(…) chaque personne née en ce monde représente quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’existait pas auparavant, quelque chose d’original et d’unique. (…) car s’il y avait eu quelqu’un de semblable à elle, il n’y eût nul besoin pour elle d’être au monde. Chaque homme pris à part est une créature nouvelle en ce monde, et il est appelé à remplir sa particularité en ce monde. La toute première tâche de chaque homme est l’actualisation de ses possibilités uniques, sans précédents et jamais renouvelées, et non pas la répétition de quelque chose qu’un autre, fût-ce le plus grand de tous, aurait déjà accompli. C’est cette idée qu’exprime Rabbi Zousya peu avant sa mort : “Dans l’autre monde, on ne me demandera pas : Pourquoi n’as-tu pas été Moïse ? On me demandera : Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ?” »
Martin Buber dans « Le chemin de l’homme »
Des notes prises au cours de la lecture de « Invitation au Talmud » de Marc-Alain Ouaknin.
Le mot Talmud est à mettre en rapport avec le mot Talmid, « élève ». Racine de ces deux mots : lamed qui, à l’origine, signifiait « aiguillon », soit la pointe servant à piquer l’animal pour qu’il trace les sillons destinés à être ensemencés. Le Talmud est l’étude qui prépare la terre de l’intelligence. Et il convient à ce propos de mettre l’accent sur la patience, la culture (et l’agriculture, entre labour, semailles et récolte) étant du travail et du temps. L’école du Talmud est une école du temps, un apprentissage de la patience. À quoi ça sert dans l’immédiat ? À rien ! Le verbe « servir » doit ici se conjuguer au futur ; le savoir est toujours au futur, il est donc une responsabilité.
Les deux piliers du judaïsme : la Loi écrite (soit essentiellement la Tora de Moïse) et la Loi orale qui finira par s’écrire pour constituer le Talmud, une somme qui régit la vie quotidienne et rituelle des Juifs pratiquants.
Le Talmud a été élaboré par les maîtres du judaïsme, du VIème avant notre ère au VIème siècle après notre ère. C’est un rapport détaillé de toute la civilisation juive en Judée et en Babylonie.
Le Talmud, une sorte de commentaire encyclopédique de la Bible hébraïque.
Le peuple juif n’est pas vraiment « le peuple du Livre », selon une expression courante, mais « le peuple des Livres ». Il y a deux Tora (au pluriel, Torot). Deux Tora ont été données à Israël : l’une écrite, l’autre orale ; soit le Premier Testament (Tanakh) et le Talmud. Autrement dit, le peuple juif est le peuple du Livre mais aussi le peuple de l’interprétation du Livre.
Le Tanakh, ou Bible hébraïque, est la plus courte des Bibles. Son canon a été élaboré entre le Ier et le IIème siècles de notre ère. Le mot « Bible » est d’origine grecque. En hébreu, ce livre est désigné par le mot « Tanakh », un mot composé à partir des initiales des trois grandes parties qui le composent, soit : le Pentateuque (Tora), les Prophètes (Neviim), les Hagiographes (Kétouvim), soit T, N, K : TaNaKh.
Je passe sur la présentation du corpus talmudique, soit la Michna, la Guémara, l’une et l’autre composées de deux catégories d’écrits constamment imbriquées l’une en l’autre : la Halakha (le prescriptif) et la Aggada (le narratif). S’ajoute à ce corpus le Midrach, avec le Midrach Halakha et le Midrach Aggada.
Depuis sa première édition complète (celle de l’imprimeur Daniel Bomberg, à Venise, en 1520-1523, édition à laquelle je vais revenir), le Talmud est accompagné de deux commentaires, celui de Rachi et celui des Tossafot ; c’est le « corpus talmudique », soit Michna / Guémara / Rachi / Tossafot. La page talmudique a trois colonnes : au centre, le texte de la Guémara et/ou de la Michna (en caractères hébraïques carrés) ; dans la colonne intérieure (par rapport à la reliure du livre), le commentaire de Rachi (en caractères dits « de Rachi ») ; dans la colonne extérieure, les commentaires des Tossafot (eux aussi en caractères dits « de Rachi »), en marge de ces deux colonnes latérales, des commentaires (souvent sous forme de simples renvois aux systèmes de concordance intertextuelle).
Quelques mots du Rachi. Rachi est un acronyme derrière lequel se tient Rabbi Chlomo Itshaqui, né à Troyes en 1040, décédé en 1105. Je lui ai consacré un article en deux parties, « En lisant “Rachi de Troyes” de Simon Schwarzfuchs » que je mets en lien :
https://zakhor-online.com/en-lisant-«rachi-de-troyes»-de-simon-schwarzfuchs-12/
https://zakhor-online.com/en-lisant-«rachi-de-troyes»-de-simon-schwarzfuchs-22/
Rachi est l’auteur d’un commentaire en hébreu sur la Bible et d’un autre sur le Talmud. Lorsqu’il ne trouve pas l’explication adéquate d’un mot en hébreu, il en donne la traduction en français de l’époque. Son style est d’une extrême concision, une concision devenue légendaire. Rachi colle au texte du Talmud. Son exégèse ne prend pas parti et commente avec la plus grande clarté les pensées des uns et des autres. Selon A. Y. Heschel, Rachi a été le principal artisan de l’émancipation intellectuelle du peuple juif. Pourquoi ? Parce que sans ses commentaires, les textes du Talmud n’auraient été accessibles qu’à quelques savants. Rachi commente avec simplicité cet immense écrit, mot à mot, pas à pas. Il prend par la main celui qui entreprend cette immense aventure, la lecture du Talmud. Il le guide avec attention, et avec un minimum de mots pour transmettre un maximum de connaissances.
Tossafot, soit « addition ». Les Tossafot (ou Tossafistes) vécurent en France, en Allemagne et en Angleterre, au XIIème et XIIIème siècles. Les commentaires des Tossafot furent élaborés par des maîtres, en grande partie de la famille de Rachi, Rachi qui n’eut que des filles, nombreuses, mariées à ses disciples. Leurs descendants poursuivront l’œuvre, sans s’interdire de souligner les impossibilités logiques du commentaire de Rachi.
L’imprimerie a d’emblée intéressé les Juifs. Ils se sont mis dès ses débuts à en apprendre les procédés et à fabriquer eux-mêmes leurs caractères. Les premiers livres juifs imprimés datent des années 1470. La première édition (connue) du Talmud fut réalisée en Espagne, à Guadalajara, en 1482. Cette édition a été découverte récemment, tous les livres juifs d’Espagne et du Portugal ayant été confisqués après leur expulsion. Nous n’avons que des fragments de cette édition. S’agissait-il d’une édition complète ?
En 1520, la pape Léon X autorise l’impression et la publication du Talmud de Babylone. Sa première édition complète et définitive est entreprise à Venise, un travail réalisé par l’imprimeur Daniel Bomberg, un imprimeur non juif originaire d’Anvers. Il est aidé dans ce travail par deux prestigieux talmudistes, Elie Levita et Rabbi Ben Hayyim. Nous avons rendu brièvement compte de la mise en page du Talmud ; ajoutons que les caractères hébraïques carrés relèvent d’une typographie simplifiée des caractères employés dans les rouleaux de la Tora. Les commentaires (de Rachi et des Tossafot) sont en cursif – caractères dits « de Rachi ». L’imprimerie de Daniel Bomberg n’est pas à l’origine de cette graphie, mais elle a contribué à la faire entrer dans la tradition. Cette première édition abonde en erreurs et en omissions. Elles seront corrigées au fil des éditions parmi lesquelles celle d’un autre imprimeur non juif, Agostino Giustiniani dont l’édition servira elle aussi de modèle.
Depuis l’édition de Venise, celle de Daniel Bomberg, toutes les éditions n’ont été que des variantes ou améliorations éditoriales. C’est dans la deuxième moitié du XXème siècle que paraît une édition véritablement nouvelle, celle d’Adin Steinsaltz.
Le Talmud a été surveillé par l’Église catholique ; et durant des siècles et des siècles, l’Europe occidentale a ignoré la spiritualité du judaïsme et son influence spirituelle, qu’elle soit directe ou indirecte, et déjà sur le christianisme dans tous ses vecteurs, en particulier le catholique. C’est lorsque l’Église commence à durcir sa position envers ses ennemis de l’intérieur qu’elle se penche sur les écrits juifs, le Talmud en particulier. Cette attitude s’explique pour l’essentiel par l’influence des convertis d’origine juive, bien décidés à débattre publiquement avec des érudits juifs, notamment au sujet du Talmud. Des souverains européens et des dignitaires de l’Église ont la conviction que le Talmud est plein de textes antichrétiens. Les attaques contre le Talmud culminent en 1240, suite à des querelles internes ayant affecté la communauté juive mais aussi sous la pression de convertis. Le pape Grégoire X ordonne que le Talmud soit brûlé à Paris. Des édits papaux qui s’en prennent au Talmud sont promulgués plusieurs fois au XIIIème siècle. Ces édits ne touchent pas toute l’Europe. En Espagne et au Portugal, par exemple, on se limite à censurer les passages jugés offensants pour les chrétiens. Soulignons que les responsables ecclésiastiques ne sont pas unanimes quant à l’attitude à adopter envers le Talmud. Ainsi, en 1509, un converti du nom de Johannes Pfefferkorn incite l’Église à livrer le Talmud aux flammes dans tous les États sous l’autorité de Charles Quint. Un chrétien, Johannes Reuchlin, s’y oppose avec fermeté car il considère le judaïsme avec un intérêt sincère. Des exemplaires du Talmud sont détruits sur ordre d’évêques, mais les arguments de Johannes Reuchlin ne vont pas rester sans effets. En 1520, le pape Léon X autorise la publication du Talmud et plusieurs éditions sortent des presses dans les décennies qui suivent. Ce n’est qu’une accalmie car la Contre-Réforme se durcit et, une fois encore, on note la participation de Juifs convertis à la répression conduite par l’Église. En 1553, le pape Jules III ordonne que le Talmud soit brûlé, une ordonnance appliquée dans tous les États italiens. Plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires sont réduits en cendres, à une époque où, par ailleurs, le livre reste rare et donc coûteux. Le pape Pie IV annonce en 1564 que le Talmud peut à nouveau être imprimé et diffusé, à la condition que soient censurés les passages jugés offensants pour les chrétiens. Une édition est préparée à Bâle sous le contrôle de moines. En 1592, le pape Clément II interdit définitivement toute étude et publication du Talmud, une interdiction qui ne touche pas l’ensemble du monde chrétien, l’autorité du pape ne s’étendant pas à l’ensemble de ce monde. Cette interdiction aura des conséquences irréversibles sur la vie du judaïsme italien, preuve qu’une communauté juive privée du Talmud s’étiole.
Avec le temps, les passages censurés du Talmud sont peu à peu restitués mais, en dépit de ces efforts, les meilleures éditions restent elles aussi mutilées. Dans celle de Bâle, le censeur Marco Marino commence par éliminer le mot « Talmud » en le remplaçant par d’autres mots comme « Guémara ». Je passe sur la liste des mots remplacés par ce moine et m’arrêterai simplement sur « goy », remplacé par « akoum » (initiales de l’expression « adorateurs des astres »). Des Juifs convertis au christianisme attirent l’attention de l’Église sur le fait que ces initiales peuvent être celles de « adorateurs du Christ et de Marie ». On trouve donc d’autres mots pour remplacer « goy », comme « kouti » (Samaritain) ou « kouchi » (Africain). Le nom de Jésus est systématiquement expurgé du Talmud, même lorsqu’il n’apparaît pas dans un contexte hostile. Le père Marco Marino décide la suppression de tout ce qui apparaît comme un cas d’incarnation de la divinité ainsi que des légendes qu’il ne comprend pas ; et, à l’occasion, il ajoute ses propres commentaires en marge. Une fois encore, je passe sur la liste complète (elle est longue) des suppressions, modifications et commentaires de ce censeur. Dans les éditions ultérieures, des réparations sont faites ; mais, ici et là, d’autres censeurs apportent leurs marques. Ainsi, les autorités russes décident-elles qu’il ne peut être fait mention de la Grèce dans le Talmud, la culture russe étant censée s’enraciner dans la culture grecque. De nombreux censeurs diversement ignorants sont à l’origine de fautes d’orthographe qui se transmettront d’édition en édition. La censure est par ailleurs influencée à l’occasion par des calculs politiques du moment. Ainsi, au cours de la guerre russo-turque, « goy » devient « Ismaël », ce qui provoquera une cascade de contresens.
En résumé, les interventions multiples de la censure (des milliers) ont affecté en profondeur ce monument du judaïsme, au point qu’il ne sera pas possible de le restaurer parfaitement, y compris dans les éditions élaborées dans les pays libres.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis