Je me souviens de Georges Perec

 

Je me souviens de G.ORG.S P.R.C. et de « La Disparition ».

Je me souviens « Des Revenentes » ; et notez revenEntes et non pas revenAntes, pour la contrainte que vous connaissez.

Je me souviens du n° 24 de la rue Vilin et du n° 13 de la rue Linné.

 

 

Je me souviens que dans le chapitre IV de « W ou le souvenir d’enfance », Georges Perec évoque ses deux premiers souvenirs d’enfance : une lettre hébraïque et une clé (en or ?) que lui aurait donnée son père. Ces deux souvenirs prennent place rue Vilin, à Paris, dans le XXe arrondissement, où il passa les six premières années de sa vie. Il annonce que ses deux premiers souvenirs ne sont pas invraisemblables mais qu’à force de variantes et de pseudo-précisions qu’il a introduites au fil de ses narrations, tant parlées qu’écrites, ils sont devenus « profondément altérés, sinon complètement dénaturés ».

Je me souviens que c’est au même numéro de la rue Vilin, au 24 donc, que vécut la famille Gutman, soit les parents et leurs six enfants. Je me souviens plus particulièrement de Simon Gutman, rescapé de la Shoah :

http://www.memorialdelashoah.org/hommage-a-simon-gutman-decede-ce-lundi-5-octobre.html

Rue Vilin, je me souviens de Georges Perec, bien sûr, mais aussi de Robert Bober. Robert Bober, l’homme qui ne cesse d’interroger la mémoire et ses traces. Ci-joint un bel entretien Robert Bober avec Marie-Françoise Levy, « La mémoire n’est pas chronologique » :

https://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2014-2-page-309.htm

Je me souviens que la bibliothèque de Villard-de-Lans porte à présent le nom de Georges Perec et vous savez probablement pourquoi.

Je me souviens que Georges Perec, très gros fumeur, tenait sa cigarette non pas entre l’index et le majeur mais entre le majeur et l’annulaire, une particularité extrêmement rare me semble-t-il.

Je me souviens que Jean Duvignaud a écrit un petit livre intitulé « Georges Perec ou la cicatrice ». La cicatrice au-dessus de la lèvre du Condottiere d’Antonello da Messina et de celle de Georges Perec, une cicatrice reçue, ainsi qu’il le rapporte dans « W ou le souvenir d’enfance », au cours d’une dispute, un coup de bâton de ski.

Je me souviens de « Un homme qui dort », le livre mais aussi son adaptation au cinéma par l’auteur lui-même et Bernard Queysanne. Je me souviens de la bassine en plastique rose. Je me souviens de l’ambiance que ce livre m’a imposée, implacable si je puis dire, comme celle de « L’Ennui » d’Alberto Moravia.

 

 

Je me souviens que la mère de Georges Perec, Cyrla Szulewicz, a été employée chez Jaz, la Compagnie Industrielle de Mécanique Horlogère. Ce n’est pas un hasard si dès les premiers mots de « La Disparition » cette marque apparaît.

Je me souviens que Georges Perec est né à Belleville, 19 rue de l’Atlas, dans le XIXe arrondissement.

Je me souviens de Georges Perec et de Robert Bober à Ellis Island.

Je me souviens de Georges Perec est né un 7 mars et décédé un 3 mars.

Je me souviens que Georges Perec a étudié au Collège Geoffroy-Saint-Hilaire d’Étampes et qu’il a classé en sept familles les élèves de ce lycée (voir détails) dans son roman inachevé et posthume « 53 jours ».

Je me souviens de Georges Perec et de la place Saint-Sulpice, de son poste d’observation installé dans le café de la Mairie pour y travailler à « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien », en 1974. Je me souviens d’avoir travaillé suivant l’exemple donné par Georges Perec à une « Tentative d’épuisement d’un lieu toulousain », au début des années 1990, dans différents cafés de la place du Capitole dont le Grand Café Le Florida.

Je me souviens que dans les années 1970, suite à la tentative menée place Saint-Sulpice, Georges Perec mena une tentative similaire au Carrefour Mabillon, tentative à laquelle participa Claude Piéplu avec sa voix.

Et vous souvenez-vous des cinquante choses à faire avant de mourir selon Georges Perec ? Parmi ces choses, je me souviens qu’il faut planter un arbre et jeter les choses dont on n’a plus besoin. Je ne me souviens plus du reste et me rafraîchirai la mémoire. Mais j’allais oublier, je me souviens de cette extraordinaire « chose à faire avant de mourir » : Boire du rhum trouvé au fond de la mer.

Je me souviens de son immense projet (inachevé) relatif à douze lieux parisiens.

Je me souviens, par Georges Perec, que la rue Vilin à Ménilmontant partait de la rue des Couronnes et se terminait en un escalier qui menait à la rue Piat. Je me souviens que cette rue apparaît dans plusieurs films dont « Casque d’or » de Jacques Becker.

Je me souviens de certains J’aime / Je n’aime pas.

Je me souviens que dans « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien », me semble-t-il, Georges Perec s’amuse à écrire voitures / ouatures.

Je me souviens d’avoir écrit comme Georges Perec un même nombre de « Je me souviens », soit 480.

 

 

Je me souviens que Georges Perec fut documentaliste en neurophysiologie au C.N.R.S.

Je me souviens que dans « Je me souviens », Sophie, Pierre et Charles faisaient la course et que c’était Sophie qui gagnait car Charles traînait et Pierre freinait tandis que Sophie démarrait.

Je me souviens que Georges Perec eut comme professeur de philosophie à Étampes un certain Jean Duvignaud et qu’une amitié s’en suivit.

Je me souviens que Georges Perec fit son service militaire dans un régiment de parachutistes à Pau et qu’il ne fut pas envoyé en Algérie car pupille de la nation.

Je me souviens que Paulette Pétras fit carrière à la Bibliothèque nationale. Je me souviens qu’elle a laissé de discrètes marques dans l’œuvre de Georges Perec, notamment dans « Les Choses ».

Je me souviens qu’elle participa avec des amis de Georges Perec à élaboration de phrases sans la lettre « e » pour « La Disparition ».

Je me souviens qu’après leur séparation ils restèrent amis et achetèrent en 1974 deux appartements dans le même immeuble, 13 rue Linné, à Paris

Je me souviens, au moins en partie, du travail considérable qu’elle accomplit après la mort de l’écrivain afin de promouvoir son œuvre, notamment l’inventaire de ses archives.

Je me souviens que Paulette Pétras et Georges Perec vécurent au 5 rue de Quatrefages dans le Ve arrondissement, à Paris.

Je me souviens de Harry Mathews. Je l’ai connu par Georges Perec.

Je me souviens que « La Boutique obscure » contient 124 rêves.

Je me souviens que Georges Perec a suivi une psychothérapie avec Françoise Dolto puis deux psychanalyses dont une plus profonde avec Jean Bertrand Pontalis.

Je me souviens que « La vie mode d’emploi » s’inscrit dans les recherches de l’Oulipo, soit l’OUvroir de LIttérature POtentielle dont Georges Perec a été membre. Je me souviens que l’histoire se passe à Paris, XVIIe arrondissement, dans un immeuble d’une rue qui n’existe que dans ce roman, la rue Simon Crubellier, au n° 11.

Je me souviens du plaisir de Georges Perec à énumérer, de sa jubilation à énumérer. A ce propos, je me souviens qu’il se souvenait de Jules Verne.

Je me souviens qu’une rue de Paris porte le nom de Georges Perec, une rue du XXe arrondissement, à quelques pas du boulevard Mortier (segment de la ceinture des boulevards extérieurs ou boulevards des Maréchaux) et de la porte de Bagnolet.

 

 

Je me souviens de mon avidité à lire les pages que Claude Burgelin consacre à Georges Perec.

Je me souviens de l’historien Marcel Bénamou, membre de l’OuLiPo. Il apparaît dans « La Disparition » sous les traits de l’avocat Hassan Ibn Abbou.

Je me souviens qu’un timbre a été édité en souvenir de Georges Perec, un timbre à 0,46 € gravé à partir d’une photographie de l’écrivain prise par Anne de Brunoff. Georges Perec se présente avec un chat noir sur l’épaule.

Je me souviens que Georges Perec a dédié à Italo Calvino « 243 cartes postales en couleurs véritables ». Je me souviens de mon plaisir à les lire, sur une île de l’Atlantique.

Mais je cède la parole à Georges Perec qui va vous lire quelques-uns de ses « Je me souviens » :

https://www.youtube.com/watch?v=TNhN77tyep8

Olivier Ypsilantis

Posted in JE ME SOUVIENS | Leave a comment

Notes de lecture (histoire militaire)

 

Ces notes ont été griffonnées au cours de lectures. Il me semble qu’elles indiquent des espaces que des lecteurs voudront amplifier. Je les livre dans le désordre.

 

Andrinople (378 ap. J.-C.), la bataille qui a donné la primauté à la cavalerie sur l’infanterie. Bref rappel. Afin de repousser l’avancée des Goths en Thrace, l’empereur Valens marche contre l’ennemi qui compte presque deux fois plus de combattants (60 000 contre plus de 100 000) sans attendre la jonction de l’ensemble des forces romaines. Proportion de la cavalerie chez les Romains, le tiers ; chez les Goths, la moitié. Combat engagé prématurément, la cavalerie des Goths surclasse celle des Romains. L’infanterie romaine contrariée dans son déploiement succombe aux attaques de flanc de la cavalerie adverse. Les Romains perdent 40 000 combattants.

 

Casque de type corinthien

 

Les Grecs n’utilisèrent guère la cavalerie, en dehors des Thessaliens et de certaines colonies, leur pays étant propice à l’élevage. La cavalerie s’est essentiellement développée dans les pays de plaine (voir les steppes de l’Asie centrale) et les pays montagneux ont une tradition de cavalerie très limitée. La Thessalie est la seule grande plaine de la Grèce antique – laissons donc de côté la Macédoine. La cavalerie grecque est aristocratique et n’est pas une arme de choc (sauf chez les Thessaliens). Elle est employée pour reconnaître, harceler et poursuivre. Alexandre le Grand organisera une phalange équestre et l’utilisera comme arme de rupture. Sa cavalerie constituait 10% de son armée.

Chéronée (338 av. J.-C.). Philippe II de Macédoine contre les armées coalisées des cités grecques, principalement Athènes, Thèbes et leurs alliés. Les hoplites sont défaits par le Bataillon sacré (des Thébains). C’est une bataille qui se déroule essentiellement entre fantassins. Philippe II de Macédoine n’a que 2 000 cavaliers pour 32 000 fantassins, soit une proportion de 1 à 16, proportion qui avec son fils Alexandre passera de 1 à 6. Cette bataille oppose et de manière décisive des formations différentes : les hoplites (qui depuis trois siècles forment le fer de lance des armées grecques sur tous les champs de bataille) et la phalange macédonienne qui ne disparaîtra qu’avec l’arrivée des légions romaines. Cette bataille est l’une des plus importantes de l’histoire de la Grèce antique dans la mesure où elle marque la fin de l’indépendance des cités grecques.

Leuctres (371 av. J.-C.). Victoire de Sparte sur Thèbes et ses alliés. Épaminondas et la mise en application de sa « tactique oblique ». Ci-joint, le déroulement de cette bataille :

https://zakhor-online.com/?attachment_id=9271

Leuctres marque la fin de la suprématie militaire de Sparte. A noter que sur les 2 300 Lacédémoniens qui combattent à Leuctres, il n’y a que 700 citoyens spartiates. La cité souffre depuis au moins la fin du Ve siècle d’une oliganthropie toujours plus marquée. Thèbes devient la cité la plus puissante de Grèce mais pour peu de temps puisqu’elle sera vaincue fin en 362, à la bataille de Mantinée.

 

Une épée grecque d’une terrible efficacité : le kopis permettait de frapper d’estoc et de taille.

 

Bataille de Cynoscéphales (197 av. J.-C.), victoire de Rome sur Philippe V de Macédoine, au cours de la deuxième guerre de Macédoine (200-197 av. J.-C.). L’affrontement a lieu en Thessalie, au pied des collines « Têtes de chiens », d’où le nom de cette bataille (Κυνός Κεφαλών). C’est la première fois que la phalange macédonienne est vaincue par un autre type de formation au cours d’une bataille rangée depuis sa création au IV siècle av. J.-C. Pour Polybe, le terrain accidenté aurait été moins propice à la masse compacte de la phalange et aurait favorisé la souplesse d’emploi de la légion et son articulation en manipules (unités tactiques de cent vingt hommes). L’issue de la bataille resta longtemps indécise et les Romains ne l’emportèrent que suite à l’initiative d’un tribun qui engagea une réserve d’une vingtaine de manipules et prit à revers la phalange sur son aile droite. Cette bataille eut un retentissement considérable dans le monde méditerranéen. Elle marqua une longue série de victoires remportées par les armées romaines sur les armées des souverains hellénistiques au IIe siècle et au Ier siècle av. J.-C.

Démétrios Ier Poliorcète (Δημήτριος Πολιορκητής) est le fils d’Antigone le Borgne, l’un des plus prestigieux compagnons d’Alexandre le Grand. Cet homme d’exception aux capacités variées (c’est lui qui aida son père à asseoir son autorité sur une partie de l’immense empire laissé par Alexandre le Grand) reste surtout connu, comme son nom l’indique, pour son art à prendre les villes. Il est vrai qu’il ne parvint pas toujours à les prendre mais il suscita l’admiration de ses contemporains par l’ampleur des moyens mis en œuvre et par son inventivité. De fait, il concevait machine après machine : béliers montés sur treuil, catapultes géantes, immenses tours mobiles dites « hélépoles » (λέπολις). Celle utilisée lors du siège de Rhodes (en 304 av. J.-C) était particulièrement imposante. Rhodes ne fut pas prise mais cette machine frappa l’imagination de ses contemporains.

Philon de Byzance (Φίλων Βυζάντιος), fin du IIIe siècle av. J.-C., un auteur à qui l’on doit plusieurs ouvrages techniques parmi lesquels un traité de fortification et de défense des villes. Ses descriptions s’inspirent (probablement) des techniques utilisées à Rhodes et Alexandrie, les deux principaux centres de fabrication d’engins de siège à l’époque hellénistique. Vitruve en fait grand cas dans « De architectura ». Il est fréquemment cité dans les traités de poliorcétique qui dès le Xe siècle ont été constitués par les spécialistes d’art militaire.

 

GRECE ANTIQUE Machines de guerre antiques : l Helepole des grecs . Illustration anonyme pour une chromo publicitaire Liebig de 1905. Credit : Collection KHARBINE-TAPABOR. *** ANTIQUE GREECE Antique War Machines l Greek Helepole Anonymous illustration for a Liebig advertising chromo from 1905 Credit Collection KHARBINE TAPABOR PUBLICATIONxINxGERxSUIxAUTxONLY KH171965

 

Bataille de Salamine (Ναυμαχία τς Σαλαμνος) en 480 av. J.-C. L’enjeu de cette bataille est considérable. Les défenses grecques avaient été finalement enfoncées aux Thermopyles (grâce à un traître qui avait fait connaître aux Perses un accès permettant d’attaquer les Spartiates par derrière, soit le sentier du mont Anopée). Les Perses avaient envahi l’Attique et pris Athènes tandis que les armées grecques se repliaient dans le Péloponnèse. La flotte perse malgré quelques déboires (tempête et victoire navale grecque à la bataille du cap Artémision) poursuivait sa route. Il fallait que les Grecs la stoppent afin d’éviter une défaite totale. La flotte grecque (380 navires) mouille dans l’étroit chenal qui sépare l’île de Salamine du continent tandis que la flotte perse (environ 500 navires) mouille dans la baie de Phalère et surveille l’entrée du chenal et attendent que les Grecs en sortent pour livrer bataille. Mais probablement abusé par une ruse des Grecs, Xerxès engage sa flotte dans le chenal. Gêné par ses propres navires et incapable de manœuvrer dans cet espace réduit, la flotte perse subit de terribles pertes et les navires survivants échappent à grand peine du chenal. Xerxès prend le chemin du retour. Cette victoire s’explique par l’habileté de Thémistocle et la supériorité des trières grecques sur les navires phéniciens qui constituent le gros de la flotte perse. En effet, plus hauts et moins stables, ces derniers furent gênés par la houle qu’un fort vent avait fait se lever.

 

L’une des plus grandes victoires grecques, la bataille de Salamine.

 

Iphicratès (Ιφικράτης), un chef de guerre athénien qui reste surtout connu comme l’auteur d’importantes réformes dans l’armement et la tactique. Il s’inspire de l’armement et de l’équipement des peltastes (des mercenaires thraces que les Grecs emploient dans leur infanterie légère) qu’il avait commandés à plusieurs reprises. Iphicratès organise un corps d’infanterie d’élite, avec des peltastes équipés de la pelta (πέλτη), un petit bouclier léger en forme de croissant de lune, d’une lance une fois et demie plus longue et d’une épée deux fois plus longue que celles de l’hoplite. Ils se battent comme les hoplites, en formation serrée mais avec une beaucoup plus grande mobilité. De nombreuses cités adoptent cette formation (souvent constituée de mercenaires) sans renoncer à la formation hoplitique.

Nicéphore Phokas (Νικηφόρος Βʹ Φωκς), membre le plus prestigieux d’une famille byzantine, grand chef militaire devenu empereur, il reprit à l’islam de nombreux territoires. Il est aujourd’hui surtout connu pour avoir composé (ou fait composer) deux traités de stratégie : l’un sur la guérilla contre les Arabes dans les montagnes d’Asie Mineure, l’autre sur les grandes campagnes offensives, notamment contre les Bulgares.

Épaminondas (παμεινώνδας), un Thébain qui élabora la fameuse « tactique oblique » qui montra toute son efficacité dans le combat hoplitique. Le principe de ce combat est que deux formations qui s’affrontent exercent l’une contre l’autre une pression continue au terme de laquelle la plus forte repousse la plus faible à son point de départ. Dans la pratique, la pression n’est pas si homogène, les meilleurs soldats étant placés à l’aile droite de manière à enfoncer l’aile gauche de l’adversaire et le déborder. En 371, à Leuctres, Épaminondas écarte cette habitude et de deux manières : il renforce son aile gauche sur une profondeur de cinquante rangs – contre douze rangs pour les Spartiates qui lui font face ; par ailleurs, il dispose le reste de son front en diagonale de manière à refuser le contact immédiat avec l’ennemi et, ainsi, donner encore plus de force au point de contact choisi, soit son aile gauche. La tactique est efficace. L’aile droite spartiate est bousculée et les Thébains l’emportent. La même tactique est employée à Mantinée (362 av. J.-C.) mais la mort d’Épaminondas au cours de la bataille empêche les Thébains d’exploiter leur succès initial. Cette tactique sera reprise par Alexandre le Grand qui selon l’adversaire choisira de renforcer soit son aile gauche soit son aile droite.

 

Plan de la bataille de Leuctres

 

Bataille de Platées (Μάχη τν Πλαταιν), en 479 av. J.-C., une importante victoire grecque qui fait suite à la défaite maritime des Perses à Salamine au cours de la deuxième guerre médique. L’armée perse, forte de 120 000 hommes, établit son camp dans une plaine proche de Platées, ville de Béotie. Perses et Grecs alignent chacun environ 120 000 hommes. Les troupes grecques se divisent en infanterie lourde (hoplites), 38 000 hommes, et infanterie légère, 70 000 hommes. Cette bataille qui a sauvé la Grèce de la domination perse n’est pourtant pas un chef-d’œuvre d’intelligence tactique grecque. Le face à face dure douze jours au cours desquels les Grecs multiplient incohérences et maladresses. Leur victoire est essentiellement le fait d’une supériorité de l’entraînement et de l’armement des hoplites. Cette bataille consacre la formation hoplitique (en particulier des Spartiates qui ont eu un rôle essentiel dans cet engagement) comme un modèle en ce début du Ve siècle. Platées confirme toutefois une des faiblesses de l’armée grecque : le manque de cavalerie, tout au moins jusqu’à Alexandre le Grand.

Ce qui frappe le plus quand on étudie l’histoire de l’art et de la technique militaires de la Grèce ancienne c’est la priorité donnée pendant la plus grande partie de cette histoire à l’infanterie lourde (la formation hoplitique) sur tout autre formation. La formation hoplitique, soit une masse avec même équipement défensif et même armement prise dans une structure cohérente capable de manœuvrer avec rigueur. La victoire revient à celui qui contraint l’adversaire, dans une poussée continue, à disloquer ou décimer ses rangs et lui fait abandonner le terrain. Cette technique ne connaît guère de modifications durant trois siècles, la plus notable étant celle mise au point par le Thébain Épaminondas. A partir du milieu du IVe siècle av. J.-C. la phalange macédonienne s’impose systématiquement aux dépens des hoplites, sans que ceux-ci disparaissent pour autant. Avec la phalange, les Grecs restent fidèles à l’infanterie lourde. A ce propos, notons que les États grecs qui se sont assurés une suprématie plus ou moins longue sont ceux qui ont le mieux su utiliser l’infanterie lourde : Sparte puis Thèbes puis la Macédoine. L’infanterie légère (archers, frondeurs, lanceurs de javelot) et la cavalerie restent très marginales jusqu’à la montée en puissance des Macédoniens – pas même des Grecs pour les cités grecques. Les formations plus légères commencent à gagner en importance vers le milieu du Ve siècle av. J.-C. Leur rôle reste toutefois secondaire. On préfère organiser une formation plus mobile que l’infanterie lourde mais moins légère que l’infanterie légère, soit le corps des peltastes conçu par l’Athénien Iphicrates (Ιφικράτης) au début du IVe siècle av. J.-C. L’époque hellénistique engage de plus larges contingents de fantassins légers, et plus fréquemment, en faisant appel à des peuples spécialisés dans le maniement de certaines armes de jet, comme les Crétois, les Thraces, les Ibères, les Chypriotes, etc. Le cheval apparaît très tôt sur les champs de bataille mais il est lié au char de combat – voir les documents mycéniens du dernier tiers du IIe millénaire av. J.-C. Et peut-être n’est-ce qu’un moyen de transport destiné à conduire les combattants sur le champ de bataille plutôt qu’un engin opérationnel. Le cheval reste également un moyen pour l’hoplite de se rendre sur le champ de bataille ; il en descend lorsqu’il parvient à destination. Les cavaliers ne sont donc souvent que des fantassins à cheval. Seules quelques régions de plaines (Thessalie, Macédoine) ont eu assez tôt de véritables cavaliers. L’importance de la cavalerie ne commence à être vraiment comprise qu’au Ve siècle et IVe siècle av. J.-C. par certaines cités. Ses missions restent cependant relativement marginales : opérations de harcèlement, de poursuite, de reconnaissance. Ce n’est donc qu’avec Philippe II de Macédoine et plus encore avec son fils Alexandre le Grand que la cavalerie tient un rôle décisif (voir Gaugamèles). Mais ses successeurs ne suivent guère son exemple et préfèrent à nouveau privilégier l’infanterie. L’une des innovations les plus marquantes de l’époque hellénistique est l’adoption des éléphants à l’imitation des armées indiennes, une leçon tirée de la bataille de l’Hydaspes.

 

Un bouclier grec

 

Xénophon (426-355 av. J.-C.), un écrivain athénien mais aussi un soldat. Il participe à l’expédition des Dix Mille mercenaires, recrutés par le prince perse Cyrus le Jeune contre le roi son frère ; puis il guerroie avec le corps expéditionnaire spartiate en Asie Mineure et suit les Spartiates en Europe, allant jusqu’à affronter à leurs côtés sa citée d’origine, à la bataille de Coronée, en 394, ce qui lui vaut d’être durablement exilé d’Athènes, un temps qu’il met à profit pour composer de nombreux ouvrages. Cette expérience militaire contribue à la richesse de ses ouvrages historiques (« Les Helléniques » et « L’Anabase ») qui abondent en informations très précises sur la tactique et la stratégie. Ses traités techniques et ses essais biographiques lui offrent l’occasion d’exposer ce qu’il considère comme les qualités essentielles d’un homme de guerre. On peut juger Xénophon en tant qu’historien comme moins talentueux qu’Hérodote et moins objectif que Thucydide mais la masse d’informations qu’il livre sur l’art militaire au IVe siècle av. J.-C. le rend particulièrement précieux, plus précieux à bien des égards que ses prédécesseurs.

Olivier Ypsilantis

Posted in A l'adresse des Schmocks, HISTOIRE | Tagged , , , , , , , , , , , , , | Leave a comment

Juan Luis Vives (1492-1540), grand humaniste chrétien d’origine juive

 

Juan Luis Vives, figure centrale de la Renaissance espagnole, de l’erasmismo español (voir Érasme), grand représentant philosophique de ce courant avec Juan de Valdés. L’un étudia en France, l’autre en Italie. A ce propos, dans « Ortega y Gasset y el problema de la jefatura espiritual », Francisco Romero fait remarquer que la condition habituelle des philosophes espagnols est l’exil – el destierro.

Juan Luis Vives, l’ami d’Érasme et de Thomas More, ne cesse d’invoquer le Christ comme symbole d’une humanité ayant atteint la concorde parfaite avec Dieu mais aussi entre chacun de ses membres. Il faut lire son écrit de 1529 : « Concordia y discordia en el linaje humano », une Philosophia Christi typiquement erasmiana.

Juan Luis Vives ne cesse de militer en faveur de la paix alors que l’Europe est en proie à la violence, d’où son appel à Carlos V (Charles Quint) afin qu’il convoque un concile et remédie aux maux dont souffre la chrétienté. Rappelons que « Concordia y discordia en el linaje humano » est dédié à cet empereur. Il y dénonce non seulement la violence mais s’en prend à l’idée même d’empire, à l’Empire espagnol (alors le plus vaste et le plus puissant du monde) qui n’hésite pas à faire usage de la violence ; et toutes ces dénonciations sont faites au nom du christianisme. Cet anti-impérialisme dicté par le pacifismo erasmismo est partagé par d’autres de ses contemporains. Son opuscule « Sobre la pacificación » (1529) est dédié à Don Alfonso Manrique, archevêque de Séville, l’un des plus grands protecteurs de l’erasmismo.

 

Juan Luis Vives

 

Juan Luis Vives est profondément préoccupé par la situation de l’Europe, avec le schisme protestant qui divise la chrétienté et la menace turque. C’est pourquoi il multiplie les échanges épistolaires avec les personnalités les plus influentes d’alors : Henry VIII, Carlos V, Adriano VI. Certains de ses écrits rendent compte de la gravité de la situation ; outre « Sobre la pacificación », citons « De la insolaridad de Europa y la guerra contra el turco », « Sobre la condición de vida de los cristianos bajo los turcos », « Sobre la concordia y discordia en el género humano ». Il ne cesse de dénoncer la guerre et plus généralement la violence, l’une et l’autre produites par l’ambition et la soif de pouvoir. Son pacifisme procède de l’erasmismo mais aussi de la théologie iréniste.

Juan Luis Vives est un « converso » comme le sont de nombreux erasmistas. Américo Castro a pressenti l’origine juive de Juan Luis Vives et d’une manière parfaitement intuitive. Les recherches d’Abdón M. Salazar confirmeront cette origine à partir d’une documentation de première main. Voir « Procesos inquisitoriales contra la familia judía de Juan Luis Vives ». Le père de Juan Luis Vives fut brûlé vif en 1526 et les restes de sa mère (morte de la peste à Valencia, en 1508), Blanca March, furent exhumés et brûlés en 1529.

Le départ de Juan Luis Vives à Paris en 1511 et son refus de revenir en Espagne trouvent leur explication dans cette origine. Il a été établi que sa famille tant paternelle que maternelle, toutes deux juives, ont été décimées par l’Inquisition, avec biens confisqués, laissant ses trois sœurs dans un état d’extrême pauvreté. Malgré tout, Juan Luis Vives ne cessera de prêcher la concorde sous l’égide du Christ, tant dans la vie de tous les jours que dans les questionnements philosophiques.

Juan Luis Vives arrive donc à Paris en 1511 à l’âge de dix-neuf ans. Il ne tarde pas à réagir contre les interminables discussions scolastiques, avec confusion entre logique et métaphysique. Dans « Adversus pseudo dialecticos », il dénonce un salmigondis aux allures savantes en commençant par distinguer métaphysique (le réel) et logique (le formel). Ce faisant, il met fin à bien des confusions engendrées par une dialectique faussée. En 1512, il quitte Paris pour Bruges. Et je passe sur les détails de sa biographie pour en venir à la rédaction de son œuvre majeure : « De disciplinis » (1531). Il y expose les causes de la décadence des études et propose une méthode destinée à réformer l’enseignement. Il s’agit d’une œuvre encyclopédique articulée en trois parties : 1. « De corruptis artibus » traite des causes de la dégradation du savoir. 2. « De tradentis disciplinis » traite des remèdes à cette situation. 3. « De artibus » expose sa logique et sa métaphysique.

La première partie de cette somme est la plus importante ; elle est aussi la plus critique et à ce propos, et d’une manière générale, Juan Luis Vives est plus pertinent dans ses critiques que dans ses propositions. Dans cette première partie donc, il dénonce en particulier la corruption des savoirs : arrogance des lettrés, recherche d’une fin utile plutôt que recherche désintéressée de la vérité, abus de la polémique, vénération des autorités, préférence pour les présentations de seconde main plutôt que pour les originaux, manque de méthode dans l’étude, etc.

Juan Luis Vives est fondamentalement un éclectique épris d’indépendance. Lorsqu’il critique Aristote, il le fait avec respect et bienveillance et, au fond, pour mieux appréhender son pouvoir d’attention et d’observation de la Nature en repoussant ceux qui se contentent d’invoquer l’autorité de ce philosophe pour elle-même. Dans cette perspective, il promeut la méthode expérimentale, toujours guidé par la raison. Il se réfère volontiers à la méthode inductive, ce qui fait de lui, d’une certaine manière, le précurseur de Francis Bacon.

Dans « De disciplinis », il aborde de nombreuses disciplines ; mais ses apports les plus importants ont trait à la psychologie. Il a écrit à ce sujet un important traité, en 1538, « De anima et vita ». Sa méthode empirique de l’étude de l’âme le conduit à séparer psychologie et métaphysique. Foster Watson le considère comme le père de la psychologie moderne. Juan Luis Vives propose une nouvelle démarche en appliquant la méthode inductive aux questions psychologiques, ce qui le conduit à découvrir la valeur de l’introspection. De ce point de vue, Juan Luis Vives peut être envisagé comme un précurseur non seulement de Francis Bacon mais aussi de René Descartes.

Juan Luis Vives est tourné vers la pratique, ainsi qu’il le reconnaît au début de « Tratado del alma ». Il opère une distinction entre ratio speculativa (tourné vers recherche de la vérité) et ratio practica (tourné vers la recherche du bien). Cet esprit pragmatique et pratique s’intéresse à des questions généralement poussées de côté par la Renaissance. Ainsi invite-t-il les étudiants à se rendre dans les ateliers et les fabriques et à y interroger artisans et ouvriers. Ce désintérêt pour la vie pratique de la part des étudiants de son temps l’amène à dire que les lettrés en savent plus sur l’époque de Cicéron et de Pline l’Ancien que sur celle de leurs grands-parents.

Juan Luis Vives propose une nouvelle approche méthodologique de l’étude psychologique, notamment dans « De anima et vita ». Il applique une méthode empirique à l’introspection. Sa théorie des anticipaciones occupe une place importante dans sa pensée, et elle aura une grande influence. Il définit les anticipaciones comme une série d’informations que nous recevons directement de la nature, plus exactement de l’expérience sensible. Il ne s’agit en aucun cas d’idées innées qui pourraient être assimilées à un quelconque platonisme ou apriorisme ; il s’agit de marques indélébiles que l’expérience corporelle imprime en nous dès les premiers moments de notre vie et qui serviront de guide à notre connaissance tout au long de notre vie. Juan Luis Vives les nomme germes (semillas) du savoir et ainsi affirme-t-il la primauté de l’esprit face aux choses dans l’activité cognitive. Cette théorie le conduira à formuler l’une de ses doctrines, celle du sens commun. Il distingue entre jugement naturel et jugement artificiel. Le premier appelle à lui toute une série d’anticipations par lesquelles l’esprit fonctionne « común e idénticamente », comme consentement universel. A partir de ces « nociones comunes » se développe le jugement, avec interconnexion de ces notions, qui acquière un caractère exclusivement individuel. Sur ce point, la pensée de Juan Luis Vives annonce à sa manière la doctrine écossaise du sentido común, the Scottish philosophical school of common sense realism. Pour Juan Luis Vives, le processus cognitif s’élabore à partir d’anticipations (semillas) par lesquelles s’organise l’expérience dans l’espace du sentido común, par l’intermédiaire du mécanisme d’association d’idées. Tel est l’aspect de la pensée de Juan Luis Vives qui a le plus retenu William Hamilton.

 

 

Outre les associations d’idées, Juan Luis Vives s’est penché sur l’étude empirique de la mémoire. Il distingue deux genres de mémoire : le « recoger » et le « retener ». L’étude de la mémoire est liée à celle des tempéraments. Ainsi considère-t-il que ceux qui ont le cerveau humide apprennent facilement mais ne mémorisent (retienen) pas tandis que les bilieux se montrent aptes à ces deux fonctions : « recoger » et « retener ». Si de telles considérations peuvent aujourd’hui faire sourire, bien d’autres sont pleinement acceptées au point qu’elles sont utilisées à des fins mnémotechniques. Certains passages de Juan Luis Vives sur les quatre formes de l’oubli et sur la manière de récupérer la mémoire méritent d’être lus avec attention.

Juan Luis Vives peut également être envisagé comme le précurseur de la psychologie différentielle et de l’orientation professionnelle, des propositions qui seront développées par Juan Huarte de San Juan dans « Examenes de ingenios para la ciencias » (1575), un ouvrage qui établira sa réputation dans toute l’Europe.  Pourtant, chez Juan Luis Vives, cette connaissance n’est pas vraiment destinée à une préparation professionnelle mais plutôt aux aspects pratiques de la vie et à la perfection morale. Il faut lire « Introducción a la sabiduria » (1542)

Dans le livre III de « De anima », Juan Luis Vives traite des passions (affectus). Il « esquisse la première théorie moderne des passions » ainsi que le précise José Ortega y Gasset, développe les propositions de saint Thomas d’Aquin, circonscrit ce qui unit éthique et psychologie, enrichit son étude des passions de ses fines introspections, un domaine où il se montre magistral.

L’étude des passions telle qu’il la conduit ne peut être intégrée à la psychologie descriptive telle que nous la connaissons. Elle s’éloigne cependant considérablement de l’étude scolastique qui en est faite alors. Il propose une authentique théorie des passions, une démarche novatrice. Selon cette théorie, la multitude des passions (qu’il étudie scrupuleusement) peut être ramenée à l’amour et à la haine. Tout ce qui conduit vers le bien est amour, tout ce qui conduit vers le mal est haine. La connexion de toutes les passions décrites à l’amour et à la haine laisse supposer que nous sommes en présence d’une authentique théorie et non pas d’un simple amas désordonné d’observations. Cette classification des passions fit que Wilhelm Dilthey considéra Juan Luis Vives comme le premier authentique penseur de l’anthropologie moderne (voir « Gesammelte Schriften »). Cette classification des passions conduit à une perspective unitaire du sujet en tant que corps et âme ; et les relations entre l’un et l’autre telles que Juan Luis Vives les décrit auront une influence directe sur la théorie cartésienne des passions.

Nombreux sont ceux qui d’une manière ou d’une autre sont redevables à Juan Luis Vives, parmi lesquels : René Descartes, Francis Bacon, John Locke, William Hamilton. Marcelino Menéndez y Pelayo envisage, et passionnément, Juan Luis Vives comme un annonciateur de Kant. Je n’entrerai pas dans ce sujet et d’abord parce que si je lis Juan Luis Vives avec plaisir, Kant me donne des migraines.

 Olivier Ypsilantis   

Posted in Juan Luis Vives | Tagged | 1 Comment

Les passions antijuives

 

« Beaucoup d’antisionistes ne savent pas qu’ils sont antisémites ; s’ils le savaient peut-être guériraient-ils de leur antisionisme, et du même coup de leur antisémitisme, permettez-moi cet optimisme »  

Olivier Ypsilantis

 

Sur les coupes stratigraphiques de l’archéologie de l’antisémitisme, une strate anti-judaïque, la plus profonde – la plus ancienne donc –, est bien visible. Il est vrai que l’image dont je fais usage est imparfaite dans la mesure où l’antijudaïsme ne conduit pas nécessairement à l’antisémitisme ; il peut dans certains cas (plutôt rares) se limiter à lui-même. Mais il se trouve que les malheurs du peuple juif (y compris sous leurs formes les plus sécularisées) ne peuvent se passer de « l’explication » anti-judaïque qui, il est vrai, ne saurait tout « expliquer ». L’antisémitisme est multi-causal.

Je reprends ce qu’écrivait Arnold Lagémi sur son blog (nous sommes d’accord sur ce point comme sur bien d’autres), dans un article intitulé « Lutte contre l’antisémitisme : la prévention négligée doit trouver la marque d’excellence ! », à savoir que la « haine du Juif » dépasse très largement les catégories extrême-droite / extrême-gauche, que cette haine (et son processus dévastateur) a commencé dès la diffusion de la Nouvelle Alliance, « que l’antisémitisme est fondamentalement d’essence théologique ». Seule la référence à l’histoire peut permettre d’atténuer les effets de l’antisémitisme car, en toute logique – si l’on peut parler de logique –, on ne peut s’attaquer à des effets sans en étudier les causes.

 

 

Il ne s’agit pas de vouloir régler des comptes ou « remuer de vieilles histoires », et j’insiste car c’est ce dont on accuse volontiers celui qui s’interroge sur les rapports du monde aux Juifs. Ainsi que le signale Arnold Lagémi, il s’agit d’étudier les causes pour espérer en amoindrir les effets, voire les supprimer. C’est donc une démarche non pas de vengeance ou, tout au moins, de ruminement mais une démarche de prévention et de guérison – il y a bien dans cette démarche une volonté thérapeutique. Oui, « l’antisémitisme est bien une pathologie de nature conquérante », pour reprendre les mots d’Arnold Lagémi, conquérante et terriblement contagieuse. De fait, passé un certain stade, très vite atteint, l’antisémitisme se répand de lui-même.

Vouloir « expliquer » l’antisémitisme est une entreprise épuisante dans la mesure où ses causes sont multiples, se recouvrent volontiers les unes les autres et agissent dans des interférences toujours plus complexes. Ainsi suffit-il d’en désigner une, comme je viens de le faire, pour que d’autres, nombreuses, se laissent pressentir.

Comment expliquer les passions antijuives ? Leur variété et leur ambivalence a une explication générale, ces passions viennent de loin, de très loin. Elles se sont chargées de sédiments déposés par l’histoire. Dans les aires chrétiennes et musulmanes, l’antisémitisme procède de l’antijudaïsme, d’une irritation tantôt sourde tantôt ouverte envers la religion-matrice, une religion qui n’a pas disparu au seul profit du christianisme ou de l’islam. Mais lorsque l’influence de ces religions baisse (et je pense en particulier au christianisme) et que l’antisémitisme se sécularise, quitte l’aire religieuse pour se politiser, l’affaire peut devenir encore plus dangereuse, effroyablement meurtrière. On passe en quelque sorte de Charybde en Scylla (ou de Scylla en Charybde), de l’Inquisition au nazisme et aux idéologies d’extrême-gauche, suppôts du terrorisme antisioniste. L’antisémitisme politique a « fait ses preuves ».

Le peuple-témoin irrite. On s’énerve au sujet de ce beaucoup considèrent comme une vieillerie, mais une « vieillerie » qui propose au monde des dispositifs sans cesse renouvelés, une « vieillerie » pourvue d’une énergie venue de profondeurs qui inquiètent ceux qui ne se sont jamais donnés la peine de les explorer à la manière d’un spéléologue, des profondeurs qui conduisent à de vastes espaces baignés de promesses qui sont ceux de la réflexion et de l’étude.

 

 

C’est aussi pourquoi la refondation de l’État d’Israël perturbe voire irrite tant. C’est aussi pourquoi des foules d’ignorants et d’arrogants se penchent sur Israël afin de l’accuser à tout propos, encouragées par des appareils de propagande d’autant plus dangereux qu’ils sont doucereusement activés par des États et des gouvernements démocratiques, relativement. Prenons le cas de la France. Les citoyens qui écoutent France Inter, passent aux comptes-rendus de l’AFP avant de s’enfiler des articles de « Libération » ou du « Monde », bref, des citoyens qui nagent dans l’information mainstream nationale, ne peuvent éprouver envers Israël que des sentiments doucereusement hostiles qui s’installent d’autant plus sûrement que le sens critique et les capacités de jugement sont subtilement engourdis par une rhétorique qui se défend d’être antisémite. L’antisioniste ignore trop souvent qu’il est un antisémite ; et c’est tout le problème, car on peut se laisser aller à supposer que s’il le savait enfin, il réfléchirait à son antisionisme…

Cette propagande baigne donc la vie quotidienne du citoyen, de son réveil à son sommeil, le citoyen qui est emporté par l’information mainstream comme des eaux usées dans un tout-à-l’égout.

La sécularisation des passions antijuives a terriblement compliqué l’affaire. L’antijudaïsme ne s’est plus limité à lui-même, il a muté et s’est fait antisémitisme. La sécularisation, défendable en soi, a en quelque sorte et bien malgré elle favorisé cette mutation.

L’antisémitisme multiplie les reproches aux Juifs, des reproches volontiers contradictoires. Souvenez-vous, ils étaient accusés d’être des capitalistes mais aussi des révolutionnaires – le judéo-bolchévisme. Ainsi les Juifs avaient-ils à répondre « de la corruption de l’identité française » ; aujourd’hui ils ont à répondre « du martyre qu’ils infligent, ou laissent infliger en leur nom, à l’altérité palestinienne ». Hier c’était la droite qui aboyait à leurs trousses ; aujourd’hui c’est la gauche. Ces catégories « gauche » / « droite » sont elles-mêmes devenues indifférenciables tant elles savent communier dans la réprobation des Juifs (en sourdine) et d’Israël, de l’État juif, de l’État des Juifs (dans des roulements de tambours). La gauche, cette chose devenue en France, en Espagne et ailleurs une serpillière, du traîne-partout, reproche aux Juifs d’avoir trahi « leur vocation cosmopolite » – vocation que la droite leur reprochait. La multiplicité de ces accusations, parfois bruyantes et parfois silencieuses, tantôt explicites et tantôt implicites, fait que l’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres (contrairement à ce qu’une certaine doxa veut nous inculquer), qu’il n’est pas même un racisme, étant donné qu’il n’y a pas de race juive.

 

 

Philippe Zard note : « Dans l’optique logico-politique des “touts limités”, le Juif incarne l’illimité (l’apatride, le déraciné, l’élément allogène) ; dans l’optique de la société illimitée, il incarne au contraire la limite insupportable, le “pas-tout” problématique qui vient introduire la discordance dans le concert de l’universel ». C’est précisément ce que dit Alain Finkielkraut dans son petit essai, « Au nom de l’Autre », sous-titré « Réflexion sur l’antisémitisme qui vient », un sous-titre qui laisse entendre que l’antisémitisme, cette chose très ancienne (inexplicable sans l’antijudaïsme redisons-le), est toujours à venir car il ne cesse de muter à la manière d’un virus. Et pour reprendre une autre image, on pourrait dire que l’antisémitisme ne cesse de changer de travestissement pour un bien triste carnaval.

Israël irrite l’Europe, cette Europe qui ne songe qu’à la paix au prix de tous les renoncements. L’appréciation lâchée par Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur (de France à Londres) Daniel Bernard, en 2001, à propos d’Israël qu’il traita de « petit pays de merde » est partagée par beaucoup, en particulier par des antisémites/antisionistes introvertis, nombreux dans la bonne société. C’est comme si Israël les empêchait d’être en paix avec eux-mêmes et avec le monde. C’est comme si Israël était le fauteur de troubles par excellence, celui qui dérangeait l’ordre du monde, de leur monde, de leur petit monde, de leur sommeil et de leur transit intestinal. Je prends note presque quotidiennement de ce fait et m’interroge. Pourquoi Israël dérange-t-il à ce point ? La question est immense car elle touche à une histoire plusieurs fois millénaire d’un peuple qui a surtout vécu dans l’exil et chez tous les peuples du monde. La réponse est non moins immense et reste en suspens, dans l’attente de nouvelles formulations. Mais n’oublions jamais que cette perturbation qu’Israël – que le seul nom « Israël » – provoque chez nombre de citoyens a une base religieuse, ce qu’ils ignorent presque toujours car ils ne se sont jamais donnés la peine de commencer à analyser l’origine de leur perturbation – et sans passer par la psychanalyse qui sur ce point n’expliquera rien. Pour l’analyser, il faut prendre son bâton de pèlerin et s’adonner à l’étude, l’étude de l’histoire du peuple juif, ce peuple singulier dont l’expérience traverse celle de tous les peuples, ce peuple singulier qui par sa singularité même est en contact avec la totalité des singularités qu’il interroge.

 

Comment expliquer la persistance de ces sentiments antijuifs qui vont de la haine mais qui le plus souvent relèvent de l’agacement, de l’irritation ? L’étude de Sigmund Freud, « L’Homme Moïse et la religion monothéiste » (son dernier livre, écrit l’année de sa mort, en 1939, probablement le moins lu de ses livres, ce qui est dommage), vaut ce qu’elle vaut, mais elle a le grand mérite de souligner que les causes de l’antisémitisme ont toujours été multiples et le restent. Quand on pense en avoir fait le tour, il faut recommencer. Cette question soumet à des forces tant centrifuges que centripètes qui mettent à rude épreuve et fatiguent volontiers.

« Le Juif » n’est pas destiné à n’être que l’objet d’un « devoir de mémoire ». L’Europe est encombrée de clampins qui ont les yeux humides face aux évocations de la Shoah mais qui ne cessent de ronchonner et de grognonner contre Israël lorsqu’ils ne se laissent pas aller à une saleté à son encontre. Dans bien des têtes, Israël est un « petit pays de merde ».

Pierre-André Taguieff faisait remarquer que « ce qui rend insupportable à certains – notamment les « progressistes » déclarés – l’existence de l’État juif, c’est vraisemblablement le fait que “l’idéal sioniste est la seule utopie du XXe siècle qui ait réussi, la seule à avoir suscité un homme nouveau sans produire un monstre, tel l’Homo sovieticus ou l’homme aryen” », la remarque entre guillemets dans les guillemets est d’Éric Marty. C’est un élément de réflexion intéressant qui s’ajoutent à une multitude d’éléments de réflexion relatifs à l’antisémitisme et son avatar, l’antisionisme.

Olivier Ypsilantis

Posted in ANTIJUDAÏSME-ANTISÉMITISME-ANTISIONISME | Tagged , , , , , | 2 Comments

Lettre à Jessie Bensimon

 

Chère Jessie,

Quinze heures, lundi 28 juin, province de Murcia. La campagne est écrasée de chaleur. N’ayant jamais eu l’habitude de la sieste, je profite de ce silence (les oiseaux eux-mêmes se sont tus) pour t’écrire ces quelques lignes en réponse à ta lettre. A perte de vue des citronniers. Je presse des citrons je ne sais combien de fois par jour pour verser un peu de leur jus dans des grands verres d’eau fraîche venue d’un botijo. Lorsque le soleil commencera à se coucher, je tirerai un peu de malaga du tonneau accompagné d’amandes grillées par ma voisine et d’olives, des aceitunas manzanillas sevillana. Je lèverai un verre à ta santé, sois-en certaine, et prononcerai ce mot hébreu à la magnifique sonorité : Lehaïm.

 

Une vue de la province de Murcia

 

Tu évoques le jasmin de ton balcon parisien… Le jasmin… Il en existe de nombreuses espèces et je ne sais à laquelle se rattache celui de mon patio. J’en avais planté sur trois côtés de ce quadrilatère. J’ai fini par enlever celui du fond car pas assez nourri par la lumière et de ce fait bien chétif. Sur un autre côté, je l’avais laissé pousser jusqu’à une hauteur assez considérable, moyennant un système d’accrochage assez complexe. Un jour d’orage, le poids de l’eau a tout arraché, un effondrement ; et j’ai lutté contre un amas assez considérable, sécateur en main. Le mur est resté nu et à présent j’en admire la blancheur, éblouissante. Troisième côté enfin, un mur mitoyen et cinq pieds de jasmin. Le voisin m’a conseillé en souriant de mieux surveiller leur croissance car son mur se trouvait envahi. Je les ai donc taillés, un peu sévèrement, et j’ai eu affaire à sa femme qui m’a déclaré sur un ton qui se voulait amical (mais dans lequel j’ai senti un reproche) que je lui avais ôté l’un de ses plus grands plaisirs : le parfum du jasmin. « Me emborracha » me disait-elle. Cette pauvre femme est morte et pour me faire pardonner je me rends parfois au cimetière du village pour déposer sur sa tombe un bouquet de jasmin, le jour des morts et le jour anniversaire de sa mort quand je le peux. A présent le mari me demande de laisser mes jasmins passer chez lui en souvenir de sa femme.

J’ai donc des rapports assez compliqués avec cette plante merveilleuse pour son parfum. Mais un autre parfum est encore plus délicat, celui de la flor de azahar, la fleur de l’oranger et du citronnier. Lorsque je suis arrivé dans la région, fin mars, il était partout, exalté par des pluies légères. Ce parfum shoote, vraiment, et je ne force pas la note en disant qu’il passe dans le sang, qu’il semble se faire notre sang et pas seulement dans nos artères et nos veines mais jusque dans nos veinules. Par ailleurs, lorsque mon fils est né, à Cordoue, fin mars, une pluie légère tombait sur la ville dont certaines rues étaient bordées d’orangers. Ainsi le parfum de la flor de azahar reste-t-il associé à la naissance de ce fils.

Supervielle ! J’y reviens régulièrement, son recueil de poèmes « Oublieuse mémoire » mais aussi « Boire à la source ». Il me repose de toutes les saletés du monde ; et aucun homme n’a évoqué avec plus de tendresse les animaux, à commencer par les bovins. Je n’exagère pas : depuis que j’ai lu Supervielle, l’homme de la pampa, je regarde les vaches différemment. Je ne les regarde plus distraitement, comme les éléments d’une composition convenue, comme des grosses choses qui se contentent de brouter et de donner du lait. Il y a une plénitude du regard chez Supervielle, une plénitude qui se retrouve chez certains paysagistes, les Flamands, les Anglais, les peintres de l’école de Barbizon, des peintres qui ont aussi décrit les animaux, amoureusement, les chevaux mais aussi les vaches et les animaux de la ferme ; j’y reviendrai. Et puis Supervielle décrit une région du monde où je veux aller, l’une des rares régions du monde qui m’attirent encore, la pampa, Argentine et Uruguay, avec la Patagonie et la Mongolie.

 

La pampa argentina

 

Simone Weil est très appréciée par certains Chrétiens. Ils l’apprécient surtout pour ses nombreuses saloperies sur le judaïsme, ce qu’ils n’avoueront bien sûr jamais. Un Juif ou une Juive qui déblatère sur le judaïsme (ou sur Israël) est une formidable aubaine – du pain bénit pourrait-on dire – pour des citoyens et des citoyennes de diverses obédiences. Cette femme supérieurement intelligente est une véritable harpie à ses heures. Je l’ai mentalement giflée plus d’une fois, je dois le dire.

La mémoire. J’ai parfois, pour ne pas dire souvent, l’impression que rien ne se perd, rien, absolument rien. C’est aussi pourquoi j’ai lu l’immense journal d’Ernst Jünger (surtout les pages relatives à ses années d’Occupation, à Paris) avec une telle émotion : j’avais l’impression qu’il lisait dans mes pensées et prenait des notes. J’ai également le sentiment que la mort ne fait que nous extraire du temps, ce qui est à proprement parler inimaginable… tant que nous sommes vivants. Quant à l’animisme, je comprends qu’il t’attire. Je connais ses séductions comme je connais celles (volontiers terrifiantes) de la réincarnation. Mais toutes les croyances me semblent autant d’écrans face à l’inconnu ; et on ne sait jamais vraiment si en comptant avec elles on se rassure à bon compte ou si l’on s’inquiète inutilement.

Cette préoccupation constante pour la mémoire est l’une des nombreuses particularités qui me rapprochent des Juifs, le peuple de la mémoire par excellence, même si tout peuple ne peut se définir comme tel que par la mémoire, une mémoire commune spécifique et transmise. Les Juifs ont beaucoup réfléchi à l’importance de la mémoire, probablement parce qu’ils ont été menacés plus durablement que tous les autres peuples. Ils ont donné à la mémoire des supports et des outils très variés, pour eux-mêmes mais aussi pour les autres.

J’ai abandonné la gravure en taille douce depuis des années. Je n’ai plus d’atelier, trop de déménagements. Et ma peur de l’encombrement est devenue obsessionnelle. Je me contente donc de techniques qui ne demandent pas plus de matériel que l’écriture, ou à peine plus. Tout tient dans une mallette plutôt légère. L’encombrement est devenu l’une des marques de notre temps et il s’agit bien d’une marque de la mort, l’encombrement que suscite la prolifération. La prolifération, on ne peut que penser au cancer… La prolifération et l’encombrement… Ionesco était à la mode lorsque nous étions étudiants. Peu de penseurs ont rendu à ce point sensible l’angoisse de la prolifération, prolifération des mots (devenus objets, des mots-objets) mais aussi des objets (tu te souviens des chaises dans « Les Chaises »). De fait, nous sommes envahis et j’ai observé (avec amusement parfois) ce que les poubelles étaient devenues pendant le confinement dû à la Covid-19, à Lisbonne. Les poubelles (le ramassage des ordures est un grand sujet de préoccupation dans cette ville à la topographie et à l’urbanisme complexes, en tête des propositions électorales locales) se sont mises à déborder, non par ralentissement du ramassage mais parce que les confinés ont eu tout loisir de considérer leur espace et ils se sont inquiétés. Les containers se sont mis à déborder tous les jours pour devenir des décharges plutôt sauvages.  On se désencombrait. Le confinement levé, il est à parier que l’encombrement reprendra, il est dans « la logique du système » pourrait-on dire. Mais que cherche-t-on à remplir ? Quel vide ? Il faut relire et méditer Ionesco. Cette pandémie a souligné la pertinence de sa pensée, et la période post-Covid la soulignera plus encore.

 

Il faut relire et méditer Ionesco

 

Cette considération me fait revenir à la peinture chinoise, avec « l’espace pour sujet, l’infini pour contour » ainsi que tu l’écris. Avec elle je me guéris de l’encombrement de nos sociétés. Dans cette peinture, le vide n’est pas angoissant, il y est neutre, parfaitement neutre. On s’y installe, minuscule, sous un arbre, devant des eaux vives ou dormantes, par exemple. Rien pour nous inquiéter, rien pour nous rassurer, et c’est bien ainsi. On est loin des gesticulations et des contorsions que mettent en scène ces grandes peintures du Prado où l’un est toujours diversement occupé à tourmenter l’autre. C’est techniquement admirable mais qu’est-ce que le catholicisme nous aura emmerdé avec ses scènes de martyres ! J’admire le savoir-faire de ses artistes et leurs prouesses techniques, mais je fuis l’esprit qui les sous-tend comme je fuis l’encombrement. Tous ces gonflements de muscles, tous ces regards extatiques et j’en passe. On tourne dans le BDSM. L’érotisme tel que l’envisage Georges Bataille (ce catholique toujours pris dans des digestions catholiques) peut séduire un adolescent perturbé (je l’ai été), mais après ? Arthur Adamov est de ce point de vue plus pur, plus nu. J’aimerais écrire des pages sur cet homme que j’aurais aimé rencontrer.

Dans ces grandes compositions du Prado, les corps encombrent l’espace au point qu’ils en expulsent les regards – le mien tout au moins. Je ne tarde pas à me réfugier dans le musée voisin, le Thyssen-Bornemisza, chez les Flamands et leurs paysages mouillés où les hommes ne sont que des petits signes, comme dans la peinture chinoise… Les nuages, toujours, les eaux dans lesquelles ils se reflètent, le vent dans les feuillages… Au Louvre je quittais assez vite les salles dédiées aux grandes peintures d’histoire, encombrées d’individus combattants et souffrants pour les peintres de l’école de Barbizon, les arbres de la forêt de Fontainebleau peints par Théodore Rousseau, Paul Huet, Jules Dupré et quelques autres, sans oublier Camille Corot, ses feuillages gris-vert qui m’évoquent immanquablement celui des oliviers. Et je n’oublie pas Charles-François Daubigny et Jongkind. Je suis las de ces peintures plus encombrées qu’une rame de métro aux heures de pointe.

 

Un paysage de la peinture chinoise

 

La belle Odile, tu y reviens et j’y reviens donc. Une fois encore, je ne garde d’elle qu’une impression, comme une silhouette derrière une vitre embuée. Je me souviens de cheveux noirs et courts, bouclés ou ondulés peut-être ; quant aux yeux, étaient-ils verts ? « Mais crois-tu vraiment que ta mémoire se moque ? Il me semble naturel de retenir d’avantage l’impression qu’a produit sur toi cette jeune femme, une émotion encore vive quarante ans plus tard, que la précision de son visage. C’est ton trouble qui a fixé ce souvenir, ne crois-tu pas ? » écris-tu très justement et, je n’hésite pas à le dire, magnifiquement. Le trouble ne favorise pas la précision mais, comme tu l’écris, dans ce cas au moins, il favorise la persistance. Quant à la grande composition de Diego de Ribera, « Le Martyre de saint Philippe », je la détallais d’un œil précis, sans aucun trouble, tu as raison, j’en ai donc un souvenir précis.

« Ces grandes peintures démonstratives de la Contre-Réforme sont comme nous le savons les expressions d’une volonté politique » ainsi que tu l’écris. Rien de tel avec la peinture flamande mais qui elle aussi – et comme toute œuvre d’art – s’inscrit néanmoins dans un contexte politique, économique et social qui l’« explique » au moins en partie. La peinture flamande (paysages et portraits) marque l’affirmation de la bourgeoise et de ses qualités, à commencer par sa discrétion ; car la bourgeoisie est discrète, c’est l’une de ses principales caractéristiques sur laquelle les analystes ne se sont peut-être pas assez arrêtés. Ce n’est pas un hasard si Marcel Proust que tu cites a tant aimé et célébré Vermeer de Delf. Lorsque le bourgeois des Flandres se représente, c’est généralement dans des compositions de petites dimensions, dans un décor simple et volontiers même sans décor. L’aristocratie et les gens d’Église se représentent dans des tumultes avec vastes horizons (terrestres ou célestes) ; le bourgeois quant à lui choisit le calme de son intérieur ; et il aime placer sur ses murs des paysages simples en évitant autant que possible les charges symboliques, théologiques et autres abstractions. Dans la quiétude de son foyer, il veut pouvoir entrer dans un paysage et s’y promener, tout simplement, to take a constitutionnal comme disent les Anglais.

 

Théodore Rousseau - Wikiwand

Un paysage de l’école de Barbizon

 

La peinture flamande (les paysages) et la peinture chinoise nous disent des choses assez semblables Cette dernière se contemple elle aussi dans l’intimité, d’autant plus qu’elle est fragile et redoute la lumière directe. Dans ces deux mondes, les hommes tendent à n’être que des signes discrets, qu’il s’agisse d’un sage devant un paysage de montagne ou d’un patineur sur les eaux gelées d’un polder. L’artiste flamand et l’artiste chinois s’efforcent de rendre sensible une ambiance et pour ce faire le silence est requis. On ne parle pas dans les scènes d’intérieur de ce formidable célébrant de l’ambiance qu’est le Danois Vilhelm Hammershøi. On ne parle pas dans les scènes d’intérieur de Vermeer de Delft ou Pieter de Hooch. Les paysages de la peinture chinoise sont parfaitement silencieux, plus silencieux encore que ceux de la peinture flamande. Il me semble que même les cascades y sont silencieuses. Mais, surtout, cette impression de silence total est confirmée par la simplicité des moyens : un peu d’encre noire pure ou plus ou moins diluée avec de l’eau et dessinée sur du papier, rien de plus ; car la peinture chinoise est du dessin. Et je pourrais en revenir au désencombrement. La peinture chinoise est désencombrée et l’atelier d’un peintre chinois tient dans une mallette ; rien à voir avec ces ateliers d’artistes vastes comme des hangars et qui engagent des moyens considérables par ailleurs fort coûteux et qui trop souvent ne produisent pas grand-chose mais gaspillent terriblement.

Un abrazo y hasta luego… si Dios quiere.

Olivier Ypsilantis

Posted in Jessie Bensimon | Tagged | Leave a comment

Octobre 2015, dans les environs de Guadix.

 

10 octobre. Retour dans la casa-cueva, le seul lieu où je parviens à calmer certaines inquiétudes. L’air pur et frais venu de la Sierra Nevada, un air qui repose de la chaleur de Murcia. La casa-cueva sobre et confortable, avec cette température constante, 18°C été comme hiver. Le soleil levant donne à ces collines d’argile des tonalités ardentes.

Sur la terrasse, une lecture me transporte à Mazagão, la ville qui traversa l’Atlantique. J’ignorais tout de cette étrange histoire, l’histoire d’une ville transportée de la côte marocaine et qui arriva à l’embouchure de l’Amazonie après avoir transité par le Portugal. Brièvement. En 1514, la Couronne portugaise fonde la forteresse de Mazagão, sur la côte marocaine, à mi-distance entre Tanger et Agadir. Mazagão est le produit de la politique marocaine du Portugal, politique qui se dessine au XVe siècle sous la dynastie des Avis et qui s’inscrit dans la Reconquista de la péninsule Ibérique mais aussi dans la vaste entreprise de Henri le Navigateur (Henrique o Navegador) qui lance son royaume dans l’exploration des îles du littoral de l’Atlantique Sud afin de mieux contourner l’Afrique, rejoindre l’océan Indien et, enfin, l’Inde. Une telle politique exige l’implantation de comptoirs de long de cette route maritime planétaire. Les comptoirs lusophones d’Afrique du Nord sont les premiers jalons de cette route. Au cours de la première moitié du XVIe siècle, Mazagão passe du château sommaire à la forteresse bastionnée. En 1541, l’ingénieur italien Benedetto da Ravenna en fait un ensemble inexpugnable, première ville idéale de la Renaissance hors de l’Europe. Cette formidable forteresse qui repose pour moitié sur un espace gagné sur la mer ne sera jamais prise malgré les forces considérables alignées par le sultan, en 1561. Celui-ci lève le siège après avoir perdu vingt-cinq mille hommes alors que les Portugais ne déplorent que cent dix-sept morts, soldats et civils confondus. Toutefois, confrontées à l’immense projet brésilien, les hautes instances de l’État en viennent progressivement à envisager l’abandon de la forteresse, décision prise en 1769, sous prétexte de la pression exercée par les Maures. C’est un abandon parfaitement organisé qui commence par remplir de rage des habitants habitués à se battre et à repousser l’assaillant. Mais le roi en a décidé ainsi et la résignation s’installe. Tout ce qui n’est pas emporté dans ce grand déménagement (9, 10 et 11 mars 1769) est systématiquement détruit afin de ne rien laisser aux Maures. Les artilleurs minent le bastion du gouverneur. Après onze jours de navigation, toute la population arrive à Belém (à très peu de distance de Lisbonne) dans l’attente d’être à nouveau transportée, vers l’Amazonie cette fois. Ce livre d’une parfaite rigueur se lit comme un roman ; mais il est plus qu’un roman.

 

Entre Baños de Graena et Marchal, de hautes murailles d’argile sculptées par l’érosion.

 

Marche vers Marchal. L’eau coule dans les acequias, ce qui est devenu rare en Espagne. Des murailles d’argile sculptées par l’érosion. Pins et figuiers. Les travaux de l’érosion sur des centaines de milliers d’années, voir des millions d’années, avec le Río Alhama qui prend sa source sur le versant nord de la Sierra Nevada. Les aiguilles d’argile vers Purullena et Guadix. Purullena, ses commerces de céramique (cacharrerías), très nombreux le long de la antigua carratera de Granada jusqu’à l’inauguration de la A-92. Marchal, sa nombreuse population de moriscos jusqu’à la rébellion de 1568-1570, matée par Don Juan de Austria (demi-frère de Felipe II). Leur expulsion et le repeuplement de la région par des cristianos viejos. Les casas-cuevas, certaines réhabilitées il y a peu. Leurs façades blanches comme du sucre. Dominant Marchal, une belle demeure à la tonalité rose pâle qui par son style (les toitures notamment) m’évoque la France. Un villageois qui goûte les derniers rayons du soleil sur un banc m’apprend qu’il s’agit du Palacio de los Gallardo (construit au début du XIXe siècle) pour la famille Gallardo, grands propriétaires terriens.

La mémoire de ces lieux, mémoire géologique mais aussi humaine, une mémoire ici particulièrement imbriquée avec cet habitat troglodytique, ces casas-cuevas creusées dans l’argile.

Tandis que je me dirige vers la partie du village collée à la paroi d’argile, des enfants m’entourent. L’un d’eux, sale et débraillé, morve au nez mais beau visage de blondinet aux yeux bleus, me demande ce que je cherche et se propose d’être mon guide, offre que je décline avec le sourire. J’apprends qu’il est l’un des quarante et quelques enfants du Gitan local, mari de quatre femmes. Sur cette vidéo tournée en 2008, il en a trente et quelques. Il me salue du pas de sa porte tout en lissant une pointe de sa moustache. C’est el canuto del Marchal. Dans les villages d’Espagne tout le monde a un surnom. Mais écoutez-le ! On commence par « Yo no sé lo que es trabajar » (« Travailler, je ne sais pas ce que c’est ») :

https://www.youtube.com/watch?v=TtVTsnLDzWo

 

11 octobre. Retour à Baños de Graena. Des grappes de piments qui vont du vert-jaune et du jaune-vert au rouge ardent sont accrochées aux structures des treilles, aux poteaux électriques et télégraphiques. Sur des fils à linge, des vêtements se gonflent dans le vent. Discussion avec un berger à la sortie du village. Son troupeau de chèvres d’un noir luisant. Elles sont occupées à manger aussi haut qu’elles le peuvent des feuilles d’un grand figuier. Je lui pose de nombreuses questions sur son travail. Il me répond avec vivacité, heureux d’être interrogé ainsi me semble-t-il. Son chien tourne autour de nous en remuant de la queue puis repart mettre un peu d’ordre dans le troupeau. Le berger me signale qu’il est jeune et  qu’il apprend le métier.

 

Des grappes de piments sèchent un peu partout.

 

Retour à Mazagão, au livre de Laurent Vidal. Ci-joint, un compte-rendu de Pierre Vayssière publié dans la revue « Caravelle – Cahiers du monde hispanique et luso-brésilien » (année 2005 – volume 85 – numéro 1) :

http://www.persee.fr/doc/carav_1147-6753_2005_num_85_1_2914_t1_0254_0000_2

Le mot « mazagran » fait partie de mes souvenirs d’enfance. Ma mère offrait le café dans des… mazagran. Je ne savais pas que ce mot (voir comment il est passé dans le langage courant) désignait aussi un fait d’armes.

Mazagran est l’un des noms de Mazagão, cette ville-forteresse portugaise qui traversa l’Atlantique. Avec le protectorat français (1912), la forteresse de Mazagão connaît un nouvel âge d’or et retrouve son nom d’origine, francisé. Mazagran est devenu un important port de commerce, le deuxième du Maroc mais, surtout, un centre touristique incomparable. Mazagran ou le « Deauville marocain ». Ainsi la politique du protectorat va-t-elle s’organiser suivant deux axes : la construction d’une ville nouvelle à l’extérieur des remparts et la rénovation de la forteresse. Me procurer « La Place de Mazagran sous la domination portugaise, 1502-1769 » de Joseph Goulven (adjoint aux services municipaux de la ville), cheville ouvrière de l’entreprise, une entreprise qui bénéficie du soutien bienveillant du Portugal. Laurent Vidal : « Au-delà de ces choix coloniaux, il est évident que la connaissance ‟scientifique” de l’histoire de la cité portugaise doit beaucoup aux travaux de chercheurs français qui, dans les années 1930-1950, participent au projet des ‟sources inédites de l’histoire du Maroc”. Citons l’exemple de Robert Ricard, directeur d’études à l’Institut des hautes études marocaines : entre 1932 et 1962, il consacre de nombreux articles et ouvrages à Mazagran, et ses travaux font aujourd’hui encore autorité. »

 

Des vêtements sèchent un peu partout.

 

12 octobre. Fiesta Nacional de España, notre 14 juillet. Le 12 de octobre (de 1492) marque aussi la découverte (descubrimiento) de l’Amérique et le début de la conquête du continent par les Européens. Défilé militaire que Felipe VI préside pour la première fois en tant que roi. Le pas rapide de la Legión et le pas lent des Regulares  :

https://www.youtube.com/watch?v=3rTWWVTPAls

En l’église Nuestra Señora de la Anunciación, à Graena. Je me pers dans les entrecroisements de l’artesonado mudéjar aux coloris chaleureux. J’y entrevois des étoiles de David mais légèrement écrasées, soit la rencontre de deux triangles isocèles (à base plus étirée que les deux côtés) et non équilatéraux. Dans les poutres ajourées des figures nées de la rencontre parfaite de deux carrés déterminent des étoiles à huit branches, des figures très présentes dans les arts de l’islam.

 

L’artesonado mudéjar (l’image montre la partie située au-dessus du chœur) de l’église de Graena (XVIe siècle), Nuestra Señora de la Anunciación. 

 

Marche vers Cortes, l’un des quatre points de peuplement de la municipalité de Graena. Des images du Paradis terrestre. De la vigne s’est accrochée de toutes ses vrilles aux oliviers. Ainsi puis-je cueillir des grappes de raisin dans… des oliviers dont les fruits sont déjà bien visibles. Je tends une lourde grappe à une amie de mon fils, petite Indienne d’Équateur qui me dit avec un adorable sourire que c’est la première fois qu’elle voit du raisin pousser dans des oliviers. Puis nous nous retrouvons tous accroupis à briser entre deux pierres des amandes et des noix tombées des arbres. Nous cueillons des grenades que nous savourons grain après grain en écoutant l’eau couler dans une acequia. D’énormes figuiers mais presque sans figues (elles se dessèchent à leur pied). J’en débusque deux ou trois et nous savourons les yeux fermés leur tiédeur sucrée. Il fait chaud et nous cherchons l’ombre. Dans le vallon, un cours d’eau bordé de hauts peupliers — un arbre emblématique des environs de Guadix. J’entraîne les enfants et les fais asseoir sur le parapet d’un petit pont. La fraîcheur souffle de ce couloir d’eau et de verdure et, une fois encore, nous fermons les yeux pour mieux savourer. Retour à Graena. L’ami Ramón m’invite à boire un vin venu de la terre, en face, un vin sans ajout, le seul alcool que j’accepte de boire.

 

Une image du Paradis terrestre : de la vigne chargée de raisin prospère dans les oliviers.

 

Olivier Ypsilantis

Posted in VOYAGES | Tagged , | Leave a comment

Karl Popper, historicisme, totalitarisme et démocratie – 3/3

Lorsqu’il considère le marxisme, Karl Popper s’efforce de départager le recevable du non-recevable. Il rappelle qu’au cours de l’été 1919, il fut pris par de sérieux doutes au sujet de la doctrine marxiste de l’histoire, de la psychanalyse freudienne et de la psychologie individuelle d’Alfred Adler. Il se demande pourquoi ces doctrines sont si différentes des théories de la physique, en particulier la théorie newtonienne et, plus encore, la théorie de la relativité. Karl Popper fait remarquer que les admirateurs respectifs de Marx, Freud et Adler avaient été impressionnés par des éléments communs à ces trois doctrines et, en particulier, par leur apparent pouvoir explicatif. En effet, ces doctrines semblent capables d’« expliquer » pratiquement tout ce qui arrive dans leur champ d’étude. Une fois ces théories ingérées, les confirmations de ces théories se mettent à pulluler et il n’est rien qui ne les « confirme ». Les théories en viennent à s’auto-alimenter et à s’« expliquer » sans même avoir à considérer le monde : elles sont en roue libre. La théorie de la relativité quant à elle a un pouvoir explicatif limité et ouvert à un éventuel démenti. Le marxisme et la psychanalyse se présentent comme des doctrines omni-explicatives, fermées sur elles-mêmes car non dotées de titres suffisants en réfutabilité.

Karl Popper différencie le marxisme des origines (avec longue liste des propositions réfutables et réfutées) et le marxisme postérieur dont il observe les acrobaties et les tours de passe-passe destinés à rendre irréfutable la théorie marxiste. Autrement dit, le marxisme des origines (à la différence de la psychanalyse de Freud) contient des éléments réfutables, ce qui le rend en partie « scientifique ». Karl Marx a su formuler des prévisions relativement précises et susceptibles d’être démenties alors que le marxisme postérieur, le marxisme des disciples, a pratiqué de nombreuses opérations de chirurgie plastique (comme l’injection d’hypothèses ad hoc) sur une théorie blessée par ses rencontres avec le réel et les faits. Ce marxisme est une non-science, un rêve métaphysique : il s’est rendu irréfutable, une irréfutabilité que s’emploie à renforcer une arrogance théorique et une terminologie pédante. Karl Popper juge que ces marxistes n’ont pas été éduqués à l’école de Socrate, ni même de Kant, mais plutôt à celle de Hegel. Karl Popper s’en prend surtout à ces philosophes néo-dialecticiens de l’utopie (voir Ernst Bloch et Theodor W. Adorno) dont il juge la pensée pédante dans sa forme et pauvre dans son fond, des philosophes qui en revanche excitent l’extrémisme juvénile et le terrorisme idéologique. Par ailleurs, leur manière de philosopher rend impossible tout dialogue constructif et les attaquer revient (selon l’image de Karl Menger, ami de Karl Popper) à les poursuivre l’épée à la main et à sauter après eux dans les eaux d’un barrage pour s’y noyer avec eux. Bref, toujours selon Karl Popper, le marxisme « scientifique » est mort et le marxisme en général n’est qu’un épisode – et une erreur parmi tant d’autres – dans la lutte continuelle et dangereuse pour un monde meilleur.

Cette polémique contre le marxisme se double d’une critique de l’utopie radicale et d’une défense de la méthode réformiste face à la méthode révolutionnaire. Il ne s’agit pas de nier que tel ou tel idéal soit irréalisable mais de dénoncer cette volonté de destruction et de reconstruction de la société étant donné que les conséquences pratiques qu’entraîne un tel processus sont impossibles à prévoir puis à maîtriser. Cette volonté – cette prétention – explique que le marxisme soit considéré comme un utopisme.

La théorie édifiée par Marx se veut rationnelle et réaliste, elle n’en partage pas moins avec Platon et les philosophes utopistes de tous les temps la conviction qu’il faut aller à la racine du mal (social) pour espérer améliorer au moins un peu le mode. Cette radicalité fait du marxisme une anti-utopie utopiste.

Le radicalisme procède toujours d’un rêve de perfection et de beauté, un rêve romantique par lequel peuvent se révéler les potentialités destructrices et mortifères du romantisme. Où la fin justifie les moyens… Où l’hystérie s’empare de la philosophie de l’histoire. La tâche de la politique doit être plus modeste, plus raisonnable. Il ne s’agit pas d’œuvrer à une société idéale, parfaite, mais de circonscrire les maux sociaux, ce qui peut être fait sans trop de difficultés. De fait, définir avec précision le bonheur est difficile alors que définir le malheur nous est facile – plus facile –, il suffit d’être attentif. Il est vrai qu’être attentif n’est probablement pas aisé à en croire le nombre d’inattentifs…

Appliquer des mesures précises, concrètes et nécessairement limitées, afin de réduire les maux dont souffre une société donnée sans jamais vouloir atteindre cet objectif par des voies détournées. Le rêve d’un monde parfait aveugle, il empêche l’action pas à pas, plus modeste, l’action qui répare. Nos semblables ont besoin de notre aide nous dit Karl Popper, ils ont besoin de notre aide mais sans qu’aucune génération n’ait à se sacrifier pour le bonheur des générations futures, un bonheur terriblement hypothétique et qui n’existe qu’en rêve.

Karl Popper met en garde contre l’engineering utopiste. Cet engineering se fortifie toujours à partir du dogme d’un Savoir total, étant entendu que seul celui qui pense tout savoir peut avoir l’ambition de tout transformer… Karl Popper se dresse donc de toute sa stature devant la machinerie holistique et la vision platonicienne du philosophe, le philosophe considéré comme capable de contempler le Beau, le Juste et le Bien dans leur intégralité. Il oppose à ces prétentions le faillibilisme, probablement le terme le plus poppérien, le plus caractéristique d’une pensée qui s’oppose de toute sa stature aux utopismes, aux totalitarismes.

Karl Popper nous le rappelle, nous ne sommes pas en possession d’une philosophie qui puisse nous servir de plate-forme cognitive pour restructurer de fond en comble la société. La Vérité et la Cité (idéale) ne sont pas à notre portée. Elles logent dans l’Utopie, un lieu sans lieu. L’utopiste (soit celui qui transpose l’art en politique), nous dit Karl Popper, est comme Archimède : il évoque un point d’appui hors du monde afin de le sortir de ses gonds. L’utopisme, cet esthétisme, engendre par sa constitution même fanatisme et violence, et tout d’abord parce qu’il est intoxiqué par la « vérité » dont il estime être le porteur et le missionnaire. A cet effet, il n’hésitera pas à faire usage de la violence pour s’imposer, pour imposer son projet social. Par ailleurs, l’utopiste est porté à éradiquer les institutions et les traditions existantes. Il lui faudra liquider, terme moderne qui cache toutes les atrocités. Enfin, l’utopiste devra se battre contre toutes les autres utopies. Étant donné que les fins ultimes des actions politiques ne peuvent être déterminées scientifiquement, les différences d’opinions relatives à l’État idéal ne pourront s’en tenir au dialogue et à l’argumentation. Une utopie ne peut supporter une autre utopie étant entendu qu’une utopie se définit avant tout par sa radicalité. L’utopiste ne peut être que vaincu ou vainqueur face aux utopistes qui ne partagent pas intégralement son utopie.

L’engineering de l’utopie masque son caractère radical et son discours se veut rationnel. Mais l’utopisme n’est que pseudo-rationnel, il se heurte à ses propres incapacités, son simplisme se heurte à bien des complexités. Par ailleurs, cette volonté de changer la société à partir d’un modèle préétabli et globalisant suppose l’instauration d’un pouvoir centralisé et dictatorial. Parvenu au pouvoir, l’utopiste devra réduire tout ce qui contrarie son plan. « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs » disait Lénine. La porte est ouverte au pire. L’utopiste devra également veiller à ce qu’il n’y ait pas de déviation – et souvenez-vous de ce que supposait l’accusation de « déviationnisme » dans les régimes communistes. A cet effet, il lui faudra activer la propagande et accentuer la répression. Toute critique et toute opposition devront être annihilées. L’utopiste parvenu au pouvoir suprême aura tendance à se diviniser.

Ainsi, et considérant nos limitations, il est préférable d’adopter la méthode du step-by-step, soit un processus long et laborieux, plutôt que de se vouer aux « lendemains qui chantent ». L’utopie au pouvoir se fracasse contre la réalité. Ses espérances brisées génèrent une violence augmentée et les révolutionnaires finissent par se dévorer entre eux et engendrer des dictateurs. La Révolution anglaise du XVIIe siècle a donné Cromwell, la Révolution française a donné Robespierre et autres personnages du même acabit voire pires, la Révolution russe a donné Staline, etc.

Karl Popper est un réformiste convaincu et il ne met aucune limite à sa volonté de réforme aussi longtemps qu’elle ne porte pas préjudice à la méthode démocratique et aux libertés. A la différence des révolutionnaires et de leurs idées fixes, il prend note d’une réalité constamment changeante. Il reste ouvert à la discussion aussi longtemps que la volonté de changements sociaux est passée par le crible de l’expérience et n’est pas activée par des prophéties.

Et Karl Popper met les points sur les i. La société ouverte est la voie qu’il désigne ; elle est le prix à payer pour être homme, soit responsable. Étant donné que l’histoire, contrairement à ce que pensent les historicistes, n’a aucun sens et aucune fin préalable, nous y introduisons un sens lorsque nous sommes nous-mêmes, dans le monde et dans l’histoire. Par ailleurs, la société démocratique et ouverte est fragile ; c’est pourquoi il nous faut rester vigilants étant donné qu’aucune méthode ne peut nous protéger infailliblement de la tyrannie. Les carences de l’État démocratique ne viennent que de nous-mêmes, de nos propres carences.

Karl Popper est un interventionniste convaincu. Ainsi que nous l’avons dit, l’économique doit être contrôlé par le politique, par l’État, l’État qu’il juge être un mal nécessaire, un mal à surveiller, toujours, afin d’éviter que la démocratie ne se convertisse en tyrannie. L’interventionnisme et la planification (étatique) sont nécessaires mais dangereux. A nous d’ouvrir l’œil.

Karl Popper a la violence en horreur et il exprime sa détestation des intellectuels qui l’ont défendue, qu’ils soient de droite ou de gauche. Et certains intellectuels ont une responsabilité majeure dans la propagation de la violence. Karl Popper ne cesse de prôner le dialogue. Si les opinions et/ou les intérêts divergent, le rationalisme doit engager le dialogue afin de parvenir à une solution et éventuellement à un compromis. Il incite à cultiver l’attitude raisonnable, soit une disponibilité réciproque : s’employer à convaincre l’autre sans jamais refuser de se laisser convaincre par lui.

La rationalité ainsi que l’entend Karl Popper suppose d’abord une humilité. Pour le rationaliste critique qu’il est, la raison est le contraire d’un instrument de pouvoir et de violence, elle est un instrument de dialogue. Son horreur de la violence l’incite à dénoncer ces doctrines qui prétendent posséder la vérité ou ce qui y conduit, et qu’importe la noblesse de leurs intentions ! Il fait allusion au christianisme et au marxisme qui a produit un système d’oppression sans égal dans l’histoire. Il ne dénonce pas des croyances en tant que telles mais la forme qu’elles peuvent prendre. Il remarque combien la tradition philosophique européenne a une structure théiste et autoritaire que le naturalisme et l’historicisme n’ont su réduire. En effet, la théologie, science de Dieu, a été remplacée par la science de la Nature ; autrement dit, l’omnipotence et l’omniscience divines ont été remplacées par l’omnipotence de la Nature et l’omniscience de la Science ; puis Hegel et Marx ont remplacé la Nature divine par l’Histoire divinisée, le déterminisme théologique par le déterminisme historique. L’enchaînement Dieu / Nature / Histoire conduit à l’historicisme, soit à la déification des Faits, à l’instauration de religions sécularisées.  Par ailleurs, la conduite verbale ne se prive pas de déifier les faits linguistiques qui imposent leur autorité logique et morale. Une fois encore, Karl Popper oppose à ces prétentions la faillibilité critique.

Karl Popper dénonce le monolithisme et l’unanimisme et prône une société basée sur la multiplicité des positions théoriques et pratiques en compétition non violente les unes avec les autres, une société qui promeuve le polythéisme des valeurs par lequel l’élément de conflit (nécessaire et primordial) ne soit pas destructeur mais constructif. Sa défense du pluralisme n’est donc pas une forme de relativisme (cette chose molle et gluante dans laquelle la masse est engluée, cette chose où tout se vaut, cette chose improductive) mais une méthode rationnelle et féconde de coexistence. Si la tour de Babel n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer. Selon ce pluralisme, et au nom de la recherche de la vérité, toutes les théories doivent être admises au concours – et plus il y en aura, mieux nous nous porterons.

Face au monolithe communiste (l’U.R.S.S. est alors une puissance dominante), Karl Popper défend l’Occident et son pluralisme qu’il estime être un signe d’énergie, un luxe qu’il peut s’offrir. La foi unique et exclusive n’a fait qu’engendrer bien des malheurs, du christianisme médiéval à la Terreur, de la Révolution française au fanatisme musulman et au communisme soviétique. Les enthousiastes bien-intentionnés qui voudraient unifier l’Occident sous la direction d’une seule et unique idée ne savent probablement pas qu’ils sont guidés par l’idée totalitaire.

Karl Popper n’hésite pas à se présenter (non sans une pointe d’autodérision) comme un philosophe passé de mode, un adepte de l’Aufklärung. Karl Popper ne cultive pas le pessimisme. Cet homme qui a vécu des temps atroces entre tous ne s’en tient pas à un constat négatif. Son constat lui sert de point d’appui pour désigner une perspective, soit une philosophie, un mode d’appréhension du monde et un mode d’action basés sur une claire perception de l’imperfection humaine. Ainsi toute la politique devra-t-elle consister à choisir le moindre mal. Karl Popper définit la démocratie comme la forme étatique du moindre mal. Il estime que la démocratie telle qu’elle s’est édifiée en Occident, après la Seconde Guerre mondiale, ne représente certes pas le meilleur des mondes possibles mais il estime que le monde social tel qu’elle le définit est le meilleur de l’histoire, dans les limites de nos connaissances historiques. Karl Popper ne s’installe jamais dans la satisfaction. Son relatif optimisme l’invite à œuvrer à un monde meilleur sans jamais ignorer qu’aucune société n’est vraiment rationnelle mais qu’il est possible et qu’il est de notre devoir de rendre celle où nous vivons plus rationnelle, meilleure, pas à pas, par petites touches, inlassablement et modestement.

Olivier Ypsilantis

Posted in Karl Popper | Tagged , , , | Leave a comment

Karl Popper, historicisme, totalitarisme et démocratie – 2/3 

Dans « The Open Society and its enemies » (1945), Karl Popper applique une critique méthodique de l’historicisme qui débouche sur une défense idéologique de la démocratie contre le totalitarisme. Dans une préface à ce livre, Karl Popper déclare que sa décision d’écrire ce livre a été prise en mai 1938 lorsque lui parvint la nouvelle de l’invasion de l’Autriche. Il travaillera à ce livre jusqu’en 1943. Il y évoque la société ouverte et la société fermée. Grosso modo, la société fermée est un type d’association, produit d’une vision mystico-irrationnelle face au monde qui se base sur une organisation de type collectiviste (ou tribal) et autoritaire. La société ouverte est un type d’association, produit d’une vision rationnelle et critique face au monde qui s’efforce de protéger la liberté et l’indépendance de jugement des individus.

Pour Karl Popper, le problème fondamental de la philosophie politique est traditionnellement contenu dans la question : « Qui doit diriger l’État ? » Des réponses viennent : « les meilleurs », « les plus sages », « la volonté générale », « la Race Supérieure », « le Peuple », etc. Ces réponses diversement convaincantes ne conduisent à rien. La question qu’il faut se poser est : « Comment organiser les institutions politiques de manière à empêcher que les gouvernants mauvais et incompétents ne fassent trop de mal ? » Autrement dit, la question-clé d’une politique démocratique ne tient pas tant à la qualité des gouvernants mais au contrôle institutionnel de ces derniers quels qu’ils soient. N’oublions pas que des tyrans ont été élus démocratiquement – voir Hitler en 1933.

Karl Popper fait remarquer que la démocratie ne peut se limiter à n’être que le gouvernement du plus grand nombre, étant entendu que le plus grand nombre peut gouverner d’une manière tyrannique. En démocratie, les pouvoirs des gouvernants doivent être limités. 1). Dans une démocratie, les gouvernants – le gouvernement – peuvent être congédiés par les gouvernés et sans violence. Si les gouvernants ne préservent pas les institutions qui assurent à la minorité la possibilité d’un changement pacifique (de gouvernement), le gouvernement est une tyrannie. 2). Nous devons faire la différence entre seulement deux formes de gouvernements : celui qui est doté d’institutions capables de barrer la route au tyran et les autres. D’un côté la démocratie, de l’autre la tyrannie. 3). Une constitution démocratique ne doit exclure qu’une possibilité de changement dans le système légal, soit celle qui met en danger son caractère démocratique. 4). Dans une démocratie, la protection intégrale des minorités ne doit pas s’étendre à ceux qui violent la loi et, plus particulièrement, à ceux qui incitent à attaquer la démocratie par la violence. 5). Une ligne politique qui se propose de fonder des institutions destinées à protéger la démocratie doit toujours œuvrer en tenant compte du fait qu’il peut y avoir des tendances latentes anti-démocratiques tant chez les gouvernés que chez les gouvernants. 6). Si la démocratie disparaît, tous les droits disparaissent aussi. Si les gouvernants continuent de bénéficier d’avantages économiques, ce ne sera que parce que les gouvernés s’y résignent. 7). La démocratie offre un précieux champ de bataille pour toute réforme raisonnable étant donné qu’elle permet des réformes sans violence. Si la protection de la démocratie n’est pas la préoccupation essentielle de toutes les batailles livrées sur ce champ de bataille, les tendances anti-démocratiques latentes peuvent provoquer la chute de la démocratie. Enfin, il convient de promouvoir ces principes s’ils ne sont pas suffisamment connus.

Cette préoccupation conduit Karl Popper à s’interroger sur le paradoxe de la liberté illimitée, de la tolérance illimitée (voir point 4). Concernant le point 1, Karl Popper considère que les institutions dans une société ouverte ne doivent pas laisser les mains libres aux puissants pour qu’ils réduisent en servitude les doux. Concernant le point 2, il assure que si nous appliquons le principe de tolérance illimitée à ceux qui sont intolérants, les tolérants seront éliminés et la tolérance avec eux.

Aussi longtemps que l’intolérance peut être combattue par une argumentation rationnelle et qu’elle peut être maintenue sous le contrôle de l’opinion publique, le mieux est de la laisser s’exprimer. Mais lorsque repoussant toute argumentation, elle en vient à propager la violence, il faut alors proclamer le droit à la combattre et à déclarer l’incitation à l’intolérance comme un crime non moins grave que le meurtre, la séquestration ou le commerce des esclaves. Ainsi, en politique comme en science, il faut savoir résoudre des problèmes et faire preuve de créativité, élaborer de nouvelles hypothèses afin de les soumettre à la critique. En démocratie, il faut sans cesse proposer des solutions alternatives enfin de tendre vers les résultats espérés. En science, l’important n’est pas vraiment de savoir d’où vient la théorie mais de savoir si elle est contrôlable. En démocratie, l’important n’est pas de savoir qui doit gouverner mais comment (avec quels outils constitutionnels) contrôler les gouvernants.

Sans méthode il n’y a pas de science, et le dogmatisme ne produit aucune science. Sans institutions démocratiques, il n’y a pas de démocratie et l’utopisme conduit à la tyrannie. La rationalité scientifique et la démocratie se rejoignent. La démocratie offre une structure institutionnelle qui autorise l’usage de la raison en politique.

La défense de la démocratie conduit Karl Popper à dénoncer les diverses philosophies sociales de type totalitaire, la plus massive selon lui étant l’historicisme dont la forme la plus simple et la plus ancienne est la théorie du « peuple élu », théorie qui a été réactivée par les philosophies historicistes, de droite comme de gauche, et qui toutes se réclament de Hegel qui s’en remet à la pensée de Grecs de l’Antiquité. Karl Popper en vient à envisager Platon comme un philosophe typiquement « totalitaire » ou, plus exactement, comme un penseur dont les schémas théoriques s’ils étaient appliqués et en toutes circonstances conduiraient à une société fermée. Toujours selon Karl Popper, l’idéal de Platon représentait une réaction de la société « fermée » de type aristocratique contre la société émergente « ouverte » de type démocratique, avec Périclès en figure de proue.

La politique promue par Platon marque la primauté absolue de l’État sur les individus. Nous n’allons pas rentrer dans les détails de l’idéal platonicien, simplement, et insistons, Karl Popper considère que quel que soit l’angle sous lequel on envisage Platon, sa philosophie – sa politique – est totalitaire. Karl Popper affirme que dans « Les lois », Platon élabore froidement et dans le détail la théorie de l’Inquisition, que dans l’État de Platon, Socrate n’aurait jamais pu s’exprimer librement. Et Karl Popper évoque une trahison de Platon.

Après avoir fait référence à Aristote et à son « existentialisme », Karl Popper s’intéresse à Hegel qui juge être le père de l’historicisme et du totalitarisme moderne, l’anneau manquant entre Platon et toutes les formes du totalitarisme moderne. Les principaux aspects antilibéraux de la philosophie politique de Hegel que désigne Karl Popper sont : le culte platonisant de l’État ; la mentalité tribale et collectiviste selon laquelle l’État est tout et l’individu n’est rien ; le refus d’un principe éthique au-dessus de l’État et l’absorption de la morale par la politique ; le concept selon lequel l’État ne peut être jugé qu’à la réussite de ses actions au niveau historique et mondial ; la croyance selon laquelle l’État ne peut vraiment exister en tant que tel que s’il est en guerre contre les autres États ; la thèse selon laquelle une nation choisie est destinée à dominer les autres nations ; l’idée du Grand Homme, autant d’idées dont ont hérité les philosophies totalitaires au cours de l’histoire (y compris le nazisme). Et Karl Popper ne perd pas l’occasion d’accuser Hegel de malhonnêteté intellectuelle et morale. Hegel a pu sans peine tirer de ses méthodes dialectiques d’authentiques lapins de chapeaux exclusivement métaphysiques.

Karl Popper s’en prend à Marx d’une manière plus méthodique. En effet, il reconnaît à Marx une honnêteté intellectuelle, une juste observation des faits, un mépris pour le verbiage moral, une attitude antipsychologique et la défense de l’autonomie de la justice. En un mot, Marx a aiguisé notre regard sur bien des sujets et, de ce fait, non avons tous à des degrés divers une dette envers Marx, même si nous sommes antimarxistes. Je me permets ajouter que je n’ai jamais envisagé les choses autrement et que ces remarques de Karl Popper vont dans le sens de mon appréciation de Marx. Par ailleurs, Karl Popper juge que Marx est un faux prophète et il estime que le marxisme est la forme la plus dangereuse de l’historicisme car la plus élaborée. Et c’est contre Marx que Karl Popper va mener le plus méthodiquement la bataille, au point de passer pour le principal critique de Marx au XXe siècle.

Dans sa jeunesse Karl Popper s’est considéré communiste, brièvement il est vrai, avant de passer à sa critique et de juger que les lacunes de la théorie marxiste étaient évidentes. Il renforcera sa critique du marxisme en engageant la lutte contre l’historicisme et en élaborant la thèse du faillibilisme : une théorie ne peut jamais être prouvée définitivement ; elle ne peut résister que provisoirement aux tentatives de réfutation. Lorsqu’une théorie résiste à la critique, nous l’admettons provisoirement, jusqu’à nouvel ordre. Dans ses écrits de maturité, son attaque contre le communisme opère selon une méthode épistémologique qui désigne la méthode même de Marx. Il envisage fondamentalement le marxisme comme une méthode, ce qui ne le met pas à l’abri de toutes les attaques. Autrement dit, celui qui se met en tête de juger le marxisme doit le faire à partir de critères méthodologiques et se demander si ce dernier peut favoriser la tâche de la science.

Karl Popper ne repousse pas radicalement le matérialisme historique. En effet, toutes les études sociales, tant institutionnelles qu’historiques, peuvent être améliorées si les conditions économiques d’une société donnée sont prises en compte. Il n’est pas nécessaire d’être passé par le marxisme ou d’avoir poussé très loin la réflexion pour en venir à ce constat. Mais Karl Popper ajoute que par sa formation hégélienne, Marx prend l’affaire trop au sérieux. En effet, influencé par la différence entre « réalité » et « apparence », Marx en vient à supposer que toutes les idées et que toutes les pensées doivent être ramenées – réduites – à la réalité économique sous-jacente. Bref, il faut se garder de l’essentialisme économique comme de toute forme d’essentialisme. L’essentialisme méthodologique : soit un courant de pensée promu par Aristote selon lequel la recherche scientifique doit pénétrer l’essence des choses afin de pouvoir les expliquer de manière adéquate.

A l’essentialisme Karl Popper oppose le nominalisme méthodologique (à ne pas confondre avec le nominalisme classique) selon lequel la science doit se contenter de décrire des phénomènes.

Dans « The Poverty of Historicism », Karl Popper observe que si dans les sciences de la nature le nominalisme méthodologique s’est imposé, l’essentialisme reste dominant dans les sciences sociales, une influence (néfaste) à laquelle le matérialisme historique n’a pas su se soustraire. L’essentialisme méthodologique est présent dans l’appréciation qu’a Marx des conditions économiques, base sur laquelle il appuie toute l’histoire jusqu’à nos jours, l’histoire qu’il réduit à la lutte des classes. L’essentialisme méthodologique est également présent dans sa conception du système juridico-politique comme structure nécessaire aux relations économiques et sociales. Une telle conception conduit nécessairement à la question de l’État et à la fonction essentielle des institutions légales. Une telle appréciation de l’État a de graves conséquences parmi lesquelles une sous-estimation de la politique en regard de l’économique et un mépris de la démocratie formelle. Karl Popper estime qu’un programme politique rationnel peut limiter le pouvoir de l’économique (la limitation du temps de travail, l’assurance contre les accidents, le chômage, la vieillesse, etc.), il juge même essentiel (et possible) le contrôle du pouvoir politique sur le pouvoir économique et non l’inverse. Dans un même temps, il s’élève contre le mépris marxiste envers la liberté formelle. Karl Popper juge que la lutte des classes est une fable et qu’il est faux de prétendre que dans une démocratie les institutions sont systématiquement contrôlées par la bourgeoisie. Il estime que la démocratie est le seul instrument connu qui puisse nous permettre de nous protéger contre les abus du pouvoir politique. Étant entendu que le pouvoir politique peut (et doit) contrôler le pouvoir économique, le système politique qu’est la démocratie est l’unique moyen dont disposent les gouvernés pour contrôler le pouvoir économique. Ainsi, sans démocratie, un gouvernement peut faire usage de son pouvoir économique et politique à des fins qui n’ont rien à voir avec la protection de la liberté de ses citoyens. Les marxistes ne se sont pas montrés suffisamment attentifs au danger implicite que recèle toute forme de pouvoir, ils n’ont pas su localiser le problème fondamental de toute politique : contrôler ceux qui contrôlent et éviter la dangereuse accumulation de pouvoirs par l’État. Jugeant que le pouvoir n’est mauvais que s’il est entre les mains de la bourgeoisie, les marxistes ont élaboré et promu la formule de « dictature du prolétariat » et ainsi ont-ils fini par conférer à l’État des pouvoirs gigantesques sans avoir pressenti que les personnes les plus néfastes pourraient s’emparer du pouvoir. Autre limitation du marxisme, la plus connue : presque toutes les prévisions de Marx en matière d’économie se sont avérées fausses, non par faiblesse du socle empirique mais par faiblesse de la méthode historiciste, avec confusion entre lois et tendances, confusion qui fait que les prophéties du marxisme se rapprochent plus par leur caractère intrinsèque de prophéties religieuses que de celles de la physique moderne.

  Olivier Ypsilantis

Posted in Karl Popper | Tagged , , , , | Leave a comment

Des « Je me souviens » familiaux

 

Ci-joint quelques « Je me souviens » familiaux qui me sont venus aujourd’hui samedi 12 juin 2021 au cours d’une marche dans la huerta. Cet exercice est un repos, repos du monde et de son agitation, de son bavardage et de sa violence. Je le pratique régulièrement comme d’autres pratiquent le yoga. J’ai choisi de mettre en gras les « Je me souviens » relatifs à Georges Perec, à sa famille. Georges Perec n’est pas l’inventeur de cet exercice et il a dédié ses « Je me souviens » à Joe Brainard, auteur de « I remember ». J’ai toujours considéré Georges Perec comme un grand frère, un ami. J’aurais aimé le rencontrer (il est décédé en 1982) – mais lorsque je le lis je le rencontre… 

Les deux photographies ci-dessous ont été prises le même jour, à la fin des années 1960. Ma tante avait la quarantaine, ma grand-mère la soixantaine.   

 

 La sœur de ma mère

 

Je me souviens que ma tante M. avait des chevilles d’une finesse que j’observais discrètement.

Je me souviens que c’est dans la bouche de ma tante M. que j’entendis pour la première fois l’expression Ne pas casser trois pattes à un canard. Je me souviens de la pièce où eut lieu cet événement – car entendre un mot ou une expression pour la première fois est bien un événement. C’était une pièce avec lumière traversante, avec des armoires encastrées dans l’une de ses longueurs et à l’intérieur desquelles s’entassaient ou s’alignaient livres, revues, journaux, documents divers, boîtes remplies d’images. Je me souviens plus particulièrement, sur la cheminée, d’une pendule Empire en bronze ciselé et doré, montrant une liseuse habillée à la mode grecque, les cheveux délicatement relevés ; elle lisait à la lumière d’une lampe à huile posée sur une table à corps drapé dans laquelle s’inscrivait le cadran.

Je me souviens que Georges Perec fut élevé par son oncle et sa tante Bienenfeld (sœur de son père), David et Esther, qui l’adoptèrent en 1945.

Je me souviens du dernier cadeau qu’elle me fit : une édition de L’Iliade et L’Odyssée aux Éditions Garnier Frères, collection Prestige.

Je me souviens que la dernière carte postale que je reçus d’elle représentait un panneau de la Fresque du Printemps d’Akrotiri, île de Santorin.

Je me souviens de Georges Perec à la recherche de traces, rue Vilin, dans le XXe arrondissement parisien, avec notamment la trace du salon de coiffure où avait travaillé sa mère : COIFFURE DAMES inscrit à la peinture (écaillée) sur une façade en briques.  

Je me souviens d’elle, dans l’appartement de la rue Théodore de Banville, dans le XVIIe arrondissement de Paris. Je me souviens qu’un balcon joliment ouvragé courant sur toute la longueur de cet appartement qui occupait tout un étage, le second, d’un bel immeuble en pierre de taille. J’ai détaillé hier soir cette façade sur Google Earth, ce qui m’a permis de préciser les motifs de ce balcon que je n’avais jamais fait que deviner derrière les voilages du salon.

Je me souviens qu’elle avait des cils très longs et très courbes.

Je me souviens que l’oncle et la tante Bienenfeld eurent une fille, une cousine germaine de Georges Perec donc, Bianca, élève de Simone de Beauvoir dont elle deviendra l’amie puis la maîtresse pour enfin former une sorte de « ménage à trois » avec Jean-Paul Sartre.

 

 Ma grand-mère maternelle

 

Je me souviens que ma grand-mère avait l’habitude de se mettre de la poudre de riz sur le visage. Je ne puis sentir son parfum sans penser à elle.

Je me souviens qu’à sa mort, dans une boîte en carton, j’ai retrouvé un grand nombre de boîtes à poudre Houbigant, les plus anciennes datant des années 1930.

Je me souviens de Paulette Pétras, l’épouse de Georges Perec. Je me souviens qu’il l’accompagna en Tunisie où elle avait obtenu un poste d’enseignante.

Je me souviens que ma grand-mère n’aimait guère préparer des repas et qu’elle achetait volontiers des plats cuisinés, de préférence chez des commerçants grecs ou arméniens.

Je me souviens que lorsque j’étais enfant ma grand-mère m’envoyait volontiers des cartes postales de dessins de Barberousse de la série Plaisirs de… Ainsi, je me souviens de Plaisirs de la route, Plaisirs de la neige, Plaisirs de la mer, etc., avec, toujours en coin, des mots croisés en rapport avec le thème.

Je me souviens que Bianca Bienenfeld est l’auteure d’un livre intitulé « Souvenirs d’une jeune fille dérangée », un livre écrit lorsque qu’elle prit connaissance des « Lettres à Sartre » et du « Journal de guerre » de Simone de Beauvoir, lectures à la suite desquelles elle se sentit flouée.  

Je me souviens que ma grand-mère faisait volontiers usage du mot « inouï », dans le sens courant du mot, et d’une manière qui me semblait parfois exagéré. « C’est inouï ! » s’exclamait-elle à propos de choses qui me semblaient plutôt banales.

Je me souviens qu’elle bronzait si vite que j’en était stupéfié. Je me souviens qu’à la montagne, la neige faisait ressortir un bronzage qui la faisait ressembler à une femme des îles. Elle avait la soixantaine passée et un moniteur de ski, beau gosse, la trentaine, ne cessait de s’empresser auprès d’elle, ce qui l’amusait. Elle me disait en souriant : « Mon petit, j’ai un chevalier servant ».

 

Portrait de la mère de Georges Perec, Cyrla Szulewicz (1913-1943), en compagnie de son fils

 

Je me souviens d’une visite au columbarium du Père-Lachaise. Je ne souviens de la case n° 382, une petite plaque en marbre clair avec ces inscriptions gravées en lettres dorées (de haut en bas) : Esther Bienenfeld 1896-1974 / Georges Perec 1936-1982 / Ela Bienenfeld 1927-2016. Ela Bienenfeld était la cousine préférée de Georges Perec. La mère n’a pas de sépulture ; arrêtée le 11 février 1943, elle disparut à Auschwitz. Quant au père, engagé dans l’armée française, il fut mortellement blessé par un éclat d’obus le 16 juin 1940. Le fils se rendit sur sa tombe en 1955 ou 1956. Dans la partie militaire du cimetière de Nogent-sur-Seine, sur une croix de bois, au pochoir, il put lire : Perec Icek Judko E.V. 3716, soit son numéro matricule. 

Et regardez cet extraordinaire reportage, « En remontant la rue Vilin » :

https://www.youtube.com/watch?v=8HfvFHQ-j6s

Olivier Ypsilantis 

Posted in JE ME SOUVIENS | 3 Comments