Ce passage soudain au sein du socialisme espagnol du réformisme le plus timide à l’appel aux armes reflète une mentalité nationale qui trouve son expression la plus achevée dans l’anarchisme. Le recours aux armes est une constante du comportement politique espagnol (je rappelle que cette remarque date des années 1930), un trait toutefois moins marqué chez les socialistes que chez les anarchistes, et pour diverses raisons. Mais à l’heure fatidique, l’ouvrier espagnol socialiste ne va pas se montrer moins décidé que son camarade anarchiste ; c’est qu’il a fini par perdre toute foi envers les voies légales.
La droite est revenue au pouvoir et légalement, sans manipulations électorales, sous l’égide d’un gouvernement de gauche. Les socialistes rongent leur frein. Ils se sentent frustrés après avoir perdu un pouvoir qu’ils avaient assumé avec entrain, mais durant une trop courte période. Les socialistes tentent de fédérer les forces de gauche, mais Manuel Azaña et les républicains s’y opposent. Les anarchistes qui n’ont pas oublié les manœuvres des socialistes se referment. Répondent à cet appel, l’E.RC. (qui suite à la mort de Francesc Maciá se trouve sous la direction de Lluís Companys) et le petit P.C.E. (Partido Comunista de España). Les socialistes donnent le signal de l’insurrection début octobre 1934. Elle échoue à Madrid, faute de l’appui des républicains ; elle échoue à Barcelone, faute de l’appui des anarchistes. Lluís Companys est arrêté et condamné à mort puis gracié avec une très lourde peine d’emprisonnement. L’autonomie catalane est abolie. Dans le Pays basque (surtout Bilbao), même scénario. Les régionalistes catholiques et conservateurs espèrent arracher l’autonomie aux partis de droite.
L’U.G.T. est toute-puissante dans les Asturies. L’insurrection est telle qu’elle entraîne les anarchistes. Le gouvernement doit faire appel à l’Ejército de África, la Legión et l’aviation. Les socialistes perdent la bataille mais l’esprit de l’insurrection des Asturies est appelé à demeurer dans les classes populaires, l’insurrection qui à présent a sa geste et ses martyrs. Le gouvernement de droite considère que l’affaire est réglée et il se contente de démanteler systématiquement la législation élaborée au cours des deux années de cette Deuxième république et à traquer ses auteurs. Le Gouvernement Alejandro Lerroux / José María Gil-Robles s’adonne à une corruption encore plus grande que sous le gouvernement de gauche. Cette coalition est faible et malgré tout trop sûre d’elle-même. A gauche, la révolte des Asturies a transformé les socialistes. Eux aussi refusent à présent de participer au gouvernement ; et les arrivistes en politique (cette plaie commune à tous les partis parlementaires espagnols) qui n’ont plus rien à en attendre rompent avec eux. L’union des forces de gauche semble devenir une réalité. Les républicains qui se sont tenus à l’écart de l’insurrection prêtent leur concours au combat électoral contre la droite et ils acceptent également de figurer sur des listes communes avec des socialistes – c’est le Frente Popular. Les communistes se joignent à cette tactique, faisant un pas de plus à droite (un virage amorcé par l’Internationale communiste à partir du milieu de 1934). Ils avaient abandonné leur relation avec les anarchistes pour se rapprocher des socialistes ; à présent, ils acceptent de lutter au côté des républicains. Mais les communistes pèsent très peu et le Frente Popular l’aurait emporté sans peine sans leur soutien, contrairement à ce qu’ils prétendront. Les anarchistes changent eux aussi d’attitude car ils comprennent que leurs consignes abstentionnistes expliquent pour une large part le succès de la droite en 1933.
Avec la révolte des Asturies, l’idée de tendre vers l’unité d’action gagne le peuple de gauche. De plus, les très nombreux emprisonnements, suite à l’insurrection des Asturies (on évoque jusqu’à trente mille prisonniers) rendent intenables les consignes abstentionnistes. Les anarchistes se gardent toutefois de s’impliquer directement dans la bataille parlementaire ; ils donnent simplement à leurs sympathisants la consigne de voter pour le Frente Popular. Et c’est l’abandon par les anarchistes de leur politique abstentionniste qui explique pour une large part la victoire de la gauche, le 16 février 1936.
La droite refuse le verdict des urnes, comme l’avaient fait les socialistes en 1933, mais elle se reprend afin de reconstituer ses forces. José María Gil-Robles est remplacé par José Calvo Sotelo (ancien ministre des Finances de Miguel Primo de Rivera) à la tête de la C.E.D.A. Il se fixe comme objectif de rassembler et de consolider sous son autorité toutes les forces de droite. L’armée prépare le soulèvement tout en cherchant des aides à l’étranger. Falange Española gagne en importance. Il s’agit pour elle de reprendre l’entreprise de régénération avortée lancée sous la dictature de Miguel Primo de Rivera et de sortir de l’impasse de la C.E.D.A.
La gauche revient donc au gouvernement mais elle n’est plus la même. Le camp républicain se trouve affaibli par le refus socialiste de participer au gouvernement, d’où la polémique entre l’aile droite du P.S.O.E. conduite par Indalecio Prieto, et son aile gauche, conduite par Francisco Largo Caballero, et qui finit par prévaloir. Les républicains doivent assumer seuls le pouvoir, avec Manuel Azaña comme chef de l’État et Santiago Caseres Quiroja comme chef du Gouvernement. Ils remettent en vigueur les lois de 1931 et 1932 (sur l’État séculier, l’autonomie catalane, la réforme de l’administration et de l’armée) ; mais les choses ont changé et il faut faire plus pour donner satisfaction aux masses, d’autant plus que les socialistes qui avaient soutenu la répression gouvernementale en 1931 ont combattu dans les Asturies et ne se prêtent plus à de telles manœuvres. Le gouvernement se contente de répéter la tactique dilatoire de 1931, la réforme agraire se trouve une fois encore ajournée et la guardia civil tire sur les paysans.
Santiago Caseres Quiroja qui a une réputation d’homme fort fait preuve de faiblesse. Les républicains ne veulent pas d’une réforme agraire profonde. Ils sont incapables de conduire à son terme la réforme de l’armée et de l’administration. Les socialistes ont durci le ton mais ne se montrent guère plus actifs. On en revient ainsi à la situation de 1931. En février 1936 (comme en octobre 1934 et en avril 1931) les masses sont unies contre le vieux régime abhorré mais il manque les éléments pour élaborer une politique constructive. La république n’a pas su européaniser le pays et, de ce point de vue, elle l’a même fait régresser par rapport au niveau qu’il avait atteint sous la dictature de Miguel Primo de Rivera. Et dans cette régression la gauche et la droite ont leur part de responsabilité.
Face à une telle impasse, la vie politique se durcit et les assassinats politiques se multiplient. On connaît la suite, le meurtre du lieutenant de la Guardia de Asalto José del Castillo Sáenz de Tejada, abattu le 12 juillet 1936, à Madrid, par des militants de droite. En représailles, José Calvo Sotelo est enlevé puis exécuté dans la nuit du 12 au 13 juillet 1936. Cet événement est considéré comme l’étincelle dans le baril de poudre espagnol. La guerre civile commence quelques jours plus tard, avec le soulèvement militaire du 17/18 juillet 1936, un soulèvement qui espère une victoire immédiate. Mais la gauche qui se désagrégeait tant que son pouvoir n’était pas menacé fait aussitôt bloc contre cette force armée, comme avait fait bloc le peuple en 1707 et 1808. Sous la poussée de ce soulèvement, le pouvoir se disloque. Santiago Caseres Quiroja est remplacé par Diego Martínez Barrio. Deux solutions s’offrent à ce nouveau gouvernement : armer le peuple ou bien pactiser avec les généraux rebelles. Diego Martínez Barrio et son ministre de l’Intérieur refusent de distribuer des armes aux syndicats, ce qui revient à s’incliner devant les rebelles. Mais les socialistes sortent de leurs tergiversations et de leur relative torpeur et forcent le gouvernement à démissionner. Le 19 juillet, José Giral succède à Diego Martínez Barrio. A Madrid, l’U.G.T. reçoit des armes. Les travailleurs prennent d’assaut les casernes. A Barcelone, les catalanistes unis aux anarchistes jugulent la rébellion militaire après deux jours de combats de rues ; et le pouvoir réel revient à ces derniers dans la capitale catalane.
Ni les anarchistes ni les socialistes n’accèdent aux responsabilités gouvernementales ; mais dans leurs fiefs respectifs, ce sont eux les véritables détenteurs du pouvoir. La rébellion militaire a su faire ce que socialistes et anarchistes n’avaient jamais su faire par eux-mêmes : s’unir. Mais Franz Borkenau s’interroge et nous interroge : s’auront-ils rester unis afin de mieux s’opposer au soulèvement militaire ? Et se montreront-ils capables d’apporter une solution aux problèmes qui tourmentent l’Espagne depuis si longtemps ? On connaît la suite.
Olivier Ypsilantis