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Franz Kafka, des souvenirs – 3/5

Pourquoi est-il absurde de poser des questions ? Se plaindre signifie : poser des questions et attendre que la réponse arrive. Mais les questions qui ne se donnent pas de réponse elles-mêmes en naissant n’obtiennent jamais de réponse. Il n’y a pas de distance entre celui qui interroge et celui qui répond. Il n’y a aucune distance à franchir. C’est pourquoi les réponses et l’attente sont absurdes.

Journal, Franz Kafka

 

Digression. Franz Kafka a écrit un discours sur la langue yiddish, un discours prononcé le 18 février 1912 et par lequel il initie une soirée de lecture de poèmes yiddish, par l’acteur Yitzchak Lowy, dans la salle des fêtes de la Maison commune juive de Prague. J’avais lu ce texte après avoir lu le livre de Jean Baumgarten, « Le yiddish, histoire d’une langue errante » (chez Albin Michel, dans la collection présences du Judaïsme). Je viens de le relire. Franz Kafka s’adresse donc à un public où, probablement, pas une personne ne parle cette langue. Je vais rendre compte de ce discours en espérant ne trahir à aucun moment la pensée de son auteur.

Le yiddish peut inspirer de la peur ou du dédain, de la peur et du dédain, ce qui est compréhensible, compréhensible pour les Européens de l’Ouest dont la vie est tranquille et organisée. On peut s’arranger dans son coin sans pour autant porter préjudice aux relations sociales – on continue à se comprendre. Alors, comment apprécier le yiddish, cette langue qui semble si confuse ? Le yiddish est la plus jeune des langues européennes ; il est concis et rapide, mais, par sa forme, il ne peut que déranger des esprits habitués, par leur langue respective, à des développements clairs et fluides. Le yiddish n’a pas de grammaire, il est parlé, et, de ce fait, il ne connaît pas le repos. Le peuple ne l’abandonne pas aux grammairiens. Le yiddish emprunte tout son vocable à d’autres langues, il chaparde et court vite, très vite. Une fois intégrés au yiddish, ces vocables venus de partout restent en mouvement, ils conservent la vivacité avec laquelle il les a dérobés. Le yiddish est parcouru de migrations. Rien en lui ne tient en place ; c’est pourquoi les esprits posés ne peuvent envisager de faire de cette langue une langue internationale. Mais il séduit l’argot qui a moins besoin de rapports syntaxiques que de mots isolés, d’où le dédain voire le mépris qu’inspire volontiers cette langue. Les débuts du yiddish remontent à l’époque où le moyen haut-allemand se fait haut-allemand moderne. Le yiddish a fait dériver certaines formes du moyen haut-allemand de manière plus conséquente que ne l’a fait le haut-allemand moderne ; le yiddish est également resté fixé à des formes du moyen haut-allemand sans se soucier du haut-allemand moderne et, « une fois qu’une chose était entrée dans le ghetto, elle n’en sortait pas si vite. » Ajoutez les dialectes du yiddish, nombreux, le yiddish ne consiste d’ailleurs qu’en dialectes, même la langue écrite, et bien que l’on se soit mis d’accord sur les règles d’écriture. Toute personne qui comprend l’allemand est capable de comprendre le yiddish. C’est un avantage qu’a l’allemand sur toutes les autres langues ; mais cet avantage cache un désavantage et non des moindres : on ne peut pas traduire le yiddish en allemand car les relations entre ces deux langues sont bien trop délicates, et le sens se brise. Par la traduction en français, par exemple, le yiddish peut être transmis aux Français ; par la traduction en allemand, il est vidé. À une époque pas si reculée, la langue commerciale courante utilisée par les Juifs allemands apparaissait comme un premier degré du yiddish, avec une distance variable quant à ce rapport entre la ville et la campagne, entre le plus ou moins à l’est et le plus ou moins à l’ouest, soit bien des nuances. De ce fait, l’évolution historique du yiddish aurait pu être pareillement suivie à la surface du présent que dans les profondeurs du passé.

La plupart des manuscrits de Franz Kafka nous sont parvenus, et grâce à Max Brod auquel son ami avait dit : « Mon testament est très simple – je te demanderai de tout brûler ». Max Brod lui avait répondu, et frontalement, qu’il ne respecterait pas cette dernière volonté. Et, une fois encore, je me pose bien des questions au sujet de cette dernière volonté. Franz Kafka n’aurait-il pas demandé précisément à cet ami de tout brûler parce qu’il savait qu’il ne le ferait pas ? Dans les nombreuses études sur Franz Kafka que j’ai lues, cette histoire n’a suscité aucun questionnement, une histoire qui m’intrigue depuis que j’en ai eu connaissance. Je me suis donc efforcé et m’efforce encore de répondre à cette question. Mais, je repose la question : Franz Kafka n’aurait-il pas demandé précisément à cet ami de brûler son œuvre parce qu’il savait qu’il ne le ferait pas ? Mais tout chez Franz Kafka m’entraîne dans un tourbillon de questions, un vortex sans fond : le père, les femmes (la fiancée Felice Bauer, mais il y en a d’autres), ses logements, son travail, Prague, chaque aspect de sa vie.

Quoi qu’il en soit, après la mort de son ami, Max Brod rassemble sans tarder ses manuscrits en vue de leur publication, avec priorité donnée aux trois romans inachevés. En effet, il est convaincu – et à raison – que pour fonder la réputation de Franz Kafka, il lui faut d’abord publier ses romans. Pour ma part, ce sont ses écrits considérés comme mineurs, soit les journaux et la correspondance, qui me retiennent le plus. Max Brod commence donc par publier « Le Procès » (en 1925), suivi par « Le Château » (en 1926), et « L’Amérique » (en 1927). Ses écrits inachevés sont célébrés par de grands écrivains mais les ventes sont décevantes. Il semblerait que son nom ait commencé à être connu plus par les traductions de ses œuvres publiées de son vivant, comme « La Métamorphose », publiée en France en 1928. Max Brod ne se décourage pas, et il a en tête une édition complète. En 1931, il fait paraître une sélection de petits récits, une publication soutenue par de grands noms de la littérature. Date décisive dans l’histoire posthume des écrits de Kranf Kafka, 1934, avec le contrat signé par la maison Schocken Verlag (Berlin), fondée par Salman Schocken, qui obtient les droits mondiaux et prend en charge la publication des six volumes des œuvres complètes. Quatre de ces volumes paraissent en Allemagne en 1935. La publication de certains auteurs juifs est encore autorisée, à la condition qu’elle soit assurée par des Juifs et pour des Juifs, exclusivement. Les deux autres volumes, contenant des écrits inédits, paraîtront hors du IIIe Reich, le nom de Franz Kafka ayant été entretemps placé dans la liste des auteurs interdits. En mars 1939, à la veille de l’entrée des troupes allemandes dans Prague, Max Brod quitte la ville pour Tel Aviv, avec les manuscrits de Franz Kafka, via la Roumanie et les Dardanelles. Il faudra attendre la fin de la guerre pour que Salman Schocken fonde sa nouvelle maison d’édition, à New York. Max Brod dépose les manuscrits à la Bibliothèque Schocken, à Jérusalem, et il est chargé de préparer l’édition des œuvres complètes de son ami. Elle commence à paraître en 1950, publiée par Samuel Fischer Verlag, à Francfort. Je passe sur les jalons d’un long parcours et signale simplement qu’avant sa mort, en 1968, Max Brod a pu faire publier presque tous les manuscrits de Franz Kafka en sa possession. De plus, Max Brod a contribué à assurer la publication de son importante correspondance à laquelle il n’avait pas eu accès. Max Brod a toujours considéré que ses éditions des écrits de Franz Kafka n’avaient rien de définitif et qu’il ne faisait que poser des repères pour une édition critique. Il avait eu très tôt la conviction qu’une édition définitive (avec toutes les variantes) paraîtrait un jour. Max Brod avait cherché à produire un texte lisible plutôt qu’un texte authentique ; avec l’édition critique, il s’agissait d’inverser ce processus. Plutôt que de s’efforcer de deviner comment Franz Kafka aurait pu orienter ses textes laissés de côté s’il avait dû les publier, l’édition critique devait les proposer tels quels, avec un minimum d’interventions de la part des éditeurs. Autre but de l’édition critique, suivre aussi scrupuleusement que possible le parcours qu’avait suivi l’écriture même pour arriver à la forme dans laquelle l’auteur l’avait laissée. Franz Kafka écrivait sans plan précis et il corrigeait au gré de son inspiration – d’où les variations. Il laissait son texte sans le corriger, à moins qu’il n’envisageât sa publication. Les éditeurs devaient tenir compte de ces variations. L’édition critique commence en 1982, avec « Le Château » puis « Le Disparu » (« L’Amérique »). Dans chaque cas, le volume du texte est suivi d’un volume d’appareil critique. De fait, lorsque je lis les écrits de Franz Kafka, j’éprouve un plaisir particulier à m’attarder dans les dédales de ces volumes qui les accompagnent. Je leur trouve une saveur particulière, surtout lorsqu’ils s’attachent aux journaux et à la correspondance.

J’en reviens à cette dernière volonté de Franz Kafka, volonté transmise à son ami. Cette volonté était-elle si ferme ? Ne l’a-t-il pas transmise à Max Brod parce qu’il savait qu’il ne s’y conformerait pas ? Je le pense, mais par moments seulement. Le texte de Maurice Blanchot, écrit en 1943, « La lecture de Kafka », inséré dans « De Kafka à Kafka », s’ouvre sur cette considération : « Kafka a peut-être voulu détruire son œuvre parce qu’elle lui semblait condamnée à accroître le malentendu universel ». Et, de fait, Franz Kafka l’a laissé entendre. Mais, de son vivant, certains de ses écrits avaient été publiés et il n’était pas inconnu des lecteurs en langue allemande.

Franz Kafka ne prévoyait probablement pas « un pareil désastre dans un pareil triomphe », pour reprendre les mots de Maurice Blanchot qui note juste avant, et très justement, que cette œuvre plutôt silencieuse a été envahie par le bavardage des commentaires ; et il est vrai que les commentaires relatifs à cette œuvre, commentaires en constante expansion, devraient occuper plusieurs centaines de mètres linéaires, toutes langues confondues, et peut-être plus. Notons tout de même que parmi ces commentaires il y en a d’excellents ; ils sont certes minoritaires mais ils existent et il nous revient de les débusquer. Maurice Blanchot poursuit : « Son désir a peut-être été de disparaître, discrètement, comme une énigme qui veut échapper au regard. Mais cette discrétion l’a livré au public, ce secret l’a rendu glorieux. Maintenant, l’énigme s’étale partout, elle est le grand jour, elle est sa propre mise en scène. Que faire ? » Il m’est arrivé de trouver Maurice Blanchot verbeux, d’avoir jugé son intelligence verbeuse ; mais ses textes dédiés à Franz Kafka et rassemblés dans « De Kafka à Kafka », soit onze textes rédigés entre 1943 et 1968 (à des époques où l’œuvre de Franz Kafka ne se présentait pas comme elle se présente aujourd’hui), sont à ma connaissance parmi les plus lucides et émouvants commentaires sur l’œuvre de cet écrivain. Par exemple, il insiste dans « La lecture de Kafka » sur le fait que si Franz Kafka n’a voulu être qu’un écrivain, il s’est montré plus qu’un écrivain, notamment dans son « Journal » où « il donne le pas à celui qui a vécu sur celui qui a écrit » ; et, de fait, cet écrivain que nombre de commentateurs s’emploient à désincarner, voire à désosser, est probablement l’écrivain qui s’est le plus incarné dans ses écrits. Nous sentons partout sa présence, une présence bien physique, car il y a dans tous ses écrits « une vérité extra-littéraire » – une vérité, une présence. Lorsque je lis Franz Kafka, ses romans et plus encore ses journaux et sa correspondance, j’ai immanquablement l’impression (et cette impression ne cesse de s’affirmer au fil du temps) qu’il se tient à côté de moi, qu’il se tient derrière moi et, qu’à l’occasion, il se penche au-dessus de mon épaule pour voir ce que je lis de lui et peut-être même pour surprendre une expression sur mon visage. Il arrive également que sa silhouette glisse à pas plus ou moins pressés entre les lignes de ses écrits. Je ne force en rien la note ; il s’agit d’une impression bien physique, particulièrement marquée aux heures du soir et à la nuit tombée. Je me suis toujours élevé, et très spontanément, contre l’intellectualisme de nombre de commentateurs de Franz Kafka, un intellectualisme tellement enfoncé et engoncé en lui-même que je le désigne par un néologisme, l’intellectualisticisme. Le caractère artistique des écrits de Franz Kafka est trop souvent poussé de côté. Or, cet écrivain est terriblement visuel, et c’est ce que je me suis efforcé de rendre sensible dans des textes que j’ai publiés sur ce blog même, des textes en partie nourris par mes conversations WhatsApp avec Jacqueline Sudaka-Bénazéraf, aujourd’hui décédée.

 

Pour pouvoir parler aux jeunes filles, j’ai besoin d’avoir des personnes plus âgées auprès de moi. Le léger trouble qu’elle répandent donne de la vie à ma conversation, il me semble aussitôt que les exigences qu’on me pose sont diminuées ; si les paroles que je laisse échapper sans examen ne conviennent pas à la jeune fille, elles peuvent toujours être placées à l’intention de la personne plus âgée, auprès de laquelle je puis encore, quand cela devient nécessaire, aller chercher de l’aide en grande quantité.

Journal, Franz Kafka

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