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Quelques notes retrouvées dans une enveloppe kraft, griffonnées sur des supports divers, en des lieux divers – 5/5

En Header, des réfugiés espagnols se dirigent vers la frontière française

 

Sans esprit de polémique. Les nationalismes arabes ont freiné le rêve de Grand Califat, une tension constante dans l’islam, idéologie transfrontalière. Ce que vit actuellement une partie névralgique du monde arabo-musulman, avec ce possible fractionnement de la Syrie et de l’Irak (émergence d’un État kurde et peut-être chrétien-alaouite pour commencer), ressemble tellement aux espoirs (que je partage) véhiculés par le « Plan Yinon »…

L’histoire du monde musulman est celle d’immenses expansions mais aussi d’effondrements gravitationnels, comme en Espagne : destruction de Cordoue en 1013 par les Berbères, anarchie, fin du califat et royaumes de taïfas — le morcellement précédant la Reconquista. Pour l’heure, la fracture chiisme-sunnisme se creuse. L’Iran et l’Arabie Saoudite se combattent par ennemis interposés au Yémen et ailleurs ; et ce n’est qu’un début.

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A propos de la Guerre Civile d’Espagne. Qu’auraient fait les vaincus s’ils avaient été les vainqueurs de cette guerre ? Je vais éviter de me perdre dans des si ; je ne suis pas maître de ce qui n’a pas été, de ce qui « aurait pu être ». Simplement, une hypothèse et rien qu’une hypothèse : considérant les antagonismes dans le camp dit « républicain », notamment entre la composante communiste (très faiblement représentée au début de cette guerre) et les autres composantes, à commencer par les anarchistes (composante essentielle dans l’Espagne de ces années), tout invite à penser qu’une purge des plus sanglantes s’en serait suivie, après des combats acharnés entre non-communistes et communistes et la victoire de ces derniers, plus disciplinés, mieux organisés et bénéficiant d’un soutien extérieur plus conséquent. Pour ceux qui ne savent pas (ou ne veulent pas savoir) : au cours de la Guerre Civile d’Espagne, les victimes de la « terreur rouge » : environ 60 000 ; et celles de la « terreur blanche » : environ 90 000. Il faut en finir avec ce mythe des Innocents et des Coupables, de la Lumière et des Ténèbres, avec ce dualisme qui permet aux conformistes et aux paresseux (ce sont les mêmes) de prendre leurs aises.

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L’Espagne d’aujourd’hui offre un extraordinaire mélange de profane et de sacré. Le rapport des Espagnols à la mort n’a rien mais vraiment rien à voir avec le rapport des Français à la mort. A l’occasion des fêtes religieuses, des représentations du Christ et de sa Mère, d’Apôtres et de Saints cohabitent volontiers avec Titi et Gros Minet, Donald Duck et Micky Mouse, Bob Esponja et Don Cangrejo (des ballons gonflés à l’hélium), sans oublier les héros de la Warner Bros. J’ai pu observer ce mélange non seulement en Espagne mais aussi chez les Indiens de la Cordillère des Andes.

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A une culture de l’arme blanche nous opposons une culture de l’arme à feu : tuer à l’arme à feu nous semble moins « inhumain » et plus « propre » ; et c’est bien sûr moins artisanal, plus « moderne », en un mot plus efficace. Par ailleurs, les victimes se tiennent généralement loin, souvent à peine visibles, invisibles même. Ainsi la mise au point de la mitrailleuse (soit l’industrialisation parfaite de la mort) n’est-elle pas moins emblématique que celle de l’arme nucléaire. La mort par arme blanche nous terrifie autrement plus que la mort par arme à feu, banale comme dans un policier ou un western.

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L’islam arabo-musulman a certes été à l’origine d’une civilisation mais il n’a jamais produit de philosophie au sens le plus élevé du mot, d’où son épuisement rapide. Il a été un véhicule (essentiellement de la philosophie grecque) par le biais de ses prestigieuses écoles de traducteurs dont celle de Toledo, et c’est son principal mérite. Petit détail, ses traducteurs étaient juifs et chrétiens.

On crut que Salomon Ibn Gabirol était un penseur arabe (Avicebron) mais on découvrit qu’il était juif, et ainsi de suite. Tout ce qui pense dans le vaste monde musulman est presque toujours iranien et depuis le début. Il y a une explication à ce phénomène : l’Iran a un passé pré-islamique gigantesque, une véritable centrale nucléaire productrice de concepts. Rien à voir avec le petit monde arabo-musulman en voie de marginalisation malgré une démographie d’Oryctolagus cuniculus. Les Iraniens ne rejettent pas leur passé pré-islamique, d’où l’énergie particulière qui les habite et les possibilités d’entente à venir. Un espace mental amplifié.

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Le monde ignore généralement le sentiment d’isolement séculaire dont souffre l’Iran (et pas seulement l’Iran des ayatollahs et des mollahs), un sentiment que pourrait personnifier la figure tragique de Mohammad Mossadegh. A ceux qui s’intéressent à l’Iran, je ne puis que conseiller dans un premier temps les livres et articles à caractère didactique de Jean-Paul Roux (1925-2009). Ci-joint, une vaste synthèse comme les aimait ce chercheur :

https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/l_iran_sous_la_domination_arabe_637-874.asp

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Le conseiller du président iranien Rohani : « L’Iran est un empire, l’Irak est notre capitale ; nous défendrons tous les peuples de la région ; l’islam iranien est l’islam pur, dépourvu d’arabisme, de racisme, de nationalisme », une déclaration provocatrice qu’explique tout de même (et une fois encore) la situation intérieure de l’Iran, pays chiite à 90 % mais MULTI-ETHNIQUE — il y a même des populations arabes en Iran. A ce propos, la dénomination IRAN a été imposée en 1935 par Rezā Shāh (Pahlavi) afin de gommer la spécificité ethnique que véhiculait cette autre dénomination, PERSE ; les Perses, noyau historique d’un pays multi-ethnique. On peut donc déclarer que l’Iran est un empire (pas faux, considérant la composition de sa population), que l’Irak est leur capitale (Irak, comprenez : Kajaf et Karbala, hauts-lieux du chiisme), etc.

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Concernant Kadhafi, il y a autre chose. Après avoir agoni l’individu, on laissa entendre par des canaux très divers qu’il avait caché au plus profond de son antre des documents attestant de son intérêt pour le judaïsme ; et qu’il avait des… origines juives. Cette histoire me rappelle d’autres « vieilles histoires » concernant les origines de Hitler, Heydrich et j’en passe. Le bouc-émissaire juif est convoqué, une fois encore ; et ça marche à tous les coups ! L’Arabe & Cie se dédouanent de Kadhafi en le traitant de « Juif ». Dans la très chrétienne Pologne on traitait de « Juif » tout ce qui était méprisable…

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Le mot « socialiste » est devenu atrocement fourre-tout. Il sent volontiers l’arriviste et le profiteur qui après avoir dérobé leurs pouvoirs aux prêtres pérorent en chaire, distribuent récompenses et réprimandes. Mais le prêtre avait tout de même Dieu au-dessus de lui ; tandis que le socialiste n’a que lui-même au-dessus de lui-même ; c’est dire ! Mais le mot « socialiste » peut également évoquer des femmes et des hommes de cœur, d’intelligence, d’honnêteté. Sans donner dans le sentimentalisme (que j’abhorre), on ne peut qu’être saisi par l’émotion en étudiant la vie de certains d’entre eux. Des sionistes rêvèrent une société meilleure, ils furent de grands socialistes. Et comment ne pas avoir la gorge nouée lorsqu’on étudie la vie d’Imre Nagy, de László Rajk et de bien d’autres socialistes ?! Le socialisme a été riche en femmes et hommes tragiques, en femmes et hommes de courage.

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Au bout du compte, cette guerre contre Daech ne va-t-elle pas avoir pour effet d’activer la formation d’un Grand Kurdistan, d’éloigner plus encore Israël du monde arabe, de mettre au placard ce rêve d’un État palestinien, bon pour les gogos occidentaux ? Un Iran nucléaire serait-il plus dangereux que l’ignoble Pakistan qui massacre et opprime ses minorités (chiites et chrétiennes), soutient en sous-main les Taliban et menace l’Inde pour cause d’immenses territoires revendiqués ? Personne ne s’intéresse aux tensions entre le Pakistan et l’Inde, deux puissances nucléaires prises dans un litige territorial des plus imposants. Curieux. Le pire éclate volontiers là où on ne l’attendait pas…

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A présent, les Arabes se sentent encerclés par les Iraniens et leurs alliés. Il y a longtemps que les Iraniens (et bien avant la Révolution islamique de 1979) se sentent encerclés, et pas seulement par les Arabes.

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Souvenir d’une lecture (fin année 1980), « La retraite de Laguna – Récit de la guerre du Paraguay (1864-1870) » d’Alfredo de Taunay. Voir la biographie de l’auteur, petit-fils du peintre Nicolas Taunay et fils de Félix Taunay ; voir également la biographie de ces deux derniers. La guerre du Paraguay oppose de 1864 à 1870 cette petite république aux forces combinées du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay. Cinquante ans d’une dictature socialisante ont doté ce petit pays d’une infrastructure remarquable et d’une forte cohésion sociale. Les trois coalisés forment un ensemble imposant par le nombre mais disparate, peu discipliné et miné par les désertions. Ils font face à une nation de paysans-soldats en armes, patriotes, disciplinés, et à des ingénieurs passés maîtres dans l’art des fortifications. Voir le détail des opérations. Le livre en question ne rapporte qu’une opération locale, une manœuvre de diversion. A la fin de la guerre, les pertes du Paraguay s’élèvent à quatre cent mille hommes, soit les neuf dixième de la population mâle du pays !

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Geschichtlichkeit ou « historicité ». Sous la signification première et simple se tient un autre sens qui relève de la terminologie philosophique. L’historicité rend compte de la constitution de l’esprit humain qui n’étant pas intellect infini ne peut embrasser tout ce qui est mais qui prend conscience de sa situation dans l’histoire. Cette attitude autocritique remet donc en question les prétentions métaphysiques à vouloir appréhender la vérité. Ce relativisme historique met en valeur l’expérience de chacun comme voie de la connaissance, certes limitée, mais humaine, bien humaine. Dans ce courant, Wilhelm Dilthey (voir son positionnement par rapport à Friedrich Hegel) et son ami, le comte Ludwig Yorck von Wartenburg. Lire la correspondance qu’ils échangèrent et qui rend compte de leur effort commun et de la difficulté de penser le mode d’être de l’historicité en recourant à l’ontologie grecque, même en intégrant les transformations qu’elle a connues à l’époque moderne. Ludwig Yorck von Wartenburg le terrien aide son ami Wilhelm Dilthey, héritier du romantisme allemand, à garder les pieds sur terre et à ne pas dissoudre l’histoire dans la pensée. Par ailleurs, le luthéranisme qui redécouvre l’Ancien Testament prend ses distances vis-à-vis de la clarté de la conceptualisation philosophique des Grecs, de l’« intellectualisme » grec. Volonté d’éloignement donc par rapport à l’ontologie grecque de la substance qui imprègne la dialectique du romantisme allemand et son concept de savoir absolu. Wilhelm Dilthey et l’expérience immédiate, avec remplacement de la psychologie causale et explicative par une psychologie « descriptive et compréhensive » ; d’où sa préférence pour l’autobiographie à toute autre forme d’écriture.

 

Olivier Ypsilantis

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