Carnet irlandais – août 2017 – 5/5

 

A Neil Sheehan, pour la beauté et la pudeur de ses écrits.

 

14 août. Drizzle toute la nuit. Je m’enfonce dans la douceur des draps aussi sûrement que l’enfant de ce délicieux petit recueil de poèmes de Robert Louis Stevenson, « A Child’s Garden of Verses ». Souvenez-vous : Last, to the chamber where I lie / My fearful footsteps patter nigh, / And come from out the cold and gloom / Into my warm and cheerful room… Il faut avoir vécu dans les pays septentrionaux de pluies et de brumes pour écrire de tels poèmes, des poèmes qui replacent le lecteur avec douceur et autorité dans des moments d’une enfance… septentrionale.

Tôt le matin sur le port de Courtown, sous la pluie d’un été irlandais, sous cette pluie que je vais regretter, cette pluie vers laquelle je lève mon visage. Se protéger d’elle avec un parapluie voire une capuche serait indécent, oui, indécent ! On s’offre à elle ! Des masses nuageuses passent, traînant des filaments pareillement gris. Le cliquetis des drisses contre les mats. Des souvenirs du Vietnam, de Hué, me viennent, avec cette pluie tiède et douce. Les pluies distillées du Vietnam.

Commencé la deuxième partie du livre de Neil Sheehan, « Saigon and the South » dans le Terminal 2 de Dublin Airport (un bel ensemble conçu par Pascall+Watson) où je déambule afin d’apprécier la qualité tant des matériaux que des volumes. Dans un coin, j’ai la surprise de trouver un pan de mur avec l’Ogham Writing que j’avais étudié à la National Library of Ireland, Dublin. Sur ce pan de mur, les caractères de cet alphabet avec transcription et un copieux historique sur cette écriture, de l’irlandais primitif et du vieil irlandais.

 

Dublin Airport. Terminal 2

 

Pluie sur Dublin. Les avions Aer Lingus ne cessent d’atterrir et de décoller, des avions verts à l’empennage frappé d’un trèfle, l’un des symboles de l’Irlande. Shamrock. L’embarquement a du retard. Je lis les indications en gaélique ; elles précèdent celles en anglais. C’est une belle langue que je n’apprendrai pas. Quand on sait que Dublin Airport se dit Aerfort Bhaile Átha Cliath, on est déjà découragé. Autant se mettre à une langue finno-ougrienne, par ailleurs plus parlée. Vous pensez que j’exagère ? Tenez, un copier-coller fait dans la salle d’embarquement : Pleased to meet you se dit Tá áthas orm bualadh leat. Et je n’évoquerai pas la prononciation à coucher dehors avec un billet de logement ! Les mots hébreux sont en comparaison simples, une syllabe souvent. On les mémorise sans peine. Mais le gaélique ! Ne dites pas « C’est de l’hébreu ! », dites « C’est du gaélique ! »

A-320. A côté de moi, dans la rangée de l’autre côté de l’allée centrale, une jeune aveugle prend place, accompagnée de son chien, un chien au pelage crème et soyeux, à l’expresion douce, un golden retriever. Je n’ai jamais pu voir un aveugle et son chien sans éprouver une émotion particulière, proche des larmes.

Décollage. L’avion traverse une couche de nuages sans nuance et d’une extraordinaire épaisseur que je quitte à regret. J’étais si bien dans les brumes de cet été irlandais, sous ces pluies fines et douces. Ces marches dans les collines du Wicklow, ces soirées dans le loundge de Courtown Harbour à écouter ces chants et ces musiques qui passent dans le sang, qui enivrent. J’aurais aimé ne jamais quitter ces moments. Et les froissements du ressac venaient par la fenêtre entrouverte lorsque l’orchestre faisait une pause.

Me procurer les écrits de Bernard B. Fall (né en 1926), reporter tué au Sud-Vietnam en 1967.

 

Bernard B. Fall, un très grand du journalisme.

 

La figure de Nguyen Van Linh, un homme à l’esprit ouvert, doué d’un sens prononcé de l’humour, défenseur de l’esprit d’entreprise, un communiste opposé à l’autoritarisme de la vieille garde (à Le Duan), un combattant pour l’indépendance de son pays, un homme épris de justice sociale, une passion qu’avait stimulé sa lecture des « Misérables » de Victor Hugo plus que ne l’avait fait la littérature marxiste. Ce communiste s’opposait à l’orthodoxie communiste qu’il jugeait néfaste pour les travailleurs. Il me faudra étudier la vie de cet homme, un grand Vietnamien. Expulsé du Politburo, il sera nommé secrétaire du Parti pour Ho Chi Minh City (Saigon), ce qui lui permettra de mettre en pratique ses idées, en commençant par libéraliser l’économie, provoquant l’irritation de Hanoi.

Je ne vais pas chanter les louanges du communisme mais Neil Sheehan a raison de rapporter ce qui suit : « He (Nguyen Van Linh, appelé aussi dans ces pages Mr. Linh) got away with his defiance because the man and the moment were unique. In an age of monumental slaughters to settle scores, the Vietnamese Communist behaved with comparative restraint toward their defeated opponents after the victory in 1975. The much-feared « bloodbath » did not occur. Instead, nearly 100 000 persons, almost all of them former Saigon army officers and government officials, were imprisoned for years (…) in « reeducation camps ». Conditions were grim, but the reeducation camps were not like Nazi death camps or the Japanese prison camps of Wold War II in which half of the inmates perished. Ninety-four thousand of the reeducation camp prisoners survived and were released ». Et à l’appui de ce qu’il écrit, l’auteur rapporte en fin de livre le très précieux témoignage d’un ancien général de l’ARVN (Army of the Republic of Vietnam), le général Ly Tong Ba, sur ses conditions de détentions (douze années), un homme surtout connu pour sa très efficace défense de Kontum.

Neil Sheehan évoque un point auquel j’ai toujours prêté une grande attention, et pour une raison précise : j’étais adolescent lors de la guerre entre le Vietnam et le Cambodge, une guerre qui ne tarda pas à faire suite à la réunification du Vietnam. Nombre d’intellectuels français, grands lecteurs du quotidien Le Monde, se montrèrent fort conciliants envers le régime de Pol Pot, probablement parce qu’il était rouge. Pol Pot, l’homme qui a mis la bourgeoisie à genoux répétaient-on avec délectation dans les milieux hyper-bourgeois de la capitale française. La condamnation du Vietnam (conduite par la Chine et les États-Unis qui se donnèrent la main pour l’occasion) fut le fait de très nombreux pays qui emboîtèrent le pas, renforçant ainsi le régime des Khmers rouges. Même la Thaïlande était de la partie, la Thaïlande qui le long de sa frontière établit un sanctuaire pour les hommes de Pol Pot. Au cours des escarmouches le long de la frontière avec le Cambodge et au Cambodge même, les Vietnamiens avaient eu presqu’autant de morts et de blessés que les Américains au cours de toute la guerre du Vietnam. Face aux agissements des États-Unis « the Vietnamese wondered rhetorically what the United States would have done if a government like Pol Pot’s had come to power in Canada and launched assaults on Detroit and other cities along the American-Canadian border ». La question méritait d’être posée.

 

 

Ce qui s’est passé avant et durant l’intervention vietnamienne, avant les manigances conjointes de la Chine et des États-Unis qui relancèrent les violences en apportant leur aide au Cambodge de Pol Pot ? Je cite Neil Sheehan, une fois encore : « Most students of Southeast Asian affairs agree that the attacks, which began intermittently right after the fall of Saigon in 1975 and became serious by 1977, were initiated by the Khmer Rouge (…), and were pressed relentlessly despite Vietnamese attempts at conciliation. The majority of the towns and villages along the border had to be evacuated because of raids and constant shelling by the Pol Potists with mortars and artillery pieces supplied by China (…). Massacres such as the one at Xa Mat were particularly hideous because the Khmer Rouge, which caused the deaths of 700 000 to 1 000 000 of their own people in a four-year reign of terror (un chiffre revu à la hausse et qui dépasserait largement le million), specialized in beheadings and atrocities like the eviscerating of pregnant women. By December 1978, the Vietnamese had suffered approximately 30 000 troops killed in two years of border fighting, an equivalent number of civilians dead, tens of thousands of wounded, the destruction of thousands of homes and public buildings, and the wholesale abandonment of border farmlands. At the end of that month the Vietnamese Army invaded Cambodia and within two weeks chased Pol Pot and the remnants of his forces to the Thai frontier. The Cambodian people, fearful and starving, momentarily forgot the centuries of enmity and welcomed the Vietnamese as their deliverers. The Vietnamese installed a client regime in Phnom Penh headed by Heng Samrin, Hun Sen, and other leaders of the ant-Pol Pot faction of the Cambodian Communist Party. »

Les dernières pages de ce livre relatent une visite à un grand cimetière proche de Saigon, un cimetière mal entretenu, chaotique même. Et la puissance descriptive de ce journaliste s’impose encore. Il propose au lecteur des vues d’une précision photographique, cinématographique, avec l’accent mis sur les détails justes, ceux qui définissent une atmosphère. Il note avec tristesse que si les morts du NVA (North Vietnamese Army) et Américains ont des cimetières bien entretenus, les morts de l’ARVN (Army of the Republic of Vietnam) reposent dans le désordre et pour beaucoup l’oubli. 250 000 soldats de l’ARVN ont été killed in action.

Neil Sheehan est l’auteur de « A Bright Shining Lie » (1988), sous-titré « John Paul Vann and American in Vietnam ». Ce livre est un chef-d’œuvre, et je suis avare de ce genre d’appréciation. Neil Sheehan dit du lieutenant-colonel John Paul Vann : « If I wrote a book that told his story, I could tell the story of the war. »

Une photographie prise lors de sa visite au cimetière de l’ARVN : « Chance and the elements were the only attention that most of the graves were getting. Headstones were astray on the ground, jarred loose by the leg of one foraging beast, kicked away by the hoof of another. The ARNV had shrouded the graves of its dead with long cement covers, made like the tops of ancient sarcophagi. Many of these were askew, tilted sideways because the earth underneath had sunk over the years. In one section of the cemetery where the livestock had for some reason not grazed much the brush was so high that it was beginning to hide the burial places. »

 

Olivier Ypsilantis     

 

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