Quelques pages romaines – 5/5

 

Soirée en compagnie de Patricia Amardeil, Jean-François Forges et Marcello Pezzetti. Patricia Amardeil, traductrice de l’italien au français d’Edith Bruck, a tenté durant des années de transmettre l’histoire et la mémoire de la Shoah à partir des écrits de Primo Levi, « tenté » car, me dit-elle, « quand je vois la flambée d’antisémitisme en France, je me dis que tout mon travail a été vain, qu’il y a un angle mort dans l’analyse des causes de l’antisémitisme, angle mort qui n’est autre que l’antisionisme traditionnel de nombre d’enseignants ». Jean-François Forges est l’auteur de « Éduquer contre Auschwitz – Histoire et mémoire » et de « Guide historique d’Auschwitz » écrit en collaboration avec Pierre-Jérôme Biscarat. Mario Pezzetti, historien de la Shoah et plus particulièrement de l’immense complexe d’Auschwitz, est aujourd’hui Directeur scientifique de la Fondazione Museo della Shoah de Rome.

Ci-joint, deux vidéos avec ces historiens qui ont travaillé sur la Shoah. La première avec Jean-François Forges (« Les camps de transit en Europe sous le nazisme »), la seconde avec Marcello Pezzetti (« Shoah. Storia, colpa, memoria ») :

https://www.youtube.com/watch?v=hQzM3LrGuvE

https://www.youtube.com/watch?v=ZOv5ZL4SNoM

 

Resultado de imagen de Solo il dovere - Oltre il dovere

20 février. Exposition à la Casina dei Vallati (Via del Portico d’Ottavia, à côté du Tempio Maggiore di Roma et de cette place où les Juifs de Rome ont été rassemblés le 16 octobre 1943 pour être déportés), exposition organisée par Sara Berger et Marcello Pezzetti sous le titre : « Solo il dovere – Oltre il dovere », sous-titrée : « La diplomazia italiana di fronte alla persecuzione degli ebrei, 1938-1943 ». Le catalogue est de très grande qualité. La partie de l’exposition qui m’intéresse plus particulièrement est celle qui traite de ce que je connais moins bien, et pour cause : cette exposition a été conçue à partir de la découverte fortuite de documents à l’Archivio Storico-diplomatico del Ministero degli Affari Esteri e della Cooperazione Internazionale, documents qui permettent de mieux suivre les méandres de la politique anti-juive de l’Italie d’alors, tant en Italie qu’à l’extérieur ; d’où ces deux chapitres du catalogue (ceux qui m’ont le plus retenu) : « La diplomazia e la politica antiebraica italiana » (page 17 à page 51) et « La diplomazia italiana di fronte  al sistema persecutorio all’estero : un panorama » (page 52 à page 97). Ainsi que le signalent Sara Berger et Marcello Pezzetti, le but de cette exposition est de montrer pour la première fois (et à partir de documents originaux) le comportement de la diplomatie italienne face à l’entreprise d’exclusion puis de destruction des Juifs d’Europe, entre 1938 et 1943. Cette exposition rend par ailleurs compte d’un travail qui se poursuit puisque l’Archivo Storico Diplomatico del Ministero degli Affari Esteri est en cours d’inventaire et que la quasi-totalité en est inédite.

Je découvre l’existence du Front Antijuif Français (12, rue Blanche, Paris) et sa charte. Une caricature montre un Juif qui bâillonne une République (Marianne) enchaînée. Légende : « Enchaînée, c’est bien !… Bâillonnée, c’est mieux ». Et je retrouve le Rassemblement Antijuif de France (12, rue Laugier, Paris).

Au cours de cette visite, un guide s’approche de nous, Roberto. Il s’exprime lentement, dans un français soigné. Yeux bleus, regard doux et barbe de savant. La visite terminée, il m’interroge. Nous en venons à parler de l’antisémitisme. Il me dit : « C’est une question extraordinairement compliquée. On s’y perd. On ne sait par où commencer. Mais il y a peu, une chose m’est apparue : l’origine de l’antisémitisme, avant que tout ne se complique, c’est l’accusation de déicide », ce à quoi je lui réponds que j’en suis arrivé à la même conclusion ou, plutôt, au même point de départ pour une réflexion historique : à savoir que l’antisémitisme est incompréhensible aussi longtemps qu’on néglige l’antijudaïsme. Certes, l’antisémitisme déborde l’antijudaïsme mais il y repose comme sur un socle, un socle volontiers enfoui, ce que nos sociétés sécularisées ne se donnent pas la peine de comprendre – ou ne veulent pas comprendre. Le socle reste enfoui alors qu’il devrait être dégagé avec un soin d’archéologue.

 

Façade de Saint-Louis des Français (San Luigi dei Francesi)

 

Visite de Saint-Louis des Français (San Luigi dei Francesi). Je passe sur la riche histoire de cette église. L’intérieur en est magnifique, imposant mais non écrasant, comme le sont certains édifices religieux de Rome. Et elle est particulièrement bien entretenue. Les placages de marbre offrent une palette chaleureuse – et je pourrais en revenir aux épices. Le plan d’ensemble est simple et rigoureux : nef centrale, bas-côtés chacun bordé de cinq chapelles. Voûte ornée de caissons curvilignes aux riches dorures qui mettent en valeur une vaste composition de Charles-Joseph Natoire qui montre l’apothéose de saint Louis, soit sa mort et son accueil au Royaume des Cieux. Dans le chœur, l’Assomption de la Vierge par Francesco Bassano le Jeune, une composition divisée horizontalement en deux parties égales : les apôtres éplorés se penchent sur le tombeau vide de la Vierge tandis qu’au-dessus d’eux la Vierge trône en gloire au milieu d’une multitude d’anges et d’angelots. Les pendentifs de la coupole s’ornent en haut-relief des quatre grands docteurs de l’Église latine, soit : saint Grégoire le Grand, saint Jérôme, saint Ambroise et saint Augustin. Tous siègent dans les nuées, portés par les anges. Dans les bas-côtés et les chapelles, soit au sol, soit contre les piliers, sont disposés des monuments funéraires (tombes ou cénotaphes), cette église ayant durablement servi de lieu d’inhumation à des Français de Rome d’un certain rang, notamment des artistes. C’est ainsi que je découvre un monument à Claude Gelée dit « le Lorrain », décédé à Rome le 26 novembre 1682. Dans l’une des chapelles de droite, consacrée à saint Remi, une vue de la bataille de Tolbiac au cours de laquelle Clovis promit de se faire chrétien s’il remportait la victoire. Dans une chapelle, à gauche cette fois, le monument que Chateaubriand (alors secrétaire d’ambassade à Rome) fit élever à la mémoire de son amie Pauline de Beaumont (décédée à Rome en 1803). Sous un très délicat bas-relief en marbre blanc qui montre une jeune femme à l’agonie, bras ouverts vers le ciel et reposant dans un ondoiement de draperies, on peut lire ces mots : Après avoir vu périr sa famille, son père, sa mère, ses deux frères et sa sœur, Pauline de Montmorin consumée d’une maladie de langueur est venue mourir sur cette terre étrangère. La plus riche chapelle de cette église (cappella San Luigi, Re di Franca) est consacrée à saint Louis et a été inaugurée en 1680. Elle est l’œuvre de Plautilla Bricci, une architecte et peintre qui m’est inconnue et dont je me promets d’étudier la vie et l’œuvre. Cette chapelle est surtout remarquable pour son décor baroque sculpté, plus que pour le portrait en pied de saint Louis, plutôt conventionnel. Mais ce qui attire le plus grand nombre de visiteurs est la chapelle saint Matthieu (un groupe d’Espagnols se tient devant elle, accompagné d’une guide) qui abrite trois grandes compositions de Caravaggio. Je détaille ces trois tableaux (« Le martyre de saint Mathieu », « La vocation de saint Matthieu » et « Saint Matthieu et les Anges ») et remarque une fois encore combien la lumière de Caravaggio est mate et argentée tandis que celle de Claude Gellée ou Georges de La Tour est satinée et dorée. L’art de Caravaggio répond aux recommandations du concile de Trente et des cercles réformateurs (ceux de saint Philippe Neri et des Borromée) qui réclamaient un art compréhensible pour le peuple, avec l’accent mis sur les sentiments, des recommandations qui feront date dans l’histoire de l’art avec la préférence donnée à la réalité plutôt qu’au mythe. Près de la sortie, une statue de Jeanne d’Arc, comme il se doit, et des plaques à la mémoire des combattants de la 3ème division d’infanterie algérienne tombés en Italie et des combattants du Corps expéditionnaire français en Italie commandé par le général Juin.

 

Plaques commémoratives à l’intérieur de Saint-Louis des Français (San Luigi dei Francesi)

 

21 février. Départ de Rome pour Lisbonne à bord d’un Boing 737-800 où je termine la lecture de ces entrevues avec Otelo Saraiva de Carvalho. Le COPCON héritier du 25 avril travaille à l’instauration de la démocratie. Au cours de cette période de transition (je rappelle que ces entretiens ont été consignés peu après la Révolution des Œillets), Otelo Saraiva de Carvalho confesse que le COPCON est à l’occasion amené à tenir le rôle d’une « police politique », une situation qui ne devrait pas se prolonger. De mauvaises langues laissent entendre que le COPCON s’est substitué à la PIDE et que COPCON est l’acronyme de Como Organizar a PIDE Com Otro Nome, ce qui est outré même si certaines gardes-à-vue se prolongent au-delà du temps légal ou que des interrogatoires sont à l’occasion menés sans la présence d’un avocat, autant d’anomalies qui doivent disparaître dès que possible, dès que la très jeune démocratie se sera stabilisée. Qu’adviendra-t-il alors du COPCON ? Difficile à dire pour l’heure, le COPCON qui est bien le bras armé du M.F.A. appuyé par la quasi-totalité du peuple portugais. Qu’adviendra-t-il après les élections de mars 1975 ? Le COPCON disparaîtra-t-il après avoir rempli sa mission ? En attendant, il doit garantir la légitimité et le bon déroulement des premières élections libres. Chapitre 8, où il est une fois encore question du général Spínola mais aussi du général Francisco da Costa Gomes pour lequel Cadernos Portugália avoue sa franche préférence dans une question à Otelo Saraiva de Carvalho tout en ajoutant que le livre du général Spínola, « Portugal e o Futuro », est ennuyeux et qu’il semble avoir été écrit par un tâcheron. Au chapitre 10, le dernier chapitre, Otelo Saraiva de Carvalho critique lui aussi le livre en question qu’il juge décevant avec ce concept de « portugalidade » (une fédération issue des colonies) où se devine l’influence de Leopold Senghor, un concept que le général Spínola finira par abandonner sous la pression des événements.        

Olivier Ypsilantis

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