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Un regard sur la guerre civile espagnole – 2/3

Avant la mort accidentelle (on évoque volontiers un attentat) du général José Sanjurjo, reconnu implicitement ou explicitement comme le chef du soulèvement militaire, l’idée de restauration monarchique sert de guide ; mais cette idée reste vague tant dans la direction à prendre que dans son contenu politique.

Parmi les généraux rebelles, les positions politiques sont diverses et certains n’en ont aucune. Tous s’accordent plus ou moins sur le fait qu’après la victoire une dictature militaire transitoire devra être mise en place. En la circonstance, la dictature de Miguel Primo de Rivera (1923-1930) sert de référence. Des groupes politiques pensent pouvoir apporter à ces militaires une substance (voire une caution) idéologique, des groupes aux tendances contrastées et qui ne joueront aucun rôle dans la problématique politique des premières semaines du soulèvement.

Les groupes politiques avec lesquels le soulèvement militaire est le plus en contact sont Comunión Tradicionalista, Falange Española de las JONS, Renovación Española et CEDA. Pour tous, et surtout pour les trois premiers de ces groupes, la grande révélation est que l’Armée personnifiée par Franco et qui conduit ce soulèvement est sans contenu politique, sans perspective idéologique. Dans les premiers temps de la guerre, les militaires insurgés se préoccupent d’ailleurs peu de se définir politiquement. Pourtant, au mois de septembre 1936, un commandement unique est désigné et il ne se limite pas au domaine strictement militaire. La disparation de José Sanjurjo, le 20 juillet 1936, est un coup dur pour les monarchistes (les seuls qui parmi les rebelles ont une vision politique relativement définie), tant alfonsinos que carlistas, mais ils récupèrent néanmoins les préférences politiques du général. Suite à cette disparition, le principal tenant d’une restauration de la monarchie parmi les généraux rebelles est Alfredo Kindelán Duany. Aucun de ces généraux ne professe une inclinaison affirmée pour les carlistes, y compris Emilio Mola, dont on a pourtant dit qu’il était un « general carlista ». La milice carliste constitue pourtant une pièce de grande valeur dans le dispositif militaire des rebelles menés par Franco. En septembre 1936, le carlisme se trouve sans prétendant dynastique avec la mort de Don Alfonso Carlos de Borbón y Austria Este ; et l’affrontement postérieur entre Franco et Manuel Fal Conde marquera le déclin de l’influence directe du carlisme dans les décisions politiques hostiles à la République.

Le cas de Falange Española est particulièrement intéressant à étudier dans le cadre de ce soulèvement militaire. Cette organisation fournit l’essentiel des combattants volontaires aux côtés de Franco. Par ailleurs, et principalement au niveau international, c’est elle qui donne aux rebelles la plus solide dimension politique. Mais depuis l’emprisonnement de son fondateur, José Antonio Primo de Rivera, le mouvement se trouve bien affaibli et personne ne se profile pour prendre la relève. De plus, parmi les généraux à la tête de ce mouvement militaire, aucun ne déclare une sympathie phalangiste ou fasciste. Seul le général Juan Yagüe le fera, et bien après ce soulèvement. Falange Española s’est jointe au soulèvement militaire mais non sans réticences. Début septembre 1936, Falange Española se dote d’une Junta de Mando Provisional présidée par Manuel Hedilla Larrey, que personne dans ce mouvement ne prend vraiment au sérieux. Dans tous les cas, Falange Española est bien le groupe politique le plus important lors du soulèvement militaire ; mais comme tous les autres groupes, il se verra marginalisé au cours de l’unification du commandement militaire et politique.

Ce soulèvement est un relatif échec car la lutte sera longue pour venir à bout de la République. Les militaires désignent une Junta de Defensa Nacional, à Burgos, tête de la 6e División Orgánica où l’autorité d’Emilio Mola est incontestée. Cet organisme supérieur est censé représenter toutes les tendances rebelles conduites par Franco. Il prend effet le 24 juillet 1936 et son premier décret fixe qu’il « asuma todos los Poderes del Estado y represente legítimamente al País antes las Potencias extranjeras ». Il s’agit d’un organisme exclusivement administratif et juridique.

Alors que la lutte se poursuit et que les forces rebelles avancent dans le Sud du pays, la Junta de Defensa Nacional active l’unification du commandement qui s’impose pour des raisons militaires, politiques et internationales. Toutefois les objectifs politiques de ce soulèvement restent peu définis.

En septembre 1936 est lu et approuvé le Décret rédigé par Alfredo Kindelán et Nicolás Franco, un décret par lequel sont accordés les pleins pouvoirs à Franco qui devient Jefe del Estado et Generalísimo. Je passe sur les modifications portées sur ce Décret au cours de ce mois de septembre, des arrangements activés par les partisans de Franco qui suppriment « mientras dure la guerra » qui suit « Jefe del Estado ».

La Junta de Defensa Nacional disparaît au profit de la Junta Técnica del Estado (JTE).  Passons sur sa structure et ses règles de fonctionnement et contentons-nous de signaler qu’elle ne peut être envisagée comme une structuration politique de l’Espagne sous le contrôle de Franco mais comme une recomposition dans l’urgence du vieil appareil bureaucratique après épuration de son personnel. Toute l’initiative politique revient à Franco avec rang de loi et de décret. La question militaire n’entre pas dans les attributions de la JTE, surtout après la création le 3 octobre 1936 d’un Secretaría de Guerra. La JTE n’a par ailleurs guère de poids politique en dépit des apparences, soit la diversité des sujets abordés et une activité administrative plutôt fébrile.

L’intérêt que l’historien peut avoir pour la JTE est ailleurs : sa fondation et ses activités laissent pressentir une certaine idée du pouvoir dont le modèle n’est autre que le Directorio (Directorio Militar de 1923 à 1925 et Directorio Civil de 1925 à 1930) établi par Miguel Primo de Rivera que Franco admire. Donc, la JTE est une structure exclusivement administrative avec un sous-jacent juridique émanant de normes et de préceptes dictés par une certaine idée de l’ordre. La déclaration de principes d’ordre idéologique trouve sa source ailleurs. Ce soulèvement militaire est présenté comme un mouvement national et salvateur, et l’unique dépositaire de cette légitimité est l’armée.

Le centre du pouvoir n’est pas à Burgos mais à Salamanque où Franco a établi son quartier général et où résident ses principaux conseillers. Le Generalísimo décide de tout ce qui est important, les autres généraux restent en retrait. Au cours de la guerre civile, Franco consolide son pouvoir tant militaire que politique. Sa personnalité n’est pas étrangère à ce processus, mais elle n’explique pas tout. Aucun groupe politique ne remet en question le pouvoir de l’armée ; et au sein de l’armée, l’autorité est sans faille. Même Emilio Mola et Gonzalo Queipo de Llano dans son « virreinato andaluz » se tiennent tranquilles. En décembre 1936, Franco est déjà surnommé Caudillo et les moyens de communication font usage de « Una Patria, un Estado, un Caudillo ». Pourtant la question subsiste : quel contenu politique substantiel donner au soulèvement militaire et quel régime établir dans l’Espagne passée sous le contrôle des insurgés ? L’armée se montre peu intéressée par les questions politiques. Ses cadres jugent que la dictature militaire serait dans le meilleur des cas une solution transitoire mais inévitable. Par ailleurs, l’Église n’a pas encore l’importance politique qu’elle aura au cours de la consolidation du régime. Elle n’a pas encore entrepris le travail doctrinaire (appuyé sur la scolastique médiévale) destiné à consolider les bases et la structure d’un État en devenir. Le livre du cardinal Isidro Gomá y Tomá, « El caso de España », reste exceptionnel à l’époque. Toutefois, même si des centres d’opinion politique et sociale appuient le soulèvement et canalisent l’adhésion populaire, certains de leurs responsables se montrent préoccupés par les limites politiques du soulèvement. José María Gil-Robles de la CEDA en interroge les contours idéologiques, mais ses propositions sont poussées de côté car il veut les soumettre au Parlement. Ramón Serrano Suñer s’inquiète de la diversité des forces qui participent à ce soulèvement, des forces concurrentes, alors que tout le pouvoir est aux mains de l’appareil militaire, un appareil qui doit accepter cette diversité politique et l’intégrer dans un Estado de Derecho. Les principales milicias qui soutiennent le soulèvement sont Falange Española de las JONS et Requeté de Comunión Tradicionalista, soit les carlistes. Ces deux milices – ces deux partis – ont un poids dans la politique de l’Espagne anti-républicaine et, de ce fait, elles veulent contribuer au poids politique au futur régime.

La période comprise entre octobre 1936 et avril 1937 est décisive. Falange Española de las JONS et Comunión Tradicionalista se trouvent privées de leur chef : José Antonio Primo de Rivera est fusillé à Alicante le 20 novembre 1936 et Alfonso Carlos de Borbón y Austria Este, dernier descendant en ligne directe de la branche carliste des Bourbons d’Espagne, décède en septembre de la même année. La nécessité de doter le pouvoir militaire d’une armature politique se fait toujours plus sentir. À Salamanque, où Franco a établi son quartier général, tout un petit monde politique grenouille. Nicolás Franco, frère de Francisco Franco, s’emploie à fonder un « partido franquista ». Dans ce petit monde, les monarchistes alfonsinos et corporatistas, des membres de la CEDA, des carlistas « no falcondistas », des falangistas d’un jour. Mais les événements vont se précipiter. Depuis l’incarcération de José Antonio Primo de Rivera, Falange Española est dirigée par Manuel Hedilla Larrey, un individu sans grande envergure politique. Par ailleurs, l’apport considérable des falangistas au soulèvement est strictement encadré par le commandement militaire qui interdit les « propagandas políticas » au sein de l’armée.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

 

 

 

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