Benny Morris

 

Les lignes qui suivent sont une traduction-adaptation d’un article de Mario Noya, intitulé « Benny Morris y la ingenuidad », publié le 4 décembre 2016 sur le site Libertad Digital (LD), un journal online ouvert en mars 2000, de tendance libérale comme l’est Contrepoints, deux sites auxquels je suis attaché tant pour leur finesse d’analyse que pour leur liberté de ton. Le site Libertad Digital qui est basé à Madrid publie exclusivement en langue espagnole. Je précise que ce site dit « de droite », parce que prônant le libéralisme économique, est par ailleurs le plus puissant et intelligent défenseur d’Israël en Espagne.

Benny Morris (né en 1948) est l’un des plus éminents historiens israéliens, probablement le plus connu hors d’Israël et en Israël ; hors d’Israël, en grande partie grâce aux ennemis d’Israël qui l’ont utilisé pour frapper l’État juif avec un coin en bois effilé Made in Israel.

 

Benny Morris (né en 1948)

 

Benny Morris, chef de file des Nouveaux Historiens israéliens, commença par attaquer les mythes de l’histoire d’Israël sans occulter ses moments les plus obscurs et en dénonçant la souffrance infligée à l’Autre, en l’occurrence l’Arabe devenu exilé palestinien à partir de la guerre de 1948.

Mais Benny Morris ne s’est pas laissé utiliser indéfiniment ; et comme il suit son propre chemin dans l’étude du passé, sans le moindre souci de plaire ou de déplaire, il plaît moins et on ne lui prête plus une même attention. Ce que dit Benny Morris diffère de ce qu’il a dit. Il faut lire son interview mené par le prof. Gabriel Noah Brahm au cours de l’automne 2015 et intitulé « There is a clash of civilisations » :

http://fathomjournal.org/there-is-a-clash-of-civilisations-an-interview-with-benny-morris/

Dans cet interview, on peut notamment lire ce qui suit : « Politiquement, ce qui a changé (…) c’est ma vision des Palestiniens et leur disposition à parvenir à la paix avec les Israéliens. C’est le point essentiel. Je dirais que dans les années 1990, même si je n’en étais pas vraiment convaincu, je pensais que Yasser Arafat changerait peut-être son « approach » et qu’il accepterait les réalités qu’impose le pouvoir – il n’était déjà pourtant qu’un menteur et un terroriste impitoyable. Mais se produisit alors la cassure, quand, en 2000, Ehud Barak lui proposa la solution à deux États. A la fin de la même année, Yasser Arafat reçut de Bill Clinton une proposition encore plus intéressante, proposition à laquelle Yasser Arafat répondit « Non ». Ce moment a été décisif pour moi. J’ai compris qu’il n’était pas capable d’un compromis avec Israël. »

Benny Morris en vint à penser que le problème n’était pas seulement Yasser Arafat et qu’il fallait considérer son prédécesseur et son successeur, soit respectivement Mohammed Amin al-Husseini et Mahmoud Abbas, et que sous ce sempiternel « Non » opposé à Israël se cachait l’intention d’en finir avec l’État juif. « A ce sujet, le problème envisagé du point de vue de l’historien est cette persistance du refus de tout compromis sur la base de deux États ; et c’est ce qui devrait décourager toute personne raisonnable. » Et c’est d’autant plus décourageant que cette position est défendue non seulement par les leaders palestiniens mais aussi par l’essentiel de la société palestinienne. « Après Camp David 2000, j’ai compris qu’il y avait certes des Palestiniens vraiment modérés et prêts au dialogue, prêts à accepter la solution à deux États, mais qu’ils seraient sans cesse dépassés, harcelés par le nombre bien plus élevé de Palestiniens complètement opposés à cette solution. »

Sommet pour la Paix au Proche-Orient de Camp David (Camp David II), juillet 2000.

 

C’est ce constat pessimiste qui fait que Benny Morris n’est pas considéré par la gauche israélienne comme l’un des siens, en dépit de ce qu’il affirme être : « Je me considère comme un homme de gauche, si la gauche en Israël se définit, tout au moins en termes de politique extérieure, comme soutenant la solution à deux États. En ce moment, de très nombreux Israéliens de gauche ne me considèrent pas comme tel, à cause de mon pessimisme en ce qui concerne la solution à deux États et parce que j’affirme que, pour l’essentiel, les Palestiniens ne l’accepteront jamais. Quelques Israéliens de gauche me considèrent comme un homme d’extrême-droite (derechista) parce que j’ai déclaré que si le conflit perdure c’est à cause des Palestiniens. »

Par ailleurs, Benny Morris n’épargne pas l’islam et il évoque le « choc des civilisations » comme le firent Oriana Fallaci et Giovanni Sartori, deux progressistes de toujours mais vilipendés par les progressistes depuis le 11 septembre 2001. « Je crois qu’il y a choc des civilisations. Aujourd’hui, en Occident, il y a des valeurs qui n’entrent pas dans le monde musulman, notamment quant à son attitude envers la vie, la liberté politique et la créativité. (…) Des leaders comme Obama préfèreraient oublier de choc des civilisations, le pousser de côté. Nombre de médias l’ignorent complètement et, comme Obama, ils ne font pas usage des mots « musulmans » ou « islamistes » lorsqu’il est question de terrorisme ; ils évoquent simplement le « terrorisme international » ou l’ « extrémisme » alors que le véritable problème est le terrorisme islamique et les prétentions islamiques à la domination mondiale. (…) Ils disent que la grande majorité des Musulmans est aussi modérée et éprise de paix que nous. Je ne sais si c’est vrai. Il est possible que al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, ait raison lorsque dans un sermon il déclare que l’islam n’est pas une religion de paix. Il ne déclare pas que l’islam est une religion de guerre mais c’est ce qu’il veut laisser entendre lorsqu’il déclare qu’il n’est pas une religion de paix. De plus, il a proclamé : « Nous devons faire le djihad ». Je pense que beaucoup d’Arabes y croient ; ils jugent que l’Occident s’est montré agressif à leur égard ; ils jugent que cet islam est un islam résurgent qui n’attaque pas l’Occident mais se défend contre ce qu’ils considèrent comme une intrusion de l’Occident. Et pour eux, Israël est une ligne de front dans cette intrusion. Tel est notre problème. (…) Il y a d’autres endroits où l’Orient et l’Occident s’affrontent. Le Nord du Nigeria, le Nord du Kenya et sa frontière avec la Somalie, les Philippines, la Thaïlande : ce sont des frontières entre l’islam et l’Occident. Malheureusement, Israël est l’une de ces frontières. » L’islam est l’une des grandes causes du changement qui s’est opéré chez Benny Morris. Toutefois, c’est l’étude du mouvement palestinien, et dès 1948, ainsi qu’il le déclare, qui explique pour l’essentiel ce changement. D’où la question du prof. Gabriel Noah Brahm : « Selon vous, le refus palestinien d’Israël est-il depuis le début enraciné dans l’islamisme ? La guerre de 1948 est-elle inscrite dans le djihad ? » Réponse de Benny Morris : « Ce que j’ai compris, à partir de mes recherches dans les années 1990, c’est que l’islam a eu un rôle fondamental dans l’hostilité arabe au Moyen-Orient et en Palestine envers le mouvement sioniste. Il ne s’agit pas seulement d’une question territoriale d’ordre politique mais aussi d’une question d’ordre culturel et religieux, d’une opposition à l’infidèle venu prendre possession de la terre sainte musulmane. Parfois, il arrive que le refus palestinien soit plutôt de nature politique ; d’autres fois, comme aujourd’hui, l’islam a un rôle fondamental dans l’approche palestinienne du conflit avec Israël et le mouvement sioniste. Les grandes révoltes de 1929 eurent beaucoup à voir avec le Mont du Temple et le Mur des Lamentations, ces lieux saints étant menacés par « les infidèles juifs ». Aujourd’hui, nous nous trouvons dans cette configuration en partie parce que l’islam s’est également radicalisé dans le monde. Lorsque j’étais jeune et que je me rendais à Jérusalem-Est, je ne voyais pas une seule femme voilée, jamais ! Les Arabes musulmans de Palestine ont changé au cours de ces quarante dernières années et dans ce changement s’inscrivent les changements de l’ensemble du monde arabo-musulman (…) Israël a capturé plusieurs fois des terroristes qui n’avaient pu actionner leurs gilets explosifs ou qui hésitèrent au moment de se faire exploser. Quelques-uns d’entre eux appartenaient à Al Fatah qui commençait à imiter le Hamas en organisant des actions suicide. Quand on interrogea ces candidats au suicide « laïques », de Al-Fatah  donc, Israël comprit que leurs motivations étaient exactement les mêmes que celles des terroristes du Hamas : la religion, les soixante-douze vierges, le Paradis et tout le reste… »

Benny Morris abhorre la solution à un État : « Ceux qui affirment que les Juifs et les Arabes de Palestine pourraient vivre en paix et dans la tolérance mutuelle dans un seul État font preuve de malhonnêteté… à moins qu’ils ne soient ingénus ou ignorants, ce qui ne les empêche pas pour autant de publier livres et articles ». Et Benny Morris de continuer à parier pour la solution à deux États sans en être vraiment convaincu.

« Face à l’opinion publique et aux gouvernements occidentaux un retrait unilatéral israélien de 90% de la rive occidentale (du Jourdain, soit la Cisjordanie) jusqu’à la Barrière de Sécurité nous placerait en meilleure position (…) Mais les Palestiniens – ou une grande partie d’entre eux – n’en continueront pas moins le combat, en lançant des roquettes sur Israël, rendant la vie impossible à Tel Aviv et paralysant le trafic de l’Aéroport International Ben Gourion. Et Israël devra reconquérir la rive occidentale. » Benny Morris laisse toutefois une porte ouverte à ce qu’il considère comme bien improbable : « Peut-être les Palestiniens me surprendront-ils et ne tireront-ils plus sur nous si nous nous retirons. Si Israël offrait cette opportunité, nous aurions agi en faveur de l’Occident. » Se retirer de la rive occidentale et faire confiance aux terroristes pour qu’ils n’attaquent pas Israël et Tel Aviv ou l’Aéroport International Ben Gourion, le seul aéroport international du pays, penser que la Cisjordanie ne se convertira pas en Gaza alors que, selon Benny Morris, le mouvement palestinien place sa survie dans sa volonté d’effacement de l’État juif, cet infidèle qui profane la terre sainte de l’islam… Benny Morris se prend à espérer, ingénument, lui qui, par ailleurs, ressemble à un néoconservateur dans le style Kristol père ; un néoconservateur, soit un progressiste assailli par la réalité. Benny Morris, un pessimiste qui continue à prêcher la coexistence pacifique entre un État juif et un État palestinien.

 Olivier Ypsilantis

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One Response to Benny Morris

  1. André says:

    Par deux fois Israël a eu l’occasion de récupérer définitivement la Judée-Samarie. La première et la plus belle c’est en 1948 mais Ben Gourion stoppa ses troupes en craignant la réaction de la “communauté internationale” et de la Russie, alors qu’il n’y avait rien à craindre : non seulement l’Europe était trop occupée à se relever de ses ruines mais qui aurait osé envoyer des troupes pour faire la guerre à des juifs sortis des camps ?
    La seconde en 1967, plus compliqué qu’en 1948 mais encore faisable à mon avis, et Israël paie toujours et au prix fort son indécision

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