En lisant « Kilvert’s Diary 1870-1879 »

 

A beautiful peaceful summer Sunday morn such as Robert Burns would have loved. Perfect peace and rest. The sun and the golden buttercup meadows had it almost all to themselves. A few soft fleecy clouds were rising out of the west but the gentle warm air scarcely stirred even the leaves on the lofty tops of the great poplars. One or two people were crossing the Common early by the several paths through the golden sea of buttercups which will soon be the silver sea of ox-eyes. The birds were singing quietly. The cuckoo’s notes tolled clear and sweet as a silver bell and a dove was pleading in the elm and “making intercession for us with groaning which cannot be uttered”. Kilvert’s Diary. Sunday, 15 June (1873). 

 

J’ai toujours apprécié les formes dites « mineures » de la littérature, en particulier la Correspondance et le Journal. Elles me semblent volontiers plus précieuses en informations sur une psychologie particulière mais aussi une société et une époque. Parmi les Journaux, celui de Franz Kafka occupe en moi une place très précieuse, avec ceux d’Anglais, les maîtres du genre ; et je pense en particulier à « Sentimental Journey through France and Italy by Mr. Yorick » de Laurence Sterne mais aussi à « The Diaries » de Virginia Woolf. Le monde politique a également donné des Journaux qui restent des documents majeurs pour l’histoire, comme ceux de Winston Churchill. Récemment, la redécouverte des Journaux de Joseph Goebbels et d’Alfred Rosenberg, principal théoricien du nazisme, a mis en émoi les historiens et à juste titre. J’aurais volontiers placé dans ma bibliothèque rien que des Journaux et des Correspondances : écrivains, poètes, voyageurs, chefs d’État ou de gouvernement, scientifiques, militaires, médecins, artisans, gardiens de square ou concierges, qu’importe !

 

L’édition en trois volumes de « Kilvert’s Diary » chez Jonathan Cape, London, 1961.

 

Il y a peu, j’ai découvert un journal assez particulier, « Kilvert’ Dairy 1870-1879 » publié chez Penguin Books, Selections from the Diary of the Rev. Francis Kilvert (1840-1879), chosen, edited and introduced by William Plomer, President of the Kilvert Society formed in 1948 “to foster an interest in the Rev Francis Kilvert, his work, his diary, and the countryside he loved”. Cet écrit a d’abord été publié en trois volumes : vol. I : 1870-1871, publié en 1938 ; vol. II : 1871-1874, publié en 1939 ; vol. III : 1874-1879, publié en 1940. La sélection en un volume a été d’abord été publiée par Jonathan Cape (maison d’édition fondée en 1921) en 1944 puis par Penguin Books en 1977.

Depuis sa publication entre 1938 et 1940 ; en trois volumes donc, « Kilvert’s Diary 1870-1879 » est devenu un classique. Il figure en bonne place dans ce genre si riche et si prisé en Angleterre, le Diary. Ce journal doit sa relative célébrité à des qualités particulières : la clarté et la concision du style et le sujet, soit la vie dans la campagne anglaise au cours de la période mid-Victorian – l’époque victorienne s’étendant du début des années 1830 à 1901, année de la mort de la reine Victoria.

Ces pages contiennent nombre de descriptions de paysages parfaitement belles et d’autant plus prenantes qu’elles sont d’une grande sobriété. Les qualités picturales – descriptives – de la langue anglaise sont mises en valeur. De fait, on lit ce livre comme on écouterait un ami tout en marchant à ses côtés dans des paysages choisis et qui requinquent. Le dimanche 14 avril (1872), il note : “The beauty of the view, the first view of the village, coming down by the Brooms this evening was indescribable. The brilliant golden poplar spires shone in the evening light like flame against the dark hill side of the Old Forest ant the blossoming fruit trees, the torch trees of Paradise blazed with a transparent green and white lustre up the dingle in the setting sunlight. The village is in a blaze of fruit blossom. Clyro is at its loveliest. What more can be said ?”

Ce sont des paysages à l’échelle humaine et, de fait, il n’y a pas de paysages plus à l’échelle humaine que ceux de la campagne anglaise. En lisant ces pages, on chemine donc en compagnie d’un ami modeste et attentif au monde, à la nature, aux femmes et aux hommes. Et l’humour ne manque pas – il est bien rare qu’il manque aux Anglais et, plus généralement, aux Britanniques. En tant que clergyman, il est bien accueilli dans les milieux les plus divers, tant parmi les propriétaires terriens que les travailleurs. Ses bonnes manières, sa vitalité, son amour des enfants, sa sympathie active envers les malheureux lui gagnent bien des sympathies. La compagnie de la bonne société, les repas et les divertissements qu’elle lui propose ne lui font jamais oublier qu’à peu de distance, à côté, il pourrait rencontrer la solitude, la misère, la faim voire le suicide et le meurtre.

Durant sept ans (de 1865 à 1872), Francis Kilvert est curate du Rev. Richard Lister Venables, vicaire de Clyro, dans le Radnorshire, au Pays de Galles, à la frontière avec l’Angleterre. Ce sont les années les plus heureuses de sa vie. Ce journal a fait de cette région un lieu de pèlerinage littéraire communément appelé Kilvert Country. A ce propos, pensons au Lake District et à William Wordsworth pour ne citer que lui. Mais il y a un autre Kilvert Country, à Chippenham, dans le Wiltshire, lieu de sa naissance et de son enfance où il revient en 1872 pour une période de quatre ans au cours de laquelle il est curate de son père, le Rev. Robert Kilvert. En 1876, il est nommé dans un lieu reculé, à St Harmon, au nord du Radnorshire (Pays de Galles), puis l’année suivante à Bredwardine, dans le Herefordshire, en Angleterre, à la frontière avec le Pays de Galles, non loin de Clyro.

 

 

En août 1879, Francis Kilvert épouse Elizabeth Anne (1846-1911). Un mois plus tard il meurt d’une péritonite. Il est inhumé à Bredwardine, au bord de la rivière Wye. Il ne laisse aucun enfant et sa veuve ne se remariera pas. Elle hérite du Diary dont elle aurait détruit deux parties (« two larges sections » écrit William Plomer dans son Introduction au « Kilvert’s Diary 1870-1879 ») pour des raisons personnelles, de septembre 1875 à mars 1876 et de juin 1876 à la fin 1877, deux parties auxquelles s’ajoute probablement une autre rendant compte de la cour faite par son futur époux ; restait vingt-deux carnets ; ils ne seront que trois à survivre après la destruction menée par une nièce de l’auteur. Pourquoi une telle destruction ?

L’édition que j’en ai lue, celle de Penguin Books, soit l’édition de William Plomer, représente-t-elle l’intégralité de ce qui a survécu à ces deux destructions : celle conduite par sa femme et, plus encore, par sa nièce ? Il est écrit en tête de cette édition : « Selections from the Diary of The Rev. Francis Kilvert. Ces « selections » sont-elles le fait de ses deux femmes ou bien William Plomer en a-t-il opérées lui aussi, sans destruction bien sûr ? L’affaire m’apparaît sérieusement embrouillée et ce que j’ai pu lire à ce sujet ne m’a guère aidé. Mais qu’importe ; j’ai eu grand plaisir à lire ces quelque trois cent soixante pages écrites par The Reverend Francis Kilvert « endearingly vulnerable to female beauty ».

En quatrième de couverture de l’édition Penguin Books, on peut lire : « The Reverend Francis Kelvert kept a diary for the nine years before his premature death; and in doing so he bequeathed to us a unique day-to-day documentary of life in Wiltshire and on the Welsh border as a Victorian clergyman ». En couverture, “Hill Crowle Church, Worcestershire” de Benjamin Williams Leader (1831-1923).

Alors que je m’apprêtais à mettre un point final à ce texte un article de The Guardian signé Mark Bostridge (publié dans le numéro du samedi 19 janvier 2008) et trouvé en ligne a retenu mon attention. Il répond en grande partie à mes interrogations. En lien donc l’article en question :

https://www.theguardian.com/books/2008/jan/19/fiction6

 

St Michael and All Angels Church (Clyro) où Francis Kilvert a été curate.

 

Brièvement. En 1937, William Plomer fait une trouvaille dans une pile de manuscrits, chez l’éditeur Jonathan Cape où il travaille en tant que lecteur. Il s’agit de deux carnets aux pages couvertes d’une écriture difficile à déchiffrer. Une lettre d’un neveu de Francis Kilvert accompagne cet envoi, signalant à William Plomer que s’il les trouve intéressants il s’engage à lui faire parvenir vingt autres carnets soit le reste de ce journal tenu entre janvier 1870 et mars 1879. William Plomer est enthousiaste, ce qui ne l’empêche pas de faire un tri : « Like most diaries, it was largely trivial and of ephemeral significance, but unlike most diaries it was the work of a writer of character and sensibility. » Environ les deux tiers de l’envoi seront éliminés de l’édition.

Publié en trois volumes par ses soins, comme je l’ai signalé, cet écrit reçut un accueil très favorable du public anglais. Il était regardé comme un document social, à la manière des romans de Thomas Hardy, un contemporain de Francis Kilvert. Par son esprit lyrique, Francis Kilvert a été rapproché de William Wordsworth. A ce propos, signalons qu’il était indirectement lié à ce poète par la famille Dew de Whitney Court, sur la rivière Wye. Mary Dew était parente de la femme de William Wordsworth, Mary Hutchinson. Ajoutons que cette publication en trois volumes qui s’étend sur les années 1938,1939 et 1940 faisait oublier aux lecteurs anglais leurs inquiétudes – le temps de la lecture –, avec cette tranquille ruralité du XIXe siècle anglais, ces beaux paysages et ces rencontres en compagnie d’un homme particulièrement agréable.

Lorsque le journal de Francis Kilvert arrive entre les mains de William Plomer, en 1937 donc, au moins dix volumes en ont été détruits. D’autres le seront encore, par sa nièce Essex Hope, ce que William Plomer n’apprendra qu’en 1958. Il en concevra une grande colère. Pourquoi une telle destruction ? Essex Hope a maintenu qu’elle l’avait fait pour répondre à la volonté de la sœur de Francis Kilvert, Dora, ce qui est probablement faux, Dora ayant une grande affection pour ce document qu’elle lisait régulièrement et jusqu’à un âge avancé. A l’occasion, Essex Hope se réfugiait derrière le prétexte que l’écriture en était « a trial to the eyes » et « exceedingly difficult to read ». Essex Hope fut une romancière mineure dans l’entre-deux-guerres. « I Have Come Home », un roman de 1940, a pour cadre la région que célèbre son oncle. Aurait-elle pris ombrage de la renommée posthume de cet oncle ?

Un reportage de BBC 2 (1976) présenté par Sir John Betjeman :

https://www.youtube.com/watch?v=Utow19Qj9js

 

How delightful it is in these summer evenings to wander from cottage to cottage and from farm to farm exchanging bright words and looks with the beautiful girls at their garden gates and talking to the kindly people sitting at their cottage doors or meeting in the lane when their work in done. How sweet it is to pass from house to house welcome and beloved everywhere by young and old, to meet the happy loving smiles of the dear children at their evening play in the lanes and fields and to meet with no harsher reproach than this, “It is a longful while since you have been to see us. We do all love to see you coming and we do miss you sorely when you are away”. Kilvert’s Diary. Tuesday, 8 June (1875).

Olivier Ypsilantis

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Antisémitisme, antisionisme, quelques réflexions en passant.

 

Il n’est pas facile d’être sioniste si on veut avoir la paix. Le sioniste est sans trêve sommé de s’expliquer alors que l’antisioniste peut somnoler dans sa chaise-longue ; personne ne viendra troubler son repos. Être antisioniste semble aller de soi. La masse est grosso modo diversement antisioniste, passivement ou activement. La masse…

L’acceptation du plan de partage adopté le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations Unies (résolution 181) aurait signifié la création de deux États ; mais les pays arabes le rejetèrent et lancèrent leurs armées sur l’État d’Israël. Les Arabes ne devraient méditer ce point d’histoire, les Arabes mais aussi les antisionistes.

 

Le nouvel antisémitisme est assez bien représenté par ce dessin. On ne mitraille plus les Juifs devant des fosses, on ne les asphyxie plus dans des chambres à gaz, mais on distille sans trêve des sous-entendus au sujet d’Israël en espérant en finir avec l’État juif et gommer ce pays de la carte. Parmi les nombreux acteurs de ce nouvel antisémitisme, on remarquera diverses populations, et pas seulement des Arabo-musulmans.

 

Ne pas oublier le rôle des Nazis puis des Soviétiques dans la propagande de détestation de l’État d’Israël, une propagande qui n’en finit pas d’être relayée par des courants divers et variés, une propagande qui se nourrit d’elle-même, automatiquement, sans jamais se pencher sur sa généalogie, et pour cause, l’histoire ne l’intéresse pas ; il est vrai que la Propagande n’est pas historienne et qu’elle refait l’histoire lorsqu’elle ne l’ignore pas.

L’un des points forts de cette propagande : sionisme = racisme. Le discours antisioniste est devenu le noyau dur de toute une propagande, celle des Défenseurs du Bien. L’antisionisme est le point de passage obligé et le passeport pour tous ceux qui veulent combattre les Forces du Mal. Leur discours est d’autant plus efficace qu’il est connecté à l’antique discours qui fait des Juifs des Alliés du Diable, voire le Diable en personne.

Il est vrai que l’antisionisme ne correspond pas nécessairement et exactement à l’antisémitisme. Si nous faisons appel à la théorie des ensembles, soit A = antisémitisme et B = antisionisme, nous ne pouvons systématiquement dire que B est inclus dans A, autrement dit que tous les éléments de B sont des éléments de A. Par contre, nous pouvons constater qu’il y a intersection entre l’ensemble A et l’ensemble B, soit A ∩ B, une aire plus ou moins importante suivant les cas considérés. A l’occasion (pas si rare), A ∩ B peut occuper une aire supérieure à A et B réunis.

En France, l’antisémitisme dans ses formes radicales et violentes est devenu exclusivement le fait de l’islamisme. Mais ne faut pas oublier pour autant un autre antisémitisme (volontiers masqué en antisionisme ou, tout au moins, en dénonciations diverses et variées d’Israël), plus soft, moins bruyant (parfois même quelque peu honteux de lui-même), d’où, une fois encore, l’intérêt pour les Palestiniens avec lesquels on « compatit » parce que ce sont des Juifs qui les « oppriment », ce qu’on se garde bien sûr de déclarer. Cet antisémitisme s’exprime aujourd’hui généralement en privé, derrière des portes bien fermées ou bien à l’aide de circonlocutions, d’euphémismes, de sous-entendus et j’en passe, sans oublier à présent les centaines de milliers de pseudonymes sur les sites et les blogs. Pourtant, et pour dire les choses sans ambages, Y’a pas à tortiller (du cul pour chier droit). Messieurs et Mesdames les anti…, apprenez à chier droit, vous vous porterez mieux.

 

 

On évoque volontiers un « nouvel antisémitisme », essentiellement islamiste, étant entendu que les principales poches du « vieil antisémitisme » sont à chercher dans des groupes voire des groupuscules d’extrême-droite. On a montré que ce « nouvel antisémitisme » surfait sur un islamo-gauchisme très tolérant avec certaines communautés et systématiquement hostile aux Juifs (à moins qu’ils ne professent un antisioniste aussi radical que possible) et à Israël. Le constat est juste ; il ne faut pourtant pas oublier qu’il existe des convergences discrètes entre l’islamisme radical et l’extrême-droite, et pas seulement sur la question de l’antisémitisme/antisionisme. A ce propos, je me permets de citer longuement cette analyse de Sébastien Laye (publiée sur le site CAUSEUR.fr le 3 mars 2019 : « Ancien et nouvel antisémitisme, les liaisons dangereuses », sous-titré : « Le nouvel antisémitisme n’est pas qu’un islamo-gauchisme » : « D’aucuns ont parlé, métaphoriquement, d’un « nouvel antisémitisme » qui serait la convergence entre la pensée de Soral et celle de Dieudonné. Or, cette convergence existe déjà : quelqu’un comme Camel Bechikh, par exemple, ancien membre de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), militant associatif musulman très engagé dans l’Intifada, proche par exemple des Frères musulmans, a pu prôner un patriotisme musulman, créer Fils de France, être reçu par FN Banlieues, soutenir les Le Pen : si on retrouve des traces d’antisémitisme dans ces milieux, c’est aussi une forme de nationalisme plus traditionnel qui les rapproche. Grand ami de Soral, Camel Bechikh prône un islam patriote à fort ancrage local. Par ailleurs, si le grand public est conscient du poids du salafisme dans les milieux extrémistes djihadistes français, le rôle des Frères musulmans est, lui, loin d’être connu. Or ces milieux-là ont opéré parfois une convergence avec l’extrême droite française : les deux antisémitismes peuvent donc se nourrir l’un l’autre, sur fond d’islam orthodoxe non relié aux grands pays musulmans, nationaliste et extrêmement rigoriste. Ces mouvements n’ont aucun problème conceptuel à se rapprocher de l’extrême droite française. Camel Bechikh ne partage pas seulement une certaine aversion d’Israël avec une partie de la droite radicale. C’est un musulman conservateur, à ce titre assez proche des valeurs patriotiques et traditionnelles de la droite. On a noté par exemple un début de convergence catho-islamo-conservateur qui s’est esquissé pendant la Manif pour Tous avec le rapprochement Béatrice Bourges / Farida Belghoul : cela ne saurait s’expliquer uniquement par l’antisémitisme que d’aucuns peuvent partager. C’est avant tout une convergence d’intérêts et de valeurs, comme on en voit souvent en politique. »

 

 

Ainsi que je l’ai dit et répété sur un blog, les antisionistes non-juifs aiment se planquer derrière les antisionistes juifs comme derrière un paravent pour se laver de tout soupçon d’antisémitisme, car l’antisionisme est bien une forme d’antisémitisme, ce qui ne signifie pas que la critique d’Israël (plus exactement de tel ou tel gouvernement) relève de l’antisémitisme ; ce serait stupide et d’abord parce que les Juifs d’Israël (et de la diaspora) sont les premiers à critiquer ce pays et vivement pour ne pas dire durement. On connaît le bon mot : « Deux Juifs, trois synagogues ; trois Juives, six recettes de couscous » ou quelque chose dans le genre. Et c’est bien ainsi. C’est parfois un peu fatigant mais on s’aiguise par frottement.

Des individus au regard oblique défendent l’antisionisme au nom de la liberté d’expression. Avec eux, un certain « humanisme » s’est dévoyé et le mot « liberté » sonne faux dans leur bouche et sous leur plume. Le grand trafic sur les mots se poursuit en douceur. Staline et ses disciples s’y sont livrés avec une fureur inédite. Relisez « La fausse parole » d’Armand Robin. Et le trafic se poursuit donc et en douceur ; il n’en est pas moins terrible et lourd de conséquences. Tout un lexique vital est défiguré ; tant de mots demandent à être soignés et, à cet effet, chacun de nous est sollicité ; et ceux d’entre nous qui ne sentent pas leur appel muet seront à leur tour défigurés.

Je suis de plus en plus inquiet du comportement des médias de masse qui peinent tant à nommer l’ennemi réel au nom de la non-discrimination et autres prétextes, alors que la peur s’est installée dans les sphères du pouvoir. L’absence de fermeté ne pourra que conduire à des violences toujours augmentées. Les actes antisémites sont minimisés, à commencer par les actes criminels les plus atroces. Serions-nous enserrés à ce point dans nos propres peurs, par nos propres peurs ? Le Pouvoir et ses médias comprennent-ils que leurs constantes insinuations au sujet d’Israël activent le ressentiment arabo-musulman et des sentiments négatifs d’autres populations envers Israël et plus généralement envers les Juifs – hormis ceux qui critiquent Israël aussi bruyamment que possible. Certes, il y a des Juifs de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, rien à dire, autrement dit, il y a de tout partout. Mais n’oublions jamais que certaines critiques juives d’Israël, tant en Israël qu’en diaspora, donnent des idées à d’autres critiques, qu’un Juif antisioniste fait plus de mal que mille antisionistes non-juifs qui par ailleurs trouveront toujours à se planquer derrière les Juifs antisionistes lorsqu’ils se sentiront menacés par l’accusation d’antisémitisme. Bon, il est vrai que si tous les Juifs étaient indéfectiblement sionistes, le ressentiment général contre Israël ne serait probablement en rien atténué, qu’il serait peut-être plus vif encore. Allez savoir !

 

Un dessin de Denis Pessin

 

Nombre de nos « humanistes » se proclament antisionistes car, répètent-ils, le sionisme n’est bon ni pour les Palestiniens, ni pour les Juifs d’Israël et de la diaspora. Ah bon ! Suggère-t-on que le sionisme est responsable de l’antisémitisme ? Il faudrait revoir ses leçons d’histoire. Mais j’allais oublier, la connaissance historique ne sert pas les Défenseurs du Bien et leur Propagande ; il leur faut donc ignorer l’histoire ou, tout au moins, la refaire suivant une ligne directrice en commençant par en extirper tout ce qui la contrarie.

Les Juifs subissent l’antisémitisme à cause du sionisme, proclame-t-on sans honte ; autrement dit, ils sont responsables de l’antisémitisme. Les nazis (à commencer par Adolf Hitler dans « Mein Kampf ») n’ont cessé de marteler à la face du monde que les Juifs étaient responsables de tous leurs malheurs et qu’en conséquence ils n’avaient qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Ainsi même les nazis cherchèrent l’air de rien et d’une certaine manière à se dédouaner de leur antisémitisme meurtrier.

Au point où en sont les choses, posons la question : que feraient les Juifs si Israël n’existait pas ? Car Mesdames et Messieurs les Défenseurs du Bien, Mesdames et Messieurs les « humanistes », je ne suis pas juif mais votre regard oblique m’inquiète. J’aimerais vous croire mais… Vos bonnes intentions pavent un enfer promis. Vous m’avez compris, je me méfie de vous et de plus en plus. Les Juifs d’Europe (même si certains jouent votre jeu, espérant probablement être épargnés au cas où) se méfient aussi de vous et de plus en plus. Ils envisagent un possible repli en Israël où ils pourront vivre leur judéité (et éventuellement leur judaïsme) librement, dans un pays où la population est arabo-musulmane à environ 20 %, où des Palestiniens en Judée-Samarie et à Gaza ne rêvent que de tuer des Juifs, où du nord au sud des groupes terroristes s’activent pour réaliser ce rêve.

Olivier Ypsilantis

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En lisant « Du pouvoir » de Bertrand de Jouvenel

 

Il y a peu, j’ai lu un livre souvent feuilleté, « Du pouvoir », sous-titré « Histoire naturelle de sa croissance », de Bertrand de Jouvenel.

 

Bertrand de Jouvenel (1903-1987), French writer and journalist born in Paris (France). Ca. 1955. (Photo by adoc-photos/Corbis via Getty Images)

 

Je rendrai compte dans cet article de la présentation de Bertrand de Jouvenel à son étude tant elle exprime avec rigueur des impressions (plus que des analyses) que je porte en moi depuis des années et qui ont trait au poids toujours plus affirmé des États, un poids qui provoque volontiers tantôt ma colère tantôt mon découragement.

Ce livre a été publié au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Il prend note de l’immensité des moyens mis en œuvre au cours de cette guerre, avec des armées de millions d’hommes mais aussi l’implication totale des populations civiles afin de soutenir les combattants ; ainsi le peuple entier est-il devenu « le support indispensable du gigantesque instrument militaire ». C’est donc à partir de ce constat que Bertrand de Jouvenel va au long de ces quelque quatre cent cinquante pages élaborer une réflexion sur le pouvoir, réflexion qui s’articule suivant six livres dont je vous communique les titres afin d’esquisser un cheminement : 1. Métaphysiques du pouvoir (chap. I à III). 2. Origines du pouvoir (chap. IV à V). 3. De la nature du pouvoir (chap. VI à VIII). 4. L’État comme révolution permanente (chap. IX à XI). 5. Le pouvoir change d’aspect mais non de nature (chap. XII à XIV). 6. Pouvoir limité ou pouvoir illimité (chap. XV à XIX).

Tout a participé à ce conflit et (de ce fait) tout a été sa cible, notamment par l’aviation. La Propagande a œuvré à la transformation des hommes par l’excitation continue de passions violentes ; elle « a soutenu l’atrocité des faits par l’atrocité des sentiments ». On ne saurait mieux dire.

Lorsque l’ennemi (en l’occurrence le IIIe Reich) paraît et menace, « il faut l’imiter sous peine de subir un désavantage ». A ce propos, on pourrait citer « Après la défaite » (publié en novembre 1940) où Bertrand de Jouvenel montre que le monolithisme, soit la fusion de toutes les forces d’un peuple, est devenu en ces temps monolithiques la condition de résistance militaire d’une société. Ainsi la militarisation des sociétés est-elle l’œuvre directe dans le IIIe Reich et indirecte dans les autres pays d’Adolf Hitler.

Mais l’Europe a connu d’autres ambitieux, des ambitieux qui malgré leur volonté n’ont pu plier au service de leur idée toutes les forces de leur peuple. Le degré de volonté des ambitieux (des attaquants) et des attaqués ne suffit pas à expliquer l’immensité des moyens mis en œuvre au cours de ce conflit mondial ; c’est le pouvoir des gouvernements modernes qui a permis la mobilisation totale tant pour l’attaque que la défense. Napoléon qui a porté la guerre presque partout en Europe n’a pas fait procéder à une mobilisation totale des populations placées sous son autorité. Si on remonte dans le temps, à Louis XIV par exemple, la mobilisation était encore plus limitée. Si on interroge l’Histoire, on constate que dans le monde occidental, au cours du dernier millénaire, « le coefficient de participation de la société au conflit a été constamment croissant ». Quelle est donc la cause constamment agissante de ce progrès ininterrompu de la guerre ?

Retour dans l’Histoire. Entre le XIe et le XIIe siècles commencent à se constituer les premiers États modernes. Le roi dispose de contingents qui ne lui doivent le service que pendant quarante jours et qui ne sont guère entraînés. Les troupes disciplinées et qui le suivent plus longtemps doivent être payées et, de ce fait, elles le suivent aussi longtemps qu’elles sont payées – et les ressources du roi sont limitées ; elles proviennent de son domaine, pas question de lever des impôts. S’il veut trouver des ressources avant épuisement des siennes, le roi doit alors taper à la porte de l’Église qui, éventuellement, lui accordera durant quelque temps une partie de ses revenus. Bref, rien que d’assez aléatoire, avec un risque d’endettement durable de la Couronne. La guerre est alors limitée comme l’est le Pouvoir qui est encore privé des leviers essentiels qu’utiliseront et utilisent encore les États : la conscription et l’impôt.

 

L’édition de « Du Pouvoir – Histoire naturelle de sa croissance » que j’ai entre les mains.

 

Le Pouvoir – la monarchie en l’occurrence – se met à solliciter avec toujours plus d’insistance : le clergé d’une part, les seigneurs et les communes d’autre part qui tous lui accordent une aide financière toujours plus importante. Le roi doit se rendre dans les principaux centres de son royaume afin de réunir le peuple « grand, moyen et menu », lui exposer ses besoins et solliciter son aide. C’est ce qui s’est passé au cours de la Guerre de Cent Ans (de fait une succession de brèves campagnes), dans l’un et l’autre camp, et à plusieurs reprises.

L’accoutumance au sacrifice permettra d’établir un impôt permanent, la taille, afin de soutenir une armée permanente, les compagnies d’ordonnance. Fort de cette dotation permanente, le Pouvoir va s’appliquer à l’augmenter. Et comment augmenter la part de la richesse qu’il accapare afin qu’elle le fasse devenir puissance ? Le Pouvoir n’ose pas encore imposer d’obligation militaire ; mais graduellement il va avoir des soldats… par l’argent. La puissance législative, inexistante aux époques médiévales, va se développer, lentement – et cette puissance implique… le droit d’imposer. Après la grande crise du XVIIe siècle (révolutions d’Angleterre, de Naples et la Fronde, et la réaction violente des peuples face aux manœuvres des trois monarchies pour accroître leurs impôts), le Pouvoir augmente son emprise, les batailles engagent toujours plus de soldats – et font toujours plus de victimes. Montesquieu s’alarme de cette tendance. A ce sujet il faut relire « De l’esprit des lois », certains passages tout particulièrement.

Les impôts s’alourdissent et les populations finissent par s’en accommoder ; mais elles acceptent plus mal ce commencement d’obligations militaires, notamment avec la création des régiment territoriaux par Louvois et qui seront progressivement considérés comme des dépôts des corps actifs.

On ne peut certes réduire l’œuvre de la monarchie à l’accroissement des armées. La monarchie a accompli nombre d’œuvres admirables, mais par la constitution d’un appareil gouvernemental (administration et puissance législative, la « chambre des machines »), les exigences du Pouvoir – et donc celles de la guerre – n’ont cessé de se confirmer.

Le peuple a cru se débarrasser du poids des impôts et plus encore de la conscription en reversant le Pouvoir (royal). Peine perdue ! Après la chute de la monarchie (absolue), la conscription se massifie ; et sous les menaces de l’invasion, le peuple y consent. Hippolyte Taine le montre fort bien dans « Les origines de la France contemporaine ». Comme Alexis de Tocqueville, il fait preuve d’une rare lucidité qu’explique un sens de l’observation hors du commun. Hippolyte Taine a pressenti les grands massacres du XXe siècle par ce processus de démocratisation (voir ce qu’il dit du suffrage universel). Et Bertrand de Jouvenel enfonce le clou : « Encore Taine n’avait-t-il pas tout vu. Trois millions d’hommes s’étaient trouvés sous les armes en Europe à la fin des guerres napoléoniennes. La guerre de 1914-1918 en a tué ou mutilé cinq fois autant. Et comment compter maintenant qu’hommes, femmes et enfants, sont engagés dans la lutte, comme on le voyait sur les chariots d’Arioviste ? Nous finissons par où les sauvages commencent. Nous avons redécouvert l’art perdu d’affamer les non-combattants, de brûler les huttes et d’emmener les vaincus en esclavage ? Qu’avons-nous besoin d’invasions barbares ! Nous sommes nos propres Huns. »

 

Hippolyte Taine, French critic and historian, 1890. Portrait of Taine (1828-1893), leading exponent of positivism. (Photo by The Print Collector/Print Collector/Getty Images)

 

Et il poursuit : « Voilà le grand mystère. Les peuples mis à contribution pour la guerre par leurs maîtres, les rois, n’ont pas cessé de s’en plaindre. Enfin ils rejettent ces maîtres et alors se taxent eux-mêmes, non plus seulement d’une partie de leurs revenus mais de leurs vies mêmes ! Quel singulier revirement ! L’expliquerons-nous par la rivalité des nations qui aurait remplacé celle des dynasties ? Dirons-nous que la volonté du peuple est avide d’expansion, ardente à la guerre, que le citoyen veut payer pour la guerre et aller aux armées ? Et qu’enfin nous nous imposons d’enthousiasme des sacrifices bien plus lourds que ceux que nous consentions autrefois de si mauvais gré ? Ce serait se moquer. »

Le peuple n’a aucun goût particulier pour la guerre et les impôts. Alors ? Le peuple est soumis à une volonté étrangère qui dépasse la sienne. L’entreprise de l’absolutisme se poursuit et en accéléré après la chute de la monarchie. Le Pouvoir a continué et continue sa croissance, avec l’armée et l’impôt. La « chambre des machines » élaborée par la monarchie n’a cessé de se perfectionner et ses leviers matériels et moraux sont devenus capables de fouiller dans la société pour s’emparer des biens et des hommes. Aucun changement donc sauf que ce Pouvoir sans cesse accru est devenu un enjeu. Les partis se sont mis à lutter pour le pouvoir, soit la mainmise sur l’énorme appareil d’État, sur la « chambre des machines ».

Et Bertrand de Jouvenel en vient au Minotaure masqué. Du XIIe siècle au XVIIIe siècle, le Pouvoir (la puissance publique) ne cesse de croître. A la protestation succède la passivité. Pourquoi ? Parce que le Pouvoir s’est masqué. A une époque, il était incarné par le roi avant de devenir anonyme et prétendre n’être que « l’instrument impersonnel et sans passion de la volonté générale », un moyen efficace de se faire accepter par les peuples, y compris comme tyrannie. On a certes permis au peuple de changer par le vote ceux qui s’activaient dans la « chambre des machines », mais le Pouvoir n’en fut pas vraiment affaibli puisqu’il ouvrait à toutes les ambitions la perspective du Pouvoir, facilitant ainsi son expansion. « Car, sous l’Ancien Régime, les esprits capables d’exercer une influence, sachant qu’ils n’auraient jamais la part au Pouvoir, étaient prompts à dénoncer son moindre empiétement. Tandis qu’à présent, tous sont prétendants, aucun n’a d’intérêt à diminuer une position à laquelle il espère un jour accéder, à paralyser une machine dont il pense user à son tour ». Loin de vouloir briser cette « machine d’oppression », tous espèrent s’en emparer pour la faire fonctionner à leur tour. Et comme il n’est pas naturel au Pouvoir d’être faible, le peuple lui-même, et selon les circonstances, peut vouloir placer à sa tête un homme fort. On croit alors que cet homme est l’auteur de cet appareil alors qu’il n’en est que l’usager abusif.

 

Une édition de « De l’esprit des lois » de Montesquieu

 

Puis, enfin, c’est le Minotaure à visage découvert. Le géant qui s’active dans la « chambre des machines » doit à la démocratie l’appareil fiscal et inquisitorial dont il fait un usage immodéré. Et c’est parce que la volonté générale (cette chose qui est partout et se trouve nulle part) a été proclamée source suffisante d’autorité que le plébiscite confère une légitimité au tyran. Le parti (issu de la compétition pour le Pouvoir) consolide le Pouvoir. Le monopole presque complet de l’enseignement a préparé les esprits à l’appropriation des moyens de production par l’État. La police a grandi en démocratie. Autrement dit, la démocratie telle que nous l’avons pratiquée apparaît « comme la période d’incubation de la tyrannie ». Alors, comment se comporter envers le Pouvoir au lendemain de la plus meurtrière des guerres ? Avons-nous frappé le mal à sa racine en détruisant Hitler et son régime ? Dans tous les cas, il faut se méfier du Pouvoir – de l’appareil d’État – et en limiter la croissance car « qui oserait garantir que cet immense appareil d’État ne retombera jamais aux mains d’un gourmand d’empire ? »

Et, enfin, le Minautore est partout. Qu’un seul État trouve un chef qui convertisse les pouvoirs assumés pour le bien social en moyens de guerre et tous les autres États se voient forcés à la même conduite, ce qui amène la guerre. L’emprise de l’État sur les ressources nationales contient ce danger. Nous devons nous méfier de l’État même si son visage s’est fait plus rassurant.

Entre le trop de confiance et le trop de présomption envers l’État « mon destin se borne à rechercher les causes et le mode de croissance du Pouvoir dans la société ». Suivent quelque quatre cents pages de brillantes analyses.

Ci-joint, un riche lien sur la vie et l’œuvre de Bertrand de Jouvenel :

http://www.jutier.net/contenu/jouvenel.htm

Olivier Ypsilantis

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En lisant Antero de Quental, poète et philosophe portugais

En Header, l’endroit où s’est suicidé Antero de Quental, de deux balles de revolver dans la poitrine, le 11 septembre 1891, devant le Convento do Senhor Santo Cristo dos Milagres, dans sa ville natale, Ponte Delgada (île de São Miguel, Azores). On remarquera sur le mur le mot ESPERANçA.

 

J’ai découvert Antero de Quental dans le désordre d’un bouquiniste, à Lisbonne, il y a peu. Les « Sonetos » constituent son œuvre la plus achevée, la plus célèbre aussi ; c’est un joyau des lettres portugaises. Le premier poème de ce recueil est intitulé « Os cativos » (« Les captifs ») ; et il est… captivant. Des captifs observent de leur prison la tombée de la nuit ; ils observent le vol des oiseaux, le vent, les étoiles enfin, autant de symboles de la liberté, symboles qu’ils interrogent successivement, une interrogation immense qui les ôte un instant à eux-mêmes, à leur condition d’incarcérés, un instant seulement avant qu’ils ne retombent en eux-mêmes. Les prisonniers interrogent les oiseaux, le vent, les étoiles qui leur répondent successivement, à la fin de trois quatrains : « A noite, a escuridão, o abismo, o nada ! »

Je lis ces poèmes et je les relis. Un poème peut être autrement plus éloquent qu’un roman, et il l’est souvent par cette densité propre à la poésie. Densité… Souvenez-vous de ces mots de Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or… » Densité, pureté… La poésie est aussi le plus sûr moyen de s’immerger dans une langue, de plonger dans une langue, la tête la première. La poésie est la musique d’une langue ; la poésie est une langue faite musique. Ainsi, et sans chercher à me faire passer pour un esprit particulièrement distingué, je préfère passer des heures et des heures à lire et relire un petit recueil de poèmes que de m’embêter avec ces romans (généralement des « pavés ») considérés comme « le roman de l’année », des romans crachés par la machine éditoriale. Il m’arrive d’en feuilleter ; ils me laissent un goût insipide.

La densité de la poésie est la meilleure introduction à une langue. La musique (de la langue) porte et aide la mémoire. Ainsi me suis-je véritablement enivré avec Gerard Manley Hopkins ou Dylan Thomas pour l’anglais, avec Antonio Machado ou Pedro Salinas pour l’espagnol, à présent avec Antero de Quental pour le portugais.

 

Antero de Quental (1842-1891)

 

La poésie d’Antero de Quental est porteuse de préoccupations philosophiques ; on y distingue même, en filigrane, un véritable système. Dans la dernière période de sa vie, il a écrit deux textes en prose particulièrement représentatifs, avec « A filosofia da natureza dos naturalistas » (1886) et, surtout, « Tendências gerais da filosofia na segunda metade do século XIX » (1890). Dans ces textes, de véritables manifestes, il expose ce qu’il considère être « a minha filosofia » et « o meu sistema » qui s’inscrivent dans le grand débat de son siècle (Antero de Quental est né en 1842 et décédé en 1891) entre le scientisme et la métaphysique. Son idéalisme naturaliste se caractérise d’un côté par une claire conscience des limites de la connaissance hors de l’apriorisme abstrait de l’esprit de système hégélien – non sans relation avec le néokantisme ; de l’autre côté par l’affirmation des droits de la métaphysique, étant entendu que la connaissance scientifique n’est aucunement la connaissance parfaite et ultime, qu’elle n’épuise pas la compréhension de la réalité, ce qui conduit au constant suivant : aucune abstraction ou généralisation des données de la science ne peuvent se suffirent à elles-mêmes si elles ne sont pas fécondées par des idées métaphysiques, un point de vue clairement exposé dans « A filosofia da natureza dos naturalistas ».

Ainsi les idées métaphysiques sont-elles des postulats pour les différentes sciences, des principes qui fondent une vision globale de l’univers. La métaphysique et la science sont deux disciplines convergentes qui partent de points opposés. Elles sont animées par des lois qui leur sont propres. Elles se rencontrent et s’interpénètrent (mais sans jamais se diluer l’une en l’autre) par la philosophie. La philosophie a pour matière la science, pour forme la métaphysique. Cette convergence est la marque d’une absence d’antinomies profondes ; et elle en finit avec cette séparation qui appauvrit et la métaphysique et la science.

Ce qui dit philosophie dit idéalisme, étant entendu que seul le système des idées contient (et intégralement) une explication des choses, mais un idéalisme qui pour être à la hauteur de son siècle, le XIXe siècle, siècle par excellence des sciences naturelles, n’a pas besoin de repousser le déterminisme universel et l’évolution comme forme mécanique de ce déterminisme. Cet idéalisme ne doit pas pour autant s’en tenir à eux car ils ne sont pour la philosophie qu’un point de départ. La philosophie analyse et interprète à la lumière des idées ce que les généralités scientifiques lui fournissent. Les sciences tendent en fin de compte vers la formulation du mécanisme universel ; la pensée métaphysique quant à elle doit être l’expression de l’idéalisme universel. Et, une fois encore, il faut envisager qu’aucun de ces deux termes ne cherchent à s’imposer au détriment de l’autre, qu’ils constituent la thèse et l’antithèse qui conduisent à la synthèse, soit le matérialisme idéaliste – ou un idéalisme logé dans le naturalisme.

Antero de Quental est contemporain d’un drame intellectuel qui va le contraindre à prendre position, en commençant par repousser un certain naturalisme dogmatique dont le plus imposant représentant est Hegel, Hegel qui en faisant de la science a priori se fige dans une dialectique glacée et inerte, et dans un épicurisme égoïstement contemplatif. Afin de pallier ces insuffisances, Antero de Quental élabore le panpsiquismo (ou pandinamismo), soit l’expression la plus élaborée du spiritualisme, fortement inspirée de la monadologie de Leibnitz, établissant ainsi une unité entre l’esprit et la nature, le mécanique et la liberté, la science et la métaphysique, ouvrant l’histoire à la liberté (l’histoire comme expression de la liberté) et plaçant dans l’évolution l’intervention graduelle de l’esprit dans l’humanité, avec affirmation toujours plus marquée de la conscience qui se traduit à son tour par une amplification de la moralité et de la liberté. Il s’agit donc d’un évolutionnisme particulier, à savoir (prédicat central pour Antero de Quental) que l’esprit est une force spontanée et, plus encore, une force consciente. La spontanéité inconsciente de la matière est à la source de la liberté de la conscience et de la raison.

 

Une édition de son œuvre la plus célèbre, « Sonetos »

 

C’est sur l’idée de force chez Leibnitz (voir philosophie dynamiste) qu’Antero de Quental appuie et structure sa thèse sur l’unité matière/esprit et qu’il envisage l’évolution comme une dilatation de la sphère d’action de cette force qui lui laisse entrevoir l’univers comme un être engagé dans une expansion illimitée et infinie, aux virtualités incommensurables dont procèdent des créations toujours plus amples, toujours mieux dotées en énergie. Un tel développement suppose le triomphe final de la liberté et du bien. Avec le pandinamismo, la trace de Karl Robert Eduard von Hartmann est perceptible, à commencer par son œuvre principale, « Philosophie de l’Inconscient. Recherche d’une conception du monde » (Philosophie des Unbewußte. Versuch einer Weltanschauung). Le progrès de l’humanité est envisagé exclusivement d’un point de vue moral, avec substitution des éléments inconscients par des énergies toujours plus conscientes et pures. De fait, dans le monde inorganique, les plus infimes éléments de matière sont reliés à l’homme qui les interroge et les met en rapport avec sa propre essence, les brassant dans un tout fluide et toujours amplifié.

Le pandinamismo (ou panpsiquismo) comme expression la plus élaborée de la spiritualité culmine, ainsi que nous l’avons dit, dans une vision morale du monde qui implique le recul de l’égoïsme et de l’individualisme. L’histoire est le théâtre de la liberté, une métaphore qui confirme un processus dramatique et invite à lutter contre l’égoïsme, cet aveuglement. Ce combat contre l’égoïsme représente une victoire contre la mort, la conquête de la vie éternelle étant logée dans le renoncement à la limitation qu’implique l’individualité, un renoncement qui est une victoire, avec dissolution du moi dans l’absolu. Cette dimension dramatique de la liberté suppose un processus, une ascèse. La composante religieuse est marquée dans la philosophie d’Antero de Quental, mais elle s’inscrit dans une sorte de quiétisme : « Dentro do homem está o reino de Deus », ce qui donne à l’homme d’immenses possibilités pour influer sur l’histoire, la conduire vers plus de moralité et de liberté. Ainsi, sa conscience du juste est le temple du Dieu unique. De ce point de vue, le sentiment religieux est essentiel à l’homme, un sentiment qui dans « Tendências gerais da filosofia na segunda metade do século XIX » se rapproche du bouddhisme. Cette vision morale du monde détermine sa philosophie politique marquée par le socialisme de Proudhon.

La libération des travailleurs doit être l’œuvre des propres travailleurs, de leur énergie morale et de la conscience de leur propre dignité. Leur effort doit être autant individuel que collectif. Dans tous les cas, la supériorité du socialisme sur les autres formes d’organisation sociale émane de sa supériorité morale. Antero de Quental est également l’auteur de thèses qui pourraient être qualifiées de radicales sur l’ibérisme et le fédéralisme, avec effacement des nations. Lire à ce sujet « Portugal perante a revolução de Hespanha ». Antero de Quental a profondément marqué la Geração de 70, notamment par cette conférence prononcée au Casino Lisbonense et intitulée « Causas da Decadência dos Povos Peninsulares ».

 

Une page manuscrite de la main de l’auteur de « Tendências gerais da filosofia na segunda metade do século XIX »

 

« Tendências gerais da filosofia na segunda metade do século XIX » est l’écrit en prose le plus important d’Antero de Quental. Il représente un panorama complet de son idéal philosophique. Je conseille aux lusophones l’édition de Editorial Comunicação, collection Estudos de Cultura Portuguesa, avec organisation, présentation et notes de Leonel Ribeiro dos Santos, sans oublier une bibliographie et des indices thématique et onomastique, ainsi qu’une anthologie qui occupe un bon tiers de cette édition : soit les interprétations les plus significatives suscitées par cet écrit majeur du XIXe siècle portugais, interprétations signées João M. de Faria e Maia, António Sérgio, Leonardo Coimbra, Joaquim de Carvalho, José Marinho et Fernando Catroga.

« Tendências gerais da filosofia na segunda metade do século XIX » a été rédigé au cours des derniers mois de l’année 1889, publié en trois parties dans « Revista de Portugal » au cours des trois premiers mois de l’année 1890.

Olivier Ypsilantis

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Des mémoires juives et le refuge portugais, un film de Nicholas Oulman, « Debaixo do Céu ».

 

Le trailer de ce long métrage (78 mn) de Nicholas Oulman :

https://www.youtube.com/watch?reload=9&v=4YOLMvD1Ys4

C’est un magnifique documentaire que je vous invite à voir. Son réalisateur, Nicholas Oulman dont la famille est installée au Portugal depuis 1920. Son père, Alain Oulman (1928-1990), est surtout connu pour avoir collaboré avec Amália Rodrigues, surnommée la Raina do Fado. Le premier documentaire de Nicholas Oulman, « Com que Voz » (2009), est un portrait de son père, un homme qui a été tracassé par le régime de Salazar. La musique de Diogo Cerelo Fragoso, très mélodique, achève de nous prendre dans une ambiance. Les films portugais ont la particularité de ne pas être doublés (une excellente particularité), d’être toujours présentés dans la langue originale avec sous-titrage en portugais. A ce propos, les Portugais attribuent volontiers leur polyglottisme à ce fait, contrairement aux Espagnols – guère portés sur la pratique des langues étrangères –, qui doublent les films, systématiquement, s’interdisant d’exercer leur oreille et, surtout, portant préjudice à l’ambiance des films.

 

Nicholas Oulman

 

Le documentaire dont il va être question, « Debaixo do Céu », est construit à partir de la mémoire de quelques réfugiés juifs qui narrent leur histoire, des voix qu’accompagnent des documents d’époque – c’est un film en noir et blanc, ce qui confirme une ambiance. Ils furent plus de cent mille Juifs à se rendre au Portugal d’où embarquer pour le continent américain. Ces voix (on ne connaîtra les visages qui s’y rattachent qu’à la fin, au générique) sont celles de : Anita Sanders, Arlette Sanders, Helga Liné, Irving Redel, Leon Zanger, Martin Nussbaun, Miriam Klein Kassenoff, Nina Miness, Solomon Berenholz.

C’est au cours de la réalisation de « Com que Voz » que Nicholas Oulman se mit à songer à ce qui allait donner presque dix ans plus tard « Debaixo do Céu », la mémoire de Juifs fuyant le nazisme et passés par le Portugal. J’ai vu ce film dans la belle salle du cinéma Ideal, rua do Loreto, à deux pas du Largo Do Camões, le plus vieux cinéma de Lisbonne, ouvert en 1904, et qui a porté successivement divers noms parmi lesquels Salão Ideal, Cine Camões, Cine Paraíso.

La structure de ce film se constitue en une sorte de patchwork, de collage aussi, ce qui permet de mieux rendre compte de ces temps heurtés et tout en fractures que ne le ferait une narration linéaire, fluide. Mais toutes ces histoires profondément personnelles, vécues dans divers pays d’Europe sous la botte nazie, confluent dans une fuite vers le Portugal. La force de ce film, un documentaire qui n’en est pas vraiment un au sens strict, tient en grande partie à ce que le visage de ceux qui se souviennent est absent, que seule leur voix nous accompagne, accompagne ces images, généralement intimistes, comme ces films pris par un parent et projetés dans le salon familial. C’est un film à la structure compartimentée mais dont chaque morceau s’intègre dans un mouvement général, à commencer par celui de la fuite vers un refuge, le Portugal. Le visage de celles et de ceux qui se souviennent n’apparaît qu’au générique, idem avec leur nom.

Ainsi que Nicholas Oulman le déclare dans une entrevue, il n’avait pas une idée précise de la structure de ce film ; ce n’est qu’au cours de la réalisation qu’elle s’est construite – et il en va souvent ainsi : à mesure qu’elle se construit, l’œuvre subit des transformations qui semblent procéder d’elles-mêmes et qui poussent de côté les plans préliminaires. C’est probablement mieux ainsi, que les choses se fassent aussi malgré nous.

Dans ce film, la présence de la voix est formidable, d’autant plus formidable que, je le redis, les visages qui s’y rattachent n’apparaissent qu’à la fin, au générique, et discrètement : ils ne prennent qu’une petite partie de l’écran, en coin. Et la musique, la très belle musique de Diogo Cerelo Fragoso, agit comme un liant sur des pigments : elle fait passer ces vies les unes dans les autres, constituant ainsi une matière homogène.

Le film s’ouvre et se referme sur Berlin filmé des airs, un travelling à basse altitude, Berlin 1945, un champ de ruines avec, bien visible, le symbole de cette capitale, la Brandenburger Tor. Cette séquence finale est légèrement colorée, comme on peut le voir sur les films d’époque, peu chargés en couleurs au point que lorsque Steven Spielberg a reconstitué les scènes du débarquement de Normandie, dans « Saving Private Ryan », influencé par les films d’archives en couleurs, il s’efforça de restituer la gamme chromatique d’alors en désaturant les couleurs.

Nicholas Oulman a longtemps pensé ce film, jamais systématiquement, par tâtonnements, ce qui lui donne cette densité particulière, cette modestie qui ouvre à l’attention totale, laisse le champ libre à l’intuition, à la sensibilité et aide le regard. Il commença par consulter des documents avant de se décider à interroger des mémoires vivantes, celle de personnes qui étaient alors des enfants, des femmes et des hommes de plus de quatre-vingts cinq ans et capables de se replacer dans leurs souvenirs d’enfance, une mémoire qui semble s’aviver chez les personnes âgées, une mémoire lointaine mais volontiers précise et fiable, contrairement à la mémoire récente.

 

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Enfants juifs en transit à Lisbonne, le 19 août 1944, prêts à embarquer à bord du navire portugais « SS Mouzinho ».

 

Ce film évite volontairement les images de guerre style documentaire. Il se concentre sur des images plutôt intimistes, des enfants à l’école, en famille, des images de fuite aussi, avec notamment le passage (risqué) des Pyrénées. Car la France qui est relativement sûre pour ces Juifs d’Europe centrale devient vite menaçante avec l’invasion allemande, invasion en deux temps avec cette zone dite « libre », jusqu’en novembre 1942. Ce mouvement de fuite vers le Portugal passe par l’Espagne, une Espagne presqu’entièrement dévastée par la Guerre Civile de 1936-1939. Je dis « presqu’entièrement » car le film montre une séquence balnéaire à San Sebastián, séquence qui aurait été parfaitement agréable sans la présence de nombreux soldats Allemands venus, il est vrai, se reposer et non faire la guerre. Une autre séquence espagnole montre des dévastations avec des enfants qui mendient à ces réfugiés qui passent en train un peu de nourriture et qui se disputent les morceaux de pain qu’ils leur donnent. Certains de ces enfants juifs voyagent séparés de leurs familles, disloquées par la guerre.

Nicholas Oulman est entré en contact avec ces femmes et ces hommes qui témoignent devant sa caméra par l’intermédiaire de Carlos Guerreiro qui gère un blog, « Aterrem em Portugal ! », blog qui se propose de rassembler des documents et des témoignages sur le Portugal de la période 1939-1945 :

http://aterrememportugal.blogspot.com/p/projeto-portugal-3945.html

Suite à la demande de Nicholas Oulman, Carlos Guerreiro se mit à enquêter et au bout de quelques mois il commença à lui transmettre des noms de Juifs passés par le Portugal au cours de ces années. Prise de contact par e-mail puis par téléphone (la plupart des interviewés vivaient aux États-Unis, sur la côte Est), une prise de contact pas toujours facile dans la mesure où il fallait gagner la confiance de l’interlocuteur, une personne âgée, sollicitée par un inconnu, pensant avoir affaire à du télémarketing. Après quelque effort, Nicholas Oulman parviendra à rencontrer entre dix-sept et vingt témoins. Certains étaient occupés par ailleurs, d’autres se montraient peu loquaces et n’offraient guère de matériaux à travailler. L’un d’eux, Sylvain, passé par le Portugal et fait citoyen américain à dix-huit ans, s’était engagé et était revenu en Europe sous l’uniforme américain. Un autre survivant, Fred, raconte en riant que le train à bord duquel il voyageait fut bombardé et que le petit garçon qu’il était crut à une fête avec feux d’artifice.

L’arrivée au Portugal suscite l’émerveillement. Le pays est modeste mais on n’y connaît pas la faim, les habitants sont accueillants et prennent soin de leurs maisons et jardins. Les espaces publics sont propres, un formidable contraste avec le pays voisin, dans un état d’immense misère. La mémoire des enfants ne s’intéresse pas au régime de Salazar auquel il n’est pas fait allusion, sauf une fois, en passant, par Sylvain, lorsqu’il évoque son séjour à Figueira da Foz, avec ce Portugais qui ne rêve que de quitter le Portugal et ce régime qu’il exècre. Pas la moindre allusion à Aristide Sousa Mendes car, une fois encore, Nicholas Oulman a pris le parti (défendable) de ne pas évoquer ce qui l’est presque toujours (et peut-être même toujours) dans un film à caractère documentaire relatif aux Juifs et au Portugal d’alors. « Debaixo do Céu » est un film en marge du documentaire au sens courant du genre. On devine par ailleurs sans peine le travail de montage, considérable et essentiel, à partir de nombreuses heures d’entrevues – certaines d’entre elles ont duré trois heures alors que le film dure à peine plus d’une heure et quart.

 

Résultat de recherche d'images pour "refugiados judeus lisboa"Arrivée d’un groupe de réfugiés juifs à la gare ferroviaire de Santa Apolónia, Lisbonne, septembre 1941.

 

Les personnes interviewées par Nicholas Oulman ne disposaient pas ou presque pas d’archives relatives à cette période, tout au plus quelques photographies, généralement cédées à un Holocaust Museum. Ces séquences filmées ne proviennent donc pas des archives de ces femmes et de ces hommes qui narrent leurs souvenirs d’enfance pris dans la montée du nazisme, de la guerre et de la fuite vers le Portugal dans l’attente d’un embarquement pour le continent américain. A partir de ces récits, de ces voix, Nicholas Oulman va s’approvisionner en matériel visuel dans des centres d’archives à l’aide d’Internet. Mais tout n’étant pas accessible par Internet, qui le plus souvent ne donne qu’une indication, il lui faut entrer en contact avec ces centres, certains d’un accès malaisé avec réponses qui tardent à venir, comme le très riche Bundesarchiv. Assez souvent, il doit se rendre sur place dans l’espoir d’amplifier et activer sa recherche. Bref, beaucoup de temps et de patience. Nicholas Oulman a toutefois reçu et sans tarder un soutien important, celui du United States Holocaust Memorial Museum (USHMM), Washington, détenteur des archives de Steven Spielberg qui a poursuivi un même but que Nicholas Oulman : préserver la mémoire. En retour, Nicholas Oulman dut s’engager à faire parvenir une copie brute (avant montage donc) des entrevues avec ces dix-sept à vingt survivants qui n’avaient pas laissé de témoignages (depoimentos), ou des témoignages fort succincts, à la USC Shoah FoundationThe Institute for Visual History and Education (à l’origine, Survivors of the Shoah Visual History Foundation), soit plus de cinquante mille témoignages de rescapés de la Shoah filmés et enregistrés par cet organisme fondé par Steven Spielberg en 1994 alors qu’il venait de terminer son film, « Schindler’s List ».

 

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On ne sait pas avec exactitude combien de Juifs purent échapper aux nazis grâce au Portugal. Dans « Histoire des Juifs portugais » de Carsten Wilke (Chandeigne, Collection « Péninsules », 2007, page 234), on peut lire : « Le Portugal aurait sauvé la vie à quarante ou cinquante mille Juifs persécutés par le nazisme ; certaines estimations doublent ou triplent même ces chiffres. Les réfugiés en attente d’embarcation étaient internés, sur ordre du gouvernement, dans des centres touristiques transformés en “zones de résidence constante” (Ericeira, Caldas da Rainha, Cúria, Figueira da Foz, São Julião da Barra) ; ils ne pouvaient les quitter sans autorisation policière et y étaient nourris aux frais des organisations juives. »

Olivier Ypsilantis

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Quelques souvenirs grecs – 2/2

 

En Header, l’actrice Irène Papas dans « Antigone » de Michael Cacoyannis.

 

Mon premier guide lorsque je suis allé à Mycènes : « Mycenae – A Guide to its Ruins and its History » by George E. Mylonas, Director of Excavations. Fifth Edition, Athens 1976. On y montre notamment (en page 55) l’empiétement du tombeau à coupole dit « de Clytemnestre » sur la Grave Circle B (ou Deuxième Cercle royal de tombes).

L’un des plus charmants musées archéologiques de la province grecque, celui de Nauplie, installé dans une sévère construction datant de la deuxième occupation vénitienne (1686-1715), plus exactement de 1713, une caserne à l’origine puis un entrepôt de la marine. Parmi les objets les plus exceptionnels qui y sont présentés, une cuirasse en bronze provenant d’une tombe mycénienne de Dendra, avec casque en dents de sangliers. Cette cuirasse avec larges anneaux plus ou moins ajustés les uns aux autres devait donner à celui qui la portait une agilité et une élégance de tonneau. Je me souviens aussi d’une peinture plutôt naïve montrant l’assassinat de Ioannis Capodistrias devant l’église Saint-Spyridon, à Nauplie précisément, en 1831.

Dans mes lointains souvenirs du Musée archéologique d’Hérakion, nombre de pièces se montrent, à commencer par une cruche de style marin décorée d’argonautes (provenant du palais de Zakro). Dans ce cas, il s’agit non pas les héros partis avec Jason à la recherche de la Toison d’or mais de ces sortes de poulpes à coquille. Noter l’élégance de la coquille dont l’enroulement répond à celui de trois tentacules partis d’elle et qui la surmontent comme un cimier, faisant du tout un pur signe.

 

Greece, Athens, National Archaeological Museum « The Spring Fresco », Santorin, détail.

 

La gestuelle du peintre sur les vases minoens à motifs floraux, le bonheur du peintre et le bonheur qu’il me transmet. Si je ne devais retenir qu’une peinture au monde, ce serait « The Spring Fresco » découverte par le Prof. Sp. Marinatos à Santorin (ou Théra, Θήρα). Mais j’allais oublier quelques peintures de maîtres chinois ! Et à bien y regarder, cette fresque minoenne serait immédiatement compréhensible à ces maîtres, avec ces oiseaux idéogrammatiques et ces structures rocheuses qui évoquent celles qu’ils célèbrent.

Ma mère préférait le roman au gothique. De même, elle préférait la sculpture grecque archaïque à la sculpture grecque classique.

Mon plaisir toujours confirmé à détailler des photographies d’Athènes et à les comparer avec ce que j’ai connu. Par exemple, devant ce modeste cahier, « Encyclopédie par l’image – La Grèce », Librairie Hachette, 1935, avec l’une des premières images, la ville moderne de Navarin, construite par les soldats français du corps expéditionnaire (voir expédition de Morée) à la fin des années 1820. A Delphes, presque rien n’a changé. A l’arrière-plan de cette photographie qui montre le Trésor des Athéniens, aucune construction, et aujourd’hui encore. Il faut dire que le site de Delphes est probablement le plus surveillé de Grèce (à l’exception de l’Acropole d’Athènes), tant pour son histoire que son emplacement, un immense amphithéâtre naturel dont le théâtre implanté dans la partie supérieure a su admirablement tirer parti puisqu’il en est le prolongement. Mais ce sont les vues d’Athènes d’alors qui me retiennent le plus, avec ces espaces vides aujourd’hui massivement construits. Pourtant, des espaces alors densément construits ont été dégagés. Certes, ils occupent en comparaison une aire bien réduite, mais ils existent. Ainsi cette photographie en pleine page qui montre le temple de Thésée (une appellation fantaisiste, une fois encore), un temple dorique plus ancien que le Parthénon et dont l’état de conservation est exceptionnel. Les abords de ce temple étaient construits et habités, tout un quartier qui sera exproprié par l’American School of Classical Studies at Athens (fondé en 1881) et rasé pour permettre les fouilles d’un site particulièrement dense au pied de l’Acropole. Mais regardez ce qu’est ce centre d’études et de recherche, une visite guidée : « A Life at the Athenian Agora », en compagnie d’un homme exceptionnel, John Camp :

https://www.ascsa.edu.gr/excavations/athenian-agora

Une édition plus récente, « Encyclopédie par l’image – Histoire grecque », Librairie Hachette, 1952. J’y retrouve l’une des plus belles représentations d’Athéna (une reproduction à partir d’un original en bronze de Phidias, selon Pausanias) : Atenea Lemnia au Museo Cívico Arqueológico de Bolonia.

 

Atenea Lemnia au Museo Cívico Arqueológico de Bolonia

 

Il faut savoir qu’Athènes n’était qu’une bourgade au milieu des années 1830, et une bourgade pauvre pour ne pas dire misérable. Quelque trois cents habitations s’entassaient, sans le moindre urbanisme, sur le versant septentrional de l’Acropole, avec une population mêlée de Grecs et d’Albanais. L’Athènes moderne naîtra de la décision du roi Othon, autoritairement, et il le fallait. Athènes doit beaucoup à ce roi et à ses architectes.

Le rapport des Allemands à la Grèce antique, à commencer par Friedrich Nietzsche et Johann Joachim Winckelmann.

Cette sculpture exposée au Musée archéologique national (Athènes) n’a vraiment pas ma préférence mais elle m’a toujours fait sourire. Elle date d’environ 100 av. J.-C. et met en scène Aphrodite et Pan. Elle a été trouvée en 1904 à Delos. La déesse qui est nue lève l’une de ses sandales et menace Pan (aux pieds de bouc). On suppose qu’il l’a surprise se baignant. Au-dessus de l’épaule de la déesse volette un tout petit ange ; il semble repousser Pan d’une main posée sur l’une de ses cornes, mais il sourit et peut-être même rit-il. Le sourire chez les Grecs et la bamboche jusque chez les dieux.

Fascinante bataille d’Hydaspes (326 ap. J.-C.), la dernière bataille rangée livrée par Alexandre le Grand, cette fois contre le roi indien Porus. Ci-joint, l’un des meilleurs résumés de cette bataille au cours de laquelle les Grecs perdirent un millier d’hommes, les Indiens douze mille :

https://www.youtube.com/watch?v=dCHGWVe9lq4

En souvenir de Bucéphale, son cheval qui l’a accompagné depuis le début de ses conquêtes, peut-être mort de vieillesse, peut-être mort des suites de blessures, Alexandre fait construire une ville qui porte le nom de ce compagnon, une ville aujourd’hui située dans le Pendjab pakistanais. Philippe II avait refusé d’acheter un cheval trop sauvage, avant de se reprendre sur l’insistance de son fils. Alexandre avait remarqué que l’animal craignait sa propre ombre ; il parviendra à le dompter en le plaçant face au soleil. Le père y aurait vu un signe prophétique, à en croire Plutarque.

La dénomination de « Bataillon sacré » recouvre de nombreuses histoires à différentes époques. Je ne retiendrai que la dernière, celle qui vit le jour en 1942, en Égypte où résidait une très importante communauté grecque.  Ce bataillon deviendra une unité d’élite au palmarès si considérable qu’on reste dubitatif, et pourtant… Le meilleur livre à ce sujet est probablement celui de Costa de Loverdo, « Le Bataillon sacré (1942-1945) », avec préface du général König (chez Stock, 1968). Ce livre a été conçu à partir d’une somme d’archives à ma connaissance jamais explorées, tout au moins aussi méthodiquement, mais aussi de témoignages de survivants, ce qui donne à l’ensemble une énergie épique qui s’ajoute à la rigueur. En bas de couverture, les grands blocs qui constituent cet ensemble sont annoncés : Le défi grec. Les commandos d’action lointaine. Au Sahara : l’avant-garde de Leclerc. La reconversion amphibie. Les pirates de l’Archipel. Ce livre rend compte des opérations (très peu connues pour certaines) de cette unité, comme la reconquête des îles du Dodécanèse, de ces commandos devenus « pirates de l’Archipel » avec coups-de-mains sur plusieurs îles de la mer Égée, notamment la destruction des canons de Navarone, rendue célèbre par le film de J. Lee Thompson, « The Guns of Navarone », inspiré du roman d’Alistair MacLean.

Ma grand-mère, charmante femme au teint mat et au nez joliment busqué, souriante et toujours prête à rire mais qui semblait traîner le poids d’un inexprimable exil. Elle ne fréquentait pas sa cuisine qui l’ennuyait et lorsque je lui rendais visite, elle commandait des plats chez un traiteur grec du quartier. Un jour, prise de court, elle me servit des feuilles de vigne farcies au riz venues d’une boîte de conserve. Les feuilles ne fondaient pas dans ma bouche, se collaient à mon palais, et j’eus de la difficulté à les recracher discrètement.

 

Avril 1941, le drapeau nazi est hissé sur l’Acropole d’Athènes.

 

L’immense souffrance grecque, une souffrance assez peu connue, pas assez connue. Une occupation allemande particulièrement meurtrière, avec des mouvements de résistance très actifs, suivie d’une guerre civile (1946-1949) non moins meurtrière et destructrice et peut-être même plus meurtrière et destructrice, une guerre civile bien moins connue que celle d’Espagne et qui mériterait pourtant de l’être au moins autant. Il est vrai qu’après les années 1939-1945, l’Europe était abrutie par les violences et les destructions et qu’un peu plus un peu moins… Au cours de cette guerre civile, le gouvernement d’Ernest Bevin, débordé par la violence et le chaos, fait appel aux États-Unis en février 1947. La Grèce est aussi le théâtre de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest d’un côté, mais aussi d’une rivalité latente en Méditerranée orientale et au Proche-Orient entre les États-Unis et le Royaume-Uni de l’autre.

A la charnière de l’Occupation et de la guerre civile, voici ce qu’il advint et qui explique au moins en partie la suite des événements. Le 12 octobre 1944, la capitale grecque se libère. Le 14 octobre suivant, une brigade anglaise sous les ordres du général Ronald Scobie arrive en Grèce, suivie quelques jours plus tard du gouvernement grec. Alors que le territoire national n’est pas encore libéré, ce général exige le désarmement de la Résistance grecque. Les ministres de l’E.A.M. (une organisation qui représente une large majorité du peuple grec et qui est considérée comme beaucoup plus qu’un simple mouvement de résistance) démissionnent tandis que l’E.L.A.S. refuse la dissolution et s’oppose aux troupes britanniques et royalistes qui ont débarqué en Grèce le 3 décembre 1945. Pendant plus d’un mois, on se bat dans Athènes. Les accords de Varkiza (12 février 1945) mettent temporairement fin aux violences. Ils prévoient la démocratisation de l’armée, des corps de sécurité publique, l’organisation d’élections et d’un plébiscite. La non-application de ces accords va réactiver les violences et déboucher sur une guerre civile.

Le 21 avril 1967, une junte de colonels prend le pouvoir au nom du roi – qui n’y était pour rien et dut s’incliner devant le fait accompli. Il est vrai que le gouvernement légal du pays avait été peu avant affaibli par la phase « parlementaire » du coup de force royal, une affaire embrouillée que je ne détaillerai pas ici. Ce coup de force s’était soldé par un échec mais – et j’insiste – il avait contribué à affaiblir le régime parlementaire, créant un climat favorable à un coup d’État militaire conduit par le roi et des généraux monarchistes, chose assez courante dans le pays. Pourtant rien de tel n’arriva et, avec l’appui de la C.I.A., une autre solution fut retenue. Le roi s’efforcera de rétablir la situation mais finira par quitter le pays.

Olivier Ypsilantis

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Quelques souvenirs grecs – 1/2

 

Nauplie. Montée vers la colossale forteresse Palamidi (Παλαμήδι), l’une des plus colossales forteresses d’Europe et peut-être même la plus colossale. Je déambule dans cet ensemble très complexe (il date de la seconde occupation vénitienne, 1686-1715) tout en m’efforçant de concevoir le travail qu’il a supposé. Palamidi, petit-fils de Poséidon, considéré comme le roi des inventeurs par les Grecs d’alors ; en effet, la liste et la variété de ses inventions sont étourdissantes. Je me souviens de la vue que j’avais de cette forteresse : Nauplie et son golfe, la plaine d’Argolide et les côtes du Péloponnèse, un vertige !

Lépante. Mon plaisir à détailler ce golfe où les Turcs ont été tués en si grand nombre (comme à Navarin auquel je reviendrai). Ce sont les galéasses vénitiennes, une douzaine (elles constituaient l’avant-garde de la flotte chrétienne), qui jetèrent la confusion chez les Turcs. Contrairement aux autres galères dont l’artillerie tirait dans l’axe, celle de cette douzaine de galères tirait latéralement, ce qui sema la confusion dans les rangs ennemis.

 

Plan de la bataille des Thermopyles (480 av. J.-C.)

 

Les Thermopyles. Je parcours le défilé et des souvenirs du film « La bataille des Thermopyles » (1962) de Rudolph Maté me reviennent. Mais il me faut faire des efforts, le tracé du littoral ayant été fortement modifié par des apports alluvionnaires. Aujourd’hui, des hauteurs de ce défilé, une vaste plaine se découvre. Je me souviens tout particulièrement du tracé du mur des Phocidiens derrière lequel les Grecs se tenaient. Je me souviens du sentier du traître, celui qui montra aux Perses le moyen de contourner la défense grecque, ce traître qu’enfant j’aurais voulu tuer de mes propres mains.

Je me souviens de mon premier logement à Athènes, rue Ypsilantis, à Kolonaki, ce quartier central et chic édifié sur l’une des pentes du Lycabette. Les fenêtres s’ouvraient au ras du trottoir, ce qui me distrayait lorsque j’écrivais, surtout lorsque passaient les belles athéniennes. Le déménagement dans Plaka allait m’être favorable : j’étais distrait mais différemment et revenais plus aisément à mon travail, j’y revenais même avec plus de conviction.

Baignades à Gythion. Au loin, parfois, l’île de Cythère. La légende rapporte que Pâris et Hélène (épouse infidèle de Ménélas) auraient passé leur première nuit amoureuse sur l’île de Kranai (vers laquelle je nageais volontiers) avant d’embarquer pour Cythère et, de là, vers Troie. On connaît la suite. Sur une terrasse de Gythion, je prends le soleil tout en lisant un essai de Georges Haldas – cet écrivain suisse d’expression française, né de père grec et ayant passé son enfance à Céphalonie – et en buvant du retziné.

Volos. Ma chère mère à la recherche de la demeure de ses grands-parents, photographie en main, une vaste demeure néoclassique ornée d’une frise d’acrotères. On ne tarde pas à lui faire comprendre qu’un tremblement de terre (celui de 1955 me semble-t-il) l’a détruite. Mon émerveillement au musée de la ville, avec ces quelque trois cents stèles funéraires d’époque hellénistique, peintes ou sculptées. Elles avaient été retirées d’une proche nécropole, vers 50 ap. J.-C., pour renforcer à la hâte les défenses de la ville. Les parties ornées ayant été tournées vers l’intérieur, les archéologues purent réunir sans trop d’efforts une trouvaille exceptionnelle.

La station de métro Botzaris, à Paris, à quelques pas du parc des Buttes-Chaumont. J’y descendais pour retrouver une amie, au cours de mes années d’études. Ce souvenir me reconduit vers un autre souvenir, à Missolonghi qui d’une certaine manière est à la Grèce ce que Massada est à Israël.

Éleusis. Août. Chaleur accablante. Sueur et poussière, avec les cheminées de l’industrie qui crachent, là-bas. Je m’efforce malgré tout de comprendre le plan du sanctuaire, sa partie grecque tout au moins. Voie sacrée, portique de Philon, Telesterion, le cœur du sanctuaire. Mais la chaleur est telle que je finis par remettre l’étude des Mystères à plus tard, dans la pénombre d’une pièce, volets fermés, sous un ventilateur, avec grands verres d’eau fraîche. Et, à ce propos, je repense à « The Colossus of Maroussi » de Henry Miller, lu au cours de mon premier voyage en Grèce, à ce mot qu’il avait appris, un mot essentiel dans cette chaleur : νερό, (se prononce neró), soit « eau ».

Un printemps. Visite du champ de bataille de Chéronée (338 av. J.-C.). Philippe II de Macédoine contre les cités grecques activées par Démosthène. Alexandre y fait ses premières armes ; il a dix-huit ans. Le Bataillon sacré (des Thébains) est anéanti.

Mantinée dans le Péloponnèse, une étendue bien verte en ce début de printemps. C’est là que tomba Épaminondas (en 362 av. J.-C.). En parcourant ce haut-lieu de l’histoire grecque dont il ne reste presque rien, je découvre une étrange construction, un assemblage de styles et de matériaux. J’en prends de nombreuses photographies. Cet édifice mériterait d’être aussi connu que le Palais Idéal du Facteur Cheval. Sa construction remonte aux années 1970 ; son auteur, me dit-on, un architecte américain d’origine grecque ; mais personne pour me donner son nom.

Santorin, l’intuition de Spyridon Marinatos. L’article majeur de Ferdinand Fouqué paru dans « La Revue des Deux Mondes », en 1869, et dans lequel il affirmait que Santorin avait été le foyer d’une très brillante civilisation avant la catastrophe de 1530 av. J.-C.

 

Plan de la bataille de Navarin (20 octobre 1827)

 

Excursion à Navarin et sa rade dans laquelle une force navale anglo-franco-russe détruisit une force navale turque bien supérieure. Il arrive que des massacres me réjouissent, en l’occurrence celui de ces milliers de Turcs écrasés par l’artillerie de marine de cette force combinée. Chaque 20 octobre, je célèbre cette bataille de 1827 en ouvrant une bouteille de vin grec.

On évoque volontiers l’expédition d’Égypte, expédition militaire mais aussi scientifique ; on évoque moins celle de Morée (1828-1833) qui lui ressemble pourtant par son aspect savant et s’en inspire.

Mycènes, la citée grecque qui a ma préférence – je la préfère même à Delphes – autant pour son site et ses vestiges que pour l’histoire qui s’y rattache. Fascination devant le Premier Cercle royal de tombes – je pense à la découverte des masques d’or. C’est guidé par une phrase de Pausanias laissant entendre qu’Agamemnon avait été enterré à l’intérieur de l’enceinte que Heinrich Schliemann découvrit sans tarder cet ensemble de tombes. Fascination aussi à l’intérieur de cette tombe à coupole dite « tombe d’Agamemnon » (ou « trésor d’Atrée »), fascination essentiellement due à cette désignation, pourtant fantaisiste.

Monemvassia et son malvoisie qui fut tant appréciée des Anglais. On rapporte que le duc de Clarence, condamné à mort par son frère Edward IV, put choisir les conditions de sa mise à mort. Il demanda à être noyé dans un tonneau de… malvoisie, ce qui fut fait.

Ma mère à Olympie, particulièrement intéressée par l’atelier de Phidias, un espace rectangulaire identifié au cours de fouilles dans les années 1950.

Bouboulina, héroïne grecque, à la tête d’une flottille de bricks et de goélettes à bord de son navire amiral, une solide corvette baptisée « Agamemnon ». Anthony Quin prononçant ce nom, amoureusement, dans « Zorba le Grec ».

Skyros, île natale d’une ancêtre poétesse. C’est dans cette île des Sporades qu’est inhumé le poète Rupert C. Brook (1887-1915), embarqué avec la Mediterranean Expeditionary Force (MEF), décédé de maladie à bord d’un navire-hôpital français ancré devant Skyros. Écoutez son poème, « The Soldier » lu par David Barnes :

https://www.youtube.com/watch?v=BcDQZTJU_aA

Vallée du Tempé, une vallée importante dans la mémoire familiale, une vallée entre Macédoine et Thessalie. Les ancêtres célébraient sa fraîcheur et sa végétation. La nymphe Daphné s’y transforma en laurier (d’où son nom) pour échapper aux assiduités d’Apollon.

Céphalonie et de lointains cousins que je n’ai pas encore rencontrés. Une histoire venue de Crète et de Byzance. Des drames géologiques et humains. Les séismes de 1953, le plus violent, celui du 12 août, avec soulèvement de toute l’île, avec glissements et fissures qui entraînent ou engloutissent des villages entiers.

 

L’Acrocorinthe au fond, sur la hauteur. Vue prise du temple d’Apollon.

 

Corinthe et l’Acrocorinthe, l’une des plus vastes forteresses de Grèce et même du monde, avec cette vue à couper le souffle. Sur le point culminant, à l’intérieur de cette très vaste enceinte, l’emplacement d’un temple à Aphrodite. L’ordre dit « corinthien », une dénomination hasardeuse et discutée, n’a pas ma préférence. Dans « De architectura », Vitruve rapporte sous forme de légende qu’une fille de Corinthe décéda et que sa nourrice déposa sur sa tombe des petits vases placés dans une corbeille et recouvrit le tout d’une tuile. Mais cette corbeille avait été involontairement placée sur une racine d’acanthe qui ne tarda pas à pousser. Le sculpteur Callimaque venant à passer devant aperçut ce panier à présent orné de feuilles. Séduit, il s’en inspirera pour élaborer un nouveau type de chapiteaux, à Corinthe.

Ma grand-tante porte à l’auriculaire une chevalière aux armes des empereurs de Byzance, l’aigle bicéphale. Sa famille prétend descendre d’Alexis Ier Comnène, ce que je n’ai jamais pu vérifier. J’ai souvent remarqué que les très vieilles familles éprouvaient le besoin d’en rajouter, que prises par le vertige de l’ancienneté elles s’efforçaient de franchir la limite symbolique de l’an 1000 en espérant se porter en deçà. Des légendes se construisent et se répandent, dans la famille et hors de la famille. Une question toutefois : ces légendes ne se nourriraient-elles pas d’un peu de vérité ?

Olivier Ypsilantis

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Une semaine à Setúbal (Portugal) – 3/3

 

2 juillet. J’ouvre le volume 35 (janvier 2002) de la revue Archives Juives (Revue d’histoire des Juifs de France), dégotée il y a peu dans l’amoncellement d’un bouquiniste de Lisbonne. Je m’arrête sur un article intitulé de « Ratisbonne à Lustiger » de Frédéric Gugelot, un article qui s’attache à la figure du converti, particulièrement présente de la fin XVIIIe siècle aux années 1960-1970, une figure qui procède de la reconnaissance de l’égalité civile des Juifs. Deux types de conversion : pour des raisons pragmatiques (mariage, assimilation, promotion, etc.) ou spirituelles. Figures de proue parmi ces derniers : les frères Ratisbonne (Alphonse et Théodore) et les frères jumeaux Lémann (Joseph et Augustin). Ce phénomène reste très limité en France. Un point qui mérite d’être souligné (pas vraiment surprenant à bien y penser) : la majorité des convertis d’origine juive viennent de milieux fortement sécularisés. Ces convertis rendent compte de l’absence de tradition religieuse chez leurs parents. Alphonse Ratisbonne juge que le judaïsme est désuet, formaliste et vide de toute substance, ce que dit également René Schwob qui va jusqu’à déclarer que le judaïsme n’est plus une religion (contrairement au catholicisme) mais une philosophie. De fait, c’est plus l’acculturation ou l’intégration que la conversion qui menace alors le judaïsme. Les convertis sont des cas extrêmes, des cas qui ont tendance à occulter leur conversion. La conversion peut être une réaction à la sécularisation. Alphonse Ratisbonne écrit dans une lettre à sa sœur Éliza Cerf Beer : « J’aime encore mieux être chrétien, bon catholique que de voir ma famille, mes frères et mes sœurs, leurs enfants, vivre sans aucun sentiment religieux ». Les frères Lémann exigent quant à eux la ségrégation des Juifs et leur exclusion de toute fonction d’autorité. Il faut lire « L’entrée des Israélites dans la société française et les États chrétiens », 1886, de l’abbé Joseph Lémann. Pour les frères Lémann, le destin d’Israël est d’achever le christianisme en commençant par la conversion des Juifs. L’abbé Joseph Lémann transfère l’élection juive à la France. La conversion est envisagée comme l’étape finale d’une intégration déjà bien engagée. Pour Pierre Hirsch, qui se convertit au cours de la Grande Guerre, la conversion représente l’absolu de l’intégration. Certains de ces convertis rentrent dans les ordres. Parmi eux, les frères Ratisbonne et les frères Lémann, déjà cités, mais aussi Jean-Marie de Menasce, Max Jacob (qui célèbre la beauté des processions dans sa Bretagne natale), Samuel Stehman, Jean-Marie Lustiger, Bruno Hussar. Dans la famille de Jean-Marie Lustiger, le judaïsme est considéré comme une vieillerie mais l’identité juive (la judéité) est respectée. Jean-Marie Lustiger : « Enfant, je ne percevais mon judaïsme que comme une identité sociale, puisque toute l’éducation que j’avais reçue était essentiellement laïque », une remarque centrale car elle découple judaïsme et judéité ; autrement dit, la conversion fait quitter le judaïsme mais n’efface pas la judéité, elle peut même accentuer sa présence – et c’est le cas pour Jean-Marie Lustiger.

 

Marie-Alphonse Ratisbonne (1814-1884)

 

Du rôle central de la Vierge Marie dans nombre de conversions de Juifs. Voir Alphonse Ratisbonne qui comme bien d’autres convertis prend le prénom de Marie lors de son baptême. Le choix du prénom Jean-Marie (voir Jean-Marie de Menasce et Jean-Marie Lustiger) n’est pas un hasard : Jean est le disciple préféré de Jésus et c’est à lui qu’il confie sa mère, Marie, avant de mourir ; et Marie est… Israël.

Afin de justifier leur conversion, Alphonse Ratisbonne et les frères Lémann n’hésitent pas à reprendre les arguments essentiels de l’antijudaïsme séculaire : la trahison de Judas (voir Alphonse Ratisbonne), le catholicisme (l’Église), et plus généralement le christianisme, comme aboutissement du judaïsme, de la tige à la fleur… Il y a une même exaltation chez Paul de Loewengard et chez les frères Lémann qui voient l’Église comme juive dans sa vie profonde. C’est là un argument essentiel : en insistant ainsi sur la judéité de l’Église, on laisse sous-entendre que la conversion n’est pas une trahison…

Dans le récit de sa conversion, et tout en repoussant le judaïsme sans ménagement et en appelant à la conversion, René Schwob revendique sa judéité. Jean-Jacques Bernard suit une dialectique comparable lorsqu’il déclare que la conversion d’un Juif au christianisme « n’a été qu’une synthèse, et ceux qui se croyaient détachés, l’eau du baptême les a faits juifs en même temps ». Étrange dialectique qui me met mal à l’aise. Je n’éprouve aucune sympathie (euphémisme) pour ces pirouettes dialectiques. Jean-Jacques Bernard écrit également cette stupidité dont seuls sont capables les convertis : « Un juif qui devient chrétien parachève à lui seul une évolution, rachète dans une certaine mesure l’aveuglement de ceux qui n’ont pas reconnu le Dieu annoncé. Et cela postule que, comme juif devenu chrétien, devenu Christ sur terre, il sera inlassablement crucifié par ses frères encore égarés ». Suite à cette « brillante » considération, je me permets d’ajouter que quand un Juif est con, il est vraiment con…

Sur la Praça de Bocage, une grande pâtisserie dont l’intérieur, et sur deux niveaux, s’orne de portraits et d’écrits du poète dont la place porte le nom et au centre de laquelle se dresse sa statue. Des passages de ses écrits ont été imprimés sur des panneaux de plexiglas.

 

Praça de Bocage, Setúbal, avec au centre la statue de Bocage.

 

3 juillet. Ciel couvert et vent frais. Combien d’habitations et de commerces à l’abandon ? Sur la petit place où je suis assis, je pourrais m’essayer à une « Tentative d’épuisement d’un lieu stubalense » ; mais le mouvement y est plutôt rare et, en conséquence, cet exercice risquerait de traîner indéfiniment. Rien à voir avec la place Saint-Sulpice, à Paris, le poste d’observation de Georges Perec, ou la place du Capitole, à Toulouse, mon poste d’observation. J’observe le va-et-vient d’une colonne de fourmis entre des pavés tout en écoutant le susurrement des pneumatiques sur le pavé.

Marche dans Setúbal, dans le Bairro do Troino, le plus populaire des quartiers de la vieille ville. Un monument colossal, une tête de femme aux yeux bandés de très mauvaise facture. Il m’intrigue néanmoins et je me penche sur la légende qui l’accompagne. Il commémore le 13 mars 1911, soit « os fuzilamentos de Setúbal », la répression menée contre les ouvrières et ouvriers de l’industrie de la conserverie qui réclamaient une augmentation des salaires, une manifestation au cours de laquelle furent tués sur l’avenue Luísa Todi, Mariana Torres et António Mendes. Ce monument a été inauguré le 8 mars 2016, à l’occasion de la Journée internationale des femmes.

Bairro do Troino. Je m’arrête pour lire un poème peint sur un mur. Une femme qui passe le balai sur le trottoir me demande si j’aime la poésie. Je lui réponds que je l’aime et qu’afin d’améliorer mon portugais je me promène pour l’heure avec une édition des « Sonetos » de Florbela Espanca. Elle oublie son balai, j’oublie le poème peint et la suis dans sa bodega, une vaste salle aux volumes amples et simples où la structure de la toiture est bien visible, avec d’épais murs en pierre. Et, au fond, des vins de la région au tonneau. Je suis dans la Taberna do Fernando dos Jornais, rua Paulino de Oliveira, 30-32. La patronne me propose ses beignets à la morue, os melhores pasteis de bacalhau da região, et elle m’explique avec application comment les confectionner. Petites tables en bois et tabourets assortis, années 1950 ou 1960. Pas un touriste. La patronne et son mari s’asseyent à une table voisine pour le déjeuner, de la morue, encore, qu’ils prennent dans une casserole en fer émaillé. La patronne dénonce ces horribles graisses saturées qui pourrissent la moitié de l’humanité et ces sucres industriels qui pourrissent l’autre. Elle vante les vins au tonneau, les plus naturels, et dénonce les alcools distillés qui eux aussi abîment les organismes. Nous sommes bien d’accord. A ce propos, son petit vin rouge du pays est délicieux et donne de la gaîté. Au mur, un portrait kitsch de Bocage ; on ne peut qu’apprécier la présence d’un poète dans une bodega. Tout en buvant un deuxième verre, j’en viens à penser que la pratique d’une langue étrangère est le seul vrai dépaysement, surtout à l’heure de la transhumance toujours plus massive des masses, à l’heure où le voyage n’est plus que déplacement. Nous terminons sur de délicieuses galettes craquantes offertes par la patronne, une production artisanale de la Pastelaria Bolacha Piedade (Av. Luísa Todi, 502) à base de graines d’erva doce comme on le dit couramment au Portugal pour désigner la Pimpinella anisum. Elle se ramasse dans le parc naturel voisin d’Arrábida.

 

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António Baldaque da Silva (1852-1915)

 

Visite du petit musée d’archéologie et d’ethnographie de Setúbal. Partie dédiée à l’archéologie. Toujours la même émotion devant les pierres taillées, des choppers aux « feuilles de saules » et aux « feuilles de laurier », une émotion d’enfant. Même émotion devant ces fragments d’argile aux incisions décoratives bien primitives, certaines faites à l’aide de coquillages, ce qui permet d’imprimer sans effort des motifs parfaitement réguliers. Néolithique final, les idoles-plaques en schiste (xisto) avec agencements gravés d’alignements de triangles (remplis de hachures finement entrecroisées) et de lignes brisées. Le diagramme du Dr. Hans-Heinrich Herlemann, avec structure des coûts de la production agricole. Un élément de collier en os avec deux lapins (coelhos) cul contre cul, symbole de la fertilité. Les Phéniciens dans l’estuaire du Sado. Chercher de plus amples informations sur Abul et la Ilha de Pessegueiro, au large de Porto Covo. Partie dédiée à l’ethnologie. De très belles maquettes de bateaux dont j’admire les lignes autant que les couleurs. Les gens de la mer ont décidément un sens de la couleur que n’ont pas les gens de la terre. Parmi ces maquettes, une muleta do Barreiro e Seixal au gréement d’une invraisemblable complexité, une embarcation remplacée vers la fin du XIXe siècle par le batel do Barreiro e Seixal, au gréement simplifié. L’exploitation du sel dans l’estuaire du Sado, à partir du XIIIe siècle. Une maquette du iate do sal. Différents types de casiers (covos) pour la pêche à la langouste, à l’anguille, etc. Les gravures didactiques d’António Baldaque da Silva (1852-1915), officier océanographe et hydrographe, auteur d’un classique : « Estado actual das pescas em Portugal » (1891). Sur un pan de mur sont exposés les ustensiles qu’emportait le berger de l’Alentejo (pastor alentejano), avec large emploi du liège (cortiça extraite du sobreiro), un produit qui commença à acquérir une valeur économique au XIVe siècle, sous le règne de D. Dinis. Sur un autre pan de mur est exposé tout le matériel nécessaire au tirador de cortiça. Le manque de sardines en Bretagne profita à Setúbal qui devint un important centre de la conserverie de poisson. En 1897, il y avait vingt-six conserveries à Setúbal. Dans la salle du fond qui fleure le parquet ciré, une crèche XIXe siècle (presépio), grande tradition portugaise. Le paysage rocailleux dans lequel elle s’insère est suggéré par un agencement de morceaux de liège, peints par endroits, et sur lesquels a été coulé ici et là un peu de plâtre, lui aussi peint. Il faut regarder de près pour ne pas croire à de la terre cuite.

Olivier Ypsilantis

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Une semaine à Setúbal (Portugal) – 2/3

 

Sur l’avenue Luísa Todi, un discret monument est dédié à l’artiste. Il a été inauguré en 1933, à l’occasion du centenaire de sa mort. Le buste est de Leopoldo de Almeida. Le style années 1930 se laisse deviner dans le piédestal et ses redans. Retour au Mercado do Livramento dont j’admire une fois encore les proportions et la belle rigueur. Le répertoire décoratif années 1930 est essentiellement constitué de redans, verticaux et horizontaux. Dans les deux passages, en façade, de monumentaux azulejos célèbrent les produits de la mer et de la terre ainsi que le travail des femmes et des hommes. Sur certaines de ces compositions, des cheminées d’usines, des conserveries exclusivement.

Sur cette même avenue, un Monumento à Resistência Antifascista, à Liberdade e à Democracia, œuvre de José Aurélio (avec référence au 25 avril). C’est un monument particulièrement écrasant. Il est constitué d’un empilement de trois tétrapodes anti-houle pour digue en béton. Plus j’observe ce colossal monument, plus j’y perçois un ready-made et moins j’en perçois le « message » – Monumento à Resistência Antifascista, à Liberdade e à Democracia ?

Dans un faubourg de Setúbal, une maison en ruine sur laquelle a été apposée en 1953 une plaque en marbre, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Luísa Todi. Elle serait née ici, le 9 janvier 1753, « conforme a tradicão oral ».

Marche vers la forteresse São Filipe. Temps couvert, vent frais, ce qui aide la marche. Tout en marchant, des pensées plutôt tristes me viennent, des pensées liées au terrible encombrement de l’espace mondial, un phénomène qui ne cesse de s’amplifier et qui s’apparente bien au cancer. Et cette natalité effrénée dans certains pays, l’Afrique où la population a quadruplé en un demi-siècle. L’Égypte, l’Algérie, des phénomènes terrifiants. J’ai longtemps été malthusien ; puis j’ai quelque peu oublié cet essai qui m’avait tant impressionné lorsque j’étais jeune, « An Essay on the Principle of Population ». A présent, il me revient dans toute sa force, dans toute sa pertinence alors que je marche dans ce parc d’Arrábida. La bombe D (démographique), une expression moins utilisée mais qui n’a rien perdu de sa pertinence. Et de fil en aiguille, des souvenirs de lectures de Gaston Bouthoul (très lu dans les années 1970 et quelque peu oublié) me reviennent. Il faut que je relise Gaston Bouthoul.

 

La forteresse São Filipe

 

Fort de São Filipe, un colosse. Je m’efforce de concevoir la somme des travaux qu’il a exigée, mais je dois en oublier. Magnifique vue d’ensemble sur Setúbal. Les vieux quartiers sont bien modestes en comparaison des quartiers modernes qui les entourent. La ligne de verdure de l’avenue Luísa Todi. Dans l’épaisseur des murailles, une chapelle estilo joanino, avec voûte en plein-cintre entièrement recouverte d’azulejos dont la palette se limite au bleu, un camaïeu bleu. On y relate la vie de São Filipe, des scènes que souligne un répertoire du Baroque, avec guirlandes de fleurs et médaillons. Je détaille longuement les mouvements du pinceau, la gestuelle de l’artiste – ou des artistes ? Le retable en bois doré (de 1736), riche de ses colonnes salomoniques, sent bon le bois, l’atelier d’ébénisterie. Au plafond, les armoiries royales. Le ciel s’est dégagé et, à présent, je distingue sur une mer bleue de larges nappes de sable très lumineuses. Là-bas, la presqu’île de Tróia et toute la profondeur de l’estuaire du Sado. Cette énorme forteresse du XVIe siècle a été construite sur ordre de Filipe I (1527-1598) et sur les plans de l’architecte Filipe Terzi ; après la mort de ce dernier, Francisco Turriano a pris sa suite. Les travaux commencèrent en 1582, en présence du roi. Plan irrégulier (considérant la topographie) en étoile à six branches.

Les Portugais expliquent leur relative facilité pour les langues (comparativement aux Espagnols) par le fait qu’au Portugal tous les films (cinéma et télévision) sont présentés dans la langue d’origine contrairement à l’Espagne, experte en doublage. J’insiste, pour les Portugais c’est la principale raison de leur meilleur rapport aux langues. Je ne remets pas en question leur conclusion, mais je ne suis pas certain qu’elle explique tout ni même qu’elle soit la principale raison. Il me semble qu’il y en a bien d’autres, et certaines plus importantes. Les sonorités du portugais sont plus subtiles que celles de l’espagnol, tout au moins sont-elles plus assourdies, ce qui oblige à tendre l’oreille. Et ce n’est pas un hasard si l’Espagnol supporte beaucoup mieux le bruit que le Portugais et qu’il chante généralement moins bien que ce dernier. Au Portugal, j’ai écouté des chorales de villages qui m’ont mis les larmes aux yeux ; rien de tel en Espagne où la voix est généralement trop poussée. Je n’en aime pas moins immensément le castillan.

 

L’avenue Luísa Todi

 

Assisté au match Portugal-Uruguay dans une taverne du vieux Setúbal. La patronne, très maternelle. Si le Portugal gagne, il n’y aura que quelques coups de klaxons dans la minute qui suit le résultat ; rien à voir avec l’Espagne qui peut faire la fête toute la nuit et plus. J’aime le Portugal mais il m’arrive de regretter l’Espagne. Je suis donc ce match. Le Portugal marque un but ; la patronne tape une fois dans ses mains et regagne sa cuisine. Je suis vraiment au Portugal. La rue est calme. La télévision ne couvre pas le cri des mouettes. Étrange pays, vraiment, tout au moins comparativement à l’Espagne.

L’Uruguay, l’une de mes prochaines destinations, peut-être. Le monde s’encombre, et assez affreusement. Il n’y a pas autant à voir en Uruguay qu’en Italie ou qu’au Mexique, mais qu’importe ! C’est même mieux ainsi. La transhumance internationale me fatigue. Je cherche l’espace. La pampa d’Argentine et d’Uruguay, les steppes de l’Asie centrale et j’allais ajouter la Mongolie ; mais la Mongolie devient elle aussi touristique. Tout s’encombre. Et si j’en suis venu à préférer Setúbal à la proche Lisbonne, c’est d’abord parce que le Portugal y est plus perceptible. Lisbonne, Airbnb, les espaces de coworking, les low costs, les valises à roulettes sur le pavé, les smartphones… Dans Lisbonne centre, il m’arrive de chercher les Portugais.

 

1er juillet. Ciel voilé, vent frais. De très nombreuses habitations de la veille ville sont à l’abandon, certaines trop abîmées pour être restaurées. Certes, il y a le « romantisme des ruines », une tendance à laquelle ne sont pas étrangers Giovanni Battista Paranesi ou Hubert Robert, d’admirables artistes, pour ne citer qu’eux. Mais dans mon cas, ce romantisme s’impose des limites, d’autant plus aisément que le flambant neuf termine sans tarder dans la désuétude ou la décrépitude. Lorsqu’on marche dans les grandes villes du Portugal, on peut s’exercer au jeu suivant : savoir si telle construction (maison ou immeuble) est inhabitée ou non. Ainsi, hier, de ma fenêtre, ai-je découvert qu’un certain nombre de constructions que je croyais abandonnées étaient habitées. J’ai eu la surprise de voir du linge sécher à plusieurs fenêtres.

Setúbal, rues et ruelles vides. Quelques passants sur l’avenue Luísa Todi. Je finis par trouver un petit restaurant dans une ruelle. J’écoute les mouettes et les sonorités du portugais devant un verre de muscat de Setúbal.

 

Setúbal, le port de pêche.

 

Un bouquiniste, probablement le seul de la ville. En vitrine, une surprise : « Lutei até ao fim », sous-titré « Memórias dum voluntário espanhol na guerra de 1939-1945 », de Miguel Ezquerra Sánchez (1913-1984), un livre dont j’ai lu la version espagnole il y a quelques années. Il a d’abord été édité au Portugal, en 1947, à Lisbonne, où l’auteur s’était réfugié afin de s’éloigner de l’Espagne franquiste qui l’ennuyait et le tracassait. L’Espagne d’alors, soucieuse de faire oublier ses sympathies pour les régimes de l’Axe et de ne pas déplaire aux vainqueurs, n’envisageait pas de publier les souvenirs d’un homme qui s’était engagé chez ceux qui allaient être vaincus. Aussi la version espagnole ne paraîtra qu’en 1975, juste après la mort de Franco, sous le titre « Berlín, a vida o muerte ». A ce propos, les divergences au sein de la droite espagnole au cours des années 1930, de la Guerre Civile et jusqu’à la mort de Franco et au-delà ne sont pas moins intéressantes à étudier qu’au sein de la gauche espagnole. La version espagnole de ce livre a été retouchée mais je ne sais jusqu’à quel point car je n’en ai pas lu la version originale, portugaise donc. L’histoire de la División Azul et celle de la Legión Española de Voluntarios (L.E.V.) ont été et restent étudiées mais très peu d’historiens savent qu’un groupe de combattants espagnols sous les ordres de Miguel Ezquerra Sánchez était présent à Berlin, aux abords de la Chancellerie. Dans « Berlin: The Downfall 1945 », Anthony Beevor ne signale pas la Unidad Ezquerra. Lorsque Miguel Ezquerra Sánchez publia ses souvenirs en Espagne (Ediciones Acervo, Barcelona, 1975), des témoins des événements rapportés étaient encore en vie. Ils ont admis le sérieux du récit dans ses grandes lignes même s’ils jugent que certaines séquences (fantaisistes) pourraient y avoir été insérées.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Une semaine à Setúbal (Portugal) – 1/3

 

27 juin 2018. Commencé la lecture du petit livre de Mário de Sá-Carneiro, « Loucura » (publié en 1912), soit neuf courts chapitres. Cet écrit évoque un suicide, celui d’un personnage fictif, le sculpteur Raúl Vilar. Mário de Sá-Carneiro se suicidera le 26 avril 1916, dans un hôtel, 29 rue Victor Massé, Paris, IXe arrondissement.

Je lis ce petit livre lentement. J’en savoure chaque chapitre, chaque paragraphe, chaque phrase, chaque mot enfin. Une fois encore, le mot nenhum (proche de l’espagnol, ningún) se détache de la page et s’impose comme un patronyme mystérieux, patronyme d’un souverain ou d’une famille cachée parce que traquée… Saudade, entre Mário de Sá-Carneiro et Florbela Espanca…

 Le Mercado do Livramento (1930)

 

Mais enfin, pourquoi ce mot s’impose-t-il de la sorte ? J’ai pensé qu’il pourrait s’agir de l’homophonie inconsciemment perçue de « Nenhum » et « Nussbaum », Felix Nussbaum dont un certain autoportrait me revient souvent, à l’improviste et dans tous ses détails. Claude Lévi-Strauss percevait une homophonie entre « Brésil » et « grésiller », une homophonie qui « plus que toute expérience acquise, explique qu’aujourd’hui encore je pense d’abord au Brésil comme à un parfum brûlé ». Lorsque le mot nenhum se décline au féminin (nenhuma), il ne s’impose pas et file dans le courant de la phrase.

Revu ce film essentiel (prémonitoire) : « La Ville sans Juifs » (Die Stadt ohne Juden), 1924, de Hans Karl Breslauer, un film muet. Ce film prémonitoire en regard du nazisme (qui en 1924 n’en est qu’à ses débuts) risque de se vérifier une fois encore dans nombre de villes d’Europe, avec la poussée musulmane, arabo-musulmane plus particulièrement.

 

28 juin. La fenêtre de la chambre donne sur la petite place devant l’église Nossa Senhora da Graça. A l’intérieur de ladite église, l’or doux des retables riches de leurs colonnes salomoniques. La nef et les bas-côtés sont recouverts d’une voûte en bois et en plein-cintre décorée de peintures, notamment dans la nef, qui montrent des balustrades avec bouquets placés à intervalles réguliers. Mais le plus étonnant sont ces colonnes de style toscan qui bordent la nef, des colonnes couvertes de motifs décoratifs peints au XVIIIe siècle, des entrelacs floraux dont la palette met l’eau à la bouche. Cette église reconstruite dans la seconde moitié du XVIe siècle est flanquée en symétrie de deux clochers robustes qui délimitent une baie serlienne, soit un groupement de trois baies : une baie centrale couverte d’un arc en plein cintre et deux baies latérales couvertes d’un linteau. Un ensemble trapu, sobre et harmonieux. Beau contraste entre la pierre sombre et les parties blanches fraîchement repeintes.

Partout des habitations à l’abandon. Des fiches industrielles d’où émergent des cheminées en briques. Une vie lente par rapport à la proche Lisbonne. Avec ces commerces désuets, je me vois dans les années 1960-1970.

 

L’église Nossa Senhora da Graça sur laquelle donne la fenêtre de ma chambre.

 

Rêverie spatio-temporelle. Les vitesses de récession étaient dans l’Univers plus grandes qu’aujourd’hui. Les forces de gravitation n’ont cessé de ralentir le mouvement d’expansion. La récession n’ayant jamais cessé, on peut en déduire que les nébuleuses étaient en contact les unes avec les autres, simultanément, il y a quatre milliards et cinq cent millions d’années, soit l’âge de l’Univers depuis qu’il est en expansion. Avant l’expansion, toute la matière de l’Univers devait être constituée d’une substance unique homogène, extraordinairement dense, le « fluide nucléaire », soit l’état le plus concentré de la matière. Un centimètre cube de « fluide nucléaire » pèse deux cent cinquante millions de tonnes. En tenant compte de cette densité l’Univers tel que nous le supposons aurait été contenu dans une sphère de deux cent vingt millions de kilomètres de rayon seulement, soit plus ou moins le rayon de l’orbite de Mars.

Dans le port de pêche de Setúbal, de nombreux bateaux en bois comme on n’en voit plus dans nombre de pays d’Europe. Quelques noms : « Jovem do Sado », « Vontade de Deus », « Virgem Bõa », «  Timon & Pumba », « Deus é poderoso ». L’immense presqu’île de Tróia tend à faire de l’estuaire du Sado une lagune. Des installations industrielles à perte de vue, chose plutôt rare dans les environs de Lisbonne où prospèrent les friches industrielles, comme à Barreiro. Étrange pays, surtout pour l’Espagnol que je suis devenu, à mon insu. Une légère tristesse partout, sur l’épiderme des façades mais aussi dans les attitudes et les regards.

J’en reviens à cette (hypothétique) sphère originelle. L’abbé Georges Lemaître fut le premier à l’imaginer. Comme un atome géant, un œuf dont l’Univers serait sorti, sorti d’un atome radioactivement instable qui aurait explosé spontanément au moment de sa formation, une explosion à l’origine de tout l’Univers. Mais comment cet atome primitif fait de « fluide nucléaire » en est-il venu à être ? Une hypothèse parmi d’autres : celle d’un Univers s’effondrant sur lui-même et en un même endroit, un effondrement qui se serait arrêté au maximum possible de densité de la matière : le « fluide nucléaire » dont l’élasticité aurait arrêté la contraction de l’Univers avant de le refaire se dilater. Mais alors, d’où venait le précédant Univers qui s’était lui aussi dilaté ? Peut-être d’un Univers en expansion et dont l’expansion aurait été arrêtée par la gravitation, l’amenant ainsi à se contracter puis à s’effondrer sur lui-même. Schéma d’un Univers oscillant, en diastole-systole. Question déterminante pour l’avenir de l’Univers : quelle quantité de matière contient-il ? Est-elle en quantité suffisante pour arrêter son expansion (théorie de l’Univers oscillant) ou bien en quantité insuffisante, ce qui permettrait à l’Univers de se dilater à jamais ?

 

29 juin. Setúbal est bordé sur un côté par les hauteurs du parc d’Arrábida, un vaste parc qui s’étend jusqu’à Sesimbra. Le centre de la ville s’articule le long de la très large avenue Luísa Todi (Luísa Rosa de Aguiar, 1753-1833), une célèbre cantatrice d’opéra dont j’ignorais jusqu’au nom avant de venir ici. Je détaille sur une carte l’extraordinaire découpe de l’estuaire du Sado, non moins extraordinaire que celle de l’estuaire du Tejo.

Le très beau marché central de Setúbal, le Mercado do Livramento montre la richesse de cette région, avec les produits de la mer et de la terre, une richesse que célèbre un immense panneau d’azulejos, au fond du marché et sur toute sa largeur, avec les travaux des pêcheurs d’un côté et des agriculteurs de l’autre, travaux où la femme est bien présente. Au centre de cette suite d’images, une vue générale de Setúbal. Apaixone-se pelo mercado de Setúbal dit une affiche. Pour ma part, c’est déjà fait.

 

La maison de Bocage

 

Sur les plaques d’égout, Águas do Sado saneamento avec la silhouette d’un dauphin bondissant. En l’église de São Sebastião, splendeur et décrépitude. Une forte odeur de sardine grillée dans les rues de la ville.

Visite de la maison natale de Bocage (Manuel Maria Barbosa du Bocage, 1765-1805). Longue conversation avec la responsable du musée, notamment au sujet de l’immense fonds photographique d’Américo Ribeiro, la mémoire de Setúbal, une mémoire humaine d’une densité particulière. Dans la soirée, pluie fine.

 

30 juin. Tôt le matin, le pavé mouillé. Setúbal reste encore relativement épargné par le tourisme international – mais pour combien de temps ? –, à cette nourriture internationale et aux valises à roulettes qui font beaucoup de bruit sur le pavé de Lisbonne. Des bruits espacés, clairs. Le frottement d’un balai passé avec énergie. Je détaille sur une carte la découpe des côtes du Portugal (une découpe en dentelle entre Aveiro et Ovar) puis le tracé de la frontière entre le Portugal et l’Espagne. Il est intéressant d’observer que d’importants et nombreux segments de cette frontière sont délimités par un cours d’eau, du rio Minho, au Nord, au rio Guadiana, au Sud. Le Douro qui débouche à Porto délimite un important segment de frontière, au Nord du pays. Si je remonte son cours, cette rivière prend une direction nord-est avant de s’enfoncer dans l’Espagne, un peu au-dessus de Miranda do Douro. Le rio Tejo qui débouche à Lisbonne forme l’un des côtés de cette pointe qui s’enfonce dans le Portugal. Le rio Guadiana marque un segment de frontière tout au sud du Portugal avant de se perdre dans le Portugal puis marquer un autre segment de frontière. Et je ne fais que citer les quatre rivières principales. Je pourrais en venir à leurs affluents, comme le rio Chança (affluent du Guadiana) ou le rio Sever (affluent du Tejo) qui forme l’autre côté de cette pointe qui s’enfonce dans le Portugal.

Je feuillette le Jormal Municipal (N° 67). J’y apprends que Setúbal a subi le 28 février 1969 un tremblement de terre (terramoto) de 7,9 sur l’échelle de Richter. Parmi les édifices endommagés, le Palácio Feu Guião auquel une pleine page est consacrée, avec, en tête d’article, une photographie d’Américo Ribeiro qui montre l’édifice alors converti en Centro de Bem Estar dos Reformados de Setúbal ainsi que l’indique un panneau accroché à un balcon, un centre qui fonctionna jusqu’en avril 1974. L’état de dégradation du palais s’y laisse deviner.

Marche dans Setúbal. Praça du Bocage. A. M. M. du Bocage admiradores seus portuguezes e brazileiros MDCCCLXXI. La statue du poète est placée sur une haute colonne cannelée à chapiteau corinthien, une statue de Pedro Carlos dos Reis. Le monument a été inauguré le 21 décembre 1871 (le poète est mort un 21 décembre).

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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