En lisant « 1956, Budapest, l’insurrection » de François Fejtö – 2/4

 
 
Du système rakosiste à l’insurrection

Ces princes qui ont gouverné la Hongrie

Le système contre lequel les Hongrois se révoltent le 23 octobre 1956 a été mis en place à partir de l’été 1948. Le Parti communiste hongrois a pris une part importante dans la  lutte contre les nazis. Mais à la Libération c’est exclusivement le groupe des dirigeants exilés à Moscou qui se retrouvent à la direction du Parti. Parmi eux, Mátyás Rákosi et Ernö Gerö. Ils ne laissent aux communistes restés en Hongrie (parmi lesquels László Rajk et János Kádár) que des postes secondaires.

János Kádár

János Kádár (1912-1989)

 

En 1946, Mátyás Rákosi invite ses camarades à jouer le jeu parlementaire. Par ailleurs, il associe le Parti communiste à la grande réforme agraire, réforme confiée à un autre vétéran communiste, Imre Nagy qu’il n’apprécie guère. Mátyás Rákosi conjure d’une main de maître, et dès 1945, tout ce qui risque de porter préjudice au Parti. A cet effet, il n’hésite pas à faire appel à l’occupant soviétique ; mais lui et ses agents effectuent l’essentiel du travail de sape. Mátyás Rákosi est bien l’un des meilleurs élèves de Staline. En trois ans, tous les concurrents réels ou supposés sont neutralisés grâce à la tactique du salami, une tactique qui consiste à épuiser l’adversaire en le débitant en tranches, méthodiquement : droite conservatrice, centre, social-démocratie, tous y passent. L’un des hauts-faits de cette tactique : l’arrestation en février 1947 du secrétaire général du Parti des petits propriétaires (alors le plus important parti du pays), Belá Kovács. Le compte-rendu des manœuvres du stalinien Mátyás Rákosi et ses acolytes pourrait remplir d’épais volumes. Ce sont des manœuvres conduites par en haut et destinées à rendre les Partis communistes des Républiques populaires maîtres incontestés de leurs pays respectifs tout en faisant d’eux des agents dociles du Kremlin. Comme on le sait, ce double but fut atteint partout, sauf en Yougoslavie.

Ci-joint, un intéressant article publié par The Yivo Encyclopedia of Jews in Eastern Europe rend compte de l’activité de Mátyás Rákosi :

http://www.yivoencyclopedia.org/article.aspx/Rakosi_Matyas

Deux hommes ont un rôle clé dans le sillage de Mátyás Rákosi : Ernö Gerö et Mihály Farkas. Ernö Gerö est un intime de Staline. A son retour de Moscou, il se fait nommer président du Conseil d’économie nationale et soutient le projet d’une Hongrie « pays du fer et de l’acier ». Par ailleurs, il sera le principal instigateur des procès et des crimes judiciaires des années 1949-1952. Mihály Farkas, le principal auxiliaire d’Ernö Gerö, est chargé au Bureau politique des affaires de l’Intérieur, de la Police politique et de la Défense. De 1948 à 1953, il cumulera ce poste avec celui de ministre de la Défense.

Ernö Gerö et Mihály Farkas ont une part essentielle dans la préparation du procès de László Rajk, en 1949. Staline a besoin d’un procès spectaculaire visant à démontrer la trahison de Tito et la complicité entre titistes et services de renseignements occidentaux. Ce procès est suivi d’une terreur de masse jusqu’au début 1953, soit deux mille exécutions et deux cent mille prisonniers et internés. Cette terreur est la principale cause de l’insurrection de 1956 : ceux qui sont libérés des prisons et des camps réclament de châtiment des vrais responsables, et non du menu fretin, surtout après le XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique. François Fejtö : « L’installation du régime de terreur, dont l’ÁVH était l’instrument majeur, coïncidait avec la conversion de l’appareil de propagande du Parti et de l’État en un instrument de la russification de l’enseignement et de la culture. »  Cette russification échoue au point que « les Hongrois rejetèrent la culture russe même dans ce qui était digne d’admiration. » Et François Fejtö ajoute : « Dans l’imaginaire populaire, octobre 1956 apparaîtra finalement comme une réédition de la révolution anti-habsbourgeoise du 15 mars 1848. » Troisième volet de la bolchévisation de la Hongrie : après la terreur et la russification, la planification totalitaire avec le plan quinquennal 1950-1954 qui donne propriété absolue à l’industrie lourde. On connaît les déséquilibres que crée ce genre de plan, notamment pour ce qui est de la production agricole.

Ci-joint, le regard rétrospectif de François Fejtö sur cette affaire : « L’affaire Rajk, quarante ans plus tard » :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1990_num_25_1_2225

 

La société hongroise à la veille de l’insurrection

Misère de la paysannerie, victime de la collectivisation (commencée en 1949 avec point culminant en 1952) et du système des livraisons obligatoires qui imposent aux paysans de vendre la quasi totalité de leurs produits à des prix inférieurs au prix de reviens, sans oublier les réquisitions. Misère de la classe ouvrière, taraudée par la peur, les ouvriers étant étroitement surveillés sur leurs lieux de travail. Parmi ces ouvriers, de nombreux éléments de l’ancienne classe dirigeante que les ouvriers d’extraction considèrent comme des camarades d’infortune tandis qu’ils considèrent avec suspicion les ouvriers sortis du rang et devenus apparatchiks. Mécontentement de la classe moyenne. La stratégie adoptée par le Parti fait que nombre de ses membres glissent vers la droite anti-communiste. Le nouveau système d’éducation s’enorgueillit de la forte proportion d’étudiants d’origine ouvrière et paysanne (elle est de 65% en 1954-1955 ; elle était de 4% en 1938) ; mais la quantité est privilégiée à la qualité. Cette transformation à marche forcée (idem avec l’économie) ne peut donner les résultats escomptés. Ambition des programmes, insuffisance des moyens et trop de propagande au détriment des disciplines.

L’agitation de 1956 commence par celle des étudiants, majoritairement d’origine ouvrière et paysanne, redisons-le. Le peuple hongrois hait la nomenklatura qui tient les leviers du pouvoir et qui jouit d’un bien-être matériel inconnu du peuple. L’administration d’État, « En tout, près de 1 000 000 de personnes qui enregistrent, contrôlent, comptabilisent, endoctrinent, mouchardent et souvent déciment les 3 500 000 Hongrois intégrés dans le travail productif. »

 

Le nouveau cours : 1953-1954

L'Humanité 5 mars 1953 Première page de L’Humanité du 5 mars 1953

 

Le pouvoir soviétique lâche très vite du lest après la mort de Staline, avant le XXe Congrès du Parti communiste de l’U.R.S.S donc. Il sait que la situation est critique, tant dans les villes que dans les campagnes. Pour conduire le changement, Moscou (et non Budapest, il faut le rappeler) choisit Imre Nagy. Moscou a reconnu la justesse de son analyse de la situation hongroise et des mesures qu’il préconise. « C’est également le Kremlin qui imposa au Parti hongrois une réorganisation de sa direction passant du pouvoir personnel à un décalque du système soviétique de direction collective, marqué par un dualisme du secrétariat du Parti et de la présidence du Conseil. »

Mais Mátyás Rákosi veille. Le discours inaugural d’Imre Nagy, le 4 juillet 1953 au Parlement, bouscule sa politique, principalement sur deux points : le rétablissement de la légalité et la mise à l’écart du dogme de la priorité donnée à l’industrie lourde. Imre Nagy invite à revoir les objectifs du plan quinquennal car ils dépassent dans bien des domaines les capacités du pays et empêchent l’amélioration du niveau de vie. On reconnaît la marque de son maître à penser, Boukharine. A partir de l’été 1953, toute la vie politique et économique du pays est perturbée par l’affrontement de deux lignes : celle du réformiste Imre Nagy et celle du stalinien Mátyás Rákosi. Moscou reproche à ce dernier son hostilité envers Imre Nagy. Peine perdue. En mars 1955, Mátyás Rákosi et Ernö Gerö écartent Imre Nagy de la présidence du Conseil. C’est une victoire à la Pyrrhus avec la montée en puissance de Khrouchtchev qui demande à ce que les ennemis d’Imre Nagy poursuivent grosso modo sa politique. Et c’est Imre Nagy persécuté et isolé qui fait tomber Mátyás Rákosi, un Imre Nagy « plus efficacement que n’eût pu jamais le faire un Imre Nagy demeurant au sein du Comité central, loyal et discipliné serviteur du Parti. »

A ce propos, je conseille la lecture de « La démocratie se lève à l’Est : société civile et communisme en Europe de l’Est (Pologne et Hongrie) », de Miklós Molnár, en particulier le chapitre 2.

 

Fronde et révolte des écrivains

Le soutien le plus actif dont bénéficie Imre Nagy est l’Union des Écrivains, soit cinq cents membres dont trois cents affiliés au Parti. Encouragés par Imre Nagy, président du Conseil, les écrivains prennent le pouls du pays. Ils continueront à soutenir ce dernier après sa disgrâce. Lorsque Mátyás Rákosi et Ernö Gerö contre-attaquent, les membres de l’Union des Écrivains font la sourde oreille ; ils savent que la ligne dictée par Khrouchtchev réduit les possibilités de répression. La réconciliation entre Soviétiques et Yougoslaves a fait grande impression en Hongrie où l’hostilité radicale de Tito envers Mátyás Rákosi est connue de tous. Les écrivains du Parti ne sont pas en reste dans cette lutte sourde contre le pouvoir. Les premiers résultats de l’enquête officielle sur l’affaire Rajk provoquent un ébranlement chez nombre d’entre eux. Je passe sur les détails du duel entre Mátyás Rákosi et des membres de l’Union des Écrivains. Précisons que ce duel était déjà au centre de la vie politique du pays lors du XXe Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (14-25 février 1956). Les écrivains et Imre Nagy interprètent ce XXe Congrès comme une condamnation de la politique de Mátyás Rákosi. Mais ce dernier ne s’avoue pas vaincu ; et comme d’autres responsables staliniens, il se met en tête de conduire la déstalinisation à sa façon. Ainsi commence-t-il par annoncer la réhabilitation de László  Rajk en accusant le chef de la police politique d’alors, Gábor Péter, de sa mort. Mais personne n’ignore que c’est Mátyás Rákosi et Ernö Gerö qui désignaient les victimes…

Ce mouvement de fronde contre Mátyás Rákosi, d’abord confiné à l’Union des Écrivains, est relayé et amplifié par le Cercle Petöfi, créé en 1955 sous l’égide de l’Union des Jeunesses communistes. La réunion du 18 juin 1955 va s’avérer lourde de conséquences. De vieux militants communistes rendent compte de la terreur rákosiste. Mais l’émotion est à son comble lorsque paraît Júlia Rajk, la veuve de László Rajk, qui n’a pas de mots assez durs pour décrire le régime de Mátyás Rákosi. Elle est applaudie par une assistance de près de deux mille personnes, dont de nombreux jeunes officiers. Ci-joint, deux notices biographies sur László et Júlia Rajk :

http://rajk.info/en/family-story.html

L. Rajk

László Rajk (1909-1949), à droite, avec Mátyás Rákosi qui descend du train.

 

Le 27 juin, ils sont six mille à participer au débat sur la liberté de la presse. On exige la réhabilitation d’Imre Nagy. François Fejtö insiste : « Ce qui montre qu’à ce point de la montée des passions, il n’est venu encore à l’idée de personne de chercher une solution en dehors du Parti : l’exigence maximaliste était la réintégration d’Imre Nagy, exclu du Parti auparavant. » Cette réunion dont on parlera dans toute la ville est le défi le plus catégorique lancé au régime de Mátyás Rákosi.

 

La chute de Rákosi

Mátyás Rákosi est désemparé. Il s’efforce de contrer les effets de cette réunion mais en vain. Le Parti hésite à prendre des mesures autoritaires. Les envoyés du Kremlin jugent que Mátyás Rákosi est incapable d’inspirer un minimum de confiance au pays ; ils jugent désastreux le choix de son remplaçant en la personne d’Ernö Gerö ; ils jugent que seul Imre Nagy serait à même de raviver la confiance dans le Parti. La direction remaniée du Parti publie une résolution qui contient des concessions non sans importance ; mais considérant l’état de l’opinion, elles sont jugées incomplètes. On continue à demander le retour d’Imre Nagy. Le Congrès de l’Union des Écrivains qui se réunit le 17 septembre 1955 s’est converti en un événement national. L’Union des Écrivains qui compte parmi ses membres de nombreux communistes est un foyer nagyste et la première organisation d’un pays communiste émancipée de la tutelle du Parti. Outre les communistes, on y trouve des populistes, des sociaux-démocrates, des nationalistes socialisants, des apolitiques, des spiritualistes. C’est un laboratoire d’idées, un ferment de la vie publique.

Le 6 octobre 1955, aux funérailles de László Rajk, trois cent mille personnes défilent dans le silence et la dignité devant les cercueils de l’homme réhabilité et de trois autres accusés réhabilités. Júlia Rajk est debout à côté du cercueil de son mari. Elle tient la main de son fils, sept ans. Un vent glacé souffle. Nous sommes à dix-sept jours du début de l’insurrection.

 

La politique soviétique vis-à-vis de la Hongrie

L’Union des Écrivains, le Cercle Petöfi, Imre Nagy et son entourage ne cessent de se référer aux principes du XXe Congrès du Parti communiste de l’U.R.S.S. « Ce n’est donc point contre Moscou mais en conformité avec la ligne politique réelle ou supposée de Moscou que l’opposition hongroise espérait, dans un premier temps, parvenir à son but. » Ce que les dirigeants hongrois ne savent peut-être pas assez, c’est que depuis la mort de Staline la politique soviétique manque de cohésion, avec cette lutte pour la succession — entre 1953 et 1956. Concernant les pays du bloc soviétique, Moscou hésite entre jeter du lest ou reprendre en main. Ces hésitations ébranlent l’autorité du Kremlin et par contre-coup la direction du Parti hongrois.

Ci-joint, un lien en deux parties, « Hungary 1956 » :  

https://www.youtube.com/watch?v=iU3xY-h_uGk

https://www.youtube.com/watch?v=Jyx48rLla7k

 

Hongrie 1956

Hongrie, 1956

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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