Atardecer. Comment rendre compte de la densité de ces tableaux, de ces soixante-trois tableau ? C’est un assaut de tous les sens, mais un assaut doux, comme au ralenti.
José María Izquierdo. José María Izquierdo y Martínez de son nom complet. C’est un magnifique hommage, tout en émotion contenue, hommage à un homme qui s’est efforcé de célébrer sa ville sans jamais la quitter, « dando para ello (el amor a la cuidad de espléndido pasado) lo mejor que tenía, sacrificando su nombre y su obra. » D’autres Sévillans l’ont célébrée, mais en la quittant, échappant ainsi au « rincón provinciano », à la « bandería regional » (parmi les plus célèbres, Gustavo Adlofo Bécquer et Antonio Machado), et ainsi ont-ils été plus connus du public espagnol et international.
La música y la noche. Cet étonnement toujours lorsque nous confrontons nos inquiétudes et le calme qui nous entoure, « la fiebre encerrada en mis venas y la calma y el silencio nocturnos. »
El compás. Des emblèmes de l’Espagne traditionnelle : los arcos, los muros blancos, las rejas…
Sortilegio nocturno. Des délices, et déjà avec ces sonorités : el tintineo del cascabel. L’acte amoureux dans une calèche qui passe, dans une calèche où s’accomplit « el rito que les ordenaba la especie », l’acte soumis au temps, le temps qui passe, la calèche qui s’éloigne dans la nuit tiède et feuillue. Où le visuel et le sonore tissent le voile derrière lequel s’élabore le souvenir.
El destino. Ce texte m’a fait revenir aux Beaux-Arts de Paris, dans la petite cour sur le côté, la cour du Mûrier, ancien cloître du couvent des Petits-Augustins, fondé par la reine Marguerite de Valois. Cette cour doit son nom au mûrier de Chine planté par Alexandre Lenoir, fondateur du musée des Monuments français. Je revois cette cour avec sa fontaine centrale, ses statues d’antiques en marbre, ses fresques d’inspiration italienne, ses moulages des frises du Parthénon, son plafond à solives et son sol en mosaïque. Je revois sa fontaine centrale au cours d’un hiver particulièrement rigoureux qui vit la Seine charrier de la glace, des blocs considérables poussés par des eaux jaunes. La vasque de cette fontaine était ourlée d’aiguilles de glace. Et j’interroge (à distance) ces lieux qui ont vu passer tant de générations, ces lieux cosmopolites. J’interroge pareillement les universités, les pensionnats, les casernes, les églises, les prisons, tant d’autres lieux, sans oublier les vieux hôtels. Et tout en écrivant ces lignes, je me souviens de Georges Perec et de Robert Bober, de leur enquête (texte, photographies et film) qui a donné « Récits de Ellis Island », Ellis Island abandonnée, Ellis Island avant qu’elle ne devienne un musée (en 1990). Tourné en 1979 et diffusé en 1980, le film reprend le texte et les commentaires de Georges Perec. Quelle est donc la mémoire des lieux, de ce vieil hôtel, de cette caserne désaffectée, de… ?
Sombras. Le temps qui passe, la douleur impuissante – muette – face à la persistance de la beauté qui se nourrit de « la mutabilidad de los cuerpos ».
Las tiendas. La présence des gallegos (en la circonstance une dénomination professionnelle et non géographique), ces porteurs installés dans des poses variées, dans l’attente du travail. Ce sont eux qui au cours de la Semana Santa portent les saintes statues, « alineados tal esclavos en los bancos de una galera ».
La música. La musique « para el pesado ser humano es una forma equivalente del vuelo, que su naturaleza le niega ». Comme Luis Cernuda jeune, ce que je demandais à la musique c’était des ailes pour échapper probablement à moi-même. Et c’est sur l’électrophone de mes parents que je me suis mis à écouter de la musique, les Allemands surtout, à commencer par Richard Wagner, mais aussi les musiciens russes. Et Luis Cernuda nous met en garde : il ne faut attendre de la musique que ce qu’elle peut nous donner. La musique, des ailes (alas) mais aussi la vague (ola) qui nous porte. « Y tal ola que nos alzara desde la vida a la muerte, era dulce perderse en ella, acunándonos hacia la región última del olvido. » Tout en lisant ce texte m’est venu d’une manière sous-jacente l’écrit que Friedrich Nietzsche consacre à Richard Wagner, « Le cas Wagner » (Der Fall Wagner, 1888), texte dans lequel le philosophe casse ses jouets, si je puis dire.
El mar. Quelle est donc cette ville que le poète évoque, cette ville de l’Atlantique Sud ? Mais qu’importe ! Ce texte me remet en mémoire tant de voyages en train, avec la mer ou l’océan qui apparaissait à des distances variables. Des souvenirs d’un voyage en train de Bombay à Cochin…
Aprendiendio olvido. Les nuits d’avril et de mai, les nuits printanières. L’odeur des acacias mouillés par la pluie… Pour ma part, ce qui me revient c’est l’odeur de la fleur d’oranger (azahar) après une pluie printanière que sèche le soleil. Souvenir de Cordoue.
El estío. Estío, forme littéraire de verano et qui suggère une très grande chaleur, plus que verano. Ce bonheur de marcher tôt le matin dans une ville méditerranéenne, alors que le jour ne s’est pas tout à fait levé. On se sent des ailes dans cette fraîcheur fragile. « Alado casi, como un dios, ibas al encuentro de la jornada. » Notre vie entre célébration de la lumière et de la pénombre – de la lumière atténuée.
El amante. « Vi a lo lejos la línea grisácea de la playa, y en ella la mancha blanca de mis ropas caídas. » Ce bonheur inquiet lorsqu’on nage vers le large et que la plage n’est plus qu’une mince ligne claire avec de minuscules ponctuations. On aimerait parfois nager jusqu’à épuisement vers le large en se disant qu’un dauphin pourrait nous venir en aide – mais on s’inquiète : et si c’était un requin…
Ciudad de la meseta. Cette lumière qui n’émane pas d’un astre lointain mais qui irradie de notre planète, « con esos matices aéreos, esas irisaciones imprevistas de la concha, la flor o la pluma, donde parece que la luz ha dejado su huella impresa delicadamente en la materia. » La lumière avant tout, la lumière qui en cette ville « es corona y fundamento de la piedra. »
Santa. Réflexion sur le temps (et l’oubli), une fois encore et comme dans tous ces tableaux, autant de poèmes en prose. Réflexion sur le temps devant les restes momifiés d’une sainte, une mise en scène dans un couvent de Carmélites. Cette réflexion qui ouvre un abîme de réflexions : « Pero el énfasis español desfiguraba así, en caricatura lúgubre, el milagro real. » Et le poète se console en contemplant des violettes, de vraies violettes, « libre de sus tráfagos reformadores y fundadores, a la lluvia, al polvo, al viento por los caminos de la cual importa menos lo que hizo que lo que era. » Il s’élève silencieusement contre cette mise en scène : une vie n’a besoin d’aucune mise en scène. Par sa seule présence, une simple fleur nous dit l’eau créatrice, les ruisseaux et les torrents « para nutrir un pensamiento vegetal y celestial. » Et par l’attention poétique, la sainte embaumée et mise en scène revit, plume à la main, elle écoute les eaux bruire, l’eau qui fait croître les arbres, les arbres qui donnent vie aux oiseaux.
La tormenta. En lisant ce texte me sont venus deux souvenirs, et comme malgré moi : des tableaux de Carl Blechen (1798-1840), ses études de ciels d’orage, et une montée à pied dans les hauteurs de l’île de Samothrace où me surprit un orage d’une violence qui m’inquiéta, un orage noir qui me fit craindre qu’il ne réveille le volcan du mont Saos qui domine à plus de mille six cents mètres. Je me souviens de l’odeur de la terre chaude soudain mouillée. Cette montée reste parmi mes plus beaux souvenirs grecs. Parmi les autres, un souvenir que j’ai déjà évoqué. Je suis avec mon père, assis à la terrasse d’un café. C’est un printemps froid et les lointains derrière de théâtre de Dodone sont enneigés. Nous parlons comme deux amis, ce qui ne m’était jamais arrivé sous le toit de la maison familiale, nous parlons devant une assiette de tomates grossièrement coupées et des verres remplis d’une retsina qui nous a (probablement) aidés.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis