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Des moments de l’histoire juive – XV/XVI

En hommage à Pilar Rahola

L’Espagne, un pays où j’ai durablement vécu et que j’aime pour diverses raisons est aussi un pays qui me fait honte pour diverses raisons, notamment dans ses rapports avec Israël. Ainsi, il y a peu, Pedro Sánchez, réélu chef du Gouvernement à la suite de manœuvres diverses et variées, est allé faire le joli cœur à la porte de Gaza. Il est ignorant de ce dossier particulièrement complexe mais ce politicien sait que se placer du côté des Palestiniens est plus porteur électoralement que de se placer du côté d’Israël, une remarque qui ne se limite malheureusement pas à l’Espagne.

Les Juifs sont accusés de tenir les médias, ou au moins d’y être (un peu) trop présents. Curieusement, personne ne se pose la question suivante, question qui relève du simple bon sens. Les médias mainstream étant subliminalement et doucereusement voire franchement anti-israéliens, et systématiquement, il est à croire que les Juifs de la diaspora s’emploient avec entêtement à dénoncer Israël… Quelque chose ne tient donc pas dans cette accusation mais personne ne semble s’en apercevoir tant l’antipathie à l’égard d’Israël est profonde et généralisée.

En Espagne, c’est la Catalogne, cette autonomie (il y dix-sept Comunidades Autónomas dans le pays), qui se montre la plus antisémite / antisioniste, un phénomène que je me suis promis d’étudier. Je profite de cette parenthèse pour signaler que dans les principaux médias espagnols, tout ce qui est plutôt « à droite » est plutôt pro-Israël et que tout ce qui est plutôt « à gauche » est plutôt anti-Israël. Et je ne vais pas me perdre en exemples afin de ne pas surcharger le présent article.

Pilar Rahola (née en 1958), l’une des plus fidèles alliées espagnoles d’Israël, et reconnue comme telle en Israël même, ancienne députée d’extrême-gauche à las Cortes Generales (soit l’Assemblée nationale), représentant l’Esquerra Republicana de Catalunya – ERC), a claqué la porte en 1997 et a quitté toutes ses fonctions politiques après avoir pris note de l’antisémitisme de la gauche espagnole, antisémitisme masqué d’antisionisme. Elle a ainsi renoncé à un confortable avenir politique.

En Europe (qui a été l’aire de la Shoah), et par un renversement toujours plus marqué, Israël est dénoncé comme le fort qui agresse le faible dont l’archétype est le Palestinien. Le Palestinien, l’opprimé par excellence selon une vision christique généreusement déclinée par une gauche déchristianisée qui n’est pas consciente de recycler le vieil antijudaïsme chrétien. Le virus a muté mais on peut en suivre sans peine la généalogie. L’Israélien (le Juif d’Israël) est accusé de tourmenter le Palestinien comme le Juif a tourmenté Jésus, Jésus dénommé selon une certaine propagande : Jésus le Palestinien. En Europe, le politically correct prend appui sur une incorrection morale vraiment énorme.

Parmi les antisémites « distingués », Pilar Rahola dénonce plus particulièrement José Saramago et Mikis Theodorakis qu’elle désigne comme les chevaux de Troie de l’antisémitisme érudit en Europe. Dans un article d’Assaf Sagiv (publié au cours de l’été 2011), intitulé « The Secret Passion of the New Antisemitism », on peut lire : “Blatantly antisemitic attitudes, which were once met with scorn and revulsion, have slowly trickled into the mainstream of today’s European discourse. Key intellectual and cultural figures no longer hesitate to lash out at the Jewish people. The renowned Greek musician Mikis Theodorakis, for example, proclaimed in 2003 that the Jews “are the root of evil.” After setting off a tempest, Theodorakis tried to mitigate his assertion with the assurance that his words were directed exclusively at the government of Israel and at the American president’s Jewish advisers. But an interview he gave recently to a Greek television network left little room for doubt. “Everything that happens today in the world has to do with the Zionists,” he claimed, and then added for good measure, “American Jews are behind the world economic crisis that has hit Greece also.”

José Saramago, the Portuguese winner of the 1998 Nobel Prize in literature, sang a similar tune in 2002 when he announced that the Israeli blockade of Ramallah was “in the spirit of Auschwitz.… This place is being turned into a concentration camp.” Like Theodorakis, Saramago insisted that his scathing criticism of the Jewish state was not, in fact, antisemitic. His vigorous denial, however, was incompatible with a statement he made just a few months later. While visiting Brazil, Saramago announced that the Jews no longer deserved any “sympathy for the suffering they went through during the Holocaust.” After all, “they didn’t learn anything from the suffering of their parents and grandparents.”

Après avoir obtenu le prix Nobel de littérature, José Saramago met sa notoriété au service de la dénonciation d’Israël ; mais contrairement à d’autres antisionistes, il ne va pas cacher son antipathie pour les Juifs en général et a priori – autrement dit, son antisémitisme. Ainsi, dans un discours au Brésil, le 13 octobre 2003, il déclare explicitement que les Juifs vivent à l’ombre de l’Holocauste et qu’ils attendent qu’on leur pardonne tous leurs faits et gestes considérant ce qu’ils ont vécu, et que ce comportement lui est insupportable. Il ajoute que les Juifs n’ont rien appris des souffrances de leurs parents et grands-parents. Il s’en prend aussi au judaïsme. José Saramago n’a rien compris (ou n’a rien voulu comprendre), et il n’est pas le seul, à la notion de “peuple élu”. Dans le quotidien espagnol El País (voir le numéro du 21 avril 2002), il écrit que, contaminés par cette monstrueuse certitude d’être le “peuple élu”, certitude ancrée en eux, les Juifs grattent leurs blessures dans le but de continuer à les faire saigner et ainsi les rendre inguérissables pour les exhiber au monde comme ils le feraient d’un étendard. Israël est le peuple de la vengeance, ajoute-t-il. Face à de telles insanités, il devient inutile d’argumenter ; l’individu mérite une retentissante paire de gifles et probablement plus.

J’habite depuis plusieurs années au Portugal et je me suis promis de ne jamais acheter ou même lire un seul livre de cet écrivain. Par ailleurs, je ne mettrai jamais les pieds dans la Casa dos Bicos, Fundação José Saramago, à Lisbonne, un bel édifice pourtant. Lorsque José Saramago se rend à Ramallah, peu après l’attentat-suicide (27 mars 2002, au cours de Pessah) au Park Hotel (Netanya) qui a tué trente personnes, sans compter les cent quarante-trois blessés, il n’a pas un mot pour les victimes. Il se rend dans les zones où se sont affrontés Israéliens et Palestiniens au cours de la seconde intifada. Cet homme qui n’a décidément aucun sens des proportions et qui ne craint pas de se vautrer dans l’insanité déclare qu’un génocide est en cours, un génocide comparable à Auschwitz, dirigé contre les Palestiniens, et qu’il faut l’arrêter.

En Europe nombre de critiques s’efforcent de tracer une frontière entre antisionisme et antisémitisme, une frontière souvent maladroitement tracée et peu convaincante, mais une frontière malgré tout. Rien de tel avec José Saramago qui n’a aucun scrupule à se montrer tel qu’il est, un antisioniste antisémite. On peut lui reconnaître le mérite de ne pas se perdre en finauderies comme le font beaucoup qui redoutent d’être traités d’antisémites et veulent apparaître comme des antisionistes et rien que des antisionistes.

José Saramago a vécu une partie de sa vie dans le Portugal de Salazar. Né en 1922 et décédé en 2010, il a cinquante-deux ans à la chute de l’Estado Novo, en avril 1974. Au cours des années de dictature, il ne dit rien et publie de la poésie qui ne véhicule aucun engagement politique. En 1969, il rejoint le Partido Comunista Português (PCP), alors clandestin et dirigé par Álvaro Cunhal, mais il prend garde de ne pas se faire remarquer et se tait. A la chute de l’Estado Novo, et durant quelques mois, le Portugal vit une période inquiétante au cours de laquelle une dictature semble vouloir en remplacer une autre. Cette période désignée comme Proceso Revolucionário em Curso (PREC) va d’avril 1974 à avril 1976 avec la période la plus agitée connue sous le nom de Verão Quente (été 1975) avec risque de guerre civile. Au cours de cette période, José Saramago est employé par un journal qui avait été pro-Salazar. Il contribue à en faire un vecteur de propagande communiste en n’hésitant pas à renvoyer les employés qui refusent de suivre la ligne imposée. Avec la stabilisation de la démocratie, José Saramago est à son tour congédié du journal. Cet homme qui ne s’est pas élevé contre la dictature dans son pays va s’employer à dénoncer avec virulence la démocratie israélienne. Cet homme dont je n’ai pas lu un livre et dont je ne lirai pas un livre (je ne me permettrai donc pas de juger son œuvre) a eu par ailleurs un parcours plutôt médiocre. Il s’agit d’une personnalité sans grande envergure, peu courageuse, vulgaire dans ses jugements sur Israël et plus généralement sur les Juifs. J’éprouve à son égard du dédain et je ne m’efforcerai pas de le corriger. C’est ainsi.

Quant à Mikis Theodorakis, cet autre antisémite que dénonce Pilar Rahola, je ne rapporterai pas ses considérations ineptes sur Israël et le peuple juif. Je ne puis cacher avoir aimé ses musiques, notamment ses musiques de films dont celle pour le si célèbre “Zorba le Grec”. Je ne puis nier son courage politique (notamment au cours de la guerre civile grecque de 1946-1949), rien à voir avec le falot José Saramago et sa tête d’oiseau malade. Il n’empêche, les propos de ce Grec sur Israël et les Juifs m’apparaissent comme autant de flétrissures.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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