1874-1902, l’Espagne connaît une relative tranquillité. L’Église, l’armée et l’aristocratie s’efforcent de faire front commun. Finis les pronunciamientos ; il s’agit à présent de surveiller le peuple ; et c’est ce qui explique l’habile politique d’Antonio Cánovas del Castillo qui rassemble vieux conservateurs, nombre de carlistes et vieux libéraux, tandis que les républicains se scindent entre Práxedes Mateo Sagasta et Emilio Castelar. L’un se rallie à la monarchie tandis que l’autre se proclame fidèle aux principes républicains mais n’entreprend rien pour les mettre en œuvre. Ce calme politique encourage le développement des entreprises commerciales et industrielles. Les Basques et les Catalans en profitent. Des forces sociales nouvelles se constituent, tournées vers l’Europe et soucieuses de moderniser le pays. La bourgeoisie catalane se montre soucieuse de paix et d’ordre (plus question d’affronter le pouvoir central) et elle reçoit en échange un cadeau de valeur : l’abandon du système de libre-échange en faveur d’un système de tarifs protectionnistes visant le blé et les textiles, soit un compromis entre bourgeoisie catalane (les textiles) et propriétaires terriens castillans et andalous (le blé). Cet arrangement explique que la grande bourgeoisie catalane ne soutienne pas le nationalisme catalan alors que par ailleurs tout aurait pu l’y inciter. Le Fomento del Trabajo Nacional participe indirectement à la formation de la Lliga Catalana, soit le parti de la grande bourgeoisie qui soutient l’autonomie, mais en aucun cas l’indépendance, et qui multiplie ses relations politiques au niveau national. C’est la politique de Francesc Cambó qui malgré son influence ne sera jamais accepté comme Premier ministre car catalan. Et Franz Borkenau affirme que le grand malheur de la bourgeoisie espagnole est d’avoir eu sa fraction la plus dynamique en périphérie du pays, d’où l’acuité du problème catalan (qui perdure aujourd’hui, en 2026). De plus, l’inclinaison européenne de cette haute bourgeoisie catalane aurait provoqué l’anticapitalisme espagnol, toujours selon Franz Borkenau. En Espagne, d’autres partis pro-européens se constituent dans les centres industriels du Pays basque, principalement à Bilbao. Peu auparavant s’était constitué le PSOE (Partido Socialista Obrero Español) et son syndicat la UGT (Unión General de Trabajadores), un parti et un syndicat de type européen. Ce syndicat étend son influence sur les mineurs des Asturies. Le PSOE veut moraliser les élections (elles sont habituellement truquées par l’administration et les caciques) afin d’en faire un tremplin pour accéder au gouvernement. Ils sont soutenus par diverses forces dont la Lliga Catalana et le Parti républicain. Toutes ces forces ont en tête de réduire le pouvoir des forces traditionnelles et d’européaniser l’Espagne.
Mais en 1902, le peuple se manifeste à nouveau. Il a profité de l’industrialisation, des moyens d’information et de l’alphabétisation. L’ancien régime se sent dépassé et il comprend que l’emploi de la violence ne lui sera plus d’aucune utilité, d’autant plus que le pays vient de perdre en 1898 ses dernières possessions, soit Cuba, Porto Rico et les Philippines au profit des États-Unis.
Les révoltes et les grèves se multiplient et deviennent toujours plus violentes, 1902, 1906, 1909. Au cours de la guerre du Rif, seuls les réservistes catalans sont appelés sous les drapeaux. La Catalogne se soulève, le gouvernement renonce à son projet mais écrase la révolte dans le sang. Francisco Ferrer, un éducateur anarchiste qui n’a rien à voir avec ce soulèvement, est condamné à mort et exécuté. Il s’était attiré la haine du clergé car il militait pour un enseignement laïque. L’anticléricalisme va gagner en violence.
L’ancien régime s’étiole, les vieux partis s’effondrent, des réformes sont exigées, les assassinats politiques se multiplient. José Canalejas (qui offre des ressemblances avec Stolypine) est appelé pour moderniser le pays. Mais l’Église fait barrage. Il est assassiné par un anarchiste.
Afin de mieux encadrer la bourgeoisie catalane, la police encourage les assassinats politiques qui touchent des personnalités de la Lliga Catalana et de l’industrie catalane. Le régime active le Parti radical d’Alexandre Lerroux pour faire barrage au catalanisme et à l’anarchisme, mais surtout au catalanisme ; et c’est l’anarchisme qui finit par s’imposer. L’arrivée de l’économie moderne dans une société qui la refuse accélère la désagrégation politique et sociale.
Au cours de la Première Guerre mondiale, l’Espagne reste neutre. Cette guerre stimule grandement l’économie nationale. Les revendications de la bourgeoisie et des travailleurs s’affirment. Le régime ne cache pas sa sympathie pour la Triplice (ou Triple-Alliance) et l’aide de son mieux, ce qui irrite la Triple Entente qui voit alors d’un meilleur œil les mouvements d’opposition espagnols.
L’armée s’est tenue à l’écart de la vie politique. Mais suite à un fait divers, elle va montrer qu’elle n’est qu’en apparence soumise aux pouvoirs civils. Voir la Juntas de Defensa. Et l’armée fait son retour en politique. Début 1917, elle force à la démission le ministre de la Guerre et un cabinet plus conforme à ses volontés est constitué. De fil en aiguille, avec ces organisations secrètes au sein de l’armée, on en vient à l’Unión Militar qui à l’origine de la rébellion de 1936. L’opinion publique réclame la mise au pas de l’armée, un gouvernement parlementaire, la convocation d’une assemblée constituante. Mais le gouvernement se raidit et survient la première grève générale de l’histoire de l’Espagne. Elle dure trois jours sous l’impulsion des socialistes et des anarchistes qui comptent mettre en place une république. La bourgeoisie se tait. Il faudra encore bien des changements pour constituer un front commun ouvriers/classes moyennes et en finir avec la monarchie. La grève de 1917 est réprimée dans le sang mais son impact qui reste peu visible va se révéler considérable. 1917 entraîne la majorité du pays dans l’orbite révolutionnaire. C’en est fini des anciennes structures et valeurs Il faut un régime nouveau, qu’il soit fasciste, républicain ou socialiste.
Mais les changements les plus profonds touchent les nationalistes catalans et les anarchistes. La Lliga Catalana et Francesc Cambò s’étaient discrédités depuis les événements de 1917 et avait continué à se discréditer, et la Catalogne avait replongé dans le chaos politique dont avait émergé l’E.R.C. (Esquerra Republicana de Catalunya) du colonel Francesc Macià. L’E.R.C. entreprend d’organiser la petite bourgeoisie. Sous la dictature de Miguel Primo de Rivera, l’E.R.C. gagne en prestige sous l’impulsion de son chef et elle finit par supplanter la Lliga Catalana. Ce succès prouve qu’une région industrielle comme la Catalogne ne peut à la fois être régionaliste et faire confiance à la bourgeoisie. La balance penche en faveur du nationalisme catalan (E.R.C.) contre les intérêts économiques de la Catalogne qui se situent du côté de la Lliga Catalana de Francesc Cambò. Ainsi, la bourgeoisie espagnole se voit affaiblie et avec elle la possibilité de moderniser le pays.
Et les anarchistes ? Ils s’adaptent en commençant par analyser les raisons de leurs échecs dans les régions industrielles, et ils s’adaptent en partie au prolétariat industriel. Cet anarchisme s’éloigne de Bakounine sans jamais le renier, et il sera très actif au cours de la guerre civile de 1936-1939. A côté du noyau bakouninien s’affermissent de nouvelles tendances, notamment sous l’impulsion de Salvador Segui et Ángel Pestaña. Salvador Segui est assassiné en prison, en 1923. Ángel Pestaña finira isolé après avoir tenté (au début des années 1930) d’aligner l’anarchisme sur le mouvement ouvrier européen afin de présenter un parti anarchiste aux élections. Dans la première décennie du XXème siècle, ces deux noms firent de l’anarchisme une force capable d’agir au sein d’une société industrielle moderne. Ils sont à l’origine de la C.N.T. (après l’échec de l’insurrection et de la grève générale de 1909), une centrale syndicale anarchiste destinée à contrer l’U.G.T. socialiste.
Avec la C.N.T., la grève économique devient un objectif à part entière de l’anarchisme, alors qu’auparavant ses activités essentielles avaient été l’insurrection et l’assassinat. Mais la C.N.T. reste un syndicat très spécifique par sa foi anarchiste mais aussi par ses méthodes, par son refus de toute forme d’assurances sociales, ou fonds de grève, ce qui suppose pour ce syndicat des grèves courtes et donc violentes. La foi anarchiste se refuse à tout compromis avec les patrons, autrement dit : pas question d’obtenir un avantage moyennant des concessions – des idées inspirées de Georges Sorel, Georges Sorel qui jamais ne sut que ses idées avaient été appliquées en Espagne. Avec la C.N.T., l’anarchisme espagnol invente l’anarcho-syndicalisme.
1919, création des sindicatos únicos, soit des organisations industrielles opposées aux unions corporatives, une affaire qui en Espagne se complique du fait du fédéralisme. On en vient à suggérer la formation d’unions gigantesques pourvues d’une discipline militaire. Mais l’anarcho-syndicalisme préserve son caractère et évite de tomber dans le réformisme tranquille de l’U.G.T. Les sindicatos únicos deviennent la bête noire de la bourgeoisie espagnole. Ils combinent la grève et la violence avec une plus grande efficacité du fait de leur force accrue par rapport aux anciennes unions corporatives. Barcelone se trouve ainsi pris dans un tourbillon de violence, avec surenchère de tous les côtés. La C.N.T. devient un adversaire de plus en plus imposant pour le gouvernement.
L’anarchisme espagnol, c’est Bakounine, c’est l’exemple de la Commune de Paris et, surtout, de la Révolution russe de 1917, à l’époque où le Parti communiste n’avait pas encore écrasé tout ce qui n’était pas lui, où les Soviets ne subissaient pas encore la dictature du Parti. Les Soviets étaient alors très proches d’une certaine tradition espagnole, celle des juntas, des organismes révolutionnaires locaux nés dans le pays au cours de chaque situation révolutionnaire. En 1925 est fondée la F.A.I. (Federación Anarquista Ibérica) dans le but de faire revenir l’anarchisme à sa pureté originelle.
Suite à la crise de 1917, les groupes d’opposition se trouvent diversement paralysés. Alphonse XIII profite de la situation et divise pour mieux régner en jouant avec les coalitions parlementaires. Mais survient la catastrophe de 1921, avec la défaite de l’armée espagnole face à Abd el-Krim, une défaite qui met en cause le roi qui a poussé le général Silvestre à enfreindre les ordres de ses supérieurs et à s’engager dans une manœuvre risquée. Des comptes sont demandés au roi, et pas seulement par l’opposition. Acculé, il s’emploie à diviser mais cette fois non pas pour mieux régner mais pour se ménager une sortie. Au moment où la commission d’enquête s’apprête à soumettre son rapport aux Cortès, Alphonse XIII parvient à bloquer le mécanisme parlementaire. Il se retire au second plan afin de permettre au dictateur choisi par ses soins d’occuper le devant de la scène. Ainsi, le général Miguel Primo de Rivera prend en charge les affaires de l’État et dissout le Parlement sans rencontrer de résistance.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis