En lisant Léon Askénazi – 4/7 (La parole et l’écrit – Penser la tradition juive aujourd’hui)

 

« Et maintenant, qui dis-tu que je suis ? » (publié dans L’Arche, en avril 1993) :

De la nécessité pour la doctrine chrétienne de développer une théologie positive du judaïsme, ce qui suppose pour la chrétienté de se connaître autrement que comme le « véritable Israël ». « Le drame de la relation entre la chrétienté et le monde juif est un drame de la proximité ». Ces deux mondes ont un air de famille et semblent marcher parallèlement, il n’en s’agit pas moins de deux univers inversés : « Cela vient sans doute de ce que l’âme chrétienne s’était crue juive, alors que dès l’origine elle n’était plus hébreue ». Car entre l’hébreu biblique et cette âme s’est inséré le vecteur gréco-latin. Hébraïser les catégories spirituelles du christianisme le rendrait-il alors plus proche de ses sources ? Rien n’est moins sûr. Le temps des Chrétiens n’est pas vraiment relié à celui des Hébreux. En effet, quatre siècles séparent l’apparition des premières communautés chrétiennes de la Bible des Hébreux qui, historiquement, se clôt à la fin de l’époque des Prophètes (destruction du premier Temple). D’où les tentatives chrétiennes de combler cet espace considérable par des Livres « apocryphes ». « De fait, le schéma historique réel ne va pas des Hébreux à une bifurcation entre Chrétiens et Juifs ; mais des Hébreux aux Judéens, qui furent les derniers héritiers de l’Israël biblique ». A noter que Juif est une altération de Judéen. « Quoi qu’il en soit, la restauration de l’Israël hébreu sur la terre des Hébreux oblige Juifs et Chrétiens à se ré-identifier : “Et maintenant, qui dis-tu que je suis ?” »

 

 

« Convergence et divergences théologiques » (publié dans le Bulletin du Cercle Saint-Jean-Baptiste, en juin-juillet 1966) :

Convergence. « La religion biblique », Abraham et le monothéisme : soit la reconnaissance d’un seul Dieu Créateur et, corollairement, d’une seule humanité, une conviction qui est au cœur des trois théologies monothéistes. L’expérience d’Abraham ne se rattache pas à une démarche théologique, à une réflexion philosophique. Abraham n’a reçu aucune formation, « il s’est découvert, se connaissant lui-même comme étant la créature d’un Créateur ». Et c’est alors seulement que, dans un second mouvement, le Créateur put se révéler à lui. La Révélation a un préalable, soit une certaine manière de se connaître, « manière qui est étroitement corollaire de l’expérience morale. L’aventure religieuse et l’aventure morale sont profondément liées ». Dieu Créateur (principe d’explication de l’Univers) est aussi Père – je suis fils de Quelqu’un, une croyance que partagent Juifs, Chrétiens et Musulmans. « Cette unité de Dieu implique une identification totale entre le propos religieux (théologique) et le propos moral ». Et c’est peut-être à la jonction de ces deux propos qu’il faut chercher l’origine de la divergence entre ces trois monothéismes. Autrement dit, comment ces trois religions ont-elles considéré la nature (et le degré) de liberté de la créature face à son Créateur – son Père ? Le Père qui est aussi le Juge de la moralité dans la mesure où, redisons-le, la morale est reliée à la religion.

L’originalité d’Abraham n’est pas tant d’être un croyant mais d’être celui qui a découvert l’identité sine qua non entre exigence morale et exigence religieuse, « l’homme qui conçoit son histoire et celle de sa descendance comme devant être jugée ». Le père (objet d’amour) est juge (objet de crainte) ; et si le père adoucit le juge, le père reste tout de même le juge…

Divergences. Une loi a donc été révélée ; et pour qu’elle soit efficace, trois conditions doivent être réalisées :

Premièrement. Une volonté de précision. Il faut que l’exigence de moralité aille dans le détail de la Révélation et, inversement, que la Révélation aille dans le détail lorsqu’elle évoque la morale. Puisqu’il s’agit de la volonté de Dieu (une loi morale à l’intérieur d’une religion), on ne peut se laisser flotter dans des idéaux et de vagues notions d’exigence morale. La connaissance de la Loi est donc indispensable pour ancrer dans le concret des situations très précises. « Dans la descendance d’Abraham, une communauté s’est chargée de cette tâche et l’a pleinement réalisée ». Le judaïsme « considère les problèmes de la morale jusque dans l’incarnation la plus infime comme étant l’expression de la volonté du Créateur. »

Deuxièmement. Mais le judaïsme ne se réduit pas à un légalisme. « La loi ne peut être efficace que si elle est pratiquée dans la relation avec le Créateur, relation de bonne volonté », ce qui suppose une certaine intimité et même une intimité certaine avec Lui, une intimité qui nous permet d’envisager l’expression de Sa volonté dans Sa loi. De ce point de vue, Juifs et Chrétiens ont une expérience commune très proche.

Troisièmement. Indépendamment de la bonne volonté, il ne faut jamais perdre de vue l’objectif pratique de la loi du Créateur, donc une soumission a priori envers le Créateur, seul don que la Créature puisse Lui faire. De ce point de vue, Juifs et Musulmans pourraient voir là un principe commun.

Connaissance de la loi / Bonne volonté / Soumission.

Raccourci symbolique. Abraham a un premier enfant, Ismaël, dont la descendance réalise l’islam. Abraham a un deuxième enfant, Isaac, dont la descendance se divise en deux branches : Ésaü (à l’origine des Chrétiens) et Jacob (à l’origine de la société juive, Israël).

Jour du Seigneur, le vendredi pour les Musulmans ; le shabbat pour les Juifs (soit le septième jour) ; le premier jour de la semaine pour les Chrétiens (soit le lendemain du septième jour). Possible signification théologique : le Musulman se situe dans sa liberté devant le Créateur au sixième jour, le Juif au septième, le Chrétien (apparemment) au huitième. La Genèse nous dit que la créature a besoin de six jours pour commencer son histoire de créature responsable devant le Créateur. Au septième jour se développe toute l’histoire humaine, jusqu’à la fin des temps historiques, du Jugement. Et pour ce septième jour, la Genèse ne dit rien, contrairement aux six jours précédents où à la fin de chaque journée le Créateur émet un jugement qui permet de passer au jour suivant. Dans une perspective symbolique, nous en sommes encore au septième jour, avec son projet en cours de réalisation. Quant au huitième jour, le jour des Chrétiens, toute tentative tourne à l’échec. Voir l’épisode de la sortie d’Égypte, « et ce fut au jour huitième » (Lév. IX,1), une catastrophe, tout échoue…

Musulmans, 6 ; Juifs, 7 ; Chrétiens, 8.

Léon Askénazi conclut sa conférence sur ces mots, une formidable ouverture, un espoir, une invitation : « Et peut-être que chacun de nous a expérimenté ce que doit être la religiosité du sixième jour, celle du septième, celle du huitième qui viendra en un temps où nous mettrons tout cela en commun. »

 

« Quand l’âme chrétienne redécouvre Israël… » (publié dans L’Information juive, en octobre 1993) :

Lire « La Reconnaissance – Le Saint-Siège, les Juifs et Israël » d’André Chouraqui.

« Le schisme qui a séparé la chrétienté du peule juif a d’abord été un événement d’ordre socio-politique beaucoup plus que religieux ». Ce qui doit être dit et d’une voix forte : nombre de catholiques qui se disent amis des Juifs jugent en toute bonne foi que le judaïsme est une « hérésie préhistorique du christianisme » mais que les Juifs ayant décidément trop souffert, il convient de trouver un arrangement : on admet que les Juifs redeviennent mystérieusement Israël, étant entendu que les Chrétiens sont Israël…

Pourquoi avoir attendu deux mille ans et le choc causé par la Shoah pour que l’on admette que les Chrétiens (en particulier l’Église catholique) ont vis-à-vis des Juifs – d’Israël – « un grave problème de conscience à résoudre » ? Par ailleurs, pourquoi le Vatican a-t-il attendu que l’immense majorité des États de la planète aient reconnu l’État d’Israël pour le reconnaître à son tour ? La restauration de l’État d’Israël perturbe plus ou moins nombre de Chrétiens : il ne peut y avoir deux Israël. Où des implications d’ordre théologique se tiennent derrière la reconnaissance politique. Si l’Église reconnaît que les Juifs sont Israël (et non plus des Juifs du ghetto ou de cour, des Juifs courbés dans tous les cas), « il faudra qu’elle invente une autre signification au terme “Israël” qu’elle s’applique à elle-même ». Il faut en finir avec les faux-fuyants sémantiques Verus Israel ou Nouvel Israël qui laissent entendre que l’Israël hébreu est en sursis, appelé à disparaître. Les meilleurs esprits de l’Église découvrent ce fait insensé : la chrétienté n’a jamais disposé de théologie positive du judaïsme.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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