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Un regard sur la guerre civile espagnole – 1/3

On a beaucoup glosé sur la guerre civile d’Espagne. Ce qui est certain : il n’y a en 1936 aucun plan insurrectionnel et révolutionnaire à gauche. Ce qui est également certain, c’est que dans l’Espagne des années 1930, les tensions entre groupes et classes sociales sont de plus en plus violentes. Il suffit de rassembler des témoignages (écrits et oraux), pris au hasard, et au niveau local, pour commencer à prendre la mesure de l’état de la société espagnole d’alors, principalement dans les zones rurales, et de la complexité de l’affaire – où il faut laisser à la porte son bagage idéologique et ses préjugés. L’Espagne est alors un pays essentiellement rural et agricole.

Pour bien comprendre les conditions qui ont rendu possible une telle violence, il faut donc s’alléger de toute idée préconçue. Étudier l’histoire de la guerre civile d’Espagne est un exercice de modestie, une remarque qui certes ne se limite pas à ce sujet.

 

Le processus révolutionnaire n’est pas préalable à la guerre civile espagnole, il se structure au cours de cette guerre, suite au soulèvement militaire parti de Melilla et conduit par le général Franco, un soulèvement envisagé comme une contrarrevolución preventiva, un soulèvement qui mettra du temps à s’imposer pour en finir avec la République. C’est au cours de cette guerre civile que l’on peut observer la mise en place d’un proceso revolucionario. Conclusion : la vraie révolution est une réponse à une contre-révolution organisée contre un supposé processus révolutionnaire. Ce disant, il ne s’agit pas de prendre parti pour les uns ou pour les autres. Ainsi que je le répète, Franco n’est pas mon ami (euphémisme) mais les ennemis de Franco ne sont pas (nécessairement) mes amis. Le mot « fasciste » employé à tout-va pour désigner le mouvement conduit par Franco (une désignation toujours très active en Espagne) ne désigne que celui qui est présenté comme l’ennemi à abattre. Cette désignation a été activée par la police de Staline (alors qu’elle correspond à l’origine à un mouvement historique précis), elle signait une condamnation à mort. Pour tirer les choses au clair, disons que Franco n’était pas fasciste mais tout simplement franquiste ; autrement dit, ce mouvement doit être étudié dans sa spécificité. De même, la désignation « socialiste » pour désigner les forces opposées à ce soulèvement militaire n’est qu’un sac vide ou un fourre-tout, ce qui revient au même. La tendance à la simplification est une tendance générale, et elle est d’autant plus marquée lorsqu’il s’agit d’aborder une période de l’histoire particulièrement complexe, comme celle de l’Espagne des années 1930 et la guerre civile, l’étude d’une guerre civile étant généralement plus complexe que celle d’une guerre entre deux pays.

Ce soulèvement militaire espère s’imposer rapidement, par son offensive même mais aussi par son appel aux unités militaires et de la guardia civil à se joindre à lui. Mais force est de constater qu’il se voit très vite frustré. Une question se pose quant à l’armature idéologique des militaires rebelles. C’est au cours de la guerre civile et après leur victoire que se structurera leur idéologie. Au préalable, rien de précis, quelques vagues directives et quelques vagues mots d’ordre. Le général Emilio Mola, personnage clé de la conspiration, n’a posé aucun objectif politique stable, tandis que le général José Sanjurjo a une idée précise : restaurer la monarchie. Mais au moment du soulèvement, de Francisco Franco à Gonzalo Queipo de Llano, on ne peut distinguer parmi ces responsables une ligne politique, une absence qui favorise la formation d’un pouvoir militaire exclusif. Parmi les forces politiques qui soutiennent ce mouvement, seuls les monarchistes (dans leur version carlista et alfonsina) ont en tête une alternative au régime républicain, soit la monarchie…

Question centrale suite au soulèvement militaire du 18 juillet 1936 : quelle réponse politique lui donner, sachant que la réponse militaire n’est qu’un aspect de la question ? Des divergences tant internes qu’externes tenaillent le Front Populaire, avec notamment ces secteurs les plus radicaux du mouvement ouvrier, partis et syndicats. Ces derniers veulent se battre les armes à la main, non seulement pour défendre la République mais aussi, dans un deuxième temps, pour bousculer voire en finir avec l’ordre républicain et, ainsi, achever la révolution sociale. Et c’est précisément ce que le républicanisme bourgeois redoute depuis longtemps. Ces tensions et divergences au sein de la République et son refus de distribuer sans tarder des armes aux organisations civiles vont lui être fatales. De fait, et ce constat a été fait par des auteurs de l’époque, la République redoutait autant voire plus un débordement sous l’effet des masses (avec bouleversement de l’ordre social) que le soulèvement conduit par Franco. La République envisage alors deux lignes d’action : négocier avec les rebelles et éviter la révolution comme réponse populaire à ce soulèvement. À cet effet, Diego Martínez Barrio (qui a succédé à Santiago Casares Quijoga à la tête du Gouvernement) s’entoure d’individus considérés comme susceptibles de mener à bien ces négociations avec les militaires rebelles. Le principal de ces négociateurs potentiels, Felipe Sánchez Román. Les socialistes refusent d’appuyer directement une telle initiative (en dépit de l’intérêt que lui apporte le président de la République Manuel Azaña), ils l’appuient indirectement, discrètement dirait-on.

Diego Martínez Barrio prend contact avec le haut commandement (dont Emilio Mola auquel il aurait proposé un poste ministériel) et il refuse de distribuer des armes aux organisations civiles. Son plan s’ébruite, provoque un scandale public et tourne court. Mais il y a plus tragique, soit l’attitude de la bourgeoisie républicaine en ce tout début de guerre civile, une attitude dont il faut analyser les origines et qui n’est pas que politique.

Un nouveau chef de Gouvernement est nommé, José Giral Pereira qui forme un nouveau Gouvernement et remanie le ministère de la Guerre. Ces remaniements ne changent rien, la République reste gouvernée par le républicanisme bourgeois ; elle poursuit ainsi sa trajectoire initiée par sa victoire électorale, six mois auparavant. La gauche républicaine avait pactisé avec les classes populaires tout en redoutant les velléités révolutionnaires d’une partie d’entre elles. La marge de manœuvre de la République était alors des plus étroites. Cette gauche républicaine avait accepté que la défense armée de la République soit confiée aux organisations prolétariennes qui n’étaient toutefois pas représentées au Gouvernement. Bref, on restait dans la ligne de « la República debe ser para los republicanos. » À la crainte d’une révolution sociale s’ajoutait la division au sein du mouvement ouvrier et la volonté de montrer à l’international une image positive d’une République capable de maintenir l’ordre sans faire usage de la violence et, ainsi, de couper l’herbe sous le pied des insurgés conduits par Franco. Le Gouvernement de José Giral Pereira va donc s’efforcer de soigner son image en restant dans la « légalité » tout en étant toujours plus débordé. Toutes les mesures prises en ce début de guerre civile (au cours de l’été 1936, donc), et je passe sur les détails, sont destinées à endiguer le processus révolutionnaire sous couvert de légalité. La politique du republicanismo ne peut plus s’opposer au mouvement mis en marche suite à l’effondrement des structures du pouvoir d’avant-guerre, du système constitutionnel-parlementaire, de l’altération des relations sociales, de la propriété et des appareils d’hégémonie idéologique (à commencer par l’éducation et la religion) dans une société capitaliste. Le reformismo avait échoué.

Le soulèvement militaire parti du Maroc appelle toutes les autorités militaires à se joindre à lui. Les autorités civiles, des régions aux municipalités, doivent réagir sans tarder, ce qu’elles font mais de manière désordonnée. De son côté le Gouvernement ne réagit pas, tant militairement que politiquement. Dès le 19 juillet 1936, dans la zone restée fidèle à la République, se constituent des poderes autónomos disposés pour certains à imposer un « ordre révolutionnaire », éventuellement accompagné d’une authentique révolution sociale. Face à l’inaction des Gouvernements successifs (Santiago Casares Quiroja, Diego Martínez Barrio et José Giral Pereira), des pouvoirs locaux (et jusqu’aux municipaux) prennent leur destin en main. Ces poderes autónomicos ne sont pas nécessairement des poderes revolucionarios. Le cas de la Catalogne mériterait un long article à part, avec l’écrasement du soulèvement militaire (les 19 et 20 juillet 1936). Nous pourrions également évoquer Valencia, Málaga, Guipúzcoa, Asturias, Viscaya, Santander, Aragón, chacune de ces provinces avec son histoire particulière et généralement passablement embrouillée.

L’Espagne est prise dans un pullulement de consejismos porté non seulement par les partis et les syndicats mais aussi par des masses jusqu’alors non affiliées, avec un rôle de premier plan tenu par l’anarchosyndicalisme et secondé par la gauche socialiste, très présente dans l’UGT (le syndicat du PSOE) et le POUM. À ces pouvoirs autonomes ainsi constitués s’opposent le socialisme modéré, le communisme stalinien et le républicanisme, chacun pour des raisons spécifiques. Dans bien des endroits, la révolution sociale est mise en œuvre comme une sorte de coupe-feu au soulèvement militaire.

Quel regard porter sur cette révolution sociale sous la République et dans ce contexte de guerre civile ? Ainsi que nous l’avons dit, au cours de l’été 1936, se produit une gran revolución social au sein d’une guerre civile dans une Espagne républicaine. La presse internationale d’alors en rend compte, et toutes tendances politiques confondues. De nombreux observateurs étrangers en ont pris note et parmi eux l’Autrichien Franz Borkenau qui a consigné l’un des meilleurs témoignages sur la guerre civile espagnole. Il faut lire « The Spanish Cockpit » (« El reñidero español »). La République semble ne pas avoir compris (ou ne pas avoir voulu comprendre) ce processus, ajoutant ainsi à la confusion activée par la rébellion militaire.

Dans le territoire contrôlé par la République surgissent des comités, consejos et juntas, mais tous ne sont pas des organismes révolutionnaires. Certes, tous remettent en question la légalité établie mais sans nécessairement vouloir la détruire. Certains de ces organismes ne sont que des gouvernements de guerre décidés à défendre l’ordre établi.

Le soulèvement militaire conduit par Franco manque à ses débuts d’un projet politique destiné à se substituer à la République. Par ailleurs, les forces révolutionnaires agissent dans une totale improvisation tandis que la République ne parvient plus à contrôler les forces qui la constituent et à rétablir l’ordre légal. La République est prise entre la guerre et la révolution, et l’expérience historique espagnole montre que la guerre et la révolution s’excluent ; et la guerre ayant été le facteur déclenchant des conditions révolutionnaires, la révolution ne peut affronter la guerre. Par ailleurs, les acteurs de cette révolution manquent de maturité (révolutionnaire) et, une fois encore, ils ne cessent d’improviser.

Insistons. Au moment où il survient le soulèvement militaire n’a aucun projet politique. Autrement dit, il ne sait pas par quoi remplacer la République, d’autant plus que les militaires de haut rang qui encadrent ce soulèvement ne sont pas tous anti-républicains.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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