Je me retrouve une fois encore en compagnie de Vladimir Jankélévitch, un homme que je lis depuis toujours avec plaisir, avec délice même. J’ai entre les mains « La conscience juive » (Éditions de L’Herne, 2023). J’ai commencé à lire cet auteur au cours de mes années d’études, à Paris. J’ai repris sa lecture au cours d’une marche en Pologne (« Pardonnez ? ») puis lorsque je suis devenu toulousain pour quatre ans, au début des années 1990, Toulouse qui occupe une place importante dans la vie de ce philosophe.
Quelques mots sur Vladimir Jankélévitch et Toulouse. Avant la guerre, il enseigne la philosophie dans des lycées et universités de province, notamment à l’Université de Toulouse. C’est à Toulouse, en 1940, qu’il subit l’antisémitisme d’État du régime de Vichy. Interdit d’enseigner, il refuse de s’exiler alors qu’il en a encore la possibilité et il s’engage activement dans la Résistance, dans la région toulousaine, et dès 1941. L’expérience toulousaine et les années de clandestinité marquent profondément sa philosophie morale. Et à ce propos, je mets en lien « Vladimir Jankélévitch à Toulouse. 1940-1945. Une parenthèse inoubliable. La guerre », de Françoise Schwab, auteure de la préface au livre que je vais présenter ;
https://shs.cairn.info/revue-cites-2017-2-page-105?lang=fr
Dans cette préface, j’apprends que Vladimir Jankélévitch vécut 1 quai aux Fleurs, à Paris, au premier étage, tandis qu’Edmond Fleg vivait au quatrième.
Des Juifs d’une génération (outre Vladimir Jankélévitch, Emmanuel Levinas, Jean Wahl et André Neher) s’efforcent de répondre à la question : l’homme juif existe-t-il ? Y a-t-il une identité juive ? Vladimir Jankélévitch interroge donc la conscience juive. « Comment définir quelque chose dont l’essence est d’être indéfinissable ? » Et comment rendre sensible l’altérité juive, l’altérité de l’être juif ? Comme pour tant d’autres, c’est la guerre qui va lui révéler de son judaïsme. Plus récemment, le 7 octobre a eu le même effet sur un grand nombre de Juifs. Vladimir Jankélévitch nous dit par ailleurs : « Le fait d’être juif ne tient à aucun signe particulier, mais à toutes choses en général ; il tient quelque chose qui n’est rien, et qui demeure irréductible à l’analyse. » Il ne s’agit pas pour autant de se complaire dans le romantisme d’une conscience déchirée mais d’envisager l’obstacle comme un stimulant, un point de vue qui fait progresser le judaïsme.
Vladimir Jankélévitch met en garde contre la tentation de ne vouloir se distinguer en rien des peuples majoritaires dans le but de ne pas attirer l’attention. Mais cette volonté de ressembler en active une autre, celle de dissembler par remord d’avoir voulu échapper à la spécificité juive. Et méfions-nous de la psychologie bon marché : mon judaïsme ne tient nullement à l’antisémitisme, nous dit-il : « Je dirais qu’à la fois je suis juif parce qu’il y a des antisémites et qu’en même temps, il y a des antisémites parce qu’il y a des Juifs. »
Autre caractéristique du judaïsme, l’esprit de mouvement – et je pourrais à ce propos en revenir aux prophètes d’Israël. Le Juif est le prototype de l’exilé. Il est universel et donc double. Il est toujours ailleurs, pris par le rapport entre Israël et la Diaspora, entre un Israël séculier et la Jérusalem messianique. Vladimir Jankékévitch insiste sur le fait qu’Israël donne aux Juifs la conscience d’eux-mêmes, leur mauvaise conscience. Il aimerait prendre part à la vie du pays. Il se veut juif de la Diaspora mais, fidèle à Israël, il juge que ce dualisme est « une polarité vivifiante qui électrise la conscience juive. »
Le judaïsme, problème intérieur.
Vladimir Jankélévitch revient d’Israël, un voyage qui loin de l’apaiser a activé un questionnement et des contradictions. Il est juif de la Diaspora, il aime Israël mais il n’est pas israélien ; les Israéliens, eux, ont « une solution en acte aux problèmes que peuvent se poser les Juifs de la Diaspora. » Et, avec son ironie fine et légère, il fait remarquer qu’aller parler des difficultés de Franz Kafka dans un kibboutz du Néguev, c’est un peu comme si l’on allait parler des problèmes métaphysiques d’Aliocha Karamazov dans un kolkhoze d’Union soviétique.
En Israël, Vladimir Jankélévitch se tient à distance de ce qu’il observe, mais il comprend avec une parfaite netteté cette « altérité constitutionnelle qui est propre aux Juifs », quelque chose d’indéfinissable qui ne s’efface ni par la naturalisation ni par la conversion. Le Juif jamais absolument présent, toujours absent d’une manière ou d’une autre. Comment rendre intelligible cette altérité ? Certes, personne ne tient dans les définitions qui lui sont accolées, tout homme est au-delà de soi, qu’il soit juif ou non. Mais l’homme juif est deux fois au-delà de lui-même. Ce pouvoir de s’absenter de lui-même et d’être un autre le fait deux fois homme, deux fois plus humain. Ce supplément d’altérité que porte l’être juif tient au fait qu’il échappe à toute définition. Le non-Juif ne doit pas limiter le Juif au fait juif ; cette limitation est une des marques de l’antisémitisme ; les Juifs ne peuvent être enfermés dans le judaïsme ou, tout au moins, être limités par le judaïsme. Les antisémites ignorent l’essence du judaïsme. Les antisémites « nous refusent la marque essentielle de l’esprit juif qui est de ne pas être seulement juif », autrement dit « de n’être pas seulement nous-mêmes. » Par ailleurs, ne tenir aucun compte de cette spécificité juive, c’est porter atteinte à la vérité, tout simplement. Ainsi, ces deux vérités (incomplètes) se renvoient l’une à l’autre, sans trêve : le fait d’être juif « comporte quelques signes différentiels » mais ce fait n’enferme pas le Juif qui est aussi quelqu’un d’autre. Cet impalpable ne tient ni à la religion, ni à la race, ni à la nationalité. Il y a comme un décalage subtil que tout Juif éprouve avec plus ou moins de netteté. Même les Juifs qui ignorent tout du judaïsme ne peuvent se considérer français (pour prendre un exemple) comme les autres. Cette complication ne vient pas du « faire » mais de l’« être », et c’est elle qui les empêche d’être à cent pour cent français (pour prendre un exemple), ce qui ajoute à la difficulté d’être. Et, ce disant, nous ne visons pas l’être (qui ne comporte aucun effort, les légumes sont) mais les modes de l’être, les façons d’être. Autrement dit, là où il n’y a de difficulté pour personne, il peut y en avoir pour le Juif ; et là où il y a des difficultés pour tous, les difficultés du Juif sont encore plus grandes, « c’est un je-ne-sais-quoi qui majore la difficulté d’être ». Les difficultés sont affectées pour les Juifs d’un coefficient d’aggravation.
Le Juif a une maladie a priori, un handicap dès le départ, et avant même le départ. Il est frappé pour ce qu’il est, même s’il est tenté de renier son être. C’est son être qui est frappé et non son faire. Et c’est cette complication ontologique qui conduit à la haine que suscite le Juif et aux difficultés particulières qu’il doit affronter. Cette complication ambiguë et douteuse suscite des sentiments ambigus et douteux : faut-il effacer ou conserver la différence (périlleuse), cette différence qui est aussi dignité ? « Désirer à la fois être le même et un autre, ce sont là des traits universellement humains. Tout homme est d’abord lui-même et devient perpétuellement autre par le devenir qui l’altère. Mais chez le Juif, ce n’est pas seulement le devenir commun à tous les hommes qui fait du même un autre, c’est le même qui, au même moment, désire à la fois être le même que les autres et un autre que tous les autres, et s’absorber en même temps dans cette double quête. »
Cette contradiction inhérente au fait juif, au fait d’être juif, amène le soupçon du double jeu, l’accusation de manger à deux râteliers. Il y a une insatisfaction juive, une insatisfaction qui va à contre-courant des majorités. Prenons le cas de la double nationalité. On peut à la fois être français et israélien, soit membre de deux États, mais être juif et français (pour prendre un exemple) relève d’une exigence bien plus périlleuse. Car le judaïsme complique tout, il est « une exigence déraisonnable qui concerne tout l’être ». Cette idée de Juif français est reposante aussi longtemps qu’on ne l’approfondit pas. Les Juifs incarnent le principe d’autre chose, une altérité, le refus de la définition – qui limite nécessairement. Ils sont eux-mêmes autres qu’eux-mêmes, ils ne sont pas qu’eux-mêmes et, de ce fait, ils représentent un principe fécond d’ouverture et de mouvement. Les Juifs échappent à eux-mêmes par le mouvement, et cette mobilité est vitale pour tous, Juifs et non-Juifs.
Vladimir Jankékévitch nous invite à ne pas envisager l’antisémitisme comme un simple racisme. L’antisémitisme n’a pas ce sentiment de supériorité qu’éprouve le raciste. Le sentiment de supériorité du non-Juif envers le Juif masque un sentiment d’infériorité par rapport à l’ouverture et au mouvement auxquels invitent les Juifs, le plus souvent implicitement et comme malgré eux. Cette jalousie secrète « des peuples majoritaires pour le peuple subtil, industrieux, laborieux et malheureux » a une composition particulièrement complexe qui dépasse par sa complexité même et ses contradictions le simple racisme ; et il ne s’agit en aucun cas de présenter l’antisémitisme comme plus condamnable que le racisme. Disons simplement que le racisme est d’une constitution grossière. L’antisémitisme quant à lui est souvent impalpable et tend volontiers vers la mystique. « Le sentiment du non-Juif pour le Juif vise celui qui est à la fois semblable et dissemblable », rien à voir avec la couleur de la peau par exemple. Et Vladimir Jankélévitch pose la question : pourquoi suis-je allé en Israël ? Pourquoi parler du judaïsme qui est presque absent de mes préoccupations quotidiennes et absent de mon enseignement ?
L’État d’Israël est en apparence un État comme les autres, mais il est porteur du judaïsme, et dans l’idéal judaïque loge une tension qui fait de cet État un État pas tout à fait comme les autres, avec cette Diaspora qui ne ressemble en rien aux autres diasporas. Cet État « maintient partout et en tout lieu le principe inquiétant de la spiritualité, de la déraison, de la contradiction », et ce principe est une sollicitation à chercher toujours ailleurs, un vecteur tendu vers l’infini.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis