C’est un document passionnant, probablement l’un des plus passionnants sur la guerre civile d’Espagne (1936-1939) et ce qui l’a précédée et qui l’explique. J’ai présenté les dissensions idéologiques dans le camp nationaliste dans un article en trois parties intitulé « Un regard sur la guerre civile espagnole ». Dans cette suite d’articles, je vais présenter les dissensions dans le camp républicain, des dissensions bien plus lourdes de conséquences. Je vais le faire à partir du livre de Franz Borkenau, « The Spanish Cockpit: An Eye-Witness Account of the Political and Social Conflicts of the Spanish Civil War ».
Quelques répères biogaphiques. Franz Borkenau naît en 1900 dans une famille juive ; mais il est élevé dans la religion catholique. Il s’inscrit au Parti communiste allemand (K.P.D.) et accède sans tarder au Komintern. Il quitte assez vite son poste car il est irrité par le pédantisme du communisme et du marxisme, et il se tourne vers l’étude des sciences sociales. Ses études achevées, il se rend à Panama pour quelques mois. Lorsqu’il revient en Europe, la guerre civile d’Espagne vient de commencer, ce qui va lui donner l’occasion de mettre en pratique ses talents d’observateur appuyés par une solide formation universitaire et politique. Il décède en 1957.
Je partage l’avis de Gerald Brenan qui considérait ce livre comme un des meilleurs ouvrages sur cette période de l’histoire espagnole, et plus généralement sur l’Espagne. Franz Borkenau commence par noter (très lucidement) que ce n’est pas tant le déroulement des opérations qui doit être pris en considération (elles retiennent d’ailleurs trop l’attention et les forces en présence sont bien faibles au cours de cette guerre civile), mais la situation politique à l’arrière et l’évolution du contexte international. Il se propose de concentrer son attention sur les dissensions au sein de la gauche espagnole. Il se propose par ailleurs d’étudier les spécificités de la vie politique espagnole, de ses partis sans équivalent (ou presque) à l’étranger. Il ne s’agit pas d’une simple lutte entre la gauche et la droite, le socialisme et le fascisme, comme il le pense d’abord, cédant ainsi à une idée très répandue. Franz Borkenau s’attache à brosser un portrait psychologique du peuple espagnol en s’appuyant sur la profondeur historique, le peuple espagnol qui ne s’identifie à aucun des groupes qui s’affrontent au cours de cette guerre civile. Et il se pose en sociologue, soit quelqu’un qui refuse de s’installer dans des vues partisanes (le fascisme ou le socialisme, par exemple) et qui envisage la complexité de l’histoire des sociétés. Ni militant professionnel ni journaliste de parti, Franz Borkenau se veut scientifique tout en reconnaissant qu’il est difficile d’effacer toute trace de sympathie politique. Franz Borkenau reste un homme de gauche.
Ce livre s’est élaboré au cours de deux voyages dans l’Espagne républicaine. Franz Borkenau aurait aimé se rendre dans les zones contrôlées par Franco afin d’amplifier sa vision, mais l’autorisation ne lui a pas été accordée. Ce journal est précédé d’un tableau historique d’une cinquantaine de pages qui par sa force tant analytique que synthétique est l’un des plus pertinents sur cette période de l’histoire espagnole.
Et j’en viens à ce tableau que nous propose Franz Borkenau :
Au XVIème siècle et au début du XVIIème siècle, l’Espagne qui domine l’Europe connaît un brusque déclin. A l’aube du XVIIIème siècle survient la guerre de Succession (1701-1714). En effet, Charles II meurt sans enfant et désigne le duc d’Anjou comme son successeur. Une possible union entre la France et d’Espagne effraie les autres puissances qui s’unissent (Angleterre, Empire germanique et Hollande) contre la France de Louis XIV et soutiennent un autre prétendant au trône vacant d’Espagne, l’archiduc Charles d’Autriche. On connaît la suite, le traité d’Utrecht puis de Rastatt qui mettent fin à la guerre. Philippe V (le duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV) reste roi d’Espagne mais ne doit en aucun cas prétendre également au trône de France. C’est alors que réapparaît le peuple espagnol sur la scène historique. Il était en retrait depuis la fin de l’époque médiévale. Dans cette guerre de Succession, la noblesse et le haut clergé se rangent du côté du prétendant autrichien au trône d’Espagne, tandis que le peuple et le bas clergé se rangent du côté du prétendant français qui finit par l’emporter. La Catalogne refuse ce choix mais elle est vaincue par les Castillans, en 1714. Cette crise met en évidence l’écart entre les classes supérieures et le peuple qui devient un acteur essentiel de l’histoire du pays en cas de crise ; et elle confirme l’antagonisme Catalans/Castillans. C’est en grande partie grâce à l’entêtement des masses populaires que les forces de la coalition doivent accepter Philippe V sur le trône d’Espagne, des masses dont l’énergie contraste avec un État espagnol apathique et qui poursuit sa dégénérescence. Le siècle des Lumières est par ailleurs très faiblement perçu en Espagne. Surviennent la Révolution française et l’invasion française. Hormis un groupe très réduit, les Espagnols n’entendent pas adopter les idées « éclairées » de leur puissant voisin.
L’Espagne est entraînée dans une alliance qui aboutit au désastre de Trafalgar ; puis elle est envahie par la France qui veut chasser les Anglais du Portugal. Les Français désarment sans peine l’armée espagnole. Les classes supérieures restent muettes et c’est une fois encore le peuple qui passe à l’action face à la tyrannie toujours plus pesante de l’envahisseur. Le peuple obtient l’abdication de Charles IV et le départ de son ministre Manuel Godoy. Son successeur Ferdinand VII n’est pas reconnu par Napoléon qui le convoque à Bayonne et l’emprisonne avec son fils. L’Espagne est sans roi. Murat espère ceindre la couronne d’Espagne et il expédie en France le reste de la famille royale. C’en est trop pour les Espagnols et le peuple de Madrid bouscule la junte qui représente le roi absent. Mais le 2 mai 1808 est réprimé dans le sang et peu après Joseph Bonaparte est proclamé roi. L’affaire semble réglée, il n’en est rien, elle ne fait que commencer. L’insurrection gagne tout le pays et c’est la défaite de Bailén. La victoire est revendiquée par le général Francisco Javier Castaños, mais il suffit d’étudier le théâtre des opérations pour comprendre que les forces régulières espagnoles sont bien trop faibles pour encercler les Français et que cette victoire est essentiellement le fait de l’intervention des paysans venus des alentours. Madrid est repris au nom de Ferdinand VII par des forces semi-organisées. C’est le premier revers d’importance pour les Français. Napoléon décide de prendre l’affaire en main. Madrid est reconquis ; mais Napoléon repartit, l’insurrection reprend. Les Anglais interviennent mais sont effrayés par l’incurie des généraux espagnols. Cependant, le vrai combat, le combat décisif est conduit par le peuple lancé dans de multiples actions de guérilla. 1808 répète 1707 mais en plus dramatique. D’un côté, l’incurie des pouvoirs ; de l’autre, une formidable énergie mais incapable de se démarquer de l’intérêt local. En ce début XIXème siècle s’organise la structure de l’Espagne telle qu’elle apparaîtra à Franz Norkenau, dans les années 1930, au début de la guerre civile de 1936-1939.
Franz Borkenau juge que l’Espagne est le pays où se manifeste le plus spontanément le peuple. C’est de lui que vient l’impulsion, contrairement aux autres pays d’Europe occidentale ou aux États-Unis où l’impulsion vient d’en-haut. Il note que ce phénomène est révélateur de la décadence d’une vieille civilisation. Dans les pays considérés comme avancés, le socialisme a fait siennes les options industrielles de la bourgeoisie.
L’Espagne a cessé de participer à la civilisation occidentale à la fin du XVIIème siècle, après y avoir formidablement contribué. Tandis que l’Occident s’engage sur la voie du « progrès », l’Espagne se désagrège ; et dans ce processus, ce sont les forces spontanées des classes les plus basses qui s’expriment avec la violence propre à ces classes. Elles se rebellent contre une civilisation qu’on leur impose ; et Franz Borkenau envisage l’histoire de ce pays suivant deux niveaux : celui des idées importées d’Europe, avec ces relations plutôt superficielles qui ne font qu’affaiblir les couches supérieures de la société d’alors et l’appareil d’État ; en dessous, les masses qui mènent une vie à l’écart et qui repoussent ces forces extérieures qui dérangent leur mode de vie. Et depuis plus d’un siècle, les courants politiques et sociaux doivent d’abord compter sur la force des masses pour espérer s’imposer.
Au cours du XIXème siècle, et plus encore à partir du XXème siècle, les Espagnols (y compris les masses populaires) se sont adaptés sans empressement à une modernité imposée de l’extérieur, avec le concours modéré des Basques et des Catalans – ces derniers se considérant comme les seuls « Européens » du pays. Ce processus d’adaptation n’est en rien spontané, toutes tendances politiques confondues. Il s’agit plus d’un effort d’adaptation du capitalisme moderne aux conceptions espagnoles que d’une volonté d’adaptation de l’Espagne aux conditions modernes. Je rappelle que cette pertinente analyse date des années 1930.
La couche supérieure et européanisée de la population refait son apparition en 1812, avec la lassitude du peuple, immergé dans des atrocités depuis quatre années. Ce sont les Cortès de Cadix. Elle se proposent de réorganiser et moderniser le pays sur le mode européen, inspiré des idées de la Révolution française, des idées contre lesquelles s’était soulevée presque toute l’Espagne en 1808. Le mouvement populaire n’a aucun projet de reconstruction, il ne pense qu’à chasser l’envahisseur. Les classes supérieures quant à elles se sont discréditées par leur apathie. Le pouvoir revient donc aux libéraux mais l’efficacité des nombreuses dispositions adoptées par les Cortès de Cadix en tant qu’ensemble cohérent ne peut être éprouvée. En 1814, Ferdinand VII est proclamé roi. Il s’empresse d’abolir la Constitution de Cadix et de traquer ses auteurs.
Les cinquante années qui suivent sont une période de guerre civile plus ou moins active, soit une lutte entre l’Église et cette nouvelle force sociale qui s’est constituée au cours de la guerre contre les armées de l’Empire français. Le catholicisme libéral (qui a participé à l’entreprise réformatrice de Cadix) est vite oublié. Et l’armée est divisée. Dans la première moitié du XIXème siècle, le libéralisme prédomine mais la cause conservatrice est bien présente. En Espagne, le terme libéralisme n’a pas la même signification qu’ailleurs, il est simplement synonyme d’anticléricalisme.
De fait, le déclin de l’État au début du XVIIIème siècle puis au début du XIXème siècle renforce la hiérarchie catholique qui se révèle comme seule capable d’agréger le peuple. Tout au long du XIXème siècle, l’emprise de l’Église se confirme et son autorité morale se veut absolue. Pour survivre, l’État doit s’efforcer de limiter le pouvoir de l’Église. En 1837, Juan Álvarez Mendizábal impose la desamortización des biens du clergé, un fait crucial dans l’histoire de l’Espagne et plus précisément dans le rapport État/Église. Cette mesure a entre autres effets de briser l’élan de la rébellion carliste. L’Église d’Espagne ne récupérera jamais ses richesses foncières et ne récupérera qu’une petite partie de ses biens immobiliers. Mais les ordres ecclésiastiques acquerront entretemps d’immenses richesses mobilières qui financeront en partie le soulèvement militaire conduit pas Franco, ce qui aura pour effet de produire une rupture entre Église et le peuple, une rupture qui ne se serait pas produite si l’Église était restée attachée aux biens fonciers et immobiliers plutôt que de devenir le principal actionnaire du pays. (Cette réflexion de Franz Borkenau est stupéfiante et je me suis promis de l’étudier).
Après Juan Álvarez Mendizábal et la desamortización, l’État s’emploie à se renforcer face à l’Église et il le fera jusqu’à Alphonse XIII et son Premier ministre José Canalejas. Pendant ce temps, l’Église se détourne de ses devoirs et ne se préoccupe que de protéger et augmenter ses privilèges, économiques principalement. Le bas clergé se fait l’auxiliaire de la guardia civil et d’un épiscopat exclusivement préoccupé de son confort. Au cours du XIXème siècle, l’Église a perdu tout crédit auprès du peuple ; mais, en apparence, tout semble continuer comme avant. Pourtant, au XXème siècle, avec l’impact des nouvelles conditions de vie, on s’aperçoit que l’Église n’a strictement rien à proposer. Le catholicisme n’a eu de succès que dans les pays où son pouvoir politique était faible voire inexistant et où le clergé se préoccupait sincèrement des problèmes au quotidien. En Espagne, l’Église s’est discréditée car, disposant d’un pouvoir politique incomparable, elle a essentiellement œuvré pour garantir ses intérêts. Au début du XXème siècle, l’Église a une emprise totale sur l’âme espagnole ; dans les années 1930, elle a perdu tout crédit, sauf dans les régions où elle est restée proche du peuple, soit la Navarre et le Pays basque.
La Navarre est du côté de Franco, avec cette société quasi féodale. Le Pays basque est du côté de la République, son clergé s’étant engagé dans la défense de la langue basque, en créant un mouvement coopératif et syndicaliste, en effectuant un travail social considérable. C’est pourquoi, dans ce pays où se concentre l’essentiel de l’industrie espagnole, le socialisme, le communisme et l’anarchisme ne se sont jamais implantés, notamment à Bilbao, centre de l’industrie métallurgique espagnole. L’Église espagnole n’a plus répondu aux besoins d’une foi ardente du peuple, et le peuple est allé chercher cette foi ailleurs, principalement dans l’anarchie. Et l’Église est devenue en grande partie un instrument politique pour des généraux sans véritable foi religieuse – on ne peut que penser à Franco, pour ne citer que lui. Il peut y avoir persistance d’un fond de religiosité dans le peuple, mais elle est plus liée aux images saintes et autres objets de piété qu’aux prêtres. Seule force conséquente dans l’Espagne traditionnelle, l’Église a survécu à l’invasion napoléonienne ; mais, dans les années 1930, elle est en pleine désagrégation et, de ce fait, l’État se renforce considérablement. Ce rôle politique de l’armée n’est pas propre à l’Espagne, il se retrouve dans toutes les civilisations décadentes, au cours de l’histoire (voir l’ancienne Rome) et en divers points du monde (comme la Chine dans les années 1930).
(à suivre)
Olivier Ypsilantis