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Des moments de l’histoire juive – VIII/XVI

La poutre maîtresse de toute la démonstration d’Élie Benamozegh, tant dans sa critique du christianisme que dans son apologie du judaïsme, est l’idée que l’on ne peut échapper à l’épreuve du politique, qu’il est une nécessité et que l’on ne peut choisir l’esprit et se délester de la responsabilité du politique. Ainsi la morale chrétienne, « toute belle, tout exquise qu’elle paraisse, peut-être à cause de son raffinement même, ne put se soustraire aux conséquences de cette lacune, de cette absence de l’élément politique, qui fait à la fois la faiblesse et la gloire du judaïsme ; comment le grand principe de la charité s’est tué lui-même pour n’avoir pas voulu faire sa part, sa légitime part au principe de la justice… elle ne pouvait cependant changer la nature des choses. « La dimension politique de l’Alliance dans “Morale juive et morale chrétienne” d’Élie Benamozegh » de Shmuel Trigano.

 

Les débats entre rabbins et théologiens chrétiens ont été intenses et durant des siècles. Ces débats pourraient remplir une vaste bibliothèque. Ainsi dans l’Épître à Barnabé, probablement écrite à Alexandrie au début du IIème siècle, l’auteur s’emploie à démontrer pourquoi les Juifs n’ont jamais rien compris à la Bible ; et à l’appui de sa démonstration, il propose une interprétation « correcte » de nombreux passages. Par exemple, que la circoncision n’est que transitoire et doit être remplacée par le baptême, que les prescriptions alimentaires ont fait leur temps, que le samedi doit être remplacé par le dimanche, etc.

Au milieu du IIème siècle, un affrontement entre un Juif et un chrétien donne ce qui deviendra un classique : Dialogus cum Tryphone de Justin. La filiation avec le judaïsme n’est pas remise en question mais c’est dans ce document qu’émerge la thèse de l’Église présentée comme le Verus Israel, une thèse promise à un bel avenir. Les polémistes chrétiens présentent d’emblée le christianisme non pas comme une foi nouvelle (la filiation avec le judaïsme n’est en aucun cas remise en question) mais comme une foi contenue dans l’Ancien Testament qui devient de ce fait un immense recueil de citations sur lesquelles prennent appui les nouveaux fidèles gagnés aux idées du christianisme naissant avec comme socle : si Jésus est le Messie d’Israël, alors l’Église est le vrai Israël. Ainsi l’histoire hébraïque est interprétée à la lumière de cette donnée et l’Ancien Testament rapporte l’histoire chrétienne, une histoire qui se fait même plus ancienne que l’histoire hébraïque puisqu’elle remonte à la Création et non à la Révélation sur le Sinaï ou à Abraham. Bref, l’Église s’approprie tout un passé ; et selon Justin (qui reprend des idées de Barnabé), les Juifs sont incapables de pénétrer le sens de leur propre Torah. Et une accusation se constitue : les inclinaisons charnelles des Juifs leur ont interdit la compréhension ultime de la Révélation. C’est le dualisme chair /esprit (probablement d’origine grecque, platonicienne) déjà activé par saint Paul qui est repris mais cette fois par Justin, avec le dualisme charnel juif / esprit chrétien. Les apologistes chrétiens appliquent la méthode hébraïque selon laquelle dans le texte sacré rien n’est indifférent ni fortuit ; mais ces apologistes réorientent l’interprétation qui se fait plus spirituelle et plus dogmatique. Ainsi les rites les plus centraux pour les Juifs acquièrent une connotation négative, à commencer par la circoncision déclarée marque d’infamie ; le sabbat ne sert qu’à se souvenir de Dieu car sans lui les Juifs l’oublieraient prestement ; les règles alimentaires sont ramenées à une simple fonction hygiénique, comme par exemple empêcher les Juifs (tous enclins à la gloutonnerie) de grossir. Bref, les vrais Juifs sont les chrétiens, dépositaires d’une loi morale issue du judaïsme mais dépoussiérée. L’Alliance est œuvre des chrétiens, représentants du Verus Israel. Ces déclarations seront soutenues de siècle en siècle, à la fin du IIème siècle par Tertullien, au IIIème siècle par Origène. Au IVème siècle, les dogmes chrétiens se sont consolidés puis ils s’affinent. Dans un traité, Eusèbe de Césarée (premier historien de l’Église) s’emploie à démontrer la supériorité du christianisme sur toutes les autres religions ; et dans un autre traité, il s’emploie à démontrer la supériorité particulière du christianisme sur le judaïsme. Il distingue entre Hébreux (les justes dépositaires de la plus ancienne religion monothéiste) et les Juifs (des ringards en regard de la naissance du christianisme – le Verus Israel). Ainsi, les chrétiens peuvent-ils se prétendre les héritiers des Hébreux, se moquer des Juifs (dans l’erreur car n’ayant pas reconnu le Christ) et remporter la mise.

Le ton monte avec Jean Chrysostome, au Vème siècle. Il s’agit encore d’une hostilité théologique mais qui ouvre la voie à d’autres types d’hostilité. Des passages de ses écrits sont d’une extrême violence. Il accuse les Juifs de trop fonder leur vie sur la raison plutôt que de se laisser séduire par des thèmes théologiques (comme « la beauté de la virginité »), par des thèmes plus humains que métaphysiques – où l’on note une fois encore la marque grecque, platonicienne. Jean Chrysostome appelle à la haine des Juifs, et explicitement. La Vulgate (soit la traduction latine de la Bible hébraïque) va épaissir la sauce puisque traduire c’est trahir, avec les interminables discussions qui s’en suivent. Saint Augustin propose un nouvel horizon. Les Juifs sont le peuple témoin ; leur présence et leur persistance sont ainsi légitimées. Et il reprend l’enseignement de saint Paul pour retomber sur ses pieds, si je puis dire : le peuple témoin ne fait que témoigner de la vérité chrétienne et sa (misérable) condition confirme cette vérité.

Les tensions entre rabbins et théologiens se communiquent aux Juifs et aux chrétiens dans leur ensemble. De nombreuses tentatives de conversion sont documentées et déjà dans la France mérovingienne. L’histoire juive au Moyen Âge, soit le début des controverses religieuses où chacun campe sur ses positions, les conversions forcées, le zèle des apostats, sans oublier ceux qui judaïsent secrètement.

L’Espagne des Wisigoths est dure avec les Juifs, à commencer par les trois polémistes et leurs écrits : Isidore de Séville, Ildefonse de Tolède et Julien de Tolède. Je passe vite ; simplement, Ildefonse de Tolède poursuit les Juifs pour les convaincre d’un dogme : la virginité éternelle de Marie. De son côté, Julien de Tolède déclare qu’une lecture correcte de l’Ancien Testament nous fait comprendre que le Messie est déjà venu.

La polémique entre l’Église et la Synagogue dans le haut Moyen Âge permet de mieux définir deux postures, théologique et idéologique, mais aussi deux attitudes mentales. Ce sont de beaux exercices qui permettent une meilleure connaissance mutuelle, ce qui a par ailleurs pour effet de sublimer les violences virtuelles. Les thèmes abordés tournent volontiers autour des mêmes questions : la contradiction monothéisme / Trinité, transcendance divine / Incarnation. L’appel à la raison est continuel, à quoi s’ajoute l’autorité du texte sacré issu de la Révélation. Juifs et chrétiens s’accordent sur ce point mais ils en tirent aussitôt des conclusions opposées. De nouvelles méthodes dialectiques sont élaborées mais elles sont trop souvent appliquées à de vieux problèmes et leurs constructions alambiquées sont par ailleurs facile à démonter. L’appel à la raison et à l’autorité du texte, deux points respectés tant par les chrétiens que par les Juifs, ne garantit pas nécessairement la sérénité des discussions. Il est vrai que leur but est variable : on va du jeu intellectuel qui trouve sa force en lui-même au débat académique qui prélude à la conversion forcée.

La Bible est au centre du débat de toutes les parties. Les Juifs nient toute valeur aux Évangiles et les polémistes chrétiens finissent tout de même par admettre leur position. Ces derniers vont alors s’efforcer de relever des traces précises annonçant la venue du Christ dans des passages de la Genèse. Les chrétiens font remarquer aux Juifs qu’ils n’ont pas de royaume sur terre. Les Juifs se défendent comme ils le peuvent jusqu’à la fondation du royaume khazar qui rend caduque l’interprétation chrétienne de la Bible qui prend appui sur l’axiome : le Messie est déjà venu et la preuve est dans l’absence d’un royaume juif. L’existence de ce royaume finit par embarrasser les polémistes chrétiens. A la veille des Croisades, Gilbert Crespin pense avoir trouvé une parade en déclarant que ce n’est pas seulement d’un roi de Judée dont manquent les Juifs, mais d’un peuple – le peuple que pourrait gouverner ce roi a disparu… Et les polémistes chrétiens continuent à défendre obstinément l’idée d’une vierge mère du Messie (idée d’une conception virginale ou hypothèse d’une virginité ultérieure) ainsi que celle de la Trinité, un dogme alambiqué que les polémistes chrétiens eux-mêmes évitent assez volontiers comme s’ils pressentaient un point faible dans leur armure doctrinale. Des contradicteurs juifs s’efforcent d’adoucir la polémique ; mais il est certain que confrontés à ces deux dogmes centraux du christianisme, les Juifs ne peuvent que hausser les épaules.

Ces controverses incessantes peuvent être à première vue envisagées d’un point de vue positif ; s’efforcer de se comprendre au moins un peu et faire baisser la tension par le dialogue. Mais derrière cet écran s’affirme une propagande aux buts précis : convaincre et convertir, mais surtout intimider ceux qui refusent la conversion. La pression psychologique sur les Juifs est énorme et l’Église a besoin d’entretenir cette polémique afin de préserver des positions de force, et sans difficulté. Ainsi l’Église peut-elle maintenir son unité face aux poussées centrifuges et dissolvantes au nom d’un principe clair et net d’autorité. Les Juifs quant à eux (dispersés et partout ultra-minoritaires, harcelés sur le terrain religieux et particulièrement fragiles sur le terrain politique) acceptent la controverse afin de lutter contre leur disparition en tant que peuple. On ne peut qu’admirer leur ténacité et leur refus de céder au plus grand nombre.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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