La méfiance d’Edmund Burke envers les principes révolutionnaires français tient à ce qu’il accorde une importance particulière aux mille liens qui ont été tissés entre les membres d’une société au fil des générations. A l’inverse, il prend ses distances envers une révolution et son modèle strictement utilitaire de société qui ne se maintient que par des obligations contractuelles élaborées par des sophistes, des économistes et des calculateurs. Cet accent mis au cours de la deuxième moitié du XVIIIème siècle sur les données non rationnelles s’appuie sur la valeur de l’individu et du particulier, sur le non quantifiable, les traditions, les coutumes, la simplicité des paysans non corrompue par les subtilités des sophistes. Cette attitude s’oppose aux pouvoirs de coercition, aux empires et aux autorités politiques en général, bref, à toute forme d’autorité organisée. Qu’il s’agisse de Julius Möser, de Johann Kaspar Lavater (qui par ailleurs n’éprouve aucun intérêt pour les questions politiques) ou d’Edmund Burke (respectueux de l’Église, de l’État et de l’autorité, des aristocraties sanctifiées par l’histoire), toutes ces doctrines offrent chacune à leur manière un front de résistance aux tentatives de réorganisation (prétendument) rationnelles de la société soutenues par des intellectuels qui placent en avant des principes moraux au nom de l’universalisme. Dans un même temps l’aversion pour les prétentions de la science suscite de violentes protestations dans les œuvres de William Blake, du jeune Friedrich Schiller et des leaders du Sturm und Drang, autant de protestations probablement également dirigées contre l’injustice sociale ; mais ce qui est certain c’est qu’elles s’adressent d’abord aux prétentions de la Raison et de la science à vouloir tout expliquer et diriger. Le rationalisme français est considéré comme falot et fantasmagorique. Parmi les écrits qui s’élèvent contre de telles prétentions citons « Ardinghello und die glückseligen Inseln » de Heinrich Heine qui célèbre la totale liberté de l’individu, un individualisme violent qui foule aux pieds les règles et les lois imposées par la raison scientifique, des règles et des lois qu’elles viennent des autorités politiques ou ecclésiastiques, monarchistes ou républicaines, despotiques ou démocratiques.
Par un étrange paradoxe, c’est Emmanuel Kant, philosophe profondément rationaliste et en rien romantique, qui est l’un des pères de cet individualisme radical. La doctrine morale de Kant affirme que le déterminisme est incompatible avec la morale dans la mesure où il nie la liberté de choix. Ainsi Emmanuel Kant donne une impulsion à l’autonomie morale par la liberté de choix de chaque individu, des individus vraiment libres et capables de faire des choix y compris contre leurs propres inclinaisons, capables de s’extraire de la pression de facteurs qu’ils ne peuvent contrôler que très difficilement, facteurs physiques, physiologiques, psychologiques (comme les émotions, les désirs, les habitudes, etc.). Ces individus sont alors véritablement libres, autrement dit ils sont des personnalités morales.
Kant reconnaît sa dette envers Rousseau, notamment envers « Profession de foi du vicaire savoyard », livre IV de « Émile ou De l’éducation », des pages dans lesquelles il célèbre la volonté active éclairée par la conscience, une volonté plus forte que la raison ou, plus exactement, une volonté qui sait s’opposer à elle et qui permet aux hommes de choisir le bien. Cette doctrine de la volonté comme un effet non déterminé par le courant des causes a des affinités avec la volonté morale de Kant, une volonté capable de s’extraire du cadre de la loi naturelle qui prescrit à tous les mêmes fins, universelles et immuables. Cette conception de la volonté pénètre en profondeur la conception allemande selon laquelle la liberté morale se mesure à une capacité de résistance capable à l’occasion de s’opposer à la réalité, à ce qui est jugé raisonnable. Une telle attitude peut conduire à de tragiques défaites face à la nature (qui se moque parfaitement des idées humaines), face au poids et à l’autorité de la tradition. Ainsi William Blake désigne Isaac Newton et John Locke comme de grands ennemis car ils ont enfermé l’esprit humain dans des machines intellectuelles. On trouve un exemple de cette révolte dans la première pièce de Friedrich Schiller (écrite en 1781), « Die Raüber », avec son héro Karl Moor qui tourne le dos aux valeurs défendues par l’Aufklärung.
Friedrich Heinrich Jacobi a été profondément influencé par Hamann. Spinoza et Platon ont été les grands maîtres d’une vision rationnelle de l’Univers, et il juge ces deux systèmes pareillement mortifères. L’âme grelotte dans un monde gelé par l’intellect et ne peut qu’aller chercher refuge dans la foi en Dieu, dans la transcendance. Schiller a été le plus éloquent des penseurs présentant l’Univers comme le développement d’une force primitive que seule la capacité d’intuition des hommes d’imagination (poètes, philosophes, théologiens et hommes d’État) peut envisager. Cette foi en une faculté intuitive et spirituelle s’oppose aux principes des Lumières, à l’esprit d’analyse ; elle a été partagée par Fichte, Hegel, Wordsworth, Coleridge, Goethe, Carlyle, Schopenhauer et autres penseurs du XIXème siècle puis par Bergson et les courants antipositivistes postérieurs. Bref, cette attitude est une source d’où part le grand courant du romantisme qui envisage toutes les activités humaines comme une forme d’auto-expression individuelle, une attitude qui s’oppose aux Lumière selon lesquelles les individus sans exception doivent se plier à un état de fait préétabli et dicté par la nature. Mais foin de cette idéal partagé et universel car rationnel ! Il ne s’agit pas d’élaborer une œuvre selon des règles dictées par l’opinion publique, la majorité ou la tradition mais par ce que je désigne comme mes propres fins.
Parmi ceux qui s’opposent aux Lumières et ses valeurs, on distingue plusieurs tendances. Ceux qui estiment qu’il existe un principe divin auquel aspire la finitude des hommes, comme des étincelles aspirent au grand foyer central. Ceux, parmi lesquels Lord Byron et Victor Hugo, qui placent ce foyer (non sans l’idée de provoquer) dans les limites de leur propre individualité, mortelle donc. Ceux qui enfin intègrent leur force créatrice à une entité qui dépasse l’individu (soit la nation, l’Église, la culture, la classe, l’histoire elle-même), une force dont ils seraient l’émanation. Une telle attitude explique certains dogmatismes historiques qui vont de l’auto-identification à des intérêts nationaux, de race ou de classe, autrement dit à des dynamiques employées par divers mouvements politiques tant à droite qu’à gauche, des dynamiques pour lesquelles la fin justifie les moyens. Toutes ces doctrines et toutes ces attitudes politiques et morales sont autant d’expressions d’un principe d’auto-réalisation basé sur le refus des principes essentiels des Lumières qui se veulent universels. Pour les romantiques purs et durs, une telle attitude est une déclaration de guerre au noyau même de la méthode rationnelle et expérimentale inaugurée par Descartes et Galilée, une méthode qui a été pleinement acceptée par des penseurs aussi différents que Montesquieu, Hume, Rousseau et Kant. Passons sur les singulières attitudes de Novalis, Tieck, Schelling et Coleridge pour en venir à Schopenhauer qui explique en grande partie l’existentialisme moderne, le culte de l’absurde en art et dans la pensée, l’anarchisme radical porté par Max Stirner, Nietzsche (à certains moments), Kierkegaard (le plus profond disciple de Hamann) et les irrationalistes modernes.
Le rejet des principes essentiels des Lumières se manifeste de diverses manières, conservatrices et libérales, réactionnaires et révolutionnaires. Ainsi, par exemple, ceux qui jugent que les principes de la Révolution française et de l’organisation napoléonienne ont été des obstacles mortels à la libre-expression individuelle adoptent des formes réactionnaires ou conservatrices d’irrationalisme. D’autres jugent au contraire que ce sont les formes traditionnelles de l’autorité qui ont été les plus oppressives ; ils vont en quelque sorte constituer « l’aile gauche » de la révolte romantique. D’autres encore méprisent par principe la vie publique et ne se préoccupent que des choses de l’esprit. Mais tous ont en commun un même rejet des Lumières considérées comme l’ennemi inculte avec ses fins utilitaires et de bonheur public.
L’attaque de l’Église contre « Émile ou De l’éducation » (et d’une manière plus générale contre les Lumières) tient à sa négation du péché originel, une notion centrale du christianisme, une doctrine remplacée par la conviction que l’homme naît innocent et moralement neutre, donc capable de perfectionnement par l’éducation rationnelle, des circonstances favorables, voire une réorganisation radicale de la société. C’est cette négation du péché originel qui provoque les foudres de l’Église et de penseurs contre-révolutionnaires, et en dépit des attaques que contient le livre en question contre le matérialisme, l’utilitarisme et l’athéisme.
Figure de proue de cette réaction, Joseph de Maistre qui fort de l’étude de l’histoire et de la zoologie estime que la nature est une incessante lutte d’une extrême violence et que les hommes sont a priori d’une nature agressive et destructrice. Selon lui et ses disciples, l’histoire nous montre que les hommes ne sont jamais aussi unis que lorsqu’il s’agit de se sacrifier ou de partir en guerre. Bref, et toujours selon Joseph de Maistre, seule une autorité suprême et redoutée (par exemple une Église ou un État) peut imposer et maintenir l’ordre, assurer un minimum de sécurité aux individus – tous habités par des pulsions destructrices, autodestructrices et contradictoires. Cette autorité ne doit souffrir aucune discussion, aucun questionnement. C’est pourquoi un pouvoir à caractère rationnel est à proscrire car il se trouve plus à la merci de l’argumentation des sophistes qui favorise le chaos, comme en France sous Louis XVI, un monarque faible. D’où l’absolue nécessité d’un pouvoir absolu à même de décourager impitoyablement toute interrogation, toute remise en question à son sujet. Seul un tel pouvoir est à même de canaliser les instincts destructeurs des hommes. Le pouvoir suprême – en l’occurrence de l’Église – ne doit pas se justifier en termes rationnels car ce qui est démontrable est démontable. Or il faut établir une digue indestructible contre la tempête des émotions, une digue que ne peuvent édifier, ou trop faiblement, les républiques, les monarchies électives, les démocraties, les associations fondées sur les principes de l’amour libre. D’où sa défense des Églises autoritaires, des monarchies et des aristocraties héréditaires, et de toutes les formes traditionnelles d’organisation sociale comme la famille, autant d’institutions parfaitement irrationnelles.
Les philosophes ont prétendu rationnaliser la communication en élaborant un langage universel. Ce faisant ils ne faisaient qu’appauvrir d’immenses richesses culturelles accumulées par les peuples au cours des millénaires. La vision de la nature humaine telle que la propose Rousseau est infantile et sans cesse contredite par l’histoire. Une fois encore, seul un pouvoir coercitif peut espérer proposer aux hommes un maximum de justice et de liberté en encadrant aussi strictement que possible ce que la nature humaine contient de violence, de chaos, de forces contradictoires et autodestructrices, d’où la nécessité d’une autorité traditionnelle et plus encore d’une foi en des institutions consacrées auxquelles la raison – l’esprit critique – se gardera de toucher. L’individualisme libéral est attaqué par cette vision pessimiste sur la nature humaine puisqu’il signifie le triomphe des plus forts dans cette compétition que propose la société bourgeoise. L’Église est jugée comme étant la seule institution capable de structurer une société où les plus forts sont contenus afin que les plus faibles puissent eux aussi se développer.
Olivier Ypsilantis