Cette pourriture antisioniste issue de la gauche

Cet article a été largement inspiré par des considérations de Simon Epstein, homme d’intelligence mais aussi de courage – l’anti-langue-de-bois.

 

En France, l’antisémitisme et l’antisionisme intellectuels ne sont pas des spécificités de l’extrême-droite. Ils prospèrent assez joliment à l’extrême-gauche (notamment avec les communistes et les trotskystes) et donnent des floraisons diverses qui s’entremêlent.

Petit rappel historique. En 1947, l’U.R.S.S. vote aux Nations Unies la création de l’État d’Israël, de l’État juif, de l’État des Juifs. Les intellectuels communistes français, alors soumis à Moscou, ne trouvent rien à redire. Lorsque l’U.R.S.S. se met à diversement donner dans l’antisionisme voire l’antisémitisme, ces mêmes intellectuels suivent docilement. Lors du « Complot des Blouses blanches », en 1953, peu avant la mort de Staline, le P.C.F. se met à cirer avec vigueur les bottes soviétiques, dénonçant le « cosmopolitisme juif » et le « sionisme », des accusations graves parmi d’autres accusations graves dans l’U.R.S.S. de Staline. Les communistes juifs sont de la partie. Très aimablement convoqués par le P.C.F., ils sont propulsés sur le devant de l’estrade. En effet, ce faisant, le régime soviétique accuse Israël et le sionisme en se prémunissant dans un même temps de toute accusation d’antisémitisme, puisque des Juifs eux-mêmes, etc., etc. Ces Juifs poussent la servilité à un degré extrême : ils déclarent tout bonnement que des médecins juifs pourraient être des empoisonneurs puisque le Dr. SS Josef Mengele, médecin-chef du camp d’Auschwitz, l’avait été… Bref, selon eux, on ne peut exclure que des Juifs, et surtout des Juifs « sionistes », aient voulu empoisonner les dirigeants soviétiques. Les organisations juives communistes font monter la sauce – parmi elles, l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide (U.J.R.E.). La mort de Staline réveille une bonne partie de ce petit monde qui se frotte les yeux et se demande comment il a pu se laisser entraîner dans pareille affaire.

Avec la guerre des Six Jours (1967), les slogans antisémites et staliniens du début des années 1950 sont recyclés. Les communistes français, toujours alignés sur Moscou, ne contestent pas vraiment le droit d’Israël à exister mais multiplient les sous-entendus doucereux et néanmoins fielleux, en 1967 donc, puis en 1973 (avec la guerre du Kippour), en 1982 (avec la première guerre du Liban), en 2006 (avec la deuxième guerre du Liban), sans oublier les Intifada, la Première (1987-1993) et la Seconde (2000-2005), et les opérations liées à Gaza.

 

 

Simon Epstein fait remarquer que c’est au cours des années 1980-1990 que l’influence politique du P.C.F. déclina et sous un double effet, interne et externe. Interne, avec l’élection de François Mitterrand, au printemps 1981, qui activa le Programme Commun (Programme Commun de gouvernement du Parti communiste et du Parti socialiste), ce qui réduisit gentiment l’influence politique des Communistes (de ce point de vue, François Mitterrand se révéla très fin politique). Externe, avec la dislocation de l’Empire soviétique, en 1990-1991. A ces deux facteurs, j’en ajouterai un autre, qui s’étend sur une longue période, la transformation de la société française (pour ne citer qu’elle) et l’effacement progressif du monde ouvrier, principal votant du P.C.F. – je n’ose faire usage du mot prolétariat. Le P.C.F. en mal de « prolétaires » chercha d’autres protégés et son choix s’arrêta sur « les fils et petits-fils de la grande immigration islamo-maghrébine des années 1960 et 1970 ». Et pour rameuter, rien de mieux qu’activer l’antisionisme en sachant par ailleurs que la cloison qui le sépare de l’antisémitisme est fort poreuse. Héritier des techniques de diffamation stalinienne, le P.C.F. s’y entendit, principalement avec son quotidien « L’Humanité », pour vitupérer Israël et les sionistes, Juifs et non-Juifs. Et pour ne pas risquer d’être accusé d’antisémitisme et faire diversion, on se mit à jouer de la grosse caisse, à crier au loup, à dénoncer le racisme anti-arabe et à élaborer un mot de propagande qui a envahi les médias de masse, soit radio, télévision, presse écrite : « islamophobie », une injure et une accusation assenées tout de go, selon une technique parfaitement stalinienne. On se souvient de : « ennemi du peuple », « saboteur », « espion de l’impérialisme », entre autres accusations auxquelles viendra s’ajouter… « sioniste ».

Les communistes qui se trouvent en manque de protégés nous font des grossesses nerveuses à répétition et s’empressent auprès de leurs chouchous. On n’est jamais assez tolérant avec leur coqueluche. Il faut acquiescer à leurs moindres faits et gestes et la justice du pays doit les traiter avec une douceur particulière. Pour séduire plus encore cet électorat, on rajoute une couche d’antisionisme plus ou moins radical, et cet antisionisme est devenu un élément central de ce qui est bien du clientélisme.

Passons aux trotskystes. Eux aussi pratiquent l’antisémitisme militant mais d’une autre manière ; et leur nombre augmente à mesure que décline celui des communistes, et selon le principe des vases communicants. Ils seraient aujourd’hui, malgré leurs divisions, la principale composante de l’extrême-gauche en France. Comme le précise Simon Epstein, les trotskystes propagent un antisionisme qui remonte aux années 1920 et qui n’a jamais été tempéré par les phases pro-israéliennes des communistes, au tout début de l’existence d’Israël, à la fin des années 1940 donc. Les trotskystes n’ont jamais accepté l’existence de l’État d’Israël. Eux aussi pratiquent un clientélisme forcené auprès des communautés arabo-musulmanes de France : il s’agit de remplacer leur base électorale, une classe ouvrière qui s’est embourgeoisée et dont ce qu’il en reste est plutôt séduit par le Front National.

 

 

Les communistes restent attachés à un certain narratif historique, nous rappelle à raison Simon Epstein, un narratif antinazi. Certes, il y eut le Pacte germano-soviétique, mais aussi les sacrifices terrifiants de l’Armée rouge de juin 1941 à mai 1945, sans oublier le courage de nombre de membres de la Résistance communiste en France et autres pays occupés. Profitons-en néanmoins pour rappeler qu’en France le nombre de leurs victimes a été terriblement exagéré, avec cette légende, « le Parti des 75 000 fusillés », légende volontiers gobée et qui tendait à vouloir accaparer toutes les actions de la Résistance dans laquelle figuraient nombre d’anti-communistes. Le narratif trotskyste se garde généralement d’évoquer la Shoah et sa spécificité pour tout englober dans la désignation fourre-tout : « victimes du fascisme » – « victimes du nazisme » serait mieux approprié, me semble-t-il. Simon Epstein : « Il n’en reste pas moins que l’antinazisme, dans toutes ses implications, fait partie de l’héritage idéologique et culturel de plusieurs générations de communistes français. Nul n’oublie, ainsi, que c’est sur l’initiative d’un député communiste, Jean-Claude Gayssot, que fut votée, en 1990, une loi permettant la répression judiciaire de la négation de la Shoah. »

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les trotskystes s’en sont tenus pour la plupart au principe de neutralité, étant entendu que le prolétariat n’avait rien à gagner en s’engageant dans une lutte qui opposait deux adversaires pareillement détestables : l’Allemagne nazie et les Anglo-américains, des traîneurs de sabres à mettre dans le même sac… Quant à la situation particulière des Juifs dans l’Europe occupée, elle n’entra à aucun moment dans leurs préoccupations. Ce narratif se poursuivit après la guerre : deux impérialismes pareillement détestables, un narratif qui pour ne pas perdre de sa « crédibilité » devait continuer à taire la Shoah (et autres atrocités nazies) et à faire comme s’il ne s’était rien, vraiment rien passé… Notons au passage que, jusque dans les années 1980, nombre de responsables trotskystes sont juifs. « S’abstenir de toute évocation du malheur juif les aide – pensent-ils – à camoufler leur origine et à se poser en authentiques militants internationalistes ». Mais, surtout, mettre la Shoah au placard leur permet de préserver leur analyse « équilibrée » – viciée – de la Seconde Guerre mondiale et de ces deux impérialismes antagonistes pareillement détestables. Considérant ce cadre mental, on ne sera pas étonné de constater que certains négationnistes sont originaires de l’extrême-gauche. Le négationnisme n’est pas une spécificité de l’extrême-droite.

 

 

Mais attention ! L’extrême-gauche en France sait instrumentaliser la Shoah, notamment en période électorale. Et Simon Epstein nous signale deux cas « lourds de signification l’un comme l’autre, et qui procèdent d’une même logique » :

Premier cas. En 1984, alors que le Front National de Jean-Marie Le Pen connaissait des succès, l’extrême-gauche s’empressa d’évoquer la Shoah, d’autant plus que si l’extrême-droite balançait des boules puantes en direction des Juifs, elle pointait du doigt le danger de l’immigration arabo-musulmane. L’extrême-gauche s’empressa donc, Shoah à l’appui, de coller une croix gammée sur le parti de Jean-Marie Le Pen et, plus important, de s’émouvoir des atrocités nazies dans le but de combattre le racisme anti-arabe… Simon Epstein : « Dans l’esprit des trotskystes, et plus généralement dans l’esprit de l’extrême-gauche française, la Shoah avait enfin trouvé son utilité historique. Elle permettait de flétrir l’ignominie du racisme et donc de protéger les communautés afro-maghrébines contre l’extrême-droite française. »

Deuxième cas. La première et, plus encore, la deuxième Intifada furent l’occasion pour les trotskystes d’agiter la Shoah en déclarant à tue-tête et à tout-va que, grosso-modo, les Israéliens faisaient aux Palestiniens ce que les nazis avaient fait aux Juifs… Une fois encore, la Shoah avait enfin trouvé son utilité historique. L’évocation de la Shoah qui avait servi à « protéger » les Arabes de France servait à présent à « protéger » les Arabes de Palestine. Simon Epstein : « Dans les deux cas, les souffrances juives sont instrumentalisées au service d’une stratégie de complaisance à l’égard de la population arabo-musulmane de France ». On espère ainsi gagner des voix, se requinquer par le clientélisme.

 

Olivier Ypsilantis

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Johnny (Hallyday), un ami d’Israël.

Les funérailles (nationales) de Johnny se déroulent aujourd’hui, 9 décembre 2017, à Paris, alors que je rédige le présent article. Je les ai suivies ce matin, à Lisbonne, et l’envie d’écrire un petit texte à sa mémoire m’est venue, en m’adressant directement à lui.

 

Cher Johnny,

Tes funérailles ont lieu alors que je travaille à un article consacré à un Allemand antinazi, Friedrich-Percyval Reck-Malleczewen, auteur d’un journal de feu et de colère. Mais une force me pousse vers le poste de télévision alors que je te connais à peine.

Je connais à peine ton œuvre, aussi ne puis-je être l’un de tes fans. Certes, j’admire depuis longtemps ton énergie « bête de scène », et d’abord parce que la scène m’effraye et que, pour tout dire, j’admire le premier venu qui a le culot – ou plutôt le courage, dirais-je – d’y monter. La scène m’effraye et la foule m’épouvante, même la foule sympathique que constituent probablement tes fans.

Je te connais à peine. J’ai quitté trop tôt la France, la France que j’aime par la langue et la culture mais que j’ai quittée car je me sens tout simplement mieux ailleurs. J’ai donc du mal à me sentir « orphelin » comme l’un de tes si nombreux fans, comme celles et ceux que j’ai pu observer ce matin, à la télévision. Et pourtant…

Il y a peu, j’ai publié une photographie de toi, début 2017, dans un article intitulé « Des artistes qui aiment Israël ». Tu n’y es pas en sueur, dans l’habituel déchaînement de son et de lumière, devant un parterre de fans, non ! Tu te tiens de dos, une kippa sur la tête, appuyé contre le Mur des Lamentations, le Kotel. L’une de tes mains est grande ouverte contre l’une des pierres de ce mur plusieurs fois millénaire. Tu cherchais probablement à capter quelque chose de l’immense énergie que recèlent ces pierres. Je le sais car j’y ai moi aussi posé les mains, à la recherche de cette énergie.

 

 

Je n’ai pas été surpris de te voir ainsi, à Jérusalem. J’ai vu là comme une confirmation de l’énergie lumineuse que tu portais – que tu portes encore – et que je pressentais lorsque je surprenais ici et là ta voix, par hasard puisque je n’ai jamais acheté l’un de tes disques ou écouté de bout en bout l’une de tes chansons.

Ces quelques airs surpris ici et là m’ont d’emblée fait comprendre que tu étais du côté de la lumière, que tu refusais tout faux-fuyant, plus exactement que le faux-fuyant te fuyait sachant qu’il n’avait pas sa place chez toi. Ainsi n’ai-je pas été surpris de te retrouver à Jérusalem, simplement, discrètement, loin aussi du sionisme tapageur d’un certain christianisme évangélique auquel tu n’as jamais appartenu.

Ce soir, j’ai écouté quelques-unes de tes chansons, dans le silence d’une nuit de brumes douces et humides, au bord de l’Atlantique, à Lisbonne. Puis j’ai voulu en savoir plus sur tes relations avec Israël ; et j’ai appris que lors de ta première visite dans ce pays, en 2012, tu avais confié (à la Dixième chaîne, à la veille de ton premier et unique concert en Israël) avoir pensé t’y rendre lors de la guerre des Six Jours, mais tu avais précisé : « c’était fini avant que j’arrive ! » Ci-joint, une vidéo où tu confirmes au micro d’Arié Elmaleh, en 2011, ton intention de t’engager dans les rangs de Tsahal :

https://www.lemondejuif.info/2017/12/video-mort-de-johnny-hallyday-a-74-ans-jai-failli-venir-en-israel-lors-de-la-guerre-des-six-jours/

 

Johnny et son épouse Laeticia, à Jérusalem, en 2012.

 

J’ai donc écouté quelques-unes de tes chansons et lu quelques articles qui contiennent des éléments de ta biographie. Et j’ai compris que ton énergie était un exemple, que le découragement prépare de nouvelles énergies, une réorganisation des énergies, que les formes de l’énergie sont multiples, infinies peut-être, mais que la fidélité à soi-même est unique et qu’on ne marchande pas avec elle.

Le chanteur populaire que tu étais – que tu restes – et qui n’était vraiment pas populaire dans le milieu où j’ai grandi me devient proche, et pour diverses raisons parmi lesquelles ta sympathie pour Israël – une sympathie qui, elle, n’attire pas les foules et ne facilite pas les relations. Je n’aurais certes pu éprouver de la sympathie pour toi si tu avais dénoncé Israël car l’hostilité envers ce pays découvre le côté grimaçant de l’homme, son angle minable dans lequel tout finit par s’engouffrer et se dissoudre. Mais, bien sûr, tu ne pouvais éprouver une telle hostilité car tout en toi s’oppose au grimaçant et au minable. Il y a chez les ennemis d’Israël quelque chose de crispé, une oblicité du regard. Je suis presque né avec cette impression et tout m’indique qu’elle sera mienne jusqu’à mon dernier jour.

Voilà, je ne sais ce qui m’a poussé à t’écrire cette lettre : l’émotion devant le petit écran, à l’occasion de tes funérailles, le regret de ne pas avoir assez prêté attention à tes chansons, tant d’autres choses. Je tenais donc à te saluer face à cet océan Atlantique que tu survoles pour Saint-Barthélémy, pour Saint-Barth, à bord d’un Boing 757.

Ton premier succès est « Souvenirs, souvenirs », ce que je viens d’apprendre. Je l’écoute, et ce soir je me souviens de toi et de choses que rapporte cette chanson. Dans cette nuit portugaise de brumes douces et humides, je me souviens… Je te salue Johnny et te souhaite bon voyage.

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Lors de son passage en Israël, Johnny Hallyday confia regretter de venir si tard dans ce pays, un pays où il aurait pu venir en 1967, lorsqu’il vivait dans la famille de Jean-Pierre Bloch (1905-1999), alors membre du comité directeur de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) et qui en deviendra président, un an plus tard, en 1968.

Johnny Hallyday traînait des tristesses d’enfance et d’adolescence, parmi lesquelles celle d’avoir eu un père plus ou moins collaborateur, avec ce poste que Léon Smet avait obtenu en 1943 grâce à l’appui de son beau-frère d’origine allemande, Jacob Mar, qui travaillait à Radio-Paris, une station contrôlée par l’Occupant. Il faut lire l’interview intitulée « L’Homme en noir » que le chanteur donna à Libération, le 5 mars 2011.

 

Olivier Ypsilantis

 

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Grecs et Juifs

 

332 de notre ère, Jérusalem doit ouvrir ses portes à Alexandre le Grand. Flavius Josèphe rapporte les circonstances de cette soumission qui semble tenir de la légende tendancieuse, à commencer par ce refus du grand-prêtre d’accepter la première sommation d’Alexandre par fidélité à un Darius vaincu.

323, mort d’Alexandre et partage entre ses généraux de son immense empire. La Syrie (qui inclut la Judée) est l’enjeu de rivalités entre les Ptolémées (ou les Lagides) et les Séleucides. Aussitôt après la mort d’Alexandre, Ptolémée Ier s’approprie l’Égypte – que ses descendants parviendront à conserver. Par ailleurs, il fonde dans la vallée du Tigre et de l’Euphrate un puissant État dont les souverains seront des membres de la famille de Séleucus Ier, un État successeur naturel des empires assyrien, chaldéen et perse. Suite à cette reconfiguration, les Ptolémées et les Séleucides sont à nouveau en conflit. En effet, pour l’État maître des régions du Tigre et de l’Euphrate, il est impératif de s’assurer une ouverture sur la Méditerranée afin de maintenir le contact avec le monde grec ; c’est pourquoi les souverains séleucides établissent à Séleucie puis à Antioche la capitale de leur empire. Les Ptolémées d’Égypte, inquiets de voir une telle puissance se constituer aux portes de la vallée du Nil, ne restent pas les bras croisés ; et la lutte se poursuit entre ces héritiers d’Alexandre, une lutte prolongée et embrouillée. On peut la résumer ainsi : de 320 à 198, ce sont plutôt les Ptolémées qui détiennent le pouvoir en Palestine ; tandis que de 198 à 168, ce sont incontestablement les Séleucides. Les Juifs ne semblent pas avoir vraiment souffert de ces changements, les représailles touchant plutôt la Samarie.

 

Le partage de l’Empire d’Alexandre.

 

D’une manière générale, et surtout sous les Ptolémées, les Juifs bénéficient d’une grande liberté et de faveurs. Encouragés par les souverains, les Juifs se répandent dans le monde grec. Les souverains grecs voient en eux une population réceptive à la culture grecque, une population qui fournit par ailleurs des soldats de valeur. Ainsi Antiochos III transporte-t-il (à en croire Flavius Josèphe) deux mille familles juives de Babylonie en Phrygie et en Lydie pour tenir le pays. Démétrius Ier demande au grand-prêtre Jonathan trente mille hommes pour qu’ils occupent les places fortes de son royaume et entrent dans sa garde personnelle. Dans plusieurs villes, et en particulier dans les cités fondées par les Séleucides et les Ptolémées, les Juifs obtiennent, semble-t-il, un statut leur conférant des droits à peu près équivalents à ceux des citoyens les plus privilégiés, les « Macédoniens » comme on les appelait en Égypte. Les Grecs semblent alors plutôt favorables aux Juifs, d’autant plus que les élites juives de la diaspora sont fortement attirées par l’hellénisme. Grecs et Juifs sont appelés à s’entendre, mais…

Le premier affrontement violent entre le judaïsme et l’hellénisme eut lieu sous le règne d’Antiochos IV Épiphane (entre 175 et 168). Je n’entrerai pas dans les détails de cette affaire et me contenterai de signaler qu’elle eut pour origine non pas une hostilité entre Grecs et Juifs mais entre Juifs hellénisants et Juifs traditionnalistes. Antiochos IV Épiphane fut entraîné malgré lui dans ce qui relève d’une histoire de famille. Suite à des événements internationaux (guerre contre Ptolémée VI) puis à des désordres intérieurs, Antiochos IV Épiphane crut que les Juifs traditionnalistes étaient à l’origine de ces désordres et il prit la malheureuse décision d’interdire leur religion et d’instaurer le paganisme à Jérusalem, ce qui eut entre autres effets d’unir Juifs hellénisants et Juifs traditionnalistes. Antiochos IV Épiphane n’était pas un ennemi de la religion juive : il fut victime des circonstances et prit une décision inappropriée.

Cette remarque en amène une autre. C’est bien à cette époque (seconde moitié du IIe siècle) que datent, dans l’état actuel de nos connaissances, les premiers textes gréco-romains franchement anti-juifs. Dans cette tradition, un certain Posidonius d’Apamée qui, entre autres bobards, rapporte qu’il a libéré un prisonnier grec capturé par des Juifs désireux de l’engraisser afin de le sacrifier et de manger sa chair, une cérémonie au cours de laquelle ces derniers jurent de haïr à jamais les Grecs. Cette accusation de meurtre rituel précède de plus d’un millénaire une autre accusation, la première du genre lancée par un moine chrétien, Thomas de Monmouth, en 1144 – voir l’affaire Guillaume de Norwich.

Un contemporain de Posidonius d’Apamée, Apollonius Molon, met au point nombre de clichés qui seront triturés par la littérature anti-juive tant grecque que romaine. Rappelons que cette hostilité à l’égard des Juifs n’a rien à voir avec un quelconque concept de race – un concept moderne. N’y voyons pas non plus de l’envie. Les Juifs de la diaspora étaient plutôt de condition modeste et certains ragots colportés dans l’Occident chrétien n’avaient pas cours dans le monde gréco-romain païen. Il s’agit d’un antijudaïsme culturel et religieux, la religion juive prescrivant un mode de vie différent qui pouvait perturber voire irriter les non-Juifs. A ce propos, la philosophe anti-judaïque Simone Weil n’a probablement pas eu de mal à trouver des textes décrivant les Juifs comme sectaires et intolérants et, ainsi, apporter de l’eau à son moulin.

 

Les provinces de l’Empire romain

 

Il y a peu, j’ai trouvé un extraordinaire document, extraordinaire dans la mesure où il répondait, au moins en partie, à une question qui me tourmentait depuis longtemps : pourquoi ces violences des Grecs d’Alexandrie envers les Juifs de la ville sous le règne de Caligula ? Ce document : « Les origines de l’antijudaïsme dans le monde grec » d’Adalberto Giovannini, propose une clé de lecture : « Je crois maintenant que l’antijudaïsme grec est directement lié à l’intervention romaine dans l’Orient grec à partir du IIe siècle avant notre ère. Le problème des origines de cet antijudaïsme grec ne peut se comprendre, à mon sens, que dans le contexte d’une relation à trois partenaires : les Romains, les Grecs et les Juifs ». Mais quelles sont les relations respectives entre ces trois partenaires, à partir du IIe siècle avant notre ère ?

Dès 200, Rome mène la danse, entre expéditions militaires et tractations diplomatiques, tandis que les monarchies grecques sont mises au pas les unes après les autres. Les Juifs ne peuvent rester indifférents à ces changements. Ils savent qu’après la défaite de leur suzerain Antiochos III, ils ont intérêt à s’entendre avec Rome ; et les Romains comprennent l’intérêt qu’ils peuvent avoir à se rapprocher des Juifs. Ainsi, en 161, un traité d’alliance est conclu entre le Sénat et les Juifs, ce qui permet à ces derniers de gagner leur indépendance religieuse et politique vis-à-vis des Séleucides, et d’étendre leur territoire. Mais tandis que les Juifs gagnent en liberté et en prospérité grâce à Rome, les Grecs, eux, tombent toujours plus dans la servitude. Pourtant, l’antijudaïsme grec qui se développe n’est pas une simple réaction à cette situation, elle a une cause plus profonde, toujours selon Adalberto Giovannini : « Ce qui me paraît essentiel et qui n’a pas été, à ma connaissance, pris en compte jusqu’ici, c’est que l’intervention de Rome a non seulement permis aux Juifs d’Israël de se libérer de la tutelle séleucide, mais qu’elle a aussi et peut-être plus encore amélioré la condition des Juifs de la diaspora, qu’elle a en fait renversé complètement, dans les cités grecques, la hiérarchie des relations entre Juifs et Grecs. Ainsi que je vais essayer de le montrer maintenant, c’est à mon avis ce renversement de hiérarchie qui est la véritable cause de l’antijudaïsme grec. »

La plus grande violence anti-juive dans le monde antique grec a eu lieu en 38, sous le règne de Caligula donc. D’après la documentation accessible, les Grecs d’Alexandrie éprouvaient une certaine irritation envers les Juifs mais ils n’avaient rien pu faire contre eux compte tenu de la protection que leur avaient accordée Auguste puis Tibère, protection à laquelle Caligula mettra fin. De nombreux spécialistes ont expliqué l’irritation des Grecs envers les Juifs par les tentatives de ces derniers pour intégrer le corps civique d’Alexandrie, la Boulè (Βουλή), symbole d’autonomie politique à laquelle les Grecs n’avaient plus accès. Selon Adalberto Giovannini, cette explication est insuffisante. On sait que le privilège pour les Juifs de vivre conformément à leurs lois et coutumes fut considérablement amplifié par César et perdura jusqu’à la christianisation de l’Empire romain au IVe siècle.

 

La vieille ville d’Alexandrie

 

En 48, mais aussi après la troisième guerre de Macédoine et la guerre qui opposa Antoine et Cléopâtre à Octave, les Juifs surent jouer la carte des vainqueurs, ce qui augmenta l’irritation des Grecs. Pour Adalberto Giovannini, les causes de l’irritation des Grecs envers les Juifs tiendraient à « la nature même de ces privilèges ».

Les Grecs ne refusèrent à aucun moment le droit de cité aux Juifs, tout au moins le suppose-t-on puisque jamais ces derniers ne sollicitèrent la protection de Rome à ce sujet. Ce qu’ils demandaient, c’était la possibilité de vivre selon leurs propres lois et coutumes tant en Israël qu’en diaspora. Les Grecs étaient plutôt tolérants à l’égard des étrangers qu’ils accueillaient dans leurs cités, libéraux envers les associations et les cultes, allant jusqu’à mettre à leur disposition un lieu pour qu’ils se réunissent et pratiquent leurs rites ; ils attendaient néanmoins que ces étrangers s’adaptent à leur mode de vie et se soumettent aux lois de la cité. Or, la loi mosaïque mettait un écran à cette attente et les Grecs s’en irritaient. Les privilèges accordés par Rome augmentèrent leur irritation. Ils les percevaient comme une ingérence dans leur propre vie.

Les Grecs ne haïssaient pas et ne méprisaient pas, ils éprouvaient néanmoins envers les non-Grecs un sentiment de supériorité (et pour diverses raisons), un sentiment activé par les conquêtes d’Alexandre le Grand et la formation des monarchies helléniques où les Grecs et les Macédoniens constituaient l’élite. Par ailleurs, ces royaumes hellénistiques entretenaient avec les anciennes cités de Grèce et avec les fondations d’Alexandre et de ses successeurs des relations de bienveillance et de générosité. Aussi l’autorité romaine leur fut-elle intolérable comme l’étaient les privilèges accordés aux Juifs. Adalberto Giovannini conclut : « A partir du moment où les Juifs avaient choisi de se mettre sous la protection de Rome, la réaction hostile des Grecs était inéluctable. »

Les souverains grecs qui engageaient des mercenaires juifs pouvaient, entre autres choses, leur garantir la liberté religieuse ou leur permettre de se doter d’une organisation propre, mais ils ne pouvaient faire plus : ils avaient encore plus besoin des Grecs que des Juifs, et accorder à ces derniers la possibilité de suivre la loi mosaïque dans toute sa pureté revenait à porter atteinte à l’autonomie des Grecs qui, par exemple, n’envisageaient pas de voir le fonctionnement de la cité perturbé par le sabbat. Jusqu’à la conquête romaine, les Juifs de la diaspora grecque durent s’adapter et ne pas respecter le sabbat et autres prescriptions mosaïques aussi rigoureusement qu’ils l’auraient probablement souhaité.

A en croire certains documents, c’est entre le milieu du IIe siècle et le milieu du Ier siècle que les Juifs de la diaspora grecque auraient obtenu de droit ou de fait une bonne partie des privilèges qui leur seront accordés en bloc par César, en 47. Cette diplomatie romaine envers les Juifs a probablement favorisé leur expansion dans le monde grec. Au début du IIe siècle, les Juifs y étaient très peu présents, en dehors des royaumes séleucide et lagide. Un siècle plus tard, il y avait des communautés juives plus ou moins importantes dans toutes les cités grecques. Redisons-le, la protection dont ils bénéficiaient explique en grande partie ce phénomène ; mais il ne faut pas oublier la très forte natalité du peuple juif alors, une natalité très supérieure à celle des Grecs et des Romains qui, eux, pratiquaient, et de diverses manières, la limitation des naissances.

Cette étude d’Adalberto Giovannini est riche en propositions ; elle ne met en aucun cas un point final à l’étude de l’antijudaïsme dans le monde grec de l’Antiquité tardive, l’antijudaïsme et non l’antisémitisme, un sentiment moderne, j’insiste. Parmi ses propositions, un élément de réflexion considérable : l’antijudaïsme – ou, plus simplement, l’irritation, voire la colère – des Grecs d’alors est consécutif à la domination romaine en Méditerranée orientale. Et n’oublions pas sa proposition : « Le problème des origines de cet antijudaïsme grec ne peut se comprendre, à mon sens, que dans le contexte d’une relation à trois partenaires : les Romains, les Grecs et les Juifs. »

 

Olivier Ypsilantis

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« Le temps détruit », un film.

« Non. Il y aurait été beaucoup plus facile, moralement, de faire face au danger. Mais c’est une autre forme de courage qui nous est demandée : assez proche du renoncement. Il faudrait évidemment, pour retirer tous ses fruits de l’épreuve, s’efforcer à la totalité du don : accepter de tout perdre. Mais la faiblesse de l’homme – son adorable faiblesse – gît dans sa mémoire et son imagination », Maurice Jaubert.

 

Pendant les longs mois d’attente de la “drôle de guerre”, trois soldats ont écrit presque chaque jour à celles qu’ils aimaient : Maurice Jaubert le musicien, Paul Nizan l’écrivain et Roger Beuchot (le père du réalisateur de ce film, Pierre Beuchot né en 1938) l’artisan peintre en lettres. Nombre de compositions de Maurice Jaubert sont très connues même si le nom de leur auteur l’est moins : Maurice Jaubert a beaucoup œuvré pour le cinéma, notamment pour « Quai des Brumes », « L’Atalante », « Zéro de conduite » et autres grands classiques.

« Le Temps détruit » est l’histoire de cette vie quotidienne de la “drôle de guerre” racontée à travers les lettres d’amour que ces trois hommes envoient inlassablement à leurs femmes avant d’être tués. Le titre du film, « Le Temps détruit », est inspiré de cette déclaration de Paul Nizan : « Le temps que je vis sans toi est du temps détruit », probablement adressée à sa femme, Henriette Alphen. Des compositions de Maurice Jaubert, notamment pour les trois films ci-dessus cités, accompagnent ce film.

« Le temps détruit » est un film en noir et blanc et en couleur de 35 mm, durée 73 mn, sorti sur les écrans en 1985. Tout d’abord, il y a ces trois petits textes qui annoncent la mort de trois soldats : Paul Nizan, Maurice Jaubert et Roger Beuchot. J’ai vu ce film le 15 décembre 1985, par un jour gris et froid, dans une salle obscure de la rue Champollion, cette petite rue parisienne qui va de la rue des Écoles à la place de la Sorbonne et où les cinémas (d’art de d’essai) étaient si nombreux que j’avais pris l’habitude de l’appeler rue des Cinémas, tout simplement. Je connaissais Paul Nizan pour avoir lu « Antoine Bloyé », un jour d’été, en Bretagne. L’ambiance de ce livre m’avait étreint comme m’avait étreint celle des romans d’Emmanuel Bove. Et les deux essais (de fait, ses premiers livres) de Paul Nizan, puissamment pamphlétaires, « Aden, Arabie » et « Les Chiens de garde », m’avaient subjugué. Je me revois en rapporter certains passages sur un petit carnet à couverture rigide.

 

Le père et la mère de l’auteur, Roger Beuchot (1912-1940) et Charlotte Ochérowitch. Mariés en 1934, parents de trois enfants, Monique, Pierre (l’auteur de ce film) et Michèle, née cinq mois après la mort de son père.

 

Pierre Beuchot écrit : «  Mon père est mort à vingt-huit ans dans le désastre qui suivit la “drôle de guerre”. J’avais deux ans. Des milliers d’hommes, plus de cent mille dit-on, sont morts comme lui dans ces combats oubliés. Parmi eux, le musicien Maurice Jaubert et Paul Nizan, l’écrivain. Sans doute les ai-je aimés autant pour les écrits et les musiques qu’ils ont laissés, que pour avoir partagé le même destin que mon père. »

Ce film à la construction rigoureuse est tout en retenue, ce qui contribue grandement à sa valeur. Il n’est pas question de titiller les glandes lacrymales, comme n’hésitent pas à le faire tant de réalisateurs. Il y a les lettres de ces trois hommes à leurs épouses et à leurs enfants, et ces Actualités de septembre 1939 à juin 1940, côté allemand et côté français. Côté allemand (Archiv fur den Wissenschaftlichen film, Postdam R.D.A.) : mécanique impeccable et triomphante de l’avant. Côté français (Archives filmées : ECPA, Gaumont, Pathé, INA) : l’arrière tient le rôle principal : chansonnettes sentimentalistes du music-hall, processions religieuses avec cierges et dentelles, éloge de la charrue et de la brouette, rien que du moche, rien que du pitoyable.

Mort de Roger Beuchot du 166e Régiment d’Infanterie de Forteresse. Le témoignage suivant a été rapporté par un soldat de son groupe : « Beuchot a été affecté à mon groupe dès son arrivée au régiment et a combattu à mes côtés à la bataille du Canal de la Marne-au-Rhin. Il a été tué par deux éclats d’obus à la nuque le 18 juin 1940 vers huit heures du matin, est tombé sous mes yeux à la première pièce du fusil-mitrailleur de mon groupe. Nous étions en position à cent cinquante mètres de la route de Sarrebourg et étions placés à quelques mètres de la bordure sud du canal. Je n’ai pas pu prendre ses papiers vu que nous étions sous un violent bombardement et que nous nous sommes repliés aussitôt. Étant prisonnier, je suis repassé par cette même route et, à quelques mètres sur la gauche, avant d’arriver au pont, j’ai remarqué un monticule de terre où je suppose qu’il aurait été enseveli par les troupes allemandes. »

Ce témoignage m’a particulièrement marqué car il me confirmait dans une impression. En effet, au cours de la projection de ce film, une séquence m’a intrigué : on y voyait un canal bordé d’arbres, mais rien ne ressemblant plus à un canal bordé d’arbres qu’un autre canal bordé d’arbres, je ne me suis guère arrêté sur cette impression de déjà vu. Ce n’est que quelques semaines après, en consultant la plaquette des Éditions Connaissance du Cinéma, que mon impression s’est vérifiée. J’avais longé ce canal et j’avais emprunté au cours de manœuvres la route qui passe sous le pont en question. Je me suis tout d’abord souvenu d’une marche en hiver, dans la neige, au clair de lune, le long de ce canal. Les casques luisaient faiblement et on n’entendait que les semelles crisser. Ce fut l’un de mes rares moments de bonheur, loin de l’ennui de la caserne (à Sarrebourg) et de ces scènes dignes de Georges Courteline et de Léon Werth. J’étais donc passé à l’un de ces endroits où s’étaient déroulés les durs combats de juin 1940, sur le Canal de la Marne-au-Rhin, j’étais passé devant la sépulture (probablement provisoire) où avait été inhumé (semble-t-il) le père de Pierre Beuchot, Roger Beuchot.

 

Enregistrement de la Fête Fantastique : Georges Truc, Pierre Vellones, Henri Médus et Maurice Jaubert au piano (au premier plan, fumant la cigarette), 1937

 

Mercredi 19 juin 1940, à quelques heures du cessez-le-feu, Maurice Jaubert, capitaine du génie de réserve, est à la tête de sa compagnie quelque part dans les bois d’Azérailles (Meurthe-et-Moselle). Vers midi, il est blessé par une rafale de mitrailleuse ennemie. Transporté à l’hôpital de Baccarat, il décède sur la table d’opération.

 

Paul Nizan (1917-1940)

 

Paul Nizan est mort le 23 mai 1940. Extrait d’une lettre écrite par la comtesse de Coëtlogon, propriétaire du château de Cocove (Pas-de-Calais), et adressée à la mère de Paul Nizan, interprète et agent de liaison : « Votre fils n’a pas eu le temps de souffrir. Il a été tué chez moi, au premier étage, par une balle entrée par la fenêtre et qui l’a atteint à la tête. Une heure environ avant cette tragédie, j’avais conversé avec lui qui me sollicitait d’aller me mettre à l’abri avec ma nombreuse famille, mon personnel, mes ouvriers et leurs familles. Il me disait ses inquiétudes et me promettait de venir dans mon abri aussi souvent que possible pour me tenir au courant, car nous étions directement sous les tirs de tanks allemands. Au bout d’une heure, comme tout était calme, je suis sortie avec deux de mes fils. Les troupes avaient déserté la maison, mais un bruit anormal nous intrigua et je montai pour trouver votre malheureux fils qui venait d’être touché, avait perdu connaissance et rendait le dernier soupir. »

 

Olivier Ypsilantis

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Un poète marrane portugais, victime de l’Inquisition : Antônio Serrão de Castro.

 

Antônio Serrão de Castro (s’orthographie parfois Crasto) est un poète portugais du XVIIe siècle. De nombreux critiques l’ont jugé poète médiocre parmi d’autres poètes médiocres du Baroque portugais. L’historienne Benair Alcaraz Fernandes Ribeiro n’a pas voulu s’en tenir à cette appréciation. En fouillant dans des archives (à Torre do Tombo) et des bibliothèques (à Lisboa et Coimbra), elle exhuma des documents qui remettaient en question ces jugements hâtifs, des poèmes en grande partie inédits, méconnus non seulement du grand public mais aussi de nombre de spécialistes.

Antônio Serrão de Castro naît en 1610, à Lisbonne, quatrième enfant d’une famille cristã-nova (terme par lequel sont désignés les Juifs convertis au christianisme) de la moyenne bourgeoisie. Le père, Pedro Serrão, est pharmacien et tient boutique Rua dos Escudeiros, une rue de Lisbonne aujourd’hui disparue, une rue très commerçante. Dans le Portugal de ces années, la profession de pharmacien est interdite aux cristãos-novos. Néanmoins, le père et deux de ses frères aînés exercent sans problème cette profession qui se transmet de père en fils. Quand Pedro Serrão meurt, Antônio est jeune et la pharmacie passe à ses frères aînés. Il poursuit ses études et écrit déjà des poèmes qui se mettent à circuler dans Lisbonne sous forme de fascicules manuscrits dans lesquels il fait usage de pseudonymes parmi lesquels Manuel de Alfama et Francisco Ralé. Marié après trente ans avec une cousine, Francesca, Antônio devient responsable de la pharmacie familiale. Les bénéfices qu’il en retire lui permettent d’entretenir une nombreuse famille.

 

Le monument aux massacres du 19-20-21 avril 1506, à Lisbonne.

 

Les pharmacies sont alors des lieux de rencontre et, de ce fait, elles tiennent un rôle important dans la vie sociale. Le tempérament chaleureux et enjoué d’Antônio attire de plus en plus de clients, séduits par cet excellent pharmacien par ailleurs réputé pour son esprit et ses boutades. Il mène une vie plutôt tranquille dans un pays à l’histoire agitée : avec la domination espagnole, l’ascension sur le trône du Duque de Bragança, en 1640 (sous le nom de João IV, premier souverain d’un Portugal indépendant), les engagements contre l’Espagne afin de protéger cette souveraineté nouvelle, le couronnement d’Afonso VI en 1662, les intrigues de palais, la mise à l’écart du roi avec la prise du pouvoir par le frère, D. Pedro, en 1668, qui par ailleurs lui vole sa femme, D. Maria de Saboia, la présence de plus en plus inquiétante du Tribunal de l’Inquisition, autant d’événements rapportés en vers par Antônio et chantés au cours de commémorations dans les académies de lettres.

En 1663, Pedro Duarte Ferrão, neveu d’Antônio, réactive la Academia de Singulares. Ce dernier participe à ses activités, ce qui lui donne la possibilité de voir ses vers imprimés en deux volumes par ladite académie. Les publications de cette académie seront sévèrement jugées par les critiques littéraires. Avec du recul, ces jugements ne tiennent pas : une bonne partie de la poésie des Singurales sont de précieux témoignages sur l’intense vie culturelle lisboète au XVIIe siècle. Ses sessions donnent lieu à des discussions d’une haute tenue sur les sujets les plus variés, ce qui ne l’empêche pas d’accorder une place à l’amusement et à la distraction, à une poésie plus prosaïque. Parmi les importantes contributions des Singulares, celles d’Antônio, avec les ecfrasis : ses membres commentent par la poésie les productions picturales du principal représentant du Baroque portugais, Bento Coelho da Silveira. Ces écrits des Singulares sont d’autant plus précieux que nombre de peintures de ce maître ont été détruites par la catastrophe de 1755.

Parmi les poèmes publiés par les Singulares Acadêmicos, une critique ouverte de la société portugaise et ses institutions, à commencer par l’Église – soit l’Inquisition, la Inquisição. Ainsi, dans un poème intitulé « São Francisco Xavier », Antônio Serrão de Castro se moque de ce miracle très célébré, miracle selon lequel le saint aurait sauvé l’équipage d’un navire en effleurant de son pied – « su santo pé » – l’eau salée, la transformant ainsi en eau douce. Ce poème qui réjouit le peuple n’est pas du goût de la Santa Inquisição. La majorité des Singulares Acadêmicos sont des cristãos-novos, d’origine juive donc. Ce segment de la population portugaise est alors regardé avec suspicion par l’Église et le Tribunal do Santo Ofício qui voit les cristãos-novos comme autant de crypto-juifs (cripto-judeus) supposés mettre en danger l’édifice social chapeauté par l’Église.

Un incident survenu à Odivelas, dans la région de Lisbonne, avec profanation d’une image du Christ, attire les foudres de l’Église sur les cristãos-novos qui sont envoyés en nombre, à partir de mai 1671, dans les prisons du Santo Ofício. Parmi ces derniers, des familles entières de riches commerçants. En mai 1672, des Acadêmicos Singulares en relation avec ces derniers sont à leur tour emprisonnés.

Le 24 mai 1672, commence pour Antônio Serrão de Castro son « Morgado de Misérias », pour reprendre ses mots insérés dans un poème où il sous-entend son héritage juif, avec cette strophe : Mas não há maior desgraça / Nem mais lastimoso caso / Do que um triste nascer / Por herança desgraçado.

Il est accusé de judaïser. Ses biens sont saisis, sa boutique est fermée, sa famille se disperse à la recherche de refuges. Peine perdue, l’année suivante tous sont rattrapés à la suite de dénonciations : ses trois fils, ses trois sœurs, deux neveux et une cousine. Procès, interrogatoires. 1672, 1673, 1674, des années de prison. En 1674, le Jésuite António Vieira (une extraordinaire figure chrétienne du XVIIe siècle portugais), défenseur des Juifs, obtient du pape un ordre par lequel l’Inquisition portugaise doit libérer tous ceux contre lesquels aucune sentence n’a encore été prononcée. Voir Breve Pontifical « Cum dilecti » promulgué par Clément X, le 3 octobre 1674. L’Inquisition obtempère. Les autodafés sont suspendus car trop visibles, mais elle n’en continue pas moins son travail. Les prisonniers ne sont pas libérés, les interrogatoires se poursuivent et de nouvelles prisons sont ouvertes. 1676, Antônio Serrão de Castro et sa famille sont toujours emprisonnés. Compte tenu de sa détermination à ne pas confesser sa pratique occulte du judaïsme (?) et à ne pas dénoncer des suspects (?), une sentence de mort lui est présentée, un coup de bluff destiné à le faire craquer, les condamnations à mort étant pour l’heure interdites par décision papale. Mais il tient bon. Il écrit sur le papier qu’il parvient à se procurer. Le poème le plus connu de cette période, un long poème intitulé « Os ratos da Inquisição », sera publié par l’érudit lisboète Camilo Castelo Branco (1825-1890) en 1883. En 1681, les Inquisiteurs parviennent à se faire restituer tous leurs pouvoirs auprès du pape Innocent XI. Ils vont rattraper le temps perdu et préparer un grand autodafé à partir des centaines de dossiers en cours.

La famille d’Antônio Serrão de Castro et lui-même sont tourmentés au point que tous finissent par avouer ou/et dénoncer dans l’espoir d’échapper au bûcher (fogueira), tous à l’exception de l’un de ses fils, Pedro, étudiant en théologie dans le prestigieux Colégio da Congregação do Oratório, à Lisbonne, Pedro qui ne cesse de mettre en avant, et sincèrement, sa foi dans le Christ mais qui est condamné au bûcher.

 

Intérieur de la synagogue Shaare Tikva de Lisbonne, 1902-1904.

 

 Le 10 mai 1682, après 3 636 jours dans les geôles (dos des anos menos dois dias, selon les propres mots), Antônio Serrão de Castro revoit la lumière du jour… pour participer à un atroce spectacle, un autodafé d’une importance extraordinaire. Dans cette procession de pénitents, outre le poète, de nombreux membres de sa famille – je passe sur leur liste et les peines respectives qui leur sont infligées.

Selon les chroniqueurs de l’époque, cet autodafé fut le plus spectaculaire qu’ait connu la capitale portugaise, avec la présence de l’Inquisiteur Général D. Veríssimo de Lencastre, monté sur un magnifique destrier blanc, et celle des plus hauts représentants du royaume dont le roi D. Pedro II et la reine Maria Francisca de Sabóia. Un chapelain anglais, témoin direct, en publiera une description minutieuse, en 1730, faisant usage des mots horrendum ac tremendum Spectaculum, une horreur qu’explique en grande partie la volonté des Inquisiteurs de faire une démonstration de leurs pouvoirs devant le peuple, après six années durant desquelles ils avaient dû se réfréner, suivant les injonctions papales.

Pedro, le fils d’Antônio, est condamné à mort pour n’avoir pas cédé, et il est « misericordiosamente » étranglé (avant d’être brûlé) pour avoir répété jusqu’à la fin qu’il était un bon chrétien.

Sur les cent sept condamnés de cet autodafé du 10 mai 1682, quatre-vingt-un sont des cristãos-novos accusés de crypto-judaïsme ; et tous les condamnés au bûcher figurent parmi ces derniers, soit : Gaspar Lopez Pereira, marchand de quarante-trois ans ; Antônio de Aguiar, marchand de trente-trois ans ; Miguel Henriques da Fonseca, avocat de quarante-deux ans ; et, enfin, Pedro, le fils d’Antônio Serrão de Castro, trente ans. La sentence pour Antônio Serrão de Castro : Confisco de bens, abjuração em forma, cárcere e hábito penitencial perpétuo, instrução na fé católica, penitências espirituais.

 

Auto de fé, Portugal.

 

Le « spectacle » terminé, Antônio Serrão de Castro est libéré. Les Inquisiteurs lui demandent de prendre en charge les deux enfants qu’il lui reste ainsi que deux sœurs et deux neveux. Il a tout perdu : ses biens, son commerce et son prestige. Il approche des soixante-dix ans et il est presqu’aveugle. Il ne lui reste plus qu’à vivre d’aumônes. Le membre le plus apprécié de la Academia dos Singulares se retrouve à mendier dans les rues de Lisbonne. Il obtient à l’occasion quelque argent d’un poème ; et la poésie reste sa raison de vivre. Il avait chanté la Vierge (voir ses ecfrasis sur des peintures de Bento Coelho da Silveira) et le Christ, il se tourne vers des personnages de l’Ancien Testament, à commencer par Job auquel il se compare. Il meurt en 1684, seul, dans un gourbi de la capitale portugaise.

Dans son étude intitulée « Um morgado de misérias : subsídios para o auto de um poeta marrano », écrite sous la direction d’Anita Novinsky, Benair Alcaraz Fernandes Ribeiro s’est efforcé de ne pas s’en tenir à la condition de cristão-novo d’Antônio Serrão de Castro, si souvent évoquée par les historiens, mais de mettre l’accent sur son influence en tant que poète et intellectuel sur la société lisboète de son époque, en exhumant des écrits (essentiellement des manuscrits) très peu connus, y compris des spécialistes, proposant ainsi une compréhension amplifiée d’une œuvre qui va du burlesque au dramatique, témoignage d’une existence qui connut la reconnaissance et l’aisance matérielle puis la misère, une misère marquée du sceau de l’infamie.

Pour ceux qui veulent en savoir plus et qui lisent le portugais, je conseille deux études : celle de Heitor Gomes Teixeira : « As Tábuas do Painel de um Auto : Antônio Serrão de Castro » et celle de Benair Alcaraz Fernandes Ribeiro : « Um Morgado de Misérias. O Auto de Um Poeta Marrano ». Il existe bien d’autres études mais je préfère ne conseiller que celles que j’ai lues.

Olivier Ypsilantis

 

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Des “Je me souviens”…

 

En Header, deux pages des “Je me souviens” de Georges Perec.

 

C’est un peu comme Perec que je me souviens / De l’académie des neuf et des temples égyptiens, chante MC Solaar dans « Les temps changent ».

 

Je me souviens de mon plaisir à suivre les exploits de Quick et Flupke, à me glisser dans l’ambiance que définissent ces images aux couleurs franches et aux plans simples avec larges à-plats purs de tout détail, la marque Hergé.

 

Quick et Flupke de Hergé

 

Je me souviens de l’antre du bouquiniste du 15 rue de l’Odéon. Et mes souvenirs me replacent plutôt dans ces jours de pluie qui donnaient à l’antre un aspect bien mystérieux et qui exaltaient l’odeur (mais il me faudrait dire le parfum) du vieux papier, une odeur qui était déjà une promesse de voyage – le plus vaste des voyages : la lecture.

Je me souviens du bruit que faisait chacune des portes qui me conduisaient à l’appartement de ma grand-mère, rue Delambre, à Paris, surtout de celui que faisaient les portes de l’ascenseur. Je ne puis penser à elle sans que ne me reviennent ces bruits, simples, précis, mécaniques. Je me souviens de l’odeur du tapis persan dans son entrée, une odeur de laine et de poussière légère, un tapis sur lequel je faisais manœuvrer les soldats de plomb qui avaient appartenu à mon père. J’aimais tout particulièrement les spahis dont les longues capes rouges retombaient en lourds plis sur les croupes de leurs chevaux.

Je me souviens de l’odeur de la cire dans le grand escalier en chêne de Cesson et du O’Cedar Mop que la domestique passait sur chacune des marches, sur les paliers et les parquets des pièces.

Je me souviens d’avoir lu « Le faisceau de Georges Valois » de Jean-Maurice Duval alors que je venais d’arriver à Toulouse, en 1990. Cette lecture reste inséparable de mes premières impressions de cette ville empoissée par le soleil d’été où les moustiques (avec la Garonne et ses canaux) venaient nous agacer jusque dans le centre-ville. Quant au livre lui-même, je me souviens de l’avoir lu avec attention, mais sans lui prêter pour autant une importance particulière, pas plus d’importance que je n’en prête généralement aux doctrines politiques ou sociales. Je les range assez vite dans le cabinet des curiosités après les avoir étudiées.

Je me souviens de « I remember » de TQ Feat. Jagged Edge :

https://www.youtube.com/watch?v=iGCuf4vkt3c

http://www.songlyrics.com/tq-feat-jagged-edge/i-remember-lyrics/

Je me souviens de l’édition dans laquelle on nous avait fait étudier « Les rêveries du promeneur solitaire » de Jean-Jacques Rousseau, Le Livre de Poche, avec un fond vert pâle sur lequel ressortait une fleurs d’églantier, de rose sauvage donc, d’un rose très pâle. A ce propos, je me souviens que Jean-Jacques Rousseau écrivit sur des supports variés, en particulier des cartes à jouer.

 

Notes prises par Jean-Jacques Rousseau sur une carte à jouer pour « Les rêveries du promeneur solitaire »

 

Je me souviens de « Eu Me Lembro » de Clarice Falcão et Silva, avec refrain : E foi assim que eu vi que a vida / Colocou ele/ela pra mim / Ali naquela terça-feira/quinta-feira / De setembro/dezembro / Por isso eu sei de cada luz / De cada cor de cor / Pode me perguntar de cada coisa / Que eu me lembro :

https://www.youtube.com/watch?v=olbbAuQUZd4

Je me souviens de Tout l’Univers, cette revue publiée par Hachette qui se définissait comme la première revue encyclopédique hebdomadaire. Je me souviens de mon plaisir à y mémoriser des mots issus de lexiques variés : animaux préhistoriques, flore sous-marine, éléments d’armures, armes, voiles de grands voiliers, etc., un plaisir plus grand que celui que me donnaient les meilleurs desserts. Je laissais les mots fondre dans ma bouche…

Je me souviens de Savignac, de Villemot, de Loupot, de Paul Colin, de Cassandre, de Cappiello, de Carlu et d’autres affichistes, je m’en souviens car ma mère m’en parlait volontiers. Ainsi, je ne puis entendre l’un de ces noms sans penser à elle. Mais tant de choses me font penser automatiquement à elle : Monet, l’architecture romane, Rouault, Soutine, Foujita, le Quattrocento (avec Fra Angelico surtout), tant de choses. Mais lorsque je dis que je me souviens des affichistes ci-dessus énumérés, il faut entendre deux choses. Hormis Savignac et Villemot, je me souviens des autres noms par des livres feuilletés, d’abord en compagnie de ma mère qui me les commentait lorsque j’étais enfant. Quant à Savignac et Villemot, je me souviens de certaines de leurs affiches dans les rues et le métro de Paris, Villemot surtout. Ma mémoire me permet de mettre quelques-unes d’entre elles en situation : des stations du métro de Paris – leurs noms ? – et des abribus JC Decaux. Dans mon souvenir, ces affiches sont toutes Orangina. A ce propos, je me souviens de mon plaisir à visiter sa première grande rétrospective, à la Bibliothèque Forney, dans le Marais. Au cours de cette exposition (c’était dans les premiers jours de l’année 2013), je me suis souvenu – j’ai revécu – mon plaisir face à ces affiches qui m’ôtèrent à la grisaille parisienne et banlieusarde, à la tristesse du métro.

 

L’une des nombreuses affiches de Villemot pour Orangina

 

 Je me souviens de Lara Fabian qui n’oublie rien de rien… :

https://www.youtube.com/watch?v=L6BZFz4wh5g

Je me souviens qu’Alain Poher a été deux fois président de la République (par intérim) et que des rigolos laissaient entendre que d’intérim en intérim il finirait bien par faire un septennat…

A ce propos, je me souviens que le septennat a été aboli (pour le quinquennat) par Jacques Chirac, suite à un référendum.

Je me souviens (Eu lembro) d’avoir étudié la conjugaison du verbe lembrar dans une pastelaria-confeitaria de Lisbonne.

Je me souviens de la chambre de Biarritz où, dans un coin du plafond, se lisaient les éclats lumineux du phare de la pointe Saint-Martin. Je m’endormais en les comptant.

Je me souviens de « Je me souviens encore mieux de Je me souviens » de Roland Brasseur, sous-titré « Notes pour Je me souviens de Georges Perec à l’usage des générations oublieuses et de celles qui n’ont jamais vu » :

https://sites.google.com/site/rolandbrasseur/3—autour-du-je-me-souviens-de-georges-perec

Je me souviens de « Me acuerdo » du Portoricain Vico C. Me acuerdo cuando te entregaste a mí / me acuerdo como me aferraba yo a ti… :

https://www.youtube.com/watch?v=z7NGZWD0bf4

Je me souviens de « I remember » de Damien Rice, de ce passage surtout (j’ai oublié les autres) : I remember it well / There was wet in your hair / I was stood in the stairs / And time stopped moving.

Je me souviens de ces cafés toulousains où je relevais des brèves de comptoir, et de cette « Tentative d’épuisement d’un lieu toulousain » (encore un exercice pérecquien) à laquelle je travaillai, un été, sur la place du Capitole.

 

La place du Capitole à Toulouse

  

Et, une fois encore, je me souviens de « Je me souviens » et de « Les temps changent » de MC Solaar :

https://www.youtube.com/watch?v=kykALhgZ9zc

https://www.youtube.com/watch?v=FIZGNAF1j00

Je me souviens en cours d’espagnol de l’attention qu’il nous fallait prêter à la différence d’emploi entre les verbes recordar et acordarse de. Me acuerdo, me recuerdo…

Je me souviens du documentaire de Luiz Fernando Lobo, « Eu me lembro » (voir les Caravanas da Anistia, au Brésil dans ce cas). Cette formule incantatoire, « Je me souviens » (et dans toutes les langues du monde, le portugais-brésilien en l’occurrence), est aussi une arme de dénonciation, une arme politique :

https://www.youtube.com/watch?v=BqZVzVRuDE8

Olivier Ypsilantis

 

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Fey von Hassell, « prisonnière de sang » – 3/3

 

Les « prisonniers de sang » entrent en contact avec un autre groupe de prisonniers, les « Scandinaves ». Presque tous font partie du gouvernement formé à la hâte sous les ordres du général Géza Lakatos, juste avant l’arrestation de Miklós Horthy. « Leurs manières impeccables portaient l’empreinte caractéristique de la noblesse austro-hongroise ». La pression soviétique ne cesse de s’accentuer et à la peur d’être liquidé par les S.S. s’ajoute celle de tomber entre les mains des Russes. Fey confesse que si elle est antinazie, elle n’en est pas moins anti-communiste.

8 février 1945, départ. Camions puis trains. Dans un wagon à bestiaux délabré. A Dantzig, transfert dans un wagon à bestiaux plus spacieux « qui devait être notre demeure pendant trois semaines ». Trois jours à attendre dans l’immense gare de triage de Dantzig, avec constamment le sifflement des bombes. Peu après le départ de leur train, la gare est entièrement détruite. Dans le wagon juste derrière le leur, enfermés, des parachutistes allemands : « Dégoûtés de la guerre, ils avaient accepté d’être parachutés de nouveau derrière les lignes allemandes, et d’espionner pour le compte des Soviétiques. Ils avaient été repris, et j’imaginais sans peine le sort qui les attendait entre les mains des S.S. »

Lauenburg. Sont logés dans un bâtiment scolaire au centre de la ville. 22 février, départ dans un convoi extraordinairement long transportant prisonniers, troupes, réfugiés et bétail. 27 février, le convoi arrive à Eberswalde, à moins de quarante kilomètres de Berlin, où il fait halte quelques jours avant de se diriger vers Buchenwald. Arrivés dans ce camp, les Sippenhäftlinge sont logés dans un baraquement à part qui avait été détruit (puis reconstruit, peu avant leur arrivée) dans un bombardement dont avait été victime la princesse Mafalda, fille du roi d’Italie, Victor-Emmanuel III. Le groupe retrouve d’autres « prisonniers de sang », parmi lesquels Maria von Hammerstein-Equord dont le mari, Kurt, avait démissionné de son poste de chef d’état-major de la Wehrmacht lorsque Hitler était arrivé au pouvoir et chez lequel on se réunissait pour discuter des moyens d’en finir avec le régime nazi. L’un de ses fils avait participé à l’attentat du 20 juillet.

 

Sigismund Payne Best (1885-1978), photographie de Charmes Doran.

 

Le nombre des « prisonniers de sang » s’élève à présent à trente-quatre. Parmi eux, le frère du général Erich Hoepner, exécuté en août 1944, et Fritz Thyssen. 16 mars, un Fieseler Fi 156 Storch tourne au-dessus du camp et atterrit dans un champ voisin. Aux commandes, Lita, la femme d’Alex, qui s’efforce de suivre le groupe dont elle avait perdu la trace après son départ du Stutthof. 27 mars, Lita est de retour avec, à bord, Elizabeth et Clemens von Stauffenberg. Ce dernier avait été évacué sur hôpital du camp de Sachsenhausen. 3 avril 1945, encore un ordre de départ. On fait monter le groupe dans trois autobus de l’armée. Les « prisonniers de sang » se trouvent à présent sous les ordres de deux S.S. : l’Obersturmführer Ernst Bader et l’Untersturmführer Edgar Stiller. Chemin faisant, « deux autres véhicules apparurent au détour du virage derrière nos autobus en stationnement ». Dans le premier, Monsieur et Madame Blum ; dans le deuxième, trois hommes qui sont emmenés par la Gestapo. Ces trois hommes : Josef Müller (un membre de la Résistance allemande) et deux militaires : le commandant Franz Liedig (de l’état-major de la Marine) et le capitaine Ludwig Gehre (un proche collaborateur de l’amiral Wilhelm Canaris). Ludwig Gehre est conduit au camp de Flössenburg où il est pendu avec l’amiral Wilhelm Canaris, le général Hans Oster et d’autres. Pour d’étranges raisons, Josef Müller et Franz Liedig sont épargnés et rejoindront le groupe. Dans le chaos général, les S.S. ne savent plus où conduire les Sippenhäftlinge. Arrêt à Regensburg (Ratisbonne), à la prison d’État où Fey retrouve d’autres Sippenhäftlinge parmi lesquels le colonel Horst von Petersdorff, un antinazi de la première heure et un vieil ami de ses parents, et Vassili Kokorin, le neveu de Molotov. Sympathise avec le capitaine Sigismund Payne Best. Départ vers le sud. Arrêt à Schönberg où ils sont logés dans une école désaffectée. Fey partage une salle avec les Stauffenberg, les Hofacker et les Thyssen. L’appartement qui avait été celui du directeur de l’école est attribué à Monsieur et Madame Blum. Le pasteur Dietrich Bonhoeffer est emmené par la Gestapo ; il sera pendu le 9 avril 1945 au camp de Flossenbürg. Fey apprend que l’avion de Lita von Stauffenberg a été abattu pas la chasse américaine. Alexander von Stauffenberg a tout perdu : après ses deux frères exécutés, Berthold et Claus, sa femme est tuée aux commandes de son avion ; de plus, sa maison et sa précieuse bibliothèque ont été détruites dans un bombardement. Fey admire sa contenance.

16 avril, départ dans des autobus crasseux. Traversée de Landshut détruit la veille par un bombardement américain. Arrivée à Munich. « En approchant de la ville, on avait l’impression que de nombreux immeubles étaient encore debout. Mais en gagnant le centre je vis qu’il n’y avait rien derrière les murs. Les maisons étaient en trompe l’œil, comme un décor de théâtre ». 17 avril, arrivée à Dachau. « Une fois de plus, nous ne comprenions pas bien pourquoi nos geôliers nous traitaient subitement mieux. Les uns prétendaient que les S.S. nous ménageaient à l’approche de la reddition devenue inévitable, les autres soutenaient que nous allions servir de monnaie d’échange avec d’importants prisonniers détenus par les Britanniques et les Américains ». Les bombardements s’intensifient et la peur de périr dans un bombardement se fait certains jours plus forte que celle d’être liquidé par les S.S.

 

Pasteur Dietrich Bonhoeffer (1906-1945)

 

25 avril, départ. Les Sippenhäftlinge montent à bord de camions et d’autobus. Dans le camion où Fey a pris place, Kurt von Schuschnigg et sa femme Vera, ainsi que le pasteur Martin Niemöller. En route vers le sud. Au cours d’une halte, elle se présente à Monsieur et Madame Blum. « Quoique juif, Monsieur Blum ne semblait nourrir aucune animosité à l’égard du peuple allemand. A ses yeux, le nazisme était une aberration historique qui avait séduit bien d’autres nations européennes en dehors de l’Allemagne ». 26 avril, arrivée au camp de Reichenau, tout près d’Innsbruck, où elle retrouve les Sippenhäftlinge au complet, soit environ cent vingt personnes de quinze à seize nationalités, les Allemands représentant environ le tiers. Dans une soutane violette défraîchie, l’évêque de Clermont-Ferrand, Monseigneur Gabriel Piguet (deviendra Juste parmi les Nations), le prince François-Xavier de Bourbon-Parme (en tenue rayée des KZ et décharné), le prince Philip de Hesse (qui cherche des nouvelles de sa femme, la princesse Mafalda, tuée à Buchenwald), le fils du maréchal Badoglio et le fils de l’amiral Horthy, deux hommes que Hitler considère comme des traîtres. Autres figures de ce « gratin international », dont Fey von Hassel fait un portrait plus ou moins poussé : le Dr. Hjalmar Schacht, le général Alexander von Falkenhausen, le colonel Bogislaw von Bonin. Fey tente d’obtenir des informations sur ses deux petits garçons, mais « personne ne se souciait de problèmes qui n’appartenaient pas à l’avenir immédiat ».

Départ du groupe à bord de quatre gros autocars. Col du Brenner. 27 avril, alors que le jour se lève, les autocars arrivent dans la petite ville de Villabassa (Niederndorf), non loin de Dobbiaco (Doblach), dans le Tyrol italien. L’Obersturmführer Ernst Bader et l’Untersturmführer Edgar Stiller laissent les Sippenhäftlinge sous la garde de jeunes S.S. Aussitôt deux prisonniers, dont le colonel Bogislaw von Bonin, exigent qu’on les laisse descendre de l’autocar. Les S.S. de plus en plus hésitants, considérant l’évolution de la situation, les laissent partir. Ces deux prisonniers ont saisi une bribe de conversation de gradés S.S. : il serait question de placer des explosifs sous l’autocar et de liquider les prisonniers. Bogislaw von Bonin sait que le quartier-général de la Wehrmacht pour la région se trouve non loin. Par ailleurs, son chef, le général Heinrich von Vietinghoff, est un ami. Il le trouve sans peine. L’Untersturmführer Edgar Stiller, l’Obersturmführer Ernst Bader et d’autres gardiens ne tardent pas à être désarmés par le major Werner von Alvensleben alors qu’ils sont attablés devant de la bière et des saucisses dans une auberge de Villabassa. Werner von Alvensleben, un ami des parents de Fey, le frère de l’homme de la S.D. d’Udine. « Lorsque je lui demandais des nouvelles de ce frère, le major dit sèchement : “Il vaut mieux n’en point en parler. Comme vous pouvez l’imaginer, c’est la brebis galeuse de la famille ! Il a toujours été nazi, et je souhaite par égard pour sa mémoire qu’il ne voie pas la fin de la guerre” ».

 

Des Sippenhäftlinge libérés, avec, au centre, en uniforme, le colonel Wladislaw von Bonin.

 

Lago di Braies, dans les montagnes au-dessus de Villabassa. Les « prisonniers de sang » sont logés dans un hôtel qui offre une bonne position défensive aux hommes de Werner von Alvensleben en cas d’attaque des S.S. 4 mai, au retour d’une excursion, Fey et Alex (von Stauffenberg) voient les Américains pour la première fois. Werner von Alvensleben et ses hommes sont placés sous bonne garde. Sigismund Payne Best prend la parole pour exprimer son respect envers ces soldats qui s’apprêtent à partir en captivité. Les soldats et les officiers américains ignorent tout de ces personnalités ; même les noms de Léon Blum et de Kurt Schuschnigg ne leur évoquent rien.

Un portrait intellectuel (relativement peu flatteur) du pasteur Martin Niemöller, devenu symbole de la résistance chrétienne au nazisme, et avec lequel Fey converse à Lago di Braies : « En réalité, Niemöller était un homme simple et courageux, mais certainement pas le grand penseur ou philosophe que l’on croyait. »

La joie de Fey d’en avoir fini avec ce cache-cache avec la mort, mais aussi la tristesse d’avoir à se séparer d’un groupe avec lequel elle a partagé tant d’épreuves, en particulier Alexander von Stauffenberg pour lequel elle éprouve une grande tendresse.

Départ le 10 mai 1945 pour Vérone, à bord d’un convoi américain ; puis avion pour Naples où les Sippenhäftlinge se séparent : « Dans la confusion du moment, personne ne songeait à dire au revoir ou bonne chance. Je suppose que nous croyions alors nous revoir bientôt. Mais j’avoue tristement que je ne devais revoir aucun de mes compagnons de captivité non allemands ». Les Allemands du groupe sont envoyés à Capri, dans le village d’Anacapri, à l’hôtel Paradiso Eden pour interrogatoires d’identité. Les militaires (parmi lesquels Bogislaw von Bonin) sont dirigés vers une prison militaire, en Allemagne. Alex est toujours là. Arrivée de Detalmo. Retour à Naples puis Rome. Lui reviennent ces vers de Goethe : « La tristesse n’est pas toujours compagne de la souffrance / La fortune n’apporte pas toujours la joie. »

 

Le pasteur Martin Niemöller (1892-1984)

 

Le dernier chapitre rend compte de la recherche (fort compliquée) des deux enfants, Corrado (Corradino) et Roberto (Robertino), entreprise par Ilse, la mère de Fey, restée en Allemagne. 11 septembre 1945, date du premier anniversaire de son arrestation à Brazzà, Fey reçoit un télégramme qui commence ainsi : « Enfants retrouvés sont avec ta mère stop… » Grâce à une jeep de l’armée américaine et à un ordre de mission spécial, Fey et Detalmo franchissent le col du Brenner et foncent vers l’Allemagne, vers Ebenhausen, chez Ilse von Hassell. Ils y retrouvent leurs deux enfants qui sont là depuis la fin juillet 1945, alors que nous sommes fin octobre 1945 ! Ilse von Hassell, la vaillante grand-mère, n’avait pu les avertir considérant l’état de l’Allemagne. Ses recherches avaient fini par la conduire à Wiesenhof bei Hall pour y retrouver Corrado et Roberto, rebaptisés Vorhof, Conrad et Robert Vorhof. La responsable du centre elle-même ignorait la véritable identité des enfants, mais « connaissant les habitudes des S.S., elle soupçonnait que cette fausse identité offrait une certaine ressemblance avec la vraie (…), car VorHoff était manifestement inspiré de Von Hassell ». Dix jours après ces retrouvailles, tous les SS Kinderheim devaient être fermés : « Passé ce délai, les enfants non réclamés seraient adoptés par des paysans de la région, et sans doute perdus à jamais. »

Il existe probablement d’autres témoignages sur cette histoire très particulière inscrite dans la Seconde Guerre mondiale. Hormis celui de Fey von Hassell, je ne connais que celui de Léon Blum, des souvenirs narrés dans un petit livre dont je recommande la lecture, « Le dernier mois ». Le 3 avril 1945, Léon Blum et sa femme sont extraits de Buchenwald et, après un mois de pérégrinations, ils se retrouvent dans le Tyrol italien, où, le 4 mai 1945, ils aperçoivent les premiers Américains. Ce journal retrace ce dernier mois de captivité, d’où le titre. Léon Blum est un excellent écrivain – le lit-on encore ? J’ai abordé son œuvre sur les conseils d’un ami, avec « A l’échelle humaine » écrit à Buchenwald (juste avant « Le dernier mois » donc) où il fut interné de la fin mars 1943 au début avril 1945.

Ci-joint, le trailer d’un film qui s’efforce de rendre compte de cette histoire très particulière, « Hostages of the SS » :

https://zdf-enterprises.de/en/catalogue/international/zdfefactual/history-biographies/hostages-of-the-ss

Et une visite à Brazzà qui tient une place centrale dans ces pages de Fey von Hassell :

https://www.youtube.com/watch?v=inh3Fp92feI

 

Olivier  Ypsilantis

 

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Fey von Hassell, « prisonnière de sang » – 2/3

 

Fin 1943, la guerre se rapproche. Fin novembre, les Alliés lancent une vaste offensive dans la région de Naples. Fey craint d’être coupée de Detalmo, aussi décide-t-elle de partir pour Rome, un dangereux voyage (son train sera mitraillé par l’aviation) dans des trains bondés, lents, sales et malodorants. Elle le retrouve à Rome alors qu’il est recherché par la Gestapo. Son logement est un véritable nid de Résistants. Dans le garage, des cartes imprimées en secret destinées à guider les prisonniers évadés qui cherchent à rejoindre les troupes alliées.

Fey est de retour à Brazzà pour Noël qu’elle célèbre avec ses deux enfants, Corradino et Robertino, des gens de la maison et les officiers allemands qui occupent la villa. « Je les avais invités car je connaissais la nostalgie des gens du Nord au moment de Noël ». Elle reçoit la visite de son frère, un antinazi, blessé sur le front Est. Fey l’Allemande doit jouer en finesse. Par exemple, elle veille à vendre les produits agricoles de son domaine sans jamais céder à la tentation du marché noir. La Résistance ne tarde pas à la retirer de sa liste noire.

 

Claus Schenk Graf von Stauffenberg (1907-1944)

 

Alors que Brazzà est occupé par les Allemands depuis une dizaine de mois, une bombe explose le 20 juillet 1944 au quartier-général de Hitler, à Rastenburg, en Prusse-Orientale. 9 septembre, on lui annonce l’exécution de son père. Elle n’ose y croire, elle n’y croit pas vraiment. Elle est écrouée à la prison d’Udine durant dix jours avant d’être reconduite chez elle où elle est consignée. Mais le mécanisme est enclenché et elle doit se préparer à un « voyage ». Première étape, Innsbruck, au quartier-général de la Gestapo puis dans un hôtel où elle est séparée de ses enfants avant d’être conduite à la prison centrale – pour beaucoup, une étape vers les camps. Fey nous donne alors à voir une galerie de portraits (j’ai pensé à ceux que nous donne à voir Françoise Frenkel, à la maison d’arrêt d’Annecy), la prison laissant beaucoup de temps à l’observation.

22 octobre, jour de ses vingt-six ans, Fey est « libérée ». Un SS lui annonce : « Nous partons faire un petit voyage ». Où ? En Silésie (alors province allemande). En train vers Innsbruck. Des ruines partout et des villes désertées. Des foules immenses en mouvement vers l’ouest, mal vêtues, aux visages fatigués et anxieux ; et des armées en mouvement vers l’est. Trois jours et trois nuits de voyage. Arrivée à Reinerz (aujourd’hui Rynàrec en Tchécoslovaquie) où une voiture les conduit à travers la forêt jusqu’à un charmant hôtel isolé, le Hindenburg Baude. Elle y retrouve des Stauffenberg et elle commence à comprendre la raison de son arrestation et de tout ce trimbalage : « Nous avions en commun d’être apparentés à ceux qui avaient projeté d’assassiner Hitler ». Parmi les hôtes-détenus de l’hôtel, outre les six Stauffenberg, six Goerdeler et trois Hofacker. Tout en discutant avec eux, le schéma de l’attentat et de son échec commence à lui apparaître. L’Opération Walküre aurait pu réussir même si Hitler avait survécu à l’attentat. Mais pour ce faire, il aurait fallu couper les lignes téléphoniques du quartier-général de Hitler. Moment crucial : le soir même de l’attentat, alors que des éléments de la Wehrmacht commandés par Otto Ernst Remer investissent le ministère de la Propagande, celui-ci apprend que Hitler est en vie, et il se hâte d’écraser la conspiration à Berlin…

 

Melitta (Lita) Schenk Gräfin von Stauffenberg, née Schiller (1903-1945).

http://home.earthlink.net/~earthmath17/melitta.htm

 

La répression s’étend à celles et à ceux qui sont unis aux conspirateurs par les liens du sang, soit les ascendants ou les descendants directs ou collatéraux. Mais ce système implacable offre des bizarreries. Ainsi, Fey apprend que sa mère et sa sœur ont été arrêtées puis libérées sur l’insistance de son frère Wolf Ulli qui s’est offert à la Gestapo pour prendre leur place. Chose extraordinaire, les femmes ont été libérées et, plus extraordinaire encore, Wolf Ulli a été laissé en liberté.

Parmi les hôtes-internés du Hindenburg Baude, les Stauffenberg dont Fey se sent très proche, à commencer par Alexander (Alex), le frère aîné de Claus, professeur d’histoire ancienne à l’université de Munich. Fey nous donne une fois encore à voir une galerie de portraits hauts en couleur, les portraits des Sippenhäftlinge au Hindenburg Baude. Alexander a un frère jumeau, Berthold, exécuté par pendaison. Son frère Claus a été fusillé. Alex parle volontiers de ses deux frères à Fey. Il lui parle aussi de sa femme, Melitta (Lita), pilote d’essai et ingénieur aéronautique parmi les meilleurs. Elle a poursuivi son métier dans l’espoir d’aider sa famille, ce qu’elle fera avec son avion. Fey rend compte sans détour de la séduction particulière qu’exerce sur elle l’aîné des frères Stauffenberg. Cette Allemande devenue italienne a connu son pays d’origine et ses compatriotes dans ce qu’ils ont de pire ; et « Alex fut la première personne à me restituer tous les aspects positifs, tous les bons côtés de la nation allemande : sa culture humaniste, sa sérénité intellectuelle, son intégrité morale. »

30 novembre 1944. Retour à la gare de Reinerz. Voyage dans un wagon de troisième classe, entassés. Arrêt à Breslau. Nuit dans un hangar glacé et vide. Dorment à même le sol. Après moins de vingt-quatre heures, tous offrent un aspect lamentable, à commencer par les Goerdeler qui ont l’air de sortir d’une poubelle et qui se plaignent à tout propos, tandis que les Stauffenberg gardent leur dignité et leur maintien « qui s’apprennent dès le plus jeune âge ». En train. Arrivée par une nuit glaciale au camp du Stutthof. Le groupe est placé dans un baraquement à part, entouré d’une cour vide, en périphérie de ce vaste camp. Fey apprend qu’ils ont séjourné au Hindenburg Baude parce que la construction de ce baraquement avait pris du retard. Bien qu’ils ne soient soumis à aucun travail et aucun sévices, les détenus s’affaiblissent et le commandant du camp s’inquiète : il a reçu l’ordre express de Himmler : que les Ehrenhäftlinge soient maintenus en vie afin de pouvoir éventuellement servir de monnaie d’échange. L’inquiétude du commandant augmente après qu’une épidémie de typhus se soit déclarée dans son camp. Le groupe des Sippenhäftlinge compte à présent trois malades du typhus, deux de scarlatine et deux dysentériques Fey est parmi ceux qui ont le typhus. Et pour la première fois elle pense qu’elle ne survivra pas. Quatre semaines à délirer avec une fièvre qui dépasse les 40°, avec quotidiennement le hurlement des sirènes et le vacarme des bombes autour du camp, sans oublier les aboiements des chiens et les hurlements de terreur des évadés rattrapés par les molosses.

Dans le groupe, la solidarité est sans faille et Fey en rapporte les gestes. Deux prisonnières russes dépêchées par le commandant du camp pour les aider, considérant l’état d’affaiblissement extrême de tous et de toutes, leur révèlent ce qu’est la vie des détenus du camp, « et en comparaison notre sort nous fit l’effet d’un paradis ». Ils apprennent aussi qu’il y a d’autres Sippenhäftlinge au Stutthof, parmi lesquels des membres de la famille du général Walther von Seydlitz-Kurzbach qui, au cours de l’hivers 1942-1943, encerclé dans Stalingrad, s’était rendu aux Soviétiques puis avait appelé les Allemands à déposer les armes.

 

Walther von Seydlitz-Kurzbach (1888-1976)

 

27 janvier 1945. Départ en camion puis en train. Wagon de troisième classe. Le groupe est dans un état de faiblesse extrême, en particulier Clemens von Stauffenberg qui sera bientôt évacué et hospitalisé. Des congères bloquent le train. Dans ce convoi, des wagons à bestiaux où la mortalité est élevée. On jette les corps en contrebas. A l’arrêt, le long du train, se traînent d’interminables colonnes qui fuient l’avance russe en Prusse-Orientale. Les soldats ressemblent à des clochards. Parmi ces réfugiés, nombre d’enfants sans famille. Le convoi arrive à Dantzig après avoir fait trente kilomètres en trente-sept heures. Un camion les conduit au camp de Martzkan, dans un baraquement crasseux. Mais la nourriture est meilleure : il ne faut pas que meurent les « protégés » de Himmler. Fey note que ce régime leur sauva probablement la vie. Décès du premier « prisonnier de sang » du groupe : Anni von Lerchenfeld.

L’opinion générale parmi ces Sippenhäftlinge qui constatent leur amélioration est que Hitler ignore probablement qu’ils sont encore en vie tandis que Himmler les préserve discrètement dans le but de ménager ses intérêts. (Lorsque la défaite parut inévitable, Himmler encouragea les négociations avec les Anglo-Saxons et, pour ce faire, tenta de se servir des Juifs afin d’entrer en contact avec les Alliés et de monnayer des avantages. Parmi les plus connues de ces tractations, le marché proposé par Adolf Eichmann, subalterne de Heinrich Himmler, en mai 1944, qui offrait d’épargner les Juifs hongrois, dont la déportation battait son plein, en échange de dix mille camions (destinés au front de l’Est), de thé, de café, de cacao et de savon.) La plus grande discrétion était ordonnée aux Sippenhäftlinge qui ne devaient sous aucun prétexte révéler leur identité à des tiers, en s’appelant par exemple par leur vrai nom devant eux. Quant aux enfants « prisonniers de sang », leurs noms étaient gommés et remplacés par d’autres noms élaborés par la SS, comme nous le verrons.

Les prisonniers sont dans un tel état de saleté qu’ils implorent une douche, ce qui leur est accordé au troisième jour. « On nous fit alors entrer dans une grande pièce, où nous reçûmes l’ordre de nous déshabiller entièrement. Je m’aperçus soudain que l’endroit ressemblait étrangement aux chambres à gaz dont j’avais entendu parler à Stutthof, et toute envie de prendre une douche me quitta aussitôt. Un instant mon cœur cessa de battre, mais les S.S. laissèrent la porte ouverte, ce qui était bon signe, et quand le gardien tourna les robinets, c’est de l’eau chaude qui se mit à couler en abondance. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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Fey von Hassell, « prisonnière de sang » – 1/3

 

Ulrich von Hassell (1881-1944)

 

Le père de Fey von Hassell, Ulrich von Hassell, est un antinazi de la première heure. Il fait partie de ces cinq à six mille Allemands assassinés par les nazis après l’attentat manqué contre Hitler, le 20 juillet 1944. Une ancienne loi allemande, le Sippenhaft, permet au pouvoir de prendre en otage la famille de ceux qui sont accusés de crimes politiques. Fey von Hassell est l’une des nombreuses victimes de cette loi, elle et ses deux petits garçons, deux et trois ans. Elle passe par Dachau où les Stippenhäftlinge sont nombreux, ceux qui appartiennent au « gratin international », le Gesellschaftsklasse, comme le dit Hitler non sans mépris. Dans ce gratin, le fils de l’amiral Miklós Horthy, le pasteur Martin Niemöller, Léon Blum, Fritz Thyssen, Fabian von Schlabrendorff, Kurt von Schuschnigg, le prince François-Xavier de Bourbon-Parme et bien d’autres. Parmi ces hommes, un officier des services de renseignements britanniques, Sigismund Payne Best, auquel les Stippenhäftlinge, parmi lesquels Fey von Hassell, doivent probablement la vie, grâce à son ascendant sur le gardien-chef de ce groupe de quelque cent vingt individus, l’Untersturmführer Edgar Stiller, qui a reçu l’ordre formel de les liquider avant qu’ils ne tombent aux mains de l’ennemi.

 

Fey von Hassell (1918-2010)

 

Fey von Hassell a écrit ce journal en plusieurs temps et d’une manière assez particulière comme nous allons le voir. Cet article en trois parties que je propose rend compte de la structure de ce journal, avec des notes prises au fil d’une lecture qui s’efforcent de circonscrire une étrange histoire, probablement peu connue.

C’est sur ces mots que s’ouvre son récit, écrit sous la forme d’un journal : « Au cours de l’automne 1944, à l’âge de vingt-cinq ans, je fus arrêtée en Italie par les S.S., brutalement séparée de mes enfants, et traînée d’un camp de prisonniers à l’autre dans l’angoisse et la peur, à travers le IIIe Reich dévasté par la guerre. Je survécus en définitive, mais je devais rester quatre mois encore dans l’ignorance totale du sort de mes deux petits garçons de deux et trois ans ». Un certain nombre de chapitres porte en exergue un passage du journal d’Ulrich von Hassell, journal dont je conseille la lecture. Il a été traduit de l’allemand à l’anglais chez Frontline Books, London, sous le titre : « The Ulrich von Hassell Diaries, 1939-1944 : The Story of the Forces Against Hitler Inside Germany ». Par exemple, le chapitre 2 du journal de Fey porte en exergue ces lignes extraites du journal de son père (en date du 17 septembre 1938) : « Tout au long de ces dernières semaines, je me suis souvent demandé s’il était bien de continuer à servir un régime aussi foncièrement mauvais. D’un autre côté, si je me retrouvais brusquement “en dehors du coup”, les chances déjà très faibles d’une opposition efficace deviendraient inexistantes. »

Ulrich von Hassell est un diplomate depuis toujours. Il a été essentiellement en poste en Italie. Il est passionné de Dante. Il a également passé cinq années à Barcelone en tant que consul général. L’ambassade d’Allemagne à Rome est installée dans la villa Wolkonsky – aujourd’hui résidence de l’ambassadeur du Royaume-Uni en Italie.

 

La villa Wolkonsky, à Rome.

 

Le journal de sa fille rend compte de la défiance, de l’inquiétude puis de l’angoisse de son père face à Hitler et ses méthodes. Par exemple, sitôt que Ulrich von Hassell reçoit la nouvelle de l’incendie du Reichstag, il a la quasi-certitude qu’il a été provoqué par les nazis. Sa fonction l’amenant à fréquenter Hitler et Mussolini, il prend note de leurs caractères respectifs. Ainsi, au cours d’un repas, confie-t-il à sa famille (et bien avant la guerre) « que Hitler est un fanatique irrationnel incapable de s’intéresser à d’autres idées que les siennes, alors que la pensée de Mussolini est bien plus logique et qu’il sait écouter les autres ». Le grand-père (maternel) de Fey, le grand amiral Alfred von Tirpitz, avait confié, en 1923, après avoir rencontré Hitler : « Il semble que la raison n’ait pas prise sur lui. C’est un fanatique, avec une tendance à la folie ». Fey prend note du malaise grandissant de son père : les lois antijuives, l’invasion de l’Abyssinie, la guerre d’Espagne, le Pacte anti-Komintern signé conjointement par l’Allemagne et le Japon, l’ascension de Ribbentrop, etc. Concernant ce dernier : « Mon père dit que c’est un ignorant et un fat… », rapporte-t-elle en date du 7 avril 1936.

Après Göring, c’est au tour de Himmler de se rendre à Rome. L’ambassadeur Ulrich von Hassell doit l’accueillir. Fey note le 23 octobre 1936 : « Ma mère ne parvient pas à cacher sa répugnance pour le personnage, et mon père ne fait pas mieux ». 23 février 1937 : « Nous étudions Bismarck en cours d’histoire. Il y a une incroyable différence entre les hommes de cette époque et les délinquants qui nous gouvernent aujourd’hui ». Fin 1937, Ulrich von Hassell est renvoyé de son poste pour s’être sans cesse opposé à la diplomatie agressive de Ribbentrop et Ciano.

Fey von Hassell n’a pas écrit ce journal avec l’intention de le faire publier. Par ailleurs, ce livre a été élaboré en plusieurs temps, à la manière d’un patchwork. Elle s’en explique à plusieurs reprises. En 1945, par exemple, peu après sa libération, elle relate ces mois où elle fut otage à partir de notes prises sur le vif, avec liste des lieux et des protagonistes – un aide-mémoire. Un an après, elle rédige la partie relative à l’occupation par les Allemands de la propriété de famille, à Brazzà, des pages rédigées en italien qu’elle fait dactylographier et relier avant de classer ce document avec ses journaux intimes, lettres et photographies datant de cette époque mais aussi d’avant-guerre. Bref, ce livre s’est élaboré par à-coups, d’une manière décousue pourrait-on dire, ce qui ne porte en rien préjudice à sa belle unité et, surtout, ce qui lui confère probablement une densité particulière. Ce n’est qu’au début des années 1980 que l’auteure se décide à remettre en forme les matériaux rassemblés (notamment les extraits de ses journaux de jeunesse et le récit de sa captivité) pour en faire un livre, encouragée par des parents et amis.

Tandis que j’avance dans la lecture de ce journal, des souvenirs de lectures me reviennent, à commencer par ce livre de la comtesse Marion Dönhoff, « Une enfance en Prusse orientale », un livre qui comme celui de Fey von Hassell permet de prendre la mesure des valeurs de la vieille Allemagne et de son aristocratie, la prussienne surtout, valeurs opposées en tout point à la démagogie nazie, à Hitler et ses sbires qui se méfièrent toujours d’elle. Dans son discours du « Jour de la culture », au congrès de Nuremberg de 1938, Hitler déclare : « Je veux souligner la différence entre le peuple, c’est-à-dire les masses allemandes fidèles, au sang jeune et vigoureux, et les gens de la soi-disant “Haute Société” en pleine décadence, dont le sang est appauvri par des générations d’alliances consanguines ». On trouve chez Hitler, tant dans ses écrits que ses discours, de nombreuses considérations de cet acabit.

 

Detalmo Pirzio-Biroli (1915-2006) en 1939

 

Le journal de Fey von Hassell mêle l’Histoire et les petites histoires (avec l’anecdote révélatrice). La figure du père y est très présente, ce père qui fut l’un des premiers opposants aux nazis et qui après avoir été congédié de son poste d’ambassadeur se fit employer à Berlin, à la Mitteleuropäischer Wirtschaftstag.

15 avril 1939. Le journal original s’achève à cette date. La plupart des carnets ont été brûlés par des amis après son arrestation, à l’automne 1944, afin de faire disparaître les « preuves accablantes ». L’élaboration de ce document ne s’est pas faite dans le calme du cabinet de travail, jour après jour, à la manière de Julien Green ou d’André Gide, pour ne citer qu’eux. De plus, de nombreuses personnes y ont collaboré car, finalement, quelle importance Fey von Hassell, dans sa grande modestie, accordait-elle au fait d’écrire sa vie ?

Afin de reconstituer la période qui va de septembre 1939 à son mariage avec Detalmo Pirzio-Biroli, en janvier 1940, l’auteure prend appui sur des souvenirs de sa mère, Ilse, et autres proches. Des lettres de Detalmo viennent par ailleurs enrichir la trame de ce livre. Les chapitres 4 et 5 (de son mariage à l’armistice entre l’Italie et les alliés, en juillet 1943) ont été conçus à partir d’extraits de lettres présentés chronologiquement et accompagnés de notes destinées à mieux rendre sensible un contexte familial et historique.

Fey von Hassell est mère de deux enfants. Elle vit dans l’immense villa de sa belle-famille, à Brazzà, à peu de distance de Venise. Son père est alors étroitement surveillé par la Gestapo. Jugé suspect, il perd encore une fois son emploi avant d’en trouver un autre à l’Institut allemand pour la recherche économique, Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung. En 1943, Ulrich von Hassell devient l’un des leaders de la résistance antinazie à Berlin. Il a de nombreux contacts avec les Alliés par l’intermédiaire de pays neutres et du Vatican. Detalmo fait partie de ce réseau, côté italien.

 

Une vue de la villa de Brazzà, si chère à Fey von Hassell

http://www.castellodibrazza.com/spazio-brazza/gallerie-castello-di-brazza?lang=en

 

Ainsi que je l’ai signalé, les chapitres 6 et les suivants ont été écrits pour l’essentiel en 1945, à partir de sa correspondance, de notes prises sur le vif, mais aussi avec l’aide d’autres mémoires, parents et amis voire simples connaissances. Après la capitulation de l’Italie, Fey pressent que la guerre va s’intensifier dans le pays, ce dont elle prend vite note : en moins d’une semaine, les armées allemandes contrôlent presque tout le pays. Fey décide alors de quitter Brazzà pour le Sud de l’Italie mais elle y revient sans tarder pour trouver les lieux occupés par une unité combattante S.S., vite remplacée par des troupes du génie. Son époux, Deltamo, entre dans la clandestinité dès les premiers jours de cet armistice. Il commence par ouvrir les portes du camp de prisonniers de guerre alliés où il travaille, libérant ainsi quelque trois mille hommes, des officiers pour la plupart, qui sont exfiltrés vers la Suisse (grâce à ses relations avec les partisans), tandis que les autres partent vers le Sud pour réintégrer les unités alliées.

Durant près d’un an, d’octobre 1943 à son arrestation en septembre 1944, Fey s’efforce d’aider les Italiens qui lui demandent d’intercéder en tant qu’Allemande auprès des autorités allemandes. Elle note : « Ils se trompaient, car les Allemands se méfiaient de moi beaucoup plus que des Italiens, mon nom à particule m’identifiant à l’aristocratie, et les nazis n’avaient jamais aimé les aristocrates ». Elle précise qu’en dépit de tous ses efforts, elle ne réussit qu’une fois à sauver quelqu’un de la déportation, un certain Feliciano Nimis, parce que l’officier responsable de la S.D. à Udine était un certain Ludolf Jakob von Alvensleben et que ses parents connaissaient sa famille. Fey s’efforce d’être aimable avec les occupants de sa demeure tout en maintenant les distances, une position guère confortable : « Je traitais donc les soldats aimablement, mais avec une grande réserve. Je ne me servais d’eux que dans l’intérêt de Brazzà et des voisins qui venaient solliciter mon aide. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Quelques histoires dans l’Histoire (En lisant « Juifs en pays arabes – Le grand déracinement, 1850-1975 » de Georges Bensoussan)

 

« La décadence du monde arabe est bien antérieure à la colonisation. Nabih Amin Faris, l’un des plus grands historiens libanais, estimait qu’elle n’avait à voir ni avec la colonisation du XIXe siècle ni avec les croisades du XIIe siècle, mais à un “tarissement de la créativité de la société arabe” dans le domaine culturel, aux entraves mises à la liberté de pensée dès les IXe-Xe siècles avec la persécution des écoles de philosophie d’inspiration grecque et du chiisme en particulier. Les croisées du XIIe siècle allaient rencontrer une société déjà “en proie à un processus de décomposition”. »

En 1932, à Tanger, Adolf Langenheim fait venir l’agitateur antisémite Karl Schlichting, membre de l’association pangermanique Fichte Bund.

Après 1945, les généraux Hellmuth Felmy et Walter Warlimont déclarent dans leur déposition que « le seul point de ralliement politique parmi les Arabes était leur haine des Juifs. »

La Légion nord-africaine constituée par Henri Lafont et Mohamed el-Maadi.

Fin 1942, l’adjoint d’Adolf Eichmann, Dieter Wisliceny, négocie avec le American Jewish Joint Distribution Committee (Joint) la possibilité de faire émigrer vers la Palestine des enfants juifs de Slovaquie, de Hongrie et de Pologne, en échange de prisonniers civils allemands. Mohammed Amin al-Husseini proteste auprès de Heinrich Himmler.

Orde Charles Wingate créé en mai 1933 des unités spéciales juives opérant de préférence de nuit : the Special Night Squads. Dissoutes au cours de l’été 1939, ces unités formeront le noyau de ce qui allait devenir, en mai 1941, le Palmach, bataillon d’élite de la Haganah.

 

Zvi Brener, membre des Special Night Squads, garde du corps du capitaine Orde Charles Wingate. Palestine, vers 1938-1939.

 

En septembre 1944, Londres accepte (non sans hésitation) la création d’une brigade juive au sein de l’armée britannique, the Jewish Brigade Group.      

Le 13 juillet 1942, soit deux semaines après la victoire de l’Afrika Korps à Tobrouk, un commando est constitué. Il prend le nom de son chef : Walther Rauff. Le commando se rend à Athènes le 29 juillet dans l’attente de son transfert en Afrique. Sa mission : organiser l’assassinat des communautés juives à l’arrière de l’Afrika Korps. Walther Rauff a mis au point les camions à gaz qui, en décembre 1941, à Chelmno, ont liquidé une partie des Juifs de Lods et des environs.

1er avril 1941, coup d’État à Bagdad. 1er juin de la même année, les Anglais et le régent hachémite sont de retour. C’est aussi le jour de la fête de Shavuot. Aussi les Juifs sortent-ils avec leurs beaux habits, ce qui irrite les Arabes qui pensent que les Juifs célèbrent la victoire des Anglais. Un pogrom s’en suit le dimanche 1er juin et le jour suivant, l’épouvante.

La construction du chemin de fer Transsaharien (décidé par Vichy en 1941) à laquelle furent employés les détenus d’une trentaine de camps du Maroc et de l’Algérie, parmi lesquels des camps spécialement affectés aux Juifs (comme ceux de Bedeau en Algérie et Berguent au Maroc), avec un taux de mortalité effrayant.  

L’antisionisme de nombre de membres du comité central de l’Alliance israélite universelle (A.I.U.), à commencer par celui des présidents Narcisse Leven, Sylvain Levi, les frères Reinach et Arnold Netter. Jusqu’en 1939, l’A.I.U. ne cesse de déclarer que le sionisme fait courir au judaïsme des dangers, qu’il représente un retrait du monde, que l’hébreu est un instrument inapproprié pour appréhender le monde moderne, et ainsi de suite… 

La diatribe prononcée par Sylvain Levi à la Conférence de la paix à Versailles, le 27 février 1919 : « Vous savez qu’on n’improvise pas une nation et qu’il ne suffit pas d’un certain nombre d’aspirations dans l’ordre de la foi, de la littérature et de la pensée pour créer un groupement national », ce qui provoque la colère du mouvement sioniste.

L’affaire de Damas, 5 février 1840, affaire dans laquelle le consul de France Ratti-Menton tient un rôle central, une accusation de « crime rituel », courante en terre chrétienne, inconnue en terre d’islam. 1858, l’affaire Mortara, du nom de ce jeune Juif italien baptisé en secret par la servante chrétienne de sa famille.

Égypte, 7 septembre 1798, la mesure relative à l’égalité des droits est accordée par Bonaparte à tous les habitants du pays, y compris à la communauté juive. La djizya est abolie. L’impulsion est donnée et sous le règne de Méhémet-Ali, des tribunaux civils sont institués devant lesquels un Juif peut témoigner contre un Musulman, fait unique en terre d’islam.

Farhoud (1er-2 juin 1941), le plus grand pogrom perpétré dans le monde arabe.

« En 1920, le jeune Amin al-Husseini, exilé en Syrie, a été condamné par contumace, pour des raisons politiques, à dix ans de prison par les autorités coloniales de Palestine. Quelques mois plus tard, le gouverneur britannique Herbert L. Samuel le gracie et lui permet de revenir chez lui. Il favorise même sa candidature au poste de mufti de Jérusalem. Aux élections du 12 avril 1921, alors que Husseini n’arrive qu’en quatrième position, Herbert L. Samuel invalide le scrutin et le nomme (8 mai 1921) grand mufti. Les Britanniques vont regretter cette promotion soudaine », peut-on lire dans la somme de Georges Bensoussan, en page 550. Ce sordide individu n’a décidément cessé de bénéficier de faveurs et de protections. Et quand on pense que c’est un Juif, premier High Commissioner for Palestine (de 1920 à 1925) et premier Juif non-converti à servir dans le Cabinet Office, qui assura sa promotion. Une histoire à pleurer de rage.  

Le président du Sénat égyptien Mahmoud Bey Khalil déclare en décembre 1983 que le Yishouv est un modèle et une chance pour le Proche-Orient.

1925, au Caire, première édition arabe des « Protocoles des Sages de Sion ». Elle est traduite par un prêtre maronite du Liban, sous le titre, « La Conspiration du judaïsme contre les nations ». La propagande nationaliste palestinienne va faire de ce livre un classique de la littérature antijuive dans le monde arabe.

Italo Balbo, gouverneur de Lybie, meurt accidentellement fin juin 1940. Les Juifs de Lybie perdent un grand protecteur.

 

Italo Balbo (1896-1940)

 

Le SS Standartenführer Hans Baumann (Ali Ben Khader), l’un des responsables de la liquidation du ghetto de Varsovie, devient instructeur du Front de libération de la Palestine.

« La plupart des historiens arabes peinent toutefois à s’extraire d’une vision lénifiante du passé, à réviser les croyances communes et les évidences ; à rompre avec l’idée de chercher dans un passé magnifié un réconfort aux revers du présent ; à cesser d’attribuer la décadence à des causes erronées en occultant le rôle de l’absence de liberté de pensée, de l’économie servile, de la tyrannie politique, du dogmatisme religieux.  “Bagdad n’a pas succombé en tant que capitale culturelle en 1258 (date de sa prise par les Mongols) mais en 1150 quand le calife Al-Mustanjid a donné l’ordre de brûler tous les livres scientifiques. La civilisation arabe en Espagne n’a pas péri en 1492 (prise de Grenade par l’Espagne chrétienne) mais dès la fin du XIIe siècle quand le calife Al-Mansour a brûlé les livres d’Averroès”, soutenait en 1978 l’historien libanais Zaynati. »

Traduction dans le monde turc des « Protocoles des Sages de Sion » en 1934. Quelques semaines plus tard, en juin-juillet 1934, des violences antijuives ensanglantent les villes de Thrace. 

Oussama el-Baz, conseiller du président Hosni Moubarak, en décembre 2002, dans le journal gouvernemental Al-Ahram, s’en prenait aux mythes antisémites véhiculés dans la presse arabe et plus généralement musulmane, ce dont on le remercie, mais pour mieux avancer que l’antisémitisme était un produit (exclusivement) européen, étranger donc au monde arabe et à l’islam. Ou comment, en réfutant une vision idéologique, on en cautionne une autre. 

Negib Azoury, un chrétien maronite, publie à Paris, en 1905, et en français, le premier écrit important en provenance du monde arabe sur le sionisme : « Le Réveil de la nation arabe » (1905), un écrit inspiré par l’antisémitisme catholique et véhiculant la croyance en un complot juif universel. Ci-joint, un lien sur ce disciple de Maurice Barrès :

http://www.lesclesdumoyenorient.com/Azoury-Negib-1873-1916.html

Note 161 (relative au chapitre IX). Le Code théodosien (Théodose II), compilé entre 429 et 438, rassemble plusieurs textes venus des premiers empereurs de la Rome chrétienne (le christianisme est promu religion d’État en 391). Au fil des siècles se succèdent les lois interdisant aux Juifs de porter des armes : il s’agit de les mettre en position d’infériorité par rapport aux Chrétiens et d’aviver sans cesse en eux cette notion de « servitude perpétuelle » telle que définie par le pape Innocent III en 1205. La violence de l’Église est d’autant plus forte que le judaïsme est proche : l’origine est maudite quand elle questionne. Lorsque dans son Sermon pour l’Épiphanie, saint Augustin fait de la déréliction juive le témoin de la vérité du Christ, les Juifs sont condamnés à ne jamais retrouver la terre de leurs ancêtres. La dispersion témoigne de leur erreur et de la vérité de la religion dont ils sont l’ennemi, en l’occurrence le christianisme. C’est pourquoi le rétablissement/ rassemblement des Juifs en terre d’Israël est impensable, et c’est cet impensé-là que l’on retrouvera dans les origines d’un antisionisme occidental volontiers obsessionnel – d’où la fixation sur la question palestinienne. La polémique contre les Juifs est centrale pour définir l’identité chrétienne qui a besoin d’eux comme l’arbre a besoin de la terre qui le porte. La relation des Musulmans aux Juifs n’a pas eu cet aspect existentiel et des siècles durant, l’argumentation antijuive en terre d’islam est demeurée périphérique.     

 Olivier Ypsilantis

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