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En lisant Luis Cernuda – 4/5

Il est question d’une gare au début de ce texte ; et des souvenirs ferroviaires me sont venus, nombreux et en désordre, en particulier celui de la gare internationale de Canfranc, alors abandonnée, une gare ahurissante, digne des plus grandes gares parisiennes mais implantée au pied des Pyrénées, côté espagnol, une gare in the middle of nowhere. M’est également venu le souvenir d’une nuit passée dans la petite gare de Mycènes, avant d’entreprendre la montée vers ma préférée des cités grecques, préférée pour l’histoire des Atrides.

Tant de souvenirs d’heures d’attente, de bonheur souvent mêlé de fatigue, une fatigue transparente qui confirmait ce bonheur. Je revis souvent ces heures ferroviaires, lorsque prendre le train était une aventure, avec ces wagons à compartiments, lorsque voyager était une aventure et un dépaysement, le plus précieux des sentiments. On dormait souvent dans les gares car on ne réservait pas son voyage, on vivait au jour le jour. Réserver était un truc d’agences de voyage, un truc de vieux. On ne voyage plus aujourd’hui, on se déplace, et la nuance est d’importance. Il s’agit d’un phénomène massif auquel peu échappent. Et tandis que j’écris ces lignes me viennent des souvenirs indiens relatés par Eric Newby, des photographies du Walking artist Hamish Fulton, et des séquences d’un carnet de voyage tenu par Werner Herzog, entre Munich et Paris, « Sur le chemin des glaces ».

Mais j’en reviens à Luis Cernuda. C’est le départ pour l’exil : « Atrás quedaba tu tierra sangrante y en ruinas ». Et le poète quitte cette gare qui n’est plus qu’un squelette de métal tordu, sans vitres et sans murs, pour traverser la frontière et entrer en exil.

Pantera. Luis Cernuda observe une panthère derrière les barreaux ; une visite au zoo, je suppose. Il dessine à grands traits sa perfection (elle obéit à un modèle mathématique et musical) que la pierre ne saurait rendre.

Cette tristesse qui me prend dans les zoos, particulièrement devant certains animaux. Je me souviens du regard de ce gorille qui s’est posé sur moi et m’a interrogé : Pourquoi ceux de ton Règne (animal ou humain ?) m’ont-ils mis en cage ? Pourquoi m’as-tu mis en cage ? Et ma tristesse dans les parcs aquatiques où les magnifiques évolutions des dauphins et des orques épaulards ne me font pas oublier que ces animaux parmi les plus intelligents de la création ont besoin d’espaces immenses. Leur regard n’est pas aussi expressif que celui d’un grand singe mais je sais que les placer dans ces bassins est une offense à ce qu’ils sont, aussi bien traités soient-ils.

El amor. La description des trois arbres en début de texte m’a d’emblée placé devant des tableaux de Corot, devant ces rivières bordées d’arbres avec « sus hojas blancas y verdes revolando en las ramas delgadas », des arbres au « tronco fino, de un gris claro erguido sobre el fondo pálido del cielo ». Tout Corot est dans cette description : le tronc, les branches, les feuilles blanches (leur revers) et vertes (leur avers), le ciel pâle. Je pourrais ajouter ces lignes-fouets (les branches) et la nacre de ses gris, un peu partout, le ciel et les feuillages.

Ciudad Caledonia. Cette ville de mon enfance que j’ai considérée comme une prison, tout comme Luis Cernuda considéra la sienne. « Esta ciudad ha sido cárcel tuya varios años » écrit-il. Lorsque je reviens par le souvenir dans la ville de mon enfance, il me faut faire des efforts pour entrouvrir ses portes. J’y parviens toutefois car mes parents accueillirent chez eux de nombreux étudiants étrangers. Ainsi ai-je pu très tôt me faire évoquer la pampa par une étudiante de Buenos Aires, les Grands Lacs par une étudiante de Milwaukee, la albufera par une étudiante de Valencia, etc.

Río. Ce texte m’a d’autant plus ému que je passe une partie de l’année dans un paysage semi-désertique, l’Altiplano granadino. Sur de vastes étendues (les badlands) ne pousse que l’esparto. Aussi, en été, longe-t-on de préférence les cours d’eau au fond des dépressions où la végétation prospère, y compris de grands arbres, des peupliers (chopos) en particulier. Par ailleurs, on peut sans peine cultiver le long de leurs berges son huerto, sa huerta.

El mirlo. La lecture de ce texte m’a remis en mémoire que mon grand-père maternel me faisait écouter sur son tourne-disque des microsillons qui répertoriaient des chants d’oiseaux. Il semblait prendre plus de plaisir à les écouter qu’à écouter les grands classiques qu’il écoutait pourtant volontiers. Le merle qui chante, indifférent à la mort, et qui par son chant aide celui qui l’écoute, le merle qui célèbre pareillement la lumière du Ponant et celle de l’Orient

El brezal. L’un des textes les plus extraordinaires de cette série. Luis Cernuda rend compte de la distance entre l’imagination de l’enfant et la contemplation raisonnable de l’adulte, l’imagination de l’enfant qui épuise les possibilités futures. Luis Cernuda rend compte de ce qui est bien un phénomène par ce mot qui lui apparût singulièrement évocateur, el brezal, soit une étendue couverte de bruyères. « En las páginas de un libro te sorprendió la palabra, y de ella te enamoraste, asociando con las ráfagas del viento y de la lluvia por un cielo nórdico desconocido. La visión era real, cierto, toda campo denso, profuso, misterioso; pero en ella, como en un sueño, no había color alguno. » Avec le temps, des couleurs furent apportées au tableau ; mais cet ajout ne le rendit pas plus expressif, au contraire. Et après une incursion introspective, il note : « Y te decías que cuando la realidad visible parece más bella que la imaginada es porque la miran ojos de enamorados, y los tuyos no lo eran ya, o al menos no en aquel momento. La creación imaginaria vencía a la real, aunque ello nada significara respecto a la hermosura del brezal mismo, sino sólo que en la visión infantil hubo más amor que en la contemplación razonable del hombre, y el goce de aquélla, por entero y bello, había agotado las posibilidades futuras de ésta, por muy reales que fuesen o pareciesen. »

Biblioteca. Vision critique des bibliothèques et de la lecture. La bibliothèque, « este vasto cementerio de pensamiento » ; et la lecture qui n’est pas « revelación maravillada » qui change le lecteur est elle aussi un signe de mort, « polvo barbaramente intelectual », processus de momification. Il est alors préférable de s’en détourner et de marcher le long d’une rivière. Ce texte se termine sur ce soupir : « Ah, redimir sobre la tierra, suficiente y completo como un árbol, las horas excesivas de lectura. »

Las viejas. Cette interrogation angoissée face à la vieillesse, les vieilles qu’il voit assises sur des bancs publics. À quoi pensent-t-elles ? Que perçoivent-elles ? Cette remarque confirme une impression qui me revient souvent lorsque j’observe certaines d’entre elles : « … sumidas en su existencia como si ésta dependiera de la conciencia atenta, de la voluntad absorta en su propia continuidad. » Luis Cernuda qui ne cesse de laisser filtrer son émotion face aux corps jeunes (les baigneurs en particulier, Luis Cernuda est homosexuel) dépeint la vieillesse avec une férocité qui masque à peine l’épouvante et le désarroi auxquels il échappe en partie grâce aux richesses d’une syntaxe et d’un lexique. Ce tableau se termine sur une visite dans l’un de ces petits cimetières qui entourent une église ; il y note que la mort pourrait avoir oublié ces « viejas espectrales ».

Maneras de vivir. La désillusion en deux temps. Des lectures qui mettent en scène de nobles personnages, autant d’exemples. Puis le choc de la réalité face à l’un de ceux que l’enfant plaçait sur un piédestal. Cet individu n’est en fait qu’un amas de médiocrités, « Sí, eso era lo que habías codiciado sin conocerlo, esa vida de planta parásita; una vida falsa (…), timorata y roñosa… »

La primavera. Ce froid tardif et l’asphalte sale des rues alors que le printemps est là… Traîne au sol une feuille du dernier automne, terreuse, sombre et desséchée, au point qu’il ne peut imaginer qu’elle ait été verte et fraîche. Mais Luis Cernuda découvre qu’un vieux, peu engageant car vieux, vend des bouquets de fleurs aux puissants coloris. Il nous dit sa peine à les voir ainsi, sans défense dans un climat hostile, avant de se reprendre. Le « jubilo vernal » de ces fleurs bouscule ses sombres sentiments et l’inonde.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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