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Le judaïsme, en compagnie de Hans Küng – 2/3

Ce monothéisme absolu des Hébreux renverse tous les faux dieux, passés, présents et à venir ; les faux dieux, soit toutes ces puissances terrestres aux prétentions divines. Et cette foi dans le Dieu universel n’est pas enfermement, elle amplifie l’aire de l’intelligence car elle relativise toutes les autres forces dans le monde, des forces qui sous tous les régimes réduisent aisément l’homme en servitude et en esclavage. Et c’est aussi pourquoi Israël va à contrecourant de ce courant qui absolutise une réalité relative. Israël renverse tous les faux dieux. L’idolâtrie sous toutes ses formes (et elle ne cesse de se diversifier dans notre monde moderne) est renversée par Israël qui balaie le relatif (tant de faux dieux !) pour l’absolu et sa liberté. Le strict monothéisme d’Israël embrasse l’humanité.

Le cycle de l’Exode est confus. Et il est difficile de démêler l’histoire de la poésie ; mais une chose est parfaitement claire : la manière dont le futur peuple d’Israël s’est compris lui-même. Il y a la Promesse aux Patriarches et l’Alliance avec Abraham, soit le souvenir d’une libération du peuple de la servitude d’Égypte, un souvenir sans cesse reconsidéré, sans cesse approfondi. Israël a compris sa naissance en termes d’élection, de salut et de libération attribués à Yahvé. La foi en Yahvé qui a fait sortir Israël d’Égypte et une profession de foi fondatrice d’Israël qui accompagne le quotidien de tout Juif croyant. Israël se comprend donc comme le peuple libéré par Dieu et choisi par Dieu.

Un mot au sujet de l’élection d’Israël, trop souvent mal comprise par les non-Juifs et utilisée à des fins de dénonciation : 1. L’élection d’Israël n’est pas un choix des Juifs eux-mêmes ; elle relève du seul agir de Dieu. 2. Cette élection signifie pour Israël une responsabilité particulière qu’il doit assumer en accomplissant dans l’obéissance les stipulations de l’Alliance, sans orgueil et sans arrogance.

Qu’est-ce qui se cache derrière le cycle du Sinaï, derrière les récits de la théologie de Yahvé, le Décalogue et l’alliance ? Historiquement, rien de certain. Et tout d’abord, nous ne savons rien sur le lieu de la révélation de Dieu. Le « mont Sinaï » situé dans la péninsule du Sinaï n’est pas ce lieu – mais qu’importe ! Quelque part sur une montagne s’est instaurée une relation particulière entre Yahvé et son peuple, une relation qui s’est établie entre la sortie d’Égypte et l’entrée en terre de Canaan – j’évite autant que possible d’employer le mot « Palestine », ce qui n’est pas toujours aisé, ce mot ayant été élaboré dans un but politique et punitif par les Romains, au IIe siècle de notre ère.

Cette expérience de Dieu n’a probablement pas été comprise explicitement comme « alliance » ; néanmoins, cette expérience de l’Exode et du Sinaï fonde ce qui sera désigné Alliance, une réalité qui existait avant qu’elle ne soit formalisée par ce concept – voir le mot hébreu berit, un terme juridique qui deviendra le concept central d’une théologie de l’Alliance, un pacte exclusif et indissoluble obligeant les deux parties, soit d’un côté Yahvé et de l’autre le peuple, tout un peuple qui passe manifestement avant l’individu. Berit, soit un don de l’Alliance par Dieu auquel répond l’engagement du peuple dans cette Alliance. Berit et Tora vont de pair.

Et c’est peu à peu que le système présenté par Moïse au peuple s’est peu à peu étoffé, un système auquel Moïse ne pouvait probablement guère penser, un système fait de commandements et d’interdictions, réglant toute la vie du peuple et de l’individu.

L’installation des Israélites en Palestine s’est faite sur une terre déjà habitée, avec populations mêlées, Cananéens sémites et Philistins surtout. Cette « prise du pays » s’est probablement faite suivant un processus long et complexe (XIIème – XIème siècle et peut-être même XIIIème siècle). Aucune autre période de l’histoire d’Israël n’est aussi discutée entre spécialistes, et différents modèles sont proposés.

Moïse, une figure pleinement prophétique en laquelle les trois religions abrahamiques reconnaissent leur deuxième grande figure normative. Il se situe dans la ligne des anciens prophètes charismatiques du royaume du Nord (Élie, Élisée, Osée). Pour Moïse, l’absolu n’est pas un centre (comme il l’est pour les sages d’Extrême-Orient) mais un horizon. Pour Moïse, l’absolu n’est pas l’illumination du Bouddha, un nirvana, il n’est pas non plus l’un, pur et infini du Brahman. Pour Moïse, Dieu est un grand partenaire personnel et mystérieux non sans ressemblance avec l’homme. Moïse est un prophète dans la ligne de foi et d’espérance du Proche-Orient sémitique. L’homme est placé devant Dieu, Dieu avec lequel il dialogue, devant lequel il a une certaine responsabilité à assumer et dont la volonté lui dicte des devoirs. Il s’agit d’un rapport personnel en vue d’une mission déterminée. Moïse est l’homme qui lie ceux qu’il conduit à la foi confiante ; il devient ainsi l’initiateur de l’Exode, de la sortie d’Égypte et de la traversée du désert. Le prophète (dont Moïse est le prototype) est un lutteur qui sans cesse s’extrait du découragement pour retrouver le courage de vivre ; et c’est bien ce que l’histoire d’Israël (le peuple d’Israël et Eretz Israël) nous montre tant au passé qu’au présent. Moïse est le seul dans la Bible hébraïque à qui Dieu s’est directement adressé. Il est après Abraham le deuxième représentant des religions prophétiques. Moïse reste une figure centrale du judaïsme post-biblique.

Tout le Pentateuque devient Tora, « la Tora de Moïse ». Tout le Pentateuque est à présent considéré comme ayant été révélé par Dieu à Moïse. On rattache même à Moïse la Tora écrite mais aussi la Tora orale, ses innombrables lois et usages. Le Moïse de l’Exode, de la sortie d’Égypte et de la traversée du désert devient garant de la tradition de la continuité.

Dans le Deuxième Testament, Moïse est tenu en haute estime mais Jésus prend peu à peu le dessus. Je passe sur une énumération et me contenterai de signaler que dans l’Évangile de Matthieu, le « Sermon sur la montagne » doit surpasser le don de la Loi sur le mont Sinaï. Moïse est également hautement respecté dans l’islam où il a prédit la venue de Muhammad, le dernier et le plus grand des prophètes qui a promulgué la loi de Moïse, et d’une manière non frelatée, contrairement à ce qu’en ont fait les Juifs et les chrétiens.

La foi juive établit une relation privilégiée entre le peuple d’Israël et Yahvé qui n’est jamais considéré isolément mais en rapport avec le peuple qu’Il s’est choisi ; et ce peuple inclut le pays promis par Lui, le peuple et le pays étant scellés par l’Alliance conclue avec Lui.

Nous l’avons dit, la prise de possession du pays qui sera Eretz Israel est le problème le plus difficile à résoudre de toute l’histoire d’Israël. Les spécialistes ne s’accordent que sur un point : elle n’a pas été le fait d’une « guerre éclair » et trois modèles sont proposés. 1. Le modèle de la conquête avec immigration par vagues, un modèle aujourd’hui abandonné. 2. Le modèle de l’immigration avec infiltration progressive. 3. Le modèle du bouleversement social. La prise de possession du pays n’est plus celle de nomades venus de l’extérieur mais d’un processus d’évolution de la population, à l’intérieur même du territoire, à l’époque du bronze tardif. Plusieurs modèles sociologiques sont proposés.

Que disent les récits bibliques ? Il y est sans cesse question de nomades venus du désert. Ces récits reprennent nombre de traditions très anciennes et elles ne sont pas moins fiables que les découvertes de l’archéologie. Un groupe d’immigrés venu d’Égypte aurait été l’initiateur – le catalyseur – de ce bouleversement social, un groupe qui croyait en Yahvé et porteur d’une tradition de sortie d’Égypte, d’une traversée de la mer des Joncs et d’un pacte d’Alliance dans le Sinaï. Il est certain que la croyance en Yahvé a joué un rôle important dans ce changement social et dès les débuts de la formation de ce peuple. Qu’Israël soit issu du désert ne repose pas sur une invention – et d’abord, pourquoi une telle invention ? Arrivé dans un pays qui deviendra Eretz Israel, ce peuple nomade et en voie de sédentarisation se constitue en fonction de données régionales en tribus d’Israël. Et sur cette terre, la différence entre religion cananéenne et religion israélite se dessine sans tarder.

On ne comprend rien au tout début de la société israélienne si on ne lie pas ces deux entités que sont Yahvé et Israël, soit le peuple et le pays. Nous ne sommes plus dans la structure générale d’autres religions des Sémites occidentaux, « un dieu, un roi, un pays » mais « un dieu, un peuple, un pays ». Il ne s’agit en rien d’un monothéisme abstrait mais toujours d’un Dieu tourné vers le peuple. Julius Wellhausen (l’un des plus grands connaisseurs de la Bible hébraïque) définit ainsi la religion israélite : « À l’époque de Moïse, des familles et des tribus apparentées ont constitué, par nécessité, le peuple d’Israël, qui s’est élevé au-dessus d’elles ; cette unité nouvelle a été sanctifiée par Yahvé qui existait déjà, mais qui se met maintenant à la tête de ce peuple. Yahvé le Dieu d’Israël, Israël le peuple de Yahvé : c’est là le début et le principe durable de l’histoire politico-religieuse ultérieure. »

Pour comprendre la relation qui unit Yahvé à son peuple, la catégorie d’alliance qui inclut la souveraineté de Dieu et la communauté de Dieu convient autrement mieux que la royauté. Cette alliance repose sur la réciprocité et non sur le concept unilatéral de souveraineté. Ainsi, des familles, des clans et des tribus israélites s’unissent et finissent par s’envisager comme une unité ethnique et religieuse avant même la constitution de l’État. La foi commune active l’union politique et inversement. Des expériences toujours nouvelles et des souvenirs toujours augmentés achèvent de souder ce peuple sous le regard de Yahvé, de l’Alliance.

Quelle forme cette communauté a-t-elle prise après son installation ? Il est possible qu’à une époque où politique et religion n’étaient guère séparables, des données régionales, politiques et religieuses aient pu jouer un rôle conjointement, la foi en Yahvé jouant un rôle de premier plan. La fédération israélite est désignée dans le chant de Deborah comme « peuple de Yahvé ».

Redisons-le, c’est sur cette foi en Yahvé que repose la conscience qu’a Israël d’être le peuple de Yahvé. Israël était alors une fédération assez distendue de tribus, sans monarchie, sans fonctionnaire et sans armée de métier. En ce XIIème-XIème siècle, Israël est une communauté tribale, non étatique donc. Il est bien question d’un pays mais sans frontière définie, sans unité nationale, sans sommet monarchique, contrairement à ce que rapportent des projections rétrospectives. Des indices laissent penser que cette unité ne s’est pas faite sans résistance et qu’elle s’est en grande partie imposée au nom de la souveraineté « théocratique » de Yahvé.

L’idée de royauté fait toutefois son chemin. En terme religieux, elle est concédée par Yahvé – sous la pression du peuple –, elle au service de Yahvé. Saül devient le premier roi (1012-1004). Il s’agit plus d’un chiefdom que d’un kingdom, soit une royauté sur un peuple (constitué de plusieurs tribus) qui n’a pas encore de caractère territorial, mais qui a un caractère national. Saül est moins le roi d’Israël que le roi des Israélites. Il est avant tout le roi de l’armée à qui revient le haut commandement sur les troupes des tribus.

 

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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