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La dictature de Ioánnis Metaxás – 2/2

La crise abyssinienne (octobre 1935) plonge les armées grecques dans une grande inquiétude. Elles prennent conscience de leur état d’impréparation et, à cet effet, un certain nombre de mesures sont prises avant qu’elles ne fassent discrètement appel à l’Allemagne pour se moderniser. La situation politique étant instable, les leaders politiques et militaires restent dans l’attentisme car ils craignent de risquer leur carrière en cas de changement de régime et d’un retour des vénizélistes. Mais compter sur l’Allemagne pour moderniser l’armée risquerait de favoriser le retour des vénizélistes au gouvernement tout en s’aliénant la France et l’Angleterre, alors principales puissances soutenant les forces armées grecques depuis la décision de Venizélos d’engager son pays aux côtés de la Triple-Entente durant la Première Guerre mondiale. Dans un tel contexte, l’Allemagne fait pression sur George II (notamment en menaçant de ne plus acheter de tabac grec) s’il venait à refuser de ne pas se fournir en matériel de guerre auprès d’elle.

L’ascension de Metaxas doit aussi être comprise dans ce contexte de négociations entre la Grèce et l’Allemagne. De fait, les Allemands considèrent le gouvernement grec comme un fidèle allié opposé aux manœuvres de la Petite-Entente (soit l’alliance formée en 1920-1921, avec le soutien de France, entre la Tchécoslovaquie, la Roumanie et la Yougoslavie). Moins d’un mois après sa nomination au ministère de la Guerre, Metaxas négocie et arrive à un accord le 22 juillet 1936, accord par lequel l’armée grecque se réorganisera en achetant massivement de l’armement allemand et en se mettant à l’école de conseillers allemands. Cette date du 22 juillet n’est pas anodine puisque ce même jour les vénizélistes et les anti-vénizélistes s’accordent pour former un gouvernement et réintégrer les officiers vénizélistes dans les forces armées, ce qui ne peut que menacer l’accord entre la Grèce et l’Allemagne. Ayant reçu carte blanche du roi, Metaxas peut écarter le danger vénizéliste et s’engager dans le réarmement du pays avec le concours de l’Allemagne. Ce faisant, la liquidation des avoirs grecs sur le compte de compensation à Berlin permet de maintenir et même d’augmenter l’exportation du tabac grec vers l’Allemagne. Ce rapprochement avec l’Allemagne permet à la Grèce de résoudre les problèmes que le pays affronte depuis la crise de 1929 et l’attaque italienne en Abyssinie, tout en stabilisant la question sociale et politique dans les plantations de tabac dans le nord du pays.

Au cours de cette période, l’industrie de l’armement grecque se développe au point qu’en 1939 elle est devenue le plus important complexe d’armement dans les Balkans et le Proche-Orient. Cette coopération porte un coup très sérieux à l’acier et l’industrie d’armement français dans le sud-est européen. Metaxas chef du Gouvernement (appuyé par George II) résout deux problèmes majeurs depuis la crise de 1929 et l’agression italienne en Abyssinie : la modernisation de l’armée grecque et les énormes crédits grecs gelés sur le compte de compensation à Berlin.

Dans sa volonté de résoudre des problèmes spécifiquement grecs, Metaxas ne tarde pas à devoir affronter des problèmes que ni les anti-vénizélistes ni la tradition grecque ne peuvent résoudre. Aussi cherche-t-il des modèles à l’extérieur du pays, et ce sera l’Allemagne. Metaxas suspend la démocratie et instaure une stricte censure. La police est réorganisée et se montre très efficace envers les opposants, principalement les communistes. Le régime se présente comme anti-ploutocratique et, ainsi, comme une alternative aux syndicats, aux partis politiques, et aux corps professionnels. Une nouvelle législation du travail est élaborée (elle limite notamment les heures de travail, soit huit heures pour les ouvriers et sept heures pour les employés de bureaux), elle sanctionne l’arbitrage obligatoire, augmente le salaire minimum, améliore les aides et services sociaux fournis par l’État. La création d’emploi est l’une des priorités du régime, et de ce point de vue il réussit plutôt bien. La croissance industrielle est soutenue, en particulier dans l’industrie de l’armement.

En dépit des apparences, ce régime manque de soutien populaire, contrairement aux régimes de Mussolini et de Hitler. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’une dictature « fasciste ». Par ailleurs, ce régime n’a pas une politique d’expansion territoriale – les Grecs sont échaudés depuis la désastreuse campagne de 1920-1922 en Asie Mineure. Metaxas a toutefois en tête d’assurer la longévité de son régime en promouvant une génération de Grecs régénérés, ce qui peut être vu comme une volonté d’orienter son pays dans une direction conforme à l’ordre nouveau porté par les puissances de l’Axe.

La lutte contre les opposants, en particulier les communistes, est sous le régime de Metaxas du jamais vu au cours de l’histoire du pays quant à la détermination et l’efficacité. L’opposition communiste est totalement paralysée sous la direction de Konstandinos Maniadakis, responsable des services de sécurité. L’antisémitisme est absent de l’idéologie du régime qui déclare que les Juifs ont les mêmes droits que les non-Juifs et que les sentiments antisémites sont le fait de mauvais grecs. En septembre 1937, The Jewish Chronicle de Londres publie un article où il est fait éloge de Metaxas qui interdit toute publication antisémite. Cette attitude a toutefois ses limites puisque l’EON (Organisation nationale de la Jeunesse) promeut l’émergence d’un homme nouveau en Grèce en commençant par refuser dans ses rangs : les Juifs, les musulmans et autres membres de minorités. Le régime s’emploie à former une identité nationale basée sur l’homogénéité culturelle et ethnique. Ainsi, les minorités musulmanes turcophones, les slavophones et les albanophones doivent se faire discrets et l’apprentissage du grec devient obligatoire pour tous. Le régime surveille par ailleurs les Grecs d’Asie Mineure et interdit certaines expressions de leur culture (comme des chansons) sous prétexte qu’elles sont moralement et politiquement subversives.

Il s’agit pour le régime de faire émerger une Grèce moderne et homogène avec pour référence la Grèce classique et Byzance. Sparte est présentée comme la première des trois civilisations grecques ; la deuxième étant Byzance, avec l’idéal chrétien orthodoxe ; la troisième étant le « régime du 4-août », soit celui de Metaxas. Metaxas estime qu’après quatre siècles de domination ottomane, l’idéal grec s’est abâtardi et qu’il lui faut instaurer une discipline collective afin de préparer l’avènement d’une « nouvelle Grèce ». Cette référence à la Grèce antique n’est en rien passive ; elle se veut méthode d’action politique destinée à moderniser la société et la culture. Son admiration pour la Grèce antique est probablement activée par son admiration pour la culture allemande, elle-même admirative de la Grèce antique. Souvenons-nous de Wilhelm von Humboldt qui, après les guerres napoléoniennes, veut nettoyer son pays de l’influence française en célébrant un idéal porté par la Grèce antique. Cette admiration allemande pour la Grèce antique donne aux relations entre la Grèce et l’Allemagne une tonalité particulière. Et je pourrais à ce sujet me lancer dans une longue digression sur l’attirance allemande pour la Grèce antique, et plus généralement pour la Méditerranée, en évoquant par exemple les nombreuses visites de soldats allemands à Aristide Maillol durant l’Occupation, un sculpteur qui célébrait un certain idéal méditerranéen.

Le régime nazi s’est tourné vers les pays nordiques pour des raisons raciales mais, par ailleurs, ses références culturelles sont plutôt méditerranéennes, tournées vers la Grèce antique. Pensons à la cinéaste Leni Riefenstahl ou aux sculpteurs Arno Brecker et Josef Thorak. Hitler qui aurait aimé être architecte jugeait que l’idéal grec dans cette discipline était insurpassable, ce que rapporte Albert Speer. Dans ses Journaux, Joseph Goebbels évoque avec émerveillement son premier voyage en Grèce. Il relie les réalisations architecturales de cette civilisation (alors qu’il visite l’Acropole d’Athènes) au monde nordique pré-chrétien. Ce faisant, il suit un schéma racial selon lequel (voir Guido von List) le berceau des Aryens est le Pôle Nord et que ces derniers se sont répandus dans la Méditerranée et qu’ils sont à l’origine de la race des Grecs anciens. Joseph Goebbels célèbre cette Grèce non souillée par le christianisme et il regrette que Hitler ne l’accompagne pas dans ce voyage pour partager son émerveillement.

Metaxas est donc le maître d’œuvre des relations entre la Grèce et l’Allemagne, notamment dans le domaine économique. Ce faisant, il établit une solide base qui lui permet d’afficher une certaine indépendance envers le roi. Après son retour au pouvoir, il met en place de nouveaux ministères et secrétariats qui pour certains doublent ceux déjà en place, et il y nomme des fonctionnaires qui lui sont fidèles dans la mesure où ils lui doivent leurs postes. Par ailleurs, ses contacts non officiels avec l’Allemagne (notamment par le truchement des plus puissantes banques de Grèce) confortent son assise. Ces contacts se veulent discrets d’un côté comme de l’autre, car il s’agit de ne pas éveiller la suspicion du roi et celle des Britanniques.

Depuis la crise abyssinienne, la Grèce voit l’Italie comme le principal danger. Après l’Anschluss et les accords de Munich, la Grèce se met à craindre la Bulgarie, voire une alliance entre Bulgarie et Yougoslavie. La Grèce sollicite les Britanniques, mais en vain. Metaxas finit par avertir Londres qu’une telle attitude ne peut que pousser la Grèce vers une stricte neutralité et que seule une alliance avec Londres permettrait à la Grèce de desserrer l’étreinte économique de l’Allemagne. Londres observe et note que le roi semble devenir l’otage de Metaxas, Londres qui demande au roi qu’il se débarrasse de Metaxas dont la dérive autoritaire, la germanophilie et la volonté de maintenir la neutralité de la Grèce inquiètent toujours plus les Britanniques. Les Allemands s’inquiètent à leur tour des inquiétudes britanniques et ils demandent quelle est la position du roi vis-à-vis de l’Allemagne et si la Grèce est soumise aux ennemis de l’Allemagne. Metaxas réplique que la politique étrangère est du ressort du gouvernement et non du roi, laissant entendre qu’il ne tolèrera pas que l’anglophile George II lui reproche sa germanophilie. Metaxas déclare que son pays s’efforce de conserver une situation d’équilibre entre plusieurs grandes puissances afin d’éviter une dépendance unilatérale à l’égard de l’Allemagne. Les Britanniques peinent à contrebalancer l’influence allemande en Grèce. En 1939, ils finissent par accorder un prêt à la Grèce dans le cadre d’un achat d’armement, une somme relativement modeste comparée aux achats des Grecs aux Allemands. Les Britanniques se positionnent pour acheter du tabac à la Grèce mais les négociations n’aboutissent pas en dépit de longues tractations.

Suite à l’invasion italienne en Albanie et le début de la Deuxième Guerre mondiale, la Grèce se rapproche des Britanniques tout en prenant garde à ne pas inquiéter les Allemands. L’agression italienne rend la neutralité grecque de plus en plus difficile à défendre. Avec les avancées foudroyantes des armées allemandes en Europe de l’Ouest et la défaite de la France, Metaxas fait savoir à Berlin qu’il ne tolèrera pas la moindre incursion française ou britannique, y compris dans la plus petite île, sans combattre. Il demande par ailleurs à Berlin que l’Italie se détourne des Balkans, de la Grèce en particulier. De fait, il demande à l’Allemagne qu’elle garantisse ses frontières. Les Allemands lui répondent qu’ils préfèreraient que la Grèce cesse de louvoyer et qu’elle se range franchement aux côtés de l’Axe. La pression politique allemande et soviétique ne cesse d’augmenter dans les Balkans, avec redécoupages territoriaux à l’appui. L’Allemagne fait savoir à la Grèce qu’elle la soutiendra contre les revendications bulgares si elle rejoint l’Axe sans tergiverser. Metaxas louvoie et reste convaincu que l’amour de Hitler pour la culture grecque suffira à retenir l’Allemagne de toute attaque contre la Grèce et à l’opposer aux exigences de la Bulgarie, un pays slave, considéré donc comme racialement inférieur. Metaxas néglige d’abroger les garanties britanniques car il est convaincu que les Allemands jugeront honnête et sincère la neutralité grecque et qu’ils comprendront que la position géographique du pays lui rend particulièrement malaisé de choix de son camp. Par ailleurs, l’Italie cherche un moyen de provoquer un casus belli avec la Grèce. En dépit du refus de Metaxas de se ranger franchement aux côtés de l’Axe, en particulier de l’Italie, l’Allemagne intervient à deux reprises, en août 1940, et fait comprendre à Mussolini que son entrée en guerre dans les Balkans va à l’encontre des intérêts allemands. Ainsi, dans un premier temps, l’Allemagne se présente comme la garante de l’intégrité territoriale de la Grèce. Mais le 28 octobre 1940, l’Italie pose un ultimatum à la Grèce en déclarant qu’elle est à présent la représentante des intérêts albanais, soit des exigences territoriales posées par l’Albanie. Metaxas rejette cette demande, et c’est le fameux Megali Ochi (Μεγάλο Όχι), soit le « Grand Non ». L’Italie attaque la Grèce à partir de l’Albanie. Mais non seulement la Grèce la bloque à la frontière mais elle la repousse en Albanie même. Désireux de sécuriser leur flanc sud-est, les Allemands se voient entraînés dans la guerre. Ils occupent non seulement la Grèce mais aussi la Yougoslavie chemin faisant ; et ces deux pays doivent céder respectivement des territoires à l’Albanie et à la Bulgarie. Metaxas décède en janvier 1941, juste avant l’entrée des troupes allemandes en Grèce. Le Gouvernement grec fuit en Égypte et constitue ainsi la colonne vertébrale du Gouvernement grec en exil allié à Londres.

 

Olivier Ypsilantis

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