Rêveries au sujet des origines – 2/2

 

Dans son essai « Les origines de la nation lithuanienne », Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz cite Sigismond Zaborowski-Moindron, anthropologue de l’école de Broca qui a formulé des propositions sur l’origine des Aryens. Il cite également Jacques de Morgan, un archéologue dont les méthodes de fouilles sont aujourd’hui considérées comme brouillonnes mais qui mit à jour des trésors, tant en Égypte qu’en Perse, et qui s’interrogea tout particulièrement sur l’origine des Égyptiens, envisageant une origine africaine pour les Égyptiens primitifs et une origine asiatique pour ceux qui leur firent suite… A ce propos, il y a peu, l’ADN de momies égyptiennes a été analysé :

http://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/archeologie-adn-dizaines-momies-egyptiennes-decrypte-67528/

L’ADN de dizaines de momies égyptiennes a été analysé par le généticien Johannes Krause du Max Planck Institut qui voulait savoir quel avait été l’impact génétique des nombreuses guerres et conquêtes dans la région. Selon l’article parut dans Nature Communications, Johannes Krause et son équipe sont arrivés à la conclusion que l’ADN des quatre-vingt-dix momies étudiées est très proche de celui des populations anciennes et modernes du Proche-Orient et que la stabilité génétique a été remarquable au cours des treize siècles étudiés. Les traces de migrations subsahariennes sont de l’ordre de 15 à 20 % et sont plus récentes, ce qu’expliquerait l’intensification du commerce sur le Nil, la traite des esclaves et l’expansion de l’islam au Moyen-Âge. Cette enquête, la première du genre (basée sur le mtDNA) et d’une envergure considérable, demande à être poursuivie.

 

 

Repris la lecture d’Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz, « Les origines de la nation lithuanienne ». L’auteur déclare que « la tradition populaire est incomparablement plus vivace que les caractères physiologiques et le langage lui-même ». Il sert une puissante décoction qui enivre le lecteur, décoction dans laquelle figure une belle légende, à savoir cette (supposée) parenté entre les Hébreux et les Spartiates, deux peuples frères de la race d’Abraham, la race d’Abraham qui « signifie que les deux peuples ont une origine commune ibérique » (?!). Et l’auteur se lance dans une danse étymologique endiablée : le nom d’Abraham contient celui de l’Ebre, etc.

La méthode d’Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz fait la part belle à l’intuition, ce qui me convient ; mais, dans son cas, l’intuition se saisit de béquilles diverses et d’un bric-à-brac destiné à la soutenir et à l’orner, ce qui lui porte préjudice et transforme l’élan premier en un boitillement. Bref, cet essai demande à être dépoussiéré de ses références qui le font chanceler. L’auteur évoque « une méthode rationnelle, largement ouvertes aux suggestions intuitives », ce qui est louable. Mais sa méthode rationnelle retombe trop souvent en elle-même parce que non portée par le vecteur de l’intuition. Et ses suggestions intuitives qui foisonnent et que j’apprécie finissent par provoquer une certaine fatigue venue d’une accumulation de « preuves » qui donne à l’ensemble un aspect bric-à-brac dans lequel on trouve certes nombre de choses charmantes mais dont on ne sait que faire. Et je pense non seulement aux « Origines de la nation lithuanienne » mais aussi aux « Origines ibériques du peuple juif ». J’apprécie la rêverie, je la juge volontiers féconde, mais je me méfie d’elle lorsqu’elle se drape dans des oripeaux « scientifiques » afin d’espérer séduire.

Dans « Les origines de la nation lithuanienne » (page 215 du volume IX en question), coup de tonnerre. L’auteur en vient à rapprocher le folklore lithuanien du folklore basque : « Ce fut pour nous une véritable révélation. Le voile tombait enfin de nos yeux ! » Je ne prétends pas être un grand connaisseur du folklore basque, je puis simplement dire que j’ai lu d’assez nombreux livres traitant des origines des Basques et que ces rafales et bombardements d’hypothèses (certaines, plutôt nombreuses, se posant comme des « révélations ») sur la question m’ont rendu particulièrement dubitatif. C’était à la fin des années 1980 et l’analyse ADN appliquée à nos origines n’était pas entrée dans nos habitudes, au point que l’homme de Neandertal était considéré comme disparu à jamais. Ce n’est que depuis le début des années 2010 que l’Homo sapiens non africain d’aujourd’hui sait que cet homme vit dans ses gènes, modestement certes.

Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz brasse diverses disciplines qu’il fait jouer ensemble à la manière d’un chef d’orchestre. C’est joliment symphonique, avec grand renfort de percussions : « Or, les Ibères, les « Ibérii » andalous des Romains, ancêtres des Basques et des « Ibri » de la Bible, c’est-à-dire des Hébreux, étaient aussi peu aryens que possible, l’archéologie et l’anthropologie ayant établi d’une manière indubitable leur filiation paléolithique magdalénienne et solutréenne » et ainsi de suite. Puis on passe en Grèce pour rattacher les figures de la Crète minoenne aux Ibères. Les Égéens sont des Ibères orientaux et j’en passe. « Les uns et les autres sont des fils de l’Espagne pré-celtique ». Basques et Lithuaniens se tiennent par la main sur fond de « grande civilisation ibère préhistorique ».

 

Oskar Wladislaw de Lubicz Milosz (1877-1939)

 

Je poursuis la lecture de cet essai et c’est comme si j’avais sniffé un rail de coke. Bon sang, ce type vous fait décoller mais on redoute l’atterrissage ! Dans « Les origines de la nation lithuanienne », l’auteur nous renvoie volontiers aux « Origines ibériques du peuple juif », et ainsi finit-il par dessiner sur la carte un triangle dont les trois pointes désignent respectivement les Basques, les Lithuaniens et les Hébreux. « La confrontation des vocables archaïques de l’eskuara et de l’hébreu a eu pour résultat d’établir non pas l’analogie, mais l’identité absolue d’au moins une centaine de termes basques et hébreux extrêmement importants par leur association étroite avec la vie religieuse et agricole des deux peuples ». Toujours selon l’auteur, les relations entre d’une part le lithuanien et l’eskuara et d’autre part l’hébreu sont moins nettes pour deux raisons qu’il détaille.

Bref, ses recherches portent « non pas sur l’infiltration de l’indo-européen dans l’ibéro-hébreu, mais bien sur les termes qui, sortis du tronc ibérique commun, ont pu survivre à la fois dans l’hébreu et le lithuanien ». Ibéro-hébreu ? Tronc ibérique commun ? Pourquoi pas ? Après avoir donné un exemple de vocable et sa variation dans le temps et dans l’espace, il rappelle sa méthode : « Si nous insistons sur ces faits tout à fait secondaires, c’est uniquement pour rappeler l’attention du lecteur sur la vigilance de tous les instants et sur l’acuité d’intuition qu’exige un ordre de travaux où la linguistique et la préhistoire appellent à tout moment le secours de la tradition et de l’exégèse ». L’intuition du fonds ibérique… C’est étourdissant et on remercie l’auteur pour la formidable énergie qui parcourt ces essais mais, en la circonstance, on en vient à se demander s’il ne distord pas certaines données afin qu’elles augmentent l’éclat de sa pensée intuitive.

Il termine ainsi cet essai, « Les origines de la nation lithuanienne » : « Nous formons le vœu que ces quelques pages, fruit de plusieurs décades d’un labeur analytique soutenu par le seul espoir d’une synthèse, puissent servir de points de repère aux investigations futures. Le sol de la Lithuanie, de la Palestine et de l’Espagne doit renfermer des trésors scientifiques inestimables et apparentés ». Un chercheur a-t-il été aidé par cet essai ? On a exhumé du sol de ces pays des trésors scientifiques inestimables mais en a-t-on exhumé des apparentés ?

 

Olivier Ypsilantis

 

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