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L’archipel de São Tomé e Príncipe – 2/3

L’histoire du peuplement de São Tomé e Príncipe intéresse particulièrement l’historienne Isabel Castro Henriques car ces îles sont les premiers espaces au monde où des Africains, libres ou esclaves, participent de manière imposante à la formation de nouvelles sociétés.

L’intérêt des Portugais pour la production sucrière dans l’archipel de São Tomé e Príncipe est stimulé par une demande croissante venue des marchés européens, avec augmentation de la population européenne et amélioration de ses conditions de vie. Le sucre est supposé remplacer le miel, le produit sucré alors le plus utilisé. L’industrie sucrière est donc assurée de très substantiels bénéfices, avec des coûts de production et logistiques très compétitifs. Les Portugais disposent alors en Europe de solides canaux commerciaux, principalement en Europe du Nord. Le succès de la canne à sucre à Madeira encourage les Portugais à répéter l’expérience dans d’autres îles sous leur domination. Il leur faut toutefois augmenter sans tarder la quantité et la qualité de leur sucre et, pour ce faire, il leur faut impérativement disposer d’une main-d’œuvre nombreuse (ce qu’exigent alors les monocultures de type préindustriel) et bon marché, voire gratuite, soit des esclaves. Et ce réservoir de main-d’œuvre ne se trouve nulle part ailleurs qu’en Afrique.

Au début du XVIème siècle, l’importance du commerce portugais conduit à une réorganisation administrative qui donne naissance à la Casa da Guiné e Índia (ou Casa da Índia), institution centrale de tout le commerce outremer. Le trafic des esclaves est tel qu’une administration indépendante de la Casa da Índia est fondée, la Casa dos Escravos. Il est possible que les Portugais aient pensé à expérimenter la culture de la canne à sucre dans les îles de l’Atlantique lorsque les navigateurs commencèrent à débarquer au Portugal des esclaves razziés sur les côtes d’Afrique. La production sucrière et l’esclavage sont alors indissociables. Et la culture de la canne à sucre va dynamiser pendant un siècle l’économie de São Tomé e Príncipe, suite au privilège concédé par D. João II aux habitants de l’archipel qui se livreront au trafic d’esclaves sur la côte africaine.

Les îles de São Tomé e Príncipe sont montagneuses et la végétation y est extraordinairement épaisse. Il faut lire les descriptions laissées par les navigateurs européens devant ces espaces. Leur perplexité est d’autant plus grande qu’il n’y a aucun autochtone pour les informer et les guider. L’introduction de la canne à sucre va sensiblement modifier la végétation des îles de cet archipel. Les plantations de canne à sucre sont organisées sur des étendues préalablement déboisées, proches du littoral nord et nord-est de l’île de São Tomé. Ces terres en pente très légère fournissent une abondante végétation destinée à alimenter les fours indispensables à la production sucrière. Des cours d’eau nombreux et d’importance variable permettent une excellente irrigation des champs de canne à sucre. De plus, la configuration de la côte, avec ses plages et ses baies, permet aux embarcations d’accoster sans peine. Cette terre fertile et ce climat chaud et humide à la pluviosité modérée sont favorables à la monoculture de la canne à sucre.

Dès le début de la colonisation de cet archipel, les Portugais importent la canne à sucre, la Saccharum officinarum, qui arrive à São Tomé dans le dernier quart du XVème siècle, puis à Príncipe au début du XVIème siècle. Avec les plantations de canne à sucre se développent les engenhos, l’engenho étant l’unité de base de tout le système de la production sucrière. Il s’agit d’un village qui emploie environ trois cents personnes, avec pour centre le moinho (le moulin) à côté duquel se tiennent la maison du maître et celles des contremaîtres. Autour, les installations nécessaires à la fabrication du sucre et son stockage ainsi que les habitations des esclaves et tout ce qui est nécessaire au quotidien de cette population, dont les jardins potagers.

Vers le milieu du XVIème siècle, il y a soixante engenhos. L’engenho offre un double système de production : d’une part, une production agricole destinée à l’alimentation de la main-d’œuvre esclave et des navires en transit ; d’autre part, la monoculture de la canne à sucre et la fabrication du sucre. L’esclave travaille six jours par semaine pour son maître, et le samedi il travaille pour lui. Le maître n’agit pas ainsi par humanité. Grâce à ce jour « libre », l’esclave survient à ses propres besoins et ainsi il ne coûte rien à son maître. L’esclave produit sa nourriture, ses vêtements et construit sa cabane. Ce type d’organisation n’est pas spécifiquement portugais ; il s’agit probablement de l’adaptation à São Tomé e Príncipe d’un système venu de la côte occidentale d’Afrique et qui avait fait ses preuves.

L’achat de couples d’esclaves en ce XVIème siècle est alors une pratique répandue et pas seulement chez les Portugais. Ce système s’avère très efficace et pour plusieurs raisons. Ces couples rendent un « bom serviço » car les esclaves en couple sont plus stables physiologiquement et psychologiquement. De plus, les enfants nés de ces couples sont autant d’esclaves que le maître n’aura pas à acheter ; et s’il y a surplus, ils peuvent être vendus, ce qui constitue une source supplémentaire de revenus pour le maître.

Que les esclaves aient un jour « libre » par semaine relève d’un simple calcul ; ce jour « libre » permet d’amortir le choc de la rupture brutale subie par l’esclave, d’amortir tant sur le plan psychologique que physiologique les maux engendrés par le passage de l’agriculture maraîchère de type familial à la monoculture de type préindustriel (la canne à sucre en l’occurrence), d’autant plus que les tâches agricoles dans les régions d’Afrique en question incombent pour l’essentiel aux femmes.

Ainsi que nous l’avons dit, ce jour « libre » permet aux propriétaires de faire de substantielles économies (l’esclave s’autosuffit) ainsi que des profits (le surplus revient aux propriétaires qui peuvent le vendre ou le consommer sans rien avoir à payer).

La monoculture de la canne à sucre est la principale source de profit. Mais une diversification est nécessaire ; elle est le fait des hortas qui nécessitent une main-d’œuvre qualifiée. Les Africains excellent dans ce travail qui non seulement leur permet de subvenir à leurs besoins alimentaires mais profite au maître comme nous l’avons dit. En Afrique, chaque hameau et chaque village ont leurs hortas, des jardins familiaux. Les Européens comprennent tout l’intérêt qu’ils peuvent retirer du jour « libre » accordé à l’esclave.

La monoculture de la canne à sucre est exigeante en main-d’œuvre, une main-d’œuvre soumise à un très rude travail car, avant même de planter, il faut abattre des arbres et défricher. Le moulin (moinho) fonctionne à l’énergie hydraulique, si possible ; et s’il n’y a pas d’eau, il est actionné soit par des esclaves, soit par des animaux. Une fois le sucre extrait de la canne à sucre, il est bouilli puis conditionné de manière à former des pains de sucre (pães de açúcar). Viennent le séchage et le stockage avant l’embarquement pour l’Europe. Le climat de l’archipel réunit les conditions nécessaires à la production de sucres blancs et durs (comme ceux de Madeira et de Sicile), particulièrement appréciés en Europe. L’offre et la demande du sucre produit par cet archipel augmente au XVIème siècle (et commence à décliner à partir des années 1580), jusqu’à ce que le Brésil se mette à produire du sucre de meilleure qualité.

 

Olivier Ypsilantis

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