Des processus de développement au sein de la société israélienne (à l’époque du fer ancien) semblent avoir poussé vers la monarchie. Par ailleurs, les familles étendues, les clans et les tribus, territorialement peu homogènes, se sédentarisent, s’associent et prennent conscience d’une communauté de destin. D’une société clanique à un peuple constitué en État suppose une évolution d’une très grande portée politique, économique, sociale et religieuse. La menace extérieure est alors certaine, avec les Philistins, d’où l’urgence de fonder une royauté, d’avoir un chef choisi pour durer et non simplement un chef charismatique répondant aux exigences du moment. Comment la royauté en est-elle venue à s’installer, débordant ainsi le cadre des tribus ? Des indices laissent penser qu’elle ne s’est pas faite sans résistance, qu’elle s’est faite au nom d’une autonomie des tribus mais aussi au nom de la souveraineté « théocratique » de Yahvé.
Le changement de paradigme amorcé par Saül est achevé par David (1004-965). Et ce n’est pas un hasard si la véritable historiographie n’a commencé en Israël qu’à l’époque de David. David a réellement fait l’histoire. Que serait devenu Israël sans David ? On peut multiplier les questions à ce sujet. Sans cette figure, le Nord et le Sud, Israël et Juda, auraient-ils pu s’unir durablement ? C’est David qui a conquis la ville cananéenne des Jébuséens, Jérusalem, un site stratégique situé sur la frontière entre Juda et Israël. Jérusalem, cette nouvelle capitale, aurait-elle pris ce caractère sacré d’un nouveau genre ? Si David n’avait pas fait transporter en grande pompe la sainte « Arche de Dieu » dans sa ville, que serait devenue la ville de Jérusalem ? David « yahvéise » Jérusalem qui devient pour tout Israël et tout Juda le centre cultuel, une « ville sainte ». L’action de David (soit le transfert de l’Arche à Jérusalem) représente la continuité du royaume unifié et une nouvelle époque qui s’achèvera avec la destruction du premier Temple, en 587-586 av. J.-C.
La royauté de David est une forte organisation étatique, avec Jérusalem comme centre religieux et politique du royaume, une armée forte, une solide administration, un clergé intégré dans l’appareil d’État, une identité nationale à l’intérieur de frontières sûres. David a par ailleurs mené une politique extérieure expansionniste ; c’est sous son règne que les frontières d’Israël ont été repoussées le plus loin. David, une figure toujours plus idéalisée et qui a finira par donner naissance à une idéologie messianique : l’attente d’un Messie, roi davidique idéal de la fin des temps.
La seule question non résolue par David est celle de sa succession. Les dernières années de sa vie sont assombries par des tragédies au sein de sa nombreuse descendance ; David aurait eu au moins dix-neuf fils de huit épouses. Salomon, son fils, est nommé co-gérant juste avant la mort de David. Une fois au pouvoir, Salomon élimine toute opposition. Salomon a un double visage et il est quasiment impossible de faire la distinction entre le Salomon historique (une conduite impitoyable) et les représentations ultérieures d’un Salomon idéalisé. Ce qui est certain, le Salomon idéalisé n’est qu’une face de la réalité historique. Il fait ériger un temple, splendide mais plutôt modeste en regard de son palais qui devient le sanctuaire principal de l’État d’Israël, et l’Arche de Dieu ne tarde pas à perdre de son importance. La fonction royale empiète sur la fonction sacerdotale. La cour de Salomon est brillante. Il fait construire des forteresses, l’armée de métier est renforcée, les arts et les sciences sont encouragés. Les relations internationales se multiplient, le commerce est stimulé. Mais cette royauté installée dans la culture urbaine s’éloigne toujours plus d’un peuple toujours plus soumis aux impôts et aux corvées. Les esclaves par dette (contraints de vendre leurs propriétés foncières) viennent grossir le peuple des esclaves. Conséquences, les latifundia prospèrent et le peuple s’appauvrit. Afin de financer ses nombreuses constructions, Salomon en vient à vendre au roi de Tyr tout un district galiléen avec vingt villes. Le royaume de David qui souffrait d’une tension entre le Nord et le Sud, tension accentuée sous Salomon, s’effondre à la mort de ce dernier. Le Nord se constitue en royaume d’Israël, le plus puissant, avec Samarie pour capitale ; le Sud se constitue en royaume de Judas, un tout petit royaume, avec Jérusalem pour capitale. C’est à cette époque de la division du royaume que s’accentue le syncrétisme. C’est aussi la grande époque du prophétisme classique qui fera de la religion israélite une religion unique en son genre, typiquement prophétique.
Prophète, un mot galvaudé qu’il convient de préciser et de replacer dans sa singularité. Les prophètes d’Israël se distinguent des grandes figures de la mystique indienne et de la sagesse chinoise. Dans l’ancien Israël, il y a eu des devins, des voyants, des extatiques et des « prophètes » au sens large du terme – et n’oublions pas les « prophétesses ». Mais qu’est-ce qu’un prophète au sens strict du mot ? Il n’est ni celui qui « prédit », ni un « diseur de bonne aventure », par exemple, mais quelqu’un qui annonce, qui proclame. Le mot hébreu nabi signifie « l’appelant » ou « l’appelé ». Le prophète est celui qui a été spécialement appelé par Dieu. Le prophétisme commence dans l’histoire d’Israël avec l’institution de la royauté, et se termine avec la catastrophe de l’Exil. Les grandes figures des prophètes de cette période ne se rattachent pas à un groupe social qu’ils représenteraient (prophètes cultuels fonctionnaires d’un sanctuaire ou prophètes rattachés à une cour) ; ils sont appelés par vocation spéciale à annoncer Dieu. Ils se voient placés devant Dieu, comme Abraham, Moïse ou David.
L’existence prophétique relève d’une foi confiante et en aucun cas d’une dogmatique théologique ou d’une tactique politique. Devant Dieu, le prophète se sent petit et indigne mais nullement assujetti ; il se voit placé devant une décision à prendre : dire oui ou non à l’appel de Dieu. Et dès lors qu’il dit oui, le prophète se dédie corps et âme à sa mission, annoncer quoi qu’il puisse lui en coûter la parole menaçante ou la parole de salut. Et c’est le présent qui lui importe ; il ne s’intéresse pas à un lointain avenir. Le vrai prophète est donc indépendant ; il ne se rattache pas à une institution ou un groupe social. Le vrai prophète n’est pas un instrument sans volonté propre, mais un interprète énergique de la volonté de Dieu. Ni surhomme ni thaumaturge ni saisi par une force extérieure, le vrai prophète n’est assuré de rien et sauf la grâce de Dieu lui permet de surmonter tous les découragements et tous les désespoirs.
Les grands prophètes d’Israël sont extraordinairement singuliers, éloignés des mystiques indiens (des Upanishads) et des sages chinois. Ils sont la plus singulière des singularités d’Israël. Au début, les protagonistes de ce mouvement sont les prophètes de la parole (Élie et Élisée), au IXème siècle. Suivent au VIIIème et VIIème siècle les prophètes de l’écriture qui renoncent aux actions sociopolitiques et ne comptent que sur la parole et les actes symboliques : ils s’adressent à tout le peuple. Leurs paroles et leurs actes seront consignés par leurs disciples. Ces prophètes de l’écriture se présentent comme des critiques radicaux de leur temps face au tout proche Jugement de Dieu. Ils sont isolés, n’ont de comptes à rendre qu’à Dieu. Ils critiquent la conception de l’histoire qui est celle du peuple, une histoire que s’écarte de l’« histoire du salut ». Ils critiquent le culte rendu à Dieu par les prêtres, culte qui n’est plus « moyen de salut ». Ils critiquent la façon dont exercent la justice ceux qui détiennent le pouvoir. Au fil du temps, les tensions entre les prophètes et la royauté et son sacerdoce vont en s’accentuant. Ils ne sont pas opposés à eux par principe et ne rêvent pas de révolution ; simplement, de par leur vocation, ils représentent l’unique contrepoids face aux détenteurs du pouvoir et au peuple qui ne leur est que trop soumis. Ils ont en horreur la politique religieuse syncrétiste, l’alliance entre le trône et l’autel, ainsi que l’opportunisme en politique étrangère. Au nom de Yahvé, ils n’appellent pas à des « guerres saintes », ils s’élèvent contre la guerre. Il n’est donc pas étonnant qu’ils aient été ignorés, dénoncés mais aussi persécutés voire assassinés.
Le prophétisme qui ne mise que sur la parole survivra à la royauté et au corps sacerdotal qui détiennent tous les pouvoirs. Il plonge ses racines au cœur de la foi israélite. L’extension quasi universelle de la foi en Yahvé s’explique en partie par ce mouvement qui s’adresse volontiers à d’autres peuples et aux individus : la communauté nationale et la communauté de foi ne coïncident plus. Le christianisme et l’islam vont s’employer à récupérer et domestiquer le prophétisme dans le judaïsme. Dans le judaïsme postérieur, les prophètes sont progressivement subordonnés aux légistes ; eux aussi sont domestiqués, ce que refusent de nombreux Juifs. Dans le christianisme, les prophètes sont considérés comme des annonciateurs de Jésus de Nazareth ; et il fait volontiers référence aux critiques prophétiques du judaïsme pour dévaloriser la Tora. Dans l’islam, Adam, Abraham, Moïse, David et Jésus sont célébrés comme prophètes, mais aucun des petits et des grands prophètes d’Israël n’a été jugé digne de figurer dans le Coran. Mohammed clôt le prophétisme et prend leur place à tous.
Le royaume de David et de Salomon va se fracturer ainsi que l’avaient annoncé les prophètes. Le royaume du Nord est empêtré dans des guerres contre ses voisins mais, surtout, une grande puissance émerge, l’Empire néo-assyrien. On connaît la suite, la déportation en Mésopotamie de l’élite, deux déportations ordonnées sous Téglath-Phalasar III et, dix ans plus tard, sous son fils Salmanasar V. Le royaume du Nord est anéanti à jamais (c’est alors que commence l’histoire des « dix tribus ») et devient une province assyrienne, Samarina, avec un peuple disparate où les nouvelles classes dirigeantes (issues de Babylone et de Syrie) mises en place par le conquérant soumettent la population autochtone. On en revient à un syncrétisme qui suscite le plus profond mépris des Judéens du royaume du Sud, le plus faible, le plus petit, et de loin, par sa superficie et sa population, seul héritier de l’État davidique mais aussi de la tradition religieuse de l’État d’Israël et de son culte.
Achaz, le roi de Jérusalem, s’est placé sous la protection des Assyriens. Les divinités assyriennes et le culte assyrien sont partout présents dans le royaume de Juda, et jusque dans le Temple de Jérusalem. L’Empire assyrien disparaît et le roi Josias (639-609) parvenu à sa maturité envisage une réforme fondamentale du culte. En 621, lors des travaux de restauration du Temple de Salomon, on découvre un livre dont l’origine reste inconnue, une mouture ancienne du Deutéronome qui se présente comme le grand discours d’adieu de Moïse avant son entrée dans le pays. Josias est le premier à considérer sérieusement ce message. Il en fait une lecture publique dans le Temple et conclut solennellement une nouvelle alliance entre Yahvé et son peuple, ce qui signifie pour le roi en personne un engagement à observer une sorte de Constitution. La sainteté du Temple s’étend progressivement de la colline du Temple à toute la ville de Jérusalem où se concentre à présent le culte sacrificiel. Les cultes païens et syncrétistes sont « purifiés » partout dans le pays, à commencer dans le Temple et même dans certaines régions du Nord. On réorganise en profondeur tout l’édifice cultuel israélite. C’est tout un programme d’unité et de pureté orienté vers l’avenir. C’est une réforme politico-religieuse placée sous le signe de l’espérance d’une nouvelle unité « davidique » entre le royaume du Nord et le royaume du Sud, sous le signe de l’Élection et de l’Alliance (berit). L’Élection est tournée contre les autres peuples, dans une attitude de défense d’une spécificité, mais le caractère obligatoire de l’Alliance, à présent codifié, est porteur de tendances universelles.
Josias est tué alors qu’il s’oppose au passage des Égyptiens en route vers la Mésopotamie. L’Égypte ne tardera pas à être relayée par l’Empire néo-babylonien (ou chaldéen). C’est l’épilogue de la royauté israélite. La fin du royaume du Sud survient un siècle et demi après celle du royaume du Nord. Les Babyloniens l’occupent, pillent Jérusalem et son temple et déportent le roi et toutes les couches dirigeantes de la société, suite à la révolte du roi Joiaqîm. Quand dix ans plus tard le roi Sédécias installé par les Babyloniens se révolte contre eux, ces derniers reviennent, rasent Jérusalem et le Temple de Salomon, et le peuple resté dans la ville est déporté. La répression est cette fois impitoyable et s’abat aussi sur le roi et sa famille. À l’inverse de ce qu’ont fait les Assyriens dans le royaume du Nord, les Babyloniens n’installent pas de colons dans le royaume du Sud. C’est la fin de la royauté davidique et donc de l’organisation politique-étatique d’Israël, de l’indépendance politique du peuple juif pour vingt-cinq siècles.
Olivier Ypsilantis