Quelques pages romaines – 2/5

 

Tout en marchant, j’en viens à penser que si la religion catholique a eu un tel pouvoir, c’est en grande partie grâce à sa théâtralité (mot qui ne se veut en rien péjoratif), soit sa capacité à traduire des idées, des sentiments et des histoires en images, de l’architecture à la peinture et passant par la sculpture, avec Rome en figure de proue.

La fontaine de Trevi. Très nombreux touristes. Lieu emblématique de Rome par excellence, et grâce au cinéma, au baiser échangé entre Marcello Mastroianni et Anita Ekberg dans « La Dolce Vita » :

https://www.youtube.com/watch?v=The8Xi6fKOE

L’esprit baroque de l’Italie et en l’occurrence de Rome se note jusque dans la grenade qui orne le képi des carabinieri, avec cette flamme qui part en une forte vague sur le côté.

Je marche et prends des notes de plus en plus paresseuses : trop d’impressions, trop d’informations. Je verrai à mon retour.

Basilique Andrea del Valle, encore un colosse. Des miroirs placés sur des tables horizontales, dans la nef, permettent de lire les richesses de la voûte. Je me penche au-dessus d’eux et recule, pris de vertige.

Casa Museo Mario Praz (1896-1982), l’intimité d’un collectionneur par ailleurs essayiste et critique. Une collection d’un bel éclectisme où m’ont surtout retenu les portraits (profils) en cire, à commencer par les plus sobres, les profils sans ajouts de couleurs ou de matériaux, des portraits à peine plus grands que des médaillons où se lit avec une extrême précision la psychologie des modèles. Et j’en reviens à une observation que je me fais depuis des années, à savoir que le profil est plus révélateur que la face – voir les pièces de monnaie. Une belle surprise, un autoportrait de Constance Mayer la suicidée, l’amie de Prud’hon et, surtout, une excellente artiste.

 

Casa Museo Mario Praz

 

Chiesa de S. Agnese en Agone. Plan ramassé, octogonal, avec chapelles sur la périphérie, soit trois chapelles bien marquées et quatre chapelles plus discrètes qui prolongent les pendentifs et placées dans de grandes alcôves avec scènes en haut-relief. Le jeu des pilastres en marbre blanc et des colonnes en marbre rouge. Dans les chapelles bien marquées, des touches de marbre vert. Au-dessus de l’entablement, une profusion de dorures, lignes mais aussi floraisons (chapiteaux, rosettes, etc.).

Arrêt dans la Galleria Berardi où, en devanture, une aquarelle m’arrête ; elle est signée Attilio Simonetti (1843-1925). L’une de ses aquarelles m’évoque Constantin Guys, cet artiste célébré par Baudelaire. Sur une étagère, en évidence, un catalogue consacré à l’archéologue, collectionneur et marchand Ludwig Pollak (1868-1943) dont on célèbre le cent cinquantième anniversaire de la naissance. Deux expositions lui sont consacrées à Rome, l’une au Museo di Scultura Antica Giovanni Barrocco, l’autre au Museo Ebraico di Roma. Je me suis promis de mieux étudier la vie de cet homme né à Prague et assassiné à Auschwitz après avoir été arrêté à Rome.

Galleria Alberto Sordi, un magnifique passage début XXe siècle conçu par Diego Carbone. Tout en la parcourant, je pense aux écrits de Walter Benjamin sur les passages de Paris. A ce propos, il écrit : « Les passages : des immeubles, des galeries qui n’ont pas de face extérieure. Comme le rêve », ou : « Ambiguïté complète des passages : rue et maison à la fois ». Souvenir de lectures de Walter Benjamin mais aussi d’un séjour à Milan et de mon émerveillement dans la Galleria Vittorio Emanuele II.

 

16 février. Galleria Nazionale d’Arte Moderno, un édifice Belle Époque. Une entrée vaste et baignée de lumière, fraîchement repeinte en blanc avec colonnes jumelées (deux fois quatre) et pilastres en marbre clair. Plafond discrètement mouluré dont la peinture répond à la tonalité de ce marbre. A la librairie du musée, la biographie de Margherita Sarfatti par Rachele Ferrario.

Quelques notes prises dans ce très vaste musée :

Deux belles études au pastel (1. Le buste 2. Les hanches et les jambes), détails pour « La Gorgone e gli eroi » de Giulio Aristide Sartorio, une composition à l’huile (1899) exposée dans la même salle. La chevelure rousse de la Gorgone, véritable brasier qui tombe jusqu’à ses genoux. Les trois hommes à ses pieds, deux Noirs et un Blanc.

« Eulalia cristiana » (1880) d’Emilio Franceschi, un bronze, une femme grandeur nature encordée à une croix, une martyre chrétienne coiffée à la mode grecque, évanouie, les extrémités extatiques. Le tumulte de ses vêtements découvre un sein d’une grande beauté. Les scènes de martyre devaient exciter l’imagination et la libido des artistes. Relire les écrits de Georges Bataille.

 

« Eulalia cristiana » d’Emilio Franceschi

 

Six photographies de « La Poupée » de Hans Bellmer. La poupée mise en situation. Un cauchemar esthétique, comme avec Francis Bacon.

Lucio Fontana, une puissance suggestive à partir d’un parfait dénuement de l’expression.

Giorgio de Chirico, « La torre del silenzio », « La torre e il treno », « Presente e passato », « Piazza d’Italia con statua », la pertinence de l’ambiance. Les trains (à vapeur) sur la ligne d’horizon. Le ciel vert qui à l’horizon vire doucement au jaune vif. J’éprouve toujours une même envie d’entrer dans les toiles de cette époque (années 1930) de Giorgio de Chirico et m’y promener.

Mon plaisir à retrouver Gabriele Basilico, un photographe qui m’évoque Eugène Atget : on ne comprend pas pourquoi leurs photographies captivent – après tout, qu’ont-elles d’extraordinaire ?

Mario De Maria, « Luna sulle tavole di un’osteria » (1884), des plans lumineux définis par des tables et des bancs, un agencement de plans diversement rectangulaires considérés légèrement en plongée. Un fond obscur (de la végétation) rehausse ces figures. La pâte de cette étonnante composition est épaisse et chaleureuse comme du feutre. Cette peinture de petit format est l’une des plus agréables surprises de cette visite.

« Grande Plastica o Grande Cellophane » d’Alberto Burri, du Baroque sorti d’une poubelle ; et j’y pense, une décharge publique a bien un air baroque. Antoni Tàpies et Alberto Burri.

D’immenses compositions, scènes de bataille, de Michele Cammarano, des peintures de plus de cinquante mètres carrés avec « La battaglia di San Martino » et « La battaglia di Dogali ». Comment travaillait-il ? A partir de quelle documentation ?

Un portrait au pastel de Jane Morris (Jane Burden avant son mariage) par Dante Gabriele Rossetti. Le volume de la coiffure, le dessin des lèvres, tout enfin. L’attrait irrésistible, et depuis mon enfance, qu’exerce sur moi ce modèle.

Bel autoportrait de 1925 de Giorgio de Chirico. Noter le rideau rouge fixé à une barre au-dessus du modèle et qui s’entrouvre ; il donne au modèle un aspect discrètement dérisoire.

Alfonso Balzico, « Cleopatra » (1874), un énorme bloc en marbre de Carrare. Froideur et beauté. On reste étourdi par la somme du travail que nous supposons sans parvenir à l’appréhender dans tous ses détails. La corbeille avec ses fruits (raisin et figues) et le serpent qui en sort.

 

« Cleopatra » d’Alfonso Balzico

 

Au premier étage. La beauté des salles et de la lumière qui s’y organise me fait pour un temps oublier les œuvres présentées. Plafonds qui culminent à huit voire dix mètres. Une blancheur immaculée et douce. Un parquet clair à bâtons rompus. Cette blancheur met admirablement en valeur les tissus noirs découpés de Marion Baruch, une artiste d’origine roumaine, née en 1929 (voir sa biographie). Marion Baruch :

https://www.youtube.com/watch?v=TXJYZ2Ykz9E

Giacomo Balla, une vieille connaissance parmi tant d’autres. Parfois, c’est comme du Auguste Herbin mis en mouvement.

Un immense triptyque au pastel de Giuseppe de Nittis, « Le corse al Bois de Boulogne » (1881). Certaines parties sont très habiles, d’autres un peu gauches. Giuseppe de Nittis excelle dans les formats de plus petites dimensions.

Ma tendresse pour Medardo Rosso, et la tendresse de Medardo Rosso.

Un très beau Cézanne, un paysage d’une parfaite unité organique. Cézanne a peint de nombreuses (très)mauvaises œuvres ; il n’empêche, cet artiste souvent mauvais peintre et mauvais dessinateur est l’un de ceux – et peut-être même celui – dont l’influence a été la plus déterminante sur l’art moderne. Il y a bien un phénomène Cézanne.

« Tristezza invernale » (1884) de Marco Calderini. L’ambiance, comme un poème de Verlaine ! Puis je me suis extrait de cette délicieuse ambiance pour restituer toutes les étapes de l’élaboration de cette vaste composition : des balayages (la gestuelle) sur le sol mouillé aux branchettes comme gravées dans les gris du ciel.

 

« Tristezza invernale » de Marco Calderini

 

Une sculpture en bronze grandeur nature, la mère de l’artiste (1911) par Paul Troubetzkoy. Surprise : je ne connaissais que ses sculptures de plus petit format. L’étonnant portrait de cet artiste par Ilia Répine, avec cette gamme de bruns dans le costume trois pièces du modèle

Une surprise, un Franz von Stück, une composition qui n’est pas le meilleur de sa production. Ce nom fait remonter en moi bien des souvenirs, souvenirs de Munich en compagnie d’un ami aujourd’hui disparu. J’ai longtemps eu dans ma chambre d’adolescent, sur mon bureau, une reproduction de « Salomé » (1906).

« Bosco di Fontainebleau » (1874) de Giuseppe Palizzi. On reste abasourdi par les dimensions de cette peinture à l’huile, par la somme et la qualité du travail. On s’est moqué du métier au seul profit du concept – de l’Idée –, dommage ; le conformisme s’est fait plus tyrannique que jamais. Je détaille cette composition et m’efforce d’en suivre le développement à partir de la toile blanche. Comment Giuseppe Palizzi a-t-il travaillé ? Combien de fois a-t-il planté son chevalet à cet endroit de la forêt de Fontainebleau ? Comment a-t-il pu élaborer cette unité de l’éclairage ? Nous sommes de plus en plus pressés et nous ne parvenons plus à concevoir la patience qu’a supposée une telle œuvre. A ce propos, il est amusant de constater que les Futuristes ont célébré la vitesse mais avec un métier traditionnel, avec lenteur pourrait-on dire, car il en faut du temps pour élaborer une œuvre de Gino Severini, de Giacomo Balla ou d’Umberto Boccioni pour ne citer qu’eux. Après la Seconde Guerre mondiale, paroxysme du mouvement (dont rend parfaitement compte le mot Blitzkrieg), il fallut torcher l’œuvre en deux temps trois mouvements et moins encore, d’où l’art conceptuel, par exemple, triomphe de l’Idée.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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