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Des moments de l’histoire juive – XII/XVI

L’idée messianique est si présente dans l’histoire des Juifs qu’il me faut l’évoquer, même succinctement, avant de refermer cette série de moments de l’histoire juive, série qui devrait en annoncer une autre.

L’ancienneté de cette idée, sa persistance, la multiplicité et la diversité de ses manifestations et interprétations rendent ce phénomène véritablement fascinant. Je ne sais si elle est spécifiquement juive mais il est certain que le peuple juif l’a portée vers une amplitude et une intensité probablement uniques dans l’histoire humaine. Le messianisme est inséparable de l’histoire juive, des temps les plus anciens jusqu’à aujourd’hui, tant dans sa version laïque que religieuse – version laïque qui procède par des voies diverses de la version religieuse.

L’idée véhiculée par le mot mashiach ne doit pas être mise d’emblée en rapport avec un homme (prophète ou roi) mais avec la réalisation d’une espérance, l’accomplissement d’une tension spirituelle. Entre réel et imaginaire, entre présent et futur, le messianisme est d’abord une réponse à des revers militaires et des contingences politiques (comme par exemple la perte de l’indépendance nationale), avec projection vers un lointain futur. Le messianisme brise la circularité de l’Histoire et désigne une espérance possible, un but à atteindre. Le messianisme galvanise.

Tensions entre réel / imaginaire, présent / futur, tensions qui nourrissent la pensée hébraïque, avec toute une gamme de nuances et un débat continuel sur la nature humaine ou non-humaine du Messie et la recherche d’une harmonie toujours plus élaborée entre ces deux propositions.

L’idée messianique naît avec le roi David puis se transforme avec les prophètes par lesquels le message prend des dimensions universelles. A Babylone, Isaïe désigne le retour vers la terre des ancêtres. A Sion et à Jérusalem, Jérémie évoque l’idée d’un roi issu de la maison de David. Ézéchiel évoque la résurrection des morts. L’idée messianique ne se limite pas à un principe abstrait qui tend vers un principe de rédemption, elle procède de contingences historiques. Il faut relire Gershom Scholem à ce sujet. Les prophètes laissent supposer un ordre sous-jacent que masque le chaos de la nature et des sociétés humaines. Les prophètes évoquent un ordre caché et une méthode pour en suivre les signes afin de les relier les uns aux autres. Osée, Amos et Isaïe suggèrent cet ordre interne dans un monde unifié par une vision nationale, soit la reconstruction de la maison de David, la gloire à venir d’Israël, la paix enfin. L’universel se place dans la défaite du paganisme, défaite qui passe par la reconnaissance de l’État d’Israël parmi les peuples. Cette vision statique va se faire plus dynamique, plus contrastée, avec opposition passé / futur, lumière / ténèbres, sainteté / péché, pureté / impureté. L’opposition entre Israël et le paganisme devient véritablement cosmique.

Les origines de la tension messianique et son évolution sont à rechercher dans la fracture réel / imaginaire provoquée et exacerbée par l’exil. Le messianisme, une compensation essentielle. Les paroles des prophètes se veulent d’abord une réponse aux difficultés du présent et un rappel de la mission spirituelle d’Israël, des origines à Babylone, puis au retour de Babylone. Au retour de ce premier exil suivi de la reconstruction de l’État, l’observance de la Torah se confirme. Les principes pratiques et les rites sont mis en avant et saturent le quotidien. L’éclat messianique s’affaiblit même s’il reste perceptible. C’est probablement alors que se forme une conscience de peuple en tant que somme des consciences individuelles et que l’observance de la Torah devient le point de passage obligé vers des temps meilleurs sur terre. Au contact des civilisations perses et babyloniennes, les Juifs ont assimilé d’autres forces qui viennent appuyer l’esprit messianique et l’espérance de la Terre promise. Les événements ultérieurs (dont la terrible lutte contre Rome) influent sur le messianisme, avec l’idée d’un guide humain à prérogatives royales œuvrant à l’indépendance politique d’Israël.

Le messianisme est de nature dialectique, universel mais aussi doctrinal. Israël est un peuple, une nation et lorsqu’Israël est réduit en esclavage, son espoir le plus tenace est la liberté politique. Le Messie est aussi le libérateur de ce peuple, de cette nation, et depuis que ce peuple est peuple, depuis que cette nation est nation. Jésus le Juif est inexplicable hors de ce contexte. Le messianisme hébraïque a produit Jésus mais Jésus ne pouvait rester (comme tant d’autres) qu’un faux Messie et provoquer une fracture entre messianisme chrétien et messianisme hébraïque, un événement qui survient (et ce n’est pas un hasard) alors qu’Israël est proche de l’anéantissement. Les chrétiens se saisissent du messianisme hébraïque pour l’arranger à leur manière avec nouvelles formes théologiques que les Juifs vont obstinément refuser. Les chrétiens n’ont pas compris que le messianisme juif ne pouvait se réduire à la question de la reconnaissance de Jésus comme Messie, que le messianisme juif était organisé pour être projeté ad infinitum, qu’il était un instrument de l’imaginaire et non une catégorie du réel à qui demander des comptes. Où je pourrais en revenir à ce constat : le christianisme a des dogmes, le judaïsme n’en a aucun.

L’histoire du judaïsme est aussi l’histoire de tensions messianiques avec trois vecteurs à la base d’une incessante dialectique : conservation / utopie / restauration. Dans cette dialectique, l’étude et l’imagination ne cessent de s’activer mutuellement, avec mouvement infini des hypothèses. Avec le temps et les contingences historiques, avec cette imagination sans cesse triturée par l’étude, en particulier par les rabbins, le Messie passe progressivement d’une parfaite abstraction à une présence au quotidien avec laquelle il convient d’être en règle, ce qui modifie le rapport des Juifs à leur histoire. L’utopie n’est plus signe lointain mais soutien quotidien, point d’équilibre entre le réel (l’extrême faiblesse politique d’Israël, peuple dispersé) et l’utopie (la puissance de l’idée messianique). L’existence juive noyée dans l’Histoire, écrasée par l’Histoire tend vers le métahistorique et parfois même vers l’anhistorique, le hors du temps.

L’attente du Messie ! Histoire fascinante qui a occupé et préoccupé presque tous les intellectuels juifs et parmi les plus prestigieux dont Maïmonide. Cette histoire forme une longue chaîne de pensée, chaque rabbin tenant compte des réflexions de ses prédécesseurs. Et l’attente du Messie gagnait les masses juives les plus pauvres, des masses qui se posaient des questions, souvent bien prosaïques. Maïmonide s’efforça de réduire par deux articles de foi la marge du rêve et de rationaliser la diffusion de cette attente messianique – voir Mishneh Torah, XIV et Hilkhot Melakhim, XI-XII. Par ses théories rationalistes, Maïmonide réorienta donc les questions relatives au messianisme, ce qui suscitera des discussions tout au long des époques médiévales. Il est vrai que ces théories ne satisferont que les intellectuels juifs (à commencer par ceux d’Espagne) et que les mystiques se mettront à chercher dans des écrits plus anciens une perspective messianique plus consolatrice. Les masses juives misérables (à commencer par celles d’Orient) n’avaient que faire des théories de Maïmonide. La Kabbale (tout au moins dans son interprétation la plus populaire) permit dans un premier temps de tromper l’attente du Messie en spéculant sur tout phénomène naturel mais aussi sur toute parole de la Loi. Les faux Messies se firent nombreux, suscitant des espérances déçues. Le Zohar prit le relai, s’efforçant pas ses calculs numériques compliqués de déterminer l’année de la venue du Messie. Les cabalistes s’activèrent avec hardiesse et un sérieux à toute épreuve. Le Zohar n’ajouta rien aux conceptions messianiques antérieures mais il en amplifia la thématique afin de se rendre plus audible auprès des masses. Notons que les faux Messies ne parviendront pas à porter préjudice au messianisme tant il était ancré dans le judaïsme.

Le messianisme se nourrit de la très grande faiblesse du peuple juif en exil, un peuple sans terre et sans pouvoir politique, à la merci des uns et des autres. Le messianisme suit la fracture réel / imaginaire et en retire de stupéfiantes énergies avec le devenir vécu comme un retour et inversement, et où rien ne peut être ni fait ni accompli de manière définitive. Il n’est pas exagéré d’affirmer que le messianisme juif a non seulement permis au peuple juif de survivre en tant que peuple mais qu’il a également marqué très profondément l’histoire de l’humanité et de diverses manières. Il est toujours actif, notamment par le biais du sionisme.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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