25 avril 2018, à Lisbonne.

 

 

25 avril 2018. 44èmeanniversaire de la Revolução dos Cravos. Sur l’axe principal de Lisbonne, Avenida da Liberdade. Posté sur un trottoir, un Bravia Chaimite (Viatura Blindada de Transporte de Pessoa, VBTP-200). Si j’insiste ainsi sur la désignation de ce véhicule de fabrication portugaise (fortement inspiré du Cadillac Gage Commando, CGC M706), c’est parce qu’il reste l’un des symboles du 25 de Abril. C’est notamment à bord de l’un de ces véhicules que le chef du Gouvernement, de 1968 à 1974, Marcello Caetano, fut extirpé du Quartel do Carmo pour l’aéroport de Lisbonne et l’exil, au Brésil, un exil dont il ne reviendra jamais.

Sur ce Bravia Chaimite, écrit à la peinture blanche sur sa porte arrière, Associação 25 Abril. J’étais venu là pour observer la foule portugaise célébrant son équipe, vainqueur du Championnat d’Europe de football, de l’Euro-2016. La célébration fut très discrète – très portugaise –, contrairement aux célébrations espagnoles.

 

En tête du défilé du 25 avril (2018), un symbole du 25 avril (1974)

 

14h45. On commence à bloquer les rues latérales. L’avenue est aux piétons. Le va-et-vient s’accentue. Un Sikh vend des œillets rouges que lui achètent des touristes et des Portugais pour se les mettre à la boutonnière, dans le col ou le décolleté, ou les tenir à la main, tout simplement. Parmi ceux qui portent un œillet, beaucoup n’étaient pas nés le 25 avril 1974. Ceux qui ont participé à cet événement, en tant que soldats du M.F.A. (Movimento das Forças Armadas) ou qui en ont été témoins en tant que civils semblent porter l’œillet avec plus d’émotion, une émotion contenue, très portugaise. On prend des selfies qui seront envoyés un peu partout dans le monde, un monde décidément de plus en plus liquide comme le signalait le défunt Zygmunt Bauman. Je reconnais en tête d’un groupe l’ex-ministre des Finances de Grèce, Yannis Varoufakis.

Et parmi ceux qui ont vécu le 25 avril 1974, combien de vétérans des guerres coloniales, Angola, Guinée-Bissau, Mozambique, de 1961 à 1974 ? De plus en plus d’œillets et un va-et-vient de plus en plus dense. Un vent délicieusement frais souffle de côté. Je détaille la structure du pavage, ce pavage portugais qui à l’ère de l’asphalte reste l’objet de bien des attentions. Allez parler de pavé à un Espagnol ; il haussera les épaules et traitera le Portugais de fada. Le défilé commence tandis que le va-et-vient s’écarte. Un pépé dégingandé à la démarche hésitante descend l’avenue. Je le vois perdu dans ses rêves. Il agite dans une main un petit drapeau rouge avec, en lettres dorées, le marteau et la faucille et le sigle PCP (Partido Comunista Português). Dans l’autre main, il tient un œillet aussi rouge que son drapeau. Il est coiffé d’un béret militaire. J’aimerais interroger la mémoire de cet homme.

Deux jeunes femmes asiatiques descendent l’avenue. Elles ont placé l’œillet au-dessus de l’oreille, à la mode andalouse. Pourquoi pas ? J’ai là une image simple et particulièrement éloquente de la light and liquid, softward-based modernity. Et tout en observant ce mouvement en ce lieu précis, je me vois entraîné dans une « Tentative d’épuisement d’un lieu » à la manière de Georges Perec. Je suis Avenida da Liberdade, à Lisbonne, en avril 2018 ; il était place Saint-Sulpice, à Paris, en octobre 1974.

J’étais hier au restaurant de l’hôtel Tivoli, sur cette même avenue, avec des serveurs patauds. Je me suis revu à Moscou, avec ce faux luxe – mais le luxe n’est-il pas toujours faux ? –, ces maladresses. J’observai avec amusement. Je voyageai dans l’espace et dans le temps et me revis adolescent, à Moscou, en septembre 1973. Septembre 1973 ! J’y pense ! Ce n’était que quelques mois avant la Revolução dos Cravos. De jeunes européens passent ; que leur évoque la Revolução dos Cravos ? De jeunes asiatiques passent ; que leur évoque la Revolução dos Cravos ? La mémoire fragile et néanmoins tenace… La mémoire tenace et néanmoins fragile…

Le défilé commence, ouvert par le Bravia Chaimite. Une certaine émotion autour de ce blindé léger, des vétérans probablement. Son équipage est grisonnant lorsqu’il n’est pas chauve. Des revendications en tout genre. Au milieu de drapeaux portugais de dimensions variées, un drapeau de l’E.R.C. (Esquerra Republicana de Catalunya). Suit une foule et ses revendications. Partout on brandit des téléphones ; je suis probablement le seul à noircir du papier. Des ballons (le plus gros de tous, celui du Bloco de Esquerda), des drapeaux : les rouges de la Juventude Comunista Portuguesa (J.C.P.), les jaunes de la Juventude Socialista et bien d’autres. Des dénonciations et des réclamations sectorielles : policiers, médecins, etc. Un slogan très Mai 68 : O curaçao bate a esquerda (Le cœur bat à gauche). C’est à la fois poétique et imbécile.

 

Parmi ceux qui défilent, en ce 25 avril 2018, Yanis Varoufakis  (Γιάννης Βαρουφάκης)

 

On réclame la paix, en Syrie notamment. Qui oserait réclamer la guerre, plus de guerre ? Viennent les inévitables drapeaux palestiniens – les nouveaux Damnés de la Terre –, les écologistes, les antifascistes, on dénonce le sexisme, la violence contre les femmes, l’austérité, la spéculation immobilière, la vivisection, on réclame de vieillir avec dignité, pour la solidarité avec les immigrants, pour le Sahara Libre (un groupe particulièrement réduit), Os valores de Abril no futuro de Portugal, Por uma política patriótica e de esquerda, puis grand mouvement et percussions avec un groupe brésilien ; et on entend la belle chanson de Zeca Afonso, « Grândola, Vila Morena », deuxième signal choisi par le M.F.A. pour déclencher la révolution (le premier étant « E Despois do Adeus » de Paulo de Carvalho) :

https://www.youtube.com/watch?v=-vTekv8MusY

Journée portes ouvertes à la Assembleia da República (Palácio de São Bento). Une partie des bâtiments remonte à 1598, année qui vit le début de la construction du monastère bénédictin sous la direction de l’architecte Baltazar Álvares. Jusqu’en 1833, ce monastère fut propriété des Monges Negros de Tibães. Il était connu sous le nom de Mosteiro de São Bento da Saúde (car placé sous le patronage de Nossa Senhora da Saúde). Par décret de D. Pedro IV, le monastère fut transformé en Palácio das Cortes, une transformation supervisée par l’architecte Possidónio da Silva. Au XXe siècle, l’ensemble connut ses plus importants changements, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Sa façade principale fut dotée d’une avancée surmontée d’un fronton à l’antique, des travaux terminés en 1938.

 

Assembleia da República (Palácio de São Bento)

 

En ce 25 avril, j’ai donc revisité cet immense ensemble et j’ai pris quelques notes. Atrium, un buste de Luís de Camões offert par le Gouvernement de Macao à la Assembleia da República. Dans le grand escalier, deux triptyques de Mestre Martins Barata. L’un d’eux met en scène les Cortes de Leiria où, en 1254, le roi se réunit avec les représentants du peuple. Hémicycle du Sénat, très bel ensemble (voir détails). Le Portugal a connu un système parlementaire à deux chambres (sistema bicameral) ; il sera supprimé par la Constitution de 1976 et remplacé par un système parlementaire à une chambre (sistema monocameral) ; de ce fait, la Sala do Senado connaîtra d’autres affectations. Salão Nobre, une très belle salle, tant par ses proportions que par sa décoration. Elle s’élève sur l’emplacement du chœur de l’église du Monastère (Mosteiro) de São Bento da Saúde et fut achevée en 1941. Les murs sont décorés d’immenses peintures a tempera commencées par Adriano de Sousa Lopes (un artiste auquel j’ai consacré un long article sur ce blog) et poursuivies après son décès par Domingos Rebelo et Joaquim Rebocho. Ces compositions célèbrent l’épopée portugaise avec l’Infante D. Henrique, Vasco de Gama, la prise de Ceuta, Diogo Cão à l’embouchure du fleuve Congo, Bartolomeu Dias qui passe le Cabo das Tormentas puis celui de Boa Esperança, Pedro Álvares Cabral qui débarque à Vera Cruz (Brésil), Afonso de Albuquerque qui prend Malacca. Dans la Sala das Sessões (soit l’Assemblée Nationale), parmi les éléments les plus remarquables de sa décoration, une représentation des Cortes Gerais Constituintes de 1821 qui met en scène l’intervention de Manuel Fernandes Tomás – précisons que cette assemblée a élaboré la première Constitution portugaise, la Constitução de 1822. Jardim Interior, un jardin organisé à la française, en stricte symétrie, et qui a dû tenir compte d’une très forte déclivité – rien d’étonnant à Lisbonne. Dans sa partie haute, la résidence officielle du Premier ministre. Et, précisément, le Premier ministre, António Costa, se tient devant cette résidence où il prononce un discours, une présentation des traditions portugaises – musique et gastronomie. Juste à côté, le Bravia Chaimite « Bula », le véhicule du capitaine Salgueiro Maia qui partit à son bord de la Escola Prática de Cavalaria (EPC) de  Santarém pour Lisbonne, dans la nuit du 24 au 25 avril 1974. C’est ce même véhicule qui conduira Marcello Caetano du Quartel do Carmo à l’aéroport. Des photographies du 25 avril. Sur l’une d’elles, des soldats couchés en position de tir sur la passerelle de l’ascenseur de Santa Justa. Sur une autre, un M-47 Patton positionné devant les Armazéns do Chiado. Autre véhicule blindé très présent dans les rues de Lisbonne en ce jour, un symbole lui aussi, le Panhard EBR – très présent aussi, comme le Panhard AML 60, dans les guerres menées par le Portugal au Mozambique, en Angola et en Guinée portugaise (deviendra Guinée-Bissau), Guerra do Ultramar pour les uns, Guerra do Libertação pour les autres.

 

Le chef du gouvernement portugais, António Costa devant le Bravia Chaimite « Bula »

 

Un excellent reportage intitulé « 25 minutos de uma Revolução » :

https://www.youtube.com/watch?v=YmpDVh0Ymjo

Une fiction documentaire, « A Hora da Liberdade », émise en 1999 par Sociedade Independente de Comunicação (S.I.C.) :

https://www.youtube.com/watch?v=GuNJ0sAoRtA

Olivier Ypsilantis

 

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