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La dictature de Ioánnis Metaxás – 1/2

Les historiens de cette période insistent sur le fait que la dictature de Ioannis Metaxas (Ιωάννης Μεταξάς) n’était pas un État « fasciste » mais « autoritaire avec des penchants fascistes ». Le régime de Metaxas s’est différencié de ceux de Benito Mussolini ou d’Adolf Hitler sur de nombreux points : il était relativement non-violent, n’a pas poursuivi de politique expansionniste ou antisémite, et n’a pas constitué un mouvement politique de masse. En revanche, de manière similaire aux régimes pleinement fascistes, il a exalté l’appartenance à la nation sur des critères exclusifs, il a été antiparlementaire et anticommuniste.

Les poussées italienne et allemande à partir de 1935 (voir l’attaque italienne en Abyssinie et les poussées allemandes en Europe centrale, en particulier l’annexion des Sudètes) inquiètent non seulement le Royaume-Uni et la France mais nombre d’autres d’États, dont la Grèce.

Le 10 octobre 1935, soit une semaine après l’attaque italienne contre l’Abyssinie, un coup d’État réinstalle la monarchie en Grèce ; et le 4 août 1936, le roi George II instaure une dictature sous l’autorité de Metaxas, un royaliste. Insistons, ce coup d’État doit être analysé dans un contexte européen d’extrême tension, avec notamment la montée du fascisme et du nazisme, et la crise du parlementarisme. Et n’oublions pas que la Grande Dépression (ou crise de 1929) a également fragilisé la vie économique et politique grecque.

Pour comprendre l’ascension de Metaxas, il faut remonter aux conséquences de la Première Guerre mondiale, à commencer par l’aggravation du Schisme national (Εθνικός Διχασμός / Ethnikós Dichasmós), activé par des tensions au sein de l’élite politique et par ceux qui cherchent à se positionner dans l’appareil politique et la hiérarchie militaire, une situation provoquée par les frictions entre le roi Constantin I et son Premier ministre Elefthérios Vénizélos, notamment sur la question de l’engagement de la Grèce au cours de la Première Guerre mondiale et la Grande Idée (Μεγάλη Ιδέα / Megáli Idéa), une idée activée par le passé impérial et byzantin de la Grèce. Le roi veut préserver la neutralité du royaume tandis que Venizélos veut l’engager aux côtés de la Triple-Entente. Je n’entrerai pas dans l’énumération des raisons qui poussent Constantin I à la neutralité. L’une d’elles doit toutefois être soulignée : la peur que la Macédoine récemment incorporée au royaume de Grèce ne soit revendiquée par la Bulgarie qui au cours de cette guerre s’est placée aux côtés de la Triple-Alliance (ou Triplice). En effet, le roi avait fait une entrée triomphale à Salonique, en 1912, à l’issue de la Première guerre balkanique. Cette entrée triomphale avait effacé la honteuse défaite des armées grecques, en 1897, face aux armées ottomanes. Cette victoire avait apporté au roi un très large soutien, tant dans le monde politique que militaire. Mais pour certains, Salonique n’est pas assez. Des Grecs veulent également Constantinople et ils voient Constantin I comme le successeur de Constantin XI Paléologue, le dernier empereur de Byzance.

Cette tension entre le roi et son Premier ministre finit par gagner toute la société grecque. En 1917, la Triple-Entente met fin à cette dispute en appuyant ce dernier. Le roi abdique, la Grèce entre en guerre et finit par se trouver du côté des vainqueurs. Non seulement elle garde ses territoires en Macédoine, elle reçoit des territoires au détriment de la Bulgarie et de la Turquie. Toutefois, les gains grecs en Asie Mineure (dont Smyrne et son arrière-pays) seront pour la plupart annulés au Traité de Lausanne, suite à la défaite de la Grèce face aux troupes de Mustafa Kemal Atatürk. Cette offre déplaît à l’Italie qui commence à voir la Grèce comme une rivale soutenue par les Britanniques. L’inquiétude italienne est à son comble lorsque les troupes grecques débarquent à Smyrne, le 19 mai 1919, alors que la Triple-Entente avait promis Smyrne à l’Italie.

Contre toute attente, Venizélos subit une défaite électorale face aux royalistes en novembre 1920. Constantin I revient en Grèce tandis que Venizélos la quitte pour Paris. Cette situation transporte le Schisme national chez les Grecs d’Asie Mineure, au point que le Saint-Synode envisage d’excommunier le roi et que le roi et ses partisans menacent de couper les vivres au patriarche de Constantinople.

Été 1922, les armées de Mustafa Kemal Atatürk repoussent les armées grecques. Plus d’un million deux cent mille Grecs doivent fuir alors que leurs ancêtres ont vécu sur les rivages de l’Asie Mineure depuis l’Antiquité. C’en est fini de la Grande Idée comme force agissante. La Grèce doit absorber un énorme afflux de réfugiés (un afflux qui augmente d’un coup la population de 20 %), ce qui, dans un premier temps, provoque un chaos économique et politique. L’armée et ces réfugiés (majoritairement vénizélistes) tiennent le roi pour responsable de cette déroute. La même année (en 1922), un gouvernement militaire force le roi à repartir en exil (il mourra peu après) et exécute six leaders politiques anti-vénizélistes et des officiers accusés d’être responsables du désastre d’Asie Mineure. 1923, coup d’État royaliste avorté. 1924, la République est proclamée et Venizélos en prend la direction. Ainsi, le désastre d’Asie Mineure et ses conséquences politiques sont intégrés au Schisme national.

Suite à ce désastre et à cette tentative de coup d’État royaliste, les officiers vénizélistes ont carte blanche. L’armée transfère le pouvoir de la junte militaire au Parlement en 1924 et, suite aux élections tenues cette même année, les vénizélistes obtiennent 90 % des sièges. Les gouvernements vénizélistes se suivent au cours des années 1920, hormis un gouvernement militaire de juin 1926 à août 1926. Toutefois, alors que survient la crise de 1929 et qu’est signé l’accord d’Ankara (en 1930), soit un traité d’amitié gréco-turc, nombre de réfugiés d’Asie Mineure tournent le dos à Venizélos et les vénizélistes perdent leur majorité parlementaire.

Dans la première moitié des années 1930 (je passe sur les détails), le Grand Schisme se voit réactivé, soit une lutte entre deux factions (vénizélistes et royalistes) pour le contrôle de l’armée. Metaxas figure parmi ces derniers. Metaxas est un fervent partisan de Constantin I et il partage avec lui une même admiration pour les qualités militaires de l’Allemagne. Constantin (qui n’est pas encore roi) et Metaxas ont suivi une formation dans les meilleures institutions militaires de ce pays. Metaxas fait partie du cercle réduit des intimes du roi. Ce cercle avait tenté au cours de la décennie précédant la Première Guerre mondiale de réorganiser et de moderniser l’armée grecque avec le concours de l’Allemagne, mais sans succès. Au cours de cette guerre, Metaxas occupe le poste de chef d’état-major mais il démissionne pour protester contre le projet de Venizélos d’engager des troupes grecques aux côtés des Britanniques, à Gallipoli. En 1920, il quitte l’armée pour protester contre ce qu’il juge être de l’aventurisme militaire – soit les visées grecques en Asie Mineure.

Avec Metaxas, nous n’avons pas affaire à un simple opportuniste, mais à un homme prêt à s’opposer à ce qui pourrait servir ses propres intérêts — en l’occurrence une promotion tranquille — au nom de ses convictions. Il demeure un monarchiste convaincu, y compris après la mort de Constantin Ier. Cela ne l’empêche toutefois pas d’être le premier dirigeant royaliste à reconnaître la république après le coup d’État royaliste de 1923, dont il fut l’un des principaux instigateurs. Cette tentative avorta cependant et contribua paradoxalement à l’avènement de la république. Cette attitude lui permit ensuite d’entrer en politique dans un État républicain, plus précisément vénizéliste, sans jamais renoncer à ses convictions monarchistes. Il fonde le Parti de la Libre Opinion (Κόμμα Ελευθεροφρόνων) qui défend des positions monarchistes et nationalistes. Hormis une courte période suite aux élections de 1926, ce parti n’influa guère sur la vie politique grecque.

Metaxas ne cesse de conspirer, son anti-vénizélisme devient toujours plus virulent. Georghios Kondilis, un ancien vénizéliste devenu anti-vénizéliste, l’invite à le rejoindre afin d’organiser un coup d’État. Georghios Kondilis a besoin de l’appui de Metaxas, car il estime que lui seul saura rallier les officiers royalistes afin de purger l’armée des officiers vénizélistes, assurer le succès de ce coup d’État et la pérennité du nouveau régime. Mais ce projet de coup d’État est ébruité et ce sont les vénizélistes qui tentent à leur tour un coup d’État. Une fois encore, la Grèce se trouve au bord de la désintégration de son système parlementaire. En moins de vingt-quatre heures, les troupes loyalistes reprennent le contrôle total d’Athènes et d’autant plus facilement que la population semble indifférente. En province, Georghios Kondilis neutralise en deux-trois jours les rebelles vénizélistes dans tout le nord du pays, et le lendemain Venizélos quitte le pays. Metaxas appuie Georghios Kondilis et purge l’armée de ses éléments vénizélistes. Parallèlement, le Sénat dominé par les vénizélistes est aboli et ces derniers sont très nombreux à démissionner de l’administration d’État. Les vénizélistes en viennent ainsi à avoir un contrôle presque total de l’appareil d’État et de l’armée. Le refus des vénizélistes de boycotter les élections prévues pour le 10 juin 1935 donne l’estocade à l’État vénizéliste.

En mai 1935, Metaxas envoie un émissaire à Berlin pour faire savoir que la Grèce aimerait fortifier ses relations économiques et politiques avec elle. Metaxas veut avant tout, et avec son aide, réorganiser et moderniser l’armée grecque. Le très faible score de Metaxas aux élections générales de juin 1935 incite l’Allemagne à se détourner de l’affaire. Georghios Kondilis organise un plébiscite au sujet de la restauration de la monarchie mais le jour où le parlement doit se réunir, Georghios Kondilis (appuyé par les principaux responsables de l’armée) prend le contrôle du pays, abolit la République et restaure la monarchie. Un plébiscite truqué approuve cette restauration à 97,87 %… George II arrive en Grèce fin novembre 1935, après une absence d’une douzaine d’années. Il est déterminé à réconcilier le monde politique grec. Mais Georghios Kondilis donne sa démission car il n’accepte pas que le roi amnistie les vénizélistes impliqués dans le coup d’État de mars 1935.

Face à l’imbroglio politique grec, le roi se montre toujours plus enclin à établir un gouvernement autoritaire si nécessaire, d’autant plus que comme Georghios Kondilis et Metaxas il n’a aucune estime pour les partis politiques du pays. Il reconnaît à Georghios Kondilis sa loyauté et le garde en réserve. Mais ce dernier décède début 1936 et Metaxas s’impose alors tout naturellement comme l’homme fort du roi. La solution autoritaire s’impose d’autant plus que les élections du 26 janvier 1936 conduisent à une paralysie. Aucune des coalitions ne peut former une majorité sans l’appui des communistes.

Le 5 mars, la rumeur s’amplifie selon laquelle Venizélos et les communistes négocieraient une alliance pour gouverner. Alexandros Papagos, ministre de la Guerre, informe le roi que l’armée refusera un tel gouvernement ; mais le roi refuse une telle interférence de l’armée dans la vie politique. Il congédie Alexandros Papagos qu’il remplace par Metaxas qu’il nomme également Premier ministre suite au décès, le 13 avril 1936, de Constantine Demerdzis qui avait remplacé Giorghios Kondilis après sa démission. Le roi veut avoir à ses côtés un homme capable d’agir fermement face au chaos parlementaire. Le 30 avril 1936, Metaxas suspend le Parlement pour une durée de cinq mois. Le 22 juillet 1936, les responsables politiques vénizélistes et anti-vénizéliste se disent prêts à former ensemble un gouvernement après réouverture du Parlement en octobre, à la condition que les officiers vénizélistes soient réincorporés. Les officiers anti-vénizélistes s’inquiètent. Le roi et Metaxas sentent que l’armée et donc eux-mêmes risquent d’être fragilisés. Et le lendemain, le 23 juillet, Metaxas annonce que le roi lui a donné carte blanche pour établir une dictature, ce qui est fait le 4 août, dont le nom de cette dictature : « Régime du 4-août ».

Le régime justifie son instauration par la menace communiste. Selon des diplomates alors en fonction, les communistes ne présentaient pas un danger dans la Grèce de ces années. Par la suite, des historiens ont expliqué l’avènement de cette dictature par une crise politique prolongée et une succession de décès de leaders politiques, comme Venizélos, Giorghios Kondalis et Panagis Tsaldaris. Il faut également prendre en compte la politique étrangère de l’Allemagne. La dictature de Metaxas conforte le pouvoir des vénizélistes sur la vie politique du pays, dans l’appareil d’État et l’armée, ainsi que le retour des royalistes qui se trouvaient au bord de l’extinction suite à la mort de Constantin I.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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