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Notes diverses, oubliées et retrouvées – 6/7 (Gottfried Benn, encore)

 

Pour faire suite à l’article précédemment publié et intitulé : « Notes diverses, oubliées et retrouvées – 5/10 (En lisant « Le nazisme et la culture » de Lionel Richard) ».

C’est le recueil de poèmes que j’ai le plus consulté, et je ne cesse d’y revenir, l’édition bilingue des poèmes de Gottfried Benn avec traduction de Pierre Garnier (Librairie « Les Lettres », Collection Parallèle, Paris, 1956).

Gottfried Benn est né en 1886, une année qui s’inscrit dans une période connue sous le nom de Gründerjahre (ou Gründerzeit), une période au cours de laquelle le capitalisme et tout ce qu’il suppose s’imposent en Allemagne. Gottfried Benn et la génération expressionniste grandissent dans cette ambiance et en prennent note. Les villes (parmi lesquelles Berlin) deviennent des mégapoles, l’industrie et ses techniques de production de masse dominent. Gottfried Benn écrit : « La Réalité, c’était une formule capitaliste. La Réalité, c’était des lotissements, des produits industriels, des enregistrements d’hypothèques, tout ce qui pouvait être marqué d’un prix ». Il grandit dans une Allemagne entre fonctionnaires et techniciens.

Face à ce matérialisme, à cette baisse spirituelle (dont Nietzsche avait trouvé la formule définitive), Gottfried Benn brandit le mythe de l’Expression, un mythe qui le conduira chez les nazis, momentanément – le nazisme, ce remède de malheur. Berthold Brecht choisit la révolte ouverte, militante, et la Révolution ; Gottfried Benn choisit une voie plus discrète, par tempérament, probablement, mais aussi par formation. Rappelons qu’il fut l’un des meilleurs étudiants de la Faculté de Médecine de Berlin et considéré tout au long de sa carrière comme l’un des meilleurs dermatologues d’Allemagne. Il déclara que sans cette formation médicale et biologique, son existence aurait été fort différente.

 

“Morgue und andere Gedichte” de Gottfried Benn. München, Verlag der Bücherwinkel, 1923. Dessin de couverture de Rolf von Hoerschelmann.

 

Cette formation et cette expérience se notent, et d’une manière aiguë, dans son premier recueil de poèmes, paru à Berlin, en 1912, sous le titre « Morgue und andere Gedichte » (« Morgue et autres poèmes »). Avec ce recueil, le romantisme (au sens affadi du mot) est frappé de plein fouet. Sa formation et son expérience se font systèmes sanguin et nerveux de l’écriture. Le poète transmue en beauté la chair souffrante et même en décomposition, une considération qui semblera légère, convenue même, elle ne l’est pas dans ce cas. Et je pense d’un coup à ces nus sans complaisance et de ce fait splendides de Stanley Spencer, en particulier « Double Nude Portrait: the Artist and his Second Wife » (1937) avec cette cuisse de mouton placée devant le corps de Patricia Preece.

Ce monde de la chair qu’il observe en clinicien, ce monde célébré dans les premiers poèmes de ce recueil, parmi lesquels « Kreislauf » et « Shöne Jugend », ce monde donc va s’ouvrir à la célébration des corps, des corps bien vivants, avec des poèmes tels que « D-Zug » et « Englisches Café » (qui font suite à ces premiers), puis, enfin, à la célébration de l’Esprit – de l’Expression –, l’Esprit qui procède de la chair mais qui s’en distingue comme la chair vivante se distingue de la matière dont elle procède. Une commune origine donc, puis une croissance (une floraison) et, enfin, une tradition et une culture. Au-dessus des éléments palpables de la vie, il y a l’Esprit, l’Esprit qui est Expression, l’Expression qui donne au monde sa tonalité, sa clarté : il l’éclaire et, ainsi, le met en valeur, mais d’une manière parfaitement neutre, sans le chaud ou le froid.

La terre, le corps et l’Esprit s’accompagnent ; ils ont une origine commune ; ils se touchent mais ne s’unissent pas car il n’a pas d’existence commune entre la Nature – la terre –, ce train rapide Berlin-Trelleborg (voir « D-Zug ») ou cette Buick qui longue la rive de l’Øresund (voir « Einzelheiten ») ; il n’y a pas d’existence commune entre la nature, ce train, cette automobile et les vers écrits par le poète, Gottfried Benn en l’occurrence. Il y a une suite de ruptures – de floraisons. Pierre Garnier écrit dans sa présentation à ce recueil : « C’est cette façon de voir qui donne à la poésie de Gottfried Benn sa lumière froide de fêlure, sa cruauté aussi parfois (…) C’est à partir de cette constatation que s’explique toute la poésie de Gottfried Benn : puisqu’il y a pratiquement rupture, puisque l’Esprit a son propre domaine, il est normal qu’il se serve de ses mots dans la plus complète indépendance. »

Gottfried Benn reprend volontiers la formule mallarméenne : « La poésie se fait avec des mots ». Fort bien, sauf que le domaine du langage est aussi celui de la pensée ; de fait, il est ce qui est le plus directement, le plus intimement, en contact avec la pensée. La conscience grandit dans les mots ainsi qu’il le déclare, en ajoutant que la poésie est intraduisible – et elle l’est –, qu’elle est donc enracinée nationalement, contrairement à d’autres formes d’expression. Certes, mais alors, comment expliquer l’extraordinaire rayonnement qu’eurent certains poètes auprès de générations ne parlant pas leur langue ? Pensons par exemple à Maïakovski ou Lorca. Pour ma part, Gottfried Benn est probablement le poète auquel je reviens le plus souvent, aidé par des éditions bilingues, avec poèmes en regard, toujours.

Gottfried Benn (comme certains poètes de sa génération) juge qu’il n’y a rien en dehors de l’Expression, que la vie n’est rien sans une grande loi qui la domine. Cette recherche éperdue et radicale placée dans la lumière de Nietzsche va lui faire commettre en 1933 une erreur elle aussi radicale. Il écrit : « Il y a aujourd’hui en Europe deux lois qui se sont élevées contre la vie : la race et l’art ». Je m’empresse de préciser que Gottfried Benn n’a pas tapé à la porte des nazis par antisémitisme ou une haine particulière pour une race, un peuple. Il a tout simplement ignoré l’antisémitisme et le racisme des nazis qu’il devait considérer avec désintérêt, voire dédain, ce qui est bien sûr une grave erreur. Je sais qu’il est difficile d’écrire une telle chose, mais c’est ainsi. Son « racisme » des années 1930, des débuts de la prise du pouvoir par Hitler, s’appuie sur ce constat : « Une très curieuse constatation des botanistes éclaire notre situation d’une lumière toute nouvelle : les plantes cultivées, disent-ils, sont plus vivaces, plus rustiques, bref plus “habiles à succéder” que les plantes sauvages ; la culture, l’intrusion de la conscience, l’immixtion de l’esprit dans le processus de la nature fortifie donc l’hérédité, l’espèce. »

Gottfried Benn transporte l’Übermensch de Nietzsche chez les nazis où il n’a pourtant pas sa place. Il prend pour de l’or ce qui n’est que boue. Il fait des amabilités mais les nazis ne tardent pas à réveiller le rêveur et plutôt rudement, avec à l’occasion des bordées d’injures ; ainsi dans le numéro du 7 mai 1936 de l’organe de presse des SS, « Das Schwarze Korps », article aussitôt repris par le « Völkischer Beobachter ». Gottfried Benn reconnaît qu’il s’est trompé de porte et initie une longue période de silence au cours de laquelle il ne publiera que quelques poèmes, discrètement et jusqu’à la fin des années 1940, soit une douzaine d’années. En 1948, il répond à un éditeur qui le sollicite qu’il n’a guère le cœur à l’ouvrage après avoir été publiquement traité de porc par les nazis, de niais par les communistes, de prostitué spirituel par les démocrates, de renégat par ceux qui ont fui le nazisme, de nihiliste pathologique par les âmes pieuses…

Quelques années après la fin de la guerre, dans les dernières années de sa vie (il décédera en 1956), il va être tiré de sa retraite intérieure. Malgré son extrême discrétion prolongée, ils étaient nombreux à ne pas l’avoir oublié. Mais pourquoi ce brusque intérêt ? De nombreux intellectuels se reconnaissaient en lui et son parcours : ils ne s’étaient pas engagés dans la résistance active au nazisme, ils avaient fait le dos rond et n’avaient pas fui l’Allemagne nazie. Certes, Gottfried Benn s’était trompé en allant taper à la porte des nazis, mais il s’était vite repris et avait reconnu son erreur sans se perdre dans des faux-fuyants. Il est vrai que les nazis l’y avaient aidé. Il avait été séduit par un aspect (trompeur) du nazisme auquel je reviendrai. Ce n’est pas l’antisémitisme qui l’avait conduit chez eux, j’insiste, l’antisémitisme des nazis qu’il avait certes eu le tort de négliger – ou de mépriser – sans comprendre, ou sans vouloir comprendre, qu’il était au cœur de leur idéologie et qu’il l’activait frénétiquement.

Homme d’une stature exceptionnelle, grand scientifique et poète majeur, il ne pouvait qu’être placé, et comme malgré lui, en tête de file par l’élite d’une génération d’Allemands. Thomas Mann l’exilé avait déclaré que Gottfried Benn était le plus grand écrivain allemand vivant. Il faut lire ses poèmes – en édition bilingue pour ceux qui peinent en allemand, ce qui est mon cas. Leur puissance expressive et leur saveur transportent littéralement. Tout y est incisif, coupant comme dans les perspectives urbaines des peintres expressionnistes. Déflagrations rythmées dans un espace intense, saturé, mais avec des plages de repos où s’allonger et se reposer de la cadence. Je ne cesse de revenir à cette poésie et ne force en rien la note lorsque je dis que je suis accro. Si on me demandait de trouver un équivalent à la poésie de Gottfried Benn, je citerais probablement celle du Gallois Dylan M. Thomas, un rapprochement à développer.

« Au commencement, au milieu, à la fin est le Verbe » déclare Gottfried Benn. La Pensée – l’Expression – l’a fait trébucher du côté des nazis. Dans un premier temps, il juge que cette fréquentation lui permettra de respirer et de survivre dans le vide instauré par le matérialisme de la société bourgeoise. Le nazisme n’est pourtant que le degré le plus bas du matérialisme, bien qu’il s’efforce de ne pas apparaître comme tel en recouvrant sa repoussante nudité d’oripeaux qui veulent faire croire à l’Esprit, à l’Expression.

Parmi ceux qui ont le plus massivement et le plus finement éprouvés la nature du nazisme, Ernst Jünger, une lucidité qui s’impose plus particulièrement dans « Les falaises de marbre » (Auf die Marmorklippen), avec Kniebolo. Hitler et les nazis ne sont pas le Verbe, en aucun cas. Stefan Georg (1863-1933) qui avait été sollicité par eux l’avait d’emblée compris et s’était retranché dans un dédain aristocratique. Tout le séparait des nazis, malgré certaines apparences… Il fallait opposer au nazisme les armes (ô combien nécessaires dans un tel contexte), il fallait aussi lui opposer ce qui lui était le plus contraire : les valeurs aristocratiques. Ernst Jünger ne dit pas autre chose lorsqu’il est à Paris, officier des troupes d’occupation. Et je m’empresse d’ajouter que les valeurs authentiquement aristocratiques ne répondent à aucune idéologie, toute idéologie étant nécessairement hostile à ces valeurs qui ne peuvent tenir dans la sphère hurlante et verrouillée.

Gottfried Benn est un humaniste et un positiviste. Il croît en l’action bénéfique de l’homme sur la nature. Il se voit comme un jardinier, celui qui améliore à partir d’un savoir et d’une expérience toujours augmentés. Il croit en l’histoire, à l’accumulation des connaissances et à leur mise en œuvre. Le poète et le jardinier ont beaucoup à voir l’un avec l’autre – où le mot « culture » peut être compris dans sa double acception. Gottfried Benn espère être en même temps le représentant de la culture et de l’art. Ce grand médecin infiniment soucieux de l’homme, contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture superficielle ou biaisée, s’adresse intensément aux jeunes générations – il est quoi qu’il en dise pédagogue, comme l’avait été Rainer Maria Rilke ; souvenez-vous plus particulièrement de ses lettres à Franz Xaver Kappus (Briefe an einen jungen Dichter). Doit-on y voir une tendance germanique ? Peut-être. Le Bildungsroman du XVIIIe siècle a peut-être laissé une marque sur ces poètes allemands.

Gottfried Benn évoque l’héroïsme, la conscience et la probité comme étant les qualités du poète, de celui qui interroge le Style, autant de qualités qui ne préviennent pourtant pas de l’erreur, qui peuvent même y pousser. Gottfried Benn n’aurait-t-il pas été devant le nazisme comme une alouette devant le miroir aux alouettes ? Ce disant, je préfère cette erreur (qu’il reconnut sans tarder) à tant d’arrangements, de calculs, d’opportunismes, de désirs plus ou moins conscients de régler des comptes ou de masquer des frustrations. « Vous devez formuler vos pensées sans nul égard pour quoi que ce soit, scier sans cesse les branches sur lesquelles vous vous posez » écrit-il. Ce conseil radical a d’autant plus de valeur qu’il l’a suivi, qu’il s’est appliqué à lui-même cet absolu de la morale, loin de toutes les morales sociales, des morales convenues, reposantes et enfermées en elles-mêmes.

Cet absolu du Verbe – de l’Expression – l’amène à déclarer que les époques historiques sont déterminées par l’Art – le Style – et non l’inverse, qu’il n’est en rien l’expression de son époque mais le créateur de son époque. « Ce ne sont pas les guerriers qui créent l’histoire, c’est l’art. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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