En compagnie de Bernard Chouraqui – 1/4

 

« L’urgence est donc aujourd’hui de nommer l’imminent et intempestif dépassement mondial du nihilisme qui sera la mondialisation de la Judéité. 

Afin d’obéir à cette urgence, l’impératif est de réunir dans la synthèse d’un dépassement les trois lieux d’émergence privilégiés de la Judéité dans le monde moderne à partir desquels la mondialisation de la Judéité pourra être déclenchée. Les trois lieux d’émergence de la Judéité dans le monde moderne sont l’État d’Israël, les Juifs de la Diaspora, et tous ceux — innombrables aujourd’hui — qui dans les nations sont en puissance de dépassement du nihilisme parce qu’ils ont vécu à l’extrême ses impasses et ont constaté sa délirante reconduction systématique de tous les passifs de civilisation. 

L’État d’Israël, depuis une mutation proprement messianique de ses structures, est appelé par la logique du particularisme juif, à politiser cette dialectique de la libération du monde moderne, en politisant une dialectique prophétique du dépassement mondial du nihilisme. Israël doit remplir le rôle d’initiateur des nations au secret de la modernité post-nihiliste qu’est la judéité mondialisée », peut-on lire dans « Qui est Goy ? Au-delà de la différence » de Bernard Chouraqui.  

 

Il y a peu, j’ai reçu un courrier d’un philosophe que je ne connaissais pas, Didier Durmarque, professeur de philosophie, en Normandie, et auteur de plusieurs livres, dont certains interrogent la Shoah. Je me suis promis de lire son dernier livre, « Philosophie de la Shoah » ; et j’ai choisi de faire figurer en début d’article une entrevue où ce philosophe s’efforce de répondre à la question : « C’est quoi être juif ? », une entrevue qui s’inscrit dans une série conçue et filmée par Esther Esti, née en Israël, comme ses parents, et qui vit à Paris depuis son mariage, une « femme-caméra » comme elle se qualifie :

https://www.youtube.com/watch?v=MVYcmAlNolY

Esther Esti ? Yoel Tordjman nous parle d’Esther, du prénom Esther. Et Esther Esti passe dans cette séquence :

https://www.youtube.com/watch?v=0vahHYSy350

Cette entrevue ainsi que toutes celles qui constituent cette série pourraient accompagner le deuxième livre de Bernard Chouraqui : « Qui est Goy ? Au-delà de la différence ».

Un dernier mot sur cette série, « C’est quoi être juif ? » Ce sont cent-vingt portraits vidéo de personnes connues et moins connues, des Juifs et des non-Juifs, une vaste fresque réalisée par petites touches, un travail attentif et patient, une web-série qui fera date. Parmi les interviewés, celui que le moteur de recherche nous présente avant tous les autres — rien d’étonnant —, Alain Soral, véhicule de tous les poncifs antisémites et antisionistes, partagés par des individus forts nombreux, issus de cultures et de sociologies variées.

 

Esther Esti

 

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J’en reviens à Bernard Chouraqui, à son deuxième livre, publié en 1981, « Qui est goy ? Au-delà de la différence ». Cinq de ses parties m’ont plus particulièrement retenu. Je rapporterai donc dans cette suite de quatre articles des notes prises au cours de leur lecture, soit dans l’ordre : « Qui est Goy ? », « De la vision et de l’épouvante », « Le sacrifice d’Isaac », « La leçon d’anatomie » et, enfin, « De Pharaon à Hitler ».

Tout d’abord, j’ai toujours grand plaisir à me retrouver en compagnie de Bernard Chouraqui. Cet homme est énergétique. S’entretenir avec lui ou le lire, c’est monter à bord d’un avion de chasse qui vous entraîne dans des piqués et des cabrés, dans des loopings. On encaisse des g. Bernard Chouraqui est un homme doux, aimable, attentif ; mais lorsqu’il se met à parler, toujours avec douceur, ou lorsqu’on le lit, il faut accrocher sa ceinture pour reprendre une expression courante.

Son deuxième livre, « Qui est Goy ? » sous-titré « Au-delà de la différence », a été publié il y aura bientôt une quarantaine d’années. Le premier texte qui constitue cet ouvrage de plus de quatre cents pages reprend le titre général, « Qui est Goy ? », un texte qui s’ouvre sur ces mots : « Le véritable conflit se déroule dans le cœur de chaque homme : c’est celui, obscur et formidable, entre sa Judéité et sa Goyité ». Je vous ai averti, avec Bernard Chouraqui, on encaisse déjà quelques g au décollage, un décollage qui s’apparente à ceux qu’encaissent les pilotes de l’aéro-navale.

La Goyité ? La Judéité ? Le Goy dit « Tout est vanité et rien que vanité ». Il invite à l’humilité, à l’acceptation. Il répète que nous ne sommes que poussière, que l’homme n’est qu’un grain de sable, pas même un grain de sable… Et c’est dans ces implacables limites qu’il nous enjoint d’agir, c’est-à-dire d’étendre notre domination y compris par la violence, surtout par la violence. Son monde de renoncement conduit à un monde de conquête et de violence. On dit renoncer pour mieux étendre sa domination. La Goyité c’est Pharaon, celui qui construit de formidables sépultures (voir les pyramides), c’est la volonté de donner un visage à la mort, alors qu’elle n’en a pas, ne peut en avoir, et que de toute manière, et pour reprendre une pensée de La Rochefoucauld, « Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face », ni le soleil, ni la mort, ni l’Absolu — parce qu’il est aveuglant.

Comment définir ce conflit Juifs-Goys, Judéité-Goyité ? La Goyité tourne en rond, encagée. Elle montre une volonté radicale de s’adapter au monde, alors que le monde tel qu’il s’impose est « le résultat du meurtre de l’Innocence et de la réalité perpétré par la Goyité ». L’Innocence ? L’Innocence est la réalité entière, non mutilée, une réalité qui s’incarne dans la Judéité, la Judéité qui ne s’incarne pas exclusivement dans les Juifs mais… dans la réalité entière. La Goyité est une cage dans laquelle celui qui y est enfermé — qui s’y est enfermé — tourne indéfiniment, une cage aux dimensions d’un Cosmos sépulcral, d’une illusion de Cosmos, d’une illusion de vie à l’air libre, dans la Nature, la Nature qui, ainsi, se confond avec la mort, avec le crime que constitue la construction de cette cage et de ce sépulcre.

La Goyité est le produit d’un écartèlement, d’une déchirure, avec dialectisation du résultat de ce supplice atroce entre tous. La Goyité « dialectisa toutes les données de la coupure afin de se maintenir au niveau d’expérience qui était le sien et qui, ayant provoqué l’apparition de la coupure, provoquait son maintien ». C’est l’histoire du détenu qui construit sa propre prison et qui sans répit s’emploie de son plein gré à en perfectionner les limites dans l’espoir de ne jamais pouvoir s’en échapper… Le Goy, Pharaon et ses pyramides, des sépultures pointant le ciel et divinisant l’enfermement sous des tonnes de pierres strictement dressées les unes sur les autres par des esclaves. Dialectisation, soit coupure mortelle entre l’Être et le Néant (horrible titre d’une œuvre qui n’est que compte-rendu d’un funeste enfermement), entre l’Ici et l’Ailleurs, entre la Force et la Faiblesse, bref entre Ceci & Cela. C’est la java des couples démoniaques élaborés dans les laboratoires de la Goyité, des dialecticiens morbides et assassins, des logiciens vampires, couples qui vont de leurs cercueils à leur victimes désignées et qui retournent dans leurs cercueils pour mieux en sortir et ainsi de suite dans un va-et-vient infernal, implacable, avec augmentation constante des victimes condamnées à l’incarcération.

Cette dialectique du Ceci & du Cela active une logique de violence et de mort avec va-et-vient infernal entre les deux termes. La dialectique est un processus mental de vampirisation. Le vampire, la créature la plus effroyable et la plus pitoyable car la plus enfermée. Ceci & Cela : [Thèse – Antithèse et Synthèse], ce qui ne fait qu’amplifier l’enfermement, un enfermement qui fait de l’Univers une sépulture, avec cette dialectisation de l’Espace et du Temps, de la Vie et de la Mort, du Bien et du Mal. Il faut lire la partie de « Qui est Goy ? Au-delà de la différence » intitulée « Traité a-logique de l’inouï », une impressionnante suite d’aphorismes (et de loin la plus volumineuse de ce livre), une forme d’écriture qu’aime Bernard Chouraqui. Je n’en rendrai pas compte dans cette suite d’articles. Je précise simplement que ce traité se veut interprétation critique de la pensée de Ludwig Wittgenstein, « le représentant le plus original et le plus exemplaire du nihilisme de la pensée moderne », l’une des bêtes noires de Bernard Chouraqui. Ludwig Wittgenstein est désigné comme un malade de la logique, avec son « De la certitude » (Über Gewissheit), un recueil d’aphorismes dans lequel l’auteur affirme (pour réfuter Descartes) que la Certitude (die Gewissheit) ne s’établit pas sur le Cogito mais sur « l’expérience qui la fonde en la vérifiant par la confirmation de sa justesse, donnée par la réalité ».

Quelques mots sur la logique dans le regard de Bernard Chouraqui. En tant que philosophe de l’Inouï, il la dénonce — elle est enfermement, elle est signe de mort, sépulcrale — et désigne un monde a-logique. Il la dénonce comme il dénonce l’homme-de-la-culture et son système moral d’identité collective. Bernard Chouraqui développe ses pensées (et je préfère dire « ses pensées » que « sa pensée », considérant la forme même de son écriture qui se formule si volontiers en aphorismes) à partir d’un socle prédéterminé, à savoir que « le monde est l’ensemble de la pesanteur, tenu pour réel par l’homme », que « la totalité des faits est fantasmatique », que « le fait réel est au-delà des faits », etc. Et je pourrais multiplier les réflexions dans ce genre qui sous une forme ou une autre (aphorismes ou développements) émaillent ses écrits. Bernard Chouraqui s’efforce de montrer (en réaction aux travaux de Ludwig Wittgenstein) que « l’expérience et la réalité qui, en effet, vérifient et établissent la justesse de la pensée logique, nous abusent elles aussi », que « la réalité que vérifie la pensée logique est elle-même irréelle » et que « sa forme, sa pesanteur et sa cohérence symbolique qui semblent autoriser la Certitude sont les effets de la maladie de la pensée caractéristique de l’homme qui, de l’homme des cavernes à Ludwig Wittgenstein, a toujours été malade de la logique ». Dans « Traité a-logique de l’inouï », ce postulat est inlassablement trituré, malaxé, comme de l’argile, afin d’en faire sortir des formes diverses, comme une suite de mouvements dansés. Et tout en écrivant ces lignes, un autre air de famille me vient. La radicale étrangeté de cette philosophie me conduit à une autre étrangeté, non moins radicale, la philosophie de George Berkeley. A ce propos, j’aimerais écrire une suite d’articles où je m’emploierais à rapprocher Bernard Chouraqui d’autres philosophes, à souligner des ressemblances pour mieux souligner des différences. Platon serait l’un d’eux.

Certains morceaux contenus dans cette imposante suite d’aphorismes ont un caractère démonstratif ; d’autres, plus nombreux, sont jaculatoires — a gush. En lisant ces pages, j’ai retrouvé mon enthousiasme à lire Ralph Waldo Emerson, ainsi que je l’ai signalé dans un précédent article. Il y a bien chez ce Juif séfarade comme chez ce fils de pasteur un même optimisme radical, appuyé sur la foi en Dieu et en l’homme, une foi plutôt radicale qui a inspiré à Bernard Chouraqui de surprenantes pages, sur Adolph Hitler par exemple.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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