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Le judaïsme, en compagnie de Hans Küng – 1/3

C’est un livre d’environ neuf cents pages que le prêtre et théologien catholique suisse Hans Küng dédicace À mes amis juifs dans le monde entier. Je viens d’en terminer la lecture et je dois dire que je n’ai pas nécessairement apprécié certaines de ses analyses sur l’Israël d’aujourd’hui.  Mais il dit avec courage des choses sur l’Église dans ses rapports avec les Juifs, des choses que nombre de chrétiens préfèreraient ne pas savoir.

Le fait religieux est immense, même s’il n’apparaît pas nécessairement comme tel, même si nous avons décidé de le pousser de côté comme une vieillerie. Et dans ce fait, le judaïsme occupe une place primordiale. Il est au cœur de la grande centrale des religions monothéistes.

Hans Küng précise de magnifiques vérités, des vérités immenses, et tout d’abord que le conflit fondamental entre tradition et innovation est porté et résolu dans le judaïsme. De ce point de vue, l’islam pourrait se poser de très sérieuses questions sur lui-même et porter un regard plus pertinent sur cette religion qui l’a précédé, ne lui en déplaise. Par ailleurs, Hans Küng le catholique a le courage de ne pas masquer les innombrables défaillances chrétiennes ; il le fait sans se mettre en scène, sans ce pathos que les catholiques affectionnent. Par exemple, on trouve dans cette somme un tableau éloquent intitulé « Mesures ecclésiastiques et mesures nazies contre les Juifs » avec, en regard, Droit canonique et Mesures nazies.

Cet ouvrage écrit par un chrétien évoque dans ses formes les plus profondes l’antijudaïsme chrétien. Il confirme ce que j’ai toujours pensé, à savoir que dans l’antisémitisme et dans l’antisionisme traîne toujours, et je pourrais même dire nécessairement, une trace plus ou moins marquée d’antijudaïsme. Et Hans Küng rappelle ce qui doit l’être, et inlassablement : le judaïsme n’est pas dépassé, contrairement à ce que peut laisser supposer cette désignation : « Ancien Testament ». Non, le judaïsme n’est pas dépassé, il recèle des forces sans cette renouvelées, sans cesse augmentées. Le christianisme n’est pas le « nouvel Israël » et l’État d’Israël interroge le monde comme aucun autre État. Il suffit pour s’en convaincre de lire et d’écouter ce qui se dit à son sujet : tout le monde à son avis, tout le monde pérore sans même connaître ce pays. Pourquoi ? Parce que lorsqu’il est question d’Israël – mais aussi des Juifs – les préjugés tiennent lieu de connaissance.

Redisons-le, le judaïsme est bien vivant en dépit des propagandes – et des préjugés – qui le présentent comme une vieillerie. Le judaïsme est aussi un défi pour les Juifs et plus encore pour les chrétiens et les musulmans qui, trop souvent, et par des voix diverses, cherchent à se placer au-dessus de lui. Non, le judaïsme n’est pas une chrysalide qui se serait contentée de donner deux papillons, le christianisme et l’islam.

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Abraham est l’ancêtre de trois religions mondiales. La signification d’Abraham : il est un vis-à-vis entre Dieu et l’homme (il n’entre pas dans le cadre d’une mystique de l’unité). Dieu choisit l’homme, autrement dit l’initiative revient à Dieu. Dieu établit une alliance (éternelle) entre Lui et l’homme. Signe de l’alliance, la circoncision. L’Alliance et sa double promesse à la descendance d’Abraham : elle sera le peuple de Dieu et recevra la Terre Promise (le pays de Canaan).

De Abram à Abraham, père fondateur du peuple d’Israël. Abraham, Isaac et Jacob, non pas des figures mythiques ou des ancêtres fictifs de tribus ou de clans, mais des figures historiques (même s’il n’est pas possible d’écrire leur biographie). Et Abraham (dans le livre de la Genèse) est lié à la préhistoire et à l’histoire universelle de l’humanité qui semble clôturer l’histoire de la tour de Babel. Abraham et sa famille quittent la Mésopotamie pour le pays de Canaan – ils ne sont donc pas des autochtones à Canaan. Arrivé en pays de Canaan, Abraham reste un nomade et se tient à l’extérieur des villes et des villages, sans possibilité de s’allier à des familles autochtones.

Le monothéisme strict ne remonte probablement pas aux patriarches, pas plus que l’éthique de la Bible. Abraham a probablement admis l’existence de plusieurs dieux comme allant de soi ; néanmoins, il ne reconnaissait comme autorité suprême et obligatoire que son Dieu. La circoncision allait tellement de soi depuis la sédentarisation à Canaan qu’elle n’est pas mentionnée dans les plus anciens textes de lois, et une seule fois dans le Lévitique – et sans insister. Elle est par ailleurs pratiquée par de nombreux peuples. C’est suite à l’exil chez les Babyloniens (qui ne pratiquent pas la circoncision) qu’elle devient un signe religieux caractéristique de l’appartenance au peuple d’Israël.

La religion d’Israël dans son essence se distingue des systèmes d’origine indienne (religions de l’Unité) ou chinoise (religions de la Sagesse). C’est une religion de foi : l’homme se tient devant Dieu, s’en remet à Dieu, religion de foi comme le seront le christianisme et l’islam.

La figure d’Abraham subit des variations. Dans la Bible hébraïque, elle est plutôt sympathique, avec ses faiblesses et sa roublardise ; puis, au fil de l’histoire, cette figure devient le modèle de toutes les vertus qu’il suffit tout simplement d’imiter. Chez les chrétiens, Abraham est la figure de la Bible hébraïque la plus citée. Sa place dans l’histoire du salut est reconnue, tout comme l’est la filiation abrahamique d’Israël. Par sa prédiction, Jean le Baptiste veut dépasser l’appartenance biologique par l’appartenance spirituelle à Abraham. C’est lui qui mine (à en croire Matthieu) tout sentiment de supériorité chez les Juifs, étant entendu que Dieu peut faire de pierres des descendants d’Abraham. Paul poursuit dans cette direction, et plus explicitement encore, en récusant la filiation biologique d’Abraham pour la filiation spirituelle, la foi confiante et non les œuvres de la loi et la pratique des commandements. Abraham a été mis à toutes les sauces dans l’Occident chrétien, des Pères de Église à Sören Kierkegaard. Chez les musulmans, Abraham est également la figure biblique la plus mentionnée, après Moïse. Il est reconnu comme le père du monothéisme, dénonciateur et inconditionnellement soumis à la volonté de Dieu. Abraham est pour les musulmans le premier musulman, antérieur aux Juifs et aux chrétiens considérés comme autant de falsificateurs.

Les rabbins ne limitent pas l’héritage des promesses faites à Abraham, à la descendance biologique ; Abraham lui-même est un converti et ils expliquent sa circoncision très tardive comme une possibilité pour les non-Juifs de se convertir au judaïsme. Le judaïsme reconnaît donc également la possibilité d’une descendance spirituelle d’Abraham.

Le judaïsme, religion d’un peuple qui a fait l’histoire du monde, qui a traversé l’histoire du monde. Comment définir les Juifs ? Ils semblent échapper à toute définition car sitôt que l’on en pose une, elle est remise en question. C’est probablement par la communauté de destin (qu’ils l’ignorent ou la renient) qu’il est possible de les définir, une communauté de destin (énigmatique) qui procède d’une communauté d’expérience (énigmatique). Et comme expliquer la présence juive sur tant de siècles, alors que les Juifs n’avaient pas d’État pour se défendre ? Comment l’expliquer sans la foi en un Dieu unique ? C’est par cette foi (pas nécessairement partagée par tous les Juifs, loin s’en faut) que le peuple juif a pu se perpétuer.

La science biblique moderne a réalisé en trois siècles de travail scientifique l’une des plus grandes conquêtes intellectuelles de l’humanité. La Bible est de loin le livre le mieux étudié de la littérature mondiale. D’immenses bibliothèques où se croisent et s’entrecroisent de nombreuses sciences lui sont consacrées.

Trois traditions fondamentales pour l’histoire ultérieure du peuple juif : la sortie d’Égypte, l’alliance conclue sur le mont Sinaï, la prise de possession de la terre. Ce que recèle historiquement ces événements reste incertain, ce qui n’exclut pas un certain degré d’historicité. Les grands événements de la protohistoire d’Israël ne se prêtent pas à une vérification historique a posteriori, ce qui ne signifie pas pour autant que l’histoire des effets postérieurs ait totalement triomphé de l’histoire événementielle. Question alors : qu’est-ce qui a été à l’origine d’un tel retentissement dans l’histoire ? Réponse, et sans ambiguïté : la foi en un Dieu unique, invisible, à l’œuvre dans l’histoire. Il n’en a pas été ainsi d’emblée. Le prosélytisme était fort répandu en Israël, et jusqu’à l’exil de Babylone, la conquête de Jérusalem par les Babyloniens étant interprétée comme une punition des dérives polythéistes. Le strict monothéisme biblique s’est constitué suite à des luttes et des rivalités prolongées. Mais ce qui importe, c’est que la Bible hébraïque dans sa rédaction définitive, et de bout en bout, célèbre la foi dans ce Dieu unique.

Le grand legs d’Israël à l’humanité est le monothéisme le plus strict, ce qui implique trois choses pour le christianisme et l’islam : 1. Pas de divinité de remplacement. 2. Pas de dieu concurrent mauvais (voir la religion perse) tentant de s’imposer comme un principe face au principe du Bien. 3. Pas de partenaire divine féminine – et profitons-en pour souligner que le patriarcat ne va pas nécessairement de pair avec le monothéisme.

Le monothéisme est-il nécessairement fanatisme ? Dans la Bible hébraïque, c’est la tradition sacerdotale (strictement monothéiste) qui a le plus mis l’accent sur l’horizon universel de la foi israélite. Par Abraham, l’histoire d’Israël se rattache – s’ouvre – à l’histoire de l’humanité – création du monde, Adam et Ève, tour de Babel. Le premier homme, Adam, n’est pas juif ; il est « l’homme » comme l’indique son nom en hébreu et, ainsi, le premier homme de l’espèce humaine. Le Dieu de la Bible hébraïque contemple un horizon universel, il n’est pas une possession jalouse des Juifs. Adam est l’homme, il est chaque homme et l’humanité. Mais l’alliance abrahamique n’exclue-t-elle pas le reste de l’humanité ? Non ! Car avant Abraham il y eut Noé, une autre alliance.

L’alliance avec Noé (l’alliance noachique) opère avec l’humanité, avec la Création, sans oublier les animaux. Signe de cette alliance, l’arc-en-ciel. C’est une alliance ou, plutôt, une promesse donnée par Dieu, Dieu qui établit sa protection sur la Création – il n’y aura plus de Déluge. C’est une promesse qui touche toute l’humanité, et pas seulement les Juifs, les circoncis. Cette alliance est tout de même bilatérale car elle implique une stricte obligation du côté de l’homme : Dieu formule des exigences élémentaires avant d’étendre son alliance. Alliance avec l’humanité, éthos de l’humanité, éthos minimal fondamental de respect profond de la Création. L’alliance noachique est aussi un manuel de survie pour l’humanité.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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