Pregones. Pregón, un mot aux significations diverses puisqu’il est : annonce publique proclamée à voix haute dans un espace public ; discours d’ouverture officiel d’une fête – voir le pregón de la Semana Santa ; appel chanté ou slogan d’un vendeur ambulant. Dans le texte de Luis Cernuda se suivent trois pregones : le premier, la voix ; le deuxième, le chant ; le troisième, l’écho (le souvenir), la voix et le chant qui s’éloignent, déjà lointains.
El poeta y los mitos. La religion à laquelle l’enfant est soumis cède d’un coup, au hasard de mythes surpris au cours d’une lecture, des mythes grecs, une entrée en poésie, l’espace qui se dilate, insolite. Une harmonie universelle pressentie.
El escándalo. Ces êtres mystérieux appelés « las maricas ». Dans ma jeunesse, on parlait des homosexuels à mi-voix lorsqu’on ne pouvait éviter le sujet, car on l’évitait autant que possible. Il s’agissait d’êtres mystérieux, inquiétants même, « eran unos seres misteriosos ».
Mañanas de verano. Mon plus grand bonheur, marcher dans une ville méditerranéenne en été, très tôt le matin, lorsque la fraîcheur de la nuit tient encore, si fragile, bientôt écrasée. « Parecía como si sus sentidos, y a través de ellos su cuerpo, fueran instrumento tenso y propicio para que el mundo pulsara su melodía rara vez percibida. » Je m’efforce de revenir dans ces moments de plénitude sans accroc ; mais on ne les sonne pas, ils viennent à l’improviste.
El vicio. Cette maison du vice que la Loi ignore et devant laquelle la Religion ferme les yeux. Le vice dans la très catholique Espagne… Je pense à ces pages de Georges Bataille dans lesquelles il analyse le rapport entre le désir et le catholicisme, le catholicisme qui intensifie le désir en le plaçant sous le signe du péché et du sacré, le catholicisme qui avec ses interdits donne à l’érotisme une profondeur sacrée.
Belleza occulta. Cette beauté que l’on veut exprimer par devoir mais aussi pour s’en alléger, pour s’alléger de la souffrance qu’elle provoque en nous. « El peso del tesoro… » Et vouloir exprimer notre émotion nous semble un devoir, « porque aquella riqueza parecía infundir en él una responsabilidad y un deber. » Mais il arrive que la pudeur ou le découragement nous retiennent ; on se tait alors, et on contemple non sans souffrance tant de beauté.
La catedral y el río. J’entre volontiers dans les églises. Je ne sais si j’y prie. Mon regard s’attarde sur un détail puis revient à l’ensemble avant de s’attarder sur un détail, et ainsi de suite. Peut-être prie-t-il ? Le silence des églises et leur divine fraîcheur en été. Des souvenirs grecs aussi.
Jardín antigo. Ce jardin auquel je reviens souvent par le souvenir, et que nous appelions « le petit jardin », un jardin pas si petit. Il est aujourd’hui occupé par une maison de style Kaufman & Broad. C’était un jardin à l’abandon mais qui conservait des traces d’un ordre simple. Je me souviens de son puits moussu aux pierres mal jointées, un puits entouré d’iris mauves. Je ne puis voir l’une de ces fleurs sans être aussitôt transporté dans ce jardin. Combien de fois ai-je observé leurs pétales souples, légèrement plissés, aux contours ondulés et à la surface veloutée, teintés de nuances mauves traversées de nervures plus foncées ? Combien de fois ai-je admiré l’élégance de ses sépales externes (falls), larges et retombants, et ses pétales internes (standards), plus dressés et formant une sorte de coupe au centre de la fleur ?
El poeta. Cet ange de pierre, un livre dans une main, tandis que de l’autre il pose un index sur ses lèvres afin d’inviter au silence. Gustavo Adolfo Bécquer repose dans la crypte. Le visiteur s’interroge sur son rapport à la poésie, la marque qu’elle laisse en lui ; mais il comprend que le poète est tenu dans l’indifférence et dans l’oubli. À travers les murs épais lui parviennent les rires des étudiants.
El placer. « Niño aún, mi deseo no tenía forma, y el afán que lo despertaba en nada podía concretarse; y yo pensaba envidioso en aquellos hombres anónimos que a esa hora se divertían, groseramente quizá, mas que eran superiores a mí por el conocimiento del placer, del que yo sólo tenía el deseo. »
El magnolio. Un texte qui m’incite à penser aux arbres qui ont compté dans ma vie. Si tous les arbres ont compté et comptent dans ma mémoire, quelques-uns se détachent de la forêt du souvenir. Parmi eux, un groupe de cinq immenses bouleaux devant la fenêtre de ma chambre, à C. Je vis en eux toute la Russie, d’autant plus que c’est dans cette chambre que je lus d’une traite, en un jour et une nuit, « Crime et châtiment » de Dostoievski.
La ciudad a distancia. Une vision panoramique avec l’œil de la caméra qui ne cesse de se déplacer, et que nous sommes invités à suivre. Des effets de zoom parfois. Ce texte parfaitement visuel se termine sur un son : « Y el son de las campanas de la catedral, que llegaba puro y ligero a través del aire, era como la respiración misma de su sueño. »
El maestro. Il est encore question de la solitude et de l’oubli, avec l’enterrement de ce professeur, « pobre entierro solitario ». Mais en écrivant ces lignes, Luis Cernuda le fait revivre ; et en lisant Luis Cernuda, je le fais revivre ; et toi qui me lis, tu le fais revivre.
La riada. Un emblème de la rue des villages d’Espagne, ces panneaux en bois placés devant les portes d’entrée afin de protéger le bois de la pluie mais aussi la maison des inondations. « En las calles cercanas al río preparaban las casas contra la inundación, ajustando unos tablones al dintel de la puerta.» Autre emblème des villages d’Espagne, ceux du sud surtout, ces rideaux de chaînettes métalliques destinés à empêcher les insectes (les mouches surtout) de rentrer dans les maisons ou les commerces. Au plus léger mouvement, un souffle de vent par exemple, ils émettent un cliquetis clair qui suffit à me dire toute l’Espagne rurale, comme le parfum qui s’exhale des boîtes Houbigrant suffit à me rendre ma grand-mère.
Et l’averse suggère une parfaite intimité, a cosyness. Elle nous isole du monde, « de sus aburridas tareas ». Souvenir d’averses sur le toit de tuiles romanes, à l’île d’Yeu. Le livre ouvert et l’averse qui aide la lecture.
El viaje. La bibliothèque maternelle/paternelle dans le salon de la maison de mon enfance. Lorsque j’ai commencé à voyager, nombre de lectures que j’y avais faites me sont revenues, dans les musées du monde notamment, avec ces livres d’art de ma mère dont j’avais détaillé chaque image. Avec les livres de mon père, j’ai embarqué avec Pierre Clostermann et René Mouchotte, j’ai suivi l’épopée du général Leclerc, en Afrique et en Europe. Mon héritage est précis et dispersé, éclectique dira-t-on. C’est ainsi. « La dolencia que consiste en un afán de ver mundo, de mirar cunado se nos antoja necesario, o simplemente placentero, para formación o satisfacción de nuestro espíritu. » L’héritage n’est pas un enclos dans lequel on tourne mais une aire de lancement, l’aire de l’impulsion vers laquelle on revient avec gratitude par le souvenir.
El enamorado. « Algunos creyeron que la hermosura, por serlo, es eterna, y aun cuando no lo sea, tal en una corriente el remanso nutrido por idéntica agua fugitiva, ella y su contemplación son lo único que parece arrancarnos al tiempo durante un instante desmesurado. » Je pense à des amours de jeunesse, des séquences que je porterai en moi jusqu’à la fin et peut-être même au-delà puisqu’elles m’ont arraché au temps.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis