Ma plus étonnante rencontre en Iran, Jiroft.

 

C’est ma plus surprenante rencontre avec l’Iran en Iran, Jiroft. Je ne savais rien de ce qui est bien une civilisation. Jamais je n’avais rencontré ce nom au cours de mes années d’études, jamais ! C’était dans les années 1980. Je ne me souviens pas d’avoir rencontré une seule fois ce nom dans les livres ou qu’il ait été prononcé par l’un de mes professeurs. Aussi ma surprise fut-elle grande dans ce musée de Jiroft (province de Kerman), surprise et émerveillement, surprise émerveillée. Mais il me semble que la découverte de cette culture est récente. Qu’en savait-on au cours de mes années d’études ?

La civilisation de Jiroft a été découverte par hasard, comme nombre de découvertes archéologiques, comme celle de la Cueva de Altamira par Modesto Cubillas, en 1868. C’est également en 1868 que des ouvriers affectés à des travaux de voirie découvrent par hasard l’abri sous-roche de Cro-Magnon. La liste de ces découvertes, fruit du hasard, est longue, très longue. C’est le cas de Jiroft et de ses objets en chlorite. La découverte s’est faite naturellement, au cours de l’hiver 2000-2001, par ravinement des eaux de la rivière Halil, dans le bassin de Jiroft, ravinement qui découvrit une tombe au riche mobilier. Le bruit courut et, comme il arrive trop souvent, les pilleurs s’activèrent. Un grand nombre de ces objets en chlorite se retrouvèrent sur les marchés internationaux et à des prix extrêmement élevés. Les autorités iraniennes peinèrent à s’organiser tant cette découverte les avait surpris. Elles parvinrent toutefois à ralentir le pillage, à récupérer une partie du butin et à organiser des fouilles à partir de 2002.

 

Un objet en chlorite, Jiroft.

 

La découverte de Jiroft a chamboulé nombre d’idées quant aux origines et au développement de la civilisation au Moyen-Orient, vers la fin du IVe et le début du IIIe millénaires av. J.-C.

Jiroft est donc situé dans la province de Kerman, dans un ample bassin dont la partie la plus basse est occupée par des marécages qu’alimentent les rivières Halil et Bampur. Les montagnes environnantes culminent à plus de 4 000 mètres. Leurs neiges alimentent en eau et avec régularité la plaine alluviale, ses cultures et ses palmeraies. Par ailleurs, une route naturelle s’ouvre vers le détroit d’Hormuz, le golfe Persique et la mer d’Oman. C’est un lieu privilégié et enviable car bien irrigué alors que partout autour s’étendent des zones arides.

La matière première de l’art de Jiroft (consulter à ce sujet les nombreuses vidéos mises en ligne) est la chlorite. Jean Perrot et Youssef Madjidzadeh en ont dressé un inventaire consultable en ligne : « L’iconographie des vases et objets en chlorite de Jiroft (Iran) » :

https://www.persee.fr/doc/paleo_0153-9345_2005_num_31_2_5129

La chlorite est une roche métamorphique abondante à Jiroft. Elle offre une tonalité mate et d’un gris-vert qui dans un premier temps peut faire croire à du bronze. Mais, surtout, c’est une roche tendre, facile à travailler.

Outre leur très grande valeur artistique, ces objets permettent de combler au moins en partie un vide. En effet, un problème général de chronologie se pose au Moyen-Orient pour la période 3100 / 2300 av. J.-C., soit la période des « dynasties archaïques » I, II et III, des désignations plutôt vagues, révélatrices d’une relative méconnaissance. Des trouvailles faites à Jiroft ont pu être plus ou moins datées par comparaison. Les vases en chlorite (souvent à l’état de fragments), des objets de prestige, ont été trouvés sur des sites du IIIe millénaire, entre l’Euphrate et l’Indus, mais le plus souvent hors stratigraphie. Leur provenance posait problème aux spécialistes. La présence de cette roche métamorphique qu’est la chlorite est marquée dans les monts Zagros (cette immense chaîne qui forme un arc sur tout l’ouest de l’Iran, du Kurdistan iranien au détroit d’Ormuz) mais aussi à Oman et dans les montagnes de la péninsule Arabique.

Il est question de Jiroft dans La revue de Téhéran, n° 96, novembre 2013, un court article intitulé « Jiroft : une civilisation perdue dans l’histoire » et signé Zahrâ Moussâkhâni. J’y apprends que les fouilles de Konar Sandal, à peu de distance du centre-ville de Jiroft, ont notamment permis d’exhumer les vestiges d’une ville d’un kilomètre et demi de diamètre, des vestiges remontant probablement à 2200-2300 av. J.-C. Cette ville était en liaison avec des routes commerciales qui allaient de l’Asie centrale au Nil, de l’Indus à la Chine. Ces fouilles ont également permis la découverte d’une ziggourat constituée de plus de quatre millions d’adobes et datant d’environ 2200 av. J.-C. Le professeur Youssef Majidzâdeh qui a travaillé dans la région de Jiroft, considérant l’ampleur et la qualité des découvertes, envisage Jiroft comme l’un des berceaux de la civilisation. De plus, des inscriptions ont été découvertes sur la ziggourat, des inscriptions encore plus anciennes que l’inscription dédiée à Inshushinak, l’un des principaux dieux de l’Élam. Il pourrait y avoir un lien entre l’écriture trouvée à Konar Sandal, l’écriture proto-élamique et l’ancienne écriture élamique. De nombreux spécialistes considèrent cette civilisation récemment découverte comme aussi importante que celles de Sumer et de l’ancienne Mésopotamie. Selon Youssef Majidzâdeh, Jiroft pourrait être la ville d’Aratta (un territoire auquel font référence des mythes sumériens) qu’une inscription sumérienne sur argile décrit comme une grande civilisation.

 

Un objet en chlorite, Jiroft.

 

Je passe sur la typologie du matériel découvert à Jiroft ; elle a été mise en ligne et le lecteur pourra la consulter. Simplement. La complexité et de raffinement de ce matériel suppose l’existence de plusieurs ateliers avec spécialisations respectives. A noter que les compositions de Jiroft sculptées dans la chlorite s’enrichissent d’insertions, notamment de nacre et de pierreries. La richesse iconographique produite à Jiroft permet d’asseoir de vastes et nombreuses déductions relatives à l’imaginaire mais aussi au réel ; et cette production corrobore les déductions de diverses sciences, dont la paléoclimatologie, relatives à la vie dans cette région au IIIe millénaire av. J.-C. Certes, la signification profonde de cette iconographie cinq fois millénaire nous demeure inaccessible ; mais cette civilisation nous tire par la manche et nous interroge ; elle nous interroge par sa beauté et sa richesse, par sa complexité aussi, la complexité de ses interrogations sur elle-même. Éthique, morale, cosmogonie, hiérarchie, organisation, cohésion et j’en passe, cette iconographie est extraordinairement suggestive et émouvante.

Les recherches archéologiques à Jiroft rendent compte d’une grande densité d’occupation humaine au début du IIIe millénaire av. J.-C. En 2003 on dénombrait déjà près d’une centaine d’agglomérations dont quelques-unes d’une superficie de plus de cent hectares, une densité comparable à celle de la basse Mésopotamie et de la Susiane dans le dernier tiers du IVe millénaire av. J.-C.

A présent, l’étude des civilisations du Moyen-Orient devra tenir compte de cette civilisation récemment retrouvée. L’analyse de l’iconographie mésopotamienne ne pourra ignorer Jiroft et ses productions en chlorite.

Nil – Tigre – Euphrate / l’Écriture – la Ville – l’État, soit trois inventions fondatrices de civilisation nées au bord de trois fleuves. On s’en tenait à cette règle jusqu’au début du XXe siècle. La découverte de la civilisation de la vallée de l’Indus commença à malmener ce schéma. La récente découverte de Jiroft, au sud-est de l’Iran, aux confins du Baloutchistan, le malmènera plus encore. Jiroft, il pourrait s’agir de la mythique Aratta célébrée en Mésopotamie. Des pièces semblables à celles trouvées à Jiroft avaient été exhumées un peu partout mais en très petit nombre, en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, dans la péninsule Arabique. Elles intriguaient les archéologues qui s’interrogeaient sur leur provenance. Les douanes iraniennes elles-mêmes s’interrogeaient lorsqu’elles en saisissaient. Elles finirent par remonter la filière alors que les pillards avaient déjà commis de très grands dommages. Les trafiquants leur rachetaient à bas prix leur butin qui était revendu à prix d’or dans les grandes salles de ventes, jusqu’à plusieurs centaines de milliers d’euros. Les autorités envoyèrent l’armée qui quadrilla la région et des trafiquants furent même condamnés à mort, chose exceptionnelle. Suite à une campagne d’éducation visant à inculquer des rudiments d’histoire et d’archéologie auprès des populations locales, de nombreux objets furent restitués aux autorités.

 

La plus ancienne inscription en élamite linéaire, découverte sur le site archéologique de Jiroft. 

 

Les zones archéologiques dans la vallée de l’Halil sont multiples. Il y en a des dizaines, des centaines peut-être. Deux d’entre elles vont plus particulièrement retenir l’attention de l’archéologue, deux grands tertres – une citadelle et un temple ? – qui se révéleront être des monuments (de l’adobe) aux dimensions colossales, ce que laisse tout au moins supposer le peu qu’il en reste après une cinquantaine de siècles. Il faut lire les comptes-rendus du géographe et géoarchéologue Eric Fouache. Ces deux tertres étaient vraisemblablement intégrés dans un même ensemble urbain dont on peut évaluer la superficie à environ six kilomètres carrés, confie Youssef Majidzâdeh. La plate-forme de l’un des tertres mis à jour ressemble étrangement aux ziggourats de Mésopotamie, mais elle est plus ancienne de cinq siècles au moins que la plus ancienne ziggourat de Mésopotamie.

Édifices colossaux, vastes zones urbaines, quantité et qualité des objets trouvés et leur dissémination sur plus de mille kilomètres, autant d’éléments qui désignent la culture de Jiroft comme une civilisation majeure de l’âge du bronze. Selon Youssef Majidzâdeh, et une fois encore, il y a de fortes probabilités pour que Jiroft soit la mythique Aratta, Aratta qui, toujours selon lui, est au Moyen-Orient ancien ce que Troie est au monde grec. Aratta célébrée et jalousée par Sumer, une rivalité qui a marqué la pensée mésopotamienne. Ainsi une légende attribue-t-elle l’invention de l’écriture à un roi mythique d’Ourouk désireux d’entretenir une correspondance diplomatique avec le souverain d’Aratta. Certes, Jiroft pourrait ne pas être Aratta ; et, d’abord, Aratta a-t-elle vraiment existé ? Et si elle a existé, désignait-elle une ville, un royaume ou bien une région au sens large ? D’autres sites archéologiques pourraient prétendre être Aratta, comme Shahr-e Sokhteh, à la frontière irano-afghane.

Le site de Jiroft recèle des textes mais ils restent indéchiffrables et le resteront probablement, à moins de trouver une tablette bilingue, une sorte de pierre de Rosette.

L’iconographie de Jiroft a été très étudiée par l’archéologue Jean Perrot qui note une chose étrange : il ne semble y avoir dans toute cette extraordinaire iconographie, extraordinaire par la quantité et la qualité, rien qui puisse être considéré comme une divinité, mais rien que des oppositions, un dualisme qui se retrouvera dans nombre de religions du Moyen-Orient et de l’Extrême-Orient. La pensée dualiste de Jiroft aurait-elle participé à la naissance d’Ahura-Mazda ?

La découverte de ce qui semble bien être une civilisation obligea l’archéologie et l’histoire à réviser leurs certitudes quant au Proche-Orient et au Moyen-Orient à l’âge du bronze. L’Égypte et la Mésopotamie étaient considérées comme les lieux d’origine de la civilisation issue de la Bible, la Bible les citant expressément. Mais avant l’Égypte et la Mésopotamie, il y avait eu d’autres civilisations majeures auxquelles ces premières doivent probablement beaucoup, des civilisations implantées sur le plateau iranien (voir en particulier Jiroft) et en Asie centrale.

Présentation de l’étude de Jean Perrot et Youssef Madjidzadeh ci-dessus mise en lien : « L’ornementation des vases et objets en chlorite découverts en Iran, dans la région de Jiroft, permet de distinguer un répertoire iconographique cohérent. Par ailleurs, elle apporte une réponse à la question (très débattue) de la provenance des vases en chlorite trouvés sur de nombreux sites archéologiques datant du IIIe millénaire av. J.-C., entre l’Euphrate et l’Indus. La découverte de Jiroft rend caduque l’appellation de “style interculturel” commodément utilisée pour désigner des objets à l’origine indéterminée. La distribution des vases en chlorite, en particulier de certains types de ces vases, pourrait s’expliquer par l’exportation vers les régions basses du Moyen-Orient de substances diverses extraites d’une plante commune sur le plateau iranien. »

La découverte que je fis de l’art de Jiroft, dans le musée de la ville de Jiroft, reste ma plus étonnante rencontre en Iran. A détailler ces vases et autres objets en chlorite, je pressentais quelque chose d’immense et mystérieux, avec cette sensation de revenir dans un pays quitté depuis si longtemps, sensation qui me fut confirmée par une étude génétique. Je crus un temps au berceau indien ; mais après étude plus approfondie, je partis vers le berceau iranien : le Y-DNA haplogroup (le paternel donc), le R1a et R1a1a1 (R-M417), me conduisait résolument vers l’Iran et l’Est de l’actuelle Turquie, dans le Kurdistan.

 

Le berceau iranien de l’haplogroupe R1a

 

Ci-joint, une vidéo intitulée « One of the oldest civilisation on Earth, Jiroft, Iran » :

https://www.youtube.com/watch?v=ZlEB7Iucku8

Une visite du musée de Jiroft auquel j’ai fait allusion :

https://www.youtube.com/watch?v=UG8W3tmJ-U0

Et un documentaire (composé de trois séquences, la première étant la plus directement liée à ce qui m’intéresse dans le présent article) : « The non-Aryan origin of “Iranians”. Genetic evidence R1a (BBC Report) ». Où il est question de la civilisation de Jiroft (Aratta ?) entre Mesopotamia et Indus Valley :

https://www.youtube.com/watch?v=fjn-leEIT70

Olivier Ypsilantis

 

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