Les contre-Lumières sont quasiment nées avec les Lumières. Et elles ne sont pas tant à chercher du côté des pouvoirs établis, en particulier l’Église, mais plutôt du côté de la tradition relativiste et sceptique, une tradition qui remonte à l’Antiquité. Le noyau doctrinal des penseurs des Lumières – nous dirions aujourd’hui des penseurs progressistes –, et au-delà de leurs divergences, s’appuie sur la conviction (qui prend appui sur la doctrine de la loi naturelle) selon laquelle la nature humaine est plus ou moins la même et quel que soit l’époque ou le lieu ; et que s’il y a des variations, d’une époque à une autre et d’un lieu à un autre, elles sont insignifiantes en regard de ce noyau doctrinal – qui n’est qu’un présupposé. Ce présupposé (ce parti-pris) permet de cataloguer les uns et les autres suivant un schéma naturel et universel, schéma dans lequel entrent les animaux, les plantes, les minéraux, bref, le monde dans son intégralité, un schéma à opposer au désordre de l’ignorance, aux superstitions, aux préjugés, aux dogmes et j’en passe, sans oublier le plus important, les manigances des pouvoirs considérées comme les principales responsables des malheurs du genre humain. Éblouis par les réussites des sciences de la nature, les philosophes des Lumières s’efforcent de les transposer dans le champ de l’éthique, de la politique, des relations humaines en général afin de les faire avancer vers un mieux, soit les mettre au niveau des sciences de la nature. Une fois ce but atteint, les systèmes jugés répressifs car irrationnels – non réceptifs aux Lumières et à la Raison – s’effaceront pour céder la place aux Lumières et à la Raison pour le salut de l’humanité. Ces philosophes des Lumières sont sincèrement convaincus qu’il serait possible d’appliquer des méthodes semblables à celles de la physique newtonienne (qui avait prouvé sa formidable efficacité) aux domaines de l’éthique, de la politique et des relations humaines en général, des domaines où le Progrès n’est pas vraiment discernable. Bref, l’injection des méthodes des sciences de la nature dans ces domaines spécifiquement humains devrait sonner le glas de l’injustice, de la misère politique et morale et, sous l’égide de la Raison, conduire vers un monde meilleur voire parfait. Opposée à cette vision persiste une autre vision qui remonte aux sophistes grecs (Protagoras, Antiphon et Critias), soit des visions relativistes qui mettent l’accent sur les différences d’opinions (les valeurs morales et politiques, à commencer par la justice et l’organisation sociale en général) d’une société à une autre, d’une époque à une autre, d’un lieu à un autre. Si le feu brûle pareillement ici ou là-bas, hier et aujourd’hui, les institutions humaines changent à vue d’œil. Cette tradition d’origine grecque est récupérée au XVIème siècle par des penseurs comme Enrique Cornelio Agripa, Montaigne et Pierre Charron.
La littérature de voyage et les découvertes de nouvelles terres permettent de mettre l’accent sur les grandes différences de croyances et de comportements d’une société humaine à une autre. Cette tendance est renforcée par les doctrines de David Hume, en particulier celle selon laquelle il n’y a pas de relation logique entre vérité de fait et vérité a priori comme en logique ou en mathématique. Cette tendance contribue à affaiblir la loi de Descartes et ses disciples, leur système de pensée unitaire soucieuse d’en remontrer à l’expérience empirique.
En dépit des différences entre les tenants d’un absolu et les tenants du relativisme, les uns et les autres ont un noyau commun avec cette conviction que les fins ultimes de tous les hommes sont identiques, soit la satisfaction des besoins biologiques vitaux mais aussi la paix, la félicité, la justice, etc. Les moyens pour parvenir à ces fins peuvent différer d’une société à une autre selon le milieu naturel dans lequel elles se trouvent mais les fins ultimes restent bien les mêmes.
Un penseur va toutefois attaquer cette position qui s’inscrit dans le vaste courant des Lumières, un philosophe qui est à l’origine d’un autre vaste courant, celui des contre-Lumières, le Napolitain Giambattista Vico, notamment avec son dernier ouvrage, « Scienza nuova », dans lequel il dénonce les cartésiens qui considèrent la mathématique comme la science des sciences alors qu’elle n’est qu’une invention de l’homme et ne correspond pas à une structure objective de la réalité. La mathématique, non pas corps de vérités mais simple méthode permettant de détecter la manifestation de phénomènes dans la nature, sans pouvoir expliquer leur raison et leur finalité. Seul le Créateur le peut, étant entendu que seuls les créateurs peuvent vraiment connaître la raison et la finalité de ce qu’ils ont créé. Nous ne sommes pas les créateurs du monde, aussi nous reste-t-il extérieur et impénétrable de bien des points de vue. Les hommes peuvent comprendre les affaires humaines de l’intérieur, ils ne peuvent connaître aussi sûrement la nature.
Selon Giambattista Vico, notre vie et notre activité tant au niveau individuel que collectif sont l’expression d’une volonté de survivre, de satisfaire nos besoins, de nous comprendre les uns les autres, de comprendre notre passé. Les activités humaines et les institutions qui donnent corps à ces préoccupations traduisent une vision particulière du monde, une auto-expression avec volonté de transmettre la raison de ces activités et institutions. Ce sont pour nous des schémas intelligibles, c’est pourquoi il est possible d’appréhender la vie d’autres sociétés y compris les plus éloignées dans le temps et dans l’espace. Par les traces qu’elles ont laissées (poésie, monuments, mythologie) nous pouvons nous efforcer d’appréhender le cadre des idées, des sentiments et des actes qui ont donné ces expressions.
Contrairement à ce que suggèrent les penseurs des Lumières, les mythes ne sont pas de fausses affirmations en regard de la réalité, de fausses affirmations que la critique devra s’employer à corriger, pas plus que la poésie n’est un simple ornement et qu’elle aurait pu se dire dans la plus commune des proses. Les mythes et la poésie de l’Antiquité véhiculent une vision du monde non moins authentique que la philosophie grecque ou le droit romain. Toutes ces formes d’expression sont les marques d’une singularité collective, d’une authenticité.
Le legs le plus novateur de Giambattista Vico tient à son rejet de la doctrine d’une loi naturelle et éternelle dont les vérités pourraient être connues des hommes de toujours et de partout. Il rejette donc cette doctrine intégrée au socle de la tradition occidentale depuis Aristote jusqu’à nous jours et il défend la notion de singularité des cultures. Par cette prise de position, il aménage les fondations de nombreuses disciplines (dont l’anthropologie culturelle comparée, la linguistique, l’esthétique et la jurisprudence historique comparée) à partir des traces laissées par les sociétés envisagées, soit le langage, les rituels, les monuments, la mythologie – surtout la mythologie. Cet historicisme est incompatible avec la croyance en une loi naturelle et éternelle, avec un schéma exclusif du Vrai, du Beau et du Bien à l’aulne duquel toutes les sociétés et chaque individu devraient être évalués. Une telle prise de position porte un coup sérieux à ces doctrines qui promeuvent des vérités intemporelles et le progrès continu, simplement interrompu à certains moments par l’irruption de la barbarie. Et Giambattista Vico trace une nette séparation entre les sciences de la nature qui étudient un objet relativement stable vu « de l’extérieur » et les sciences dites humaines qui étudient l’évolution sociale « de l’intérieur », avec une touche d’empathie. Dans ce dernier cas la critique scientifique est nécessaire mais insuffisante.
Pour Giambattista Vico les hommes interrogent différemment l’Univers et de ce fait leurs réponses varient en fonction de leurs questions ainsi que les symboles et les actes qui les expriment. Ces questions et ces réponses se font obsolètes avec le temps qui passe. Afin d’appréhender ces réponses nous devons également appréhender les questions qui les ont engendrées. Et ces questions et ces réponses ne seront pas plus ou moins pertinentes suivant qu’elles se rapprochent ou s’éloignent des nôtres. Le relativisme de Giambattista Vico est plus soutenu que celui de Montesquieu.
Vers le milieu du XVIIIème siècle, la volonté de Frédéric II de Prusse d’introduire la culture française et la rationalité économique, sociale et militaire dans les parties les plus reculées de la Prusse Orientale va provoquer une violente réaction de la société semi-féodale et d’un protestantisme traditionnel, notamment de la part de Johann Georg Hamann qui commence par être un partisan des Lumières avant de se retourner contre elles en adoptant un style aussi distant que possible de l’élégance, de la douce superficialité des insipides et arrogants Français se présentant comme les maîtres du goût et de la pensée. Les thèses de Hamann s’appuient sur la conviction que toutes les vérités sont singulières (relatives), qu’il n’y a pas de vérités générales (absolues) et que la raison ne peut pleinement appréhender ce qui a été. Pour Hamann comme pour la tradition mystique allemande l’Univers est un langage. Les choses, les plantes et les animaux sont autant de symboles par lesquels Dieu dialogue avec ses créatures. Cette certitude prend appui sur la conviction que les sens et les sentiments sont des points de contact fiables avec la réalité. Bref, il s’agit de s’extraire des formules, des propositions d’ordre général, des lois et des abstractions de la science, du vaste système des concepts et des catégories par lequel les Lumières françaises se sont coupées de la réalité et de l’expérience. Hamann se réjouit de l’attaque menée par Hume contre les Lumières selon lesquelles il existe une voie a priori vers l’appréhension de la réalité. Hume insiste sur le fait que la connaissance et les croyances prennent appui, en dernière analyse, sur les données transmises par la perception directe. Hume considère qu’il ne pourrait manger un œuf ou boire de l’eau sans préalablement croire en l’existence de ces choses. La vraie connaissance est la perception directe opérée par les individus ; et les concepts, aussi spécifiques soient-ils, ne cadrent jamais pleinement avec l’accomplissement des expériences individuelles. Les sciences peuvent être utiles quant aux questions pratiques, mais l’enchaînement de concepts qu’elles proposent ne permet pas d’appréhender pleinement un être humain ou une œuvre d’art, une culture spécifique, l’idée de la divinité. Les sciences ont sur leurs écrans radars de vastes zones noires. Les sciences généralisent, elles appréhendent mieux ce qui unit qu’elles n’appréhendent les spécificités, les unicités. Dieu ne s’adresse pas à l’homme par l’abstraction et les hypothèses mais par l’expression poétique qui touche les sens.
Hamann n’éprouve guère d’intérêt pour les théories et les spéculations relatives au monde extérieur, il n’a d’intérêt que pour la vie intérieure des individus et, en conséquence, pour l’art, l’expérience religieuse, les sentiments et les relations personnelles, autant de choses que la raison scientifique réduit, toujours selon Hamann, à peu de chose. Dieu n’est pas un mathématicien mais un poète. Les scientifiques mettent au point des systèmes, les philosophes réorganisent la réalité suivant des schémas (des artifices donc), construisant ainsi des châteaux dans les nuages. Les systèmes sont des prisons pour l’esprit et provoquent non seulement des distorsions dans le domaine de la connaissance, ils mettent en place de monstrueuses machines bureaucratiques coupées de la richesse étourdissante de la vie ainsi que du bouillonnement qui habite chaque être humain. Bref, il s’agit pour les partisans des Lumières de plaquer une idole (la déesse Raison, infaillible et universelle) sur la richesse et la complexité du monde, une idole qui n’est qu’une marionnette que l’on dote d’attributs divins. Seule l’histoire engendre des réalités concrètes. Les poètes (tout particulièrement) décrivent leur monde dans le langage de la passion et de l’imagination inspirée. La poésie est envisagée comme la langue-mère de l’humanité. L’image (voir les gravures et les peintures pariétales) a précédé l’écriture, le chant a précédé la déclamation, le proverbe a précédé la conclusion rationnelle, le troc a précédé l’achat/vente à partir d’une monnaie. Le mode d’expression de la Bible ou de Shakespeare (pour ne citer qu’eux) rend compte de l’épaisseur du monde, de sa chair, tandis que la science analytique ne révèle que son squelette, et très partiellement.
Olivier Ypsilantis