Notes désordonnées prises en écoutant et en lisant Bernard Chouraqui – 4/4

 

Le Jésus des Évangiles pratique la charité juive. Le Jésus saint chrétien pratique la charité chrétienne. La première est une dynamique, la seconde est charité et n’est que charité.

Des brèves de comptoir, ici et là. J’imagine un livre de Bernard Chouraqui qui ne soit que brèves de comptoir, agrémentées de ses réflexions goguenardes et désabusées, tendres aussi. Au café, un homme se plaint de l’état du monde et de la nullité des politiques. Et Bernard Chouraqui de conclure : « Entre la grossesse nerveuse de la gauche et les quintuplés de la droite, le citoyen ne sait plus quoi penser. »

Ne pas « faire » mais « être », la condition même de l’action étant l’aveuglement sur la cage et sa roue que fait tourner l’ « homme d’action ».

Cette réflexion, comme tant d’autres réflexions de Bernard Chouraqui, pourrait être à l’origine d’un livre au volume conséquent : « L’antisémitisme : l’agression commise par des fous sur les infirmiers chargés de les guérir ». De fait, je l’ai déjà écrit ce livre, mentalement, avant de me coucher, dans le demi-sommeil, au réveil, sous la douche, en marchant dans la rue, en… Il me reste à le consigner, entre le stylographe et le papier, entre le clavier et l’écran. Réflexion sœur de cette première : « Les hommes : leur rejet des Juifs est le signe de la folie dont seuls les Juifs peuvent les guérir ».

Bernard Chouraqui compose ses livres à la manière d’un musicien, avec variations sur des thèmes (variations liquides, ondoyantes, enveloppantes…). J’écris ces articles comme malgré moi, pris à mon tour dans des variations à partir des siennes. Je poursuis le travail de tissage car les motifs qui ornent le tapis qu’il déroule proposent des variations infinies à partir de quelques figures simples, comme dans ces tapis iraniens ou ces céramiques iraniennes que sous-tend une géométrie kaléidoscopique. Bernard Chouraqui propose vagues tubulaires et courants aériens. Le lecteur se fait surfeur et oiseau marin. On retrouve aussi la structure de l’étoile de David dans ses écrits, avec la plus dynamique et la plus volontaire des figures géométriques : le triangle. Ses écrits offrent aussi de nombreux entrelacs.

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Ce livre est ainsi présenté aux Éditions de La Différence : « On parle beaucoup de la « judéité ». Qu’est-elle au juste ? L’intuition d’indestructibilité qui habite tout homme dont le peuple juif est la métaphore historique ? Y aurait-il une « judéité sauvage », caractéristique de tous ceux, pas nécessairement juifs, qu’obsèdent l’Indestructible ? Selon Bernard Chouraqui, la Judéité sauvage est l’impressionnant florilège d’écrivains, de poètes et de penseurs qui ont brusquement rencontré au plus profond d’eux-mêmes leur judéité et fixé en filigrane sa signification sauvage. Aucun des écrivains choisis n’est juif au sens strict du terme, pour indiquer que bien qu’historiquement la Judéité s’incarne dans un peuple, elle est l’aventure de l’universel. Textes de Sartre, Cioran, Dürrenmatt, Klíma… »  

 

Un conseil fondamental dont personne ne devrait faire l’économie : « Remplacer ‟Qui suis-je ?” par ‟Où suis-je ?” : tant que nous chercherons qui nous sommes au lieu de chercher où nous sommes, nous nous maintiendrons dans l’état de disparus ». Invitation à passer de ‟l’homme” à l’édénien, formulée d’une manière particulièrement aiguë. Définir ce que Bernard Chouraqui entend par le lieu, élément essentiel de son lexique. Une clé parmi tant d’autres qui peut aider à s’en approcher : « On ne connaît quelqu’un que lorsqu’on connaît le lieu (ou le non-lieu) qu’il occupe. »

Bernard Chouraqui et ses parents, sa mère surtout. Bernard Chouraqui et les femmes. Autres livres à écrire. Ce qu’il dit des filles, avec la mère qui toujours se tient derrière elles. « La femme : une édénienne que sa mère recouvre et dissimule ». Plus haut, il écrit : « Même Marilyn Monroe n’est pas Marilyn mais sa mère ; nous ne connaîtrons Marilyn que lorsqu’elle se sera débarrassée de sa mère ». Je comprends mais probablement partiellement ces réflexions et je l’interrogerai à ce sujet, sachant qu’il ne s’embourbera pas (et moi avec lui) dans des interprétations prêt-à-porter, psychanalytiques et j’en passe…

Humour (juif) : « Chacun meurt le jour de sa naissance et met une vie à s’en remettre », cet humour qui ouvre grand les portes de la réflexion, les portes à la réflexion.

Au cours de notre entrevue, il m’a évoqué Cioran. Je l’interrogerai. Cette remarque : «  Les idées que je développe dans mes écrits correspondaient aux intuitions qui habitaient Cioran, qu’il ne parvenait pas à rejoindre. Il m’approuvait, tout en regrettant de ne pas pouvoir me suivre jusqu’au bout » et, un peu plus loin, la clé que je soupçonnais : « Contrairement à ceux de Cioran, mes aphorismes ne sont pas des aphorismes de l’amertume mais de l’allégresse ». Hier, au réveil, j’ai pensé que Bernard Chouraqui et Cioran pourraient être envisagés comme les deux faces d’une même pièce, d’une même planète. Je ne sais ce que vaut cette impression (car il s’agit plus d’une impression que d’une pensée) mais elle m’est passée par la tête — et je crois même qu’elle s’y attarde…

Chapitre 98 de « L’Implosion du monde », une entrevue Marc Cohen – Bernard Chouraqui. Marc Cohen termine ainsi sa première question : « Vous publiez aujourd’hui ‟L’Implosion du monde”, ouvrage dans lequel vous reprenez le thème du conflit entre Homme et Juif, titre de votre précédent ouvrage : pouvez-vous préciser ce que vous entendez par ce conflit ? » Mais lisez ce qui suit ! Et lisez au moins quelques-uns de ses livres. On éprouve à ces lectures une ivresse mais nullement passagère, et c’est bien le plus important.

Le conflit entre l’Homme et le Juif (qui a commencé avec l’apparition du premier Juif) cessera lorsque l’Homme se sera fait édénien, par désensorcellement. L’extraordinaire importance que Hitler accordait au peuple juif ne vient pas de nulle part. Hitler a pressenti la révélation dont ce « mystérieux petit peuple » est porteur, d’où son acharnement. Le peuple juif n’est pas seulement un peuple, il est une énergétique (autre concept fondamental du lexique de Bernard Chouraqui) qui s’adresse à tous les hommes et non seulement aux Juifs. Le peuple juif provoque l’implosion des idoles (idoles = ensorcellement), au sens le plus large du mot.

L’énigmatique retour en Terre Promise : beaucoup plus un événement métaphysique que politique. Ce retour provoquera une synergie de la vie retrouvée. La Révélation hébraïque ou l’universel humain radical, révélation sans laquelle les hommes sont des poissons hors de l’eau. Et je rapporte sa réponse sur laquelle se termine — s’ouvre — l’entrevue avec Marc Cohen tant la pensée (et je pourrais dire l’audace) de Bernard Chouraqui s’y concentre. Je me permets de préciser que je la rapporte aussi parce que je la porte en moi, sur une mode intuitif, et depuis bien des années : « Le retour des Juifs en Terre Promise n’a d’autre sens que de provoquer une telle propagation, qui déclenchera, sur toute la terre, une synergie de la vie retrouvée. Ce qui exige que se connectant sur Israël, tous ceux, qui, dans les nations, conscients du non-lieu qu’est le monde, cherchent à s’en extraire. Pour entendre ce que signifie le retour des Juifs en Terre Promise et la Possibilité proprement inouïe qu’offre ce retour, non seulement aux Juifs, mais à l’ensemble des hommes, nous devons faire preuve d’une audace folle : nous devons aller plus loin que les modernes et provoquer non une ‟transmutation des valeurs” mais une transmutation de lieu ; nous devons nous évader du non-lieu de l’Histoire dans lequel la Shoah et toutes les horreurs de l’Histoire ont été commises et basculer dans l’éden, présent au secret de nous-mêmes et au secret de l’Histoire dans lequel Shoah et horreurs de l’Histoire n’ont pas été commises ! Nous devons opposer aux crimes de l’Histoire non le Jugement, qui fixe les irréversibles et entérine les crimes de l’Histoire, mais la Possibilité inouïe (l’éden), à l’intérieur de laquelle tous les hommes sont Un et à l’intérieur de laquelle les crimes commis cessent d’avoir été commis. Provoquer la transmutation du non-lieu qu’est l’Histoire en le lieu-sans-mort (l’éden), c’est cela être Juif ». Ce passage pourrait constituer la profession de foi de Bernard Chouraqui, profession où apparaissent des termes vitaux de sa pensée — de sa foi — comme le lieu-sans-mort, l’éden (la Possibilité inouï), l’Histoire (ce non-lieu) opposée à l’éden, etc.

Je pourrais ajouter des articles et des articles à ces six articles, toujours porté par l’enthousiasme et la joie. Mais avant de reprendre la plume et le clavier et présenter d’autres livres de ce philosophe, j’invite ceux qui veulent pousser la porte à lire au moins un de ses livres, un peu au hasard, car chacun d’entre eux contient tous les autres. Bernard Chouraqui, une cascade d’eau pure venue des sommets. Je ne puis que lui exprimer ma gratitude.

 

Olivier Ypsilantis

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Notes désordonnées prises en écoutant et en lisant Bernard Chouraqui – 3/4

 

La structure des écrits de Bernard Chouraqui est chatoyante et liquide. Ses écrits n’en sont pas moins structurés, fortement structurés ; mais ils restent liquides comme un courant marin, comme une cascade d’eau vive. Autre image : leur structure est comparable à celle d’une mosaïque où, après avoir considéré la composition d’ensemble, le regard s’attarde sur la beauté particulière des abacules avant d’en revenir à la structure d’ensemble. Autre image enfin : la danse avec ses déploiements et ses repliements, toujours menés suivant des courbes.

La mélancolie comme un premier pas vers une sortie de l’Histoire ? Une intuition qui me traverse depuis quelque temps et que Bernard Chouraqui semble partager : « Le ‟mélancolique” se débarrasse de son histoire, il ressent que sa véritable histoire n’est pas celle de l’homme qu’il croit être mais celle de l’édénien qu’il est, que son histoire n’enregistre pas et déclare impossible ». Il y a des accents platoniciens dans nombre de réflexions de Bernard Chouraqui. Je ne dis pas qu’il est platonicien, que sa sphère est contenue dans la sphère platonicienne ; mais, une fois encore, je prends note de points de contact entre ces deux sphères avec même, à l’occasion, des intersections comme dans la Théorie des Ensembles. Et, je le redis, en lisant Bernard Chouraqui il m’arrive de penser à Ernst Jünger qui, lui, est franchement platonicien.

 

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« Moïse recevant les Tables de la Loi » (1960-1966) de Marc Chagall. 

 

A ceux qui aimeraient comprendre la Pensée de l’Inouï, Bernard Chouraqui écrit : « Mettre noir sur blanc la Pensée de l’Inouï est d’une difficulté invraisemblable, elle est une métaphore de l’autre monde, informulable dans les catégories de celui-ci. Comme si j’avais à dessiner des trous sans dessiner leurs cercles ». La pensée d’André Chouraqui n’avance qu’occasionnellement pas à pas. Ce n’est pas une pensée prudente. Elle répond à un goût de l’aventure. Elle est comme l’étrave qui va à la rencontre des vagues, comme l’embrun qui gicle à la figure du yatchman. J’éprouve un bien-être physique à le lire. Ses écrits ont aussi une fonction thérapeutique. Bernard Chouraqui, un philosophe-médecin.

Bernard Chouraqui ne démontre pas. Il s’adresse à ceux qui croient en la mission d’Israël et du peuple juif, ce qui est mon cas et me fait volontiers m’exclamer lorsque je le lis : il prêche un convaincu. 

Nous avons évoqué Simone Weil lors de notre rencontre ; et sa défiance envers cette grande dame est la mienne. Il nous faudra poursuivre la conversation à ce sujet. Pour tout dire, cette femme supérieurement intelligente me tape sur les nerfs. J’ai écrit des pages pour m’en expliquer. Le diagnostic de Bernard Chouraqui est le mien, et il est central : Simone Weil ne s’aimait pas, elle était plongée dans le dégoût d’elle-même. Je l’ai compris très tôt. Et le petit livre de souvenirs de sa nièce, Sylvie Weil (fille du frère mathématicien), « Chez les Weil : André et Simone », m’a confirmé dans cette impression.

Une collection intitulée Vers la Seconde Alliance a été créée aux Éditions de La Différence pour Bernard Chouraqui. Vers la Seconde Alliance ? Il en est question à chaque page de ses livres, par  exemple au chapitre 51 de « L’implosion du monde ». On peut y lire : « L’attente qui habite le Juif : l’attente que les hommes le rejoignent dans l’éden qu’en tant que Juif, il occupe » ou au chapitre 57 du même livre : « La Révélation hébraïque ne mène pas les hommes à la fraternité mais elle les éjecte du fantasme de la mort qu’est le monde, pour les forcer à se transmuter en édéniens ». Et ce qui suit est magnifique, à mon sens tout au moins : « Le Talmud demande au Juif qu’obsède une question sans réponse d’admettre que s’il n’a pas la réponse satisfaisante ce n’est pas parce qu’elle n’existe pas mais parce qu’il est insuffisamment juif. Qu’il ne doit pas se donner lui-même une réponse parce que celle-ci se substituerait à la bonne réponse qu’il n’est pas en état d’entendre. Il doit garder sa question sans réponse plutôt que de douter de l’excellence de Dieu. Le Talmud précise que garder sa question sans réponse est tout un art. »

J’ai depuis longtemps dans l’idée d’écrire un texte sur l’absence radicale d’humour chez Jésus, sur les raisons d’une telle absence ; c’est pourquoi j’ai eu un sourire de reconnaissance — un sourire amusé aussi — en lisant cette réflexion : « ‟Si dans les Évangiles, Jésus apparaît aussi dépourvu d’humour, c’est parce qu’il était incapable de se supposer un égal”, me dit mon copain clochard, très versé dans les Écritures ». Si j’en viens à écrire un texte sur cette question, je placerai à coup sûr cette réflexion en exergue.

Pour préciser le lexique chouraquien, quelques concepts : « homme » : fantôme ; « vie » : fantasme de la mort ; Juifs (peuple juif) : Énergétique de l’Éden ; les prophètes d’Israël : l’implosion du monde et la transmutation des hommes en édéniens ; antisémitisme : la jalousie d’éden sur laquelle se cristallisent toutes les jalousies.

Lutter contre l’antisémitisme en faisant des hommes des édéniens. En lisant : « L’antisémitisme durera aussi longtemps que les hommes, honteux de ne pas oser être les édéniens qu’ils sont, se sentiront humiliés par les Juifs qui leur révèlent qu’ils sont des édéniens. »

Les Chrétiens ont pour symbole la croix, instrument de mort. Les Juifs qui connaissent la souffrance ne peuvent imaginer comme symbole de leur foi un instrument de mort, une chambre à gaz par exemple.

Être soi, comprendre que le Divin nous englobe.

« Aimer les femmes, c’est aimer ce qu’il y a en nous de meilleur ». Les réflexions consacrées aux femmes ne sont pas rares dans cette œuvre kaléidoscopique — une mosaïque et ses abacules en constant mouvement. Bernard Chouraqui pourrait écrire un livre consacré aux seules femmes. Et je suppose que les femmes l’aiment profondément et spontanément.

Des coups spécifiques en direction de Jung et de Freud et en direction de Nietzsche mais, dans ce cas, avec plus tendresse — probablement des similitudes de tempérament. Le par-delà l’homme, non pas le Surhomme mais l’Édenien. Nietzsche ne parvient pas à basculer par-delà le bien et le mal et à trouver l’éden. Les attaques répétées de Bernard Chouraqui contre Ludwig Wittgenstein dont l’idole sont les mathématiques. Quant à Héraclite, c’est un saligaud qui ne crie que des insanités. Dostoïevski dont il se sent si proche, malgré tout… Et Pascal l’admirable (Bernard Chouraqui revient souvent à lui), cloué au sol par le Christ-Dieu.

Bernard Chouraqui développe un formidable humour (humour spécifiquement juif dans ce cas) lorsqu’il évoque sa mère. L’humour comme marque aussi profonde que discrète de l’amour.

La Bible hébraïque, non pas un manuel de moralité mais une Énergétique. Jésus le Juif, non pas un professeur de morale mais un édenien.

Il a bien un « ensorcellement » lorsque je lis Bernard Chouraqui : je me vois écrire ce qu’il a écrit mais sans jamais penser que je le copie — que je lui vole ses réflexions. L’édénien n’est pas jaloux de ses copyrights, il n’en a pas… Je le cite par scrupule mais je suis vraiment tenté de lui voler ce qu’il a écrit. Et j’aurais d’autant plus honte à le faire qu’il s’en foutrait…

L’accès à l’éden — à l’édénien que nous sommes — passe par le refus des opposés dialectiques « « bons » et « mauvais », « gentils » et « méchants », etc.

La pensée de Bernard Chouraqui se caractérise par sa fluidité ; elle ne connaît pas le cloisonnement  ; elle repousse les catégories comme « bien » et « mal ». L’éden, cœur de sa philosophie, n’est pas hors du monde, comme le Ciel au-dessus de nous, pauvres mortels et pauvres pécheurs, écrasés par Lui. Tout est contenu en tout, dans le moi, nullement haïssable puisqu’il contient le Royaume des Cieux, ce que nous enseignent Jésus et la Synagogue. Et le Divin enveloppe tous les hommes. Bernard Chouraqui ne cesse de nous entretenir de la fluidité parfaite de tout, et de l’Un. Car toute pensée finit par tendre vers l’Un — l’Unité —, même celle qui s’emploie à couper les cheveux en quatre…

Fluidité, réversibilité. « En se coupant du Sinaï juif, le christianisme a fait du Sermon sur la Montagne, une Montagne sans le Sermon » A méditer.

Une fois encore, il m’arrive de noter un air de famille entre Platon et Bernard Chouraqui, entre le bouddhisme et Bernard Chouraqui (pour ne citer qu’eux). Ce faisant, je me laisse aller à une manie, celle de la référence et de la comparaison. Mais, ce faisant, je note aussi — et surtout — les divergences, la faille qui par endroits les sépare, même si elle peut être à l’occasion diversement contournée.

Israël, l’éden et les Juifs, des édéniens. Les pensées qui vont dans ce sens émaillent « L’Implosion du monde ». Par exemple : « Israël : l’autre monde (l’éden) présent au secret de celui-ci, qui se dévoilera à l’instant où les hommes rejoindront le peuple juif. »

Tout chez Bernard Chouraqui nous parle de la réversion. Et cette énergétique est possible non par la démonstration mais par cet enjambement premier, ce bond qui commence par nous situer dans le par-delà tout, soit la Révélation du Sinaï qui fonda le peuple juif, le peuple des Édéniens qui appelle le monde à lui — pour une Seconde Alliance.

Une fois encore, on ne peut que penser aux grands moralistes du XVIIIe français en lisant par exemple : « Pour comprendre le point de vue de ceux qui nous détestent, il nous suffit d’entendre qu’ils tiennent pour d’affreux défauts nos qualités dont nous sommes le plus fiers. »

L’une des nombreuses intuitions qui me rapprochent de Bernard Chouraqui : il célèbre Jésus (l’édénien) et repousse le Christ Dieu, cette création paulinienne.

En lisant Bernard Chouraqui, j’ai d’emblée pensé liquidité. Sa pensée est liquide. Aussi ai-je souris (une impression se voyait confirmée) en lisant à la fin de « L’Implosion du monde » : « Je suis un poisson, je ne suis pas la mer, je ne suis pas la mer parce que je suis un poisson », je suis un poisson, soit une créature parfaitement adaptée au monde liquide et ses courants. Il y a dans ses livres un ondoiement et à perte de vue. Je pense aussi au ressac : les vagues éclatent et s’ouvrent sur le rivage qu’elles lissent. Je pense aussi au Talmud où une pensée est prise et reprise, roulée comme un galet, cette pierre façonnée par les millénaires et les forces océaniques qui donnent ces courbes qui tendent vers la perfection, ce roulement de pierres qui donne aussi le sable, le sable sur lequel marcher et s’allonger pour embrasser les femmes aux courbes brunies, comme en Éden…

Mais comment travaille-t-il ? Comment conçoit-il ses livres ? Je crois savoir mais je l’interrogerai à ce sujet. Il me semble qu’il travaille comme la vague, le courant marin et sous-marin, avec enroulements, spirales, tourbillons, ondes, etc. Bernard Chouraqui et la circulation thermohaline… Je pourrais écrire des pages et des pages sur cette liquidité. Ces pages semblent s’être formées d’elles-mêmes sans l’intervention de l’écrivain qui se contente de se laisser porter sur son radeau, naufragé apaisé sur la mer d’Éden, sur l’océan de l’Implosion. Mais j’en reviens au poisson, à la mer et à l’océan. La pensée frétillante et réversible de Bernard Chouraqui nous dit : « Si le bouddhisme me paraît faux, c’est parce que ses saints sont des poissons qui se prennent pour la mer et qui, en se prenant pour la mer, prennent la mer pour un poisson ». Bernard Chouraqui glisse dans les eaux du bouddhisme et des antiques sagesses indiennes et extrême-orientales mais en quelques coups de nageoires, il en sort pour d’autres eaux. Il se laisse porter mais sans jamais prendre ses aises : l’esprit critique reste toujours en éveil.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes désordonnées prises en écoutant et en lisant Bernard Chouraqui – 2/4

 

En jaquette de « L’Implosion du monde », un détail d’un tableau du Caravage, « Le Sacrifice d’Isaac » (1601-1602).

« Croire que l’on aboutisse au Paradis par un trajet revient à se laisser ensorceler par l’Histoire, ensorcellement auquel Dante succombe dans Divina Commedia », note Bernard Chouraqui.

Légèreté, un mot au centre du lexique de Bernard Chouraqui, au centre du lexique de Friedrich Nietzsche. Ces deux penseurs lui accordent certes un sens différent mais avec des points de contact — l’air de famille, encore.

Lorsque j’ai rencontré Bernard Chouraqui, il m’a dit : « Les morts ressuscitent vraiment, en chair et en os, j’insiste ! » J’ai retrouvé cette affirmation diversement déclinée dans ses écrits ; par exemple :  « On retrouve les morts, tous, en un lieu ». Ses affirmations (tantôt catégoriques tantôt allusives à ce sujet) me reviennent à la lecture de ce qu’il écrit au chapitre 25 de « L’Implosion du monde » : « La vie étant courte, quand on perd quelqu’un, on ne le perd pas pour très longtemps. »

La mort est muette. Nous croyons qu’elle parle alors que nous parlons à sa place. Il en va ainsi depuis le début des temps ; et il en ira probablement ainsi jusqu’à la fin des temps.

 

 sacrifice-disaac« Le Sacrifice d’Abraham » de Matthias Stom — ou Stomer — (XVIIe siècle).

 

Curieux. Je lis Bernard Chouraqui dont je n’avais encore rien lu il y a quelques jours et je me retrouve chez moi. J’ai été visité (plus ou moins confusément il est vrai) par ce qu’il écrit avant même de l’avoir lu. Toutefois, et contrairement à lui, je m’efforce encore de lire quelque chose dans l’Histoire (ce non-lieu qui « n’apparaît comme lieu qu’érigé en la métaphore des injustices et des malheurs »), tout en sachant qu’il n’y a rien à y lire. Serait-ce une manière de divertissement au sens où l’entend Arthur Schopenhauer ?

Réflexion véritablement extraordinaire : « Si le Juif a, malgré tout, la force de tenir, c’est parce que, même dans les moments de plus grand désespoir, il entend, quasi inaudible, le cri que pousse son ennemi : ‟Ne tiens pas compte de la folie qui me fait vouloir te détruire, je te rejoindrai à l’arrivée” ». Cette certitude m’habite depuis toujours — aussi loin que porte ma mémoire.

Bernard Chouraqui se saisit de la pensée — est saisi par elle — d’un autre, il la considère pleinement puis s’efforce de la prolonger en notant les manques — de son point de vue. Ainsi ses livres sont-ils bourrés de notes sur ceux qu’il admire, Camus, Dostoïevski ou Nietzsche pour ne citer qu’eux et qu’il critique avec le plus grand respect mais avec fermeté. Il écrit par exemple : « Dostoïevski : il subodore que les hommes sont englobés par une révélation qui se dévoile par-delà le bien et le mal, qui tient compte de chacun d’eux. Il cherche à établir que même le plus monstrueux des hommes est bon. Qu’il est monstrueux non par sa nature mais parce qu’il est ensorcelé. Il tourne autour de la Pensée de l’Inouï, mais tout comme Nietzsche il la manque ». Et de Cioran qu’il a connu, il  remarque qu’il s’est rapproché des Juifs après être passé par l’antisémitisme mais qu’il ne parviendra jamais à les rejoindre métaphysiquement, ce qui constitue l’échec de sa vie.

L’optimisme prophétique de Bernard Chouraqui. Une qualité juive partagée par la judéité sauvage, par les Juifs sauvages. Je suis probablement l’un d’eux, par intermittence il est vrai ; car mon optimisme est entrecoupé de descentes dans l’accablement. Mais cet optimisme serait-il possible sans ces pauses ?

De même qu’il faut combattre le nihilisme et passer de l’homme à l’édénien, il faut transmuter le non-lieu en lieu. Inclure les termes lieu et non-lieu dans le lexique de Bernard Chouraqui et les définir sans les enfermer dans une définition.

Le Juif, un évadé qui occupe le par-delà du monde (voir les prophètes d’Israël) et qui travaille à l’implosion du monde (concept fondamental dans pensée de Bernard Chouraqui), au désensorcellement du collectif, à la réapparition des morts, à la transmutation des hommes en édéniens, ainsi qu’on peut le lire en quatrième de couverture de « L’Implosion du monde ». Bernard Chouraqui déclare que croire que les Juifs remplissent une fonction « éthique », « mystique » ou « théologique » n’est que sottise, que ces catégories ne sont que des adaptations au fantasme de la mort alors que le Juif s’en évade, qu’il est un évadé de ce monde fictif. Les Juifs sont connectés à l’éden.

Lire « L’Ère de l’épouvante » de Wolfgang Sofsky que Bernard Chouraqui cite. Ce qu’il dit de l’épouvante particulière de la guerre civile, et que j’ai souvent éprouvée en étudiant la guerre civile d’Espagne. Début de citation : « Aucune guerre n’est plus cruelle que la guerre civile, aucune haine n’est plus profonde que la haine entre proches et familiers » ; et, fin d’une longue citation : « Ce n’est pas l’anonymat, c’est la proximité qui conduit aux pires atrocités. Bien loin d’élever le seuil d’inhibition face à l’excès, elle augmente la cruauté en fonction de l’esprit de voisinage. »

La pensée de Bernard Chouraqui est fourmillante sans jamais cesser de suivre certains axes. Elle est à la fois fluide et tressautante. Sa densité l’entraîne vers l’aphorisme. Chaque aphorisme est une flèche lancée en direction du lecteur, une flèche qui l’aiguillonne et l’engage à envisager l’espace sous des angles inhabituels, tantôt alternativement et tantôt simultanément. On retrouve chez ce philosophe des traits de caractère propres aux religieux de l’Orient, de l’Inde en particulier, mais aussi des moralistes français du XVIIIe siècle — pour ce citer qu’eux ; mais c’est l’esprit prophétique d’Israël qui domine et attire tout à lui. L’universalité de ce penseur juif procède de sa judéité même, du particularisme juif qui plus qu’aucun autre particularisme ouvre à l’universel. C’est ainsi. Le lirais-je s’il ne m’invitait pas à l’ouverture, une ouverture consciente, structurée par la loi d’Israël. Il s’agit d’une pensée ouverte et exigeante, chaleureuse et rigoureuse, vertigineuse et savoureuse — car la pensée de Bernard Chouraqui est extraordinairement savoureuse, et cette saveur se transmet à l’esprit mais aussi aux sens.

Bernard Chouraqui affectionne la litanie, la litanie au sens premier du mot, au sens religieux du mot, la litanie et ses formules qui insufflent à l’écrit et à la parole une majesté et qui remplissent la fonction du leitmotiv dans une œuvre musicale, le leitmotiv qui est comparable aux vagues qui font palpiter les rivages.

L’humour est bien présent chez Bernard Chouraqui mais de manière très discrète, au point qu’on se demande s’il s’agit vraiment d’humour. Cet humour intervient pour relâcher la tension et, dans un même temps, requinquer l’auteur, le remettre sur pied en quelque sorte, alors qu’il est à l’occasion bousculé par ses propres pensées qui arrivent sur lui en rangs serrés.

Des portraits incisifs, en quelques coups de crayon. Celui de Jean-Edern Hallier en particulier, Jean-Edern Hallier qu’il m’a évoqué au cours de notre rencontre du 9 août 2016 et que je retrouve en page 117-118 (chapitre 30) de « L’Implosion du monde ». Ce portrait rejoint ce que j’ai pu lire dans le « Journal » de Jean-René Huguenin, son ami.

Un exemple d’humour (juif ?) : « Un homme tue son père et sa mère : il réclame l’indulgence du tribunal parce qu’il est orphelin. »

Une fois encore s’extraire de la Pesanteur pour la Légèreté. Ce que dit Bernard Chouraqui de la Légèreté a au moins un point de contact avec ce qu’en dit Nietzsche. Contre l’Ensorcellement. La Thora et l’Énergétique de l’éden.

L’Histoire (ce banc de brumes) comme masque à notre histoire, comme écran entre l’homme et l’édénien. Sortir de l’ensorcellement, du fantasme de la mort, de l’homme placé entre Dieu et nous. Les Juifs (dont Jésus) attaquent le fantasme de la mort que porte l’Histoire. Les Juifs, le peuple de l’Urgence. S’évader de l’Histoire. La Mélancolie est un pas en direction de notre sortie de l’Histoire. Les Juifs, une Énergétique qui provoque l’implosion du fantasme de la mort. On est juif par cette Énergétique. Spinoza le Juif a quant à lui divinisé l’ensorcellement du monde avec sa « Divine Substance ». Se souvenir de l’Origine afin de se guérir de la mémoire. Les Juifs, ceux qui osent l’éden. Cioran l’a pressenti mais il ne l’a pas osé.

Bernard Chouraqui le moraliste (l’analyste de l’âme). Ces mots pourraient être de la plume de La Rochefoucauld ou de celle de Montaigne, pour ne citer qu’eux : « Le luxe ne vise qu’à cacher tout ce dont il prive. »

Du grand usage des citations chez Bernard Chouraqui, des citations qui viennent appuyer ses intuitions — je n’ose dire ses certitudes.

L’humour chez Bernard Chouraqui, une manière de se dégager, sans jamais cesser de désigner l’édénien, de repousser l’homme et l’histoire, ces fantômes.

Lorsque je lis « Quel abîme entre Jésus et un ‟chrétien” », je pense à Maxime Alexandre, à ses réflexions et coups de gueule consignés dans « Journal (1951-1975) » plus précisément.

L’écriture de Bernard Chouraqui est enveloppante parce qu’elle opère dans un perpétuel balancement (voir les Juifs en prière), avec litanie (au sens premier — religieux — du mot) qui finit par provoquer une sorte d’envoûtement : on se sent immergé et porté par un puissant courant marin, sous-marin. Cette structure litanique est soulignée par le balancement des Juifs en prière ; elle est également perceptible dans les chants religieux chrétiens et leurs incantations. Bref, la structure des écrits de Bernard Chouraqui rejoint celle de la prière : on est porté, vague après vague.

Et si les écrits de Bernard Chouraqui étaient aussi des manuels de mieux-vivre, comme le sont les « Essais » de Montaigne. L’introspection qui conduit à l’implosion, la seule qui vaille et qui permet aussi d’aider l’autre. Il y a bien chez Bernard Chouraqui une volonté d’aider l’autre, sans lui assener une religion, un dogme, une idéologie et autres gourdins cloutés. Qualifier Bernard Chouraqui de « médecin des âmes » fait un peu désuet, et pourtant… Je suis certain que s’il n’avait pas été philosophe il aurait été médecin — mais  n’est-il pas médecin !? Il est ce médecin qui, par exemple, nous invite à parler des morts non pas au passé mais au présent ou au futur, toujours. Il prend note et ne juge pas ; il établit un diagnostic en vue de favoriser la guérison. Cervantès fut l’un de ces « médecins des âmes », Cervantès que Bernard Chouraqui cite à ce propos.

Bernard Chouraqui ne cesse de jouer sur des variations, au sens musical du mot. En musique, la variation est un procédé qui consiste à transformer un thème initial, original ou emprunté. Les modifications peuvent être mélodiques, rythmiques, harmoniques, etc.

De l’importance des femmes chez Bernard Chouraqui. Elles tiennent une discrète place d’honneur dans ses écrits. Au cours des quatre heures que nous avons passées ensemble dans son domicile parisien, j’ai très vite compris leur importance sans sa vie, les mortes et les vivantes, à commencer par sa mère dont il m’a fait écouter la voix sans tarder, une voix qui venait d’une image accrochée au mur et qu’il actionnait en tirant sur un mécanisme. J’aimerais l’interroger à ce sujet. Et au moment où j’écris ces mots, je lis (chapitre 44 de « L’Implosion du monde ») : « Les hommes qui méprisent les femmes ne connaissent ni les femmes ni l’éden ». Le mot éden est résolument central dans la pensée de Bernard Chouraqui, une œuvre qui s’emploie sur des centaines et des centaines de pages (Bernard Chouraqui est l’auteur d’une quinzaine de livres) à le circonscrire sans jamais cesser de le dilater.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis 

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Notes désordonnées prises en écoutant et en lisant Bernard Chouraqui – 1/4

 

La mort est un fantasme, tous les morts sont présents — il n’en manque pas un seul —, bien vivants. Fantasme de la mort et implosion du monde.

Il est impossible que la pesanteur qui m’écrase peu à peu jusqu’à me tuer soit vraie. Je suis un édénien, je suis installé dans la légèreté de l’éden. Les hommes sont des édéniens, Caïn est un édenien. « Le premier Sermon sur la Montagne fut prononcé par Dieu lui-même quand il marqua Caïn d’un signe qui indiquait que, bien qu’il ait tué, Caïn n’était pas un assassin par nature mais un édénien ». Le signe de Caïn indique que quiconque ne lit pas ce signe ou le lit mal croit que Caïn est un assassin par nature ; il oublie que ce dernier est lui aussi un édénien.  Et celui qui méconnaît ledit signe est lui aussi changé en assassin. Ne jamais perdre confiance en l’homme car même les pires d’entre eux sont des édéniens, des édéniens qui s’ignorent, des édéniens ensorcelés par le collectif, par l’Histoire.

 

sinaiLe Mont Sinaï

 

Juifs sauvages (par rapport à Juifs historiques), soit tous ceux qui ressentent qu’ils sont des édéniens et quittent l’ensorcellement du collectif en se faisant des transfuges de leurs cultures. Voir l’anthologie de textes établie et préfacée par Bernard Chouraqui et que les Éditions de La Différence présentent ainsi : « On parle beaucoup de la « judéité ». Qu’est-elle au juste ? L’intuition d’indestructibilité qui habite tout homme et dont le peuple juif est la métaphore historique ? Y aurait-il une « judéité sauvage », caractéristique de tous ceux, pas nécessairement juifs, qu’obsède l’Indestructible ? Selon Bernard Chouraqui, La Judéité sauvage est l’impressionnant florilège d’écrivains, poètes et penseurs qui ont brusquement rencontré au plus profond d’eux-mêmes leur judéité et fixé en filigrane sa signification sauvage. Aucun des écrivains choisis n’est juif au sens strict du terme, pour indiquer que bien qu’historiquement la Judéité s’incarne dans un peuple, elle est l’aventure de l’universel ». (Voir la liste des auteurs rassemblés dans cette anthologie). Juif sauvage, judéité sauvage, des expressions essentielles du riche lexique de Bernard Chouraqui, un lexique auquel il faudrait travailler à la manière de Claude Cuenot, auteur de « Nouveau lexique Teilhard de Chardin ».

Nous ôter à la pesanteur. Faire cesser l’ensorcellement du Bien et du Mal en nous transmutant en édénien, une transmutation qui mettra fin à notre croyance dans le néant et nous extraira de la terreur. L’éden, le monde-sans-mort. Jésus (et non le Christ-Dieu), un édénien.

Le nihilisme, une idolâtrie, probablement la forme la plus massive de l’idolâtrie. Dissiper le fantasme de la mort, échapper à l’hypnose de l’Histoire.

L’adoration de la souffrance (un dévoiement) est le fait des fantômes qui s’imaginent que la souffrance (infligée et subie) les rend réels.

Le Divin n’est pas dans la pesanteur mais dans la légèreté — loin de l’ensorcellement du collectif.

N’avoir peur de rien car le rien n’existe pas.

La complexité du monde vient en grande partie de ce que personne n’est complètement horrible, que même chez le plus horrible des hommes, une part de lui-même échappe à l’horrible.

L’homme, un possédé de l’Histoire. L’édénien échappe à l’hypnose de l’Histoire, aux conceptions qui avalisent l’Histoire. L’homme qui comprend que le monde est fictif crève l’écran et ainsi est-il rendu à l’éden.

L’éden contre le nihilisme. L’éden, le lieu-sans-mort. Les Juifs sont porteurs de l’éden. Ils signalent que l’Histoire est le fantasme de la mort dont les hommes recouvrent l’éden.

« Je ne crois qu’en la réapparition des morts. Mes écrits stigmatisent l’inéluctabilité de la réapparition des morts que l’Histoire, parce qu’elle est le fantasme de la mort, érige en impossible » peut-on lire dans « L’Implosion du monde ». Au cours d’une longue conversation, le 9 août 2016, en son domicile parisien, Bernard Chouraqui m’a glissé à plusieurs reprises des réflexions dans ce sens. Et il observait discrètement ma réaction.

Très belle réflexion. « Un lecteur a parfaitement le droit d’utiliser les écrits qu’il lit comme s’ils étaient les siens : ce sont les siens parce qu’en les lisant, il les écrit ». A ce propos, ne suis pas occupé à faire miens les écrits de Bernard Chouraqui ? Je me permets toutefois d’ajouter, très prosaïquement, que je condamne ces auteurs, virtuels notamment, qui s’accaparent des articles sans citer leurs sources. Au-delà de la simple courtoisie, citer ses sources n’est-il pas aussi une manière d’aider ceux qui nous aident.

Les Juifs, un poignée de Vivants connectés à l’éden qui repoussent le fantasme de la mort qu’est le monde. Ils le font imploser et en expulsent les hommes, ces adorateurs du fantasme de la mort. Pour l’éden retrouvé.

Partout dans les écrits de Bernard Chouraqui, des réflexions qui pourraient celles de grands moralistes français du XVIIIe siècle. J’ai pensé plusieurs fois aux « Réflexions ou sentences et maximes morales » de François de La Rochefoucauld en lisant « L’Implosion du monde », mais aussi aux « Caractères ou les Mœurs de ce siècle » de Jean de La Bruyère, pour ne citer qu’eux. Lorsque Bernard Chouraqui écrit par exemple : « Un seul de nos défauts en dit plus long sur nous que l’ensemble de nos qualités. C’est que nos qualités ne sont le plus souvent que des dressages tandis que nos défauts manifestent ce que nous sommes vraiment. »

Jean-Jacques Rousseau, un philosophe embastillé dans l’idée de Liberté, un prophète raté, un idéologue au fond. L’idéologue comme prophète raté… Je ne l’ai jamais vu autrement. Le seul Jean-Jacques Rousseau que j’aime, celui qui se livre à l’introspection, le Jean-Jacques Rousseau des « Confessions », admirable, un frère en quelque sorte.

Karl Kraus, Juif conscient par sa récusation du monde ; il sait que le monde est une mystification ; il le sait car, sans le savoir — ou sans vouloir l’admettre —, il occupe l’éden. S’il ne l’occupait pas, il manquerait en quelque sorte du recul nécessaire qui détermine son regard. Karl Kraus, un prophète qui pense en journaliste. « Parce qu’il tient la position qui révèle la fictivité de l’histoire, Karl Kraus tient la position qui provoque l’implosion du monde et c’est par là qu’il est métaphysiquement juif. »

« De livre en livre, je n’aurai jamais fait que retrouver et approfondir la révélation selon laquelle Dieu a fait la Création pour moi », une pensée qui me remet en mémoire une impression qui s’est imposée sans tarder lorsque que j’ai commencé à étudier Bernard Chouraqui : il y a chez ce penseur un élan et un optimisme qui m’évoquent Ralph Waldo Emerson. Il faut relire Ralph Waldo Emerson, et dans l’original si possible.

« Le Sermon sur la Montagne : il implique que les hommes ne sont pas des hommes mais des édéniens et c’est cette révélation que le christianisme a manquée », une remarque inscrite dans « L’Implosion du monde » et développée dès son premier écrit : « Le Scandale juif ou la Subversion de la mort ».

Dès que j’ai lu et écouté Bernard Chouraqui, j’ai pris pleinement conscience de ce fait (rapporté dans « L’Implosion du monde » au chapitre 12) : « Pourquoi j’écris ? Pour manifester la confiance que j’ai dans le lecteur. Sans la confiance dans le lecteur, écrire est impossible ». Cette pensée me traverse souvent ; plus exactement, elle m’habite. Ne pas trahir la confiance de celui qui écrit pour moi afin que nous nous fassions  mutuellement progresser. Et Bernard Chouraqui n’est pas dupe : « Mes écrits attirent des inspirés et des simulateurs »…

Le monde n’est pas absurde mais fictif. De l’Histoire (la fiction) à l’éden, de l’homme (la fiction) à l’édénien.

La présence des femmes dans la vie et les écrits de Bernard Chouraqui. L’interroger à ce sujet. A ce propos, j’aimerais l’interviewer sur sa vie dans une péniche, sur son projet dans le Néguev, à Mitzpe Ramon, sur ses amitiés, très nombreuses, Cioran, Niki de Saint-Phalle et tant d’autres…

L’adoration de la souffrance, un effet de la Chute qui s’emploie par divers artifices, volontiers très élaborés (voir les théologies), à nous cacher la Chute, à nous la faire oublier. L’Histoire, une hypnose collective. Certaines intuitions (à quel autre mot faire appel  ?) de Bernard Chouraqui ne rejoindraient-elles pas certaines intuitions de Platon ? Ernst Jünger le platonicien (lire ses « Journaux de guerre ») n’aurait-il pas à certains moments (aux moments de plus grand danger) des intuitions — des certitudes — proches de celles de Bernard Chouraqui ? L’indestructible est et nous y sommes conviés ! Pour une étude comparée, féconde aussi longtemps qu’on lui insuffle une constante mobilité. Car enfin, il ne s’agit pas de faire de Bernard Chouraqui un platonicien ; et s’il l’est à certains moments, c’est pour mieux repousser Platon et le platonisme, s’opposer à eux après avoir établi un point de contact.

L’édénéité contre le temps qui passe, l’âge, le vieillissement. L’édénéité contre la disparitions des proches.

Étudier les rapports entre la pensée de Bernard Chouraqui et les écrits « ésotériques » du judaïsme. Je place ésotériques entre guillemets afin de le soustraire impérativement au sens péjoratif — ou faussement savant — qu’il acquiert dans certaines têtes.

« La peur existe quand je désire vivre dans un modèle particulier. Vivre sans peur signifie vivre sans aucun modèle particulier. La peur surgit quand j’exige une façon de vivre particulière », une pensée qui n’est pas de Bernard Chouraqui mais de l’Indien Jiddu Krishnamurti. « La foi est une intuition qui non seulement attend l’expérience pour être justifiée, mais qui conduit à l’expérience », une pensée qui n’est pas de Bernard Chouraqui mais de l’Indien Sri Aurobindo. Et je pourrais continuer ainsi sur des pages et des pages. Mais il me faudra souligner ce qui sépare la pensée de Bernard Chouraqui de la pensée hindoue. Ne pas s’en tenir aux airs de famille ; en prendre note et s’éloigner.

« Si les soldats acceptent aussi facilement de mourir, c’est parce qu’ils sentent obscurément que lorsqu’ils meurent ils ne meurent pas mais se mettent à l’abri de la bataille ». Je trouve là un air de famille avec Novalis, le plus profond et le plus énergétique des Romantiques allemands, un pré-romantique. Il y a bel et bien chez Bernard Chouraqui une énergie romantique — l’énergétique du romantisme. Le romantisme de la Bible, le romantisme dont est porteur le peuple juif et qui en retour le porte. Définir le romantisme juif premier — le romantisme biblique.

« Les hommes ne ressemblent pas à ce qu’ils sont mais à leurs habitudes », Joubert ? La Rochefoucauld ? Non, Bernard Chouraqui.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Notes iraniennes  

 

En header, une Iranienne pratiquant un sport national, le tir sur un cheval lancé au galop.

 

A l’époque antéislamique, on ne trouve trace d’hostilité entre la Perse et le judaïsme, qu’il soit local ou de Judée. Personne n’ignore l’initiative des Achéménides, Cyrus et Darius (au VIe siècle av. J.-C.). L’époque de la domination perse est une période décisive pour la rédaction de la Bible. Dans les livres d’Esdras, d’Esther et de Néhémie, la figure du souverain perse est résolument positive, celle de Cyrus en particulier. Il ne faut cependant pas se laisser aller à penser que les souverains achéménides aient été plus bienveillants envers les Juifs qu’envers les autres peuples de leur immense empire, comme les Grecs ou les Égyptiens. La religion iranienne, très structurée, nationale (on naît zoroastrien, on ne devient pas zoroastrien), nullement prosélyte, n’assimile pas les croyances des peuples soumis à l’Achéménide, autant de peuples dont on s’assure la fidélité et la tranquillité en soutenant leur religion ou, tout au moins, en ne s’en mêlant en aucun cas et d’aucune manière.

 

notes-iraniennesL’une des illustrations de Julius Schnorr von Carolsfeld pour la Bible. Ci-dessus, les Juifs sont libérés par Cyrus. 

 

Les souverains achéménides ne pratiquent pas une discrimination positive à l’égard des Juifs. La vision si lumineuse qu’en ont les Juifs tient en bonne partie à un puissant effet de contraste ; en effet, les souverains hellénistiques et plus encore les souverains romains sont perçus, à juste titre, comme des repoussoirs.

De l’influence iranienne dans la Bible. Le livre d’Ezéchiel (VIe siècle av. J.-C.) ne porterait-il pas la trace d’une influence zoroastrienne, avec ces ossements desséchés qui retrouvent chair et ressuscitent ? (En aparté. Cette histoire me conduit vers ce dessinateur israélien si fécond, si intelligent, Dry Bones, vers Yaakov Kirschnen dont les œuvres enrichissent « The Jerusalem Post » depuis 1973. Dry Bones, un nom inspiré d’Ezéchiel 37 : 1-14). Les affinités doctrinales et thématiques entre judaïsme et zoroastrisme constituent un sujet d’étude des plus passionnants. Il faut toutefois se garder de tomber dans un enthousiasme naïf, de placer ces deux religions dans les bras l’une de l’autre et de leur faire danser la valse. Il est préférable de s’en tenir à des hypothèses et de noter à l’occasion un air de famille — qui peut être trompeur comme l’est si souvent l’air de famille.

Le zoroastrisme n’est pas un monothéisme stricto sensu — et ce n’est pas amoindrir cette religion de l’antique et prestigieux Iran que de le dire. De même, ce n’est pas vouloir amoindrir le judaïsme que de dire qu’à l’époque pré-hellénistique, il n’était pas encore ce bloc monothéiste sans faille. Les Juifs ne sortirent pas de l’idolâtrie d’un coup de baguette magique. Inscrits dans l’Histoire comme tous les autres peuples, ils devinrent authentiquement juifs après bien des errances et des convulsions. C’est l’une des parts de leur gigantesque et exceptionnel héritage. Rien ne naît de rien et nous sommes des héritiers appelés à interroger notre héritage. Les Juifs le savent mieux que les autres. Les Chrétiens le savent mais la Théologie de la Substitution a fait son œuvre, bien insidieusement. Quant aux Musulmans (hormis quelques éclairés), ils ont des progrès à faire avec leur histoire de Coran qui leur serait tombé tout rôti dans le bec.

Le milieu judéen dans lequel se forme le christianisme est irrigué d’influences perses. Par exemple, le livre de Daniel (IIe siècle av. J.-C.) aurait influencé les Iraniens, mais le fleuve qui sépare vivants et morts (Daniel, 7 : 10) serait une image venue des Iraniens, adorateurs du feu. Le protocole des souverains juifs (voir cet épisode relatif au roi de Judée Hérode Antipas) n’aurait il pas subi une influence iranienne ? Souvenez-vous de ce banquet au cours duquel Salomé obtint la tête de saint Jean-Baptiste. Ne s’agirait-il pas d’une reproduction à l’identique du protocole des souverains achéménides ? Ce protocole : le jour de l’anniversaire du souverain, celui-ci ne pouvait refuser une requête, y compris celle inspirée par la vengeance. Le parallélisme entre l’épisode rapporté dans l’Évangile de Marc (6-14/29) et celui rapporté par Hérodote (Histoires IX, 110-111).

Ne pas oublier que sous les premiers souverains achéménides, le retour des Juifs à Jérusalem ne fut que partiel, que la majorité d’entre eux, et les plus fortunés, restèrent en Mésopotamie, à Babylone plus particulièrement où sera rédigé l’essentiel du Talmud. D’importantes communautés juives étaient établies plus à l’est, notamment à Merv (actuel Turkménistan) où les fouilles ont mis à jour l’un des plus anciens cimetières juifs, une découverte qui laisse penser que les Zoroastriens d’Asie centrale auraient tenu leurs usages funéraires des Juifs. Voir les travaux de Boris I. Marshak.

Les Sassanides mènent la même politique que les Achéménides, avec des périodes de répression. Les Chrétiens sont particulièrement visés lorsque le christianisme se propage dans les provinces orientales de l’empire et, plus encore, lorsque le christianisme devient la religion officielle de l’Empire romain.

Il y eut bien des alliances politiques entre les souverains iraniens et les Juifs, des alliances qui expliquent qu’il y eut beaucoup plus de Juifs en Babylonie qu’en Judée. Il n’empêche que certains souverains sassanides ont été intolérants et ont laissé de bien mauvais souvenirs, comme Peroz Ier surnommé « le Méchant » par les écritures juives. Mais d’une manière générale, il est établi que les Juifs ont été autrement mieux traités chez les Perses que chez les Grecs ou les Romains, puis chez les Chrétiens. Avec la conquête musulmane de la Perse, la situation des Juifs se dégradera terriblement.

La rapidité de la conquête arabe (musulmane) de la Perse sassanide s’explique essentiellement par l’épuisement consécutif à cette guerre de vingt-cinq ans (602-627 ap. J.-C.) contre l’Empire byzantin, pareillement épuisé. La conquête s’opéra en deux temps : l’Irak (avec la victoire de Qadisiya, en 636) puis le plateau iranien, entre 642 et 655. Une bonne partie de l’élite perse adopta alors la religion des conquérants afin de sauvegarder sa position sociale. Les populations suivront peu à peu.

 

  tombe-de-cyrus La sépulture de Cyrus II à Pasargades. 

 

C’est à partir de 750, avec la victoire des Abbassides et l’instauration du califat à Bagdad, que les Persans commencent à gagner en importance dans l’Islam, notamment avec le vizirat (jusqu’à son abolition en 936), un poste généralement dévolu à un Persan. Les Abbassides doivent beaucoup aux Persans. Par exemple, c’est avec l’aide de ces derniers qu’ils triomphent des Omeyyades. Voir cette révolte partie du Khorasan, une province qui entre 775 et 803 donna tous les vizirs, avec les Barmécides, des bouddhistes convertis à l’Islam.

Dans l’Islam classique, les Persans sont réputés pour leur art de gouverner les hommes (tandis que les Grecs le sont pour leur maniement de la pensée spéculative) ; mais ils sont également soupçonnés de fausse conversion à l’Islam — comme le seront les Juifs séfarades, accusés de judaïser en secret dans l’Espagne des Rois catholiques. Les  Persans rendent de brillants services aux conquérants arabes mais bien des indices laissent penser qu’ils conservent un profond (et secret) attachement à la Perse d’avant la conquête arabe, au zoroastrisme, religion iranienne par excellence. Cette méfiance des conquérants va provoquer une réaction persane, littéraire, la Shu’ubiya. Ci-joint, un article à caractère synthétique intitulé « La Shu’ubiya en Iran : la résistance à l’arabisation au Moyen Âge » et signé Tatiana Pignon :

http://www.lesclesdumoyenorient.com/La-Shu-ubiya-en-Iran-la-resistance.html

Des Persans se mettent donc à publier en arabe des textes d’une grande violence où ils louent la civilisation perse pour mieux souligner le mépris dans lequel ils tiennent les Arabes, ces mangeurs de rats et de lézards sortis du désert. Les Perses comprennent sans tarder que cette religion qui leur est imposée est décidément trop frustre pour eux, ces héritiers d’une civilisation pré-isamique incomparable, matrice de tant de religions et de philosophies. Car il faut le dire, en aparté, le Coran est à la Bible (et je ne parlerai pas du Talmud) ce que le « Petit livre rouge » est au « Capital », ce que le stalinisme et le marxisme-léninisme sont au marxisme, etc. Je ne suis pas marxiste mais je ne crains pas de remettre les pendules à l’heure — to set things straight. Par ailleurs, tout ce qui dans l’Islam mérite d’être retenu procède des Iraniens. Faut-il le déplorer ? Ils ont apporté un peu de lumière dans cette ténébreuse création venue d’Arabie saoudite. Une fois encore, je procède par raccourcis mais pour l’heure je m’en contenterai…

Les Persans qui attribuent des vertus à l’étude, contrairement aux Arabes (ce n’est pas moi qui le dit mais l’historien arabe Ibn Khaldoun, au XIVe siècle), sont sur-représentés en terre musulmane et dans tous les domaines de la connaissance, y compris en tant que grammairiens de l’arabe…

Entre le VIIIe et le XIe siècle, les Persans écrivent essentiellement en arabe. Pourtant, dans la littérature de l’Islam classique, le Persan désigne l’étranger par excellence. A partir du Xe siècle, cette langue monte en puissance, comme langue de cour et de culture, et se fait une place à côté de l’arabe, jusqu’alors unique langue écrite de l’empire. Les maîtres arabes éprouvent comme malgré eux la supériorité persane quant aux choses de l’intellect et de l’esprit ; reconnaissons au moins ce mérite à ces descendants de chameliers et de gardiens de chèvres.

C’est la victoire des Turcs dans l’Orient musulman qui va assurer le triomphe de la langue persane, entre le XIe et le XVIIIe sèche, une langue qui s’impose comme langue impériale, de cour et d’administration. N’oublions pas que ce classique de la littérature persane, le « Shâh Nâmeh » (« Livre des Rois ») de Ferdowsî, ce grand poème épique, a été dédié par son auteur à un souverain turc, fondateur de la dynastie des Ghaznévides, Mahmoud de Ghaznî, à la cour duquel participe l’astronome Al-Biruni, par ailleurs auteur de la plus élaborée des études sur l’Inde avant les études occidentales modernes. On parle persan à cette cour, même si Al-Biruni préconise l’usage de l’arabe pour la richesse et la précision de son lexique scientifique élaboré au contact avec le grec — voir les traductions du grec à l’arabe accumulées depuis le IXe siècle à Bagdad.

Ce sont donc les Ghaznévides, des Ottomans, qui vont exalter le persan, en particulier sa poésie, le persan qui peu à peu chasse l’arabe de la majeure partie des territoires orientaux de l’Islam. La suprématie du persan s’affirme sur plusieurs siècles, et dans tous les domaines, de l’histoire universelle jusqu’aux sciences, l’un des derniers domaines de l’arabe à résister. Au XIVe siècle, le persan est la langue du commandement, de l’administration, de l’histoire et même de la religion, de l’Anatolie turque jusqu’à l’Inde des sultans de Delhi. On ne peut que regretter qu’à partir du XVIIIe siècle, le persan se soit retrouvé limité à l’Iran et à quelques régions de l’Asie centrale, régions où sont encore pratiquées des langues sœurs du persan, comme le tadjik, la langue du Commandant Massoud — le Lion du Pandjchir. Que son nom soit béni !

Le Chiisme ne devient religion d’État en Iran qu’au tout début du XVIe siècle, sous les Safavides, une dynastie d’origine turque qui prend le pouvoir en 1501, dans l’Azerbaïdjan iranien. Ce fait peut paraître paradoxal quand on sait que c’est l’irruption des Turcs seldjoukides (des sunnites purs et durs) qui avait marqué le reflux du Chiisme. Après avoir vaincu les Ouzbeks, les Safavides s’étaient retournés contre l’Empire ottoman et le menaçaient — pourquoi ? Parce qu’il ne s’agissait pas d’une dynastie iranienne mais turque, une dynastie à ambitions universelles donc. Il convient de rapporter cette donnée à la situation qui est celle du Proche-Orient et du Moyen-Orient aujourd’hui…

Ci-joint, une vidéo où s’exprime une fille d’Iran, ce qui permettra à ceux qui ne connaissent pas cette langue de goûter sa beauté et ses rythmes qui n’ont rien à voir avec les raclements et glapissements de l’arabe qui s’accentuent à mesure que l’on va vers l’ouest. Il reste à espérer que l’Iran sera nettoyé de l’écriture arabe ainsi que le désirait le général Bahram Aryana, ce qu’il rapporte dans « Une éthique iranienne », un article en deux parties publié sur ce blog même :

http://zakhor-online.com/?p=9485

http://zakhor-online.com/?p=9500

Mais écoutez cette femme, Mahtab Keramati, les sonorités du persan :

https://www.youtube.com/watch?v=tInXGpCQnbU

https://www.youtube.com/watch?v=Ig29y8-wCIU

 

 femme-iranienneUne Iranienne parmi tant d’autres, Mahtab Keramati (née en 1970 à Téhéran).

 

    Olivier Ypsilantis

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Bernard Chouraqui, philosophe de l’Inouï. En lisant « Le scandale juif ou la subversion de la mort » – 2/2 (Une philosophie anti-nihiliste)

 

En header, une vue de Mitzpe Ramon dans le Néguev où Bernard Chouraqui développe son projet de Seconde Alliance. 

 

La Doctrine des Deux Vérités ? Il y a sur terre deux Vérités qui se partagent les esprits et les cœurs : la première, le dévoilement du Royaume par la conquête de la liberté ex nihilo ; la seconde, mensongère, produit de l’aliénation à la science du bien et du mal. Ces deux Vérités ne cessent de s’affronter dans l’Histoire. Cette dernière — la vérité logique et fausse — est vouée à la défaite mais reste redoutable dans les limites de notre monde car elle est vraie en tant que puissance effective du mensonge. Ce qui sépare les hommes relève du choix de leur attachement à l’une ou à l’autre de ces Vérités qui prétendent à l’universalisme. La Vérité seconde a tendance à pousser de côté la Vérité première, à la faire se plier au moins formellement (mais non existentiellement) à la loi de ce monde qui est la loi du plus fort. La Foi comme signe (invisible) de la Vérité première, la Force (la loi du plus fort) comme signe de la Vérité seconde. Israël est lié non pas à la Preuve mais à l’Évidence ; le catholicisme est lié à la Preuve mais la subordonne à l’Évidence. La Vérité seconde activa une dynamique de mort dans l’Histoire. L’Église ne parlait que d’amour mais brimait les Juifs lorsqu’elle ne les brûlait pas. Ainsi, selon la Vérité seconde, la Vérité première mentait puisqu’elle ne détenait pas la force ; et, selon la Vérité première, la Vérité seconde mentait puisqu’elle détenait la force. C’est dans ce noyau de feu et de violence que se joua et que se joue la Rédemption.

 

 Saint Paul

Saint-Paul de Giuseppe Obici (1807-1878), au centre de l’atrium de la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs, à Rome.

 

Les responsables de l’entreprise occidentale, responsable de tant de victimes, le Christ-Dieu et Saül de Tarse, avec la terrible torsion que ce dernier fit subir au message de Jésus, Jésus qui s’alimentait directement à la Thora et repoussait toute moralisation de l’Écriture. Il ne voulait pas « des fruits de l’arbre du Bien et du Mal, comme Abraham et Moïse n’en avaient pas voulu ! » Il s’opposait à toutes les justifications dogmatiques de la culpabilité et s’inscrivait pleinement dans la doctrine prophétique d’Israël. La Thora voulait affranchir les Juifs en les initiant au monde-sans-mort, les affranchir du « péché de croire que Dieu a instauré la domination de l’injustice et de la mort qui persuadait les hommes qu’ils souffraient par expiation, parce que Dieu le veut ». Dans la lignée des prophètes d’Israël, Jésus s’élevait contre l’idolâtrie de la souffrance — la souffrance transformée en donnée ontologique et divinement justifiée de l’Histoire. Jésus opposait la liberté au règne de la souffrance et de la mort. Jésus était juif, infiniment juif. Il n’était pas dressé contre la Synagogue. Incapable d’imiter Jésus qui le fascinait, Saül de Tarse le divinisa. Tel est le sens de sa conversion sur la route de Damas. Il fit passer le message de Jésus sur le plan de la morale (au détriment de la liberté), il le divinisa, projetant ses espérances dans un monde futur, post mortem.

Le Christ-Dieu lui servit à colmater le gouffre qui le séparait de Jésus, la morale lui servit à colmater le gouffre qui le séparait de la liberté. Il sublima son impuissance en tournant le dos à la vie terrestre pour un monde futur, et le message de Jésus s’en trouva inversé. Il exprima ainsi le type de l’homme occidental pour les deux mille ans à venir. Autrui se trouva évacué au seul profit de la culpabilisation universelle et au nom de l’amour universel… Exit le prochain. Saül de Tarse inaugura le règne de la culpabilisation universelle et le catholicisme se lia aux maîtres et à leur iniquité. Ce qui allait advenir tient dans ces mots des Épîtres : « Que toute personne soit soumise aux autorités religieuses ; car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et les autorités ont été instituées de Dieu ». Mais lisez, ou relisez, Romains 13:1. 

Le message paulinien, un naufrage. Jésus avait voulu universaliser l’Alliance juive en la portant vers toutes les nations, non en s’adressant aux maîtres des nations mais en plaçant l’emblée l’homme au-delà de leur légalité instituée, à l’instar de la Thora. Ce faisant, les maîtres tombaient d’eux-mêmes dans l’inanité et se trouvaient en quelque sorte évacués. Pour Jésus comme pour Moïse, le monde-sans-mort était aussi et d’abord un monde-sans-maître. L’amour du prochain, cette idée juive, cette ruse de l’Inouï destinée à subvertir le vieux monde des maîtres incapable de l’assimiler, constituait une bombe à retardement, une bombe préparée par Saül et son dogme du Christ-Dieu mais une bombe qui n’allait pas exploser dans le sens qu’il avait prévu. Cette bombe allait exploser au cœur même du paulinisme et le faire imploser, suscitant ainsi la venue de l’homme non paulinien, soit l’homme libre et joyeux tel que l’envisageaient Israël et Jésus. Des hommes et des femmes, des « gentils » souvent plus juifs que les Juifs, avaient pris très au sérieux l’amour du prochain, opérant un travail de sape à l’encontre de la doctrine paulinienne.

Jésus de Nazareth, le Juif infiniment juif, un anti-paulinien dressé contre la morale des maîtres, contre le catholicisme et ses produits. Jésus qui avait rempli sa mission en se jetant héroïquement sur le vieux monde, Jésus par lequel le scandale qui était nécessaire s’était accompli, Jésus rentrait chez lui, dans la Jérusalem juive. Il avait tué le « Dieu » catholique initiant de la sorte le dévoilement du royaume au niveau mondial, soit la prise de conscience de l’inexistence des maîtres tant d’un point de vue pratique que politique.

 

 Christ Pantocrator

Christ Pantocrator (VIe siècle) au monastère Sainte-Catherine, dans le Sinaï. Vue d’ensemble et détail. 

 

Tout comme la bourgeoisie de 1789 et sa nouvelle théologie dénommée « laïcité », Karl Marx reproduisit le vieux schéma. Il élabora une théologie paulinienne, inversion et non dépassement de la morale bourgeoise, par laquelle il fit des prolétaires (qu’il prolétarisa métaphysiquement et ontologiquement « en déduisant leur être du statut auquel les avait condamnés la bourgeoisie ») des esclaves jaloux des privilèges et du statut de leurs maîtres, des esclaves déterminés par leur jalousie. Le moralisme vertical du catholicisme fut simplement remplacé par le moralisme horizontal, un moralisme qui s’inscrivit dans le paulinisme.

Il fallait briser les identités, celle de prolétaire comme celle de maître, car le maître était lui aussi esclave de son identité. Or chacun de nous est un « dieu », le maître comme le prolétaire, tous en un et un en tous, ontologiquement, appelés à repousser et dépasser l’imposture des médiations morales qui n’ont jamais fait que maintenir les uns et les autres enfermés dans leurs rôles, les uns et les autres étant appelés à sortir de leur vieille peau, à muer pour vivre joyeusement, avec immense shabbat sur toute la terre : une dépolitisation mondiale de la morale réductrice et une politisation mondiale de l’individuation étaient nécessaires.

Le vieux monde était inquiet. Il pressentait à juste titre que les Juifs, ce peuple de l’Ailleurs, représentaient une menace métaphysique, ce peuple autour duquel il gravitait, ce qui ne faisait qu’ajouter à son inquiétude, une peur panique de fait. Enivrés par l’humanisme révolutionnaire et l’assimilation, les Juifs d’Europe occidentale ne prirent pas la mesure du drame qui s’organisait. Adolph Hitler allait leur rappeler ce qu’était Israël et pourquoi Israël dérangeait. Sa jalousie paroxysmique lui avait fait comprendre que sa morale des maîtres avait pour principal et ultime obstacle les Juifs, les Juifs par ailleurs trop souvent inconscients de leur vocation. Le Mystère d’Israël et le Mystère de l’antisémitisme s’avéraient d’une profondeur vertigineuse. « Rendons à Hitler ce qui est à Hitler : l’antisémitisme est la frénétique passion des hommes privés de Dieu qui mesurent en intuitionnant l’être juif, la résistance qui les séparant d’Israël les sépare de Dieu, et les séparant de Dieu les sépare d’eux-mêmes. Le seul et formidable péché de l’antisémitisme, c’est de charger Israël de son impuissance à se rejoindre, c’est le manque de foi qui l’empêche de se libérer de sa pesanteur propre et d’accéder librement au mystère de l’Alliance ». Israël déchiqueté par l’Occident paulinien, par les loups de la chrétienté, voilà ce qui est trop oublié et qui doit être rappelé.

La Shoah : dernier acte de l’ère paulinienne, plongée dans le nihilisme. Bernard Chouraqui comprend — il a la révélation — qu’il est sorti du nihilisme mais aussi qu’il y a pour tous les êtres un au-delà du nihilisme qu’il faut nommer afin de dévoiler cet Ailleurs et ainsi échapper à la mort. Cet Ailleurs, le royaume d’Israël célébré depuis longtemps dans ses Shabbats. Des hommes et des femmes préparaient l’après paulinisme mais il leur manquait… Dieu pour soutenir la force de leur révolte, il leur manquait « un Lieu où inscrire dans la joie et la plénitude la pratique nouvelle des ferveurs retrouvées ». Il leur fallait comprendre que ce monde-sans-mort, ce monde transfiguré, était imminent, que toutes les nations marchaient sans le savoir encore vers le Dieu d’Israël.

Les jeunes juifs sépharades déracinés en Occident n’avaient pas le choix ; ils ne pouvaient s’installer dans le nihilisme, ils s’en étaient évadés. Les plus audacieux de ces déracinés, dispersés au quatre coins du monde, avaient compris que le temps de la Seconde Alliance était là, que l’Appel devait être proclamé sur les ruines du vieux monde. En Israël même, les Juifs ashkénazes se trouvaient enfermés dans les contradictions de son expérience parmi les nations. Les Juifs sépharades d’Israël, dominés par les Juifs ashkénazes aliénés à l’Occident, se voyaient contraints à participer à l’édification d’une société calquée sur l’Occident capitaliste. Le Juif ashkénaze Menahem Begin obsédé par le passé juif et l’identité juive activait la méfiance juive. Cette méfiance était certes légitime mais il en oubliait la générosité juive, la justice juive, l’altérité juive. Pris par leurs contradictions, les Ashkénazes anémiaient l’être et le projet juifs et ce faisant confinaient leurs frères sépharades aux tâches subalternes. Il fallait que les Sépharades se saisissent de leur rêve et l’activent. L’être juif s’enfonçait dans un mini-Occident qui le banalisait. Certes, les Sépharades avaient bien des défauts et bien des faiblesses et il y avait parmi eux quelques canailles, mais ils étaient porteurs d’une intuition nourrie par leur périple en Orient, porteurs de qualités comme l’hospitalité et la générosité. Les Ashkénazes se retrouvaient aussi déracinés que leurs frères sépharades en Occident, un déracinement qui avait « presque complètement évacué d’eux le nihilisme auquel le sionisme était lié puisqu’il était partiellement édifié à partir de l’intuition occidentale et nihiliste de l’Être et de l’histoire ». Pourtant, il suffisait d’un rien pour que les Juifs sépharades d’Israël libèrent leurs énergies et, portés par l’héritage prophétique, qu’ils aident Israël à retrouver la clé historique de l’être juif qui est ouverture à l’altérité, à faire passer le monde et Israël dans l’ère de l’après-nihilisme, dans l’ère post-paulinienne, et à initier l’ère de la Seconde Alliance au nom de tout Israël afin de parvenir à l’insurrection contre le vieux monde, le monde-sans-mort. (Je rappelle que ce livre est le premier livre de Bernard Chouraqui et qu’il a été publié en 1979 ; et que je ne fais que rendre compte aussi scrupuleusement que possible de la pensée de l’auteur).

Ce monde-sans-mort ne peut être sans la justice ; la moindre injustice le réduit en poussière. Israël ne pouvait répandre le malheur et tolérer le malheur dans ses frontières. L’intuition prophétique devait conjointement saisir Ashkénazes et Sépharades pour illuminer le monde. Revenir à l’arbre de la vie après avoir recraché la pomme, soit le fruit maudit de l’arbre de la science du Bien et du Mal, du Savoir logique des savants et des philosophes, édificateurs d’institutions sociales, véritables vampires. Une colère venue d’Israël devait secouer le vieux monde, initier l’insurrection joyeuse, faire accéder à la Judéité profonde que recèle tout homme. Dans cette entreprise les Juifs sépharades tiendront un rôle central puisqu’ils détiennent les clés de l’après-nihilisme pour la construction du Troisième Temple et, avec elle, celle de la Seconde Alliance. Faire volte-face, en finir avec l’envoûtement…

 

Olivier Ypsilantis

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Bernard Chouraqui, philosophe de l’Inouï. En lisant « Le scandale juif ou la subversion de la mort » – 1/2 (Une philosophie anti-nihiliste)

 

En header, une vue de Mitzpe Ramon dans le Néguev où Bernard Chouraqui développe son projet de Seconde Alliance. 

A Bernard Chouraqui, en souvenir d’une belle rencontre au cours de laquelle nous avons parlé de mille choses mais surtout du rôle central et rédempteur d’Israël, ainsi que de la Seconde Alliance. 

 

 Bernard Chouraqui

Bernard Chouraqui (à droite de l’image), né en 1943 à Oran. 

 

Les Éditions de La Différence présentent ainsi le livre de Bernard Chouraqui : « La ‟civilisation” entière repose sur un immense mensonge collectif ; il consiste, par peur, à nier la liberté illimitée de chacun qui, si elle était exercée, mettrait fin à jamais au règne de l’injustice, de la matière et de la mort. Nous mourons parce que nous sommes des lâches et la mort, de ce point de vue, est une symbolisation objectivante de la lâcheté. Dès lors, il devient possible, en triomphant de la peur, de combattre la mort et de retrouver les illuminations du monde sans mort. Enfin réédité, ‟Le Scandale juif” ouvre une voie : il s’adresse aux Juifs qu’il interpelle en leur demandant de découvrir en eux-mêmes le monde sans mort, présent dans chaque cœur humain et qui, en se révélant aux prophètes d’Israël, a constitué la judéité ; mais ce livre s’adresse surtout aux non-Juifs qui, aujourd’hui, doivent eux aussi entrer dans cet autre lieu de l’être et de l’histoire, rejoignant ainsi la judéité dans le monde-sans-mort. Ainsi se pose le thème de la Seconde Alliance où tous les peuples pénétreront dans le lieu unique de l’humanité entière, où la rédemption cosmique se produira, où Israël et son Dieu les attendent. »

Ci-joint, trois liens. Le premier publié par Mediapart (je précise en passant que je n’ai  pas la moindre sympathie — euphémisme — pour ce site et son fondateur Edwy Plenel) s’intitule « Entretien avec le philosophe Bernard Chouraqui : la pensée de l’Inouï » :

https://blogs.mediapart.fr/daniel-salvatore-schiffer/blog/240414/entretien-avec-le-philosophe-bernard-chouraqui-la-pensee-de-linoui

Sur cette vidéo Bernard Chouraqui nous expose son concept que sous-tend une intuition prophétique : la pensée de l’Inouï :

https://www.youtube.com/watch?v=EBmPH5d-Zmc

Et sur cette autre vidéo Bernard Chouraqui nous livre un constat effrayant sur le monde d’aujourd’hui, constat qui innerve et stimule l’élan prophétique :

https://www.youtube.com/watch?v=enVyShvsWPc

Je rends ici compte d’un livre qui m’a été offert et dédicacé par Bernard Chouraqui, chez lui, à Paris. C’est le premier de ses livres, un long essai édité en 1979, dédié à ses parents et à Barbara Weill : « Le scandale juif ou la subversion de la mort ». Le deuxième de ses livres (que je viens de recevoir par courrier) s’intitule « Qui est goy ? Au-delà de la différence ». J’en rendrai également compte dans les mois qui viennent.

« Le scandale juif ou la subversion de la mort » se divise en deux parties : « Vers la Seconde Alliance » et « Histoire de pomme ». Je me suis attaché dans cet article en deux parties aux pages rassemblées sous de titre de cette première partie qui donne son titre à l’ensemble du livre. La seconde partie fourmille de réflexions en constant foisonnement : don Quichotte, Léon Chestov, Nicolas Berdiaev, Benjamin Fondane, Thomas d’Aquin, Franz Kafka, Dostoïevski, etc., sont quelques-uns de ses interlocuteurs.

Juif pied-noir, Bernard Chouraqui ouvre son livre sur une évocation derrière laquelle se profile Albert Camus, celui de « Noces » et de « L’été ». Il s’interroge sur les rapports entre « pieds-noirs » et Arabes ; il s’interroge sur l’absence d’interrogation, sur l’indifférence de ces « pieds-noirs » envers les Arabes tout en déclarant : « Il est vrai aussi qu’ici, comme l’a écrit superbement Camus, le soleil tue les questions ». Ayant vécu de nombreuses années face à la Méditerranée, j’éprouve très intensément cette réflexion de Bernard Chouraqui, ces pages d’Albert Camus — et, à ce propos, on ne peut oublier ce qu’écrit Jean Grenier.

Les Juifs s’assimilaient peu à peu depuis ce jour où ils avaient reçu la nationalité française grâce au décret Crémieux, le 24 octobre 1870. Depuis ce jour, « le judaïsme tendait à devenir pour eux une religion et une culture et non plus ce qu’il avait toujours été pour leurs arrière-grands-parents : une position de rupture d’avec tous les peuples et un refus radical de toutes les cultures ». Les Juifs vont donc se trouver dans une situation d’ambivalence vis-à-vis des Arabes mais aussi d’eux-mêmes. Par contre, ils deviennent de bons français, de vrais français. Exit le Dieu du Sinaï pour l’humanisme occidental athée et permissif. Comme tant d’autres Juifs séfarades de sa génération, Bernard Chouraqui débarque en France en 1962, dans « une ambivalence foncière, pris entre une sensibilité occidentalisée et un judaïsme communautaire ayant évacué sa transcendance. »

Bernard Chouraqui arrive à Paris, ville magnifique mais cruelle pour l’homme qui a vécu dans la lumière de la Méditerranée. Cette grande ville lui fait éprouver la « mort de Dieu », le nihilisme occidental. L’assimilation commencée en Algérie puis le processus d’acculturation provoqué par son arrivée en France attaquent et réduisent considérablement son monde intérieur, ce qui le conduit, dit-il, aux portes de la folie. Dans l’espoir d’y échapper, lui qui n’a presque jamais lu se met alors à lire, à dévorer les livres, ceux des philosophes modernes surtout. Mais ce faisant, il creuse l’angoisse tout en étant de plus en plus convaincu que cette angoisse est la marque même de la liberté. Il fait sienne — et en quelque sorte à son insu — la conception occidentale de l’Être. Pourtant, assez vite, il éprouve des doutes sur l’Être logique des philosophes et sur l’honnêteté de leurs certitudes. Il prend alors ses distances vis-à-vis d’une certaine conception occidentale de l’homme envisagé comme être-pour-la-mort (qu’évoque Martin Heidegger) et il pose cette question : « Si l’homme culturel est un être-pour-la-mort, n’y aurait-il pas plus profondément, au-delà de la culture, un être a-culturel et complètement existentiel qui échapperait à tous les impératifs de l’Être logique, simplement parce que celui-ci, création culturelle, ne serait peut-être que figure ? » Les questions viennent en rafales : Et si l’angoisse n’était pas expérimentation — et marque — de la liberté mais de la servitude ? Et l’inhumanité de la pensée logique ne ferait-elle pas d’elle un mensonge ? Où aller alors ? Comment échapper à ces énormes mécanismes, à ces machines à broyer ? Comment sauter le mur et retrouver la liberté ?

Bernard Chouraqui prend conscience du nihilisme, aboutissement de la culture de l’Occidental, de ses valeurs et de ses croyances englouties dans le raz-de-marée de la modernité, nihilisme dont ce dernier ne peut se détacher puisqu’il procède de sa propre culture… Et insistons : le nihilisme n’est pas dans ce cas l’impossibilité absolue de l’homme, mais la phase terminale de sa propre culture, d’où les accommodements multiples avec le pire. Ce nihilisme est plus terrible encore pour celui qui vient d’ailleurs, le non-Occidental. Si l’Occidental peut s’inscrire dans ce non-lieu qu’est le nihilisme (puisqu’il procède de sa propre culture, redisons-le), le Juif séfarade ne le peut car il est originaire d’une autre culture. Impossible donc pour lui de s’accommoder du non-lieu. Il lui faut sortir du nihilisme et se porter au-delà des représentations logiques, sauter comme un trapéziste, crever l’écran pour arriver pieds joints dans le lieu caché de la réalité — une réalité accessible à tous —, sa véritable patrie, un lieu où vivre pleinement dans la joie et l’amitié.

Il pressent que les barreaux placés par les philosophes et les savants l’ont été avec la complicité passive des malheureux. Son rejet du vieux monde et de ses savants logiciens ne tarde à se formuler. Fuir la réalité-logique (soit la négation-d’homme) pour le lieu a-logique et merveilleux. Fuir l’ensorcellement. Cette lente préparation portée par l’intuition aboutit à une implosion. Balayé l’Être logique des savants et des philosophes pour la rencontre joyeuse avec des êtres particuliers, avec la liberté individuelle !

Mais l’injustice n’en est pas moins ici et là, partout. Comment comprendre la mort ? Par la liberté, une fois encore, la liberté qui enjambe la mort, le malheur et l’injustice et qui rend chaque individu indestructible. C’est du lieu de la liberté première qu’il faut interroger la mort et, ainsi, inverser son pouvoir qui semble tout-puissant en commençant par poser ce postulat : Étant donné que « je » suis immortel, de même que tous les êtres, pourquoi mourons-nous ? Et pourquoi mourons-nous alors que nous sommes immortels, immergés dans la réalité parfaite ? Car ce lieu de la réalité parfaite est aussi le seul lieu où la liberté peut se perdre, une perte qui prend forme dans la mort, symbole et objectivation de cette perte, d’une limite que nous expérimentons en l’envisageant comme inéluctable, d’où la puissance dominatrice de cette croyance qui incite l’homme à opposer à une réalité qu’il juge incontournable l’appareil des religions, des mythes, des mystiques, des vérités, des lois, des sagesses, des certitudes…

 

Mitzpe Ramon

Une vue de Mitzpe Ramon (מצפה רמון) dans le Néguev où Bernard Chouraqui développe son projet. 

 

La mort comme perte humaine de la liberté, la mort comme produit de la peur, la mort produite par nous-mêmes en opposition à la Légèreté originelle, seule réalité face au fantasme de la mort et de la peur et de leurs constructions, autant de forces néfastes venues de nous-mêmes qui croyons en l’inéluctabilité de la mort, qui sommes prisonniers de la logique de notre idolâtrie de la mort. La mort comme construction de la peur, un monde auquel l’homme tente de s’adapter confirmant ainsi et la peur et la mort…

Le péché le plus originel : discriminer entre Adam et Éve, briser l’harmonie entre eux pour les précipiter — et nous précipiter avec eux — dans cette croyance en la matière dont découle l’idée du corps, idée pesante entre toutes.  Ainsi, les êtres passèrent de la liberté et de la plénitude à l’asservissement et à la mutilation. La pudeur n’était rien d’autre que la croyance en la matière dont procédait l’idée du corps, une croyance où se fixa l’idée de mort, une « vérité » fatale. Cette croyance structura le conformisme et l’aliénation, dressa l’homme et la femme l’un contre l’autre, et l’enfant eut à subir cette rivalité.

La réalité de la « matière » qui n’était que fantasme se mit à enserrer la vie de l’homme, de la naissance à la mort. La vie toute entière se trouva dominée par la réalité de la « matière », un fantasme. La dualité entre l’être et l’avoir s’instaura et on oublia que l’avoir était le foyer de la mort. Et voulant s’identifier avec l’avoir, l’être se matérialisa et l’histoire de notre vie devint l’histoire de notre mort. La civilisation se cristallisa autour de notre peur et nous fit mortels. Or, c’est par la mort de la peur que nous aurions pu avoir raison de la mort et en revenir à la Légèreté radieuse. La peur, l’inversion de notre statut originel, promotrice d’une contre-réalité mortelle et fantasmatique. La peur comme dichotomie, expulsant l’homme hors de lui-même et du monde pour le précipiter dans l’irréalité ; et l’expulsion de la peur — la mort de la peur — comme retour à l’incorruptibilité, à la Légèreté radieuse et à l’unité, unité en nous-mêmes et avec le monde.

Dieu, non pas le Dieu des savants et des philosophes, « immémoriale canaille qui légalisait la réalité fantasmatique et mortelle », mais Dieu racine de la Création, loin de la pesanteur humaine.

A mesure qu’il s’émancipe, Bernard Chouraqui comprend que ce bien suprême, la liberté (le recentrage dans ce monde-ci, en un lieu où tout est possible), est une conception issue du peuple juif, son peuple, par la voix de ses prophètes. Le particularisme juif ou la mort déterritorialisée, placée au centre de l’histoire, scandaleusement, dans le but d’attirer à lui tous les peuples. Le particularisme juif est bien un universalisme : rupture avec l’histoire mortelle et ouverture à la rédemption par la Thora. Le sacrifice interrompu d’Abraham où la révélation de Dieu comme anti-mort. Le scandale d’Israël annoncé par Isaïe et Ezechiel pour la rédemption du monde. Le Shabbat comme attestation de la valeur suprême de chaque personne, valeur plus précieuse que l’univers entier. Israël, scandale pour les nations : d’où la suspicion particulière dont il est l’objet. Retour à la Liberté première, retour à Israël et ouverture à la Doctrine des Deux Vérités : l’Élection et la Rédemption.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Bataille de Köln, 5-7 mars 1945, une femme.

 

Il y a quelques années, j’ai découvert le document suivant que j’ai mis en ligne sur ce blog même dans un article intitulé « Carnet 1 » :

http://zakhor-online.com/?p=5180

Dans ce document tourné le 6 mars 1945, à peu de distance de la cathédrale de Köln, un M-26 Pershing du 32nd Armored Regiment (de la 3rd Armored Division) détruit un Panther Ausf.A de la 9.Panzerdivision. Mais le but de cet article n’est pas de souligner l’importance de ce nouveau blindé de l’US Army, exceptionnel à bien des égards, il est tout autre.

 

 Soldats américains dans KölnMars 1945, des fantassins américains dans les ruines de Köln.

 

Avant d’en venir à cette réponse à une question (question qui me sollicitait régulièrement sans que je comprenne pourquoi et réponse qui me fut donnée inopinément), je dois au lecteur quelques précisions sur ce que nous montre la caméra du Sgt. Jim Bates, cameraman au U.S. Signal Corps, dans le document suivant :

https://www.youtube.com/watch?v=GkUnMhD2qTY

En simplifiant, et dans l’espoir de ne commettre aucune erreur. Nous sommes aux abords de la cathédrale de Köln dont la silhouette est omniprésente dans les perspectives de décombres. Deux Sherman sont positionnés dans la Komöndienstraße, obstruée par des ruines. Un obus puis un deuxième touchent l’un des Sherman — voir le document ci-dessus où le chef de char s’extrait de la tourelle avec une jambe en moins. Ces coups au but ont été tirés par un Panther positionné sur le parvis de la cathédrale. Dans une rue voisine avance une unité américaine qui est avertie par radio de ce qui vient d’arriver. Elle reçoit l’ordre d’intervenir avec ses M-26 Pershing, un char capable d’affronter les plus puissants chars allemands, un char très supérieur au Sherman donc.

Jim Bates : « A Tank Commander named Robert Early went on foot to investigate. I asked to go along and we went on the mezzanine of a building and saw the tank. He told me to stay there and he would come back in his tank and try to put the German tank out of commission and I could photograph it ». Jim Bates va filmer la destruction du Panther par un Pershing. Quelque cent dix mètres séparent les deux blindés. Le Pershing tire trois obus perforants de 90mm qui tous font mouche. Le Panther prend feu et finit par exploser.  Cette scène est l’une des plus emblématiques de la Seconde Guerre mondiale. Aucun duel de blindés n’a été filmé avec une telle précision et, surtout, avec une telle charge humaine ; car c’est bien l’homme qui apparaît dans cette séquence, plus que ces masses d’acier : les membres de l’équipage allemand touchés par le Pershing, les membres de l’équipage américain touchés par le Panther, ces civils, ces cadavres de civils et… cette jeune femme qui semble dormir d’un sommeil calme.

 

 Panther touchéLe Panther touché par un Pershing. Un membre de l’équipage tente de s’extraire de la tourelle. 

 

Et j’en viens au sujet même de cet article, à cette réponse trouvée en ligne, hier, 27 août 2016. Ceux qui ont visionné le document de Jim Bates, ci-dessus, auront été à coup sûr intrigués — profondément intrigués — par cette séquence qui montre une jeune femme endormie — blessée ou morte ? — dans une rue de Köln et secourue par des soldats américains. Le visage de cette jeune femme m’est souvent revenu et avec lui bien des questions. Car, enfin, que faisait-elle dans ces rues du centre de Köln hachées et défoncées par les balles et les obus ? Et qui était-elle ? Ces questions me revenaient assez souvent, et à l’improviste, au réveil ou sous la douche, dans la rue ou chez un commerçant… Que faisait donc cette voiture circulant entre deux tanks employés à se détruire ?

Une fois encore, j’ai visionné il y a peu ce document dans lequel semblent s’intercaler des séquences rapportées selon la technique du copier-coller. Et les questions se sont ruées, parmi lesquelles : Que fait cet homme (un civil en chapeau me semble-t-il) qui marche comme à la promenade alors que les balles claquent sous ses talons ? Que fait cette voiture civile qui circule elle aussi comme à la promenade ? Que fait cette jeune femme couchée à côté d’une voiture — celle qui circulait juste auparavant ? — et autour de laquelle des infirmiers américains s’affairent : on lui prend le pouls, on ouvre son col, probablement pour faciliter la respiration (ce qui me laisse supposer qu’elle est encore en vie), avant de la recouvrir d’un manteau) ? A-t-elle survécu ? Bref, les questions à son sujet  ne cessaient de me solliciter.

Mais hier soir donc, alors que j’étais occupé à une toute autre recherche, une vidéo placée sur la droite de l’écran attira mon attention ; je pus lire : Battle of Cologne 1945. A young woman between the… Et sur l’image, je reconnus le visage de celle qui m’interrogeait et au-dessus de laquelle se penchaient des infirmiers américains.

Ces réponses, je les dois à un journaliste allemand originaire de Köln, Hermann Rheindorf. Qu’il en soit remercié. Hermann Rheindorf a mené une recherche méthodique (principalement en 2006/07) à partir d’archives tant américaines qu’allemandes ainsi que de témoignages de survivants des deux côtés. Le passage en question s’inscrit dans un documentaire d’une durée de 170 mn, intitulé dans sa version anglaise « March 1945. Duel at the cathedral – U.S. troops battle for Cologne & the Rhine » (titre allemand « Köln 1945 – Nahaufnahmen: Was Sie und der Rest der Welt nicht wissen »)

http://railtrailsvideo.weebly.com/march-1945.html

 

Sherman touchéUn Sherman touché par un Panther positionné sur le parvis de la cathédrale de Köln. On distingue à l’arrière  du blindé américain le chef de char, Karl E. Kellner, qui, jambe arrachée, tente de fuir son blindé en feu. Il mourra peu après de sa blessure. 

 

Ci-joint, un passage de cette longue enquête menée par Hermann Rheindorf. Des survivants des deux côtés témoignent :

https://www.youtube.com/watch?v=eYkqUG8DLIA

Enfin, deux vidéos, la première en anglais, la seconde en allemand, où il est question de cette jeune femme avec réponses à mes questions :

https://www.youtube.com/watch?v=FFU4q2KkVmA

https://www.youtube.com/watch?v=GUDT9flAOpA&feature=youtu.be

Hermann Rheindorf interroge la mémoire du canonnier du Panther (Gustav Schäfer) et du Pershing (Clarence Smoyer) entre les tirs desquels la voiture civile s’est trouvée prise. J’apprends que cette voiture est une Opel P4, qu’elle est conduite par un épicier, quarante ans, Hans Delling. Il est accompagné de son employée, Katharina Esser, vingt-sept ans. Blessée, et alors que son patron vient d’être tué d’une balle en pleine tête, elle se laisse tomber sur le trottoir après avoir ouvert la portière. C’est elle ! Tout en visionnant ce document, je me laisse aller à penser qu’elle a été sauvée après avoir été soignée dans un hôpital de campagne (field hospital) américain et qu’elle est même peut-être encore en vie… Clarence Smoyer l’Américain et Gustav Schäfer l’Allemand qui ont quatre-vingts ans passés lorsque Hermann Rheindorf les interroge pensent avoir touché l’Opel P4 de leurs tirs. Ils regrettent tout en insistant sur le chaos général et la tension des équipages, sur la mauvaise visibilité , et on peut les croire.

 

Köln Hohenzollernbrücke mit Blick auf den Dom, 1945

Köln
Hohenzollernbrücke mit Blick auf den Dom, 1945

 

Je me suis souvent interrogé sur cette femme comme endormie dans le fracas des combats. Ce visage semblait venir d’ailleurs, d’un avant qui n’avait jamais connu la guerre. J’éprouvais le besoin de mettre un nom sur ce visage, à la manière d’un enquêteur. La réponse est arrivée hier. J’ai cru durant quelques instants qu’elle avait survécu à la guerre, son nom ne figurant sur aucune croix et, surtout, sur aucun registre d’inhumation.

Mes espoirs allaient vite être réduits à rien. Hermann Rheindorf nous révèle ce qui suit. Alors que le secteur semble sécurisé et que la jeune femme repose sur le trottoir dans l’attente d’être évacuée, couchée sur le côté, sous une capote militaire, une unité anti-chars de la Wehrmacht contre-attaque. Les combats reprennent et un char américain finit par rouler sur le corps de la jeune femme. Il n’en reste presque rien, d’où le silence des registres… Une résidente de la Christophstraße a décrit la scène, le 16 janvier 1946, dans une lettre détaillée remise à la police de Köln.

 

Opel P4, la femmeChristophstraße. Progression de l’infanterie américaine. Katharina Esser, couchée sur le trottoir, à côté de l’Opel P4, attend d’être évacuée. 

 

Olivier Ypsilantis

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Des « Je me souviens » cinématographiques et télévisés

 

Il est possible que certains des « Je me souviens » ci-dessous reprennent sous une forme plus ou moins similaire des « Je me souviens » dispersés dans les centaines d’articles publiés sur ce blog. Mais qu’importe ! Je laisse aller ma mémoire !

 

Je me souviens quand mon père installait le projecteur Bell & Howell et l’écran dans le salon pour les projections du dimanche, un 346A Super 8 qu’il surélevait à l’aide d’annuaires téléphoniques après avoir déroulé l’écran hors de son tube et l’avoir ajusté sur son trépied. Je me souviens de l’odeur de plastique que diffusait cet écran, odeur qui dans ma mémoire reste inséparable de ces séances. Je me souviens des Charlie Chaplin, avec mon préféré, « The Adventurer », dont la moindre séquence suffit à me faire revenir dans le salon de l’enfance fait salle obscure ; et je ne puis résister au plaisir de le mettre en lien :

https://www.youtube.com/watch?v=XLZGkZoOvHc

Je me souviens de Jerry Lewis dans « Doctor Jerry and Mister Love », une version burlesque de « Doctor Jekyll and Mister Hyde ». Je me souviens des facéties du Dr Jerry dans son laboratoire.

Jerry Lewis Jerry Lewis et Stella Stevens dans « Doctor Jerry and Mister Love »

 

Je me souviens de « Taxi Blues » (Такси-блюз), un puissant film sur l’U.R.S.S. de la перестройка et de la гласность, sur le tempérament russe, sur « l’âme » russe, sur l’homme enfin, l’homme mis à nu..

Je me souviens de l’étrange destin d’Oskar Werner (Jules), le partenaire autrichien de Jeanne Moreau (Catherine) dans « Jules et Jim » :

http://blogs.timesofisrael.com/the-amazing-wartime-life-of-oskar-werner/

Je ne me souviens pas de m’être ennuyé avec Maurice Pialat, un cinéaste pourtant « ennuyeux ». Je me souviens tout particulièrement de « Passe-ton bac d’abord », l’ambiance.

Je me souviens de l’atmosphère étouffante — les relations intra-familiales — de « Sonate d’automne » d’Ingmar Bergman. Je me souviens de Liv Ullmann dans le rôle d’Eva, la fille, et d’Ingrid Bergman dans le rôle de Charlotte, sa mère.

Je me souviens de « Cría cuervos » de Carlos Saura, du Madrid des années 1970, mon premier contact avec l’Espagne. Je me souviens de la stupéfaction effrayée et dégoûtée de l’enfant, Ana, devant les pattes de poulets dans le réfrigérateur.

Je me souviens de « Young Frankenstein » de Mel Brook, de la chevelure électrisée du Dr Frederick Frankenstein (Gene Wilder) et du strabisme divergeant de son assistant, Igor (Marty Feldman).

 Young Frankenstein

Igor (Marty Feldman) et le Dr Frederick Frankenstein (Gene Wilder)  

 

Des séquences du « Tambour » de Volker Schlöndorff me reviennent souvent, et à l’improviste, comme cette séance de footsie (under table) entre la mère (Angela Winkler) et son amant (Daniel Olbrychski). A ce propos, je me souviens que ce thème est utilisé dans la série russe « Banditskiy Peterburg » (Бандитский Петербург), avec Olesya Sudzilovskaya :

https://www.youtube.com/watch?v=lcSbsz_T_pI

Je me souviens de ces effrayantes séances de roulette russe avec paris dans « The Deer Hunter » de Michael Cimino.

Je me souviens d’avoir vu « La planète sauvage » dans une salle de la rue Champollion. Je me souviens des draags et des oms aussi sûrement que des shadoks et des gibis. Je me souviens du bruit cristallin que faisait l’éclosion brusque les végétaux-minéraux — ou minéraux-végétaux.

Je me souviens du « Bal des vampires » (The Fearless Vampire Killers), avec la belle Sharon Tate dans le rôle de Sarah, la fille des Shagal (les aubergistes), et son mari, Roman Polanski, le réalisateur du film, dans le rôle d’Alfred, l’assistant du professeur Abronsius. Je me souviens de Sharon Tate. J’ai découvert l’horreur de son assassinat lorsque j’étais enfant, par le magazine Paris Match. C’était au cours de l’été 1969. Ce qui m’avait le plus effrayé : ces trois lettres de sang tracées sur un mur : PIG.

 Sharon Tate

Sharon Tate et Roman Polanski dans « The Fearless Vampire Killers » 

 

Nous n’avions pas la télévision ; ma mère la refusait catégoriquement prétextant qu’elle abrutissait petits et grands ainsi que je l’ai déjà écrit. J’ai donc très peu regardé la télévision au cours de mon enfance et de ma jeunesse, hormis au mois de juillet, chez le garde-chasse et sa femme, plus ou moins à l’insu de ma mère, ma mère qui nous réveilla pourtant, en pleine nuit, pour… regarder la télévision. C’était en juillet 1969 ; l’homme s’apprêtait à marcher sur la Lune. La télévision… Je me souviens de quelques épisodes de « Thierry la Fronde », avec Jean-Claude Drouot, et du « Manège enchanté » — l’accent anglais de Pollux m’amusait plus que tout. Mais je me souviens surtout du poste de télévision, avec son coffre en bois verni et son écran enfoncé dans une sorte de marie-louise. Je me souviens qu’un faisan vénéré empaillé y était posé. Mais j’allais oublier ! Je me souviens de la musique qui accompagnait l’horloge ORTF :

https://www.youtube.com/watch?v=VjlS6uZnsg4

Dans les couloirs du métropolitain parisien, je me souviens tout particulièrement de l’affiche annonçant « Le Mariage de Maria Braun » (Die Ehe der Maria Braun) de Rainer Werner Fassbinder, avec Hanna Schygulla. Je me souviens aussi de celle annonçant « Le Fantôme de la Liberté » de Luis Buñuel, une sorte de collage surréaliste : un fessier rose (qui aurait pu être une paire de testicules) monté sur pattes d’autruche, coiffé de la couronne de la Statue de la Liberté et brandissant sa torche, une torche molle, retombant sur elle-même.

A propos d’affiches de cinéma, je me souviens de celle de M.A.S.H., autre collage invraisemblable avec cette entité organique constituée de jambes de femme qui se prolongent en une main plutôt masculine dont l’index et le majeur dessinent le V de la Victoire, l’index étant coiffé d’un casque U.S. M1, une affiche qui figura longtemps au fronton de ce petit cinéma à l’angle de la rue Champollion et de la rue des Écoles, Le Champo.

 Mash

 

Je le souviens d’avoir vu « Bullitt » de Peter Yates en compagnie de mon père, un mois de juillet, au cinéma de l’île d’Yeu. Je me souviens d’avoir vu « Andreï Roublev » d’Andreï Tarkovski et « Dersou Ouzala » de Kurosawa dans des cinémas parisiens — lesquels ? —, en compagnie de ma mère.

Je me souviens de « La Honte » (Skammen) d’Ingmar Bergman, avec Liv Ullmann et Max von Sydow ; mais je ne me souviens pas (comme trop souvent) du cinéma parisien dans lequel j’ai vu ce film.

Je me souviens quand j’avais toujours sur moi L’Officiel des spectacles et, parfois, Pariscope. Je me souviens du bandeau bleu en haut de la page de couverture de L’Officiel des spectacles.

Je me souviens de « El extraño viaje » inspiré du « Crimen de la playa de Mazarrón ». Je me souviens du cadavre caché dans la tinaja de vin :

https://bibliotecanegra.com/curiosidades/el-crimen-de-la-playa-de-mazarron-origen-de-una-de-las-grandes-peliculas-del-cine-espan

Je me souviens de « Demonios en el jardín ». Je m’en souviens par Ángela Molina car l’histoire elle-même s’embrouille dans ma mémoire et part en lambeaux lorsque je m’efforce de la reconstituer ; il me reste donc Ángela Molina. Même remarque avec « Sé infiel y no mires con quién » ; il me reste Ana Belén.

Je me souviens de livres qui ont inspiré des films et de mon égal plaisir à lire ces livres et à voir ces films. Parmi eux : « Le salaire de la peur », « Les choses de la vie », « The Go-Between », « Death in Venice ». Il y en a d’autres mais pas tant, le film s’avérant souvent plus pauvre que le livre qui l’a inspiré.

 Romy Schneider

Romy dans « Les choses de la vie » :

https://www.youtube.com/watch?v=EDzQj2q-PWU

 

Je me souviens de Françoise Fabian dans « Ma nuit chez Maud » d’Eric Rohmer, un temps du cycle des « Six contes moraux ».

Je me souviens de l’immense écran de la Cinémathèque française, au Palais de Chaillot, et de l’imposante silhouette d’Henri Langlois.

Je me souviens que nous nous sommes embrassés pour la première fois au Champo, au cours de la projection de « Lolita » de Stanley Kubrick.

Je me souviens du cinéma La Pagode repensé par Louis Malle.

Je me souviens que j’ai découvert Lucia Bosè dans « Muerte de un ciclista » de Juan Antonio Bardem. Je me souviens de l’avoir retrouvée dans « Satyricon » de Federico Fellini. Je me souviens que le fils qu’elle eut avec le torero Luis Miguel Dominguín, Miguel Bosè, apparaît dans «  Tacones lejanos » de Pedro Almodóvar et dans « Libertarias » de Vicente Aranda. Ci-joint, une suite de photographies de celle qui fut Miss Italia 1947 :

http://fanpix.famousfix.com/gallery/lucia-bose

Je me souviens quand les salles de cinéma et les écrans étaient bien plus grands que ceux d’aujourd’hui.

Je me souviens de Louis de Funes disant « Ma biche » à Claude Gensac. A ce propos, je me souviens des tronches d’ahuris des gendarmes dans cette série qui accompagna mon enfance. Je me souviens plus particulièrement de celle de Christian Marin avec ses oreilles décollées.

 Christian Marin

Christian Marin (1929-2012)

 

Je me souviens de William Jolivard (Bernard Menez) à la recherche de sa crotte dans « Le chaud lapin » et du fou rire qui s’en suivit :

https://www.youtube.com/watch?v=kJ3Tq1R_xzM

« Je me souviens des actualités au cinéma » écrit Georges Perec. Je m’en souviens aussi mais vaguement, si vaguement que je me demande parfois si je n’ai pas rêvé…

 

Olivier Ypsilantis

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Quelques pages d’un carnet – 4/4 

 

Medina Siyâza

Medina Siyâsa (Cieza), vue générale des fouilles.

 

Début février 2016 Cañón de Los Almádenes, entre Calasparra et Cieza, au nord-est de la province de Murcia. Le río Segura (Thader pour les Romains) qui traverse habituellement un paysage plutôt rassurant, avec huertas, a taillé dans ce relief calcaire une gorge étroite et profonde sur quatre kilomètres. Par endroits, sa profondeur dépasse les cent mètres. Nombreuses grottes naturelles sur ses parois ; certaines ont été habitées par l’homme depuis le Paléolithique, comme la Cueva-Sima de La Serreta :

https://www.youtube.com/watch?v=UoqYjZNODXw

Visite de la zone archéologique de Medina Siyâsa, vestiges d’une agglomération musulmane du XIe siècle située sur le Cerro del Casillo (Cieza), une agglomération qui fut la plus importante de la Vega Alta au Moyen Age. Ce sont près de huit cents habitations pour une population d’environ quatre mille habitants. Les vestiges de la muraille et de la forteresse, ultime refuge. Seule une petite partie de ce très vaste ensemble a été fouillée. Reconquête du royaume de Murcia par les Chrétiens en 1243. Rébellion des Mudéjares en 1266, rébellion réprimée par Jaime I de Aragón et suivie de l’expulsion définitive des Musulmans de Medina Siyâsa.

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Nakba, un mot concocté par la propagande palestinienne afin de faire contrepoids à Shoah, afin de l’accoler et, ainsi, de l’élever au même degré de mal radical, absolu — Das radikal Böse. Le principal effort idéologique de la propagande palestinienne est de « coller au cul » d’Israël mais aussi de transposer des notions et des manières d’être qui définissent la vie juive depuis tant de siècles. Par exemple, on va insister à plaisir sur la diaspora palestinienne dans le but d’établir une similitude aussi imposante que possible avec la diaspora juive.

Avant la guerre des Six Jours (1967), Israël est volontiers admiré. L’hostilité envers le pays est alors minoritaire en Occident. Il y a bien quelques individus de l’acabit d’Arnold J. Toynbee (1889-1975), des individus qui à présent pullulent, mais, redisons-le, à l’époque ils sont plutôt rares et peu écoutés. Le romantisme socialiste et pionnier des kibboutzim est encore bien vivant. Survient la guerre des Six Jours. Les intellectuels se font pour la plupart dénonciateurs, avec une virulence variable. Ces intellectuels sont relayés par les magnas de la presse, les responsables des médias, de nombreux responsables politiques, l’AFP, le Quai d’Orsay et j’en passe. En effet, le pouvoir et les décideurs économiques se sentent dérangés : la confrontation avec Israël et « le problème palestinien » énervent le monde arabe dont le coeur s’est mis à battre à l’unisson de celui de « leurs frères palestiniens » — on me pardonnera cet élan lyrique —, le monde arabe dont dépendent alors la quasi-totalité de nos besoins en pétrole, produit stratégique entre tous.

En lien et en huit parties, le passionnant débat qui opposa le Prof. Arnold J. Toynbee au Dr. Yaacov Herzog, au Bnei Brith Hillel House, McGill University, Montréal, le 31 janvier 1961 :

http://pulsemedia.org/2013/04/25/arnold-toynbee-history-israel/

N’oublions pas le rapport entre le premier choc pétrolier (16-17 octobre 1973) et la guerre du Kippour. Certes, ce choc s’inscrit dans un contexte plus large ; il n’empêche que cette guerre initiée par des pays arabes désireux d’effacer l’humiliation de 1967 l’a activé.

N’oublions pas qu’à ses débuts Israël est soutenu par l’U.R.S.S. et ses alliés, à commencer par la Tchécoslovaquie. En 1956, avec la guerre du Sinaï, un changement s’opère dans l’opinion, un changement qui pourrait avoir préparé le basculement de l’opinion en 1967. 1956, Israël s’allie aux deux puissances coloniales en déclin, la Grande-Bretagne et la France, pour attaquer un représentant du Tiers-Monde — un symbole —, l’Égypte de Nasser. On connaît la suite. Il n’en fallait pas plus pour échauffer les masses occidentales post-romantiques et probablement travaillées par quelque chose de plus profond…

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Lire « Political Pilgrims » au sous-titre éloquent, « Western Intellectuals in Search of the Good Society » de Paul Hollander, un livre que Shlomo Ben-Ami qualifie de « livre extraordinaire », un livre qui analyse le rôle tenu par les quatre modèles révolutionnaires pour les intellectuels occidentaux : Cuba, Vietnam, Chine, Union soviétique. Shlomo Ben-Ami : « En Europe, la question palestinienne est le dernier souffle, ou presque, d’un monde post-romantique. »

 

Paul Hollander

L’une des éditions de « Political Pilgrims » de Paul Hollander.

 

 

Ce que dit Yves-Charles Zarka à Shlomo Ben-Ami est particulièrement important : «  Les  Européens ne se soucient plus de définir une base de discussion autour des rapports de forces et des attitudes, mais ils adoptent un point de vue idéologique qui n’a plus de connexion qu’occasionnelle avec la réalité. Vous avez parlé tout à l’heure d’une inversion, en montrant que les Palestiniens ont transposé les catégories de l’histoire juive et la création de l’État d’Israël dans leur propre histoire, c’est-à-dire qu’ils ont repris l’idée d’une diaspora palestinienne, ils se sont identifiés à Jérusalem, ils ont calqué une histoire mythique du peuple palestinien sur l’histoire réelle du peuple juif, avec entre autres le motif de l’exil et la référence à une unité du peule palestinien qui aurait toujours existé : or, toute cette transposition qui est aussi une inversion imaginaire se passe à un niveau idéologique très profond ; elle affecte non seulement la conscience commune, mais aussi les niveaux de la conscience européenne, modifie fondamentalement la perception d’Israël. Je crois que c’est un point très important, fondamental. Finalement, dans la conscience mondiale, Israël devient de plus en plus seul. Cela me paraît une chose extrêmement grave. Peut-on lutter contre ce travestissement de l’histoire ? » Toi qui me lis, relis ces lignes et pénètre-toi de leur lucidité.

Toute cette haine européenne et diversement exprimée d’Israël a un socle : un sentiment de culpabilité et le désir d’en guérir, plus exactement de le passer par-dessus bord. C’est pourquoi l’Europe a les yeux rivés sur Israël, avec un regard a priori hostile. La volonté de vraiment connaître ce pays, de l’intérieur, est quasi inexistante, chez les non-Juifs au moins. Tout Palestinien abattu ou blessé par Israël — et qu’importe les circonstances ! — fait verser des larmes de crocodile aux médias et à la plupart des intellectuels d’Europe. C’est qu’il s’agit d’activer cette thérapeutique destinée à soulager les consciences occidentales en déclarant tantôt ouvertement tantôt à mi-mots qu’Israël se livre à un génocide sur le peuple palestinien. La mystérieuse, la très mystérieuse affaire Mohammed al-Durah a constitué de ce point de vue un acmé, un climax. Les petits morts de faim du ghetto de Varsovie et les petits gazés de Treblinka s’effaçaient, disparaissaient — avaient-ils même existé ? Cette affaire soulagea l’Europe d’où son extraordinaire succès. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’elle titillait le vieux mythe chrétien du Juif tueur d’enfants pour des besoins rituels, mythe assez profondément enfoui mais toujours prêt à ressurgir, vieux mythe inlassablement recyclé, implicitement chez nous, explicitement dans le monde musulman, surtout arabe et turc. En Europe, aire de la Shoah, nous vivons sur des charniers et voulons l’oublier. Analysons donc ces réflexes parfaitement pavloviens que suscite le seul nom ISRAËL.

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Les propositions de l’anarcho-capitalisme sont d’une richesse particulière et ses théoriciens sont parmi les plus originaux et les plus dérangeants. Mais étant donné que les populations sont vérolées par des socialismes divers et autres maux tellement partagés qu’ils n’apparaissent même plus comme des maux…

La privatisation du domaine public a été intensément pensée par l’anarcho-capitalisme, des courants de pensée autrement plus stimulants, dérangeants et intelligents que tous les socialismes.

Bien sûr, il faudrait définir ce qu’est le socialisme. Car qu’est-ce que le socialisme, ce mot qui entre dans la composition de tant de ragoûts, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche ? Socialisme, l’un des mots les plus fourre-tout du langage. Le socialisme étant partout et nulle part, le socialisme étant tout et rien et leurs contraires, on ne peut que perdre son temps à l’incriminer ou à le célébrer. Autant peigner la girafe…

La véritable question (en France surtout) est le poids de l’État. Il est à mon sens devenu un monstre exclusivement occupé à se nourrir lui-même et assez férocement, un énorme tique. Les Français s’anémient ; ils sont devenus des otages de « leur » État. Ne l’auraient-ils pas un peu cherché ?

Au point où en sont les choses, je dois confesser que l’anarcho-capitalisme m’apparaît comme une source d’eau pure et fraîche, loin de ces bains aux eaux stagnantes dans lesquels les foules se trempent et à l’occasion s’oublient.

 

Olivier Ypsilantis

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