Antônio José da Silva (o Judeu), une victime de l’Inquisition.

 

Antônio José da Silva, figure majeure des lettres portugaises, est probablement la plus célèbre des victimes de l’Inquisition au Portugal. Le 18 octobre 1739, à l’âge de trente-trois ans, il disparaissait dans les flammes.

Antônio José da Silva, surnommé O Judeu, « le Juif », a élevé le genre comique au théâtre à un degré jusqu’alors inconnu dans le pays où il restait un divertissement plutôt lourdingue. Mais, surtout, ses pièces faisaient rire le peuple et c’est probablement la raison pour laquelle le Santo Oficio décida de le neutraliser. Le rire rendait moins terrible ces spectacles publics organisés par l’Inquisition et selon un cérémonial imposant, les Autos-de-Fé. Il fallait en finir avec cet impertinent qui avec l’arme de l’ironie mettait en danger l’appareil de la répression. Il fallait en finir et monter un dossier contre celui qui fonçait dans la brèche ouverte par Gil Vicente et l’élargissait.

Antônio José da Silva naît à Rio de Janeiro, le 8 mai 1705, dans une famille de Juifs contraints à la conversion et envoyés coloniser les territoires d’outremer récemment découverts. La parentèle d’Antônio José appartient à la bourgeoisie, avec avocats, médecins, négociants et rentiers, une raison supplémentaire pour que l’Inquisition s’intéresse à elle, l’Inquisition qui sait capter les biens de ceux qui tombent dans ses griffes.

 

 

Le 10 octobre 1712 – Antônio José n’a que sept ans –, des agents du Santo Oficio font irruption dans la demeure familiale pour arrêter sa mère, Dona Lourença Coutinho, accusée de judaïser. Elle est transportée au Portugal. La famille quitte Rio de Janeiro pour Lisbonne dans l’espoir de retrouver Dona Lourença Coutinho. Antônio José débarque dans la capitale portugaise en 1713 en compagnie de son père, João Mendes da Silva, et de ses deux frères, plus âgés que lui, André et Balthazar. Le père reprend son métier d’avocat. Sa mère est relâchée après avoir été reconciliada, pour reprendre la terminologie inquisitoriale.

Les années passent. Antônio José étudie le droit à l’université de Coimbra. Il écrit une satire. Dona Lourença Coutinho est arrêtée une deuxième fois, le 8 août 1726, avec  son fils Antônio José qui a vingt-et-un an. Le 16 août suivant, l’interrogatoire commence sous l’autorité de l’inquisiteur João Alves Soares. Les comptes-rendus de ces procès ont été conservés dans l’Archivo Nacional da Torre do Tombo, à Lisbonne. Ils permettent de suivre en filigrane la vie d’Antônio José. Le Santo Oficio consignait tout avec une minutie maladive, pourrait-on dire ; ainsi ses archives (immenses) constituent-elles une source d’information des plus précieuses. D’après l’opuscule de Theophilo Braga, « O Martyr da Inquisição portuguesa, Antônio José da Silva (O Judeu) », publié à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, nous apprenons que l’inquisiteur commence par s’intéresser aux biens que possède Antônio José qui répond simplement qu’étant encore à la charge de sa famille, il n’a guère que ses vêtements. Mais l’accusation de judaïser constitue la superstructure de ce procès ; c’est par elle que cet homme dont l’ironie est jugée particulièrement dangereuse peut être définitivement neutralisé.

Sous la torture, il « avoue » qu’en 1721 il est revenu au judaïsme sous l’influence de sa tante Dona Esperança. On l’accuse d’avoir voulu à son tour détourner des proches de la foi chrétienne, parmi lesquels un cousin, João Thomaz, étudiant en médecine, qui est incarcéré. Le 22 août, Antônio José est déclaré « hereje, ficto, falso, confitente, diminuto e impenitente ». Il est interrogé tout au long du mois de septembre 1726. Le 23 septembre, il est torturé. Il participe à l’Auto-de-Fé du 15 octobre 1726, en l’église de São Domingos, avec obligation de subir une rééducation – com a condição de ser doutrinado. Sa mère, Dona Lourança Coutinho, est toujours en prison. Elle y restera deux années avant d’être mise au secret le 12 mai 1728. Le 3 septembre 1729, elle sera torturée avant de participer à l’Auto-de-Fé du 16 octobre de la même année.

Entre 1727 et 1733, Antônio José poursuit des études de droit à Coimbra puis il se rend à Lisbonne où il exerce la profession d’avocat dans le bureau de son père. Antônio José s’éprend de sa cousine, Leonor Maria de Carvalho, originaire de Covilhã et fille de négociant. Elle aussi avait été incarcérée par l’Inquisition sous le prétexte qu’elle judaïsait avant d’être reconciliada au cours d’un Auto-da-Fé, le 26 janvier 1727, en l’église de São Pedro de Valladolid. Antônio José et sa cousine se marient en 1734 (ou 1735). Elle a vingt-deux ou vingt-trois ans et serait née en 1712. La mère de Leonor Maria de Carvalho, Anna Henriques, meurt sur le bûcher. Ces circonstances dramatiques activent la rage d’écrire d’Antônio José.

 

 

Avant de s’établir à Lisbonne, Antônio José subit l’influence des représentations théâtrales au sein de l’Université où les Jésuites encouragent la tragicomédie. A Lisbonne, l’hôpital de Todos os Santos qui jouit alors du privilège exclusif de présenter des comédies congédie le célèbre acteur Antônio Rodrigues et sa compagnie dans l’espoir d’attirer le comique Joseph Garcés et sa compagnie alors à Valencia. Mais ils ne viennent pas et le théâtre portugais, alors porté par des acteurs espagnols, se trouve livré à lui-même et les impresarios doivent puiser dans les autos du XVIIe siècle.

Avant 1733, Antônio José écrit plusieurs comédies, « El Prodígio de Amarante São Gonçalo », « Amor vencido de amor » et « Os amantes de Escabech ». Au mois d’octobre 1733, dans le Teatro do Bairro Alto, Antônio José présente « Vida do grande Dom Quixote de la Mancha e do gordo Sancho Pança » dans lequel, entre autres influences, on peut noter clairement celle de l’opéra italien (joué à la cour de Dom João V et au Teatro do Largo da Trindade) et des modinhas brasileiras, souvenirs de ses années d’enfance. Ci-joint, une modinha brasileira du XVIIIe siècle :

https://www.youtube.com/watch?v=RnZd6zHAuzc

C’est la première fois que l’histoire de Don Quijote est adaptée et jouée au théâtre. Il s’agit d’une satire des mœurs et coutumes du XVIIIe, son siècle. C’est une pièce à l’ironie fine, allusive, dirigée contre D. João V, un roi particulièrement emberlificoté avec l’Église, un point sur lequel revient l’auteur du document qui me guide. Je rappelle que Teófilo Braga (1843-1924) est un intellectuel à la production aussi ample que variée qui a occupé d’importantes fonctions publiques, notamment en tant que président du Governo Provisório da Répública Portuguesa issu de la Revolução du 5 de Outubro de 1910. Dans sa vaste production littéraire qui aborde des genres très variés, on retiendra une volumineuse « História do Teatro Português » où il est bien sûr question de Gil Vicente et d’Antônio José da Silva.

Avec cette comédie, le Roi et l’Église se sentent attaqués : l’auteur a ouvert une brèche dans une chasse-gardée. Il y dénonce la justice telle qu’elle est pratiquée, et toujours avec finesse, ce qui n’empêche pas les gens du peuple de comprendre, d’autant plus que la lassitude du despotisme royal (de D. Pedro II et son fils D. João V) est grande. Antônio José est d’autant plus habileté à dénoncer la justice que sa famille et lui-même ont eu à en souffrir depuis 1713, et terriblement. En 1774, « O Grande Governador da Ilha dos Lagartos » (extrait de « Vida do grande Dom Quixote de la Mancha e do gordo Sancho Pança ») est imprimé et proposé à la vente sous la forme d’un entremez (soit une pièce comique, courte et généralement d’un acte) qui intègre ainsi l’immense production des folhetes de cordel à laquelle avait participé Gil Vicente. Au cours de sa première représentation, au Teatro du Bairro Alto, on comprend qu’Antônio José poursuit dans la direction tracée par Gil Vicente et l’amplifie. Mais si l’un était mort de sa belle mort, l’autre allait périr sur le bûcher.

 

 

Antônio José est marié. Il exerce sa profession d’avocat tout en écrivant, ce qui augmente ses revenus. Il a de nombreuses relations parmi lesquelles des personnalités religieuses influentes, ce qui le protègera jusqu’à un certain point de la colère de ceux que Teófilo Braga désigne comme os tonsurados. Son mariage avec sa cousine Leonor Maria de Carvalho active les intrigues et resserre le piège qui s’organise autour de lui. Je passe sur les détails consignés dans son procès, avec ces diffamations qui permettent de lire en filigrane ce qu’on cherche à cacher. Un certain Duarte Rebelo qui se rendait fréquemment à Covilhã pour affaires avait tenté à plusieurs reprises de séduire Leonor Maria de Carvalho qui l’avait toujours fermement repoussé. Parmi les témoins présents au procès d’Antônio José, une certaine Maria de Valença, commanditée par l’amoureux éconduit – elle avait été chargée de convaincre Leonor Maria de Carvalho de céder à ses avances – et qui déclara que l’épouse d’Antônio José avait avorté peu avant son mariage. Duarte Rebelo profitait de l’occasion, l’Inquisition acceptant tout type de délation. Parmi les membres du tribunal de l’Inquisition, un certain Manuel Afonso Rebelo. Avait-il un lien de parenté avec l’éconduit ? On ne sait. Je rappelle que pour écrire ce texte à la mémoire d’Antônio José da Silva, Teófilo Braga a été secondé par un ami, le capitaine Jacinto Ignacio de Brito Rebelo qui passa au peigne fin les documents relatifs au procès (entreposés dans la Torre do Pombo) et qui lui en transmit les éléments les plus significatifs.

La deuxième comédie écrite par Antônio José s’intitule « Esopaida ou vida de Esopo ». Elle est présentée au Teatro du Bairro Alto en avril 1734. L’Inquisition va y trouver un autre motif à sévir, notamment dans la Scène III de la Deuxième partie, avec cette satire de la scholastique en usage dans l’Église qu’il ridiculise et met à nu. Il écrit une autre comédie, « Os encantos de Medeia », présentée au Teatro do Bairro Alto, en mai 1735. Elle rencontre un franc succès. Le peuple rit, les Inquisiteurs ne rient pas et préparent la riposte, avec l’aide du bras séculier. La comédie « Anfitrião ou Júpiter e Alcmena » est présentée elle aussi au Teatro do Bairro Alto, en mai 1736. Dans la bouche d’Anfitrião, il est fait allusion (en vers) au premier séjour d’Antônio José dans les geôles du Santo Oficio en 1726.

Le 9 janvier 1736, son père, João Mendes dan Silva, décède. Antônio José présente « O labirinto de Creta » au Teatro do Bairro Alto, en novembre 1736, année de la naissance du premier enfant du couple, une fille, Lourença. Cette comédie (comme toutes ses comédies, à l’exception de « Guerras do Alecrim e da Manjerona ») traite des mœurs et coutumes de la société portugaise de la première moitié du XVIIIe siècle. C’est une parodie fort impertinente de la mythologie antique que vénèrent les poètes académiques. Avec Antônio José, Jupiter lui-même dégringole des hauteurs ; Thésée et Jason ne sont pas épargnés. La pilhéria libère par le rire et permet au bon sens de s’exprimer. Le pouvoir sans frein des autorités religieuses est dénoncé avec ironie. Antônio José sait capter l’esprit d’un peuple et s’adresser à lui directement, un peuple déprimé par la politique de D. João V. La production théâtrale soutenue et légitimée par le Pouvoir est destinée à distraire le peuple et à l’éblouir. Antônio José s’écarte de cette production officielle ; il veut faire réfléchir sous couvert de rire ; l’ironie est une arme dévastatrice, le Pouvoir le sait et il prépare sa riposte.

Antônio José écrit « As variedades de Proteo », présenté au Teatro do Bairro Alto en mai 1737. Entre mai et octobre de la même année, il écrit « O precipicio de Faetonte » qui sera présenté dans ce même théâtre en janvier 1738. « Guerras do Alecrim e da Manjerona » et « As variedades de Proteo » sont publiés anonymement. On découvrira bien après que son nom, Antônio José da Silva, se cachait sous un acrostiche dans une suite de deux fois dix vers, ce qui donne ANTONIOJOS / EPHDASILVA.

Alors qu’il travaille a « Precipicio de Phaetonte », il est arrêté pour la deuxième fois par le Santo Oficio, le 5 octobre 1737. (A ce propos, je réalise soudainement que je rédige cet article le 5 octobre 2018, date anniversaire de son arrestation mais aussi de l’avènement de la Première République portugaise, en 1910.) Sa femme est arrêtée le même jour. Sa mère, veuve depuis peu, est arrêtée pour la troisième fois, le 12 octobre suivant. L’acharnement de l’Inquisition envers cette famille est véritablement effrayant.

 

 

Cette fois, son arrestation est le fait d’une dénonciation venue d’une esclave noire que Lourença Coutinho avait ramenée du Brésil, une certaine Leonor Gomes. L’Inquisition se doute qu’elle agit ainsi pour se venger de sa maîtresse, aussi la fait-elle également enfermer. Elle mourra l’année suivante. Antônio José a trente-trois ans. Il ne se doute pas qu’une accusation terrible entre toutes est concoctée : judaïser. On place dans sa cellule, en avril 1738, un autre détenu, probablement un mouchard, José Luis de Azevedo. Le 10 septembre suivant, ce dernier est remplacé par Bento Pereira, un soldat. Selon les archives, il aurait mieux servi les projets de l’Inquisition. On constate ainsi qu’il fut libéré le jour de l’exécution d’Antônio José. Leonor Maria de Carvalho qui est elle aussi prisonnière de l’Inquisition donne naissance à leur deuxième enfant, un fait lui aussi consigné dans les archives relatives au procès d’Antônio José entreposées dans la Torre do Tombo. Torre do Tombo: a Casa de milhões de documentos

https://www.youtube.com/watch?v=WYFqnbJ2Y9o

La tradition rapporte que D. João V s’efforça d’intercéder en faveur d’Antônio José. Le 18 octobre 1739, au cours d’un Auto-de-Fé célébré en l’église de São Domingos, à Lisbonne, Antônio José est livré au bras séculier et exécuté. Il n’est pas brûlé vif mais étranglé avant d’être livré aux flammes. Dans un document relatif au procès, on trouve une brève description d’Antônio José : de stature moyenne, maigre, teint blanc, cheveux châtains coupés court. On ne sait ce qu’est devenue sa femme, condamnée à cárcere a arbítrio. Sa mère, lui survivra quelques mois et mourra à un âge que l’on peut estimer, par déduction, à cinquante-six ans.

Le teatro du Bairro Alto qui avait connu sa période de splendeur avec Antônio José da Silva, de 1733 à 1738, reprit son médiocre train-train.

Ci-joint, une généalogie d’Antônio José da Silva suivie d’un article très détaillé qui rapporte ses démêlés avec l’Inquisition :

http://arlindo-correia.com/200713.html

A noter. Un film luso-brésilien, « O Judeu » (1995), dirigé par Jom Tob Azulay retrace la vie d’Antônio José da Silva, avec Felipe Pinheiro dans le rôle de ce dernier.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Francisco Roãlo Preto, une figure oubliée de la vie politique portugaise.

 

Francisco Roãlo Preto (1894-1977) est une personnalité du monde politique portugais dont j’ignorais jusqu’au nom il y a peu, un nom que j’ai découvert en fouinant chez un bouquiniste portugais de Lisbonne, un alfarrabista, dans une pile de journaux jaunis, très précisément le numéro du 28 février 1935 de Fadrique (semanário literário) où ce nom figure en gros titre et en première page.

Quelques notes biographiques. Francisco Roãlo Preto est encore lycéen lorsqu’il s’engage dans les troupes de Henrique Mitchell de Paiva Couceiro (1861-1944), en 1911-1912, qui conduit plusieurs incursions monarchiques à partir de la Galice espagnole contre la Première République Portugaise. Réfugié en Belgique, il devient secrétaire de la revue Alma Portuguesa où Luís de Almeida Braga élabore l’expression « Integralismo Lusitano ». A Louvain, au Liceu Português, il reprend ses études interrompues puis il fréquente l’université de cette ville où il obtient sa licence en Sciences sociales. Départ pour Toulouse où il étudie le Droit jusqu’en 1917. Séjour à Paris ; il y fait la connaissance de représentants du nationalisme français : Maurice Barrès le Républicain, Charles Maurras, Léon Daudet et Jacques Bainville les Monarchistes.

 

Francisco Roãlo Preto (1893-1977)

 

Fin 1917, Francisco Roãlo Preto assume d’importantes responsabilités dans l’équipe du journal du soir intégriste A Monarquia. Il s’active contre la République dans les années 1920. Son rôle dans la chute du régime républicain (28 mai 1926) n’est pas des moindres. Il collabore étroitement avec le général Manuel de Oliveira Gomes de Costa en rédigeant notamment le Manifeste en douze points, distribué ou placardé sur les murs de Braga (une ville au nord de Porto) d’où est parti le coup d’État. Ce gouvernement dure peu ; il est remplacé par celui d’Óscar Carmona qui nommera Salazar ministre des Finances, un poste à partir duquel ce dernier poursuivra son ascension avec l’appui constant d’Óscar Carmona, très impressionné par les compétences de son ministre, un appui qui conduira à la création de l’Estado Novo en 1933.

Francisco Roãlo Preto est surtout connu pour avoir organisé le « Movimento Nacional-Sindicalista » (M.N.S.) en février 1932, un mouvement qui commença sans tarder à défier un salazarisme encore en formation. Sous sa direction donc, et sous celle d’Alberto de Monsaraz (1889-1959), ce mouvement populaire va secouer la vie politique du pays. Par le biais du journal Revolução, Francisco Roãlo Preto, un homme extraordinairement persuasif, se présente comme le chef charismatique du mouvement et mobilise un grand nombre de jeunes, notamment chez les étudiants. Il fait adopter le salut romain (fasciste) avec démonstrations martiales et uniformes (Camisa azul et Cruz de Cristo en brassard). A noter que la militarisation des mouvements politiques est alors en vogue notamment chez les communismes. Considérant ces apparences, des historiographes ont jugé un peu hâtivement que la « fase nacional-sindicalista » de Francisco Roãlo Preto constituait une dérive fasciste. Il convient de nuancer. Ainsi, dans une entrevue à United Press, Francisco Roãlo Preto se démarque et avec insistance du fascisme et du nazisme, des « totalitarismos divinizadores do Estado cesarista » selon ses propres mots ; et il affirme la filiation chrétienne de son mouvement. Pour lui, sa doctrine de type communautaire et personnaliste (« Política de Personalidade ») est inchangeable.

De nombreux liens souvent très imposants sur l’Integralismo Lusitano sont consultables en ligne. Il s’agit d’un mouvement très oublié qui s’inscrit pourtant dans un contexte européen et sans lequel le régime de Salazar, d’une exceptionnelle longévité, est inexplicable.

Le nacional-sindicalismo organisé par Francisco Roãlo Preto ne se présente pas comme ouvertement monarchiste dans Revolução (Diario nacional-sindicalista da tarde), le journal de son mouvement (qui paraît du 15 février 1932 au 23 septembre 1933, soit un total de 418 numéros), mais il est vrai que dans son livre intitulé « Para além do comunismo » (publié en 1932), le Chef (apelo ao Chefe) est clairement identifié comme le Roi.

Salazar qui se réclame des traditions chrétiennes et prend volontiers un ton didactique (je me suis mis à lire des discours de Salazar, publiés en fascicules et dégotés chez un étrange bouquiniste), très chaire universitaire (Salazar et son successeur Marcelo Caetano sont des cérébraux, que l’on est bien sûr libre de détester), auteur d’une œuvre écrite considérable, va se révéler plus proche du fascisme et, ainsi, être plus à même d’enrôler une jeunesse à la recherche d’un idéal. En novembre 1933, alors que son mouvement doit faire profil bas, Salazar parvient à capter en sa faveur une partie significative de la jeunesse du Nacional-Sindicalismo. La scission au sein du Nacional-Sindicalismo s’opère précisément lorsque Francisco Roãlo Preto et Alberto de Monsaraz décident de défier le modèle du Partido Único, d’essence fasciste, et de défendre l’indépendance du Nacional-Sindicalismo. En juin 1934, une délégation envoyée auprès du Président de la République pose une fois de plus la question. Parmi les revendications portées par cette délégation, la constitution d’un Gouvernement national regroupant toutes les tendances politiques. Mais le régime de Salazar, proche par certains aspects du régime fasciste de Mussolini, est déjà maître de la situation. Francisco Roãlo Preto est fait prisonnier puis expulsé vers l’Espagne. Peu après, une note officieuse du Gouvernement invite le Nacional-Sindicalismo à intégrer le mouvement d’União Nacional de Salazar, une manière à peine voilée de signer sa disparition.

 

 

Exilé en Espagne, Francisco Roãlo Preto réside près d’un mois chez José Antonio Primo de Rivera avec lequel il aurait participé à la rédaction des « 27 Pontos » relatifs au programme de la Falange. De retour au Portugal, il se met en tête de réorganiser et de propulser le Nacional-Sindicalismo. Une fois encore, il doit prendre le chemin de l’exil, suite à son appui au général José Norton de Matos contre le régime de Salazar. Condamné à rester en Espagne, il participe à la guerre Civile (1936-1939) avec la Falange. Il rapporte de cette période de sa vie un livre, « Revolução Espanhola ».

Son charisme inquiète Salazar qui a en tête de le récupérer et, ainsi, de le neutraliser. C’est mal le connaître. Salazar lui propose successivement de hauts postes dans l’appareil de l’Estado Novo. Il repousse toutes ces offres et sans hésiter.

Après la Seconde Guerre mondiale, il est de retour au Portugal où il reprend ses activités politiques en apportant son soutien au Movimento de Unidade Democrática (M.U.D.). Il soutient la candidature à la présidence de la République de l’amiral Manuel Quintão Meireles en 1951 contre le candidat officiel, Francisco Craveiro Lopes, puis celle du général Humberto Delgado en 1958. Bref, il ne manque pas une occasion de s’opposer à l’Estado Novo. En 1970, il est l’un des fondateurs de la collection Biblioteca do Pensamento Político. Il intègre « Convergência Monárquica », une organisation qui réunit « Movimento Popular Monárquico » de Gonçalo Ribeiro Telles et « Renovação Portuguesa » de Henrique Barrilaro Ruas ainsi qu’une fraction de la « Liga Popular Monárquica » de João Vaz de Serra e Moura. Il participe aux élections de 1969 avec « Comissões Eleitorais Monárquicas » (ce sont les seules élections sous la présidence de Marcelo Caetano) sur la liste desquelles il se présente comme candidat à l’Assembleia Nacional. En 1974, il assume la Presidência do Directório e do Congreso du « Partido Popular Monárquico » (P.P.M.) fondé le 23 mai 1974, soit un mois après la Revolução dos Cravos (25 avril 1974).

Le 10 février 1994, le socialiste Mário Soares, alors président de la République, le décore à titre posthume de la Grã-Cruz da Ordem do Infante D. Henrique pour son « entranhado amor pela liberdade ».

Parmi les études les plus poussées consacrées à Francisco Roãlo Preto, celles de l’universitaire António Costa Pinto dont je mets en lien une notice biographique avec la liste (impressionnante) de ses travaux :

https://www.ics.ulisboa.pt/pessoa/antonio-costa-pinto

Parmi ses études : « Os Camisas Azuis e Salazar. Roãlo Preto e o fascismo em Portugal », récemment republiée sous le titre « Os Camisas Azuis: ideologia, elites e movimentos fascistas em Portugal (1914-1945) » qui reprend l’essentiel de cette première étude en y incorporant des matériaux récemment publiés.

 

António de Oliveira Salazar (1889-1970)

 

António Costa Pinto place la figure de Francisco Roãlo Preto dans un vaste contexte, contexte qu’il expose notamment dans « O Salazarismo e o Fascismo europeu: problemas de interpretação nas ciências sociais ». Il analyse le mouvement des Camisas Azuis, de ses origines au sein de Integralismo Lusitano à son déclin au milieu des années 1940. Il développe sa thèse initiale selon laquelle Integralismo Lusitano et Nacional-Sindicalismo sont des mouvements composés d’intellectuels à l’origine d’un corpus doctrinaire largement influencé par d’autres mouvements européens, à commencer par l’Action Française, mais aussi par le fascisme et le catholicisme conservateur.

Brièvement. Ces mouvements s’opposent à la sécularisation de la société portugaise. Rappelons que la République a été établie pour la première fois dans le pays en 1910. Le journal Integralismo Lusitano est fondé par de jeunes monarchistes à la veille de la Première Guerre mondiale. Ils dénoncent non seulement la République mais aussi le libéralisme et le rationalisme. Mais le champ exclusivement intellectuel s’avérant vite restrictif, Integralismo Lusitano devient un mouvement politique avec un programme défini. Il se présente comme d’essence révolutionnaire (de droite radicale) et cherche à consolider ses positions en profitant des crises que traverse la Première République. Mais c’est dans les années 1920, suite aux expériences proto-corporatistes de Sidónio Pais (quatrième président de la République portugaise, resté célèbre pour son autoritarisme) et au désastreux engagement portugais dans la Grande Guerre, que des organisations commencent à penser la fin de la République, parmi lesquels Nacionalismo Lusitano aminé par D. Nuno Álvares Pereira. La montée des mouvements anti-démocratiques en Europe (à commencer par l’Italie) confirme la droite radicale portugaise dans ses objectifs. Pourtant, la fin de la République, en 1926, n’est pas le fait de cette droite mais de l’armée, une armée qui s’est politisée après le désastre de la Grande Guerre (voir la terrible bataille de la Lys, du 9 avril 1918) et la brève dictature de Sidónio Pais. Il faut insister sur ce point.

Mussolini n’est pas explicable sans la Grande Guerre. Idem avec le Nacional-Sindicalismo et son leader charismatique, Francisco Roãlo Preto, le plus jeune des leaders de la Junta Central do Integralismo Lusitano à ses débuts. Le Nacional-Sindicalismo est né de la nécessité de réactiver l’Integralismo Lusitano (sa tendance à l’intellectualisme ne touche guère qu’une partie du groupe réduit des universitaires) mais aussi du refus de Salazar d’accepter un mouvement radical dans son gouvernement. Et à ce sujet je pourrais en revenir à Franco et à ses manœuvres pour neutraliser la Falange, lui couper les griffes pourrait-on dire.

 

 

L’influence du fascisme italien est sensible dans les écrits du Nacional-Sindicalismo comme elle l’est dans ceux de la F.E.T.-J.O.N.S. (Falange Española Tradicionalista y de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista) et de la A.I.B. (Ação Integrista Brasileira) de Plínio Salgado. La structure du Nacional-Sindicalismo est verticale avec « O Chefe » au somment de l’édifice, une structure que l’on retrouve dans « Le Faisceau » de Georges Valois. Son assise est essentiellement constituée de membres de la classe moyenne et urbaine, intellectuels, étudiants mais aussi jeunes officiers anti-républicains. Ainsi, lorsque Salazar passe de la Ditadura Nacional, 1928-1933 (qui avait été précédée de la dictature militaire, 1926-1928), à l’Estado Novo, 1933-1974, il crée la União Nacional de manière à y fondre (et y neutraliser) les divers groupes d’extrême-droite, un processus qui, relisons-le, se répétera en Espagne, avec Franco, mais d’une manière plus dramatique, considérant la Guerre Civile et ses séquelles. Fusion autoritaire et neutralisation des extrêmes-droites, interdiction des partis républicains, seule subsiste la União Nacional, un « non parti » selon les mots de Salazar, la União Nacional qui est simple structure institutionnelle, capable donc de se passer d’une large assise populaire, contrairement aux autres partis fascistes.

Le Nacional-Sindicalismo n’est pas achevé mais tenu en laisse. Ainsi ses membres participent-ils à la vie locale et provinciale à partir de ses structures subsistantes, non sans tension il est vrai. La contradiction n’est qu’apparente : le régime de Salazar a toujours en tête de coopter les élites locales afin de se les allier progressivement.

Divers facteurs, dont la tension entre l’Église catholique et le Nacional-Sindicalismo, vont permettre à Salazar d’isoler plus encore ce dernier par le biais de la législation corporatiste et par une série de mesures répressives destinées à renforcer l’emprise de la União Nacional.

Ces deux études d’António Costa Pinto aident grandement à la connaissance de l’Estado Novo, une particularité portugaise. Né à l’ère des fascismes, il en a des traits tout en tant plutôt conservateur (le fascisme authentique étant révolutionnaire) et en s’appuyant sur les élites nationales et l’Église catholique plutôt que sur les masses.

Je ne puis m’empêcher de faire remarquer que nombre d’hommes politiques d’alors, et peu importe leur appartenance politique, écrivaient énormément, ne cessaient d’écrire. Comment ces hommes d’action, toujours en déplacement, toujours en réunion, rarement seuls dans le silence de leur bureau ou d’une bibliothèque, trouvaient-ils le temps d’écrire ? Cette question me passionne depuis longtemps et je n’ai toujours pas de réponse précise à lui apporter.

Ci-joint, un article et un reportage de la RTP (Rádio e Televisão de Portugal) à caractère synthétique. Ils constituent une bonne introduction au parcours d’un homme complexe (en rien un simple fasciste, terme générique qui trop souvent cherche à refuser une certaine complexité ou à écraser l’ennemi), assez proche de l’Espagnol Dionisio Ridruejo, un homme pour lequel j’ai un attachement particulier ainsi que je l’ai écrit dans divers articles :

http://ensina.rtp.pt/artigo/rolao-preto-o-lider-dos-camisas-azuis/

Ci-joint, une entrevue avec Francisco Roãlo Preto, en 1975 :

https://www.youtube.com/watch?v=dSTPDEvzKYI

Ci-joint, une séquence, « Roãlo Preto e o Fascismo », d’une série d’entrevues avec le Prof. António José de Brito (1927-2013) placées sous le titre « Direitas radicais en Portugal ». Il y est question de Francisco Roãlo Preto. Je conseille aux lusophones de suivre l’ensemble de ces entrevues. Elles affinent une vision historique souvent bien trop simple et malheureusement partagée par la majorité. Il va sans dire que si ces entrevues sont fort instructives, car faites à partir d’une analyse interne, je ne partage pas la sensibilité politique de celui qui fut l’un des plus brillants intellectuels portugais de sa génération :

https://www.youtube.com/watch?v=QIiSpRC9e_4

Olivier Ypsilantis

 

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Le sebastianismo, un mythe portugais

 

Le sebastianismo est une spécificité portugaise, um mito português.

D. Sebastão (1554-1578) succède à son grand-père D. João III. Roi à trois ans, il reste sous la tutelle de sa grand-mère, D. Catarina, régente du royaume de 1557 à 1562, puis de celle de son grand-oncle, D. Henrique, régent du royaume de 1562 à 1568. En 1568, à sa majorité, il prend les rênes du royaume. De santé fragile et d’un caractère exalté, D. Sebastão est détaché des réalités politiques et économiques de son royaume. Il remue un projet de croisade en Afrique du Nord. En 1578, il embarque à la tête d’une armée. Il est battu et tué à la bataille d’Alcácer-Quibir, entre Tanger et Fez. Lui succède son grand-oncle, D. Henrique.

La mort ou, plus exactement, la disparition de D. Sebastião va donner naissance au sebastianismo, un mythe d’origine populaire basé sur la croyance au retour du roi disparu dans la bataille d’Alcácer-Quibir. Le sebastianismo est l’expression d’une nostalgie d’un âge d’or, alors que le pays est sous occupation espagnole, une nostalgie doublée d’une espérance messianique. Ce courant est activé par les cristãos-novos, soit les Juifs convertis au catholicisme. Le messianisme juif se joint au messianisme très particulier qu’est le sebastianismo et le renforce en quelque sorte.

 

D. Sebastão

 

Les Juifs sont expulsés d’Espagne en 1492 et du Portugal peu après, en 1496. Les « Trovas » de Gonçalo Anes Bandarra, cordonnier originaire de Trancoso (Beira Alta), sont célèbres, avec leurs prophéties à caractère messianique. L’auteur a une bonne connaissance de l’Ancien Testament qu’il interprète d’une manière toute personnelle, en insistant sur la venue de O Encoberto, (le Caché) censé faire du Portugal le pays fondateur du Royaume universel. L’Inquisition ne tarde pas à s’intéresser au cordonnier : elle pense flairer des traces de judaïsme. L’auteur doit participer à un auto-de-fé, en 1541. Il est par ailleurs invité à garder pour lui ses interprétations de la Bible et à cesser tout enseignement théologique. On ne sait s’il était d’ascendance juive, mais il est certain de ses « Trovas » eurent un écho favorable auprès des cristãos-novos. Malgré l’interdiction de l’Inquisition, son écrit circula sous forme de copies manuscrites. En 1603, après sa mort, D. João de Castro le commenta et le fit imprimer à Paris sous le titre : « Paráfrase e Concordância de Algumas Profecias de Bandarra ». Cet écrit restera l’un des principaux véhicules du sebastianismo au Portugal métropolitain et dans le Nord-Est du Brésil (cultura nordestina).

Le sebastianismo suppose la possibilité de miracles ; il est attente d’un retour et espoir capable de remédier à sa manière au découragement d’un peuple. Le sebastianismo ne se limite pas à la figure du roi D. Sebastião ; on le retrouve, plus ou moins diffus, à certains moments de l’histoire du Portugal, principalement au cours de la domination espagnole, de 1580 à 1640, puis de la Guerra da Restauração, de 1640 à 1668. Antônio Vieira, un Jésuite, est le principal maître d’œuvre de ce concept prophétique, concept qui perdurera après l’indépendance du Portugal et d’une manière généralement latente.

Les Juifs ont eu de faux messies, notamment en la personne de Sabbataï Tsevi. Le sebastianismo en a donné plusieurs, sous l’occupation espagnole ; et ce sont autant d’histoires tragicomiques. L’histoire en a retenu quatre ; il y en a eu probablement plus : A história de Portugal está repleta de dons Sebastiões. Brièvement (ces histoires diversement rocambolesques et pathétiques sont consultables en ligne et toujours en portugais) : 1. Le Rei de Penamacor se signale à Alcobaça, en 1584, où il se met à raconter des histoires abracadabra sur la bataille d’Alcácer-Quibir. Les Espagnols le détiennent et le condamnent aux galères ; il embarque avec l’Invincible Armada et, semble-t-il, disparaît au cours de l’expédition. 2. Le Rei da Ericeira (Mateus Álvares), un ermite qui vit entouré d’un groupe de disciples. Il choisit une reine qu’il couronne après avoir dérobé le diadème d’une statue de la Vierge. Arrêté en 1585, il est décapité à Lisbonne. 3. Un ancien soldat espagnol qui a servi au Portugal, Gabriel de Espinosa, devenu pâtissier à Madrigal. Dans un couvent proche de cette localité vit D. Ana, fille illégitime de D. Juan de Austria, demi-frère de Felipe II et héro de Lépante. Un moine portugais, Frei Miguel dos Santos, confesseur de D. Ana, la persuade que le pâtissier est le roi disparu, D. Sebastão. Il l’engage à épouser Gabriel de Espinosa et à fomenter un soulèvement contre l’occupant, au Portugal. Les Espagnols arrêtent le trio. D. Ana est condamnée à quatre années de relégation, le moine et le pâtissier sont pendus en 1565. 4. Un Calabrais, Mario Tullio Catizone. On le trouve à Venise en 1568 où vit un groupe de patriotes portugais attachés à la cause de D. Antônio (1531-1595), prieur de Crato, bâtard de l’infant D. Luís et d’une cristã-nova. Il avait accompagné D. Sebastão à la bataille d’Alcácer-Quibir où il avait été blessé et fait prisonnier. Un Juif avait payé la rançon et, ainsi, D. Antônio avait-il pu revenir à Lisbonne et se présenter comme le prétendant au trône, une demande frustrée par l’invasion espagnole conduite par Felipe II. Mais qu’importe ! Il se fit sacrer roi par élection populaire, en 1580, à Santarém, et réunit une force afin de résister aux Epagnols qui l’écrasèrent dans une suite d’affrontements. En 1581, il embarqua clandestinement pour Calais et s’efforça d’obtenir de l’aide tant à Paris qu’à Londres, en vain et jusqu’à sa mort. Mais revenons-en à Mario Tullio Catizone. Après s’être fait passer pour D. Sebastão, le duc de Médicis finit par le faire arrêter pour le livrer aux Espagnols. Il est emprisonné à Samlúcar de Barrameda.

Au moment de la Restauração (1640), soit l’accession du pays à l’indépendance, D. Sebastão – O Encoberto – est identifié comme le Duque de Bragança, couronné sous le nom de D. João IV. Le Jésuite Antônio Vieira (1606-1697) élabore un sebastianismo politique, avec le Quinto Império au sommet de cette immense rêverie. A la mort de D. João IV, le messianisme du Jésuite se porte sur les successeurs de ce monarque, D. Afonso VI et D. Pedro II. On peut se demander si le sebastianismo, une croyance d’origine populaire, n’a pas été récupéré et structuré (en particulier par ce Jésuite), au moins en partie, à des fins politiques dans le but de faire participer le peuple et ainsi pleinement légitimer la Restauração, soit la désannexion du Portugal, et lui donner de l’élan. Antônio Vieira mériterait un article à part. Pour l’heure, retenons simplement que ce conseiller de D. João IV fut un défenseur des Indiens (au Brésil) et des cristãos-novos au point d’être suspecté d’hérésie par l’Inquisition. Cet homme d’action toujours entre Brésil et Portugal est l’auteur d’une œuvre imposante, puissamment personnelle et dynamique. Dans sa riche production, je me contenterai de citer « História do Futuro », le seul de ses écrits que j’ai lu et que je présenterai à l’occasion dans un article sur ce blog. Brièvement et afin de susciter la curiosité du lecteur : dans cet étrange écrit, l’auteur combine les « Trovas » de Gonçalo Anes Bandarra et des textes bibliques afin de prophétiser l’avènement du Quinto Império mondial avec à sa tête le Portugal (Reino Lusitano), les empires précédents étant : l’Empire perse, l’Empire assyrien, l’Empire grec et l’Empire romain.

L’histoire postérieure du sebastianismo est complexe et subtile, tant dans ses manifestations historiques que littéraires. Je la reporterai à grands traits étant donné que son étude pourrait constituer un épais volume.

Au XVIIIe siècle, les manifestations de sebastianismo ne sont pas vues d’un très bon œil. Le Marquês de Pombal, qui peut être considéré comme un despote éclairé (avec toute la charge positive que véhicule cette appellation), jugeait que le sebastianismo relevait de la superstition, qu’il était donc condamnable. Des exemplaires des « Trovas » furent même brûlés à Lisbonne, sur le Terreiro do Paço. Les invasions françaises réactiveront le mythe. On rapporte qu’en 1813 un individu se promena dans Lisbonne affirmant haut et fort qu’il était un envoyé de D. Sebastão.

Au début du XIXe siècle, José Agostinho de Macedo publie un opuscule contre le sebastianismo et les sebastianistas qu’il décrit comme de mauvais chrétiens, de mauvais sujets et de grands fous. Il faut lire « Os Sebastianistas, Reflexões críticas sobre este ridícula seita », publié à Lisbonne en 1810. Au cours du XIXe siècle, le sebastianismo se mit à glisser doucement du plan politique au plan littéraire, ce qui pourrait nous conduire jusqu’à Fernando Pessoa.

Il existe au Portugal de nombreux textes sarcastiques sur le sebastianismo. L’un d’eux m’a retenu : « Origens do sebastianismo – História e Perfiguração Dramática » d’Antonio De Sousa Silva Costa Lobo. Il s’articule en trois parties : « Sebastianismo : imagens e miragens » (une préface d’Eduardo Lourenço), « Explicação apologetica » et « Origens do sebastianismo ».

Le sebastianismo a été jugé durement par plus d’un Portugais, d’autant plus que ce mythe ne s’est pas contenté d’être un mythe populaire, auquel cas il n’y aurait rien à dire, mais qu’il a gagné les sphères intellectuelles et politiques qui à l’occasion l’ont détourné et réactivé à leur avantage.

Pour l’auteur en question, le sebastianismo est une folie qui s’est emparée d’un pays, de l’accession au trône de D. Sebastão à l’indépendance du Portugal. Il commence par brosser un portrait peu flatteur – mais réaliste – de ce roi, soit un jeune homme exalté et obsédé par la conquête du Maroc au point d’ignorer tous ses devoirs politiques et de mépriser tout ce qui ne nourrit pas son obsession d’une croisade en Afrique du Nord. Il ne recula devant rien pour financer son projet et laissa un pays exsangue. Cette expédition mal préparée et la bataille d’Alquácer-Quebir conduite en dépit du bon sens par le roi en personne décima par ailleurs la noblesse portugaise. Elle reste la plus humiliante défaite qu’ait connue le Portugal.

Olivier Ypsilantis

 

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La judéité comme la dernière forme d’aristocratie – 2/2

 

Question posée par la Revue des Deux Mondes : La question israélo-palestinienne joue-t-elle également un rôle ? La stigmatisation permanente de l’État d’Israël – l’« antisionisme », qui masque mal une forme d’antisémitisme – est très présente au sein de cette extrême-gauche. N’y a-t-il pas une sorte de rapprochement avec les populations arabo-musulmanes, qui sont très mobilisées dans le soutien à la cause palestinienne et qui parfois remettent en question la légitimité de l’existence d’Israël ?

Jacques Julliard : Tout à fait. Et j’ajoute volontiers cette quatrième explication aux trois précédentes. On peut critiquer Israël – je n’ai cessé de déplorer que l’État hébreu ait raté tant d’occasions de faire la paix avec les Palestiniens –, mais il y a chez beaucoup d’islamo-gauchistes l’idée qu’Israël serait avant tout une créature de l’Occident et un point de gangrène à l’intérieur du corps sain que serait le monde arabo-musulman. Cet antisémitisme latent d’un certain nombre d’islamo-gauchistes, sous couvert d’antisionisme, est, à l’inverse, en voie de raréfaction à droite et au centre. En effet, depuis les récentes vagues d’attentats sur notre territoire, beaucoup de Français sentent implicitement une espèce de communauté, sinon de destin du moins de condition, avec Israël. Nous comprenons mieux à présent ce que c’est que de vivre dans la hantise permanente du terrorisme. Il y a là quelque chose qui isole complètement les islamo-gauchistes du reste de la population française.

Je souscris pleinement à ce constat de Jacques Julliard. Toutefois, j’apporterai un bémol à la dernière partie de sa réponse concernant l’isolement des islamo-gauchistes du reste de la population française, du complet isolement des islamo-gauchistes du reste de la population française. Il me semble que l’étanchéité de la cloison est à revoir et qu’il y a bien une porosité (dont le degré reste à définir) lorsqu’il est question d’Israël, précisément d’Israël. Certes, les Français comprennent « mieux à présent ce que c’est que de vivre dans la hantise permanente du terrorisme », sauf qu’ils sont plus d’un à penser que si Israël faisait des concessions (lesquelles très précisément ?) ou, mieux, renonçait à son existence, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, que les hommes du monde entier s’étreindraient enfin, débarrassés d’Israël, en incluant les Juifs honorables (on n’est pas antisémite après tout), soit lavés de tout sionisme. Je puis témoigner que nombre de personnes de la « bonne société », tant de France que de Navarre, jugent qu’Israël (dont ils ne souhaitent pas nécessairement la disparition) est en partie responsable de la violence chez eux, en France, pour ne citer que ce pays, car ce schéma se retrouve dans de nombreux pays. Ajoutez un vieux fond d’antijudaïsme (j’y reviens et j’y reviendrai) qui a muté (comme mutent des cellules vers le cancer), qui s’est sécularisé, et vous avez un état des lieux plutôt déprimant.

 

 

Une réponse de l’intervenant A. (celui qui se garde de mettre un J majuscule à Juif) : « Je n’ai pas dit que les juifs étaient responsables de l’antisémitisme. La preuve, j’ai cité seulement Amélie Nothomb, qui n’est pas juive mais dont le discours me semble contribuer à l’antisémitisme. J’estime que ce discours prétendument flatteur qui place les juifs à un statut social et intellectuel supérieur au reste de la population doit être dénoncé car il ne leur rend pas du tout service à mon humble avis. La meilleure manière de lutter contre l’antisémitisme, c’est d’insister sur le fait que les juifs sont des gens comme les autres, tout en sachant que cela ne plaît pas aux suprématistes et aux philosémites débridés ». Le bonhomme avance en serrant les fesses de peur de lâcher le paquet…

Donc, le discours d’Amélie Nothomb contribue selon lui à l’antisémitisme. Je prends note et me dis que mon modeste blog y contribue également (puisqu’il y est assez souvent question de culture et d’histoire juives, et que je ne me cache pas ma profonde sympathie pour Israël), qu’il est au moins en partie responsable de la mort de Sarah Halimi ou du tabassage de David, mon ami frappé à la sortie d’un restaurant parce qu’identifié comme juif, avec sa kippa. Non, je ne force pas la note, c’est logiquement ce vers quoi mènent les considérations de cet intervenant dont la bêtise constitue une carapace et plutôt épaisse. Et attention ! Celui qui repousse son catéchisme est un « suprématisme » (?!) et un « philosémite débridé » (?!). Il a décidément autant d’étiquettes jugées infamantes dans sa besace qu’un agent de NKVD.  Et à longueur de fils de discussions, il colle et colle des étiquettes sur le dos des uns et des autres.

L’intervenant A. s’efforce de cacher une secrète jalousie (le Juif est supposé être plus riche et influent que moi) sous des conseils d’une « délicieuse » naïveté. Mais il a le cul à l’air et ne s’en rend pas compte. Les Juifs « sont des gens comme les autres », ben oui. On trouve parmi eux le schnorer, le shmendrik, le nar, le pisher, le ganef, le potz, le kaker, le shlokh, le jlob et j’en passe, autant de types qui se retrouvent chez les goys. Les Juifs sont des gens comme les autres, et après ?

Ce n’est pas en termes de supériorité ou d’infériorité qu’il faut éprouver cette question, mais en termes de différence. Dans le premier cas, on se voit conduit vers un sourd ressentiment qui peut se faire à l’occasion meurtrier. L’action systématique des nazis à l’encontre des Juifs n’est qu’une tentative paroxysmique de faire taire une sourde fascination et un complexe d’infériorité, de s’en arracher en suivant un plan radical, soit l’abaissement puis l’annihilation du peuple juif. Et à mesure que ce plan dévorait des millions de Juifs, « le Juif » s’imposait toujours plus aux nazis qui lui attribuaient toujours plus de puissance. Chaque mouvement dirigé contre les Juifs les enfonçait un peu plus dans l’immensité des sables mouvants de leur aversion, tandis que la figure du Juif grandissait au-dessus d’eux comme un Génie tout puissant sorti d’une Lampe merveilleuse.

Ce n’est pas en termes de supériorité ou d’infériorité qu’il faut éprouver cette question, mais en termes de différence, sachant que la différence juive désigne l’unité humaine, étant entendu qu’il ne peut y avoir unité sans différence, que l’unité procède de la différence et s’en nourrit. L’unité s’oppose radicalement à l’indifférenciation.

Les Juifs « souffrent » d’un complexe particulier, le complexe messianique. Je l’ai souvent rencontré chez des amis juifs, religieux ou non. J’en ai pris note mais sans vraiment parvenir à le formuler. Certes, des Juifs ne sont en rien concernés par ce complexe, il n’empêche qu’il est partagé par nombre d’entre eux. Le sionisme sous toutes ses formes (et elles sont nombreuses) est l’une des expressions du messianisme juif (laïque ou religieux, qu’importe). Adin Steinsalz écrit dans « Les Juifs et leur avenir » (au chapitre IV) : « Le peuple juif souffre d’un complexe messianique. Et si ce complexe l’affecte en tant que nation, il affecte aussi chaque individu pris séparément. Un complexe est un phénomène psychologique qui se trouve niché dans le cœur humain. Il n’apparaît pas de façon consciente, mais le complexe agit pourtant sur la personnalité. L’individu se retrouve à commettre des actes qui sont causés par cette force sans qu’il ait une quelconque conscience des véritables raisons de ces actes. »

Peut-être ce complexe est-il l’une des causes (et pas des moindres) de l’inimitié du monde envers Israël (envers le peuple juif), soit une volonté latente de dérober aux Juifs cette force qui les porte depuis des millénaires en les réduisant à un statut inférieur voire en les massacrant. Tuer les Juifs revient pour le meurtrier à prendre inconsciemment la place de Dieu et ainsi à tuer Dieu. Tuer Dieu et le témoin par excellence de Son meurtre…

L’idée messianique est portée par l’idée de rendre au peuple juif sa gloire antique – ce qui suppose son retour sur la terre d’Israël –, une idée qui limitée à elle-même ne serait qu’un nationalisme parmi d’autres. Mais cette idée est le vecteur d’une autre idée, soit un processus global qui tend vers la rédemption du monde, d’où cette déclaration que je fais volontiers, et qui n’est pas toujours comprise, à savoir que c’est la singularité du peuple juif qui l’ouvre à l’universel, le fait porteur d’universel, tant il est vrai que l’universel ne procède pas de lui-même mais de la singularité.

L’inimitié envers le peuple juif ne tiendrait-il pas en bonne partie au fait qu’il est habité par l’idée messianique, par la venue du Messie qui n’est pas croyance en la survie de l’âme avec récompenses ou châtiments, après délibération du Tribunal Céleste, mais volonté de perfectionner le monde et l’alléger des souffrances qui pèsent sur les Juifs et l’humanité ? La mission messianique du peuple juif incite à l’action – les mitzvot –, soit à bien agir pour œuvrer à la rédemption du monde tout en encourageant le rêve – un carburant en quelque sorte – qui alimente le moteur.

J’en reviens à l’intervenant A. qui m’écrit : « Merci de m’indiquer parmi les définitions ci-dessous du Larousse celle qui correspond au sens employé par Amélie Nothomb pour désigner les juifs. » L’intervenant A. refuse toujours de mettre un J majuscule à Juif. Suivent les trois définitions, un copier-coller du Larousse en ligne : « Aristocratie : Forme de gouvernement dans lequel le pouvoir est détenu par un petit groupe de personnes constituant l’élite. (Dans la Grèce antique, l’aristocratie fut, aux VIIe-VIe s. avant J.-C., un régime de transition entre la monarchie et la tyrannie à laquelle succéda la démocratie.). 2. Groupe de personnes qui détient le pouvoir dans cette forme de gouvernement ; classe des nobles. 3. Littéraire. Petit nombre de personnes qui ont la prééminence, qui se distinguent dans un domaine quelconque ; élite : L’aristocratie des lettres, de l’industrie. »

La troisième proposition qui me semble dans le cas qui nous occupe la mieux appropriée a toutefois un ton déplaisant, sec. Je n’ai guère développé auprès de cet intervenant que je n’estime guère et je lui ai simplement répondu (une réponse qui certes demande à être amplifiée) : « Sachez que l’aristocratie au sens où l’entend Valérie Nothomb doit être considérée dans son sens premier, grec, et non dans le sens qu’on lui prête si volontiers en France depuis la Révolution française, un sens terriblement restrictif (d’accusation) auquel vous êtes probablement attaché. Ainsi un homme d’origine modeste peut-il être qualifié d’aristocrate par son comportement. Pour pleinement appréhender l’ampleur du mot « aristocratie », il vous faudrait le considérer dans le temps long et dans plusieurs langues, un effort qui vous rebute probablement. Mais de grâce et une fois encore commencez par ne pas limiter ce mot à ce qu’en a fait la Révolution française qui par ailleurs ne constitue en rien un horizon historique. Je vous demande des efforts qui dépassent probablement vos capacités. »

Olivier Ypsilantis

 

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La judéité comme la dernière forme d’aristocratie – 1/2

 

Ci-joint une intervention (sur un blog) que je rapporte dans son intégralité. Elle mérite un commentaire. Et je passe sur l’identité de l’intervenant que je désignerai par A. afin de ne pas donner l’impression de régler des comptes ou de lui tirer dans le dos. Cet intervenant ne cesse de traquer Israël, de brailler au fascisme et à l’islamophobie ; et, en fouillant sur Internet, on lui découvre un penchant pour le négationnisme et une étrange complaisance envers les islamistes : bref, c’est un individu moyen, un produit de masse, un produit des masses ; mais là n’est pas de sujet :

L’intervenant en question écrit : « Amélie Nothomb : “Je n’ai pas l’honneur d’être juive et je le regrette. La judéité est peut-être aujourd’hui la dernière forme d’aristocratie en laquelle on puisse croire. J’appartiens moi-même à une famille aristocratique : je suis donc bien placée pour savoir que cela ne signifie rien. Être juif signifie beaucoup de choses. Il y a une noblesse de l’esprit en éveil, qui s’obtient par des siècles de peur, de foi, de courage, d’intranquillité. Cette façon d’être noble appartient aux Juifs plus qu’à tous les autres. Je la salue avec respect et la remercie d’exister”. » Et il ajoute : « C’est typiquement le genre de déclaration philosémite qui contribue à l’antisémitisme par les préjugés qu’elle véhicule. »

Tout d’abord, je remercie Amélie Nothomb (dont je n’ai lu aucun livre) pour cette déclaration. Je me sens moins seul – et je précise que je ne suis pas juif.

L’affirmation de Valérie Nothomb est centrale et je vais m’efforcer de la développer, en espérant que d’autres m’aideront, qu’ils soient juifs ou non. Face à une telle affirmation – un cri –, qui fait se lever des vagues d’interrogations, je me sens quelque peu désemparé tout en me sachant aidé par une force intérieure qui me vient… Mais qui me vient d’où ? La judéité comme la dernière forme d’aristocratie… Je l’éprouve ainsi depuis longtemps et d’une manière si naturelle que je me suis longtemps gardé de l’analyser.

 

 

Cet été, en France, une grande réunion regroupe diverses branches d’une partie de la famille, quatre branches exactement, dans la propriété de celui qui porte le titre le plus élevé. Le lendemain, dans l’église du village, une messe avec la famille, célébrée par deux prêtres également de la famille. Les allusions à Israël – au peuple d’Israël – sont continues dans les célébrations religieuses chrétiennes, catholiques en l’occurrence, mais cette fois, elles prennent un ton plus direct, plus intime. L’un des prêtres insiste sur la sainteté de la mission d’Israël dans un crescendo qui culmine en une déclaration que j’espère rapporter sans forcer la note. Brièvement. Notre famille (qui compte notamment des grands maîtres de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, devenu le plus puissant ordre de la chrétienté après la disparition de l’Ordre du Temple dont il récupère les biens) est héritière du message d’Israël, de la noblesse d’Israël mais elle doit porter ce message encore plus loin, etc., etc. Mon émotion se transforme en déception. Pourquoi ? Loin de moi l’idée de me livrer à un hit-parade religieux ; ce serait stupide, contre-productif, et je risquerais ainsi de donner raison à l’intervenant.

Déception et découragement car, une fois encore, je me trouve confronté à la théologie de la substitution (ou théorie de la substitution ou bien encore supersessionisme) ; mais cette fois, je me sens plus ou moins embringué dans ce que j’ai toujours réprouvé et dénoncé. Et j’insiste : il ne s’agit pas d’attaquer une religion ou une foi donnée ; mais je ne puis cacher que cette théologie envers laquelle l’Église a certes pris de sérieuses distances poursuit son chemin et que la force de son élan est telle qu’il ne peut être arrêté d’un coup.

Pourquoi cet acharnement à vouloir dérober à l’Autre – le Juif, figure de l’Autre par excellence – ce qu’il propose ? Pourquoi ne pas se comporter en invité plutôt qu’en brigand ? Car ces opérations relèvent bien d’une forme de brigandage, conduite par des gens à l’occasion très distingués, très savants. Pourquoi s’entêter à se substituer à ? Ce faisant, on est nécessairement amené aux pires violences, car il faut à tout prix écraser ou, tout au moins, pousser de côté celui qu’on a volé, le témoin qui du fait de sa seule présence nous demande des comptes ou, tout au moins, nous rappelle notre opération de brigandage. Jésus n’était pas chrétien, Jésus était juif. La noble famille en question – et plus généralement la chrétienté –, par la voix de ses prêtres, n’a pas à se saisir du message d’Israël. Qu’elle le considère sans le chaparder. J’évoque la chrétienté mais que dire de l’islam qui vient « parfaire » le chapardage ?! Nous avons tous tellement pris l’habitude de nous installer sur le dos des Juifs que nous ne nous en rendons même plus compte.

Ce qui fausse généralement toute conversation avec ceux qui se disent de gauche lorsqu’il est question d’Israël, et qui poussent en avant et impétueusement leur laïcité, c’est qu’ils ne veulent pas intégrer le fait religieux qui constitue au moins en partie le substrat de leurs agacements, de leurs griefs, de leurs ressentiments. Ils repoussent le fait religieux sans lequel presque rien n’est explicable en la matière. Presque rien n’est explicable si on refuse l’étude de l’antijudaïsme. Il faut attraper le fil et la pelote se dévide d’elle-même ; et c’est une pelote considérable, énorme, volumineuse comme notre planète. On n’en finit pas de la dévider. Je ne demande pas aux laïques de tourner le dos à leur laïcité que je respecte (aussi longtemps qu’elle ne se présente pas comme une nouvelle religion, une idéologie) mais de considérer le fait religieux avec la tête froide, avec curiosité, une curiosité scientifique – une curiosité détachée pourrait-on dire – et de ne pas claquer la porte sous prétexte qu’en se penchant sur le fait religieux ils risqueraient de porter préjudice à leur sainte laïcité.

L’intervenant récidive : « C’est la phrase d’Amélie Nothomb qui contribue à l’antisémitisme dans le sens où elle attribue un certain niveau intellectuel et un statut social à l’ensemble des juifs. Peu importe que ces propos soient destinés à flatter les juifs, il n’empêche que ce sont des préjugés fondés sur l’appartenance ethnico-religieuse. Avec de telles déclarations, il ne faut pas s’étonner ensuite que des gens s’en prennent aux juifs en pensant qu’ils sont riches et qu’ils ont des privilèges ». Pensée confuse, syntaxe approximative, style balourd, mais qu’importe ; là n’est pas la question. Je n’ai pas rétabli le J majuscule à « Juifs » car je n’ai pas l’habitude de retoucher les citations que je rapporte.  L’intervenant ne met jamais de majuscule à « Juif », et c’est probablement une manière discrète de faire sentir combien les Juifs l’énervent avec leurs richesses et leurs privilèges…

Donc, comprenez bien et suivez la logique tordue de cet intervenant : toute parole qui honore les Juifs doit être tue car susceptible d’énerver des foules diversement frustrées et qui selon un schéma bien connu tant en terres chrétiennes que musulmanes risquent de diversement se soulager sur les Juifs – mais aussi, à présent, sur Israël, l’État juif, une désignation qui elle-même doit être tue. L’intervenant A. ne fait que confirmer une tendance générale qui consiste à dire (plutôt implicitement qu’explicitement, l’antisémitisme étant devenu chez nous répréhensible) que si les Juifs sont victimes de l’antisémitisme, c’est d’abord parce qu’ils le dénoncent – eux et leurs amis – et que s’ils se taisaient et étaient moins visibles les choses iraient mieux pour eux et pour le monde, un monde qui ne demande qu’à vivre en paix, débarrassé de l’antisémitisme et… des Juifs, à moins qu’ils ne se taisent, ne s’accroupissent et croupissent. Conclusion : tout ce qui leur arrive est plus ou moins de leur faute – et de ceux qui les défendent. C’est la dialectique (si l’on peut encore parler de dialectique) propre à l’antisémitisme, une dialectique qui active une bonne part de la « pensée » antisémite, avec « Mein Kampf » en figure de proue. Les Juifs sont responsables de tous leurs malheurs et qu’ils ne viennent pas se lamenter si nous sévissons… Mais, vous répondra l’intervenant A. : « Je ne suis pas antisémite ; la preuve, je ne veux pas qu’il leur arrive malheur et, en conséquence, je les invite à se taire comme j’invite les non-Juifs qui les défendent et les “glorifient” à se taire, et blablabla. »

Un autre intervenant, N. s’adresse à moi de la sorte : « Toute parole qui honore les uns est louable, toute parole qui les déclare supérieurs aux autres est questionnable. »  Je lui réponds : « Je suis d’accord. De même que toute personne qui se préoccupe des Palestiniens est louable aussi longtemps que ces derniers ne sont pas simple prétexte à dénoncer Israël. Sans donner dans le procès d’intention, combien de Préoccupés-par-les-Palestiniens qui ne sont en rien préoccupés par des peuples affreusement traqués, asservis, massacrés ? »

Le Palestinien n’est souvent, trop souvent, qu’un prétexte. Cette sollicitude dont ils bénéficient de la part de tant de citoyens m’est suspecte. Pourquoi ?  J’écris volontiers que nombre de ces Préoccupés penchés au-dessus des Palestiniens comme des parents au-dessus du berceau de leur enfant ne s’intéressent qu’à l’organisation de leurs prochains congés ou qu’aux résultats de leurs analyses médicales – pour faire simple. Cette sollicitude et ces areuh-areuh peuvent être raisonnablement qualifiés de suspects quand on sait combien d’autres peuples souffrent et d’une manière autrement plus écrasante. Mais rien n’y fait car derrière cette « sollicitude » (il est temps de flanquer ce mot de guillemets) se cache le seul désir de dénoncer Israël ; et derrière Israël, le JUIF. Nous avons affaire à des poupées gigognes, ces poupées qui s’emboîtent les unes dans les autres. Dans ce cas, on va de « Sollicitude », la plus grosse des poupées, et on passe graduellement aux plus petites, la plus petite étant Antisémitisme…

L’intervenant A. : « Tout le monde est d’accord pour dire que c’est le conflit israélo-palestinien qui EXPLIQUE les actes antisémites et la violence contre les juifs d’Occident. En disant ça, on ne justifie pas la violence, on analyse les causes d’un phénomène. »

Ma réponse : « Expliquer l’antisémitisme, fort bien. Le problème c’est que chacun y va de son explication. Par exemple, une explication moyenne maniée à l’envi par l’homme-moyen, par l’homme-masse, par les médias de masse : c’est la politique menée par l’État juif qui explique (comprenez : qui justifie) toutes les violences envers les Juifs de France et plus généralement de la diaspora, de l’assassinat de Sarah Halimi à l’injure en passant. Quelle convaincante explication ! Mais alors, comment expliquer l’expulsion des Juifs des pays arabes, soit près d’un million de Juifs sur plusieurs décennies ? L’homme-moyen vous assénera que c’est la fondation de l’État d’Israël, en 1948 qui a excité les Arabo-musulmans ? Quelle convaincante explication ! Mais alors, comment expliquer que les violences périodiques contre les Juifs de la part des Arabo-musulmans (pour ne citer qu’eux) remontent bien au-delà de 1948, bien au-delà de 1900, bien au-delà de… ? »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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En relisant « Une mémoire allemande » de Heinrich Böll

 

Il y a peu, j’ai relu un livre lu au cours de mes années d’études, un livre dégoté chez un bouquiniste de la rue Dauphine, sur le chemin entre l’École des Beaux-Arts (E.N.S.B.A.) et le restaurant universitaire (de la rue André Mazet), le Resto’U comme nous disions.

« Une mémoire allemande » consiste en une série d’entretiens en allemand, Heinrich Böll / René Wintzen, entretiens traduits par ce dernier, un livre publié aux Éditions du Seuil, collection Traversée du siècle. Je venais de lire un très beau livre chez ce même éditeur, même collection : « Ceci est la couleur de mes rêves », des entretiens Joan Miró / Georges Raillard.

 

Heinrich Böll (1917-1985)

 

Ces entretiens Heinrich Böll / René Wintzen se divisent en cinq parties. Je me suis plus particulièrement attaché à la quatrième, « Le soldat de première classe Heinrich Böll », soit la période du nazisme et de la guerre. Ci-joint donc, mes notes de lectures relatives à cette partie.

De six à dix-neuf ans, Heinrich Böll est à l’école ; il en sort en 1937. Les trois dernières années lui sont particulièrement pénibles, avec un ennui qui l’accable, mais au moins lui offre-t-elle un relatif refuge contre l’emprise du national-socialisme. Le catholicisme (présent de manière immanente) constitue une protection, toute relative il est vrai, contre la brutalité nazie. Ce n’est qu’après la guerre et en rencontrant par hasard l’un de ses anciens professeurs qu’il comprend combien ce dernier avait été terrorisé par ses élèves qui pour la plupart appartenaient à la Hitlerjugend. Une dénonciation pouvait signifier la mort pour ces professeurs qui s’efforçaient de marquer aussi subtilement que possible la distance avec l’idéologie nazie.

Malgré les pressions, Heinrich Böll refuse d’être membre de la Hitlerjugend, et d’abord pour une raison esthétique : l’horreur de ces uniformes bruns, couleur de merde, comme il le dit en passant. L’adéquation entre son aversion esthétique et son aversion morale est parfaite, raison pour laquelle il ne pourra jamais séparer esthétique et morale.

Le directeur de son école, un nationaliste allemand catholique, est révulsé comme nombre « d’Allemands cultivés et sensibles » par les manières des nazis. Mais les terribles souvenirs de la Première Guerre mondiale qui portent leurs sentiments nationalistes vont être instrumentalisés par les nazis. Heinrich Böll déclare à ce sujet : « Je crois qu’il ne faut pas sous-estimer cette tromperie dont la bourgeoisie allemande fut l’objet. Ce qu’il y avait de national dans le nazisme l’a séduite » alors qu’elle rejetait et refoulait le reste, la saloperie. La rencontre Hindenburg-Hitler à Postdam (Tag von Postdam, 21 mars 1933) scelle l’alliance entre les nationalistes et les nazis.

Heinrich Böll se souvient de ses professeurs qui sans faire ouvertement de la propagande antinazie (ce qui leur aurait été impossible) dispensaient un vaste enseignement humaniste, ce qui revenait à lutter indirectement – obliquement – contre le nazisme. Il se souvient de ce professeur d’allemand lisant « Mein Kampf » avec ses élèves (lecture obligatoire) mais en le corrigeant implacablement grâce à sa pratique sobre et froide de l’allemand confrontée au salmigondis de ce pavé. « Il en réécrivait correctement le texte pendant le cours », un exercice qui le mettait en danger. Mais écoutez Heinrich Böll : « Voici, par exemple, ce qu’il nous donnait pour devoir : ramener à dix pages les trente pages suivantes du livre, de 180 à 210, ce qui signifiait que nous devions tout faire pour purger ce bouillonnement linguistique incohérent tant sur le plan du contenu que sur celui de la forme, écarter de tout ce brouillon les expressions et les constructions idiotiques. Je n’ai pas compris à l’époque à quel point cette méthode était courageuse ; aujourd’hui, j’ai compris et, en tout cas, je sais que c’est ainsi que j’ai lu « Mein Kampf » – je devais avoir dix-sept ou dix-huit ans – et que j’ai su ce qui nous attendait. Il y a tout dans « Mein Kampf » (…) Il s’agit au fond de la confession maladroite et inarticulée d’un destructeur. »

Au service du travail obligatoire (Reichsarbeitsdienst ou RAD), une organisation de terreur selon ses propres mots. Il y reste jusqu’au printemps 1939, date à laquelle il entreprend ses études universitaires (auxquelles il ne peut avoir accès qu’après être passé par le RAD). Il n’a pas le cœur à l’étude car lui et ses camarades savent que la guerre est imminente. Juillet 1939, il est appelé. La Wehrmacht lui semble être une institution plutôt acceptable comparée au RAD.

 

Le sigle du Reichsarbeitsdienst (RAD)

 

1939, Heinrich Böll pénètre en Pologne en tant que soldat de la Wehrmacht alors que le pays est déjà vaincu. Il est frappé par le peu d’enthousiasme des troupes allemandes, contrairement à celles de 1914. Il garde le souvenir d’une apathie générale, « rien ne ressemblait à l’image que l’on se faisait d’une armée prussienne classique ». De Pologne, il est envoyé en France, après la défaite du pays. Il tombe vite malade, dysenterie. Plusieurs mois d’hôpital suivis de près d’un an de convalescence en Allemagne. Il note que le climat y est morose, de septembre 1939 à juin 1940, soit la défaite de la France qui suscita un élan d’enthousiasme dans tout le Reich. Heinrich Böll note que ce fut « le moment décisif qui permit de savoir qui avait été ou non contaminé par le nazisme ». La revanche n’habitait pas vraiment la tête du soldat allemand, confie-t-il, le soldat allemand était simplement heureux d’une victoire rapide contre une armée bien plus puissante que l’armée polonaise ; mais, surtout, la France était une promesse de bien vivre, de vivre mieux qu’en Allemagne, avec ses villes grises, sa société militarisée et ses chômeurs en uniforme. Le soldat allemand regardait la France comme un pays de cocagne, avec gastronomie et bons vins. Heinrich Böll cite à ce propos un livre d’Erich Kuby qui narre ses premiers mois d’occupation en France ; il se souvient d’avoir eu les mêmes impressions.

L’euphorie allemande se poursuit avec cette série de victoires rapides jusqu’à la fin de l’année 1940. L’attaque contre l’U.R.S.S., elle, inquiète la population même si l’armée allemande enchaîne les succès. Reste ce pays gigantesque en regard duquel l’Europe semble bien petite. Et, très vite, le soldat allemand est terrifié à l’idée d’être envoyé sur le front Est. Heinrich Böll a de la chance, il est renvoyé en France après sa convalescence, le long du canal de la Somme, entre Saint-Valéry-sur-Somme et Le Tréport, « balloté ici et là, d’un bunker à l’autre, dans des quartiers sans importance. »

Stalingrad, le tournant de la guerre. Du jour au lendemain, le nom STALINGRAD est peint un peu partout sur les murs de France, et ce nom prend un sens terrible pour l’Occupant. Juillet-août 1943, du Tréport, Heinrich Böll est envoyé sur le front Est, alors que les Allemands commencent à battre en retraite. De tous ses départs, celui de France reste le plus pénible dans sa mémoire. Pourtant, confie-t-il, il aurait pu éviter d’être envoyé sur le front russe en faisant état de ses nombreuses attestations médicales, mais la curiosité le poussait. Après quatre années à faire le planton, il voulait voir le front. « Cette expérience était celle de la génération de nos maîtres, de nos professeurs ; elle était le thème principal de presque toute une littérature : c’est vrai pour Erich Maria Remarque, Werner Beumelburg, Ludwig Renn, Ernst Jünger. Ce front, c’était l’expérience de tout homme allemand. Quelle ait été positive ou négative, ce n’est pas cela qui comptait. Et je me disais d’une manière bien inconsciente : il faut absolument voir cela de près ». Le train qui le transporte vers l’Est saute sur des charges de dynamite placées par la Résistance près d’Évreux. Nombreux morts et blessés parmi les Allemands. Heinrich Böll finit par atteindre la Crimée encerclée. Guerre de position pendant trois mois. « J’ai eu le temps de regretter sérieusement ma légèreté ». Il est blessé et évacué (en janvier-février 1944). Deuxième blessure ; il est évacué vers Odessa par avion, puis rentre par étapes en Allemagne. Traîne dans des casernes et reste « planqué » jusqu’en juin 1944. Malgré ses attestations médicales et de la simulation, il est renvoyé sur le front Est, en Roumanie déjà envahie par l’Armée rouge. Cette fois, il est engagé dans une immense guerre de mouvement près de Iassy. « Je décidai avec une curiosité renouvelée de bien observer tout ce qui se passait ». La contre-attaque allemande échoue. Il est blessé, cette fois plus gravement.

 

Front roumain, 1944.

 

Heinrich Böll évoque un immense trafic entre Allemands et Partisans russes mais aussi entre Allemands et l’ensemble de la population russe. C’est la première fois que j’ai eu connaissance d’un tel trafic, par Heinrich Böll interviewé par René Wintzen. « On vendait jusqu’à des batteries entières de D.C.A. » Il estime que cette capacité des Allemands pour le commerce dont ils ont fait preuve dans l’après-guerre s’explique probablement par la guerre elle-même. Idem pour les Américains après 1945, mais aussi avec la guerre du Vietnam. « L’Europe entière était un immense marché noir. »

Heinrich Böll est en convalescence dans un hôpital de Hongrie, non loin de la frontière roumaine et il craint le pire, être renvoyé sur le front roumain alors que l’Armée rouge enfonce toutes les défenses. Il décide de prendre son destin en main et se munit de faux papiers ; il y inscrit « Metz » comme destination, soit le point du front encore tenu par les Allemands le plus à l’Ouest. Le danger d’être arrêté en tant que déserteur et fusillé est encore plus grand après l’attentat manqué du 20 juillet 1944. Passe quelques jours chez sa femme, à Cologne. Arrive à Metz en septembre ou octobre 1944. Sa femme, ses parents et sa sœur aînée perdent tout dans les bombardements sur Cologne. Sa mère meurt d’une crise cardiaque au cours d’une attaque en rase-mottes. Faux papiers et simulation jusqu’en avril 1945. Il réintègre l’armée tant de risque d’être fusillé devient grand. Il connaît une fois encore l’expérience du front, durant une dizaine de jours, avant d’être fait prisonnier par les Américains qui le transfèrent aux Anglais. Il est libéré en octobre ou novembre 1945.

Heinrich Böll évoque une génération de survivants affaiblis (sa génération, celle des jeunes), une remarque qui explique que la vie politique de ce qui allait devenir la R.F.A. ait été prise en main par des personnes relativement âgées. En 1945, il y a deux fois plus de sexagénaires que d’hommes de vingt-cinq ans. La tranche d’âge des dix-huit / trente-cinq ans a été dévastée : morts, prisonniers, blessés (avec nombreux mutilés), une génération par ailleurs tenue comme politiquement suspecte par ses aînés, suspectée d’avoir appartenu à une organisation nazie mais aussi à la résistance communiste ou affiliée. Les hommes de vingt ans et quelque et de trente ans et quelque étant devenus rares et plutôt accablés, les partis politiques se forment avec des hommes de soixante ans et plus. Ce sont plutôt d’honnêtes gens, nous dit Heinrich Böll, des bourgeois libéraux, mais qui pour la plupart n’avaient pas compris en 1933 la nature du nazisme et qui s’empressèrent après la guerre de faire retomber toute la faute sur la jeunesse, ce qu’il en restait.

 

Köln, 1945.

 

Dans sa ville détruite, Cologne, Heinrich Böll s’efforce de survivre, de se ravitailler, avec le marché noir partout. Il confie à René Wintzen que cette immense ville en ruines ne manquait toutefois pas de charme : elle était merveilleusement calme.

Certes nous dit Heinrich Böll, il y a des groupes actifs parmi ces jeunes survivants mais sa génération est affaiblie, la politique la laisse indifférente et les partis politiques s’organisent à son insu. Lui-même est à peine capable de travailler. Parmi ces groupes, celui de « Der Ruf » (L’Appel), un journal fondé par des prisonniers de guerre et rédigé par Alfred Andersch et Hans Werner Richter. Après avoir été interdit, il sera à l’origine du célèbre Gruppe 47, actif de 1947 à 1967. Autre groupe de jeunes rescapés, celui de la revue « Ende und Anfang » (Fin et Commencement), des Chrétiens de gauche militant pour un socialisme chrétien, proche de la revue « Esprit » d’Emmanuel Mounier ; ou bien encore celui du « Rheinischer Merkur », un hebdomadaire catholique socialement très engagé. Bref, il y a des groupes actifs animés par des hommes de sa génération mais ils sont pris dans une masse désabusée et épuisée et, surtout, ils ne sont pas invités à participer à la vie politique du pays.

Heinrich Böll le modéré ne peut s’empêcher de poser une question où sourd une certaine colère : ceux de la génération précédente (les vieux libéraux) n’avaient pas su empêcher le nazisme et ils sermonnaient les plus jeunes en leur lançant qu’ils avaient été soldats, dans la Hitlerjugend, la S.A. et la S.S. et qu’en conséquence ils n’avaient qu’à se taire. Trop facile confie Heinrich Böll qui déclare se sentir solidaire de ceux de sa génération : « Voici qu’on leur reproche ce qui n’était en fait que la conséquence du conformisme, de la soumission dans laquelle on les avait élevés ! ». Voilà qui devait être dit, et je le rapporte tant il est vrai que l’histoire se lit aussi et d’abord dans les interstices, dans ce qui est trop souvent tu pour des raisons diverses et particulières.

Olivier Ypsilantis

 

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Benny Morris

 

Les lignes qui suivent sont une traduction-adaptation d’un article de Mario Noya, intitulé « Benny Morris y la ingenuidad », publié le 4 décembre 2016 sur le site Libertad Digital (LD), un journal online ouvert en mars 2000, de tendance libérale comme l’est Contrepoints, deux sites auxquels je suis attaché tant pour leur finesse d’analyse que pour leur liberté de ton. Le site Libertad Digital qui est basé à Madrid publie exclusivement en langue espagnole. Je précise que ce site dit « de droite », parce que prônant le libéralisme économique, est par ailleurs le plus puissant et intelligent défenseur d’Israël en Espagne.

Benny Morris (né en 1948) est l’un des plus éminents historiens israéliens, probablement le plus connu hors d’Israël et en Israël ; hors d’Israël, en grande partie grâce aux ennemis d’Israël qui l’ont utilisé pour frapper l’État juif avec un coin en bois effilé Made in Israel.

 

Benny Morris (né en 1948)

 

Benny Morris, chef de file des Nouveaux Historiens israéliens, commença par attaquer les mythes de l’histoire d’Israël sans occulter ses moments les plus obscurs et en dénonçant la souffrance infligée à l’Autre, en l’occurrence l’Arabe devenu exilé palestinien à partir de la guerre de 1948.

Mais Benny Morris ne s’est pas laissé utiliser indéfiniment ; et comme il suit son propre chemin dans l’étude du passé, sans le moindre souci de plaire ou de déplaire, il plaît moins et on ne lui prête plus une même attention. Ce que dit Benny Morris diffère de ce qu’il a dit. Il faut lire son interview mené par le prof. Gabriel Noah Brahm au cours de l’automne 2015 et intitulé « There is a clash of civilisations » :

http://fathomjournal.org/there-is-a-clash-of-civilisations-an-interview-with-benny-morris/

Dans cet interview, on peut notamment lire ce qui suit : « Politiquement, ce qui a changé (…) c’est ma vision des Palestiniens et leur disposition à parvenir à la paix avec les Israéliens. C’est le point essentiel. Je dirais que dans les années 1990, même si je n’en étais pas vraiment convaincu, je pensais que Yasser Arafat changerait peut-être son « approach » et qu’il accepterait les réalités qu’impose le pouvoir – il n’était déjà pourtant qu’un menteur et un terroriste impitoyable. Mais se produisit alors la cassure, quand, en 2000, Ehud Barak lui proposa la solution à deux États. A la fin de la même année, Yasser Arafat reçut de Bill Clinton une proposition encore plus intéressante, proposition à laquelle Yasser Arafat répondit « Non ». Ce moment a été décisif pour moi. J’ai compris qu’il n’était pas capable d’un compromis avec Israël. »

Benny Morris en vint à penser que le problème n’était pas seulement Yasser Arafat et qu’il fallait considérer son prédécesseur et son successeur, soit respectivement Mohammed Amin al-Husseini et Mahmoud Abbas, et que sous ce sempiternel « Non » opposé à Israël se cachait l’intention d’en finir avec l’État juif. « A ce sujet, le problème envisagé du point de vue de l’historien est cette persistance du refus de tout compromis sur la base de deux États ; et c’est ce qui devrait décourager toute personne raisonnable. » Et c’est d’autant plus décourageant que cette position est défendue non seulement par les leaders palestiniens mais aussi par l’essentiel de la société palestinienne. « Après Camp David 2000, j’ai compris qu’il y avait certes des Palestiniens vraiment modérés et prêts au dialogue, prêts à accepter la solution à deux États, mais qu’ils seraient sans cesse dépassés, harcelés par le nombre bien plus élevé de Palestiniens complètement opposés à cette solution. »

Sommet pour la Paix au Proche-Orient de Camp David (Camp David II), juillet 2000.

 

C’est ce constat pessimiste qui fait que Benny Morris n’est pas considéré par la gauche israélienne comme l’un des siens, en dépit de ce qu’il affirme être : « Je me considère comme un homme de gauche, si la gauche en Israël se définit, tout au moins en termes de politique extérieure, comme soutenant la solution à deux États. En ce moment, de très nombreux Israéliens de gauche ne me considèrent pas comme tel, à cause de mon pessimisme en ce qui concerne la solution à deux États et parce que j’affirme que, pour l’essentiel, les Palestiniens ne l’accepteront jamais. Quelques Israéliens de gauche me considèrent comme un homme d’extrême-droite (derechista) parce que j’ai déclaré que si le conflit perdure c’est à cause des Palestiniens. »

Par ailleurs, Benny Morris n’épargne pas l’islam et il évoque le « choc des civilisations » comme le firent Oriana Fallaci et Giovanni Sartori, deux progressistes de toujours mais vilipendés par les progressistes depuis le 11 septembre 2001. « Je crois qu’il y a choc des civilisations. Aujourd’hui, en Occident, il y a des valeurs qui n’entrent pas dans le monde musulman, notamment quant à son attitude envers la vie, la liberté politique et la créativité. (…) Des leaders comme Obama préfèreraient oublier de choc des civilisations, le pousser de côté. Nombre de médias l’ignorent complètement et, comme Obama, ils ne font pas usage des mots « musulmans » ou « islamistes » lorsqu’il est question de terrorisme ; ils évoquent simplement le « terrorisme international » ou l’ « extrémisme » alors que le véritable problème est le terrorisme islamique et les prétentions islamiques à la domination mondiale. (…) Ils disent que la grande majorité des Musulmans est aussi modérée et éprise de paix que nous. Je ne sais si c’est vrai. Il est possible que al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, ait raison lorsque dans un sermon il déclare que l’islam n’est pas une religion de paix. Il ne déclare pas que l’islam est une religion de guerre mais c’est ce qu’il veut laisser entendre lorsqu’il déclare qu’il n’est pas une religion de paix. De plus, il a proclamé : « Nous devons faire le djihad ». Je pense que beaucoup d’Arabes y croient ; ils jugent que l’Occident s’est montré agressif à leur égard ; ils jugent que cet islam est un islam résurgent qui n’attaque pas l’Occident mais se défend contre ce qu’ils considèrent comme une intrusion de l’Occident. Et pour eux, Israël est une ligne de front dans cette intrusion. Tel est notre problème. (…) Il y a d’autres endroits où l’Orient et l’Occident s’affrontent. Le Nord du Nigeria, le Nord du Kenya et sa frontière avec la Somalie, les Philippines, la Thaïlande : ce sont des frontières entre l’islam et l’Occident. Malheureusement, Israël est l’une de ces frontières. » L’islam est l’une des grandes causes du changement qui s’est opéré chez Benny Morris. Toutefois, c’est l’étude du mouvement palestinien, et dès 1948, ainsi qu’il le déclare, qui explique pour l’essentiel ce changement. D’où la question du prof. Gabriel Noah Brahm : « Selon vous, le refus palestinien d’Israël est-il depuis le début enraciné dans l’islamisme ? La guerre de 1948 est-elle inscrite dans le djihad ? » Réponse de Benny Morris : « Ce que j’ai compris, à partir de mes recherches dans les années 1990, c’est que l’islam a eu un rôle fondamental dans l’hostilité arabe au Moyen-Orient et en Palestine envers le mouvement sioniste. Il ne s’agit pas seulement d’une question territoriale d’ordre politique mais aussi d’une question d’ordre culturel et religieux, d’une opposition à l’infidèle venu prendre possession de la terre sainte musulmane. Parfois, il arrive que le refus palestinien soit plutôt de nature politique ; d’autres fois, comme aujourd’hui, l’islam a un rôle fondamental dans l’approche palestinienne du conflit avec Israël et le mouvement sioniste. Les grandes révoltes de 1929 eurent beaucoup à voir avec le Mont du Temple et le Mur des Lamentations, ces lieux saints étant menacés par « les infidèles juifs ». Aujourd’hui, nous nous trouvons dans cette configuration en partie parce que l’islam s’est également radicalisé dans le monde. Lorsque j’étais jeune et que je me rendais à Jérusalem-Est, je ne voyais pas une seule femme voilée, jamais ! Les Arabes musulmans de Palestine ont changé au cours de ces quarante dernières années et dans ce changement s’inscrivent les changements de l’ensemble du monde arabo-musulman (…) Israël a capturé plusieurs fois des terroristes qui n’avaient pu actionner leurs gilets explosifs ou qui hésitèrent au moment de se faire exploser. Quelques-uns d’entre eux appartenaient à Al Fatah qui commençait à imiter le Hamas en organisant des actions suicide. Quand on interrogea ces candidats au suicide « laïques », de Al-Fatah  donc, Israël comprit que leurs motivations étaient exactement les mêmes que celles des terroristes du Hamas : la religion, les soixante-douze vierges, le Paradis et tout le reste… »

Benny Morris abhorre la solution à un État : « Ceux qui affirment que les Juifs et les Arabes de Palestine pourraient vivre en paix et dans la tolérance mutuelle dans un seul État font preuve de malhonnêteté… à moins qu’ils ne soient ingénus ou ignorants, ce qui ne les empêche pas pour autant de publier livres et articles ». Et Benny Morris de continuer à parier pour la solution à deux États sans en être vraiment convaincu.

« Face à l’opinion publique et aux gouvernements occidentaux un retrait unilatéral israélien de 90% de la rive occidentale (du Jourdain, soit la Cisjordanie) jusqu’à la Barrière de Sécurité nous placerait en meilleure position (…) Mais les Palestiniens – ou une grande partie d’entre eux – n’en continueront pas moins le combat, en lançant des roquettes sur Israël, rendant la vie impossible à Tel Aviv et paralysant le trafic de l’Aéroport International Ben Gourion. Et Israël devra reconquérir la rive occidentale. » Benny Morris laisse toutefois une porte ouverte à ce qu’il considère comme bien improbable : « Peut-être les Palestiniens me surprendront-ils et ne tireront-ils plus sur nous si nous nous retirons. Si Israël offrait cette opportunité, nous aurions agi en faveur de l’Occident. » Se retirer de la rive occidentale et faire confiance aux terroristes pour qu’ils n’attaquent pas Israël et Tel Aviv ou l’Aéroport International Ben Gourion, le seul aéroport international du pays, penser que la Cisjordanie ne se convertira pas en Gaza alors que, selon Benny Morris, le mouvement palestinien place sa survie dans sa volonté d’effacement de l’État juif, cet infidèle qui profane la terre sainte de l’islam… Benny Morris se prend à espérer, ingénument, lui qui, par ailleurs, ressemble à un néoconservateur dans le style Kristol père ; un néoconservateur, soit un progressiste assailli par la réalité. Benny Morris, un pessimiste qui continue à prêcher la coexistence pacifique entre un État juif et un État palestinien.

 Olivier Ypsilantis

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La maîtrise millénaire de la terre, de l’eau et du vent en Iran.

 

J’ai devant moi un beau livre, un livre qui se glisse aisément dans une valise ou un sac à dos, un livre pour le voyageur, cadeau d’un Iranien de Shiraz, Seyed Mohammad Reza Javadi, que j’appellerai simplement « Reza », un prénom plus spécifiquement iranien que Mohammad.

Ce livre a été écrit en français. Reza est fin connaisseur de la langue française qu’il a durablement étudiée à l’université. Il la parle avec plaisir, savoure chaque mot, et c’est un plaisir de converser avec cet homme modeste, attentif, délicat et qui sait transmettre sans ostentation l’amour qu’il a de son pays à la culture plusieurs fois millénaire.

La première édition de ce livre remonte à septembre 2016. Il en est aujourd’hui à sa troisième édition (février 2018) et j’espère qu’il en connaîtra de nombreuses autres. Il a été publié aux Éditions Razbar, Yasuj, Iran. C’est un livre d’une grande concision intitulé « La maîtrise millénaire de la terre, de l’eau et du vent en Iran » et qui s’articule en cinq chapitres ; soit : 1. Glacière. 2. Moulin à vent. 3. Qanat. 4. Tour du vent. 5. Réservoir d’eau. C’est un petit livre richement illustré, avec photographies (la plupart sont de Reza) et croquis explicatifs. C’est un livre à caractère didactique qui se lit avec émotion et émerveillement considérant tant d’ingéniosité et de travail. C’est par ailleurs une excellente préparation au voyage. La présence de ces cinq réalisations de l’engineering iranien, engineering millénaire, est très marquée dans tout le pays, au point qu’elles pourraient être présentées, ensemble ou indépendamment, comme des symboles de l’Iran à l’égal des plus belles mosquées du pays.

 

Un désert iranien

 

Outre leur utilité vitale, la glacière, le moulin à vent, la tour du vent et le réservoir d’eau sont d’une beauté parfaite, soit une beauté exclusivement déterminée par une fonction spécifique, une beauté qu’ont célébrée chez nous les plus grands architectes du XXe et du XXI siècles. De fait, cette parfaite adéquation fonction/forme en fait des œuvres étonnamment modernes, des œuvres ultra-modernes.

Dans son introduction, Reza rappelle que si l’Iran compte de vastes zones steppiques et désertiques, c’est néanmoins un pays au climat varié considérant sa topographie, ses chaînes de montagnes, parfois très hautes, et leur orientation. Il écrit : « Ces chaînes de montagnes faisant office de châteaux d’eau ont permis l’implantation humaine dans leurs piémonts grâce à la mise en œuvre du système de galeries drainantes, les qanats, portant l’eau et la vie aux confins des déserts ». Les moins visibles des travaux de l’antique engineering des Iraniens, les qanats, sont aussi ceux qui ont exigé les efforts les plus considérables, un travail discret (exclusivement souterrain) qui ne peut que stupéfier celui qui les étudie.

Reza a voulu suppléer à un manque : les guides touristiques dédiés à l’Iran présentent ces merveilles d’ingéniosité d’une manière généralement trop succincte, lorsqu’ils les présentent, pour ne considérer que les grandes mosquées (leurs merveilleuses surfaces colorées) et des paysages. Pourtant, ces merveilles iraniennes qui sont aussi des merveilles de l’humanité méritent toute notre attention car elles ont aidé (et aident encore, bien que dans une moindre mesure) les hommes à vivre dans des milieux très hostiles, principalement par manque d’eau, l’eau étant la vie. L’Iran, pays central dans l’histoire de l’humanité, carrefour prodigieux, n’est pas qu’un foisonnement de philosophies et de religions, un centre d’écoles de pensée, c’est aussi un pays où des techniques particulièrement élaborées ont accompagné la vie des hommes et les ont aidés au quotidien, au point que nombre de pays se sont inspirés de ces techniques, des techniques parfaitement écologiques, ultra-modernes et dont l’étude devrait être à l’ordre du jour ; et je pense en particulier aux tours du vent qui outre leur intérêt spécifique pourraient contribuer à embellir villes et villages. A l’heure du tout-écologique, ces créations iraniennes méritent l’attention de nombreuses nations.

Ce petit livre à la présentation agréable est un ouvrage de vulgarisation, la vulgarisation étant une forme d’exposé pédagogique dont le but est de transmettre de la connaissance auprès de non-spécialistes, notamment dans les domaines scientifiques et techniques. Ce petit livre rigoureux peut être une excellente introduction à nombre d’ouvrages plus étoffés (des thèses par exemple) sur ces techniques élaborées dans les steppes et les déserts iraniens.

Je vais très brièvement rendre compte de ces cinq chapitres en espérant que mes lecteurs auront l’envie de se procurer l’étude de Reza et peut-être même de voyager en Iran, l’un des pays les plus passionnants au monde.

 

La glacière. De grandes dimensions, elle est implantée en dehors des villes. Sa typologie se divise en : 1. La glacière souterraine avec des murs à ombrager (c’est la plus simple des glacières). 2. La glacière souterraine et voûtée sans murs à ombrager. 3. La glacière à dôme et murs à ombrager (c’est la plus élaborée, avec sa cavité tronconique coiffée d’un dôme). 4. La glacière à dôme sans murs à ombrager.

 

 Une glacière

 

Les matériaux utilisés : l’adobe (brique crue), la brique cuite, la pierre, le pisé et un mortier imperméable fait de sable, de chaux, de cendre et de fleurs de roseau-massue – qui pouvait être remplacée par de la laine de mouton ou du poil de chèvre. Je passe sur bien des détails concernant notamment la fabrication, le prélèvement et l’utilisation de la glace et me contenterai de rapporter ce détail : des grains de grenade étaient à l’occasion incorporés à la glace, ce qui lui donnait un bel aspect rouge, de la glace destinée aux tables des riches.

Les glacières ont commencé à être abandonnées dans les années 1940. Parmi les plus belles glacières d’Iran, celle de Meybod (XVIIe siècle), une glacière à dôme et murs à ombrager.

 

Le moulin à vent. Les moulins à vent sont soit isolés, soit alignés en une ligne serrée. Les mieux conservés sont visibles à Nashtifan avec ses trente-trois moulins (ils étaient quarante-quatre) au pied desquels on voit encore des logements destinés à abriter la population (et ses animaux) venue parfois de loin pour moudre son blé. Il fallait parfois attendre plusieurs jours considérant l’affluence ou l’absence de vent.

Je passe sur les détails du mécanisme interne pour m’en tenir à l’aspect extérieur de ces moulins, un aspect caractéristique, fort différent de celui de nos moulins d’Europe, dont les plus célèbres sont probablement ceux contre lesquels s’est élancé Don Quijote dans les plaines de Castille. A propos des moulins d’Iran, Reza écrit : « Ces moulins comportent un mécanisme fort simple puisque les pales et la meule tournante sont placées aux deux extrémités d’un même axe et que la commande du premier élément sur le second est directe tandis que les systèmes d’axes horizontaux utilisent un mécanisme d’engrenage ». Les systèmes d’axes horizontaux sont ceux auxquels nous sommes habitués en Europe tandis que l’Iran utilise des systèmes d’axes verticaux qui déterminent une architecture très particulière, emblématique du paysage de ce pays. Le long de l’arbre de transmission (vertical donc) fait de bois de pin, huit pales rectangulaires sont fixées à intervalles réguliers ; elles sont faites de bois de tamaris ou d’orme, de roseau ou de feuille de palmier.

 

Un alignement de moulins à vent  

 

La typologie du moulin à vent se divise en trois catégories : 1. Le moulin simple. Les murs qui entourent l’arbre de transmission et ses pales délimitent un carré (voir Nashtifan). Une ouverture est ménagée sur un côté du carré pour que le vent s’y engouffre. 2. Le moulin avec un mur oblique ou courbe. Les murs d’enceinte ne forment plus quatre angles droits ; le mur qui reçoit le vent est légèrement rentrant, avec un angle à 75°. Au nord de Sistan, on a trouvé un moulin avec un mur courbe pour conduire le vent dans l’ouverture. 3. Le moulin solitaire. Même principe que pour les deux autres mais en plus élaboré. Ce sont des merveilles d’esthétique (avec, une fois encore, cette parfaire adéquation entre la fonction et la forme), malheureusement pas assez connues et devant lesquelles se seraient exclamés des architectes tels que Le Corbusier. Deux murs sont construits en biais à chaque coin de la façade réceptrice afin de mieux capter le vent et de l’augmenter par compression, un effet qu’augmente par ailleurs l’ouverture divisée en deux canaux parallèles. Considérant la force du vent, le nombre de pales peut être augmenté.

 

Le qanat. Le qanat est une technique de captage et d’amenée d’eau. L’Iran est un pays de sécheresse. Le désert couvre un quart de sa superficie où la précipitation moyenne est de 250 mm par an. Le manque d’eau est séculaire en Iran, millénaire même. Reza écrit : « Afin d’utiliser au mieux les terres cultivables au pied des montagnes arides et d’étendre au maximum les possibilités de culture, les Iraniens sont passés maîtres dans la conception du qanat. Cette technique consiste à creuser des galeries souterraines en captant l’eau des nappes phréatiques de piémont et, par une pente légère vers l’aval, d’alimenter la plaine afin d’apporter l’eau par gravité jusqu’à la surface, où elle peut être utilisée pour les besoins domestiques ou agricoles. »

Les premiers qanats (galerias en espagnol) remontent au début du premier millénaire av. J.-C., dans le centre de l’Iran. Le qanat est la plus importante des avancées technologiques de l’histoire de l’irrigation en Iran. Sans le qanat, l’implantation des villes et des villages dans le pays serait bien différente. Par exemple, Téhéran (devenue capitale de l’Iran en 1795) ne serait pas ce qu’elle est (et n’existerait peut-être pas même à l’état de village) sans l’Alborz qui la domine de ses hauteurs formidables et volontiers enneigées, l’Alborz et ses qanats. La technologie iranienne des qanats s’est diffusée dans nombre de pays et jusque sur le continent américain, par les Espagnols via les Musulmans d’Espagne.

 

Vue aérienne d’alignements de qanats

 

Le qanat n’est visible en surface que par l’ouverture de ses puits, variables en nombre ; et il faut être averti pour les repérer. Par contre, ils sont bien visibles des airs, avec leurs lignes en pointillés tantôt rectilignes tantôt courbes. On pourrait croire à du Land Art, en particulier dans la plaine de Yazd. Les ouvertures sont soulignées par les déblais qui ont été disposés sur leur pourtour, formant ainsi une sorte de cône tronqué. Les puits des qanats encore en activité sont fermés par une sorte de plaque en béton. Contrairement à ce que pourrait penser un Européen non averti, on ne puise pas l’eau à ces puits (l’eau est captée au débouché, au pied de la pente) qui sont destinés à permettre aux équipes chargées de leur construction et de leur maintenance de respirer, d’évacuer la terre et d’accéder à la galerie. Ces puits sont indispensables à partir d’une certaine profondeur et leur construction précède celle de la galerie qui draine la nappe phréatique vers le débouché. Reza écrit : « La construction des puits d’aération permet d’accélérer les travaux parce qu’elle offre la possibilité de travailler en même temps de part et d’autre de ces derniers. Une équipe continuera le tunnel vers le débouché et une autre vers le puits d’essai. Ces puits permettent aux deux équipes de respirer sans difficulté, ce qui n’est pas possible avec un seul. Il est à signaler que le tunnel doit relier les puits déjà forés en respectant la pente définie à l’avance. »

Je passe sur le surcroît de travail relatif à l’aération de qanats respectivement de plus de cinquante et de plus de cent mètres de profondeur, ainsi que sur bien d’autres détails relatifs aux qanats, des réalisations qui mériteraient de figurer parmi les merveilles du monde, tant pour l’ingéniosité que pour la somme de travail qu’elles supposent. Ce chapitre relatif au qanat est riche en précisions ; par exemple : comment choisir un site favorable, les étapes de la construction, le calcul de la pente, la manière d’augmenter le débit, le personnel du qanat, etc. Je ne les rapporterai pas ici et, une fois encore, j’invite ceux qui me lisent à lire ce livre écrit par un Iranien amoureux de son pays et qui nous invite à la connaissance de ces maîtrises millénaires de la terre, de l’eau et du vent en Iran.

 

La tour du vent. C’est l’un des éléments les plus caractéristiques et esthétiques du paysage iranien. Tour du vent ou, plutôt, « capteur du vent » pour mieux respecter la traduction de l’iranien. On la trouve dans de nombreux pays du Moyen-Orient mais elle est d’origine iranienne. Les tours du vent ont été construites dans un premier temps pour ventiler des réservoirs (et éviter que l’eau n’y stagne) puis le mihrab de mosquées. C’est au XVIIIe siècle que des habitations en sont équipées, dont la première, au palais du jardin de Dovlat Abad à Yazd (1747). Contrairement à d’autres tours du vent, cette dernière a été construite en même temps que le palais, ce qui donne à l’ensemble une unité qui en fait l’une des merveilles du pays.

La tour du vent est une tour de hauteur et de section variées qui capte le moindre souffle d’air pour le faire passer dans les pièces. L’ouverture basse se trouve au ras du plafond, un double canal permet un mouvement de l’air, descendant/ascendant ; l’ouverture haute adopte des formes très variées, avec ouvertures verticales devenues de plus en plus raffinées, volontiers esthétiques comme le sont les cheminées de l’Algarve, au sud du Portugal qui, de fait, ressemblent pour certaines à des petites tours du vent iraniennes. Je passe sur la typologie de ces tours, un thème qui pourrait faire l’objet d’un magnifique recueil de photographies.

Notons simplement que ces tours peuvent avoir une ouverture sur une seule face (comme à Ardakan, de fait une baie), sur deux, trois ou quatre faces. Ces tours peuvent être carrées ou rectangulaires (les formes les plus courantes), hexagonales aussi (notamment pour les réservoirs d’eau) et, plus rarement encore, octogonales ou circulaires. « Plus la tour du vent est haute plus elle capte l’air, raison pour laquelle elle doit avoir plus d’ouvertures pour résister davantage à la pression des vents. »

La typologie des tours du vent est déterminée par la force et les particularités du vent dans une région donnée. Ainsi, dans les ports du golfe Persique ces tours sont-elles plus volumineuses afin de mieux capter un vent presque toujours très faible. Il existe également des tours du vent aux ouvertures multilatérales (hexagonales, octogonales ou circulaires) afin de mieux capter les vents multidirectionnels. La division verticale à l’intérieur d’une tour du vent (généralement par un rideau de briques) a pour effet de comprimer l’air, lui donner de la vitesse et propager sa diffusion. Dans les tours du vent multidirectionnelles, les flux ascendants et les flux descendants sont canalisés séparément et symétriquement. Il arrive que des tours du vent fonctionnent par paires : face au vent : une tour pour courant descendant ; dos au vent : une tour pour courant ascendant (l’évacuation de l’air chaud contenu dans l’habitation). Le courant d’air (qui arrive par une ouverture dans le plafond) est réglable par un système de volets.

 

Palais-jardin de Dovlat Abad à Yazd

 

Je passe sur les détails de leur fonctionnement (une fois encore, on se reportera au livre de Reza) et me contenterai d’ajouter que ce système de ventilation ne nécessite aucun système mécanique, qu’il ne consomme aucune énergie, comme nos appareils à air conditionné qui, outre divers inconvénients, dévorent de grosses quantités d’énergie et font monter les factures l’électricité. Ces cinq technologies naturelles iraniennes exposées dans la présente étude pourraient magnifiquement convenir à notre monde ultramoderne, de plus en plus soucieux d’épargner la planète Terre. De plus, elles peuvent être d’une grande pertinence esthétique avec cette parfaite adéquation fonction/forme qui leur donne un aspect moderne, ultra-moderne, indémodable.

Une précision encore ; elle aidera à mieux prendre conscience de l’ingéniosité millénaire iranienne. Afin de rafraîchir l’air venu de l’extérieur (il peut être plus chaud que l’air des pièces d’habitation) un bassin est à l’occasion implanté sous le débouché de la tour du vent ; ainsi, au contact du souffle d’air, l’eau s’évapore, humidifie et rafraîchit l’air. Mieux encore, la combinaison qanat/tour du vent. Une fois encore, je passe sur les détails et vous laisse imaginer la somme de réflexion et de travail que suppose l’élaboration d’une telle technologie. Sachez simplement, et à titre d’exemple, que la température de la maison Rassoulian (à Yazd) a été mesurée entre le 10 juin et le 4 juillet 2002. Alors que la température extérieure était de 39,8°C, 38,7°C et 37,1°C, elle était à l’intérieur de cette demeure respectivement de 19,7°C, 19,5°C et 19,4°C.

 

Le réservoir d’eau. Nous avons vu que la moyenne des précipitations annuelles dans ce pays grand comme trois fois la France est de 250mm. La seule région du pays à recevoir assez de pluie est la mince bande du littoral de la mer Caspienne, au nord de Téhéran.

Afin de souligner l’importance de ces constructions, leur aspect extérieur est particulièrement soigné, avec des entrées décorées, surtout sous les Qajars (1795-1925). Leurs toitures sont généralement à coupole rendant ainsi l’aération plus efficace que dans les réservoirs d’eau à toit plat, généralement de période safavide. La cuve est enterrée et de forme variée ; les cylindriques ont l’avantage de contenir la pression de l’eau de manière homogène. La citerne de Kal est la plus volumineuse d’Iran avec ses 13 000 m3. Des cuves n’ont pas d’escaliers, d’autres en ont un et d’autres plusieurs, des escaliers qui peuvent compter jusqu’à soixante-dix-sept marches. Dans ces profondeurs fraîches, des espaces sont parfois aménagés le long des escaliers pour le repos, avec à l’occasion maison de thé et réfrigérateur. Considérant l’acoustique, on y chantait et on y récitait volontiers des poèmes. Ces lieux particulièrement agréables étaient aussi des lieux de rencontre et de nombreux couples s’y sont formés.

 

Réservoirs d’eau du village d’Asr Abad près de Yazd.

 

Les réservoirs d’eau sont souvent pourvus dans les régions les plus chaudes d’Iran de tours du vent afin d’éviter la stagnation de l’eau comme nous l’avons dit. Elles permettent par ailleurs de lutter contre l’humidité et donc la dégradation des bâtiments. Dans les réservoirs d’eau à coupole, des ouvertures pour ventilation sont également pratiquées. Je passe sur la topologie de ces constructions qui pourraient elles aussi faire l’objet d’un superbe recueil de photographies.

Nécessaire à la vie de tout homme, l’eau est particulièrement vénérée en Iran et d’abord parce que le pays en manque et qu’il a fallu aux Iraniens des prodiges d’ingéniosité et des travaux immenses pour en disposer. Dans l’Iran préislamique, la déesse Anahita (que cite Reza et à plusieurs reprises), déesse de l’eau, était centrale. Dans l’Iran musulman, essentiellement chiite, on se souvient qu’à la bataille de Kerbala (680) l’imam Hossein, sa famille et ses compagnons furent massacrés par les Omeyyades et que les mains d’Abbas, le frère de l’imam Hossein, furent tranchées alors qu’il tentait de désaltérer ce dernier et ses proches privés d’eau.

Olivier Ypsilantis

 

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Quelques notes sur l’art – 5/5

 

Le concept de Ville Idéale me passionne depuis longtemps ; ce concept a été particulièrement pensé par des architectes militaires. La Ville Idéale est volontiers polygonale, diversement polygonale.

Matthias Grünewald, un peintre venu du gothique et qui face à l’ordre imposé par la Renaissance italienne revendique l’irrationnel et l’esprit propre à l’art germanique. Une œuvre à placer dans un contexte de lutte entre catholiques et protestants, sans oublier la révolte des paysans initiée en mai 1524 et qui sera écrasée l’année suivante par les princes avec l’appui de Luther.

Le triptyque du « Jardin des délices » du Bosco est probablement la peinture qui raconte le plus de toute l’histoire de la peinture. Cet ensemble fourmille d’allégories, de métaphores et de symboles d’emblée compréhensibles par l’homme médiéval et que l’homme d’aujourd’hui ne peut saisir pleinement, à moins d’une étude ample et approfondie des sources iconographiques et littéraires de l’époque considérée (le médiéval tardif). Pour l’homme du Moyen Age, cette peinture était aussi facile à interpréter que le sont des panneaux de signalisation routière pour le conducteur d’aujourd’hui.

Une fois encore, « Le déjeuner sur l’herbe » de Manet (1863) reste l’une des peintures les plus érotiques de l’histoire de la peinture, avec ce contraste : femme nue / hommes habillés.

La gestuelle du peintre, gestuelle de Monet, gestuelle de Toulouse-Lautrec, gestuelle de Van Gogh, etc. Parmi les peintures anti-gestuelles par excellence : le pointillisme, encore que…

Daumier, un artiste très BD (pensons à Jacques Tardi ou Hugo Pratt par exemple), tant dans ses dessins aux techniques diverses que dans ses peintures. L’un des caricaturistes les plus doués de tous les temps ; voir ses scènes ferroviaires.

 

L’une des nombreuses scènes ferroviaires de Daumier

 

Nombre de peintures de Cézanne sentent la besogne, surtout lorsqu’il peint les corps. Ses Grandes Baigneuses sont véritablement déprimantes ; mais certains de ses paysages laissent muet d’admiration : on savoure la parfaite union du minéral et du végétal, une unité organique radicale qui va inspirer tant de peintres. Il y a bien un avant-Cézanne et un après-Cézanne.

L’art d’Antonello da Messina, une synthèse de la minutie descriptive des Flamands et des recherches géométriques et spatiales de Piero della Francesca. La grande influence de son séjour à Venise sur son art (celle de Giovanni Bellini notamment) qui se fera plus lumineux. En retour, la grande influence d’Antonello da Messina sur Venise où ce Sicilien véhicule une influence flamande et fait mieux connaître la structure des compositions de Piero della Francesca et engage Giovanni Bellini à se distancier de l’héritage d’Andrea Mantegna au dessin si coupant.

Carlo Crivelli, un artiste que j’ai découvert bien tardivement. Sa peinture tend elle aussi vers la sculpture, une tendance que souligne la richesse des cadres qui se présentent comme des architectures fort ouvragées, en haut-relief, parties intégrantes des peintures elles-mêmes. Dans cette tension de la peinture vers la sculpture se perçoit, discrète, l’influence gothique mais aussi celle d’Andrea Mantegna. Le souci de la perspective et la thématique décorative (avec notamment ces guirlandes de fruits) sont typiques de la Renaissance. Ainsi, une fois encore, goûte-t-on la saveur particulière des caractéristiques mêlées du Gothique et de la Renaissance. Des chevelures aux lignes ondoyantes, comme gravées. Et l’extraordinaire richesse des habits qu’on ne peut s’empêcher de détailler et de détailler encore.

Cimabue. La plupart de ses œuvres qui nous sont parvenues ont été retouchées au cours des siècles pour cause de détérioration. De ce fait leur attribution se révèle être particulièrement difficile, comme l’étude de son évolution qui va d’une culture byzantine (dont il ne se défera jamais) à un relatif naturalisme. Ce que dit Vasari à son sujet.

L’extraordinaire jeunesse de la peinture préhistorique, tandis que nombre de peintures contemporaines vieillissent mal lorsqu’elles ne naissent pas vieilles. L’art chamboule le temps qui ne peut alors plus s’appréhender d’une manière stupidement linéaire, ce qui est rassurant. L’émotion est l’un des vecteurs de la connaissance comme l’ont pressenti les Romantiques, les Allemands surtout. Par ailleurs, mon émotion devant ces peintures vieilles de plusieurs dizaines de siècles les rend immortelles et, en retour, me rend immortel.

Le plus alambiqué des martyres de Saint Sébastien (si nombreux dans l’histoire de la peinture), celui d’Antonio Pollaiolo peint vers 1475 et visible à la National Gallery, Londres.

Luca Signorelli et ses musculatures qui évoquent un assemblage de pièces d’armure, ce qui produit une impression plutôt neutre, pas franchement désagréable.

Piero della Francesca et l’inoubliable profil du duc Federico II de Montefeltro.

Paolo Uccello et, toujours, ce vertige léger et persistant que me donne la contemplation de certaines de ses compositions où la perspective subit simultanément de légers glissements de plans qui rendent incertaine la position de celui qui les contemple. Il y a un archaïsme savant chez Paolo Uccello qui en fait le peintre le plus discrètement étrange de la Renaissance italienne. Ses compositions, comme de la tapisserie.

Botticelli le suprêmement élégant. Ses femmes longilignes aux coiffures à la fois libres et très élaborées. Sa science des voilages et des transparences (voir les Trois Grâces dans « Le Printemps »). Cette peinture si parfaitement soutenue par le dessin, cette peinture qui s’emploie à mettre le dessin (la ligne) en valeur.

 

Un portrait de jeune femme par Botticelli

 

Ce que dit Bernard Berenson dans « North Italian Painters of the Renaissance » (1897) au sujet d’Andrea Mantegna. En résumé, son attachement aux canons de l’art antique (romain) aurait limité sa force créatrice. Il oubliait avec candeur que les Romains étaient eux aussi des êtres de chair et de sang et il les représentait comme s’ils avaient été sculptés dans le marbre.

Georges Perec et Antonello da Messina, avec ce portrait du Condottiere, « portrait incroyablement énergique d’un homme de la Renaissance, avec une toute petite cicatrice au-dessus de la lèvre supérieure, à gauche, c’est-à-dire à gauche pour lui, à droite pour toi ».

Je ne cesse de revenir au portrait de Simonetta Vespucci de Piero di Cosimo.

Giovanni Bellini, une lumière égale partout répandue ou, plutôt, une lumière qui émane de chaque point de la composition avec une même intensité, une même douceur. On est loin du clair-obscur mis en scène par Leonard de Vinci ou Caravaggio et leurs nombreux disciples. L’influence d’Andrea Mantegna sur Giovanni Bellini est particulièrement sensible dans « La prière au Jardin des Oliviers », visible à la National Gallery, Londres. Mais avec Giovanni Bellini, la lumière (la palette) gagne en chaleur et les contours (le dessin) en douceur.

L’aspect fortement graphique de la fresque romane. La ligne circonscrit intensément toute forme et souligne les couleurs qui se trouvent ainsi cloisonnées comme des émaux. Il faut visiter et revisiter le Museo Nacional de Arte de Cataluña à Barcelone.

Une fois encore, lorsque j’entends ou vois ce nom, Simone Martini, me vient automatiquement ce cavalier peint à la fresque dans une salle du Palazzo Pubblico, à Sienne, plus particulièrement ces alignements de losanges noirs sur l’habit du cavalier et sa monture. Il arrive qu’un simple losange noir surpris quelque part me dise toute cette composition et avec une égale précision dans chacun de ses éléments.

La Capella della Scrovegni (Padoue), comme un livre d’images avec ces stricts alignements de panneaux, une œuvre d’art totale. De fait, je ne connais aucune construction d’une telle ampleur qui propose une telle unité organique, toutes les fresques ayant été réalisées par un même artiste, Giotto, dans les premières années du XIVe siècle, et ayant survécu aux siècles et à leurs vicissitudes. La voûte en plein-cintre d’un bleu nuit émaillé avec régularité d’étoiles dorées. Plus j’étudie la peinture italienne, plus il m’apparaît que Giotto est celui dont l’influence a été la plus déterminante, tant par les jeux de la perspective et de la lumière que par l’individualisation des protagonistes (qui confirme la force de la narration) et la discipline de la gamme chromatique (tons clairs avec ombres colorées bien perceptibles dans les plis des vêtements, emploi de couleurs complémentaires, etc.). Giotto (qui doit beaucoup à Cimabue) a eu une influence aussi formidable que discrète.

La peinture chinoise, mon ultime refuge lorsque la tristesse menace de tout emporter. Un carré de soie sur lequel sont peintes à l’encre quelques tiges de bambou m’aide plus que les grands machins de nos grands maîtres. Je me fais l’un de ces minuscules personnages qui cheminent dans un paysage de montagnes aux brumes soyeuses et aux eaux lisses. Être ce voyageur que montre Wang Hui ou Fan Kuan ! Vivre ainsi, calmement, dans le recoin d’une composition de Guo Xi ou dans cette sobre construction en bord de lac telle que l’a peinte Ni Zan ! Il suffit que je contemple une œuvre d’un des maîtres de la peinture chinoise pour retrouver, intacts, mes premiers émerveillements d’enfant, feuilletant des revues d’art entreposées dans un placard, dans une demeure de famille.

 

Je suis vraiment chez moi, de retour à la maison…

 

Olivier Ypsilantis

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Quelques notes sur l’art (des souvenirs) – 4/5

 

De la pertinence du découpage (une netteté incomparable), en papier avec Henri Matisse, en bois avec Hans Arp.

Tout est ready-made. Cent fois par jour je me dis « Tiens, un ready-made ! ». Marcel Duchamp nous a fourré une sacrée idée dans la tête, et impossible de s’en défaire. Elle s’est vrillée en nous. Aujourd’hui devant un aspirateur et un épluche-légumes, hier devant une truelle de maçon et un peigne, et demain devant ?

Diego Rivera / José Clemente Orozco / David Alfaro Siqueiros ou la peinture (monumentale) comme “arma de lucha”. Le monde décrit par José Clemente Orozco est celui du gouvernement révolutionnaire présidé par le général Álvaro Obregón, au pouvoir entre 1920 et 1924, soutenu par la réforme éducative et culturelle conduite par José Vasconcelos.

Les sourcils de Frida Kahlo.

J’ai d’abord aimé la peinture américaine par le Pop Art, une peinture qui racontait et qui de ce fait me donnait l’envie d’écrire. Puis j’ai aimé la gestuelle de cette peinture, entre le dripping de Jackson Pollock et les coups balayés de Franz Kline (action painting).

L’une des peintures qui me revient le plus souvent et à l’improviste, « Nuit à Saint-Cloud » d’Edvard Munch : je suis cet homme dont la silhouette se découpe devant une fenêtre nocturne et sa croisée. Pourquoi ? Probablement parce que dans mon souvenir, cette pièce s’est faite compartiment de train et que je me vois replacé dans des voyages ferroviaires en Europe centrale et orientale.

 

« Nuit à Saint-Cloud » (1890) d’Edvard Munch

 

Certaines compositions de Franz Marc (Der Blaue Reiter) ont un air franchement futuriste.

Élégance, je pense El Lissitsky et Alexander Calder – pour ne citer qu’eux.

Les rapports de l’œuvre au titre et du titre à l’œuvre chez Paul Klee, un délice poétique, un vertige.

Rien de plus intéressant à suivre que l’évolution de Piet Mondrian. Il faut lire ses écrits théoriques, notamment ceux publiés par la revue De Stijl en 1917 et 1918. L’influence de Bart van der Leck. L’atelier de Piet Mondrian, 26 rue de Départ Paris.

Pas vraiment un ready-made mais presque et probablement l’une des œuvres les plus géniales de Picasso, cette tête de taureau de 1942 suggérée par la mise en rapport d’une selle et d’un guidon de bicyclette. Dommage que Picasso n’ait pas été plus sculpteur que peintre.

Le « Manifeste du Futurisme » publié en 20 février 1909 dans Le Figaro.

Le fascisme, une force révolutionnaire et en rien réactionnaire bien que le mot « réactionnaire » puisse sans peine être compris par un esprit libre comme « révolutionnaire ». Il suffit d’étudier le Futurisme pour s’en convaincre.

Umberto Boccioni et Marcel Duchamp, une célèbre sculpture et une non moins célèbre peinture : des études du mouvement. Les rapports Cubisme / Futurisme ; écrire un article à ce sujet.

De discrets rapports entre certaines compositions de Joan Miró années 1920 et celles d’Yves Tanguy ; la discrète influence du Surréalisme probablement.

Les magnifiques dessins de Salvador Dalí. Ses peintures restent des dessins, des dessins peints et, de ce fait, elles auraient gagné à rester des dessins. Parmi ses plus belles peintures, un portrait de Luis Buñuel de 1924, une palette atténuée, un arrière-plan austère comme un Mario Sironi, avec un ciel métallique parcouru de nuages effilés comme des lames.

La danse de Jackson Pollock filmée par Hans Namuth, l’un des souvenirs de mes années à l’E.N.S.B.A. qui me revient le plus volontiers.

 

Une image extraite du film de Hans Namuth (1950)

 

Andy Warhol et l’influence combinée de Robert Rauschenberg et de Jasper Johns. Tout objet peut être converti en œuvre d’art ainsi que l’a affirmé Robert Rauschenberg avec les found objects et, en conséquence, il n’y a pas d’images à inventer : il suffit de choisir et d’utiliser celles qui existent : voir Jasper Johns et les found images rencontrées dans la presse.

Andy Warhol et le polaroïd comme base pour ses sérigraphies.

Parmi les peintures reproduites dans mes manuels scolaires, « American Gothic » (1930) de Grant Wood. Il s’agit d’une peinture très soignée, tirée à quatre épingles, éminemment sociologique et, de ce fait, emblématique. J’étais fasciné par un détail (pourquoi ce détail ?) : le rapport de la fourche à trois dents que tient l’homme et la petite fenêtre néogothique (son arc brisé) à l’étage.

Peinture littéraire par excellence, Edward Hopper ; et il n’y a de ma part aucune connotation péjorative dans cette appréciation, appréciation qui dans la bouche d’un de mes professeurs, à l’E.N.S.B.A., équivalait à un arrêt de mort. Peinture littéraire… Ce n’est pas par hasard que les peintures d’Edward Hopper sont si volontiers reproduites en couverture de livres, des romans plus particulièrement.

Pour une étude comparée des photographies de Cindy Sherman et de Virginia Westwood.

L’érotisme discret (et de ce fait terriblement érotique) de l’École de Fontainebleau, un érotisme maniéré qui pourrait être discrètement rapproché de celui de Lucas Cranach l’Ancien, avec notamment ses Vénus.

L’aspect lunaire de nombre de compositions du Greco.

La Prague de Rodolph II, un sujet d’étude passionnant entre tous. Le contraste entre la cour de Rodolph II et celle de Felipe II. Rodolph II a pourtant été élevé à la cour de Felipe II alors que El Escorial était en construction. Rodolph II restera plutôt attiré par le profane, par les thèmes mythologiques plutôt que bibliques.

Un certain nombre de compositions de Bartholomeus Spranger et de Hans von Aachen (pour ne citer qu’eux) sont délicieusement érotiques, plus maniérées encore que celles de l’École de Fontainebleau. C’est un art particulièrement cérébral, truffé de messages allégoriques. Dans la Prague de Rodolph II, l’artiste et l’intellectuel s’entretenaient d’égal à égal, les artistes trouvaient auprès des intellectuels des idées et des thèmes auxquels donner forme. La Prague de Rodolph II, maniérisme mais aussi naturalisme – voir en particulier les minutieuses études de plantes, fleurs et légumes de Joris Hoefnagel.

Parmi les plus beaux dessins du monde, ceux d’Andrea del Sarto.

Parmi les créations de l’Égypte antique auxquelles je reviens le plus volontiers, ce petit hippopotame en terre cuite (env. 2100 av. J.-C.) recouvert d’un émail bleu sur lequel la flore du delta du Nil a été suggérée en quelques traits. Sur la tige fortement courbée d’une des fleurs, un petit oiseau s’est perché.

 

L’un des merveilleux hippopotames bleus égyptiens

 

Le Christ au sépulcre de Hans Holbein le Jeune (1521-1522) est vraiment mort, sans possibilité de ressusciter. Les extrémités sont terribles, la main surtout, crispée, verdâtre et comme griffue. La tête est elle aussi verdâtre. Les yeux et la bouche sont ouverts. On ne sera pas étonné d’apprendre que cette œuvre a été réalisée à partir d’un cadavre.

Au Prado. Marre de toute cette peinture religieuse, souvent d’un format considérable, de ces corps contorsionnés qui emplissent l’espace dans des clairs-obscurs de cave, de salle de torture. Je pars volontiers me reposer chez les paysagistes flamands, dans des espaces où le vent passe dans les feuillages et ride l’eau.

Que n’aurais-je donné pour observer à leur insu certains peintres au travail ! Parmi eux, Albrecht Altdorfer.

Les compositions de Bridget Riley devant lesquelles l’œil souffre et se détourne.

La gestuelle (les traces du pinceau) chez des peintres comme Frans Hals ou Fragonard. Chez David aussi, dans certains de ses arrière-plans.

William Hogarth, peintre littéraire par excellence.

La peinture liquide des Anglais, comme de l’aquarelle. L’admirable portrait d’Elizabeth Ann Sheridan (née Linley) de Gainsborough. L’unité organique (en partie donnée par la gestuelle) de tous les éléments et de tous les plans de la composition : le vêtement, la chevelure, la végétation, le ciel, etc.

L’extraordinaire rapport entre le ciel et la chevelure du modèle : Miss Eleanor Urquhart de Henry Raeburn.

La modestie des thèmes de Chardin. Il ne bénéficia pas de l’enseignement de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture et ne participa pas au genre noble – la peinture d’histoire. S’en plaindra-t-on ? La passion de ma mère pour Chardin. Je ne puis penser à lui sans penser à elle.

François Boucher, un grand peintre. L’injuste critique de Diderot dans « Salon de 1765 ». Peu de peintres ont donné tant de lumière au corps féminin Le rococo de Boucher sera mis au placard par le néo-classicisme ; la génération romantique (dont Gérard de Nerval) le réhabilitera, lui et le rococo.

Ce que je préfère dans toute la peinture espagnole du Siglo de Oro, les quelques natures mortes de Francisco de Zurbarán et celles de Juan Sánchez Cotán. J’y médite mieux qu’en présence de ces martyres et de ces Christ en croix.

Claude Gellée (Le Lorrain), un charme très particulier, difficile à définir tant il est discret, un charme que pourrait en partie expliquer le passage silencieux du classicisme au romantisme avec ces levers et ces couchers de soleil qui dorent les architectures, les ôtent à leur matérialité. Dans ce répertoire romantique, les vaisseaux et leurs mâtures. On pense à Caspar David Friedrich chez qui ce thème revient volontiers.

Il arrive qu’une toile de maître ne me retienne que par un élément. Ainsi, par exemple, dans cette composition d’Annilabe Carracci qui montre Hercule entre la Vertu et le Vice n’ai-je longtemps considéré que le Vice, une femme vue de dos, le corps pris dans un ruissellement d’étoffes transparentes, une épaule découverte.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis 

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