Une semaine à Madère (Madeira) – 3/3

 

Le village de Santana. Même en cette basse saison, des touristes y traînent leurs guêtres, comme partout ailleurs sur l’île de Madère. C’est ainsi, le tourisme est devenu la plus formidable des activités et une source essentielle de revenus pour nombre de pays. Les vols low cost, Internet, les packages, Airnbn et j’en passe, permettent à des masses de plus en plus considérables de se déplacer. On ne peut qu’en prendre note et regretter la disparition de celui qui voyage au seul profit de celui qui se déplace.

Santana, un village sans grand caractère, comme tous les villages de l’île qui ne sont que dispersion pavillonnaire. Seul le centre le Funchal mérite qu’on s’attarde – et on s’y attarde d’autant plus que les autres agglomérations ne présentent guère d’intérêt. Des maisons traditionnelles, mais aménagées de manière gnangnan avec petits commerces de souvenirs pour pépés et mémés. Ces maisons (appelées casinhas de Santana) sont emblématiques de l’île. Triangulaires (un triangle fortement isocèle) avec un toit en chaume (colmo) qui descend presque jusqu’au sol. Cette construction possède sur toute sa partie haute un grenier (sótão). La partie basse s’organise en deux pièces, dans le sens de la largeur, la partie située à l’arrière de la maison étant sensiblement plus réduite. A noter que la façade est perpendiculaire tandis que le chevet forme une pente donnant ainsi à l’ensemble considéré de côté un aspect trapézoïdal. On pense que ce type d’habitation était répandu sur toute l’île, une habitation presqu’entièrement végétale (bois pour la structure et chaume pour le revêtement). Ces maisons mériteraient un article à part, un article à caractère ethnographique qui ne peut être écrit que par un spécialiste, ce que je ne suis pas. Les lusophones trouveront quelques liens sur Internet.

 

Une maison traditionnelle, à Santana.

 

Entre Faial et Funchal, mon premier vrai dépaysement à Madère, avec des souvenirs Extrême-Orient activés par un paysage digne des grands maîtres de la peinture chinoise, avec des brumes qui confirment la perspective – l’espace. A mon dos, le bleu de la mer et la silhouette de l’île de Porto Santo. La peinture chinoise, toutes mes rêveries me portent vers elle. Qu’ai-je à voir avec ces anatomies diversement contorsionnées qui saturent les salles du Prado ? Qu’ai-je à voir avec ces Vierges extatiques et ces Christ suppliciés qui emplissent l’espace ? Je suis ce minuscule personnage idéogrammatique qui contemple ces montagnes et ces brumes.

Descente vers Funchal et arrêt à Monte. Partout des petits galets noirs posés sur chant entre les joints desquels prospère de la mousse bien verte. L’escalier aux marches très basses et arrondies qui conduit à l’église. L’église, une fois encore ces merveilleux plafonds en bois peint, dans ce cas à dominante bleu lunaire dans le chœur, ocre rouge dans la nef. Et cette imitation de tenture sur le mur entre le chœur et la nef qui confirme la théâtralité de la liturgie, catholique en l’occurrence – et je ne mets dans le mot « théâtralité » aucune connotation péjorative. Une chapelle latérale (à gauche en entrant), avec un imposant cercueil métallique, entouré de couronnes et de rubans aux couleurs de la Hongrie et de l’Autriche. J’apprends qu’y repose Karl I von Habsburg, empereur d’Autriche et roi de Hongrie, l’époux de Zita, décédée en 1989. Brièvement. En 1918, le couple prend le chemin de l’exil, Suisse puis Madère où il arrive le 19 novembre 1921 et où Karl I décède le 1er avril 1922. Il est donc inhumé dans l’église où je me tiens, Nossa Senhora do Monte, et est béatifié par Jean-Paul II le 3 octobre 2004. Cette église a été reconstruite après le tremblement de terre de décembre 1818. Du parvis, une vue immense sur l’océan. Sur le côté, une statue en bronze et en pied, grandeur nature, de cet empereur exilé.

Retour dans l’appartement et lecture du chapitre IV du voyage d’Andersen. Il y relate des impressions de Setúbal, non loin de Lisbonne. L’estuaire du Sado n’est pas moins splendide que celui du Tejo.

 

16 janvier. Vers Curral das Freiras, l’une des hauteurs qui dominent Funchal. Une pluie légère, par moments. Des masses nuageuses argentées et dorées. L’amphithéâtre naturel dans lequel s’inscrit Funchal. Santo António. Dans une échappée de brume, l’océan et l’île de Porto Santo. Le parvis de l’église est précédé, une fois encore, de ce que les Grecs du Dodécanèse appellent « krokalia ». Dans un petit jardin public, le buste en bronze d’un historien local, Padre Fernando Augusto da Silva (1863-1949). Un cirque nuageux de cumulus étincelants devant lequel passent, rapides, de la charpie de brumes argentées. Eira do Serrado et son miradouro avec vue à couper le souffle – breathtaking. La ligne d’horizon toujours invisible. Sur l’océan, les nuages placent des géographies très découpées, Grèce ou Danemark ?

 

Le village de Curral das Freiras

 

Curral das Freiras, un village auquel on accède par un tunnel d’une longueur d’environ deux kilomètres. Discussion avec un homme, la cinquantaine. Je surprends un accent inhabituel, légèrement sud-américain. Il me confirme qu’il est originaire de Madère mais qu’il a passé une quinzaine d’années au Venezuela. Curral das Freiras est entouré de parois volcaniques vertigineuses. Déjeuné d’une soupe à base de châtaignes, un régal, l’une des spécialités locales. Je m’étonne, interroge la serveuse : où sont les châtaigniers ? Nous sortons sur la terrasse d’où elle me désigne quelques-uns de ces arbres, assez dispersés, tout en me précisant que les autres, plus nombreux, sont à notre dos, plus haut. Cette soupe est aussi un régal pour l’œil, avec des haricots rouges et des pommes de terre qui donnent un camaïeu ocre rouge / ocre jaune.

Retour à Funchal. Je commence à souffrir de claustrophobie sur cette île malgré les échappées ; et que d’encombrement ! Le mouvement est sans cesse contrarié par tant de dénivelés et on se prend à espérer des espaces tels que la steppe russe ou la pampa d’Argentine. Lecture du chapitre IV du voyage d’Andersen. D’Aveiro à Coimbra. Belle description de l’estuaire du Tejo, des étudiants de Coimbra et de cette ville universitaire.

 

17 janvier. Funchal. Toujours ce plaisir à détailler certaines architectures du centre-ville. Casa-Museu Frederico de Freitas appelée aussi Casa da Calçada, une demeure qui a été remodelée et amplifiée depuis le XVIIe siècle, notamment au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. En 1941, cette demeure est louée à Frederico de Freitas (1894-1978), avocat, notaire et collectionneur. Il y vivra une quarantaine d’années, réunissant la collection que l’on peut voir aujourd’hui, une collection cédée à la Região Autónoma da Madeira à sa mort. La Casa-Museu est inaugurée en 1988, complétée en 1999, avec la Casa dos Azulejos, la partie la plus intéressante de cet ensemble ; car si ces meubles et ces objets d’art religieux (dont de beaux petits ivoires de l’art indo-portugais) sont dignes d’attention, ce sont bien ces azulejos qui occupent un vaste espace et sur plusieurs niveaux qui m’ont le plus retenu. Certains proviennent de l’île de Madère et du Portugal continental, d’autres d’Espagne, des Pays-Bas, d’Angleterre et de pays plus lointains comme la Chine ou l’Iran. C’est la plus riche collection d’azulejos que j’ai vue à ce jour. J’aime particulièrement ceux d’Espagne avec cette influence musulmane. Le motif complet s’inscrit sur un carreau ou sur un nombre limité de carreaux (généralement quatre carreaux), avec répétition de la composition sur des surfaces parfois considérables, contrairement à l’azulejos portugais le plus populaire, à savoir une composition (où domine invariablement le bleu) figurative (généralement des scènes inspirées de la Bible) découpée en carreaux.

Dans une salle attenante à cette Casa-Museu, une surprise, une petite exposition temporaire intitulée : » Jósef Piłsudski, um homen de Estado da Polonia e da Europa ». Je m’étonne : pourquoi une exposition sur cet homme, ici ? Une question vite satisfaite puisque j’apprends que Jósef Piłsudski (1867-1935) a séjourné à Madère de décembre 1930 à mars 1931, et qu’un monument (un buste en bronze) a été érigé en son honneur à Funchal, rua Dr. António José de Almeida, 9. Il me vient d’un coup que cet homme pourrait entrer dans ce projet d’un essai que j’ai toujours en tête sur l’homme tragique dans l’histoire. Ainsi Jósef Piłsudski pourrait figurer à côté de Miguel Primo de Rivera et de Stolypine, des hommes autoritaires (mais nullement sanguinaires), des despotes éclairés du XXe siècle qui s’efforcèrent d’aider leur pays sans jamais penser à leur propre prestige ou à un quelconque avantage personnel. Jósef Piłsudski, l’homme qui reconstruisit une Pologne indépendante et qui s’efforça de constituer une Europe centrale forte, avec jeux d’alliances destinés à contrebalancer les puissances russe et allemande. Un homme à ne pas oublier, un homme à étudier. Une photographie le montre en compagnie d’Óscar Carmona. L’exposition est organisée par le Jósef Piłsudski Museum de Sulejówek.

 

Casa-Museu Frederico de Freitas

 

Marche dans Funchal. Arrêt dans ce qui fut probablement le premier grand magasin de la ville et qui n’a guère changé, le Bazar do Povo (le Bazar du Peuple, rua Bettencourt, à côté de la cathédrale), fondé en 1883 par Henrique Augusto Rodrigues. A l’intérieur du magasin, une grande photographie en noir et blanc en montre l’extérieur qui n’a guère changé. A l’un de ses angles, on pouvait lire sur un côté : Stationery – Printing – Book Binding – Indian Rubber Stamps ; et de l’autre côté, en symétrie : Papelaria – Tipografia – Encadernação – Carimbos de Borracha.

Lecture du sixième et dernier chapitre du voyage d’Andersen. Il évoque une chaleur insupportable à Lisbonne. Revient à Bordeaux par l’océan à bord du « Navarro ». Tempête. Une angoisse qu’il finit par oublier face à la splendeur des éléments déchaînés.

 

18 janvier. Vers la pointe Est de l’île, cette pointe qui se termine en une sorte d’appendice fragmenté. Les formidables travaux destinés à prolonger la piste d’aviation et lui faire franchir un large et profond ravin. Une forêt de colonnes. Machico, Canical, zone industrielle, panneaux solaires et éoliennes. Beaucoup de touristes, un vaste parking sans une place disponible, déprimant. Je me concentre sur les jeux de la lumière, la découpe de la côte et de Santo Porto et ses îlots. Retour vers l’aéroport. Des tunnels et encore des tunnels. Attente. J’emporte un peu de sable et un galet qui témoignent de l’origine volcanique de Madère. Le galet me servira de presse-papier. Par la baie vitrée, je détaille une fois encore l’île de Porto Santo et ses îlots. Un avion de la compagnie Binter relie Madère à Porto Santo. Décollage à bord d’un Airbus, même modèle qu’à l’aller. Nous traversons une épaisse couche de nuages. Pluie légère à Lisbonne. J’aime la pluie à Lisbonne, une pluie océane qui ne replace dans de beaux souvenirs.

Olivier Ypsilantis

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