En lisant ‟L’antisémitisme à gauche – Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours” de Michel Dreyfus – 9/9

 

9 – De la création d’Israël à la montée des communautarismes (1948-2009)

De la création d’Israël à la guerre des Six-Jours

La S.F.I.O. commence par voir les sionistes comme des socialistes, en quelque sorte. La sympathie française pour la cause sioniste s’explique par les souffrances des Juifs au cours de la Deuxième Guerre mondiale et l’affaire de l’Exodus. Alors que la Guerre d’Indépendance vient de se terminer et que socialistes et communistes affirment leur soutien à Israël, ‟Témoignage chrétien” insiste sur les massacres des Palestiniens, à commencer par celui de Deir Yassine, et rappelle leurs revendications. La IVe République devient l’âge d’or franco-israélien, une relation privilégiée qui durera jusqu’à la guerre des Six-Jours. Les débats sur la ‟question juive” s’inscrivent aussi dans la vieille rivalité qui oppose la S.F.I.O. et le P.C.F., ce dernier étant traditionnellement hostile au sionisme, sauf lorsque Staline décide de se faire une place au Moyen-Orient et de remplacer l’impérialisme britannique par le sien. C’est du côté de l’extrême-gauche que se manifeste un antisionisme virulent. Des anarchistes ont une méfiance spontanée envers un État qui s’est constitué dans la guerre ; ils éprouvent néanmoins de la sympathie pour le mouvement des kibboutzim. Robert Louzon considère qu’Israël est la dernière conquête coloniale de l’Europe, un mouvement financé par les États-Unis. ‟La Révolution prolétarienne” multiplie les débats sur Israël et l’antisémitisme et finit par prendre ses distances envers Robert Louzon.

 

Guy MolletGuy Mollet (1905-1975)

 

Trotskistes et maoïstes face au conflit israélo-palestinien

Après la guerre des Six-Jours, la politique étrangère de la France se réoriente, suite à la politique d’indépendance menée par le général de Gaulle vis-à-vis des États-Unis à partir de 1966. Par ailleurs, les Juifs passant du statut de victimes à celui de vainqueurs, les Palestiniens deviennent leurs victimes. Enfin, l’arrivée massive des Juifs d’Afrique du Nord transforme la communauté juive de France.

La guerre des Six-Jours divise la société française entre partisans d’Israël et partisans des Palestiniens. Si la S.F.I.O. continue à soutenir sans réserve Israël, le P.S.U. prend ses distances envers un pays qu’il avait vu comme le porteur d’une troisième voix entre socialisme réel et capitalisme. La majorité de l’extrême-gauche commence à dénoncer Israël comme un bastion avancé de l’impérialisme américain. Deux groupes maoïstes sont à cet égard particulièrement actifs : l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (U.J.C.-M.L.) et le Mouvement communiste français (M.C.F.). Mai 68 va activer l’émergence d’une extrême-gauche trotskiste et maoïste qui, nourrie d’anticolonialisme, voit dans les Palestiniens le symbole même d’une révolution qu’elle croit proche. De nombreux membres de cette extrême-gauche sont des Juifs qui ne s’intéressent aucunement à la question juive, un phénomène d’autant plus étrange que si Trotsky s’est peu exprimé sur l’antisémitisme, il a pressenti avec une parfaite acuité ce qui attendait les Juifs : en 1938, il évoquait déjà leur extermination. Néanmoins, après la Deuxième Guerre mondiale, les militants s’interdiront par internationalisme de mettre en avant leur spécificité juive. Pour les trotskistes, fondamentalement assimilationnistes, le sionisme n’a aucun sens et la ‟question juive” sera résolue par la révolution socialiste. Notons que les trotskistes se distinguent des maoïstes sur plusieurs points. Le trotskiste Abraman Léon (1918-1944) est l’auteur d’une étude, ‟La Conception matérialiste de la question juive”, considérée par ses partisans comme l’ouvrage de référence marxiste sur la question juive. Selon l’auteur, les Juifs ont su perdurer en raison de leur rôle social qu’il définit par la théorie du ‟peuple classe”. Une société sans classe amènera leur libération — leur assimilation. Dans une telle optique, le sionisme ne peut être envisagé que comme un frein à l’activité révolutionnaire des travailleurs juifs, en Palestine et ailleurs. Autre trotskiste, Isaac Deutscher a repris une conception du judaïsme ‟liant prophétie et utopie, rédemption religieuse et résistance sociale, (qui en a) fait l’autre nom de la Révolution”. Il fait par ailleurs remarquer que, contrairement à d’autres courants de l’extrême-gauche, l’antifascisme des trotskistes les a conduits à être très vigilants face à l’antisémitisme. Un voyage de militants maoïstes dans des camps palestiniens de Jordanie au cours de l’été 1969 renforce la solidarité entre Palestiniens et maoïstes ; ces derniers espèrent ainsi amplifier leur audience auprès des travailleurs maghrébins.

 

Des années 1970 à 2000 : la difficile recherche d’un règlement du conflit israélo-palestinien

L’action du commando palestinien Septembre noir aux Jeux olympiques de Munich (septembre 1972) va diviser l’extrême-gauche, notamment maoïste, ainsi que ‟La Révolution prolétarienne” où sont dénoncées les ‟pulsions antisémites” de Robert Louzon, sa ‟haine inavouable contre Israël” et j’en passe. Parmi ceux qui le dénoncent et dénoncent l’ensemble d’une ‟gauche ambiguë et bornée”, David Stettner. Ce libertaire n’a pas oublié qu’il était juif et il conspue la stupidité de ceux qui ont pris l’habitude d’accuser Israël. Ci-joint, une notice biographique sur David Stettner :

http://militants-anarchistes.info/spip.php?article5713

Dans les années 1970 s’ébauchent les premières rencontres israélo-palestiniennes par l’intermédiaire du P.S.U. et quelques militants communistes, parmi lesquels Henri Curiel, une personnalité passionnante. Ci-joint, un lien intitulé ‟Mémoires, politique et passions. Perceptions égyptiennes d’Henri Curiel 1921-1951” et signé Didier Monciaud :

http://ema.revues.org/499

 

Une « nouvelle judéophobie » depuis la seconde Intifada (2000) ?  

Au début des années 2000, suite à la seconde Intifada, les actes antisémites se multiplient. La gauche et l’extrême-gauche ont-elles une part de responsabilité dans ces incidents, l’extrême-gauche plus particulièrement ? La dénonciation du sionisme masquerait-elle un ‟espace islamo-gauchiste” comme l’affirme notamment Pierre-André Taguieff ? Pour ce dernier et Alain Finkielkraut, la gauche aurait une lourde responsabilité dans le développement de l’antisémitisme en France.

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Je ne rapportera pas les dernières parties de ce chapitre (‟Toute la gauche antisémite ?”, ‟Des accusations injustifiées” et ‟Les raisons de cette angoisse « judéophobe »”). J’ai par ailleurs survolé ce qui précédait, soit : ‟Une « nouvelle judéophobie » depuis la seconde Intifada (2000) ?” En effet, ces quatre parties me semblent faibles en regard du reste. L’auteur qui a conduit une analyse d’une belle rigueur sur l’antisémitisme à gauche semble détourner son regard de ce qui le dérange. Et je me hâte de préciser que cette étude vient combler un vide. Michel Dreyfus écrit dans sa postface à l’édition de poche : ‟Il n’existait, avant la parution de mon livre, aucun tableau général de l’antisémitisme à gauche. Cela montre que cette réalité a été largement sous-estimée, notamment par les historiens de la gauche et du socialisme (dont bon nombre sont eux-mêmes issus) : cela explique peut-être qu’ils ne se soient guère souciés de l’antisémitisme à gauche”. Michel Dreyfus qui se dit homme de gauche avance avec courage et sincérité dans cette étude et il s’appuie sur une riche documentation de première main, essentiellement la presse (journaux et revues). Michel Dreyfus m’a aidé à mettre de l’ordre dans mes connaissances et à les nourrir ; je ne puis donc que le remercier.

La revue juive ‟L’Arche” écrit : ‟Michel Dreyfus fait œuvre de défricheur. On attendait un tel livre depuis trop longtemps”. C’est donc un livre précieux ; et j’en ai fait une lecture attentive pour présenter cette suite de neuf articles, soit une trentaine de pages. Je ne puis toutefois taire que les dernières pages du livre m’ont déçu. Pour juger ces années 2000, l’auteur manque de recul, on ne peut lui en vouloir. Par ailleurs, j’accorde beaucoup plus d’importance qu’il n’en accorde aux analyses de Pierre-André Taguieff et Alain Finkielkraut, pour ne citer qu’eux. Je juge Michel Dreyfus trop tolérant envers les propos ineptes de Maurice Sinet, plus connu sous le nom de Siné. Il est vrai que contrairement à Michel Dreyfus, je soupçonne un lien puissant entre l’antisémitisme et l’antisionisme. Par ailleurs, je suis convaincu que l’antisémitisme tant de droite que de gauche sert de point d’appui et de propagation au djihadisme.

Michel Dreyfus désirait s’arrêter aux réactions suscitées par l’attentat de la synagogue de la rue Copernic du 3 octobre 1980, mais il a poursuivi. Je n’ai pas à le juger ; pourtant, cette absence de recul fait qu’il se départit de sa rigueur d’historien. Quand il écrit : ‟Le climat me semble d’ailleurs plus apaisé aujourd’hui, comme en témoigne, entre autres, l’appel lancé en mai 2010 par l’organisation JCall, créée à l’initiative de Juifs européens”, je hausse les épaules et souris un peu tristement. Mais je ne suis pas ici pour polémiquer. Ce livre mérite d’être lu et relu très attentivement. C’est un livre pionnier qui propose de beaux axes de recherche. Je connaissais Robert Louzon mais j’ignorais qu’il était si imposant dans l’histoire de l’antisémitisme en France ; on ne cesse de buter contre lui, Robert Louzon qui publia dans ‟La Révolution prolétarienne” durant un demi-siècle.

P.S. : Je me permets un dernier mot après avoir relu la postface. Comment ne pas remarquer qu’en France un antisémitisme traditionnel particulièrement élaboré a fusionné avec le ressentiment arabo-musulman, non seulement contre Israël mais aussi contre ‟les Juifs” ? Je puis noter dans mes conversations avec des Arabes combien ils en veulent ‟aux Juifs”, combien les ‟Protocoles des sages de Sion” sont appréciés chez eux. Comment ne pas remarquer que les eaux troubles de l’extrême-droite, de l’extrême-gauche et de l’islamisme se mêlent lorsqu’il s’agit de dénoncer ‟le Juif” et Israël ? Paul Rassinier, l’ami intime de Henry Coston, est-il d’extrême-droite ou d’extrême-gauche ? Mais peu importe ! Il fait confluer des eaux sales venues de diverses canalisations. Comment feindre d’ignorer que les sites qui vomissent ‟les Juifs” et ‟l’entité sioniste” ont un nombre considérable de visiteurs ? Michel Dreyfus ignore-t-il qu’en France les Juifs qui portent la kippa sont très souvent menacés et parfois même frappés par ceux qui professent l’islam ? Il n’est pas nécessaire d’être devin pour comprendre que la forte proportion d’Arabo-musulmans dans le pays va contribuer à fortifier l’antisémitisme, un antisémitisme qui par ailleurs fait ses courses aux extrêmes de l’éventail politique.

 

Olivier Ypsilantis

 

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6 Responses to En lisant ‟L’antisémitisme à gauche – Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours” de Michel Dreyfus – 9/9

  1. André says:

    Bonjour et merci pour ce magnifique compte-rendu, quel travail !

    Juste pour remarquer que votre conclusion sur l’impression que Michel Dreyfus essaie un peu de dédouaner la Gauche de l’antisémitisme (impression que me donne tout son livre) ne se trouve t-elle pas finalement dès le départ dans le titre : “l’antisémitisme à Gauche” et non “l’antisémitisme de Gauche” ?

    Comme si l’antisémitisme était quelque chose de fondamentalement extérieur à la Gauche et que cette derrière n’aurait pas produite le sien propre d’après ses propre idées. Or ce n’est pas ce que nous montre les socialistes, anarchistes et autres libertaires français du 19è siècle.

    Je ne sais pas s’il en parle dans son ouvrage mais Proudhon, le “père” du socialisme français et nationaliste convaincu, écrivait dès le milieu du 19è siècle dans ses “Carnets” qu’il fallait soit expulser tous les juifs de France soit les exterminer…

  2. kravi says:

    Merci, Olivier, pour cette recension complète du livre de Michel Dreyfus. J’y ai appris beaucoup, car je fonctionnais encore [un peu] sur la croyance selon laquelle « les antisémites, c’est l’extrême droite ».
    Dès lors, je comprends mieux cette aberration — à mes yeux de baby-boomer nourri aux mythes de la Résistance — d’une extrême gauche complice des islamistes et des fascistes dans l’antisémitisme le plus sordide.
    À cet égard, je n’ai plus aucun doute sur la nature antisémite de l’antisionisme, quelles que soient les fallacieuses arguties avancées par les tenants de cette idéologie infecte.
    Je suis très frappé de voir combien les arguments antisémites des siècles derniers, où la haine irrationnelle le dispute à la stupidité, ressemblent à ceux que nous pouvons trouver aujourd’hui sur la toile. Ceci grâce aux mensonges et à la propagande de la presse mainstream, il faut bien le dire. La dernière ignominie du sieur Caron en témoigne.
    Tout en rendant hommage au travail de Michel Dreyfus, je partage totalement les réserves que vous émettez dans votre conclusion.

  3. Nina says:

    J’ai trouvé cette série d’articles absolument passionnante. J’y ai tellement appris qu’il va me falloir m’y replonger régulièrement.

    J’ai aussi beaucoup aimé ta conclusion, ton ressenti. Toutefois, si tu trouves que Dreyfus est un peu pusillanime pour dénoncer cet antisémitisme de gauche (viennes antiennes anti-judaïques), n’est ce pas en quelque sorte pour sauver un bout de son âme ?

    Qu’il est difficile de se dire que l’on a été politiquement actif à gauche alors qu’elle veut nier mon appartenance juive ?
    C’est dur d’admettre que quelque part, je dois abandonner ce petit supplément d’âme pour lequel j’ai été “malmené”.

    Alors, on s’accommode…On accepte quelques petites lâchetés qui ne tiendraient pas le coup devant un pilpoul bien organisé. On sauve sa gauche non ?

    Concernant Robert Louzon, je me suis précipité sur wiki pour connaître la bête et…que vois-je ? Sorti du livre de Michel Dreyfus que tu as décortiqué pour nous, je lis :

    ” Aussi quand dans une manifestation en 1933 des Algériens scandent «A bas la France, Vive l’Allemagne, A bas les Juifs» Robert Louzon prend leur parti !” (3)

    Cité donc dans le livre de Dreyfus, nous n’en saurons pas d’avantage. Oserai-je te demander mon ami de me dire (si tu le sais bien sûr) où eut lieu cette manifestation ?

    Est-ce en Algérie ? En France ? Doit-on conclure presque hâtivement que les Algériens indépendantistes des années 30 auraient choisi, à l’instar d’une grande partie du monde arabe, le 3è Reich ? Curiel, Franz Fanon et tous les potes du FLN le savaient aussi ? Bigre…Ca vous change un communiste normalement ce truc !

    Encore une fois : je me suis régalée !

  4. Olivier YPSILANTIS says:

    André,
    Je trouve particulièrement bienvenue votre proposition “L’antisémitisme DE gauche” (plutôt que “L’antisémitisme Á gauche”) et je suis heureux que ce travail de synthèse réalisé à partir d’un livre pionnier puisse être lu et médité. L’antisémitisme est décidément une chose complexe et énorme.

  5. Jankel says:

    Vous semblez tous avoir scotomisé l’ oeuvre de Marc Crapez sur La gauche Anti sémite au 19e siècle…paru voilà déjà plus de quinze ans! (2002 au plus tard!)
    Je le savais par mes lectures fort traditionnelles depuis 1956 chez LéonPoliakov et d’autres ouvrages de Communistes “Amendés” (Koestler et autres!) Comment cette évidence est-elle découverte tout à coup, par l’Arche, dont personne “qui a trop attendu l’ouvrage” ne semble pas avoir été pressé de l’écrire!!!!
    Pourtant, les zintellos de l’Arche ça prétend voler haut en altitude …
    Couardise juive à la nuque raide d’être courbé (!) plus ambigüité d’un peuple de Gauche qui n’a pas compris son propre messianisme juif, moins idiot pourtant, que celui véhiculé par les Internationalistes!

  6. Olivier YPSILANTIS says:

    J’ai quelque peine à saisir la dernière partie de votre post, à partir de “Couardise juive…”

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