Le plus vieux parti politique espagnol, Comunión Tradicionalista, bien plus modeste que Falange Española quant au nombre ; mais Comunión Tradicionalista est très efficace sur le terrain des opérations militaires. Il s’agit d’unités de choc déployées dans le Nord, en Aragon et en Andalousie. Ses membres sont environ trente mille tandis que Falange Española en compte le double. Les unités de Comunión Tradicionalista sont animées par de solides principes politiques et elles sont soutenues par un leader politique d’envergure, le Sévillan Manuel Fal Conde. Le carlisme n’a pas le langage démagogique et populiste de Falange Española, mais ces deux groupes politiques adoptent un discours à caractère « social » et mettent leurs forces au service de l’effort de guerre. Manuel Fal Conde restructure le mouvement Requeté et crée une Junta Nacional Carlista de Guerra à Burgos. Dans cette restructuration, l’influence de Falange Española se lit clairement en dépit des spécificités du carlisme, à commencer par sa structure de parti-milice. Et n’oublions pas la base particulariste du carlisme, la Navarre.
L’évolution de Falange Española et de Comunión Tradicionalista, et dès le début de la guerre civile (fin 1936), laisse présager une fusion, au moins circonstancielle. Ce qui est d’abord recherché, c’est la manière dont cette fusion pourrait se faire sans se heurter au pouvoir militaire, et quel genre de relation établir avec ce dernier. Les cadres de Falange Española connaissent Franco et savent comment se comporter avec lui, ce qui n’est pas le cas de Manuel Fal Conde qui prend la liberté de fonder une Real Academia Militar de Requetés, sans avoir consulté Franco, afin d’y former des officiers sous l’autorité de « Su Alteza Real el Príncipe Regente ». Franco est furieux, et il donne à Manuel Fal Conde le choix entre le conseil de guerre et l’exil. Manuel Fal Conde part pour le Portugal dont il reviendra au cours de l’été 1937. Mais sa carrière politique est définitivement interrompue.
Franco profite de cet incident pour décréter sans tarder la militarisation des milices, ce qui a une grande signification politique étant entendu que Franco a un contrôle total sur ses armées. Par ce décret (n°. 112), l’armée est par ailleurs « dépolitisée » et les milices sont séparées des partis qui les ont mises sur pied. Don Javier de Bórbon y Austria Este n’est pas autorisé à se rendre en Espagne et les carlistes ne rechignent pas à l’heure où il faut se battre contre un ennemi commun.
Au cours du printemps 1937, les troupes de Franco poursuivent leur avance. L’instauration d’un partido único se laisse pressentir par le Decreto de Unificación, un acte politique par lequel les forces armées deviennent dépositaires du pouvoir et le général Franco son incarnation. Ce parti unique n’est pas de type fasciste, il est une sorte de réceptacle dans lequel tombent et se diluent des idéologies et les intérêts des groupes qui ont soutenu le soulèvement, tandis que l’armée est la garante de ce nouvel ordre. Dans la zone républicaine, le processus est inverse. Il n’y a pas unification mais désagrégation. Pourtant, sous cette apparente désagrégation, s’opère une concentration du pouvoir avec le Gouvernement de Juan Negrín qui soutient la force unificatrice des communistes, le PCE cherchant à absorber le PSOE – voir la période Negrín/Prieto, janvier-avril 1938.
Dans le camp franquiste, la tendance « unificatrice » se poursuit après la militarisation des milices, même si le projet de « partido franquista » a échoué. Les monarchistes et Manuel Hedilla Larrey ne s’opposent pas à cette concentration de pouvoirs. Falange Española et Comunión Tradicionalista se concertent pour une « unificación voluntaria ». Et je passe sur les détails de ces tractations qui n’aboutissent pas. Falange Española commence à expérimenter de sérieux problèmes, et trois tendances se dessinent : les « hedellistas », le « legitimistas joseantonianos » et les « neofalangistas », parmi lesquels un certain nombre d’opportunistes. Ces premiers et ces derniers structurent une sorte de fusion avec le carlisme mais de manière différente et pour des raisons différentes. Des carlistes et des phalangistes s’efforcent de trouver un terrain d’entente mais une série de graves incidents (plutôt mystérieux), connus sous la désignation de sucesos de Salamanca, accélère le projet d’unification des partis sous la férule de Franco et ses plus proches collaborateurs menés par Ramón Serrano Suñer. Une fois encore, je passe sur les détails de ce processus de fusion afin de ne pas surcharger cet article. Les témoignages relatifs à ce processus ne manquent pas et le plus intéressant est à ma connaissance celui de Vincente de Cadenas y Vicent, « Actas del último Consejo Nacional de FE de las JONS (Salamanca, 18-19 de abril de 1937) ». Notons que dans toute cette agitation, Manuel Fal Conde prend note de l’impossibilité d’une entente entre Comunión Tradicionalista et Falange Española. Dans le Decreto 255 signé par Franco, il est question de « movimiento », un terme assez vague et qui permet bien des interprétations. Mais Franco se présente comme le chef de la « nueva entidad política » qui, pour l’heure, est désignée par Falange Española Tradicionalista y de las JONS, une organisation « intermedia entre la sociedad y el Estado ». Bref, l’État se structure autour d’un parti unique, la FET de las JONS. Ceux qui combattent aux côtés de Franco n’éprouvent aucune surprise ; et dans son ensemble, la population est indifférente. La structure du pouvoir ne fait que se renforcer. À l’international, les réactions sont contrastées. Toutefois, cette unification déplaît à certains dirigeants de Falange Española ; quant à Comunión Tradicionalista, elle ne réagit guère. Les deux figures de la résistance à Franco au sein de ces deux organisations politiques sont Manuel Hedilla Larrey et Manuel Fal Conde. Manuel Hedilla Larrey finit par être condamné à mort, peine commuée en prison puis en exil. Manuel Fal Conde refuse toute collaboration avec Franco. Il est écarté du pouvoir tout en conservant ses responsabilités politiques. Le carlisme quant à lui conserve son autonomie ; il est toléré mais surveillé et vit dans une sorte de clandestinité consentie. Mais, redisons-le, une très forte majorité des cadres de Comunión Tradicionalista et de Falange Española accepte la situation, soit l’emprise de Franco. Des dissidents phalangistes regroupés autour de Pilar Primo de Rivera sont punis de peines de prison légères et de quelques sanctions sans gravité. Parmi ces derniers, Dionisio Ridruejo que j’ai évoqué sur ce blog, un personnage attachant entre tous. Les carlistes se retirent en protégeant leur autonomie, Renovación Española et la CEDA s’autodissolvent. Dans la Junta Política (l’un des organes essentiels de l’appareil franquiste) sont intégrés des phalangistes, des carlistes et des militaires. Le 4 août sont promulgués les statuts du nouveau parti. Le Consejo Nacional est institué le 22 octobre 1937. Ses membres sont d’origines diverses : phalangistes, carlistes, monarchistes alfonsinos et corporatistes. Manuel Hedilla Larrey refuse le poste qui lui a été proposé à la Junta Política, et Manuel Fal Conde refuse le poste de conseiller national.
Ramón Serrano Suñer reste le plus proche conseiller du Jefe del Estado, soit Franco, Ramón Serrano Suñer qui fait remarquer que la Falange meurt tandis que naît le franquismo. Jusqu’en 1938, il ne se passera pas grand-chose quant à la construction annoncée de l’État. Il faut simplement faire rentrer dans les têtes des hauts responsables, dans les milices et l’armée, que le nouveau parti est un parti unique auquel il va falloir s’affilier.
Le régime en gestation qui donnera un État totalitaire et un parti unique ne procède pas d’une prise de pouvoir mais de la construction d’un parti lié à une conjoncture particulière faite d’éléments hétérogènes, tant dans leurs programmes que dans leurs aspirations. Ce parti unique sera un instrument entre les mains de Franco afin de soumettre le peuple.
Olivier Ypsilantis