En souvenir de Luis Cernuda (Sevilla, 1902 – Ciudad de México, 1963), et aux heures merveilleuses passées en sa compagnie, en souvenir de cet homme qui a écrit por miedo de irnos solos a la sombra del tiempo.
Je lis ce livre sous le soleil d’Andalousie, sur l’Altiplano granadino, début mai 2026. Je goûte chacun de ses soixante-trois tableaux. Il subsiste un fond de fraîcheur et le soleil n’a pas encore brûlé les fleurs des champs, à commencer par les plus délicates, les coquelicots. On ne cherche pas l’ombre ou la fraîcheur des grottes. « Ocnos », une suite de courts textes d’une somptueuse densité, des textes qui sollicitent tous les sens et font basculer le lecteur dans des ambiances.
Ocnos, le titre de ce livre de Luis Cernuda renvoie à cette figure mythologique grecque qui ne peut qu’évoquer une autre figure de cette mythologie, Sisyphe, soit l’effort inutile, le travail perpétuellement recommencé dans une routine véritablement infernale. Ocnos tresse une corde qu’un âne mange à mesure qu’il la tresse. Cette figure pathétique suggère la fragilité de la mémoire ; écrire revient à tresser (ou à lier en gerbe) des souvenirs que le temps efface sans trêve, lentement mais sûrement. « Ocnos », fragments de souvenirs d’une enfance à Séville. Le poète s’efforce de dire cette mémoire mais elle s’efface malgré tout, inexorablement, il s’efforce de la dire tout en ayant pleinement conscience de l’extrême fragilité de ses efforts. « Ocnos » se dit dans l’exil, dans la perte. Sauver malgré tout, sauvegarder malgré tout. « Ocnos », densité poétique, prose poétique. Le passé magnifié opposé au présent, et une méditation sur le temps ; le temps, ce questionnement autour duquel ne cessent de tourner la pensée humaine et ses modes d’expression, à commencer par la poésie.
Soixante-trois tableaux. Je vais les suivre pas à pas, en y mêlant des souvenirs personnels qui me viennent à leur lecture.
La poesía. Il y a ces sensations, « la de la música y de lo inusitado » ; lo inusitado, soit un effet lumineux, une conjonction qui entrouvre les portes du présent, des portes souvent si lourdes – une conjonction d’où procède une aura. Je vois un corps ondoyant et lumineux qui remonte des profondeurs pour y disparaître sans tarder après s’être déployé en éclats argentés.
La naturaleza. La croissance des plantes et des arbres, un sujet d’émerveillement constant. Un arbre immense est né d’une petite chose qui tient dans le creux de ma main. Et prendre soin d’une fleur, d’une plante, d’un arbre, se sentir responsable d’eux… Je me souviens de notre patio, à Murcia, des trois arbres dont j’étais responsable, un amandier, un olivier et un citronnier, des arbres qui n’étaient que fragiles bouts de bois que j’ai vu grandir et qui m’ont dépassé sans tarder, l’amandier surtout. Un voisin, un huertano, a été mon professeur ; il m’a enseigné l’art d’arroser et de tailler ces arbres. Dans ce patio, j’ai donc observé leur croissance, et celle du jasmin contre les murs. J’ai compris (je le savais sans le savoir) l’importance de la lumière dans la croissance des végétaux. J’ai appris quand et comment les tailler, quand et comment les arroser ; et j’ai très vite compris qu’en compagnie de ce vieil homme j’apprenais autant voire plus qu’en compulsant des livres, qu’en travaillant entre le clavier et l’écran.
El otoño. Je suis né en été mais l’automne est la préférée de mes saisons. J’aime l’été et ses pluies tièdes, ses orages qui font trembler les vitres de la maison. Je me souviens des orages à C. où nous passions les mois de juillet. Ma mère réunissait alors ses enfants dans le grand escalier qui sentait l’encaustique, un escalier immense au cœur de la maison. Elle s’asseyait sur une marche et nous nous asseyions à côté d’elle. J’écoutais les vitres trembler tout en détaillant les frises de faisans dorés mâles peints à la fresque et les feuilles d’acanthe des pilastres de la rampe de l’escalier.
Mais c’est l’automne qui a ma préférence, l’automne et ses frondaisons dont j’ai la nostalgie, ici, en Andalousie. C’est peut-être ce qui me revient le plus sûrement lorsque je pense à mon enfance parisienne, les frondaisons de la forêt de Fontainebleau, de Chantilly ou de Sologne. La Sologne ! J’y accompagnais mon père à la chasse. Aussi, dans mes souvenirs d’automne, viennent l’odeur du sang et de la poudre, l’attente et le silence, car la chasse est surtout faite d’attente et de silence.
El piano. Un air venu d’à côté, un air de piano ou d’un autre instrument, un air de musique tout simplement. Les portes du présent – du quotidien – cèdent. On éprouve alors comme une légère syncope – l’espace et le temps se dilatent.
La eternidad. Revenir dans cette région vague et sans mémoire par laquelle nous sommes venus au monde. Perdre conscience, s’évanouir, une manière d’échapper au temps. Il y a également le sommeil, le sommeil qui répond à toutes nos questions en les effaçant, tout simplement, comme un coup de chiffon passé sur un tableau noir.
El huerto. J’ai eu moi aussi la chance de connaître un jardinier qui parlait de son jardin comme d’un être vivant. Et le mot « invernadero » ne me quitte plus, comme tant d’autres mots espagnols qui s’imposent avant leurs équivalents français. Tant de mots espagnols me redisent nombre des plus belles heures de ma vie.
El miedo. La peur de l’obscurité, bien sûr. Cette peur, je l’ai connue à l’intérieur même de la maison de mes parents. Il y avait la peur de la cave mais aussi celle de passer sur le palier pour aller de ma chambre aux toilettes. Ce qui m’effrayait le plus c’était l’escalier inférieur, celui qui conduisait à la cave, précisément. L’escalier supérieur m’était plutôt amical car, en cas de danger (un monstre venu de la cave), je pouvais courir me réfugier à l’étage supérieur.
El bazar. A la lecture de ce petit texte m’est venu le souvenir de ma grand-mère, l’Orientale. Me sont revenus le parfum de ses boîtes de poudre de riz et de fond de teint Houbigant. J’ai retrouvé certaines de ces boîtes, au grenier, après sa mort, les plus anciennes d’un style Art déco marqué. En les ouvrant, un parfum s’en est échappé, et j’ai revu ma grand-mère en chair et en os. Quelques-unes de ces boîtes s’alignent à présent sur une étagère de ma bibliothèque, devant des œuvres de Henri Bergson, dans leur couverture d’un vert sévère, publiées aux Éditions F. Alcan.
La eternidad. « Y algunas veces en la cama, despierto más temprano de lo que solía, en el silencio matinal de la casa, le asaltaba el miedo de la eternidad, del tiempo ilimitado ». J’ai eu cette peur de l’éternité, du temps illimité, une peur d’enfant qui s’est estompée pour disparaître avec l’âge.
El tiempo. Il y a un moment de la vie où la notion de temps s’impose à nous ; le temps qui passe, les aiguilles de l’horloge qui tournent, les pages du calendrier que l’on effeuille jour après jour ou mois après mois. Et plus nous avançons en âge, plus la notion du temps s’impose. Nous comprenons que notre corps est une horloge et qu’un jour minuit sonnera. Le temps de l’enfance est suspendu ; pas besoin de s’écrier comme le fit Lamartine : « « Ô temps ! suspends ton vol… ». Luis Cernuda note : « ¡Años de niñez en que el tiempo no existe! Un día, unas horas son entonces cifra de la eternidad ¿Cuántos siglos caben en las horas de un niño? »
(à suivre)
Olivier Ypsilantis