Johann Georg Hamann est le premier penseur d’une longue lignée de penseurs qui accusent le rationalisme et le scientisme de faire usage de l’analyse afin de distordre la réalité. Le suivent Johann Gottfried von Herder, Friedrich Heinrich Jacobi et Justus Möser (eux-mêmes influencés par les diatribes anti-intellectuelles du comte de Shaftesbury, Thomas Young et Edmund Burke) qui influenceront d’autres auteurs romantiques de nombreux pays parmi lesquels Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling, le père de tous les penseurs antirationalistes. Parmi ces derniers, Henri Bergson.
Disséquer et analyser c’est assassiner, un slogan romantique repris par tout un mouvement au XIXème siècle, un mouvement dont Hamann est le précurseur passionné et radical. La dissection scientifique conduit à une déshumanisation de la politique, à un faisceau de froides normes françaises.
Par ses premiers écrits, Jean-Jacques Rousseau a eu une profonde influence sur le Sturm und Drang. Sa vision de l’homme naturel opposé à l’homme social ne pouvait que séduire Hamann et ses disciples. Mais à leurs yeux Rousseau avait ses limites car, en dépit de ses séduisantes déclarations, il acceptait l’existence d’un ensemble intemporel de vérités accessible à tous. Ainsi Rousseau retombait-il dans l’abstraction vide et désincarnée avec sa loi naturelle. Pour Hamann les préceptes et les règles sont toujours mortifères et il donne raison aux penseurs anglais qui affirment que pour être original il faut précisément violer les règles. La réalité est trop énorme pour être enserrée dans les catégories rationalistes des philosophes.
Le langage est une expression directe de la vie, de l’histoire des sociétés et des peuples, et chaque secteur d’activité de ces sociétés a son propre langage. Si nous parvenons à pénétrer (même partiellement) le sens de ces langages non pas selon des règles préétablies et des clés universelles (qui n’ouvrent que sur d’autre a priori) mais avec une sympathie qui refuse ces outils nous pouvons espérer avoir des connaissances plus authentiques sur les sociétés considérées. Les philosophes français et leurs condisciples anglais affirment que les hommes ne désirent qu’avoir du plaisir et éviter la douleur. Mais les hommes veulent bien plus, y compris rendre un culte et se sacrifier sans jamais cesser d’aimer, de souffrir donc. La vie est action et ce qui nous est accessible procède de nous-mêmes ainsi que nous l’enseignent les fondateurs du piétisme, Philipp Jacob Spener, August Hermann Francke et Johann Albrecht Bengel. C’est pourquoi il faut desserrer l’étreinte létale de la pensée scientifique (impersonnelle) qui obstrue la voie vers la connaissance de soi-même et donc des autres, connaissance sans laquelle nous nous enfermons et tournons suivant un parcours prédéterminé.
Hamann s’exprime suivant des intuitions isolées et d’intensité variable. Herder et ses disciples s’efforcent de construire un système cohérent afin d’expliquer la nature de l’homme et son expérience dans l’histoire. Herder a un grand intérêt pour les sciences de la nature, en particulier la biologie et la physiologie, et il se montre plus disposé que Hamann à faire des concessions aux penseurs français. Tout en s’intéressant à ces derniers, il n’en dénonce pas moins et ouvertement les présupposés sociologiques des Lumières françaises. Ainsi est-il convaincu que comprendre une chose c’est la comprendre dans ce qu’elle a de particulier, de la comprendre dans son développement, d’où la nécessaire sympathie soit l’appréhension par les sentiments (Einfühlung) du caractère spécifique d’une tradition artistique, d’une littérature, d’une organisation sociale, d’un peuple, d’une culture, d’une période de l’histoire. Il estime que pour comprendre les actes des individus nous devons comprendre la structure « organique » de la société dans laquelle ils s’inscrivent.
A l’inverse de Giambattista Vico, Herder considère que pour comprendre une religion, une œuvre d’art ou une spécificité nationale il est nécessaire de pénétrer la spécificité des conditions de vie qui les ont engendrées. Ainsi la Bible ne peut être comprise que par celui qui s’efforce de comprendre, par exemple, la vie des bergers des monts de Judée. Vouloir classer les cultures et les traditions suivant un ensemble de règles dogmatiques à prétention universelle n’est que vacuité et aveuglement. Chaque culture a son centre de gravité (Schwerpunkt) et c’est en le pénétrant que nous pouvons espérer comprendre au moins partiellement la spécificité de la culture considérée. D’où la passion de Herder pour la préservation des cultures primitives, d’irremplaçables singularités, pour toutes les formes d’expression de l’esprit humain, des formes d’expression qui se sont constituées à partir d’une tradition, d’une spécificité sociale. Le dogmatisme des époques ultérieures (en particulier des Lumières) ne peut prétendre les comprendre.
Rien n’est plus barbare que d’ignorer ou mépriser un héritage culturel. Herder n’est pas un nationaliste, il défend la spécificité de chaque culture, il condamne les Romains qui ont effacé la culture de nombreux peuples, l’Église qui a forcé au baptême, distordant ainsi un développement naturel. Il n’est pas nationaliste et pourtant il sème malgré lui des germes de nationalisme avec ses dénonciations du cosmopolitisme et de l’universalisme – dont il accuse les philosophes français –, des dénonciations qui iront en s’amplifiant avec ses disciples et tout au long du XIXème siècle. Herder est le principal inspirateur du nationalisme culturel parmi les nations opprimées de l’Empire austro-hongrois, de l’Empire ottoman et de l’Empire russe et même, et malgré lui, du nationalisme autrichien et allemand et autres. Herder rejette les critères qui se présentent comme absolus et qui de son vivant viennent de Paris. Il refuse le dogme des Lumières parisiennes en partant du principe qu’aucune culture n’est un simple échelon qui conduit vers une culture (supposément) plus élevée. Une fois encore, chaque culture dont être envisagée dans sa spécificité. Vers la fin de sa vie, Herder tend vers une théorie de l’histoire avec son Humanität mais c’est le militantisme relativiste de ses débuts (avec l’accent mis sur les spécificités individuelles et de chaque culture) qui a le plus influencé l’imagination européenne. Herder nous dit que les forces qui structurent les hommes sont autrement plus complexes que le modèle mécanique auquel font appel les philosophes français d’inclinaison scientifique, que ces forces diffèrent d’une époque à une autre, d’une culture à une autre. La vie prend racine dans la spécificité d’une langue, d’une tradition et dans les sentiments de chaque membre d’un peuple spécifique. L’uniformité équivaut à la mort.
Contemporain de Herder et premier sociologue de l’histoire, Justus Möser insiste lui aussi sur les spécificités humaines dans l’espace et le temps. Il affirme qu’il n’est pas possible de comprendre les sociétés et les individus en isolant les éléments comme le font les chimistes mais qu’il est possible de les comprendre à travers une impression qui ne néglige aucun élément.
Olivier Ypsilantis