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Des moments de l’histoire juive – VI/XVI

« Pour la plupart des racistes allemands et autrichiens, ce qui semblait être le caractère inquiétant, voire menaçant des Juifs ne résidait plus dans leurs différences, mais dans leurs ressemblances avec eux. L’“altérité” juive devint d’autant plus inquiétante aux yeux des antisémites qu’elle était plus diluée, plus adaptable, plus mouvante et capable de brouiller les frontières. » Pierre-André Taguieff

« Si les Juifs ou les « sionistes » peuvent constituer l’objet d’une haine absolue, c’est parce qu’ils sont perçus comme les « fils du diable », invention de la culture chrétienne désormais mondialement diffusée. » Pierre-André Taguieff

« L’antisémitisme est une conception du monde manichéiste et primitive où la haine du Juif prend place à titre de grand mythe explicatif. » Pierre-André Taguieff

 

Notes prises au cours de la lecture de « Au nom de l’autre. Réflexions sur l’antisémitisme qui vient » d’Alain Finkielkraut :

Le nazisme a déshonoré l’antisémitisme ainsi que l’a écrit Georges Bernanos. Être antisémite semblait ne plus jamais devoir être de mise. Mais non ! L’antisémitisme multiplie même ses manifestations. Je précise que ce petit essai a vingt ans (2003) et que sur ce point les choses n’ont fait qu’empirer. Les Juifs sont inquiets. Ils savent depuis toujours que sur cette question au moins le passé n’est jamais dépassé, que le refoulé est de retour. Mais si l’antisémitisme a une longue, très longue histoire en Europe, et qu’il plonge ses racines en profondeur et dans une prolifération folle, ce qui arrive aujourd’hui ne doit pas être rabattu sur ce qui est arrivé. Le pessimisme ne doit pas inciter à la paresse car l’absence d’illusions ne permet pas nécessairement d’accéder à plus de lucidité et « même les mauvaises nouvelles peuvent être nouvelles ».

Sous le choc du nazisme, l’Europe a voulu se délester d’elle-même ; elle n’a cessé de répéter : « Plus jamais ça ». Et dans ce ça entre aussi Auschwitz, nom générique à sa manière, Auschwitz qui par ses dimensions, son fonctionnement avec ses trois camps, et le nombre de ses victimes est devenu très vite le symbole même de la Shoah et peut-être même son synonyme. Mais pourquoi la Shoah ? (Alain Finkielkraut fait usage du mot « Holocauste », très employé il y a une vingtaine d’années et à présent tombé en désuétude.) Mais pourquoi la Shoah plus qu’un autre meurtre de masse, car ils ne manquent pas ces meurtres, surtout aux époques modernes ? Parce que c’est l’homme quel qu’il soit – n’importe qui, le premier venu – qui a été atteint par le droit que s’est attribué la race des Seigneurs à purifier le monde de peuples jugés nuisibles. « Le credo criminel des nazis, et lui seul, a explicitement pris pour cible l’humanité universelle ». Je me permets d’ajouter à cette juste remarque d’Alain Finkielkraut (qui à ce propos cite Jürgen Habermas qui va dans un même sens) que si les nazis ont pris pour cible l’humanité universelle, au centre, à l’extrême centre de cette cible se trouvaient les Juifs. Et ce n’est pas un hasard.

Alain Finkielkraut rappelle à tout hasard qui la Shoah a bien eu lieu en Europe et que la Solution finale à la question juive (Die Endlösung der Judenfrage) est un produit de sa civilisation qui déborde largement les frontières de l’Allemagne. Certes, l’Europe a combattu le nazisme (avec l’aide d’autres puissances, dont les États-Unis) mais le nazisme est bien européen. L’Europe d’aujourd’hui se bat contre ses fantômes. « Plus jamais ça » ou « Le fascisme ne passera pas » ne cesse-t-on de répéter comme autant de mantras. Fort bien, mais le fascisme (pour lequel j’éprouve la plus profonde aversion, qu’on se rassure) n’est pas le nazisme ; par ailleurs il a été l’un des mots les plus utilisés par le système stalinien pour attaquer et condamner tous ceux qu’il voulait réduire. Il a fait preuve de sa redoutable efficacité, une efficacité toujours active. Aujourd’hui encore, et un peu partout, on l’assène à tout-va. Celle ou celui qui se voit traité de fasciste n’a plus qu’à se taire et s’accroupir dans un trou à ordures.

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Les Juifs eurent à répondre de la corruption de l’identité nationale dans bien des pays d’Europe dont la France. Ce numéro a cessé, on est passé à un autre numéro : les Juifs sont accusés de tourmenter les Palestiniens On reprochait aux Juifs leur vocation cosmopolite (ou internationaliste) ; à présent, on l’exalte et on leur reproche de tomber dans l’idolâtrie et la sanctification du Lieu (Israël) quand le monde éclairé se convertit en masse au trans-frontiérisme et à l’errance.

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J’admire Raymond Aron depuis que j’ai commencé à le lire à l’âge de quinze-seize ans. A cette admiration s’est ajoutée au fil du temps une profonde tendresse. Oui, Raymond Aron est un penseur attachant – à moins que l’on soit aveuglé par des principes idéologiques. Je le lis toujours avec un même plaisir et depuis quelque temps, je visionne des films mis en ligne (souvent par l’Institut National de l’Audiovisuel, I.N.A.) où on peut le voir et l’écouter s’exprimer. Son intelligence est portée par une ironie douce qu’il s’applique volontiers. Je ne me suis pas d’emblée intéressé aux rapports de Raymond Aron au fait juif, et d’abord parce que ce fait ne m’a pas semblé central dans sa pensée.

Quelques mots à ce sujet. Raymond Aron ne reçoit aucune éducation religieuse ainsi qu’il l’écrit dans « Mémoires. Cinquante ans de réflexion politique », paru en 1983. Dans la France de son enfance (le lycée) et de sa jeunesse (l’École normale), il n’a pas à souffrir de l’antisémitisme. « Le choc hitlérien ranima ma conscience juive, la conscience que j’appartenais à un groupe (ou à un peuple ou à une internationale) que l’on appelle les Juifs. » De 1930 à 1933, il est en Allemagne, Cologne puis Berlin. Il écoute Joseph Goebbels qui parle un allemand de qualité (ainsi qu’il le dit) et Adolf Hitler qui parle un allemand épouvantable et provoque en lui « immédiatement une espèce de peur et d’horreur ». En arrivant en Allemagne, sa conscience d’être juif est presque inexistante mais dès le début de ce séjour allemand, il commence vraiment à se présenter comme juif. A Londres il dit ne pas avoir su que des millions de Juifs étaient exterminés, mais il confesse : « Je suis tenté aujourd’hui de penser que c’était encore une forme de confort émotionnel », et il ajoute : « Si je suis sévère pour moi-même, je dirai que j’aurais pu le savoir si je l’avais voulu ». Il regrette de ne pas avoir été plus enthousiasmé par la naissance de l’État d’Israël en 1948. La guerre des Six-Jours le bouleverse et c’est peu à peu que l’existence d’Israël se met à le préoccuper. Il se dit « ami d’Israël mais non pas un sioniste, non pas un Israélien mais un Français ». Suite à la guerre des Six-Jours, il écrit : « Si les grandes puissances, selon le calcul froid de leurs intérêts, laissent détruire le petit État qui n’est pas le mien, ce crime, modeste à l’échelle du nombre, m’enlèverait la force de vivre ».

La déclaration du général de Gaulle au cours de la conférence de presse du 27 novembre 1967 le choque. Il est convaincu que le général de Gaulle n’est pas antisémite, mais il lui reproche de s’être abaissé parce qu’il voulait porter un coup bas. Le temps du mépris et du soupçon revenait.

Raymond Aron se présente comme un Juif assimilé. Les défaites de Waterloo et de Sedan l’émeuvent plus que la destruction du Temple. Adolf Hitler lui a révélé son judaïsme et assumer son judaïsme revient pour lui à ne jamais le dissimuler. Être juif « n’est ni infamant ni glorieux » et ayant survécu à la Shoah, il estime ne pas avoir le droit d’accuser l’humanité, pas plus que ne le ferait un homme de cœur et quel qu’il soit. D’abord citoyen français et d’abord attaché à la France, il déclare « ne pas renier l’appartenance à une communauté, lointaine et longtemps presque abstraite, la mienne, aussi longtemps que la cruauté ou les passions des hommes l’exposeraient aux persécutions. »

Je n’entrerai pas dans les détails de la question de la « double appartenance » et le jugement que Raymond Aron porte sur elle. Sa position est parfaitement respectable mais elle a vieilli et je ne la partage pas lorsqu’il écrit : « Du moment que je suis un citoyen français, ma critique politique, je la fais en tant que français et non pas en tant que juif ». Les temps ont bien changé depuis l’époque où il écrivait ces lignes, la société et la population françaises ont bien changé. En France, le déclin de l’antisémitisme traditionnel, la montée de l’antisémitisme musulman (principalement arabo-musulman) et de l’antisémitisme d’extrême-gauche sont marqués, ce dernier s’employant à se masquer sous l’antisionisme. Pierre-André Taguieff évoque un « antisionisme radical et démonologique », noyau dur d’une « nouvelle judéophobie » où les Juifs ne sont plus diabolisés en tant que Sémites mais en tant que sionistes. Les Juifs ne sont plus une race ennemie mais un peuple raciste, ce qui permet à ces nouveaux Inquisiteurs de se présenter dans leur combat contre les Juifs comme des antiracistes ou des antifascistes dressés contre les sionistes occupés à opprimer et massacrer les Palestiniens. Raymond Aron n’a pas vraiment eu à subir cette propagande aujourd’hui très active où l’antiracisme est mis au service de la judéophobie afin de rayer de la carte l’État d’Israël par un processus visant à délégitimer et criminaliser cet État en commençant par mettre en œuvre tout un lexique et toute une syntaxe qui doivent beaucoup aux officines staliniennes.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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