Par son climat et sa position géographique, l’archipel de São Tomé e Príncipe est envisagé comme un centre d’essai pour les plantes et les techniques agricoles, une halte pour les navires portugais et étrangers, un centre de redistribution des esclaves venus d’Afrique et destinés au Nouveau Monde. Il est également envisagé comme un relai et un point d’appui pour l’expansion portugaise vers d’autres continents, l’Asie en particulier.
Cette polyvalence dans la production agricole n’est rendue possible que grâce à l’intervention des Africains, volontaires ou contraints. La production du sucre repose sur la force de travail des esclaves africains qui par ailleurs fournissent d’autres produits agricoles nécessaires à la vie et au développement de l’archipel, une production qui elle aussi s’intègre au commerce régional et international. Il s’agit en effet d’approvisionner les navires en transit et ceux qui chargent le sucre, de nourrir les habitants de São Jorge da Mina, enclave portugaise sur le continent africain, mais aussi les esclaves regroupés à São Tomé ou embarqués pour le Nouveau Monde.
En 1519, D. Manuel I précise dans « Regimento do Trato de São Tomé » les obligations des contremaîtres concernant les « fazendas, roças e escravos » appartenant à la Couronne, un document par lequel les colons et les autorités portugaises sont tenus d’utiliser les connaissances et les compétences des Africains pour rationaliser leur production.
Dans l’activité commerciale des habitants de l’archipel s’insère à présent un commerce très lucratif, non pas simplement des esclaves /force de travail pour la canne à sucre de l’archipel mais des esclaves/marchandise comme n’importe quel produit agricole. A partir de la deuxième moitié du XVème siècle, les esclaves sont l’un des biens les plus recherchés par les Portugais sur la côte occidentale d’Afrique. Ces esclaves sont ensuite transportés sur les îles de l’Atlantique (comme Madeira où l’industrie sucrière y est en plein essor) ou le Portugal. Achetés au Bénin, ces esclaves sont souvent vendus dans l’enclave portugaise de São Jorge da Mina en échange de produits, dont l’or. Ces esclaves sont ensuite injectés dans les circuits africains de la région. Autre destination pour ces esclaves, le Nouveau Monde, à commencer par le Brésil. Ce circuit s’est probablement développé au début des années 1530, lors de l’occupation des terres de Vera Cruz puis lorsque la canne à sucre est introduite dans les îles de Madeira et Cabo Verde et que le premier engenho est implanté au Brésil en 1533. Au cours de la deuxième moitié du XVIème siècle, cette voie atlantique se développe au détriment des circuits antérieurs. La traite des Noirs va alors devenir frénétique.
Autre aspect de la colonisation de l’archipel de São Tomé e Príncipe, la formation d’une population métisse, de « mulatos, que são filhos dos brancos e dos negros ». Les Portugais pensent très tôt au métissage et des mesures sont formulées par la Couronne afin de « estimular as ligações entre brancos e negros devendo considerar livres as mulheres e os seus frutos. » Ces métis sont considérés par les Portugais comme des éléments indispensables pour le peuplement de l’archipel et la formation d’un groupe social adapté au climat, la natalité européenne étant en berne.
Au début du XVIème siècle, Valentim Fernandes évoque les deux mille enfants juifs déportés à São Tomé par Álvaro de Caminha, en 1493, et rend compte de la mortalité. Sur les deux mille enfants, il n’en reste bientôt plus que six cents. Le métissage est donc très vite envisagé dans l’espoir de donner une population mieux adaptée à ce climat.
Conscients de leur pouvoir dans une société majoritairement constituée de Noirs, les métis représentent aux yeux des Portugais le seul groupe capable d’assurer la réalisation et la continuité des projets nationaux. Ce projet de métissage n’est en rien spécifiquement portugais, il est institutionnalisé par toutes les nations, d’autant plus que dans la société en formation de cet archipel figurent des Africains au statut social élevé et dont le mode de vie ne diffère guère de celui des Européens de même statut social. Les alliances matrimoniales ne sont pas imposées par les Blancs ; elles doivent respecter les règles de ces familles africaines dans lesquelles les anciens ont un rôle primordial. Autrement dit, ces alliances intéressent pareillement Africains et Européens, les uns et les autres pareillement actifs dans ce processus d’une société en formation. Chez ces métis, généralement issus d’une mère africaine, les valeurs africaines prédominent.
La Couronne portugaise est inquiète de l’occupation progressive de l’intérieur (la zone montagneuse) de São Tomé par les esclaves fugitifs et tout au long du XVIème siècle. Ce peuplement organisé par la Couronne se concentre comme nous l’avons vu sur les régions du nord et du nord-est de São Tomé, avec ses plantations de canne à sucre et ses installations destinées à la production et la commercialisation du sucre.
Ces esclaves en fuite, hommes et femmes, s’organisent dans la forêt montagneuse du centre de l’île, protégés des autorités portugaises. C’est à parti de cette région que sont organisées les attaques contre les secteurs portugais. Le danger est tel que l’on finit par s’organiser pour attaquer et capturer les esclaves en fuite, et qu’il est demandé à la Couronne de construire des forteresses ainsi d’assurer le nécessaire aux groupes engagés dans la « guerra do mato ». Cette demande met en évidence l’africanisation progressive de l’archipel et la peur grandissante de la population européanisée face aux « negros fugidos ». On pense fonder une povoação sur le littoral sud de São Tomé afin d’encercler ces hauteurs peuplées d’esclaves fugitifs mais ce projet restera sans suite.
Dans le dernier quart du XVIème siècle, la situation s’aggrave sur l’île. Le nombre d’esclaves en fuite vers l’intérieur de l’île ne cesse d’augmenter, et les attaques contre les plantations et les installations liées à la canne à sucre se multiplient. En 1574, des Africains rebelles s’approchent de la ville de São Tomé qu’ils menacent avant d’être repoussés. En 1595, un esclave, Amador, se proclame roi de São Tomé. Il se place à la tête de plus de deux mille cinq cents hommes, noirs et mulâtres qui, suivant un plan d’attaque bien défini, attaquent la ville de São Tomé et les engenhos. Mais cette masse équipée d’armes blanches ne résiste pas face à un groupe moins nombreux (dans lequel se trouvent des Noirs et des Mulâtres) mais équipé d’armes à feu. Les cinq chefs qui ont appuyé Amador le livrent aux Européens qui l’exécutent.
Les attaques successives des « negros alevantados », l’incapacité des autorités portugaises à contrôler toute l’île de São Tomé, la désorganisation et la corruption des pouvoirs publics, la discorde permanente entre autorités religieuses et civiles, les tensions entre l’île et la métropole, les attaques de corsaires de différentes nationalités, l’annexion du Portugal par l’Espagne (en 1580) et la maladie qui affecte massivement la canne à sucre, autant de facteurs qui contribuent au départ des planteurs pour le Brésil où ils vont développer la culture de la canne à sucre, forts de leur expérience acquise dans l’archipel de São Tomé e Príncipe.
Dès les premiers temps de l’expansion coloniale, l’archipel de São Tomé e Príncipe tient un rôle primordial pour le Portugal mais aussi pour l’Afrique qui voit ses frontières s’élargir avec cet espace insulaire qui va contribuer à la formation de la modernité par ses formes particulières d’association entre Noirs, Blancs et Mulâtres.
Dans cet archipel, une société a été pensée et s’est élaborée, et des processus nouveaux ont été expérimentés dans divers secteurs de l’économie : plantes, techniques, hommes, manière de travailler, sources de revenu, autant d’aspects qui engagent le monde dans une modernité précapitaliste. Décidés à développer cet archipel, les responsables portugais n’hésitent pas à faire appel à des Européens compétents et à penser le travail des Africains (et pas exclusivement par l’esclavage), indispensable au développement de ces îles. Tout au long du XVIème siècle, l’archipel vit un processus d’africanisation qui perturbe la politique portugaise.
Les Portugais pensèrent construire dans l’archipel de São Tomé e Príncipe une société européanisée, semblable à celles qu’ils avaient construites dans les archipels de Madeira et des Açores. Mais peu à peu, ils durent admettre leur incapacité à contrôler l’intégralité des terres de cet archipel. Les Mulâtres, les « Filhos da Terra », envisagés pour perpétuer l’hégémonie portugaise, devinrent les principaux ennemis des Portugais qui se trouvèrent sans cesse entraînés dans des opérations de pacification, tout d’abord contre les esclaves fugitifs réfugiés à l’intérieur des terres puis contre les Mulâtres.
Le Portugal et l’Europe avaient tiré d’immenses profit du sucre ; mais l’africanisation de l’archipel, notable dans la vie économique et sociale, va peu à peu estomper la présence portugaise et européenne dans l’archipel. Par ailleurs, le sucre de l’archipel perd l’estime des marchés européens qui se tournent vers le Nouveau Monde. Cette réorientation va activer à partir de la fin du XVIème siècle un autre commerce non moins lucratif : la traite négrière, l’une des principales sources de revenu pour les investisseurs européens. Nous entrons dans l’économie-monde dirigée par l’Europe, avec une spécialisation des divers espaces mondiaux. Ainsi l’Afrique continentale et insulaire (voir São Tomé e Príncipe) doit assurer la fourniture en main-d’œuvre esclave indispensable au développement des économies américaines. Ce système mis en place par l’Europe perdurera jusqu’au XIXème siècle.
L’Africanisation progressive de l’archipel de São Tomé e Príncipe ne signifie pas l’effacement des pratiques européennes. L’Afrique et l’Europe s’y sont mêlées, et déjà par le métissage, métissage des hommes et des pratiques socio-économiques, des connaissances, des techniques agricoles, de l’organisation de l’espace urbain et agricole. La ville de São Tomé mais aussi celle de Santo António do Príncipe ne sont pas européennes tout en différant sensiblement des villes africaines subsahariennes.
Ci-joint, un lien d’une grande richesse intitulé « Esclaves et révoltés : en 1595, à São Tomé, le roi Amador mène les esclaves à la révolte » et publié par Jeune Afrique. Il y est notamment question d’Amador :
Olivier Ypsilantis