L’espoir iranien

 

Je ne vais pas agiter ce que ne cessent d’agiter les médias de masse, à savoir l’extrême dangerosité d’un pays, l’Iran, également appelé « La République des Mollahs », ce qui est simplificateur mais de ce fait plaît. Je ne suis pas un laudateur de ce régime, je ne le suis en rien, mais je sais qu’il n’est pas aussi caricatural (aussi simple) qu’on nous le présente, qu’il est parcouru de dissensions internes qui pourraient faire l’objet de nombreux articles. J’aime l’Iran que je ne limiterai jamais à l’agitation médiatique où l’information et la désinformation sont charriées pêle-mêle comme dans un fleuve de boue. Aussi, pour ne pas être emporté à mon tour par ce fleuve toujours en crue, j’en reviens souvent à Karl Kraus. Combien de fois m’a-t-il sauvé de la noyade, de la mitrailleuse rotative – la Rotationsmaschinengewehr – et, à présent, de la presse numérique qui amplifie le phénomène presse écrite, soit la cadence de tir de la maschinengewehr ?

L’Iran est un pays fier de son passé préislamique. Il lui rend hommage et en aucun cas pour amuser les touristes. Sur le site prestigieux entre tous de Persépolis, de très nombreux groupes de petits Iraniens accompagnés de leurs professeurs visitent, attentifs, ce haut-lieu de leur histoire. Les portraits des dignitaires du régime (à commencer par celui de son fondateur, l’ayatollah Khomeini) ne sont pas si nombreux dans les lieux publics. Et il n’est pas rare de surprendre dans un commerce une représentation du tombeau de Cyrus à Pasargades ou le portrait d’un empereur achéménide.

 


Carte géographique de l’Iran

 

Que Dieudonné M’Bala M’bala et Alain Bonnet dit Alain Soral soient allés faire leurs dévotions auprès des ayatollahs par antisionisme ne m’étonne en rien ; mais ils ne saliront pas ma sympathie pour l’Iran, pour le peuple iranien, une sympathie qui par ailleurs n’entame en rien mon sionisme, un sionisme que d’aucuns jugeront extrême puisqu’il admire Jabotinsky (auteur d’un texte fondamental, « Le Mur de Fer (Nous et les Arabes) », un manifeste de 1923), acclame Jérusalem capitale d’Israël et ne verrait pas d’un mauvais œil l’activation du Plan de paix Elon de Benny Elon (ministre du Tourisme du gouvernement Sharon) et du Parti Moledet.

Le passé préislamique de l’Iran est immense, c’est aussi pourquoi nombre d’Iraniens ont une discrète voire une secrète sympathie pour les Juifs et Israël. Ils se sentent leurs égaux. Je n’ignore pas qu’il y a des fanatiques chiites qui promeuvent le concept de l’impureté des non-musulmans, des Juifs en particulier, mais rien ne m’indique qu’ils soient nombreux. Par ailleurs, l’Iran n’a jamais été en guerre contre Israël, ce qui ne signifie pas qu’il faille se laisser aller et ne pas garder un doigt sur la gâchette, mais ce fait est plutôt rassurant : les Iraniens n’ont aucune idée de revanche sur Israël dont ils admirent les capacités, contrairement aux Arabes qui n’admettent pas leurs raclées successives par ceux qui il y a peu leur étaient soumis. Ce point est particulièrement important ; le ressentiment est un activateur de la violence tant entre nations qu’entre individus. En Iran, on ne goûte guère cet excrément que sont « Les Protocoles des Sages de Sion ». On préfère cet autre faux, moins nocif, « Les Mémoires de Hempher ou la Fable “wahhabite” ».

L’Iran est fier d’un passé que l’islam n’occupe qu’en partie. Et si le chiisme est à l’origine une affaire arabe, les Iraniens se sont emparés de cette tendance ultra-minoritaire au sein du monde arabe probablement avec l’idée de la retourner contre ce monde. Car en Iran, on n’oublie pas que l’envahisseur est arabe, au point qu’un homme comme le général Bahram Aryana, auteur de « Pour une éthique iranienne », proposa de nettoyer l’Iran de l’alphabet arabe. Les Iraniens sont très sensibles au fait que le golfe Persique ne soit pas nommé golfe Arabique ou même golfe Arabo-Persique. Et je pourrais multiplier les exemples dans ce genre.

Je ne vais pas soupeser dans cet article les décisions de Donald Trump au sujet de l’Iran. L’homme n’est en rien le benêt qu’on a plaisir à nous présenter dans la presse française. Il connaît fort bien le fonctionnement des médias de masse et il sait activer ses fumigènes pour mieux manœuvrer. Je considère par ailleurs Benyamin Netanyahou comme un très grand chef de gouvernement. J’insiste, car ma sympathie pour l’Iran – le peuple iranien – peut être mal comprise.

 

Carte linguistique de l’Iran

 

Une guerre contre l’Iran aurait un effet terrible sur le long terme. Cette guerre serait menée avec la complicité des Arabes (si je m’en tiens à la situation actuelle), à commencer par les Saoudiens et autres Arabes en plaqué or, ceux qui du Maroc aux confins du Moyen-Orient activent avec leurs capitaux la radicalisation du monde arabo-sunnite, sans oublier l’Afrique subsaharienne, le Pakistan et j’en passe, une radicalisation qui se ferait sentir plus durement encore en Europe, à commencer par la France (où la population arabo-musulmane est particulièrement nombreuse), avec multiplication des mosquées et des salles de prière complaisamment financées par le pire de ce monde qui se trouve être non seulement notre fournisseur en pétrole, un produit toujours hautement stratégique, mais aussi notre client, un client qui s’offre des produits à très haute valeur ajoutée.

L’Iran souffre d’un sentiment d’encerclement. Ce sentiment a activé au cours de l’histoire et dans nombre de pays une attitude belliciste qui a assez souvent conduit à des guerres. Dans le cas de l’Iran, ce sentiment est justifié, et il l’est d’autant plus que ce grand pays multi-ethnique (les Perses, les Azéris et les Kurdes formant l’essentiel de la population iranienne) craint toujours la fracture. On pourrait en particulier évoquer le cas du Baloutchistan. L’Iran est donc soumis simultanément à des forces centripètes et centrifuges.

L’Iran doit être surveillé, et je rejoins les préoccupations israéliennes, les Israéliens qui par ailleurs ont des antennes particulièrement fines, compte tenu de leur très longue histoire souvent diasporique. Leur inquiétude ne leur fait pas perdre de vue qu’une collaboration avec les Iraniens serait des plus fructueuses et dans tous les domaines. Beaucoup d’Iraniens d’Iran m’ont dit aimer les Juifs de la diaspora et d’Israël en insistant sur les similitudes qu’ils estiment partager avec eux. En Israël, les Juifs d’Israël m’ont tenu le même genre de propos.

La présence de la femme est en Iran très marquée dans l’espace public ; et je ne prétends pas à partir de mon constat de simple voyageur tirer des conclusions sur sa condition. Je dis simplement que la présence de la femme iranienne en impose. Les femmes sont par exemple plus nombreuses que les hommes dans les universités, toutes disciplines confondues à commencer par les sciences. Le savoir sous toutes ses formes est très prisé en Iran, comme il l’est chez les Juifs et en Israël. Il ne l’est pas tant chez les Arabes, mais rien n’est perdu…

La question du voile est très agitée, si je puis dire. En Iran, les femmes sont diversement voilées car le voile est une obligation, mais chacune travaille son style. Je n’ai jamais vu en Iran de porteuses de niqab, jamais. Peut-être en trouvera-t-on dans la minorité arabe de la province du Khuzestan, sur les bords du golfe Persique où je ne me suis pas rendu. Le visage des Iraniennes (elles font très volontiers usage du maquillage avec finesse et discrétion) est souvent aigu dans les traits et le regard ; et on pense intelligence. Il y aurait un livre à écrire sur la manière dont l’Iranienne, et pas seulement de Téhéran, place son foulard, un foulard généralement de couleurs vives et posé à l’occasion loin derrière le front, sur un lourd chignon par exemple. Un pays où la femme est si présente dans les rues et les espaces publics, et malgré toutes les ignominies qu’elle doit subir par la faute du régime mais aussi d’habitudes antérieures à ce régime, me laisse espérer un avenir pas nécessairement cauchemardesque pour le pays.

 

Carte religieuse du Moyen-Orient

 

L’Iranien est nationaliste. On lui en fait le reproche ; je ne le lui fais pas. Les raisons du nationalisme iranien sont diverses, lointaines (prestige incomparable d’une histoire multimillénaire) et plus proches. Les Iraniens n’oublient pas qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale, ils ont été pris en tenaille par les Soviétiques au Nord et les Britanniques au Sud. Le shah Reza Palhavi fut accusé de sympathie pour les nazis. C’était un prétexte pour les uns et les autres. Le shah espérait simplement contrebalancer l’influence menaçante de deux impérialismes sur son pays grâce à un autre impérialisme qui ne le menaçait pas directement. Mais surtout, les Iraniens n’oublient toujours pas les manigances britanniques autour de leur pétrole, avec cette guerre larvée (1951-1954) contre l’Anglo-Persian Oil Company devenu un État dans l’État, et dont Muhammad Mossadegh, alors Premier ministre, proposa la nationalisation, nationalisation ratifiée par le shah Reza Palhavi le 1er mai 1951. On connaît la suite.

L’Iran doit être surveillé, comme un joueur d’échecs est surveillé par son adversaire. Nous n’avons pas affaire à des fous furieux mais à des dirigeants rationnels, très fins observateurs, diplomates millénaires. Nous ne sommes plus dans le contexte du début des années 2000 qui vit une guerre menée sous des prétextes hautement fallacieux, la guerre d’Irak ou seconde guerre du Golfe. Et, surtout, l’Iran n’est pas un quelconque pays arabe. A ce propos, et sans entrer dans les détails, c’est aussi et d’abord la guerre contre l’Irak qui a conduit l’Iran, tout naturellement pourrait-on dire, à constituer ce qui est communément nommé « le croissant chiite », une stratégie activée par le fameux sentiment d’encerclement, au cœur de bien des conflits, passés (pensons par exemple à la France au cours de la guerre de Trente Ans), présents et probablement à venir, je le redis.

Une guerre contre l’Iran ne ferait qu’augmenter l’emprise arabo-musulmane sur l’Europe, la France en particulier. Il faut aussi tenir compte de ce danger potentiel et particulièrement insidieux. Nous Européens d’origine et Juifs d’Israël sommes bien plus proches du peuple iranien que d’autres peuples voisins !

 Olivier Ypsilantis

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Quelques notes sur l’art – 3/3

 

Le sculpteur Béothy (1897-1961) évoque ces artistes qui repoussent toute théorie et prennent le parti exclusif de la spontanéité. Il se garde de décrier cette dernière et reconnaît que l’idée initiale d’une œuvre naissante se passe de toute explication. Mais à partir de cette idée, la route est longue et souvent tortueuse ; cette route qui conduit à la préparation et la réalisation de l’œuvre relève de la technique et du travail, un travail volontiers artisanal. Des architectes conduits par Le Corbusier ont décrété que la beauté d’une construction (et qu’importe le type de construction) est exclusivement définie par sa fonction (voir par exemple les silos à grain qui ponctuent l’espace américain). Il y a pourtant d’autres critères d’harmonie nous dit Béothy, comme la division harmonique du plan visuel qui n’est pas (nécessairement) déterminée par la fonction. S’il existe une théorie harmonique musicale, il n’existe pas une théorie harmonique spatiale, rien qu’une idée vague. Dans « La Série d’or », un article organisé en trois parties (soit respectivement « Spontanéité et théorie – Efficacité pratique et beauté – Traité d’harmonie spatiale »), Béothy s’efforce de circonscrire les contours d’une théorie harmonique spatiale – il s’agit d’une théorie pratique qui en sculpture lui est « comme un outil de mise au point de l’esquisse brute de l’intuition ». La Série d’or a pour base la Sectio Aurea. La Série d’or est le développement en série infinie de la division spéciale d’une distance où la plus petite partie est à la plus grande comme la plus grande est à la distance entière. Cette méthode est particulièrement souple et dynamique, plus souple et dynamique que les résultats des méthodes géométriques. Lorsque Béothy évoque son métier, on pense avoir affaire à un musicien ou un mathématicien. Il faut lire son entretien avec Raymond Bayer (professeur à la Sorbonne) dans « Entretiens sur l’Art abstrait » (chez Pierre Cailler, Genève, 1964). Cet homme de méthode ne repousse en aucun cas l’intuition, au contraire, car sans elle il ne se passerait rien ou pas grand-chose. Par ailleurs, ce théoricien est aussi un praticien, cet artiste est aussi un artisan et je l’imagine volontiers polir amoureusement surfaces et volumes.

 

Une sculpture d’Étienne Béothy

 

Je reviens volontiers vers certains peintres anglais de l’époque victorienne, peu connus, peu novateurs dira-t-on, il n’empêche. J’apprécie l’aspect narratif (documentaire) de leurs œuvres ainsi que des ambiances précises. Parmi eux, William Quiller Orchardson ; et je pense plus particulièrement à ses deux compositions : « Mariage de Convenance » (1884) et « Mariage de Convenance – After ! » (1886). Dans cette première composition, une longue table où le repas est servi ; en bout de table, à gauche, la femme ; elle s’ennuie. Un domestique verse du vin dans le verre du mari qui semble contrarié de voir sa femme ainsi. Elle est jeune, il est grisonnant. Dans cette deuxième composition, même endroit, soit un riche dining-room à la lumière tamisée. Le mari esseulé est assis à côté de la cheminée, et le couvert n’a été mis que pour lui. Le mariage et la vie conjugale, vaste et éternel questionnement abordé par William Hogarth. Mais quelle morale tirer de ces scènes victoriennes ? Le message (moral) n’est pas aussi explicite qu’avec William Hogarth et peut-être ne faut-il envisager que le simple plaisir de mettre en scène un moment du quotidien de la bonne société anglaise d’alors.

 

J’ai découvert les regards ardents des femmes de James Tissot (1836-1902) chez un marchand d’estampes de la rue de Seine, à Paris. Je les ai découverts en même temps que les regards des femmes du peintre et graveur arménien Edgar Chahine. Ce sont des gravures à l’eau-forte à l’occasion rehaussées à la pointe-sèche ce qui accentue la profondeur et le velouté des noirs. James Tissot fuit la Commune de Paris pour Londres. Ses premières œuvres anglaises consistent en caricatures pour le périodique « Vanity Fair », ce qui le lance. On lui commande des portraits, puis il peint des toiles de grandes dimensions montrant des fashionable English social occasions, ce qui conforte son succès. La plus célèbre de ces toiles, « The Ball on Shipboard » (1874). On critique pourtant son relatif manque de narration et de message à caractère moral – on sait que depuis William Hogarth la peinture devait délivrer un message édifiant, moral. Mais qu’importe ! James Tissot prend plaisir à détailler les tenues féminines, ce qui fait dire au tout-puissant John Ruskin que ses compositions sont des « unhappily mere colour photographs of vulgar society ». En 1876, il se met en ménage avec une divorcée, Kathleen Newton, ce qui porte préjudice à sa carrière. La beauté de cette femme définit un type qui soutient sa création, tant dans ses peintures que ses gravures – on pense à Jane Burden avec Dante Gabriel Rossetti. Ce sont ses gravures qui me retiennent avant tout, avec ces noirs veloutés, ces regards qui happent. Les élégantes se pressent, elles pique-niquent, elles font salon dans des jardins, elles flânent dans les rues les plus élégantes de Londres ou le long de la Tamise, avec forêts de mats. James Tissot a passé son enfance et sa jeunesse à Nantes. Il aime les ports et les bateaux et il les observe avec un œil professionnel. Après la mort de Kathleen Newton, en 1882, il revient à Paris où il peint d’élégantes parisiennes. Je n’ai jamais considéré James Tissot comme un peintre superficiel ; de même, je n’ai jamais considéré Marcel Proust comme un écrivain superficiel. L’un et l’autre sont des observateurs qui prennent des notes, scrupuleusement, avec cette juste distance qui leur permet de rendre discrètement compte de la comédie sociale et d’une certaine nostalgie qui donne une tonalité voilée au monde.

 

Eau-forte et pointe-sèche de James Tissot

 

Parmi les écrits les plus nutritifs sur l’art moderne, « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » suivi de « Point et ligne sur plan – Contribution à l’analyse des éléments de la peinture » de Kandinsky (soit respectivement, dans les titres originaux, en allemand donc : « Über das Geistige in der KunstInsbesondere in der Malerei » et « Punkt und Linie zu Fläche: ein Beitrag zur Analyse der malerischen Elemente »). Ces écrits sont d’autant plus précieux qu’ils sont issus de la réflexion et de l’expérience d’un artiste et non d’un critique d’art ou d’un historien de l’art, deux activités que je tiens par ailleurs et a priori en haute estime.

J’ai d’emblée aimé Kandinsky, d’abord par des livres et des revues d’art puis par des musées, d’Allemagne surtout. C’est au cours de mes années d’études qu’un professeur nous invita à lire « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier », un livre écrit en 1910 et dont la première édition paraîtra en janvier 1912. Ces textes théoriques ne flottent pas en eux-mêmes ; ils sont irrigués par des observations et des expériences d’artiste. Certaines parties sont conçues comme des suites d’aphorismes, d’autres sont strictement techniques. Ces pages laissent pressentir l’esprit du Bauhaus, ce moment majeur de l’art moderne européen, de l’art envisagé comme une totalité où l’art pour l’art et les arts appliqués fusionnent pour donner l’art total.

Ces pages à l’occasion très techniques ne s’enferment jamais dans la technique et son jargon ; elles restent inspirées et invitent à de vastes rêveries, avec ces symboles tournés vers l’universel. Je pense qu’un lecteur du Sepher ha-Zohar trouverait dans ces traités de Kandinsky matière à enchantement et inversement. Il faut lire ces pages sur le langage des formes et des couleurs, ces formes et ces couleurs qui définissent notre quotidien et auxquelles nous ne prêtons généralement guère attention.

Kandinsky ouvre « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » par une considération sur l’affinité profonde des arts en général, de la musique et de la peinture en particulier. A ce propos, il faut lire l’entretien de Raymond Bayer et quelques autres avec le sculpteur Béothy qui développe des précisions sur les affinités musique/sculpture et musique/sculpture et mathématiques. C’est un entretien hautement technique, néanmoins inspiré, et dans lequel je me suis perdu plus d’une fois.

La théorie des couleurs est chez Kandinsky d’une parfaite cohérence. Socle de cette théorie : la qualité de la couleur (chaud/froid, clair/obscur) qui situe d’emblée la spatio-temporalité de l’élément coloré. Mais lisez et relisez ces deux traités qui ont beaucoup à voir avec la symbolique de textes fondateurs.

 

Couverture de l’édition originale de « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » (1911).

 

Le palladianisme va retrouver de la vigueur et s’épurer dans le monde de l’aristocratie des Whigs où l’on dénonce les errements du Baroque. Le palladianisme sera ainsi à l’origine du néo-classicisme en Angleterre. Le trio Lord Burlington / William Kent / Colen Campbell pose les fondements du palladianisme. Le palladianisme va pousser de côté la tradition défendue par Christopher Wren (la tradition du Baroque) et entretenue par James Gibbs, tradition issue de l’architecture romaine. Les nombreuses country houses et les palais en ville construits dans le style palladien par une pléiade d’artistes. Sous la direction de Beau Nash (Richard Nash), toute une ville, la cité thermale de Bath, est conçue selon les principes palladiens et antiquisants par John Wood I et John Wood II. Le palladianisme est repris par Robert Adam, pour la structure d’ensemble tout au moins ; car pour la décoration intérieure, il suit d’autres principes. La longue vie du palladianisme en Angleterre se termine sous la Régence, avec John Nash (1752-1835). De l’Angleterre, le palladianisme gagne la Nouvelle-Angleterre et marque les débuts de la République des États-Unis d’Amérique. Voir la liste des constructions palladiennes dans ce pays. L’immense Andrea Palladio qui est à l’architecture ce que Platon est à la philosophie.

 

Dans les grands musées de peinture, je ne me sens vraiment chez moi que devant les maîtres de la peinture chinoise et de la peinture hollandaise, sans oublier les paysages de Corot et de certains peintres de l’école de Barbizon. Tous ces artistes ont au moins une chose en commun : la qualité du silence. Les peintures religieuses, si nombreuses au Museo del Prado, Madrid, peuvent être admirables – je les admire et les étudie – mais je ne fais que les admirer et les étudier avant de m’en éloigner pour la fraîcheur du vent sur un rivage des Flandres, pour la structure d’un grand arbre peint par Théodore Rousseau ou Paul Huet, pour la ligne claire d’une cascade dans des montagnes de Chine, pour les nuages de Richard Parkes Bonington, pour…

 

L’admiration de Picasso pour les dessins d’Ingres, son trait comme gravé. Et, de fait, chez Picasso le dessin prime. Ses peintures sont presque toujours un affreux barbouillage. Picasso, cet immense producteur de déjections (peintes) est véritablement admirable comme dessinateur et graveur, la gravure étant une prolongation – une affirmation – du dessin. J’ai été six mois, à mi-temps, gardien au Musée Picasso, dans le Marais, à l’époque où ce musée recrutait des étudiants en histoire de l’art, capables de répondre aux éventuelles questions de visiteurs. J’ai détaillé nombre de peintures, dessins, gravures et sculptures de Picasso et durant des centaines d’heures. Je n’écris donc pas à la légère – il est si facile de juger un artiste. Picasso est un dessinateur parmi les plus grands mais sa peinture est au mieux médiocre ; et ce que sa peinture vaut, elle le vaut par le dessin. Les dessins de Picasso sont capables de capter une physionomie en quelques traits, et sans reprise. Pensez au portrait d’Igor Stravinsky (1920), entre autres portraits.

 

Dessin d’Ingres, autoportrait.

 

Ce portrait d’Igor Stravinsky me fait revenir à cette exposition qui reste l’un de mes plus beaux souvenirs d’expositions parisiennes, une exposition précisément dédiée à Igor Stravinsky, fin 1980, au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Nombreux dessins de Picasso, à commencer par le portrait de ce musicien par ailleurs reproduit en couverture du catalogue de cette exposition et en pleine page. A ce propos :

Je me souviens qu’une photographie montrait Igor Stravinsky prenant la pose pour jouer de la lyre sur la calandre détachée d’une automobile Citroën années 1930.

Je me souviens d’une photographie montrant Igor Stravinsky assis sur un banc en compagnie de son ami Charles-Ferdinand Ramuz qui conçut avec lui le projet d’une œuvre pour « une espèce de petit théâtre ambulant », aux moyens limités et dont la narration serait inspirée d’un conte populaire russe, « Le déserteur et le diable ».

Je me souviens de projets de costumes mais aussi de décors de Natalia Gontcharova pour « L’Oiseau de feu ».

Je me souviens du rideau, des décors et costumes de Henri Matisse pour le ballet en un acte d’après le conte d’Andersen, « Le Rossignol ».

Je me souviens d’un grand portrait en pied d’Igor Stravinsky par Jacques-Emile Blanche. Ses dimensions dominaient l’exposition mais il n’en constituait pas la pièce la plus intéressante.

Je me souviens que Rimsky-Korsakov guida le jeune Igor Stravinsky.

Je me souviens… mais j’arrête !

Olivier Ypsilantis

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Quelques notes sur l’art – 2/3

 

Carlo Mense et ses portraits, un peintre en apparence sage, peu susceptible d’attirer l’attention des nazis ; et pourtant… Ces derniers ne s’y trompèrent pas et firent saisir et détruire plusieurs dizaines de ses œuvres en 1937. Ses portraits montrent des bourgeois en bonne et due forme, avec des arrière-plans tranquilles, comme s’il ne s’était jamais rien passé, comme si la guerre avait eu lieu sur un autre continent, une autre planète même. On est à l’opposé des portraits de George Grosz ou Otto Dix pour ne citer qu’eux, des artistes pouvant être étiquetés au premier coup d’œil comme appartenant à l’Entartete Kunst. Mais cette neutralité des portraits de Carlo Mense n’est qu’apparente. Sous l’épiderme plutôt sage se cachent un vide et une absence, dans les regards et les arrière-plans. Carlo Mense ne cherche pas à créer des images irréconciliables avec l’ordre social, comme celles d’Otto Dix ou George Grosz, pour ne citer qu’eux, une fois encore. Je suppose que les regards nazis s’y sont repris au moins à deux fois avant de classer Carlo Mense dans l’Entartete Kunst.

Emil Nolde s’est installé sur les rivages de la mer du Nord. Ce fils de paysans du Schleswig-Holstein (de son vrai nom, Hans Emil Hansen) a pris le nom de son village natal, Nolde. Il va se laisser séduire par les valeurs du Blut und Boden, valeurs qui flattent ses origines. L’affaire s’engage pourtant assez mal. Lorsqu’il célèbre les primitivismes qu’il a rencontrés dans de lointains voyages, jusqu’en Océanie, les nazis lui font savoir que sa compagnie leur est désagréable et le congédient sans ménagement. Les nazis retirent plus d’un millier de ses œuvres des musées pour les vendre à l’étranger ou les détruire. En juillet 1938, dans une lettre à Joseph Goebbels, Emil Nolde insiste sur son appartenance au parti nazi en y plaçant ce qui est alors un passe-droit, l’allusion antisémite, avec « les menées malpropres du commerce des arts par les Liebermann et les Cassirer… » Il doit s’agir du peintre Max Libermann et du marchand d’art Paul Cassirer, tous deux juifs. Il ne parvient pourtant pas à les amadouer et ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive. Il est vrai que ce refus de tout compromis (les sociétés civiles se sont toutes fondées sur des compromis) est une première. Même Mussolini ne s’était pas laissé aller à une telle intransigeance.

 

Emil Nolde (1867-1956)

 

Dès 1933, année de son arrivée au pouvoir, Hitler épure en moins de cent jours toute la vie artistique et intellectuelle. Pourtant, la radicalité de cette épuration ne va pas opérer d’un coup. Ainsi les nazis proposent-ils des postes d’enseignement supérieur à deux représentants de la Neue Sachlichkeit (Georg Schrimpf et Alexander Kanoldt) qui acceptent. Mais Georg Schrimpf est chassé de son poste début 1938 et décède en avril de la même année ; il figurera à l’exposition Entartete Kunst. Idem avec Alexander Kanoldt qui décède en 1939. Franz Radziwill est approché par les nazis ; lui finira à l’exposition Entartete Kunst. En fait, ainsi que le note Pierre Daix dans sa vaste et pertinente étude « L’ordre et l’aventure » sous-titrée « Peinture, modernité et répression totalitaire », deux processus d’épuration s’entrecroisent au début de la période nazie, soit entre 1933 et 1937, période au cours de laquelle le régime définit ses critères artistiques. Le premier de ces processus est aussi simple que brutal, il est exclusivement policier, il s’abat sur les artistes aux fréquentations politiques et sociales jugées douteuses, sans oublier les Juifs, objet de toutes les « attentions » du régime. L’autre processus, plus lent, avec des hésitations, s’étend sur ladite période au cours de laquelle le régime affine ses critères. Concernant cette période, quelques faits. Emil Nolde se croit protégé par ses origines ; et Joseph Goebbels a accroché plusieurs de ses tableaux dans son bureau. Un assez grand nombre d’intellectuels sont diversement attirés par le nazisme, par son caractère national, socialiste et moderne, opposé à cette république de Weimar jugée chancelante et souffreteuse. Par sa radicalité, le nazisme échauffe bien des esprits, et d’abord parce qu’il est jugé (et à juste titre) non comme une force conservatrice mais révolutionnaire. Les Expressionnistes avaient dénoncé les tares du vieil Empire allemand (1871-1918) et ce n’est pas un hasard si Joseph Goebbels considérait les artistes expressionnistes comme d’authentiques représentants du génie allemand, à promouvoir donc. Mais il se heurtera à Adolf Hitler et Alfred Rosenberg, beaucoup plus conservateurs dans leurs goûts.

Le grand Ernst Ludwig Kirchner pense s’en sortir après 1936 par une déclaration d’allégeance. Il n’en sera pas moins chassé de l’académie de Prusse. Et ils sont plus d’un parmi les grands à espérer pouvoir composer avec les nazis. Pierre Daix nous adresse à ce sujet une mise en garde : gardons-nous d’accabler Ernst Ludwig Kirchner, Hans Barlach, Christian Rohlfs ou Emil Nolde « au nom de notre déniaisement de la fin du XIX siècle face aux méthodes totalitaires » ;  et je me permets d’ajouter : gardons-nous d’accabler du fond de notre relative tranquillité ceux qui étaient dans l’absolue intranquillité, une intranquillité qui touchait aux fondements même de la société qui était la leur ; faisons œuvre de modestie, ce que la presse française (pour ne citer qu’elle), très bavarde, très donneuse de leçons, est bien incapable de faire. Un récent article du Monde titrait : « Arts : Emil Nolde, peintre majeur et abject sympathisant nazi ». Le Monde aurait pu éliminer « abject » du titre de son article, « sympathisant nazi » suffisait. Et puis, un peu de modestie, Le Monde a fait preuve de sympathie pour les Khmers rouges ; autrement dit, il ne faut jamais oublier ses immenses erreurs lorsqu’on rapporte les immenses erreurs de l’autre.

 

Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938)

 

En 1936, sous le nazisme donc, on en était à cette idée nouvelle : « la refonte de la nation ». Il est vrai que personne n’imaginait comment on « refondrait » l’Autriche après l’Anschluss, la Tchécoslovaquie, l’Europe de proche en proche, avant que Staline qui avait commencé la « refonte » de l’Empire russe ne prenne le relais. Mais en 1936 qui osait croire à la façon dont Staline traitait ses intellectuels et artistes ? « Les artistes allemands se trouvent aux premières lignes d’un front qu’ils ne voient pas », une considération de Pierre Daix qui doit d’être méditée.

Et les Juifs ? On doit reconnaître aux nazis une certaine « honnêteté » : ils n’ont jamais masqué leurs visées meurtrières à leur égard, jamais ! Mais dans les années 1930, on en était à l’asphyxie juridique, l’asphyxie dans les chambres à gaz restait inimaginable. Et je pourrais en revenir à Gottfried Benn, immense poète auquel j’ai consacré une série d’articles sur ce blog même. Gottfried Benn s’est rallié à ce régime après avoir condamné la civilisation bourgeoise et occidentale. Il n’était alors pas le seul à manquer de lucidité sur la nature profonde du nazisme ; et, ce disant, je me garde de lui asséner un coup ; il est si facile de juger du fond de son confort. Lui aussi, comme Emil Nolde, s’est efforcé auprès du régime. Pourtant, dès mai 1936, le Schwarzes Korps, organe officiel de la SS, le couvrait d’injures véritablement ordurières, un style qui devenait la marque d’un État. La réponse du général dont dépendait Gottfried Benn, médecin militaire, est éloquente : « Ce Schwarzes Korps est une telle immondice qu’il ne saurait offenser un officier ; s’il le louait, ce serait différent… » Et ce n’était qu’un début ; les injures ordurières allaient être déversées par tombereaux ; et elles augmentèrent lorsqu’on apporta la preuve qu’Else Lasker-Schüler lui avait dédié des poèmes, nécessairement « obscènes » puisqu’écrits par une Juive…

Klaus Mann, le fils de Thomas Mann, a consacré une étude au cas Gottfried Benn, étude dans laquelle il s’efforce de distinguer le poète de l’homme public et ses déclarations conciliantes envers le régime nazi. Alfred Kurella, l’un des chiens de garde de l’orthodoxie communiste d’alors rejeta cette distinction établie par Klaus Mann. Pour lui, Gottfried Benn était un représentant de « l’esprit de l’expressionnisme qui a mené au fascisme ». Mais dans l’Allemagne du IIIe Reich, l’inclinaison pour le nazisme n’absolvait pas de l’expressionnisme, soit la modernité allemande. Or, cette modernité était pareillement dénoncée par deux totalitarismes antagonistes, l’hitlérisme et le stalinisme. Tandis que le fascisme de Mussolini avait diversement réussi à accepter voire à s’allier la modernité italienne. A ce sujet, il faut étudier la vie de Margherita Sarfatti qui fut un temps l’égérie de Mussolini. La dénonciation de l’expressionnisme par ces deux totalitarismes déroutait alors, y compris les plus lucides. Ce que nous percevons grâce à notre confortable recul n’était alors pas si clair.

 

Ernst Bloch (1885-1977)

 

Parmi les (très) rares intellectuels ayant non seulement reproché aux « esthéticiens marxistes de Moscou » de s’en prendre à un mouvement persécuté dans l’Allemagne nazie, mais aussi de percevoir cette connivence entre marxistes et nazis dénonçant l’expressionnisme « au nom du classicisme » : Ernst Bloch, une connivence nullement accidentelle, loin s’en faut… On ne surprend aucune odeur de naphtaline ou de chambre mal aérée chez ce philosophe marxiste, ce qui est rare chez ce genre de philosophe. Je n’ai lu qu’un livre de lui, mais je l’ai lu stylographe en main, « La philosophie de la Renaissance » (Vorlesungen zur Philosophie der Renaissance) dont je conseille la lecture. Ernst Bloch est un franc-tireur du marxisme, il prend ses distances envers le gros de la troupe, ce qui suffit déjà à le rendre intéressant. Ernst Bloch, ce contempteur du totalitarisme communiste, finira par quitter la R.D.A. pour la R.F.A. après avoir été traité de tous les noms dont celui de « corrupteur de la jeunesse », des noms certes moins orduriers que ceux maniés par le Schwarzes Korps, mais non moins efficaces…

Face à face, en 1937, Entartete Kunst (entrée gratuite) et Grosse Deutsche Kunstausstellung. Mais, remarque Pierre Daix, mis à part quelques fanatiques comme Wolfgang Willfrich, membre de la SS, les autres n’eurent pas à se forcer pour plaire au régime : « Ils exposaient de l’honnête peinture de genre comme on en débitait par décamètres carrés pour la décoration des édifices publics dans toute l’Europe du XIXe siècle ». Allez faire un tour du côté des artistes promus par le régime et vous constaterez combien la part de propagande pure et dure y est limitée, d’où la question de Pierre Daix : « Fut-ce prudence des peintres qui n’avaient pas besoin de s’engager au-delà des bons sentiments de patronage pour être déjà dans la ligne ? » Le nazisme (voir le manifeste officiel qui dénonce l’Entartete Kunst) « se légitime non par les valeurs qu’il exalte, mais par sa capacité à faire échouer les plans d’anarchie culturelle et la dépravation de l’art », une dépravation attribuée au bolchevique et au Juif, au judéo-bolchevisme. Il s’agit pour les nazis de se dresser en preux chevaliers et de dénoncer les manigances de la Zersetzung (soit la démoralisation) visant le peuple allemand. Zersetzung est l’un des mots les plus repris par la propagande nazie.

Olivier Ypsilantis

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Quelques notes sur l’art – 1/3

 

A ma mère morte un 3 juillet qui fut mon premier professeur d’art.

 

Le design particulièrement rigide des meubles de style indo-portugais (XVIe siècle – XVIIIe siècle), une sévérité que tempère l’ornementation, avec ces incrustations diverses aux formes généralement souples.

L’orfèvrerie barbare et la quasi-absence de représentation humaine. Nombreuses représentations zoomorphes et abstractions avec, notamment, l’entrelac, typique d’une certaine appréhension de l’espace, opposée à l’espace délimité et cadastré des Occidentaux.

La rivalité Francesco Borromini – Gian Lorenzo Bernini. Francesco Borromini refuse la parure et se préoccupe de rythme, exclusivement, les rythmes qui se résolvent en harmonies avec ondulation des courbes et des contre-courbes. C’est l’architecte musicien par excellence. Voir l’Oratorio dei Filippini, à Rome. Admiré en son temps, Francesco Borromini fut quelque peu oublié. A la fin du XVIIIe siècle, ses créations sont considérées comme le comble du laid par les néo-classiques. C’est en Allemagne et en Europe centrale qu’il va laisser sa marque la plus affirmée. Le rococo est un paroxysme d’exubérance par l’épiderme mais aussi par l’ossature dont les principes sont à rechercher du côté de Francesco Borromini. Ce constat est flagrant avec l’église de Neresheim de Balthasar Neumann, une église par ailleurs relativement peu chargée en ornements.

Style praxitélien, soit la persistance de l’idéalisme athénien en sculpture. L’œuvre la plus emblématique de Praxitèle, l’Aphrodite de Cnide ; elle servira de prototype à toutes les sculptures féminines de l’Antiquité – l’influence platonicienne encore. Modèle de cette Aphrodite, Phryné, la maîtresse de Praxitèle. L’influence du type « Aphrodite de Cnide » sur les sculpteurs hellénistiques – mais avec eux, l’esprit de Praxitèle s’affadit.

Pour des compositions en linogravure partiellement inspirées (le cadre ou des bandeaux par exemple) de la céramique Pueblo, cette civilisation qui vécut à partir de 800 ap. J.-C. dans ce qui est aujourd’hui le sud des États-Unis (California, Utah, Colorado, Arizona, New Mexico).

 

Céramique de la Cultura Pueblo (Nuevo Mexico)

 

De l’influence du purisme (une esthétique défendue par la revue « L’Esprit nouveau », paraît entre 1920 et 1925) qui aura une forte influence sur les arts décoratifs des années 1920. Le purisme, un mouvement lancé par Amédée Ozenfant bientôt rejoint par celui qui se fera appeler Le Corbusier. C’est une réaction théorisée, notamment par cette revue mais aussi par le livre « Après le cubisme » d’Ozenfant et Jeanneret, réaction contre le cubisme considéré comme une sorte de bric-à-brac dans lequel il convient de faire le ménage en commençant par refuser les demi-teintes pour des aplats (pas de traces de pinceaux) de couleurs pures, et les flottements entre la deuxième et la troisième dimensions pour des formes géométriques qui se répondent dans de stricts emboîtements.

Andrea Palladio (1508-1580), l’un des architectes classiques que je préfère et peut-être même celui que je préfère. Il est l’auteur de « demeures idéales », fonctionnelles donc. L’architecture romaine forme la base de son style mais on ne comprend ce qu’il a de profondément novateur que lorsqu’on a compris que ce qui aujourd’hui paraît commode, agréable et indispensable n’était pas demandé en son temps. Il est aussi un « précepteur » de l’Architecture ; et l’influence de cet architecte discret se prolonge et autrement plus que celle d’autres architectes qui ont été plus célèbres en leur temps. Un « précepteur » de l’Architecture comme théoricien et praticien, par l’enseignement de ses écrits, par les exemples de ses relevés et de ses propres édifices. Pour la théorie, il s’en est tenu aux enseignements de Vitruve, mais en esprit libre. Parmi ses « plans idéaux », celui de la Villa Capra (à Vicenza) ou de la Villa Sarego (à Santa Sofia, Verona).

Des études nombreuses et parfois considérables sur les rapports sédentaires / nomades, ces derniers s’imposant à coup sûr pour former une caste supérieure. Jacques Maquet dans « Les civilisations noires. Histoire – Techniques – Arts – Sociétés » (l’un des livres contenus dans les vastes bibliographies que nous communiquaient nos professeurs sur des polycopies distribuées en amphithéâtres) revient sur ce fait, au sujet de la condition pastorale dans l’Afrique de l’Est. Après analyse, il conclut que les pasteurs-guerriers en contact avec les sociétés agricoles, ou bien les pillent (s’ils sont en migration), ou bien les dominent (s’ils se sédentarisent dans une région agricole). Le cas des Peuls suit un processus particulier. Les sédentaires qu’ils rencontraient n’étaient pas que des agriculteurs villageois ; derrière eux se tenaient des souverains de cités qui n’acceptaient pas que leurs sujets leur soient dérobés. Lorsqu’ils choisissaient de s’établir dans une région, les Peuls se faisaient gardiens du bétail des cultivateurs qui prirent de plus en plus l’habitude de leur confier ; ainsi les Peuls finirent-ils par acquérir une grande importance. Mais pour mettre fin à leur situation de subordination, il leur fallait non seulement acquérir une forte conscience de leur identité mais également unir leurs petits groupes disséminés, ce que seule pouvait accomplir une idéologie. L’islam tiendra ce rôle et leur permettra d’entamer ce processus révolutionnaire après leur conversion. Ce processus est toujours en cours, générant bien des violences et faisant de nombreuses victimes.

L’extraordinaire portrait de celle qui pourrait être Marie de Valengin, fille de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, par Rogier van den Weyden, un portrait extraordinaire pour la technique et la science mais aussi pour le modèle lui-même, la morphologie de son visage, un modèle qui par ailleurs évite le regard du spectateur, mon regard. Le front est haut et suggère une intense activité cérébrale ; mais les lèvres sont sensuelles, avec cette lèvre inférieure proéminente, pulpeuse. Quel fut le caractère de cette femme ? Je le suppose fortement contrasté et animé de réactions probablement imprévisibles. C’est un portrait de petites dimensions (27 cm x 37 cm), visible à la National Gallery of Art, Washington, D.C.

 

Marie de Valengin par Rogier van den Weyden

 

Ma mère était fascinée par Vermeer qu’elle me fit découvrir lorsque j’étais enfant ; et plus j’avance en âge plus je vois ma mère se glisser dans l’ambiance Vermeer. J’ai découvert Pieter de Hooch plus tardivement, mais il est frère de Vermeer. L’un et l’autre fixent le temps dans des scènes du quotidien. Avec eux le temps répond à cette injonction de Lamartine dans « Le Lac » : Ô temps ! suspends ton vol !

François Boucher, ce magnifique peintre trop souvent reproduit (et plutôt maladroitement) pour orner les demeures de bourgeois philistins. J’ai connu un bourgeois sans goût dont la libido cherchait à s’exprimer tout en s’efforçant de respecter les convenances d’alors ; il avait trouvé en Boucher un excellent dérivatif.

Ce qui ne cesse de me captiver chez Giovanni Battista Tiepolo, c’est d’abord cette manière de rehausser la composition à l’aide de traits peints, richement modulés. Avec lui, le dessin n’est pas seulement ce qui guide et que recouvre la peinture, il la rehausse : avec Giovanni Battista Tiepolo le dessin est superstructure mais aussi rehaut. C’est cet emploi de la ligne une fois la couleur et ses modulations disposées qui contribue le plus au caractère de ce peintre. Ce dessin ainsi placé en rehaut me retient immanquablement, il est sa marque ; et dans les musées, j’ai le plus grand mal à me détacher de ses œuvres ; je le fais à reculons et à contre-cœur.

Unité, maître-mot de la peinture de maître. Unité de chaque élément dans lequel se retrouve d’une manière ou d’une autre l’ensemble. Tout est en tout, devise du peintre, ce qu’illustre magistralement le portrait de Mrs Richard Brinsley Sheridan par Thomas Gainsborough ou celui de Miss Eleanor Urquhart par Henry Raeburn. Dans le premier portrait, c’est d’abord le mouvement qui donne l’unité, avec les vêtements du modèle et les arbres qui l’entourent. Dans le deuxième portrait, la palette de la chevelure se poursuit dans les nuages et, en retour, les nuages se concentrent dans la chevelure.

M.R., graveur à l’eau-forte, me fait découvrir l’œuvre de Monsù Desiderio. Ses fenêtres donnent sur l’angle de la rue de la Croix-Faubin et de la rue de la Roquette (Paris, XIe arrondissement) où il me signale cinq dalles allongées et incrustées dans le bitume. Elles avaient été installées pour donner de la stabilité à la guillotine (la rue était alors pavée) dressée lors des exécutions publiques devant la prison de la Grande Roquette. Le square aménagé à l’emplacement de la prison de la Petite Roquette, démolie en 1974. Monsù Desiderio est le nom d’un duo de peintres lorrains (Didier Barra et François de Nomé), nés à la fin du XVIe siècle et installés à Naples. Des historiens de l’art ont émis l’hypothèse d’un troisième artiste. On ne sait presque rien sur eux bien que leur production ait été immense. Leurs thèmes, les ruines mais aussi des instantanés de catastrophes. Leurs ruines ne sont en rien apaisées comme celles de la plupart des peintres de ruines (ou « ruinistes »), des images volontiers pastorales ; pensons à Piranèse mais aussi à Hubert Robert. Rien de tel avec le duo (et peut-être le trio) de ces artistes originaires de Metz. Bien que leurs œuvres soient d’un format nettement plus intimiste, on pense aux cauchemars de John Martin ou de Philippe-Jacques de Louthebourg, ce dernier originaire de Strasbourg et installé en Angleterre. Le rapport du plus célèbre des ruinistes aux ruines n’est en rien inquiétant : Piranèse est un promeneur dans Rome et il prend note de ses ruines au milieu desquelles le peuple vaque à ses occupations. Les revues médicales ont fait copieusement référence à Monsù Desiderio sans pouvoir proposer un diagnostic fiable, et qu’importe ! Dans les rapports art / folie, on peut s’intéresser à Richard Dadd, artiste parricide (il assassine son père en 1843), probablement schizophrène, auteur de fairy paintings ; voir en particulier sa composition « The Fairy Feller’s Master-Stroke » peinte entre 1855 et 1864 au State Criminal Lunatic Asylum Bethlem Royal Hospital.

 

Une composition de Monsù Desiderio

 

Ce que les peintres français les plus connus internationalement, les Impressionnistes, doivent aux recherches des peintres anglais. On prend pleinement conscience de cet héritage devant certaines compositions de David Cox, un artiste curieusement assez peu connu alors qu’il a été le plus audacieux – le plus libre – des peintres de sa génération. Son freely handled style. « Rhyl Sands » a été peint à partir d’études à l’aquarelle réalisées on the spot. Il anticipe Eugène Boudin qui annonce les Impressionnistes. La rigueur de son maître, William James Müller de l’école de Bristol, a enrichi sa liberté.

   Olivier Ypsilantis

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La guerre du Kippour, 6 / 24 octobre 1973 – 2/2

 

La menace des blindés égyptiens n’étant plus si forte, l’état-major israélien lance l’opération Cœur vaillant, soit la traversée du canal par trois divisions blindées, avec vaste mouvement d’enveloppement sur les arrières égyptiens. Ariel Sharon supervise l’opération. Un pont de quatre cents tonnes et long de deux cents mètres a été conçu pour faire franchir le canal aux blindés israéliens. Il est tracté par une quinzaine de chars et roule sur des cylindres qui serviront de flotteurs. 15 octobre, en fin d’après- midi, Ariel Sharon s’est faufilé entre les positions égyptiennes. Dans la nuit du 15 au 16, peu après minuit, les parachutistes israéliens établissent une tête de pont sur la rive occidentale du canal. Sur l’autre rive, les Égyptiens se ressaisissent et s’efforcent de couper le corridor qui va des lignes israéliennes au bord du canal (au nord du lac Amer, en un point appelé « le Déversoir »). De très violents combats ont lieu dans le secteur dit de « la Ferme chinoise » où les adversaires engagent leurs unités d’élite, avec combats ininterrompus pendant trente-six heures. Les Israéliens parviennent à tenir ce secteur vital. Ils perdent quatre-vingt-seize chars et mille de leurs hommes sont mis hors de combat. Côté égyptien, les pertes sont de deux cents chars et deux mille cinq cents hommes. C’est la plus meurtrière bataille de toute la guerre du Kippour.

 

Soldats israéliens pendant la guerre du Kippour

 

19 octobre, les Israéliens installent un deuxième pont et engagent leur ultime réserve blindée dans l’espoir de réaliser une percée sur les arrières de la 3e armée égyptienne. Deux divisions blindées israéliennes foncent vers le sud et atteignent les contreforts des collines de Généïfa dans la soirée. Au nord, Ariel Sharon s’empare de Serapeum mais piétine devant Ismaïlia. De vastes duels aériens sont en cours et, une fois encore, les pilotes israéliens montrent leur excellence. Les blindés israéliens opèrent d’autres brèches dans le dispositif antiaérien égyptien, permettant ainsi à l’aviation de multiplier les attaques sur les arrières de la 3e armée menacée d’encerclement.

20 octobre, les blindés israéliens poursuivent vers le sud et détruisent de nombreuses batteries de missiles sol-air. Contrairement à la doctrine de Tsahal, ce sont les blindés qui ouvrent la voie à l’aviation ! Fin de soirée, les troupes israéliennes occupent les collines de Généïfa tandis qu’au nord Ariel Sharon ne parvient pas à dépasser Ismaïlia et déborder l’avant-garde de la 2e armée égyptienne. Sur la rive occidentale, les combats se concentrent autour de la colline Missouri où les Égyptiens s’efforcent de couper la tête de pont du Déversoir. Au Caire, une crise de commandement soulage pour un temps les Israéliens. 21 octobre, les divisions israéliennes poursuivent leur progression vers Suez, au nord de la mer Rouge mais, une fois encore, les équipages tombent de fatigue, les munitions et le carburant s’épuisent. L’aérodrome de Fayid tombe aux mains des Israéliens qui, ainsi, sécurisent les communications avec leur tête de pont ; mais ils ne parviendront pas à s’emparer de la colline Missouri sur la rive occidentale du canal.

22 octobre, les deux divisions blindées de Tsahal poursuivent leur progression vers le sud du lac Amer. Elles s’emparent de camps militaires. Un cessez-le-feu est négocié dans la soirée par les Nations unies. Les combats baissent en intensité mais l’imbrication des belligérants est telle que ce cessez-le-feu reste presque impossible à contrôler. Il est rompu au cours de la nuit. On ne saura probablement jamais par qui.

Des unités égyptiennes cherchent à rompre l’encerclement tandis que les blindés israéliens continuent leur avance vers Suez dont ils atteignent les faubourgs au crépuscule. La 3e armée égyptienne est sur le point d’être encerclée. Nuit du 23 au 24, les éléments avancés d’une des divisions blindées opérant dans le secteur sud s’emparent du camp militaire au km 101, confortant ainsi la présence israélienne sur la rive occidentale. Des parachutistes israéliens sont encerclés dans Suez que les unités blindées israéliennes ne parviennent à investir. Ils seront exfiltrés durant la nuit mais au prix de lourdes pertes. 25 octobre, les parachutistes israéliens sont repoussés après avoir tenté une fois encore de s’infiltrer dans Suez. Les deux divisions blindées achèvent d’encercler la 3e armée égyptienne et détruisent les ponts ainsi que les canalisations d’approvisionnement en eau et carburant. A 17 h, sous la pression des USA et de l’URSS, le cessez-le-feu devient effectif sur le front sud, le front du Sinaï.

La guerre du Kippour n’a pas été que terrestre et aérienne, elle a aussi été maritime. Sur mer, les Israéliens prennent l’initiative les combats. Dans la nuit du 6 au 7 octobre, au large de Lattaquié, les Israéliens coulent quatre vedettes rapides et un dragueur de mines syrien sans perdre une seule unité. Dans la nuit du 8 au 9 octobre, au large de Damiette, les Israéliens coulent trois vedettes lance-missiles égyptiennes et ne déplorent aucune perte. Dès le 9 octobre, la marine israélienne conservera la maîtrise de cette partie de la Méditerranée et jusqu’à la fin de la guerre. Elle multipliera les actions de harcèlement le long des côtes syriennes, incendiant notamment plusieurs installations pétrolières. Des affrontements maritimes ont également lieu en mer Rouge, plus limités. Signalons le rôle des nageurs de combat israéliens qui détruisent ou capturent des unités égyptiennes : vedettes lance-missiles, vedettes lance-torpilles et patrouilleurs.

Char Centurion israélien sur le Golan, octobre 1973.

 

Dans cet article, je m’en tiens strictement aux opérations militaires et passe sur des négociations diplomatiques intenses puisqu’elles engagent, entre autres protagonistes, les deux superpuissances d’alors, USA et URSS, des négociations qui consacrent le grand retour de la diplomatie américaine au Proche-Orient. Le simple compte-rendu de ces négociations nécessiterait de nombreux articles. Mais, surtout, la guerre du Kippour reste indissociable au niveau mondial du premier choc pétrolier, un choc qui va durablement marquer les équilibres mondiaux et dont nous subissons encore les conséquences avec, entre autres désagréments, l’internationalisation du conflit israélo-arabe, la sur-importance accordée aux « Palestiniens », ce peuple inventé (d’où les guillemets) constitué d’Arabes divers, et notre situation particulièrement empêtrée avec les Arabo-musulmans, à commencer par les « sympathiques » Saoudiens, Qataris & Cie, nos fournisseurs et clients.

Au cours de cette guerre, l’initiative a changé plusieurs fois de camp. Par ailleurs, l’implication des deux grandes puissances qui se sont laissées entraîner dans une crise qu’elles ne voulaient pas a considérablement augmenté l’enjeu de cette guerre. La victoire militaire revient à Israël qui contrôle plus de territoires qu’avant les hostilités. Les pertes arabes en hommes et en matériel sont considérables. L’armée syrienne soutenue par d’importants contingents arabes s’est retrouvée sur la défensive autour du saillant de Sassa. Quant à la 3e armée égyptienne, entièrement encerclée, elle ne dépendait plus que de la bonne volonté israélienne pour ne pas être anéantie.

Israël a une fois encore imposé sa supériorité aérienne, une supériorité qui tient pour beaucoup à la valeur de ses pilotes. Les lourdes pertes de l’aviation israélienne s’expliquent par la très dense défense antiaérienne (de fabrication soviétique) des Arabes. Le rôle de cette aviation a été primordial alors même que ce sont les blindés qui lui ont ouvert la voie, en détruisant notamment des batteries de missiles antiaériennes. Contrairement aux autres conflits israélo-arabes, les aviations arabes n’ont pas été clouées au sol, elles ont accompli presque autant de missions que l’adversaire. Les duels aériens ont été nombreux et, à ce propos, les pilotes israéliens ont confirmé leur écrasante supériorité. 30 % des avions arabes ont été abattus par les canons (et non les missiles) des pilotes israéliens, ce qui laissent supposer la qualité de leur entraînement. A l’issue de cette guerre, l’armée de l’air israélienne compte vingt-sept « as » de plus, à commencer par Giora Epstein, l’« as des as ». Les pilotes israéliens s’imposent donc ainsi que l’industrie de défense israélienne, avec tout particulièrement le missile air-air à guidage infrarouge Shafrir. La marine israélienne (dont on ne parle pas assez) a coulé ou capturé quinze navires et n’a perdu que deux patrouilleurs légers. L’excellence des nageurs de combat israéliens s’est également imposée.

 

Giora Epstein, l’« as des as » de l’armée de l’air israélienne.

 

Le bilan est toutefois mitigé. Les pertes israéliennes sont lourdes même si elles restent très inférieures à celles des armées arabes. Par ailleurs, Tsahal n’a pu résorber les têtes de pont sur la rive orientale du canal. L’attaque initiale lancée par le général Samuel Gonen (qu’a si vertement critiqué le général Ariel Sharon) a négligé les principes élémentaires du combat interarmes. L’aviation a multiplié les attaques au sol sans avoir localisé la principale menace, soit une défense antiaérienne des plus efficaces. Les renseignements militaires ont souffert de graves disfonctionnements internes qui ont porté préjudice à ses interprétations. A l’issue de cette guerre, les Arabes ont pleinement compris l’efficacité de l’arme de pétrole, et à l’échelle mondiale. Par ailleurs, les deux puissances se sont retrouvées dressées l’une contre l’autre, conférant ainsi au conflit israélo-arabe une dimension elle aussi mondiale. La solidarité arabe, si aléatoire, et bien affaiblie depuis la mort de Nasser, se trouve confortée. C’est donc une victoire politique pour le monde arabe, tout au moins est-ce ainsi que ce dernier juge l’issue de cette guerre. Quant à la situation militaire (on se console comme on peut), les Arabes retiennent que leurs armées ont pris pied dans le Sinaï et n’en ont pas été chassées. Ils oublient que des unités de Tsahal sont passées de l’autre côté du canal, en Égypte même, et qu’une armée entière, la 3e armée égyptienne, est à la merci des Israéliens. Les Égyptiens se présentent donc à la table des négociations la tête haute, sans le moindre sentiment d’humiliation, ce qui va leur permettre de signer une paix séparée avec Israël. Sadate est conforté, Hafez el-Assad aussi puisqu’il devient le partenaire privilégié des Soviétiques dans la région. L’aide russe à son fils, Bachar, a une généalogie dans laquelle la guerre du Kippour a une importance primordiale.

Avec la guerre du Kippour, l’invincibilité de Tsahal et l’infaillibilité des services de renseignements israéliens sont mises à mal, ce que montre fort bien le film de Claude Lanzman, « Tsahal ». Mais, surtout, Israël est plus isolé que jamais sur le plan diplomatique. A ce sujet, il faudrait évoquer la Turquie (pourtant membre de l’OTAN et qui, entre autres coups bas, laisse transiter au-dessus de son espace aérien les avions soviétiques chargés d’armement à destination des pays arabes), sans oublier l’Éthiopie d’Haïlé Sélassié qui tourne le dos à Israël par peur d’un embargo pétrolier. Et que dire du shah d’Iran, ami d’Israël mais qui annonce son soutien aux États arabes au nom de la solidarité musulmane sur la question de Jérusalem ?

Dans les mois qui suivent la fin des hostilités, la commission d’enquête Agranat est chargée d’identifier les responsables des revers israéliens au cours des premiers jours du conflit. Des responsables militaires sont pointés du doigt afin de mieux épargner les politiques. Plusieurs généraux sont démis parmi lesquels le général Samuel Gonen. Épargnés par la commission d’enquête, Golda Meir et Moshé Dayan se retireront sans tarder de la vie politique, Golda Meir qui jugeait que la guerre du Kippour avait été catastrophique pour Israël.

 

Ariel Sharon en conférence, le 10 octobre 1973. A droite de la photographie, le général Samuel Gonen.

 

L’un des grands bénéfices de cette guerre pour Israël, et probablement le seul, est la paix avec l’Égypte. Les négociations ont été tortueuses, surtout après l’échange des prisonniers (241 Israéliens contre 8031 Égyptiens). Elles ont même été ralenties par des préparatifs pour une reprise des combats, avec multiplication des provocations sur le terrain. Je n’entrerai pas dans le détail de ces négociations et n’en retiendrai que les temps les plus marquants, à commencer par l’accord de désengagement des forces signé le 18 janvier 1974, au Kilomètre 101, un désengagement qui se fera entre le 25 janvier et le 4 mars 1974. Les Égyptiens qui ont repris le contrôle du canal de Suez sur ses deux rives, suite à ces négociations, le rouvre le 5 juin 1975, après une fermeture remontant à huit ans, soit la guerre des Six-Jours. 1er septembre 1975, les émissaires égyptiens et israéliens s’entendent sur un nouvel accord visant à déplacer les lignes de partage du Sinaï au profit de l’Égypte. L’application de cet accord pousse Sadate à se rendre à Jérusalem, en 1977, afin de proposer la paix à Israël. D’âpres discussions vont conduire le 17 septembre 1978 aux accords de camp David ; le traité de paix sera signé le 26 mars 1979, à Washington. 6 octobre 1981, Sadate est assassiné parce qu’il a pris l’initiative d’une paix avec l’État juif, assassiné par l’ochlocratie, si imposante en pays arabes. Moshé Dayan malade décède quelques jours après Sadate. 25 avril 1982, le Sinaï est totalement évacué, une évacuation opérée en trois phases.

L’Égypte est alors l’État le plus peuplé et le plus puissant du monde arabe. Cette paix séparée permet à Israël d’alléger sa défense au sud et de concentrer ses forces sur ses frontières nord. La supériorité de Tsahal sur tous ses voisins arabes va s’affirmer. Par ailleurs, la Jordanie a nettoyé son territoire des feddayin. La Syrie reste donc le seul pays menaçant en première ligne.

Les années qui suivent la guerre du Kippour voient donc décroître la menace arabe et soviétique. L’insécurité se fait plus diffuse. Tsahal se reforme et se renforce. Malgré un alourdissement conséquent, Tsahal va faire preuve de sa capacité à réagir d’une manière fulgurante et loin de ses bases, à Entebbe (Ouganda), en juillet 1976, et à Ozirak (Irak), en juin 1981.

1974, la tension monte d’un cran entre la Syrie et Israël, surtout au mois d’avril, lorsque les Syriens tentent de reprendre le sommet du mont Hermon. Des « as » de la chasse israélienne augmentent leurs scores. 29 mai 1974, Israéliens et Syriens finissent par s’entendre sur les termes d’un accord proposé par Henry Kissinger et soutenu par Andreï Gromyko. L’échange des prisonniers a lieu du 14 au 27 juin 1974.

Shimon Pérès a remplacé Moshé Dayan comme ministre de la Défense. Il s’attelle à la réorganisation de Tsahal en commençant par nommer à la tête de l’état-major le général Mordechaï Gour, commandant la brigade parachutiste qui a pris la Vieille Ville de Jérusalem au cours de la guerre des Six-Jours. Son poste d’attaché militaire auprès de l’ambassade d’Israël à Washington l’a aidé à renforcer la relation stratégique avec l’administration américaine. Et, contrairement à un certain nombre de ses collègues, il n’a pas été mêlé aux graves disfonctionnements des premiers jours de la guerre du Kippour. Mordechaï Gour met au placard la stratégie défensive (voir la ligne Bar-Lev) et prône la stratégie offensive tout en révisant la pratique de la guerre éclair (voir 1956 et 1967) avec le tandem blindés-aviation dont la guerre du Kippour a montré les limites. Ainsi les Israéliens réévaluent-ils le rôle de l’infanterie. On se souvient qu’au cours de cette guerre, outre la mauvaise coordination de ce tandem, les chars ont été laissés à eux-mêmes. Aussi Israël acquière-t-il un grand nombre d’hélicoptères de transport, afin que l’infanterie puisse mieux coopérer avec les chars, ainsi que des hélicoptères de combat spécialisés dans la lutte antichar. C’est un nouveau type d’appareil dont l’utilisation n’est pas encore clairement conceptualisée. Autre enseignement tiré de cette guerre, l’efficacité des missiles dont l’emploi massif a engendré une révolution tactique. L’état-major de Tsahal fait l’acquisition des missiles les plus modernes, missiles en tous genres, dont l’utilisation doit être soutenue par les technologies du renseignement et de la détection.

 

Un avion de transport Hercules C-130.

 

La guerre du Kippour a par ailleurs confirmé l’importance du C4I (acronyme de Command, Control, Communications, Computer and Intelligence), un concept qui permet de faciliter la prise de décision sur le champ de bataille, renforce la protection de son environnement technologique, améliore la coopération interarmes (au sein des forces terrestres) et interarmées (entre les composantes terre-air-mer), dans le vertical (coopération entre les fonctions mêlées, appui et soutien) et le transversal (coopération au sein des fonctions mêlées, appui et soutien). Bref, l’accent est mis sur la haute technologie sans jamais négliger le facteur humain.

Les effectifs de Tsahal sont augmentés. Le service militaire passe à trois ans pour les hommes et à deux ans pour les femmes. Les critères de sélection s’assouplissent. La proportion des femmes augmente sensiblement et des postes se féminisent, comme par exemple la fonction d’instructeur. Ainsi l’effectif global de Tsahal, après mobilisation, passe progressivement de 315 000 à 500 000 femmes et hommes, par ailleurs mieux équipés avec la livraison de M-16 et la production du nouveau fusil d’assaut israélien, le Galil. Le nombre de brigades passe de trente-cinq à cinquante-cinq, celui des divisions de sept à douze, des divisions regroupées au sein de corps d’armée mis à la disposition des commandants des trois régions militaires. Le nombre de chars double en huit ans.

La guerre du Kippour a par ailleurs clairement montré la suprématie du feu sur le choc ou la manœuvre. Sa densité a été dix fois supérieure à ce qu’elle a été au cours de la guerre des Six-Jours, portant ainsi préjudice à la mobilité des troupes. L’artillerie passe donc au premier plan des préoccupations de l’état-major israélien. L’artillerie de Tsahal double ses capacités en huit ans, avec mille deux cents pièces d’artillerie lourde (soit d’un calibre égal ou supérieur à 100 mm). Cette nouvelle stratégie repose donc sur une combinaison optimale du feu et de l’offensive pour le combat de haute intensité. Mais Israël sait aussi qu’il lui faut pouvoir frapper loin de ses bases, avec les feddayin palestiniens et leurs complices terroristes. Aussi l’état-major décide-t-il de s’équiper de chasseurs bombardiers d’un rayon d’action supérieur, d’avions ravitailleurs en vol, d’avions de transport adaptés aux actions commandos et de véhicules aérotransportables. Sage décision puisque le raid sur Entebbe, juillet 1976, mettra en œuvre quatre C-130 Hercules (et deux Boeing 707) ainsi que deux blindés légers M-113.

Ce raid sur Entebbe va à sa manière tourner la page de la guerre du Kippour, cette guerre jugée désastreuse par Golda Meir, alors Premier ministre. Entebbe est aussi une revanche contre l’échec de Maalot (15 mai 1974), dans cette école d’une bourgade de Galilée. La Sayeret Mat’kal n’avait pu libérer les otages retenus par le Front démocratique pour la libération de la Palestine. Bilan : vingt-cinq enfants assassinés et soixante-dix gravement blessés.

Les chefs d’état-major seront dorénavant issus du corps des parachutistes. Les parachutistes et les commandos des unités spéciales accapareront plus l’attention des médias que les tankistes et les aviateurs.

Olivier Ypsilantis

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La guerre du Kippour, 6 / 24 octobre 1973 – 1/2

 

Cet article prend appui sur la remarquable étude de Pierre Razoux, « Tsahal – Nouvelle histoire de l’armée israélienne ». Pierre Razoux a soutenu sa thèse de doctorat en histoire sur la guerre du Kippour. Ci-joint, un documentaire sur cette guerre :

https://www.youtube.com/watch?v=lU5pcJF2pk4

 

Israël se laisse surprendre, d’autant plus que le Yom Kippour paralyse la plupart des lignes de communication du pays. L’état-major est dans la confusion. Un général propose de lancer une attaque aérienne préventive contre l’Égypte et la Syrie. A cet effet, les avions sont armés de munitions pour des attaques au sol. Dans la matinée du 6 octobre, réunion de crise présidée par Golda Meir. L’idée d’une attaque préventive est écartée de peur de faire passer Israël pour l’agresseur.  Moshé Dayan soutient Golda Meir. Une attaque préventive risquerait surtout de mécontenter les États-Unis, seul État à financer et livrer des armes à Israël.

 

Golda Meir (1898-1978)

 

La mobilisation générale est décrétée et l’alerte transmise au front nord et au front sud. Les implantions le long du Golan reçoivent l’ordre d’être évacuées mais cet ordre est imparfaitement retransmis pour cause de Yom Kippour. Ils seront nombreux à être surpris par l’attaque syrienne.

6 octobre, 14 h 05, les sirènes retentissent en Israël. La guerre vient de commencer. Le pays est abasourdi. L’attaque est déclenchée au sud, avec deux cents appareils égyptiens qui foncent vers leurs objectifs dans le Sinaï. Deux vagues se suivent dans l’après-midi de cette journée. Les deux bases aériennes israéliennes de Refidim et d’Ofira sont harcelées ainsi que divers autres points. A l’aviation s’ajoutent des salves de missiles balistiques. Pendant ce temps, un puissant tir de barrage matraque la ligne Bar-Lev, avec cent mille obus de gros calibre tirés en moins d’une heure. 14 h 20, fantassins et commandos des 2e et 3e armées égyptiennes traversent le canal ; ils sont protégés par un brouillard artificiel et se positionnent entre les fortins israéliens. Jusqu’à la tombée de la nuit, des soldats égyptiens escaladent la muraille de sable de la ligne Bar-Lev tandis que des commandos se dispersent dans le Sinaï afin de contrarier les contre-attaques des blindés de Tsahal. Les sapeurs attaquent cette muraille à l’aide de puissants canons à eau et construisent des ponts sur le canal de Suez. Cinq divisions d’infanterie établissent des têtes de pont et les principaux ouvrages de la ligne Bar-Lev sont peu à peu isolés. La 130e brigade mécanisée amphibie égyptienne effectue un raid jusqu’au col de Giddi avant de se replier. Des parachutistes sont héliportés et désorganisent les arrières israéliens. Quand la nuit tombe, trente-cinq mille Égyptiens ont franchi le canal. Les fortins de la ligne Bar-Lev tombent les uns après les autres. Dans la nuit, de nombreux véhiculent franchissent le canal. Le lendemain, les têtes de pont sont élargies, protégées par une très puissante couverture antiaérienne. Dix ponts ont été construits. Vingt-quatre heures après le début de l’attaque, cent mille hommes et un millier de blindés soutenus par une puissante artillerie attendent la contre-attaque israélienne sur la rive orientale du canal.

Quelques minutes après le début de l’attaque égyptienne, l’armée syrienne attaque au nord. Préparation d’artillerie puis avance de trois divisions d’infanterie appuyées par de nombreux éléments blindés et mécaniques. Des parachutistes héliportés s’emparent de la station d’écoute électronique sur le mont Hermon d’où ils bénéficient d’une vue d’ensemble sur le théâtre des opérations, ce qui leur permet de guider les tirs de l’artillerie. L’aviation syrienne est de la partie.

Sur le Golan, dans la soirée, des blindés israéliens s’efforcent d’endiguer l’attaque en changeant sans cesse de position ; mais ils doivent vite céder et abandonnent nombre de points d’appui. Les blindés syriens font une percée dans le sud du Golan, par la trouée de Rafid ; puis deux divisions blindées syriennes sont engagées et six cents chars parcourent le Golan à la recherche de cibles. La brigade blindée israélienne « Barak » est écrasée ; les survivants reculent, hagards ; les renforts israéliens arrivent et trouvent les leurs totalement désorganisés. Il faut voir le film d’Amos Gutaï, « Kippour », qui fut lui-même engagé dans ces combats.

Des combattants israéliens repartent au combat, comme le capitaine Zvika Greengold qui redonne courage à des équipages épuisés et isolés qui pensent avoir le soutien d’une brigade au complet arrivée en renfort, alors que cet officier ne dispose que de quatre chars réparés à la hâte, des chars qui détruiront une vingtaine de blindés syriens.

 

Zvika Greengold (né en 1952)

 

La situation est moins confuse au nord du Golan. La brigade « Golani » tient la bourgade druze de Majdal Shams et les contreforts du mont Hermon. La 7e brigade blindée commandée par le colonel Avigdor Ben Gal contient la poussée au nord de Kuneitra.

Vingt minutes après le déclenchement des sirènes annonçant le début des hostilités, les premiers chasseurs-bombardiers israéliens se jettent dans la bataille, par petits groupes et d’une manière désordonnée. Vers 16 h (nous sommes le 6 octobre), l’aviation israélienne intervient massivement contre les ponts construits sur le canal par le génie égyptien : mais la défense antiaérienne est extraordinairement dense et les Israéliens perdent cinquante appareils dès les premières vingt-quatre heures tandis qu’aucun pont n’est détruit. Une soixantaine de chars égyptiens sont éliminés mais aucune des batteries de missiles antiaériennes (dont les SAM-6) disposées le long du canal n’a été neutralisée. Lourdes pertes et résultats médiocres pour Tsahal.

Une division blindée de Tsahal contre-attaque mais il lui manque un plan d’ensemble car l’état-major ne parvient pas à définir l’axe principal de l’offensive égyptienne. Les groupes de chars israéliens n’ont aucun appui d’infanterie ou d’artillerie, pas même des éclaireurs. Ils sont nombreux à être détruits par des commandos égyptiens bien équipés en armes antichars. Ceux qui parviennent à franchir ce réseau mortel sont pris pour cibles par les chars égyptiens tapis le long du canal de Suez. Une fois encore, lourdes pertes et résultats médiocres pour Tsahal. En quelques heures, la division a perdu les deux-tiers de ses chars, soit deux cents chars. Elle est relevée par une autre division. Par ailleurs, la 35e brigade parachutiste est héliportée afin de protéger les installations pétrolières israéliennes, sur la côte méridionale du Sinaï.

Nuit du 7 au 8 octobre. Le général Ariel Sharon et sa division arrivent en renfort. Ariel Sharon planifie une opération visant à évacuer les défenseurs de la ligne Bar-Lev qui, cernés de partout, multiplient les appels au secours. Il faut visionner à ce sujet les interviews de ces survivants dans « Tsahal » de Claude Lanzman. Ariel Sharon refuse d’abandonner ces hommes et se heurte au général Samuel Gonen qui juge l’opération trop risquée. Les deux généraux ne vont plus cesser de s’affronter, portant ainsi préjudice à l’unité du commandement.

 

Général Ariel Sharon (1928-2014)

 

8 octobre. La ligne Bar Lev est entièrement aux mains des Égyptiens, à l’exception de deux points d’appui situés à chacune de ses extrémités. L’un d’eux tombera le 13 octobre ; l’autre, au nord, tiendra. Le général Samuel Gonen ordonne une attaque générale et frontale sur tout le front sud. Mal préparée, elle échoue. Les pertes sont lourdes et les Égyptiens poursuivent leur avance, méthodiquement. Ariel Sharon s’en prend ouvertement à Samuel Gonen qui au cours de cette offensive a multiplié ordres et contrordres. Le ministre de la Défense, Moshe Dayan, en tournée sur le front, analyse la situation avec les commandants d’unités. Ariel Sharon accuse Samuel Gonen qui a refusé d’appliquer son plan, soit une attaque latérale conduite par deux divisions blindées (dont la sienne) et convergeant vers un même point, un plan simple mais efficace, probablement plus efficace en la circonstance que d’étirer ainsi ses forces et attaquer frontalement. Moshe Dayan propose de placer Samuel Gonen sous les ordres d’Ariel Sharon, une décision critiquée. Un compromis est trouvé : Samuel Gonen reste à son poste mais on lui adjoint Haïm Bar Lev, ministre de l’Industrie et ancien général, qui assurera officieusement le commandement sur le front sud. Ariel Sharon est sévèrement réprimandé pour son insubordination.

8 octobre. Ordre est donné aux pilotes israéliens d’éviter le canal de Suez, à l’exception du secteur de Port Saïd. A 11 h, deux formations de chasseurs-bombardiers attaquent ce secteur. L’objectif est triple : 1. Y empêcher l’installation de missiles balistiques qui donneraient aux Égyptiens la possibilité de menacer la région de Tel Aviv. 2. Faire comprendre à l’Égypte à quoi s’expose sa population si une campagne de bombardement stratégique est lancée. 3. Tester de nouvelles méthodes d’attaque contre les batteries de missiles antiaériennes.

7 octobre dans le Golan, début de matinée. Les premiers renforts israéliens arrivent alors que l’ennemi occupe plus de la moitié du Golan. Les Israéliens sont au bord de l’effondrement. Mais, curieusement (et pour des raisons probablement plus politiques que strictement militaires), l’état-major syrien décide en fin de journée une pause opérationnelle. Elle va permettre aux Israéliens de reprendre le contrôle du carrefour de Nafakh, de se réorganiser et de stabiliser la situation, sans parvenir toutefois à s’emparer de la station d’écoute électronique du mont Hermon. L’armée de l’air s’en prend aux batteries de missiles SAM-6. Au nord de Kuneitra, la 7e brigade blindée fixe les Syriens qui affluent en renfort pour faire sauter un verrou qui leur permettrait de prendre le contrôle de toute la partie nord du Golan. Ce mouvement syrien permet d’atténuer la pression exercée contre les troupes israéliennes. Quatre cents chars syriens sont stoppés par soixante chars israéliens, placés sous les ordres du colonel Avigdor Ben Gal, pendant près de soixante-douze heures. Ce lieu sera connu comme « la Vallée des Larmes ». Bien qu’en forte infériorité numérique, les Israéliens occupent des positions avantageuses. Au cours de cet engagement, le lieutenant-colonel d’origine yéménite Avigdor Kahalani, vingt-huit ans, détruit à lui seul vingt-cinq chars tandis que son bataillon est crédité de la destruction de plus de cent cinquante chars. Le lieutenant-colonel Yossi Ben Hanan, rentré précipitamment de son voyage de noces au Népal, réorganise une force blindée, remonte le moral de ses soldats et fait définitivement pencher la balance en faveur des Israéliens qui gardent le contrôle de la Vallée des Larmes. Les Syriens ont perdu trois cents chars et le général syrien responsable de cette manœuvre est contraint au suicide. Au centre du Golan, les renforts israéliens ont stoppé la poussée syrienne. Deux divisions blindées de réserve repoussent l’ennemi vers leurs lignes de départ. La brigade « Golani » tient sa position au nord du Golan.

 

Avigdor Kahalani (né en 1944)

 

9 octobre. Les forces syriennes sont encerclées. Le lendemain, Kuneitra tombe et les dernières poches de résistance syriennes sont réduites. En fin d’après-midi, tout le Golan est sous contrôle israélien à l’exception de la station d’écoute électronique du mont Hermon. En fin de soirée, l’état-major de Tsahal donne son accord pour une offensive aérienne contre des objectifs variés sur tout le territoire syrien. Damas est visé, notamment le complexe abritant l’état-major général et celui des forces aériennes. Des objectifs divers sont détruits : raffineries de pétrole, centrales électriques, ponts, dépôts de carburant, réservoirs d’eau potable, vastes dépôts de matériel, etc. Israël se garde toutefois de frapper des objectifs vitaux (comme les barrages sur l’Euphrate) ou symboliques (comme le palais présidentiel).

Le 10 octobre, l’état-major israélien décide d’engager une offensive terrestre vers Damas afin de casser les reins de l’armée syrienne et conquérir des territoires afin de compenser la perte de ceux qui seront à coup sûr rétrocédés dans le Sinaï au cours des pourparlers de paix qui s’en suivront. Le 11 octobre, en fin de matinée, deux divisions blindées de Tsahal longent sur leur flanc gauche la chaîne du mont Hermon et s’avancent vers la capitale syrienne, une progression ralentie par des éléments syriens et le contingent marocain. Au crépuscule, les Israéliens ont progressé d’une dizaine de kilomètres, à mi-distance entre Kuneitra et Sassa. Le lendemain, ils piétinent devant Tel Shams, un promontoire qui défend l’accès à Sassa et où les Syriens sont soutenus par des Irakiens et des Jordaniens. Le 13 octobre, les Israéliens contiennent sur leur flanc droit une forte poussée irakienne et s’emparent de promontoires qui leur assurent d’excellentes positions défensives. A la nuit tombée, des parachutistes israéliens s’emparent de Tel Shams. Mais les Israéliens sont épuisés, à cours de munitions et de carburant. Ils n’ont pu prendre Sassa mais assurent une solide défense des territoires conquis.

Le front se stabilise et les Syriens renforcent leur ligne de défense ainsi que la garnison de Sassa. Ils sont appuyés par divers contingents arabes, des Saoudiens et des Koweitiens. A partir du 14 octobre, guerre de position. On s’affronte aussi dans les airs. 19 octobre, violente contre-attaque des forces blindées arabes sur le flanc droit des Israéliens qui après avoir été sur le point de céder parviennent à repousser l’attaque, un succès tactique qu’ils ne peuvent exploiter dans le but de s’emparer de Sassa. Les Israéliens alignent dans ce secteur sept brigades aux équipages épuisés, à cours de munitions et de carburant, tandis que les Syriens et leurs alliés alignent vingt-quatre brigades encore fraîches. 21 octobre, combats sporadiques le long du front mais, surtout, la station d’écoute électronique du mont Hermon est reprise par la brigade « Golani ». Des avions syriens tentent en représailles de bombarder la région de Haïfa, presque tous sont abattus ou repoussés.

Depuis le 8 octobre, le front sud, dans le Sinaï, s’est stabilisé. Les Égyptiens disposent de deux solides têtes de pont, de part et d’autre du lac Amer, chacune d’une profondeur d’environ douze kilomètres. La ligne de défense israélienne s’est établie à une quinzaine de kilomètres du canal. Les Égyptiens tentent à deux reprises de la percer, sans appui aérien ; ils sont repoussés avec de lourdes pertes dues pour l’essentiel à l’aviation israélienne. 13 octobre, et contre l’avis de son chef d’état-major, le général Saadal al-Shazly, Sadate ordonne au gros de la réserve blindée égyptienne de franchir le canal en vue d’une offensive. Il est pressé par ses alliés syriens en mauvaise posture et ses fournisseurs en armes, les Soviétiques. Le commandement israélien va prendre une décision audacieuse : franchir le canal (à l’extrémité nord du lac Amer) en un point où les forces spéciales ont décelé les 9 et 10 octobre un point faible, à la fonction de la 2e et 3e armées égyptiennes. 14 octobre, une intense préparation d’artillerie précède une offensive égyptienne. Deux mille blindés se trouvent engagés dans la plus grande bataille de chars depuis la Deuxième Guerre mondiale. Contrairement aux pilotes israéliens, les pilotes égyptiens appuient sans succès la progression de leurs blindés. En fin d’après-midi, les Égyptiens se retirent dans leurs têtes de pont. Ils ont perdu près de quatre cent cinquante blindés en tout genre. Après huit jours de combats incertains Israël va reprendre l’initiative.

  (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Un parti politique portugais peu connu, le Partido Popular Monárquico (PPM)

 

Il y a peu, j’ai découvert l’existence d’un parti politique ultra-minoritaire au Portugal. Et les ultra-minoritaires en tous genres m’ont toujours intéressé, ce qui ne signifie pas que je partage nécessairement leurs idées. Dans le cas de ce parti portugais, mon intérêt n’est pas dénué de sympathie. Il s’agit du PPM, le Partido Popular Monárquico dont le symbole est une lettre de l’alphabet grec, la vingt-troisième, le Ψ.

 

Le symbole du PPM, Partido Popular Monárquico.

 

L’opposition monarchiste à la République est officiellement née le 2 juin 1926, sous l’impulsion d’officiers, notamment à Braga, ville située au nord de Porto. Ces officiers avaient en tête de restaurer la Carta Constitucional de 1826 telle qu’elle était appliquée en 1910, année de la fondation de la Première République (Primeira República) qui s’inscrit entre les dates suivantes : 5 octobre 1910 / 28 mai 1926, soit le coup d’État qui conduira par étapes à l’Estado Novo de Salazar, un régime qui prendra fin le 25 avril 1974, avec la Révolution des Œillets, la Revolução dos Cravos.

Outre la restauration de la Carta Constitucional de 1826, ces officiers avaient en tête d’établir une « Junta de Regência » puis, après une période d’apaisement, de réunir les « Cortes Constituintes » afin de restaurer la Carta Constitucional mais aussi de résoudre une question dynastique que je ne détaillerai pas dans le présent article. Il s’agit d’une querelle interne aux monarchistes portugais, comparable d’une certaine manière à celle qui en France oppose légitimistes et orléanistes.

L’histoire de l’opposition monarchiste au régime de l’Estado Novo de Salazar est peu connue, moins connue encore que celle des diverses oppositions dites « de droite » au régime de Franco. Cette opposition est d’autant moins connue qu’elle n’a pas eu à affronter une situation aussi éminemment dramatique que la guerre civile qui vit notamment le mystérieux assassinat de José Antonio Primo de Rivera, le 20 novembre 1936, ou la fusion de plusieurs forces politiques qui donna la FET y de las JONS (Falange Española Tradicionalista y de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista), fondée le 19 avril 1937, également connue sous le nom de Movimiento Nacional, seul parti politique autorisé sous Franco. A ce propos, il me faudrait évoquer le Carlismo, ce mouvement royaliste qui n’a jamais vraiment supporté Franco et le franquisme. Dans l’opposition au franquiste post-guerre civile, il me faudrait également évoquer la haute figure de Dionisio Ridruejo auquel j’ai consacré un article sur ce blog même. Mais là n’est pas le sujet du présent article.

J’en reviens au Portugal. Le Grupo de Acção Monárquica Autónomo lance les bases sur lesquelles se formeront après 1945 les mouvements d’opposition monarchistes, du Movimento Monárquico Popular à Renovação Portuguesa.

Avant 1945, l’opposition monarchiste au Portugal se manifeste, et parfois avec force, mais d’une manière peu organisée. La mort de D. Manuel II en 1932 et la proclamation de D. Duarte II, présenté comme unique prétendant au trône par les monarchistes du pays, en 1934, conduit à l’unification des monarchistes, à la fondation de Causa Monárquica, à la mise à l’écart du Partido Legitimista, de Integralismo Lusitano et de toutes les organisations monarchistes autonomes. Par ailleurs, la mort prématurée de Aires de Ornelas, l’âge avancé de João de Azevedo Coutinho et de Fernando Pizarro, ainsi que la mort de Domingos Pinto Coelho, vont faciliter la subordination de Causa Monárquica à la politique menée par António de Oliveira Salazar, une subordination progressive qui va fracturer le mouvement monarchiste et faire passer certaines de ses tendances dans une opposition volontiers spectaculaire. Par ailleurs, l’ambiance générale au Portugal, déterminée en grande partie par la Guerre Civile espagnole puis la Seconde Guerre mondiale (soit de 1936 à 1945), va mettre cette opposition en sourdine.

 

Antonio de Olivera Salazar sitting at his desk. (Photo by Bernard Hoffman/The LIFE Picture Collection/Getty Images)

 

Il ne faut cependant pas oublier l’origine monarchiste de certains des principaux représentants du Salazarismo et leur relative soumission due à l’âge et la fatigue. Même s’ils y adhéraient sans conviction, ils y adhéraient, et cette attitude portait préjudice au monarchisme, le monarchisme qui parviendra pourtant à s’affirmer au fil des ans grâce à la patience de quelques-uns, avec le Centro Nacional de Cultura, le SPES, la revue Cidade Nova, l’organisation Semanas de Estudos, l’Instituto António Sardinha.

Les petits groupes de jeunes monarchistes se multipliaient ; certains eurent une existence éphémère ; mais dans leur ensemble ils exercèrent une influence notable, comme par exemple le Grupo de Acção Realista. Ils s’efforcèrent d’insuffler un esprit d’indépendance aux organisations de jeunesse face au Frente da Juventude Lusitana et à la Causa Monárquica, deux organisations chapeautées par le régime de Salazar.

Suite aux radiations de Luís de Almeida Braga, Francisco Vieira de Almeida et Francisco José Veloso, que Salazar avait imposés aux responsables de Causa Monárquica, en 1949, et suite aux expériences conduites à partir de 1945 quant aux possibilités d’action directe, le Movimento Monárquico Popular finit par se constituer dans les années 1950. Il va alors mener une ferme politique d’opposition, une opposition malheureusement pas assez connue, bien moins connue que d’autres oppositions, comme si l’opposition au régime de Salazar (mais aussi de Franco) n’avait été que « de gauche », communiste de préférence, comme s’il n’y avait jamais eu aucune opposition « de droite » à ces régimes, à commencer par celle de monarchistes.

Au milieu des années 1950 prend fin cette période au cours de laquelle l’opposition monarchiste est représentée par des personnalités isolées. Les Manifestos Monárquicos d’octobre 1957 et de mai 1958, la présence simultanée à Comissão Eleitoral de Humberto Delgado, Luís de Almeida Braga, Francisco Vieira de Almeida et Francisco Roãlo Preto, l’intervention marquée de monarchistes dans le mouvement du 11 mars 1959, la proposition de candidatures pour Lisbonne en 1961, et l’implication de monarchistes dans des tentatives de déstabilisation du régime de Salazar qui précédèrent la Revolta de Beja (nuit du 31 décembre 1961 au 1er janvier 1962) montrèrent clairement que les possibilités d’entente et de collaboration entre les monarchistes et le régime de Salazar étaient plutôt restreintes.

Le Partido Popular Monárquico (PPM) est donc officiellement né le 23 mai 1974, soit un mois après la Revolução dos Cravos (25 avril 1974), à l’initiative de Convergência Monárquica. Le PPM agrégeait les différentes forces politiques qui avaient contribué à la formation de Convergência Monárquica lors des élections de 1969.

Les forces politiques monarchistes s’organisaient essentiellement de la manière suivante : Movimento Monárquico Popular, un mouvement réduit à la semi-clandestinité et qui agissait comme un mouvement révolutionnaire opposé à l’Estado Novo ; Liga Popular Monárquica (fondée en 1964), tournée vers la réflexion politique ; Renovação Portuguesa (fondée en 1969) ; à ces trois mouvements s’ajoutaient Juventude Monárquica ; enfin, des personnalités isolées et hostiles à la dictature salazarista-caetanista rejoignirent ces mouvements. Elles venaient pour l’essentiel de déçus de Causa Monárquica, trop compromise avec l’Estado Novo et l’« Estado Social ». Cette dissension parmi les monarchistes était devenue flagrante à partir de 1961, lorsque des personnalités monarchistes (nombre d’entre elles appartenaient au Movimento Monárquico Popular) établirent une liste de candidats pour les élections législatives. L’Estado Novo Mais, à force de tracasseries administratives, l’Estado Novo s’arrangea pour lui interdire l’accès aux urnes. Après une autre tentative frustrée, en 1965, des monarchistes se présentèrent en 1969, volontairement dispersés, sur trois listes d’opposition : Comissão Eleitoral Monárquica (C.E.M.) de Lisbonne, Comissão Eleitoral de Universidade Democrática (C.E.U.D.) et Comissão Democrática Eleitoral (C.D.E.).

Immédiatement après le 24 avril 1974, Convergência Monárquica fut reconnue par la Junta de Salvação Nacional comme l’un des mouvements d’opposition à l’Estado Novo et, de ce fait, elle fut invitée à définir le nouvel ordre politique aux côtés d’autres opposants, parmi lesquels des socialistes et des communistes. Les propositions du Partido Popular Monárquico quant à la formation du premier Gouvernement provisoire ne furent cependant pas retenues. Pourtant, cette mise à l’écart sera atténuée par la nomination de Gonçalo Ribeiro Telles au poste de sous-secrétaire d’État à l’Environnement, Gonçalo Ribeiro Telles qui, à ce poste, ne cessera de se considérer comme représentant son parti, le Partido Popular Monárquico, le PPM. Je me permets de mettre en ligne le lien Wikipedia en français sur Gonçalo Ribeiro Telles, cet homme de grande qualité. L’article contient quelques imprécisions mais il aidera à rendre sensible aux lecteurs francophones la valeur de l’opposition monarchiste à l’Estado Novo :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gon%C3%A7alo_Ribeiro_Telles

Concernant cette personnalité, d’assez nombreux liens ont été mis en ligne en portugais, des liens à ce sujet plus riches et plus fiables qu’en français.

 

Gonçalo Ribeiro Telles (né en 1922)

 

En février 1975, le statut du PPM est formalisé par le Supremo Tribunal de Justiça. Cette même année, le PPM présente des listes aux élections de l’Assemblée constituante mais n’obtient pas assez de voix pour avoir des sièges au Parlement. Le PPM dévoile son projet de réforme agraire au niveau national ainsi que ses idées concernant le communalisme et l’écologie. L’histoire du PPM se poursuit mais je m’en tiendrai pour l’heure à cette brève présentation en m’arrêtant à l’immédiat post-24 avril 1974, soit la chute du régime de l’Estado Novo, le retour de la démocratie et la fin d’une semi-clandestinité.

Je ne ferai pas une présentation exhaustive de l’intéressant programme du PPM et me contenterai d’en exposer brièvement quelques points. Le PPM invite à surveiller l’État, étant entendu qu’il n’est pas l’« occupant » de la Nation et qu’il faut défendre avant tout une démocratie communaliste et pluraliste qui s’épargne les idéologies. Le Pouvoir local ne dérive pas du Pouvoir central – c’est l’inverse. Ce programme revient sur les communautés naturelles (comunidades naturais) par lesquelles l’individu existe. Le PPM préconise une organisation à partir de la commune, premier degré de l’organisation et du pouvoir politique qui englobent la vie de l’individu. L’État doit se mettre au service de cet ordre naturel (ordem natural) et n’exercer qu’une fonction supplétive. Le Roi doit veiller à ce que cette relation de la plus petite entité vers la plus grande soit respectée et que cette dernière soit exclusivement au service de cette première. Le PPM se montre très soucieux d’environnement à une époque (nous sommes dans les années 1970) où ce sujet n’était pas une priorité. Et ce n’est pas un hasard si Gonçalo Ribeiro Telles a été nommé à l’Environnement. Par exemple, le PPM se montre très soucieux de l’organisation du territoire national. Il condamne la concentration urbaine, à Lisbonne, Porto et sur le littoral, une concentration qui a entre autres effets d’appauvrir le reste du pays. Le PPM prône une nouvelle ruralité.

A la lecture de ce programme aujourd’hui vieux de plus de quarante ans, j’ai pensé au Rojava, aux préoccupations du Kurdistan syrien inspirées des travaux de l’Américain Murray Bookchin. Je suis certain que le Rojava ne désapprouverait nombre d’idées de ce petit parti portugais, le Partido Popular Monárquico.

Olivier Ypsilantis

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Les délires au sujet d’Israël

 

La rhétorique et les méthodes de langage staliniennes inspirent encore nombre de contempteurs d’Israël et du sionisme. Elles se sont montrées et se montrent autrement plus efficaces que les injures explicitement conçues en tant qu’injures. Ces dernières sont généralement destinées à exprimer un mouvement d’humeur ou une grande colère. Lorsqu’un homme se fait par exemple traiter de « connard » ou de « crétin », il peut se mettre en colère et retourner l’injure, éventuellement accompagnée d’un coup. La scène n’est certes pas des plus plaisantes mais elle se limite généralement à elle-même. Rien de tel avec ces mots qui ne sont pas des injures mais qui ont été convertis en injures par des appareils de propagande – pour les besoins de la cause. Ces appareils ont beaucoup évolué mais ils ont une généalogie, une généalogie qui doit être étudiée avec minutie afin de les rendre moins efficaces voire inopérants. Dans le lexique accusateur stalinien, « sioniste » et dérivés m’intéressent en la circonstance tout particulièrement. Ces mots a priori neutres ont été diabolisés par l’appareil de propagande stalinien et se sont imposés comme de terribles accusations entraînant automatiquement la déportation (soit généralement une mort lente) ou la mort immédiate. Cette accusation venue du lexique stalinien a connu une fortune particulière ; elle se porte aujourd’hui à merveille alors même que cet appareil n’est plus ; elle n’a pas pris une ride et semble boire à la fontaine de Jouvence.

A chaque acte antisémite en France, il se trouve des paumés pas si paumés – soit des idéologues – qui s’efforcent de sauver le « noble » antisionisme qui ne doit en aucun cas être confondu avec le vulgaire antisémitisme… Qu’on se le dise, il s’agit de ne pas mélanger les torchons et les serviettes ! Des groupuscules et des intellectuels d’extrême-gauche se sont faits une spécialité de cette mise en garde : à chaque attentat antisémite, ils se drapent dans leur antisionisme en prenant une pose altière : ne nous confondez pas avec eux, nous les amis du Peuple palestinien, du Peuple en danger, des Damnés de la Terre… On n’en finit pas de tortiller du cul pour chier droit ; ce spectacle est devenu quotidien et je dois dire qu’il me répugne au plus haut point.

Des islamistes se sont glissés dans nos complications et se laissent porter par elles. Le Palestinien, cette icône, ce fétiche même, comble à présent toutes les inquiétudes que suscitent le Juif et Israël – soit l’État juif. On sait qu’ils sont nombreux à estimer qu’Israël porte préjudice à l’équilibre du monde (!?) et, de ce fait, à leur tranquillité personnelle. Un ex-Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, plutôt brave pépère, a estimé qu’Israël est aujourd’hui dans une position de force, et que « c’est une situation extrêmement dangereuse ». C’est une tendance générale et que je n’hésite pas à qualifier de populacière : on verse à l’occasion sa larme sur les victimes de la Shoah (voir la visite de Jean-Pierre Raffarin, en 2005, en Israël, au cours de laquelle ce Premier ministre a fait les déclarations d’usage) mais sitôt qu’Israël semble marquer des points, on rameute, on alerte, on s’indigne, on s’offusque, on sonne le tocsin, on tire la sonnette d’alarme, on… Comme le disait une amie juive, un sourire triste aux lèvres : « On nous aime bien en pyjama rayé bleu et blanc, mais pas en uniforme de l’armée d’Israël. »

C’est à peine croyable ; tout le monde se fout à peu près de tout ce qui ne touche pas à sa sécurité et son confort mais tout le monde a son avis sur Israël, avis presque toujours négatif : Israël menace ma sécurité, Israël menace mon confort, Israël perturbe mon transit intestinal et la qualité de mes déjections. Je ne force pas la note. J’ai beaucoup écouté sans jamais cesser de prendre des notes, souvent à l’insu de mes interlocuteurs. Je résume la position du plus grand nombre : Si Israël n’existait pas nous aurions des relations apaisées avec les Musulmans, avec le monde entier. Israël occupe précisément la place qu’occupait le Juif : ce pays « explique » (presque) tous les malheurs du monde comme le Juif les « expliquait » ; je n’exagère rien. Israël est probablement aujourd’hui le seul nom qui en Europe (je préfère me limiter pour l’heure à ce continent) émeuve encore jusqu’aux plus avachis. Je prends presque quotidiennement note de ce fait et ne cesse de m’en étonner, un étonnement auquel je m’efforce de donner forme par l’écriture. Une fois encore, je n’exagère rien. J’écoute et je prends des notes.

 

 

On me pardonnera mon langage un peu imagé, mais parvenu à ce point il ne sert à rien de se perdre en euphémismes et en circonlocutions : on ne cesse de coller au cul des Juifs et d’Israël. Il y a bien ces vieilles histoires religieuses, histoires qui se reformulent sans cesse et dans maints domaines, histoires qui ne cessent de boire à la fontaine de Jouvence et de s’y baigner, toujours jeunes donc. Je prends note de ce perpétuel « miracle ».

Le Palestinien est devenu le bébé chéri des dames patronnesses et des pères la morale. On ne cesse de lui faire des areu-areu, des gouzi-gouzi et des guili-guili, en s’émouvant à chacune de ses éructations et en se penchant sur ses selles – et bébé a souvent la diarrhée. Ce spectacle doit prendre fin ! Il faut jeter le bébé et l’eau du bain ! Le Conseil national palestinien, organe législatif de l’OLP, a osé comparer « l’idéologie déviante » qui a provoqué l’assassinat de centaines de Chrétiens au Sri Lanka, le dimanche de Pâques 2019, à « l’idéologie qui pousse les colons à pénétrer dans la bienheureuse mosquée Al Aqsa à Jérusalem ». Et croyez-moi, ils ne sont pas si nombreux à penser que le Conseil national palestinien force la note. Un tel délire décourage toute argumentation ; le raisonnement n’a plus prise.

Ils ne sont pas si nombreux à penser que le Conseil national palestinien force la note : on a tellement pris l’habitude de se vautrer sur le dos des Juifs et d’Israël. Rien n’est assez délirant à leur sujet ; on s’autorise des délires qu’on ne s’autorise pas ailleurs. Et pour reprendre ce que je disais plus haut, ils seront plus d’un à juger (comme si la chose allait de soi) qu’il y a un rapport de cause à effet entre le conflit israélo-palestinien et toutes les atrocités commises par l’islam dans le monde. Il s’agit dans tous les cas de dramatiser la situation des Palestiniens de manière à ce que tous les malheurs du monde puissent être jugés à l’aune de leur situation. Il est vrai que la propagande palestinienne aurait tort de s’en priver : elle sait que son public est considérable et conquis d’avance ; elle sait aussi que plus le mensonge est gros, plus il passe (une très profonde pensée de Joseph Goebbels, l’un des plus grands experts en propagande des temps modernes), et qu’il passe d’autant mieux lorsqu’il est question d’Israël.

 

 

Jérusalem est la capitale d’Israël depuis toujours. Jérusalem est citée plus de six cents fois dans la Bible, et surtout dans sa version juive. Elle n’est jamais citée dans le Coran, tant sous son nom hébraïque qu’arabe, soit Al Qods. Par ailleurs, Jérusalem n’a rien été durant les quatre siècles de domination arabe (1417-1917), pas même la capitale d’une province. En 1947, la Palestine mandataire qui avait été intégrée à l’Empire ottoman est confiée aux Britanniques par l’ONU. On passe toujours vite sur le fait que les Britanniques, redevables à un chef de tribu arabe qui avait aidé Lawrence of Arabia au cours de la Première Guerre mondiale, lui ont offert les trois-quarts du territoire dont ils étaient mandataires et que, de ce fait, il existait depuis 1923 un nouvel État dans la région, l’émirat de Transjordanie qui deviendra le royaume de Jordanie en 1946.

Il est bon d’insister sur ce point et d’étudier l’histoire. Mais trop de pro-Palestiniens ne se soucient en rien d’histoire et de connaissance – ils sont dans la posture morale (avec leur morale), une posture qu’ils cherchent à imposer à tous ; ce sont des idéologues. Des ignares déclarent que les Palestiniens ont perdu plus des trois-quarts de leurs terres (78% plus exactement) en 1948. Les Palestiniens ont certes perdu plus des trois-quarts de leur terres mais en 1923, quand les Britanniques les ont cédés à la Jordanie. Restait 22% pour constituer un État juif et un deuxième État palestinien. Bref, il faut étudier l’histoire de la région et avant 1948, année de la fondation de l’État d’Israël, et ne pas se figer dans une posture morale – je suis le représentant du Bien, donc de la Vérité et blablabla – afin de commencer à entrevoir certaines complications, une certaine complexité.

La déclaration d’Indépendance de l’État d’Israël provoqua la colère des Arabes et cinq pays arabes attaquèrent aussitôt ce petit pays tout juste né. Il prit les armes, survécu et se trouva même agrandi, avec une meilleure jonction entre les trois lambeaux concédés par l’ONU. L’armistice signé la Jordanie (Transjordanie) s’empressa d’annexer la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Personne ne s’en offusqua et le monde (y compris l’ONU) retourna à ses affaires. Jérusalem devint une poubelle, les pierres des cimetières juifs furent utilisées à des fins profanes, le Mur des Lamentations se fit décharge à ciel ouvert et fut strictement interdit aux Juifs, ainsi que toutes les synagogues sous contrôle arabe. Il s’agissait d’effacer la mémoire millénaire juive de Jérusalem, cette mémoire entretenue d’une manière continue par la diaspora et sur tous les continents. Lorsque les Israéliens reprirent Jérusalem-Est à la Jordanie, ils réunifièrent la ville sans jamais interdire aux Musulmans l’accès à leurs mosquées. Ils allèrent jusqu’à laisser le contrôle du Mont du temple au Waqf contrôlé par la Jordanie. Les chancelleries s’émurent, l’ONU d’indigna, la Jordanie et la Ligue arabe interprètent ce geste de générosité comme de la faiblesse. Pourquoi Israël qui connaissait fort bien la mentalité arabe s’est-il laissé aller à ce geste qui ne pouvait que se retourner contre lui ? Il fallait qu’il pousse ses pions et présenter certains faits comme irrémédiables. « Nous sommes là, de retour, et nous y resterons ! »

Jérusalem capitale d’Israël, une décision hautement symbolique qui doit briser les mécanismes mentaux de bien des Musulmans mais aussi de Chrétiens et post-Chrétiens. Les Juifs sont de retour, en souverains, et vos religions (y compris vos religions laïques) devront s’y faire. Vous n’êtes pas venus parfaire (et chapeauter) le judaïsme. Vous êtes ce que vous êtes mais cessez de coller au cul des Juifs et d’Israël ! L’expression paraîtra bien prosaïque mais elle exprime exactement ce que je veux exprimer. Regardez-les comme un peuple souverain avec lequel une coopération sans arrière-pensée pourrait vous apporter de grands bénéfices matériels, intellectuels et spirituels.

Depuis 1967, toutes les religions sont représentées en Israël, avec une densité particulière dans Jérusalem réunifiée. L’islam y est représenté par 20% des citoyens de l’État d’Israël qui ne sont en rien des dhimmis et qui ne subissent aucun pogrom. Il y a treize Églises officielles en Israël et Jérusalem est un microcosme du christianisme oriental, ce christianisme qui tend à disparaître au Proche-Orient et au Moyen-Orient. Le journal La Croix (qui souffre de temps en temps de petites fièvres antijuives) faisait remarquer que : « À la veille de Noël, le Bureau central de statistiques d’Israël a fourni des données relatives aux citoyens israéliens de foi chrétienne. Selon les sources officielles consultées par l’Agence Fides, les citoyens chrétiens sont au nombre de 170.000 soit 2 % de la population contre 5 % dans les années 1970 ». C’est vrai mais ces précisions prêtent à confusion – le lecteur en déduit qu’il y avait plus de Chrétiens en Israël dans les années 1970 qu’en 2017. Il n’aurait pas été malvenu d’apporter une autre précision, à savoir que dans les années 1970, la population d’Israël n’atteignait pas le million et que si l’importance relative des Chrétiens a baissé, la population chrétienne en Israël a été multipliée par 3,4 en moins d’un demi-siècle.

Olivier Ypsilantis

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Ludwig von Mises et le polylogisme des marxistes

 

« Le marxisme et le national-socialisme ont en commun leur opposition au libéralisme et le rejet de l’ordre social et du régime capitaliste. Les deux visent un régime socialiste », Ludwig von Mises.

« Les nationalistes allemands ont précisément à faire face au même problème que les marxistes. Ils ne peuvent pas non plus démontrer l’exactitude de leurs propres affirmations ni réfuter les théories de l’économie et de la pratique. Ils cherchent donc à s’abriter sous le polylogisme, préparé pour eux par les marxistes. Évidemment, ils se sont composés un polylogisme à eux. La structure logique de l’esprit, disaient-ils, est différente suivant les nations et les races », Ludwig von Mises. 

 

 

L’antisémitisme m’a toujours intrigué, et presque depuis l’enfance. Il se distingue du simple racisme contrairement à ce que nous serinent les antiracistes et leurs nombreuses organisations. Il ne s’agit pas, bien sûr, de mettre les Juifs à part et de leur accorder des « privilèges » en considérant l’antisémitisme comme plus coupable que le simple racisme ; ils sont pareillement odieux mais ils diffèrent. L’antisémitisme est généralement plus subtil que le simple racisme qui se vit spontanément – par l’œil –, alors que l’antisémitisme (considérant la très ancienne et très particulière histoire du peuple juif) fait entrer dans sa recette du diable de très nombreux ingrédients.

Il y a peu, j’ai découvert le diagnostic de l’économiste viennois Ludwig von Mises (1881-1973) sur l’antisémitisme. Pour cet économiste juif, l’un des fondateurs de l’École autrichienne d’économie, l’antisémitisme est une variante de ce qu’il nomme le polylogisme, un sophisme élaboré par Karl Marx. Ainsi, jusqu’au milieu du XIXe siècle, il était entendu que la structure logique de l’esprit était identique et commune à tous les êtres humains, ce qui rendait possible la communication entre eux, et à tous les niveaux. Or, selon Ludwig von Mises (dans son ouvrage « Le gouvernement omnipotent. De l’État totalitaire à la guerre mondiale » Éditions politiques, économiques et sociales – Librairie de Médicis – Paris, 1947. Traduit par M. de Hulster) : « Au cours du XIXe siècle, ce fait indéniable a pourtant été contesté. Marx et les marxistes (…) ont enseigné que la pensée est déterminée par la situation de classe de celui qui pense. Ce que la pensée produit n’est pas la vérité, mais des idéologies. Ce mot signifie, dans le contexte de la philosophie marxiste, un déguisement de l’intérêt égoïste de classe à laquelle appartient l’individu qui pense. C’est pourquoi il est inutile de discuter quoi que ce soit avec des personnes d’une autre classe sociale. Les idéologies n’ont pas besoin d’être réfutées par un raisonnement déductif ; elles doivent être démasquées en dénonçant la situation de classe, l’arrière-plan social de leurs auteurs. Ainsi les marxistes ne discutent pas les mérites des théories physiques ; ils dévoilent simplement l’origine bourgeoise des physiciens ». Ci-joint, l’intégralité de cet ouvrage :

http://ecoleliberte.fr/wp-content/uploads/2016/01/Mises-Le-Gouvernement-omnipotent.pdf

Exit l’universalisme, soit la possibilité pour deux hommes doués de raison, capables donc de s’accorder sur des vérités universelles, et en dépit de leur origine sociale, de pouvoir espérer dialoguer. On entrait dans le polylogisme après avoir tourné le dos à l’universalisme. Ludwig von Mises n’hésite pas à affirmer, argumentation à l’appui, que le nazisme et le marxisme procèdent de cette même démarche, soit le refus d’une base commune aux hommes constituée par une structure logique de l’esprit universelle. Bref, pour les marxistes, il y aurait une logique prolétarienne et une logique bourgeoise ; pour les nazis, une logique aryenne et une logique juive. Pour les marxistes, Freud est dans le faux parce qu’il est bourgeois ; pour les nazis, Freud est dans le faux parce qu’il est juif. On pourrait étendre cet exemple à bien d’autres bourgeois et à bien d’autres Juifs. Marxistes et nazis ont concocté leur polylogisme, le polylogisme que Ludwig von Mises pourfend de la manière suivante : « Le polylogisme n’est pas une philosophie ni une théorie épistémologique. C’est une attitude de fanatiques bornés, qui ne peuvent imaginer que quelqu’un puisse être plus raisonnable ou plus intelligent qu’eux-mêmes. Le polylogisme n’est pas non plus scientifique. C’est plutôt le remplacement du raisonnement et de la science par des superstitions. C’est la mentalité caractéristique d’un âge de chaos. »

 

 

Mais ce n’est pas tout. Ludwig von Mises a voulu montrer que le polylogisme est un stratagème élaboré par Karl Marx afin de traverser ou, plutôt, contourner la critique des économistes. Ne pouvant l’affronter raisonnablement, Karl Marx et plus encore les marxistes ont attaqué non pas les théories élaborées par les économistes bourgeois mais les économistes bourgeois eux-mêmes, leur origine sociale, afin de frapper d’inanité leurs théories qui cernaient leur socialisme, en montraient et en démontraient l’impossible mise en pratique ou, tout au moins, les catastrophes qu’elles laissaient présager. Le polylogisme leur permettait de prendre la fuite et de développer leurs thèses sans avoir à affronter celles de leurs adversaires.

Ce stratagème a été couronné de succès et a fait un nombre extraordinaire d’émules tant il est vrai que le polylogisme n’est ni une philosophie ni une théorie épistémologique mais une arme de propagande qui s’emploie à élaborer des slogans destinés à décourager toute opposition. A vrai dire, je me suis parfois demandé si Karl Marx n’avait pas étudié avec une attention particulière ce petit livre de Schopenhauer, « L’art d’avoir toujours raison » (publié sous différents titres et probablement écrit vers 1830) et ses trente-huit stratagèmes. Le polylogisme n’est en rien scientifique, il se substitue à la raison en s’efforçant de masquer ce fait pour mieux subjuguer et décourager toute réplique. Force est de reconnaître que le marxiste a su séduire et attirer des foules considérables et que le polylogisme a été l’une des clés de son succès, et probablement la plus efficace. En esquivant les projectiles de la critique rationnelle quant à l’économie et la sociologie, le marxisme a su garantir le triomphe funeste de l’étatisme en conditionnant les esprits.

Le polylogisme est logiquement contradictoire, et tout marxiste capable de se distancier du marxisme (par l’exercice de la raison mais aussi de l’humour) ne peut qu’arriver à la conclusion que l’enseignement marxiste n’est en rien objectif et mouline trop souvent des affirmations idéologiques, des slogans qui s’efforcent de ne pas s’affirmer comme tels afin de mieux séduire. Mais les marxistes estiment être plus proches de la Vérité que tous leurs adversaires, qui sont dans l’erreur puisqu’ils sont leurs adversaires

Dans « Le gouvernement omnipotent. De l’État totalitaire à la guerre mondiale », écrit en 1944, Ludwig von Mises étudie ces mécanismes qui ont conduit à idolâtrer l’État, avec notamment le nazisme. Mais son originalité est de montrer que l’une des sources de l’idéologie et de la stratégie nazies est le polylogisme. Cette manière de refuser une base commune et raisonnable qui permet à tout homme d’échanger avec un autre homme et que Ludwig von Mises dénonce me ramène à une réflexion de Maxime Alexandre consignée dans « Journal 1951-1975 » en date du 14 avril 1957 : « Pour s’entendre, que dis-je, même pour discuter, il faut être d’accord sur quelques miracles élémentaires, ce que l’on appelle plus couramment des axiomes. Être d’accord, par exemple, de constater que l’odeur des roses est préférable à l’odeur d’un charnier, qu’il vaut mieux voir qu’être aveugle… » Le niveau de réflexion diffère d’un homme à un autre, il n’empêche que tout homme doué de raison peut communiquer avec un autre homme pareillement doué de raison : il y a une continuité – ou, disons, une uniformité – dans la structure de la logique, une universalité. Et Ludwig von Mises prend le cas d’un homme qui pourrait à peine compter jusqu’à trois ; cet homme au savoir si limité partagerait au moins cette capacité avec Johann Carl Friedrich Gauss ou Pierre-Simon Laplace. Et c’est parce qu’il y a une base commune et reconnue comme telle que les hommes échangent des idées, donnent forme à leurs pensées afin de les transmettre à d’autres hommes. On se donne la peine de prouver ou de réfuter parce qu’on sait qu’on sera compris et quelle que soit la réaction notre l’interlocuteur.

 

 

Ludwig von Mises juge que cette donnée a été remise en question par Karl Marx et les marxistes, parmi lesquels Joseph Dietzgen. Le polylogisme prétend faire exploser cette base raisonnable ou, tout au moins, la nier. Les marxistes jugent que les pensées d’un homme sont déterminées par les intérêts de la classe à laquelle il se rattache, ce qui suppose que tout échange avec un homme se rattachant à une autre classe sociale est impossible, que la pensée d’un homme est déterminée, et radicalement, par sa classe sociale, que ses pensées ne font que masquer les intérêts égoïstes de (sa) classe. Poursuivant dans sa logique, Karl Marx déclare que les idéologies (les pensées de classe) n’ont pas à être réfutées par le raisonnement discursif mais qu’elles doivent être démasquées par l’origine sociale de ceux qui les expriment. Ainsi, et toujours selon la logique de Karl Marx, une théorie scientifique formulée par un bourgeois est bourgeoise et doit être dénoncée comme telle.

Je me répète mais il faut insister : le polylogisme est une échappatoire pour les marxistes. Il leur permet de ne pas avoir à affronter leurs insuffisances, de se protéger de toute réfutation et refusant l’affrontement, tout simplement. Les marxistes ne s’en sont pas pris à la pensée de Ludwig von Mises en tant que telle, ils ont préféré faire usage de leur stratagème favori, le polylogisme, soit la fuite, le refus du combat, en dénonçant ses origines bourgeoises. Le procédé est éminemment grossier mais force est de reconnaître qu’il s’est montré formidablement efficace et qu’il l’est encore même si « le bourgeois » a été remplacé par d’autres têtes-à-claques. Ce procédé aura aidé à museler « l’ennemi » (« ennemi de classe » par exemple, une accusation en vogue dans l’URSS de Staline) et à structurer des États particulièrement oppressifs et meurtriers.

Le polylogisme est si intrinsèquement inepte qu’il ne peut que rester enfermé en lui-même, cadenassé, sans jamais être capable d’envisager d’une manière exhaustive les conséquences logiques qu’il suppose, notamment que le marxisme lui-même n’est en rien objectif, qu’il est lui aussi une suite d’affirmations à caractère éminemment idéologique. Les marxistes refusent cette conclusion pourtant logique selon leur propre posture épistémologique. Karl Marx n’était pas un prolétaire, il appartenait même à la bonne bourgeoisie tant du côté du père que de la mère ; sa maison natale, à Trèves (aujourd’hui Karl-Marx-Haus), est plutôt coquette ; et sa femme, Jenny von Westphalen, appartenait à la meilleure noblesse prussienne et écossaise. Bref, selon la logique marxiste, Karl Marx n’est en rien habileté à s’exprimer au nom de la classe ouvrière ; mais, selon les marxistes, quelques intellectuels parviennent à enjamber cette contradiction, des intellectuels marxistes bien évidemment… On tourne décidément en rond et assez furieusement.

Je vais me répéter une fois encore. Les nationalistes allemands eurent à affronter le même type de problème. Ils ne pouvaient étayer leurs déclarations (surtout celles ayant trait à l’économie) qui, de ce fait, devenaient toujours plus radicales. Afin d’éviter d’avoir à démontrer, ils se mirent à l’abri du polylogisme élaboré par les marxistes. Certes, il leur fallut procéder à quelques réaménagements mais la structure était en place et d’une solidité avérée. Le plus important de ces réaménagements : changer « classe » par « race ». Dans les deux cas on était dans le collectivisme, de classe ou de race, et l’individu était évacué. David Ricardo, Sigmund Freud, Henri Bergson et Albert Einstein étaient des bourgeois pour les uns, des Juifs pour les autres ; pour les marxistes et les nazis, des hommes à neutraliser.

 

 

Le polylogisme marxiste et le polylogisme nazi se sont contentés d’asséner des formules de propagande et en tant que tels ils se sont gardés de s’expliquer, ce qui était le but de la manœuvre. Il n’est pas dans la nature de la propagande de s’expliquer. La propagande se nourrit d’elle-même, s’enivre d’elle-même, elle se présente comme immanente, ce qui lui évite d’avoir à envisager les structures logiques de la pensée – a priori communes à tous les hommes – et qui permettent une communication d’égal à égal – la logique étant a priori un bien commun.

Le polylogisme marxiste et le polylogisme national-socialiste ne se sont pas contentés d’affirmer que la structure logique de l’esprit humain variait, et radicalement, entre les classes sociales pour l’un, entre les races et les nations pour l’autre ; aucun ne s’est donné la peine de définir avec précision ces différences, jamais ! Ils se sont contentés d’asséner leurs conclusions et de les marteler. Ces polylogismes apparaissent bien comme des dogmes bruyants, des propagandes et quel que soit l’angle sous lequel on les envisage. Les différences d’opinion au sein d’une même classe sociale ou d’une même race ou nation devraient perturber ces polylogismes ; mais ils résolvent prestement cette contradiction : ceux qui ne se laissent pas enfermer dans la définition qu’ils imposent quant aux classes, aux races ou aux nations sont déclarés traîtres ; et ainsi la contradiction est-elle une fois encore enjambée par la violence. C’est aussi simple qu’efficace.

Mais je vous conseille la lecture de « L’action humaine » de Ludwig von Mises, en particulier du chapitre III, « L’économie et la révolte contre la raison », de la Première partie, « L’agir humain », que je mets en lien :

https://www.librairal.org/wiki/Ludwig_von_Mises:L%27Action_humaine_-_chapitre_3#2_.2F_L.27aspect_logique_du_polylogisme

Les écrits de Ludwig von Mises sont généreusement mis en ligne, essentiellement par l’Institut Coppet qui définit ainsi ses objectifs : « L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché. Ce travail d’archéologie et de diffusion s’appuie sur la réédition des ouvrages majeurs des traditions française et autrichienne, la diffusion d’extraits et la publication d’articles relatifs à des auteurs comme Turgot, Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat, Gustave de Molinari d’un côté, Ludwig von Mises, Friedrich A. Hayek, Murray Rothbard de l’autre. Puissent ces auteurs de la liberté continuer à inspirer l’intelligence et la culture française. »

Ci-joint, un lien vers l’ensemble des articles publiés sur le site Institut Coppet, un bain d’eau fraîche qui repose des moiteurs des socialismes :

https://www.institutcoppet.org/

Ci-joint, un lien vers un autre site libéral, Contrepoints (Journal libéral d’actualité en ligne), un nom qui rend hommage à Raymond Aron et sa première revue :

 https://www.contrepoints.org/

Olivier Ypsilantis

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Jeremy Bentham, père de la doctrine utilitariste

 

J’ai commencé à m’intéresser à Jeremy Bentham un peu par hasard, en découvrant des plans de prisons « idéales ». J’ai voulu comprendre qui était à l’origine du panoptique ainsi que de la philosophie qui soutenait une telle conception de l’espace carcéral. J’ai donc lu un certain nombre d’études, livres et articles, sur cet homme entre XVIIIe siècle et XIXe siècle. Pour la rédaction du présent article, je me suis simplement appuyé sur le livre de Bertrand Russell, un chef-d’œuvre, « Freedom versus Organization 1814-1914 », sous-titré « The pattern of political changes in 19th century european history », plus particulièrement les chapitres IX et XII, le premier brossant une biographie intellectuelle de Jeremy Bentham, le second la doctrine de l’école de Bentham.

 

Jeremy Bentham (1748-1832)

 

La vie de Jeremy Bentham peut être divisée en trois périodes, la troisième (qui commence à ses soixante ans) étant la plus importante. Jeremy Bentham est issu d’un milieu aisé. Le père se montre soucieux de l’éducation de son fils qui commence ses études à la Westminster School avant d’entrer à la Oxford University. Particulièrement snob, ce père l’engage à fréquenter le beau monde et, à cet effet, il n’hésite pas à verser de l’argent à son fils afin qu’il puisse jouer lorsqu’il se trouve en sa compagnie. Mais le fils va inverser le type de rapport habituel entre père et fils et refuser toute frivolité. Il s’inscrit au barreau, devient amoureux ; mais son père s’oppose à cette union, la fiancée n’ayant pas de fortune. Jeremy Bentham se soumet à sa volonté et s’efforce de surmonter sa souffrance par le cynisme (voir les lettres à son frère), un cynisme qui se retrouvera à l’occasion dans sa philosophie. Bertrand Russell estime que son caractère porte la marque des tensions avec son père, en particulier avec le renoncement à cet amour. Ceux qui l’ont connu sur le tard le voyaient comme un excentrique bienveillant, particulièrement timide et pris dans une implacable routine qu’il s’était imposée.

Les principales influences qui marquèrent Jeremy Bentham, les philosophes français pré-révolutionnaires, parmi lesquels Voltaire et Helvétius qu’il lut en 1769, ce qui l’incita à consacrer sa vie aux principes de législation. Autre influence majeure, « Des délits et des peines » (Dei delitti e delle pene), publié en 1764, de Cesare Bonesana, marquis de Beccaria. Son voyage à Paris en 1770 confirme l’influence française. Le seul autre voyage qui le marquera à ce point, un voyage en Russie, en 1785. Son frère Samuel y avait été appelé par Catherine II pour aider à la modernisation de l’agriculture. Jeremy se mit alors à espérer que l’impératrice adopterait un code pénal scientifique conçu par lui. Mais Samuel finit par tomber en disgrâce et Jeremy avec lui.

Jeremy Bentham écrit beaucoup, quotidiennement. Il range consciencieusement ses manuscrits dans des casiers sans se soucier de publier ; et ses quelques écrits publiés n’attirent guère l’attention. En 1788, il fait la connaissance d’Étienne Dumont, un Genevois, qui, enthousiaste, traduit ses manuscrits en français et les fait connaître. Étienne Dumont fait publier de longs extraits des écrits de Jeremy Bentham dans le Courrier de Provence, le journal de Mirabeau. Sa renommée devient considérable, mondiale pourrait-on dire. Elle commence à s’établir en France qui le fait citoyen français. Mais ce Tory ne tarde pas à être dégoûté par la Révolution. En 1814, l’empereur Alexandre Ier l’incite à rédiger un code pénal. Sa réputation est grande en Espagne et dans toute l’Amérique latine. Il songe à se rendre à Caracas pour y bénéficier d’un bon climat tout en travaillant à un code pénal pour le Venezuela.

Jeremy Bentham conçoit une nouvelle architecture carcérale, le panoptique (panopticon en anglais), a radial prison qui permet d’améliorer considérablement la surveillance, notamment en permettant au gardien, avec un système combiné de rideaux et de miroirs, de voir sans être vu. Il pense étendre cette idée aux fabriques, hôpitaux, asiles, écoles, mais elle ne sera retenue – au nom de la liberté – que pour les prisons. Jeremy Bentham pense que le but de la vie est le bonheur et que la liberté n’est pas nécessairement garante de bonheur.

Penitentiary Panopticon

 

Le panoptique reste sa principale préoccupation durant de nombreuses années mais non la seule. Ainsi met-il au point un frigidarium en 1800. Il presse le gouvernement britannique pour qu’il construise au moins une prison suivant le principe du panoptique ; il obtient une semi-promesse, achète à cet effet un terrain où il place l’essentiel de sa fortune, le gouvernement ayant changé d’avis. Son projet sera mené à bien loin de son pays, notamment avec le panoptique de Saint-Pétersbourg (la prison de Kresty de l’architecte Anton Tomichko, premier architecte pénitentiaire spécialisé de l’Empire russe) et celui du Stateville Correctionnal Center, dans l’État de l’Illinois, inauguré en 1925. En 1813, Jeremy Bentham recevra tout de même vingt mille livres du gouvernement à titre de dédommagement.

A partir de 1808 commence la plus importante période de sa vie, par sa relation avec John Stuart Mill. Il reste fidèle à lui-même, clair, logique, sûr de lui avec sa philosophie qui s’appuie sur deux bases, l’une psychologique, l’autre éthique. Le « principe d’association » (soit la traditionnelle « association d’idées ») n’est qu’un lieu commun : certains ont cru abusivement que tout processus mental pouvait être exploré par l’association (d’idées) et qu’on pouvait rendre la psychologie scientifique par l’emploi de ce seul principe, une doctrine que Jeremy Bentham tire de David Hartley. David Hume avait œuvré dans ce sens tout en s’efforçant de montrer les raisons de croire ce principe vrai mais aussi de ne pas le croire tout à fait vrai. Ses successeurs, forts ennuyés, voulurent faire un dogme de ce scepticisme. David Hartley n’a pas mis au point le « principe d’association » (nous disons aujourd’hui « réflexe conditionnel ») mais son extension abusive à tous les phénomènes mentaux. A noter la différence entre associationnisme et behaviourisme ; le premier néglige la matière pour l’âme, le second néglige l’âme pour la matière. L’associationnisme et le behaviourisme sont l’un et l’autre déterministes, autrement dit ils jugent que ce que nous faisons dépend pour l’essentiel de lois préétablies de sorte que nos actions, dans des circonstances données, peuvent être prédites par un bon psychologue.

Le principe du « maximum de bonheur » reste la formule la plus célèbre de l’école de Bentham, autrement dit : les actions sont bonnes quand elles procurent le maximum de bonheur au plus grand nombre et elles sont mauvaises dans le cas contraire.

Chez Jeremy Bentham, l’éthique et la psychologie ne s’accordent pas parfaitement. Alors qu’un acte bon est celui qui contribue au bonheur général, c’est une loi psychologique que chaque homme recherche son propre bonheur. Le législateur doit cependant s’arranger pour que le bonheur privé de l’individu soit garanti par des lois qui répondent à l’intérêt général. Tel est le principe qui inspire tout le travail législatif de Jeremy Bentham.

L’identification a priori entre intérêts particuliers et intérêt public n’est pas jugée absolument nécessaire par Jeremy Bentham. La théorie de l’harmonie naturelle des intérêts (voir Bernard Mandeville et la Fable des abeilles, parue en 1723) fut adoptée non comme une vérité ne souffrant aucune exception mais comme un simple principe général par tous les partisans du laisser-faire.

La morale basée sur le principe du maximum de bonheur (l’utilitarisme) est en opposition partielle avec la morale traditionnelle car toute théorie qui juge la moralité d’un acte par ses seules conséquences ne peut s’accorder vraiment avec cette morale qui juge que certaines catégories d’actes sont coupables et sans même tenir compte de leurs effets. Dans le système utilitaire, toutes les règles morales habituelles sont passibles d’exceptions ; ainsi, « Tu ne voleras point » est a priori sans appel ; sauf que, dans certaines circonstances, un voleur peut contribuer au bonheur général…  On ne sera pas surpris d’apprendre que les maîtres d’école ne diffusèrent cette doctrine qu’avec beaucoup de prudence et ils le firent parce que la vie privée de ses promoteurs avait été irréprochable.

Jeremy Bentham ne fait pas de distinction entre plaisir et bonheur. Il refuse d’établir une hiérarchie. Sa doctrine tend néanmoins vers l’ascèse. Il juge que l’approbation de soi est le plus grand des plaisirs. Il procède donc avec prudence et modération, délaissant les plaisirs immédiats, et délaissant le plaisir des sens, pour la recherche du bonheur dans le travail. Peut-être s’agissait-il d’une question de tempérament plus que de doctrine ; il n’empêche que la moralité des hommes qui se rattachent à cette doctrine ne fut pas moins stricte que celle de leurs adversaires.

Ainsi que je l’ai signalé, ces quelques lignes sur Jeremy Bentham et sa doctrine prennent appui sur l’étude de Bertrand Russell, « « Freedom versus Organization 1814-1914 », sous-titré « The pattern of political changes in 19th century european history ». Un mot sur cette étude. L’auteur se propose de déterminer les principales causes des transformations politiques au cours de la période 1814-1914, des causes qui selon lui ont été : Technique économique / Théorique politique / Individus marquants. Aucune de ces causes ne peuvent être ignorées en tant que telles. Par ailleurs, elles influent diversement les unes sur les autres. Le rôle joué dans l’histoire par les individus a certes été surestimé par certains, Thomas Carlyle notamment, minimisé par d’autres, notamment par ceux qui pensent avoir découvert les lois du changement sociologique. Ainsi, nous dit Bertrand Russell à titre d’exemple : je ne crois pas que si Bismarck était mort enfant, l’histoire de l’Europe eût été ce qu’elle a été. A tous ces facteurs, s’ajoute ce que nous désignons comme étant le hasard, soit de menus faits qui ont eu sans raisons apparentes des conséquences importantes. Ainsi la Grande Guerre fut rendue probable, mais non inévitable, par des causes massives ; toutefois, jusqu’au dernier moment, elle aurait pu être différée par des événements a priori de peu d’importance ; et si elle avait été différée, les forces tendant vers la paix auraient peut-être pris le dessus. L’histoire n’est pas une science ; et elle ne peut l’être ou, plus exactement, en avoir l’apparence que moyennant falsifications et omissions. Et si on peut présenter les effets des grandes causes sans trop de simplifications, il ne faut jamais perdre de vue que d’autres causes ont également agi. Cette étude de Bertrand Russell se propose d’étudier l’opposition et l’interaction des causes principales des transformations au XIXe siècle, soit : la foi en la Liberté et la nécessité d’une Organisation procédant de la technique industrielle et scientifique.

Olivier Ypsilantis

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