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Des moments de l’histoire juive – XVI/XVI

Braga (Portugal) et le médecin Jorge de Mendonça. La ville de Braga (tout au nord du Portugal) a connu une présence juive bien documentée, une présence sensiblement augmentée à la fin du XVème siècle, suite au mouvement migratoire dû à l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492. Après la conversion forcée des Juifs (en 1496) au Portugal, Braga attire des Juifs convertis (cristãos novos). Parmi les Juifs originaires de Braga, le médecin Jorge de Mendonça, résidant à Lisbonne et dénoncé en octobre 1651 comme crypto-juif par D. Pedro de Castro, l’un de ses amis, ex-rabbin converti au christianisme.

Jorge de Mendonça est présenté à l’inquisiteur Belchior Dias Preto qui estime que l’accusation manque de preuve. Mais deux inquisiteurs en fonction depuis plus longtemps, Luis Álvares da Rocha et Pedro de Castillo, estiment que le témoignage de D. Pedro de Castro doit être retenu. L’attitude de Belchior Dias Preto se conforme au règlement de l’Inquisition (Regimento do Santo Oficio da Inquisição dos Reinos de Portugal de 1640) selon lequel (entre autres exigences) une seule accusation ne suffit pas pour emprisonner, à moins que l’accusateur ne soit le mari, la femme ou un parent au premier degré. Quoi qu’il en soit, à partir du seul témoignage de D. Pedro de Castro, Jorge de Mendonça est emprisonné.

Pedro de Castro, le délateur, est un Juif originaire de Fez, converti au christianisme à Madrid. A Lisbonne où il réside, il se met au service de l’évêque de Ceuta, D. Jerónimo de Gouveia, par ailleurs directeur de la Casa dos Catecúmenos, qui le rémunère. D. Pedro de Castro se fait donc délateur pour le compte de l’Inquisition ; il est plus particulièrement chargé de surveiller les Juifs convertis originaires d’Afrique du Nord. Il fait la connaissance de Jorge de Mendonça alors que celui-ci étudie la médecine. Le 10 octobre 1651, Jorge de Mendonça est incarcéré ; le 16, on saisit son patrimoine ; le 18, sa généalogie. L’accusé déclare avoir ôté « Sousa » (le nom de sa mère) de son nom lorsqu’il séjournait à Madrid car son courrier était confondu avec un autre. Jorge de Mendonça étudie le latin à Braga, la philosophie et la médecine à Salamanca, il poursuit ses études de médecine à Alcalá. Ses études terminées, il réside à Madrid puis à Lisbonne au début des années 20 du XVIIème siècle où il épouse Inês de Leão qui a été réconciliée par l’Inquisition en 1619, année de la visite de Felipe II du Portugal (Felipe III d’Espagne) au Portugal. Interrogé par l’Inquisition, il confirme sa généalogie (qu’il détaille autant qu’il le peut) et sa pratique du judaïsme en compagnie de parents et d’amis.

La famille tant maternelle que paternelle de Jorge de Mendonça est caractéristique des communautés séfarades soumises aux persécutions des Inquisitions ibériques, ce qui explique leur mobilité, l’extension géographique de leur diaspora et leur capacité à s’adapter à des contextes politiques et sociaux changeants. Le père de Jorge de Mendonça, Simão Nunes, est apothicaire et originaire de Porto. Sa mère, Gracia de Sousa, est originaire de Braga et fille de l’apothicaire Heito Rodrigues Tinoco. C’est à Braga qu’est né Jorge de Mendonça, qu’il a été baptisé et qu’il a commencé ses études avant de partir pour d’autres destinations afin de les poursuivre. Après avoir été réconciliés par l’Inquisition de Coimbra, ses parents partent vivre à Castela.

L’exode des Juifs convertis de Braga vers d’autres localités est significatif, avec un nombre élevé de procès (soit cinquante-sept) entre 1618 et 1626, pas de procès jusqu’en 1639, et moins de dix procès entre 1639 à 1655 dont deux seulement pour accusation de judaïser, ce qui laisse supposer que les Juifs convertis ont alors presque tous quitté Braga. Un édit de 1627 autorise les Juifs convertis à quitter le royaume et à vendre leurs biens, des facilités qui ne seront concédées qu’à partir de 1629 et moyennant finance – cet édit devrait expliquer le départ massif des Juifs convertis de Braga.

Jorge de Mendonça ne prend pas le chemin de l’exil, probablement parce qu’il est marié à une femme qui vit à Lisbonne, Inês de Leão, Lisbonne où se maintient une importante communauté séfarade en dépit de la disparition des judarias à la fin du Moyen Âge. A Lisbonne, Jorge de Mendonça maintient des relations avec de nombreux Juifs convertis dont il donne les noms au cours d’interrogatoires. Il décède en prison. De santé fragile, il ne supporte pas les conditions de détention et la pression psychologique, terrible et prolongée. Ses confessions sont toujours jugées incomplètes et son adhésion à la foi chrétienne peu fiable.

La famille de Jorge de Mendonça s’adonne à des activités commerciales et scientifiques. Les événements la contraignent à la dispersion. L’endogamie tant familiale que confessionnelle y est marquée, ce qui contribue à la structuration d’un réseau de confiance étendu. Jorge de Mendonça est détenu une décennie après la Restauração da Independência (soit le retour du Portugal à l’indépendance, en 1640), à une époque où l’Inquisition au Portugal est la plus active.

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Beatriz de Luna Miques, plus connue sous le nom de Gracia Nasi, un nom qu’elle adopte à l’occasion de son retour au judaïsme, alors qu’elle a trouvé refuge dans l’Empire ottoman. Gracia Nasi, une personnalité emblématique qui intéresse depuis des siècles non seulement les chercheurs mais également les romanciers. En effet, cette femme va devient sans tarder la figure modèle de tout un peuple en diaspora.

Beatriz de Luna Miques naît à Lisbonne, probablement en 1510, soit peu après l’expulsion des Juifs d’Espagne (1492). A la veille de l’expulsion, la famille Nasim (Nasim qui donnera Nasi) bénéficie en Espagne d’une forte assise sociale, avec ses acticités financières et commerciales. Elle a un fort lien avec une autre famille juive influente, les Benveniste. Ces familles entament des négociations suite à l’édit d’expulsion d’Espagne afin de s’établir au Portugal moyennant des garanties. La famille Nasim reçoit l’autorisation de s’installer au Portugal, à Lisbonne, dans la Judiaria Grande, après versement d’une très importante somme. La Judiaria Grande est le principal centre d’activité d’une ville où les échanges avec de lointaines contrées ne cessent de se développer. Mais en décembre 1496, le roi D. Manuel I promulgue de décret d’expulsion des Juifs et des musulmans du royaume du Portugal, avec baptême forcé pour celles et ceux qui décident d’y rester, ce qui va créer une nouvelle catégorie sociale, les cristãos novos, et susciter bien des tensions dans la société portugaise d’alors.

Beatriz de Luna Miques naît donc dans un contexte particulièrement inquiétant pour les Juifs, avec les expulsions de 1492 (d’Espagne), de 1496 (du Portugal), les conversions forcées et le massacre d’avril 1506 à Lisbonne et auquel j’ai consacré un article sur ce blog. Beatriz de Luna Miques naît chrétienne, ses parents s’étant convertis sous la contrainte (ce qui n’est pas le cas de son futur époux, Francisco Mendes), une donnée qui ne diminuera en rien l’autorité morale de cette femme, bien au contraire, une femme qui après son départ du Portugal deviendra la protectrice des cristãos novos.

Beatriz de Luna Miques se marie jeune. Son époux est une figure prééminente des cristãos novos. Nous manquons malheureusement de documents à son sujet. Francisco Mendes finance la Couronne portugaise ; mais en dépit de sa proximité avec le pouvoir royal, et sa fréquentation de la Cour, il continue à vivre dans ce qui a été la Judiaria Grande devenue le centre des activités commerciales de la capitale portugaise. Et c’est là qu’il devient le leader des cristãos novos.

La société Mendes-Benveniste ne cesse de prospérer. Mais des problèmes vont survenir. En 1532, Diogo Mendes, frère de Francisco et donc beau-frère de Beatriz de Luna Miques est persécuté par les autorités de la ville d’Anvers. Diogo utilise alors cette ville comme plate-forme de distribution de produits asiatiques, principalement le piment, pour le compte de la maison Mendes-Benveniste. Afin d’obtenir sa libération, Francisco Mendes sollicite l’appui des souverains portugais et de Carlos V. Puis l’Inquisition tente de s’imposer au Portugal. En 1531, D. João III est sur le point d’obtenir du pape l’autorisation d’établir l’Inquisition dans son royaume. Au cours des années qui précèdent sa mort (en 1535), Francisco Mendes verse d’énormes sommes à Rome afin d’inciter le pape et la curie à renoncer à établir l’Inquisition au Portugal. Il rémunère des agents diplomatiques pour qu’ils négocient à Rome avec les cardinaux car il s’agit de contrarier l’Inquisition et d’obtenir des garanties sur la protection des cristãos novos. Mais Francisco Mendes décède et quelques mois après sa mort l’Inquisition s’établit au Portugal. Francisco Mendes et ses associés du dénommé « Consorcio da Pimenta » (des négociants qui gèrent la distribution des épices en Europe) avaient utilisé leurs circuits commerciaux pour exfiltrer des cristãos novos du Portugal par le « dificil caminho » vers Anvers et de là vers d’autres destinations.

Avec la mort de son mari, la figure de Beatriz de Luna Miques commence à se préciser et à gagner en stature. Tout d’abord, elle doit affronter la Couronne qui ne cesse de faire pression pour que soit inventoriée la fortune des Mendes-Benveniste. La Couronne a par ailleurs en tête de marier leur fille Ana à un membre de la Cour, une fille qui ne tardera pas à choisir l’exil après la mort de son père. Avec l’aide de son beau-frère Diogo Mendes, Beatriz de Luna Miques et sa famille trouvent refuge dans cette ville. Mais Anvers n’est qu’une étape (considérant la situation précaire imposée par les autorités aux nouveaux-venus) et la famille part pour Venise puis Ferrare et, enfin, pour l’Empire ottoman. C’est dans cette dernière étape, hors des terres catholiques et ses Inquisitions que Beatriz de Luna Miques devient Gracia Nasi afin d’affirmer son judaïsme. Cette affirmation identitaire va grandement contribuer à faire de cette femme une figure de proue de la diaspora séfarade. Dans cet exil, Beatriz de Luna Miques devenue Gracia Naci réorganise sa vie, gère sa fortune personnelle, s’entoure de personnes de confiance et met au point un réseau d’aide aux cristãos novos qui fuient le Portugal. L’image de « a senhora » commence à prendre forme de son vivant, d’autant plus qu’elle est la grande mécène de nombreux artistes et écrivains. Il faut lire la dédicace à Gracia Nasi dans « Consolação às Tribulações de Israel » (1553) de Samuel Usque dans laquelle il compare Gracia Nasi aux grandes figures féminines de la Bible : Myriam, Deborah, Esther et Judith. Parmi les plus célèbres dédicaces à Gracia Nasi, celle de la célèbre édition de la Biblia de Ferrara (1553). Les éloges documentés à cette femme ne manquent pas. Elle est avant tout celle qui guide et sert de modèle aux expulsés du Portugal, aux « senhores do desterro de Portugal » pour reprendre l’expression de Samuel Usque, expression qui désigne les cristãos novos fuyant l’Inquisition portugaise. Dans les comptes-rendus des procès de l’Inquisition portugaise on trouve ici et là une esquisse de cette image de Gracia Nasi, modèle de la diaspora séfarade, image archétypale qui aujourd’hui encore inspire écrivains et historiens, image dont se détachent les traits suivants : sa capacité à prendre la suite de son époux à la direction de la Casa Mendes-Benveniste tout en se maintenant proche des structures du pouvoir ; son soutien inconditionnel aux Juifs convertis à la recherche d’un refuge. En 1929, une chercheuse, Alice Fernand-Halphen, rédige un article dédié à Gracia Nasi. En la présentant comme « une grande dame de la Renaissance », l’auteure place Gracia Nasi à côté d’autres grandes figures de cette époque, comme Vittoria Collonna ou des femmes de la maison des Médicis ou des Este, des femmes détentrices du pouvoir politique et capables de tenir très habilement leur rôle de mécènes. Gracia Nasi est aussi, ainsi que le précise Alice Fernand-Halphen, une « grande dame juive » et d’abord dans sa défense du judaïsme à une époque particulièrement éprouvante, avec baptêmes forcés et destruction du judaïsme ibérique.

La production historiographique concernant Gracia Nasi est abondante. Nous nous contenterons d’en citer quelques éléments, à commencer par Cecil Roth et son œuvre de synthèse sur les Juifs et les cristianos nuevos et les cristãos novos de la Péninsule ibérique publiée en 1932 où l’auteur décrit des figures héroïques dont celle de Gracia Nasi et son cousin Joseph Nasi, duc de Naxos et neveu de Gracia Nasi. Après la Deuxième Guerre mondiale et la destruction du peuple juif, Cecil Roth publie deux grandes biographies qui traitent respectivement de ces deux figures. Ainsi qu’il l’explique, en voulant écrire une biographie de Joseph de Naxos, la figure de Beatriz de Luna Miques / Gracia Nasi s’est peu à peu détachée tout en se précisant et en finissant par s’imposer. La grande figure politique de Joseph de Naxos a l’appui de sa tante qui par ailleurs lui sert de modèle. Gracia Nasi, l’héroïne qui lutte contre l’Inquisition et organise la fuite des cristãos novos et des cristianos nuevos de la Péninsule ibérique ; celle qui a un rôle important dans les affaires politiques et communautaires et qui multiplie les réactions de sympathie sitôt que lui parviennent des nouvelles qui lui rapportent des malheurs de son peuple, autant de faits qui suffisent à la hisser au rang des grandes figures de l’histoire juive et jusqu’à aujourd’hui. Il est vrai que Cecil Roth force la note dans « Doña Gracia of the House of Nasi ». Il s’agit pour lui d’ériger une figure archétypale suite à la destruction des Juifs d’Europe par les nazis. Ce faisant, il est amené à simplifier : les actions salvatrices sont le fait exclusif de cette « single-minded leadership » alors qu’elle n’est qu’un maillon d’une longue chaîne de solidarité. Quoi qu’il en soit, l’impact de cet écrit a été considérable et a fortement marqué la production historiographique relative à cette figure. La construction de ce livre qui insiste sur le parcours géographique de cette famille (Lisbonne, Anvers, Venise, Ferrare, Istanbul, Tibériade) va fortement influencer les écrits qui traiteront du sujet. Parmi ces écrits, le roman « La Señora » de Catherine Clément (publié en 1992), un roman dans lequel l’auteure s’identifie pleinement à Gracia Nasi. Je ne me perdrai pas dans ces écrits romancés qui certes ne sont pas sans intérêt, notamment pour ceux qui s’intéressent à la structuration des figures archétypales. Les livres écrits par des historiens au sens strict m’intéressent autrement plus, surtout s’ils dévoilent une documentation de première main et inconnue, ou presque. Ainsi des travaux de Herman Prins Salomon et Aron di Leone Leoni qui s’appuient sur nombre de documents inédits. Herman Prins Salomon propose d’intéressantes hypothèses sur les origines de la famille de Gracia Nasi avant son entrée au Portugal. Aron di Leone Leoni s’immerge dans les archives italiennes, à commencer par ceux de Ferrare et de Modène, une mine pour l’étude du parcours de Gracia Nasi et sa famille avant leur arrivée dans l’Empire ottoman. Aux travaux de ces deux chercheurs, ajoutons ceux de Pier Cesare Ioly Zorattini qui dans sa somme documentaire, « Processi del Sant’Uffizio di Venezia contro ebrei e giudaizzanti », propose des documents qui nous aident à comprendre la vie des sœurs Beatriz et Brianda de Luna Miques à Venise ainsi que celle des nombreuses personnes de leur suite. Citons également « Belonging. The Story of the Jews, 1492-1900 » de Simon Schama qui y évoque le rôle tenu par Beatriz Nasi, Simon Schama qui s’inspire fortement du portrait que fait Samuel Usque de cette héroïne dans « Consolação às Tribulações de Israel ».

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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