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 Antônio José da Silva (o Judeu), une victime de l’Inquisition.

 

Antônio José da Silva, figure majeure des lettres portugaises, est probablement la plus célèbre des victimes de l’Inquisition au Portugal. Le 18 octobre 1739, à l’âge de trente-trois ans, il disparaissait dans les flammes.

Antônio José da Silva, surnommé O Judeu, « le Juif », a élevé le genre comique au théâtre à un degré jusqu’alors inconnu dans le pays où il restait un divertissement plutôt lourdingue. Mais, surtout, ses pièces faisaient rire le peuple et c’est probablement la raison pour laquelle le Santo Oficio décida de le neutraliser. Le rire rendait moins terrible ces spectacles publics organisés par l’Inquisition et selon un cérémonial imposant, les Autos-de-Fé. Il fallait en finir avec cet impertinent qui avec l’arme de l’ironie mettait en danger l’appareil de la répression. Il fallait en finir et monter un dossier contre celui qui fonçait dans la brèche ouverte par Gil Vicente et l’élargissait.

Antônio José da Silva naît à Rio de Janeiro, le 8 mai 1705, dans une famille de Juifs contraints à la conversion et envoyés coloniser les territoires d’outremer récemment découverts. La parentèle d’Antônio José appartient à la bourgeoisie, avec avocats, médecins, négociants et rentiers, une raison supplémentaire pour que l’Inquisition s’intéresse à elle, l’Inquisition qui sait capter les biens de ceux qui tombent dans ses griffes.

 

 

Le 10 octobre 1712 – Antônio José n’a que sept ans –, des agents du Santo Oficio font irruption dans la demeure familiale pour arrêter sa mère, Dona Lourença Coutinho, accusée de judaïser. Elle est transportée au Portugal. La famille quitte Rio de Janeiro pour Lisbonne dans l’espoir de retrouver Dona Lourença Coutinho. Antônio José débarque dans la capitale portugaise en 1713 en compagnie de son père, João Mendes da Silva, et de ses deux frères, plus âgés que lui, André et Balthazar. Le père reprend son métier d’avocat. Sa mère est relâchée après avoir été reconciliada, pour reprendre la terminologie inquisitoriale.

Les années passent. Antônio José étudie le droit à l’université de Coimbra. Il écrit une satire. Dona Lourença Coutinho est arrêtée une deuxième fois, le 8 août 1726, avec  son fils Antônio José qui a vingt-et-un an. Le 16 août suivant, l’interrogatoire commence sous l’autorité de l’inquisiteur João Alves Soares. Les comptes-rendus de ces procès ont été conservés dans l’Archivo Nacional da Torre do Tombo, à Lisbonne. Ils permettent de suivre en filigrane la vie d’Antônio José. Le Santo Oficio consignait tout avec une minutie maladive, pourrait-on dire ; ainsi ses archives (immenses) constituent-elles une source d’information des plus précieuses. D’après l’opuscule de Theophilo Braga, « O Martyr da Inquisição portuguesa, Antônio José da Silva (O Judeu) », publié à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, nous apprenons que l’inquisiteur commence par s’intéresser aux biens que possède Antônio José qui répond simplement qu’étant encore à la charge de sa famille, il n’a guère que ses vêtements. Mais l’accusation de judaïser constitue la superstructure de ce procès ; c’est par elle que cet homme dont l’ironie est jugée particulièrement dangereuse peut être définitivement neutralisé.

Sous la torture, il « avoue » qu’en 1721 il est revenu au judaïsme sous l’influence de sa tante Dona Esperança. On l’accuse d’avoir voulu à son tour détourner des proches de la foi chrétienne, parmi lesquels un cousin, João Thomaz, étudiant en médecine, qui est incarcéré. Le 22 août, Antônio José est déclaré « hereje, ficto, falso, confitente, diminuto e impenitente ». Il est interrogé tout au long du mois de septembre 1726. Le 23 septembre, il est torturé. Il participe à l’Auto-de-Fé du 15 octobre 1726, en l’église de São Domingos, avec obligation de subir une rééducation – com a condição de ser doutrinado. Sa mère, Dona Lourança Coutinho, est toujours en prison. Elle y restera deux années avant d’être mise au secret le 12 mai 1728. Le 3 septembre 1729, elle sera torturée avant de participer à l’Auto-de-Fé du 16 octobre de la même année.

Entre 1727 et 1733, Antônio José poursuit des études de droit à Coimbra puis il se rend à Lisbonne où il exerce la profession d’avocat dans le bureau de son père. Antônio José s’éprend de sa cousine, Leonor Maria de Carvalho, originaire de Covilhã et fille de négociant. Elle aussi avait été incarcérée par l’Inquisition sous le prétexte qu’elle judaïsait avant d’être reconciliada au cours d’un Auto-da-Fé, le 26 janvier 1727, en l’église de São Pedro de Valladolid. Antônio José et sa cousine se marient en 1734 (ou 1735). Elle a vingt-deux ou vingt-trois ans et serait née en 1712. La mère de Leonor Maria de Carvalho, Anna Henriques, meurt sur le bûcher. Ces circonstances dramatiques activent la rage d’écrire d’Antônio José.

 

 

Avant de s’établir à Lisbonne, Antônio José subit l’influence des représentations théâtrales au sein de l’Université où les Jésuites encouragent la tragicomédie. A Lisbonne, l’hôpital de Todos os Santos qui jouit alors du privilège exclusif de présenter des comédies congédie le célèbre acteur Antônio Rodrigues et sa compagnie dans l’espoir d’attirer le comique Joseph Garcés et sa compagnie alors à Valencia. Mais ils ne viennent pas et le théâtre portugais, alors porté par des acteurs espagnols, se trouve livré à lui-même et les impresarios doivent puiser dans les autos du XVIIe siècle.

Avant 1733, Antônio José écrit plusieurs comédies, « El Prodígio de Amarante São Gonçalo », « Amor vencido de amor » et « Os amantes de Escabech ». Au mois d’octobre 1733, dans le Teatro do Bairro Alto, Antônio José présente « Vida do grande Dom Quixote de la Mancha e do gordo Sancho Pança » dans lequel, entre autres influences, on peut noter clairement celle de l’opéra italien (joué à la cour de Dom João V et au Teatro do Largo da Trindade) et des modinhas brasileiras, souvenirs de ses années d’enfance. Ci-joint, une modinha brasileira du XVIIIe siècle :

https://www.youtube.com/watch?v=RnZd6zHAuzc

C’est la première fois que l’histoire de Don Quijote est adaptée et jouée au théâtre. Il s’agit d’une satire des mœurs et coutumes du XVIIIe, son siècle. C’est une pièce à l’ironie fine, allusive, dirigée contre D. João V, un roi particulièrement emberlificoté avec l’Église, un point sur lequel revient l’auteur du document qui me guide. Je rappelle que Teófilo Braga (1843-1924) est un intellectuel à la production aussi ample que variée qui a occupé d’importantes fonctions publiques, notamment en tant que président du Governo Provisório da Répública Portuguesa issu de la Revolução du 5 de Outubro de 1910. Dans sa vaste production littéraire qui aborde des genres très variés, on retiendra une volumineuse « História do Teatro Português » où il est bien sûr question de Gil Vicente et d’Antônio José da Silva.

Avec cette comédie, le Roi et l’Église se sentent attaqués : l’auteur a ouvert une brèche dans une chasse-gardée. Il y dénonce la justice telle qu’elle est pratiquée, et toujours avec finesse, ce qui n’empêche pas les gens du peuple de comprendre, d’autant plus que la lassitude du despotisme royal (de D. Pedro II et son fils D. João V) est grande. Antônio José est d’autant plus habileté à dénoncer la justice que sa famille et lui-même ont eu à en souffrir depuis 1713, et terriblement. En 1774, « O Grande Governador da Ilha dos Lagartos » (extrait de « Vida do grande Dom Quixote de la Mancha e do gordo Sancho Pança ») est imprimé et proposé à la vente sous la forme d’un entremez (soit une pièce comique, courte et généralement d’un acte) qui intègre ainsi l’immense production des folhetes de cordel à laquelle avait participé Gil Vicente. Au cours de sa première représentation, au Teatro du Bairro Alto, on comprend qu’Antônio José poursuit dans la direction tracée par Gil Vicente et l’amplifie. Mais si l’un était mort de sa belle mort, l’autre allait périr sur le bûcher.

 

 

Antônio José est marié. Il exerce sa profession d’avocat tout en écrivant, ce qui augmente ses revenus. Il a de nombreuses relations parmi lesquelles des personnalités religieuses influentes, ce qui le protègera jusqu’à un certain point de la colère de ceux que Teófilo Braga désigne comme os tonsurados. Son mariage avec sa cousine Leonor Maria de Carvalho active les intrigues et resserre le piège qui s’organise autour de lui. Je passe sur les détails consignés dans son procès, avec ces diffamations qui permettent de lire en filigrane ce qu’on cherche à cacher. Un certain Duarte Rebelo qui se rendait fréquemment à Covilhã pour affaires avait tenté à plusieurs reprises de séduire Leonor Maria de Carvalho qui l’avait toujours fermement repoussé. Parmi les témoins présents au procès d’Antônio José, une certaine Maria de Valença, commanditée par l’amoureux éconduit – elle avait été chargée de convaincre Leonor Maria de Carvalho de céder à ses avances – et qui déclara que l’épouse d’Antônio José avait avorté peu avant son mariage. Duarte Rebelo profitait de l’occasion, l’Inquisition acceptant tout type de délation. Parmi les membres du tribunal de l’Inquisition, un certain Manuel Afonso Rebelo. Avait-il un lien de parenté avec l’éconduit ? On ne sait. Je rappelle que pour écrire ce texte à la mémoire d’Antônio José da Silva, Teófilo Braga a été secondé par un ami, le capitaine Jacinto Ignacio de Brito Rebelo qui passa au peigne fin les documents relatifs au procès (entreposés dans la Torre do Pombo) et qui lui en transmit les éléments les plus significatifs.

La deuxième comédie écrite par Antônio José s’intitule « Esopaida ou vida de Esopo ». Elle est présentée au Teatro du Bairro Alto en avril 1734. L’Inquisition va y trouver un autre motif à sévir, notamment dans la Scène III de la Deuxième partie, avec cette satire de la scholastique en usage dans l’Église qu’il ridiculise et met à nu. Il écrit une autre comédie, « Os encantos de Medeia », présentée au Teatro do Bairro Alto, en mai 1735. Elle rencontre un franc succès. Le peuple rit, les Inquisiteurs ne rient pas et préparent la riposte, avec l’aide du bras séculier. La comédie « Anfitrião ou Júpiter e Alcmena » est présentée elle aussi au Teatro do Bairro Alto, en mai 1736. Dans la bouche d’Anfitrião, il est fait allusion (en vers) au premier séjour d’Antônio José dans les geôles du Santo Oficio en 1726.

Le 9 janvier 1736, son père, João Mendes dan Silva, décède. Antônio José présente « O labirinto de Creta » au Teatro do Bairro Alto, en novembre 1736, année de la naissance du premier enfant du couple, une fille, Lourença. Cette comédie (comme toutes ses comédies, à l’exception de « Guerras do Alecrim e da Manjerona ») traite des mœurs et coutumes de la société portugaise de la première moitié du XVIIIe siècle. C’est une parodie fort impertinente de la mythologie antique que vénèrent les poètes académiques. Avec Antônio José, Jupiter lui-même dégringole des hauteurs ; Thésée et Jason ne sont pas épargnés. La pilhéria libère par le rire et permet au bon sens de s’exprimer. Le pouvoir sans frein des autorités religieuses est dénoncé avec ironie. Antônio José sait capter l’esprit d’un peuple et s’adresser à lui directement, un peuple déprimé par la politique de D. João V. La production théâtrale soutenue et légitimée par le Pouvoir est destinée à distraire le peuple et à l’éblouir. Antônio José s’écarte de cette production officielle ; il veut faire réfléchir sous couvert de rire ; l’ironie est une arme dévastatrice, le Pouvoir le sait et il prépare sa riposte.

Antônio José écrit « As variedades de Proteo », présenté au Teatro do Bairro Alto en mai 1737. Entre mai et octobre de la même année, il écrit « O precipicio de Faetonte » qui sera présenté dans ce même théâtre en janvier 1738. « Guerras do Alecrim e da Manjerona » et « As variedades de Proteo » sont publiés anonymement. On découvrira bien après que son nom, Antônio José da Silva, se cachait sous un acrostiche dans une suite de deux fois dix vers, ce qui donne ANTONIOJOS / EPHDASILVA.

Alors qu’il travaille a « Precipicio de Phaetonte », il est arrêté pour la deuxième fois par le Santo Oficio, le 5 octobre 1737. (A ce propos, je réalise soudainement que je rédige cet article le 5 octobre 2018, date anniversaire de son arrestation mais aussi de l’avènement de la Première République portugaise, en 1910.) Sa femme est arrêtée le même jour. Sa mère, veuve depuis peu, est arrêtée pour la troisième fois, le 12 octobre suivant. L’acharnement de l’Inquisition envers cette famille est véritablement effrayant.

 

 

Cette fois, son arrestation est le fait d’une dénonciation venue d’une esclave noire que Lourença Coutinho avait ramenée du Brésil, une certaine Leonor Gomes. L’Inquisition se doute qu’elle agit ainsi pour se venger de sa maîtresse, aussi la fait-elle également enfermer. Elle mourra l’année suivante. Antônio José a trente-trois ans. Il ne se doute pas qu’une accusation terrible entre toutes est concoctée : judaïser. On place dans sa cellule, en avril 1738, un autre détenu, probablement un mouchard, José Luis de Azevedo. Le 10 septembre suivant, ce dernier est remplacé par Bento Pereira, un soldat. Selon les archives, il aurait mieux servi les projets de l’Inquisition. On constate ainsi qu’il fut libéré le jour de l’exécution d’Antônio José. Leonor Maria de Carvalho qui est elle aussi prisonnière de l’Inquisition donne naissance à leur deuxième enfant, un fait lui aussi consigné dans les archives relatives au procès d’Antônio José entreposées dans la Torre do Tombo. Torre do Tombo: a Casa de milhões de documentos

https://www.youtube.com/watch?v=WYFqnbJ2Y9o

La tradition rapporte que D. João V s’efforça d’intercéder en faveur d’Antônio José. Le 18 octobre 1739, au cours d’un Auto-de-Fé célébré en l’église de São Domingos, à Lisbonne, Antônio José est livré au bras séculier et exécuté. Il n’est pas brûlé vif mais étranglé avant d’être livré aux flammes. Dans un document relatif au procès, on trouve une brève description d’Antônio José : de stature moyenne, maigre, teint blanc, cheveux châtains coupés court. On ne sait ce qu’est devenue sa femme, condamnée à cárcere a arbítrio. Sa mère, lui survivra quelques mois et mourra à un âge que l’on peut estimer, par déduction, à cinquante-six ans.

Le teatro du Bairro Alto qui avait connu sa période de splendeur avec Antônio José da Silva, de 1733 à 1738, reprit son médiocre train-train.

Ci-joint, une généalogie d’Antônio José da Silva suivie d’un article très détaillé qui rapporte ses démêlés avec l’Inquisition :

http://arlindo-correia.com/200713.html

A noter. Un film luso-brésilien, « O Judeu » (1995), dirigé par Jom Tob Azulay retrace la vie d’Antônio José da Silva, avec Felipe Pinheiro dans le rôle de ce dernier.

 

Olivier Ypsilantis

 

4 thoughts on “ Antônio José da Silva (o Judeu), une victime de l’Inquisition.”

  1. Dans les états des USA qui bordent le Mexique, on trouve dans de vieux cimetières catholiques des tombes ne portant pas de croix mais une fleur à 6 pétales, un Maguen David stylisé.
    Amicalement

  2. J’ai essayé hier de retrouver ma source mais je n’y suis pas arrivée. Ce dont je me souviens c’est qu’il s’agissait d’un documentaire datant sans doute d’une vingtaine d’années. Si je me souviens bien, les tombes en question étaient filmées dans un cimetière du Nouveau Mexique. Je vais essayer de creuser le sujet à nouveau…

  3. Merci beaucoup pour cette biographie très complète sur Antonio José da Silva dont je m(inspire pour écrire (non sans mal) un roman. Je me suis appuyée aussi sur l’ouvrage très complet de Claude-Henri Frèches qui a beaucoup écrit sur ce dramaturge et également Ernest David. Votre Présentation est une très bonne compilation des informations que j’avais pu recueillir.

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