La nieve. Luis Cernuda nous dit son horreur de la neige (et du gel), et je m’interroge. La neige lui donne la nausée (ce sont ses mots), il la juge cruelle, stérile et sans appel. Le lecteur que je suis attend une explication ; elle ne tarde pas à lui être donnée. La neige a été eau, soit un fluide, un mouvement et dans toutes ses formes : la fontaine, le fleuve, la mer, les nuages, la pluie… L’eau est mobile à l’image de la vie tandis que la neige et le gel la solidifient et ce faisant la tuent.
En repensant à tous ces tableaux et en lisant « La nieve », je prends conscience de la présence centrale de l’eau dans cette œuvre, l’eau qui coule, l’eau qui va, qui va et qui vient, qui tombe. La neige, de l’eau morte, « el agua cuando muere en nieve ». Mais la neige n’est-elle pas aussi vivante que l’eau ? Et des souvenirs d’une enfance parisienne me reviennent, mon bonheur en ouvrant les volets de ma chambre et en découvrant la ville couverte de neige, le mouvement (à commencer par celui de la circulation) ralenti et les bruits assourdis. Ce dépaysement (rien de plus précieux) m’ôtait à l’ennui, à la grisaille – au sens propre comme au sens figuré. Et je voyais aux portes de la ville les étendues infinies de la steppe, de la toundra et de la taïga.
La luz. « Si algo puede atestiguar en esta tierra la existencia de un poder divino, es la luz. » Mais la lumière porte en elle une angoisse fondamentale, équivalente au pressentiment de la divinité : la mort apparaît d’abord comme une privation de lumière. Et dans un balancement qui lui est propre, un balancement talmudique pourrait-on dire, Luis Cernuda pose la question : la mort ne nous perfectionnerait-elle pas en Dieu ? « Como los objetos puestos al fuego se consumen, transformándose en llama ellos mismos, así el cuerpo en la muerte, para transformarse en luz e incorporarse a la luz que es Dios, donde no habrá ya alteración de luz y sombra, si no luz total e infalible. »
La soledad. Cette invitation à prendre du recul par rapport au présent, le présent étant « demasiado brusco ». Ceux qui se distancient de lui sont les contempladores, les autres sont les improvisadores. Luis Cernuda nous invite dans un même élan à ne pas craindre la solitude, car ceux qui la vivent lui doivent beaucoup. Et je pense à cette remarque de Rainer Maria Rilke à un jeune poète (Franz Xaver Kappus) dans « Briefe an einen jungen Dichter » : « Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même et ne rencontrer, des heures durant, personne — c’est à cela qu’il faut parvenir. Être seul comme l’enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l’enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s’en affairent et que l’enfant ne comprend rien à ce qu’elles font. »
El parque. Il y a comme un balancement dans tous ces textes de Luis Cernuda, en particulier celui-ci. L’inquiétude succède au bonheur et inversement, au point que l’un semble procéder de l’autre. C’est le va-et-vient de la vie, notre rythme vital, contraction dilatation, systole, diastole.
Las campanas. Une interrogation sur ces émotions dont l’effet est décalé par rapport à la cause. Quel trajet dans l’espace et dans le temps effectuent-elles avant de se manifester, et parfois des années plus tard ? Ce questionnement du poète rejoint les plus hautes interrogations posées par les philosophes et les scientifiques (le poète contient le philosophe, le contraire est rarement vrai). Luis Cernuda illustre cette interrogation au sujet d’une « emoción retardada que desborda sobre la actual » par le son des cloches de la cathédrale, un son qui sur le moment ne produit aucune émotion, tout au moins consciente ; et ce décalage rend ce souvenir plus beau et plus significatif.
La llegada. Il y a dans ce tableau (car tous ces textes sont autant de tableaux au sens strict) une force évocatrice de l’espace qui me reporte vers les splendides récits de voyage d’Eugène Fromentin, « Un été dans le Sahara », « Une année dans le Sahel » et « Notes d’un voyage en Égypte ». Ce rapprochement s’est imposé dès la lecture des premiers textes de ce recueil, il n’a cessé de se confirmer, et j’en prends note à présent, alors que le poète contemple une ville qui doit être New York et où il s’apprête à débarquer. Il contemple la ville de loin, du pont d’un navire, dans le jour naissant, une ville qu’il décrit de la pointe d’un pinceau. C’est un enchantement fragile déjà pris par la peur de sa disparition. Suit l’arrivée, les tracas de l’administration, de la douane, tracas qui prennent fin vers midi. Et un autre enchantement suit, dans le centre de la ville, après une traversée d’horribles banlieues.
Helena. Luis Cernuda célèbre Garcilaso de la Vega, l’un des très rares écrivains espagnols qui peut être appelé artiste, soit un individu « libre de compromisos humanos y sobrehumanos (nunca habló del Imperio de Dios) ». Ce poète vécut à la Renaissance qui pour Luis Cernuda représente la lumière (de la Grèce antique), lumière qui dissipe les ténèbres des époques médiévales (l’image me semble convenue et forcée, mais passons), des ténèbres dans lesquelles l’Espagne, par tempérament, ne tarda pas à retomber (après avoir brièvement reçu cette lumière) pour ne plus en sortir. Donc, Garcilaso de la Vega bénéficie de ce court moment de lumière pour se vivifier et célébrer la beauté des facultés humaines, bien humaines.
Luis Cernuda déplore une fois encore que l’Espagne n’ait pas été touchée par la Grèce, ce qui l’a empêchée de connaître la beauté (la hermosura) et la mesure, l’un des attributs les plus emblématiques de la Grèce. La Grèce n’était pourtant pas que mesure, ce que j’ai compris en lisant le livre le plus pertinent de Nietzsche, « La Naissance de la tragédie » (Die Geburt der Tragödie), avec cette opposition entre l’Apollinien et le Dionysiaque. Par ailleurs, l’Espagne n’a pas été empêchée de connaître la beauté, elle l’a célébrée, principalement en littérature (sous toutes ses formes) et en peinture. On est volontiers très sévère avec son pays.
Luis Cernuda admet que la beauté pourrait être un reflet du divin (selon un schéma platonicien) mais il lui semble impossible de concilier « la divinidad hebraico-cristiana con la hermosura greco-pagana. »
La casa. Son désir d’une maison, d’un espace simple bien à lui, un espace où se retrouver. Mais la vie et ses hasards ne cessent de le pousser dehors ; et il nous précise qu’il écrit ces lignes debout car il n’a pas de table ; et il conclut en manière de consolation : « … y quién, sabe si no vale, más vivir así, desnudo de toda posesión, dispuesto siempre para la partida », une pensée qui rejoint celle d’Antonio Machado, à la fin du poème « Retrato » (dans « Campos de Castilla ») : « …y cuando llegue el día del último viaje / …me encontraréis a bordo ligero de equipaje, / casi desnudo, como los hijos de la mar. »
Regreso a la sombra. Des séparations également douloureuses : avec un être aimé mais aussi avec la lumière et la chaleur. Luis Cernuda l’Andalou ne cesse de célébrer ces dernières (comme il célèbre l’eau), tandis que la grisaille et le froid (et la neige et la glace) le précipitent dans l’accablement. Et n’oublions pas l’opposition jeunesse / vieillesse qui dans son tableau « Las viejas » est d’une férocité désespérée.
Pregón tácito. Une interrogation sur le souvenir. Une séquence agréable de notre existence (il s’agit en l’occurrence de la petite voiture blanche d’un vendeur de glaces) peut se cristalliser sur un objet a priori sans importance, objet qui devient le symbole même de cette séquence du souvenir tandis que ce qui l’entoure devient imprécis lorsqu’il n’est pas effacé (en l’occurrence, le petit air de musique qui accompagne la petite voiture blanche).
El acordo. Ce qu’il veut exprimer, il ne le peut dans sa langue ; aussi choisit-il le mot Gemüt.
Olivier Ypsilantis