Deux cataclysmes

 

Seul cataclysme véritablement mondial : la déglaciation, un phénomène qui s’inscrit dans la durée avec des temps d’accélération. Il convient d’insister sur ce point car le mot cataclysme évoque trop souvent un phénomène aussi brutal que ponctuel, comme une explosion thermonucléaire ou la chute d’un astéroïde (voir l’extinction des dinosaures), par exemple. Or, le plus formidable des cataclysmes vécus par l’homme doit être envisagé dans la durée, sur plusieurs siècles. La déglaciation est la catastrophe majeure survenue au cours de ces vingt mille dernières années. Il faut lire et relire « L’homme et les déluges » (chez Hayez Éditeur, 1986) d’André et Denise Capart, un couple de scientifiques belges.

 

 

Un rivage toujours changeant pour cause de déglaciation empêcha les populations, et sur de très nombreuses générations, de se fixer sur les rivages océaniques. Le Pléniglaciaire (contemporain du Paléolithique supérieur) soit des masses glaciaires d’un volume avoisinant les 75 000 000 km3 (26 000 000 km3 aujourd’hui). Remontée générale des eaux de 110 mètres ; voir l’étude de la terrasse sous-marine à – 110 mètres qui se retrouve sur le pourtour de tous les continents.

Entre – 17 000 et – 15 000, premier réchauffement avec remontée du niveau des eaux et exode des populations du littoral. Vers – 13 500, alors que le niveau des eaux a monté de 30 mètres, première débâcle, probablement sur moins d’un siècle, avec augmentation du niveau des eaux de 20 mètres en quelques années, un phénomène jamais revu. Des cataclysmes lents, non pas de feu mais d’eau, des cataclysmes qui à l’ouest donneront les îles Britanniques (voir la réduction du Doggerland) et qui à l’est feront d’un lac d’eau douce la mer Noire en l’ouvrant à la mer Égée puis à la mer Méditerranée et qui redessineront le tracé des côtes, une fois encore. Un écoulement plus au moins accéléré par les grands fleuves, le Dniepr surtout, mais aussi la Volga et le Don.

Il est un temps de ce cataclysme qui glace d’effroi – et sans jeu de mots. Brièvement. Le glacier scandinave devient de plus en plus instable, avec une base qui se réchauffe (chaleur géothermique), entraînant la formation de poches d’eau de plus en plus nombreuses et volumineuses en contact avec l’assise rocheuse du glacier. 800 000 km3 de glace sont prêts à se détacher ; et survient vers – 6 700 la bipartition du glacier fenno-scandien et le décollement de la calotte glaciaire.

Selon les glaciologues, 200 000 km3 de glace restèrent accrochés, 200 000 km3 partirent vers l’ouest, ouvrant le passage avec la Manche, tandis que 400 000 km3 partirent vers l’est, dans le lac Baltique, un raz-de-marée d’eau, de glace et de rocs de plusieurs centaines de mètres de hauteur. Pays Baltes submergés, inversion du sens des cours d’eau, barrière de Minsk écrasée, une vague de cauchemar (encore constituée de 80 000 km3) qui finit par s’engouffrer dans la vallée du Dniepr pour déboucher dans la mer Noire après avoir anéanti tous les obstacles en Ukraine. En peu de temps, le niveau de la mer Noire monta. Noé pourrait avoir été le témoin de ce phénomène cataclysmique. Il aurait été poussé par les eaux et déposé en haut d’une montagne – le mont Ararat ? Le niveau de cette mer aurait augmenté d’une soixantaine de mètres en quelques mois avant de continuer à monter, plus lentement, jusqu’à se déverser dans la Méditerranée, reliant ainsi mer Noire et mer Égée « par deux détroits qui dressent une barrière symbolique mais définitive entre l’Asie mineure et le monde balkanique » écrivent André et Denise Capart dans « L’homme et les déluges ».

Et me vient un souvenir de Samothrace où je m’étais rendu à la fin d’un été, souvenir d’un orage immense qui me surprit alors que je montais vers son sommet qui culmine à environ 1 600 mètres. Une odeur d’herbe jaunie soudain mouillée m’enivra et dans le flash des éclairs, les arbres m’apparurent comme autant de giclures d’encre sur une terre lumineuse et dorée – le chaume. J’apprendrai bien après que cette île sur laquelle je m’étais rendu, attiré par son seul nom, Samothrace, la Victoire qui n’avait cessé de m’accueillir au Louvre, en haut de l’escalier monumental Daru, j’apprendrai donc que cette île proche de l’Hellespont avait été sensiblement plus grande, ce que suggère Diodore de Sicile qui avait pris note de ce que rapportaient ses habitants selon lesquels la plaine de Samothrace avaient été recouverte par les eaux d’un lac (le Pont-Euxin, soit la mer Noire) qui grossissait, alimenté par des fleuves.

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L’éruption volcanique de Santorin, soit le quasi-anéantissement d’une civilisation à son apogée : la civilisation minoenne. Mais tout d’abord, Santorin me fait revenir deux souvenirs : « La Fresque du Printemps » (aujourd’hui au Musée national archéologique d’Athènes) dont j’avais décoré à la fresque la chambre de notre premier domicile parisien, en réorganisant l’espace de cette composition à partir d’éléments d’origine, soit les oiseaux et les fleurs ; l’autre souvenir : ma grand-mère crétoise dans sa chambre, entourée de posters de Santorin et m’évoquant Santorin, son plus beau souvenir grec.

 

Une vue aérienne de l’île de Santorin

 

La civilisation minoenne c’est aussi Arthur Evans, l’inventeur de Cnossos (le palais de Minos, roi légendaire) en 1900. Cnossos, un palais de plus en plus enserré dans la banlieue d’Héraklion. La découverte de Cnossos fut suivie de celle d’autres palais (des complexes) en Crète même. La découverte de cette civilisation – car il s’agit bien d’une civilisation – ne tarda pas à intriguer les archéologues car, enfin, pourquoi s’était-elle effondrée de la sorte (vers 1500 / 1400 av. J.-C. avant de disparaître sans laisser de trace vers 1200 av. J.-C.) ?

En 1909, un archéologue britannique, K. J. Frost, associe sur le mode intuitif la Crète et l’Atlantide, notamment à partir d’un texte de Platon. Cette intuition ne suscite aucun intérêt. En 1932, Spiridon Marinatos découvre une fosse remplie de pierres ponces, en fouillant ce qui avait été le port de Cnossos. Rappelons que la civilisation minoenne avait été essentiellement maritime, qu’elle tirait sa force et sa sécurité de la maîtrise de la mer. Cette découverte conduira tout naturellement à l’hypothèse selon laquelle le nord de l’île avait été submergé par un tsunami qui avait placé cette civilisation au bord de l’anéantissement.

La découverte du Carbone 14 dans les années 1950 va permettre de dater avec précision l’éruption volcanique de Santorin, une île connue depuis 1860 pour la richesse de ses vestiges archéologiques mis à jour par hasard, dans les nombreuses et vastes carrières de pierres ponces sur l’île de Théravia, l’une des cinq îles de l’archipel de Santorin, un archipel des Cyclades. Ces découvertes archéologiques n’alertèrent bizarrement par le monde scientifique d’alors. Tout de même, des vestiges enfouis sous une trentaine de mètres d’éjections volcaniques !

Fin années 1930, Spiridon Marinatos, archéologue intuitif, suppose un rapport de cause à effet entre le quasi-anéantissement de la civilisation minoenne (dont les principaux points d’appui étaient la Crète mais aussi plusieurs îles des Cyclades, à commencer par Santorin) et l’éruption de Santorin. Toutes les découvertes faites dans diverses disciplines dont la vulcanologie confirmeront cette intuition. Avant l’explosion finale, l’île de Santorin avait un diamètre d’une douzaine de kilomètres et son sommet culminait à environ mille mètres.

Explosion finale vers 1500 avant J.-C., non sans de nombreux signes précurseurs qui donnèrent aux habitants le temps d’évacuer les lieux – on n’a par exemple retrouvé aucun squelette au cours des fouilles. Cette explosion reste l’une des plus formidables de mémoire d’homme. Environ 60 km3 de matériaux sont expulsés d’un coup avant l’effondrement du volcan sur lui-même suivi d’un tsunami de quelque deux cents mètres de hauteur, une vague chargée de matériaux volcaniques qui balaye toute la côte nord-ouest de la Crète.

 

Olivier Ypsilantis

 

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