédit et la masse monétaire sous diverses formes (papier-monnaie, puis dépôts à vue, ou comptes-courants, immédiatement remboursables en papier-monnaie). Selon eux, ce sont les opérations de ces banques commerciales qui expliquent ces cycles récurrents de dilatation / contraction, accélération / ralentissement qui intriguaient les observateurs depuis le milieu du XVIIIe siècle.

L’analyse ricardienne du cycle économique peut être grosso-modo présentée de la manière suivante : la monnaie naturelle (généralement or ou argent) placée sur le marché mondial est un produit utile, et si elle se limitait à ces métaux l’économie fonctionnerait plutôt tranquillement, avec un ajustement en douceur entre l’offre et la demande. Mais le crédit bancaire est venu en quelque sorte perturber cette relative tranquillité. Les banques généralisent le crédit (la monnaie scripturale) sous la forme de papier-monnaie ou de dépôts à vue a priori remboursables en or mais qui de fait ne le sont pas et le sont de moins en moins. On s’en accommode, autrement dit on fait comme si. Les banques font peu à peu monter en puissance le crédit sous la pression de la demande et ainsi augmentent-elles leurs profits.

Mais lisez l’analyse des cycles économiques tels que les ont observés et décrits David Hume et David Ricardo. C’est très instructif et cette analyse, avec la financiarisation toujours plus poussée de l’économie, n’a rien perdu de sa pertinence. Elle peut même être envisagée comme une mise en garde.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 7/14

 

“We may test the hypothesis that the State is largely interested in protecting itself rather than its subjects by asking: which category of crimes does the State pursue and punish most intensely—those against private citizens or those against itself?

The gravest crimes in the State’s lexicon are almost invariably not invasions of private person or property, but dangers to its own contentment, for example, treason, desertion of a soldier to the enemy, failure to register for the draft, subversion and subversive conspiracy, assassination of rulers and such economic crimes against the State as counterfeiting its money or evasion of its income tax.

Or compare the degree of zeal devoted to pursuing the man who assaults a policeman, with the attention that the State pays to the assault of an ordinary citizen. Yet, curiously, the State’s openly assigned priority to its own defense against the public strikes few people as inconsistent with its presumed raison d’être.”

Murray N. Rothbard, “The Anatomy ot the State”

 

Tableau XIV – Afin de favoriser la croissance économique de leur pays, les autorités monétaires américaines ne cessent de réduire ou de maintenir des taux d’intérêt extrêmement faibles, et depuis les années 1990. Il n’est pas impossible que la Fed (Federal Reserve System) ait de la sorte favorisé les conditions qui ont donné la bulle immobilière de 2006-2007 et l’endettement du système financier déjà à l’origine de la bulle technologique des années 2000-2001. Suite à l’éclatement de cette dernière, le taux directeur de la Fed est abaissé à 1 %, niveau auquel il est maintenu afin d’éviter une récession de l’économie américaine. Le volume du crédit ne cesse de gonfler, d’où une création monétaire démesurée qui favorise la spéculation immobilière, un processus qui durera jusqu’à ce que la Fed décide, entre 2004 et 2006, de corriger son taux directeur à la hausse, jusqu’à 5 %, afin de lutter contre l’inflation, un processus qui aurait déclenché la crise de 2006-2007.

 

 

Tableau XV – Nous ne parvenons pas à nous extraire de cette classification gauche / droite. On caquette autour de ces notions qui à bien y regarder ne sont plus que des défroques, des sacs vides. L’homme de gauche est paré de toutes les qualités morales ce qui lui épargne éventuellement tout effort : les qualités morales qu’on lui attribue et qu’il s’attribue l’incitent à la somnolence. L’homme de droite quant à lui n’aurait pas de cœur et ne penserait qu’au profit. Ce tour de passe-passe permet à toute une bourgeoisie de vaquer à ses petites affaires tout en se proclamant de gauche, ce qui lui donne un passeport de respectabilité morale. Touche pas à mon pote doit d’abord être compris comme : Ne me touche pas, mon pote – sous-entendu : puisque c’est moi qui demande à ce qu’on ne te touche pas. Mais je n’insisterai pas et me contenterai de rappeler que François Mitterrand, ce Père la Morale, a confessé avoir été profondément déstabilisé par Valery Giscard d’Estaing au cours du second tour des élections présidentielles, le 10 mai 1974, un moment que je vous engage à visionner en ligne.

Mais à présent, allons plus loin ! Finissons-en avec ces deux faces d’un même pouvoir ! Si la gauche (qui a compté bien des femmes et des hommes admirables, rien à voir avec cette toupie ronfleuse de François Mitterrand et Cie) veut vraiment se mettre au service des damnés de la terre, elle devra réinvestir sa conception anti-autoritaire et renouer avec l’économie de marché. Quant à la droite, elle devra comprendre que l’État est un mal, car il existe un socialisme de droite – une droite étatiste – et il n’est pas moins néfaste que le socialisme de gauche. L’étatiste de droite est en profonde contradiction avec lui-même puisqu’il s’adresse à un pouvoir qui détruit les valeurs qu’il prétend protéger.

L’homme de droite qui fait appel à l’État pour le protéger, pour protéger ses valeurs, n’a rien compris ou ne veut rien comprendre. L’homme de droite qui veut protéger ses valeurs doit dire non à l’État. Il faudrait à ce propos évoquer l’effet d’éviction. L’homme de gauche quant à lui met un point d’honneur à mépriser l’entreprise et l’économie en général. Il voit l’entreprise comme une machine à enrichir le riche et appauvrir (et exploiter) le pauvre. J’ai toujours eu le sentiment que l’État est l’aire des puissants, que ce système (le système étatique) ne fait que se nourrir, gargantuesquement, en démocratie comme en dictature. Il est vrai que dans sa voracité il laisse tomber quelques morceaux au sol, morceaux qui sont avalés par ceux qui n’appartiennent pas au système.

L’homme de gauche qui trop souvent est devenu un homme de posture (je me tiens juché sur le piédestal de l’excellence morale, rendez-moi hommage !) envisage l’entreprise comme une machine à exploiter ceux qu’elle emploie et l’entrepreneur comme un négrier. Il qualifie la politique monétaire d’ultralibérale et la voit comme un vol à peine déguisé qui sert avant tout à favoriser les marchés financiers comme nous l’avons vu. Il a raison : cette politique est détournée au profit des entreprises qui s’empressent de verser des dividendes aussi élevés que possible à leurs actionnaires, suscitant ainsi de graves distorsions qui se paieront cher, très cher. L’homme de gauche a donc raison de dénoncer cette politique monétaire expansionniste mais elle n’est pas ultra-libérale, elle est ultra-étatiste. Cette politique est intégralement décidée et gérée par l’État à ce que je sache. Et la politique monétaire est la principale cause d’inégalité dans nos sociétés. Le privilégié n’est pas le riche en lui-même (le plus riche que moi) mais celui qui retire des privilèges de l’État, cet énorme fromage dans lequel se sont logés des rongeurs de toutes tailles.

L’homme de gauche nous assène volontiers que les pays riches exploitent les pays pauvres, d’où leur richesse considérant les plus faibles coûts de main-d’œuvre. Il oublie un détail et pas des moindres. Le capital investi par habitant fait que le salaire d’un habitant d’un pays riche est beaucoup plus élevé que celui d’un habitant d’un pays pauvre. Ainsi, lorsque le méchant riche crée une entreprise en Chine, il entraîne les salaires des employés locaux à la hausse puisqu’il augmente le capital investi par tête. C’est le phénomène de l’égalisation des taux de salaires sur le long terme, un processus activé par le libre-échange et la libre-circulation des capitaux. L’homme de gauche doit renouer avec son anti-autoritarisme plutôt que de s’en remettre à l’État. Il doit par ailleurs étudier les mécanismes économiques autrement que par le petit bout de la lorgnette – la lorgnette de l’idéologie.

Les chemins qu’ont à emprunter l’homme de droite et l’homme de gauche (les meilleurs d’entre eux) devraient se rejoindre assez souvent, notamment dans l’attitude qu’ils ont à adopter respectivement envers l’État. A partir de cette prise de distance, l’un et l’autre pourront vraiment affirmer les valeurs qui leur sont propres et qui sont aussi respectables les unes que les autres.

 

Tableau XVI – On s’adonne toujours plus au keynésianisme dont il n’est pourtant jamais rien sorti. C’est comme une roue qui tourne dans la boue et s’y enfonce toujours plus.

Le keynésianisme désajuste l’économie et de diverses manières. Par ailleurs, on oublie que les ressources qu’il largue à tout vent proviennent intégralement du privé, l’État ne possédant rien en propre, et que ces ressources seront facturées tôt ou tard d’une manière ou d’une autre, et que c’est le privé et les citoyens en général qui payeront la facture sous forme d’impôts aussi divers que variés. N’oublions pas cette remarque de Simone Wapler selon laquelle la dette est de l’impôt en devenir.

Les propositions visant à améliorer le fonctionnement de l’économie peuvent être grosso-modo classées en deux catégories : soit on stimule l’économie par la dépense – politique des grands travaux, allocations, baisse des taux d’intérêt, incitation à la transformation écologique de l’économie, etc. (dynamique externe) ; soit on la stimule par des mesures dites libérales (dynamique interne). L’étude de ces propositions portera donc sur la perception que le libéralisme et le keynésianisme ont des dynamiques de l’économie. Avec l’actuelle pandémie de Covid-19, en France et plus généralement en Europe, nous nageons dans les eaux du keynésianisme – qui se mêlent à celles de l’étatisme. Elles ont terriblement servi. Ce sont des eaux usées et on ne peut être que profondément déprimé par tout ce qui y flotte et par leur odeur. Le keynésianisme, on s’y ébat avant de sombrer dans un immense dégoût…

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 6/14

 

Tableau XII – Au début des années 1870, Carl Menger s’intéresse tout particulièrement aux rapports de l’individu à ses besoins. Il estime que le point de départ de toute recherche théorique concernant l’économie est la nature de l’homme comme être de besoin car sans besoin il n’y aurait pas d’économie. La théorie des besoins (la reconnaissance et la compréhension de leur nature) est centrale pour l’économie et les disciplines qui s’y rattachent. Par ailleurs, cette théorie est un pont entre les sciences, sciences de la nature (en particulier la biologie), sciences de l’esprit, sciences de l’économie.

Carl Menger prend soin de distinguer pulsions, désirs et besoins, les besoins qui sont l’expression achevée de la nature de l’homme, tandis que les pulsions et les désirs en sont des expressions inachevées. Les besoins, toujours selon Carl Menger, sont donnés par notre nature et par les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Les besoins de l’homme sont un objet d’étude, une étude trop souvent perturbée et enrayée par l’erreur, l’ignorance, les passions.

Carl Menger est le promoteur du concept d’économie humaine, d’économie recentrée sur l’individu. Nous avons affaire à la méthode de l’individualisme méthodologique même si Carl Menger ne fait pas expressément usage de l’expression. Carl Menger, l’un des fondateurs de l’École autrichienne d’économie, est un penseur qui à mon sens (et je ne suis pas le seul) est non seulement très actuel mais qui devient de plus en plus actuel, porteur d’énergie, de propositions vitales, comme cette vaste tendance qui se réclame de lui. Je regrette qu’un pays comme la France reste diversement empêtrée dans des socialismes et le keynésianisme. Elle retirerait de grands profits économiques et sociaux, des profits tout simplement humains à mieux étudier et mettre en œuvre les propositions de l’École d’économie autrichienne. Mais que faire avec un État qui légifère à tout-va sans jamais cesser de s’empiffrer en se servant dans l’assiette de tous ? Assiette, assiette fiscale, tiens, je viens d’y penser…

 

 

L’économie ayant un objet théorique (la nature humaine dans ses rapports avec le besoin), elle devient une science théorique. Connaissance de la nature humaine et des besoins de l’homme et science de l’économie avancent parallèlement.

Le concept d’économie humaine permet de lancer des ponts entre nature humaine et besoins en s’intéressant à l’appréciation par un individu des biens dont il dispose, de ses besoins et des moyens de les satisfaire. Ce concept s’attache à l’individu isolé, une notion qui revient souvent sous la plume de Carl Menger, l’individu isolé ou de (très) petits groupes, autant d’exemples destinés à rendre sensible le problème de l’homme – de l’individu – confronté à ses besoins et à ses ressources.

Carl Menger reproche à Adam Smith et ses disciples de considérer l’économie d’un point de vue national et de ne pas l’avoir envisagée sur sa base la plus profonde, première – et ultime. L’économie concerne d’abord l’individu avant de concerner la nation : de l’économie humaine – individuelle – à l’économie nationale qui résulte de l’agrégat d’économies humaines. Et l’économie nationale, n’étant pas individuelle, n’est pas une économie humaine.

 

Tableau XIII – En ces temps de confinement, je relis Frédéric Bastiat, Ludwig von Mises, Friedrich Hayek, Murray Rothbard, Ayn Rand et d’autres. Je les relis cette fois en picorant, je dresse des florilèges et prends à l’occasion des notes enjouées en m’efforçant de donner des ailes à mon inquiétude, d’en faire une force agissante, car il y a de quoi être inquiet avec ces interférences étatiques, ce crédit à tout-va avec taux d’intérêt négatifs, cet endettement abyssal et j’en passe. Bref, dans le confinement lisboète, je reprends des écrits qui me requinquent. Lire les économistes autrichiens, les membres de l’école classique (parmi lesquels le Français Frédéric Bastiat) et les anarcho-capitalistes me donne un punch dont j’ai besoin dans cette étatisation insidieuse, dans ces légiférations cancéreuses, dans cette socialisation gluante.

L’économiste qui se contente de l’algèbre et du calcul différentiel, l’économiste qui se limite à ce jargon est un reclus ne tarde pas à radoter en se prenant pour un grand manitou. L’économiste doit être pluridisciplinaire et, d’abord, avoir un regard et un langage philosophiques. La langue de ces économistes-philosophes du XVIIIe, du XIXe et du XXe siècles (ils s’exprimèrent principalement en anglais, en français et en allemand) est limpide, vive, entraînante. Elle contient des questionnements et des propositions toujours actifs malgré les formidables mutations qu’a connues le monde. Parmi ces questionnements, l’un des plus massifs, l’État et l’étatisme.

Murray Rothbard l’impertinent, véritable machine de guerre, a rendu hommage à Frédéric Bastiat. Il disait de lui que ses écrits constituaient des armes d’une redoutable efficacité pointées en direction des prétentions de l’État dans le domaine économique. Mais Frédéric Bastiat a été mis au placard comme tant l’économistes libéraux. En France, nombre d’étudiants de l’enseignement supérieur n’ont même jamais rencontré leurs noms. En attendant, on nage dans un océan de réglementations, de monnaie fiduciaire, de taux d’intérêt imposés par les banques centrales et de création monétaire. Et il me semble que cet océan est bordé de précipices vers lesquels les courants nous poussent gentiment, insensiblement. Ces précipices où l’eau chute sont plus imposants que le Salto Ángel au Venezuela, et nous voguons sur des débris ou, au mieux, sur des matelas pneumatiques. Certains en profitent pour se faire bronzer et siroter leur punch. On ne peut leur en vouloir.

L’économie s’épuise dans des souterrains labyrinthiques. Des bulles se forment (il faut écouter Marc Touati, un homme au langage clair et incisif qui désigne des dangers sans pour autant perdre son allant), des bulles qui lorsqu’elles éclateront feront plus de mal que des bulles de savon. Je vous invite à lire (ou à relire) ce célèbre pamphlet de Frédéric Bastiat, le dernier de ses pamphlets et probablement le plus connu : « Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » :

http://bastiat.org/fr/cqovecqonvp.html

Lorsque Murray Rothbard enseignait (témoignage d’un étudiant), il ne se perdait pas dans des graphiques, des équations et autres prétentions, il fonçait dans de vastes espaces et sur un mode épique, sans jamais cesser de donner des conseils de lectures avec toutes les références nécessaires.

Ludwig von Mises est l’une des références majeures de Murray Rothbard, Ludwig von Mises qui a élaboré la théorie autrichienne du cycle économique il y a plus d’un siècle et qui est devenu économiste après avoir étudié les « Principes d’économie politique » (« Grundsätze der Volkswirtschaftslehre ») de Carl Menger, un ouvrage publié en 1871. Je n’ai pas lu ce livre qui propose une alternative au libre-échangisme britannique et au socialisme historique allemand, un livre considéré comme l’un des pivots dans la pensée économique, à l’égal de « The Wealth of Nations » d’Adam Smith, de « The General Theory of Employment, Interest and Money » de John Maynard Keynes ou « Das Kapital » de Karl Marx. Ci-joint, un excellent article intitulé « L’économie selon Carl Menger » :

https://laviedesidees.fr/L-economie-selon-Carl-Menger.html

Ludwig von Mises et d’autres membres de l’École d’économie autrichienne ont étudié de près ce que nous nommons à présent les « bulles », les speculative bubbles, un sujet terriblement actuel, de plus en plus actuel avec ces taux d’intérêt écrasés, écrabouillés. On se souvient qu’après les attentats du 11 -S, la Federal Reserve a ramené le taux directeur à 1 % en 2003 – il était de 6,5 % en 2000 –, ce qui a favorisé une gigantesque bulle spéculative dans l’immobilier aux États-Unis. On connaît la suite dont les conséquences pèsent encore très lourd ; elles ont même été avivées par la pandémie.

Les membres de l’École d’économie autrichienne flairaient le très grand danger que recèle la manipulation les taux d’intérêt, un danger que certaines sommités ne semblaient pas vraiment percevoir, à commencer par Alan Greenspan. Le prix de l’immobilier d’habitation culmina en 2006, la bourse et l’immobilier commercial culminèrent l’année suivante. On connaît la suite. Murray Rothbard (décédé en 1995) a expliqué que le gouvernement ne devait pas intervenir dans ce type d’affaire et laisser les consommateurs dicter ce qui devait être mis sur le marché : c’est le marché qui doit dicter les taux d’intérêt et non les banques centrales.

Quelle leçon a-t-on retirée de la crise des subprimes (subprime mortgage crisis) qui a débuté en 2007 ? Il me semble que les dirigeants, à commencer par les Européens, devraient plus étudier l’École d’économie autrichienne dont le langage clair et précis est en prise avec le monde. Rien à voir avec ce fatras technique au vocabulaire abscons qui à peine élaboré sent la poussière et la naphtaline. L’actuelle pandémie ne fait malheureusement que renforcer l’emprise des gouvernements sur l’économie et la société, une emprise qui ne peut que conduire à l’appauvrissement et au désordre.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 5/14

 

Private Capitalism makes a steam engine; State Capitalism makes pyramids. Frank Chodorov

 

Tableau X – Brève histoire du mouvement libertarien. Dans les années 1960, le mouvement libertarien défend les principes libéraux, il dénonce le conservatisme et son autoritarisme ainsi que l’immixtion du droit dans la morale religieuse. Fort de trois traditions américaines anti-étatistes (Old Right, Isolationism et Classical Liberalism), un groupe libertarien commence à se constituer et quitte le Old Party.

A partir du début des années 1950, la droite américaine commence à se doter d’une idéologie structurée. Parmi les principaux outils qui participent à ce phénomène : la National Review, un magazine bimensuel fondé en 1955 par William F. Buckley, et Modern Age, une revue trimestrielle fondée en 1957 par Russell Kirk avec la collaboration de Henry Regnery.

La Guerre Froide suscite des polémiques, notamment entre William F. Buckley et Frank Chodorov qui estime que la guerre a engendré une dette colossale, entraînant une augmentation continuelle des impôts, de la conscription et de la bureaucratie. Bref, il juge que la guerre, et dans tous les cas, ne fait que renforcer le pouvoir de l’État et, donc, restreindre les libertés. On lui rétorque que la menace soviétique doit être prise au sérieux, ce à quoi Frank Chodorov rétorque à son tour qu’il doute de la capacité du gang de Moscou à s’imposer au monde entier et que la guerre, quelle que soit son issue, rendra les États-Unis communistes. Par ailleurs, la crainte de voir les nouveaux conservateurs sacrifier le credo du libéralisme classique sur l’autel d’un impérialisme messianique catalyse les sensibilités libertariennes. C’est à cette occasion que Dean Russell élabore le mot « libertarian ». Ci-joint, un article intitulé « Where Does the Term Libertarian Come From Anyway? » et signé Jeffrey A. Tucker :

https://fee.org/articles/where-does-the-term-libertarian-come-from-anyway/

 

Le diagramme de Nolan et son créateur, David Nolan.

 

A partir des années 1950, Murray Rothbard structure la doctrine libertarienne dans une suite d’articles en attaquant presque systématiquement les principes conservateurs. Il est pris à partie pour avoir défendu la thèse de Ludwig von Mises selon laquelle le communisme s’écroulera de lui-même et qu’en conséquence il ne servait à rien de gaspiller du temps et de l’argent sur cette question.

Les libertariens sont célébrés en tant qu’économistes mais on leur reproche leur cécité politique. A l’élection présidentielle de 1956, Murray Rothbard soutient le candidat indépendant Thomas Coleman Andrews tout en précisant qu’entre les deux principaux candidats, le Républicain Dwight D. Eisenhower et le Démocrate Adlai Stevenson, il préfère ce dernier. C’est une première, le mouvement libertarien se positionne ainsi à gauche de l’échiquier politique. C’est le début de la rupture avec le mouvement conservateur.

De son côté, et à la même époque, Ayn Rand joue un rôle de premier plan dans la formation du mouvement libertarien. Son roman « Atlas Schugged » passionne un nombre sans cesse grandissant de personnes, avec cette mise en scène de créateurs égoïstes et de parasites étatistes. Ce livre a été considéré comme le plus influent aux États-Unis après la Bible. Après avoir lu ce livre, Murray Rothbard écrit sans tarder une lettre à Ayn Rand dans laquelle il lui fait part de la dette majeure qu’il estime avoir envers elle. Les relations entre ces deux figures centrales du mouvement libertarien ne tarderont pas finir dans une brouille totale, suite à une histoire que l’on pourrait qualifier de cocasse. Mais je n’entrerai pas dans les détails de ce vaudeville.

Les conservateurs se trouvent dans une situation ambiguë vis-à-vis des libertariens. Ils reconnaissent la valeur de leurs analyses et de leurs propositions, ils reconnaissent leur fécondité, leur vitalité, leur originalité et bien d’autres qualités, mais ils profitent de leurs qualités tout en les tenant à l’écart, notamment de la National Review. Seul libertarien à y contribuer, Frank Chodorov qui ne tarde pas à se désolidariser des positions défendues par cette revue, une revue qui dès 1956 commence à refuser les articles qui remettent en question, d’une manière ou d’une autre, l’intervention des États-Unis à l’extérieur. La participation de Murray Rothbard à cette revue est contrôlée. Ce penseur majeur du libertarianisme ne parvient pas à s’insérer dans son espace. Il y collabore jusqu’en 1959 avant de la quitter définitivement.

Mais l’exclusion d’Ayn Rand du mouvement conservateur reste le fait le plus marquant dans l’histoire de cette relation ambiguë, volontiers conflictuelle malgré des proximités. La condamnation sans nuance de son roman « Atlas Shrugged » par les pontes du nouveau conservatisme l’amène à prendre ses distances envers un mouvement en cours d’institutionnalisation. L’un des responsables de ce mouvement n’hésite pas à qualifier les propositions d’Ayn Rand contenues dans ce roman de « totalitaires ». De plus, Ayn Rand pousse dans un placard toute forme de religion et les nouveaux conservateurs se sentent agressés par un athéisme aussi virulent.

Les conservateurs se brouillent donc avec des penseurs qu’ils auraient aimé s’adjoindre, à commencer par Murray Rothbard et Ayn Rand. Mais ils se brouillent aussi avec Friedrich Hayek, le grand Friedrich Hayek qui, dans un article resté célèbre et intitulé « Why I Am Not a Conservative », déclare regretter que Libéraux et Conservateurs soient associés. Ci-joint ce passionnant article :

https://www.cato.org/sites/cato.org/files/articles/hayek-why-i-am-not-conservative.pdf

Friedrich Hayek brise la taxinomie gauche / droite, trop simpliste, et qui laisse par ailleurs entendre que le libéralisme se situerait à mi-chemin entre le conservatisme et le socialisme ; aussi propose-t-il le schéma d’une relation triangulaire entre partis – voir le lien ci-dessus.

Le principal reproche que Friedrich Hayek fait aux Conservateurs est leur peur du changement qui les pousse à empêcher d’agir les forces d’ajustement spontanées et à vouloir contrôler l’ensemble du fonctionnement de la société, d’où leur complaisance envers l’autorité établie. Le Conservateur et le Socialiste ont en commun de se considérer comme autorisés à imposer aux autres les valeurs auxquelles ils croient. Les Conservateurs et les Socialistes ont plus à voir les uns avec les autres qu’ils ne le pensent. Par ailleurs, Friedrich Hayek condamne la politique extérieure nationaliste des Conservateurs.

 

Tableau XI – Lorsque l’on fait ses courses, on ne peut être que stupéfié par la quantité de produits proposée à la vente. Ces produits extraordinairement divers sont fabriqués par de très nombreux producteurs d’importance diverse qui ne se concertent pas pour produire ce qu’ils produisent. Mais alors, comment savent-ils ce qu’attendent les acheteurs ? Où acheminer leurs produits, en quelle quantité et à quel prix ? En tant que consommateur je m’interroge souvent, que ce soit dans un petit commerce ou dans un supermarché. Et c’est à partir de ce genre d’interrogation de notre vie quotidienne que nous pouvons espérer commencer à appréhender le système économique dans lequel nous vivons, dans lequel nous sommes immergés que nous le voulions ou non. Georges Perec, à sa manière, nous invitait à nous interroger de la sorte, en prenant appui sur notre quotidien le plus immédiat afin d’élaborer un questionnement toujours plus vaste.

Bref, je m’étonne et m’émerveille face à cette fluidité entre le producteur et le consommateur dans les économies de marché. D’autres s’en offusquent et rêvent d’un grand plan général, plan qui n’a jamais rien donné sauf ponctuellement, dans un pays dévasté par la guerre, par exemple, et à reconstruire. Mais cette volonté planificatrice doit savoir s’effacer progressivement sitôt que le pays s’est reconstruit.

Deux mécanismes bien connus et qui fonctionnent en symétrie : quand la demande augmente sur un produit donné, son prix commence par augmenter ; mais ses producteurs comprennent le message et ils augmentent sa production afin de répondre à la demande et ainsi faire baisser son prix. A l’inverse, ou symétriquement, quand les stocks augmentent, que l’offre se fait plus forte que la demande, les producteurs baissent les prix et ralentissent la production. Ces mécanismes (simples mais délicats) fonctionnent au quotidien ; ils font partie intégrante de notre quotidien.

En l’absence d’un système de prix libres, soit de signaux faciles à comprendre et rapides (presqu’instantanés) à mettre en œuvre, comment les producteurs – les entrepreneurs – pourraient-ils anticiper et s’ajuster ?

Ceux qui parce qu’ils sont au sommet de la structure étatique pensent disposer d’une vue d’ensemble leur permettant de prendre les décisions les plus avisées sont dans l’illusion la plus complète. Friedrich Hayek a évoqué une synoptic delusion. Moins ces individus installés dans les parties supérieures de la machinerie étatique interviendront dans l’économie, mieux elle se portera. Ils permettront ainsi aux entrepreneurs et aux entreprises (et peu importe leur volume, qu’il s’agisse de TPE, de PME, de PMI, d’ETI ou de GE, pour reprendre le jargon administratif français) de fournir dans les meilleurs délais les biens et les services dont les citoyens ont besoin. Que l’État français ne mette pas son nez là où il dénué de toute compétence – de tout flair – et qu’il aplanisse les obstacles au bon fonctionnement de l’économie en commençant par alléger la fiscalité dans toutes les directions et simplifier la machinerie administrative, l’une et l’autre parmi les plus lourdes et les plus compliquées de tous les pays de l’O.C.D.E.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 4/14

 

Tableau VII – Carl Menger (le fondateur de l’École autrichienne d’économie) est aussi l’un des pionniers de la science économique moderne avec « Principes d’économie politique » (« Grundsätze der Volkswirtschaftslehre »), publié en 1871, un livre téléchargeable en ligne. De ses nombreuses contributions à la pensée économique, retenons-en trois :

La valeur d’un bien ne dépend pas de la quantité de travail exigée pour être produit (ce que soutenaient des économistes comme Adam Smith ou Karl Marx) mais de l’utilité qu’attribuent les acheteurs – les consommateurs – à l’obtention d’une unité supplémentaire de ce bien – voir la « révolution marginaliste ». Ci-joint, un article bien structuré et à caractère didactique intitulé « La révolution marginaliste : les grands thèmes » :

http://ses.ens-lyon.fr/articles/la-revolution-marginaliste-les-grands-themes-104120

Parmi ceux qui ont fait cette découverte, Carl Menger est celui qui a le plus insisté sur l’aspect subjectif de la théorie de la valeur, une théorie qui permet d’appréhender nombre des phénomènes économiques qui constituent notre quotidien, le structurent et le modèlent. Le raisonnement en terme d’utilité marginale décroissante explique par exemple pourquoi l’eau dans une région désertique aura un prix (très) élevé tandis qu’elle aura un (très) faible prix dans une région où elle abonde. La rareté explique la valeur. Même explication dans un contexte bien différent : le prix d’un service Uber peut augmenter sensiblement et très temporairement (alors que le service reste le même et n’entraîne pas de la part de celui qui le propose une augmentation du coût) parce que, par exemple, une forte pluie s’est mise à tomber et que la demande augmente. L’augmentation du prix ne décourage pas la demande car le client juge qu’elle compense plus ou moins les désagréments causés par la pluie et l’utilisation des transports en commun. Conclusion : le marché est mieux à même de satisfaire le consommateur lorsque les prix sont flexibles et rendent ainsi mieux compte de la valeur d’un bien ou d’un service.

 

L’École autrichienne d’économie

 

Deuxième contribution de Carl Menger. Elle est de nature méthodologique. Selon lui, on peut à partir de la logique (et non plus en se basant exclusivement sur l’histoire des faits) déduire des lois générales afin de comprendre les phénomènes économiques complexes. Des outils nous sont proposés par la théorie, à nous de nous en saisir et de nous familiariser avec eux afin d’en déduire des lois générales.

Enfin, point très important – et qui confirme ma sympathie pour Carl Menger et plus généralement pour l’École autrichienne d’économie –, pour comprendre le fonctionnement de la société et de l’économie, il faut commencer par prendre appui sur les actions individuelles fort de ce principe – de cette observation – selon lequel chacun cherche à optimaliser son intérêt et à satisfaire ses besoins ; ainsi pose-t-il les bases de l’individualisme méthodologique, un axe de réflexion qui reste particulièrement fécond. L’homme n’est pas qu’homo œconomicus, il est bien plus et ne pas le comprendre, et déjà par l’intuition (car l’économie fait aussi et grandement appel à l’intuition), c’est se condamner à tourner en rond comme un animal en cage. Prendre appui sur l’individu, c’est prendre appui sur une fragilité, sur de l’incertitude, c’est avancer non pas suivant une ligne bien droite mais décrire de nombreuses courbes, s’engager dans des culs-de-sac et faire marche arrière pour mieux repartir. L’homme bien vivant est ainsi ; il ne se réduit pas à cette poupée de cire ou poupée de son qu’est l’homo œconomicus.

Comme tous les grands économistes, Carl Menger est aussi un philosophe et non un simple expert-comptable auquel nos sociétés hyper-techniciennes veulent réduire l’économiste. Carl Menger se penche sur la nature des institutions qui délimitent notre quotidien. Il observe la naissance et l’évolution de ces institutions parmi tant d’autres que sont le langage, la monnaie, la morale, etc. Pour ce faire, il s’écarte de l’École historique allemande et en conclut qu’elles ne doivent rien aux États mais qu’elles trouvent leur origine dans l’émergence (spontanée) de conventions peu à peu acceptées par les communautés. Ainsi de la monnaie, une convention progressivement acceptée sans l’intervention d’une organisation centralisée et élaborée par des individus qui ont éprouvé les incommodités du troc. Friedrich Hayek poursuit cette lignée avec sa théorie de l’ordre spontané : les institutions et les règles de droit sont le produit de tâtonnements et en aucun cas d’une planification.

Carl Menger est à l’origine d’une formidable école de pensée. Les propositions de l’École autrichienne d’économie restent actives partout dans le monde et elles le resteront par leur amplitude, l’importance qu’elle accorde à l’individu, au comportement individuel, et à la profondeur philosophique que suppose la pensée économique.

 

Tableau VIII – Petit rappel historique. C’est à la suite d’Adam Smith que s’est développé le courant économique dit « classique ». Vers 1870 sont apparus deux autres courants, le « néo-classique » et l’« autrichien ». Le courant néo-classique est à l’origine de la première mathématisation de la théorie économique. Le courant autrichien étudie l’économie comme une science humaine. La relation entre le courant autrichien et le courant classique est sujet à polémique. Malgré leurs différences, ces trois courants apportent une même réponse à la question fondamentale : d’où vient la prospérité ? Réponse : de l’échange libre. Chacun de ces trois courants a sa théorie sur le capital, le travail et autres grands sujets, mais tous conduisent à l’échange, produit ou service. Il faut partir de cette donnée pour espérer avancer dans tout débat sur l’économie. On se souvient que le courant autrichien désigne comme catallaxie l’économie, soit la science des échanges. La définition que donne Wikipédia de ce mot est la suivante : « Le mot catallaxie a été forgé à partir du concept de catallactique qui nomme la science des échanges, soit la branche de la connaissance qui étudie les phénomènes du marché, c’est-à-dire la détermination des rapports d’échange mutuels des biens et des services négociés sur le marché, leur origine dans l’action humaine et leurs effets sur l’action ultérieure. »

 

Tableau IX – Les libéraux n’ont jamais été écoutés en France où ils sont chargés de toutes les misères du monde. Être qualifié de « libéral » est aussi peu élogieux qu’être qualifié de « fasciste » ou de « réactionnaire ». Par ailleurs, dans les lycées et les universités de France, personne n’étudie Frédéric Bastiat ou Ludwig von Mises, Friedrich Hayek ou Carl Menger pour ne citer qu’eux. Personne. Leurs noms sont ignorés. La pandémie de la Covid-19 est une opportunité pour l’État et sa machinerie. Ils se réaffirment, comme s’ils n’étaient pas assez présents !

Nous serions entrés dans « un moment keynésien » répète-t-on avec contentement. Ce moment n’est en rien nouveau puisque la France vit ce moment depuis plusieurs décennies. On espère que cette crise sanitaire va en finir avec la bête – un monstre –, le libéralisme. Mais de quels maux le libéralisme est-il coupable, en France notamment ? C’est un pays extraordinairement étatique et étatisé dont le bilan est de moins en moins probant. Rappelons sans vouloir dresser une liste exhaustive du bilan étatique en France que, parmi les pays de l’O.C.D.E., la France est le pays où la fiscalité est la plus lourde et le taux de chômage le plus élevé. Quand sortira-t-on de ce « moment keynésien » ? Quand s’extraira-t-on de ce marécage qu’est l’étatisme ? L’État pourrait au moins laisser l’économie de côté et se concentrer sur ses pouvoirs régaliens qu’il assume de moins en moins efficacement à force de vouloir se mêler de tout.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 3/14

 

Tableau V – Murray Rothbard, un penseur des plus stimulants comme l’est Ayn Rand. Murray Rothbard s’inspire de l’École autrichienne d’économie dont il est membre de la branche rationaliste. Autrement dit, les lois de l’économie peuvent être déduites par l’observation de la nature humaine ou d’un axiome. Le vecteur de la pensée de Murray Rothbard : l’individualisme méthodologique.

Murray Rothbard est le seul (avec Ludwig von Mises) à avoir proposé une théorie économique à l’École autrichienne d’économie dans « Man, Economy, and State with Power and Market » que cette école reconnaît comme un ouvrage de référence. A son œuvre économique Murray Rothbard associe un activisme politique qui conduit avec « The Ethics of Liberty » à une vaste théorie sociale libertarienne unifiée.

Parmi les nombreux apports de Murray Rothbard : une théorie de l’État. Il se base sur la définition de l’État selon laquelle il s’agit d’une organisation dont les revenus proviennent de la contrainte (voir la fiscalité) et qui a le monopole du pouvoir et de la force sur un territoire donné. Les agents de l’administration bénéficient de la taxation car ils ne l’imposeraient pas dans le cas contraire. Autrement dit, et ainsi que je le rappelle quand l’occasion m’en est donnée : l’État n’est pas au service de tous, il est exclusivement ou d’abord au service de lui-même, il est une gigantesque et implacable machine exclusivement ou en priorité occupée à se nourrir. Et qu’est-ce qu’elle avale ! Fait curieux, mais pas tant, plus elle avale plus elle excite son appétit, vérifiant ainsi le vieil adage : L’appétit vient en mangeant. Si les citoyens (les contribuables) étaient vraiment bénéficiaires des impôts, ils les payeraient volontairement, avec un certain empressement voire un empressement certain. Quoi qu’il en soit, le citoyen préférerait avoir le contrôle exclusif de ses impôts. Aucun acte d’expropriation ne créée d’utilité sociale, aucun ! Ce constat nous amène dans une suite logique à envisager voire à réclamer l’abolition de l’État.

 

Murray Rothbard (1926-1995)

 

Cette abolition doit être radicale car l’État, contrairement à ce qu’envisagent certains anarcho-capitalistes, ne peut être limité dans la mesure où cette limitation, aussi rigoureuse soit-elle, signifierait une contradiction : l’État ne peut être à la fois protecteur de la propriété (privée) et expropriateur de la propriété (privée). Afin d’en finir avec cette contradiction, Murray Rothbard repousse les demi-mesures, tout simplement. Il est le premier depuis Gustave de Molinari à réclamer que les fonctions régaliennes de l’État soient elles aussi proposées à la concurrence, une concurrence aussi ouverte que possible. Pour Murray Rothbard, le public pourrait retirer autant d’avantages de cette privatisation que de n’importe quel autre secteur de l’économie.

Murray Rothbard a également reformulé la théorie du monopole. La concurrence correspond à un libre accès à un marché tandis qu’une économie monopolistique verrouille tout accès au marché qui devient un privilège exclusif de l’État. La situation de monopole est calquée sur le monopole territorial, une aire contrôlée par un État. Mais ce qui me passionne chez Murray Rothbard, c’est l’aspect pluridisciplinaire de ses travaux. Il ne se limite pas à l’économie et peut être également considéré comme un philosophe – ce que tous les authentiques économistes sont aussi ; et par « authentiques économistes » j’entends ceux qui ne sont pas de simples techniciens affairés dans les chiffres et les graphiques, ceux dont le regard est ample et non pas limité par des empilements de dossiers, genre Thomas Piketty, un simple tâcheron. Murray Rothbard, philosophe mais aussi historien. Il réactive des doctrines du droit naturel par son intérêt pour John Locke, ce qui est notable dans « The Ethics of Liberty ».

 

Tableau VI – L’État est devenu un phénomène parfaitement mondial ; aucune portion des terres émergées ne lui échappe ; même les espaces maritimes lui appartiennent, ce que la question de la pêche suite au Brexit nous a remis en mémoire. L’État s’est tellement mis dans notre quotidien que nous ne nous interrogeons plus guère à son sujet. Et pourtant…

Murray Rothbard dans « Anatomy of the State » répond à des questions que nous ne nous posons plus tellement l’air que nous respirons est… étatisé. L’État cherche à s’identifier à la société, à un ensemble d’individus. On se souvient de « L’État, c’est moi », si volontiers cité, formule que Louis XIV aurait prononcée devant les parlementaires parisiens, en 1655. Mais il y a une formule moins brutale, insidieuse, terriblement insidieuse, si insidieuse, si doucereuse que personne n’y prête garde et s’endort, heureux : « L’État, c’est nous ». Ce pourrait être le titre d’une berceuse destinée précisément à endormir le citoyen. « L’État, c’est nous », sous-entendu : « L’État, c’est (aussi) moi ». Mais l’État n’est ni moi, ni toi, ni nous, l’État n’est qu’une organisation qui s’emploie à conserver un monopole de l’usage de la force et de la violence sur un territoire précis. Par ailleurs, cette organisation, phénomène unique, tire ses revenus non pas de contributions volontaires ou de rémunérations pour services rendus, mais de la coercition.

Et comment l’État s’enrichit-il ? On ne peut s’enrichir que de deux manières : par le système production / échange ou par la prédation, la prédation qui suppose une production préalable ; on ne s’empare pas de rien. L’État est un prédateur (sur un territoire strictement défini), un prédateur systématique et parfaitement organisé. Il ne produit rien et vole légalement puisque c’est lui qui fait la loi. Il nourrit une classe parasitaire qui place entre elle et le reste de la société qui la nourrit suffisamment de jeux de miroirs pour qu’elle puisse se dissimuler et se faire oublier en tant que telle, une classe parasitaire, un prédateur systématique et parfaitement organisé.

Pour obtenir l’acceptation des citoyens (acceptation diversement active et diversement passive), il faut que ces jeux de miroirs construisent des images qui les convainquent. L’État est sage et sait ce qui est bon pour les autres ; il se dévoue pour le bien de tous et lutte contre l’avidité et l’égoïsme (il défend la veuve, l’orphelin et j’en passe) ; il est légitime, etc. L’État conspue la critique indépendante et s’emploie à culpabiliser autant qu’il le peut celui qui s’y adonne, et à cet effet il appelle la collectivité à la gronder. L’État sait qu’il peut compter sur la grégarité. Rien ne résiste à un troupeau qui par sa seule masse mise en mouvement emporte tout dans un immense piétinement.

Bref, le citoyen qui considère avec méfiance et défiance l’État, y compris le plus démocratique, est un égoïste. Et qu’est-ce qu’un égoïste ? Un égoïste… un homme qui ne pense pas à moi, pour reprendre la profonde remarque d’Eugène Labiche, remarque digne d’un grand moraliste du XVIIIe siècle français. J’en ai connu de ces citoyens qui regardaient avec hostilité celui qui se méfiait et se défiait de l’État, comme si l’État c’était aussi eux et qu’en tentant de m’en éloigner je leur retirais un peu de pain de la bouche. La propagande étatique, et surtout en démocratie, fait des ravages si insidieusement et si doucereusement que tous les arguments visant à la dénoncer sont retournés contre vous. On vous conseille même de garder le lit ou de consulter. L’État est sans cesse libre de bouger les frontières de la coercition. La constitution qui dessine les limites de l’État peut être redessinée à volonté puisque l’État est juge et partie.

Les guerres modernes n’ont fait qu’accroître l’emprise des États sur les sociétés belligérantes. De ce point de vue, les deux guerres mondiales ont été déterminantes. Elles ont accéléré un processus bien engagé. L’État est devenu une maladie virulente. Quel traitement pourrait le stabiliser puis le faire régresser et, enfin, l’éradiquer ?

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes de lecture (économie) – 2/14

 

« Il est tellement de la nature de la Loi de faire régner la Justice, que Loi et Justice, c’est tout un, dans l’esprit des masses. Nous avons tous une forte disposition à regarder ce qui est légal comme légitime, à ce point qu’il y en a beaucoup qui font découler faussement toute justice de la Loi. Il suffit donc que la Loi ordonne et consacre la Spoliation pour que la spoliation semble juste et sacrée à beaucoup de consciences. » Frédéric Bastiat, « La Loi » (1850)

 

Tableau II – L’influence de Carl Menger et de Friedrich von Wieser (les fondateurs de l’École autrichienne d’économie) sur Ludwig von Mises. Parmi les plus importantes contributions de Ludwig von Mises, la notion de coordination économique par les prix et la théorie sur les fluctuations économiques. Constat : les ressources sont limitées tandis que nos besoins sont illimités ; en conséquence, il nous faut élaborer les meilleures façons de produire ce dont nous avons besoin. Mais qu’est-ce qui peut guider nos choix ?

Selon Ludwig von Mises, seuls les prix nous informent de la valeur relative des ressources (plus ou moins limitées donc) et de leur utilisation optimale pour le bien de tous. C’est pourquoi le législateur doit s’assurer que l’information que donnent les prix n’est pas faussée par des réglementations qui influeraient sur eux, à la hausse comme à la baisse, pour des raisons autres que l’échange volontaire entre individus.

 

Ludwig von Mises (1881-1973)

 

Précisons que Ludwig von Mises ne s’en tient pas au mécanisme de l’offre et de la demande. Il avance le postulat selon lequel les marchés sont généralement stables mais sont sujets aux récessions – voire aux dépressions – lorsque le crédit est artificiellement gonflé par les banques centrales. Nous sommes en plein dedans et c’est pourquoi l’avertissement de Ludwig von Mises à ce sujet prend aujourd’hui un relief particulier. L’effet le plus massif de cette augmentation artificielle est l’inflation. Nous n’y sommes pas, et c’est bien une première, mais nous ne perdons probablement rien pour attendre. Et elle pourrait avoir des effets ravageurs. L’inflation conjuguée à la stagnation, soit la stagflation, un mélange explosif. Outre l’inflation, la création artificielle de crédit incite les entreprises et les particuliers à faire des choix peu raisonnés, surtout quand l’argent est « gratuit » ou presque (des taux d’intérêt qui avoisinent le zéro ou qui sont à zéro) quand il n’est pas « donné » (des taux négatifs). L’économie réelle en est perturbée.

 

Tableau III – Chapitre 10, « Why the Worst Get on Top », de « The Road to Serfdom ». Lorsque Friedrich Hayek écrit son livre majeur, « The Road to Serfdom » (alors que la Deuxième Guerre mondiale est entrée dans sa phase finale), le monde est fasciné par la notion de planification centrale socialiste. Certes, on avait pris note de ses excès mais on se disait que l’on pourrait y remédier et que ses excès étaient des exceptions ; il suffisait de placer les bonnes personnes aux commandes. Vieille rêverie ; et, à ce sujet, il faudrait reprendre l’histoire de l’étatisme du XXe siècle, toutes tendances confondues, « de gauche » comme « de droite » : on s’accroche à un rêve, porté par l’étatisme, on s’y accroche jusqu’aux effets les plus visibles de la catastrophe ; mais plutôt que de remettre en cause l’étatisme – le système –, on accuse les dirigeants en attendant de passer aux prochains plutôt que de s’attaquer au système même, soit à l’étatisme. Et ainsi permet-on à ce dernier de se prolonger alors qu’il faudrait en finir. Car, enfin, on ne peut s’en tenir aux bonnes intentions

Friedrich Hayek note que les pires caractéristiques de l’étatisme ne sont en rien accidentelles et subsidiaires mais qu’elles lui sont inhérentes. Ceux qui n’en sont pas conscients et qui considèrent que l’État est la solution à tous les problèmes ont plus de chances de réussir ainsi que le note Friedrich Hayek. Les États ont le monopole légal et politique de l’usage de la force, et c’est bien ce qui définit fondamentalement l’État. Ce sont les mécanismes gouvernementaux qui leur permettent de ravager les sociétés.

Friedrich Hayek évoque le nivellement par le bas. Il juge que les planificateurs sont des dictateurs en puissance qui profitent de la crédulité et de la docilité de la majorité. Le démagogue étatiste sait activer l’envie afin de se rallier les masses pour se saisir du pouvoir et le conserver.

Friedrich Hayek note que l’homme d’aujourd’hui a de plus en plus tendance à se juger moral parce qu’il satisfait ses vices par le truchement de groupes toujours plus nombreux. Ainsi le frustré – l’envieux –, qui se sent plus ou moins merdeux individuellement, va-t-il se laisser porter par le groupe qui prend en charge ses frustrations et ses envies et leur donne leurs lettres de noblesse, en quelque sorte. Le frustré se sent plutôt minable en tant qu’individu ; mais pris dans un groupe, il se sent porté et ainsi peut-il masquer ses piètres sentiments derrière le combat pour « la justice », pour « un monde meilleur » et j’en passe.

Soyons clairs. Les stupides participeront à la coercition d’État et à leur emprise sur les masses tandis que les autres s’efforceront de ne pas déranger leurs congénères en espérant qu’ils se comporteront pareillement avec eux. Ils chercheront de préférence un emploi dans le secteur privé, un emploi plus productif donc. Friedrich Hayek l’avait noté dès 1944 : plus un État s’enfle, plus les néfastes lorgnent son sommet et s’y hissent.

 

Tableau IV – L’origine de la réflexion théorique sur la planification remonte à Ludwig von Mises, à son article publié en allemand en 1920 sous le titre « Die Wirtschaftsrechnung im Sozialistischen Gemeinwesen », article qui se fera surtout connaître par sa version anglaise, soit « Economic Calculation in the Socialist Commonwealth », parue en 1935.

Marx et Engels jugent qu’une gestion planifiée du processus de production est nécessaire mais aucun des deux n’exposent les modes de fonctionnement de l’économie planifiée. Concernant la littérature économique soviétique, les premières réflexions soutenues à ce sujet sont postérieures à l’article en question de Ludwig von Mises, article qui amorce une réflexion sur une question qui deviendra – et reste – centrale.

Le point sur lequel Ludwig von Mises s’appuie pour juger qu’une économie planifiée manque de base rationnelle peut être présenté de la manière suivante : considérant que le but de l’économie – et quel que soit le contexte institutionnel – est de rationaliser au maximum et dans un but précis l’utilisation de ressources limitées, il s’en suit que la seule méthode connue pour évaluer correctement ces ressources et leur attribuer des prix ne peut être effective que dans un marché libre. Ces prix (relatifs) rendent compte de la limitation (relative) des ressources, ainsi peuvent-ils être envisagés comme une référence à partir de laquelle élaborer un processus rationnel dans le mécanisme offre/demande.

Étant donné qu’une économie planifiée est par définition hors marché, elle est privée de cette référence qui enclenche un mécanisme qui détermine le volume de l’offre et les critères rationnels de la demande. L’offre et la demande sont ainsi poussées de côté, arbitrairement, par parti pris idéologique, ce qui ne peut que conduire au désordre, voire au chaos.

Selon Ludwig von Mises, une économie planifiée peut donner des résultats considérables en termes matériels, mais le coût de ces résultats ne peut être estimé, son calcul est rendu impossible. Et ce n’est que par le plus grand des hasards qu’une économie planifiée peut éviter d’énormes gaspillages.

Parmi les économistes qui nient l’efficacité d’une économie planifiée, Friedrich Hayek et Lionel Robbins. Ils se montrent toutefois moins radicaux que Ludwig von Mises dans la mesure où ils ne nient pas à ce type d’économie des possibilités de calcul rationnel quant à l’offre et la demande. Mais ils estiment que dans la pratique ces possibilités se voient malmenées et pour deux raisons : le système des calculs qui rend compte de l’équilibre économique général est si vaste et si complexe qu’il infirme toute possibilité effective de calcul ; par ailleurs, en supposant que ce système puisse se traduire dans la pratique, il exige beaucoup de temps, un temps au cours duquel l’état des lieux a tellement évolué que ledit système devient obsolète.

La position de Friedrich Hayek et de Lionel Robbins est quoi qu’il en soit beaucoup plus souple que celle de Ludwig von Mises pour lequel l’économie planifiée est une erreur à éviter, qu’elle n’est pas même une économie mais un ensemble désordonné d’activités. Pour Friedrich Hayek et Lionel Robbins, le concept d’économie planifiée est acceptable en tant que tel bien que l’on ne puisse en déduire aucune application pratique.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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