Gil Vicente et les Juifs – 2/2

 

L’expulsion des Juifs du Portugal ne se fait pas sans hésitations. La royauté portugaise cherche des compromis (voir détails), jusqu’en 1506, date à laquelle des incidents rendent cette politique intenable. Le premier a lieu en l’église São Domingos, de Lisbonne. Un homme considéré comme un Cristão-novo est assassiné pour avoir émis des doutes sur un supposé miracle. S’en suivent trois jours de violences au cours desquels un certain nombre de Juifs ou supposés tels sont assassinées. Le nombre des victimes varie d’un article à un autre. Certains évoquent quelques centaines de victimes, d’autres vont jusqu’à deux mille.

Cette même année, peu avant ces violences, Gil Vicente fait une prédication à D. Leonor, l’épouse de D. João II, où il condamne l’emploi de la violence dans l’entreprise de conversion des Juifs, la gente de nação. Cette prédication n’est pas dénuée d’ambiguïté dans la mesure où le Juif est considéré comme inférieur au Chrétien dans la foi. Aucun homme n’étant au-dessus de son époque, Gil Vicente a une vision du Juif propre à la sienne. Mais (je me permets cette question), ce faisant, n’aurait-il pas manœuvré pour parer à une situation d’urgence et mieux convaincre une reine très catholique (catolicíssima) d’épargner les Juifs de toute violence ? Il est vrai que vouloir convertir (même par la douceur) est déjà une violence. Mais efforçons-nous de nous remplacer dans le contexte d’alors.

D. Manuel I commence par des accommodements avec pardons généraux (perdões gerais) par lesquels il s’efforce d’établir une égalité de droit entre Cristãos-novos et Cristãos-velhos, ce qui ne l’empêche pas en 1515 de demander par l’intermédiaire de son ambassadeur à Rome la permission d’instituer dans son royaume l’Inquisition sur le modèle espagnol. Cette volonté satisfait en particulier le bas-clergé qui voit les Cristãos-novos comme un groupe social susceptible de remettre en question son emprise sur le peuple.

 

D. Manuel I

 

Ce n’est pas un hasard si dans un discours de 1536 adressé aux moines, Gil Vicente centre son discours sur le savoir et l’ignorance, et sur l’inconvénient de répandre la panique dans le peuple, d’activer l’ignorance en commençant par mélanger à plaisir les choses divines et les choses naturelles. Et il s’en prend plus particulièrement aux Dominicains dans leur comportement envers les Cristãos-novos considérés comme plus dangereux que les Juifs eux-mêmes dans la mesure où, ayant acquis par la conversion l’égalité civile, ils peuvent exercer sans contrainte leurs qualités particulières, notamment dans le maniement de l’argent et à tous les niveaux. La haute-noblesse qui avait contracté des alliances avec des Cristãos-novos richement dotés se mit elle aussi à se sentir menacée par ces derniers en tant que groupe supposément efficacement organisé et disposant d’un plan de conquête.

C’est dans ce contexte que la crise économique des années 1530 vient activer l’inquiétude et l’envie à l’égard des Cristãos-novos. Les projets de rapine (conduits tant par l’État que par l’Église) via l’Inquisition sur les richesses juives font leur chemin, d’où l’insistance de D. João III (fils et successeur de D. Manuel I) auprès du Pape afin qu’il lui permette d’organiser l’Inquisition sur le modèle espagnol.

En 1524, D. João III confirme néanmoins la législation antidiscriminatoire envers les Juifs. Mais l’année suivante, durant les Cortes de Torres Novas, le malaise à l’égard des Cristãos-novos se fait de plus en plus fort et flirte avec l’antisémitisme. A partir de 1527, D. João III multiplie les démarches auprès du Pape afin d’obtenir une bulle autorisant l’Inquisition. En 1531, ce dernier en rédige une première mais les conditions requises pour son bon fonctionnement ne satisfont pas les intérêts de la Couronne, et elle est mise de côté. Des tribunaux populaires commencent néanmoins à fonctionner. Suite à de tortueuses négociations entre la Papauté et la Couronne, l’Inquisition est instaurée dans tout le pays le 23 mai 1536.

La lettre de Gil Vicente au roi ainsi que son discours aux moines de Santarém doivent être envisagés dans un contexte d’antisémitisme toujours plus affirmé, avec tractations royales auprès du Pape. Gil Vicente s’oppose donc à un courant de plus en plus fort visant à instaurer l’Inquisition, courant qui entraîne le roi, la noblesse, le clergé et, plus encore, le peuple. Mais, redisons-le, aucun homme n’étant supérieur à son époque, la défense des Juifs conduite par Gil Vicente est empreinte d’ambiguïté – l’ambiguïté de la chrétienté envers les Juifs.

Gil Vicente vit du mécénat royal et qui gravite dans les sphères du pouvoir ne peut que divulguer l’idéologie de ses mécènes tout en s’efforçant à l’occasion de faire passer avec la plus grande diplomatie ses vues personnelles, en particulier l’usage de la persuasion et de la patience plutôt que celui de la force. En 1506, ses mécènes, avec D. Manuel I, jouent en douceur ; mais à partir de 1531, avec D. João III, ils décident discrètement, voire secrètement, d’en appeler aux méthodes de l’Inquisition.

Gil Vicente – et c’est là sa grandeur –  a compris que le discours des moines de Santarém pourrait avoir des effets terribles sur une population inquiète, voire angoissée, mais que la violence ainsi déchaînée risquait aussi d’ébranler l’ordre social. Ainsi, en invitant à la retenue envers les Cristãos-novos, nullement responsables de ces tremblements de terre dévastateurs, Gil Vicente cherche-t-il aussi, et peut-être même d’abord, à protéger la paix sociale et donc les intérêts de la Couronne.

Dans deux écrits non-fictionnels, « Sermão à Rainha D. Leonor » (1506) et « Carta de 1531 », son relatif appel à la tolérance envers les Juifs (car il s’agit tout de même de parvenir à les convertir, en prenant le temps qu’il faut et sans jamais exercer envers eux la moindre violence) et les Cristãos-novos traduit une inquiétude profonde, inquiétude qui le pousse à réagir sans tarder afin de s’opposer aux moines de Santarém qui, par leurs paroles, pourraient ébranler l’ordre social. Aussi insiste-t-il pour remplacer la ira Dei par la fúria dos elementos. La lettre en question contient par ailleurs une allusion aux « auto da fé ». Les historiens de l’Inquisition au Portugal savent que des auto da fé populaires – « spontanés » – ont eu lieu avant l’instauration officielle de l’Inquisition dans le pays, en 1536.

Gil Vicente est proche du pouvoir ; il n’ignore pas que tôt ou tard le Tribunal do Santo Ofício sera officiellement instauré au Portugal, après tractations entre le Pape et le Roi. Il sait également que si ce dernier a poussé de côté la bulle papale autorisant l’Inquisition, c’est uniquement parce qu’elle ne satisfait pas ses intérêts.

Dans « Auto da Lusitânia », l’un de ses autos les plus complexes, Gil Vicente décrit une famille juive avec une franche sympathie, avec relation entre Juifs et Chrétiens genre conte de fées. On peut supposer que cette œuvre lui a été inspirée par un climat anti-juif et anti-cristão-novo de plus en plus lourd, par son inquiétude conséquente, par l’ombre de l’Inquisition qui approchait. Ces deux écrits, « Auto da Lusitânia » et « Carta de 1531 », doivent être envisagés comme des tentatives pour éloigner la violence et considérer la « question juive » avec calme et patience.

Olivier Ypsilantis

 

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