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La conscience juive et la contradiction – 2/2

« L’esprit de mouvement fait d’Israël le porteur privilégié de la contradiction humaine… » Et pour illustrer ce propos, Vladimir Jankélévitch convoque le relativisme de Georg Simmel, le mobilisme de Henri Bergson, l’irrationalisme de Léon Chestov et le relativisme d’Albert Einstein, un je-ne-sais-quoi de défini et d’indéfinissable, un problème sans cesse résolu et sans cesse renaissant, équivoque. Le désir contradictoire et les sentiments ambivalents du fait juif lui portent préjudice et font dire beaucoup de mal des Juifs, les Juifs qui veulent s’assimiler au milieu ambiant au point d’être indiscernables mais qui veulent aussi se différencier, et le tout simultanément.

Dans la vie les Juifs éprouvent les mêmes difficultés que les majoritaires et les autochtones ; mais ils en éprouvent une autre, « inextricable, impalpable et inavouable ». La conversion elle-même ne gomme pas nécessairement cette difficulté supplémentaire. Et Vladimir Jankélévitch en revient à l’Occupation ; cette souffrance quasi générale ne touchait pas que les Juifs, loin s’en faut ; mais les Juifs devaient en plus affronter « des dangers spéciaux et des difficultés réservées à une catégorie d’êtres innommables. »

Les Juifs ou la mauvaise conscience diffuse des nations, les Juifs qui éprouvent des sentiments compliqués par rapport à leurs complications, soit : supprimer l’obstacle différentiel pour ressembler à tout le monde, et c’est le sentiment le plus direct et le plus simple ; mais cet élan est contrarié par « la secrète fierté de porter en soi la difficulté qui nous différencie. » Ce sentiment (complexe) d’infériorité recèle un sentiment (complexe) de supériorité, un sentiment hautement dangereux. Ces deux complexes se contiennent mutuellement comme se tiennent l’un en face de l’autre le complexe juif des minoritaires et le complexe non-juif des majoritaires. « Notre tare est le privilège d’une élite, leur supériorité est celle du vulgaire et de la quantité. »

La multitude n’est-elle pas secrètement amoureuse de l’existence juive, ultra-minoritaire, persistante mais fragile ? Les conformistes les mieux installés ne se rêvent-ils pas par moments révolutionnaires ? Les aborigènes ne se rêvent-ils pas secrètement allogènes ? « L’antisémitisme, à son tour, ne recèle-t-il pas comme un imperceptible milligramme de judéophilie ? » À ce constat, on pourrait peut-être ajouter « une secrète complaisance au malheur », une « tentation doloriste des Juifs ». La dualité marque donc l’homme juif qui, de ce fait, « n’a pas le maniement naturel de l’existence qui est propre à l’homme majoritaire », une dualité qui se retrouve chez les grands penseurs d’Israël. Cette dualité incite probablement à l’esprit de mobilité qui est l’une des plus fortes caractéristiques d’Israël. « Le mouvement est la seule solution à la tension intérieure, comme le devenir, qui est notre vocation, résout la contradiction de l’être et du non-être ; dans le temps et successivement, l’homme devient ces contradictions qu’il ne peut être ensemble et au même moment ; il est par altération, tour à tour le même et un autre… »

Le Juif est ici mais aussi ailleurs, toujours. Et en Israël même, tout en aimant passionnément leur pays, les Juifs sont peut-être plus tournés vers les autres nations que ces nations ne le sont vers les autres nations. Le Juif force les nations à s’intéresser les unes aux autres ; et de ce point de vue, le cas de l’Allemagne est criant. On sait que Vladimir Jankélévitch a été sans concession à son égard après la Deuxième Guerre mondiale. Qu’aurait été l’Allemagne sans les Juifs, sans ses Juifs ? Les Juifs « ont sauvé du gâtisme et du crétinisme provincial ce peuple si pesant… » Et ôtez à la France tout ce qu’elle doit aux Juifs, qu’ils aient été anciennement ou nouvellement installés ; le pays et son histoire s’en trouveraient singulièrement amoindris. Mais lisez ce qui suit : « Ces habitants des grandes villes apportent avec eux l’activité féconde des métropoles : partout où sont les Juifs souffle l’esprit de la capitale ; leur indésirable et si indispensable présence, qui les a toujours fait accuser de cosmopolitisme, réveille et relationne les nations endormies ; ils sont la fluidité, l’abstraction impondérable, le principe de la circulation activée entre les pays les plus éloignés. Source de perplexité inépuisable, ils électrisent et embarrassent leur entourage. » Et Vladimir Jankélévitch en revient à Socrate, Socrate dont l’ironie bousculait le confort des installés.

Le Juif allogène (l’Autre) détesté des aborigènes (le Même) « menacés de décrépitude et de dégénérescence sénile ». Le Juif (l’Autre, l’allogène) « représente le principe de l’ouverture vitale dont tout homme a faim et soif ». Mais Israël n’est plus uniquement diasporique, Israël est aussi redevenu un peuple dans un État majoritairement juif, un minuscule territoire sur le planisphère, mais un territoire minuscule suffit « à donner à l’âme en peine une existence temporelle ». L’an prochain à Jérusalem ! n’a plus à être invoqué, il est à présent en Israël, un pays qui ne sera jamais simple. Il suffit de lire et d’écouter les commentaires quotidiennement déversés sur ce minuscule pays pour s’en convaincre.

L’État d’Israël a porté la tension juive – la tension diasporique – sur un autre plan. « Maintenant que l’irrémédiable s’est réalisé, le conflit entre particularité nationale et vocation d’universalité atteint l’acuité critique d’un cas de conscience. » Et cette acuité critique est féconde. L’État d’Israël est un État comme les autres mais par ailleurs singulier, très singulier. D’un côté, la fierté d’être soi dans un État juif mais aussi « une inquiétude qui subsiste en dehors de l’État juif, inhérente à l’âme diffuse d’Israël œcuménique. » Je rappelle que ce texte a été rédigé en 1957, il y a presque soixante-dix ans, et que nous pourrions multiplier les prolongements à cette appréciation du rapport d’Israël au monde et des Juifs à Israël dans un monde de plus en plus hostile aux Juifs et à Israël.

La conscience juive est activée par ce rapport entre l’État d’Israël et la Diaspora, respectivement insuffisant et contradictoire. Et cette conscience reste active, étant entendu que « le propre du Juif n’a jamais été de chercher la solution dans la synthèse conciliatrice », à la manière de Hegel et ses disciples. Vladimir Jankélévitch dit préférer « la fécondité d’une oscillation vibratoire infinie entre ces deux pôles », soit la dissémination et le rassemblement dans l’État juif. Je me permets d’ajouter que Vladimir Jankélévitch aurait un ton différent aujourd’hui, car le rapport de la Diaspora à Israël s’est modifié, les Juifs ayant à subir un antisémitisme de plus en plus chargé d’antisionisme et d’antisionisme de plus en plus chargé d’antisémitisme un peu partout où ils vivent, en Europe surtout.

Et il prend la défense des Juifs pleinement français mais attachés à l’État d’Israël ; ce faisant, il prend sa propre défense et pose cette question qui aujourd’hui, en 2026, s’est faite plus urgente qu’en 1957 : « Pourquoi le sionisme ferait-il du sioniste un étranger dans son pays natal ? » Et il en revient à l’importance de la Diaspora. La Diaspora et l’État juif, ces deux pôles, participent de l’humaine contradiction, « particulièrement aiguë dans la conscience juive », une conscience qui se réjouit de rassembler et de protéger un peuple enfin majoritaire dans un pays, le sien, un pays qui a pour nom Israël. « Et pourtant, sans cette âme dispersée et tourmentée, qui est restée en dehors de la Palestine, il manquerait peut-être quelque chose à Israël, quelque chose qui le préserve de l’étroitesse et qui donne à cet État une place unique dans le monde. »

Vladimir Jankékévitch évoque l’importance de l’humour, un mouvement à sa manière. L’humour, une super-conscience qui domine la contradiction. L’humour (encore une spécialité où les Juifs excellent, au point que l’on parle d’un humour juif) qui est évasion de la mauvaise conscience par la mobilité et qui pacifie l’insoluble contradiction.

Olivier Ypsilantis

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